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Quentin Durward/Chapitre 36

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 19p. 464-474).


CHAPITRE XXXVI.

L’ATTAQUE.


Le malheureux moribond conserve encore quelque espoir, et chaque palpitation de son cœur déchiré lui dit qu’il peut survenir un heureux changement.
Telle qu’un rayon propice, l’espérance embellit et égaye le chemin de la vie ; de même lorsque la nuit nous entoure de ses ombres, sa lumière jette à nos yeux un éclat plus vif encore.
Goldsmith.


Peu de jours s’étaient écoulés lorsque Louis reçut, avec le sourire de la vengeance satisfaite, la nouvelle que son conseiller favori, le cardinal de la Balue, gémissait dans une cage de fer où il éprouvait le supplice de ne pouvoir se tenir ni debout ni couché, et où, soit dit en passant, il resta enfermé pendant près de douze ans sans que personne s’inquiétât aucunement de lui. Les troupes auxiliaires que le duc avait forcé le roi de lui fournir étaient arrivées, et Louis se consolait en pensant que, si elles étaient trop peu nombreuses pour lutter, s’il en avait eu le dessein, contre l’armée bourguignonne, elles suffisaient du moins pour le protéger, lui, contre toute violence de la part du duc. D’une autre part, il se voyait libre de reprendre dans un temps meilleur ses projets de mariage entre sa fille et le duc d’Orléans ; et quoiqu’il sentît combien il était humiliant pour lui de servir avec ses plus nobles pairs sous la bannière de son propre vassal et contre un peuple dont il avait favorisé la cause, il ne se laissa pas décourager par des circonstances aussi défavorables, espérant que l’avenir lui offrirait quelque dédommagement ; « car, » disait-il à son fidèle Olivier, « au jeu, le hasard peut amener un coup avantageux ; mais c’est la patience et l’expérience qui finissent par gagner la partie. »

Occupé de ces réflexions, le roi Louis, par un beau jour de la fin de l’été, monta à cheval ; et s’inquiétant peu qu’on le regardât comme faisant partie du cortège d’un triomphateur plutôt que comme un souverain indépendant environné de ses gardes et de ses chevaliers, il sortit de Péronne en passant sous la porte gothique de cette ville pour aller joindre l’armée bourguignonne qui commençait à se mettre en marche sur Liège.

La plupart des dames de distinction, qui étaient alors en grand nombre à Péronne, montèrent sur les remparts, parées de leurs plus riches atours, afin de jouir du superbe spectacle que présentaient les nombreux guerriers qui partaient pour cette expédition. La comtesse de Crèvecœur y avait conduit Isabelle, qui s’en était défendue avec une extrême répugnance ; mais Charles avait donné l’ordre péremptoire que celle qui devait devenir le prix du combat se montrât aux braves qui se disposaient à entrer dans l’arène.

Pendant que les troupes défilaient, on vit plus d’un pennon et plus d’un bouclier ornés de nouvelles devises qui exprimaient la résolution bien prononcée de celui qui le portait de se mettre sur les rangs avec les chevaliers qui s’apprêtaient à combattre pour un si beau prix. Ici c’était un coursier s’élançant dans la carrière, là, une flèche lancée contre un but ; celui-ci portait sur son écu un cœur percé d’un trait, emblème de sa passion ; celui-là une tête de mort et une couronne de lauriers, pour annoncer sa ferme détermination de vaincre ou de mourir. Enfin, parmi les inventeurs de ces emblèmes, un grand nombre avaient eu l’art de les rendre si compliqués et si obscurs, qu’ils auraient défié le talent du plus subtil interprète. Comme on se l’imaginera aisément aussi, chaque chevalier fit faire à son coursier les courbettes les plus gracieuses, et prit sur sa selle l’attitude la plus élégante, au moment où il passait sous les yeux de ce charmant essaim de dames et de damoiselles qui encourageaient leur valeur par de doux sourires et en agitant leurs mouchoirs et leurs voiles. Les archers de la garde du roi de France, choisis parmi la fleur de la nation écossaise, et pour ainsi dire homme à homme, attirèrent particulièrement les regards, et furent couverts d’applaudissements unanimes à cause de leur bonne tenue et de leur uniforme splendide.

Il y eut aussi parmi ces étrangers un individu qui se hasarda à prouver qu’il n’était pas inconnu de la comtesse Isabelle, ce que n’avaient point osé les membres même les plus distingués de la noblesse française. Ce téméraire était Quentin Durward. En passant devant les dames, il présenta à la comtesse de Croye, au bout de sa lance, la lettre que sa tante lui avait envoyée par le Bohémien.

« Sur mon honneur, s’écria le comte de Crèvecœur, voilà qui est de la dernière insolence de la part d’un indigne aventurier ! — Ne le qualifiez pas ainsi, Crèvecœur, dit Dunois ; j’ai de bonnes raisons de rendre témoignage à sa valeur ; et même c’est en faveur de cette dame qu’il me l’a montrée. — Voilà beaucoup de paroles pour rien, » dit Isabelle rougissant de honte et de ressentiment tout ensemble, « c’est une lettre de ma malheureuse tante ; elle m’écrit avec un certain enjouement, quoique sa situation doive être affreuse. — Voyons, dit Crèvecœur ; communiquez-nous ce que vous dit l’épouse du Sanglier. »

La comtesse Isabelle lut la lettre dans laquelle sa tante paraissait déterminée à présenter sa situation sous le point de vue le plus agréable possible, et à justifier à ses propres yeux l’indecorum de son mariage précipité, par cette idée qu’elle avait le bonheur d’être unie au guerrier le plus brave de ce siècle, qui venait d’acquérir une principauté par son courage. Elle suppliait sa nièce de ne pas juger de son Guillaume, comme elle l’appelait, par les discours d’autrui, mais d’attendre qu’elle le connût personnellement. Sans doute il avait des défauts ; mais ces défauts lui étaient communs avec des personnes pour lesquelles elle avait toujours eu une grande vénération. Guillaume aimait un peu trop la bouteille ; mais Godfrey, un de leurs vénérables aïeux, n’était nullement ennemi du vin ; Guillaume était d’un caractère un peu violent, peut-être même sanguinaire : c’était aussi celui de son frère à elle, le comte Reinold d’heureuse mémoire ; Guillaume était brusque dans ses discours : il y a peu d’Allemands qui ne le soient ; un peu volontaire et impérieux : mais tous les hommes n’aiment-ils pas à dominer ? La vieille comtesse faisait beaucoup d’autres rapprochements de ce genre, et finissait en disant qu’elle désirait beaucoup, qu’elle espérait même qu’Isabelle profiterait de l’assistance du porteur de sa lettre pour tâcher d’échapper à la tyrannie du duc de Bourgogne, et pour se rendre à la cour de son bien-aimé parent, à Liège, où les petits différends qui existaient entre elles relativement à leurs droits respectifs dans la succession du comte de Croye pourraient s’arranger au moyen du mariage d’Isabelle avec Carl Eberson, un peu plus jeune, à la vérité, que sa future épouse ; mais cet inconvénient (la comtesse Hameline pouvait en parler d’après sa propre expérience) était moins grave que sa nièce ne pouvait se l’imaginer.

Ici Isabelle s’arrêta, l’abbesse ayant fait observer, avec un air de pruderie, qu’il ne fallait pas s’appesantir sur ces vanités mondaines, et le comte de Crèvecœur s’étant écrié dans un transport de colère : « Qu’elle aille au diable, cette trompeuse sorcière ! Quoi ! elle n’a pas senti que son dégoûtant grimoire ressemble à l’appât nauséabond que l’on met dans une souricière ? Fi ! mille fois fi de la vieille et perfide traîtresse ! »

La comtesse de Crèvecœur reprocha gravement à son mari une sortie si violente ; « de la Marck, dit-elle, peut avoir trompé la comtesse Hameline par une apparence de courtoisie. — Lui ! montrer seulement une ombre de courtoisie ! s’écria le comte ; je le proclame innocent du crime de dissimulation sur un tel sujet. De la courtoisie ! autant vaudrait en attendre d’un véritable sanglier, autant vaudrait essayer d’appliquer une feuille d’or sur la rouille d’un vieux carcan, ou sur la chaîne à laquelle il est attaché. Non, non, toute folle qu’elle est, Hameline n’est pas assez sotte pour s’éprendre de la bête fauve qui l’a saisie et qui la retient dans sa propre tanière. Mais vous autres femmes, vous êtes toutes de la même étoffe : quelques belles paroles suffisent pour réussir auprès de vous ; et j’ose dire que ma jolie cousine meurt d’impatience d’aller se réunir à sa tante dans ce paradis des sots, et d’épouser le marcassin. — Bien loin d’être capable d’une telle folie, dit Isabelle, je désire doublement la punition de l’assassin du bon évêque, afin que ma tante soit tirée des mains de ce scélérat. — En ce moment je reconnais la voix d’une de Croye, » s’écria le comte. Et il ne fut plus question de la lettre.

Mais il est à propos de faire observer qu’en lisant cette épître à ses amis, Isabelle ne crut pas nécessaire de leur communiquer un certain post-scriptum dans lequel sa tante, en véritable femme, lui faisant le détail de ses occupations, disait qu’elle avait pour le moment suspendu la broderie d’un surtout destiné par elle à son mari, et qui porterait les armes de Croye et de la Marck réunies, avec un pal en travers, en témoignage de leur alliance conjugale ; attendu que son Guillaume avait résolu, par des motifs qu’il tenait secrets, de faire porter ses armes et son costume par quelques-uns de ses gens, dans la première affaire qui aurait lieu, et de prendre lui-même les armoiries d’Orléans, avec la barre d’illégitimité ; en d’autres termes, celles de Dunois. Dans la lettre était aussi enfermé un petit billet, dont Isabelle ne jugea pas à propos de communiquer le contenu, qui ne consistait qu’en ce peu de mots, tracés par une main étrangère : « Si vous n’entendez pas bientôt la renommée parler de moi, concluez-en que je suis mort, mais d’une manière digne de vous. »

Une pensée, qu’elle avait jusqu’alors repoussée comme tout à fait invraisemblable, se présenta à l’imagination d’Isabelle, avec une nouvelle force ; et comme l’esprit d’une femme manque rarement de trouver les moyens de mettre ses projets à exécution, elle prit si bien ses mesures qu’avant que les troupes fussent en pleine marche, Durward reçut par une main inconnue la lettre d’Hameline, portant trois croix vis-à-vis du post-scriptum, avec l’addition de ces mots : « Celui qui ne recula pas devant les armoiries du fils du bâtard d’Orléans, quand elles brillaient sur la poitrine du brave chevalier qui seul a droit de les porter, ne les redoutera point quand il les verra sur celle d’un tyran et d’un assassin. » Le jeune Écossais baisa, et pressa mille et mille fois sur son cœur le précieux avis qui lui parvenait ainsi, car il lui indiquait la route au bout de laquelle l’honneur et l’amour lui préparaient une double couronne, et il mettait en sa possession un secret, inconnu à tout autre, à l’aide duquel il saurait reconnaître celui dont la mort pouvait seule donner la vie à ses espérances, secret qu’il prit la sage résolution de renfermer religieusement dans son sein.

Toutefois Durward vit la nécessité d’agir autrement relativement à l’avis que lui avait donné Hayraddin, puisque la sortie que de la Marck se proposait de faire pouvait causer la destruction de l’armée assiégeante, si on ne prenait les plus grandes précautions : tant il était difficile, dans la manière tumultueuse dont on faisait encore la guerre à cette époque, de se remettre d’une surprise nocturne ! Après y avoir mûrement réfléchi, il ajouta à sa première résolution, qui était bien de révéler cet avis, celle de ne le faire que personnellement et aux deux princes réunis, peut-être parce qu’il craignait qu’en communiquant à Louis en particulier un plan si bien concerté et dont le succès paraissait assuré, ce ne fût une tentation trop forte pour la probité vacillante de ce monarque, qui se laisserait peut-être entraîner à seconder les assaillants, au lieu de les repousser. Il se détermina donc à attendre, pour révéler son secret, que Louis et Charles se trouvassent ensemble ; occasion qui probablement devait ne pas se présenter de sitôt, car ni l’un ni l’autre n’était empressé de se soumettre à la contrainte que leur imposait mutuellement leur présence.

Cependant les confédérés continuaient leur marche, et bientôt ils entrèrent sur le territoire de Liège. Là, les soldats bourguignons, ou du moins une partie d’entre eux, c’est-à-dire ces bandes qui avaient acquis le surnom d’escorcheurs, montrèrent qu’ils méritaient ce titre honorable par les mauvais traitements qu’ils firent subir aux habitants des campagnes, sous prétexte de venger la mort de l’évêque. Cette conduite désordonnée fit un tort grave à la cause de Charles ; car les paysans ainsi maltraités, qui auraient pu rester neutres dans la querelle, ayant pris les armes pour se détendre, rendirent sa marche difficile en attaquant les petits détachements qui s’éloignaient du gros de l’armée, puis enfin, se repliant sur Liège, augmentèrent le nombre de ceux qui étaient résolus à défendre la ville jusqu’à la dernière extrémité. Les Français, au contraire, qui étaient en petit nombre, et l’élite des troupes de leur pays, fidèles aux ordres qu’ils avaient reçus du roi, ne s’éloignaient jamais de leurs bannières respectives, et observaient la plus sévère discipline. Ce contraste augmenta les soupçons de Charles, qui ne put s’empêcher de remarquer qu’ils se comportaient plutôt en amis des Liégeois qu’en alliés de la Bourgogne.

Enfin, sans avoir éprouvé aucune opposition sérieuse, l’armée arriva dans la riche vallée de la Meuse, devant la grande et populeuse cité de Liège. On vit alors que le château de Schonwaldt avait été presque ruiné, et l’on apprit que Guillaume de la Marck, à qui ses talents militaires tenaient lieu de toute autre vertu, rassemblant toutes ses forces dans la ville, avait résolu d’éviter une rencontre en rase campagne avec les cavaliers de France et de Bourgogne. Mais les confédérés ne furent pas long-temps sans éprouver le danger qu’il y a toujours à attaquer une grande ville, quoique ouverte, lorsque les habitants sont disposés à se défendre avec le courage du désespoir.

Persuadés qu’une ville démantelée, et dont les murailles offraient de larges brèches, ne pouvait opposer aucune résistance, les Bourguignons qui composaient l’avant-garde s’imaginèrent qu’ils y pénétreraient aisément : ils entrèrent donc dans un des faubourgs aux cris de « Bourgogne ! Bourgogne !… tuez !… tuez !… tout ici est à nous !… Souvenez-vous de Louis de Bourbon ! » Mais comme ils marchaient en désordre dans des rues étroites, et qu’ils se dispersaient pour se livrer au pillage, un corps nombreux de Liégeois, sorti tout à coup de la ville, tomba sur eux avec fureur et en fit un horrible carnage. Guillaume de la Marck profita même des brèches qui existaient dans les murailles pour faire faire une sortie aux défenseurs de la ville par plusieurs points, et ces détachements, entrant par plusieurs côtés à la fois dans le faubourg, attaquèrent les assaillants tout à la fois en front, sur les flancs et sur les derrières ; ceux-ci, surpris par une attaque aussi vive qu’imprévue, et serrés de près par des ennemis si nombreux, purent à peine se servir de leurs armes pour se défendre, et la nuit, qui commençait à tomber, ajouta au désordre.

Lorsque le duc Charles reçut cette nouvelle, il fut saisi d’un transport de rage qui ne se calma que quand Louis lui eut offert d’envoyer ses hommes d’armes français au faubourg, afin de secourir l’avant-garde bourguignonne. Rejetant cette offre d’un ton sec, il voulait se mettre lui-même à la tête de ses gardes ; mais d’Hymbercourt et Crèvecœur le prièrent de leur confier ce service. Marchant donc vers le lieu du combat, sur deux points différents, en bon ordre et de manière à pouvoir se porter mutuellement secours, ces deux célèbres capitaines réussirent à repousser les Liégeois et à dégager l’avant-garde, qui, indépendamment des prisonniers, perdit plus de huit cents hommes, dont une centaine étaient des hommes d’armes. Les prisonniers ne furent pourtant pas en grand nombre, la plupart ayant été délivrés par d’Hymbercourt, qui, ayant réussi à se rendre maître du faubourg, établit des postes vis-à-vis de la ville, dont on était séparé par un espace découvert, d’environ huit à neuf cents pas, formant comme une esplanade : en effet, les maisons qui le couvraient naguère avaient été démolies dans la crainte qu’elles ne fussent un obstacle pour la défense du corps de la place. Il n’y avait pas de fossé entre Liège et le faubourg, le terrain étant trop pierreux pour qu’il eût été possible d’en ouvrir un. En face du faubourg se trouvait une porte par laquelle on pouvait faire des sorties, et deux ou trois des brèches que le duc Charles avait fait pratiquer dans les murailles, après la bataille de Saint-Tron, avaient été bouchées à la hâte par de simples palissades en bois. D’Hymbercourt fit tourner deux coulevrines contre la porte, en dirigea deux autres contre les brèches, afin d’être prêt à repousser ceux qui essaieraient de faire une sortie, puis alla rejoindre l’armée bourguignonne, qu’il trouva dans un grand désordre.

En effet, le corps principal et l’arrière-garde du duc avaient continué à avancer pendant que son avant-garde, repoussée et rompue, se retirait en désordre : ces fuyards vinrent heurter contre les autres troupes, et jeter la confusion jusque dans leurs rangs. L’absence de d’Hymbercourt, qui remplissait les fonctions de maréchal de camp, ou, comme nous le dirions aujourd’hui, de quartier-maître général, permit à la confusion de se propager ; et, pour que rien n’y manquât, la nuit devint aussi noire que la gueule d’un loup, une forte pluie tomba tout à coup. Enfin le sol sur lequel l’armée belligérante était obligée de prendre position était marécageux, et coupé par un grand nombre de canaux.

Il serait difficile de se faire une idée de la confusion qui régnait en ce moment dans l’armée bourguignonne. Les chefs ne retrouvaient plus leurs soldats ; les soldats ne reconnaissaient plus ni leurs étendards ni leurs officiers ; tous, sans distinction de rang, cherchaient un abri partout où ils pouvaient en trouver. Les fuyards et les blessés, pêle-mêle au milieu de leur déroute, demandaient en vain des secours et des rafraîchissements ; tandis que les troupes qui formaient l’arrière-garde, ignorant ce désastre, accouraient pour prendre part au sac de la ville, qu’elles croyaient déjà commencé.

À son retour, d’Hymbercourt trouva donc une tâche bien difficile à remplir, et, pour comble de malheur, il essuya les plus vifs reproches de la part de son maître, qui n’eut aucun égard au devoir plus pressant encore dont il venait de s’acquitter. Ne pouvant supporter des reproches si injustes : « C’est d’après vos ordres, lui dit-il, que j’ai été porter des secours à l’avant-garde ; j’ai laissé le corps principal sous le commandement de Votre Altesse, et à mon retour je trouve l’armée dans un tel désordre que je ne vois plus ni front, ni ailes, ni arrière-garde. — Nous n’en ressemblons que mieux à un baril de harengs, répartit le Glorieux, et c’est une comparaison assez juste pour une armée flamande. »

La plaisanterie de son fou privilégié fit rire le duc, et peut-être empêcha-t-elle que l’altercation qui venait de s’élever entre lui et son général n’allât plus loin.

On s’empara d’une petite lust-haus, ou maison de campagne, appartenant à un riche citoyen de Liège ; on en chassa tous ceux qui s’y trouvaient, et le duc s’y établit avec ses officiers. D’Hymbercourt et Crèvecœur placèrent dans le voisinage une garde d’environ quarante hommes d’armes qui allumèrent un grand feu avec le bois que leur fournit la prompte démolition de quelques bâtiments voisins.

À peu de distance sur la gauche, entre cette maison et le faubourg, qui, comme nous l’avons dit, était en face d’une des portes de la ville et occupé par les troupes qui étaient devenues l’avant-garde de l’armée bourguignonne, on voyait une autre maison de plaisance, avec cour et jardin, et ayant sur le derrière deux ou trois petits enclos. Ce fut là que, de son côté, le roi de France établit son quartier général. Il ne prétendait pas à de grands talents militaires, mais il était indifférent au danger, sa profonde sagacité lui fournissant aisément les moyens de lui faire face : il sut toujours choisir et employer les hommes les plus habiles dans cet art, et il mettait en eux, à cet égard, une confiance dont ils se montrèrent toujours dignes. Louis et les principaux personnages de sa suite occupèrent cette maison de plaisance ; une partie des archers de sa garde écossaise s’établirent dans la cour, où quelques bâtiments pouvaient leur servir d’abri contre le mauvais temps, et le reste bivouaqua dans le jardin. Quant aux autres troupes françaises, elles s’établirent dans les environs, en bon ordre, et l’on plaça des postes avancés pour donner l’alarme en cas d’attaque. Dunois et Crawford, aidés de quelques vieux officiers et soldats, au nombre desquels le Balafré se faisait remarquer par son activité, réussirent, en abattant des murailles, en perçant des haies, en comblant des fossés, à rendre les communications faciles entre ces différents corps et à leur assurer les moyens d’agir de concert en cas de nécessité.

Cependant le roi jugea à propos de se rendre sans cérémonie au quartier général du duc de Bourgogne, pour prendre connaissance du plan d’opérations, et s’informer en quoi et comment ce prince désirait qu’il y prît part. Sa présence nécessita la convocation d’un conseil de guerre auquel, sans cela, Charles n’eût point songé. Instruit de cette circonstance, Quentin Durward sollicita l’honneur d’être admis dans l’assemblée, comme ayant une communication importante à faire aux deux princes. Cette permission ne lui fut pas accordée sans beaucoup de difficulté ; et Louis éprouva la plus grande surprise en l’entendant détailler avec calme et précision le projet conçu par Guillaume de la Marck de faire une sortie nocturne, à la tête de troupes qui devaient porter l’uniforme français et marcher sous les bannières de cette nation. Louis aurait sans doute préféré que des nouvelles si importantes lui eussent été communiquées en particulier ; mais comme elles venaient d’être annoncées en public, il pensa que vraies ou fausses, elles méritaient que l’on y fît quelque attention.

« Aucunement, aucunement, » dit le duc avec un air d’insouciance ; « si un tel projet eût existé, ce ne serait pas un archer de la garde écossaise qui viendrait me le révéler. — Quoi qu’il en soit, beau cousin, répondit Louis, je vous prie de faire bien attention, vous et vos capitaines, que, pour prévenir les conséquences funestes qui pourraient résulter d’une telle attaque, si elle avait lieu, je veux donner ordre à mes soldats de porter une écharpe blanche à leur bras. Dunois, allez sur-le-champ faire exécuter cet ordre, c’est-à-dire, ajouta-t-il, si notre beau cousin qui est en même temps notre général, l’approuve. — Je n’ai pas d’objection à y faire, répondit le duc, si les chevaliers français veulent courir le risque d’être surnommés à l’avenir Chevaliers de la manche de chemise. — Ce serait une dénomination assez juste, notre ami Charles, dit le Glorieux, si l’on considère qu’une femme doit être la récompense du plus brave. — Bien parlé, la Sagesse ! dit Louis. Bonne nuit, beau cousin, je vais m’armer : eh mais ! si je gagne moi-même, si j’acquiers le droit d’épouser la comtesse, qu’en direz-vous ? — Votre Majesté, » répondit le duc d’un ton de voix altéré, « devra alors devenir un vrai flamand. — Je ne puis, » répliqua Louis du ton de la plus entière confiance, « l’être plus que je ne le suis déjà ; je voudrais seulement que mon cher cousin en fût persuadé. »

Le duc ne répondit au roi qu’en lui souhaitant une bonne nuit, avec un accent qui ressemblait assez à l’espèce de ronflement que fait entendre un cheval fougueux qui se refuse aux caresses par lesquelles son cavalier cherche à le flatter lorsqu’il se dispose à le monter.

« Je lui pardonnerais volontiers sa duplicité, » dit le duc à Crèvecœur pendant que le roi s’éloignait, « mais je ne puis lui pardonner de me supposer assez fou pour être dupe de ses protestations. »

Louis, de son côté, avait ses confidences à faire à Olivier le Dain en rentrant à son quartier général. « Cet Écossais, lui dit-il, est un tel mélange de ruse et de simplicité, que je ne sais qu’en faire. Pâques-Dieu ! quelle impardonnable folie de venir révéler le plan de de la Marck, et cela en présence de Charles, de Crèvecœur et de tous ces Bourguignons, au lieu de me le conter à l’oreille, afin de me laisser au moins le choix de le favoriser ou de le déjouer ! — Il vaut mieux qu’il en ait agi ainsi, répondit Olivier. Il y a dans votre armée beaucoup de gens qui se feraient un scrupule d’assaillir les Bourguignons sans y être provoqués, ou de seconder les projets de Guillaume de la Marck. — Tu as raison, Olivier, reprit le monarque ; il se trouve de tels fous dans le monde, et nous n’avons pas le temps nécessaire pour neutraliser leurs scrupules au moyen d’une petite dose d’intérêt personnel. Il faut que nous soyons, pour cette nuit du moins, de fidèles alliés de la Bourgogne. Avec le temps, la chance peut tourner et nous donner meilleur jeu. Va porter l’ordre que personne ne quitte ses armes, et que, si besoin en est, on charge aussi vigoureusement ceux qui crieront : France et Montjoie Saint-Denis ! que s’ils criaient : Enfer et Satan ! Moi-même je vais me coucher tout armé. Dis à Crawford de placer Quentin Durward à l’extrémité de notre ligne de sentinelles, le plus près possible de la ville : il est juste qu’il soit le premier à profiter de l’avantage qu’il nous a donné en faisant connaître l’attaque projetée. S’il a le bonheur de s’en tirer, je l’en félicite d’avance… Mais, Olivier, prends un soin tout particulier de Martius Galeotti ; fais-le rentrer à l’arrière-garde, dans quelque endroit où il soit aussi en sûreté que possible ; il aime trop le danger, et serait assez fou pour vouloir être guerrier et philosophe tout ensemble. Veille à tout cela, Olivier, et bonne nuit ! Puissent Notre-Dame de Cléry et monseigneur saint Martin de Tours me protéger pendant mon sommeil !