Revue pour les Français Août 1906/Texte entier

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Collectif
Revue pour les Français Août 1906
Revue pour les Français1 (p. 281).

REVUE POUR LES FRANÇAIS

POLITIQUE ET LITTÉRAIRE

Paraissant tous les mois




Août 1906



SOMMAIRE :




Rédaction et Administration :

11, Avenue Malakoff, 11
PARIS

LA CLOISON ÉTANCHE



Avez-vous l’idée de ce que fut en son vivant M. R. J. Seddon, premier ministre de la Nouvelle-Zélande, mort récemment ? Il fut à dix ans un petit paysan anglais qui n’attendait aucun héritage et qu’on habituait sagement à l’idée d’avoir à se débrouiller tout seul dans la vie. Il fut à vingt ans un rude mineur d’Australie, travaillant ferme pour amasser le plus tôt possible un pécule qui lui permit de remonter à la lumière du jour. Il fut à vingt-cinq le propriétaire d’un hôtel sis à un carrefour fréquenté de la côte zélandaise ; la trentaine le trouva député au parlement de Wellington, et la quarantaine chef du Labour party de la colonie. Quand il revit l’Angleterre, aux environs de la quarantaine, ce fut pour y prendre part, en habit doré, au jubilé royal comme premier ministre de sa nouvelle patrie.

Voilà une carrière intéressante, mais qui n’est point unique. En Europe, il en a été fourni de comparables ; les exemples n’en sont pas rares. Aussi bien n’est-ce point sur l’homme et ses exploits que nous prétendons attirer en ce moment l’attention de nos lecteurs, mais plutôt sur certaines facilités rencontrées par M. Seddon au cours de son élévation et que la civilisation de chez nous ne lui eut pas fournies d’aussi bon gré. Nous voulons parler de l’absence de cette cloison étanche qui sépare obstinément les classes sociales dans des pays où l’aristocratie pourtant ne se survit guère qu’en apparence et qui, au contraire, n’existe pas là où il semblerait qu’elle doit se dresser de préférence, à savoir chez des peuples respectueux des hiérarchies établies et résolus à les maintenir. Ce paradoxe mérite de retenir un instant l’attention. M. Seddon ne s’est pas senti une seule fois « gêné aux entournures », même par son habit brodé de 1897. Encore moins a-t-il gêné ses voisins en portant la même tenue qu’eux. D’où cela vient-il ?

De ce que les Anglo-Saxons font usage d’une toise ingénieuse à l’aide de laquelle l’individu se mesure et se catalogue lui-même. Tous ne sauraient prétendre à devenir lords, mais chacun peut viser à devenir un gentleman ; il suffit pour cela d’acquérir un certain ensemble de qualités physiques et morales qui vous classent tel et par lesquelles vous vous honorerez à vos propres yeux et aux yeux de vos concitoyens. L’édifice social britannique est ainsi agencé que toutes choses tendent à y multiplier le type du gentleman. Ceux d’en bas aspirent à cette dignité ; ceux d’en haut la voient avec plaisir se répandre. Regardez autour de vous. Quel spectacle différent ! L’homme qui correspondrait en France au « gentleman » d’outre-mer (encore que l’équivalence soit très imparfaite) n’a qu’une idée : restreindre le chiffre de ses pareils et, par représailles, c’est une ridicule et stupide gloriole chez l’homme qui y pourrait atteindre de s’en abstenir. Ainsi voit-on des Français qui tirent vanité de leurs mauvaises manières et se drapent dans la vulgarité de leur attitude et de leur langage. « Vous n’entrerez pas », s’écrie-t-on d’un côté de la cloison. « Il n’y a pas de danger que nous cherchions à entrer », riposte-t-on de l’autre. Charmant dialogue. M. Seddon n’a pas connu un pareil état d’esprit. « Très honoré de me trouver parmi vous », a-t-il dit le plus simplement du monde en changeant de milieu. « Très honorés de vous recevoir », lui a-t-il été répondu. Lequel des deux systèmes vous semble préférable au point de vue de la paix sociale ?…


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CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



La crise russe continue d’absorber la plus grande attention du monde. La Douma persistant à faire beaucoup plus de bruit que de besogne a été dissoute. C’est assurément ce qui pouvait lui arriver de plus heureux : elle semblait avoir entrepris de se discréditer elle-même et aurait vite perdu tout son prestige des premiers jours. Elle a donné sa mesure dans les manifestes posthumes qu’elle a jugé utile d’adresser au peuple. Il est surprenant, en vérité, qu’une assemblée composée en majorité d’hommes de réelle valeur en arrive à voter des résolutions aussi ridicules et aussi contraires au bon sens. Nous avons de ces hommes une trop bonne opinion pour penser qu’ils s’illusionnent un seul instant sur la portée de tels actes vis-à-vis leurs concitoyens : ce qu’ils veulent surtout, c’est attirer sur eux l’attention du monde extérieur, conquérir l’opinion étrangère. Hantés par les souvenirs de la Révolution française, ils en veulent imiter les grands gestes et en renouveler les coups de théâtre. Nous vous mettons en garde contre ces procédés dramatiques qui ont subjugué la plupart de nos journaux et les entraînent quotidiennement à de fausses appréciations. Nous n’avons jamais caché nos sentiments profondément antipathiques pour la bureaucratie réactionnaire et tous nos vœux, vous le savez bien, lecteurs, étaient du côté de la Douma. Nous regrettons à présent son échec mais nous sommes obligés de le proclamer bien mérité.

La fortune française en Russie.

De 1889 à 1906 la France a prêté officiellement à la Russie plus de huit milliards de francs. Nous avons engagé en même temps près d’un milliard dans les entreprises industrielles ou minières de l’Empire. Nos établissements commerciaux y représentent plus de 50 millions ; nos propriétés et nos capitaux employés en banque à peu près autant. Bref nos placements dans l’empire russe s’élèvent aujourd’hui à la somme colossale d’environ dix milliards.

Voilà qui justifie l’intérêt passionné avec lequel on suit chez nous les événements de là-bas. Cette fortune, à vrai dire, ne nous paraît nullement menacée : la Russie, quelle que soit l’issue de la crise qui l’accable, garde à nos yeux tout son crédit. Ses richesses naturelles sont intactes, son industrie prospère ; quel que soit son régime futur, il favorisera certainement davantage que l’ancien le développement de ses ressources. En somme il est peu de pays au monde qui offrent des garanties aussi positives. Les capitalistes français auraient pu sans doute employer leur argent en placements plus rémunérateurs mais ils auraient difficilement rencontré autre part la même sécurité.

Il ne s’agit pas de discuter ici si la démocratie française a bien rempli son rôle social en aidant l’autocratie russe. Au point de vue financier — le seul que nous envisagions — nous n’avons commis aucune faute. C’est important.

L’entente cordiale en Chine.

L’immobilisme du peuple chinois considéré dans sa masse contraste de façon flagrante avec l’activité personnelle des individus qui le composent. Ce besoin de mouvement se traduit particulièrement dans la facilité avec laquelle le Chinois se déplace et profite des moyens de transport créés dans son pays par les Occidentaux. Nous n’avons rencontré nulle part une telle affluence de voyageurs indigènes. Ajoutez à cela un trafic commercial intense, et vous serez bientôt convaincus des bénéfices réalisés par les Compagnies de navigation maritime et fluviale qui ont su établir à propos des services de transport entre les centres les plus peuplés ou les plus commerçants de ce pays.

Les Français sont hélas ! restés très en arrière de leurs concurrents et c’est bien tard qu’ils se décident à créer çà et là quelques lignes. Nous ne pouvons, par exemple, imaginer comment il ne s’est pas trouvé, depuis bientôt cinquante ans que le Yang Tsé est ouvert à la navigation européenne, un seul de nos agents diplomatiques ou consulaires pour mener à bien la création d’un service de bateaux français sur ce fleuve magnifique dont le bassin constitue l’une des plus riches régions du monde. Il a fallu l’arrivée de M. Doumer au Gouvernement général de l’Indo-Chine et l’attribution d’une subvention annuelle de 175.000 francs pendant dix ans sur le budget de la colonie pour décider cette création. La maison Racine-Ackerman, la principale firme française d’Extrême-Orient, s’en est chargée et vient de mettre en service trois beaux vapeurs entre Shanghaï et Hankéou avec escales aux principaux ports intermédiaires. Elle a témoigné d’une grande habileté en constituant, à cet effet, une société franco-chinoise — la Compagnie asiatique de navigation — dans laquelle sont entrés de nombreux actionnaires indigènes, gros négociants pour la plupart et par conséquent chargeurs éventuels de ses navires. Elle a également obtenu à Shanghaï et à Hankéou des positions d’accostage extrêmement avantageuses par rapport aux compagnies rivales. Tout serait donc pour le mieux sans les difficultés soulevées par deux consuls Anglais qui prétendent empêcher nos vapeurs de faire escale aux ports très importants de Kiu-Kiang et Tching-Kiang où leur juridiction s’exerce, sous prétexte que nos pontons atterrissent à la concession britannique.

Cette opposition est purement scandaleuse et malveillante. Dans plusieurs grands ports, à Shanghaï en particulier, les navires anglais ont, pour leur grand profit, accosté leurs pontons en concession française. Le gouvernement français n’en est que mieux armé pour réclamer une réciprocité de traitement et nous sommes étonné qu’au nom de l’entente cordiale il n’ait pu l’obtenir encore. L’entêtement absurde de deux consuls gallophobes ne saurait, pensons-nous, dénaturer aux yeux des populations d’Extrême-Orient la portée réelle et les bons effets de cette entente.

Le repos hebdomadaire.

Quoi de plus légitime ! Nous sommes bien en retard, avec nos idées avancées, puisqu’il nous faut une loi spéciale pour nous forcer à profiter de ce repos. Il en est de cette question comme de bien d’autres : nous ne savons pas user de la liberté et nos législateurs, pleins de sollicitude, sont réduits à nous en priver et à réglementer notre conduite.

Il est à propos de remarquer que les peuples qui se croient les plus libres sont quelquefois ceux où l’individu est le moins maître de ses actions. Ainsi l’Australie. En Australie, les heures de travail et d’ouverture des magasins sont rigoureusement fixées par les lois, et nous nous souvenons d’avoir assisté, au tribunal de Sydney, à la condamnation d’un pharmacien qui s’était permis de délivrer un médicament en dehors de ces heures prescrites. En Australie les boutiques ferment à midi la veille de chaque dimanche ou jour férié jusqu’au lundi ou jour suivant ; de sorte que si deux fêtes se suivent, ce qui arrive fréquemment, vous devez faire à l’avance pour trois jours vos provisions de pain, de lait, de viande, etc. C’est tout à fait pratique.

Les Australiens, d’ailleurs, ne s’en plaignent pas, parce qu’ils se sont eux-mêmes imposé cette gêne. Mais supposez que le tzar ordonne par un oukase une réglementation identique, ne crierait-on pas à la tyrannie ?… Telle est la puissance de l’illusion.

La réhabilitation du Cambodge.

Le récent voyage du roi Sisowath a donné lieu à des appréciations très diverses de l’importance et des richesses de son royaume. Beaucoup de journalistes ont cru devoir tourner en ridicule les honneurs rendus par le gouvernement de la République à ce souverain d’un royaume déchu, assurant qu’il nous en coûterait plus que le Cambodge ne rapporterait jamais. Ainsi le vieux préjugé colonial sur la non valeur du Cambodge a trouvé l’occasion de renaître. Ne le laissez pas s’enraciner dans votre esprit, car tous les faits récents l’ont à jamais détruit. Ayant multiplié en Cochinchine, en Annam, au Tonkin, les entreprises utiles à la mise en valeur de ces pays, l’administration coloniale a persisté longtemps à laisser le Cambodge à l’écart. Dès qu’elle a bien voulu s’en occuper, elle a de suite reconnu la richesse de son sol et la valeur de sa population, et lui prédit dès à présent un très brillant avenir économique.

Bien arrosés, ses territoires sont presque partout susceptibles de culture et d’élevage intensifs. Ses exportations de riz à destination du Japon et de la Chine sont déjà énormes ; le coton, le jute, la ramie y poussent communément, susceptibles d’alimenter des industries considérables ; le mûrier y vient bien, l’élevage des vers à soie y promet d’excellents résultats ; le café, le cacao, le tabac y produisent des espèces appréciées ; ses forêts sont très vastes et riches en belles essences ; enfin ses pâturages nourissent d’immenses troupeaux de bœufs, de buffles, de chevaux. Ajoutez à cette énumération des richesses agricoles du Cambodge ses réserves minières, encore fort peu connues, des Montagnes du Nord et de l’Ouest et vous reconnaîtrez avec nous que le royaume de Sisowath n’est pas indigne de figurer dans l’admirable groupe de pays qui composent l’Indo-Chine française.

La comédie du désarmement.

L’Angleterre, faisant mine d’exécuter les bonnes promesses répandues dans tous les discours de ses ministres, a décidé de réduire ses dépenses navales de 37 millions de francs pour l’exercice 1907. « Il faut donner l’exemple, s’est écrié Sir Henry Campbell Bannermann », et là-dessus tous les pacifistes du monde — au moins tous ceux qui affichent bruyamment cette qualité — d’applaudir l’Angleterre amie de la paix et d’exiger dans leur propre pays les mêmes « preuves de bonne volonté ». Ainsi sans l’énergique résistance de M. Thomson, Ministre de la Marine, la France allait, sur la foi de cette affirmation : « l’Angleterre réduit ses armements » arrêter l’exécution de son programme de constructions navales.

L’Angleterre nous joue là une belle comédie ! Elle possède en effet de nos jours une suprématie navale incontestée, elle est sûre de la conserver, ses chantiers construisant plus vite que tous les autres. Que risque-t-elle à retrancher cette année 37 millions sur ses dépenses de guerre ? Simplement d’entraîner les marines rivales de la sienne à limiter, dans une proportion plus grande, leurs armements respectifs et à les placer vis-à-vis d’elle dans une condition d’infériorité toujours plus accentuée. Ne vous y trompez pas, lecteurs. Nous nous réjouirons avec vous, est-il besoin de le répéter, quand une entente internationale aura su résoudre équitablement cette question, mais ce n’est pas en bluffant de la sorte qu’on y parviendra.

La Belgique allemande.

La Gazette de Huy a découvert dans une école allemande de Belgique un bien curieux manuel de géographie. Sous le titre « Petits États de nationalité allemande », l’auteur — le docteur Daniel — énumère « la Suisse, Lichtenstein, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg » et signale que ces cinq États « sont peuplés entièrement ou en majorité par des Allemands ». Ce manuel, écrit à l’usage des écoles allemandes d’Allemagne et de l’étranger, a atteint sa 232e édition.

Ses prétentions pangermaniques vous étonneront peut-être ? Nous, pas. Nous avons entendu plus d’une fois, en Allemagne, des lettrés soutenir publiquement l’origine et le caractère germaniques de nos populations françaises de Lorraine et de Champagne. Le docteur Daniel passe donc à nos yeux pour un modéré parmi ses collègues. Mais les Belges ne sont pas de notre avis. La seule pensée d’être pris pour des Allemands les met fort en colère. Qu’ils se rassurent : personne ne s’y trompera…

Musées commerciaux.

Nous avons souvent constaté, en courant le monde, combien les commerçants Français étaient mal renseignés sur les désirs de leur clientèle lointaine et combien mal ils connaissaient la production de leurs concurrents étrangers. Cette ignorance leur est infiniment préjudiciable. Il serait aisé, nous semble-t-il, de l’atténuer en annexant aux Chambres de commerce de nos grandes villes des musées commerciaux pratiquement agencés pour fournir les renseignements utiles à la vente ou l’achat d’un produit quelconque à un pays quelconque.

Nous en trouvons l’exemple au Musée commercial de Bruxelles. Fondé en 1884 pour renseigner les manufacturiers et les négociants sur la marche des affaires en pays étranger et leur faciliter les transactions commerciales avec les producteurs et les consommateurs de toutes régions, il joue dans le domaine commerçant le rôle des collections minéralogiques, géologiques, anatomiques dans le domaine des sciences naturelles ; il leur facilite le moyen d’étudier pratiquement les affaires et les armes pour la concurrence en leur mettant sous les yeux tel objet préféré dans telle ou telle partie du globe et en leur enseignant les meilleures façons de l’écouler.

Installé dans un vaste bâtiment à trois étages, le Musée commercial comprend trois principaux services : 1o les collections, composées d’échantillons de produits d’exportation, d’échantillons de produits d’importation, et d’échantillons d’emballages et d’apprêts, classés dans un ordre excellent ; 2o la bibliothèque, contenant les traités techniques, dictionnaires, journaux, périodiques, listes d’adresses, catalogues de toute sorte ; 3o les bureaux de renseignements, au nombre de trois, chargés respectivement des informations relatives au commerce intérieur, au commerce extérieur et aux douanes et transports. L’ensemble est ouvert au public à titre absolument gratuit et les plus grandes facilités sont accordées aux négociants pour toute espèce de recherches. Nous sommes convaincu qu’ils y trouvent des inspirations excellentes pour le développement de leurs affaires.

Le réveil de la Perse.

Le Chah de Perse vient de décider la convocation d’une Assemblée parlementaire. Cette nouvelle nous a paru très singulière. Nous connaissions les sentiments très libéraux, très modernes de Mouzaffer ed Dine et nous applaudissions aux efforts par lui dépensés pour régénérer son pays mais nous sommes étonné, de sa part, d’une résolution tellement exagérée et, disons-le, aussi peu sage. À vrai dire, nous demeurons très sceptiques sur les bons effets de cette réforme qui nous apparaît simplement comme une tentative énergique de réaction contre l’ingérence étrangère.

Depuis plusieurs années, le Chah s’était entouré de conseillers européens parmi lesquels un Belge, M. Nausse, ministre des douanes. Son administration réprima quantité d’abus et fit par conséquent de nombreux mécontents parmi les puissants bénéficiaires de l’ancien régime, s’attirant au contraire une foule de partisans dans les classes populaires. Les prêtres, les mollahs, réactionnaires forcenés, ennemis-nés des Européens, virent ainsi peu à peu leur influence décroître d’autant plus aisément que les Persans, raisonneurs et sceptiques, témoignent de sentiments religieux très modérés. C’est alors qu’ils firent volte-face, et soudainement, avec un remarquable ensemble, prirent la tête du mouvement réformiste dont ils étaient, hier encore, les adversaires les plus violents. « Nous serions aveugles de méconnaître que c’est grâce à la science européenne que le Japon a vaincu la Russie, s’écrièrent en pleine mosquée des prédicateurs. C’est grâce à cette science aussi, et seulement grâce à elle, que nous pourrons un jour défendre notre nationalité et notre indépendance. Mettons-nous donc au travail ! » Et ils se mirent à l’œuvre pour montrer aux populations qu’ils étaient réellement plus progressifs que les « frangis » : livres, pamphlets, affiches, furent soudain répandus dans toutes les grandes villes, surtout à Téhéran, où plusieurs complots furent publiquement tramés. Après quoi, réclamant un bouleversement général, les mollahs éconduits firent grève et quittèrent la Perse en pèlerinage vers Kerbelah, la ville sainte et l’Iman Hossein, située aux environs de Bagdad, en territoire turc.

Leur manœuvre a pleinement réussi. Ils ont regagné leur influence et, sous prétexte de progrès, entraîné le Chah à promulguer un semblant de Constitution. Les conseillers européens vont déménager et leur céder la place. Mais après ? Après, nous doutons fort que la Perse y trouve bénéfice.

P. S. — La décision pontificale.

Le Pape a repoussé les associations cultuelles. Nous n’en sommes pas surpris. Depuis son avènement Pie x s’est montré avant-tout pontife romain, catholique strictement orthodoxe. Il ne pouvait pas accepter de se soumettre à une loi qui — les théologiens nous l’affirment — viole le droit canonique. Au point de vue ultramontain la décision du Pape est donc absolument correcte et justifiée.

Il n’en est pas, hélas ! tout à fait de même au point de vue français. Les Français savent que la loi de séparation présentait des garanties suffisantes à l’exercice du culte : n’étant pas tous théologiens, ils comprendront difficilement les raisons qui s’opposent à propos de la France à la création de sociétés cultuelles qui existent en d’autres pays, et ils se permettront peut-être de juger fâcheusement la rigueur un peu rancunière du Souverain Pontife.

Sans doute la résistance des catholiques entraverait l’application de la loi et causerait de sérieux embarras au gouvernement français. Mais à quoi bon ? que gagnerait la France à ces luttes ? et qu’y gagneraient les catholiques eux-mêmes ? Nous souhaitons plutôt que les évêques, soucieux de la paix sociale et des intérêts de la nation, trouvent moyen — on nous dit que l’encyclique peut être ainsi « interprétée » — de concilier encore l’obéissance au Pape avec la soumission aux lois.


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L’ANGLICANISME À SON POINT D’ARRIVÉE



La division des églises chrétiennes en trois groupes principaux : catholique, protestant, orthodoxe — a cessé depuis quelque temps déjà d’être exacte. En effet, le groupe anglican (avec son annexe transatlantique qui porte la dénomination d’église « épiscopalienne ») ne saurait être confondu avec aucun de ces trois groupes. Les anglicans ne ressemblent guère aux orthodoxes ; ils ne ressemblent pas du tout aux protestants. Et s’ils ont parfois donné l’impression d’un retour possible au bercail catholique, cette impression toute superficielle et passagère ne résiste pas à un examen sérieux de la question. La vérité c’est que l’anglicanisme a lentement évolué pendant tout le xixème siècle vers un terme qu’il a récemment atteint et qui lui confère désormais ses caractères essentiels. Cette évolution était fatale. En effet, par ses formes, la religion anglicane se trouvait être devenue anti-anglaise, situation qui, évidemment, ne pouvait se perpétuer. Mais d’autre part, elle fut devenue anti-anglaise dans le fond si en évoluant elle eût marqué des tendances à se rapprocher de Rome. Les Anglais par leur tempérament, leurs goûts, leurs habitudes d’esprit ont besoin d’une religion qui soit à la fois solennelle et nationale. Ils ont souhaité que la leur recouvrât les aspects pompeux dont les circonstances l’avaient peu à peu dépouillée, mais ils ne pouvaient permettre que pour les recouvrer elle fut conduite à perdre son caractère national. Telle est la double signification des efforts obscurs, des pensées contradictoires, des ardeurs incohérentes par lesquelles depuis cent ans, s’est traduit le mouvement religieux en Angleterre. La question a été compliquée par le fait de l’existence de groupements protestants et catholiques très vivaces et résolus, les premiers à tenter d’enrayer le mouvement dit ritualiste, les seconds à tenter de le détourner vers eux.


i


Gladstone écrivait un jour, en évoquant des souvenirs de jeunesse, ces lignes suggestives que M. Thureau-Dangin a citées dans ses remarquables études sur le ritualisme anglican : « Nos offices étaient probablement sans pendant dans le monde par leur vulgarité. » Il aurait pu ajouter : nos clergymen n’avaient sans doute point leurs pareils pour l’égoïsme et la paresse. L’excès de mal provoqua la réaction. Quelques jeunes clergymen en furent les premiers artisans. L’amour de Dieu et du prochain les animait ; ils étaient anxieux de rendre au culte son prestige et de réveiller la piété des fidèles. Se borner à constater qu’ils rétablirent l’usage des ornements et la plupart des cérémonies symboliques de la messe, ce serait ne mentionner que la moitié de l’œuvre accomplie par eux. Leur vie austère, leur zèle apostolique, leur soif de dévouement exercèrent dès le principe une action considérable sur des populations qui avaient perdu l’habitude de voir le clergé pratiquer de telles vertus. Ils se suscitèrent par là de nombreux et enthousiastes disciples parmi les travailleurs et les humbles. En haut lieu, au contraire, on se moqua d’eux et on les chargea d’opprobres et de calomnies. Il était dès lors immanquable qu’ils tentassent de s’unir pour se fortifier les uns les autres et faire triompher leur cause. Ainsi naquirent ces sociétés plus ou moins secrètes qui s’appelèrent la Société de la croix et la confrérie du Saint-Sacrement et qui, vers le milieu du siècle apportèrent un élément inattendu dans le conflit des aspirations religieuses. Bientôt, à ces groupements plus ou moins mystiques se superposa — à ciel ouvert et très pratique en ses dessins — l’english Church Union fondée à la suite des troubles qui avaient éclaté dans certaines paroisses des quartiers pauvres de Londres. L’English Church Union visait à défendre par tous les moyens la liberté des novateurs.

Ceux-ci avaient-ils la loi pour eux ? la loi civile, on pouvait en disputer, mais pour la loi religieuse, c’était hors de doute. Il suffit d’ouvrir le Common prayer book pour saisir avec une clarté qu’aucun autre document historique ne saurait produire la nature exacte du changement accompli par Henri viii. L’orgueilleux monarque ne modifia que tout à fait accessoirement le catholicisme traditionnel de ses sujets. Il se borna à substituer son autorité à celle du pape. Il était roi ; il se fit pontife. Il fut schismatique, en somme, et point hérétique. Il éveilla, en matière religieuse, cette jalousie nationale qu’Élisabeth devait développer par la suite et qui se traduisit, en fin de compte, par l’anti-papisme le plus violent. No popery, à bas le papisme, devint le cri de ralliement du nationalisme britannique. À la faveur de ce schisme, la Réforme prospéra ; ses doctrines absolues séduisirent ceux qui professaient avec le plus d’énergie la haine des influences romaines, mais la majorité demeura attachée au Common prayer book encore que les cérémonies dont il contenait le détail liturgique tombassent une à une en désuétude. Puis survint — pour des causes multiples que nous n’avons pas à étudier ici — une époque matérialiste et grossière pendant laquelle on peut dire que tout sentiment religieux, vraiment digne de ce nom, parut sombrer en Angleterre. Réduit en esclavage par l’État et par la grande propriété foncière, l’Anglicanisme tomba au rang misérable où Gladstone se souvenait encore de l’avoir vu. Pourtant, dans cette Angleterre si avilie religieusement, deux groupes demeuraient respectables ; d’un côté, d’honnêtes protestants formés en communautés rigides et dont le puritanisme s’accentuait en proportion de la corruption environnante ; de l’autre, le petit noyau des catholiques romains, fortement trompés par la persécution et obstinément fidèles à leur culte. Le peuple, quand il commença d’éprouver l’obscur besoin d’une épuration, eut souhaité inconsciemment d’emprunter aux uns leur indépendance, aux autres leur cérémonial. Ce qui l’écartait de ces derniers, c’était Rome, c’était la silhouette abhorrée du prêtre italien, chef despotique de l’Église universelle. Il en résultait les revirements et les contradictions auxquelles nous faisions allusion tout à l’heure ; une émeute éclatait un jour dans une paroisse parce que le desservant se hasardait à revêtir un surplis et, le lendemain, dans la paroisse voisine, on applaudissait au relèvement d’un autel orné de lumières et de fleurs. Le Common prayer book aidant, les figures des saints, dont la mémoire s’y trouve honorée, unirent par réapparaître en mosaïques et en vitraux jusque dans les cathédrales doyennes. Mais cela ne se fit point, bien entendu, sans luttes ni tempêtes.


ii


Le principal adversaire du mouvement, celui dont les maladroites attaques lui apportèrent le renfort, après tout le plus précieux, ce fut lord Shaftesbury. Quelle qu’ait pu être, en cette affaire, la sincérité de ses sentiments personnels, lord Shaftesbury se montra l’agent des intérêts particuliers de la Chambre Haute, le représentant d’une caste nantie pour laquelle le bas clergé constituait le plus commode, en même temps que le plus prestigieux des instruments de domination. L’erreur du noble lord fut de s’imaginer qu’on pouvait avoir raison d’une effervescence morale et désintéressée en votant des lois ou en faisant intervenir des assemblées laïques. On ne saurait dire lequel des deux fut le plus ridicule à voir d’une chambre des Lords occupée à discuter les détails du culte ou de la « cour des arches », vieille juridiction à demi oubliée, délibérant gravement sur le degré d’orthodoxie d’un clergyman. En rivalité avec l’English Church Union, s’était fondée la Church Association, destinée à rechercher les mécontents prêts à poursuivre leurs curés, au besoin à les susciter, en tous cas à les subventionner. Plusieurs procès s’engagèrent. L’activité de Lord Shaftesbury en alimenta longuement les débats. Lui et ses partisans se réjouirent fort des premières condamnations obtenues par leur labeur ; ils ne comprenaient point qu’ils travaillaient tout simplement à transformer les ritualistes en champions de la liberté de conscience. C’est ce qui advint finalement. Ceux-là même qui étaient le plus éloignés des pratiques ritualistes se révoltaient à l’idée qu’un homme put, au xixe siècle, être emprisonné à cause d’une formule par lui introduite dans le cérémonial du culte ou d’un vêtement dont il avait jugé à propos de se revêtir.

L’un des plus curieux effets de cette persécution absurde fut de rendre du prestige et de la vie à toute la hiérarchie anglicane. On vit se réunir de véritables conciles dans lesquels, après avoir fait bande à part, l’épiscopat finit par s’aboucher avec le bas clergé dans un esprit de conciliation évangélique tout à fait nouveau. L’autorité de l’archevêque de Cantorbury en tant que primat de l’église anglicane se trouva restaurée. « Seigneur, écrivait dans son journal, l’évêque de Londres Tait, l’un de ceux qui avaient commencé par se laisser entraîner à la remorque de lord Shaftesbury, Seigneur, enseigne-moi à m’élever aux grandes réalités et à ne pas me laisser influencer par des objets petits et vulgaires. Donne-moi la vraie charité et l’impartialité. » Ce noble désir commençait de germer dans les cœurs. On était loin de l’ancien anglicanisme déchu et grossier qu’évoquait Gladstone.


iii


Les ritualistes allèrent trop loin. Certains exaltés poussèrent les réformes très au-delà de ce que désiraient leurs ouailles. Ils furent soutenus en raison de leurs vertus personnelles et de l’attachement respectueux qu’ils avaient su inspirer autour d’eux bien plus que par suite d’une adhésion explicite et raisonnée aux doctrines qu’ils professaient. Des excentricités se produisirent et l’on s’aperçut alors que l’autorité centrale faisait et ferait toujours défaut. Voit-on une « sacrée congrégation des rites » se réunissant au palais de Lambeth sous la présidence de l’archevêque de Cantorbury et, la séance finie, allant prendre le thé dans le salon de sa femme ? Cette considération de l’absence totale d’un pouvoir régulateur du détail détermina passablement de conversions au catholicisme. Il y en eut de sensationnelles. On vit même un curé auquel on cherchait noise se convertir avec ses vicaires et nombre de ses paroissiens. Mais ce Romeward movement n’eut jamais l’importance que certains chroniqueurs lui ont attribuée et l’ont pourrait aussi dresser une liste d’anglicans qui ayant été jusqu’au catholicisme en sont revenus ; il y en a plus qu’on ne pense.

Tout cela est très naturel. Outre que le sentiment national qui éloignait de Rome les Anglais n’a rien perdu de sa force et que s’il s’est atténué dans ses expressions il demeure, en réalité, très vivace[1], plusieurs obstacles infranchissables se dressent entre les deux églises. Le premier c’est l’usage de la confession. La confession que prévoit d’ailleurs le common prayer book peut s’entendre de façons très différentes selon qu’elle est libre ou sacramentelle. La confession libre existe plus ou moins dans toute religion. Quel ministre d’un culte quelconque n’a point reçu les confidences d’une âme meurtrie par la vie ou rongée par le remords et — les ayant reçues — n’a point cherché à apporter à cette âme les consolations désirables ? Toute autre est la confession sacramentelle, laquelle prescrit des confidences complètes et périodiques. Celle-là, on le conçoit, ne peut exister qu’avec un clergé voué au célibat. Le clergé anglican est-il disposé à renoncer en masse à la vie de famille pour adopter le célibat ? Poser la question c’est la résoudre. Un second obstacle provient de l’interprétation si variée du dogme eucharistique. Rien n’est plus large dans l’église anglicane. Un sacristain qui nous faisait naguère visiter un sanctuaire renommé nous disait le plus naturellement du monde : « le présent desservant ne croit pas au saint sacrement mais son prédécesseur y croyait ». Et parmi les communiants il y en avait assurément du temps de l’un comme du temps de l’autre, qui « croyaient » et qui « ne croyaient pas ». Ainsi l’eucharistie anglicane s’étend du symbolisme le plus vague à la présence réelle la plus complète. Il serait impossible aujourd’hui de faire fusionner ces croyances et ces incroyances si enchevêtrées les unes dans les autres. Enfin le clergyman anglais malgré qu’il soit soumis à la juridiction épiscopale est accoutumé à une liberté d’interprétation et d’exécution des règlements ecclésiastiques qui serait tout à fait incompatible avec le catholicisme. Il lui faudrait, pour y entrer, renoncer à un privilège tellement acquis qu’il ne se rend peut-être pas bien compte lui-même à quel point cette renonciation lui coûterait.

Et puis, encore une fois, la nation ne demande rien de pareil. Cette race qui apprécie que, sous leurs perruques d’un autre âge, ses magistrats jouissent d’une indépendance individuelle considérable, qui professe le respect absolu d’une constitution politique antique et indéterminée, qui sait interpréter avec aisance la législation la plus touffue de l’univers, cette race désirait une religion en rapport avec sa mentalité. Pour cette raison elle ne saurait laisser dépouiller ses clergymen de toute liberté ni consentir à l’établissement d’une autorité centrale trop minutieuse — même si cette autorité pouvait revêtir un caractère national, à plus forte raison du moment qu’elle devrait s’exercer du dehors. L’anglicanisme en est à son point normal comme hiérarchie et comme centralisation ; il ne saurait aller au-delà. Il a réalisé en même temps le maximum de solennité dont son cérémonial pourra s’accommoder et ceci restera sans doute acquis. Un peuple qui aime à voir son souverain revêtir l’hermine n’est point pour se choquer de ce qu’un évêque se coiffe d’une mitre et il serait très singulier que toute pompe fut réservée chez lui aux choses laïques et cessât de se manifester devant les parvis des cathédrales.

Tel qu’il est aujourd’hui, l’Anglicanisme apparait certainement un peu frêle, d’une architecture gracieuse mais peu robuste avec beaucoup de porte-à-faux et quelque incohérence de style. Pour se convaincre qu’il peut très bien durer ainsi, il suffit de regarder les autres édifices de la cité britannique. La plupart ont le même aspect. Or ils ont duré et se présentent à nos yeux exempts de lézardes. Combien, sur le continent, de bâtisses plus récentes qui déjà menacent ruine ! Et, somme toute, il répond du moins à un des besoins généraux de l’heure présente celui qui existe à rechercher en religion la cohésion cultuelle avec une dose minimum d’abdication de la part des consciences individuelles.


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L’ÎLE DE CRÈTE



La Grèce est toujours en dispute avec le concert européen à propos de l’île de Crète. Elle en revendique en vain la possession. À force de négociations très laborieuses, elle avait réussi à convaincre une partie des puissances protectrices et s’apprêtait à triompher quand une décision très récente relative à l’organisation de la police, l’a de nouveau brutalement déçue. Vous connaissez tous les détails de cette querelle mais vous connaissez moins peut-être le pays qui en est l’objet et nous voulons ici, très brièvement, vous en instruire.

Point central entre les trois vieux continents, l’île de Crète, plus voisine de l’Europe, s’y rattache tout-à-fait par sa formation géologique et son aspect géographique. Elle prolonge la Grèce au delà des cent kilomètres de mer qui l’en séparent. C’est une étroite et longue terre, sensiblement égale en grandeur à la Corse, hérissée de montagnes divisées en trois groupes : les Monts Blancs, le Dicté et l’Ida dont les plus hauts sommets atteignent 2500 mètres. Leurs ramifications l’encombrent à ce point qu’on y trouve seulement une plaine digne de ce nom : la Messara. Les cours d’eau y sont rares et sans importance.

La Crète, avec cette apparence rébarbative, semble au premier abord peu favorisée de la nature. Elle apparaît bien différente au voyageur qui la pénètre, et celui-là comprend l’étonnante renommée dont a joui dans l’antiquité cette « Sicile de la Méditerranée orientale ». « Au milieu de la mer profonde, raconte Homère dans l’Odyssée, s’élève une terre riante et fertile, l’île de Crète, habitée par des hommes nombreux, population immense qui vit dans quatre-vingt dix cités et où durant neuf ans régna Minos, ami du grand Jupiter ». On l’appelait la Crète aux cent villes, hecatompolis. Fut-elle jamais le berceau de Plutus, dieu de la richesse, comme l’enseigne la mythologie ? Elle fut en tous cas le berceau de la religion, des institutions et des arts de l’Hellade, ce qui doit suffire à sa gloire.

Ses produits très variés, ses ports excellents, son climat délicieux — vanté par Hippocrate — y fixèrent de tout temps une population très nombreuse. Les témoins historiques ne manquent pas sur son sol pour affirmer son importance et sa prospérité passées. Ruines de palais, de temples, de grands travaux publics font revivre à nos yeux l’époque fameuse où la Crète de Minos exerçait sur la Méditerranée orientale une suprématie maritime incontestée. Ce temps fut sans lendemain : le caractère accidenté du pays facilitant le penchant des Grecs pour l’autonomie municipale, la Crète aux cent villes devint bientôt la Crète aux cent États rivaux qui se ruinèrent à s’entre-combattre. L’île dévastée, les Crétois s’instituèrent pirates, gens de sac et de corde, et gagnèrent à ce jeu la plus affreuse réputation. Vous connaissez le syllogisme grec habituellement cité dans nos précis de philosophie dont la majeure affirme : « tous les Crétois sont des menteurs » ? Voilà son origine.

Au premier siècle avant notre ère, Rome en fit la conquête. Sous sa domination, les rivalités intérieures cessant par force, l’île redevint prospère et constitua bientôt l’une des plus riches provinces de l’Empire d’Orient. L’arrivée des Arabes musulmans, au ixe siècle, fut le signal de sa décadence économique. Reconquise sur eux par les Grecs, elle devint possession vénitienne en 1453 et passa en 1669 à l’Empire turc dont elle est restée tributaire jusqu’à nos jours.

Au cours de ces fortunes diverses, la population crétoise est constamment demeurée grecque. Ceux-là même qu’on y appelle Turcs sont en presque totalité des Grecs convertis à l’Islam sous l’action des persécutions. Essayez de parler turc en Crète, on ne vous comprendra pas : la langue est grecque ; le type est grec. Ce qui n’a pas empêché les renégats d’oublier leur ancienne origine et d’exercer sur leurs frères, chrétiens obstinément fidèles, l’oppression la plus tyrannique. En faveur auprès des autorités, ceux-là ont obtenu des privilèges, des titres, et, devenus tout-puissants dans l’île, ont institué l’affreux régime connu sous le nom de suprématie des beys crétois. Un helléniste Français, Georges Perrot, qui a vécu en Crète vers le milieu du dernier siècle et recueilli de première main des témoignages précieux sur cette époque nous en a transmis les détails horribles. « Aucun chrétien, dit-il, n’était maître de sa terre ni de sa maison, ni de sa femme et de ses filles. Il suffisait pour lui ravir tout ce qui fait aimer la vie du caprice d’un mahométan. » « Il est difficile d’imaginer à quels excès s’emportait communément cette fantasque et violente tyrannie partout où elle n’était point retenue, comme dans les districts montagneux de l’intérieur, par la crainte muette des embuscades et des nocturnes vengeances. » Et Perrot nous conte de longues anecdotes où s’étalent les assassinats, les rapts et les débauches considérés comme « jeux de prince » et naturellement impunis.

À ce régime la Crète s’appauvrit au point de ne plus donner de revenus. La Porte qui ne s’était pas émue des crimes fut touchée de ce déboire. Elle envoya en Crète un gouverneur énergique, Hadji Osman Pacha, chargé de remettre à la raison les beys Crétois. Il ne trouva rien de mieux que de fournir aux chrétiens eux-mêmes les moyens de se défendre et même de se venger. Exaspérés par de longues années de souffrance, ceux-ci en usèrent avec rage et férocité. Des flots de sang musulman coulèrent, jusqu’au jour où la disgrâce du gouverneur remit le pouvoir entre les mains des beys qui en abusèrent de nouveau jusqu’au soulèvement général de 1821, signal de la guerre de l’indépendance hellénique. Ce soulèvement dura neuf ans, au cours desquels la Crète fut le théâtre d’épisodes sanglants, à la fois grandioses et sauvages, dont quelques-uns, qu’on eût dit évoqués de la guerre de Troie, furent inspirés d’un héroïsme antique. Tout cela en vain pour les chrétiens puisqu’en 1830 les traités consacrant l’indépendance du royaume de Grèce restituèrent l’île de Crète à l’empire ottoman.

Depuis cette époque les Grecs Crétois sont restés presque constamment en posture d’insurrection. Les soulèvements de 1858, 1866, 1889, 1896 et 1905 en sont la preuve. À présent qu’ils ont l’avantage sur leurs ennemis et sont tirés du joug des Turcs, ils ne se déclarent pas satisfaits et réclament avec insistance l’annexion de leur île à la Grèce. Ils l’obtiendront assurément dans un prochain avenir et nul ne contestera qu’ils aient bien mérité de leur patrie.

L’histoire si troublée de la Crète n’a pas naturellement favorisé son développement économique. Ses populations, occupées à des luttes incessantes, ont longtemps délaissé leurs travaux.

Les principales richesses de l’île sont agricoles : en première ligne les plantations : olivier, oranger, vigne, citronnier, etc… ; puis les cultures : céréales, coton, cochenillier, mûrier, etc… ; enfin l’élevage : moutons, chèvres, bétail, chevaux.

La pêche des éponges, sur la côte est, occupait jadis beaucoup de monde, procurant à ses exploitants de gros profits. L’industrie locale consiste en manufactures de savon, tanneries, fromageries, exploitations séricicoles et préparation d’un excellent vin connu sous le nom de malvoisie de Candie. Le commerce extérieur de la Crète a dépassé 24 millions de drachmes en 1904, ce qui est relativement important pour un territoire d’aussi faible étendue.

Une preuve évidente de la richesse du sol crétois, c’est qu’en dépit des agitations l’île n’a jamais cessé d’abriter une population nombreuse. Cette population dépasse aujourd’hui 300.000 habitants parmi lesquels se trouvent 270.000 chrétiens. Si nous en croyons les anciens auteurs, elle était dans l’antiquité de 1.200.000 âmes, de 750.000 au Moyen-Âge. Faisant la part de l’exagération et prenant ce dernier chiffre comme maximum atteint au cours des siècles passés, nous avons constaté qu’il correspond à une densité de 87 habitants par kilomètre carré, supérieure à celle de la France.

Ces considérations n’ont pas échappé à la Grèce. On comprend d’autant mieux qu’elle s’énerve de l’opposition des puissances qui l’empêchent d’annexer cette terre considérée par elle, avec raison, comme un fragment de son héritage.


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ODENATH ET ZENOBIE



Dans la liste des souverains de fantaisie étudiés par nous l’autre jour à l’occasion d’une publication consacrée à leurs exploits figurait une « reine de Palmyre ». Il s’agissait d’une Anglaise, lady Esther Stanhope, qui avait imaginé de se faire couronner au milieu des ruines de l’antique Tadmor par tous les brigands de la région réunis à prix d’or. Ceci se passait dans la première moitié du siècle dernier. Il y avait alors quinze cents ans de la chute de la vraie reine de Palmyre, Zenobie. Et puisque l’attention de nos lecteurs a été attirée vers ce lieu où se concentra naguère la civilisation la plus brillante et où végètent aujourd’hui quelques pauvres familles arabes, le moment est propice pour leur rappeler brièvement les destinées prodigieuses d’une cité oubliée.

La bible en attribue la fondation à Salomon, ce qui a fait sourire Renan, on ne sait trop pourquoi car il n’a ni texte probant ni argument péremptoire à opposer à l’affirmation du livre saint. « Sedificavit Palmyram in terra solitudinis, il bâtit Palmyre au centre d’une étendue solitaire » ; le renseignement est précis et tout porte à croire qu’il est exact. La suzeraineté du roi d’Israël alors à l’apogée de sa puissance, s’étendait fort loin et comme Salomon était un souverain fastueux sa capitale était devenue le centre d’un commerce considérable. Il est hors de doute désormais que des relations fréquentes mettaient en contact la Palestine et l’Inde. Le Golfe persique et l’Euphrate en étaient la voie habituelle, mais Jérusalem se trouvait séparée de l’Euphrate par un désert sablonneux que les caravanes devaient franchir. L’oasis des Palmiers arrosée par des sources abondantes constituait une étape obligatoire sur cette route peu fortunée. Rien d’étonnant donc à ce que Salomon ait jugé l’endroit propice au dessin d’une ville et à l’établissement d’une garnison. Il le nomma Tadmor mot dont Palmyre est la traduction.

Palmyre devint par la suite une cité indépendante et cosmopolite, vaste entrepôt où se négociaient les grandes affaires et où résidait une population bigarrée de Juifs, de Grecs d’Asie mineure, d’Arabes sémitisés, de Perses, d’Arméniens et d’Hindous. Toute la richesse des pays limitrophes y afflua et elle dut évidemment à sa situation et à son caractère de lieu d’échanges son extraordinaire durée. Les empires s’édifiaient et s’écoulaient autour d’elle sans que sa puissance en fut ébranlée. La splendeur de ses édifices allait croissant d’année en année. Derrière le négoce étaient venus les lettres et les arts. « La Grèce, écrit le capitaine Deville dans la relation de son voyage à Palmyre, trouvait là un facile débouché pour sa pléthore de philosophes sans chaire et d’architectes sans travail. « Puis ce fut l’époque romaine : une agression de Marc Antoine détermina l’exode au-delà de l’Euphrate des Palmyréniens emportant leurs trésors ; les légions déçues dans leur espoir de butin battirent en retraite ; plus tard l’Empereur Hadrien, grand voyageur et dilettante, s’éprit de Palmyre et charma ses habitants à tel point que ceux-ci voulurent changer la dénomination de leur ville en celle d’Hadrianopolis ; Alexandre Sévère, enfin, Syrien d’origine, acheva de les conquérir aux lois romaines. Des quatorze siècles de son existence depuis sa fondation par le roi Salomon jusqu’à sa destruction par Aurélien, Palmyre en passa près de deux — les deux derniers — sous la domination de Rome ; elle avait son sénat et ses stratèges. Qu’avait été son gouvernement jusqu’alors ? Il faut attendre pour le savoir que des fouilles méthodiques aient pu être entreprises. Les voyageurs qui y ont jusqu’ici relevé des inscriptions (très nombreuses d’ailleurs et d’un haut intérêt) ont dû se contenter d’explorer presque à fleur de sol.

Quoi qu’il en soit, en l’an 250, Septimius Odenath ier se rendit indépendant ; personnage consulaire et sénateur romain, mais d’origine arabe et ne s’étant sans doute jamais complètement occidentalisé il était le chef d’une famille de négociants ; possesseur d’une fortune immense, il avait en outre le goût du pouvoir et le souci du bien public : c’était une sorte de Médicis oriental. L’empereur Valérien coupa court prématurément à sa carrière monarchique en le faisant poignarder. Septimius Odenath ii succéda à son père. Il avait à choisir entre deux alliances celle de son redoutable voisin, le roi des Perses Sapar et celle de Gallien fils et successeur de Valérien sur le trône impérial. Sapar l’ayant, avec son habituelle brutalité, gravement insulté Odenath se rangea du côté de Rome. Trois campagnes menées par lui à la tête d’une forte armée arabe jetèrent bas la puissance de Sapar ; entre temps Odenath ayant changé son titre de prince contre celui de roi vola au secours de Gallien et mit en déroute les rebelles qui cherchaient à renverser l’empereur. Déclaré Auguste et chargé du gouvernement de la partie occidentale de l’empire, Odenath se préparait à entamer une nouvelle campagne contre les Perses lorsqu’il fut assassiné en 267 ap. J. C. par un de ses neveux au cours d’un banquet. Son fils aîné Herode ayant péri en même temps, le roi de Palmyre se trouva être un enfant de cinq ans, Vaballath Athenodore, sous la tutelle de sa mère la reine Zenobie. En réalité Zenobie fut dès lors seule souveraine et son ambition perdit en cinq années tout ce que la robuste ténacité des Odenath avait lentement amassé. Non contente de s’être entourée d’une cour dépassant en magnificence tout ce qui s’était vu jusqu’alors et de recevoir des hommages tels qu’en recevraient plus tard les impératrices de Byzance, Zenobie, du haut de son trône d’or couvert de saphirs et d’émeraudes conçut le plan audacieux de s’emparer de l’Égypte et de la Bithynie et de se proclamer impératrice d’Orient. Les généraux n’eurent garde de l’en détourner et l’Égypte fut rapidement conquise. Il n’en alla point de même de la Bithynie. L’empereur Aurelien, un rude soldat aux décisions promptes, passa le Bosphore avec ses cohortes numides, ses légions, sa cavalerie illyrienne et une partie de sa garde prétorienne et vint forcer à la bataille les soldats de Zenobie. L’armée romaine l’emportait sinon par le nombre du moins par la tactique et l’entraînement sur l’armée palmyre. Deux fois vaincue sous les murs d’Antioche et sous ceux d’Émèse, celle-ci se retira dans Palmyre. La capitale était en état de soutenir un siège ; une vaste enceinte de défense l’encerclait et des approvisionnements abondants y avaient été réunis. Mais Zenobie inquiète de ne point voir venir les renforts sur lesquels elle comptait s’enfuit sous un déguisement pour aller négocier elle-même une entente avec les royaumes voisins. Averti de son dessein Aurélien lança à sa poursuite des émissaires qui se saisirent de sa personne. Zenobie prisonnière, Palmyre se rendit (272 ap. J.-C). Peut-être n’eût-elle pas trop souffert du nouveau régime si, Aurélien parti, les habitants ne s’étaient révoltés et après avoir massacré la garnison romaine n’avaient rétabli la royauté en faveur d’un parent de leur dernière souveraine. Cette fois la répression fut impitoyable. Des massacres épouvantables, un pillage éhonté ruinèrent et dépeuplèrent la malheureuse cité. Dès lors faute de courtiers et de banquiers — car c’était là ce qui constituait la base de la puissance de Palmyre — elle s’affaissa rapidement : les bonnes intentions qu’eurent successivement envers elle Dioclétien et Justinien demeurèrent stériles ; leurs tentatives pour la relever échouèrent. Palmyre ne fut plus qu’un chef-lieu délaissé ; on dit qu’au douzième siècle s’y maintenait encore une colonie d’Israélites prétendant descendre des fondateurs de la ville. Sa renommée avec le temps se transforma en légende si bien que lorsque le marchand anglais Halifoa réussit en 1693 à en visiter les ruines, la relation qu’il en fit souleva des rires incrédules. « On ne pouvait concevoir ni se persuader, a écrit Volney, comment dans un lieu si écarté de la terre habitable, il avait pu exister une ville aussi magnifique que les dessins l’attestaient ».

Artificielle dans son principe puisqu’elle s’élevait au milieu du désert, Palmyre manqua toujours d’originalité dans ses productions. Elle fut le carrefour de la fortune, la métropole du luxe. Il lui suffit de posséder les temples les plus vastes et les façades les plus décorées ; une prodigieuse avenue à colonnades constituait sa principale artère. Mais tout cela était de style grec plus ou moins artistiquement imité. On n’avait point demandé aux architectes ou aux sculpteurs des idées nouvelles : ampleur des dimensions et finesse d’exécution, voilà tout ce qu’on attendait d’eux. En religion, la confusion fut complète. La tendance monothéiste des Hébreux domina, mais ce fut le culte chaldéen du Soleil qui en bénéficia et d’ailleurs autour de cette croyance « officielle » des autels de toutes sortes s’élevèrent. Zenobie à cet égard fut une vraie Palmyrienne. Ses conseillers favoris furent Longin, un philosophe grec d’Alexandrie et Paul de Samosate, l’archevêque d’Antioche, premier adepte de l’hérésie que prêcherait plus tard Nestorius. La vie sociale de Palmyre ne fut pas moins homogène que sa vie religieuse. Rien n’indique que ni la civilisation grecque ni la civilisation romaine y aient jamais dominé. Il y eut sans doute des gymnases et des thermes mais ce n’est pas là que se concentra l’activité mondaine de la ville restée très asiatique par l’espèce de flânerie nonchalante à laquelle, leurs affaires expédiées, s’adonnaient ses habitants.

Par tous ces motifs, Palmyre tient une place unique dans l’histoire et ses destins sont faits pour surprendre. Sortie d’un sol aride et inhospitalier par la volonté de Salomon, conduite à sa perte par la folle ambition d’une femme pourtant éminente et dont nul ne menaçait la puissance, on s’étonne que quatorze siècles aient pu s’écouler entre ces deux événements, — quatorze siècles d’une existence dorée mais imprécise, seize mille huit cents semaines écoulées au son des écus d’or roulant sur les dalles de marbre rose.


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LE CHERCHEUR D’OR



Il a surgi, ces temps-ci, le soleil aidant, beaucoup de théâtres en plein air ; sans parler de celui du Pré Catelan où les danseuses du roi Sisowath ont étalé leurs grâces, il y a eu de jolies représentations au « Théâtre de la Nature » à Champigny et au Théâtre gallo-romain de la forêt de Compiègne. Mais c’est toujours Bussang qui demeure la métropole de ces fêtes dramatiques. Le « Théâtre du Peuple » que M. Maurice Pottecher y a créé est devenu l’une des institutions les plus florissantes du pays vosgien. On n’y joue que de l’inédit, des pièces composées en vue d’un cadre et d’un public populaires. Ces représentations dans lesquelles M. Pottecher dépense un talent de grande envergure, attirent chaque année à Bussang des foules compactes. La réunion du 5 août dernier avait en plus l’attrait de répondre aux vœux émis ce printemps par la conférence de la Comédie-Française ; les lettres, les arts et les sports y unissaient leur effort fécond. Une course automobile d’un genre nouveau (l’ascension du Ballon de Giromagny, la plus haute montagne de la région), des concours de gymnastique et d’escrime, l’inauguration d’un stand municipal précédaient la représentation d’une curieuse comédie en trois actes, la Sotré de Noël. La fête a été de tous points réussie.

Nous en prenons occasion pour placer sous les yeux de nos lecteurs une « légende barbare » de M. Georges Dubois dont la double personnalité de professeur d’escrime émérite et de sculpteur de haut vol est assurément l’une des plus curieuses de ce temps. M. Dubois, on le verra, est encore écrivain à ses heures. Le Chercheur d’or, composé en vue d’une représentation de plein air constitue une sorte de tableau primitif, un peu trop bref peut-être pour la scène mais d’un grand caractère artistique.


Les personnages sont : Irheuld. — Le Mineur. — Le Vieillard. — Le Roseau. — Mamrhaah, compagne d’Irheuld. — Norhka, compagne du Roseau. — Deux Enfants de 12 et de 11 ans.

Les hommes à demi-nus ont des peaux de loup autour des reins ; les femmes sont drapées avec des étoffes légères beige et brun roux ; elles ont des fleurs dans les cheveux ; les enfants sont nus avec des ceintures de feuillage. Irheuld est athlétique ; il porte, accrochée à sa ceinture, une fronde et marche en jouant avec un épieu dont la pointe est durcie au feu. Le mineur, vêtu d’une tunique en peau de loup, est plus fin, mais robuste. Le Roseau symbolise l’homme faible. Le vieillard long et maigre a une grande barbe blanche. La scène représente un paysage primitif au revers d’une colline avec une trouée vers un horizon lointain. Au premier plan, une excavation ; à côté, la terre qu’elle contenait ; à part, des blocs de quartz aux veines d’or très apparentes. Sur la gauche, une cabane contenant des pioches et d’autres outils.

Quand le rideau se lève, on aperçoit les bras et la tête du mineur émergeant de l’excavation. Il travaille silencieusement ; s’arrêtant un instant, il tourne vers le public son visage ravagé à l’œil pensif et implacable puis il se remet au travail. Tout à coup, il jette sa pioche en poussant une exclamation et apparaît, tremblant, tenant dans ses mains fébriles un bloc de quartz qu’il compare avec ceux précédemment extraits du sol. Se redressant et embrassant l’horizon d’un regard circulaire, il s’écrie :

Je vous posséderai… Je vous étreindrai tous… Allons, encore ! encore ! toujours.

Il se remet au travail avec acharnement. On entend alors une mélopée lointaine ; le chant par les femmes, une basse unique par les hommes. La mélopée se rapproche et les autres personnages apparaissent dans l’ordre suivant : les femmes, les enfants, le vieillard et Irheuld ; très en arrière, le Roseau, pensif, menant une chèvre. Au bruit, le mineur inquiet, s’arrête.

Le Mineur (aux deux femmes). — Que voulez-vous ?

Mamrhaah (effrayée, reculant). — Irheuld ! (Celui-ci s’approche d’un bond).

Mamrhaah et Norhka (le doigt tendu). — Là ! Là !

Le Mineur. — Qui êtes vous ? Pourquoi venez-vous me troubler ?

Irheuld (hautain). — Nous passions !… La terre est-elle à toi ?

Le Mineur (à part). — Peut-être (plus doux). Non… Qui êtes-vous ?

Irheuld. — Le bonheur.

Le Mineur. — Le bonheur ?… mais… me diras-tu ? …

Irheuld. — Nous avons rencontré ce vieillard dans un sentier. Il était seul, sans famille, sans soutien… sans blé. Il est des nôtres maintenant (montrant le Roseau). Celui-là que tu vois, petit, faible, c’est le Roseau. Mais si son bras est impuissant pour le combat, il sait les plantes qui guérissent et, quand je reviens des chasses déchiré par les grands fauves, c’est lui qui panse et guérit mes blessures. Norhka est sa compagne ; tu vois elle est jeune, elle est belle ; c’est l’amour. Mamrhaah est mon épouse ; ces enfants sont les nôtres. Nous parcourons les prés, les bois ; nous aimons l’air et le soleil et, le soir, quand il disparaît, nous nous couchons parmi les fleurs ; grisés par leurs parfums, nous étreignons nos compagnes ; l’amour nous endort et berce nos rêves… Et toi, qui es tu ?

Le Mineur. — Je suis le Travail. Je suis l’Étude.

Tous (surpris). — Le Travail ?… L’Étude ?

Le Mineur (à Irheuld). — Tu ne comprends pas ?… Écoute. J’ai parcouru ces plaines et bien d’autres que tu ne vois pas. J’ai franchi des montagnes, descendu des vallées, traversé des fleuves… puis d’autres plaines, d’autres fleuves et encore des plaines. J’ai trouvé là des hommes vivant en société… instruits.

Le Vieillard (avec mépris). — Instruits !

Le Mineur. — Chez ces hommes j’ai pris le goût de l’étude. Je sais lire dans les astres.

Irheuld. — À quoi cela te sert-il ?

Le Mineur (montrant sa pioche). — Regarde, c’est du fer. J’ai trouvé cela dans ces pays lointains. Compare ce métal à ton pauvre bâton dont la pointe est durcie au feu.

Irheuld (hautain). — Qu’importe ! Mon bâton me suffit pour lutter contre les ours et, pour toi, mon poing serait assez lourd. Que fais-tu de ce fer ?

Le Mineur. — Je creuse le sol. Je brise les pierres qui me résistent. Je traverserai le monde si je le veux.

Irheuld. — Pourquoi aller si loin ? Le blé nous caresse le visage de ses lourds épis ; les arbres penchent vers nous leurs branches chargées de fruits et les sources, en chantant, glissent jusqu’à nos pieds. Que cherches-tu donc ?

Le Mineur. — De l’or !

Tous (stupéfaits). — De l’or !!

Le Mineur. — Quand je suis revenu je savais bien des choses. Attends ! (Il entre dans la cabane et en rapporte des parchemins couverts d’écriture). — Vois-tu ces écritures ? Je sais lire tout cela. En fouillant le sol, j’ai trouvé des pierres semblables à celles que tu vois là.

Irheuld. — Elles sont mauvaises pour ma fronde. Font-elles du feu ?

Le Mineur. — Non.

Le Vieillard. — Elles sont trop petites pour pouvoir y reposer ma tête.

Le Mineur (irrité). — Vous ne voyez donc pas ces points brillants, ces veines lumineuses ?

Mamrhaah (naïvement, au mineur). — Tu n’as donc jamais vu de vers luisants ?

Le Mineur (s’exaltant). — Si vous saviez ce que recèlent ces pierres, tous qui semblez rire, vous frémiriez de convoitise. (À Mamrhaah, sortant brusquement de sa tunique une chaîne d’or qu’il lui passe autour du cou). — Regarde ce collier. Sens-tu, sur ta gorge, le poids de ses anneaux ? Si tu pouvais te voir dans l’onde claire d’un ruisseau, tu comprendrais combien sont pâles les fleurs dont tu es parée ; seuls ces chaînons te font la plus belle, l’éclat de tes yeux en semble terni.

Mamrhaah (troublée). — Oh ! donne ; veux-tu ?

Irheuld (lui arrachant le collier qu’il jette au mineur). — Rends à ce fou cette chaîne qui semble emprisonner ta raison.

Le Vieillard (au mineur). — Mais tu ne manges pas ces pierres ; elles ne sont pas la vie. L’hiver quand tu as froid, les ours et les loups ne te donnent pas leurs peaux en échange de tes cailloux.

Le Mineur. — Tu te trompes. Avec mon or, j’ai tout. J’ai du blé, j’ai des fruits et j’ai aussi des fourrures sans combattre les fauves dangereux. (À Irheuld). Tandis que toi…

Irheuld. — Tu préfères fouiller la terre comme une taupe. Moi j’aime le danger. J’aime affronter la mort car, pendant mes combats, je lis dans les yeux de ma compagne et son amour et sa confiance en mon bras. (Désignant les enfants). Ceux-là, pourtant bien jeunes, crispent déjà les poings ; j’entends dans leur poitrine battre un cœur courageux et, quand j’ai tué des loups ou des ours, je trempe leurs petits membres dans le sang tout chaud pour les rendre plus forts tandis que toi, tu trembles, tu te caches dans ton terrier et ce sont des bêtes crevées que tu dépouilles pour te couvrir quand tu as froid.

Le Mineur. — Vains mots que tout cela. Tu cries ta force et ton courage parce que tu as peur ; tu hurles ton mépris parce que ton cœur défaille. As-tu vu ta compagne tout à l’heure ? Elle était pâle de bonheur. Ses doigts tremblaient en tenant ce collier. J’aurai tout, te dis-je (s’exaltant). Je serai le génie infernal qui bouleverse les hommes et transforme les mondes. Avec un peu de mon or, j’aurai les puissants efforts de la jeunesse. Avec de l’or j’aurai vos femmes et vos filles ; j’aurai du sang : j’aurai des larmes. L’or vous affolera tous ; je ferai lâches les plus braves ; je changerai en boue le sang des plus nobles races ; les pères vendront leurs fils et, pour de l’or, les fils tueront leurs pères. Il y a des hommes que je changerai en reptiles.

Tous (reculant terrifiés). — Ah !…

Le Mineur (avec un rire sardonique). — Ah ! ah ! vous reculez, vous voilez vos faces ! Tiens, vieillard, vois-tu ce quartier de roc (il pose dans les mains du vieillard un bloc énorme de quartz) ; c’est le plus beau, le plus lourd que j’aie pris à la terre aujourd’hui ! Vois-tu, voyez-vous tous ? Dans cette misérable pierre, il y a assez d’or pour payer l’honneur d’une famille entière. (Tous semblent prostrés devant la force occulte). J’obtiendrai tout, vous dis-je ! Avec mon or, je tromperai la mort, j’achèterai la vie… la vie ! et quand je voudrai dormir à jamais, ce sera dans l’or, écrasé d’or.

Sur ce mot le vieillard qui se trouve au-dessus de lui l’écrase et l’assomme avec le bloc qu’il avait gardé péniblement dans ses mains. Le mineur chancelle et s’écroule au fond de l’excavation. Tous regardent stupéfaits

Le Vieillard (après un long silence). — Un peu plus tôt, un peu plus tard ! qu’il dorme avec son or.

Irheuld (menaçant). — Qu’as-tu fait ?

Le Vieillard (avec grandeur). — Retournez sur vos pas, toi et les tiens. (Il ramasse les blocs de quartz et les rejette dans l’excavation).

Irheuld. — De quel droit, vieillard, as-tu tué cette homme ? Pourquoi éclabousser de sang tes cheveux blancs.

Le Vieillard (calme). — Laisse-moi combler le gouffre où allaient s’engloutir la joie, l’amour et l’honneur. Va. Emmenez vos compagnes. Efface à jamais par des baisers le contact immonde de l’odieux métal. Retournez à vos forêts, à vos huiliers. Enivrez-vous des senteurs de la terre. Aimez et oubliez !

Il se remet à combler l’excavation. Irheuld d’un grand geste ordonne le retour. Tous obéissent et reprenant la mélopée initiale gagnent le fond par lequel ils disparaissent. Irheuld qui les a suivis s’arrête, revient vers le vieillard et lui parle avec respect et anxiété.

Irheuld. — Mais toi, vieillard, qui combles cette caverne du mal… toi qui en as écrasé le génie !… qui donc es-tu ?

Le Vieillard. — La sagesse !

Irheuld s’éloigne et disparaît après avoir contemplé une dernière fois la scène. La mélopée s’éteint. Le vieillard achève sa besogne.


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LA TRADITION DE LA FRANCE



Au cours d’un voyage aux États-Unis, M. Ch. V. Langlois, professeur d’histoire à l’Université de Paris, a fait plusieurs conférences dans les Universités américaines. L’une d’entre elles, relative au rôle historique de la France nous a paru de nature à intéresser nos lecteurs. Ne pouvant la reproduire in extenso, nous en donnons un résumé, par extraits plutôt que par analyse, afin de ne pas dénaturer la pensée de l’auteur, auquel nous entendons laisser, d’ailleurs, toute la responsabilité de sa thèse.




Comme « la fin dernière de tous les travaux sur l’histoire d’un pays est d’en reconnaître l’orientation », le conférencier se propose de rechercher « le vrai sens de la tradition française ».

Dans cette recherche, les traditions ethnologiques ne peuvent être d’aucun secours. « Le génie celtique des Gaulois, le génie germanique des Francs, sans compter le génie anonyme des antiques chasseurs d’éléphants dont nous n’avons plus que les os, tous ces génies sont maintenant, et depuis très longtemps, si bien fondus dans l’esprit français que tenter de les y dissocier serait une entreprise désespérée. Autant reconnaître dans un fleuve, les eaux de ses affluents. »

« Le seul élément primitif dont l’action ait persisté dans l’histoire de France d’une manière évidente, c’est, non pas le sang, mais la tradition de Rome », par la langue, par la notion, le souvenir et le regret d’une civilisation supérieure, d’un idéal. Cet idéal a agi une première fois « lors de la Restauration de l’Empire d’Occident en l’an 800 » par Charlemagne qui « crut ressusciter l’Empire romain avec la collaboration du Pape », œuvre artificielle qui s’écroula au neuvième siècle ; une seconde fois à partir du dixième siècle : le roi, d’abord simple fantôme, en vint, dans la personne d’une individualité énergique, à essayer de rétablir l’autorité à la romaine, et ainsi naquit et se développa la lutte contre les maisons féodales. « Dès le xiiie siècle, et surtout après la fin de la guerre de cent ans, la France est sans contredit un État et le premier des États européens », le premier en date, le premier en puissance, le premier en civilisation au sens le plus large du mot. À cette époque, la France, en raison de sa force matérielle et de son rayonnement artistique, scientifique et littéraire a « sur tous les autres pays une forte avance historique ».

Dans les temps modernes elle a perdu peu à peu cette avance. Il convient d’imputer cette perte, sauf de très rares exceptions, à la médiocrité du personnel gouvernant. Au point de vue intérieur, la France n’a jamais eu de bonnes finances « ni par conséquent d’armées comparables à celles d’un Frédéric ii de Prusse » ; jamais non plus elle n’a eu de « solide armature administrative ».

Au point de vue extérieur, des fautes graves furent commises. À la fin du Moyen-Âge, l’occasion d’annexer les meilleurs morceaux de l’héritage de Lothaire était perdue. Les Valois reconstituèrent comme à plaisir la féodalité détruite à grand peine par les Capétiens, et cette politique eut pour résultat désastreux d’accroître, par mariages, les domaines de la Maison d’Autriche et d’unir cette Maison à l’Espagne contre la France pour la défense de leurs possessions en Allemagne et aux Pays-Bas. Ajoutez à cela la folie des guerres d’Italie. À la fin du règne de Louis XIV, « la France est à peine plus grande qu’elle ne l’était sous Charles vii ».

Autre chose : aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, beaucoup de Français ne demandaient qu’à partir pour « les îles » ; l’indifférence du gouvernement et l’intolérance religieuse ruinèrent ou gênèrent des efforts qui n’auraient pas manqué de produire de grandes choses. « L’épisode décisif de l’histoire du monde moderne, qui se place au dix-huitième siècle, c’est l’abdication de la France devant l’Angleterre en tant que puissance coloniale et ruche-mère des colonies à venir. »

Pourtant la France demeurait encore l’État le plus peuplé du continent et restait le sensorium commune de l’Europe pensante. « Elle donnait toujours le ton ». C’est alors qu’eut lieu la Révolution française. « La Révolution française, c’est la France débarrassée du gouvernement qui n’avait jamais su tirer d’elle le maximum d’effort ni profiter de son avance historique pour l’asseoir dans une prépondérance inexpugnable ; elle prit l’offensive contre l’Europe. » Elle acquit du premier coup ce que trois cents ans de monarchie n’avaient pu lui donner. « Si elle s’était arrêtée à temps, les effets de fautes séculaires auraient été annulés ». Mais elle devint la proie d’un « général, italien de sang et d’esprit, qui se servit d’elle comme d’instrument pour édifier un empire à la romaine et résumer en sa personne Alexandre et César. Et c’est, si l’on veut, la troisième fois que les souvenirs de la Rome impériale ont agi énergiquement sur le cours de l’histoire de France ». « La France porta encore une fois la peine d’avoir eu des chefs inconscients de ses intérêts et de leur devoir. »

Après Napoléon, dans tout le cours du dix-neuvième siècle, la France s’est efforcée de restaurer et d’appliquer les principes de la Révolution. « Les trente dernières années sont les plus pacifiques de notre histoire, et le pays n’a jamais été plus tranquille, plus heureux, plus prospère qu’aujourd’hui. »

Mais il ne peut être aujourd’hui question de sa primauté, ni d’ailleurs de primauté pour personne, ni militaire « depuis qu’il y a un si grand nombre de forces équivalentes », ni artistique, ni scientifique, ni littéraire.

La question qui se pose au point de vue français est donc de savoir « quelle doit être dans la vie collective de l’humanité la part nationale et le rôle qu’assignent à la France les probabilités historiques en raison de son passé. »

En quoi consiste l’originalité traditionnelle de la France ? Pour les idéalistes catholiques, la tradition caractéristique de la France, c’est celle de Fille aînée de l’Église ; pour les idéalistes révolutionnaires, la tradition de la France s’identifie avec le « génie du sacrifice ». Mais ni l’une ni l’autre de ces thèses ne peut être acceptée. En réalité, ce qui constitue l’originalité de la France, c’est qu’elle « a toujours été de pensée très libre et très laïque », d’esprit net, lucide et logique, « c’est que les écrivains Français ont été les secrétaires de l’esprit humain, c’est-à dire qu’ils ont excellé à filtrer pour eux-mêmes et pour tout le monde ce qu’il y avait d’excellent dans les civilisations étrangères. L’humanité a sûrement besoin d’une nation médiatrice entre ses membres, où la foi nouvelle, rationnelle et sociale en même temps, qui n’a pas encore été trouvée pour remplacer les vieilles croyances défaillantes, s’élabore dans une atmosphère d’absolue clarté intellectuelle. »

Pour exercer une telle magistrature, il faut assurément un peuple vigoureux. Or, en dépit du pessimisme d’une certaine littérature, la force de la France n’est pas douteuse. Ce qui a créé un malaise dans l’esprit des Français, c’est que la France, jadis prima inter pares n’est plus aujourd’hui qu’una inter pares. « Mais nous sommes confiants que la France restera par son labeur sincère une des forces, des lumières et des grâces de l’humanité. »


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LE BON SENS, LES USAGES ET LA LOI
par Henry BRÉAL

LES VICTIMES DES JUGES D’INSTRUCTION



La toute-puissance du Juge d’Instruction en France a fréquemment soulevé des critiques justifiées : on sait que ce magistrat dispose, par sa seule signature, de la liberté des individus ; un « mandat d’amener » suffit pour faire écrouer n’importe quel citoyen ; nul n’est à l’abri d’une telle mesure qui entraîne toujours le déshonneur et trop souvent la ruine.

Si les erreurs judiciaires sont encore fréquentes, malgré tous les progrès de la justice contemporaine, les fausses inculpations, elles, sont innombrables : on ne peut évaluer la quantité de « non-lieu » rendus par les juges d’instruction après des poursuites trop hâtives ou trop passionnées. Or, pour les erreurs judiciaires les réparations publiques et pécuniaires existent : la publicité, en cas de révision, résulte du prononcé et de l’affichage de l’arrêt ; une indemnité en argent est allouée, sur leur demande, aux victimes des jugements injustes. Pour les erreurs d’instructions, il n’y a pas de réparations : l’homme qui a été arrêté brusquement, détenu pendant de longues semaines, signalé par la presse comme coupable d’un méfait, séparé des siens, mis dans l’impossibilité de sauvegarder ses intérêts, est renvoyé, après l’ordonnance de « non-lieu », sans excuses et sans compensation : le juge le relâche ; il doit s’estimer heureux de sortir de prison ; la main tâtonnante de la justice répressive s’est abattue lourdement sur lui, il en conservera la cicatrice douloureuse, mais il ne peut ni se plaindre, ni demander réparation.

Le pouvoir du juge d’instruction est nécessaire pour l’application énergique des lois… nous dira-t-on.

Soit ! Mais quand ce pouvoir maltraite un innocent, pourquoi ne pas lui accorder de compensation ? La réparation du préjudice moral et matériel devrait être due aussi bien aux victimes des inculpations inexactes qu’à celles des jugements erronés.


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CHRONIQUE D’HYGIÈNE

LES MOUSTIQUES



Lecteurs, méfiez-vous des moustiques. Bien des personnes les tiennent pour incommodes, qui les croient très inoffensifs. Détrompez-les. Leur piqûre agaçante devient souvent dangereuse. Elle empoisonne le sang humain d’une foule de germes infectieux. Elle nous transmet la fièvre paludéenne, la fièvre jaune, la lèpre et les maladies filariennes… C’en est assez pour que le moustique mérite d’être traité par nous comme un ennemi qu’il faut anéantir.

La faculté lui a depuis longtemps déclaré la guerre. Les professeurs Debove, Laveran, Raphaël Blanchard ont poussé le cri d’alarme. Ce dernier, surtout, s’est attaché à démasquer l’hypocrite petit animal, l’a étudié sous toutes ses faces, en tous pays. Les coloniaux auxquels il a dénoncé avec acharnement le péril du moustique lui doivent une grande reconnaissance. Qu’il permette à l’auteur de ces lignes de la lui témoigner ici, en son nom propre et au nom des personnes qu’il a prévenues contre le mal grâce à ses conseils excellents.

Hélas ! le moustique délétère n’existe pas seulement aux colonies. On le trouve en France, à Paris même. D’où vient-il donc ?




« Ni les arbres ni les eaux courantes ne favorisent la multiplication des moustiques. Mais un petit bassin d’eau stagnante suffit pour infecter tout un quartier » dit le docteur Debove. « Les pièces d’eau dormante, les tonneaux d’arrosage, les citernes, les puisards, les réservoirs d’usine, les égoûts à écoulement lent ou nul, l’eau arrêtée dans les chéneaux des toitures, voilà les milieux divers dans lesquels se développent les moustiques », ajoute le docteur R. Blanchard. Il nous enseigne qu’une femelle de moustique pond jusqu’à trois cents œufs et que six, quelquefois huit générations, peuvent se succéder dans le cours d’une même année. Le chiffre des naissances est ainsi formidable. On a compté les œufs, les larves et les nymphes qui se trouvaient dans un simple tonneau d’eau de pluie : on en a trouvé 17.259 une première fois et 19.110 une seconde fois. Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que les minuscules pièces d’eau de nos squares et de nos jardins servent d’asile à des myriades d’insectes nuisibles ?




Mais alors ? allons nous combler ces bassins, les remplacer par tout par des statues, par des corbeilles de fleurs ? Non pas, nous en chasserons seulement les larves et les nymphes. Le moyen en est simple, et peu coûteux. Il consiste à répandre sur l’eau une mince couche de pétrole. Formant pellicule entre l’eau et l’atmosphère sur le chemin des nymphes et des larves montant à la surface pour y respirer — car les larves de moustiques, nous dit M. Blanchard, bien que vivant dans l’eau, ont une respiration aérienne, — il les intoxiquera. La quantité de liquide à répandre est de cinq à dix centimètres cubes de pétrole par mètre carré d’eau. Renouvelez cette opération tous les quinze jours pendant les mois d’été et vous serez à jamais débarrassés des moustiques. Il est bon d’ajouter que vos poissons n’en souffriront pas : le pétrole reste à la surface et ne se dissout pas. Voilà pour la destruction des larves.




Quant aux moustiques adultes que vous pourrez rencontrer en voyage dans les chambres d’hôtel, voici divers moyens de vous en garantir.

Les courants d’air chassant les moustiques, si vous pouvez placer près de vous un ventilateur électrique, vous dormirez tranquille. Il y a plus simple, brûler par exemple des cônes de fleurs de pyrèthre : la vapeur dégagée engourdit les moustiques, au moins pour quelques heures. Mais nous vous conseillons spécialement, après expérience, de faire usage d’un des brûleurs — Guasco ou similaires — employés communément pour répandre dans l’atmosphère des vapeurs odorantes. Mettez-y du formol, c’est un puissant insecticide. Allumez-le une heure avant le coucher et ouvrez en même temps votre fenêtre : les moustiques s’enfuiront ; refermez-la ensuite et vous reposerez en toute sécurité. Enfin si vous n’avez ni cône, ni brûleur, ni ventilateur, contentez-vous de vous enduire la peau d’une macération de quassia amara rendue imputrescible par quelques gouttes de chloroforme : les moustiques ne viendront pas sur vous.

Il va de soi que ces moyens s’effacent devant la moustiquaire, seule absolument efficace. On l’emploiera par conséquent partout où les moustiques pullulent. Si, malgré tout, vous êtes piqué ? employez la teinture d’iode, en déposant sur la papule une couche assez épaisse. C’est la méthode la plus efficace. Pour les piqûres légères, badigeonnez-les simplement d’eau de cologne mentholée à 4 ou 5 p. 100.




Tels sont, lecteurs, les conseils adoptés sous forme de conclusions par l’unanimité de l’Académie de médecine sur le rapport du professeur Raphaël Blanchard. Ils sont précieux. Faites-en votre profit.


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BIBLIOGRAPHIE



Le Siam et les Siamois, par le commandant Lunet de Lajonquière. Un volume à la librairie Armand Colin (3 fr. 50).

Précédemment chargé d’une mission de recherches archéologiques dans les vallées du Menam et du Mékong, le commandant Lunet de Lajonquière a longtemps vécu au Siam. Ses impressions sont très personnelles. Son style ne l’est pas moins, La lecture de son ouvrage sur le Siam et les Siamois nous a donc paru aussi attrayante qu’instructive.

Après nous avoir promené dans Bangkok « le point vital du Siam » située « au centre de ce merveilleux delta qui est un des greniers à riz du monde », nous montrant tour à tour ses palais, ses pagodes, son fleuve sale et boueux encombré de bateaux-maisons, ses canaux, ses marchés, ses quartiers populeux, il nous présente une vue d’ensemble du royaume.

Le roi qui s’intitule « le maître des vies » gouverne sans contrôle, aidé par ses ministres indigènes et les conseillers étrangers qui leur sont adjoints pour les différents ministères. Ces conseillers, de toutes nationalités mais en majorité anglais, dirigent l’évolution du Siam vers les méthodes européennes. Leur influence est considérable. Le pays se laisse transformer lentement, sans enthousiasme mais sans mauvaise humeur. Sa façade est dès à présent occidentale. Mais derrière cette façade, nous retrouvons encore pas mal de choses d’autrefois et les Siamois les plus avides de progrès n’en demeurent pas moins attachés à leurs vieilles traditions. Ainsi la religion persiste à dominer tous les actes de la vie locale. C’est le boudhisme orthodoxe, le pur qui n’a plus guère d’autre refuge que Ceylan, le Cambodge et la Birmanie. Une règle originale achève de consacrer son influence sur toute la société, c’est celle du noviciat obligatoire. À vingt ans tout homme entre au couvent et se fait moine : il y demeure à son gré, en sort quand il lui plaît, mais il doit y faire un stage. C’est le couronnement de l’éducation. « Pendant cette période de noviciat, toutes les classes de la nation se mélangent dans une égalité complète », ce qui a « pour conséquence inévitable de relever le niveau moral des classes inférieures et de donner à tous cette conscience de soi-même habituelle aux adeptes de la religion boudhique. » L’auteur s’étend longuement sur ces questions qui « se lient intimement à toute l’existence des Siamois. » Après quoi il nous parle des arts, de la littérature, du théâtre siamois et de son corps de ballet. Passant ensuite en revue les différentes populations du pays, il fait remarquer qu’en somme les Siamois n’y sont pas les plus nombreux. Laotiens, Annamites, Cambodgiens, Malais, Indiens, Chinois, Japonais et Européens sont tour à tour examinés et nettement caractérisés dans leur caractère et leurs aptitudes.

Il nous entraîne alors pendant 1.800 kilomètres, à l’intérieur, de Bangkok à Lophburi surnommée jadis le « Versailles de l’Extrême-Orient », sur les bords du Meping où se poursuit l’exploitation colossale des forêts de teck, à Kaheng et jusqu’à Rangoon en Birmanie, pour nous ramener ensuite à notre point de départ à travers les anciennes capitales.

L’ouvrage du commandant Lunet de Lajonquière précise à nos yeux la physionomie d’un pays jusqu’à présent très mal connu. Les Français, qui ont un intérêt particulier à étudier ces régions immédiatement voisines de notre Indo-Chine, doivent l’apprécier tout spécialement.




Navires et ports marchands, par Marcel Plessix. Un vol. in-12, broché. Librairie Berger-Levrault. (3 fr.).

L’heure est bien choisie pour présenter au public, chaque jour plus nombreux, que préoccupe notre déchéance maritime, une impartiale et consciencieuse étude où sont mis en lumière les défectuosités législatives auxquelles le présent état de choses est imputable, les exemples fournis par des nations étrangères, ainsi que les remèdes desquels on peut attendre le relèvement de notre marine marchande.

L’ouvrage de M. Marcel Plessix répond à toutes ces questions.

L’auteur ne s’est pas contenté de dégager ses opinions de l’examen des lois françaises ou étrangères sur la matière, et de la recherche, dans les documents officiels, des résultats produits par ces lois ; lui-même, au cours de nombreux voyages d’études où l’avaient conduit ses fonctions techniques, a visité des chantiers en France, en Angleterre, en Allemagne, au Danemark, aux États-Unis ; il a connu des étrangers doués d’une longue expérience maritime, près desquels il a puisé des données inédites ; il a, sur le terrain des affaires, pu juger par des faits concrets ce qui différencie nos procédés maritimes de ceux usités à l’étranger. De toutes les connaissances ainsi pratiquement acquises, le présent ouvrage conserve la trace ; il leur doit une grande part de son intérêt.

Nous n’osons dire que ce livre pourra plaire à tous, car il est conçu dans un esprit d’impartialité rigoureuse qui conduit parfois l’auteur à sacrifier certains appétits particuliers aux besoins généraux ; mais pour tous ceux que les affaires maritimes ne laissent pas indifférents, il présentera certainement un réel attrait ; tous y trouveront, à côté d’enseignements utiles, des opinions personnelles qui valent au moins qu’on les discute. C’est par une large diffusion de semblables travaux qu’on peut espérer accroître dans ce pays le sens des choses maritimes.




Marine française et marines étrangères, par Léonce Abeille, capitaine de frégate, sous-directeur de l’École supérieure de la Marine. Un vol. in-18 broché. Librairie Armand Colin. (3 fr. 50).

Examiner la situation mondiale et en déduire l’objectif maritime qui nous est imposé ; établir comment la marine française doit être constituée pour satisfaire aux exigences militaires, politiques et sociales de l’heure présente, et cela sans jamais perdre de vue la nécessité de ménager les deniers de l’État, — tel est l’objet que s’est proposé M. Léonce Abeille.

Son ouvrage nous montre d’une manière irréfutable que notre marine disposera toujours d’un budget insuffisant si nous ne faisons pas disparaître les abus qui le grèvent lourdement. Il fait voir comment elle pourrait bénéficier d’une vie militaire intense, par l’abandon d’erreurs traditionnelles qui coûtent fort cher en temps de paix, et tendent à l’annihiler en temps de guerre.

La haute compétence du commandant Abeille, sa franchise courageuse, unie à une parfaite modération, confèrent à ses conclusions une force impressionnante.




La Femme dans l’Industrie, par René Gonnard, professeur à la Faculté de droit de Lyon. Un vol. Librairie Armand Colin (3 fr. 50).

Il n’est pas, à l’heure actuelle, de problème plus complexe, et à la fois plus émouvant, que celui des conditions de vie de l’ouvrière. Dans tous les pays civilisés, les femmes qui travaillent dans l’industrie composent une armée innombrable que décime la misère.

M. R. Gonnard s’est proposé d’attirer l’attention de tous sur la condition de l’ouvrière, de faire réfléchir sur les causes de sa misère, et surtout sur les moyens de la diminuer. Son livre, d’une science sûre et très informée, enrichi de précieux appendices où sont données des statistiques fort instructives, ne s’adresse pas seulement aux économistes et aux sociologues, mais à un public plus large : à tous les lecteurs cultivés, à toutes les femmes soucieuses de ne pas rester étrangères aux plus pressants problèmes de notre temps. Une inspiration généreuse vivifie le texte et rend singulièrement éloquentes les données précises de l’observation méthodique.




La Revue du mois (10 août) publie : L’origine et l’évolution de la galanterie, par Marcel Braunschwig ; L’océanographie et les pêches maritimes, par A. Cligny ; La mentalité malgache et la mentalité annamite, par Jacques Bertrand, etc., etc.




Les Annales des Sciences politiques (15 juillet) publient : Albert Sorel, par Albert Vandal ; L’Allemagne en Asie Mineure, par J. Imbard de la Tour ; Le Travail des enfants dans l’industrie aux États-Unis, par de Laboulaye ; Le Simplon et les intérêts français, par L. Paul-Henry et A. Rousselier, etc…




La Revue des Questions diplomatiques et coloniales (16 juillet) publie : Les déboires coloniaux de l’Allemagne, par Maurice Muret ; L’Agitation musulmane dans l’Afrique du Nord, par J.-H. Franklin ; Les chemins de fer africains, par Léon Jacob, etc…

  1. Wilberforce l’évêque d’Oxford n’écrirait plus aujourd’hui que « tout ce qui est romain est une puanteur pour ses narines » expression d’une véhémence d’autant plus surprenante que ce prélat se montra plus indulgent aux innovations ritualistes, mais il est probable que sa pensée se traduirait avec d’autres mots, d’une manière identique.