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Cependant, tout le quartier causait de la grande voie qu’on allait ouvrir, du nouvel Opéra à la Bourse, sous le nom de rue du Dix-Décembre. Les jugements d’expropriation étaient rendus, deux bandes de démolisseurs attaquaient déjà la trouée, aux deux bouts, l’une abattant les vieux hôtels de la rue Louis-le-Grand, l’autre renversant les murs légers de l’ancien Vaudeville ; et l’on entendait les pioches qui se rapprochaient, la rue de Choiseul et la rue de la Michodière se passionnaient pour leurs maisons condamnées. Avant quinze jours, la trouée devait les éventrer d’une large entaille, pleine de vacarme et de soleil.
 
Mais ce qui remuait le quartier plus encore, c’étaient les travaux entrepris au Bonheur des Dames. On parlait d’agrandissements considérables, de magasins gigantesques tenant les trois façades des rues de la Michodière, Neuve-Saint-Augustin et Monsigny. Mouret, disait-on, avait traité avec le baron Hartmann, président du Crédit Immobilier, et il occuperait tout le pâté de maisons, sauf la façade future de la rue du Dix-Décembre, où le baron voulait construire une concurrence au Grand-Hôtel. Partout, le Bonheur des Dames rachetait les baux, les boutiques fermaient, les locataires déménageaient ; et, dans les immeubles vides, une armée d’ouvriers commençait les aménagements nouveaux, sous des nuages de plâtre. Seule, au milieu de ce bouleversement, l’étroite masure du vieux Bourras restait immobile et intacte, obstinément accrochée entre les hautes murailles, couvertes de maçons.
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fermaient, les locataires déménageaient ; et, dans les immeubles vides, une armée d’ouvriers commençait les aménagements nouveaux, sous des nuages de plâtre. Seule, au milieu de ce bouleversement, l’étroite masure du vieux Bourras restait immobile et intacte, obstinément accrochée entre les hautes murailles, couvertes de maçons.
 
Lorsque, le lendemain, Denise se rendit avec Pépé chez l’oncle Baudu, la rue était justement barrée par une file de tombereaux, qui déchargeaient des briques devant l’ancien Hôtel Duvillard. Debout sur le seuil de sa boutique, l’oncle regardait d’un œil morne. À mesure que le Bonheur des Dames s’élargissait, il semblait que le Vieil Elbeuf diminuât… La jeune fille trouvait les vitrines plus noires, plus écrasées sous l’entresol bas, aux baies rondes de prison ; l’humidité avait encore déteint la vieille enseigne verte, une détresse tombait de la façade entière, plombée et comme amaigrie.
Mme Baudu l’embrassa, très émue.
 
— Ma pauvre fille, répondit-elle, si je n’avais pas d’autres peines, tu me verrais plus gaie.
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Ma pauvre fille, répondit-elle, si je n’avais pas d’autres peines, tu me verrais plus gaie.
 
— Bonsoir, ma cousine, reprit Denise, en baisant la première Geneviève sur les joues.
— Père, dit Geneviève, gênée pour Denise, voulez-vous que je ferme la fenêtre ? Ça ne sent pas bon.
 
Lui,
Lui, ne sentait rien. Il resta surpris.
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Lui, ne sentait rien. Il resta surpris.
 
— Ferme la fenêtre, si cela t’amuse, répondit-il enfin. Seulement, nous manquerons d’air.
Une sourde colère le soulevait peu à peu. Il brandit tout d’un coup sa fourchette.
 
— Mais jamais le Vieil Elbeuf ne fera une concession !… Entends-tu, je l’ai dit à Bourras : « Voisin, vous pactisez avec les charlatans, vos peinturlurages sont une honte. »
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tu, je l’ai dit à Bourras : « Voisin, vous pactisez avec les charlatans, vos peinturlurages sont une honte. »
 
— Mange donc, interrompit Mme Baudu, inquiète de le voir s’allumer ainsi.
— Attends, je veux que ma nièce sache bien ma devise… Écoute ça, ma fille : je suis comme cette carafe, je ne bouge pas. Ils réussissent, tant pis pour eux ! Moi, je proteste, voilà tout !
 
La bonne apportait un morceau de veau rôti. De ses mains tremblantes, il découpa ; et il n’avait plus son coup d’œil juste, son autorité à peser les parts. La conscience de sa défaite lui ôtait son ancienne assurance de patron respecté. Pépé s’était imaginé que l’oncle se fâchait : il avait fallu le calmer, en lui donnant tout de suite du dessert, des biscuits qui se trouvaient devant son assiette. Alors l’oncle, baissant la voix, essaya de parler d’autre chose. Un instant, il causa des démolitions, il approuva la rue du Dix-Décembre, dont la trouée allait certainement accroître le commerce du quartier. Mais là, de nouveau, il revint au Bonheur des Dames ; tout l’y ramenait, c’était une obsession maladive. On était pourri de plâtre, on ne vendait plus rien, depuis que les voitures de matériaux barraient la rue. D’ailleurs, ce serait ridicule, à force d’être grand ; les clientes se perdraient, pourquoi pas les Halles ? Et, malgré les regards suppliants de sa femme, malgré son effort, il passa des travaux au chiffre d’affaires du magasin. N’était-ce pas inconcevable ? en moins de quatre ans, ils avaient quintuplé ce chiffre : leur recette annuelle, autrefois de huit millions, atteignait le chiffre de quarante, d’après le dernier inventaire. Enfin, une folie, une chose qui ne s’était jamais vue, et contre laquelle il n’y avait plus à lutter. Toujours ils s’engraissaient, ils étaient maintenant mille employés, ils annonçaient vingt-huit rayons. Ce nombre de vingt-huit rayons surtout le jetait hors de lui. Sans doute on devait en avoir dédoublé quelques-uns, mais d’autres étaient complètement nouveaux : par exemple un rayon de meubles et un rayon d’articles de Paris. Comprenait-on cela ? des articles de Paris ! Vrai, ces gens n’étaient pas fiers, ils finiraient par vendre du poisson. L’oncle, tout en affectant de respecter les idées de Denise, en arrivait à l’endoctriner.
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huit rayons surtout le jetait hors de lui. Sans doute on devait en avoir dédoublé quelques-uns, mais d’autres étaient complètement nouveaux : par exemple un rayon de meubles et un rayon d’articles de Paris. Comprenait-on cela ? des articles de Paris ! Vrai, ces gens n’étaient pas fiers, ils finiraient par vendre du poisson. L’oncle, tout en affectant de respecter les idées de Denise, en arrivait à l’endoctriner.
 
— Franchement, tu ne peux les défendre. Me vois-tu joindre un rayon de casseroles à mon commerce de draps ? Hein ? tu dirais que je suis fou… Avoue au moins que tu ne les estimes pas.
— Tiens ! regarde ces deux-là, recommença Baudu, en désignant de son couteau Geneviève et Colomban. Demande-leur s’ils l’aiment, ton Bonheur des Dames !
 
Côte à côte, à la place accoutumée où ils se retrouvaient deux fois par jour depuis douze ans, Colomban et Geneviève mangeaient avec mesure. Ils n’avaient pas dit un mot. Lui, exagérant l’épaisse bonhomie de sa face, semblait cacher, derrière ses paupières tombantes, la flamme intérieure qui le brûlait ; tandis que, la tête courbée davantage sous sa chevelure trop lourde, elle, s’abandonnait, comme ravagée par une souffrance secrète.
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s’abandonnait, comme ravagée par une souffrance secrète.
 
— L’année dernière a été désastreuse, expliquait l’oncle. Il a bien fallu reculer leur mariage… Non, par plaisir, demande leur un peu ce qu’ils pensent de tes amis.
— La boutique est seule, dit-elle enfin, en quittant la table, désireuse de faire cesser la scène. Voyez donc, Colomban, j’ai cru entendre quelqu’un.
 
On avait fini, on se leva. Baudu et Colomban allèrent causer avec un courtier, qui venait prendre des ordres. Mme Baudu emmena Pépé, pour lui montrer des images. La bonne, vivement, avait desservi, et Denise s’oubliait près de la fenêtre, intéressée par la petite cour, lorsque, en se retournant, elle aperçut Geneviève, toujours à sa place, les yeux sur la toile cirée, humide encore d’un coup d’éponge.
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les yeux sur la toile cirée, humide encore d’un coup d’éponge.
 
— Vous souffrez, ma cousine ? lui demanda-t-elle.
Et des crises la reprenaient, secouaient son corps frêle de grands frissons. Il semblait que le tas de ses cheveux noirs lui écrasât la nuque. Comme elle roulait sa tête malade sur ses bras repliés, une épingle se défit, les cheveux coulèrent dans son cou, l’ensevelirent de leurs ténèbres. Cependant, Denise, sans bruit, de peur d’éveiller l’attention, tâchait de la soulager. Elle la dégrafa et resta navrée de cette maigreur souffrante : la pauvre fille avait la poitrine creuse d’une enfant, le néant d’une vierge mangée d’anémie. À pleines mains, Denise lui prit les cheveux, ces cheveux superbes qui semblaient boire sa vie ; puis, elle les noua fortement, pour la dégager et lui donner un peu d’air.
 
— Merci, vous êtes bonne, disait Geneviève. Ah ! je ne suis pas grosse, n’est-ce pas ? J’étais plus forte, et tout s’en est allé… Rattachez ma robe, maman verrait mes épaules. Je les cache tant que je peux… Mon Dieu ! je ne vais pas bien, je ne vais pas bien.
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ne suis pas grosse, n’est-ce pas ? J’étais plus forte, et tout s’en est allé… Rattachez ma robe, maman verrait mes épaules. Je les cache tant que je peux… Mon Dieu ! je ne vais pas bien, je ne vais pas bien.
 
Pourtant, la crise se calmait. Elle restait brisée sur la chaise, elle regardait fixement sa cousine, et, au bout d’un silence, elle demanda :
La jeune fille respira fortement. Elle eut un faible sourire. Puis, d’une voix affaiblie de convalescente :
 
— Je voudrais bien un verre d’eau… Excusez-moi, je vous dérange. Tenez, là, dans le buffet.
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Je voudrais bien un verre d’eau… Excusez-moi, je vous dérange. Tenez, là, dans le buffet.
 
Et, lorsqu’elle tint la carafe, elle vida d’un trait un grand verre. De la main, elle écartait Denise, qui craignait qu’elle ne se fit du mal.
D’une main tremblante, elle avait repris la carafe. Sa cousine voulut l’empêcher de boire.
 
— Non, j’ai trop soif, laissez-moi.
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Non, j’ai trop soif, laissez-moi.
 
On entendit s’élever la voix de Baudu. Alors, cédant à une poussée de son cœur, Denise s’agenouilla, entoura Geneviève de ses bras fraternels. Elle la baisait, elle lui jurait que tout irait bien, qu’elle épouserait Colomban, qu’elle guérirait et serait heureuse. Vivement, elle se releva. L’oncle l’appelait.
Il sortit une minute, et revint dîner, car Mme Baudu ne voulait absolument pas qu’il repartît sans manger au moins une soupe. Geneviève avait reparu, dans son silence et son effacement habituels. Colomban sommeillait à demi, derrière un comptoir. La soirée coula triste et lente, animée uniquement par les pas de l’onde, qui se promenait d’un bout à l’autre de la boutique vide. Un seul bec de gaz brûlait, l’ombre du plafond bas tombait à larges pelletées, comme la terre noire d’une fosse.
 
Des mois se passèrent. Denise entrait presque tous les jours égayer un instant Geneviève. Mais la tristesse augmentait chez les Baudu. Les travaux d’en face étaient un continuel tourment qui avivait leur malchance. Même lorsqu’il avaient une heure d’espoir, une joie inattendue, il suffisait du fracas d’un tombereau de briques, de la scie d’un tailleur de pierres ou du simple appel d’un maçon, pour la leur gâter aussitôt. Tout le quartier, d’ailleurs, en était secoué. De l’enclos de planches longeant et embarrassant les trois rues, sortait un branle d’activité fiévreuse. Bien que l’architecte se servît des constructions existantes, il les ouvrait de toutes parts, pour les aménager ; et, au milieu, dans la trouée des cours, il bâtissait une galerie centrale, vaste comme une église, qui devait déboucher par une porte d’honneur, sur la rue Neuve-Saint-Augustin, au centre de la façade. On avait eu d’abord de grandes difficultés à établir les sous-sols, car on était tombé sur des infiltrations d’égout et sur des terres rapportées, pleine d’ossements humains. Ensuite, le forage du puits avait violemment préoccupé les maisons voisines, un puits de cent mètres, dont le débit devait être de cinq cents litres à la minute. Maintenant, les murs s’élevaient au premier étage ; des échafauds, des tours de charpentes, enfermaient l’île entière ; sans arrêt, on entendait le grincement des treuils montant les pierres de taille, le déchargement brusque des planchers de fer, la clameur de ce peuple d’ouvriers, accompagnée du bruit des pioches et des marteaux. Mais, par-dessus tout, ce qui assourdissait les gens, c’était la trépidation des machines ; tout marchait à la vapeur, des sifflements aigus déchiraient l’air ; tandis que, au moindre coup de vent, un nuage de plâtre s’envolait et s’abattait sur les toitures environnantes, ainsi qu’une tombée de neige. Les Baudu désespérés regardaient cette poussière implacable pénétrer partout, traverser les boiseries les mieux closes, salir les étoffes de la boutique, se glisser jusque dans leur lit ; et l’idée qu’ils la respiraient quand même, qu’ils finiraient par en mourir, leur empoisonnait l’existence.
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branle d’activité fiévreuse. Bien que l’architecte se servît des constructions existantes, il les ouvrait de toutes parts, pour les aménager ; et, au milieu, dans la trouée des cours, il bâtissait une galerie centrale, vaste comme une église, qui devait déboucher par une porte d’honneur, sur la rue Neuve-Saint-Augustin, au centre de la façade. On avait eu d’abord de grandes difficultés à établir les sous-sols, car on était tombé sur des infiltrations d’égout et sur des terres rapportées, pleine d’ossements humains. Ensuite, le forage du puits avait violemment préoccupé les maisons voisines, un puits de cent mètres, dont le débit devait être de cinq cents litres à la minute. Maintenant, les murs s’élevaient au premier étage ; des échafauds, des tours de charpentes, enfermaient l’île entière ; sans arrêt, on entendait le grincement des treuils montant les pierres de taille, le déchargement brusque des planchers de fer, la clameur de ce peuple d’ouvriers, accompagnée du bruit des pioches et des marteaux. Mais, par-dessus tout, ce qui assourdissait les gens, c’était la trépidation des machines ; tout marchait à la vapeur, des sifflements aigus déchiraient l’air ; tandis que, au moindre coup de vent, un nuage de plâtre s’envolait et s’abattait sur les toitures environnantes, ainsi qu’une tombée de neige. Les Baudu désespérés regardaient cette poussière implacable pénétrer partout, traverser les boiseries les mieux closes, salir les étoffes de la boutique, se glisser jusque dans leur lit ; et l’idée qu’ils la respiraient quand même, qu’ils finiraient par en mourir, leur empoisonnait l’existence.
 
Du reste, la situation allait empirer encore. En septembre, l’architecte, craignant de ne pas être prêt, se décida à faire travailler la nuit. De puissantes lampes électriques furent établies, et le branle ne cessa plus : des équipes se succédaient, les marteaux n’arrêtaient pas, les machines sifflaient continuellement, la clameur toujours aussi haute semblait soulever et semer le plâtre. Alors, les Baudu, exaspérés, durent même renoncer à fermer les yeux ; ils étaient secoués dans leur alcôve, les bruits se changeaient en cauchemars, dès que la fatigue les engourdissait. Puis, s’ils se levaient pieds nus, pour calmer leur fièvre, et s’ils venaient soulever un rideau, ils restaient effrayés devant la vision du Bonheur des Dames flambant au fond des ténèbres, comme une forge colossale, où se forgeait leur ruine. Au milieu des murs, à moitié construits, troués de baies vides, les lampes électriques jetaient de larges rayons bleus, d’une intensité aveuglante. Deux heures du matin sonnaient, puis trois heures, puis quatre heures. Et, dans le sommeil pénible du quartier, le chantier agrandi par cette clarté lunaire, devenu colossal et fantastique, grouillait d’ombres noires, d’ouvriers retentissants, dont les profils gesticulaient, sur la blancheur crue des murailles neuves.
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machines sifflaient continuellement, la clameur toujours aussi haute semblait soulever et semer le plâtre. Alors, les Baudu, exaspérés, durent même renoncer à fermer les yeux ; ils étaient secoués dans leur alcôve, les bruits se changeaient en cauchemars, dès que la fatigue les engourdissait. Puis, s’ils se levaient pieds nus, pour calmer leur fièvre, et s’ils venaient soulever un rideau, ils restaient effrayés devant la vision du Bonheur des Dames flambant au fond des ténèbres, comme une forge colossale, où se forgeait leur ruine. Au milieu des murs, à moitié construits, troués de baies vides, les lampes électriques jetaient de larges rayons bleus, d’une intensité aveuglante. Deux heures du matin sonnaient, puis trois heures, puis quatre heures. Et, dans le sommeil pénible du quartier, le chantier agrandi par cette clarté lunaire, devenu colossal et fantastique, grouillait d’ombres noires, d’ouvriers retentissants, dont les profils gesticulaient, sur la blancheur crue des murailles neuves.
 
L’oncle Baudu l’avait dit, le petit commerce des rues voisines recevait encore un coup terrible. Chaque fois que le Bonheur des Dames créait des rayons nouveaux, c’étaient de nouveaux écroulements, chez les boutiquiers des alentours. Le désastre s’élargissait, on entendait craquer les plus vieilles maisons. Mlle Tatin, la lingère du passage Choiseul, venait d’être déclarée en faillite ; Quinette, le gantier, en avait à peine pour six mois ; les fourreurs Vanpouille étaient obligés de sous-louer une partie de leurs magasins ; si Bédoré et sœur, les bonnetiers, tenaient toujours, rue Gaillon, ils mangeaient évidemment les rentes amassées jadis. Et voilà que, maintenant, d’autres ruines allaient s’ajouter à ces ruines prévues depuis longtemps : le rayon d’articles de Paris menaçait un bimbelotier de la rue Saint-Roch, Deslignières, un gros homme sanguin ; tandis que le rayon des meubles atteignait les Piot et Rivoire, dont les magasins dormaient dans l’ombre du passage Sainte-Anne. On craignait même l’apoplexie pour le bimbelotier, car il ne dérageait pas, en voyant le Bonheur afficher les porte-monnaie à trente pour cent de rabais. Les marchands de meubles, plus calmes, affectaient de plaisanter ces calicots qui se mêlaient de vendre des tables et des armoires ; mais des clientes les quittaient déjà, le succès du rayon s’annonçait formidable. C’était fini, il fallait plier l’échine : après ceux-là, d’autres encore seraient balayés, et il n’y avait plus de raison pour que tous les commerces ne fussent tour à tour chassés de leurs comptoirs. Le Bonheur seul, un jour, couvrirait le quartier de sa toiture.
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les magasins dormaient dans l’ombre du passage Sainte-Anne. On craignait même l’apoplexie pour le bimbelotier, car il ne dérageait pas, en voyant le Bonheur afficher les porte-monnaie à trente pour cent de rabais. Les marchands de meubles, plus calmes, affectaient de plaisanter ces calicots qui se mêlaient de vendre des tables et des armoires ; mais des clientes les quittaient déjà, le succès du rayon s’annonçait formidable. C’était fini, il fallait plier l’échine : après ceux-là, d’autres encore seraient balayés, et il n’y avait plus de raison pour que tous les commerces ne fussent tour à tour chassés de leurs comptoirs. Le Bonheur seul, un jour, couvrirait le quartier de sa toiture.
 
À présent, le matin et le soir, lorsque les mille employés entraient et sortaient, ils s’allongeaient en une queue si longue sur la place Gaillon, que le monde s’arrêtait pour les regarder, comme on regarde défiler un régiment. Pendant dix minutes, les trottoirs en étaient encombrés ; et les boutiquiers, devant leurs portes, songeaient à l’unique commis, qu’ils ne savaient déjà comment nourrir. Le dernier inventaire du grand magasin, ce chiffre de quarante millions d’affaires, avait aussi révolutionné le voisinage. Il courait de maison en maison, au milieu de cris de surprise et de colère. Quarante millions ! songeait-on à cela ? Sans doute, le bénéfice net se trouvait au plus de quatre pour cent, avec leurs frais généraux considérables et leur système de bon marché. Mais seize cent mille francs de gain était encore une jolie somme, on pouvait se contenter du quatre pour cent, lorsqu’on opérait sur des capitaux pareils. On racontait que l’ancien capital de Mouret, les premiers cinq cent mille francs augmentés chaque année de la totalité des bénéfices, un capital qui devait être à cette heure de quatre millions, avait ainsi passé dix fois en marchandises, dans les comptoirs. Robineau, quand il se livrait à ce calcul devant Denise, après le repas, restait un instant accablé, les yeux sur son assiette vide : elle avait raison, c’était ce renouvellement incessant du capital qui faisait la force invincible du nouveau commerce. Bourras seul niait les faits, refusait de comprendre, superbe et stupide comme une borne. Un tas de voleurs, voilà tout ! Des gens qui mentaient ! Des charlatans qu’on ramasserait dans le ruisseau, un beau matin !
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ce calcul devant Denise, après le repas, restait un instant accablé, les yeux sur son assiette vide : elle avait raison, c’était ce renouvellement incessant du capital qui faisait la force invincible du nouveau commerce. Bourras seul niait les faits, refusait de comprendre, superbe et stupide comme une borne. Un tas de voleurs, voilà tout ! Des gens qui mentaient ! Des charlatans qu’on ramasserait dans le ruisseau, un beau matin !
 
Les Baudu, cependant, malgré leur volonté de ne rien changer aux habitudes du Vieil Elbeuf, tâchaient de soutenir la concurrence. La clientèle ne venant plus à eux, ils s’efforçaient d’aller à elle, par l’intermédiaire des courtiers. Il y avait alors, sur la place de Paris, un courtier, en rapport avec tous les grands tailleurs, qui sauvait les petites maisons de draps et de flanelles, lorsqu’il voulait bien les représenter. Naturellement, on se le disputait, il prenait une importance de personnage ; et, Baudu, l’ayant marchandé, eut le malheur de le voir s’entendre avec les Matignon, de la rue Croix-des-Petits-Champs. Coup sur coup, deux autres courtiers le volèrent ; un troisième, honnête homme, ne faisait rien. C’était la mort lente, sans secousse, un ralentissement continu des affaires, des clientes perdues une à une. Le jour vint où les échéances furent lourdes. Jusque-là, on avait vécu sur les économies d’autrefois ; maintenant, la dette commençait. En décembre, Baudu, terrifié par le chiffre des billets souscrits, se résigna au plus cruel des sacrifices : il vendit sa maison de campagne de Rambouillet, une maison qui lui coûtait tant d’argent en réparations continuelles, et dont les locataires ne l’avaient pas même payé, lorsqu’il s’était décidé à en tirer parti. Cette vente tuait le seul rêve de sa vie, son cœur en saignait comme de la perte d’une personne chère. Et il dut céder, pour soixante-dix mille francs, ce qui lui en coûtait plus de deux cent mille. Encore fut-il heureux de trouver les Lhomme, ses voisins, que le désir d’augmenter leurs terres détermina. Les soixante-dix mille francs allaient soutenir la maison pendant quelque temps encore. Malgré tous les échecs, l’idée de la lutte renaissait : avec de l’ordre, à présent, on pouvait vaincre peut-être.
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Lhomme, ses voisins, que le désir d’augmenter leurs terres détermina. Les soixante-dix mille francs allaient soutenir la maison pendant quelque temps encore. Malgré tous les échecs, l’idée de la lutte renaissait : avec de l’ordre, à présent, on pouvait vaincre peut-être.
 
Le dimanche où les Lhomme donnèrent l’argent, ils voulurent bien dîner au Vieil Elbeuf. Mme Aurélie arriva la première ; il fallut attendre le caissier, qui vint en retard, effaré par tout un après-midi de musique ; quant au jeune Albert, il avait accepté l’invitation, mais il ne parut pas. Ce fut, d’ailleurs, une soirée pénible. Les Baudu, vivant sans air au fond de leur étroite salle à manger, souffrirent du coup de vent que les Lhomme y apportaient, avec leur famille débandée et leur goût de libre existence. Geneviève, blessée des allures impériales de Mme Aurélie, n’avait pas ouvert la bouche ; tandis que Colomban l’admirait, pris de frissons, en songeant qu’elle régnait sur Clara.
— Sais-tu à quoi je pense, Élisabeth ? dit-il enfin. Eh bien ! ces Lhomme ont beau gagner beaucoup d’argent, j’aime mieux être dans ma peau que dans la leur… Ils réussissent, c’est vrai. La femme a raconté, n’est-ce pas ? qu’elle s’était fait près de vingt mille francs cette année, et cela lui a permis de me prendre ma pauvre maison. N’importe ! je n’ai plus la maison, mais au moins je ne vais pas jouer de la musique d’un côté, tandis que tu cours la prétentaine de l’autre… Non, vois-tu, ils ne peuvent pas être heureux.
 
Il était encore dans la grosse douleur de son sacrifice, il gardait une rancune contre ces gens qui lui avaient
Il était encore dans la grosse douleur de son sacrifice, il gardait une rancune contre ces gens qui lui avaient acheté son rêve. Quand il arrivait près du lit, il gesticulait, penché vers sa femme ; puis, de retour devant la fenêtre, il se taisait un instant, il écoutait la clameur du chantier. Et il reprenait ses vieilles accusations, ses doléances désespérées sur les temps nouveaux : on n’avait jamais vu ça, des commis gagnaient à cette heure plus que des commerçants, c’étaient les caissiers qui rachetaient les propriétés des patrons. Aussi tout craquait, la famille n’existait plus, on vivait à l’hôtel, au lieu de manger honnêtement la soupe chez soi. Enfin, il termina en prophétisant que le jeune Albert dévorerait plus tard la terre de Rambouillet avec des actrices.
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Il était encore dans la grosse douleur de son sacrifice, il gardait une rancune contre ces gens qui lui avaient acheté son rêve. Quand il arrivait près du lit, il gesticulait, penché vers sa femme ; puis, de retour devant la fenêtre, il se taisait un instant, il écoutait la clameur du chantier. Et il reprenait ses vieilles accusations, ses doléances désespérées sur les temps nouveaux : on n’avait jamais vu ça, des commis gagnaient à cette heure plus que des commerçants, c’étaient les caissiers qui rachetaient les propriétés des patrons. Aussi tout craquait, la famille n’existait plus, on vivait à l’hôtel, au lieu de manger honnêtement la soupe chez soi. Enfin, il termina en prophétisant que le jeune Albert dévorerait plus tard la terre de Rambouillet avec des actrices.
 
Mme Baudu l’écoutait, la tête droite sur l’oreiller, si pâle, que son visage avait la couleur de la toile.
Mme Baudu restait toujours immobile. Après une grande minute, elle déclara seulement de son air réfléchi :
 
— Ce mariage avec Colomban, je crois qu’il vaudrait mieux en finir.
==[[Page:Emile Zola - Au bonheur des dames.djvu/268]]==
Ce mariage avec Colomban, je crois qu’il vaudrait mieux en finir.
 
Il la regarda, puis il se remit à marcher. Des faits lui revenaient : Était-ce possible que sa fille tombât malade, à cause du commis ? Elle l’aimait donc au point de ne pouvoir attendre ? Encore un malheur de ce côté ! Cela le bouleversait, d’autant plus qu’il avait lui-même des idées arrêtées sur ce mariage. Jamais il n’aurait voulu le conclure dans les conditions présentes. Pourtant, l’inquiétude l’attendrissait.
Le jeune homme, qui semblait redouter l’entretien, attendait d’un air gauche. Ses petits yeux clignotaient dans sa large face, et il restait la bouche ouverte, signe chez lui d’une perturbation profonde.
 
— Écoute-moi bien, reprit le drapier. Quand le père Hauchecorne m’a cédé le Vieil Elbeuf, la maison était prospère ; lui-même l’avait reçue autrefois du vieux Finet, en bon état… Tu connais mes idées : je croirais commettre une vilaine action, si je passais, diminué, à mes enfants ce dépôt de famille ; et c’est pourquoi j’ai toujours reculé ton mariage avec Geneviève… Oui, je m’entêtais, j’espérais ramener la prospérité ancienne, je voulais te mettre les livres sous le nez, en disant :
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enfants ce dépôt de famille ; et c’est pourquoi j’ai toujours reculé ton mariage avec Geneviève… Oui, je m’entêtais, j’espérais ramener la prospérité ancienne, je voulais te mettre les livres sous le nez, en disant :
 
« Tiens ! l’année où je suis entré, on a vendu tant de drap, et cette année-ci, l’année où je sors, on en a vendu dix mille ou vingt mille francs de plus… » Enfin, tu comprends, un serment que je me suis fait, le désir bien naturel de me prouver que la maison n’a pas perdu entre mes mains. Autrement, il me semblerait que je vous vole.
— Tu ne dis rien ? répéta Baudu.
 
 
==[[Page:Emile Zola - Au bonheur des dames.djvu/270]]==
Non, il ne disait rien, il ne trouvait rien à dire. Alors, le drapier reprit avec lenteur :
 
— Il n’y a rien à dire… Vous êtes le maître, vous avez plus de sagesse que nous tous. Puisque vous l’exigez, nous attendrons, nous tâcherons d’être raisonnables.
 
C’était fini, Baudu espérait encore qu’il allait se jeter dans ses bras, en criant : « Père, reposez-vous, nous nous battrons à notre tour, donnez-nous la boutique telle qu’elle est, pour que nous fassions le miracle de la sauver ! » Puis, il le regarda, et il fut pris de honte, il s’accusa sourdement d’avoir voulu duper ses enfants. La vieille honnêteté maniaque du boutiquier se réveillait en lui ; c’était ce garçon prudent qui avait raison, car il n’y a pas de sentiment dans le commerce, il n’y a que des chiffres.
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nous nous battrons à notre tour, donnez-nous la boutique telle qu’elle est, pour que nous fassions le miracle de la sauver ! » Puis, il le regarda, et il fut pris de honte, il s’accusa sourdement d’avoir voulu duper ses enfants. La vieille honnêteté maniaque du boutiquier se réveillait en lui ; c’était ce garçon prudent qui avait raison, car il n’y a pas de sentiment dans le commerce, il n’y a que des chiffres.
 
— Embrasse-moi, mon garçon, dit-il pour conclure. C’est décidé, nous ne reparlerons du mariage que dans un an. Avant tout, il faut songer au sérieux.
— C’est incroyable ! répétait-il, une fille si bien élevée !
 
Mme
Mme Baudu n’ajouta rien. Sans doute elle avait deviné les tortures jalouses de Geneviève ; mais elle n’osa les confier à son mari. Une singulière pudeur de femme l’avait toujours empêchée d’aborder avec lui certains sujets de tendresse délicate. Quand il la vit muette, il tourna sa colère contre les gens d’en face, il tendait les poings dans le vide, du côté du chantier, où l’on posait, cette nuit-là, des charpentes de fer, à grands coups de marteau.
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Mme Baudu n’ajouta rien. Sans doute elle avait deviné les tortures jalouses de Geneviève ; mais elle n’osa les confier à son mari. Une singulière pudeur de femme l’avait toujours empêchée d’aborder avec lui certains sujets de tendresse délicate. Quand il la vit muette, il tourna sa colère contre les gens d’en face, il tendait les poings dans le vide, du côté du chantier, où l’on posait, cette nuit-là, des charpentes de fer, à grands coups de marteau.
 
Denise allait rentrer au Bonheur des Dames. Elle avait compris que les Robineau, forcés de restreindre leur personnel, ne savaient comment la congédier. Pour tenir encore, il leur fallait tout faire par eux-mêmes ; Gaujean, obstiné dans sa rancune, allongeait les crédits, promettait même de leur trouver des fonds ; mais la peur les prenait, ils voulaient tenter de l’économie et de l’ordre. Pendant quinze jours, Denise les sentit gênés avec elle ; et elle dut parler la première, dire qu’elle avait une place autre part. Ce fut un soulagement, Mme Robineau l’embrassa, très émue, en jurant qu’elle la regretterait toujours. Puis, lorsque, sur une question, la jeune fille répondit qu’elle retournait chez Mouret, Robineau devint pâle.
— Vous avez raison ! cria-t-il violemment.
 
Il était moins facile d’annoncer la nouvelle au vieux Bourras. Pourtant, Denise devait lui donner congé, et elle tremblait, car elle lui gardait une vive reconnaissance. Bourras, justement, ne décolérait plus, en plein dans le vacarme du chantier voisin. Les voitures de matériaux barraient sa boutique ; les pioches tapaient dans ses murs ; tout, chez lui, les parapluies et les cannes, dansait au bruit des marteaux. Il semblait que la masure, s’entêtant au milieu de ces démolitions, allait se fendre. Mais le pis était que l’architecte, pour relier les rayons existants du magasin, avec les rayons qu’on installait dans l’ancien Hôtel Duvillard, avait imaginé de creuser un passage, sous la petite maison qui les séparait. Cette maison appartenant à la société Mouret et Cie, et le bail portant que le locataire devrait supporter les travaux de réparation, des ouvriers se présentèrent un matin. Du coup, Bourras faillit avoir une attaque. N’était-ce pas assez de l’étrangler de tous les côtés, à gauche, à droite, derrière ? il fallait encore qu’on le prît par les pieds, qu’on mangeât la terre sous lui ! Et il avait chassé les maçons, il plaiderait. Des travaux de réparation, soit ! mais c’étaient là des travaux d’embellissement. Le quartier pensait qu’il gagnerait, sans pourtant jurer de rien. En tout cas, le procès menaçait d’être long, on se passionnait pour ce duel interminable.
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dans l’ancien Hôtel Duvillard, avait imaginé de creuser un passage, sous la petite maison qui les séparait. Cette maison appartenant à la société Mouret et Cie, et le bail portant que le locataire devrait supporter les travaux de réparation, des ouvriers se présentèrent un matin. Du coup, Bourras faillit avoir une attaque. N’était-ce pas assez de l’étrangler de tous les côtés, à gauche, à droite, derrière ? il fallait encore qu’on le prît par les pieds, qu’on mangeât la terre sous lui ! Et il avait chassé les maçons, il plaiderait. Des travaux de réparation, soit ! mais c’étaient là des travaux d’embellissement. Le quartier pensait qu’il gagnerait, sans pourtant jurer de rien. En tout cas, le procès menaçait d’être long, on se passionnait pour ce duel interminable.
 
Le jour où Denise résolut enfin de lui donner congé, Bourras revenait précisément de chez son avocat.
De nouveau, ils se turent. Elle l’aurait préféré furieux, jurant, tapant du poing ; ce vieillard suffoqué, écrasé, la navrait. Mais il se remettait peu à peu, il recommençait à crier.
 
— Mille francs, ça ne se refuse pas… Vous
— Mille francs, ça ne se refuse pas… Vous irez tous. Partez donc, laissez-moi seul. Oui, seul, entendez-vous ! Il y en aura un qui ne pliera jamais la tête… Et dites-leur que je gagnerai mon procès, quand je devrais y manger ma dernière chemise !
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— Mille francs, ça ne se refuse pas… Vous irez tous. Partez donc, laissez-moi seul. Oui, seul, entendez-vous ! Il y en aura un qui ne pliera jamais la tête… Et dites-leur que je gagnerai mon procès, quand je devrais y manger ma dernière chemise !
 
Denise ne devait quitter Robineau qu’à la fin du mois. Elle avait revu Mouret, tout se trouvait réglé. Un soir, elle allait remonter chez elle, lorsque Deloche, qui la guettait sous une porte cochère, l’arrêta au passage. Il était bien heureux, il venait d’apprendre la grande nouvelle, tout le magasin en causait, disait-il. Et il lui conta gaiement les commérages des comptoirs.
— Un drôle de goût, n’est-ce pas ? reprit-il. Une femme qui ressemble à un cheval… La petite lingère qu’il avait eue deux fois, l’an passé, était gentille au moins. Enfin, ça le regarde.
 
Denise, rentrée chez elle, se sentit défaillir. C’était sûrement d’avoir monté trop vite. Accoudée à la fenêtre, elle eut la brusque vision de Valognes, de la rue déserte, au pavé moussu, qu’elle voyait de sa chambre d’enfant ; et un besoin la prenait de revivre là-bas, de se réfugier dans l’oubli et la paix de la province. Paris l’irritait, elle haïssait le Bonheur des Dames, elle ne savait plus pourquoi elle avait consenti à y retourner. Certainement, elle y souffrirait encore, elle souffrait déjà d’un malaise inconnu, depuis les histoires de Deloche. Alors, sans motif, une crise de larmes la força de quitter la fenêtre. Elle pleura longtemps, elle retrouva quelque courage à vivre.
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les histoires de Deloche. Alors, sans motif, une crise de larmes la força de quitter la fenêtre. Elle pleura longtemps, elle retrouva quelque courage à vivre.
 
Le lendemain, au déjeuner, comme Robineau l’avait envoyée en course et qu’elle passait devant le Vieil Elbeuf, elle poussa la porte, en voyant Colomban seul dans la boutique. Les Baudu déjeunaient, on entendait le bruit des fourchettes, au fond de la petite salle.
Denise, rudement, releva ce mensonge. Elle avait senti que la moindre insistance du jeune homme déciderait l’oncle. Quant à la surprise de Colomban, elle n’était pas feinte : il ne s’était réellement jamais aperçu de la lente agonie de Geneviève. Ce fut, pour lui, une révélation très désagréable. Tant qu’il ignorait, il n’avait pas de reproches trop gros à se faire.
 
— Et pour qui ? reprenait Denise, pour une rien du tout !… Mais vous ignorez donc qui vous aimez ? Je n’ai pas voulu vous chagriner jusqu’à présent, j’ai évité souvent de répondre à vos continuelles questions… Eh bien ! oui, elle va avec tout le monde, elle se moque de vous, jamais vous ne l’aurez, ou bien vous l’aurez comme les autres, une fois, en passant.
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Et pour qui ? reprenait Denise, pour une rien du tout !… Mais vous ignorez donc qui vous aimez ? Je n’ai pas voulu vous chagriner jusqu’à présent, j’ai évité souvent de répondre à vos continuelles questions… Eh bien ! oui, elle va avec tout le monde, elle se moque de vous, jamais vous ne l’aurez, ou bien vous l’aurez comme les autres, une fois, en passant.
 
Très pâle, il l’écoutait ; et, à chacune des phrases qu’elle lui jetait à la face, entre ses dents serrées, il avait un petit tremblement des lèvres. Elle, prise de cruauté, cédait à un emportement dont elle n’avait pas conscience.
— Taisez-vous ! dit-elle rapidement.
 
Mais il était trop tard, Geneviève devait avoir entendu. Elle n’avait plus de sang au visage. Justement, une cliente poussait la porte, Mme Bourdelais, une des dernières fidèles du Vieil Elbeuf, où elle trouvait des articles solides ; depuis longtemps, Mme de Boves avait suivi la mode, en passant au Bonheur, Mme Marty elle-même ne venait plus, conquise tout entière par les séductions des étalages d’en face. Et Geneviève fut forcée d’avancer, pour dire de sa voix blanche :
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fut forcée d’avancer, pour dire de sa voix blanche :
 
— Que désire madame ?
— Vraiment, dit enfin Mme Bourdelais, il faut me mieux traiter, autrement, j’irai en face, comme les autres.
 
Alors,
Alors, il perdit la tête, il cria, secoué de colère contenue :
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Alors, il perdit la tête, il cria, secoué de colère contenue :
 
— Eh bien ! allez en face !
— Pourquoi mentez-vous ?… Tenez ! il ne peut s’en empêcher, il regarde là-haut… Je sais bien qu’ils me l’ont volé, comme ils nous volent tout.
 
Et elle s’était assise sur la banquette de la caisse, près de sa mère. Celle-ci avait sans doute deviné le nouveau coup reçu par la jeune fille, car ses yeux navrés allèrent d’elle à Colomban, puis se reportèrent sur le Bonheur. C’était vrai, il leur volait tout : au père, la fortune ; à la mère, son enfant mourante ; à la fille, un mari attendu depuis dix ans. Devant cette famille condamnée, Denise, dont le cœur se noyait de compassion, eut un instant peur d’être mauvaise. N’allait-elle pas remettre la main à la machine qui écrasait le pauvre monde ? Mais elle se trouvait comme emportée par une force, elle sentait qu’elle ne faisait pas le mal.
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allèrent d’elle à Colomban, puis se reportèrent sur le Bonheur. C’était vrai, il leur volait tout : au père, la fortune ; à la mère, son enfant mourante ; à la fille, un mari attendu depuis dix ans. Devant cette famille condamnée, Denise, dont le cœur se noyait de compassion, eut un instant peur d’être mauvaise. N’allait-elle pas remettre la main à la machine qui écrasait le pauvre monde ? Mais elle se trouvait comme emportée par une force, elle sentait qu’elle ne faisait pas le mal.
 
— Bah ! reprit Baudu pour se donner du courage, nous n’en mourrons pas. Une cliente perdue, deux de retrouvées… Tu entends, Denise ; j’ai là soixante-dix mille francs qui vont faire passer des nuits blanches à ton Mouret… Voyons, vous autres ! n’ayez donc pas des figures d’enterrement !
Il ne put les égayer, lui-même retombait dans une consternation blême ; et tous restaient les yeux sur le monstre, attirés, possédés, se rassasiant de leur malheur. Les travaux s’achevaient, on avait débarrassé la façade des échafaudages, tout un pan du colossal édifice apparaissait, avec ses murs blancs, troués de larges vitrines claires. Justement, le long du trottoir, rendu enfin à la circulation, s’alignaient huit voitures, que des garçons chargeaient l’une après l’autre, devant le bureau du départ. Sous le soleil, dont un rayon enfilait la rue, les panneaux verts, aux rechampis jaunes et rouges, miroitaient comme des glaces, envoyaient des reflets aveuglants jusqu’au fond du Vieil Elbeuf. Les cochers vêtus de noir, d’une allure correcte, tenaient court les chevaux, des attelages superbes, qui secouaient leurs mors argentés. Et chaque fois qu’une voiture était pleine, il y avait, sur le pavé, un roulement sonore, dont tremblaient les petites boutiques voisines.
 
Alors, devant ce défilé triomphal qu’ils devaient subir
Alors, devant ce défilé triomphal qu’ils devaient subir deux fois chaque jour, le cœur des Baudu se fendit. Le père défaillait, en se demandant où pouvait aller ce continuel flot de marchandises ; tandis que la mère, malade du tourment de sa fille, continuait à regarder sans voir, les yeux noyés de grosses larmes.
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Alors, devant ce défilé triomphal qu’ils devaient subir deux fois chaque jour, le cœur des Baudu se fendit. Le père défaillait, en se demandant où pouvait aller ce continuel flot de marchandises ; tandis que la mère, malade du tourment de sa fille, continuait à regarder sans voir, les yeux noyés de grosses larmes.
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