Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803/Tome 1/13

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Garnier frères, libraires éditeurs (Tome 1p. 220-233).


CHAPITRE X.

Les duels. — Tribunal du Point-d’Honneur. — Querelle sérieuse au sujet d’un angora. — Le Duc de Richelieu. — Le Comte Em. de Bavière. — Le Chevalier d’Aydie, Comte de Riom. — Le Maréchal de ChainTlly. — M. Bouton. — Sa mort. — Remarque sur les armes de Breteuil. — Mariages forcés. — Première entrevue. — Singulier usage et quiproquo. — Le Marquis de Créquy.

La fermeté rigoureuse et salutaire de Louis XIV avait si bien amorti la fureur des duels en arrêtant ce torrent de sang qui, depuis les derniers Valois, avait entraîné dans l’abîme une si grande partie de la noblesse de France, qu’on n’avait pas ouï parler d’un seul duel depuis dix-sept ans. Six semaines ou deux mois peut-être après la mort du Roi, on apprit que deux officiers aux gardes françaises venaient de s’escrimer impertinemment sur le quai des Tuileries au-dessous de la terrasse, en plein jour et en plein soleil d’été ; mais comme il se trouva qu’un de ces deux jeunes gens était de famille de robe, M. le duc d’Orléans se considéra si bien comme empêtré dans ses obligations et ses combinaisons politiques envers MM. du Parlement, qu’il se contenta de les renvoyer du régiment des gardes (les gladiateurs) et de les condamner à passer quinze jours en prison. L’un d’eux était M. Ferrand, dont le père était Conseiller à la première des enquêtes, et l’autre était un fils de M. Girardin, l’intendant de marine à Toulon. J’aurai l’occasion de vous reparler de celui-ci, qui fut blessé grièvement, et notez que c’était pour la possession d’un chat d’Angola qu’ils s’étaient battus à l’épée. M. le Régent se les fit amener pour les chapitrer avant de les destituer et de les faire emprisonner, et, vu le beau sujet de la dispute, il leur dit qu’ils n’auraient dû s’attaquer qu’avec les ongles. Le tribunal de la Connétablie ne s’était pas soucié d’intervenir dans leur affaire, sous prétexte que l’un de ces deux assaillons n’était pas gentilhomme et qu’il aurait pu décliner la juridiction des juges du point-d’honneur ; ce qui n’était guère à supposer et ce qui fit penser que la judiciaire des Maréchaux de France avait pu se rouiller par le défaut d’exercice.

M. de Richelieu, qui se mourait d’envie de chercher noise au Comte Emmanuel de Bavière (à propos d’une chattemitte), et qui trouva que la conduite de M. le Régent n’était pas décourageante, M. de Richelieu, vous dirai-je, alla s’établir en grand équipage sur la route de Paris à Chantilly, par où devait déboucher M. de Bavière ; et, comme il avait eu soin de faire encombrer et barrer la route par ses voitures, il en résulta des querelles entre les valets. Les maîtres descendent ; on se parle avec hauteur ; on se provoque, et voilà nos deux rivaux l’épée à ta main[1].

Halte là, Messieurs ! de par le Roi ! s’écria-t-on dans la foule, — Assignés vous êtes à la Connétablie de France, au terme de huitaine, et par nous clamant et proclamant, le Chevalier d’Auvray, Lieutenant de Nosseigneurs les Maréchaux de France et Greffier du point-d’honneur.

Il fallut rengainer les deux épées, car la désobéissance à M. d’Auvray ( qui se trouvait là par hasard) aurait entraîné ces deux jolies et mauvaises têtes entre la hache et le billot ; il fallut donner parole d’honneur de ne pas se rejoindre, et même de s’éviter jusqu’au moment de l’audience, où toute la jeune noblesse avait afflué des quatre coins de l’Île-de-France. Le Doyen des Maréchaux, qui remplaçait le Connétable, était le Maréchal de Tessé. Il était assisté des Maréchaux de Villars, de Tallard, de Berwyck, de Matignon, d’Harcourt et d’Estrées. Tous les jeunes Seigneurs étaient là sans épée, tête nue, dans un profond silence, et nos cousins nous dirent que rien n’était plus imposant que ce vieux et glorieux sénat des juges de la noblesse et du point-d’honneur. Il ne s’agissait pourtant que d’instrumenter pour ou contre deux étourneaux ; mais leurs ancêtres apparaissaient derrière eux, et leur postérité se trouvait en regard. C’était un sang généreux et trop ardent qu’il ne fallait pas laisser couler en pure perte, c’était deux anneaux d’une utile et forte chaîne qu’il ne fallait pas laisser couper. Si nous savions combien la Noblesse des autres pays nous envie cette juridiction paternelle de nos Maréchaux, et combien les étrangers admirent cette institution du Point-d’honneur, qui n’existe qu’en France, nous en serions plus orgueilleux que de leur avoir fourni l’Encyclopédie par ordre de matières et l’Homme-aux-quarante-écus. Toujours est-il que le Duc de Richelieu fut obligé de faire des excuses au Comte Emmanuel, et qu’il eut le bon goût de chasser rigoureusement tous ses cochers, en ayant la justice de les pensionner libéralement. Je vous reparlerai souvent du même Duc de Richelieu, qui est devenu doyen des Maréchaux de France, et qui a fait mettre votre père à la Bastille pour l’empêcher de s’aller battre en duel.

Cette autorité, dont l’application n’a lieu que sur le point-d’honneur, dont l’exercice n’appartient qu’aux Maréchaux de France, et qui s’étend sur tout le reste de la noblesse, a son origine dans la souveraine juridiction que le Connétable exerçait autrefois sur les jugemens par champions. C’est un tribunal d’exception, s’il en fut jamais, car il n’y a que les nobles qui soient ses justiciables, et pour décliner l’exécution de ses arrêts, il est suffisant d’exciper de sa qualité de roturier quand on veut s’en prévaloir. Écoutez le récit d’une autre belle affaire qui fut plaidée l’année suivante à la Connétablie.

M. l’Abbé d’Aydie, qui n’avait d’un abbé que le costume et deux prieurés commandataires, avait reçu d’un jeune commis des finances un coup d’épée dans la cuisse, et c’était chez une demoiselle de l’Opéra. ( M. de Richelieu disait que la culotte du blessé n’en avait pas été trouée.) Mme la Duchesse de Berrv lui fit quitter le petit collet pour prendre la croix de Malte : On a parlé de lui pendant long-temps sous le nom du Chevalier d’Aydie, et puis sous celui de Comte de Riom, car c’est un même personnage et le même favori de cette folle Princesse. Depuis qu’il avait repris l’épée, le même commis des finances était continuellement à sa poursuite et voulait toujours le faire dégainer : M. d’Aydie se battit volontiers quatre ou cinq fois ; mais la Duchesse de Berry finit par en prendre de l’inquiétude, elle fit dénoncer la querelle au Point-d’honneur, et voilà ces deux champions assignés par-devant la Connétablie de France. C’était le Maréchal de Chamilly qui présidait le tribunal, et tout aussitôt qu’il eut appris que l’adversaire du Chevalier n’était pas gentilhomme, il s’écria : — Que diable vient-il faire ici, et pourquoi nous appelle-t il Monseigneur ? — Est-ce que tu prétends que nous soyons tes juges ? Est-ce que tu nous prends pour un Évêque ou pour un Garde-des-Sceaux ? Nous ne voulons pas que tu nous appelles Monseigneur, et puis tu nous viens dire que tu t’appelles Bouton ; est-ce que tu prétendrais te moquer du monde ? et le voilà dans une abominable colère contre ce jeune homme, parce qu’il avait pris la liberté de l’appeler Monseigneur et qu’il se donnait les airs de s’appeler M. Bouton ! Il ne sortit pas de là.

Il est bon de vous faire observer que cette qualification de Monseigneur n’est accordée par nous autres aux maréchaux que parce qu’ils sont les juges de la Noblesse, et les anciens n’aimaient pas du tout à se la voir donner par des roturiers. Je vous dirai, du reste et sauf le respect pour le Bâton, que le Maréchal qui se montrait si nobiliaire et si pointilleux, avait nom M. Bouton de Chamilly, ce qui ne l’empêchait pas d’être assez bon gentilhomme, ainsi que l’avoue le Duc de Saint-Simon, lui-même !

Le tribunal eut la malice de recommander au père de la Duchesse de Berry de vouloir bien faire emprisonner l’amant de sa fille au fort de Ham, et ceci par lettre de cachet, afin de lui apprendre à se conformer aux édits qui proscrivent les duels ; et pour deus ans, portait la cédule, attendu qu’il avait accepté de se battre avec un roturier. La Duchesse de Berry lui fit avoir sa grâce au bout du semestre ; le commis avait été renvoyé libre comme un nuage, attendu qu’il n’était pas justiciable du Point-d’honneur, mais la Princesse du Chevalier d’Aydie le fit traquer, saisir, claquemurer, poursuivre par les gens du Parquet, et la méchante ne prit nul repos qu’elle ne l’eût fait pendre, ce qui s’effectua le 19 juin 1719, à l’horreur, au scandale et à l’abomination de tout Paris !

Cette Princesse ne survécut pas plus d’un mois à ce malheureux jeune homme, qui s’appelait effectivement M. Bouton, tout ainsi que le Maréchal de Chamilly. La sensible Émilie disait spirituellement que, s’ils ne faisaient pas la paire, ils n’en étaient pas moins sortis de la même fabrique. Elle était dénigrante et méprisante au point d’en impatienter, et je me souviens à cette occasion-ci, d’une petite exécution que je lui fis subir. Ce qui suit n’aura l’air de rien, mais ce sera toujours par de semblables choses, et par de petites choses, que je pourrai vous faire connaître ce grand personnage.

Émilie nous parlait assez souvent de la bonne mine et du grand air de ses armoiries, qui sont au contraire d’une vulgarité désolante. — Mais, je n’ai jamais su, lui dit notre tante (la dédaigneuse et la peureuse), ce que pouvaient signifier tous ces barillets qui sont devenus les armes de Breteuil ? — Madame, ils sont disposés, ce qui s’appelle en traînée, répondit Mme du Châtelet avec un ton d’outrecuidance inconcevable, ainsi vous devez bien penser que ce sont des barils de poudre… — J’aimerais mieux vous entendre dire que ce fussent des barils de… (tout ce qu’il y a de plus sale)… — Et pourquoi donc, s’il vous plaît ? me dit-elle avec un air étonné ? — C’est bien autrement ancien que la poudre à canon, dont l’origine ne remonte pas à l’année 1399, et qui, par conséquent, ne saurait être présentable à Versailles : je ne sais comment vous n’avez pas calculé ceci ? Elle se mit à réfléchir, à nombrer, à supputer par les dates, et partant de là, nous n’avons jamais eu l’ennui de l’entendre reparler de ses armes de Breteuil.

Mlle de Biron fut épousée, malgré qu’elle en eut, par le Comte de Bonnac, et bientôt après, Mlle de Villeroy devint la femme du Marquis d’Harcourt, qui faillit en mourir de chagrin, parce qu’il adorait Mlle de Biron et qu’il en était payé d’un parfait retour. Tout le monde y prit part, en s’irritant contre deux actes de violence aussi dénaturée, et quoi qu’on en dise aujourd’hui, je vous assure que rien n’était plus rare et plus désapprouvé que ces sortes de mariages.

Ma grand’mère de Froulay me dit un jour : — Mon petit cœur, il est question de vous marier, ce me semble ? et la voilà qui change de conversation sans avoir jeté les yeux sur moi. Je m’étais sentie rougir, et je lui sus bon gré de sa délicatesse.

Mon père étant venu me voir le surlendemain : — Mon enfant, dit-il, il est question pour vous d’un parti qui me paraît sortable ; je vous prie d’écouter ce que votre tante vous en dira ; et mon père ne m’en dit pas une parole de plus.

Ma tante (la Baronne) me demanda, deux jours après, si je n’avais jamais pris garde au Marquis de Laval-Boisdauphin ? Il ne serait pas fâché de vous épouser, me dit-elle avec l’air du monde le plus indifférent pour le marquis. — J’en serais inconsolable, lui répondis-je… — Je ne saurais m’en étonner, répliqua-t-elle, et vous pouvez compter que je ne vous en reparlerai point. Vous avez encore un prétendant que vous ne connaissez pas et qui ne vous a jamais vue. Votre grand’mère a pensé que vous pourriez vous rencontrer, sans que vous en soyez embarrassée, dans un parloir de l’abbaye de Panthemont ? c’est un jeune homme de grande naissance, il est devenu le chef de sa famille, et du reste, vous n’aurez besoin que d’ouvrir l’histoire des Grands-Officiers de la Couronne pour y voir ce que sont Messieurs de Créquy ? — Oh, ma tante, je connais très-bien cette généalogie-là ; c’est un nom qui résonne comme le bruit d’un clairon. C’est une famille éclatante, et c’est, je crois, la seule de l’Europe qui se trouve mentionnée dans un capitulaire de Charlemagne. Ils ont produit des Cardinaux et des Maréchaux : ils ont eu des Ducs de Créquy, de Lesdiguières et de Champsaur ; des princes de Montlaur et de Poix ; mais comment se fait-il que celui-ci ne soit pas Duc ?

— C’est apparemment qu’il ne s’en soucie guère ; depuis les dernières créations, il est convenu que les titres ne signifient plus rien. Il n’y a que les noms qui puissent marquer la noblesse, et qui puissent distinguer honorablement aujourd’hui. MM. de Créquy, d’ailleurs, ont toujours reçu du roi le titre de Cousins, ce qui les met en possession naturelle des mêmes privilèges que les Ducs et Pairs, avec les honneurs héréditaires du Louvre et tout ce qui s’en suit. C’est un rang qu’ils ne tiennent que de leur naissance, au lieu de le devoir à la faveur. Les deux derniers Rois ont jeté des manteaux d’hermine sur tant d’ignobles épaules !… La divine Émilie survint chez sa mère, qui se mit un doigt sur la bouche, et nous en restâmes là.

— Ma toute belle, mettez donc pour demain matin votre nouvel habit de dauphine-à-bouquets, et soyez ajustée pour onze heures précises, me dit ma grand’mère. — Je voudrais aussi que vous missiez des pompons sur vos cheveux blonds, et je vous en vais envoyer d’amaranthe et de couleur vert-sombre. Nous irons visiter mesdames de Panthemont à qui j’ai promis de vous mener quant-et-moi. Bon soir, ma reine ! — Ne voulez-vous pas m’y conduire aussi, ma bonne tante ? C’était Mlle de Preuilly qui faisait la demande en question ; ma grand’mère hésita la valeur d’une minute. — Assurément oui, ma charmante, et pourquoi donc pas ?… répondit-elle avec un air de contrariété qui me donna matière à réfléchir sur l’importance et la mystérieuse intention de cette visite.

La Marquise douairière était toujours d’avis de s’en tenir aux anciennes coutumes ; sa première entrevue pour son mariage avec mon grand’père avait eu lieu à travers la grille d’un parloir à Bellechasse. Il était bienséant, il était indispensable, à ses yeux, d’en agir avec M. de Créquy comme si je n’étais pas encore sortie du couvent.

Nous voilà donc à Panthemont, dans l’intérieur de la clôture, en vertu d’un permis du Cardinal de Noailles, et nous commençons par aller faire des visites à Mme l’Abbesse, à la Coadjutrice, à la Prieure et à Mme Guyon qui se trouvait là par lettre de cachet[2]. La Prieure était Mme de Créquy-Lesdiguières. Il avait été convenu que son cousin la ferait appeler au parloir et qu’on aurait soin de nous y faire demander en même temps par la Duchesse de Valentinois, qui logeait en face de l’Abbaye. Nous y trouvâmes le Marquis de Créquy, lequel était en conférence avec sa religieuse, à l’autre bout de la même grille, et lequel se contenta de nous saluer profondément. Il regarda plusieurs fois de notre côté d’un air très-noble ; mais ce fut avec une si parfaite mesure que Mlle de Preuilly ne se douta de rien. Je n’avais eu besoin que de jeter un coup d’œil sur lui pour que ma décision fût prise. Il attendit que nous fussions parties pour s’en aller, ce qui était encore une affaire de coutume[3] ; mais il se trouva que mon futur avait pris Mademoiselle de Preuilly pour Mademoiselle de Froulay, en me prenant pour ma cousine Émilie, ce qui le refroidit dans sa poursuite et l’arrêta dans ses négociations, tellement qu’on imagina que le mariage ne pourrait s’effectuer. J’en étais bien affligée ; (pourquoi n’en conviendrais-je pas avec mon petit-fils, puisque je l’ai dit si franchement et si souvent à son grand-père ?) — J’aimerais mieux épouser Mlle de Breteuil ! avait-il été dire à M. de Laon : — sa cousine a l’air d’un vilain garçon. Je vous supplie de confier la chose à votre ami M. de Rennes, afin qu’il en porte parole au Baron de Breteuil. Je n’ignore pas tout ce que j’y perdrai pour la fortune et pour la noblesse de nos enfans ; mais je veux pouvoir aimer parfaitement celle que j’épouserai. Mlle de Breteuil est ravissante et Mlle de Froulay me déplaît !… (Nous en avons ri de bon cœur et longtemps.)

M. l’Évêque-Duc de Laon n’y comprenait rien, mais la Baronne de Breteuil avait compris, et l’explication qu’elle en fit donner fut tout à la fois convenable et suffisante. — Accordez-moi donc que ce soit la faute de M. de Créquy ! disait ma grand’mère ; car enfin, ma nièce de Preuilly était en grand deuil pour le Roi : il était donc hors de doute, il était visible qu’elle avait encore sa mère ? Ma petite-fille de Froulay, était en habit broché des sept couleurs et de mille fleurs ; qu’est-ce que cela pouvait signifier, sinon qu’elle avait eu le malheur de perdre sa mère et qu’elle ne pouvait porter les deuils de cour ? Je vous le demande, était-il possible de s’y méprendre ? On dirait que les hommes les plus sensés d’aujourd’hui… ? Je n’aurais jamais cru pareille chose du Marquis de Créquy !… Vous me dites à cela qu’Émilie n’a pas l’air d’être la plus jeune et que le Marquis avait toute autre chose à penser qu’à la manière dont les demoiselles portent le deuil ! Mais est-ce que c’est ma faute, à moi ? C’est la faute de M. de Créquy ! c’est uniquement la faute de M. de Créquy ! Voilà ce qu’elle a répété pendant plus de quinze ans, c’est-à-dire jusqu’à la fin de sa vie, et M. de Créquy n’en est jamais disconvenu.

Un rhéteur athénien s’en vint un jour en Laconie, chez les Spartiates, et leur proposa d’écouter un éloge d’Hercule. Ils lui répondirent laconiquement. — Qui est-ce qui le blâme ?

Il m’avait semblé que j’aurais pu n’omettre aucuns détails en vous parlant de M. de Créquy ? Je suis devenue septuagénaire, mais malheureusement, mon cœur ne l’est pas, mon Enfant ! voilà que mon cœur se serre en pensant à votre aïeul à qui j’ai dû tant d’années d’un parfait bonheur ; et quand je le représente à ma pensée pour vous le reproduire avec tous les agréments de sa jeunesse, mes pleurs m’aveuglent. Je n’ai pas eu le bonheur de mourir la première, et ma douleur se ravive au point de ne pouvoir continuer à vous parler de lui. D’ailleurs, le portrait que j’en aurais entrepris n’aurait pu me satisfaire, et m’aurait fait soupçonner de prévention favorable ou d’exagération. Vous apprendrez à connaître votre grand-père en lisant les mémoires de sa veuve. Les faits parleront plus éloquemment et plus haut que je ne l’aurais pu faire[4].

    fils légitimé de l’Empereur Charles VII et de la Comtesse Marie d’Arco. Il n’a laissé qu’une fille héritière de sa Grandesse, laquelle a épousé le fils aîné du Marquis d’Hautefort, Chevalier des ordres et Gouverneur de Touraine. La Comtesse d’Hautefort a toujours été mon intime amie, et c’est une personne d’un caractère angélique. « La douceur est une qualité du second ordre et du plus grand prix. »

    (Note de l’Auteur.)

  1. Emmanuel, Comte de Bavière et du Saint-Empire, Grand d’Espagne de la première classe, Colonel-propriétaire, au service de France, du régiment Royal-Bavière, à la tête duquel il fut tué d’un coup de canon à la bataille de Laufelt en 1742. Il était
  2. Jeanne-Marie le Bouvier de la Mothe de Suroy, veuve de Messire Thomas Guyon, Chevalier, Seigneur de Dizion, du Chesnoy, de Montlivault, de Saint-Dyé-sur-Loire et autres lieux. Un janséniste aurait dit que cette malheureuse personne était prédestinée pour la prison ; elle avait passé la meilleure part de sa vie dans le château de Vincennes et à la Bastille, et de plus elle venait d’être impliquée bien mal à propos dans je ne sais quelle affaire entre l’Évêque de Blois et les curés de son diocèse. M. le Régent lui rendit la liberté de s’en retourner dans ses terres du Blaisois, où elle mourut l’année suivante, et où sa postérité subsiste encore sous le nom de Montlivaut. C’était la plus patiente, la plus modeste, la plus doucement dévote et la plus belle vieille femme qu’on ait jamais vue. La Duchesse de Sully, sa fille, était moins patiente et moins résignée. Elle a passé toute sa vie dans les procès, parce que son père lui avait donné la seigneurie du canal de Briare, pour sa dot, et que la pauvre femme avait des voisins par milliers.
    (Note de l’Auteur.)
  3. Il était sous-entendu que la jeune personne et ses parentes étaient entrées au couvent pour y passer quelques jours en retraite de dévotion, d’où venait qu’elles ne recevaient au parloir que la visite d’une seule femme qu’on avait toujours eu soin d’avoir choisie parmi les plus dévotes et les plus discrètes. Si les deux parties ne s’agréaient pas, on restait quelques jours enfermé chez soi pour dérouter les curieux, et jamais les intéressés ni leurs parens n’auraient eu l’indiscrétion de rien dévoiler sur le motif de leur entrevue.
    (Note de l’Auteur.)
  4. Louis-Marie-Charles-Arras-Adrien, Sire et Marquis de Créquy, Saint-Pol, Heymont, Blanchefort, Canaples et autres lieux ; Prince de Montlaur ; Souverain-Comte d’Orlamunde et Libre-Seigneur de Wesem ; Grand d’Espagne de la première classe en substitution des Ducs de Mirande ; Premier Haut-Baron, Premier Pair et Grand-Forestier d’Artois, co-Seigneur de Valenciennes et Châtelain royal de Bruges, Colonel-Général et Inspecteur-Général des armées du Roi, Chevalier de l’ordre insigne de la Toison-d’Or, Grand’croix de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, Grand’croix de l’ordre militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem de Malte, etc., etc. Né au château d’Heymont le 8 novembre 1686, ayant eu pour parrain le Roi Louis XIV, et pour marraine Louise de Bourbon, Princesse de Condé, représentée par la ville d’Arras.
    (Note de l’Aut.)