Veillées de l’Ukraine/La Nuit de la Saint-Jean

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Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
C. Marpon et E. Flammarion (p. 152-191).






LA NUIT DE LA SAINT-JEAN


HISTOIRE VRAIE


Racontée par le sacristain de l’église de ***.


Phoma Grigorievitch avait une bizarrerie à lui : il n’aimait pas à raconter toujours la même chose. Si parfois, à force d’obsessions, on le décidait à répéter une histoire qu’il nous eût déjà fait entendre, vous pouviez être sûr, alors, qu’il y ajoutait une version nouvelle ou qu’il la transformait de telle sorte que les deux récits n’avaient plus entre eux aucune ressemblance.

Un jour, un de ces messieurs (de ceux que nous autres, simples gens, il nous est difficile de définir : sont-ce des écrivains ou des écrivailleurs ? mais enfin pareils à ces saltimbanques de foire, qui quémandent, grapillent, volent de ci de là toutes sortes de choses, pour nous les servir ensuite en petits feuillets au mois ou à la semaine), un de ces messieurs apprit cette histoire de Phoma Grigorievitch qui, depuis, l’a lui-même oubliée.

Mais voilà que précisément arrive de Pultava ce jeune barine en cafetan couleur petits pois dont je vous ai une fois parlé ; peut-être même avez-vous déjà lu son récit ; il apporte avec lui un petit livre et nous le montre en l’ouvrant au milieu.

Phoma Grigorievitch s’apprête à enfourcher ses lunettes sur son nez, puis se souvenant qu’il a oublié de les consolider avec du fil et de la cire, il me passe le livre. Moi qui sais lire tant bien que mal et qui n’ai pas besoin de lunettes, je me mets à faire la lecture tout haut. À peine ai-je tourné deux pages que tout à coup Phoma m’arrête par le bras.

— Un instant ! Dites-moi avant tout ce que vous lisez.

J’avoue que j’étais stupéfait d’une telle question.

— Comment ce que je lis, Phoma Grigorievitch, mais c’est votre histoire, ce sont vos propres paroles.

— Qui vous a dit que ce sont mes propres paroles ?

— Il n’y a pas à en douter ; c’est même imprimé : raconté par un tel… sacristain.

— Eh bien ! crachez-lui sur la figure, à celui qui a imprimé cela. Il ment, ce fils de chien ! ce Moscovite ! Est-ce de cette manière que j’aurais raconté cette histoire ? Il faudrait avoir une araignée dans la tête ! Écoutez plutôt, je vais vous la raconter telle qu’elle est.

Nous nous approchâmes de la table et il commença.

Mon grand-père (Dieu ait son âme ! Qu’il ne mange dans l’autre monde que des petits pains au lait et des gâteaux de miel) mon grand-père savait très bien raconter. Quand une fois il s’était mis en train, on n’aurait pas bougé de sa place d’une journée pour l’écouter. Ce n’était pas un de ces hâbleurs d’aujourd’hui qui cherchent à vous en imposer et traînent leurs récits avec une langue pâteuse, comme s’ils n’avaient pas mangé depuis trois jours ; c’est à saisir son bonnet et à se sauver.

Ma vieille mère était alors encore de ce monde ; et, aussi bien que si c’était maintenant, je me souviens que, par une longue soirée d’hiver où la gelée crépitait au dehors et murait l’étroite fenêtre de notre chaumière, elle était assise en tenant sa quenouille, d’une main étirant le long fil, et, avec son pied, faisant mouvoir le berceau tout en fredonnant une chanson que je crois toujours entendre. La chambre était éclairée par un lampion qui tremblait et qui, par instants, se ravivait tout à coup comme s’il eût pris peur de quelque chose ; le rouet bourdonnait ; et nous tous, enfants, tassés en un petit groupe, nous écoutions le grand-père qui, à cause de sa vieillesse, depuis plus de cinq ans ne descendait pas du poêle [1].

Tout merveilleux que fussent ses beaux récits du vieux temps sur les invasions des Zaporogues, sur les Polonais, les grands exploits de Podkova, de Sagaïdatchny[2], aucun ne nous intéressait autant qu’une de ces vieilles légendes qui vous donnent des frissons dans tout le corps et vous font dresser les cheveux sur la tête. Parfois une telle peur vous envahit, que vers le soir vous croyez voir un monstre dans le moindre objet. Quand il m’arrivait d’être obligé de sortir de ma chambre pendant la nuit, je ne faisais que penser : Pourvu que quelque revenant ne vienne pas se coucher sur mon lit ! Et que je meure ! si je ne prenais pas ma propre svitka, posée du côté de la tête, pour un diable recroquevillé !… Mais ce qui était surtout à considérer dans le récit du grand-père, c’est que de toute sa vie, il ne mentait jamais ; et ce qu’il racontait était réellement arrivé tel quel.

C’est une de ces histoires extraordinaires que je vais vous narrer à l’instant. Je sais qu’il se trouve beaucoup de ces raisonneurs, écrivains publics, sachant même lire les caractères laïques[3] à qui, cependant, vous ne pourriez mettre entre les mains un simple bréviaire vu qu’ils n’y comprendraient rien ; mais, pour rire de vous, exhiber leurs dents à leur propre honte, cela, ils le savent. Tout ce que vous leur racontez est sujet à rire. Voilà à quel point l’incrédulité s’est répandue dans le monde ! Ainsi, le croiriez-vous (Dieu et la sainte Vierge me renient, si cela n’est pas), un jour, je parlais de sorcières devant des gens et, parmi eux, il s’est trouvé un luron qui ne croyait pas aux sorcières !

Oui, je puis le dire, j’en ai rencontré dans ma vie de ces incrédules, à qui il coûte moins de mentir à confesse qu’à nous autres de prendre une prise de tabac. À ceux-là, naturellement, les sorcières n’ont jamais fait peur. Mais qu’il se dresse tout à coup devant eux… je tremble même de dire quoi… au fait, inutile de s’occuper de ces gens-là.

Il y a de cela plus de cent ans, disait mon défunt grand-père, personne n’aurait pu reconnaître notre village : un hameau, le plus pauvre des hameaux ! Une dizaine de chaumières pas même blanchies à la chaux, mal couvertes, se dressaient çà et là au milieu du champ. Pas de haies, pas de hangars suffisamment abrités pour le bétail ou les charrettes ; et encore étaient-ce les riches qui habitaient ces demeures ; si vous nous aviez vus, nous autres pauvres ! un trou creusé dans la terre, voilà notre chaumière à nous !

Par la fumée, seulement, on pouvait reconnaître qu’un être humain vivait là. Vous me demanderez peut-être pourquoi il en était ainsi ? Ce n’était pas précisément par pauvreté, puisque dans ce temps presque tous faisaient les libres Cosaques et allaient ramasser des biens à l’étranger, mais plutôt parce qu’on trouvait inutile de construire de meilleures demeures. Et quel monde n’y voyait-on pas marauder ? Des Tartares, des Polonais, des Lithuaniens ! Des Ukraniens même venaient en bandes pour dévaliser les leurs. Tout arrivait !

Donc, dans ce hameau apparaissait souvent un homme ou plutôt un diable sous la figure d’un homme. D’où venait-il ? pourquoi venait-il ? personne ne le savait. Il faisait la noce, il s’enivrait ; puis, subitement, il disparaissait comme sous terre et l’on n’entendait plus parler de lui. Tout à coup, de nouveau, il semblait tomber du ciel, parcourait les rues du village dont il ne reste même plus de traces. Il ramassait sur sa route les Cosaques qu’il rencontrait ; et alors c’étaient des rires, des chansons ; il semait l’argent et l’eau-de-vie coulait comme de l’eau !… Il bombardait les jeunes filles de cadeaux : rubans, boucles d’oreilles, colliers de sequins à ne savoir qu’en faire. Il faut dire cependant que les jeunes filles hésitaient à les accepter. — Qui sait ! peut-être étaient-ils passés par les mains du Malin.

La tante de mon grand-père tenait alors sur la route un cabaret où souvent noçait Basavriouk (c’est ainsi l’on appelait ce diable d’homme) et elle disait que, pour rien au monde, elle ne consentirait à accepter de lui le moindre cadeau. Et pourtant, comment ne pas accepter quand on voyait Basavriouk froncer ses sourcils drus et lancer en dessous un tel regard que l’on se serait sauvé à mille lieues ; mais si on se laissait tenter et que l’on prît le cadeau, la même nuit quelque être du marais, les cornes sur la tête, venait vous visiter et se mettait à vous serrer le cou, s’il était orné du collier de sequins, ou à vous mordre le doigt qui portait la bague, ou à tirer la natte, si le ruban y était attaché. Alors vous comprenez ! merci de ces cadeaux ! Seulement, voilà le malheur ; c’est qu’il était même impossible de s’en défaire : on le jetait à l’eau, le diable de collier ou d’anneau surnageait et revenait de lui-même se remettre à sa place.

Dans ce village, se trouvait une église dédiée, je crois, à saint Pantaléon. Le curé du presbytère, le père Athanase, de sainte mémoire ! ayant remarqué que Basavriouk, même le dimanche de Pâques, ne venait pas à l’église, voulut le gourmander et lui imposer une pénitence. Eh bien ! c’est à peine s’il eut le temps de se sauver.

— Écoute, mon bonhomme, gronda Basavriouk comme réponse, mêle-toi de tes affaires et non de celles des autres, si tu ne veux pas qu’on te bouche la gueule avec de la bouillie chaude.

Que vouliez-vous faire avec ce maudit ! Le père Athanase se contenta de déclarer que celui qui aurait le moindre point de contact avec Basavriouk serait considéré comme l’ennemi de l’Eglise orthodoxe et de tout le genre humain.

Dans ce même village vivait, chez un Cosaque du nom de Korje, un domestique que les gens appelaient Petre, le sans-famille, peut-être parce qu’il ne se souvenait plus ni de son père ni de sa mère. Le marguillier disait, il est vrai, qu’ils étaient morts de la peste l’année qui avait suivi la naissance de Petre ; mais mon arrière-grand’tante n’en voulait rien croire, et elle s’efforçait de trouver de tous côtés des parents à Petre, bien que celui-ci s’en souciât aussi peu que nous autres de la neige d’antan.

Elle disait que le père de Petre, actuellement dans le pays des Zaporogues, avait été jadis prisonnier chez les Turcs, où il avait souffert des tortures épouvantables et n’était parvenu à s’échapper presque miraculeusement qu’en se travestissant en eunuque. Qu’importait d’ailleurs la parenté de Petre ! Les jeunes filles s’en inquiétaient fort peu. Elles disaient seulement que, si on l’habillait d’un cafetan neuf, d’une ceinture rouge autour des reins, qu’on lui mît sur la tête un bonnet d’astrakan terminé au faîte par une élégante calotte en velours bleu, un sabre turc au côté, une jolie pipe ornée d’arabesques à la main, il enfoncerait tous les garçons du pays ; mais le malheur était que le pauvre Petrus n’avait pour tout bien qu’un maigre cafetan gris percé de plus de trous qu’un Juif n’a d’écus dans sa poche. Après tout, ce n’eût pas été là un malheur irréparable. La vraie misère la voici : Maître Karja avait une fille, une beauté telle qu’il ne vous a pas été encore donné, je crois, d’en voir de pareille. Ma grand’tante disait (et vous savez, — sauf votre respect, — qu’on ferait plutôt embrasser le diable à une femme que de lui faire avouer qu’une autre femme est belle), ma grand’tante disait que les joues de la jeune Cosaque en question étaient aussi éclatantes de fraîcheur que la fleur d’un coquelicot du rose le plus tendre, alors que, lavée par la légère rosée du matin, coquette, elle flamboie, étend ses pétales et se pavane aux rayons du soleil levant ; elle comparait ses sourcils noirs, ombrageant ses yeux limpides comme, s’ils eussent voulu s’y mirer, aux cordons fins que les jeunes filles achètent aux Moscovites ambulants pour suspendre au cou leurs croix et leurs médailles ; sa bouche, que les jeunes garçons ne pouvaient regarder sans se pourlécher, semblait comme créée pour ne faire retentir que des chansons de rossignol. Ses cheveux, noirs comme le plumage du corbeau et souples comme du lin (alors les jeunes filles ne les nouaient pas en nattes ; elles les laissaient pendants en les enlaçant de jolis rubans écarlates), ses cheveux tombaient en boucles par derrière sur son kountouch[4] brodé d’or, et que je ne chante plus jamais un seul alleluia dans le chœur, si, moi-même, en la voyant ainsi, je ne m’étais laissé aller à l’embrasser, malgré les cheveux blancs qui se faufilent dans la vieille forêt qui couvre mon crâne et ma vieille qui ne me quitte pas plus qu’une taie sur l’œil.

Or, là où une fille et un garçon vivent côte à côte, vous savez vous-même ce qui arrive : souvent à l’aube on découvrait l’empreinte des talons ferrés des bottes rouges de Pidarca à la place où elle conversait avec son Petrus. Cependant Korje n’aurait eu aucun soupçon, mais voilà qu’un jour (probablement le Malin le poussait) Petrus, étourdiment, apposa de tout son cœur un baiser retentissant sur les lèvres roses de la Cosaque, et, probablement aussi, le même Malin (que ce fils de chien voie la sainte croix en rêve !) fit que le vieux raifort ouvrit au même instant la porte sur le vestibule. Korje pétrifié, bouche béante, prêt à tomber de surprise, se raccrocha de la main à la porte. Ce maudit baiser semblait l’ahurir complètement ; il l’entendait retentir à son oreille comme une grondement de tonnerre.

Revenu à lui, il prit au mur le knout de son grand-père et s’apprêtait déjà à en régaler le dos du pauvre Petre, quand, tout à coup, Yvas, le frère de Pidarca, jeune garçonnet de six ans, accourut, et tout effrayé, entourant de ses petites mains la jambe de son père, se mit à crier : « Père ! Père ! Ne frappe pas Pétrus. » — Que faire ! le cœur d’un père n’est pas de pierre. Après avoir raccroché le knout au mur, Korje mit doucement Petre à la porte :

— Si jamais tu reparais devant ma maison ou même sous mes fenêtres, tu risques de perdre tes moustaches noires, et que je ne m’appelle plus Korje, si les oceledets[5] qui font deux fois le tour de tes oreilles ne disent pas adieu à ton crâne.

Le léger coup sur la nuque dont il accompagna ces mots, projeta Pétrus hors de la maison comme une pierre sans toucher terre. Ainsi finit l’embrassade.

Le chagrin s’empara de nos tourtereaux. Précisément on commençait à dire dans le village qu’un certain Polonais prenait l’habitude de visiter Korje. C’était un homme tout chamarré d’or, moustachu, avec un sabre, des éperons, des poches qui résonnaient comme l’aumônière avec laquelle notre bedeau Taras fait la quête dans les rangs à l’église.

Eh bien ! on sait pour quelle raison un homme fréquente la maison d’un père qui a une jolie fille aux sourcils noirs.

Voilà qu’un jour, Pidarca tout en larmes prit dans ses bras son jeune frère Ivas et lui dit :

— Ivas, mon chéri ! Ivas, mon adoré ! cours chez Petrus, mon trésor, comme une flèche, raconte-lui ce qui se passe ; dis-lui que j’aimerais toujours ses yeux bruns, que j’embrasserais toujours son visage blanc, mais ma destinée ne le veut pas. J’ai mouillé plus d’un mouchoir de mes larmes brûlantes, le chagrin est comme un poids sur mon cœur, mon propre père devient mon ennemi ; il me force à épouser un Polonais que je ne puis aimer. Dis-lui qu’on fait déjà les préparatifs pour la noce, seulement il n’y aura pas de musique ; les sacristains seuls chanteront au lieu de kobza[6] et de fifres. Je ne danserai pas avec mon fiancé. On m’emportera, ma chambre sera sombre ! sombre ! Ses cloisons seront de bois blanc, et au lieu d’une cheminée, c’est une croix qui se dressera sur son toit.

Terrifié, sans bouger de place, Pétrus écouta l’innocent enfant lui répéter les paroles de Pidarca.

— Et moi, malheureux, dit-il, qui pensais aller en Crimée et dans la Turquie pour batailler, amasser de l’or et revenir riche auprès de toi, ma beauté !… le sort, hélas ! en décide autrement. C’est un mauvais œil qui nous a jeté un sortilège. Eh bien ! moi aussi, ma colombe ! moi aussi, j’aurai une noce, seulement il n’y aura même pas de sacristain à mon mariage. Le corbeau noir croassera au-dessus de moi au lieu du pope ; le vaste champ sera ma demeure, le nuage gris sera mon toit, l’aigle, de son bec, videra mes yeux, la pluie lavera les os du Cosaque, le vent les sèchera ! Mais que dis-je là ? De qui me plaindre ? à qui me plaindre. Dieu l’a voulu ainsi, que cela soit !

Et droit, il s’en alla au cabaret.

Ma grand’tante fut un peu étonnée de voir Petrus dans le cabaret, surtout au moment où tout homme un peu rangé est à la messe du matin. Elle ouvrit ses yeux tout grands, comme si elle venait seulement de s’éveiller, quand il lui demanda une cruche d’eau-de-vie mesurant presque un demi-seau, C’est en vain que le malheureux pensait noyer son chagrin. L’eau-de-vie lui produisait sur la langue le même effet que des piqûres d’orties et lui semblait plus amère que l’absinthe. Il jeta la cruche par terre.

— Cesse de te chagriner, Cosaque, gronda tout à coup derrière lui une voix de basse.

Petrus se retourna : c’était Basavriouk. Quel masque ! les cheveux comme du crin ! les yeux, des yeux de bœuf !

— Je sais ce qu’il te manque, dit-il, voilà quoi !

Et alors, avec un sourire diabolique, il fit résonner la bourse en cuir pendue à sa ceinture.

Petro tressaillit.

— Hé ! hé ! comme ça brille !… ricanait-il en versant en pluie, d’une main dans l’autre, les écus qu’il avait tirés de sa bourse, Hé ! Hé ! Hé ! comme ça sonne ! Et cependant, pour tout un tas de ces jouets, je ne te demanderai qu’un seul service.

— Donne, diable, s’écria Petro, je suis prêt à tout.

Ils se tapèrent mutuellement dans la main.

— Attention, Petro ! tu viendras au moment convenu. C’est demain la Saint-Jean — c’est dans cette seule nuit de l’année que la fougère fleurit. Ne laisse pas échapper l’occasion. Je t’attendrai cette nuit dans le Fossé de l’ours.

Je crois que les poules n’attendent pas la fermière qui leur apporte du grain avec plus d’impatience que Petrus n’attendit le soir. Il ne faisait que regarder si l’ombre des arbres ne s’allongeait pas, si le soleil couchant ne prenait pas son éclat pourpre, et chaque minute augmentait sa fièvre.

— Que le temps est long !

Voilà, cependant, le soleil disparu ! Le ciel n’est plus rouge que sur un point de l’horizon ; mais là aussi s’éteint la lumière. La fraîcheur s’élève des champs. Il se fait sombre, plus sombre encore ; il fait nuit ! Enfin !…

Le cœur bondissant d’émotion comme s’il allait éclater dans sa poitrine, Petrus, traversant la forêt, descendit dans le ravin profond qu’on appelle le Fossé de l’ours. Basavriouk l’y attendait.

La nuit était aussi profonde que dans un souterrain. Bras dessus, bras dessous, les deux compagnons pataugeaient dans les marécages en se raccrochant aux buissons épineux et drus, et butaient presque à chaque pas. Ils étaient enfin arrivés à un endroit uni. Petre regarda autour de lui. Jamais encore il ne s’était hasardé dans ce lieu. Basavriouk s’arrêta aussi.

— Devant toi, n’est-ce pas, demanda-t-il, tu vois trois monticules ? Il va soudain y croître mille fleurs différentes. Qu’aucune volonté au monde ne te pousse à en toucher une seule ! Mais aussitôt que la fougère fleurira, arrache sa fleur, et ne regarde pas derrière toi, malgré tout ce qui pourra arriver.

Pétrus voulait encore questionner, mais déjà Basavriouk avait disparu. Petre, alors, s’avança vers les trois monticules ; aucun n’avait ni fleurs, ni même trace de fleurs ; seule, l’herbe sauvage les couvrait de sa noire épaisseur.

Soudain, l’étoile du soir apparaît dans le ciel et tout un parterre de fleurs merveilleuses, comme Petre n’en avait jamais vu, resplendit devant lui. Parmi elles, se trouvait aussi la simple verdure de la fougère. Petre, les deux mains sur ses flancs, demeura hésitant et réfléchi.

— Mais qu’y a-t-il, après tout, de si étonnant ? se disait-il ; dix foix par jour, il arrive de rencontrer cette herbe ! Qu’y a-t-il de si merveilleux ! Ce museau de diable aurait-il voulu, par hasard, se moquer de moi ?

Tout à coup, il voit un petit bourgeon rougir et s’agiter comme si la vie l’animait.

— C’est étrange, en effet !

Le bourgeon continue à s’agiter, grandit et brûle comme un tison ? Une étincelle éclate ; un léger crépitement se fait entendre et la fleur s’épanouit devant ses yeux comme une flamme, en jetant un éclat incandescent sur les autres fleurs autour d’elle.

— Il est temps, se dit Pétrus en avançant le bras ; mais en même temps il voit sortir de derrière lui des centaines de bras velus qui se tendent aussi vers la fleur, et il perçoit comme un bruit de pas qui courent. Il ferme les yeux, attire à lui la tige, et la fleur reste entre ses mains.

Tout se tut ; sur le tronc coupé d’un arbre, se montra assis Basavriouk, tout bleu comme un mort ; pas un muscle ne remuait en lui. Ses yeux immobiles fixaient une chose que lui seul pouvait voir. Sa bouche, à demi ouverte, était sans parole. Pas un souffle autour de lui. Oh !… effrayant !…

Soudain, on entendit un sifflement qui glaça le sang dans les veines de Petre ; il lui sembla que l’herbe chuchotait ; et les fleurs commencèrent à parler entre elles avec des voix aigrelettes, semblables à des tintements de clochettes d’argent. Des arbres agités et qui bourdonnaient en se menaçant, tombait comme une pluie d’injures égrenées.

Le visage de Basavriouk s’anima tout à coup, ses yeux lancèrent des éclairs.

— Enfin, te voilà arrivée ! sorcière, grommela-t-il entre les dents. — Regarde, Petro, la belle va apparaître tout à l’heure devant toi. Fais tout ce qu’elle t’ordonnera ; sinon tu es perdu.

Puis de son bâton noueux, il écarta le buisson épineux et aussitôt, apparut la petite maisonnette ordinaire des sorcières, bâtie, comme on sait, sur des pattes de poule. Basavriouk frappa du poing et le mur chancela; un grand chien noir, aux aboiements furieux, s’élança à la rencontre de Basavriouk et de son compagnon, puis, subitement, se transformant en chat, se jeta sur eux.

— Ne fais pas la furibonde ! ne fais pas la furibonde, vieille diablesse ! fit Basavriouk avec un tel juron que tous les braves gens s’en seraient bouché les oreilles.

Soudain, au lieu du chat, se montra une vieille femme au visage ridé comme une pomme cuite, et courbée en deux, le nez et le menton en casse-noisette.

— Une vraie belle, pensa Petro, et un frisson lui courut dans le dos.

La sorcière lui arracha la fleur, se baissa, et la tenant dans ses mains, l’arrosa d’une certaine eau en marmottant longuement. Des étincelles jaillirent de sa bouche, et l’écume monta à ses lèvres.

— Jette-la, dit-elle à Petre en lui rendant la fleur.

Petrus obéit, et, ô merveille ! la fleur ne tomba pas tout de suite, mais longtemps l’on vit comme une petite boule de feu qui voguait dans l’air ainsi qu’une petite barque au milieu de l’obscurité.

Enfin, tout doucement, elle commença à descendre, et tomba si loin qu’elle n’apparaissait plus que comme une petite étoile de la grosseur d’un grain de pavot.

— Ici ! fit la vieille d’une voix rauque et sourde, tandis que Basavriouk, remettant une pioche à Petre, lui dit :

— Creuse ici, Petre. Tu y trouveras plus d’or que toi et Korje n’en n’avez jamais vu, même en rêve.

Petrus cracha dans ses mains, prit la pioche, appuya de son pied, et retourna la terre, une première, une seconde, une troisième et encore une autre fois… il rencontra quelque chose de dur. La pioche résonna et n’alla pas plus loin. Alors il commença à distinguer une petite caisse cerclée de fer. Déjà il s’apprêtait à la retirer, mais la caisse s’enfonça dans la terre; plus il faisait d’efforts pour la saisir, plus profondément elle descendait. Derrière lui, se fit entendre un rire qui ressemblait plutôt à un sifflement de serpent.

— Non! tu n’auras pas l’or avant que tu ne te sois procuré du sang humain, dit la sorcière, en amenant devant lui un enfant de six ans recouvert d’un drap blanc; et, d’un signe, elle fit comprendre à Petre qu’il devait lui couper la tête.

Le jeune homme resta pétrifié. Non seulement il fallait couper la tête à un être humain, mais encore cet être était un enfant innocent !…

Furieux, il arracha le drap qui couvrait l’enfant et que vit-il ?… Ivas.

Le pauvre petit avait les mains jointes sur la poitrine et la tête baissée !… Hors de lui, Petrus s’élança avec un couteau sur la sorcière; déjà il levait la main…

— Et ta promesse pour posséder la jeune fille? — fit Basavriouk d’une voix tonnante qui tapa comme une balle le dos de Petre.

La sorcière frappa du pied. Une flamme bleue s’échappa de la terre et la place resta illuminée, le sol devint transparent comme du cristal et tout ce qui était au-dessous, devint aussi visible que sur la main. Des écus, des pierres précieuses étaient entassés dans des caisses, dans des chaudières, juste sous les pieds. Les yeux de Petrus flamboyaient, sa tête se troubla. Affolé, il saisit son couteau et le sang innocent jaillit sur sa figure.

Des rires diaboliques retentirent de tous côtés. Des monstres affreux sautèrent en bandes devant lui. La sorcière, enfonçant ses griffes dans le corps décapité, en but le sang comme une louve… Tout tourna dans la tête de Petre ; réunissant ses forces, il se mit à courir ; tout devant lui se couvrait d’une couleur rouge. Les arbres ensanglantés flambaient en gémissant ; le ciel embrasé tremblait… Des taches de feu passaient comme des éclairs devant les yeux de Petre. À bout de forces, il rentra en courant dans sa chaumière, et comme une gerbe, il tomba par terre. Un sommeil de mort l’envahit aussitôt.

Deux jours et deux nuits, Petrus dormit sans se réveiller ; en revenant à lui, le troisième jour, il examina longtemps les coins de sa chambre ; mais en vain il s’efforçait de rassembler ses souvenirs. Sa mémoire était comme la poche d’un vieil avare, de laquelle on ne peut pas même retirer un demi kopek. En s’étirant un peu, il entendit résonner quelque chose à ses pieds. Il regarda et vit deux sacs pleins d’or. Alors seulement il se rappela d’une manière vague qu’il cherchait un trésor et qu’il avait eu peur tout seul dans la forêt… Mais à quel prix, comment avait-il pu se procurer ce trésor ? cela, il ne pouvait le comprendre d’aucune façon.

Quand Korge vit les sacs, il s’attendrit ; ce fut : « Hé ! Pétrus, par ci, Hé ! Pétrus par là. Voyez-vous ce noiraud ! est-ce que je ne l’aimais pas ? N’était-il pas ici chez moi comme mon propre fils ? »

Et le vieux raifort se mit à tant lui en conter, à tant lui en chanter, que le jeune homme en fut touché jusqu’aux larmes.

Pendant ce temps, Pidarca lui apprit que des Tziganes de passage avaient volé Ivas ; mais Petre ne se rappelait plus rien, à tel point l’infernale diablerie l’avait étourdi.

Il n’y avait pas de temps à perdre. On fit un pied de nez au Polonais, et on commença les préparatifs du mariage. On fit cuire des chichkas[7] ; on confectionna des essuie-mains brodés et des foulards ; on remonta de la cave un tonneau d’eau-de-vie ; on fit asseoir à table les jeunes mariés ; le pain de noce fut coupé ; des bandouras, des cymbales, des fifres, des kobzas retentirent.

On ne peut pas comparer les noces du vieux temps aux noces d’aujourd’hui. Quand la tante de mon grand-père se mettait à nous les raconter,… je ne vous dis que ça… D’abord c’était comment les jeunes filles — richement coiffées de rubans jaunes, bleus, roses, par-dessus lesquels se nouaient des passementeries dorées, et, en chemise de toile fine brodée sur toutes les coutures de soie rouge et toutes couvertes de petites fleurs d’argent, chaussées de bottes de maroquin avec de hauts talons ferrés, glissaient comme des paonnes ou, bruyantes commes des ouragans, sautaient dans la chambre ; puis comment d’autres jeunes filles, coiffées d’un korablik[8] dont le haut était de brocart d’or avec une petite séparation sur la nuque d’où sortaient un bonnet doré et deux petites cornes de la plus fine fourrure du noir mouton, allant l’une en avant l’autre en arrière ; vêtues de kountouchs bleus de la meilleure soie, avec des parements rouges sur la poitrine, sur les manches et à l’endroit des poches, les mains campées sur les reins, s’avançaient fièrement une à une en frappant de leurs pieds la mesure du hopak ; comment les jeunes gens avec de hauts bonnets de Cosaques, vêtus de svitkas de drap fin, serrés dans des ceintures brodées d’argent, leur pipe entre les dents, se démenaient autour des jeunes filles en leur contant des balivernes.

Le vieux Korje lui-même ne put se retenir en voyant les jeunes et se mit aussi de la partie, Une bandoura dans les mains, en tirant de sa pipe des bouffées de fumée et en chantonnant en même temps, un gobelet sur la tête, il s’élança et se mit à tournoyer, accompagné par les cris des noceurs.

Que de choses n’invente-t-on pas quand on a déjà la tête un peu échauffée ! On se déguisa et on mit des masques. On ne ressembla plus à des gens ! Ce n’étaient pas comme les travestissements de nos noces d’aujourd’hui. Que fait-on maintenant ? on se borne à imiter les Tziganes et les Moscovites. Non, tandis que jadis, l’un se travestissait en Juif, l’autre en diable, on commençait d’abord par s’embrasser, puis on se tirait par les cheveux… Enfin, que vous dirai-je ? on riait à s’en tenir les côtes. On mettait des habits de Turc et des habits de Tartare ; cela brillait sur vous comme du feu… et quand on se mettait à faire des tours… alors il fallait emporter tous les saints de la maison[9] !

À mon arrière-grand’tante qui assista à cette noce, il arriva une amusante histoire. Elle s’était affublée d’une large robe de Tartare et, un gobelet à la main, elle faisait les honneurs à l’assistance. Voilà que le Malin poussa l’un des convives à lui verser de l’eau-de-vie sur le dos ; un autre qui était aussi un avisé, battit le briquet au même moment et alluma le dos de la tante. La malheureuse, toute effrayée, commença à se déshabiller devant tout le monde… des cris ! des rires ! une vraie cacophonie comme à la foire ; en un mot, les vieux eux-mêmes ne se souvenaient pas d’une noce aussi joyeuse.

Aussi Pidarca et Petrus commençaient à vivre comme de vrais seigneurs. Ils avaient de tout en abondance ; tout étincelait autour d’eux… cependant, les bonnes gens hochaient la tête avec méfiance.

— Il n’y a jamais du bien où le diable se mêle — disaient-ils d’une seule voix — car d’où Pétrus avait-il pu avoir une telle richesse, si ce n’était pas du tentateur de la gent orthodoxe ? Pourquoi précisément, le jour où il devint riche, Basavriouk disparut-il comme sous terre ?

Dites que les gens aiment à inventer, puisque, en effet, un mois à peine après le mariage, Petrus n’était plus reconnaissable. Pourquoi et comment avait-il changé ainsi ? Dieu le sait ! Toujours est-il qu’il restait assis sur place, sans échanger un seul mot avec personne, toujours absorbé dans ses réflexions et comme s’efforçant de se rappeler quelque chose.

Quand Pidarca réussit à le faire parler un peu, il semble soudain s’animer, s’oublier, devenir même gai ; mais si, par hasard, il jette ses regards sur les sacs d’or :

— Attends ! attends ! j’ai oublié, crie-t-il. Et de nouveau, il devient songeur et, de nouveau, il cherche à se rappeler !…

Par moments, quand il reste longtemps à la même place, il lui semble que le jour va enfin se faire dans son esprit… Mais, encore une fois, tout disparaît. Il se rappelle bien être allé au cabaret ; il s’y voit ; on lui apporte de l’eau-de-vie ; elle lui brûle la gorge ; elle le dégoûte ; quelqu’un s’approche, lui frappe sur l’épaule… Puis tout se couvre d’un brouillard devant lui. La sueur inonde son visage et il reste exténué à sa place.

Que ne faisait pas Pidarca ? Elle demandait conseil aux guérisseurs ; elle faisait couler le perepolokh, cuire la soniachnitsa[10] ; rien ne soulageait Petrus !

L’été passa ainsi. Nombre de Cosaques avaient déjà fauché et récolté. Nombre d’autres, plus hardis, étaient partis en excursion. Des bandes de canards sauvages se pressaient encore sur nos marécages, mais déjà depuis longtemps, les roitelets avaient disparu. Les steppes prenaient leur teinte rouge d’automne. Çà et là, semblables à des bonnets de Cosaques, des meules se montraient dans les champs. Sur la route on rencontrait des charrettes pleines de broussailles et de bois. La terre devenait déjà plus dure sous les pieds et, par endroits, se glaçait. Déjà la neige commençait à se tamiser, et les branches des arbres saupoudrées de givre, semblaient recouvertes d’une fourrure de lièvre. Déjà, par une claire journée de gelée, le bouvreuil au poitrail rouge, comme un élégant dandy Polonais, se promenait sur les monticules de neige en y picorant des grains, et les enfants, avec de grandes perches, faisaient tourner des toupies en bois, pendant que leurs pères, après s’être longtemps prélassés sur leurs fourneaux, apparaissaient par intervalles sur le seuil de leur demeure, la pipe entre les dents, pour envoyer un bon juron à la gelée orthodoxe, ou prendre un peu l’air ou remuer le blé dans la grange.

Enfin la neige elle-même commence à fondre. « Le brochet, de sa queue, a déjà rompu la glace »; mais Petrus reste toujours le même, et plus il va, plus il devient morose. Il est assis, comme cloué au milieu de sa katha, ses sacs d’or à ses pieds ; il est devenu sauvage ; il a laissé croître ses cheveux et sa barbe, il est terrifiant, et ne pense qu’à une chose : se souvenir !… Il se fâche, il s’irrite de son impuissance.

Souvent, l’air égaré, il se lève de sa place, agite les bras, et, de ses yeux fixes, semble désigner quelque chose qu’il veut atteindre. Ses lèvres remuent comme si elles voulaient prononcer une parole oubliée, puis elles s’arrêtent… Une rage l’envahit. Fou, il ronge et mord ses mains, il s’arrache avec colère des poignées de cheveux, jusqu’à ce que calmé, il tombe dans une sorte de torpeur ; puis il recommence à se souvenir et, de nouveau, la rage, de nouveau les souffrances !…

D’où vient cette malédiction de Dieu ? La vie n’est plus possible pour Pidarca. Elle avait peur d’abord de rester seule auprès de son mari dans la khata ; peu à peu cependant la pauvrette s’est habituée à son malheur. Mais on ne reconnaît plus la Pidarca de jadis. Plus de rose sur ses joues, plus de sourire sur ses lèvres ; elle est fatiguée, amaigrie, les larmes se sont taries dans ses yeux.

Un jour, quoiqu’un eut pitié d’elle et lui conseilla d’aller trouver la sorcière qui demeurait dans le ravin de l’Ours et qui avait la renommée de guérir toutes les maladies du monde. Pidarca se décida à employer ce dernier moyen. Elle se rendit à l’endroit indiqué et réussit à persuader la vieille de la suivre au village.

C’était précisément ce soir-là encore la veille de la Saint-Jean. Petro était étendu sur un banc et ne vit pas la nouvelle arrivée ; mais peu à peu, il commença à se soulever et à l’examiner. Tout à coup il tressaillit comme sur le billot ; ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il s’esclaffa d’un tel rire que Pidarca en devint terrifiée.

— Je me souviens, je me souviens, s’écria-t-il, avec une joie horrible, et, brandissant une hache, il la lança de toutes ses forces dans la vieille. La hache s’enfonça de trois pouces dans la porte de chêne. La vieille disparut et un enfant de sept ans, en chemise blanche, la tête recouverte, resta au milieu de la khata… Le drap tomba.

— Ivas ! s’écria Pidarca en s’élançant vers lui. Mais le fantôme se couvrit de sang de la tête aux pieds et remplit la khata d’une lumière rouge… Tout effrayée, Pidarca se sauva hors de la maison, puis revenant à elle, elle voulut courir à l’aide de son frère ; ce fut en vain. La porte s’était fermée derrière elle si fortement qu’elle n’eut pas la force de l’ouvrir.

Des gens accoururent ; ils se mirent à frapper et finalement enfoncèrent la porte ; pas une âme ! Toute la khata est pleine de fumée et, au milieu, là où était Pétrus, se trouvait un tas de cendres d’où, par endroits, s’échappait encore de la vapeur. On se jeta sur les sacs et, au lieu d’écus, on n’y trouva que des débris de poteries cassées. Les yeux et les bouches grandes ouvertes, n’osant pas remuer un seul poil de leurs moustaches, les Cosaques demeuraient comme cloués sur terre. Telle fut l’épouvante qui les envahit !

De ce qui se passa après, je ne me souviens plus. Pidarca fit le vœu d’aller en pèlerinage, ramassa tout le bien qui lui vint de son père et, quelques jours après, elle avait quitté le village. Où était-elle partie ? Personne ne pouvait le dire.

Les vieilles commères l’avaient d’abord envoyée là où était déjà parti Petrus. Mais un Cosaque, qui arrivait de Kiew, racontait qu’il voyait dans la laure[11] une religieuse desséchée comme un squelette et tout le temps en prière ; dans la description qu’il en fit, les gens du pays reconnurent Pidarca. Il disait encore que personne n’avait jamais entendu une seule parole d’elle ; qu’elle était venue à pied, en apportant pour l’icône de la Sainte-Vierge un ornement semé de pierres si éclatantes que les yeux éblouisse fermaient tous en le regardant.

Permettez ! là ne se termine pas encore l’histoire. Le même jour que le diable avait entraîné Petrus chez lui, Basavriouk reparut de nouveau ; mais tout le monde le fuyait. On connaissait déjà l’oiseau : il n’était rien autre que Satan qui avait pris le masque d’un homme pour découvrir les trésors ; mais comme les trésors ne se laissent pas prendre par des mains impures, il séduisait des gens !…

La même année, tous abandonnèrent leurs chaumières et allèrent habiter le grand village. Mais là, non plus, on ne fut pas à l’abri du maudit Basavriouk. La tante de mon défunt grand-père disait que c’était à elle qu’il en voulait le plus, parce qu’elle avait abandonné son cabaret de la grand’route, et il cherchait à se venger de toutes les manières.

Un jour, les anciens du village, réunis dans le cabaret, s’entretenaient entre eux assis autour d’une table au milieu de laquelle était servi, pour vous dire sans mentir, un mouton entier rôti. On parlait de cela, d’autre chose. On contait aussi des histoires merveilleuses. Tout à coup, les convives croient voir — ce ne serait encore rien si ce n’eût été qu’un seul, mais tous à la fois, — le mouton lever la tête, ses yeux éteints s’animer et s’allumer et des moustaches drues, qui poussèrent soudain, remuer du côté des assistants d’une manière significative.

On reconnut aussitôt, dans la tête du mouton, le museau de Basavriouk.

Mon arrière-grand’tante s’attendait déjà à l’entendre demander de l’eau-de-vie.

Les honorables anciens saisirent aussitôt leur bonnet et se sauvèrent.

Une autre fois, le marguillier lui-même qui aimait de temps à autre à causer en tête-à-tête avec le gobelet des aïeux, eut à peine regardé pour la seconde fois le fond de son verre qu’il vit tout à coup ce même verre le saluer respectueusement.

— Que le diable t’emporte ! et il se signa !…

En même temps une chose aussi étrange arrivait à sa moitié : à peine s’était-elle mise à pétrir la pâte dans un grand tonneau, que tout à coup, le tonneau sursauta.

— Arrête ! arrête !

Mais quoi ! Dans la position d’un homme qui se tiendrait les deux mains sur les hanches, le tonneau, avec un air d’importance, se mit à danser dans toute la khata…

Riez, riez, de cela !… Mais nos grands-pères étaient loin d’en rire, et malgré que le père Athanase traversât tout le village pour chasser le diable en aspergeant les rues d’eau bénite, mon arrière-grand’tante se plaignait quand même toujours, disant qu’aussitôt le soir venu, quelque chose frappait sur le toit et grattait le mur.

Mais quoi ! Ainsi à présent, sur la place même où est bâti notre village et où tout semble tranquille, il n’y a cependant pas bien longtemps encore que feu mon père se souvenait et moi aussi que les braves gens ne pouvaient passer auprès du cabaret en ruines ; longtemps la race impure l’entretint à son compte. Du tuyau du poêle noirci la fumée s’échappait en colonne et s’élevait si haut que, quand on la regardait, le bonnet tombait de la tête ; cette fumée se répandait en tisons embrasés sur les steppes ; et le diable (je ne devrais même pas nommer ce fils de chien !) le diable sanglotait si plaintivement dans sa retraite, que les corbeaux, effrayés, s’envolaient de la forêt de chênes voisine et sillonnaient le ciel avec des cris sauvages.



  1. Le poêle en forme de fourneau des chaumières russes, toujours très large, fournit à une certaine partie de sa surface une chaleur assez tempérée pour que l’on puisse y coucher. (Note du traducteur.)
  2. Hetmann des Zaporogues. (Note du traducteur.)
  3. En Russie, tous les livres de l’Église, tels que bréviaires, etc., sont écrits en caractères vieux-slaves. On commençait autrefois à apprendre à lire par ces caractères ; et on considérait comme suffisamment lettré celui qui les connaissait. (Note du traducteur.)
  4. Sorte de manteau de dessous soutaché qu’on portait anciennement et qui était parfois doublé de fourrures. (Note du traducteur.)
  5. Mot ukranien désignant deux mèches de cheveux qui s’enroulent autour des oreilles. (Note du traducteur.)
  6. Espèce de mandoline à huit cordes usitée en Ukraine. (Note du traducteur.)
  7. Petits pains laits exprès pour le mariage.
  8. Korablik, ancienne coiffure de l’Ukraine.
  9. Locution russe pour exprimer la gaieté poussée jusqu’à la folie. (Note du traducteur.)
  10. On fait en Ukraine couler le perepolokh quand quelqu’un s’effraie et que l’on veut savoir qui en est la cause : on jette du plomb fondu ou de la cire dans l’eau froide et la figure ou l’image que ce liquide prendra est justement celle qui a fait peur au malade ; après cela la frayeur doit cesser. On fait cuire la soniachnitsa pour, faire passer le mal de cœur et le mal de ventre. À cet effet on allume de l’étoupe, on la jette dans un gobelet et on la renverse dans une cuvette pleine d’eau posée sur le ventre du malade ; puis, après certaines paroles murmurées, on lui donne à boire une cuillerée de cette eau. (Note de l’Auteur.)
  11. Monastère de premier ordre.