Vie, travaux et doctrine scientifique d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire/Chapitre X

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CHAPITRE X.

TRAVAUX ET DOCTRINE DE GEOFFROY SAINT-HILAIRE EN ZOOLOGIE.
I. Retour à la zoologie. — Caractère des travaux de cette époque. — II. Travaux spéciaux. — III. Descriptions et caractéristiques. — IV. Classifications. — Premier dissentiment entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. — V. Rapport entre les organes, les fonctions et les mœurs des animaux. — Réforme des abus du finalisme. — VI. Réfutation de l’hypothèse de l’immutabilité des espèces. — Influence modificatrice des circonstances extérieures. — Possibilité que les races actuelles descendent des races antiques. — VII. Concordance des vues de Geoffroy Saint-Hilaire en zoologie. — Concordance générale de sa doctrine.
(1827 — 1828).

I.

Le moment était venu où, sa théorie unitaire étant conçue et publiée tout entière, Geoffroy Saint-Hilaire allait avoir à la défendre contre l’adversaire le plus redoutable qu’elle pût rencontrer. Dès 1828, dès 1827 même, la célèbre discussion qui, en 1830, devait retentir dans toute l’Europe savante, s’annonçait par des signes auxquels on ne pouvait se méprendre. C’est en cet instant de solennelle attente que nous voyons Geoffroy Saint-Hilaire redevenir tout à coup zoologiste, et reprendre ses travaux, longtemps interrompus, sur la description, la détermination et les rapports naturels des espèces.

On supposera peut-être qu’entre ces longs efforts de création qui venaient de remplir son âge mûr, et les luttes ardentes qui allaient agiter sa vieillesse, il avait senti le besoin de se reposer quelque temps dans les paisibles travaux de ses jeunes années. Mais de si prudents calculs d’avenir n’étaient, ni dans son caractère, ni dans ses habitudes ; et s’il retourna, en 1827, à la zoologie descriptive, c’est comme en 1802, comme en 1809, parce que les circonstances vinrent l’y solliciter et presque l’y contraindre. D’ailleurs, inspiré maintenant de l’esprit de la Philosophie anatomique, nous allons le voir, dès qu’il revient dans le champ de ses anciennes études, en reculer au loin l’horizon : de la zoologie spéciale, il va s’élever presque aussitôt à la philosophie zoologique.

Il y avait bien longtemps qu’il se voyait pressé de publier ses leçons, non moins riches en faits nouveaux qu’en idées nouvelles. Il s’y était toujours refusé. Aborder les parties les plus ardues de la science, s’y ouvrir des voies inconnues et inespérées, était bien plus dans la nature de son esprit, il le sentait, qu’en embrasser méthodiquement et en exposer plus ou moins élémentairement l’ensemble. En 1828 il céda cependant aux instances qui lui furent faites. Un éditeur avait eu la pensée de donner au public les leçons des plus célèbres professeurs de Paris. Six cours devaient paraître simultanément ; et, dans cette précieuse collection, MM. Cousin, Guizot, Villemain, allaient devenir les illustres représentants des lettres ; MM. Chevreul, Gay-Lussac, Geoffroy Saint-Hilaire, devaient y être ceux des sciences[1]. Il n’y avait pas à se refuser à un plan si bien conçu, à une association si honorable. Telle est la circonstance à laquelle nous devons de pouvoir placer, à côté du texte, si heureusement conservé, du premier cours de Geoffroy Saint-Hilaire en 1794, les leçons que le même savant, devenu l’auteur de la Philosophie anatomique, faisait dans la même chaire, trente-six ans plus tard, devant une autre génération d’auditeurs.

À la même époque, après bien des vicissitudes, la publication de la grande Description de l’Égypte touchait enfin à son terme. La chute de l’Empire avait failli un instant entraîner l’abandon d’un ouvrage, trop grandiose pour avoir d’autre éditeur que le Gouvernement lui-même. Il avait fallu, du moins, effacer le nom de Napoléon de ce monument comme de tous les autres. Et lorsque les membres de la Commission reprirent leurs travaux, comment eussent-ils poursuivi aussi activement une publication, pour laquelle ils ne trouvaient plus ni les mêmes encouragements ni les mêmes ressources ? C’est ainsi que le complément de l’ouvrage, différé de jour en jour, se fit attendre jusqu’aux dernières années de la Restauration. La part de Geoffroy Saint-Hilaire, dans cette partie si tardivement publiée, fut un travail considérable sur les Crocodiles d’Égypte. Quand il parut enfin, il y avait précisément trente ans, que l’auteur en avait recueilli les premiers éléments sur les bords du Nil ; et depuis, ses idées n’avaient pas moins changé que les temps et les lieux. Il l’avait commencé dans l’esprit du Systema naturæ de Linné et des descriptions anatomiques de Daubenton, ajoutant toutefois à ces deux guides pour l’observation des mœurs les Histoires d’Hérodote : quand il l’acheva, le mouvement de la science l’avait entraîné au delà même des idées et de la méthode de Cuvier et des naturalistes de la première partie du 19e siècle.

Le cours de l’Histoire naturelle des Mammifères et le travail sur les Crocodiles d’Égypte, qui avaient été précédés et qui furent suivis de plusieurs Mémoires détachés, parurent presque simultanément, l’un, par livraisons[2], dans le cours de 1828, l’autre à la fin seulement de la même année, quoique rédigé antérieurement. Très-différents par leurs sujets, et d’une importance très-inégale, ces deux ouvrages, comme ils portent la même date, ont d’ailleurs les mêmes traits et, pour ainsi dire, la même physionomie. La réunion sans disparate, disons mieux, l’alliance, la fusion en une œuvre d’une parfaite unité, de faits anciennement observés, de faits récemment découverts, et de vues neuves et hardies embrassant les uns et les autres : tel est le caractère commun de ces deux livres dont on peut dire ainsi qu’ils représentent à la fois, chacun dans le cercle des questions qu’ils traitent, la jeunesse et l’âge mûr de l’auteur.

Nous ne saurions évidemment trouver une meilleure occasion de résumer les travaux zoologiques de Geoffroy Saint-Hilaire, comme nous l’avons fait, dans le Chapitre précédent, de ses recherches tératologiques, et plus haut[3], de ses idées et de ses découvertes en anatomie comparée et en anatomie philosophique. Nous le suivrons successivement dans ses mémoires descriptifs, déterminatifs et de classification, et dans ses vues sur les relations générales des animaux entre eux et avec le monde ambiant[4].

II.

On a vu Geoffroy Saint-Hilaire, appelé à enseigner, dès 1793, lors de la réorganisation du Jardin des plantes, l’histoire naturelle des quatre classes supérieures, les deux inférieures étant échues à Lamarck. Une semblable division du travail fut réglée en 1798, au départ pour l’Égypte, entre les deux zoologistes de l’expédition : Savigny se chargeant des Insecta et des Vermes de Linné, Geoffroy Saint-Hilaire eut encore en partage les Vertébrés. Ainsi fut tracé par les circonstances le champ de ses études de zoologie spéciale ; et il lui parut assez vaste pour qu’il songeât bien plutôt à le défricher profondément qu’à en franchir les limites. Aussi n’est-il aucune classe de l’embranchement des Vertébrés, dont il n’ait enrichi l’histoire sous les points de vue les plus divers ; aucune dans laquelle il n’ait créé des genres nouveaux, déterminé des espèces nouvelles, découvert des faits remarquables d’organisation, fait de curieuses observations de mœurs.

Comment suivre l’auteur au milieu de travaux aussi variés ? Comment apprécier tous les progrès qu’ils ont accomplis dans la science ? Le nombre en est trop grand pour que nous puissions même les énumérer. Mais nous dirons du moins quels sont les plus importants, et quelles parties de la zoologie ils ont surtout enrichies.

L’ornithologie, sur laquelle, de deux ans l’un, Geoffroy Saint-Hilaire faisait au Muséum un cours fort complet, est l’une des branches dont il s’est le plus souvent occupé ; mais les notes qu’il a laissées, en font foi bien plus que les mémoires qu’il a publiés : ceux-ci, en effet, sont peu nombreux. Ils suffisent cependant pour laisser une trace durable dans la science. Sur cinq genres que Geoffroy Saint-Hilaire a établis, deux sont au nombre des plus remarquables de la série : tels sont les Microglosses et surtout les Cariamas[5]. On lui doit aussi entre autres travaux, d’avoir le premier décrit et dénommé l’un des plus beaux et des plus extraordinaires Passereaux qui soient connus, le Céphaloptère, et déterminé, sur le seul examen d’un jeune individu, le petit Flammant ou Flammant Geoffroy de Lacépède. Dans un autre ordre de recherches, nous citerons les curieuses études de Geoffroy Saint-Hilaire sur le Trochilus et le Chenalopex des anciens, l’un le libérateur et l’ami du Crocodile, l’autre symbole sacré de la reconnaissance filiale chez les Égyptiens. Témoin, lui-même, sur les bords du Nil, de la scène merveilleuse que nous ont rendue familière les récits d’Hérodote, d’Aristote, de Pline, il put déterminer enfin le Trochilus : cet être, fabuleux selon les uns, cet Oiseau armé par d’autres d’épines imaginaires, n’est qu’un petit Échassier du genre Pluvier (Charadrius ægyptius d’Hasselquist). Par une comparaison attentive de la nature, des textes anciens et des figures hiéroglyphiques, Geoffroy Saint-Hilaire retrouva pareillement le Chenalopex : celui-ci est l’Oie d’Égypte ou Bernache armée, dont il a fait connaître aussi les mœurs, et indiqué la future naturalisation en France ; prédiction qui semble aujourd’hui bien près de se réaliser.

Nous retrouvons la même alliance de l’observation et de l’érudition dans les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire sur les Reptiles. Dans ses recherches sur le Crocodile, en particulier, on le voit procéder, comme il l’a dit lui-même, en suivant Hérodote pas à pas, vérifier, par l’étude approfondie de l’organisation et des mœurs de ces redoutables Reptiles, tous les faits rapportés dans l’Euterpe, et donner de la fidélité du père de l’histoire et du savoir des prêtres de l’Égypte des preuves aussi curieuses qu’incontestables. La distinction des espèces de ce genre ne l’a pas moins sérieusement occupé : s’il n’a pas fait prévaloir dans la science[6] son opinion touchant la multiplicité des Crocodiles du Nil, il les a du moins décrits avec plus d’exactitude qu’on ne l’avait encore fait, et il a le premier déterminé le Crocodile de Saint-Domingue. La zoologie descriptive lui doit encore le genre Trionyx, aujourd’hui élevé au rang de famille, des espèces entièrement nouvelles de Sauriens et d’Ophidiens, et la connaissance exacte de plusieurs autres jusqu’alors imparfaitement étudiées. Nous mentionnerons encore les détails curieux qu’il nous a transmis sur ces enchanteurs de serpents, qui semblent être aussi anciens en Égypte que la civilisation elle-même. Il nous a montré les successeurs modernes des Ophiogènes et des Psylles, tantôt trompant les croyants par des jongleries, tantôt se trompant eux-mêmes, et croyant opérer le charme par d’inutiles et insignifiantes pratiques, mais au fond possédant l’art d’agir sur les Hajés et les Scythales ; art dont Geoffroy Saint-Hilaire pénétra un jour l’un des secrets, au point de pouvoir, lui aussi, changer le serpent en bâton.

Nous serons courts sur les travaux ichthyologiques. Ils sont à la fois plus nombreux et plus importants que les précédents ; mais, réunis presque tous en corps d’ouvrage dans la Description de l’Égypte, ils sont aussi bien mieux connus. Et d’ailleurs le premier des ichthyologistes de notre époque ne les a-t-il pas à la fois résumés et jugés ? Cuvier s’exprime ainsi dans cette savante histoire de la science, qu’il a placée à la tête de sa grande Histoire naturelle des Poissons : « Parmi les recherches particulières, faites dans cette période sur les Poissons des climats plus éloignés, on doit mettre au premier rang celles de M. Geoffroy Saint-Hilaire sur les Poissons du Nil et de la mer Rouge, insérées soit dans les Annales du Muséum, soit dans le grand ouvrage sur l’Égypte, qui nous ont fait connaître une multitude de Silures singuliers[7], un genre très-extraordinaire, le Polyptère[8], et qui nous ont procuré des notions plus exactes de beaucoup d’espèces, incomplétement décrites par Hasselquist et Forskal. Ces recherches tirent un nouveau prix des belles figures, faites sur les lieux par M. Redouté jeune : elles ont d’ailleurs conduit l’auteur à des travaux importants sur l’ostéologie de cette classe. »

À ces lignes, nous ajouterons seulement que dans l’étude de tous ces Poissons, Geoffroy Saint-Hilaire n’a jamais négligé, quand il l’a pu, de compléter l’observation des caractères par celle des mœurs, et la discussion de la synonymie moderne par celle de la nomenclature des anciens. C’est ainsi, et nous nous bornons à ces exemples, qu’on lui doit la détermination des deux Poissons sacrés de l’antique Égypte : il a retrouvé dans le Binny des Arabes le Lépidote de Strabon et d’Athénée, et dans un Mormyre, cet autre Poisson beaucoup plus célèbre encore, l’Oxyrhynque, qui possédait un temple sur les bords du Nil, et qui avait donné son nom à une ville et à un nome de l’Heptanomide.

Nous arrivons aux Mammifères. C’est par des mémoires sur cette classe que nous avons vu Geoffroy Saint-Hilaire débuter en 1794 et 1795 ; c’est à elle qu’il a consacré le plus grand nombre de ses monographies de 1802 à 1806, de 1809 à 1815 ; à elle encore son Catalogue méthodique, en 1803, et son dernier ouvrage zoologique, en 1828. Aussi quelle multitude et quelle variété de travaux !

Geoffroy Saint-Hilaire est, en premier lieu, l’un des principaux créateurs des genres mammalogiques : à cet égard, Linné seul a fait plus que lui. L’ordre des Primates ou Quadrumanes, entre autres, doit à Geoffroy Saint-Hilaire, soit seul, soit associé à Cuvier[9], plus de la moitié des genres présentement connus. Parmi les Marsupiaux, les genres Phascolome, Péramèle, Dasyure, ce dernier fondé, pour ainsi dire, théoriquement[10] ; dans d’autres groupes, les genres Desman, Hydromys, Échimys, non moins remarquables que les précédents, sont le fruit des recherches propres de Geoffroy Saint-Hilaire. Dans l’ordre des Cheiroptères, il n’a pas seulement créé un grand nombre de genres ; il a trouvé le principe même de leur création. Quand il a commencé ses travaux sur ce groupe, on n’y comptait qu’une vingtaine d’espèces ; et si faible que fût ce nombre, le problème de leur distribution méthodique restait irrésolu. On se croyait même réduit à admettre, qu’à l’égard de ces animaux, la nature s’était écartée de ses lois ordinaires, et que les caractères, ailleurs les plus constants, devenus ici indéfiniment variables, devaient être rejetés de la classification. Mais, en 1797 et dans les années suivantes, partant d’une idée dont le germe est dans les recherches de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire en 1795, celui-ci démontre que les Chauves-souris sont divisibles, comme tous les autres Mammifères, et précisément à l’aide des mêmes considérations, en genres naturels et bien circonscrits. Cette vérité établie, toute confusion cesse, et la science, si longtemps arrêtée, fait de rapides progrès. Qu’il nous suffise de dire que l’on possède présentement près de trente genres de Cheiroptères, répartis entre plusieurs familles exactement caractérisées, et renfermant un nombre d’espèces presque égal à celui de tous les Mammifères déterminés il y a un demi-siècle. De ces trente genres, les deux tiers ont été, de 1808 à 1828, fondés par Geoffroy Saint-Hilaire lui-même, auquel on doit en outre un tableau si plein d’intérêt des mœurs de ces singuliers animaux. « Après tant de travaux, dit M. Temminck, après toutes les données lumineuses et les observations intéressantes que nous leur devons, ne devait-on pas croire la matière épuisée ? » Mais elle est inépuisable, et M. Temminck lui-même l’a prouvé mieux que personne.

Geoffroy Saint-Hilaire n’a presque jamais établi un genre, sans en étudier et déterminer avec soin les espèces aussi bien que les caractères ; et il a, en outre, étendu ce travail de révision et de détermination à beaucoup de genres antérieurement fondés. Nous citerons seulement, comme exemple, à cause de la difficulté du sujet, un Mémoire étendu sur les Musaraignes, et à cause de l’intérêt qui s’attache à ce résultat, la distinction, faite en commun avec Cuvier, de l’Éléphant des Indes et de l’Éléphant d’Afrique. Ajoutons que Geoffroy Saint-Hilaire, autant qu’il le peut, ne sépare pas l’étude des mœurs des espèces de celle de leurs caractères : ses observations, sur un grand nombre de Mammifères, sur l’Ichneumon en Égypte, sur la Taupe en France, sur les Chauves-souris dans l’une et l’autre de ces contrées, ont été accueillies par tous les naturalistes avec un intérêt qui eût dû valoir à leur auteur un plus grand nombre d’imitateurs dans une voie trop négligée.

Il n’a pas moins fait pour l’anatomie comparée des Mammifères que pour leur détermination zoologique. Les Monotrêmes ont été de sa part le sujet d’une longue et importante série de recherches, tendant à établir l’oviparité ou l’ovo-viviparité de ces singuliers Quadrupèdes. Les mystères de la reproduction des Marsupiaux, sur lesquels il méditait dès 1796, ont constamment occupé sa pensée : jamais il n’a interrompu, en faveur d’autres travaux, ses recherches sur ce difficile problème, sans se sentir bientôt le désir d’y revenir : jamais il n’y est revenu, sans obtenir presque aussitôt des résultats importants : en 1833, encore, reprenant pour la dernière fois ces études de prédilection, aidé cette fois de l’un de ses plus chers élèves, M. le docteur Martin Saint-Ange, il découvrait chez le Kangurou de petits canaux analogues peut-être aux canaux péritonéaux, jusque-là connus seulement parmi les Reptiles et les Poissons.

Et qu’on le remarque bien : ses observations anatomiques n’ont pas été faites seulement chez ces animaux rares, dont la dissection est le privilége des naturalistes placés près des grandes collections : nul n’a mieux montré tout ce que les sujets les plus vulgaires, les plus usés en apparence, recèlent encore en eux d’intérêt et de nouveauté. Quand il traite des Musaraignes de nos pays, il fait connaître chez elles les glandes odorifères, jusque-là à peine indiquées dans une espèce. Quand, en 1828, il s’occupe de la Taupe, trois Mémoires, lus à l’Académie des sciences, suffisent à peine à l’exposition de ses découvertes sur ce Quadrupède, tant de fois disséqué par tous les zootomistes depuis Aristote.

Que de résultats, que de travaux sur des sujets analogues ou sur des questions d’un autre ordre, nous aurions encore à rappeler si nous voulions être complet ! Mais nous avons du moins indiqué, par un nombre suffisant d’exemples, le nombre, la variété, l’importance des recherches spéciales de Geoffroy Saint-Hilaire sur les quatre classes d’animaux vertébrés. Nous n’avions qu’un seul but, et nous espérons l’avoir atteint : préparer, par le résumé de ses travaux d’observation, celui des idées, des doctrines, des vues générales qu’il en a déduites sur toutes les parties de la science.

III.

Le premier problème à résoudre pour qui veut pénétrer un peu profondément dans l’étude de l’histoire naturelle, c’est évidemment la distinction nette et précise des êtres. C’est là le problème le plus élémentaire, en ce sens qu’il précède tous les autres ; mais, au fond, il est, dans la plupart des cas, complexe et plein de difficultés. Sa solution suppose, après l’observation qui fait connaître les faits, la description qui les fixe pour jamais, la caractéristique qui choisit, pour les mettre en lumière, les plus importants d’entre eux, et la classification qui les coordonne.

Beaucoup de naturalistes voient la science tout entière dans ces importants travaux préliminaires, et ils s’y livrent tout entiers ; ceux qui prétendent au delà, doivent du moins commencer par eux[11] ; et d’autant plus qu’ils veulent aller plus loin : ne faut-il pas, plus haut doit être un édifice, qu’il repose sur de plus inébranlables fondements ?

Quelques disciples de Geoffroy Saint-Hilaire, malheureusement pour la science et pour eux-mêmes, ont méconnu cette nécessité logique : c’était méconnaître, en même temps, non-seulement les préceptes, mais l’exemple de leur maître. Nul naturaliste ne s’est élevé, par de plus ardentes investigations, vers des vérités plus générales et d’un ordre plus transcendant ; mais nul non plus n’a consacré de plus patientes recherches à l’observation, à la description, à la détermination des êtres, soit découverts par lui-même dans ses voyages, soit envoyés de toutes les parties du globe à cette magnifique collection du Muséum, dont il est et restera toujours le principal fondateur.

Vingt-cinq années de sa laborieuse vie, de cette vie doublée par le travail des nuits, sont presque remplies par des études spéciales de zoologie ; et trois ouvrages étendus et plus de soixante monographies ou notices successivement publiés, sont loin d’en contenir tous les résultats.

Que ces ouvrages se recommandent par une observation pleine de sagacité, par un juste sentiment des rapports naturels, et surtout par une féconde et puissante induction, on l’a dit depuis trop longtemps et trop souvent pour qu’il soit utile de le répéter ; et nous ne perdrons pas nos paroles à établir qu’on y retrouve en petit, si l’on nous permet cette expression, les mêmes qualités qui brillent dans les grands travaux de l’auteur sur l’anatomie philosophique. Mais ce qu’on n’a pas assez remarqué, c’est la forme de ces écrits. Et quand un célèbre physiologiste contemporain, frappé à son tour de tout ce qu’il y a de savoir et de résultats curieux dans les monographies de Geoffroy Saint-Hilaire, les signale à ce titre comme modèles du genre, nous, zoologiste, nous ne craindrons pas d’ajouter qu’elles ne sont pas moins à imiter pour la fidélité des descriptions, pour la précision des diagnoses, et surtout pour l’expression presque toujours rigoureuse des caractères assignés aux groupes des divers degrés.

Cette partie technique de la science est ordinairement fort négligée. Le désir d’abréger un travail aride a conduit les naturalistes à se contenter trop souvent, soit dans leurs descriptions, soit même dans leurs caractéristiques, de termes vagues ou inexacts. Cuvier lui-même a autorisé par son exemple deux abus d’une extrême gravité : il lui arrive, d’une part, de placer arbitrairement dans une division des animaux qu’il serait nécessaire, lui-même le dit, de ranger ailleurs dans un système rigoureux ; de l’autre, et bien plus fréquemment encore, d’assigner à un groupe tout entier une caractéristique vraie seulement d’une partie des êtres qu’il comprend.

Geoffroy Saint-Hilaire est du très-petit nombre des naturalistes qui ont essayé de retenir la science sur cette pente dangereuse. Comment l’élève d’Haüy, formé à l’observation par l’étude de la cristallographie, cette géométrie de l’histoire naturelle, eût-il ignoré que la rigueur et la précision sont inséparables de l’idée même de science ? Aussi le voit-on, dans tous ses travaux descriptifs, s’efforcer sans cesse d’éviter des abus qui, pour être très-communs, n’en sont pas moins des fautes graves contre la logique. Nous ne connaissons pas chez lui un seul exemple de ces classements arbitraires qui, en vue d’une expression plus simple, ou pour tout autre motif, transportent un être dans un groupe étranger[12]. Les caractéristiques non rigoureuses, presque inévitables dans l’état présent de la science, sont, du moins, rares dans ses ouvrages : on sent qu’il n’en subit la nécessité qu’après avoir lutté contre elle. Quand un groupe reçoit de lui une définition et de tous les auteurs une autre, on reconnaît, dans la plupart des cas, que la vérité est de son côté et l’inexactitude du leur. Citons un exemple, le premier qui se présente. Le groupe qui ouvre la série, se distingue-t-il, comme on le dit ordinairement, par ses incisives droites et ses ongles plats ? Non, sans doute ; ce sont là les caractères d’une partie des Singes, non de tous ; et dès lors, comment déterminer les autres à l’aide de la définition des auteurs ? Prenez, au contraire, celle de Geoffroy Saint-Hilaire : elle est fondée, elle aussi, sur la disposition des incisives et sur la forme des ongles, mais l’une et l’autre considérées d’une manière plus générale. De là une expression applicable non à la pluralité, mais à la totalité des êtres qu’elle comprend, et de plus applicable à eux seuls : double condition, sans laquelle une définition logique ne saurait exister. Cette double condition, on ne la remplit le plus souvent qu’au prix d’un long et aride travail, d’une révision attentive des caractères, non de la plupart, mais de toutes les espèces ; et l’on conçoit que quelques-uns se soient demandé, si le résultat obtenu vaut toujours ce qu’il a coûté. Mais la science n’admet pas de moyens termes : une caractéristique à peu près exacte, comme celles dont nos livres sont remplis, ce n’est au fond qu’une caractéristique fausse : une demi-vérité, c’est une erreur.

Nous venons de signaler, dans les travaux descriptifs et déterminatifs de Geoffroy Saint-Hilaire, un genre de mérite que l’on s’étonnera peut-être d’y rencontrer, quand il manque fréquemment dans ceux d’une école, si souvent et exclusivement qualifiée de positive par son illustre chef. N’y a-t-il pas, dira-t-on, quelque chose d’inconciliable, de contradictoire entre cette étude patiente et presque minutieuse des détails, sans laquelle une bonne description et une caractéristique exacte sont impossibles, et cet esprit généralisateur, cet art d’observer en grand, qui est, a dit un savant illustre, le trait éminent de l’esprit de Geoffroy Saint-Hilaire ?

Oui, il y aurait contradiction entre cette observation en grand, et ce que nous pouvons appeler, par opposition, l’observation en petit, cultivées simultanément, avec une égale ardeur et un égal succès, par la même intelligence. Oui, il est inadmissible qu’un savant puisse se livrer à la fois à des travaux spéciaux, en vue d’introduire quelques perfectionnements dans les caractéristiques ou dans la connaissance des espèces, et à des recherches générales, en vue de ramener à des lois la variété infinie des faits ; qu’il attache en même temps, et sans prédilection marquée, sa pensée sur les plus hautes vérités de la philosophie naturelle et ses yeux sur les humbles détails. Voilà ce qui serait contradictoire, inconciliable ; car celui qui a eu le bonheur d’entrevoir ces hautes vérités, doit se sentir, au premier succès obtenu, irrésistiblement entraîné[13] à en poursuivre la découverte.

Au contraire, la succession des deux ordres de travaux, non-seulement n’a rien de contradictoire et d’irrationnel, mais elle est nécessaire. Assurément, il ne sera pas donné à tous, observateurs exacts et sévères à leur début, hardis et heureux généralisateurs plus tard, de se distinguer successivement par ces deux genres de mérite si différents ; mais, assurément aussi, celui qui n’aura pas d’abord possédé le premier, ne doit pas espérer de voir un jour briller en lui le second. Les faits d’abord ; après eux, et par eux, les idées ; et qui a la force de s’élever vers celles-ci, doit avoir aussi la sagesse de s’en tenir longtemps aux premiers[14].

Ainsi a fait Geoffroy Saint-Hilaire, zoologiste spécial dans sa jeunesse, naturaliste philosophe dans son âge mûr, comprimant, durant vingt années, l’élan de sa pensée, afin de le rendre plus puissant, et n’atteignant enfin le but de toute sa vie que parce qu’il avait su s’en détourner.

IV.

Dans cette première période de sa vie scientifique, où nous le voyons observateur spécial et descripteur, Geoffroy Saint-Hilaire a été aussi classificateur. Mais ici il s’est arrêté beaucoup plus tôt. De 1804 à 1806, et après son voyage en Portugal, de 1809 à 1816, il poursuit assiduement ses études sur les caractères des êtres, mais il ne cherche plus, si ce n’est exceptionnellement et à de longs intervalles, à perfectionner le système.

Et cependant, avant d’abandonner à son illustre émule le sceptre de cette partie de la science, il s’était annoncé comme devant le partager avec lui : tous deux avaient fondé ensemble, en 1795, cet édifice qui, depuis, fut élevé par les efforts seuls de Cuvier et de ses disciples.

À l’époque que nous venons de rappeler, Linné avait en histoire naturelle une suprématie incontestée. Dans la patrie même de Buffon, le Systema naturæ était le code universel des naturalistes. Livre assurément digne de cet honneur, s’il eût été bien compris. Mais ce que l’on y appréciait surtout, ce que l’on en imitait partout avec une fidélité servile, c’étaient les formes techniques ; précisément, la partie secondaire et passagère de l’œuvre de Linné. Quant à l’esprit même de ce livre immortel, il échappait si complétement à ses admirateurs, que nul n’y avait même entrevu l’existence d’une classification véritablement naturelle des animaux[15].

C’est à ce moment que Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire paraissent dans la science, et presque dès le début de leurs travaux, frappés tous deux du même besoin, animés de ce zèle ardent de la jeunesse que nulle difficulté ne saurait rebuter, ils entreprennent de concert la détermination des véritables principes des classifications en histoire naturelle, et, à l’aide de ces principes une fois déterminés, la révision générale de la première classe du règne animal. Tel est le double sujet du célèbre Mémoire de 1795, l’un des premiers fruits des efforts communs des deux auteurs.

On s’est longtemps accordé à considérer ce beau Mémoire comme ayant fondé la classification naturelle en zoologie. C’est nous-même qui le premier avons rendu à Linné une tardive justice. Fidèle au culte de la vérité, même lorsqu’il s’agissait d’enlever un rayon à la gloire nationale, nous sommes d’ailleurs pleinement d’accord avec tous les zoologistes sur l’origine des efforts, faits depuis un demi-siècle pour l’établissement définitif et le perfectionnement de la classification naturelle. Cette origine est incontestablement, non dans le Systema naturæ, où les principes de la méthode inspirent et guident l’auteur sans être nulle part énoncés par lui, mais bien dans le Mémoire sur les Mammifères ; mémoire où ces principes sont exposés, discutés et appliqués avec cette admirable lucidité dont Cuvier avait le secret. Le principe de la subordination des caractères, encore innommé toutefois, y est particulièrement présenté avec une netteté parfaite ; et il est donné dès lors pour ce qu’il est et pour ce qu’il restera toujours (bien compris et restreint dans de justes limites) : l’une des bases nécessaires de toute classification naturelle.

Le Mémoire de 1795 n’est, pour Cuvier, que le premier d’une longue série de travaux exécutés dans le même esprit : ses efforts dans cette direction, n’ont eu d’autre terme que le terme même de sa glorieuse vie, et se sont successivement étendus au règne animal tout entier. Pour Geoffroy Saint-Hilaire, au contraire, ces premiers pas dans la carrière sont presque aussi les derniers. Nous le voyons, en 1797, poser les bases de cette même classification des Oiseaux de proie, que Cuvier a depuis développée, et qui est encore la plus généralement adoptée. Six ans plus tard, reprenant, au retour de l’Égypte, ses travaux sur les Mammifères, il introduit dans leur classification plusieurs modifications importantes ; mais il n’achève pas même l’ouvrage qui les renferme, et il se refuse presque à le publier[16]. Dans ses Mémoires ultérieurs, presque tous monographiques, il réalise divers perfectionnements de la Méthode, mais tous circonscrits dans le cercle d’une famille ou d’un ordre : le seul qui ait une véritable importance comme classification, est le Tableau méthodique des Quadrumanes, publié en 1812. Après lui, nous ne trouvons plus guère à citer que des vues, émises en 1820, sur la nécessité de placer immédiatement après les Vertébrés l’embranchement des Articulés que Cuvier faisait précéder de celui des Mollusques ; encore ces vues que tout le monde partage aujourd’hui, ne furent-elles émises par Geoffroy Saint-Hilaire qu’occasionnellement et comme déduction de ses recherches d’anatomie philosophique sur les Insectes[17] ?

Comment est-il arrivé à Geoffroy Saint-Hilaire de délaisser si complétement la solution d’un problème, qui tient tant de place dans les recherches de la plupart des naturalistes ? Nous n’avons pas à le rechercher : lui-même va nous le dire. On lit dans le Cours de l’histoire naturelle des Mammifères[18] cette déclaration qu’il a plusieurs fois renouvelée sous des formes diverses :

« Je suis de l’opinion qu’une méthode parfaite ne saurait exister ; c’est une sorte de pierre philosophale dont la découverte est impossible. Pour mon compte, donnant à l’étude des rapports une attention toute spéciale, et porté par cette même étude à admettre qu’il est pour l’histoire naturelle quelque chose de plus important que des classifications (de plus exact du moins, puisqu’il entre nécessairement de l’arbitraire dans la distribution et l’enchaînement des familles), je m’en suis tenu à ma coopération dans l’essai de 1795, et je ne me suis plus occupé que de travaux monographiques. »

Ainsi, ce qui l’éloigne des travaux de classification, ce n’est pas seulement la moindre importance des résultats auxquels ils peuvent conduire : c’est aussi, c’est surtout le défaut d’exactitude dans ces résultats, l’impossibilité d’en bannir l’arbitraire. Nous retrouvons Geoffroy Saint-Hilaire lorsqu’il s’agit de classer, ce que nous l’avons vu lorsqu’il s’agissait de décrire, cherchant l’exactitude et la rigueur, sans lesquelles la science ne saurait exister. Mais ici, à force de les chercher, il les trouvait : là elles n’existent pas, et on est réduit, au défaut d’une solution exacte, à se contenter d’une solution approximative.

On le fait, dira-t-on, même en mathématiques : comment un naturaliste, si rigoureux qu’il puisse être, n’admettrait-il pas un genre de solution dont se satisfont elles-mêmes les sciences, dites par excellence exactes ? Qu’on ne s’y trompe pas. Le mot d’approximation peut bien être de la langue mathématique, transporté dans la nôtre ; mais non, malheureusement pour nous, l’idée qu’il exprime. En arithmétique, en géométrie, une solution approchée est équivalente, si ce n’est au point de vue théorique, à une solution exacte : car, tout inconnue que soit celle-ci, et lors même qu’elle n’existe pas et ne saurait exister, on peut s’en rapprocher autant qu’il est besoin dans la question donnée : l’erreur, toujours connue, est rendue aussi petite qu’on le veut. Le naturaliste, au contraire, a conscience que sa solution est inexacte : mais de combien et dans quel sens ? il ne le sait ; comment se rapprocher de la vérité ? il l’ignore. Souvent[19], en présence de plusieurs arrangements méthodiques, imaginés par lui, ou déjà proposés, il se voit obligé de faire un choix, sans pouvoir le justifier rationnellement ni aux autres, ni à lui-même : il n’a point de certitude, il n’a qu’une conviction, qu’une opinion dont la probabilité ne peut être appréciée. Entre les mêmes solutions, avec les mêmes éléments, un autre eût pu préférer, à aussi bon droit, celle qu’il vient de repousser ! Comment les déterminations seraient-elles les mêmes pour tous, quand chacun doit en appeler à ce qu’on a nommé le tact du naturaliste, c’est-à-dire, au fond, à son sentiment propre et individuel ?

Voilà, dans une multitude de cas, la déplorable nécessité, à laquelle se voit réduit le naturaliste classificateur. Cuvier l’a acceptée ; Geoffroy Saint-Hilaire n’a pu s’y soumettre ; et, en agissant inversement, l’un n’a pas été moins conséquent que l’autre.

Cuvier voit dans la classification l’idéal même auquel l’histoire naturelle doit tendre, et dans cet idéal, si l’on parvenait à le réaliser, l’expression exacte et complète de la nature entière ; par conséquent, en un mot, toute la science[20]. Voilà la doctrine de Cuvier telle que lui-même la formule. Comment n’aurait-il pas placé au premier rang les travaux dirigés vers le perfectionnement de la classification ? Et pouvait-il renoncer à ceux-ci, sans renoncer en même temps à perfectionner la science elle-même ?

Pour Geoffroy Saint-Hilaire, au contraire, la classification n’est pas toute la science ; elle n’en est même ni la partie la plus importante, ni la plus élevée. Dès lors il lui est permis, tout en appréciant, tout en honorant des travaux faits dans une direction si incontestablement utile, de ne point s’y engager lui-même, et de chercher à satisfaire ailleurs ce double besoin de son esprit : la rigueur scientifique et la généralité des résultats.

Telle est, avons-nous dit ailleurs[21], la première divergence entre ces deux amis, naguère si intimement unis ; et l’année 1803, où Geoffroy Saint-Hilaire cessa de penser sur les classifications ce qu’en pensait Linné et ce qu’en a toujours pensé Cuvier, nous offre le véritable point de départ de tous leurs dissentiments et le prélude inaperçu des débats de 1830.

V.

Il existe, entre toutes les parties d’une science et entre toutes les questions qu’elle comprend, un enchaînement nécessaire dont un esprit logique peut bien ne pas se rendre compte, mais dont il subit invinciblement l’influence.

Des doctrines de Geoffroy Saint-Hilaire sur les classifications, on pourrait, au besoin, déduire ses vues sur un sujet en apparence tout différent, l’étude des manifestations vitales des animaux, de leurs relations entre eux et avec le monde extérieur, de leurs mœurs.

Plaçons-nous au point de vue de ceux qui font du perfectionnement de la classification le but suprême de la science. Vers quel résultat devront tendre leurs efforts ? Évidemment vers la constatation des différences, par lesquelles peuvent être distingués les groupes des divers degrés. Dans un organe ces naturalistes devront voir surtout les caractères qu’il peut fournir à la méthode ; et les affinités naturelles des êtres seront presque les seuls rapports dont ils aient à poursuivre la découverte.

Telle serait la conséquence rigoureuse de leur doctrine. Et de là, tous ces naturalistes de cabinet, qui, dans l’étude d’un être, n’oublient rien, si ce n’est la vie même dont il est animé ; qui nous décrivent ses membres, ses organes, comme s’il s’agissait de vaines formes à contempler et à décrire, et non des plus merveilleux appareils qu’il soit donné à l’homme d’observer et de connaître. Système aussi faux qu’étroit et décourageant, qui sacrifie la connaissance de l’ensemble à celle des parties ; qui réduit l’observation de l’animal à celle de son cadavre ; qui abaisse la science des êtres vivants aux proportions d’un catalogue descriptif !

Avons-nous besoin de dire que Cuvier et les naturalistes principaux de son école ont su briser le cadre étroit, dans lequel tant d’autres se sont renfermés ? Un savant tel que Cuvier, dût-on l’accuser de quelque contradiction, ne pouvait se résoudre à faire la science si aride et, pour tout dire, si vaine. Ouvrez ses ouvrages : vous y verrez souvent l’étude de l’ensemble à côté de celle des parties, l’étude des fonctions vitales et des mœurs à côté de celle des organes. Mais par quel lien les unes sont-elles rattachées aux autres, et l’unité de l’animal ainsi rétablie ? Par l’hypothèse, admise dans toute son extension, que chaque être a été spécialement créé en vue des circonstances au milieu desquelles il vit, chaque organe en raison de la fonction qu’il est appelé à remplir ; en d’autres termes, par cet abus de la philosophie dite des causes finales qui, à l’étude positive des organes, de leurs fonctions, des rapports des uns avec les autres et des harmonies naturelles, substitue une interprétation toute conjecturale, ose faire intervenir dans l’explication de chacun de ces rapports, de chacune de ces harmonies, les intentions et la volonté même du Créateur, et fait descendre ainsi, par un grave abus de logique, au rang des causes prochaines et immédiates des phénomènes, leur cause première, à jamais impénétrable pour nous.

Ainsi, chez les uns, l’étude des organes réduite à celle des caractères, et celle des fonctions et des mœurs négligée et reléguée au rang de circonstances accessoires ; par conséquent, la science aride, incomplète, mutilée : chez les autres, les fonctions et les mœurs étudiées à l’égal des organes, et la science s’élevant vers les sommités de la philosophie naturelle, mais ne s’y élevant qu’à l’aide d’une hypothèse non démontrée, et disons plus, fût-elle vraie, non susceptible de démonstration. Ainsi, aridité et étroitesse des conceptions, d’un côté ; extrême témérité, de l’autre : « deux écueils également dangereux, dit Geoffroy Saint-Hilaire, et que j’ai voulu éviter tous deux. »

Et non-seulement il l’a voulu, mais il l’a fait, et pour cela, il n’a eu qu’à suivre le cours naturel de ses idées et de ses doctrines. Le perfectionnement de la classification n’étant pas pour lui le but, mais seulement l’un des moyens de la science, il faut bien que ce but se trouve plus loin et plus haut ; la recherche de tous les genres de rapports reprend une importance égale à celle des affinités naturelles : la science recouvre son domaine tout entier, et dès lors, son unité, sa grandeur. Mais cette unité, cette grandeur devront se fonder sur l’alliance de l’observation et du raisonnement, non sur des hypothèses métaphysiques ; car, celles-ci admises, la science retomberait plus que jamais dans ces déterminations sans règle et sans contrôle, dans ces décisions arbitraires, contre lesquelles nous avons vu Geoffroy Saint-Hilaire se prononcer avec tant de force en zoologie comme en anatomie comparée.

On le voit : des deux écueils qu’il signale, aucun n’était sur sa route, et il n’était pas homme à se laisser entraîner par la puissance de l’exemple et le prestige des idées régnantes. Loin de là : plus il voit à celles-ci de partisans, et plus il les combattra ; plus il voit les naturalistes faciles à se contenter des explications apparentes d’une métaphysique nuageuse, plus il se montrera sévère à lui-même, n’hésitant pas à s’arrêter où s’arrêtent les faits et leurs conséquences légitimes, et aimant mieux déclarer l’insuffisance de son propre savoir que de jeter sur elle le voile d’une séduisante, mais dangereuse hypothèse. Suivez-le dans ses études sur les instincts des animaux ; par exemple, dans ses deux Mémoires sur leur affection mutuelle. Le charme des faits merveilleux qu’il rapporte, l’entraîne-t-il en des explications encore impossibles ? Non, il raconte ; il fait entre les vues des anciens et celles des modernes un curieux et instructif parallèle ; et quand le lecteur s’attend peut-être à le voir se perdre, comme tant d’autres, dans les tentatives d’une psychologie hasardée, il s’arrête tout à coup : « il y a, dit-il, une grande tendance dans les esprits pour discuter ces graves questions ; mais nous devons continuer de nous en abstenir… Nous manquons toujours de quelques faits essentiels, auxquels nous n’atteindrons sans doute que par une nouvelle méthode d’investigation. Trouvons d’abord cet instrument. »

S’il s’abstient ici, il traite, au contraire, et même à plusieurs reprises, la grande question des relations des animaux avec le monde extérieur et de l’harmonie des organes avec les fonctions ; et sa persistance, dans ce second cas, n’est pas moins conforme que son silence, dans le premier, à la règle de conduite qu’il s’était tracée. C’est encore une hypothèse métaphysique qu’il rencontre ici devant lui, mais une hypothèse sur laquelle ont prise l’observation, le raisonnement et l’expérience même : ici donc l’instrument est trouvé, et la question est mûre.

Rien de plus séduisant pour l’esprit, au premier abord, que la doctrine des causes finales : rien de plus contraire à la saine philosophie, que les abus qu’on en a faits et qu’on en fait chaque jour encore. Les livres sont pleins de raisonnements où la puissance providentielle de Dieu est représentée comme intervenant dans la conservation des espèces, non par ces lois générales d’harmonie qu’elle a posées à l’origine des choses, mais par des soins apportés minutieusement et spécialement à la création de chaque être. Que dirait-on d’un astronome qui voudrait substituer à la théorie newtonienne, dans la mécanique céleste, l’hypothèse d’autant de causes et de principes particuliers de mouvement que les espaces renferment d’astres errants ? Telle est, et plus irrationnelle encore, la doctrine qu’on a si longtemps fait prévaloir en histoire naturelle, que quelques-uns y défendent encore. Au lieu d’observer ce que Dieu a fait, on ose imaginer ce qu’il a voulu faire. On affirmera, par exemple, non qu’un animal vole, parce qu’il a des ailes ; grimpe, parce qu’il a des ongles acérés ; mais bien qu’il a des ailes, parce qu’il a été organisé pour le vol ; des griffes, parce qu’il a été créé pour grimper ! On se gardera bien de dire simplement que les Carnassiers se nourrissent de proies proportionnées à leur taille ; on nous représentera le Créateur mesurant, dans sa sagesse, la taille de chaque Carnassier sur celle des animaux qui doivent lui servir de proie[22].

Mais, dit Geoffroy Saint-Hilaire[23], Dieu vous a-t-il pris pour confidents ? Êtes-vous autorisés à parler pour lui ? « Bornons-nous, ajoute-t-il, au seul sentiment qui doit nous pénétrer, celui de l’admiration : n’allons point indiscrètement prêter notre esprit à celui qui est comme toutes les premières notions des choses, et qui sera éternellement au-dessus de nos faibles intelligences. Point trop d’audace dans la pensée : et naturalistes, contentons-nous des manifestations qui nous sont accordées. » Et surtout, gardons-nous de faire engendrer la cause par l’effet… « Restons les historiens de ce qui est ; n’arrivons sur les fonctions qu’après avoir vu, ou cherché à voir quels instruments les produisent. Chaque être est sorti des mains du Créateur avec de propres conditions matérielles ; il peut selon qu’il lui est attribué de pouvoir ; il emploie ses organes selon leur capacité d’action. »

On voit que Geoffroy Saint-Hilaire ne se borne pas à réfuter les systèmes de Cuvier et des finalistes. Il y substitue une autre doctrine, précisément inverse. Les premiers disaient : La disposition et la structure d’un organe sont en raison de la fonction qu’il a à remplir, et, en général, l’organisation d’un animal en raison de ses mœurs et du rôle qu’il doit jouer dans la nature. Système que l’on peut résumer dans cette formule souvent reproduite : Telle est la fonction, tel sera l’organe ; ou dans cette autre, plus claire, et non moins concise : La fonction est la cause finale de l’organe. Geoffroy Saint-Hilaire renverse les termes : pour lui la fonction de chaque organe est en raison de sa disposition et de sa structure, et les mœurs de l’animal en raison de son organisation ; d’où cette formule : Tel est l’organe, telle sera la fonction ; ou bien : La fonction est l’effet de l’organe. Doctrine qui n’exclut d’ailleurs en rien la réaction de la fonction sur l’organe, si évidemment apte à se développer, à s’atrophier, à se modifier, selon qu’il sera plus ou moins et diversement exercé.

Voilà deux expressions, aussi contraires que possible, de la relation intime, également reconnue par toutes les écoles, qui existe entre la nature de l’organe et la fonction qu’il accomplit. De ces deux expressions, laquelle est la plus logique ? laquelle est la plus conforme aux faits ?

La plus logique est évidemment celle qui procède des organes aux fonctions, car les premiers préexistent à celles-ci ; celle qui permet de concevoir l’existence de ces organes sans fonctions, dont les exemples, si multipliés en anatomie comparée, font et feront à toujours le désespoir des finalistes ; celle enfin qui, sans rien ôter à notre admiration pour toutes les harmonies de la nature, et pour la sagesse suprême dont elles émanent, ne nous oblige pas à la faire intervenir à chaque instant et pour l’explication de chaque détail de la science.

Et l’expression la plus logique est aussi la plus conforme aux faits. Geoffroy Saint-Hilaire le prouve par l’observation des races domestiques, par celle des Monstruosités, par ses expériences sur celles-ci. Il nous montre dans toutes ces déviations du type normal, les unes héréditaires, les autres individuelles, des organes qui, modifiés quant à leur forme, leur disposition, leur structure, le sont aussi, par suite, et dans la même raison, quant à leurs fonctions. Or, ici le doute n’est plus permis. Qui, par exemple, voudrait soutenir que les anomalies physiologiques d’un Monstre sont les causes finales de ses anomalies anatomiques ? Au fond, cependant, la question en tératologie est exactement la même qu’en zoologie. Mais, dans cette dernière science, les raisonnements des finalistes prennent parfois, sous une plume habile, une forme spécieuse, l’erreur de leurs prémisses se perdant dans la profondeur des ténèbres qui enveloppent encore l’origine des espèces animales. Ils nous apparaissent, au contraire, dans toute la nudité de leur illogisme et de leur fausseté, quand on les étend à des types produits, comme le sont les êtres anomaux, sous notre regard, et quelquefois à notre volonté[24].

La question est désormais jugée pour les esprits impartiaux. La doctrine des causes finales, du moins telle qu’on l’a admise durant tant de siècles, a fait son temps en zoologie. Ces causes, à part même ce qu’il y a en elles d’erroné, ne seraient d’ailleurs que des causes particulières, et il faudrait chercher plus haut la vraie notion de l’harmonie générale. Renoncez à abuser des premières, et vous serez par là-même sur la voie qui conduit à la seconde. Quand, par les progrès de l’esprit humain, les fausses lueurs des explications des finalistes se sont éteintes en astronomie, la pure lumière de la vérité n’a pas tardé à briller, et Newton est venu révéler aux hommes la sublime simplicité des harmonies célestes.

VI.

Tout partisan de la doctrine des causes finales, s’il est conséquent avec lui-même, est partisan de l’hypothèse de l’immutabilité des espèces ; tout adversaire de l’une est nécessairement adversaire de l’autre. Au fond même, toutes deux ne sont que les faces diverses d’un seul et même système. Nous devons donc nous attendre à trouver Geoffroy Saint-Hilaire, ici encore, en complète opposition avec Cuvier et ses disciples.

Tous deux avaient senti de bonne heure l’importance philosophique d’une question qui est sans contredit, avec l’Unité de composition, la plus grande de l’histoire naturelle. Nous les voyons, en 1795, dans un de leurs Mémoires communs[25], la poser en des termes tels qu’il n’en est pas de plus larges : Ne faut-il voir, dans ce que nous appelons des espèces, que les diverses dégénérations d’un même type ?

Tous deux doutaient alors. Quelques années après, Cuvier, non-seulement résolvait négativement la question, posée d’une manière aussi absolue ; mais il déclarait et prétendait prouver que les mêmes formes se sont perpétuées depuis l’origine des choses. Lamarck, son antagoniste par excellence sur cette question, soutenait, d’une manière non moins exclusive, la thèse contraire, montrant les êtres incessamment variables au gré des circonstances, et donnant avec hardiesse une genèse zoologique, fondée sur cette doctrine.

Geoffroy Saint-Hilaire a longtemps médité sur ce difficile sujet. La doctrine qu’il a, dans sa vieillesse, fermement défendue, paraît n’avoir été entièrement conçue par lui qu’après l’achèvement de la Philosophie anatomique ; et si nous omettons ses leçons orales an Muséum et à la Faculté, c’est en 1828 seulement qu’il l’a publiée[26] ; encore ne faudrait-il en chercher dans le travail que nous rappelons ici, ni l’expression la plus nette, ni les développements[27].

Cette doctrine est diamétralement opposée à celle de Cuvier, et n’est pas entièrement celle de Lamarck. Geoffroy Saint-Hilaire réfute l’une ; il restreint et rectifie l’autre. Cuvier, selon lui, conclut contre les faits : Lamarck, par de là les faits. Au fond, néanmoins, dans cet ordre d’idées, il procède de Lamarck, et il s’est plu à se proclamer lui-même, en plusieurs occasions, le disciple de son illustre collègue.

Essayons de réduire la question à des termes simples. Les animaux qui peuplent notre globe, s’offrent-ils à nos yeux, tels qu’ils ont été créés ? ou bien se sont-ils modifiés depuis leur création ? Les espèces sont-elles immuables ? ou bien des races, transportées sous l’influence de circonstances différentes, peuvent-elles, à la longue, s’écarter du type originel, et constituer, à leur tour, des races ou espèces distinctes par de nouveaux caractères ?

L’art de résoudre les questions est presque toujours celui de les décomposer. Procédons ainsi.

Les animaux sont-ils variables sous l’influence des circonstances ? Sur ce premier point, la réponse ne saurait être douteuse, ni à l’égard des individus, ni à l’égard des races et de ces groupes d’individus que nous appelons espèces.

Examinez une espèce répandue sur une portion du globe terrestre, assez étendue pour qu’aux limites de son habitation, les circonstances locales soient notablement différentes : vous trouverez toujours, entre les individus pris aux deux extrêmes, une différence sensible, et véritablement proportionnelle à la diversité des circonstances locales.

Premier fait reconnu de tous les naturalistes, et que n’ignorent pas les personnes les plus étrangères à la science. Quel commerçant, par exemple, oserait vendre, et qui voudrait acheter les fourrures de nos Martes et de nos Hermines de France pour des Martes ou des Hermines de Sibérie, ou même de Russie et de Pologne ? Donc, pour quiconque veut raisonner logiquement, les animaux sont variables sous l’influence du climat et des circonstances. Conclusion de Lamarck, et avant lui de Buffon, pleinement admise par Geoffroy Saint-Hilaire, et que Cuvier lui-même est obligé de subir, lorsqu’il reconnaît l’existence de variétés ou subdivisions accidentelles de l’espèce, résultant de la chaleur, de l’abondance et de l’espèce de la nourriture, et d’autres causes encore.

Les espèces étant variables, entre quelles limites le sont-elles dans l’ordre actuel des choses ; en d’autres termes, avec la constitution du globe, la composition de l’atmosphère, et les autres données géologiques et physiques, sous l’influence desquelles les êtres organisés vivent depuis plusieurs milliers d’années ?

Lamarck, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire résolvaient de même la première partie de la question : ici chacun d’eux a sa solution propre.

Les variétés, dit Cuvier, sont différenciées par des caractères tout à fait accessoires, et d’un ordre inférieur à ceux qui distinguent les espèces.

Point de limites aux variations des espèces, dit Lamarck ; et il n’hésite pas à faire sortir les uns des autres, les genres, les ordres, et jusqu’aux classes diverses du règne animal. C’est l’hypothèse même de Pascal, lorsqu’il se demande : Les êtres animés n’étaient-ils dans leur principe que des individus informes et ambigus, dont les circonstances permanentes au milieu desquelles ils vivaient, ont décidé originairement la constitution ?

Geoffroy Saint-Hilaire admire le ferme génie de Lamarck, proclamant la puissance modificatrice des influences du monde extérieur ; mais il le voit à regret s’avancer témérairement au delà de toutes les déductions légitimes des faits, compromettre sa théorie par le choix de ses preuves, prêter à la réaction de l’animal sur lui-même par l’habitude un pouvoir illimité, et par là, s’exposer à la malignité de critiques, trop heureux de pouvoir lui répondre par des railleries. Des arguments eussent été plus difficiles à trouver !

En adoptant le principe de Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et son école n’en restreignent pas seulement l’application ; ils la conçoivent autrement, et, par suite, recourent à un autre genre de preuves. Ils relèguent à un rang très-secondaire, parmi les causes modificatrices, cette puissance de l’habitude, à laquelle Lamarck fait jouer un si grand rôle, et ils sont évidemment ici dans le vrai, en même temps, qu’en parfaite conformité avec la formule : Tel est l’organe, telle sera la fonction. Pourquoi un animal abandonnerait-il les habitudes qui découlent de son organisation, pour prendre d’autres mœurs ? Ce serait, à des conditions d’harmonie, et par conséquent de bien-être, substituer un état de trouble et de malaise. À moins d’être contraint à le subir, il persistera donc dans les premières, et la stabilité du type qu’il a reçu de ses parents, sera ainsi confirmée, et non détruite. Par les mêmes raisons, s’il est libre, l’animal se gardera bien d’aller chercher au loin un autre climat, et d’autres circonstances extérieures ; car, s’il n’est pas fait pour celles-ci, comme disent les finalistes, son organisation est coordonnée avec elles, et l’on ne verra jamais l’Ours des glaces polaires et le Lion de la zone torride faire spontanément l’échange des patries que le Créateur a assignées à chacun d’eux. Voilà pourquoi l’observation des espèces, dans l’état de la nature, en nous révélant une multitude de modifications plus ou moins légères, ne saurait nous rendre témoins d’aucune déviation grave des types formés ou conservés sous l’influence de l’ordre actuel des choses.

C’est donc l’expérience seule qui peut trancher la question[28]. Contraindre les animaux à faire ce qu’ils ne feraient pas d’eux-mêmes ; les transporter en des climats étrangers ; les soumettre à une autre nourriture, à d’autres habitudes ; les entourer de circonstances nouvelles ; changer en un mot, dit Geoffroy Saint-Hilaire, leur monde ambiant ; agir ainsi, non sur l’individu seulement, mais sur la race : tel est le seul moyen de décider, si, comme le prétend Cuvier, les variations ne sauraient atteindre que des caractères accessoires et de nulle valeur. Et ici, admirons le génie de Bacon, qui disait déjà, il y a deux siècles aux naturalistes : Tentez de faire varier les espèces elles-mêmes, seul moyen de comprendre comment elles se sont diversifiées et multipliées. Eh bien ! ces expériences que conseillait Bacon, elles ne sont pas à tenter : elles sont faites déjà : elles se sont poursuivies depuis une longue série de siècles, et se poursuivent encore sur toute la surface du globe, et jamais résultats plus démonstratifs ne furent obtenus. Voyez toutes les races domestiques dont l’industrie humaine a su se faire de si anciens et si utiles auxiliaires. Le Mouflon, par exemple, le Bouquetin, eussent-ils jamais d’eux-mêmes abandonné les sommités neigeuses, où la nature les avait placés ? non ! mais l’homme les en a fait descendre, les a transportés dans toutes les parties du monde ; et de nombreuses races de Moutons et de Chèvres, autant que de climats, se sont produites. De même ont été créées nos races de Chevaux, de Bœufs, et tant d’autres, entre lesquelles il est impossible de méconnaître des différences de valeur spécifique ; bien plus, toutes ces races de Chiens, dont quelques-unes, si l’origine en fût restée inconnue, eussent formé des genres, mieux caractérisés assurément qu’un grand nombre de ceux dont les noms, remplissent nos catalogues.

Et si cette série de preuves ne suffisait pas, les variétés du genre humain en fourniraient une seconde. Trouve-t-on souvent entre les diverses espèces d’un genre naturel, des différences organiques aussi profondes que celle qui existe entre l’Homme caucasique et le Nègre ? Et cependant, Cuvier, dans le livre même où il proclame le principe de l’immutabilité des espèces, n’hésite pas à reconnaître l’origine commune et de ces deux races et de toutes les autres : conséquence qui ne saurait évidemment trouver de bases rationnelles que dans la théorie de la variabilité des types[29].

Ainsi la doctrine de Cuvier est démentie par les faits : lui-même se sent obligé, dès la première application qui se présente, de l’abandonner, et partout ailleurs, il ne la maintient qu’au prix de subtiles et arbitraires distinctions. Mais remarquons-le bien : les mêmes faits qui réfutent l’hypothèse de Cuvier, modifient profondément celle de Lamarck ; car ils assignent aux variations des espèces, dans l’ordre actuel des choses, des limites que nous devons dire, relativement, fort resserrées : limites que l’on ne saurait d’ailleurs déterminer que par approximation.

Il reste une troisième question partielle : jusqu’à quel point les espèces ont-elles pu être modifiées depuis leur origine ?

Aux effets des causes agissant encore aujourd’hui, ajoutez ceux des révolutions elles-mêmes que le globe à subies : vous avez maintenant le problème tout entier, avec ses immenses et inextricables difficultés. Lamarck, sur les traces de Pascal, ose seul le résoudre, et sur ce nouveau terrain, la science ne peut plus démontrer qu’il se trompe : mais aussi comment démontrerait-elle qu’il a raison ? Des effets presque infinis de variation supposeraient des causes d’une intensité presque infinie aussi : on peut croire à celles-ci ; mais prouver qu’elles existent, on ne le peut encore : le pourra-t-on jamais ? C’est donc un problème à réserver entièrement à l’avenir, supposé même que l’avenir doive avoir prise sur lui.

Mais la science devra-t-elle complétement s’abstenir ? Ni Cuvier ni Geoffroy Saint-Hilaire ne l’ont pensé. Tous deux, comme avant eux Buffon, ont tenté de déterminer si les animaux qui peuplent aujourd’hui le globe, ont pu avoir pour ancêtres ceux qui l’habitaient avant les derniers cataclysmes.

Dominé par son idée favorite de l’immutabilité de l’espèce, Cuvier ne pouvait manquer de nier toute parenté entre les uns et les autres. Il suffisait qu’il eût constaté des différences de valeur spécifique entre les Éléphants, les Hippopotames, les Crocodiles antédiluviens et leurs analogues actuels, pour qu’il les déclarât originairement distincts.

Faudra-t-il donc admettre que la nature ait, à plusieurs époques, reproduit les mêmes types ; que le Créateur, après s’être reposé, ait repris, selon l’expression de Geoffroy Saint-Hilaire, l’œuvre des six jours ? Hypothèse hardie qui semble seule pouvoir être opposée à celle de la filiation ininterrompue des races anciennes et modernes. Cuvier essaie d’échapper à l’une et à l’autre, en faisant succéder aux habitants de chaque contrée, d’autres races, contemporaines de ceux-ci, mais, jusque-là, exclusivement propres à d’autres régions du globe[30].

Geoffroy Saint-Hilaire n’a besoin de recourir ni à l’extrême hardiesse de la première de ces hypothèses, ni à la complication singulière de celle-ci. Il est démontré que les animaux sont variables : il l’est que des races, caractérisées par des différences de valeur spécifique et même générique, peuvent se produire sous l’influence de causes suffisamment actives et suffisamment prolongées. Donc il est possible que les espèces actuellement vivantes d’Éléphants, d’Hippopotames, de Crocodiles, soient issues des espèces analogues qui peuplaient l’ancien monde.

Possible, disons-nous, et non démontré. Geoffroy Saint-Hilaire ne s’est pas abusé[31]. Le but est ici trop loin de nous pour que ni l’observation, ni le raisonnement puissent encore l’atteindre : l’hypothèse seule peut tenter d’y parvenir. C’est donc une hypothèse que Geoffroy Saint-Hilaire oppose à celle de Cuvier, mais une hypothèse déduite d’une théorie vraie, infiniment plus simple, et confirmée bien plutôt que démentie par les arguments mêmes de ses adversaires. Quand Geoffroy Saint-Hilaire croit à des modifications subies par les espèces animales sous l’action d’un monde ambiant nouveau, Cuvier lui objecte les animaux de l’Égypte, restés les mêmes depuis trois mille ans, dans cette contrée où rien n’a changé autour d’eux. Qui ne voit que la fixité dans un cas, et la variabilité dans l’autre, sont des conséquences également nécessaires d’un seul et même principe ? Mais, dit ailleurs Cuvier, les variations que présentent les animaux domestiques, sont dues à l’influence de l’homme, et vous ne sauriez en admettre d’aussi marquées dans ce monde antique où l’homme n’existait pas. Objection non moins vaine que la précédente. L’homme n’a agi sur les animaux qu’en changeant les conditions, dans lesquelles ils se trouvaient originairement placés ; qu’en leur imposant un climat, une nourriture, des habitudes nouvelles : les révolutions du globe n’ont-elles pas changé bien plus profondément encore toutes les conditions de l’existence des êtres, et jusqu’à la composition de l’atmosphère ? Comment donc douter de l’énergie des causes modificatrices qui se seront alors produites ? Énergie, non inférieure assurément, comme le donne à entendre Cuvier, mais infiniment supérieure à celle des causes agissant dans l’ordre de choses actuel, même en comprenant parmi celles-ci l’influence de l’homme ; énergie qui même a dû être telle que, comme dans les expériences d’acclimatement, images en petit de ces grands phénomènes, une partie des races existantes aura dû seule se coordonner avec les nouveaux éléments géologiques et physiques du globe, les autres disparaissant pour jamais de sa surface[32].

Il reste une dernière objection, la seule fondée, la seule grave : si les races antiques lentement transformées, sont devenues les races actuelles, des races intermédiaires, des passages ont dû exister. Or, on n’en a pas, ou l’on n’en a que rarement trouvé les vestiges. Nous le reconnaissons, et Geoffroy Saint-Hilaire l’a reconnu le premier ; et c’est pourquoi il n’a prétendu, nous l’avons dit, émettre qu’une hypothèse. Mais Cuvier, et, après lui, ses disciples, ont-ils davantage suivi et montré les traces de ces translations, plusieurs fois répétées, d’une contrée dans une autre, par lesquelles se concilieraient, suivant eux, la simultanéité de la création de toutes les espèces, et leur apparition successive, et à de longs intervalles, sur le sol des mêmes contrées ? Non, sans doute, et les partisans les plus ardents de la doctrine de Cuvier en conviendront avec nous.

Ainsi, hypothèse d’un côté ; mais aussi, hypothèse de l’autre : vous n’avez le choix qu’entre des hypothèses, et la seule différence réside dans la simplicité de l’une, dans la complication de l’autre.

Et disons-le : de longtemps nous ne pourrons prononcer entre elles avec une entière certitude. L’éclat des immortels travaux de Cuvier en paléontologie a pu un instant éblouir tous les esprits ; la majesté de l’édifice a pu faire oublier la fragilité des bases sur lesquelles il repose. Nous avons fait depuis un grand progrès : nous avons appris à douter. Ce que Cuvier a fait est immense, comparativement à ce qu’on avait fait avant lui ; qu’est-ce par rapport à ce qui manque encore à la science, et malheureusement à ce qui lui manquera toujours ? Les eaux couvrent près des trois quarts de notre planète : des glaces éternelles occupent les terres polaires : et, de la portion de la surface du globe, qui reste accessible à nos explorations, que connaissons-nous paléontologiquement ? Ayons la sagesse de le reconnaître et le courage de l’avouer : on n’a soulevé qu’un coin du voile, et, comme le dit Geoffroy Saint-Hilaire, les temps d’un savoir véritable en paléontologie ne sont pas encore venus. Ils viendront. En les attendant, contentons-nous des perspectives qui nous sont ouvertes sur ce monde antique, ajouté par le génie de Cuvier au domaine de l’esprit humain, et gardons-nous également, ou d’affirmer, parce que nous possédons quelques faits, ou de nier, parce que quelques preuves nous manquent. Point de timidité exagérée, mais point de présomption ; et n’imitons pas celui qui prétendrait pénétrer les mystères des profondeurs de l’Océan, pour avoir, selon la belle image de Newton, ramassé quelques coquilles sur le rivage.

VII.

Telle est, dans son ensemble, la doctrine zoologique de Geoffroy Saint-Hilaire. Nous en avons été l’historien ; nous ne saurions en être le juge : quelques réflexions sur son ensemble, et notre tâche sera terminée.

Le caractère de toute doctrine vraie, c’est la parfaite concordance entre ses diverses parties. Dans un être vivant (nous prenons notre comparaison dans notre sujet même), chaque organe est en raison des autres ; d’où l’harmonie générale de l’être, condition essentielle de sa vie. La science a aussi ses harmonies nécessaires : toute doctrine dont les diverses parties sont en désaccord, ne saurait durer, pas plus que ne saurait vivre l’animal dont nous parlions tout à l’heure. Nous pourrions répéter de ces parties ce que dit Rousseau des organes des êtres vivants : « Il n’y en a pas un qu’on ne puisse, à quelque égard, regarder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés, en sorte qu’ils sont tous réciproquement fin et moyens, les uns relativement aux autres. »

Ce caractère suprême de la vérité, le voyons-nous briller dans la doctrine zoologique de Geoffroy Saint-Hilaire ? Nos lecteurs ont pu répondre déjà. Qu’ils nous permettent cependant de compléter leur réponse.

Nous ne redirons pas qu’étant admises, comme point de départ, les idées de Geoffroy Saint-Hilaire sur les classifications, le reste de sa doctrine zoologique suit naturellement : la notion de la variabilité de l’espèce, et ses conséquences relativement aux animaux antédiluviens, deviennent, nous venons de le montrer, le terme de la science. Maintenant, renversons cet ordre, et partons de la notion de la variabilité de l’espèce : où arrivons-nous ? Précisément à reconnaître, et même plus clairement que jamais, ce qu’il y a d’arbitraire et d’insuffisant dans tout travail de classification. Si la définition de l’espèce, telle qu’elle est partout reproduite, implique une hypothèse fausse, et si, à leur tour, sur la définition de l’espèce se fondent les définitions du genre, de la famille et de tous les groupes supérieurs, n’est-il pas évident que l’échafaudage presque tout entier de la classification repose sur la base la plus fragile, et, pour ainsi dire, qu’il est suspendu sur le vide ?

Ainsi, en zoologie, partez de l’un quelconque des points culminants de la doctrine, et vous arrivez plus ou moins directement, mais sûrement à tous les autres.

Est-ce la première fois qu’il nous est donné de constater un tel résultat dans l’analyse des travaux de Geoffroy Saint-Hilaire ? Nos lecteurs n’ont pas oublié, sans doute, qu’une concordance non moins frappante existe entre toutes les parties de sa doctrine anatomique. Parti de l’idée de l’Unité de composition, préconçue par lui, Geoffroy Saint-Hilaire est arrivé à sa Méthode nouvelle de détermination, laquelle, découverte la première, l’eût conduit à l’Unité de composition. Encore ici, et nous dirons même, ici surtout, il n’est aucun des résultats généraux de Geoffroy Saint-Hilaire dont on ne puisse faire, à volonté, le point de départ ou le point d’arrivée de tous les autres.

Voilà donc, dans deux ordres différents d’idées, deux séries parallèles de travaux, entre lesquelles, sans aller plus loin, nous reconnaissons déjà une intime parenté, celle qui résulte de l’unité de méthode. Mais ne nous arrêtons pas encore ; élevons-nous à un plus haut degré d’abstraction, et nous ne manquerons pas de découvrir de nouvelles relations. De ce point de vue nous allons apercevoir entre les deux séries elles-mêmes, prises dans leur ensemble, le même lien logique qui unit les parties de chacune d’elles.

Geoffroy Saint-Hilaire était encore en Égypte, qu’il abordait et résolvait dans son esprit ce qu’on peut nommer la question primordiale de l’histoire naturelle : celle de l’origine des germes des êtres organisés.

Admettons pour un moment, selon l’hypothèse si longtemps consacrée dans la science, que les germes de tous les êtres qui devaient se développer dans la suite des siècles, soient sortis directement, à l’origine, des mains du Créateur ; que, dans ces germes, soient en petit, ou comme on disait, en miniature, tous les organes, la génération ne faisant, selon l’expression de Régis, que les rendre plus propres à croître d’une manière plus sensible. Cette hypothèse, dominant à la fois la zoologie proprement dite, l’anatomie et la philosophie naturelle elle-même, chacune de ces branches en subira nécessairement et profondément l’influence. Ses conséquences directes seront, en anatomie, la réduction de l’embryogénie à un rang très-secondaire, puisqu’il ne reste plus qu’à épier le moment où tous ces petits organes préformés auront assez grandi pour devenir perceptibles à nos sens ; en zoologie, la fixité des espèces, et l’admission sans limites des causes finales ; la première, parce que toutes les différences entre les êtres organisés sont initialement établies par le Créateur lui-même ; celle-ci, parce que la sagesse suprême, en appelant dès l’origine tous les êtres à une vie ou dès lors active ou latente, en a nécessairement ordonné les conditions. Il est clair que ce système laisse peu de place à la recherche des lois générales : chaque type, ayant été fait seulement en vue de sa destination propre, et étant essentiellement distinct de tous les autres, il ne reste guère qu’à constater, d’une part, l’accord de son organisation avec cette destination ; ce sera le but le plus élevé de la philosophie naturelle : de l’autre, la nature et la valeur des différences extérieures et intérieures ; d’où la prééminence accordée aux travaux d’observation, de description et de classification.

Soyez partisan du système de la préexistence des germes, et soyez conséquent avec vous-même : vous ne sauriez sortir de ce cercle.

Rejetez, au contraire, avec Harvey, avec Geoffroy Saint-Hilaire, avec M. Serres, cette vieille hypothèse si chère à nos pères, et le champ de la science redevient pour vous libre et sans limites. Dans la théorie de l’épigénèse est le lien commun de tous les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire.

Les organes ne préexistent pas : ils se forment, puis se développent. Par cela seul, il est impossible qu’ils ne subissent pas l’action des circonstances qui les entourent au moment de leur formation et pendant cette série d’états de plus en plus complexes qu’ils ont à traverser successivement. Les individus sont donc variables ; leur développement pourra être modifié, retardé, interrompu. Par ce seul fait reconnu se trouve restituée à la science l’étude des êtres anomaux, des Monstruosités, dont les partisans de la préexistence ne sauraient rien dire, si ce n’est que ce sont des jeux de la nature, des êtres placés en dehors de leurs causes finales. Du même fait, dans un autre ordre de considérations, se déduit non moins directement la variabilité des espèces ; comment celles-ci seraient-elles fixes, si les individus sont variables ? Donc, aussi, les conditions d’existence, la destination de chaque être, individu ou espèce, n’ont pas été réglées initialement : ses harmonies sont acquises et non originelles, contingentes et non nécessaires. Nous voici conduits à considérer la notion de l’être comme indépendante de celles-ci, par conséquent à étudier l’être en lui-même, abstractivement, dans son type ; à placer à côté de la recherche des harmonies, la recherche non moins féconde des analogies. Mais comment l’observation et le raisonnement, désormais intimement unis, procéderont-ils dans cette étude abstraite des types, dans cette recherche difficile des analogies ? Ils fixeront d’abord rigoureusement les bases, sur lesquelles devront reposer leurs déterminations : par cela seul que celles-ci doivent être indépendantes des harmonies, des fonctions, leurs éléments généraux seront, non les caractères que fournissent la forme, la structure, la grandeur des parties, mais ceux qui tiennent à l’essence même des organes. Parvenus ainsi pas à pas à la Loi des connexions, nous touchons aux autres principes, si intimement liés avec elle, qui lui servent d’auxiliaires dans la recherche et la démonstration des analogies, et la théorie de l’Unité de composition organique, lien de la zoologie et de la tératologie, se pose devant nous comme le sublime couronnement de la science.

La chaîne de ces raisonnements est trop longue pour que nous la reprenions en sens contraire ; mais il est facile de voir que de l’Unité de composition on remonterait à l’épigénèse, comme de celle-ci nous sommes descendus à la première. Et comme, dans chacune des deux séries de travaux dont nous venons de montrer le lien, un terme quelconque peut devenir à volonté ou le point de départ ou le point d’arrivée de toute la série, nous sommes en droit de terminer ce Chapitre par cette conséquence générale :

Non-seulement la doctrine zoologique et la doctrine anatomique de Geoffroy Saint-Hilaire peuvent être, philosophiquement, considérées comme les deux moitiés d’une même théorie ; mais l’une quelconque des notions fondamentales qui la constituent, peut devenir un centre, auquel toutes les autres se rattachent par des liens nécessaires : chacune d’elles engendre logiquement toute la théorie.

Séparateur

  1. Les leçons furent recueillies par les procédés de la sténographie, puis revues et souvent entièrement refondues par les professeurs.
  2. Ces livraisons, au nombre de vingt, forment un volume qui, dans la pensée de l’auteur, devait être suivi de deux autres. On verra bientôt quelles circonstances ont privé la science de cet utile complément.
  3. Chapitres V et VIII.
  4. Les dates que nous avons placées en tête de ce Chapitre sont celles du retour de l’auteur à la zoologie, et des vues par lesquelles il a étendu et complété sa doctrine zoologique. Nous ne saurions d’ailleurs donner de celle-ci une idée exacte sans comprendre dans notre résumé les travaux de toutes les époques.
  5. On a parfois attribué le premier de ces genres à Vieillot, qui ne l’a donné que d’après Geoffroy Saint-Hilaire ; l’autre, à Illiger, qui n’a fait, selon sa déplorable coutume, que proposer pour les Cariamas un nouveau nom : encore a-t-il eu le malheur de tirer ce nom d’un caractère erroné.
  6. Jusqu’à présent du moins. M. Bibron, dont l’autorité est si grande en ces matières, vient de reconnaître, d’après de nouveaux éléments, la justesse de plusieurs de ces mêmes déterminations qui avaient été jugées inexactes par la plupart des erpétologistes.
  7. Parmi les Siluridés rapportés par Geoffroy Saint-Hilaire, trois étaient surtout du plus grand intérêt : le Malaptérure électrique, et les deux Hétérobranches du Nil, dont l’un était alors entièrement nouveau.
  8. « Celui-ci valait seul un voyage en Égypte », dit Cuvier à Geoffroy Saint-Hilaire, la première fois qu’il vit le Polyptère.
  9. Un quart a été déterminé par Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, un tiers par Geoffroy Saint-Hilaire seul. Cuvier, dans la préface du Règne animal, s’exprime d’ailleurs ainsi : « Les travaux récents et approfondis de mon ami et collègue, M. Geoffroy Saint-Hilaire, ont servi de base à tout ce que je donne sur les Quadrumanes et sur les Chauves-souris. »
  10. Voyez le Chapitre IV, p. 121.
  11. Chacun doit suivre, dans ses propres travaux, la même marche qu’a suivie dans son évolution la science tout entière, nécessairement descriptive avant de devenir générale.
  12. Jamais personne n’a combattu plus souvent et plus énergiquement que lui les déterminations arbitraires, soit en anatomie, soit en zoologie. « Je ne puis me contenter (en fait de déterminations), dit-il dans la Philosophie anatomique, d’un sentiment vague et confus. » Et plus loin, dans le même ouvrage : « Est-ce donc qu’on puisse se décider dans les sciences par les raisons de convenance ? Que dans des recherches sur la figure des nuages, que dans la contemplation de choses aussi indécises et aussi fugitives, on soit dans un dissentiment total sur l’objet d’une même considération, je le conçois ; mais en peut-il être de même de nos déterminations d’organes ? Et x à chercher peut-il être indifféremment rendu par a, traduit par b ? » Et ailleurs, dans l’article sur Buffon : « Naturalistes classificateurs, vous créez à chaque pas des exceptions ; vos décisions, purement arbitraires, établissent a priori des principes faux… » Nous pourrions citer un grand nombre de passages analogues.
  13. Expression de Geoffroy Saint-Hilaire, parlant de lui-même, et particulièrement des Mémoires qui composent le second volume de la Philosophie anatomique.
  14. Geoffroy Saint-Hilaire a toujours pensé ainsi, et il semble qu’il ait voulu se poser à lui-même cette maxime dès son début. Les lignes suivantes sont presque les premières qu’il ait écrites sur la science : « L’homme qui ne s’est pas assez livré à l’étude de la nature, épuise son esprit en fausses combinaisons pour en avoir voulu trop tôt tirer des raisonnements. » (Extrait du préambule inédit du Mémoire sur l’Aye-aye, dont nous avons parlé plus haut. Voyez p. 42.)
  15. Nous avons traité ce point important de la science dans nos Essais de zoologie générale.
  16. Voyez le Chapitre IV, p. 115 et suiv.
  17. Outre les Mémoires de 1820, voyez le Cours sur les Mammifères, 3e leçon, p. 18.
  18. Voyez la 4e leçon, p. 28.
  19. Il en était surtout ainsi, quand on s’en tenait aux classifications en série uni-linéaire. Beaucoup de questions, longtemps sans solutions satisfaisantes, se résolvent d’elles-mêmes, dès qu’on recourt à cette forme particulière de classifications que nous avons proposée, et à laquelle nous avons donné le nom de parallélique. Il est permis d’espérer que les difficultés qu’elle-même laisse encore subsister, disparaîtront à leur tour devant d’autres progrès de la science, et que l’arbitraire finira par être banni, même de la classification.
  20. Introduction du Règne animal, t. Ier, 1re édit., p. 12 ; 2e édit., p. 10.
  21. Chapitre IV, p. 117.
  22. Il est à peine utile de faire remarquer que nous n’inventons pas ces exemples : nous les citons. Nous pourrions en citer des milliers.
  23. Système dentaire, note III ; et Cours, Discours préliminaire.
  24. On a trouvé, il est vrai, cette réponse : Les Monstres sont des êtres placés en dehors de leurs causes finales : aussi la plupart ne sont-ils pas viables. Soit pour ceux-ci. Mais les autres ? Et les Monstres que nous produisons dans nos expériences ? La volonté de l’homme aurait donc prévalu sur celle de Dieu qui destinait, selon vous, leurs organes à d’autres fonctions, et eux-mêmes à un autre rôle dans la création !

    Et les races domestiques ? Direz-vous aussi que celles-ci, caractérisées par de véritables anomalies devenues héréditaires, sont en dehors de leurs causes finales ?

  25. Mémoire sur les Orangs.
  26. Dans un Rapport à l’Académie des sciences sur un Mémoire de M. Roulin. — Avant ce Rapport, on trouve quelques indications dans le Mémoire sur les Gavials, publié en 1825.
  27. Ceux-ci ont été donnés dans plusieurs Mémoires successifs de 1828 à 1837. Nous reviendrons sur ces travaux.
  28. On a voulu faire intervenir dans cette grande question et comme arguments décisifs, les résultats des expériences sur le croisement des espèces. Ces expériences sont d’un grand intérêt, et peuvent conduire à des conséquences importantes, mais d’un autre ordre. Admettons que deux espèces ne puissent donner naissance, par leur mélange, à un type intermédiaire persistant : qu’y a-t-il à conclure de l’impossibilité de créer ainsi, subitement et brusquement, de nouvelles espèces, contre la possibilité de modifications graduellement et lentement produites dans l’organisation d’une espèce sous l’influence des circonstances extérieures ?
  29. Nous ne savons en vérité ce qui a conduit un auteur récent à placer Geoffroy Saint-Hilaire au nombre des auteurs qui n’admettent pas l’unité originelle du genre humain. Jamais Geoffroy Saint-Hilaire ne s’est prononcé dans ce sens.
  30. Telle est la véritable doctrine de Cuvier qui, si ce n’est dans son premier Mémoire paléontologique, a toujours rejeté et combattu cette hypothèse des créations successives dont quelques auteurs persistent à le représenter comme le créateur et le soutien. Pour lui, non-seulement il expose avec la plus parfaite netteté ses vues propres dans son grand ouvrage sur les Ossements fossiles, mais il va jusqu’à dire (dans l’article Nature du Dictionnaire des sciences naturelles) : « Nous ne croyons pas même à la possibilité d’une apparition successive des formes diverses. » Le système qu’on s’obstine à attribuer à Cuvier, est donc, selon lui, non-seulement faux, mais impossible.
  31. Il s’exprime ainsi, en 1831, dans un Mémoire sur l’influence du monde ambiant : « Telles sont quelques-unes des considérations qui ont servi de base à un mémoire que j’ai publié en 1828… où j’examine dans quels rapports de structure organique et de parenté sont entre eux les animaux des âges historiques et vivant actuellement, et les espèces antédiluviennes et perdues. C’était, comme dans l’écrit que je publie présentement, un doute que je me permettais et que je reproduis au sujet de l’opinion régnante, savoir : que les animaux fossiles n’ont pu être la souche de quelques-uns des animaux d’aujourd’hui. »
  32. Nous ne saurions trop nous féliciter de voir un géologue aussi distingué que M. d’Omalius d’Halloy, s’avancer d’un pas ferme dans des voies où se trouvent la vérité et le progrès. Voyez sa Note sur la succession des êtres vivants dans le tome XIII du Bulletin de l’Acad. des sciences de Belgique, p. 581.