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Voyage aux Mexique/03

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Troisième livraison
Le Tour du mondeVolume 5 (p. 274-288).
Troisième livraison


VOYAGE AU MEXIQUE,

PAR M. VIGNEAUX[1].
1854-1855. — TEXTE INÉDIT.




Mines d’argent à Guanajuato. — Le pulque et les magueyales. — Le plateau de Mexico. — Los Organos de Actopan. — La Cañada. — Rencontre suspecte. — Tepeje del rio. — Huehuetoca et le Desague. — Topographie de la vallée de Mexico.

Après une excursion à la mine de Rayas, je poursuivis ma route vers Mexico. Je traversai Salamanca, Celaya, Queretaro, capitale de l’État de ce nom, San-Juan del rio. Entre Celaya et Queretaro se trouve le pueblo d’Apaseo, autour duquel on cultive le maguey qui fournit le pulque.

Cette variété de l’agave est plus grande que celle du mescal ; le vert en est glauque. Le pulque n’est autre chose que la séve destinée à alimenter la tige qui porte les fleurs, si on la laissait se développer ; mais c’est précisément au moment où la hampe est sur le point de jaillir du corazon qu’on creuse au centre de celui-ci un trou énorme, au-dessus duquel on réunit en faisceau les feuilles centrales. C’est à une certaine tendance à se rapprocher qui se manifeste dans ces feuilles que les cultivateurs indiens reconnaissent le moment où ce phénomène est sur le point de se produire. Il faut une observation intelligente et une habileté que donne seule une longue habitude pour ne pas porter prématurément le fer dans la plante et causer par là sa mort. L’âge de la maturité varie, selon les districts, de douze à vingt et même vingt-cinq ans ; à Cholula, la plante est mûre à huit ans exceptionnellement.

Ce trou se remplit d’un liquide incolore qui prend le nom d’aguamiel ; on le vide deux et trois fois par jour. et l’on y puise, en moyenne, de dix-huit à vingt cuartillas par vingt-quatre heures pendant cinq mois : la cuartilla représente un demi-litre environ. La plante meurt quand la séve est ainsi épuisée.

Récolte du pulque. — Dessin de Riou d’après un album mexicain.

La récolte se fait de la manière la plus primitive. Les hommes qui en sont chargés portent sur leur dos, retenue à leur front par un filet de corde, une outre dont l’ouverture est fixée au-dessus de leur tête. À la main ils tiennent une longue calebasse légèrement recourbée et terminée à son extrémité la plus étroite par une corne de bœuf ; cet instrument s’appelle acojote. Ils sont en outre munis d’une large cuiller à manche court qui leur sert à nettoyer et agrandir le trou.

L’opérateur plonge dans le liquide l’extrémité garnie de la corne, appuie ses lèvres à l’extrémité opposée, fait le vide, l’acajote se remplit et le contenu passe dans l’outre.

J’entrai dans l’État de Mexico par Arroyo Zarco, tout près du village d’Aculco qui a donné son nom à la célèbre bataille livrée le 7 novembre 1810 entre les insurgés commandés par le curé Hidalgo et les Espagnols sous les ordres de Calleja, dans laquelle ces derniers demeurèrent vainqueurs.

Halte de voyageurs aux abords de Mexico. — Dessin de Riou d’après un album mexicain.

Les nuits sont fraîches à Arroyo Zarco ; on y sent l’influence de l’air subtil des montagnes. Le plateau est élevé ; depuis Salamanca j’avais monté sans cesse. Salamanca est a mille sept cent cinquante-sept mètres, Celaya, à mille huit cent trente-cinq, Queretaro a mille neuf cent quarante, San Juan del rio à mille neuf cent soixante-dix-huit, Arroyo Zarco à deux mille deux cents environ. La vallée de Mexico est plus élevée encore (deux mille deux cent soixante-dix-sept mètres). On peut se faire une idée de ce que serait le séjour de ces plateaux sous nos latitudes, en songeant que le Plomb du Cantal, le point le plus élevé de l’Auvergne, n’a que mille huit cent cinquante-six mètres. Dans la zone torride, cette élévation est le gage d’un printemps perpétuel.’

L’État de Mexico est un vaste territoire de cinquante et un mille kilomètres carrés environ, ce qui est approximativement la superficie de la presqu’île du Danemark. Sa population est de douze cent et quelques mille habitants. Sa capitale est Tescuco et non pas Mexico, qui, en sa qualité de capitale de l’Union, forme avec sa banlieue un district indépendant, jouissant d’une vie administrative particulière : c’est le distrito ou partido federal. L’État est divisé en huit districts, dont les chefs lieux sont : Acapulco, Tasco, Cuernavaca, Toluca, Mexico, Tula, Tulancingo et Huejutla.

Cette province est excessivement montagneuse, aussi les différences de niveau des plateaux et des vallées y crée-t-elle de grandes différences de température, et l’on y rencontre successivement tous les climats et les produits des trois zones. De nombreux cours d’eau, grands et petits, sortent des flancs de ces hauteurs et portent la fertilité dans les vallées. Les principaux sont : le rio Zacatula ou de las Balsas, le rio Lerma et le rio Tula. Le premier prend sa source sur le revers méridional de la sierra de Ajusco, qui ferme au sud la vallée de Mexico, et va se jeter dans le Pacifique ; le second sort des marécages du milieu desquels s’élève la ville de Lerma, à l’ouest de la capitale, et va former le rio Santiago ; le troisième enfin sort du cœur même des montagnes qui séparent la vallée de Mexico de celle de Lerma, se dirige vers le nord et, sous le nom de rio Panuco, vient se joindre au rio Tampico, près de l’embouchure de ce dernier.

Un grand nombre de volcans éteints, la configuration du sol, l’abondance des basaltes, de l’obsidienne et autres produits éruptifs, enfin les richesses métalliques répandues dans le sous-sol, attestent que cette région a été particulièrement tourmentée jadis par l’action du feu intérieur. On ne compte pas moins de dix anciens cratères dans le périmètre de la vallée de Mexico seulement. Le Popocatepelt, la montagne qui fume, et l’Istaccihuatl, la femme blanche, sont, il va sans dire, les plus beaux fleurons de cette redoutable couronne. Le premier mesure cinq mille quatre cent vingt-deux mètres : c’est, jusqu’à présent du moins, le roi de la Cordillère mexicaine. Le second n’a que cinq mille quatre-vingt et un mètres, et cède le pas à l’Orizaba (province de Vera-Cruz) auquel Humboldt donne cinq mille deux cent quatre-vingt quinze mètres. (V. t. IV, p. 161.)]

En sortant d’Arroyo Zarco, on suit un chemin pierreux et malaisé qui traverse une région accidentée, couverte de bouquets de chênes rabougris et clair-semés. Ce doit être un lieu de prédilection pour les voleurs, et comme on m’avait prédit à la fonda une mauvaise rencontre dans la sierra de Calpulalpan — c’est le nom de cette petite chaîne, — je me tiens sur mes gardes ; là aussi j’en fus pour mes frais de vigilance.

D’Arroyo Zarco à Mexico la route carrossable fait un crochet vers la vallée de Tula ; je pris le chemin plus direct des montagnes par Tepeje del rio. Une plaine assez sauvage succède à la sierra ; de loin en loin on y rencontre un triste village entouré de quelques terres travaillées : les habitants ont l’air peu avenant. Enfin, je m’engage dans les montagnes au delà desquelles se trouve la vallée de Mexico.

Ces montagnes sont nues et désertes, très-tourmentées, mais l’horizon est parfois grandiose, quand la route gravit quelque sommet ; les lignes ont de la majesté et le pittoresque est poussé jusqu’à l’audace. Je fis halte malgré moi sur un de ces points élevés pour savourer un peu mon admiration : cette région pétrifié au milieu d’efforts convulsifs, sur laquelle le soleil déjà penché vers l’horizon jetait une lumière oblique dont les splendeurs étaient relevées de grandes ombres, ces gorges où se formait l’obscurité et d’où s’exhalaient des vapeurs nacrées, ces sommets dorés, ce torrent qui lamait d’argent le flanc abrupt et sombre d’une coupe voisine, tout cela valait bien un acte muet d’adoration à la mère nature, si belle quand elle n’est pas fardée, si généreuse surtout pour qui ose aller l’admirer là où elle ne l’est pas.

Montagne des orgues. — Dessin de E. de Bérard d’après Niebel.

La route s’engouffre dans un entonnoir profond à mes pieds, sans que je puisse voir encore par quels capricieux méandres elle va me conduire en bas. Dans le lointain, au nord-est, une cime bizarre se dresse brusquement comme un fer de lance au-dessus des lignes bleues de l’horizon. Un brave muletier, dont le troupeau me précède et qui se vante d’avoir parcouru en tous sens le vaste territoire de la république, me fait reconnaître dans cette fine pointe le cerro de los Organos ou de Mamanchota, une des curiosités de ce pays si curieux. C’est une aiguille de rochers qui n’a pas moins de cent mètres d’élévation, à laquelle sert de base une montagne de deux mille sept cent soixante-dix mètres environ : elle domine le pueblo d’Actopan.

L’hacienda de la Cañada est située au fond de la gorge ; on suit pour y descendre une rampe en zigzag assez hardie, étayée çà et la par des muraillements. J’ai fait une douzaine de lieues depuis le matin ; mon intention était de pousser jusqu’à Tepeje, à cinq ou six lieues de là, mais l’heure avancée m’arrête à l’hacienda. C’est un immense bâtiment carré qui renferme un meson et une fonda.

Le lendemain, 5 février, je me dirigeai vers Tepeje en suivant la ravine, au milieu d’une végétation touffue que favorise une grande humidité ; quelques hameaux où tout dort encore, car il est jour à peine, se rencontrent sur ma route. Au milieu d’un fourré obscur où la voie se divise en dix sentiers qui s’entre-croisent, où le sol détrempé cède sans bruit sous le pied des chevaux, je me trouve tout à coup au milieu de cinq ou six cavaliers armés de lances, de sabres, de mousquetons, qui arrivaient à fond de train dans la direction opposée à celle que je suivais ; ils passèrent comme les ombres d’une ballade allemande, sans s’arrêter, sans mot dire, enveloppés jusqu’au nez dans leurs sarapes et leurs grands chapeaux rabattus sur les yeux. Etaient-ce enfin les ladrones tant prédits, suivant une piste trop importante pour daigner faire attention à un pauvre voyageur comme moi, ou bien étaient-ce simplement des vaqueros d’une hacienda voisine ? Je n’ai jamais éclairci la chose.

Je franchis le rio Tepeje sur un petit pont de pierre de quelques arches ; la contrée environnante est un désert. La rivière coule entre deux collines rousses et pierreuses, relevées, pour tout ornement de quelques cactus clair-semés. Dans le parapet du pont est une petite niche grillée ; derrière la grille il y a une peinture, devant la grille un Indien agenouillé, d’où je conclus naturellement que la peinture a un caractère religieux. Cette petite scène, encadrée d’un décor de l’Arabie Pétrée, ne manque pas d’originalité. Le rio Tepeje est un affluent du rio Tula, peut-être même en est-il le principe.

Au delà de ces collines, la scène change et le pueblo de Tepeje m’apparaît entouré de verdure et d’eau courante. Je m’arrête pour y déjeuner. La fonda est desservie par un vieux couple que je trouve beaucoup plus préoccupé de ses affaires de famille que de celles du fourneau, et j’ai grand mal à obtenir mes œufs et mon chocolat. Ces bonnes gens, qui ont l’air d’être aussi unis que Philémon et Baucis, ont aussi l’air d’avoir perdu la tête. Ils rentrent, sortent, s’asseyent, se lèvent ; négligent mon déjeuner ou bien s’en occupent tous deux en même temps, de manière à s’entraver réciproquement et à faire des malheurs ; mais tout ce trouble réel, que je devine fort bien, est caché sous le flegme ou mieux l’apathie la plus grande. Il y a débordement d’activité chez eux, mais cette activité est concentrée dans leur cerveau. Pourtant il s’agit de leur fille ; je comprends que la nina est absente, qu’elle devrait être là, qu’elle a de seize à vingt ans, et qu’à leur place le soin de sa conduite me rendrait un peu plus alerte.

De Tepeje à Huehuetoca la contrée est irrégulière, très-arrosée, verdoyante, ombragée. Toutefois, ce riant aspect s’arrête au pueblo de Santiago, au pied de la loma (colline) Nochistongo ; la loma et le cerro voisin de Sincogue, sur le versant opposé duquel se trouve Huehuetoca, présentent des sommets désolés, avec quelques magueyales sur leurs revers. La colline est un bloc de craie dont la blancheur n’a rien de récréatif ; le petit plateau que forme le sommet, tourmenté comme une mer agitée, est un réchaud sur lequel le soleil réverbère cruellement. Au milieu de cette fournaise, que je franchis à la hâte de peur de voir entrer en fusion les métaux que je porte, un vieil Indien est agenouillé tête nue. Son visage parcheminé, sur lequel les années ont amoncelé des rides, était tourné vers le soleil, et ses yeux, extatiquement renversés, ne montraient que le blanc de la conjonctive. Je le pris d’abord de loin pour un mendiant, mais Miguel m’apprit que c’était un pénitent en prières. Il priait en effet, à haute voix, un rosaire à la main, un scapulaire sur la poitrine. La sueur ruisselait à flots de son front à ses pieds.

Le pueblo de Huehuetoca, où j’arrivai bientôt, est assis au pied du mont Cincogue, à l’extrémité nord-ouest de la vallée de Mexico, et à une dizaine de lieues de la capitale. Ce village est célèbre par un gigantesque travail hydraulique, connu sous le nom de Desague de Huehuetoca. Pour comprendre l’importance et même l’action du Desague, il est nécessaire de se rendre compte de la topographie de ce beau bassin de Mexico.

La vallée au milieu de laquelle s’élève l’ancienne Venise astèque forme un ovale de dix-huit lieues de long sur douze de large environ, enveloppé d’une ceinture de montagnes porphyriques dont les sommets inégaux présentent une ligne d’horizon des plus pittoresques. La Femme blanche et la Montagne qui fume, avec leurs neiges éternelles, se dressent au sud-est et semblent les fermoirs de diamants de cette noble parure. Le second de ces volcans justifie encore son nom, bien qu’il y mette de la réserve. Du sein même de la vallée, s’élèvent en divers endroits quelques cones isolés, volcans éteints pour la plupart.

Six grands lacs, sans mentionner quelques étangs, occupent une large portion du plateau. En face de Huehuetoca se trouve le lac de Zumpango ; au-dessous celui de Jaltocan ; puis, toujours vers le sud, celui de San-Cristoval, le grand lac de Tescuco, près duquel est assise la capitale, jadis environnée de ses eaux, et enfin ceux de Jochimilco et de Chalco, qui n’en font à proprement parler qu’un, divisé par une chaussée. L’eau de ces lacs est douce sauf celle du Tescuco, qui est salée, phénomène dont la bizarrerie apparente s’explique par ce fait qu’étant le plus bas, il reçoit, avec le trop-plein des autres, les lavages de soude et de potasse que les affluents apportent des montagnes et dont ses eaux sont saturées.

Ces nappes se sont considérablement rétrécies depuis la conquête, les sources voisines ne suffisant pas à entretenir l’équilibre de leur niveau sous un climat où il pleut rarement, et à une hauteur barométrique ou l’évaporation est grande. Le lac de Tescuco, peu profond généralement, a surtout laissé un vide immense, d’autant plus regrettable que les efflorescences salines inutilisent en partie le terrain que devraient occuper les eaux.

Mais cette inquiétante disparition de l’élément fertilisateur, ne prévient pas complétement les inquiétudes d’une nature opposée que font naître les crues subites de ces mêmes eaux. Dans ce dernier cas, le lac de Tescuco, enrichi du superflu des autres, se gonfle et cause parfois de graves dégâts. Les chroniques indiennes mentionnent une grande inondation sous le règne de Montezuma ier, vers le milieu du quinzième siècle, et, depuis la conquête, il y en a eu plusieurs. Les digues ne remédiant à rien, on songea à une galerie d’écoulement qui eût jeté l’excédant des eaux de la vallée de Mexico dans celle de Tula, plus basse de deux cent vingt-deux mètres. Telle fut l’origine du Desague. Un canal de huit mille six cents mètres, creusé en grande partie au travers de la colline de Nochistongo, conduisit dans le rio Tula les eaux du rio Cuautitlan, principal affluent du lac Zumpango, et cause première de la plupart des débordements. Un second canal à écluses devait également porter dans le premier le trop-plein du Zumpango.

On fit d’abord un tunnel ou socabon ; mais l’insuffisance des notions que possédaient les ingénieurs du temps sur le muraillement convenable à ces sortes d’ouvrages amena des dégâts incessants, et l’on se décida à transformer le socabon en une gigantesque tranchée à ciel ouvert.

Ces travaux, inaugurés en 1607, après la troisième inondation, par le vice-roi D. Luis de Velasco II, ne furent achevés qu’en 1789. Il va sans dire que grâce à la déplorable administration coloniale de l’Espagne, l’entreprise était devenue une bonne vache à lait. Des millions y furent engloutis, quinze mille Indiens, traités comme des nègres marrons, y furent presque constamment employés, et le résultat le plus net de ce déploiement de forces irrésistibles, fut, pendant bien des années, l’enrichissement d’une foule d’Espagnols, clercs ou laïques (les moines ne dédaignèrent pas de mettre la main à cette œuvre), et la mort d’une armée de travailleurs indiens ; ces pauvres diables, surchargés de travail et de coups, à peine nourris, décimés par les maladies, étaient en outre fréquemment ensevelis par des éboulements que l’on ne savait pas prévenir. Il en périt, dit-on, un million dans les vingt premières années seulement. Ce chiffre, que rapporte Thomas Gage, est exagéré peut-être, mais cette exagération même démontre à quel point l’opinion publique était émue du sort fait à ces malheureux.

Le Desague, qui ne détournait après tout que les eaux du rio Cuautitlan, ne pouvait être qu’un palliatif, et l’on comprit bientôt, en face de la triste réalité, que pour mettre Mexico complétement à l’abri du fléau, il fallait donner un écoulement direct au lac de Tescuco. En 1804, pendant le séjour de Humboldt à Mexico, et peut-être à son instigation, le vice-roi Iturrigaray ordonna la construction d’un canal destiné à conduire au Desague le trop-plein des lacs de Tescuco, San-Cristoval et Jaltocan. L’entreprise n’était pas sans difficultés, car l’inclinaison du sol de la vallée est précisément en sens inverse, et Huehuetoca est de vingt mètres plus élevé que Mexico ; mais ce n’était là qu’une question de coups de pioche qui ne pouvait arrêter personne, et, moins que d’autres encore, des Espagnols à qui les Indiens coûtaient si peu. Ce canal fut commencé, mais ne fut pas mené à fin. On en voit un tronçon à l’ouest du Zumpango.

Le Desague est donc une œuvre colossale, mais incomplète à tous égards, comme toutes les œuvres des administrations irresponsables envers la nation dont elles tiennent les intérêts en main. Pour qu’elle fût parfaite, il faudrait non-seulement que tous les lacs eussent un écoulement au moment des crues extraordinaires, mais aussi qu’aux époques de pénurie ils pussent recevoir toutes les eaux que la nature leur destinait. Problème hydraulique qui est loin d’être insoluble et dont la solution serait d’une haute importance pour Mexico, menacé par la sécheresse. Le lac de Tescuco, notamment, se retire de plus en plus ; il serait déjà à sec probablement si ceux de Jochimilco et de Chalco ne lui fournissaient régulièrement cent trente pieds cubes d’eau par seconde au moyen du canal de la Viga qui les réunit.


Cuautitlan. — Tanepantla. — Aspect de la vallée. — La Vierge de la Guadalupe et celle de Los Remedios. — Mexico.

Je m’étais amusé sur les bords du Desague, aussi dus-je renoncer à me rendre le soir à Mexico. Le soleil allait disparaître derrière les montagnes, quand j’arrivai au petit pueblo de Cuautitlan. Je n’étais plus qu’à sept ou huit lieues de la capitale, mais j’en avais fait douze depuis le matin, sans compter les détours à Huehuetoca ; je pris donc mes quartiers de nuitée à Cuautitlan, dans une posada de la plus noble apparence. Ce pueblo fut donné en repartimiento, en fief, après la conquête, au capitaine Alonzo de Avila, et cette auberge était peut-être le palais de sa descendance. Le patio est royal ; de belles arcades de pierres et des constructions majestueuses l’environnent ; tout cela est vaste, imposant, mais délabré, silencieux, désert ; le bruit de mes pas résonne au loin sous les galeries et trouble seul le calme de cette solitude au milieu de laquelle Miguel et le huesped glissent comme des ombres avec leurs sandales.

J’eus la fantaisie de monter sur l’une des terrasses pour jouir du coup d’œil de la vallée. Les lacs de Jaltocan et de San-Cristobal miroitaient à l’horizon sous les derniers feux du couchant ; sur leurs rives, quelques clochers entourés de touffes de verdure, disséminés à longues distances les uns des autres, me désignaient les pueblos de Tultepec, de San-Pablo, de San-Lorenzo, de Huacalco, de Teutitlan. Leur ombre s’allongeait sur des champs soigneusement cultivés, mais dépouillés à cette heure de leurs moissons, et dont nul accident, arbre, buisson ou barrière, figure ou fabrique, ne rompait l’uniformité. À mes pieds le village, muet aussi à l’heure du souper, et les cloîtres solitaires de la posada où le crépuscule jetait déjà du mystère. Cette scène était empreinte d’une mélancolie douce et pénétrante à laquelle je n’essayai pas de résister.

Le lendemain 6, je quittai Cuautitlan à trois heures du matin ; un clair de lune magnifique prêtait au paysage de nouvelles splendeurs. Des bouquets d’ormeaux, de chênes, de sycomores et de frênes s’élèvent çà et là dans les champs voisins et sur les talus de la route, des peupliers, des ormes bordent les canaux d’irrigation qui divisent les cultures. Autour de l’hacienda Lecheria, ils forment avec les arbres fruitiers des huertas un véritable bocage.

Au pueblo de Tanepantla, où j’arrivai à l’aube, je pris le chocolat obligé dans une fonda où tout était sens dessus dessous ; à la voix de la vieille fondera, un essaim de jeunes servantes au teint bronzé, aux grands yeux noirs, aux brunes tresses, aux formes bien accentuées, s’évertuait à laver, balayer, frotter, épousseter. Une chemise brodée leur tient lieu de corsage ; la plupart portent un jupon coupé de deux couleurs éclatantes, jaune, bleu, rouge, la teinte la plus claire placée en haut, de la taille au bas de la hanche. Le bord du jupon est orné de dessins en soie dans le goût des ornements étrusques. Tout cela a sa couleur locale.

Plusieurs chaussées, bordées de nobles ombrages, se croisent à Tanepantla ; j’en prends une qui longe le rio de ce nom. Réuni au rio Ascapusalco, ce cours d’eau va se jeter dans le lac de Tescuco, en passant par la ville de Guadalupe vers laquelle je me dirige. Quelques types originaux animent la scène : ce sont des Indiens qui portent à Mexico du charbon, du bois, de la volaille, des légumes, des fleurs ; hommes et femmes, gens de tout âge, passent courbés sous leur fardeau ; sacs de charbon, fagots, cages où gloussent les poules, paquets de verduras, et jusqu’aux marmots trop jeunes pour aller à pied, sont soutenus sur le dos par une lanière de cuir ou une pièce d’étoffe fixée sur le front ou sur la poitrine du porteur : la poitrine et le front, comme les bœufs, dont ces gens ont la force aussi bien que la placide indolence.

Chose étrange, à mesure qu’on approche de la capitale du Mexique, le mépris superbe des conquérants pour la race conquise éclate de mieux en mieux. Les Indiens de la vallée de Mexico ont d’autant moins profité de la civilisation nouvelle qu’ils étaient plus près du centre d’où elle devait émaner. Ils ont conservé à peu près intactes la physionomie et les mœurs de leurs ancêtres. Ils se drapent encore des mêmes étoffes tissées de leurs mains par les mêmes procédés primitifs, teintes des mêmes nuances, disposées en bandes alternées. Le bleu, le blanc et le marron paraissent être leurs couleurs favorites. Quelques-uns cependant adoptent les vêtements de la race créole, les calzones de cotonnade blanche ou de cuir, les enaguas (jupes) d’indienne ; mais la chemise fait souvent défaut, et l’ampleur fantastique du pantalon et l’habitude de le relever fréquemment jusqu’au pli de la cuisse témoignent d’une prédisposition constante à la plus grande liberté d’allure.

Le soleil était déjà levé quand je gagnai le pied des montagnes de Tepeyacac, dent les flancs desséchés nourrissent à peine quelques plantes grasses. Au milieu de ce désert la tradition veut que la mère du Christ ait apparu, en l’an de grâce 1531, à un Indien converti nommé Juan Diego. Elle chargea le pauvre plébéien d’obtenir des puissants de la terre qu’un temple lui fût érigé en ce lieu, et, comme témoignage, après avoir fait sortir de terre une source d’eau thermale, elle lui donna des fleurs qu’elle fit naître sur place, et son portrait peint par elle-même, avec du jus de roses, sur un lambeau d’étoffe de fabrication indienne. Il n’en fallait pas tant pour convaincre des Espagnols, et cette image est aujourd’hui encore révérée dans le sanctuaire de Guadalupe.

On construisit sur le lieu de l’apparition un petit oratoire dont l’Indien Juan Diego, demeura le gardien jusqu’à sa mort. Quatre-vingt-dix ans plus tard, un temple magnifique s’éleva au pied de la colline ; plus tard encore, une chapelle convenable remplaça l’oratoire del Cerrito ; une autre fut construite sur la source miraculeuse. Une ville se forma alentour du grand temple, qui fut érigé en abbaye canoniale en 1750 ; un sagrario lui fut adjoint.

L’anniversaire de l’apparition donne lieu, le 12 décembre de chaque année, à une fête où les Indiens accourent par milliers de plusieurs lieues à la ronde ; ils portent leurs costumes traditionnels, se couronnent de fleurs, et, comme ceux du Guadalajara à la fête de Notre-Dame de Zapopan, ils donnent le spectacle d’une saturnale antique.

La vierge de Guadalupe est la patronne du Mexique ; elle est beaucoup plus vénérée depuis la révolution que la Gachupina, la vierge espagnole de los Remedios. Le sanctuos de los Remedios’s’élève à deux lieues environ à l’ouest de Mexico, près de Tacuba, sur les premières hauteurs qui enserrent la vallée ; cet endroit est celui où les Espagnols, chassés de Mexico après le désastre de la Noche triste, la triste nuit du 1er juillet 1520, trouvèrent un asile inespéré dans un teocalli ou temple indien. La grossière petite statuette qu’on y adore serait, d’après eux, celle qu’ils avaient apportée et qui présida à la conquête, circonstance que l’on peut considérer comme plus que douteuse.

L’arbre de la nuit triste, à Popotla. — Dessin de Guiaud d’après une photographie.

La ville de Guadelupe Hidalgo est assez jolie ; on y compte de dix à douze mille habitants. Le nom de Hidalgo lui fut donné après la Révolution en l’honneur du vieux curé de Dolores, ce premier soldat de l’indépendance, qui avait eu l’idée de mettre l’image vénérée sur son étendard. La cathédrale est un parallélogramme ayant un clocher à chacun de ses angles, et au centre une coupole octogonale ainsi que les tours. Tout cela est d’un effet moscovite aussi original qu’mposant. À l’est, mais en retrait, se trouve le sagrario, et, derrière, les bâtiments du canonicat. Ce massif est adossé à la montagne et dominé par la chapelle del cerrito.

L’intérieur de la cathédrale est remarquable surtout par l’absence de cette lourde ornementation espagnole, surchargée de couleurs, que j’avais rencontrée jusqu’alors dans toutes les églises ; la maçonnerie disparaît ici sous un revêtement de stuc blanc liseré d’or. Le maître-autel est de marbre, la grille qui l’entoure d’argent, ainsi que le tabernacle. Peu d’églises sont aussi riches que celle-ci. Lors de l’inauguration, soixante lampes furent suspendues à la voûte, et le service, entier, qui était de même métal, pesait plus de cinq mille marcs. Il est douteux que toutes ces richesses s’y trouvent encore intégralement, mais les apparences d’un grand luxe y sont.

La chapelle édifiée sur la source bouillante est à peu près à mi-côte. On ne saurait rien en dire de plus que M. Ampère, et je le cite : « Ce que j’ai vu, en fait d’architecture, de plus ravissant pendant tout mon voyage en Amérique, c’est la chapelle construite au-dessus de la source miraculeuse de Notre-Dame de Guadelupe. Cette architecture est très-originale ; elle ne ressemble à rien. C’est bien une sorte de renaissance, mais d’un goût particulier, arabe et mexicain, très-élégant et très-étrange. Des zigzags blancs et noirs surmontent des fenêtres en étoile, autour desquelles des anges déroulent des légendes empruntées aux litanies, en langue espagnole. Les colonnes sont à demi grecques, mais d’un grec de fantaisie ; la porte est moresque, il y a des fenêtres moresques. Tout cela semble devoir être très-incohérent et ne l’est point. La disposition de l’ensemble fait de ce caprice architectural un caprice harmonieux. »

L’eau de cette source passe pour avoir des vertus miraculeuses qui en font la panacée universelle. En réalité, elle a les mêmes propriétés que celle de la source voisine du Peñon de los baños ; toutes deux contiennent avec du chlorure de sodium de l’acide carbonique et des sulfates de chaux et de soude.

La chapelle du Cerrito est lourde, carrée, sans caractère ni grâce ; mais le panorama que l’on embrasse du haut de sa plate-forme vaut bien l’ascension. Une partie de la vallée se développe aux yeux étonnés et ravis avec ses lacs, ses villes aux toits plats hérissées de clochers et de coupoles, ses villages noyés dans la verdure, ses chaussées ombragées, ses mornes volcaniques, sa ceinture de montagnes bleues que dominent les cimes du Popocatepetl, de l’Istaccihuatl et du Cerro de Ajusco. Alors on se sent pris de cet enivrement sous l’empire duquel les soldats de Cortez descendirent de la sierra d’Ahualco vers ce paradis terrestre. L’émotion, mais une émotion expansive et douce, dilate le cœur. Pas un voyageur n’a échappé à ces impressions, pas un peut-être n’a échappé à un désir momentané, fugitif comme l’éclair, de planter là sa tente et d’achever ses jours dans les jouissances ineffables que procure la contemplation d’une belle nature.

Deux voies conduisent au bas de la montagne : l’une est une rampe douce à l’occident, l’autre, à l’orient, un escalier assez roide entre deux murailles à crêtes festonnées. Deux chaussées relient également Guadalupe à Mexico ; elles sont parallèles et très-rapprochées. L’une est en pierre : c’est la plus ancienne et la plus étroite ; l’autre est un remblai bordé d’allées d’arbres. À droite et à gauche s’étendent des potreros, pâturages inondés en partie pendant la saison pluvieuse.

Cette route que je suis est assez animée ; il est dix heures, et les fournisseurs des marchés de la capitale s’en retournent aux champs. Un troupeau de mules chargées, une voiture un peu plus moderne et confortable que toutes celles que j’ai rencontrées jusqu’à présent, un moine à cheval, un lancier dépêché quelque part en estafette, se croisent avec moi successivement. Le pauvre défenseur de la patrie est mal monté, mal équipé, tandis que derrière lui s’avancent, entourés des nuages de poussière que soulève le galop de leurs nobles montures, quelques jeunes rancheros étalant tout le faste du costume national ; vestes et calzoneras de peau de daim ou de velours, ornées à profusion de broderies, galons, bouffettes et pendeloques en argent ; le chapeau à grandes ailes, avec toquilla d’or ou d’argent, soutenue par des cordonnets qui viennent se fixer à de lourds ornements de même métal placés près de la couronne, sur les côtés. La calzonera ouverte laisse voir des calzones blancs, brodés ainsi que la chemise. La bota vaquera ou campanera protége la jambe ; c’est une pièce de cuir richement estampée comme certaines parties de la selle, et que retient au-dessus du mollet un élégant cordon. Le manche du couteau caché dans la botte se présente à la hauteur du genou.

La têtière et les rênes de la bride sont de simples cordons de passementerie ornés de houpes et, sur les joues du cheval, de larges plaques d’argent ouvré.

J’arrive tout émerveillé de ce spectacle varié à la porte ou garita de Peralbillo : je suis à Mexico.


Le lepero mexicain. — Cathédrale et Sagrario. — Plaza de Armas. — Palacio. — Los Evangelistas.

De la garita de Peralbillo, une rue, qui change fréquemment de nom, conduit directement à la place d’Armes, autrement place de la Constitution ; elle traverse les barrios de Santiago Tlatelolco et de Santa-Anna. Ces faubourgs ont triste mine, comme ceux de Guadalajara ; la population n’en est pas plus attrayante. Je rencontre quelques types qui me rappellent ceux de la capitale de Jalisco, seulement les physionomies ont ici, en général, quelque chose de plus famélique et de plus accentué ; la corruption y a laissé plus de traces. Le lepero de Mexico a sur ses congénères de la république la même supériorité que celle du lazzarone de Naples, auquel il ressemble tant, sur ses pareils des autres villes d’Italie. Il est plus malin, plus subtil, plus audacieux, plus effronté, plus narquois, plus spirituel, son intelligence et son imagination ont un rayon plus vaste, et les tangentes à sa circonférence sont en nombre immense : il est plus complet, en un mot. Il a au service de son humeur gouailleuse un répertoire aussi riche et aussi dessalé que celui du gamin de Paris lui-même. Au bout de vingt-quatre heures de séjour à Mexico, mon fidèle Miguel me parut à côté des bandits que je rencontrais un bien sot animal ; lui-même, qui visitait pour la première fois sa capitale, demeura abasourdi pendant deux ou trois jours, non point du luxe qu’elle lui révélait, mais des études de mœurs populaires qu’il y fit.

La rue que je suivais me conduisit à la plazuela de Santo-Domingo, ornée d’une petite fontaine d’assez mauvais goût, surmontée d’un aigle de convention, et que l’on n’a pas réussi à mettre au centre de la place. Ce recoin de la capitale a le mérite d’être avoisiné par l’ancien palais de l’inquisition, le couvent des dominicains et la douane. Le premier de ces monuments est aujourd’hui une école de médecine. Le couvent de Santo-Domingo est un des plus beaux de la capitale ; la façade de l’église, sobre et sévère, est cachée en partie par une muraille festonnée qui ferme le parvis. La douane est un vaste édifice fort laid et fort mal entretenu, mais à la porte duquel il y beaucoup de mouvement ; des recuas de muletiers, des charrettes pesamment chargées, tirées par quatre, six et huit mules, en sortent ou y entrent à chaque instant. En face de la douane, il y a des portales bas, sombres, vieux et sales, occupés par quelques evangelistas ou écrivains publics. La naïveté castillane a donné le nom d’évangélistes à ces hommes qui écrivent complaisamment tout ce qu’on leur dicte sans rien contrôler. Ils jouent un grand rôle dans ce pays où l’instruction primaire est négligée. Je m’adressai à l’un d’entre eux pour avoir des renseignements sur la route à suivre ; c’était un vieux bonhomme à la mine ratatinée, au visage parcheminé, ayant en tout le physique de l’emploi. Il portait un pantalon de lasting vert, des bottes de daim, une veste de toile blanche, sans gilet ni cravate, des lunettes, une plume derrière l’oreille droite, une autre à la main, une cigarette derrière l’oreille gauche, une autre à la bouche ; cet ensemble grêle et desséché servait de support à un chapeau prodigieux, dont les bords avaient certainement plus d’un mètre d’envergure.

Évangéliste ou écrivain public, à Mexico. — Dessin de Riou d’après une photographie.

Il se dérangea fort complaisamment pour me mettre dans la bonne voie. Je me rendais sur la foi des offi- ciers de la garnison de Guadalajara au meson du théâtre de Vergara. Mais cet hôtel me parut beaucoup trop important pour un homme qui désirait comme moi s’effacer modestement dans les rangs du peuple, et je pensai que mon ami l’officier avait voulu se donner des gants en me le recommandant. Je ne pris que le temps de jeter un coup d’œil sur le théâtre qui n’a, en vérité, rien de remarquable, et rebroussai chemin en quête d’un nouveau gîte.

Je trouvai ce qu’il me fallait au meson de San-Vicente, calle de Manrique ; cette rue porte le nom d’un architecte mexicain d’un certain mérite. Là on me donna la clef d’un cuarto où se trouvaient un lit de camp, une table et un banc, une place pour mon cheval à l’écurie, une chandelle de suif, et personne ne s’inquiéta plus de moi.

Après d’indispensables ablutions et un déjeuner à la suite duquel je constatai à mon grand étonnement que la vie était moins chère dans la capitale que partout ailleurs, je pris la rue de Tacuba qui fait un angle droit avec celle de Manrique, et me trouvai bientôt à la cathédrale.

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La cathédrale de Mexico est située au cœur même de la cité ; sa façade regarde le midi et forme un des côtés de la place d’Armes ou place de la Constitution. Il me semble que personne n’a encore rendu à ce beau temple la justice qu’il mérite ; ses grandes et belles dimensions, l’art avec lequel ses différentes parties sont agencées, l’habileté de l’ornementation, provoquent l’admiration. Le portail est divisé en trois parties par de gros contreforts surmontés de consoles renversées. Le corps du milieu est plus élevé que les autres et surmonté en outre d’une tourelle couronnée de statues. Cette habile disposition sauve très-heureusement le triste effet d’une ligne droite réunissant deux tours fort éloignées l’une de l’autre, effet dont on peut se rendre compte facilement en se plaçant en face de Saint-Sulpice et surtout de Saint-Vincent de Paul, à Paris. Le soubassement des tours est de construction massive en pierres de taille, soutenu par des contre-forts entre lesquels sont percées des ouvertures qui contribuent à lui donner une apparence de forteresse ; mais les clochers sont fort beaux et très-agréablement terminés par une coupole en pierre en forme de cloche. Tout cela est relevé des ornements de la renaissance, oves et médaillons, écussons et cartouche environnés de guirlandes et de festons, volutes et astragales, balustres dont les massifs supportent des statues et des cassolettes gigantesques. Une sobriété qui n’a rien de mesquin ni de froid et une grande entente de l’harmonie ont présidé à la distribution de ces ornements, dont les belles proportions et le puissant relief donnent au monument un caractère vraiment grandiose.

La coupole rappelle, pour s’en faire valoir d’autant, celle du Val-de-Grâce ; elle s’élève majestueusement au-dessus des terrasses entourées de balustrades qui forment des deux côtés un amphithéâtre magnifique.

Ce monument fut construit par ordre du roi Philippe II sur l’emplacement d’une église plus modeste, bâtie par Cortez après la conquête. Ce travail, commencé eu 1578, ne fut achevé qu’en 1657. À l’orient de la cathédrale se trouve le sagrario, singulier bâtiment dont le plus grand tort à mon avis, est d’être accolé au premier. Un incendie ayant dévoré l’ancienne église paroissiale dans le courant du dix-huitième siècle, la nouvelle fut reconstruite sur des données architecturales toutes différentes, et, il faut l’avouer, d’un goût beaucoup moins pur. L’architecte espagnol Churriguerra a eu l’honneur de donner son nom à ce genre fantaisiste qui rappelle le Baroco et le Pompadour dont il était contemporain. Le churriguerresque est un style de décadence, une sorte de parti pris de bouleverser toutes les lois établies en architecture, un romantisme échevelé dont les principaux caractères sont l’absence presque complète des lignes droites, la bizarrerie et l’incohérence des ornements. Dans le sagrario, les parements sont construits en tezontle, amydolïode poreuse et légère de teinte rouge, très-commune dans le bassin de Mexico, tandis que les chambranles, les contre-forts, les chaînes, les corniches, les statues, colonnes et moulures de tout genre, sont en pierre, et blanchis au lait de chaux. De ce débordement d’excentricité, il résulte un ensemble qui plaît à l’œil et où l’on découvre de grandes hardiesses d’imagination et des beautés de détail réelles.

Le palais du gouvernement occupe le côté oriental de la place d’Armes, c’est-à-dire deux cents mètres environ de façade. Il renferme, outre le logement du chef de État, les archives, les ministères, une prison, une caserne, la monnaie, etc.

Au sud de la place est située la Casa de Cabildo ou municipalité ; à l’ouest, les Portales de Mercaderes, sous lesquels se trouvent quelques cafés et restaurants et les plus beaux magasins de la capitale.

Cette place ainsi entourée est fort belle ; elle est en outre fort animée : soldats, prêtres, moines, mendiants, leperos, femmes de toutes conditions, cavaliers, voitures, charrettes, animaux de charge s’y croisent sans cesse ; des musiciens ambulants, harpistes et guitareros, parcourent les cafés et glorietãs. Sur la place même s’établissent des marchandes d’aguas frescas et de helados, de rafraîchissements et de glaces. Sur un tréteau garni de fleurs et de branches de verdure, recouvert d’un linge blanc, sont rangés des verres gigantesques, pleins de boissons teintées de bleu ou de rouge, et recouverts de calebasses aux vives couleurs.


Pordioseros et Presidarios. — Le sereno. — Chapultepec. — Les marchés de Mexico. — L’aguador.

Mexico est sans contredit la plus belle ville de la république. Les maisons ont en général deux étages, mais elles sont taillées en plein drap, et dans chaque étage un propriétaire parisien en trouverait deux, dans chaque pièce un appartement complet. Elles sont peintes de couleurs souvent assez crues ; le jaune m’a paru très en faveur. Les encadrements sont blancs invariablement. Les toits sont des azoteas, et la galerie qui couronne l’entablement est le plus souvent crénelée ou festonnée. Des gouttières en pierre, véritables gargouilles du moyen âge, allongent leur museau effilé au-dessus des corniches. De belles serrureries ouvrées ornent les balcons et les fenêtres des rez-de-chaussée.

Les rues sont bien pavées, bordées de trottoirs, percées à angles droits. Une population bizarrement mélangée s’y succède sans interruption, bien que sans tumulte. Suivant un dicton qui avait cours à Paris, il y a quelques cent ans, on ne pouvait s’arrêter un quart d’heure sur le Pont-Neuf sans voir passer un cheval blanc, un soldat, un moine et une jeune fille ; on peut en dire autant de chaque coin de rue à Mexico ; il faut y ajouter les pordioseros. Le pordiosero est le mendiant ; l’habitude de demander au nom de Dieu, por Dios, lui a valu ce nom que l’usage a consacré. Une des choses qui donna à Cortez une haute idée de la civilisation astèque à son arrivée à Mexico, ce fut le nombre des mendiants : il y en avait autant, dit-il, qu’en aucun pays civilisé. Cette observation était de bonne logique chez un homme qui ne pouvait pas concevoir la société autrement que divisée en clergé, noblesse et tiers état, et qui comprenait cependant que, pour qu’il y eût des gens très-riches avec une pareille organisation, il fallait qu’il y en eût de très-pauvres. Si Cortez revenait, il jugerait très-favorablement du développement moral du Mexique, en voyant la quantité de pordioseros de la capitale, sauf à aller rectifier ses idées aux États-Unis.

Jamais les Cours des miracles n’ont vu, je crois, de types plus vigoureusement accentués, plus sévères et plus navrants que ceux de quelques mendiants de Mexico, demi-nus sous des lambeaux de guenilles. L’opinion publique, dans les pays chauds, n’a pas de ces pudeurs qui s’effarouchent devant un torse nu, et, sans descendre jusqu’aux mendiants, il n’est pas rare de rencontrer un marchand de vieux oints portant sur sa tête sa dégoûtante marchandise, et n’ayant d’autre vêtement qu’un petit caleçon de cuir.

Parmi les figures attristantes de la scène mexicaine, il faut mentionner les presidarios ou galériens que l’on emploie au balayage des rues et promenades, et même à certains travaux de terrassements, nettoyage d’égouts, etc. Ils vont enchaînés deux à deux et escortés d’un piquet d’infanterie ; les soldats se montrent fort tolérants envers eux, du reste, et les laissent assez volontiers s’échapper, s’ils peuvent le faire sans trop se compromettre. J’assistai cependant un matin, au paseo de Bucareli, à un drame de ce genre qui eut un dénoûment tragique ; le fugitif reçut un coup de baïonnette dans les reins qui l’étendit roide mort. Peut-être était-ce une vengeance particulière.

Ce mélange de tolérance et d’arbitraire se retrouve dans toutes les branches de la police, qui est très-mal faite à Mexico ; au fond de tout cela, on démêle facilement une sorte de solidarité entre les agents et les bandits, un besoin de se ménager réciproquement. Le sereno, qui s’avance gravement le soir avec sa vieille capote bleue à petit collet, à parements et col jaunes, ainsi que la bande de son pantalon et le galon de son chapeau, armé de sa lanterne, de son porte-voix, de son coupe-chou, un sifflet pendu à son cou, est très-disposé à tourner le dos à tous les bruits suspects qu’il pourra entendre.

Serenos, gardiens de nuit, à Mexico. — Dessin de Riou d’après une photographie.

Je parcourus successivement, dans mon incognito, tous les quartiers de la capitale, je vis ses soixante églises et ses quarante couvents ; je n’entrai pas dans tous ces édifices, bien entendu, mais quand on a vu le grand San-Francisco avec ses cinq églises, la Cathédrale, le Sagrario, les églises du couvent de femmes de l’Encarnacion et de la maison jésuite de la Profesa, on peut se contenter de jeter un coup d’œil en passant sur les autres.

Cette tournée faite, je montai à cheval un jour dans l’intention de visiter les environs de la ville.

En sortant de Mexico par la garita de San-Cosme, après avoir franchi l’acequia del salto de Alvarado, au point où, dit-on, le blond capitaine de Cortez franchit, à la grande admiration des Astèques, la coupure alors beaucoup plus large ; après avoir traversé l’aristocratique et silencieux faubourg de San-Cosme, on suit une chaussée ombragée par de beaux arbres. L’aqueduc qui porte à la capitale l’eau de Santa-Fé, la divise dans toute sa longueur ; il est en assez mauvais état. Non loin de la garita, une fontaine du churriguerresque le plus pur est encastrée dans le flanc même de l’ouvrage : c’est la Fuente de la Tlaxpana.

J’arrivai bientôt au petit pueblo de Popotla, où la tradition veut que Cortez ait mis pied à terre pour voir défiler son armée en déroute, à l’aube de l’effroyable noche triste. Dans la cour ou parvis de l’église, bâtie par le conquérant en souvenir de ce jour néfaste, s’élève un vénérable cyprès ahuehuete, dont le tronc noueux et colossal nourrit encore quelques-unes de ces branches qui couvrirent de leur ombre le guerrier espagnol brisé de lassitude et de douleur. L’église est très-simple, mais paraît en effet fort ancienne. Popotla était à cette époque situé sur la marge même du lac, à l’extrémité de la chaussée de Tlacopan ou Tacuba, et la route que je parcourais était celle que suivirent les Espagnols.

Je traversai Tacuba, petit village qui cache son délabrement sous des arbres séculaires, et laissant à ma droite le sanctuaire de Nuestra-Señora de los Remedios, que j’apercevais sur une colline voisine, je coupai dans la direction de Chapultepec, au milieu des champs fertiles et bien arrosés des haciendas de Joaquin et de Morales.

Chapultepec, le mont aux cigales, était le séjour favori de Montezuma avant la conquête et le lieu de repos des rois de sa dynastie qui l’avaient précédé. Il y possédait un palais magnifique sur le sommet de la colline, au pied de laquelle s’étendaient des jardins féeriques : « Leur emplacement, dit Prescott, est encore aujourd’hui ombragé par de gigantesques cyprès de plus de cinquante pieds de circonférence, déjà vieux de plusieurs siècles à l’époque de la conquête ; ce n’est plus qu’un informe désert, qu’un épais fourré d’arbustes sauvages, où le myrte mêle ses feuilles d’un vert sombre et lustré aux baies rouges et au feuillage délicat du poivrier. »

Bosquet de cyprès dit de Montezuma, à Chapultepec. — Dessin de Riou d’après un album mexicain.

Sur le terrain qu’occupait le palais du monarque astèque, le jeune et ambitieux vice-roi Don Bernardo de Galvez fit construire, en 1785, le château actuel, auquel il donna l’apparence d’un séjour de plaisance, mais dont il fit en réalité une forteresse ; il mourut l’année suivante, trop tôt pour le voir achevé et pour laisser deviner auquel de ces deux usages il avait l’intention de le consacrer. C’est maintenant une école militaire. Du haut de sa plate-forme on découvre un panorama surprenant de majesté, de calme et de pittoresque.

Je passai de longues heures à l’ombre des ahuehuetes du bois de Montezuma. Ces nobles cyprès, qui ont vu surgir et disparaître plus d’une race et plus d’une dynastie, m’ont rappelé les étonnantes splendeurs des forêts de cèdre rouge du Klamat et du Redwoodcreek en Californie. Leurs branches robustes, bizarrement frangées des longues soies vert-pâle de la mousse espagnole, s’entrelacent et forment, à une grande hauteur, une coupole verdoyante d’un merveilleux travail et que les rayons du soleil ne peuvent percer. La voix humaine y résonne comme sous les voûtes d’un temple dont leurs troncs, droits et vigoureux, semblent être les colonnes. Mais quel chef-d’œuvre d’architecture, quel entassement de pierres, si audacieux qu’il soit, frapperait aussi vivement l’imagination ? L’admiration légitime inspirée par les grandes œuvres de l’homme nuit toujours aux sensations douces ou graves que devrait provoquer l’œuvre elle-même ; en face des merveilles de la nature on n’admire pas, on jouit ; l’admiration viendra plus tard, avec le souvenir, et durera autant que lui.

Je revins à Mexico en longeant l’aqueduc de Chapultepec ; il est moins lourd, moins écrasé que celui de Santa-Fé, mais tout aussi décrépit. Il pénètre dans la ville par la garita de Belen et se termine dans le barrio San-Juan par la fontaine du Salto de Agua, petit monument à colonne torse, d’un chirruguerresque mitigé, qui n’est pas absolument dépourvu de grâce. À côté, s’élève la petite église paroissiale de la Concepcion ; tout auprès, le marché de San-Juan et l’hospice de la Caridad, plus loin, le marché d’Iturbide, à côté du couvent de femmes de San-Juan de la Penitencia et de l’église de San-Jose.

Il y a de nombreux marchés à Mexico ; le principal est celui de Santa-Anna, construit sur la place del Volador qu’entourent le palacio, l’université, les couvents de Balvanera et de Porta-Cœli ; mais le plus curieux, sans contredit, est celui qui se tient le matin, dans la rue de Roldan, au pied du sombre couvent de la Merci, sur les quais qui bordent le canal de la Viga ; là, au moyen de ce canal, des bateaux chargés de fruits, de légumes, de volailles et de fleurs, arrivent de Tescuco, de Jochimilco et de Chalco, et les revendeurs viennent s’y pourvoir.

Le marché du pont de Rodlan (canal de la Viga), à Mexico. — Dessin de Riou d’après un album mexicain.

C’est dans le voisinage et au cœur même de ces centres gastronomiques qu’il faut venir étudier la vie populaire. Indiens, créoles et étrangers, porte-guenilles et riches bourgeois, redingotes noires, vestes de peau brodées, uniformes usés, cargadores, soldats, muletiers, serenos, moines de toutes nuances, franciscains, dominicains, mercedarios, augustins, carmes chaussés ou déchaux s’y coudoient fraternellement. Le fantastique chapeau de Basile allonge son ombre démesurée sur le mur de l’église voisine. De jolies marchandes de fruits ou de fleurs, de fraîches servantes de bonne maison, d’agaçantes chinas, l’œil pétillant, l’oreille ouverte aux doux propos et la langue prompte à la riposte, passent et repassent, drapées dans leur reboso. Sur la paume de la main gauche renversée à la hauteur de l’épaule, elles portent, de la manière la plus académique, la corbeille pleine de verdure ou le gracieux cantaro de terre rouge, peint et vernissé, rempli d’eau. L’aguador, vêtu de cuir, fend à petits pas cette foule turbulente. Ici comme à Guaymas, c’est un personnage original. Il porte sur son dos le chochocol, énorme jarre de terre rouge parfaitement ronde, qu’une large bande de cuir fixe, au moyen de deux anses, sur son front protégé par une petite casquette de cuir ; une autre lanière, qui passe sur le sinciput, soutient une seconde cruche beaucoup plus petite. Celle-ci pend devant lui, à la hauteur de ses genoux. Elle est destinée à contre-balancer par son poids celui du chochocol et à conserver au porteur un centre de gravité normal. On raconte qu’un Anglais, désireux de vérifier ce problème d’équilibre, se donna le plaisir de briser d’un coup de canne le petit cantaro ; le pauvre aguador de rouler par terre, sur le dos, ou plutôt sur les débris de son chochocol. L’Anglais satisfait paya la casse. On ne dit pas s’il donna quelque chose pour l’outrage fait à la dignité humaine.

Aguador, à Mexico. — Dessin de Riou d’après une photographie.

Je ne songeai point à faire une pareille épreuve ; mais j’en fis une autre, infiniment moins aristocratique il est vrai. Je m’assurai par expérience que l’eau contenue dans le cantaro cassé par l’Anglais était charitablement à la disposition de tout homme altéré, et cela sans rétribution aucune ; l’usage a fait une loi de cette habitude patriarcale. L’aguador auquel je m’adressai, voyant que je n’appartenais pas à sa clientèle ordinaire, qui est assez peu vêtue, se crut en droit de me demander, fort honnêtement du reste, une cigarette que je n’eus garde de lui refuser.

Ern. Vigneaux.

(La fin à la prochaine livraison.)



  1. Suite. — Voy. pages 241 et 257.