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Voyage aux Mexique/04

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Quatrième livraison
Le Tour du mondeVolume 5 (p. 289-304).
Quatrième livraison


VOYAGE AU MEXIQUE,

PAR M. E. VIGNEAUX[1].
1854-1855. — TEXTE INÉDIT.




Une excursion nocturne dans Mexico. — Un majordome voleur. — Promenade forcée. — Ayotla.

J’avais obtenu un passe-port de la légation française pour la Nouvelle-Orléans et l’heure du départ sonnait. Il me fallait être à la Vera-Cruz avant le 20, le steamer était attendu à cette date. On m’engagea instamment à ne pas continuer ma route à cheval, à cause de la rigueur du climat, et, puisque je voulais voyager économiquement, à prendre passage sur des chariots qui font le service de roulage accéléré entre Mexico et la Vera-Cruz. Ces voitures à quatre roues, construites aux États-Unis, sont couvertes et fort bien suspendues ; comme elles s’en vont de la capitale à la côte à vide généralement, l’administration prend alors des voyageurs moyennant la somme modeste de quinze piastres. Le trajet se fait en huit jours, soit dix lieues par jours à peu près ; on vit pendant ce temps à ses frais dans les posadas et fondas de halte, comme j’avais vécu jusqu’alors. La diligence ne met que trois jours et une nuit à franchir la même distance, mais un asiento, une place dans la diligence revient, avec les faux frais qu’elle entraîne inévitablement, à une vingtaine de piastres (cent francs environ) par jour.

J’eus la faiblesse de me laisser, sinon convaincre, du moins influencer, et je vendis mon pauvre cheval, ce dont je me repentis amèrement par la suite. Je congédiai Miguel, qui me demanda la permission de m’embrasser et me serra dans ses bras, les larmes aux yeux, avec une effusion des plus touchantes ; malgré son désespoir et, surtout, malgré ma surveillance, le digne lepero trouva moyen d’emporter, comme fiche de consolation sans doute et faute de mieux, une couple de chandelles de suif d’un tlaco que je l’avais envoyé acheter le matin par provision.

Mon départ fut fixé au 14 ; je reçus avis du majordome de me trouver à trois heures du matin sans faute au corral des voitures. La crainte de manquer le coche me tint éveillé toute la nuit et, à deux heures, j’étais dans les rues, drapé dans mon sarape et ma valise à la main.

Le corral était situé dans une ruelle assez louche, dite le callajon de la Vina, à l’entrée du faubourg mal famé de Santa Anna ; j’y arrivai en quelques minutes, la distance n’étant pas d’un demi-kilomètre. Le silence profond qui régnait aux alentours me parut de bon augure : on n’avait pas encore attelé. Je frappe, je frappe encore, j’appelle, je fais vacarme, les aboiements furieux d’un chien de garde sont la seule réponse que j’obtiens ; enfin, au bout d’un quart d’heure, un homme à moitié endormi se décide à venir s’enquérir de ce que je veux. — « Les voitures, parbleu ! — Les voitures, señor ! elles sont parties. » J’entrai, comme bien on le pense, dans une noble colère. — « Il n’y a pas dix minutes de cela, ajouta le portier pour m’apaiser, et vous avez grande chance de les rejoindre à la garita de San Lazaro si vous faites force de jambes. En tous cas la première halte est à Ayotla, ou l’on déjeune, et vous êtes toujours sûr de les rattraper là. »,

Sur ce et me saluant d’un vaya usted con Dios (que Dieu vous accompagne) plein d’un intérêt hypocrite, le cerbère me ferma la porte au nez, me laissant le garçon le plus perplexe de toutes les Espagnes.

Je ne connaissais pas assez Mexico pour pouvoir gagner directement la porte de San Lazaro sans indications. L’obscurité trônait dans les rues dont les réverbères étaient éteints sous prétexte de clair de lune, bien que Phœbé ne fut pas encore levée. J’avais à craindre les voleurs, alléchés par la vue de mon bagage, et les serenos aux yeux desquels un paquet, entre les mains d’un homme aussi pressé, devait paraître suspect à cette heure. Néanmoins je me mis en route, confiant à mon étoile le soin de me guider heureusement entre ces deux écueils : être pris par un voleur ou être pris pour un voleur.

Mexico était un annexe du palais de la Belle au bois dormant. Serenos et leperos dormaient au coin des bornes. Je trébuchai dans l’ombre au milieu d’une patrouille d’infanterie qui ronflait sur un trottoir avec un ensemble, une précision, qu’on eût cherchés en vain dans ses manœuvres militaires. Je n’en rencontrai pas moins de trois ainsi occupées. Dans la rue de l’Arsobispado, devant la prison du palais, un factionnaire, réveillé en sursaut sans doute par le bruit de mes pas, me lança un quien vive farouche, dont l’énergie me rappela les beaux jours de Guaymas ; je ne l’avais pas aperçu, perdu qu’il était dans l’ombre de la porte, aussi me causa-t-il un véritable émoi. Le dialogue d’usage en pareil cas s’établit entre nous, et je pus continuer ma route. Enfin, après avoir questionné gardes de nuit, sergents de ronde et sentinelles, après avoir distribué un paquet de cigarettes corruptrices qui furent pour moi la meilleure de toutes les recommandations, je parvins à la Garita de San Lazaro.

Un bruit de voitures et de grelots frappe mon oreille ; j’arrivais à temps. Je cours ; un portail à claire-voie me barre le passage. J’appelle, le gardien se présente à la fenêtre d’un pavillon situé extra muros ; nous entrons en pourparlers et, en somme, il me déclare qu’il ne peut pas m’ouvrir la porte. Le majordome des voitures après lesquelles je prétendais courir ne l’avait pas prévenu, me dit-il, ce qu’il ne manquait pas de faire quand il y avait un voyageur en arrière. J’eus beau lui parler de mon passe-port, de mon billet, qui étaient parfaitement en règle, le menacer de le rendre responsable du préjudice qu’il allait me causer, le gredin se renferma dans le non possumus de la consigne : « Je sortirai comme les autres quand les portes s’ouvriront au jour, et avec de bonnes jambes, je pourrai rattraper les chariots à Ayotla, etc., etc… » — Même antienne que le premier. Le bruit des grelots se perdait insensiblement dans le silence de la campagne et ma fureur croissait en raison inverse. Le gardien referma sa fenêtre en me souhaitant une bonne nuit, non sans me menacer toutefois, si je faisais du bruit, de me lâcher son chien aux jambes ; c’était un mâtin d’imposante stature, qui rôdait de l’autre côté de la claire-voie en grondant de la manière la moins caressante du monde.

La mauvaise volonté de cet employé était trop évidente pour ne pas m’éclairer sur l’état exact de la situation : le majordome lui avait graissé la patte afin qu’il ne me laissât pas passer, comptant spéculer chemin faisant sur ma place vide dans ses voitures, tandis que mon nom figurait sur sa feuille de route. L’administration ne recevant pas les plaintes des voyageurs qui se trouvent dans le même cas que moi, attendu que sous aucun prétexte elle ne leur rend leur argent ou ne leur reconnaît de droits postérieurs, il était parfaitement tranquille de ce côté-là. Il m’avait mal renseigné sur l’heure du départ ou bien était parti plus tôt dans l’intention de me duper. Tout avait réussi à son gré et j’étais pris au piége. Le portail n’était point un obstacle sérieux et je pouvais facilement l’escalader, mais derrière il y avait Azor, et j’avoue que je renonçai sans hésitation à l’idée de le braver. Il me restait la ressource très-problématique de rejoindre le convoi à Ayotla. Ce pueblo est à vingt-six kilomètres au moins de la Garita ; les voitures allaient prendre deux heures d’avance sur moi ; néanmoins, comme il n’est rien qui me touche plus que d’être pris pour dupe, je résolus de tenter l’aventure, poussé bien moins par le désir de sauver mon argent que par celui de me venger de mon voleur de majordome.

En attendant le jour, je m’étendis sur le gazon et, me faisant un oreiller de ma valise, j’essayai de dormir ; la fraîcheur du matin et, surtout, l’humidité du sol, m’en empêchèrent. Je me levai et me promenai pour me réchauffer. La lune vint m’égayer de sa douce clarté qui veloutait les grandes plaines salines ou marécageuses de San Lorenzo ; devant moi se déroulait le canal de la Viga, qui sort à cet endroit de la ville pour aller se jeter dans le lac de Tezcuco ; à quelque distance, les grandes murailles blanches et le dôme de l’hospice de San Lazaro, consacré spécialement aux lépreux, se dressaient mélancoliquement au milieu de cette solitude.

Sur les bords du canal, j’avisai un tas de sac de grains qui, recouverts d’une forte toile, semblaient m’offrir une hospitalité que je n’eus garde de refuser ; je me glissai donc doucement entre la toile et les sacs et me disposais au sommeil, quand des grognements sourds et des grouillements indescriptibles m’apprirent que le lieu était déjà habité. Cette découverte ne laissa pas que de me causer une certaine sensation ; mais l’ordre s’étant rétabli immédiatement, je m’endormis sans me préoccuper davantage de mes voisins quels qu’ils fussent, ce que j’ignore encore.

À cinq heures et demie la porte s’ouvrit enfin ; j’enveloppai ma valise dans mon sarape, dont je nouai les deux extrémités sur ma poitrine à la manière des Indiens, et me mis en marche. Une chaussée droite et fort bien entretenue conduit jusqu’au Penon del marques ou Penon viejo, morne volcanique qui s’élève dans la plaine à douze ou treize kilomètres de Mexico ; un bras du lac de Tescuco, que traverse la chaussée, l’entoure encore en partie : c’était autrefois une île dont Cortez s’empara après un combat sanglant, au commencement du siége, avec l’aide de ses brigantins. Je m’arrêtais là dix minutes pour prendre haleine et manger un biscuit arrosé d’un verre de madère. La chaussée continue pendant quelques kilomètres, puis au pied du volcan d’Ayotla on rencontre un terrain sablonneux où la marche devient pénible. À neuf heures et demie j’étais à Ayotla ; j’avais fait mes vingt-six kilomètres en quatre heures, avec un poids d’une quarantaine de livres sur le dos.

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Le coche de Puebla. — La forêt de Rio-Frio et les voleurs. — San Martin de Tesmeluca. — Le sota.

Le mesonero chez lequel je pris langue m’apprit que les voitures ne s’étaient pas arrêtées ce jour-là au pueblo et qu’il y avait une heure environ qu’elles étaient passées. Il ne me restait d’espoir de les rejoindre qu’à l’étape, et la tentative dépassait la mesure de mes forces que je venais d’excéder. Je m’étais assis en arrivant, quand je voulus me lever, je trouvai que mes jambes roidies refusaient le service ; il fallut les frictionner avec du mescal pour leur rendre un peu d’élasticité, après avoir coupé mes chaussures pour en extraire mes pieds gonflés.

Le majordome avait gagné la partie et je ne savais trop que faire de moi. Mon hôte me conseilla d’attendre au lendemain et de prendre le coche de Puebla : « dans cette ville j’en trouverai un autre qui me conduira à Jalapa ; là, je monterai, s’il le faut, dans la diligence. » Je me couchai après avoir déjeuné et dormi d’une traite jusqu’au dîner. Ayotla est un joli petit village assis sur les bords du lac de Chalco et encadré d’une riche verdure, mais il ne présente, au demeurant rien de curieux et je m’y ennuyai assez le reste de la soirée pour reprendre au plus tôt mon sommeil.

Picador mexicain. — Dessin de Riou d’après une photographie.

Le coche arriva le lendemain vers neuf heures. C’était une de ces vieilles calèches dont on ne retrouve l’échantillon en France qu’au fond de nos provinces méridionales, là où l’attrait du progrès n’a pas encore vaincu l’amour du gros sou ; elle était doublée d’une perse en lambeaux, dont les ramages s’étaient depuis longtemps fondus dans la crasse ; des vitres trapézoïdales, indépendantes des portières, s’ouvraient au dehors en tournant sur des gonds. En un mot, c’était le classique coche espagnol, moins l’élégance du mayoral et la fougue de ces mules que M. Théophile Gautier peint sortant de l’écurie, debout sur leurs pieds de derrière, avec une grappe de postillons pendus à leur licol. Les nôtres me parurent moins bouillantes quoique aussi maigres, différence qui s’explique par ce fait que les pauvres bêtes n’étant jamais relayées font un service très-pénible. Elles étaient au nombre de six en trois volées ; leur harnachement répondait dignement aux splendeurs de la voiture : on y voyait plus de cordes que de cuir, plus de nœuds que de boucles. Le mayoral monte une des timonières, un jeune homme, le sota, une des mules de tête ; tous deux sont vêtus de calzoneras et de vestes de cuir sans autres ornements que des taches et des trous, aussi vieilles, en un mot, que le coche, les harnais et les mules.

Il n’y a qu’un voyageur dans la voiture ; je prends place à ses côtés moyennant la faible somme de quatre piastres, une fois payées et nous partons au trot.

Marchand de paniers. — Dessin de Riou.

À quelques kilomètres d’Ayotla, la route gravit les revers de la montagne et s’engage dans des gorges boisées ; c’est la forêt de Rio-Frio. De temps en temps, on gravit une croupe du haut de laquelle on domine le pays environnant, dont la physionomie générale rappelle beaucoup celle de la forêt de Fontainebleau ; les accidents du sol et la végétation sont les mêmes. Ce lieu jouit de la réputation traditionnelle, aujourd’hui perdue, de la forêt de Bondy. Mon compagnon me paraît préoccupé et mal à son aise, il me lance à la dérobée des coups d’œil obliques et soupçonneux, se tient sur une grande réserve, et quand il ouvre la bouche après avoir promené un regard inquiet sur le paysage, ce n’est point pour en vanter les beautés, mais bien pour parler de voleurs. Sa méfiance me gagne peu à peu et, en prévision d’événements fâcheux, je juge à propos de cacher ma bourse, sans qu’il s’en aperçoive, dans une des nombreuses solutions de continuité que présente la doublure du coche, ne gardant sur moi qu’une somme suffisante pour détourner de ma tête la fureur des bandits désappointés.

La rencontre d’un piquet de milice à cheval qui revenait d’escorter les diligences du sud rendit un peu de sérénité à mon voisin, mais ce ne fut qu’un feu de paille, et son trouble alla toujours croissant jusqu’au pueblo de Rio-Frio où nous arrivâmes vers trois heures après midi. Ce village, situé à peu près au sommet de la montagne, est pittoresque ; un petit ruisseau limpide, bordé de gazon, traverse la grande place ou plutôt le vide autour duquel sont disséminées sans ordre quelques maisons de bois à soubassements de pierres sèches, et une vieille église d’un bon effet malgré sa simplicité ; quelques hauteurs boisées, abruptes et sauvages, font cadre au tableau.

Rio Frio. — Dessin de E. de Bérard d’après Dauzats.

À partir de Rio-Frio, on redescend vers les plaines et nous ne tardons pas à sortir de la forêt. Mon compagnon se redresse, il renaît, il s’épanouit, il devient expansif et m’embrasserait, je crois, si je le laissais faire. Il m’apprend qu’il s’appelle Don Jose Hermandez, qu’il est tailleur à Puebla, et de plus, loueur de costumes et travestissements. À l’occasion d’un bal masqué qui doit clore le carnaval, il est venu faire des emplettes à Mexico ; il rapporte une foule d’articles de valeur tels que masques et loups, gants, cravates, ceintures, foulards, rubans, etc… et pas mal d’argent qu’il n’a pas employé ; les voleurs pouvaient le ruiner en un instant.

Les belles plaines de San Martin de Tesmecula, que nous traversons, sont bien arrosées et d’une grande fertilité ; elles s’étendent jusqu’à Cholula au sud, jusqu’à Puebla à l’est, et, bien loin au nord, jusqu’au pied des montagnes de Tlascala. À notre droite, les cimes altières du Popocatepelt et de l’Istaccihualt terminent l’horizon, tandis qu’à notre gauche, l’Orizaba ou Citlaltepelt, la montagne de l’étoile, découpe sur l’azur sa pâle silhouette.

Le coche fait étape à San Martin. Le meson est neuf et très-propre, ainsi que la fonda ; on nous y sert un excellent souper, et Don Jose, pour célébrer notre délivrance, fait couler à flots le pulpe renommé de Cholula, ce qui ne tarda pas à faire de nous les meilleurs amis du monde. Nous eûmes encore le temps d’aller visiter avant la nuit l’église du lieu, cachée derrière de hautes murailles qui entourent le parvis, et ombragée d’une belle futaie. La façade est une page de la Renaissance ornée, dans le goût des retablos espagnols, de moulures et d’ornements relevés de couleurs vives, et de plaques de faïence peinte et vernie d’un effet fort original.

Nous quittâmes San Martin le 16, à six heures du matin. Le pays au delà est assez beau, mais la route est affreuse. Une poussière d’une ténuité rare, dans laquelle les roues s’embourbent jusqu’aux moyeux et les mules jusqu’aux jarrets, se soulève à notre passage en nuages épais, qui enveloppent l’équipage entier ; en dépit d’une chaleur intense, il fallut tenir les vitres fermées ; mais la clôture n’était rien moins qu’hermétique et nous pensâmes être suffoqués. Quant à nos conducteurs, ils avaient l’air de fantômes de quakers, uniformément gris de la tête aux pieds, à la seule exception des dents et de la cornée de l’œil. Cette poussière, délayée par une transpiration abondante et cuite par le soleil après, avait formé à la longue sur leurs mains, rarement ou négligemment lavées (si tant est qu’elles l’eussent jamais été), une croûte assez semblable au cuir des pachydermes les mieux protégés. Il y avait quinze ans que notre mayoral trottait ainsi sur cette route, dans ces conditions, et il ne s’en portait pas plus mal.

Ces désagréments, assez banals du reste, n’étaient pas les seuls. Ladite couche de poussière recouvrait et dissimulait parfaitement, comme une eau bourbeuse, les irrégularités d’une voie aussi primitive que possible ; là éclatait dans toute sa gloire l’habileté du sota. Un bon sota doit connaître la carte d’une route comme un pilote connaît le chenal d’une rivière ou d’une baie hérissée de hauts-fonds, de manière à pouvoir louvoyer les yeux fermés entre les trous et les pierres. Le nôtre était fort expert, et son mérite me parut d’autant plus transcendant que la poussière l’aveuglait complétement et que, sous prétexte de plaines, nous allions un train d’enfer. C’était un voyage en zigzags. Mais la perspicacité et l’expérience du jeune postillon ne pouvaient aller néanmoins jusqu’à deviner les écueils nouvellement formés, et de cette éventualité assez fréquente il résultait des cahots à nous arracher l’âme.

Un pont sur une petite rivière nous annonça l’approche de Puebla, ou nous entrâmes vers midi.


Puebla de los Angeles. — La cathédrale. — Intérieur d’une famille mexicaine. — La diligence. — Le coffre, la forteresse et la ville de Perote.

On compte vingt-huit lieues environ de Mexico à Puebla.

Cette ville fut fondée en 1530, sous les auspices du vice-roi, don Antonio de Mendoza, et du président de l’Audiencia, l’évêque don Sebastian Ramirez de Fuenleal, à quelque six ou sept lieues à l’est de la célèbre ville aztèque de Cholula ; le lieu portait alors le nom de Cuetlaxcoapan, couleuvre dans l’eau. Le climat y est sain ; le plateau, élevé de deux mille cent quatre-vingt seize mètres, est très-fertile.

Cholula était la ville sainte de l’Anahuac ; la tradition voulait que Quetzalcoatl s’y fût arrêté pour initier les Astèques à la civilisation.

La nouvelle ville espagnole hérita des mêmes priviléges religieux et prit bientôt le pas sur l’ancienne ; le sanctuaire de Notre-Dame de los Remedios remplaça celui de Quetzalcoatl : sur la pyramide de Cholula, on combattit la foi par la foi, le miracle par le miracle. La cathédrale de Puebla s’élevait. Les anges, dit la tradition, y travaillèrent et continuèrent la nuit l’œuvre que les pauvres mortels préparaient le jour : de là le nom de Puebla de los Angeles. Un grand nombre d’églises et de couvents des deux sexes s’élevèrent autour du temple miraculeux ; les fidèles y accoururent en foule les mains pleines d’offrandes et le cœur plein de foi ; on conserva dans sa pureté primitive cette foi qui enrichissait l’église et faisait de la ville entière une propriété des corporations religieuses. Puebla devint la rivale de la Mecque. L’étranger, à quelque religion qu’il appartînt, y était en danger. Aujourd’hui les temps sont bien changés ; l’étranger est en sûreté à Puebla. Toutefois, il est encore prudent à lui de se souvenir de ce proverbe des anciens que « l’on ne doit pas médire des loups à Lycopolis. »

La ville est belle ; elle dispute le second rang à Guadalajara. Une centaine de dômes ou de clochers dominent majestueusement les azoteas en mosaïque des constructions particulières. Les rues sont larges et droites, propres, soigneusement pavées de cailloux ronds disposés symétriquement, et bordées de trottoirs. Les maisons sont élevées, bien bâties ; beaucoup de façades, tant d’habitations particulières que de monuments publics ou religieux, sont ornées de plaques de faïence peinte et vernissée.

On fabrique beaucoup d’objets de terre cuite à Puebla ainsi que du verre et des savons. La population de la ville est de soixante-dix à soixante-quinze mille âmes.

Mon premier soin fut de m’enquérir du coche de Jalapa ; il ne devait partir que le lundi suivant, 19, et je n’y songeai plus. J’allai en conséquence arrêter ma place au bureau des diligences nationales en maudissant l’heure où j’avais vendu mon cheval. Ces mesures prises, je me dirigeai vers la cathédrale.

Ce temple occupe un des côtés de la plaza Mayor ; en face est la casa de cabildo, la municipalité, à droite et à gauche, des portales sous lesquels il y a de beaux magasins. C’est un beau monument sans contredit, mais j’étais trop près de Mexico encore pour que mon admiration ne fût pas réservée. Une plate-forme de deux à trois mètres d’élévation lui sert de soubassement. L’intérieur est d’une richesse fabuleuse ; la pierre y disparaît partout sous un revêtement de marbres de diverses couleurs. Ses nombreuses chapelles latérales étalent un luxe inouï, qui s’éclipse devant les splendeurs du maître-autel, où les marbres, fouillés par le ciseau, l’or, l’argent et le cuivre repoussés, forment un ensemble surprenant, aux détails duquel le bon goût n’a pas toujours présidé, il est vrai. Le tabernacle est fermé d’une feuille de tecali, beau carbonate de chaux blanc et translucide que Humboldt assimile à l’albâtre gypseux connu des anciens sous le nom de phengite. Il est très-abondant aux environs de Puebla, et emprunte son nom aux carrières qui le fournissent. Dans plusieurs des riches couvents de Puebla, on voit des fenêtres fermées d’une seule lame de ce tecali, qui tamise une lumière suave.

Ma visite à la cathédrale et une promenade dans la ville me conduisirent à l’heure du souper ; je m’étais engagé formellement à aller prendre ce repas chez mon compagnon de voyage et je m’y rendis. Je fus reçu comme un vieil ami par sa famille, qui était nombreuse. Le pauvre tailleur était si heureux d’avoir échappé aux salteadores, qu’il me faisait un mérite de n’avoir pas été leur complice. Chacun me fit fête, et l’on travailla à me persuader que je devais m’établir à Puebla.

Le repas fut simple. L’hospitalité mexicaine est pauvre comme ceux qui l’exercent, mais du moins est-elle sans réserves ni arrière-pensées. Le pot-au-feu ou puchero, le plat national de frijoles ou haricots, voilà le menu ordinaire de la bourgeoisie ; quelquefois un ragoût de canard au piment chile. Pour se désaltérer, de l’eau dans un verre immense, de la contenance d’un litre et demi ou deux, placé au centre de la table ; c’est le seul qui figure dans le service, d’où sont bannies en même temps carafes et bouteilles, et, très-souvent aussi, cuillers et fourchettes. Chacun trempe les lèvres à son tour dans ce hanap et le remet à sa place ou le passe à son voisin, ce qui est assez patriarcal. Au reste les Mexicains ne boivent en général qu’à la fin du repas.

Le soir, notre cercle s’agrandit de quelques amis ; les guitares furent décrochées de la muraille, et l’on chanta quelques romances naïves sur des airs dolents ; on dansa même, mais sur le même rhythme et avec le calme de gens qui ont bu de l’eau à souper. On s’amuse très-discrètement dans les réunions mexicaines ; ces natures ardentes ne connaissent pas de milieu entre des emportements sans réserve ou une réserve compassée, indispensable toutes les fois qu’il leur faut conserver de l’empire sur elles-mêmes.

Parmi les moyens que don Jose pensait mettre en œuvre pour me retenir dans le pays, un mariage devait entrer, je crois, en première ligne. Une petite belle-sœur de mon digne hôte, âgée de seize ans environ, et répondant au doux nom de Pepita, fut avec moi l’objet des attentions générales ; on l’obligea à faire entendre souvent sa voix qui était jolie, et à chanter ce qu’il y avait de plus langoureux dans son romancero ; on m’obligea aussi à danser avec elle, sinon aussi souvent que je l’aurais désiré, du moins plus souvent que je ne l’eusse fait, par convenance, si je n’y avais été invité : tout cela était significatif. J’échappai à cet écueil matrimonial, qui était, j’en conviens, aussi séduisant que brin de fleur d’oranger puisse l’être, et vers dix heures je pris congé avec regret de ces bonnes gens. Si l’on veut connaître le Mexique, c’est dans le peuple qu’il faut aller faire des études, ce peuple si bon malgré ses malheurs, si avide de savoir malgré son ignorance et ses préjugés, si plein de séve malgré son long servage, ce peuple en qui repose l’avenir du pays. Il serait bon, au contraire, de se méfier beaucoup des hautes classes, infime minorité où la même ignorance se trouve doublée d’une vanité insoutenable, de la haine du progrès et d’un égoïsme qui la porterait à vendre au premier enchérisseur étranger et sa patrie et ses institutions politiques, pour s’assurer le maintien d’odieux priviléges et l’impunité d’un passé qui crie vengeance.

Je me rendis à l’hôtel des diligences où je comptais passer la nuit : on m’installa dans une chambre des plus confortables, et, pour la première fois depuis vingt-cinq jours, je goûtai l’ineffable jouissance de m’étendre sur un bon lit, entre deux draps bien blancs, dans un négligé antique.

À trois heures du matin il fallut s’arracher à ces douceurs pour aller prendre le chocolat, dont la fourniture est comprise dans le prix de la nuitée ; ceci fait, on monte en voiture. Les diligences mexicaines ne ressemblent en rien aux nôtres : construites aux États-Unis, elles sont taillées sur le modèle des stages anglais et américains. Ce sont de gros coffres ronds, peints de couleurs vives, suspendus entre quatre grandes roues rouges, et d’une solidité qui inspire parfois une véritable admiration. Les bagages sont entassés derrière, sur la plate-forme où se tiennent ordinairement les laquais. Il y a trois places sur l’impériale ; à l’intérieur, on est neuf sur trois bancs ; les voyageurs auxquels leur numéro d’inscription assigne celui du milieu, et j’étais dans ce cas, ont l’avantage d’être plus rapprochés des portières, mais ils ont le désagrément d’être sur un siége fort étroit, et de n’avoir d’autre soutien qu’une large bande de cuir qui traverse les reins ; en somme, ils sont très-mal à leur aise.

Six beaux chevaux, fort bien harnachés, conduits par un cocher très-habile et surtout très-audacieux, un yankee généralement, emportent la voiture au milieu d’un tourbillon de poussière, à travers des chemins qui mettent l’élasticité des ressorts à de rudes épreuves.

Nous n’étions que huit, savoir : un Anglais, un Américain, deux Mexicains et quatre Français. Sur les deux Mexicains, il y en avait un qui ne disait rien ; l’autre ne s’exprimait qu’en français et ne parlait que de Paris, où il avait habité longtemps. Nous étions donc tous étrangers en quelque sorte, et je n’étais plus au Mexique, que j’allais entrevoir de loin seulement désormais, par la portière d’un stage américain.

Nous traversons, comme dans un songe, les pueblos d’Amozoque et d’Acajete, la montagne del Pinal boisée de sapins, les champs de maguey de Nopaluca, et la plaine aride où s’élèvent les hameaux de las Ventillas et de Vireyes, entre la venta del Ojo de Agua, et le pueblo de Tepeacoalco.

En approchant de Perote ces plaines prennent un aspect désolé ; les habitations deviennent aussi rares que les arbres ; le cactus, l’aloès et le palmier nain hérissent des mornes pierreux de formation volcanique ; des montagnes pelées, au profil sévère, forment un sombre horizon sur lequel se détachent bizarrement de pâles petites trombes de poussière, qui ressemblent à des colonnettes de fumée. Au loin, sur la plaine où le tequezquite se mêle au sable, le mirage nous fait voir un lac étincelant qui n’existe pas plus que les arbres qui paraissent se mirer dans ses eaux. Il fait une chaleur atroce.

À notre droite, et vers l’orient, se dresse le Coffre de Perote, montagne de porphyre basaltique, couronnée d’un rocher taillé par la nature en forme de coffre ou de tout autre objet qui y ressemble. Les Aztèques le nommaient Nauhcampatepetl, du mot nauhcampa qui désigne toute chose carrée, joint à celui de tepetl, montagne. Le Coffre mesure quatre mille quatre-vingt-neuf mètres, d’après Humboldt. Bien qu’il n’y ait pas trace de cratère à son sommet, on croit que c’est un ancien volcan. Le pays environnant est en général aride et couvert, en certains endroits, de fragments de laves et matières vitrifiées ou de scories volcaniques.

Nous nous arrêtâmes à Perote, où nous devions passer la nuit. Cette ville, située à peu de distance et au nord-ouest du Coffre, à deux mille trois cent cinquante-quatre mètres d’élévation, passe au Mexique pour jouir du climat de la Sibérie : le fait est que l’air y est piquant par moments et que la température moyenne est peu élevée.

L’hôtel des diligences est assez mal installé : c’est, comme la plupart des maisons de la ville, une construction basse et massive. L’église, située sur la place qu’orne médiocrement une petite fontaine, est très-simple ; le parvis est entouré d’un mur à faîte découpé, dont les dentelures supportent de loin en loin une grosse boule.

L’unique curiosité du lieu est le château, vers lequel je dirigeai mes pas avant le souper, en compagnie d’un des voyageurs de la diligence. Je tenais à voir le lieu où j’avais dû être enfermé. Malheureusement il est à un kilomètre et demi environ de la ville, et il était trop tard quand nous y arrivâmes pour songer à le visiter. C’est un vaste parallélogramme flanqué de quatre bastions et ceint d’un fossé, assis le plus maladroitement du monde au milieu d’une plaine entourée de hauteurs qui commandent la place. Cette citadelle sert de presidio ; elle renferme en outre un arsenal, un dépôt de munitions, une fonderie de canons et une manufacture d’armes. Les prisonniers français étaient logés dans les casemates de même que les presidarios, dont ils étaient séparés du reste. La chapelle du château renferme les cendres de l’empereur Iturbide, fusillé le 19 juillet 1824, à Padilla ou Tamaulipas, à son retour d’Albion — j’allais dire de l’île d’Elbe, tellement il y a d’analogie dans le fait apparent, en dépit de la différence du résultat. Non licit omnibus adire Corinthum.


Las Vigas. — Une route mal entretenue. — Jalapa. — Indiens de la Terre-Chaude. — Jarochos.

18 février. — Nous partons à trois heures, Las Vigas est le premier relais, le jour commence à poindre quand nous y arrivons.

C’est un hameau très-pittoresque dont les maisons, construites en planches ou en madriers sur un soubassement en pierres, sont reliées par des chevilles de bois à grosses têtes, d’un effet inattendu et original. On se croirait transporté en Suisse, d’autant mieux que la contrée voisine est montagneuse, tourmentée, coupée, de ravins et couverte de forêts où dominent le sapin et le chêne et, en outre, que la brise du matin est très-incisive sur ces hauteurs.

Une escorte de quelques miliciens à cheval nous suit depuis je ne sais où ; la vue de ces Cosaques qui, drapés dans un sarape effiloqué, montés sur de maigres bidets, trottent aux portières, la lance attachée au bras droit, produit au crépuscule un effet saisissant. La contrée est déserte, mal famée, le bois clair-semé et tout à fait propre à un guet-apens.

Nous commençons à descendre le versant allongé qui conduit à la Terre-Chaude et aux rivages du golfe. Le chemin est exécrable ; il a été pavé autrefois, en grande partie du moins, depuis le hameau de la Cruz blanca, entre Perote et las Vigas, jusqu’au pied du versant. Cet ouvrage fut exécuté au commencement de ce siècle aux frais du commerce de Vera-Cruz ; mais en 1815, les insurgés le détruisirent partiellement pour embarrasser les mouvements des troupes espagnoles, et depuis le mal n’a jamais été réparé ; de telle sorte que les meilleurs morceaux de la route aujourd’hui sont, sans contredit, ceux où il n’existe pas vestige de pavage. Partout ailleurs, c’est un véritable casse-cou.

À quelque distance de San Miguel el Soldado, l’escorte se débarrassa de nous. Un vieux chapeau de feutre noir galonné d’une bande de calicot blanc s’introduisit dans la voiture, une tête de Bachi-bozouk se présenta à la portière, une voix recommanda à notre générosité les anges gardiens des diligences nationales de la république. Quelques réaux tombèrent dans le chapeau : c’est là, pour ces pauvres diables, un revenu beaucoup plus clair que la paye du gouvernement.

Jalapa n’est qu’à douze lieues de Perote ; nous y entrâmes à neuf heures du matin, pour n’en sortir de nouveau que vers la fin du jour. Par considération pour l’existence des voyageurs, la diligence ne marche que la nuit dans la Terre-Chaude.

Jalapa a conservé son nom indien en devenant espagnole ; elle l’a donné en outre au beau liseron célèbre par ses vertus médicinales et originaire de ce district. Entourée de collines et d’une assiette irrégulière, au sein d’une région fertile et d’une zone de transition, à une hauteur (treize cent vingt et un mètres) qui la met à l’abri des miasmes délétères de la Tierra-Caliente et de la sécheresse atmosphérique du haut plateau central, cette ville a un caractère particulier. Les nuages qui se forment sur le golfe ne s’élèvent guère au-dessus de son niveau ; ils y viennent faire élection de domicile et lui procurent transitoirement, avec une atmosphère brumeuse, une humidité qui tempère les ardeurs du soleil et favorisent richement la végétation. Les riches habitants des basses terres s’y réfugient pendant la saison sèche ; les convalescents de la Terre-Froide viennent y chercher une température plus généreuse. L’oranger, le bananier, le palmier ombragent ses heurtas ; le poivrier, l’olivier se mêlent au liquidambar et au chêne dans les bois voisins. La canne, le tabac, la cannelle, le jalap, la salsepareille y croissent à côté des légumineuses de l’Europe et du blé qui ne monte pas en épi, il est vrai, mais qu’on cultive pour son chaume et son fourrage.

Vue de Jalapa. — Dessin de E. de Bérard d’après Nebel.

Ainsi encadrée, Jalapa présente du sommet des hauteurs voisines le plus charmant cou d’œil. À l’intérieur, la physionomie n’est pas moins typique. Cette petite ville, qui compte plus de huit à dix mille âmes en temps ordinaire est une des plus jolies et surtout une des plus propres de la République. Les rues cependant ont peu de développement et sont étroites et parfois irrégulières ; les maisons ont peu d’élévation, mais elles sont soigneusement peintes à l’intérieur comme à l’extérieur de couleurs fraîches et vives relevées d’encadrements blancs. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont gigantesques et descendent presque au niveau du trottoir, comme pour laisser passer à travers leurs grillages de fer, le plus d’air possible, tandis que des stores intérieurs amortissent les rayons du soleil en adoucissant sa lumière. Il y a dans tout cela une saveur andalouse très-accentuée. Derrière le store, on voit briller dans l’ombre de pâles mais piquants mi nois. Les Jatapeñas ont une réputation de beauté et de grâce surtout, universellement reconnue au Mexique et qui ne m’a pas paru usurpée. Leur teint est mat, mais d’une grande blancheur, et cette absence d’éclat et de transparence dans la carnation a là-bas un charme inexprimable, de même que la crudité des tons dans la décoration des bâtiments emprunte à la chaude et généreuse lumière des tropiques une harmonie réjouissante dont on ne saurait se rendre compte à la pâle clarté de notre soleil.

La plaza Mayor est peu remarquable et ne m’eût laissé, je crois, que de tristes souvenirs, si elle n’avait été animée par un marché. Une petite fontaine des plus bourgeoises s’élève au centre ; d’un côté une église cruellement badigeonnée de jaune, de blanc, de chocolat, de lie de vin et autres teintes que revendique d’ordinaire la devanture des perruquiers de village ; sur les autres faces, des maisons à portales écrasés, dans la décoration desquelles l’ocre jaune domine.

Indienne de la Terre-Chaude. — Dessin de Stella d’après Nebel.

Mais la vue du marché distrait et détache l’œil de ces aberrations de pinceau ; on y rencontre quelques types nouveaux. L’Indien de la Terre-Chaude vient y porter les fruits de son jardin ; il n’a d’autres vêtements qu’une chemise dont les pans flottent librement par-dessus un caleçon blanc ; quelques-uns portent le petit chapeau de paille à forme ronde des bergers d’Arcadie. Les femmes drapent leur beau torse bronzé dans une pièce d’étoffe, blanche souvent, ayant comme le sarape une ouverture au centre pour passer la tête, et dont les plis retombent sur une jupe bleue, rouge ou jaune ; une bordure d’un dessin étrusque et d’une couleur éclatante orne le bord du manteau comme celui de la jupe. Leur chevelure noire et luxuriante est tressée avec des cordons rouges. Ce costume a du caractère, et quand il est porté par quelque jeune créature bien campée, fière et gracieuse à la fois dans son port et dans sa démarche, quand elle s’avance ayant sur sa tête une corbeille de fruits et de fleurs de serre chaude, ou bien une poterie de forme antique que maintient en équilibre son bras élégamment arrondi, on croirait voir s’animer une fresque de Pompéi.

Indiennes de la Terre-Chaude. — Dessin de Stella d’après Nebel.

Près de là passent quelques Jarochos en fine chemise de batiste brodée, calzoneras de velours, ceinture de soie rouge qui porte le machete, sorte de dague ou de long couteau de chasse, chapeau de paille sous lequel pend un foulard qui protége le cou des ardeurs du soleil. Le Jarocho est le campagnard de la province de Vera-Cruz ; c’est le plus souvent un produit des trois races connues, la blanche, la rouge et la noire, et de ce croisement bizarre est résulté, sous les feux du Cancer, un sang de lave en ébullition dans un corps que soutiennent des muscles d’acier. Le Jarocho est pasteur et récolte en outre ce que dame nature veut bien faire venir sans trop d’aide dans l’enclos qui entoure sa cabane ; car le Jarocho n’est pas très-enclin au travail, mais cette indolence créole est doublée chez lui de l’énergie pour le plaisir qui appartient au sang nègre. Jouir avec fureur est le dernier mot de la vie pour lui : le jeu, la boisson, la musique, la danse, la toilette, l’amour absorbent ses loisirs. Indépendant et hardi, chatouilleux à l’extrême sur le point d’honneur, il est prompt à en appeler aux décisions de son machete dont il ne se sépare jamais. Franc et loyal du reste, hospitalier, probe, c’est un bon enfant, en somme. Il est de taille moyenne, bien pris, mais en général, maigre et d’une teinte plombée tirant sur le jaune.

Jarocho ou cavalier de la Terre-Chaude. — Dessin de Stella d’après Nebel.


État de Vera-Cruz. — El Lencero. — Le puente nacional. — Une fête de nuit en Terre-Chaude. — Le chemin de fer de Vera-Cruz. — Un norte. — La Vera-Cruz. — Départ.

Jalapa est un chef-lieu de district ; l’État de Vera-Cruz en compte neuf en tout ; les huit autres sont : Tampico, Papantla, Misantla, Vera-Cruz, Jalacingo, Orizaba, Cordova et Casamalbuapan. Les districts méridionaux de Tuxtla, Acayucan et Huimanguillo en faisaient autrefois partie ; ils ont été séparés, quelques années après la Révolution, pour former l’État de Guerroro.

La population de la province est de deux cent soixante-quinze mille habitants, son area d’environ soixante-douze mille kilomètres carrés, elle est plus grande que la Belgique et la Hollande réunies. Le littoral est malsain, le noir vomito, les fièvres bilieuses planent au-dessus des lagunes et des marécages que de nombreux ruisseaux et petites rivières, ou même l’eau des pluies, forment dans des terrains trop bas pour se drainer naturellement. Bien qu’il ne pleuve que pendant quelques mois de l’année, la quantité d’eau qui tombe à cette époque est effrayante ; Humboldt l’estime à un mètre soixante-deux centimètres, tandis que, en France, elle est à peine de quatre-vingts centimètres. D’immenses forêts vierges contribuent à entretenir cette humidité et donnent en outre un détritus énorme qui pourrit dans les marécages.

À quatre heures de l’après-midi, nous fumes invités à monter en diligence ; nous nous y trouvâmes au complet cette fois, ce qui ne constituait pas précisément un agrément sous un climat comme celui que nous allions affronter. Le premier relais en sortant de Jalapa se trouve à la venta del Lencero, établissement fondé peu de temps après la conquête par un aventurier espagnol connu sous ce sobriquet ; Bernal Diaz nous apprend qu’il était bon soldat, et qu’il termina ses jours sous le froc de l’ordre de la Merci.

Non loin de la venta, on montre une maison de campagne qui appartient à Santa Anna. Cet homme d’État est devenu le marquis de Carabas de la province où il est né ; de Jalapa à la Vera-Cruz, il est presque superflu de demander le nom du propriétaire des ranchos et haciendas que l’on traverse : c’est Don Antonio, le diable boiteux.

La contrée est découverte et assez monotone : à l’horizon de l’ouest, le blanc piton de l’Orizaba resplendit sous les feux du soleil. Ce roi de la Cordillère a cinq mille deux cent quatre-vingt-quinze mètres d’élévation ; à ses pieds, sur le versant qui regarde le golfe, se trouvent les villes d’Orizaba et de Cordowa, célèbres par leurs cultures de tabac.

Il était nuit quand nous passâmes à Plan del Rio. De là au Puente nacional, la route descend continuellement, et Dieu sait dans quel état elle est ; mes souvenirs de voyage ne me représentent rien d’aussi fantastique que le traitement auquel nous fûmes soumis là pendant quelques heures ; je ne sais quelle maladie il pourrait donner ou pourrait guérir à la longue, mais je sens qu’il devrait provoquer quelque grave révolution dans l’économie animale. Les exercices du malheureux Ragotin sur son cheval rétif ne donneraient qu’une intelligence bien imparfaite de la chose, et la meilleure image que je trouve pour peindre notre position, est de nous comparer aux grains de plomb dans une bouteille que l’on rince. La voiture allait prudemment au pas, et néanmoins, elle avait un mouvement oscillatoire constant, mais irrégulier, de haut en bas, à donner le mal de mer, le vertige, que sais-je ? De temps en temps, souvent même, un écueil plus sérieux détruisait cette funeste harmonie, et du coup chacun prenait son essor ; celui-ci allait toucher de la tête le plafond de la voiture, celui-là se précipitait dans les bras d’un voisin. Si l’on joint à cela une chaleur insensée, une transpiration générale des plus consciencieuses et une soif sans mesure, on pourra se faire une idée des charmes de ce voyage. Nous nous fîmes un devoir de protester par des chants extravagants contre le ridicule de notre situation.

Je comprends, jusqu’à un certain point toutefois, que dans un pays où la dévotion est si coûteuse, on n’ait pas pu faire réparer ce malencontreux pavage, mais au moins aurait-on pu, ce me semble, le faire supprimer entièrement, et cela à peu de frais.

À minuit, nous fîmes un mauvais souper au Puente Nacional. Ce village est assis sur le bord d’une ravine sauvage, emprisonnée entre des hauteurs boisées, au fond de laquelle coule le rio de la Antigua. La Villa rica de la Vera-Cruz, fondée d’abord par Cortez à douze lieues au nord de la ville actuelle, près du port de Quiabistlan, fut transportée, quelques années après, à l’embouchure de cette rivière. Plus tard encore, on vit s’élever, en face de San Juan de Ulloa, la ville actuelle, qui prit le nom de Vera-Cruz-Nueva (nouvelle), laissant à l’ancien établissement déshérité celui de la Antigua, que porte la rivière ; c’est le rio de Canoas des conquérants. Le pont est une œuvre hardie et bizarre, dont la ligne courbe relie les parois abruptes de la ravine.

Les cahots recommencèrent de plus belle au delà du Puente. La chaleur allait croissant, et le coche était une véritable étuve où nous nous dissolvions graduellement. Cependant le pavage s’étant quelque peu amendé aux environs de Paso de Ovejas, je profitai de cet instant de répit pour m’endormir. Les exclamations bruyantes de mes compagnons me réveillèrent bientôt. La voiture était arrêtée, et un spectacle merveilleux comme une féerie se déroulait à la portière. Nous étions en pleine forêt ; les cimes touffues d’arbres gigantesques, les gracieux éventails des palmiers enguirlandés de lianes se découpaient sur le ciel étoilé, au-dessus de quelques cabanes en bambous et en bois, au toit pointu. L’une d’elles était illuminée ; sous sa varangue, trois individus élevés sur une estrade raclaient énergiquement de la guitare en chantant, et quelques jeunes gens des deux sexes, à demi couverts de soie, de velours, de fine mousseline ou de batiste brodée, la chevelure en désordre, l’œil ardent, dansaient avec une passion vraiment entraînante. Une population enthousiasmée se pressait autour ; les uns à pied, d’autres montés sur des mules ou des chevaux richement harnachés, piaffant et soufflant, comme si l’ivresse générale leur devînt communicative. À l’intérieur de la cabane, le guarapo et les chichas, eaux-de-vie de canne, de manioc et de maïs, coulaient pour entretenir le feu sacré. Il y a au musée du Luxembourg un tableau de M. Giraud, qui représente des paysans espagnols en fête ; à cette pantomime ardente, si l’on ajoutait, en élargissant le cadre, un décor de forêt vierge et les effets prestigieux de la lumière rougeâtre des torches au milieu de la nuit, on aurait une esquisse précieuse d’une des scènes les plus animées et les plus chaudes dont j’aie été le témoin. Combien je regrettais alors d’avoir vendu ma bête et de me trouver dans cette galère ! Monter en diligence dans ces régions neuves c’est dire adieu à tout ce qui, pour moi, constitue le charme du voyage, c’est renoncer à surprendre les secrets de la couleur locale, c’est s’endormir, comme je l’avais fait, en s’en remettant, pour s’éveiller à propos, à l’intelligence du hasard ; et quand il vous aura envoyé, bien rarement, quelque rêve splendide tel que celui-là, le fouet du cocher le fera évanouir comme une illusion menteuse.

Fête de nuit dans la Terre-Chaude. — Dessin de E. de Bérard d’après un croquis de M. Vigneaux.

Le jour nous trouva près du relai de Paso de Zopilotes, au milieu des bois qu’anime le cri des perroquets. De loin en loin s’ouvre une clairière, champ de cannes on pâturages ; nous traversons quelques villages : Manantial, El Lagarto, composés d’un petit nombre de cabanes à jour ou jacales, au toit pointu en feuilles de palmier, entourées d’un jardin. À travers les interstices des bambous, le regard sonde sans peine le mystère du domicile privé ; un hamac est suspendu aux poteaux angulaires, une femme est à sa toilette, une autre, courbée sur le metrle, prépare les tortillas de la journée. À la porte, des enfants jouent en costume du paradis terrestre ; des Jarochos tournent vers nous leurs grands yeux noirs, étincelants dans un cercle de bistre. Plusieurs sont vêtus de peau de daim, fine, richement brodée et ornée de franges et de boutons de métal. Le pantalon, soutenu par la ceinture rouge, est large et fermé à la cheville comme celui des mameluks, pour prévenir les indiscrétions des moustiques et des insectes venimeux.

C’est dans ce canton que se trouve la célèbre hacienda de Manga de Clavo, résidence favorite du général Santa Anna quand il n’est pas exilé toutefois, dans lequel cas il se réfugie au port de Cartagena, sur la côte de la Nouvelle-Grenade.

À quatre lieues de Vera-Cruz on rencontre le chemin de fer. Un wagon plate-forme s’approcha, on y installa la diligence et deux mules nous emportèrent sans la moindre fougue. La vapeur n’a pas encore jeté aux échos de ces solitudes ses notes stridentes qui semblent proclamer le triomphe du progrès. Parmi les voyageurs pris par nous à Jalapa se trouvait un jeune ingénieur mexicain qui nous donna de curieux détails sur cet embryon de voie ferrée. On avait mis deux ans et dépensé huit cent mille piastres, plus de quatre millions de francs, pour venir à bout de ces quatre lieues, sur une plaine qui ne présente nul obstacle sérieux ; cette affaire avait enrichi un ou deux administrateurs par mois depuis le début.

Duflot de Mofras rapporte que ce chemin de fer avait été projeté dès 1842, et qu’un traité avait même été passé pour les cinq premières lieues. Il devait traverser les terres de Manga de Clavo, et son principal objet était, en réalité, d’augmenter considérablement la valeur des propriétés de Santa-Anna, qui était monté au fauteuil présidentiel le 7 octobre 1841, après avoir renversé le général Bustamente.

Les blanches murailles, les dômes et les clochers de Vera-Cruz se dessinaient déjà au-dessus d’une ligne de collines sablonneuses connues sous le nom de Medanos. Çà et là quelques maisons blanches à toitures plates, ombragées de bananiers et de palmiers, marquaient une oasis au milieu de ce désert aride ou marécageux qui s’étend autour de la Vera-Gruz nueva. À l’horizon miroite la mer. Bientôt se développe devant nous la ligne des remparts avec leurs bastions et leurs redans ; nous franchissons vers sept heures cette enceinte peu formidable en réalité malgré ses grands canons, et mettons pied à terre enfin devant la casa de Diligencias.

Vue générale de la Vera-Cruz, près de la route d’Orizaba. — Dessin de E. de Bérard.

Cet hôtel est un véritable palais ; une double rangée de cloîtres superposés, à colonnes de marbre, environnent la cour. Les appartements sont dallés, vastes et très-élevés ; tout est d’une propreté exemplaire.

La ville est sous l’influence d’un norte, c’est-à-dire d’une bourrasque de vent du nord. Quand Borée se déchaîne, Vera-Cruz est en émoi ; son souffle est un simoun humide et froid qui paralyse tout dans la place et rend le port dangereux. La mer frémit et moutonne sous le poids de la tempête. Cette crise retarde le départ du steamer ; l’hôtel est encombré de voyageurs qui l’attendent comme moi, et l’on nous installe sans façon plusieurs dans la même chambre.

Je passai là trois jours, les plus tristes certainement de mon séjour au Mexique, en exceptant toutefois ceux de Guaymas. On déjeune entre neuf et dix heures à l’hôtel, on dîne entre quatre et cinq. Les us et coutumes du pays veulent qu’on fasse la sieste au milieu du jour, pendant la forte chaleur, et l’on ne rencontre guère à ce moment-là dans la rue que quelques portefaix nègres en chemise de batiste, pantalon blanc, chapeau de Panama, le tout d’une propreté éblouissante.

Heureusement pour moi j’étais recommandé à un de mes compatriotes, le docteur Castagné, dans la conversation duquel je trouvai les seules distractions que Vera-Cruz m’ait offertes. J’eus l’avantage de rencontrer chez lui une incarnation vivante, authentique, sérieuse d’Adrienne de Cardoville ; le sexe seul était différent, il s’agissait d’un Adrien. C’était un homme de quarante-cinq ans environ, Mexicain, de bonne éducation, qui me parut jouir de la plénitude de ses facultés intellectuelles, et qui n’en avait pas moins été conduit violemment de Guanajuato à la Vera-Cruz, par quelques Espagnols, en qualité de fou. Sa bonne étoile voulut qu’à son arrivée en cette ville, il fut rencontré par le docteur dont il était connu. Celui-ci, qui est un homme de cœur, avait été au fond de l’affaire et y trouvant les traces d’un guet-apens, s’était adressé aux autorités. En dépit d’influences secrètes, puissantes, il avait obtenu une enquête médicale à suite de laquelle la victime venait de recouvrer sa liberté.

Or, voici quel était le dessous des cartes. Cet homme était le tuteur d’un neveu mineur, garçon fort riche déjà du chef de son père mort et qui attendait encore de sa mère et de son oncle, dont il était l’unique héritier, des appoints qui devaient faire monter un jour sa fortune à plusieurs millions de piastres. Un jeune homme donnant de si belles espérances ne pouvait manquer d’être recherché, et il le fut par des gens qui prétendaient faire naître en lui une vocation irrésistible pour la vie claustrale. La mère était déjà persuadée, l’oncle seul s’opposait au développement de cette vocation. Il gênait, on l’enleva, un beau jour, on le fit passer pour fou, et, sans le bienheureux hasard qui conduisit le docteur sur sa route, il partait pour l’Espagne, d’où il serait revenu Dieu sait quand.

Emprisonnée dans son corsage bastionné et entourée d’un désert malsain, Vera-Cruz n’a pris que peu de développement, mais il y règne un certain air d’opulence qui contraste singulièrement, par parenthèse, avec le peu d’animation qu’on y remarque. Les maisons sont vastes, élégantes, bien alignées ; j’en ai vu quelques-unes fort richement ornementées, balcons couverts de légères galeries cintrées, soutenues par de gracieuses colonnettes, gargouilles gigantesques, curieusement travaillées ainsi que les consoles, pendentifs et reliefs de toute espèce. Les rues sont larges et bien pavées, souvent bordées de portales. Le soin de leur propreté, qui ne laisse rien à désirer, est commis à ces petits vautours noirs et pattus nommés zopilotes. L’inviolabilité la plus complète et la tolérance la plus grande récompensent leur zèle. La nuit ils perchent le plus singulièrement du monde sur les corniches des maisons et des monuments publics. Des fenêtres de l’hôtel nous prenions plaisir chaque soir à les voir s’installer en foule, avec une gravité bouffonne, sur la coupole de la cathédrale et la tour du palais du gouvernement, deux vieux bâtiments à physionomie mauresque qui se trouvent sur la plaza Mayor.

Grande place de Vera-Cruz. — Dessin de Rouargue d’après Nebel.

La place du Môle n’est pas laide ; elle est surtout assez animée, la porte qui ouvre sur la jetée étant le seul défilé par lequel la ville communique avec la rade. Ce monument qui, vu de la mer, fait un certain effet au milieu de la ligne des fortifications, relie les bâtiments de la douane à ceux de la trésorerie. C’est une sorte d’arc de triomphe dont le portique principal est flanqué de quatre portes basses, rectangulaires, surmontées d’écussons ou bas-reliefs et séparées par des pilastres qui supportent l’entablement.

Vis-à-vis se trouvent l’hôtel San Carlos ou gran sociedad, le principal après celui des Diligences, la fonda del Commercio et quelques habitations particulières. La douane, la trésorerie et un entrepôt, constructions basses et uniformes, ornées de portales et exhibant quelques prétentions architecturales, forment les autres côtés de la place. À l’angle occidental s’élève le clocher du couvent des franciscains, le plus beau et le plus riche de la ville, ici comme partout ailleurs.

En face du môle, à huit cents mètres au large environ, s’élève le château de San Juan de Ulloa, sur un îlot à base de madrépores. C’est un parallélogramme irrégulier à quatre bastions, dont l’un supporte un phare, un autre les ruines d’une tour ou cavalier, que détruisit en partie l’explosion d’un magasin à poudre lors du bombardement du fort par les Français, en 1838. La porte regarde la mer ; elle est défendue par une demi-lune au delà de laquelle se développent encore des batteries basses. Toutes ces défenses, de même que les murailles, les monuments et la plupart des maisons de Vera-Cruz, sont construites en pierre madréporique, dite de mucara, la seule que l’on rencontre aux environs. Seule la courtine de San Fernando, qui regarde la ville, est en pierre dure apportée d’Espagne peu à peu, assure-t-on, à l’époque de la construction du fort, par les navires de commerce auxquels le gouvernement en imposait un certain nombre à titre de lest.

Les Espagnols, chassés de la colonie en 1822, conservèrent néanmoins ce fort jusqu’en 1825, époque à laquelle l’indépendance du Mexique dut être officiellement reconnue. Mais pendant cette taquinerie d’enfant vindicatif, protestation mesquine des droits prétendus de la cour de Madrid, la garnison du château vivait en état de trêve permanente avec celle de la ville ; les communications étaient libres durant le jour, et c’était à peine si la nuit on se tenait sur la défensive dans la crainte d’une surprise. La troupe royale se contentait d’extorquer un droit de huit et demi pour cent ad valorem sur les marchandises étrangères importées dans la ville. Ces petits détails peignent mieux que tous les raisonnements le caractère de la domination espagnole en Amérique.


Puente nacional. — Dessin de E. de Bérard d’après Dauzats.


La Vera-Cruz s’élève sur le lieu même où Cortez débarqua le 21 avril 1519, jour du vendredi saint ; ce fut même en raison de cette coïncidence qu’il attacha le titre de Ville de la Vraie Croix au premier établissement espagnol formé sur la côte. La ville actuelle fut fondée par le vice-roi comte de Monterey, à la fin du seizième siècle ; elle reçut son privilége de villa en 1615.

Le 22 février, dans la matinée, je me dirigeai vers la Porte de la Mer, et là je pris un canot qui me transporta à bord du vapeur Orizaba, mouillé au sud du fort de San Juan de Ulloa ; j’allais enfin dire adieu à la Vera-Cruz. Nous ne tardâmes pas à lever l’ancre. Ce ne fut pas sans regrets toutefois que je vis s’effacer peu à peu dans un lointain vaporeux les rivages du Mexique, et tant que la noble cime de Citlaltepelt fut visible à l’horizon mon regard y demeura attaché et ma pensée s’envola vers cette belle terre astèque à laquelle je souhaitais de toute mon âme le repos et la prospérité dans l’indépendance.

Ern. Vigneaux.


Nota. — Les dessins contenus dans les livraisons précédentes, pages 261, 265, 267, 277, 280, 285, et 288, reproduisent des photographies prises d’après nature par M. Charnay, dont nous donnerons incessamment le voyage dans le Yucatan.


Les muletiers.

  1. Suite et fin. — Voy. pages 241, 257 et 273.