Questions sur les miracles/Édition Garnier/1

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 25 (p. 358-371).

PREMIERE LETTRE[1].
à m. le professeur r…, par un proposant.

Monsieur,

J’ai lu votre livre sur les miracles avec tant de fruit que je vous demande de nouvelles instructions.

J’oserai, monsieur, pour mettre un peu d’ordre dans les grâces que je vous demande, distinguer plusieurs sortes de miracles dans notre divin Sauveur : ceux qu’il a faits par lui-même, et ceux qu’il a daigné opérer par ses apôtres et par ses saints.

Dans ceux qu’il a faits pendant sa vie, je distinguerai ceux qui marquent seulement sa puissance ou sa bonté, comme la vue rendue aux aveugles, et la vie aux morts ; ceux qui sont des types, des allégories manifestes ; enfin ceux qu’il promet de faire, et dans l’attente desquels le genre humain doit opérer son salut avec crainte.


des miracles de notre seigneur jésus-christ, qui ont manifesté sa puissance ou sa bonté.

Jésus n’était pas encore né, et il faut convenir qu’il faisait déjà les plus grands miracles, puisqu’il était Dieu, et conçu dans le sein d’une vierge.

Dès qu’il est né dans une étable, les anges viennent du haut des sphères célestes annoncer ce grand événement aux pasteurs de Bethléem. Une étoile nouvelle brille dans le ciel, du côté de l’orient ; cette étoile marche, et conduit trois mages, ou trois princes, jusqu’à l’étable dans laquelle le Maître du monde est né. Ils lui offrent de l’encens, de la myrrhe, et de l’or. Voilà, sans doute, les miracles les plus authentiques : car ils éclatent dans le ciel et sur la terre ; ce sont des astres, des anges, des rois, qui en sont les ministres. Jésus doit être reconnu dès son enfance à tous ces prodiges. Ajoutons encore le miracle que le vieil Hérode, créé roi des Juifs par les Romains, attaqué dès lors d’une maladie mortelle, ait été persuadé que Jésus était roi, et que, pour le perdre, il ait fait massacrer tous les enfants du pays. Ce grand massacre d’enfants n’est pas une chose naturelle, et peut certainement être compté parmi les prodiges qui accompagnèrent la naissance et la circoncision de la seconde personne de la Trinité.

Une preuve non moins publique et non moins éclatante de sa divinité c’est son baptême. C’est en présence d’une foule de peuple que, Jésus sortant nu hors de l’eau, la troisième personne de la Trinité descend sur sa tête en colombe ; que le ciel s’ouvre, et que Dieu le père s’écrie au peuple : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui je me suis complu ; écoutez-le[2]. »

Il est impossible de résister à des signes si divins, si publics, et devant lesquels tous les hommes durent se prosterner dans un silence d’adoration.

Aussi toute la terre reconnut sans doute ces miracles ; Pilate même en rendit compte à l’empereur Tibère, après que l’homme-Dieu eut été supplicié, et Tibère voulut placer Jésus-Christ au rang des dieux ; mais probablement Jésus ne souffrit pas ce mélange adultère du vrai Dieu et des dieux des Gentils, et empêcha que Tibère n’accomplît ce qu’il réservait au pieux Constantin.

Tertullien lui-même, l’un des premiers Pères de l’Église, nous certifie cette anecdote, et Eusèbe la confirme dans son Histoire ecclésiastique, liv. II, ch. ii. On nous objecte que Tertullien écrivait cent quatre-vingts ans après Jésus-Christ ; qu’il pouvait se tromper, qu’il a toujours trop hasardé, qu’il s’abandonnait à son imagination africaine ; qu’Eusèbe de Césarée, un siècle après lui, s’appuya sur un trop mauvais garant ; qu’il n’affirme pas même ce point d’histoire, il se sert des mots on dit ; mais enfin, ou Pilate écrivit les lettres, ou les premiers chrétiens, disciples des apôtres, les ont forgées. S’ils ont fait de tels actes de faux, ils étaient donc à la fois imposteurs et superstitieux ; ils étaient donc les plus méprisables de tous les hommes. Or comment des hommes si lâches étaient-ils si constants dans leur foi ? C’est en vain qu’on nous répond qu’ils étaient lâches et fourbes par la bassesse de leur état et de leur âme, et qu’ils étaient constants dans leur foi par leur fanatisme.

Grotius, Abbadie, Houteville, et vous, monsieur, vous montrez assez comment ces contraires ne peuvent subsister ensemble, quelles que soient les faiblesses et les contradictions de l’esprit humain. Non-seulement ces premiers chrétiens avaient vu sans doute les actes et les lettres de Pilate, mais ils avaient vu les miracles des apôtres qui avaient constaté ceux de Jésus-Christ.

On insiste encore ; on nous dit : Les premiers chrétiens ont bien produit de fausses prédictions des sibylles ; ils ont forgé des vers grecs qui pèchent par la quantité ; ils ont imputé aux anciennes sibylles des vers acrostiches[3] remplis de solécismes, que nous trouvons encore dans Justin, dans Clément d’Alexandrie, dans Lactance ; ils ont supposé des Évangiles ; ils ont cité d’anciennes prophéties qui n’existaient pas ; ils ont cité des passages de nos quatre Évangiles, qui ne sont point dans ces Évangiles ; ils ont forgé des lettres de Paul à Sénèque, et de Sénèque à Paul[4] ; ils ont supposé même des lettres de Jésus-Christ ; ils ont interpolé des passages dans l’historien Josèphe pour faire accroire que ce Josèphe, non-seulement fit mention de Jésus, mais même le regarda comme le Messie, quoique Josèphe fût un pharisien obstiné ; ils ont forgé les Constitutions apostoliques, et jusqu’au Symbole des apôtres. Il est donc évident qu’ils n’étaient qu’une troupe de demi-Juifs, d’Égyptiens, de Syriens, et de Grecs factieux, qui trompaient une vile populace par les plus infâmes impostures. Ils n’avaient à combattre que des Gentils abrutis par d’autres fables ; et les nouvelles fables des chrétiens l’emportèrent enfin sur les anciennes, quand ils eurent prêté de l’argent à Constance Chlore et à Constantin son fils. Voilà, dit-on, l’histoire naturelle de l’établissement du christianisme : ses fondements sont l’enthousiasme, la fraude, et l’argent.

C’est ainsi que raisonnent les nombreux partisans de Celse, de Porphyre, d’Apollonius, de Symmaque, de Libanius, de l’empereur Julien, de tous les philosophes, jusqu’au temps des Pomponace, des Cardan, des Machiavel, des Socin, de milord Herbert, de Montaigne, de Charron, de Bacon, du chevalier Temple, de Locke, de milord Shaftesbury, de Bayle, de Wollaston, de Toland, de Tindal, de Collins, de Woolston, de milord Bolingbroke, de Middleton, de Spinosa, du consul Maillet, de Boulainvilliers, du savant Fréret, de Dumarsais, de Meslier, de La Métrie, et d’une foule prodigieuse de déistes répandus aujourd’hui dans toute l’Europe, qui, comme les Musulmans, les Chinois, et les anciens Parsis, croiraient insulter Dieu s’ils lui supposaient un fils qui ait fait des miracles dans la Galilée.

On croit nous terrasser par l’appareil de ces armes brillantes ; mais ne nous décourageons pas. Voyons si les chrétiens sont coupables de ces crimes de faux dont on les accuse.

Je ne parlerai ici que des faux évangiles. Ils étaient, dit-on, au nombre de cinquante. On en choisit quatre vers le commencement du iiier siècle. Quatre suffisaient en effet ; mais décida-t-on que tous les autres étaient supposés par des imposteurs ? Non, plusieurs de ces évangiles étaient regardés comme des témoignages très-respectables : par exemple, Tertullien, dans son livre du Scorpion ; Origène, dans son Commentaire sur saint Matthieu ; saint Épiphane, dans sa Trentième Leçon des hérésies des ébionites ; Eustache[5] dans son Hexameron, et beaucoup d’autres, parlent avec un grand respect de l’Évangile de saint Jacques. Il est très-précieux, en ce que c’est le seul où l’on trouve la mort de Zacharie, dont Jésus parle dans saint Matthieu[6]. Cet Évangile sert d’introduction aux autres, et il n’a été probablement négligé que parce qu’il n’était pas assez étendu.

On n’a pas moins respecté celui de Nicodème : les témoignages en sa faveur sont très-nombreux ; mais dans tous ces évangiles qui nous sont restés, il y a autant de miracles que dans les autres. Il est donc évident que tous ceux qui écrivirent des évangiles étaient persuadés que Jésus avait fait un très-grand nombre de prodiges.

L’ancien livre même intitulé Sepher toldos Jeschut, écrit par un Juif contre Jésus-Christ, dès le ier siècle, ne nie point qu’il ait opéré des miracles ; il prétend seulement que Judas, son adversaire, en faisait d’aussi grands, et il les attribue tous à la magie.

Les incrédules disent qu’il n’y a point de magie, que ces prodiges n’étaient crus que par des idiots, que les hommes d’État, les gens d’esprit, les philosophes, s’en sont toujours moqués ; ils nous renvoient au credat Judæus Apella d’Horace[7], à toutes les marques de mépris qu’on prodigua aux Juifs, et aux premiers chrétiens regardés longtemps comme une secte de Juifs ; ils disent que si quelques philosophes, en disputant contre les chrétiens, convinrent des miracles de Jésus, c’étaient des théurgistes fanatiques qui croyaient à la magie, qui ne regardaient Jésus que comme un magicien, et qui, infatués des faux prodiges d’Apollonius de Tyane et de tant d’autres, admettaient aussi les faux prodiges de Jésus. L’aveu d’un fou fait à un autre fou, une absurdité dite à des gens absurdes, ne sont pas des preuves pour les esprits bien faits ; en effet les chrétiens, fondés sur l’histoire de la pythonisse d’Endor et sur celle des enchanteurs d’Égypte, croyaient à la magie comme les païens ; tous les Pères de l’Église, qui pensaient que l’âme est une substance ignée, disaient que cette substance peut être évoquée par des sortilèges : cette erreur a été celle de tous les peuples.

Les incrédules vont encore plus loin : ils prétendent que jamais les vrais philosophes grecs et romains n’accordèrent aux chrétiens leurs miracles, et qu’ils leur disaient seulement : Si vous vous vantez de vos prodiges, nos dieux en ont fait cent fois davantage ; si vous avez quelques oracles en Judée, l’Europe et l’Asie en sont remplis ; si vous avez eu quelques métamorphoses, nous en avons mille ; vos prestiges ne sont qu’une faible imitation des nôtres ; nous avons été les premiers charlatans, et vous les derniers. C’est là, continuent nos adversaires, le résultat de toutes les disputes des païens et des chrétiens. Ils concluent, en un mot, qu’il n’y a jamais eu de miracles, et que la nature a toujours été la même.

Nous leur répondons qu’il ne faut pas juger de ce qui se faisait autrefois par ce qu’on fait aujourd’hui : les miracles étaient nécessaires à l’Église naissante, ils ne le sont pas à l’Église établie ; Dieu étant parmi les hommes devait agir en Dieu : les miracles sont pour lui des actions ordinaires ; le maître de la nature doit toujours être au-dessus de la nature. Ainsi, depuis qu’il se choisit un peuple, toute sa conduite avec ce peuple fut miraculeuse ; et quand il voulut établir une nouvelle religion, il dut l’établir par de nouveaux miracles.

Loin que ces miracles rapportés par les Juifs et par les chrétiens aient été des imitations du paganisme, ce sont au contraire les païens qui ont voulu imiter les miracles des Juifs et des chrétiens.

Nos adversaires répliquent que les païens existaient longtemps avant les Juifs ; que les royaumes de Chaldée, de l’Inde, de l’Égypte, florissaient avant que les Juifs habitassent les déserts de Sin et d’Horeb ; que ces Juifs, qui empruntèrent des Égyptiens la circoncision et tant de cérémonies, et qui n’eurent des voyants, des prophètes, qu’après les voyants d’Égypte, empruntèrent aussi leurs miracles. Enfin, ils font des Juifs un peuple très-nouveau. Ils auraient raison si on ne pouvait remonter qu’à Moïse ; mais de Moïse nous remontons à Abraham et à Noé par une suite continue de miracles.

Les incrédules ne se rendent pas encore : ils disent qu’il n’est pas possible que Dieu ait fait de plus grands miracles pour établir la religion juive dans un coin du monde que pour établir le christianisme dans le monde entier. Selon eux, il est indigne de Dieu de former un culte pour en donner un autre ; et si le second culte vaut mieux que le premier, il est encore indigne de Dieu de ne fortifier son second culte que par de petites merveilles, après qu’il a fondé le premier sur les plus grands prodiges. Des possédés délivrés, de l’eau changée en vin, un figuier séché, n’approchent pas des plaies d’Égypte, de la mer Rouge entr’ouverte et suspendue, et du soleil qui s’arrête.

Nous répondons avec tous les bons métaphysiciens : Il n’y a ni petits ni grands miracles, tous sont égaux ; il est aussi impossible à l’homme et aussi aisé à Dieu de guérir d’un mot un paralytique que d’arrêter le soleil ; et sans examiner si les prodiges chrétiens sont plus grands que les prodiges mosaïques, il est sûr que Dieu seul a pu opérer les uns et les autres.


des miracles typiques.

J’appelle miracles typiques ceux qui sont évidemment le type, le symbole de quelque vérité morale. Le docteur Woolston traite avec une indécence révoltante les miracles du figuier séché[8] parce qu’il ne portait pas de figues quand ce n’était pas le temps des figues ; des diables envoyés dans un troupeau de deux mille cochons[9] dans un pays où il n’y avait pas de cochons ; de l’enlèvement de Jésus par le diable sur une montagne[10], dont on découvre tous les royaumes de la terre ; de la transfiguration sur le Thabor[11], etc. ; mais presque tous les Pères de l’Église ne nous avertissent-ils pas du sens mystique que ces narrations renferment ?

Il est ridicule, dit-on, de faire descendre Dieu sur la terre, pour chercher à manger des figues au mois de mars, et pour sécher un figuier qui ne porte point de figues hors du temps des figues. Mais si cela n’est dit que pour avertir les hommes qu’ils doivent en tout temps porter des fruits de justice et de charité, alors il n’y a rien là que d’utile et de sage.

Les diables envoyés dans un troupeau de deux mille cochons signifient-ils autre chose que la souillure des péchés qui vous rabaissent au rang des animaux immondes ? Dieu, qui permet au démon de se saisir de lui et de le transporter sur le haut d’une montagne, dont on voit tous les royaumes, ne nous donne-t-il pas une idée sensible des illusions de l’ambition ? Si le diable tente Dieu, combien plus aisément tentera-t-il les hommes !

J’ose penser que les miracles de cette espèce, qui scandalisent tant d’esprits, sont semblables aux paraboles dont on se servait dans ces temps-là. On sait bien que le royaume des cieux n’est pas un grain de moutarde[12] ; que jamais roi n’envoya des courriers à ses voisins pour leur dire[13] : « J’ai tué mes volailles, venez aux noces ; » que nul homme n’envoya un valet sur les grands chemins forcer les borgnes et les boiteux à venir souper chez lui[14] ; qu’on n’a jamais mis personne en prison[15] pour n’avoir pas eu sa robe nuptiale ; mais le sens de toutes ces paraboles est une instruction morale.

Me sera-t-il permis, à cette occasion, de réfuter l’opinion de ceux qui préfèrent les passages de Confucius, de Pythagore, de Zaleucus, de Solon, de Platon, de Cicéron, d’Épictète, aux discours de Jésus-Christ, qui leur paraissent trop populaires et trop bas ? Tous ces philosophes écrivaient pour des philosophes, mais Jésus-Christ n’écrivit jamais. Il n’est pas dit même qu’en qualité d’homme il ait daigné apprendre à écrire. Il parlait au peuple ; et à quel peuple ? à celui de Capharnaum et des bourgades de la Galilée. Il se conformait donc au langage du peuple. Il était roi, mais il ne se donnait pas pour roi. Il était Dieu, mais il ne s’annonçait pas pour Dieu. Il était pauvre, et il évangélisait les pauvres. Nos adversaires ne peuvent pas souffrir que les évangélistes fassent dire à Dieu que « le blé doit pourrir pour germer[16] ; qu’on ne met point de vin nouveau dans de vieilles futailles[17], etc. » Cela est non-seulement bas, disent-ils, mais cela est faux. Premièrement, les comparaisons prises des choses naturelles ne sont pas basses ; il n’est rien de petit ni de grand aux yeux du maître de la nature. Secondement, ce qui est faux en soi ne l’était pas dans l’opinion du peuple. On réplique que Dieu pouvait corriger ces préjugés au lieu de s’y asservir. Et nous répliquons, à notre tour, que Dieu vint enseigner la morale, et non la physique.


des miracles promis par jésus-christ.

Jésus-Christ promet, dans saint Luc[18], qu’il viendra dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté, avant que la génération présente soit passée. Dans saint Jean[19], il promet le même miracle. Saint Paul en conséquence dit aux Thessaloniciens[20] qu’ils iront ensemble au-devant de Jésus, au milieu de l’air. Ce grand miracle, disent les incrédules, ne s’accomplit pas plus que celui du transport des montagnes promis à quiconque aura un grain de foi[21].

Mais on répond que l’avènement de Jésus au milieu des nuages est réservé pour la fin du monde, qu’on croyait alors prochaine. Et à l’égard de la promesse de transporter les montagnes, c’est une expression qui marque que nous n’avons presque jamais une foi parfaite, comme la difficulté de faire passer un chameau par le trou d’une aiguille[22] prouve seulement la difficulté qu’un homme riche soit sauvé.

De même, si l’on prenait à la lettre la plupart des expressions hébraïques dont le Nouveau Testament est rempli, on serait exposé à se scandaliser. « Je ne suis point venu apporter la paix, mais le glaive[23] » est un discours qui effraye les faibles. Ils disent que c’est annoncer une mission destructive et sanguinaire ; que ces paroles ont servi d’excuse aux persécuteurs et aux massacres pendant plus de quatorze siècles, et cette idée est un prétexte à beaucoup de personnes pour haïr la religion chrétienne. Mais quand on veut bien considérer que par ces paroles il faut entendre les combats qui s’élèvent dans le cœur, et le glaive dont on coupe les liens qui nous attachent au monde, alors on s’édifie au lieu de se révolter. Ainsi les miracles de Jésus et ses paraboles sont autant de leçons.


des miracles des apôtres.

On demande comment des langues de feu[24] descendirent sur la tête des apôtres et des disciples dans un galetas ? comment chaque apôtre, en ne parlant que sa langue, parlait en même temps celle de plusieurs peuples qui l’entendaient, chacun dans son idiome ? comment chaque auditeur, entendant prêcher dans sa langue, pouvait dire que les apôtres étaient ivres de vin nouveau au mois de mai ? On peut bien, dit-on, prendre pour un homme ivre celui qui parle sans se faire entendre de personne, mais non celui qui se fait entendre de tout le monde.

Ces petites difficultés, tant de fois proposées, ne doivent faire aucune peine : car dès qu’on est convenu que Dieu a fait des miracles pour substituer le christianisme au judaïsme, on ne doit pas incidenter sur la manière dont Dieu les a opérés ; il est également le maître de la fin et des moyens. Si un médecin vous guérit, lui reprocherez-vous la manière dont il s’y est pris pour vous guérir ? Vous êtes étonnés, par exemple, que les apôtres aient guéri des malades par leur ombre[25] ; vous dites que l’ombre n’est que la privation de la lumière, que le néant n’a point de propriété. Cette objection tombe dès que vous convenez de la puissance des miracles. Elle n’aurait quelque poids que dans ceux qui disent que Dieu ne peut faire des miracles inutiles ; et c’est ce qu’il faut examiner.

Les prodiges de Jésus et des apôtres paraissent inutiles à nos contradicteurs. Le monde, disent-ils, n’en a pas été meilleur ; la religion chrétienne, au contraire, a rendu les hommes plus méchants, témoin les massacres des manichéens, des ariens, des athanasiens, des vaudois, des albigeois, témoin tant de schismes sanglants, témoin enfin la Saint-Barthélémy ; mais c’est là l’abus de la religion chrétienne, et non son institution. En vain vous dites que l’arbre qui porte toujours de tels fruits est un arbre de mort ; il est un arbre de vie pour le petit nombre des élus qui constituent l’Église triomphante : c’est donc en faveur de ce petit nombre des élus que tous les miracles ont été faits. S’ils ont été inutiles à la plus grande partie des hommes, qui est corrompue, ils ont été utiles aux saints. Mais fallait-il, dites-vous, que Dieu vint sur la terre et qu’il mourût pour laisser presque tous les hommes dans la perdition ? À cela je n’ai rien à répondre, sinon : Soyez juste, et vous ne serez point réprouvé. — Mais, si j’avais été juste sans être racheté, serais-je réprouvé ? — Ce n’est point à moi d’entrer dans les secrets de Dieu, et je ne puis que me recommander avec vous à sa miséricorde.

La mort d’Ananie et de Saphire[26] vous scandalise ; vous êtes effrayé que Pierre fasse un double miracle pour faire mourir subitement la femme après l’époux, qui ne sont coupables que de n’avoir pas donné tout leur bien à l’Église, et d’en avoir retenu quelques oboles pour leurs nécessités pressantes sans l’avoir avoué ; vous osez prétendre que ce miracle a été inventé pour forcer les pères de famille à se dépouiller de tout en faveur des prêtres : vous vous trompez ; c’était un vœu fait à Dieu même : Dieu est le maître de punir les violateurs des serments.

Vous vous retranchez à dire que tous ces miracles ont été écrits plusieurs années après le temps où l’on pouvait les examiner, après les témoins morts ; que ces livres ne furent communiqués qu’aux initiés de la secte ; que les magistrats romains n’en eurent pendant cent cinquante ans aucune connaissance ; que l’erreur prit racine dans des caves et dans des greniers ignorés. Je vous renvoie alors à l’empereur Tibère, qui délibéra sur la divinité de Jésus ; à l’empereur Adrien, qui mit dans son oratoire le portrait de Jésus ; à l’empereur Philippe, qui adora Jésus. Vous me niez ces faits : alors je vous renvoie à l’établissement de la religion chrétienne, qui est lui-même un grand miracle. Vous me niez encore que cet établissement soit miraculeux ; vous me dites que notre sainte religion ne s’est formée que comme toutes les autres sectes dans le fanatisme et dans l’obscurité, comme l’anabaptisme, le quakerisme, le moravisme, le piétisme, etc. Alors je ne puis que vous plaindre ; vous me plaignez aussi. Qui de nous deux se trompe ? Je produis mes titres, qui remontent jusqu’à l’origine du monde, et vous n’aviez pour vous que votre raison ; j’ai aussi la mienne, que je prie Dieu d’éclairer : vous ne regardez le christianisme que comme une secte d’enthousiastes, semblable à celle des esséniens, des judaïtes, des thérapeutes, fondée d’abord sur le judaïsme, ensuite sur le platonisme, changeant d’article de foi à chaque concile, s’occupant sans relâche de disputes d’autant plus dangereuses qu’elles sont inintelligibles, versant le sang pour ces vaines disputes, et ayant troublé toute la terre habitable depuis l’Ile d’Angleterre jusqu’aux îles du Japon. Vous ne voyez dans tout cela que la démence humaine ; et moi j’y vois la sagesse divine, qui a conservé cette religion malgré nos abus. Je vois comme vous le mal, et vous n’apercevez pas le bien ; examinez avec moi comme j’examine avec vous.


des miracles après le temps des apôtres.

Jésus, ayant la puissance de faire des miracles, put la communiquer ; s’il la communiqua aux apôtres, il put la donner aux disciples. Les incrédules triomphent de voir que ce don s’affaiblit de siècle en siècle. Ils insultent à la fraude pieuse des historiens chrétiens, et ils disent que parmi tous les miracles dont nous ornons encore les premiers siècles, il n’y en a aucun de prouvé, aucun de vraisemblable, aucun de constaté par les magistrats romains, ni dont leurs historiens romains aient fait mention. Au contraire, les archives de Rome, les monuments publics, les histoires attestent les deux miracles de l’empereur Vespasien, qui, étant sur son tribunal, dans Alexandrie, rendit publiquement la vue à un aveugle, et l’usage de ses membres à un paralytique. Si donc, disent-ils, ces deux miracles si authentiques et si célèbres n’attirent aujourd’hui aucune croyance, quelle foi pourrons-nous ajouter aux prétendus prodiges des chrétiens, prodiges opérés dans la fange d’une populace ignorée, recueillis longtemps après, et accompagnés pour la plupart de circonstances ridicules ?

Que pouvons-nous penser, disent-ils, de la Vie des Pères du désert, écrite par Jérôme ? Ici, c’est un saint Pacôme qui, quand il veut voyager, se fait porter par un crocodile ; là, c’est un saint Amon qui, s’étant dépouillé tout nu pour passer un fleuve à la nage, est transporté subitement à l’autre bord, de peur d’être mouillé ; plus loin, un corbeau apporte tous les jours une moitié de pain à l’ermite Paul pendant soixante années ; et quand l’ermite Antoine vient visiter Paul, le corbeau apporte un pain entier.

Que dirons-nous des miracles rapportés dans les Actes des martyrs[27] ? Sept vierges chrétiennes, par exemple, dont la plus jeune a soixante-dix ans, sont condamnées par le magistrat de la ville d’Ancyre à être les victimes de la lubricité des jeunes gens de la ville. Un saint cabaretier chrétien[28], instruit du danger que courent ces vierges, prie Dieu de les faire mourir pour prévenir la perte de leur virginité ; Dieu l’exauce ; le juge d’Ancyre les fait jeter dans un lac ; elles apparaissent au cabaretier, et se plaignent à lui d’être sur le point de se voir mangées par les poissons ; le cabaretier va pendant la nuit pêcher les sept vieilles ; un ange à cheval, précédé d’un flambeau céleste, le conduit au lac ; il ensevelit les vierges, et pour récompense il reçoit la couronne du martyre.

Nos prétendus sages font des collections de cent miracles de cette nature, ils nous insultent ; ils disent (car il ne faut dissimuler aucune de leurs témérités) : Si les Actes des martyrs portaient que ce cabaretier changea l’eau en vin, nous n’en croirions rien, quoique ce soit une opération de son métier : pourquoi donc croirions-nous au miracle des noces de Cana, qui semble encore plus indigne de la majesté d’un Dieu que convenable à la profession d’un cabaretier ?

Cet argument dont s’est servi Woolston ne me paraît, je l’avoue, qu’un blasphème : car en quoi est-il indigne de Dieu de se prêter à la joie innocente des convives, dès qu’il daigne être à table avec eux ? et s’il a bien voulu faire de tels miracles, pourquoi ne les opérera-t-il pas ensuite par les mains de ses élus ? Les prodiges de l’Ancien et du Nouveau Testament, une fois admis, peuvent être répétés dans tous les siècles ; et si on n’en fait plus aujourd’hui, c’est, comme on l’a dit tant de fois[29], que nous n’en avons plus besoin.


grande objection des incrédules combattue.

La dernière ressource de ceux qui n’écoutent que leur raison trompeuse est de nous dire que nous avons plus besoin de miracles que jamais. L’Église, disent-ils, est réduite à l’état le plus déplorable.

Anéantie dans l’Asie et dans l’Afrique, esclave en Grèce, dans l’Illyrie, dans la Mésie, dans la Thrace, elle est déchirée dans le reste de l’Europe, partagée en plus de vingt sectes qui se combattent, et saignante encore des meurtres de ses enfants ; trop brillante dans quelques États, trop avilie dans d’autres, elle est plongée dans le luxe ou dans la fange. La mollesse la déshonore, l’incrédulité lui insulte ; elle est un objet d’envie ou de pitié ; elle crie au ciel : Rétablissez-moi comme vous m’avez produite ; elle demande des miracles comme Rachel demandait des enfants[30]. Ces miracles, sans doute, n’étaient pas plus nécessaires quand Jésus enseignait et persuadait qu’aujourd’hui que nos pasteurs enseignent et ne persuadent pas.

Tel est le raisonnement de nos adversaires : il paraît spécieux ; mais ne peut-on pas lui faire une réponse solide ? Jésus fit des miracles dans les premiers siècles pour établir la foi, il n’en fit jamais pour inspirer la charité ; c’est surtout de charité que nous avons besoin. Le grand miracle destiné à produire cette vertu qui nous manque est de parler au cœur et de le toucher ; demandons ce prodige, et nous l’obtiendrons. Tant de sectes, tant de savants, ne pourront jamais penser d’une manière uniforme ; mais nous pourrons nous supporter, et même nous aimer.

Spinosa ne croyait à aucun miracle ; mais il partagea le peu de bien qui lui restait avec un ami indigent qui les croyait tous. Eh bien ! plaignons l’aveuglement de Benoît Spinosa[31], et imitons sa morale ; étant plus éclairés que lui, soyons, s’il se peut, aussi vertueux.

Je ne regarde ce faible discours que comme des questions qu’un écolier fait à son maître.

Je suis, monsieur, avec respect, etc.

  1. L’édition originale de cette lettre est intitulée Questions sur les miracles, à monsieur le professeur Cl…, par un proposant, in-8° de 20 pages. Les initiales Cl. sont conservées dans les réimpressions de 1765 et 1767 : elles sont remplacées par rinitiale R… dans l’édition qui fait partie du tome XIX des Nouveaux Mélanges, qui porte le millésime 1775. (B.)

    — Un proposant est celui qu’on examine pour être reçu ministre dans la religion réformée.

  2. Matthieu, iii, 17.
  3. Voyez tome XI, pages 91, 232 ; et XVIII, 169.
  4. Voyez tome XX, pages 190-191.
  5. Eustathe ou Eustathius, auteur du Commentaire sur l’ouvrage des six jours, mort vers le milieu du ive siècle.
  6. xxiii, 35.
  7. Livre Ier, satire v, vers 100.
  8. Matthieu, xxi, 19 ; Marc, xi, 13.
  9. Matthieu, viii, 32 ; Marc, v, 13 ; Luc, viii, 32.
  10. Matthieu, iv, 5 ; Luc, iv, 5.
  11. Matthieu, xvii, 1 ; Marc, ix, 1.
  12. Matthieu, xiii, 31 ; Marc, iv, 31 ; Luc, xiii, 19.
  13. Matthieu, xxii, 5.
  14. Luc, xiv, 21.
  15. Matthieu, xxii, 13.
  16. I. Corinth., xv, 36.
  17. Matthieu, {rom|ix|9}}, 17 ; Marc, ii, 22 ; Luc, v, 37, 38.
  18. Luc, xxi, 27.
  19. Ce n’est pas dans saint Jean, mais dans saint Matthieu, xxiv, 30, et xxvi, 64 ; saint Marc, xiii, 26, et xiv, 62.
  20. iv, 16.
  21. Matthieu, xvii, 19.
  22. Matthieu, xix, 24.
  23. Matthieu, x, 34.
  24. Actes, ii, 3-13.
  25. Actes, v, 15.
  26. Actes, v, 1 et suiv.
  27. Voyez tome XIV, page 125.
  28. Théodote ; voyez tome XI, page 233 ; et XX, 42.
  29. Tome XII, page 291.
  30. Genèse, xxx, 1.
  31. Voltaire, dans une note de la satire intitulée les Cabales (voyez tome X), dit que le prénom de Spinosa est Baruch et non Benoit. Il répète la même chose ailleurs.