Don Pablo de Ségovie/Texte entier

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SCRIPTA MANENT
COLLECTION PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE
CONSTANTIN CASTÉRA


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FRANCISCO DE QUEVEDO-VILLEGAS


DON PABLO


DE SÉGOVIE


Scripta Manent enseigne du pot cassé.jpg



SE VEND À PARIS EN LA
RUE DE BEAUNE NUM. 14
À L’ENSEIGNE DU POT CASSÉ







Ce roman, traduit de l’espagnol par Rétif de La Bretonne, a été illustré par Henry Chapront[1].




NOTICE SUR QUEVEDO-VILLEGAS


Don Francisco de QUEVEDO-VILLEGAS, l’un des littérateurs espagnols les plus féconds et les plus spirituels, et le seul que l’on puisse comparer à Cervantès, quoiqu’il ne l’ait point égalé, naquit en 1580, à Madrid, de parents nobles et attachés à la cour par d’honorables emplois.

Orphelin dès son enfance, il fut envoyé, par son tuteur, à l’université d’Alcalà, où il fit de grands et rapides progrès dans toutes les sciences. Il s’attacha d’abord à la théologie ; ensuite il étudia les belles-lettres, la philosophie, la jurisprudence et la médecine, avec un égal succès. Outre le latin et le grec, il possédait l’hébreu, l’arabe, l’italien et le français ; et il passait les jours et les nuits à lire les meilleurs ouvrages dans ces différentes langues.

Quevedo n’avait cependant point négligé les arts d’agrément ; il avait trouvé le loisir de cultiver la musique, et, malgré la difformité de ses pieds, qui devait lui rendre plus pénibles les exercices du corps, aucun cavalier de son âge ne le surpassait dans les armes et dans la danse. Aimé de ses camarades, souvent ils le prenaient pour juge de leurs querelles, et presque toujours il parvenait à réconcilier les deux adversaires, en ménageant leur délicatesse et leur susceptibilité.

Jouissant d’une grande fortune et de la considération générale, il vivait heureux, quand une aventure singulière vint changer sa destinée. Un jour il vit dans une église, à Madrid, un cavalier qui maltraitait une femme. Il prit la défense de l’inconnue, et eut le malheur de tuer son adversaire, qui était également inconnu. C’était un grand seigneur. Craignant les poursuites de sa famille, Quevedo suivit, en Sicile, le duc d’Ossone, qui venait d’en être nommé vice-roi. La capacité qu’il montra pour les affaires lui mérita bientôt toute la confiance de son protecteur. Il fut chargé de l’inspection générale des finances dans la Sicile et dans le royaume de Naples, et il remplit cet emploi difficile avec une rare intégrité.

Ayant enfin obtenu sa grâce par le crédit du duc d’Ossone, il fut employé dans plusieurs négociations, dans différentes ambassades à la cour d’Espagne et près des papes, et il déploya partout beaucoup d’habileté, de prudence et de courage. Il se trouvait à Venise lors de la découverte de la conspiration de Bedmar ; mais il réussit à se dérober à toutes les recherches et revint en Espagne.

La disgrâce du duc d’Ossone ne pouvait manquer d’entraîner celle de son favori. Quevedo fut arrêté en 1620 et transporté dans sa terre de la Torre de Juan Abad, où on le retint prisonnier pendant trois ans et demi, sans vouloir lui permettre, pendant les deux premières années, de faire venir, de la ville voisine, un médecin pour lui donner les soins que réclamait sa santé. Son innocence fut enfin reconnue ; mais, ayant eu l’imprudence de réclamer le paiement des arrérages de ses pensions et en outre un dédommagement pour les maux qu’il avait soufferts, il fut exilé de nouveau.

Ce fut alors que, cherchant des consolations à ses peines dans la culture des lettres, dont ses occupations politiques l’avaient depuis longtemps détourné, il composa la plupart de ses poésies, qu’il publia sous le nom du bachelier de La Torre.

Ses ennemis se lassèrent à la fin de le persécuter ; il obtint la permission de revenir à la cour, et en 1632 il fut revêtu de la charge de secrétaire du roi ; mais il se contenta du titre, et refusa de rentrer dans les affaires, malgré les instances du duc d’Olivarès, qui lui proposa l’ambassade de Gênes. Éclairé par son expérience sur le néant des grandeurs, il avait résolu de se vouer sans partage à l’étude de la philosophie et à la culture des lettres. Ses ouvrages étendaient chaque jour sa réputation dans toute l’Europe ; il entretenait une correspondance suivie avec les hommes les plus savants de l’Italie et des Pays-Bas, et ses compatriotes eux-mêmes rendaient justice à son mérite.

Une fortune suffisante pour ses besoins s’était accrue de quelques bénéfices ecclésiastiques qui lui formaient un revenu de huit cents ducats. Il y renonça pour épouser, à l’âge de cinquante-quatre ans (en 1634), une femme d’une haute naissance, qui lui avait inspiré la plus vive passion. Après quelques années d’une union paisible, il eut la douleur de perdre son épouse, et revint à Madrid demander des consolations à l’amitié.

Ses ennemis l’accusèrent bientôt d’être l’auteur d’un libelle contre le ministère. Il fut arrêté, en 1641, et jeté dans un noir cachot, où il languit oublié pendant vingt-deux mois. Tous ses biens furent saisis, et il fut réduit à vivre d’aumônes dans la prison, où il ne put obtenir un chirurgien pour panser les plaies dont tout son corps était couvert. Il écrivit enfin au comte-duc d’Olivarès, pour lui exposer sa situation et demander justice. On trouva que l’auteur du libelle qu’on lui avait faussement attribué subissait déjà sa peine dans une autre prison, et il recouvra sa liberté. L’erreur dont il était la victime l’avait entièrement ruiné ; mais il savait que ses plaintes ne seraient point écoutées, et il retourna malade dans sa terre de La Torre, où il mourut le 8 septembre 1645.

Pendant sa dernière détention, les manuscrits de Quevedo furent dispersés, et entre autres ses pièces de théâtre et ses ouvrages historiques.

« Quevedo, dit Sismondi, est de tous les écrivains de l’Espagne, celui qui offre le plus de rapports avec Voltaire, non par le génie, mais par l’esprit. Il avait, comme lui, cette universalité de connaissances et de facultés, ce talent pour manier la plaisanterie, cette gaîté un peu cynique lors même qu’elle était appliquée à des objets sérieux, cette ardeur pour tout entreprendre et pour laisser des monuments de son génie dans tous les genres à la fois, cette adresse à manier l’arme du ridicule, et cet art de faire comparaître les abus de la société au tribunal de l’opinion. Mais Quevedo écrivait sous un gouvernement soupçonneux, et il avait en outre à lutter contre le mauvais goût de son siècle, à l’influence duquel il n’a pas entièrement échappé. Quevedo, en évitant l’enflure et l’exagération, qu’il reprochait avec raison aux disciples de Gongora, n’a pas su se garantir de l’affectation de l’esprit ; peu d’écrivains en ont eu plus que lui, mais aucun n’a tant affecté d’en montrer. Il a porté cet abus de l’esprit plus loin qu’aucun de ses compatriotes, et il pourrait fournir, à lui seul, un immense recueil de concetti, de rébus, de jeux de mots et de calembours. »

Ses œuvres ont été réimprimées plusieurs fois en Espagne et dans les Pays-Bas, au dix-septième siècle. Outre des traductions espagnoles de l’Introduction à la vie dévote, de la Vie de Brutus par Plutarque, de Romulus de Malvezzi, des Sentences de Phocylide, et du Manuel d’Épictète, ce recueil contient un grand nombre d’ouvrages, parmi lesquels on citera : Politica de Dios, la Vie de l’Apôtre Paul, la Vie de Thomas de Villeneuve, Mémorial per el Patronato de sant Iago, Les Visions, le Libro de todas las cosas, le Cuento de Cuentos, et enfin la Historia y vida del gran tacano del Buscon, roman dans lequel les mœurs nationales sont peintes d’une manière très divertissante, et que Quevedo laissa inachevé. Ce livre célèbre a été traduit en français sous le titre de l’Aventurier Buscon, par de La Geneste, Paris, 1633 ; sous celui de Coureur de nuit ou l’Aventurier nocturne, par Raclot, Amsterdam, 1731 ; et enfin sous celui de Fin matois ou Histoire du grand taquin Pablo de Ségovie, par Rétif de La Bretonne et d’Hermilly, La Haye, 1776.


W.





DON PABLO


DE SÉGOVIE







CHAPITRE PREMIER


Qui je suis, et quels étaient mes parents.


Je suis de Ségovie ; et mon père, appelé Clément-Pablo, en était aussi. Dieu veuille avoir son âme ! Quoique, par sa profession, il fût ce qu’on nomme communément barbier, il avait tant de grandeur d’âme qu’il ne pouvait souffrir qu’on l’appelât ainsi, disant qu’il était tondeur de joues et tailleur de barbes. On assure qu’il était de bonne souche, et la chose est croyable, à en juger par sa passion pour le vin.

Il avait épousé Aldonza Saturno de Rebollo, fille d’Octavio de Rebollo Codillo, et petite fille de Lepido Ziuraconte. On la soupçonnait dans la ville de n’être pas de race d’anciens chrétiens, quoique, en conséquence des noms de ses ancêtres, elle soutînt qu’elle descendait des triumvirs romains. Elle était jolie, et elle fut si célèbre que, pendant qu’elle vécut, tous les chansonniers d’Espagne firent sur elle quelques couplets. Au commencement de son mariage, et dans la suite, elle eut beaucoup à souffrir, parce que de mauvaises langues publiaient que son mari consentait volontiers à porter des cornes d’or.

On convainquit mon père que, dans le temps qu’il lavait le visage de ceux à qui il allait faire la barbe, et qu’il leur faisait lever la tête pour cette opération préparatoire, un petit frère que j’avais, âgé de sept ans, leur enlevait adroitement ce qu’ils avaient dans le fond de leurs poches. Aussi ce petit saint est-il mort martyr sous les coups de fouet qu’on lui donna dans la prison. Mon père le regretta fort, parce qu’il savait se faire aimer et s’approprier tout.

Il fut lui-même arrêté pour de pareils enfantillages et d’autres bagatelles, quoique, suivant ce que l’on m’a raconté depuis, il soit sorti de prison avec tant d’honneur, qu’il était accompagné de deux cents cardinaux, que l’on ne traitait cependant pas d’Éminences. Les femmes, dit-on, se mirent aux fenêtres pour le voir, parce qu’il eut toujours très bonne mine à pied et à cheval. Je ne dis pas cela par vaine gloire, on sait que je n’en ai jamais eu.

Ma mère cependant n’essuya pour lors aucun désagrément personnel. Une vieille, qui m’a élevé, me disait un jour, en faisant son éloge, qu’elle était si obligeante, que tous ceux qui la fréquentaient en étaient enchantés. Elle me raconta pourtant qu’elle avait dit au sujet d’un cocu volontaire certaine chose qui, rendue publique, l’aurait fait emplumer. Elle eut le renom de rendre aux filles, quand elles l’avaient perdu, ce qu’elles ont de plus précieux, et de rajeunir, en faisant disparaître les cheveux blancs. Les uns l’appelaient appareilleuse de goûts, bailleuse de mésintelligences, et par sobriquet, entremetteuse et flux de bourse. L’air riant avec lequel elle entendait tout cela la faisait aimer encore davantage.

Je ne m’arrêterai point à raconter la rude pénitence qu’elle faisait. Des têtes de morts tapissaient sa chambre, où il n’y avait qu’elle qui entrât, et moi quelquefois ; parce que étant un enfant, je lui paraissais encore sans conséquence. Elle me disait que ces têtes étaient là pour lui rappeler le souvenir de la mort. Mais d’autres qui prenaient plaisir à la décrier, publiaient qu’elle ne les avait que pour en faire mieux accroire. Son lit était dressé sur des cordes de pendus, et en me les montrant elle me disait : « Apprends qu’en faisant voir ces cordes à ceux que j’aime, je leur conseille, pour s’en garantir, de vivre toujours dans la défiance, et de se conduire de manière qu’on ne puisse jamais découvrir leurs actions par le moindre indice. »

Il y eut de grands débats entre mon père et ma mère sur l’état que je devais embrasser : chacun d’eux voulait que ce fût le sien. Mais moi, qui dès l’enfance ai toujours eu des sentiments élevés, je n’ai jamais voulu ni de l’un ni de l’autre. Mon père me disait : « Mon fils, être voleur n’est pas un art mécanique, mais libéral. » Puis poussant un grand soupir, et parlant du talent qu’il avait dans les mains, il ajouta : « Qui ne vole pas dans le monde, n’y vit pas. Pourquoi penses-tu que les huissiers et les juges nous détestent tant ? Souvent ils nous bannissent ; d’autres fois ils nous condamnent tantôt à être fouettés, tantôt à une décoration qu’on devrait réserver aux enfants qui célèbrent la fête de leur saint. Je ne puis le dire sans fondre en larmes (et le bon vieillard pleurait comme un enfant, en se rappelant combien de fois ils lui avaient fait mesurer les côtes), parce qu’ils voudraient que dans les endroits où ils sont, il n’y eût qu’eux et leurs ministres de voleurs. Mais avec de l’adresse on se garantit de tout. Dans ma jeunesse j’allais toujours à l’église, et ce n’était pas uniquement comme un bon chrétien, mais pour mieux masquer ma conduite. Souvent ils m’auraient fait promener sur un âne, si j’avais avoué quelque chose dans la torture. Je ne me suis jamais confessé, si ce n’est au temps que l’Église l’ordonne. C’est ainsi que j’ai soutenu ta mère le plus honorablement qu’il m’a été possible. »

« Comment, tu m’as soutenue ! s’écria-t-elle avec fureur ; car elle était fâchée que je ne m’adonnasse pas à la sorcellerie. C’est moi-même qui t’ai soutenu, qui t’ai tiré adroitement de prison, et qui t’y ai entretenu avec mon argent. Si tu n’as rien déclaré à la question, était-ce par l’effet de ta fermeté, ou des breuvages que je te donnais, grâce à mes pots ? Si je ne craignais pas d’être entendue de la rue, je raconterais comment je m’introduisis dans la prison par la cheminée, et t’emmenai par dessus les toits. »

Elle en aurait dit bien davantage, tant elle était courroucée, si à force de se démener, un rosaire de dents de défunts qu’elle avait envoyés dans l’autre monde, ne se fût désenfilé.

Je leur déclarai que je voulais absolument apprendre à pratiquer la vertu et cultiver mes bonnes dispositions ; qu’ainsi ils n’avaient qu’à m’envoyer à l’école ; parce que sans savoir lire ni écrire, on ne peut rien faire. Ils consentirent à ma demande, quoique après l’avoir un peu débattue entre eux. Ma mère s’occupa ensuite à renfiler ses dents de morts ; mon père alla couper à quelqu’un, à ce qu’il dit lui-même, je ne sais si ce fût sa bourse ou sa barbe ; et moi je restai seul, rendant grâces à Dieu de ce qu’il m’avait donné des père et mère si habiles et si zélés pour mon bien.




CHAPITRE II


Comment j’allai à l’école, et ce qui m’y arriva.


Le jour suivant on m’avait déjà acheté un alphabet, et l’on avait parlé au maître. Je fus donc à l’école, et le maître me reçut avec des témoignages d’affection. Il dit que j’avais l’air spirituel et intelligent. Je le confirmai dans cette idée, en lisant très bien ma leçon ce matin-là. Tous les jours je gagnais des exemptions, parce que je venais le premier et m’en allais le dernier, toujours chargé de quelque commission pour Madame, car c’est ainsi que nous appelions la femme du Maître. Par ces attentions je me faisais chérir de l’un et de l’autre, et ils me comblèrent de tant de bontés, que les autres écoliers en prirent de la jalousie.

Je me liai de préférence avec les enfants des gentilshommes, et surtout avec un fils de Don Alonzo Coronel de Zuniga. Nous mettions nos goûters ensemble ; j’allais chez lui les fêtes, et les jours ordinaires j’étais continuellement avec lui. Mes autres camarades, offensés de ce que je ne leur parlais pas, ou de ce que je paraissais me tenir extrêmement sur mon quant-à-moi, ne cessaient de me donner des sobriquets relatifs à la profession de mon père. Ils m’appelaient tantôt Don Navaja (Rasoir), tantôt Don Ventosa (Ventouse). L’un disait, pour justifier sa haine contre moi, qu’il m’en voulait, parce que ma mère avait sucé de nuit deux de ses petites sœurs. Un autre, qu’on avait mandé mon père à sa maison, pour en détruire les rats ; et de là, ils prenaient occasion de m’appeler Gato. Ainsi plusieurs criaient au chat, et d’autres Minet, minet, quand ils me voyaient passer. Quelquefois je leur entendais dire : « J’ai jeté des melongènes à sa mère, lorsqu’elle était sur l’âne avec le bonnet de papier blanc. » Enfin tous ceux qui m’environnaient, ne cessaient, grâces à Dieu, de m’accabler d’injures.

Quoique j’y fusse sensible, j’affectais de ne le point paraître, jusqu’à ce qu’un jeune garçon osa un jour m’appeler fils de putain, fils de sorcière. S’il ne l’avait pas prononcé si haut, j’aurais fait encore semblant de rien, mais ne pouvant douter qu’on ne l’eût entendu, je pris une pierre, je la lui jetai, et je lui cassai la tête.

Aussitôt je courus vite chez ma mère, pour qu’elle me cachât.

Loin de me gronder, elle m’approuva et me dit : « Tu montres bien par là qui tu es ; mais tu aurais bien dû lui demander de qui il tient cela. » Comme j’ai toujours eu de la délicatesse, je ne l’eus pas plus tôt entendu parler ainsi, que je lui répliquai : « Ah ! ma mère, tout ce qui m’a fâché, c’est que quelques-uns de ceux qui étaient présents, m’ont dit que je ne devais pas m’offenser de ces injures ; et je ne leur ai pas demandé si c’est à cause du peu d’âge de celui qui les a vomies contre moi. »

Je la priai ensuite de m’apprendre si j’aurais pu avec raison lui donner le démenti ; et de m’avouer si plusieurs avaient eu part à ma conception, ou si j’étais réellement fils de celui que j’appelais mon père. À cette question, elle sourit, et s’écria : « Peste ! tu en sais déjà tant ! tu ne seras pas un sot, et tu as des grâces quand tu interroges ! » Puis elle ajouta : « Tu as bien fait de lui avoir cassé la tête, parce que toutes vérités ne sont pas bonnes à dire. »

Cette réponse fut pour moi comme un coup de poignard, et je résolus dès lors de quitter dans peu de jours la maison paternelle (ou plutôt maternelle) et d’en emporter tout ce que je pourrais. Telle fut l’impression que cela me fit ; mais je crus devoir encore user de dissimulation.

Mon père alla voir le blessé, le guérit, apaisa l’affaire et me ramena à l’école. Le maître me reçut avec un air courroucé, mais quand il sut le sujet de la querelle, il se calma, voyant les justes raisons que j’avais eues de me fâcher.

Pendant tout ceci, le fils de Don Alonzo de Zuniga, qui s’appelait Don Diégo, venait toujours me voir, parce qu’il m’aimait réellement bien. Quand mes toupies étaient meilleures que les siennes, nous en faisions le troc. Je lui faisais part de mon déjeuner, et je ne lui demandais jamais rien de ce qu’il mangeait. Je lui achetais des estampes, je lui apprenais à lutter, je jouais avec lui au jeu du taureau, en un mot je l’amusais toujours. En conséquence, ses père et mère, voyant combien ma compagnie lui plaisait, priaient la plupart du temps les miens de me laisser dîner, souper, et souvent même coucher avec lui.

Un des premiers jours d’école après Noël, un homme appelé Ponce d’Aguirre, qui jouait le rôle de conseiller, étant venu à passer par la rue, le jeune Don Diégo me dit : « Appelle-le Ponce Pilate, et sauve-toi. » Je fis, pour lui complaire, ce qu’il désirait, et cet homme devint si furieux qu’il se mit à courir après moi avec un couteau à la main pour me tuer. Je fus obligé de fuir dans la maison du maître. Il y entra après moi, en poussant de grands cris ; mais le maître embrassa ma défense, le priant de ne me point faire de mal, et lui promettant de me châtier. En effet, quoique la Dame intercédât pour moi, en considération des services que je lui rendais, ce fut en vain. Le maître inflexible me fit mettre culotte bas et me fouetta d’importance. À chaque coup de verges, il me demandait : « Diras-tu encore Ponce-Pilate ? » Et moi je lui criais : « Non, monsieur ! » Il me fit deux fois la question et il eut toujours la même réponse.

Depuis cet instant le nom de Ponce-Pilate devint pour moi si effrayant, que le jour suivant, le maître m’ayant ordonné de faire, suivant la coutume, la prière publique, quand j’en fus à l’endroit du credo (admirez ma malice innocente !) où il est dit : Il a souffert sous Ponce-Pilate, je n’osai prononcer ce dernier nom, et je dis : « Il a souffert sous Ponce d’Aguirre. » Le maître ne put se contenir de rire de ma simplicité et de la crainte qu’il m’avait inspirée. Il m’embrassa et me donna une cédule par laquelle il m’accordait des exemptions de fouet pour les deux premières fois que je le mériterais. Avec cela, je fus très content.

Enfin, pour abréger, vint le temps du Carnaval ; et le maître voulant procurer un divertissement à ses écoliers, ordonna de faire un roi des coqs. Douze qu’il nomma tirèrent au sort, et ce fut sur moi qu’il tomba. J’en donnai aussitôt avis à mes père et mère, pour qu’ils me procurassent un équipage convenable au rôle que j’allais jouer.

Le jour marqué, je me mis en marche sur un cheval étique et sans forces, qui faisait des révérences, plutôt parce qu’il boitait que pour y avoir été dressé. Il avait la croupière pelée, toute la queue coupée, un cou de chameau avec un seul œil à la tête, dans lequel on ne voyait pas même de prunelle. Il annonçait bien les pénitences, les jeûnes et les friponneries que lui faisait éprouver, pour avoir sa ration, celui qui était chargé d’en avoir soin. Monté sur cette haridelle, j’errais de côté et d’autre, comme un Pharisien à la procession de la Passion. Suivi des autres enfants, tous magnifiquement vêtus, je passai avec eux par la place. Je frissonne encore quand j’y pense.

Arrivé proche des femmes qui vendent des choux, mon cheval affamé en saisit un, et sans être vu ni entendu, il le fit descendre dans son ventre. L’herbière cependant, qui, comme toutes celles de sa profession, n’était pas tendre, s’en aperçut et commença de crier ; d’autres se joignirent à elle avec quelques coquins, et prenant des navets, des carottes les plus grosses, des melongènes et d’autres légumes, chacun en jette au pauvre roi. Comme je vis que c’était un combat naval, et qu’il ne devait pas se faire à cheval, je voulus descendre de ma monture ; mais au même instant elle reçut à la tête un si rude coup, qu’ayant voulu se cabrer, elle tomba avec moi, qu’on me permette de le dire, dans un privé où je m’accommodai de la manière qu’on peut s’imaginer. Mes camarades ne tardèrent pas à s’armer de pierres, et les ayant fait pleuvoir sur les herbières, ils en blessèrent deux à la tête. Quant à moi, après que je fus tombé dans le privé, je devins le principal acteur de la scène. La justice accourut et arrêta herbières et enfants. Après avoir reconnu les armes des uns et des autres, elle se saisit de celles de mes camarades, qui portaient des petites épées ou quelques dagues pour leur ornement. Ensuite elle s’approcha de moi, et voyant que je n’en avais aucune, parce qu’on me les avait ôtées pour les mettre sécher dans une maison avec mes habits et mon chapeau, elle me demanda où étaient les miennes. À quoi je répondis, tout couvert que j’étais d’ordures, que je n’en avais que d’offensives contre le nez.

J’avouerai de bonne foi, en passant, que quand on commença à me décocher des melongènes, des navets, etc., je m’imaginai, parce que j’avais des plumes au chapeau, qu’on me prenait pour ma mère et qu’on croyait encore les lui jeter, ainsi que cela s’était fait d’autres fois. Dans cette pensée, je m’écriai comme un sot et un enfant : « Mes amies, quoique je porte des plumes, je ne suis pas Aldonza Saturno de Rebollo ! » comme si on ne l’avait pas bien vu à ma taille et à mon visage. Ma simplicité, et la honte de cette aventure imprévue sont toute ma justification.

Mais revenons à la justice. L’huissier voulut m’arrêter, et ne le fit pas, faute de savoir par où me prendre, tant mes habits étaient sales. Chacun s’en alla de son côté, et moi je m’en vins de la Place à la maison, infectant tous les nez qui se rencontrèrent sur ma route. Je racontai mon histoire à mes père et mère, qui, me voyant dans l’état où j’étais, devinrent si furieux qu’ils voulurent me maltraiter. Pour tâcher de les calmer, je rejetai toute la faute sur la rosse qu’ils m’avaient donnée, et comme tout cela ne servait à rien, je sortis de leur maison. J’allai chez mon ami Don Diégo, que je trouvai dans la sienne. Il était blessé, et ses père et mère décidés pour cette raison à ne plus l’envoyer à l’école. J’appris là que ma rosse, ensevelie dans la vidange, ayant voulu faire un effort pour s’en tirer, avait donné deux ruades, mais qu’à cause de son extrême faiblesse, ses hanches s’étaient démises et qu’elle était restée demi-morte sur la place.

La fête ayant donc eu une si vilaine issue, et le peuple étant ému, mes parents courroucés, mon ami blessé, et mon cheval expirant, je résolus de ne plus retourner chez mon maître, mais de rester au service, ou pour mieux dire, en la compagnie de Don Diégo, ce qui plut fort à ses parents, sachant le cas qu’il faisait de mon amitié. J’écrivis chez moi qu’il n’était plus nécessaire que j’allasse à l’école, quoique je ne susse pas bien écrire, parce qu’écrire mal était tout ce qu’exigeait le rôle de gentilhomme que je voulais jouer. Je mandai à mes père et mère que je renonçais en conséquence à l’étude, pour leur épargner de la dépense, et à leur maison, pour ne leur causer aucun chagrin. Enfin je leur marquai comment et où j’étais, ajoutant que je me priverai du plaisir de les voir jusqu’à ce qu’ils me l’eussent permis.




CHAPITRE III


Comment j’entrai dans une pension, en qualité de

domestique de Don Diégo Coronel.


Don Alonzo résolut de mettre son fils chez un maître de pension, tant pour le déshabituer un peu des douceurs de la maison, que pour s’épargner à lui-même le soin et la peine de l’élever. Informé qu’il y avait à Ségovie un licencié nommé Cabra, qui se chargeait d’élever des jeunes gentilshommes, il y envoya son fils, et moi avec lui, pour l’accompagner et le servir.

Nous entrâmes ainsi le premier dimanche d’après Pâques au pouvoir de la faim la plus canine ; car il n’y a pas de termes assez énergiques pour exprimer jusqu’à quel point Cabra était crapuleusement ladre. C’était un ecclésiastique qu’on aurait pris pour une sarbacane. Il avait la tête petite et les cheveux roux ; c’est tout dire, pour ceux qui savent le proverbe :


Ni chat ni chien de couleur rousse.


Ses yeux étaient si enfoncés, qu’il semblait regarder par des lucarnes profondes et obscures, propres à faire des abat-jour pour des boutiques de marchands. Il avait le nez rongé par certains boutons qu’on aurait pu attribuer au libertinage, si dans ce cas, ils n’avaient dû supposer de la dépense. Sa barbe annonçait par sa couleur la crainte qu’elle avait de la bouche sa voisine, qui, à force d’être affamée, semblait menacer de la dévorer. Il lui manquait je ne sais combien de dents, et je pense que la nature avait exécuté envers elles la loi qui chasse les fainéants et les paresseux. Il avait le cou d’une autruche, et la noix si saillante qu’on eut dit que, forcée par le besoin, elle cherchait à manger. Ses bras étaient secs, ses mains ressemblaient chacune à un fagot de sarments. En le regardant du milieu du corps en bas, on l’aurait pris, à ses deux jambes longues et décharnées, pour une fourchette à deux branches ou pour un compas. Il marchait d’un pas lent, et pour peu qu’il le voulût hâter, ses os faisaient le même bruit que des tablettes de Saint-Lazare. Sa voix était exténuée et sa barbe longue, parce que par une suite d’avarice, il ne la faisait jamais couper. Il alléguait pour raison qu’il détestait si fort de voir les mains d’un barbier sur son visage, qu’il aimerait mieux mourir que d’y consentir. C’était un des enfants pensionnaires qui lui coupait les cheveux.

Les jours qu’il faisait du soleil, il portait un bonnet rongé par les rats et criblé de trous ; on entrevoyait que ce bonnet était de drap, mais il était si chargé de crasse qu’on ne pouvait plus en reconnaître la couleur ni la qualité. Quelques-uns disaient que sa soutane était miraculeuse, parce qu’elle durait toujours et qu’on ne savait pas de quelle couleur elle était. D’autres, la voyant si sale, la prenaient pour une peau de grenouille. Plusieurs lui trouvaient une apparence trompeuse. De près elle paraissait noire, et de loin tirant sur le bleu. Il la portait sans ceinture, et elle n’avait ni col ni poignets. Avec ses cheveux longs et cette soutane mauvaise et courte, on l’aurait cru un valet d’enterrement. Chacun de ses souliers pouvait être le tombeau de Goliath. Il ne souffrait pas une araignée dans sa chambre et il conjurait les rats, de peur que ces insectes ne rongeassent quelques petits morceaux de pain qu’il gardait. Son lit était par terre sur le plancher, et il dormait toujours d’un côté, de peur de trop user les draps. Enfin il était archi-pauvre, et la misère en chausses et en pourpoint. Tel était l’homme sous la direction duquel je me trouvai avec Don Diégo.

Le jour que nous arrivâmes, il nous marqua notre logement, et nous fit un discours en peu de mots, voulant économiser jusqu’aux paroles. Il nous dit ce que nous devions faire. La matinée se passa ainsi jusqu’à l’heure du dîner. Nous allâmes à la table : les maîtres mangeaient les premiers, et nous autres domestiques, nous servions. Le réfectoire était une pièce faite en forme d’un demi-picotin, et cinq gentilshommes étaient assis autour de la table.

Mon premier soin fut de regarder si je ne voyais point de chats, et comme je n’en aperçus aucun, j’en demandai la raison à un ancien domestique qui, par sa maigreur, annonçait ce qu’était la pension. Celui-ci me répondit d’un ton lamentable : « Des chats ! Eh ! qui vous a dit qu’ils soient amis des jeûnes et de la pénitence ? À votre embonpoint on reconnaît facilement que vous êtes ici tout nouveau. » Ce propos commença fort à m’affliger, et je le fus encore plus quand j’eus remarqué que tous ceux qui vivaient dans la pension avant que j’y fusse, étaient effilés comme des alènes. Ils avaient des visages si pâles et si défaits qu’ils semblaient avoir été frottés avec du diachylon.

Le licencié Cabra s’assit et donna la bénédiction. Le repas fut éternel, n’ayant ni commencement ni fin. On servit dans des écuelles de bois un bouillon si clair, qu’en voulant le boire, Narcisse aurait couru plus de dangers qu’à la fontaine. Je considérai avec quelle ardeur des doigts décharnés poursuivaient à la nage un seul pois-chiche qui était au fond des écuelles. À chaque gorgée, Cabra s’écriait : « Il n’y a certainement rien de comparable au pot-au-feu ; que l’on en dise ce que l’on voudra, tout le reste n’est que vice et gourmandise. » En achevant ces mots, il se mit son écuellée de bouillon sur l’estomac ; après quoi il ajouta : « Rien de meilleur pour la santé ! ces mets légers sont admirables pour donner de l’esprit. »

« Qu’un mauvais esprit t’assomme ! » disais-je en moi-même, quand je vis un jeune domestique, très sec et très hâve, portant à la main un plat dans lequel était de la chair qui paraissait avoir été enlevée de dessus ses os. Un seul navet accompagnait ce mets ; et le maître dit : « Quoi ! des navets ! il n’y a pas, selon moi, de perdrix qui leur soit comparable. Mangez, mes enfants, car rien ne me fait tant de plaisir, que de vous voir manger. » Il leur donna en même temps à chacun un si petit morceau de mouton, que ce qui leur en resta aux ongles et entre les dents, consomma, je crois, le tout, et que le ventre fut obligé de s’en passer. Cabra cependant ne cessait de dire en les regardant : « Mangez, mangez, vous êtes jeunes, et je suis charmé de vous voir bon appétit. » Qu’on juge si ce n’était pas là une excellente chère pour des jeunes gens dévorés par la faim !

Ils achevèrent de manger, et il resta sur la table quelques petits morceaux de pain, avec des peaux et des os dans le plat. Alors le maître dit : « Laissons cela pour les domestiques ; il faut aussi qu’ils vivent. D’ailleurs, nous avons tous bien mangé. » – « Que Dieu te punisse, disais-je tout bas, et que la nourriture que tu as prise te serve de poison, infâme avare, qui en veux si fort à nos boyaux ! » – « Mes enfants, cédons la place aux domestiques ; allez vous donner de l’exercice pendant une couple d’heures, pour que votre manger ne vous fasse pas de mal. » Je ne pus alors m’empêcher de lâcher un bruyant éclat de rire, et le maître, qui en fut très offensé, me dit, en récitant trois ou quatre vieilles sentences, d’apprendre à être plus modeste. Après quoi, il s’en fut.

Nous nous assîmes, et comme je vis la table si mal garnie, que mes boyaux criaient justice, et que j’étais le plus âgé et le plus fort, j’attaquai le plat le premier. Tous les autres en firent autant, mais voyant que de trois morceaux de pain, j’en avais avalé deux avec une peau, ils commencèrent à grogner. Cabra vint au bruit, et dit : « Mangez tranquillement, comme des frères, puisque Dieu vous donne de quoi. Point de dispute entre vous : il y a à manger pour tout le monde. » Il retourna ensuite au soleil, et nous laissa seuls.

Je puis protester qu’un d’eux appelé Surre, qui était Biscayen, avait si fort oublié comment et par où l’on mangeait, qu’il porta deux fois à ses yeux une petite croûte de pain qui lui échut, et qu’à peine parvint-il en trois fois à la conduire de la main à la bouche. Je demandai à boire, ce que les autres ne firent pas, parce qu’ils étaient presque à jeûn. On me donna un vase avec de l’eau, mais je l’eus à peine porté à la bouche, que le jeune spectre dont je viens de parler me l’ôta, comme l’on fait quand on présente la coupe après la communion. Je me levai de table, tout consterné de voir que j’étais dans une maison où les boyaux criaient sans pouvoir tirer raison de personne.

Quoique je n’eusse presque pas mangé, je sentis un autre besoin. Je priai un ancien domestique de m’enseigner l’endroit où je pourrais le satisfaire. Mais il me répondit : « Je n’en connais pas ; il n’y a pas de pareil endroit dans cette maison ; pour une seule fois que vous en aurez besoin, pendant que vous serez ici, vous pouvez aller où vous voudrez. Depuis deux mois que je suis dans la pension, je n’ai pas fait une pareille chose, sinon comme vous, le jour où j’y suis entré, pour rendre le souper que j’avais pris la veille chez moi. » Comment pouvoir exposer la tristesse et la peine dont je fus accablé en l’entendant parler ainsi ! Elles furent si grandes, que faisant réflexion sur le peu d’aliment qui devait entrer dans mon corps, je n’osai en rien laisser sortir, quelque envie que j’en eusse.

J’allai trouver Don Diégo et nous causâmes ensemble jusqu’à la nuit. Il me demanda ce qu’il devait faire, pour persuader à son ventre qu’il avait mangé, parce qu’il ne voulait pas le croire. La faim canine régnait dans cette maison comme les indigestions dans d’autres.

L’heure du souper arriva, car le goûter fut en blanc. Nous mangeâmes beaucoup moins, et ce ne fut pas du mouton, mais une bouchée de ce dont le maître portait le nom, c’est-à-dire de chèvre rôtie. Le diable inventa-t-il jamais pareille chose ? « Il est très salubre et très utile, disait ce misérable, de souper légèrement, pour n’avoir pas l’estomac chargé. » Et à cette occasion il citait une légende de médecins infernaux. Il faisait l’éloge de la diète, ajoutant que par là un homme s’épargnait des songes désagréables, comme si, dans sa maison, on eût pu rêver autre chose, sinon que l’on mangeait, vu le besoin que l’on en avait toujours. Ils soupèrent, nous soupâmes tous, et personne ne soupa.

Nous fûmes nous coucher, et nous ne pûmes dormir de toute la nuit, ni Don Diégo ni moi. Don Diégo s’occupa à projeter de se plaindre à son père, et de le prier de le retirer de cette pension, et moi à lui conseiller de le faire. Cependant je lui dis : « Êtes-vous bien assuré d’être en vie ? Je m’imagine qu’on nous a tués dans la bataille des herbières, et qu’à présent nous ne sommes que des âmes qui se trouvent en purgatoire. Cela supposé, ce serait en vain que vous solliciteriez Monsieur votre père de vous retirer d’ici. Il vaudrait mieux tâcher d’engager quelqu’un à réciter des rosaires en satisfaction de nos péchés, et à nous délivrer de nos peines par des messes à un autel privilégié. »

Après nous être entretenus ainsi et avoir dormi un peu, l’heure du lever arriva. Six heures sonnèrent et Cabra appela à la classe. Nous y allâmes et nous entendîmes tous la leçon. Mon corps flottait déjà dans mon pourpoint, mes jambes auraient pu supporter sept autres paires de bas, mes dents étaient couvertes d’une crasse jaunâtre qui annonçait le désespoir et la faim. Il me fallut expliquer aux autres le premier chapitre du rudiment ; mais ma faim était si grande que j’avalais la moitié des mots. On croira tout ceci facilement quand on saura qu’un domestique de Cabra m’a raconté que peu de temps après son arrivée, il avait vu amener à la maison deux beaux chevaux de la Frise qui, au bout de deux jours, étaient devenus si légers qu’ils volaient dans les airs, et qu’en trois heures de temps deux gros mâtins bien pesants y avaient été changés en lévriers. Il ajouta que dans un carême, il vit, durant assez de temps, des personnes dont plusieurs venaient exprès de dehors mettre sur le seuil de la porte de Cabra, les uns leurs pieds ou leurs mains, et d’autres tout le corps, et qu’en ayant un jour demandé la raison, Cabra répondit, d’un air en colère, que ces gens-là avaient tous la gale ou des engelures et que le moyen de s’en guérir était de les mettre dans cette maison, parce qu’alors ces maux mouraient de faim et ne mangeaient plus dans la suite. Il me protesta que c’était la vérité, et moi, qui ai connu la maison, je le crois très fort. Je rapporte ce trait, pour que l’on ne croie pas que j’aie rien exagéré dans tout ce que j’ai dit.

Revenons à la leçon. Cabra nous la donna, et nous l’apprîmes par cœur. Nous continuâmes de vivre de la même manière ; ce crasseux ajouta seulement dans le pot un morceau de lard, sur ce qu’on lui dit un jour je ne sais quoi, qui donnait à entendre qu’on le soupçonnait d’être descendu de race juive. Pour cet effet, il avait une petite boule de fer, percée à jour comme un sablier ; il l’ouvrait, la remplissait de morceaux de lard, puis la refermait et la suspendait dans le pot au bout d’une ficelle, afin de donner par les trous du goût au bouillon et de pouvoir garder le lard pour un autre jour. Dans la suite, il lui parut que cela lui coûtait encore trop ; ainsi il prit le parti de présenter seulement le lard au bord du pot, en le comprimant un peu pour en faire découler quelques gouttes de jus.

Nous vivions ainsi, Dieu sait comment. Enfin, nous nous vîmes, Don Diégo et moi, si fort épuisés, que ne sachant que faire pour avoir à manger, nous cherchâmes, au bout d’un mois, un prétexte pour ne pas nous lever matin. Nous imaginâmes de nous supposer quelque incommodité, mais nous ne parlâmes pas de fièvre, parce que ne l’ayant point, l’imposture aurait été facile à reconnaître. Un mal de tête ou de dents aurait été aussi un faible obstacle. Nous dîmes donc que les boyaux nous faisaient mal et que cela provenait de ce que depuis trois jours nous n’avions pas été à la selle. En prétextant cette incommodité nous nous persuadions que, pour ne pas dépenser deux sous, Cabra ne chercherait pas à nous donner du soulagement. Mais le diable en ordonna tout autrement. Cet homme était fils d’un apothicaire, et avait hérité de lui une recette. Aussi, dès qu’il sut la cause de l’indisposition, il prépara un lavement, appela une vieille tante, âgée de soixante et dix ans, qui lui servait d’infirmière, et lui dit de nous donner de bons clystères.

On commença par Don Diégo, qui ne défit point sa culotte, qu’il avait déjà mise, et la vieille, au lieu de lui insérer le remède dans le corps, le poussa entre la chemise et l’épine du dos jusqu’à l’occiput, de sorte que ce qui devait servir d’émollient en dedans devint un bain pour le dehors. Le jeune homme poussait des cris affreux. Cabra survint, et comme il le vit dans cet état, il ordonna de me donner l’autre remède, en ajoutant qu’on retournerait ensuite à Don Diégo.

Je m’habillais dans ce même moment ; mais cela ne me servit à rien. Cabra et d’autres me tinrent, et la vieille me donna le lavement, qu’en revanche je lui renvoyai tout sur la face. En vain Cabra se fâcha et me menaça de me chasser de chez lui, prétendant qu’on reconnaissait bien que tout cela n’était qu’un jeu de ma part. Je ne fus pas assez heureux pour qu’il me tînt parole.

Nous ne réussîmes pas mieux dans les plaintes que nous portâmes à Don Alonzo. Cabra fit entendre qu’elles ne provenaient que de notre peu d’amour pour l’étude, et par là il les rendit inutiles. Ayant renvoyé son domestique, pour lui avoir trouvé un vendredi matin quelques miettes de pain dans les poches de son habit, il chargea sa vieille tante de faire la cuisine et de servir les enfants. Dieu sait ce que nous eûmes à souffrir avec cette vieille !

Elle était si sourde qu’elle n’entendait que par signes. Elle ne voyait guère mieux, et elle aimait si fort à dire son rosaire qu’un jour il se désenfila sur le pot, sans qu’elle s’en aperçut, de sorte qu’elle nous apporta ensuite le bouillon le plus saint que j’aie jamais pris. Les uns disaient : « Ce sont de gros pois noirs qui viennent sans doute d’Éthiopie. » D’autres : « Ce sont des pois en deuil. Mais quel parent leur est-il mort ? » Un des grains échut par hasard à mon maître, qui voulant le mâcher, se cassa une dent. Les vendredis, elle avait coutume de nous envoyer des œufs si couverts de poils et de ses cheveux blancs, qu’ils auraient pu prétendre à la dignité de corrégidor, ou à la qualité d’avocat. Il lui arrivait très souvent de se servir de la pelle au lieu de la grande cuiller et d’envoyer une écuellée de bouillon pleine de charbons. J’ai trouvé mille fois dans le potage des insectes, de petits morceaux de bois, et de l’étoupe qu’elle filait. J’avalais tout, pour qu’il y eût du moins quelque chose dans mes entrailles, et que cela y fît volume.

Nous souffrîmes toutes ces horreurs jusqu’au carême, à l’entrée duquel un camarade tomba malade. Cabra, pour épargner, négligea si longtemps d’appeler le médecin, qu’enfin le pauvre enfant eut plus besoin de confession que d’autre chose. Alors il fit venir un étudiant en médecine, qui tâta le pouls au malade, et dit que la faim lui avait exempté la peine de tuer ce jeune homme. On apporta le viatique, et le malheureux moribond, qui n’avait pas parlé depuis vingt-quatre heures, ne l’eût pas plutôt aperçu qu’il s’écria : « Mon Seigneur Jésus-Christ ! Il m’a fallu vous voir dans cette maison pour me persuader que ce n’est pas l’enfer. » Paroles qui demeurèrent gravées dans mon cœur. Il mourut, et nous lui fîmes un très petit enterrement, parce que c’était un étranger ; mais nous restâmes saisis d’effroi.

Toute la ville sut ce triste événement, et Don Alonzo en fut instruit. Comme il n’avait point d’autre fils que mon maître, et qu’il ne pouvait plus douter des cruautés de Cabra, il commença à avoir plus d’égard aux plaintes des deux spectres ; car tel était le misérable état où nous étions déjà réduits. Il vint pour nous tirer de la pension, et quoiqu’il nous eût sous ses yeux, il nous demandait encore. Enfin, il nous trouva tels que, sans attendre davantage, il maltraita fort de paroles le licencié Vigile-jeûne, et nous fit transférer à sa maison dans des chaises à porteurs. Nous prîmes congé de nos camarades qui nous suivaient du désir et des yeux, avec le même regret et la même douleur que des captifs à Alger qui voient leurs compagnons rachetés et en liberté.




CHAPITRE IV


Notre convalescence et notre voyage à Alcala de Hénarès

pour y aller étudier.


Arrivés à la maison de Don Alonzo, on nous mit chacun dans un lit avec beaucoup de précaution, de peur que nos os, rongés par la faim, ne se disloquassent. On fit venir des enquêteurs pour chercher nos yeux dans notre visage, et comme j’avais plus souffert que Don Diégo, et que j’avais enduré une faim supérieure, parce qu’enfin on m’avait traité en domestique, ils furent assez de temps sans pouvoir trouver les miens. Les médecins furent aussi appelés, et ils commencèrent par nous faire nettoyer la bouche avec des queues de renard, comme l’on fait à de vieilles bordures de tableaux couvertes de poussière, parce que nos dents leur ressemblaient par la chancie dont elles étaient chargées. Ils ordonnèrent ensuite des consommés et des bouillons dans lesquels on mit de bon jus extrait de volailles et mêlé avec un peu de fines herbes. Qui pourrait raconter la satisfaction qu’eurent nos boyaux et la belle illumination qu’ils firent au premier lait d’amandes que nous bûmes, et au premier oiseau que nous mangeâmes ? Les docteurs défendirent de parler haut dans notre logement pendant neuf jours, parce que nos estomacs étaient si creux qu’ils devenaient l’écho de toutes les paroles que l’on prononçait.

Avec ces précautions et d’autres, nous commençâmes à nous rétablir et à recouvrer un peu de force ; mais les mâchoires avaient toujours bien de la peine à se détacher l’une de l’autre ; et comme elles étaient noires et ridées, on donna ordre de les frotter chaque matin avec le manche d’un égrugeoir. Au bout de quatre jours, nous nous levâmes pour essayer de marcher. Nous ne paraissions encore que des ombres d’hommes, ou l’on nous aurait pris tout au plus, à notre air pâle et à notre maigreur, pour des élèves des Pères du Désert. Nous ne cessions tout le jour de rendre à Dieu des actions de grâces, pour nous avoir tiré de la captivité du barbare Cabra, et nous le priions de ne pas permettre qu’aucun chrétien tombât dans des mains si cruelles. Si par hasard en mangeant nous nous rappelions quelquefois le souvenir de la table de cet infâme teneur de pension, notre appétit augmentait alors au point que la dépense était portée ce jour-là au double. Souvent nous racontions à Don Alonzo combien ce misérable nous disait de mal de la gourmandise, lui qui ne l’avait connue de sa vie ; et il riait fort, quand nous lui disions que dans le commandement de Dieu : Tu ne tueras pas, il comprenait les perdrix, les chapons et les autres choses qu’il était décidé à ne pas nous donner, et jusqu’à la faim même, car il semblait tenir pour péché, non seulement de la tuer, mais de la nourrir, tant il était avare du manger !

Nous passâmes ainsi trois mois, au bout desquels Don Alonzo songea à envoyer son fils à Alcala de Hénarès pour y achever ses humanités. Il me demanda si je voulais le suivre, et moi, qui ne souhaitais rien tant que de sortir d’une terre où j’étais continuellement exposé à entendre le nom de ce maudit persécuteur d’estomacs, je lui répondis que je servirais toujours son fils avec bien du plaisir. Il lui donna encore un autre domestique en qualité de majordome, pour gouverner la maison et lui rendre compte de l’emploi de l’argent qu’on devait prendre sur ses mandats, chez un homme appelé Julian Merluza.

On mit dans la voiture d’un nommé Diégo Monge tout le bagage, qui consistait en trois lits, un pour Don Diégo, un autre pour moi et un troisième pour le Majordome, qui s’appelait Aranda, avec cinq matelas, cinq paires de drap, huit oreillers, quatre tapis, un coffre où était le linge et les autres ustensiles de ménage. Quant à nous, étant montés dans un carrosse, nous partîmes sur le soir, une heure avant la fin du jour, et nous arrivâmes à minuit à la maudite hôtellerie de Viveros. L’hôtelier était morisque et fripon ; de ma vie je n’ai vu chien et chat si bien unis, ni si fort d’accord que ce jour-là. Il nous fit beaucoup de politesses, et comme c’était un affranchi, de même que les conducteurs de notre bagage, qui étaient arrivés avant nous parce que nous allions lentement, il s’approcha du carrosse, me présenta la main pour m’aider à descendre du marchepied, et me demanda si j’allais étudier. Après lui avoir répondu qu’oui, il me conduisit dans un endroit où étaient des ruffians avec des jeunes filles débauchées, un curé disant son bréviaire à l’odeur du manger, un vieux marchand avare qui tâchait d’oublier le souper et deux jeunes étudiants affamés, qui ne désiraient rien tant que de trouver les moyens d’assouvir aux dépens d’autrui leur faim canine.

Mon maître, comme un jeune homme nullement accoutumé à se trouver dans une hôtellerie, dit : « Notre hôte, donnez-moi ce qu’il y aura, pour moi et pour deux domestiques. » – « Nous sommes tous à votre service, s’écrièrent aussitôt les ruffians, et nous aurons l’honneur d’exécuter vos ordres. Holà ! l’hôte ! Songez que ce gentilhomme vous saura gré de ce que vous ferez. Videz le buffet, et ne ménagez pas la dépense ! » Dans le même temps, un d’entre eux s’approcha de Don Diégo, lui ôta son manteau, en lui disant : « Délassez-vous, Monsieur. » Et il le mena sur un banc de plâtre.

Une des nymphes dit aussi : « Que ce gentilhomme a bien l’air de ce qu’il est ! Il va donc étudier ? » Puis m’adressant la parole, elle ajouta : « Êtes-vous son domestique ? » Comme je crus qu’ils agissaient tous de bonne foi, je répondis que nous l’étions, Aranda et moi. On me demanda son nom, et je ne l’eus pas plus tôt prononcé qu’un étudiant s’approcha de lui la larme à l’œil, et que, le serrant fortement entre ses bras, il lui dit : « Ah ! Monseigneur Don Diégo, qui m’aurait dit, il y a dix ans, que j’aurais le plaisir de revoir ici un parent aussi proche que vous ! Mais j’ai le malheur d’être si changé que peut-être ne me connaissez-vous plus ? » Don Diégo fut fort surpris, et moi aussi ; car nous pouvions protester tous deux que nous ne l’avions vu de notre vie. L’autre étudiant, qui pendant ce temps-là avait les yeux fixés sur mon maître, dit à son ami : « Est-ce monsieur, du père duquel vous m’avez raconté tant de choses ? Nous sommes bien heureux de l’avoir rencontré, et de connaître un seigneur qui a tant de mérite. Que Dieu le conserve ! » Il accompagna ces derniers mots d’un signe de croix. Qui n’aurait pas cru qu’ils avaient été élevés avec nous ?

Don Diégo lui fit des politesses, et comme il lui demandait son nom, l’hôtelier survînt et mit la nappe. Alors l’étudiant, comprenant que l’on allait servir le souper, répondit : « Laissons tout cela ; le manger se refroidit, nous causerons après le repas. » Un ruffian entra, mit des chaises pour tout le monde, et un fauteuil pour Don Diégo. Un autre apporta un plat. Les étudiants dirent : « Soupez, Monsieur, pendant qu’on nous prépare ce qu’il peut y avoir ; nous aurons l’honneur de vous servir à table. » — « Jésus ! reprit Don Diégo, asseyez-vous, je vous prie. » À cela les ruffians répondirent, quoiqu’on ne leur parlât pas : « Tout à l’heure, Monsieur ; mais tout n’est pas encore fait. » Quand je vis les uns invités, et les autres qui se conviaient d’eux-mêmes, je commençai à m’affliger et à craindre ce qui arriva.

Les étudiants prirent la salade, qui était un plat raisonnable, et, regardant mon maître, ils dirent : « Il ne convient pas que dans un endroit où se trouve un seigneur si distingué, ces dames restent sans manger. Ordonnez qu’elles prennent une bouchée. » Don Diégo, faisant alors le galant, les invita. Elles s’assirent et entre elles et les deux étudiants tout fut avalé en quatre bouchées ; il ne resta qu’un cœur de laitue. Ce fut là ce que mangea Don Diégo, et, en le lui donnant, le prétendu parent lui dit : « Vous avez eu, Monsieur, un aïeul, oncle de mon père, qui, voyant des laitues, tombait en faiblesse. Quel homme important c’était ! » Tout en parlant de la sorte, il engloutit un petit pain et son camarade un autre. D’un autre côté, les nymphes en expédièrent un gros tout entier ! Mais le curé était celui qui mangeait le plus, s’il est vrai qu’on puisse manger des yeux.

Les ruffians s’assirent avec la moitié d’un chevreau rôti, deux longes de cochon et deux pigeons en ragoût. Ils dirent au curé : « Eh bien, Père, restez-vous là ? Approchez, le seigneur Don Diégo nous traite tous. » Ils ne lui eurent pas plus tôt fait cette invitation, qu’il prit place. Quand mon maître vit qu’ils s’impatronisaient tous, il commença de prendre un peu de chagrin. Ils lui donnèrent je ne sais quoi, des os et des ailerons ; le curé et les autres dévorèrent tout le reste. Les ruffians disaient : « Soupez légèrement, Monsieur, autrement cela vous fera mal. » Et le maudit étudiant ajoutait : « Il est bon d’ailleurs de s’accoutumer à manger peu, pour la vie d’Alcala. »

Mon camarade et moi, nous priions Dieu qu’il lui plût leur inspirer de nous laisser quelque chose. Ils avaient déjà tout mangé, et le curé rongeait et suçait les os des autres, lorsqu’un ruffian dit, comme par réflexion : « Ah ! que je suis fâché ! Il n’est rien resté pour les domestiques… Venez ici, mes amis… Monsieur l’hôte, tenez, voici une pistole, donnez-leur ce que vous aurez. » À peine l’excommunié et faux-parent de mon maître, savoir l’étudiant, l’eut-il entendu parler, qu’il dit : « Pardonnez-moi, Monsieur, mais vous savez bien peu la politesse ! Apprenez à connaître monsieur mon cousin. Il donnera pour ses domestiques, et donnerait même pour les nôtres, si nous en avions, comme il nous a donné. » — « Ne vous fâchez point, reprit le ruffian, je n’avais pas l’honneur de connaître Monsieur. » En voyant une si grande dissimulation, j’étais prêt d’éclater ; mais je me contentai de jeter sur eux des malédictions sans nombre.

On desservit, et tous conseillèrent à Don Diégo d’aller dormir. Il voulait payer le souper, mais ils l’en détournèrent, sous prétexte qu’il serait temps le lendemain. Ils causèrent ensemble un instant, et mon maître ayant demandé son nom à l’étudiant qui le dupait, celui-ci lui répondit qu’il s’appelait Don Coronel. Que l’infâme menteur soit précipité dans le fond des enfers, en quelque endroit qu’il soit !

Ce double escroc ayant aperçu l’avare qui dormait, il dit à Don Diégo : « Voulez-vous rire ? Faisons quelque tour à ce vieux, qui n’a mangé qu’une pomme dans tout le chemin, et qui est cependant très riche. » Les ruffians applaudirent, et l’étudiant, s’étant approché du pauvre vieillard endormi, il lui prit des besaces qui étaient à ses pieds. Il les délia, et y ayant trouvé une boîte, il appela la compagnie. Tout le monde étant accouru, il l’ouvrit et y trouva des confitures sèches. Il les ôta toutes, et leur substitua des pierres, de petits morceaux de bois, en un mot tout ce qui lui tomba sous la main. Il fit ensuite son ordure par là-dessus, couronna l’œuvre par une douzaine de platras et ferma la boîte. Après quoi il dit : « Ce n’est pas là tout. Voici une outre, il faut la visiter. » Il en tira presque tout le vin, la remplit de laine et d’étoupe qu’il prit d’un des oreillers de notre carrosse, et la reboucha. Cela fait, chacun alla se coucher, pour une demi-heure ou une heure qui restait, et l’étudiant resserra le tout dans les besaces, mit encore une grosse pierre dans le capuchon du caban, et s’en alla dormir.

À l’heure de se remettre en route, tout le monde s’éveilla, à l’exception du vieillard. On l’appela, mais quand il voulut se lever, il fut retenu par le capuchon de son caban. Il regarda quelle pouvait en être la cause, et l’hôtelier, voulant faire le plaisant, feignit de gronder et dit : « Par le corps Dieu ! le père ne trouve-t-il donc rien autre chose à emporter que cette pierre ? Qu’en pensez-vous, Messieurs ? Si je ne l’avais pas vu ! C’est cependant une chose que j’estime plus de cent ducats, parce qu’elle a une très grande vertu contre les maux d’estomac. » Pendant ce temps-là le bon vieux jurait et protestait de toutes ses forces que ce n’était pas lui qui l’avait mise dans son capuchon.

Les ruffians firent le compte, qui se trouva monter à soixante réaux et auquel Juan de Leganos n’aurait lui-même rien entendu. Les étudiants disaient : « De quelle utilité ne vous serons-nous pas à Alcala, puisque dès ici nous avons si bien commencé ? À présent donc que le compte est réglé, déjeunons, et mangeons un morceau. »

Le vieillard se mit en devoir d’en faire autant. Il prit ses besaces, les délia en cachette sous son caban, afin que nous ne vissions pas ce qu’il en tirait, et pour n’être pas obligé d’en faire part. Il saisit un plâtras couvert d’excréments et le porta à sa bouche ; mais quand il voulut le mâcher, peu s’en fallut qu’il ne lui en coûtât une grosse dent et la moitié d’une autre, les seuls restes de la garniture de ses mâchoires. Il commença aussitôt à cracher et à donner des signes de douleur et de maux de cœur. Nous nous approchâmes de lui, et le curé le premier, qui lui demanda ce qu’il avait. Cet homme furieux se donnait au diable. Il laissa tomber ses besaces. L’étudiant, étant venu à lui, dit gravement : « Loin d’ici. Satan, respecte la croix ! » Un autre ouvrit un bréviaire, et on prétendit lui faire accroire qu’il était possédé, jusqu’à ce qu’ayant raconté lui-même ce que c’était, il pria de lui permettre de se rincer la bouche avec un peu de vin qu’il avait dans son outre. On le laissa faire, et pour lors il prit l’outre, la déboucha, et versa dans un vase un peu de vin qui, chargé de laine et d’étoupe, sortit si bourbeux et si velu qu’il n’était pas plus possible de le boire que de l’éclaircir. Le vieillard perdit alors patience, mais comme il vit les éclats de rire, il jugea à propos de se taire et de monter dans le chariot avec les ruffians et les femmes. Les étudiants et le curé se perchèrent chacun sur un âne, et nous autres nous montâmes dans notre carrosse.

Nous n’étions pas encore en route, lorsque les uns et les autres commencèrent à se moquer de nous et à se démasquer. L’hôtelier disait : « Jeune seigneur, avec de pareilles leçons, vous vous formerez et vous vieillirez. » Le curé : « Je suis prêtre, je dirai des messes pour vous. » Le maudit étudiant criait de toutes ses forces : « Monsieur mon cousin, grattez-vous une autre fois, quand cela vous démange, et non après. » Et l’autre : « Que la gale vous vienne, seigneur Don Diégo ! » Nous affectâmes de mépriser tout cela, mais Dieu sait combien nous étions courroucés. Nous arrivâmes enfin à la ville sur les neuf heures, nous descendîmes dans une auberge, et là nous employâmes tout le reste du jour à faire le compte du souper de la veille, sans pouvoir jamais tirer la dépense au clair.




CHAPITRE V


De notre entrée à Alcala. Nouveaux tours

qu’on me joue.


Nous sortîmes de l’auberge avant la nuit, et nous allâmes à une maison qu’on nous avait louée et qui était en dehors de la porte Saint-Jacques, quartier des étudiants, où ils sont rassemblés en grand nombre, quoique dans celle-ci il n’y en eût en tout que trois. L’hôte et maître était de ceux qui croient en Dieu par frime ou d’après de fausses idées. On appelle ces gens-là morisques et il y en a quantité parmi les personnes du commun, de même que de ceux qui ont de grands nez et qui n’en manquent que pour flairer du cochon. Quoique je dise ceci, je ne prétends pas nier qu’il ne se trouve une excellente noblesse, et même nombreuse, parmi les habitants du premier ordre. Notre hôte me reçut donc d’un air pire que si j’avais été curé et que je lui eusse demandé le billet de confession. Je ne sais s’il le fit à dessein de nous inspirer d’abord du respect pour sa personne, ou si cela est naturel à ces gens-là, car il ne serait pas étonnant qu’on fût d’un mauvais caractère, quand on ne suit pas une bonne loi. Nous plaçâmes notre bagage, nous dressâmes les lits, nous arrangeâmes tout le reste, et nous dormîmes cette nuit-là.

Au réveil, voici tous les étudiants de la maison qui viennent en chemise exiger de mon maître la bienvenue. Comme il ne savait ce que c’était, il me demanda ce qu’ils voulaient ; et moi, pour me précautionner contre ce qui pouvait arriver, je me mis entre deux matelas, montrant seulement la moitié de ma tête, de manière que l’on m’aurait pris pour une tortue. Ils se firent donner deux douzaines de réaux ; après quoi, ils se mirent à chanter, et poussant un cri diabolique, ils disaient : « Vive le camarade ! Qu’il soit au nombre de nos amis ! Qu’il jouisse des privilèges d’ancien ! Qu’il puisse avoir la gale, vivre diffamé, et endurer la faim comme tous nous autres ! » N’étaient-ce pas de belles prérogatives qu’ils nous accordaient ? Quoi qu’il en soit, après avoir proféré ces mots, ils volèrent par l’escalier, et au même instant nous nous habillâmes, et nous prîmes le chemin des classes.

Mon maître fut très bien accueilli de quelques boursiers qui connaissaient son père, et il entra dans la classe où il devait être. Mais moi, qui devais aller dans une autre, et qui me trouvais seul, je me sentis saisi de quelque frayeur. J’entrai dans la cour, et je n’y eus pas plus tôt mis le pied que les écoliers m’envisagèrent et commencèrent à dire : « Voici un nouveau venu. » À dessein de les dépayser, je me mis à rire, comme pour leur donner à entendre qu’ils se trompaient ; mais cela ne servit à rien. Huit ou neuf vinrent à moi, en affectant un air moqueur. Je rougis, et plût à Dieu que cela ne me fût pas arrivé ! Car à l’instant un d’eux, qui était à côté de moi, porta les mains à son nez et dit, en s’éloignant : « C’est un Lazare ressuscité, tant il pue ! » Tous les autres s’écartèrent aussitôt, en se bouchant les narines. Dans la vue de me tirer d’embarras, je me serrai pareillement le nez avec mes mains, et je leur dis : « Messieurs, vous avez raison, il pue très fort. » Ils répondirent à cela par des éclats de rire et en s’éloignant. Il y en avait déjà bien un cent de rassemblés. Ils commencèrent à faire résonner leurs poitrines, et à sonner la charge. À leur tour et à leur manière d’ouvrir et de fermer la bouche, je compris ce qu’ils me préparaient. Au même instant un d’eux, qui était de la province de la Manche, et fort enrhumé, me fit le cadeau de me lancer une expectoration terrible, en disant : « Je commence. » Voyant alors à quoi j’allais être exposé, je m’écriai : « Je prends Dieu à témoin que… » J’allais achever, mais ils en firent pleuvoir sur moi une si grande multitude, qu’il ne me fut pas possible. J’avais le visage caché sous mon manteau, et il fallait voir avec quelle adresse ils m’ajustaient, me prenant pour un blanc. J’étais inondé de la tête aux pieds, lorsqu’un traître, voyant que je n’avais rien au visage, parce que je le tenais toujours sous mon manteau, accourut à moi, en disant d’un ton de colère : « En voilà assez ; ne le tuez pas ! » Comme je croyais qu’ils le feraient, à la manière dont ils y allaient, je me découvris le visage, pour voir de quoi il s’agissait, et à l’instant celui qui venait de parler me décocha et me plaça entre les deux yeux l’huître la plus nourrie. Qu’on juge de la peine que j’eus alors ! Ces enfants de l’enfer poussèrent de tels cris qu’ils m’étourdirent. Enfin ils déchargèrent sur moi si fort leurs estomacs, que je m’imaginai que pour se purger et épargner les frais de médecins et d’apothicaires, ils attendaient les nouveaux venus. Ils voulurent ensuite me donner des claques sur le cou, mais ils ne surent comment faire, sans se remplir les mains de l’huile dont était chargé mon manteau, qui ressemblait à un crachoir de vieillard, tant il était couvert de salive. Ils me laissèrent. Ainsi l’excès de leur méchanceté fut ce qui me sauva.

Je retournai à la maison, et ce ne fut pas sans peine que je parvins à y rentrer. Il fut même heureux pour moi que c’était le matin, car je ne rencontrai que deux ou trois polissons, qui devaient être bien intentionnés, puisqu’ils se contentèrent de me lancer cinq à six anguillades avec leurs mouchoirs et qu’ensuite ils s’en allèrent. À mon retour à la maison, le Morisque, qui me vit, parut vouloir s’enfuir et me cracher au visage. Comme je craignais qu’il ne le fît, je lui dis : « Rassurez-vous, notre hôte, je ne suis pas l’Ecce Homo. » J’aurais bien mieux fait de m’être tu, car cela me valut deux livres de coups, qu’il me donna sur les épaules avec des pesons qu’il avait à la main. Ainsi gratifié et à demi perclus, je montai à l’appartement, où je fus assez longtemps à chercher par où prendre la soutane et le manteau. À la fin je réussis à les ôter, je les pendis sur une plate-forme, et je me jetai sur le lit.

Mon maître revint, et comme il me trouva endormi et qu’il ignorait mon aventure dégoûtante, il se fâcha et me tira si violemment par les cheveux, que deux secousses de plus je me réveillais chauve. Je me levai en poussant des cris et des plaintes, mais il me dit d’un air encore plus courroucé : « Voilà, Pablo, une plaisante manière de servir ! C’est ici une autre vie. » Quand j’entendis parler d’une autre vie, je crus être déjà mort. Je lui répondis : « Vous m’encouragez bien, Monsieur, dans mes travaux. Voyez dans quel état sont cette soutane et ce manteau, qui ont servi de mouchoir aux meilleures narines que l’on ait vues dans le temps de la semaine sainte. » En disant cela, je me mis à pleurer. Mes larmes furent persuasives et le touchèrent. Il chercha ma soutane, et lorsqu’il l’eût vue, il eut compassion de moi et me dit : « Pablo, ouvre l’œil, on rôtit de la viande, songe à toi, car tu n’as plus ici ni père ni mère. » Je lui racontai ce qui m’était arrivé, et il me fit déshabiller et porter à ma chambre, qui était aussi celle de quatre autres domestiques de la maison. Je me couchai, je dormis, et ayant d’ailleurs très bien dîné et soupé, je me trouvai le soir aussi fort que si je n’eusse éprouvé aucune disgrâce. Mais il semble que quand nous avons commencé à essuyer des désagréments, ils ne doivent plus finir, qu’ils forment entre eux une chaîne et se tirent les uns les autres.

Mes camarades vinrent se coucher, et après m’avoir tous salué, ils me demandèrent si j’étais malade et pourquoi ils me trouvaient au lit. Je leur fis part de ma malheureuse aventure, et ils commencèrent aussitôt, comme s’ils eussent été incapables d’aucun mal, à faire des signes de croix en disant : « Pareille chose ne se ferait pas chez les luthériens. Y a-t-il jamais eu méchanceté semblable ? » Un d’eux ajouta : « Le recteur a tort de ne pas remédier à cela. En reconnaîtriez-vous les auteurs ? » Je leur répondis que non, et je les remerciai de la bonté qu’ils me témoignaient. Durant ces propos, ils achevèrent de se déshabiller, se couchèrent, éteignirent la lumière, et je m’endormis, car il me semblait être avec mon père et mes frères.

Vers minuit, je fus réveillé par l’un d’eux, qui criait de toutes ses forces : « Au voleur ! on me tue ! » Ces cris étaient mêlés d’autres voix et du bruit de plusieurs coups de fouet qu’on donnait sur son lit. Je levai aussitôt la tête, et je demandai ce que c’était. Mais à peine me fus-je découvert, qu’ils me fustigèrent les épaules avec une grosse corde pleine de nœuds. Je commençai à me plaindre, et je voulus me lever. Cependant les cris de l’autre continuaient, mais les coups étaient pour moi seul. J’eus beau m’écrier : « Justice de Dieu ! » les coups tombaient si drus sur tout mon corps, parce qu’ils avaient jeté en bas les couvertures, qu’il ne me resta d’autre ressource que de me glisser sous le lit. Au même instant d’autres, qui dormaient, s’éveillèrent, poussant aussi des cris, et comme j’entendais toujours retentir le bruit des coups de fouet, je crus que quelqu’un du dehors nous maltraitait tous de la sorte. Quand je me fus fourré sous le lit, le domestique qui était proche de moi se mit dedans, y satisfit certain besoin de nature, en ressortit, et le recouvrit bien. Il repassa ensuite dans son lit, et les coups de fouet ayant alors cessé, ils se levèrent tous quatre en criant comme des gens furieux : « Quelle méchanceté ! Cela ne se passera pas ainsi. » Pour moi je me tenais toujours sous le lit, me plaignant comme un chien pris entre deux portes, et j’y étais aussi recoquillé qu’un lévrier qui a la crampe. Les autres firent comme s’ils fermaient la porte, et pour lors je me tirai de mon asile et je remontai dans mon lit, en leur demandant si par hasard on leur avait fait mal. À quoi ils me répondirent tous qu’ils étaient moulus de coups.

M’étant recouché et couvert, je me rendormis, et comme je me remuai pendant le sommeil, je me trouvai à mon réveil sali jusqu’aux reins. Tous les autres se levèrent, et moi, feignant d’être incommodé des coups de fouet que j’avais reçus, je pris de là prétexte de ne me point habiller. Les diables ne m’auraient pas fait remuer d’un côté ni d’autre. J’étais confus, ne sachant si j’avais fait cette vilenie sans le sentir, en dormant, ou dans la crainte et le trouble que j’avais éprouvés. Enfin je me trouvais innocent et coupable sans pouvoir me disculper. Mes camarades s’approchèrent de moi en se plaignant et me demandèrent d’un air affectueux comment je me trouvais. Je leur répondis que je me sentais fort mal de la multitude des coups de fouet qu’on m’avait donnés. Je les questionnai aussi à mon tour sur ce que ç’avait pu être, et ils me dirent : « Nous le saurons certainement ; le Mathématicien nous l’apprendra. Mais laissons cela à part pour le présent ; voyons si vous n’êtes pas blessé, car vous vous plaignez fort. » Ils se mirent en même temps en devoir de lever la couverture, à dessein de me faire honte.

Sur ces entrefaites mon maître entra, en disant : « Est-il donc possible, Pablo, que je n’aie aucun pouvoir sur toi ! Il est huit heures et tu es encore au lit ! Lève-toi, maraud ! » Les autres, feignant de vouloir m’excuser, lui racontèrent toute l’aventure et le prièrent de me laisser dormir. Un d’eux me disait : « Si Monsieur en doute, levez-vous, mon ami. » Il saisit aussitôt la couverture, et moi je la tenais serrée entre les dents, pour ne pas montrer l’ordure qui était dans mon lit. Quand ils virent qu’ils ne pouvaient réussir par cette voie, l’un d’eux se mit à dire : « Juste Ciel ! Comme il pue ici ! » Don Diégo en dit autant ; et cela était vrai. Ils cherchèrent tous ensuite dans la chambre s’il n’y avait pas quelque bassin de commodité, et ils disaient : « On ne peut pas tenir ici ! » – « Nous voilà bien, ajoutait un d’eux, pour des gens qui ont à étudier ! » Ils visitèrent les lits, les dérangèrent pour voir s’il n’y avait rien dessous, et dirent enfin : « Il y a sans doute quelque chose sous celui de Pablo. Passons-le dans un des nôtres, et regardons dans le sien. »

Réduit dans cette détresse, et les voyant prêts à exécuter leur projet, je feignis d’avoir mal au cœur. J’embrassais les bois de lit, et je fis des contorsions. Mes camarades, qui savaient le mystère, insistèrent tous en disant : « Qu’il est à plaindre ! » Mon maître me prit le petit doigt, et enfin ils m’arrachèrent du lit et m’emportèrent entre eux cinq. Quand ils levèrent les draps, ils éclatèrent tous si fort de rire, en voyant les nouveau-nés qui n’étaient cependant pas des pigeonneaux, mais de gros pigeons, que toute la chambre en retentit. « Le pauvre diable ! » s’écriaient ces hommes pervers. Comme je fis alors semblant d’être évanoui, ils dirent à Don Diégo : « Tirez-lui fortement, monsieur, le doigt du cœur. » Et mon maître, croyant me faire du bien, le tira tant qu’il me le disloqua. Ils se disposèrent aussi à me donner le fouet, et ils disaient : « Qu’il est digne de pitié ! Il vient sans doute de se salir ainsi quand il s’est trouvé mal. » Qui pourra s’imaginer ce qui se passait en moi-même, étant d’un côté couvert de honte, avec un doigt disloqué, et craignant de l’autre le fouet ! Enfin, pour me garantir au moins de ce traitement cruel, car ils m’avaient déjà mis les cordes aux cuisses, je donnai à entendre que j’étais revenu à moi. Mais quelque diligence que je fisse, je ne pus empêcher les cicatrices larges de deux doigts qu’ils me firent à chaque cuisse, tant ils avaient de malignité. Après cela ils me laissèrent en disant : « Jésus ! que vous êtes faible ! » Je pleurais de rage. Ils disaient méchamment : « Votre malpropreté nous inquiète moins que votre santé, tranquillisez-vous. » Ils me lavèrent ensuite, me mirent au lit, et s’en allèrent.

Resté seul, je ne m’occupai qu’à considérer qu’il m’en était presque plus arrivé en un jour à Alcala, que je n’en avais éprouvé chez Cabra en deux mois. Je m’habillai à midi, je nettoyai ma soutane du mieux que je pus, la lavant comme une housse de mulet, et j’attendis mon maître qui, en arrivant, me demanda comment j’étais. Tous ceux de la maison dînèrent, et moi aussi, quoique je mangeasse peu et sans appétit. Nous étant après cela tous réunis dans le corridor pour causer, les autres domestiques m’apprirent, en se moquant de moi, que c’étaient eux qui avaient machiné tout ce que j’avais souffert. On en rit beaucoup, et moi j’en restai plus honteux, mais je dis en moi-même : « Pablo, profite de cet avis, tiens-toi sur tes gardes. » Je me proposai de changer de manière de vivre ; et étant par là devenus tous amis, nous vécûmes dans la suite à la maison comme des frères. Personne ne m’inquiéta plus, ni dans les classes ni dans les cours. C’est ainsi que les mauvais exemples gâtent la jeunesse, et que ce qu’on fait pour la dégourdir sert aussi quelque-fois à la corrompre.




CHAPITRE VI


Rapineries de la gouvernante, et espiègleries que je fis.


Fais comme tu verras, dit le proverbe, et il dit très bien. À force de réfléchir sur ce conseil, je suis parvenu à prendre la résolution d’être vaurien avec les vauriens, et de l’être même plus que tous les autres, s’il m’était possible. Je ne sais si j’ai réussi, mais je puis protester que je n’ai rien épargné pour cela de tout ce qui a dépendu de moi. J’imposai d’abord la peine de mort aux cochons qui entreraient dans la maison et aux poulets qui pourraient venir de la basse-cour dans ma chambre.

Un jour que j’étais à jouer avec les autres domestiques, il entra chez nous deux cochons, les plus beaux que j’aie vus de ma vie. Je les entendis grogner et aussitôt je dis à un de mes camarades : « Va voir qui grogne ainsi dans notre maison. » Il y alla, et rapporta que c’étaient deux gros porcs. À cette nouvelle je feignis de devenir furieux, je courus à eux sur-le-champ et, en disant qu’il fallait être bien imprudent pour venir grogner dans la maison d’autrui, je leur enfonçai à chacun, jusqu’à la garde, portes closes, une épée dans la poitrine. Après quoi nous les égorgeâmes. Pour que l’on n’entendît pas le bruit qu’ils faisaient, nous criions tous ensemble de toutes nos forces, comme si nous chantions, et ils moururent ainsi entre nos mains. Nous les vidâmes, nous en recueillîmes tout le sang, et nous les grillâmes à moitié dans la basse-cour sur de simples lits de paille. Ainsi quand les maîtres arrivèrent, tout était déjà fait, quoique mal, à l’exception du boudin qui n’était pas encore achevé ; et cela n’était pas faute de nous presser, car pour aller plus vite, nous laissâmes dans les boyaux la moitié de ce qu’il y avait. Don Diégo et le majordome surent l’aventure et se fâchèrent fort contre moi, de sorte que les hôtes, qui ne pouvaient se contenir de rire, furent obligés de s’intéresser en ma faveur. Mon maître me demanda ce que je dirais si l’on m’accusait et si j’avais été arrêté par la justice. Je lui répondis que je me nommerais La Faim, parce que ce nom convient fort aux étudiants, et j’ajoutai que si cela ne suffisait pas, je dirais qu’à l’air de familiarité avec lequel ils étaient entrés, comme dans leur maison, sans frapper à la porte, j’avais cru qu’ils étaient à nous. Tout le monde éclata de rire en entendant mes excuses, et Don Diégo me dit : « Par ma foi, Pablo, tu t’aguerris bien ! » En effet, il était étonnant de voir mon maître tranquille et pieux, tandis que moi je devenais de jour en jour plus espiègle : nous étions le parfait contraste l’un de l’autre.

La gouvernante était au comble de la satisfaction, parce que nous étions tous deux d’accord. Nous nous étions ligués contre la dépense. C’était moi qui la faisais, et j’avais hérité du dépensier Judas je ne sais quel amour pour ce qu’on appelle, en termes de l’art, faire danser l’anse du panier. La viande, dans les mains de la gouvernante, ne suivait point l’ordre de la rhétorique, elle allait toujours du plus au moins. Quand cette femme pouvait servir de la chèvre ou de la brebis, elle ne donnait pas du mouton. S’il y avait des os, elle ne mettait avec eux rien de maigre, de sorte qu’elle faisait des pot-au-feu qui étaient phtisiques à force d’être faibles, et des bouillons si blancs qu’on aurait pu en faire, quand ils étaient refroidis, des colliers de cristal pour les deux Pâques. D’autres fois, pour différencier et rendre gras le pot-au-feu, elle y mettait des bouts de chandelle. Elle disait à mon maître, quand j’étais présent : « Il n’y a certainement pas de domestique comme Pablo… S’il n’était pas espiègle !… Mais gardez-le, Monsieur, car on peut bien lui passer ses espiègleries, en considération de sa fidélité. Il apporte du marché ce qu’il y a de meilleur. » J’en disais autant d’elle, et nous en imposions ainsi à toute la maison.

Si nous achetions ensemble du charbon ou du lard, nous en cachions la moitié et nous disions, elle et moi, quand nous le jugions convenable : « Messieurs, ménagez un peu, car vous portez la dépense si loin, qu’assurément le revenu du roi n’y suffirait pas. Il n’y a plus d’huile, ou de charbon, tant cela va vite. Faites-en acheter davantage, et je vous jure (ajoutait la gouvernante) qu’on l’économisera tout autrement. Donnez de l’argent à Pablo. » On m’en donnait, et nous leur vendions la moitié que nous avions gardée, en y joignant le surplus que nous achetions. Nous faisions cela pour tout. Arrivait-il par hasard que j’achetasse quelque chose au marché la juste valeur, nous nous querellions exprès, la gouvernante et moi. Elle me disait d’un air courroucé : « Ne me dites pas à moi, Pablo, qu’il y a là pour deux sous de salade. » Je faisais semblant de pleurer, j’allais me plaindre à mon maître, et je le pressais d’envoyer le majordome éclaircir le fait, pour faire taire la gouvernante, qui affectait toujours d’insister. Le majordome y allait, et comme mon achat se trouvait exact, nous nous accréditions de plus en plus auprès de lui et auprès de notre maître. Ils nous savaient gré, à moi de mes achats, et à elle du zèle qu’elle montrait. Don Diégo, content de moi, lui disait : « Plût à Dieu que Pablo fût aussi adonné à la vertu, qu’il est fidèle ! »

Nous les amusions ainsi, pendant que nous les sucions comme des sangsues. Je gage que l’on serait étonné de la somme d’argent que nous avions à la fin de l’année. Elle était considérable, mais elle n’obligeait pas à restitution, puisque la gouvernante allait à confesse tous les huit jours, et que je ne lui ai jamais vu la moindre disposition ou intention de rien rendre, pas même le plus léger scrupule, quoiqu’elle fut, je puis le dire, une sainte. Elle avait toujours au cou un rosaire, qui était si grand qu’il aurait mieux valu porter un fagot de bois sur ses épaules : il était chargé de médailles, de croix et de dizains de pardon, sur tous lesquels elle disait qu’elle priait chaque nuit pour ses bienfaiteurs. Elle comptait cent et tant de saints pour avocats, et il ne lui en fallait en effet pas moins pour solliciter auprès de Dieu le pardon de tous les péchés qu’elle commettait. La chambre où elle couchait était sur celle de mon maître, et elle y récitait plus d’oraisons qu’un aveugle. Elle commençait par le Juste Juge et finissait, pour me servir de ses termes, par le Conquibules et le Salve Rehila. Elle priait en latin, exprès pour paraître innocente, de sorte que nous étouffions tous de rire. Elle avait d’autres talents, tels que ceux de savoir appareiller des amants, de conduire une intrigue, et de faire adroitement un message. En un mot elle était ce qu’on appelle maquerelle, et pour se disculper auprès de moi, elle me disait que cela lui venait de famille, comme aux gentilshommes la noblesse. Croira-t-on que nous vécûmes toujours en bonne intelligence ? Mais personne n’ignore que deux amis dévorés d’une égale cupidité ne manquent pas, s’ils demeurent ensemble, de chercher à se tromper l’un l’autre.

Il lui arriva d’avoir des poules dans la basse-cour, et à moi d’avoir envie d’en manger. Elle avait douze à treize poulets déjà un peu forts, et un jour qu’elle leur donnait à manger, elle se mit à dire, et répéta plusieurs fois : « Pio, pio ! » Quand, j’entendis cette manière de les appeler, je m’écriai : « Ventrebleu, gouvernante ! que n’avez-vous tué un homme ou fraudé les droits du roi ! Je pourrais en garder le secret ; mais sur ce que vous venez de faire, il ne m’est pas absolument permis de me taire. Que nous sommes malheureux, vous et moi ! » Lorsqu’elle me vit faire ces exclamations en affectant un air très sérieux, elle commença un peu à se troubler et elle me dit : « Qu’ai-je donc fait, Pablo ? Si tu plaisantes, ne m’afflige pas davantage. » – « Plaisanter ? Plût à Dieu ! mais je ne puis me dispenser d’en rendre compte à l’Inquisition ; autrement, je serais excommunié. » – « À l’Inquisition ? s’écria-t-elle toute tremblante. Ai-je donc fait quelque chose contre la foi ? » – « C’est là précisément ce qu’il y a de pire, lui répondis-je. N’allez pas badiner avec les inspecteurs, avouez-leur que vous avez tort, protestez que vous vous dédites, et ne niez pas le blasphème et le manque de respect. » – « Et si je me dédis, reprit-elle avec crainte, me châtieront-ils ? » – « Non, lui répondis-je, ils se contenteront de vous absoudre. » – « Eh bien ! Pablo, je me dédis. Mais apprends-moi de quoi, car je n’en sais rien, et plaise à Dieu que les âmes de mes parents défunts jouissent aussi sûrement du bonheur éternel ! » – « Est-il possible que vous ne vous le rappeliez pas ? Je ne sais comment vous le répéter. La chose est si grave que j’ai peine à m’y résoudre. Vous ne vous ressouvenez pas d’avoir dit aux poulets Pio, Pio ? Eh bien, sachez que c’est le nom de plusieurs papes, vicaires de Dieu et chefs de l’Église. Est-ce là un petit péché ? » Elle resta comme morte, et elle convint de l’avoir dit, en ajoutant toutefois : « Mais que Dieu me punisse, Pablo, si je l’ai fait avec malice. Au reste, je m’en dédis. Imaginez seulement le moyen de m’exempter de m’accuser, car je mourrai, si jamais je me vois dans l’Inquisition. » – « Pourvu que vous juriez sur les saints autels, lui répliquai-je, que vous n’avez nulle mauvaise intention, je pourrai alors, étant rassuré par là, m’exempter de vous accuser. Il faudra cependant que vous me donniez les deux poulets qui ont mangé, quand vous les avez appelés du nom sacré des pontifes, pour que je les porte à un familier, et qu’il les brûle, parce qu’ils sont damnés ; et vous jurerez en outre de ne plus récidiver en aucune manière. » Très satisfaite de cet expédient, elle me dit aussitôt : « Tiens, portes-les sur-le-champ, Pablo ; je ferai demain le serment. » Pour mieux la persuader, je lui dis : « Ce qu’il y a de pis, Cyprienne (car tel était son nom), c’est que je cours risque que le familier me demande si je ne suis pas le pécheur, et qu’il me fasse par provision quelque mauvais parti. Ainsi portez-les vous-même, car, par ma foi, je crains. » En entendant cela, elle me disait : « Mon cher Pablo, aie pitié de moi, je t’en conjure au nom de Dieu ; porte-les, il ne t’en peut rien arriver. » Je me fis beaucoup prier, et à la fin, comme c’était ce que je voulais, je me rendis. En conséquence, je pris les deux poulets, je les cachai dans ma chambre, je sortis dans la rue, et je revins, en disant : « La chose a mieux tourné que je ne pensais. Le familier voulait venir après moi pour voir la femme, mais je l’en ai adroitement détourné. » Cyprienne me donna mille embrassades, et un autre poulet pour moi. J’allai avec celui-ci dans l’endroit où j’avais laissé ses compagnons, et je fis faire chez un pâtissier une fricassée que je mangeai avec mes camarades. La gouvernante découvrit la supercherie, Don Diégo la sut aussi, et toute la maison la célébra fort. Pour Cyprienne, elle en eut tant de chagrin, qu’elle manqua d’en mourir, et peu s’en fallut que de colère elle ne révélât mes petites rapines. Mais son propre intérêt la fit taire. Voyant donc que j’étais brouillé avec elle, et que je ne pouvais plus l’attraper, je cherchai d’autres moyens de m’amuser. Je donnai dans ce que les étudiants appellent courir une chose, c’est-à-dire voler en courant, et il m’arriva dans cette sorte de récréation des aventures fort plaisantes.

Un soir que j’étais dans la grande rue vers les neuf heures, lorsqu’il n’y avait déjà presque plus personne, je vis dans la boutique d’un confiseur un cabas de raisins qui était sur le comptoir. Jetant aussitôt sur lui mon dévolu, je prends ma course, j’arrive, le saisis, et je m’enfuis. Le confiseur, ses domestiques et ses voisins me poursuivirent et, quoique j’eusse de l’avance sur eux, comme j’étais chargé, je compris qu’ils m’atteindraient. Pour mieux les tromper, quand j’eus tourné le coin de la rue, je m’assis sur le cabas, j’enveloppai vite ma jambe avec mon manteau, et la tenant dans la main, je me mis à crier : « Ah ! mon Dieu, qu’il m’a fait mal ! Mais que Dieu lui pardonne ! » Ils m’entendirent, et quand ils arrivèrent, je commençai à réciter une prière à la Vierge, celle que l’on dit ordinairement au déclin du jour. Ils criaient en s’égosillant, et ils me demandèrent : « Un homme n’a-t-il pas passé par ici, frère ? » — « Il est en avant, répondis-je. Il m’a écrasé le pied, mais Dieu soit loué ! » Avec cela ils se remirent à courir et passèrent outre. Resté seul, je portai le cabas à la maison. J’y racontai le tour, et quoique tout le monde le célébrât, personne ne voulut croire que la chose fût arrivée comme je le disais.

Pour les en convaincre, je les invitai à venir une autre nuit me voir courir des boîtes. Ils y consentirent en convenant que, comme les boîtes étaient en dedans la boutique, je ne pouvais pas en prendre avec la main. Ils jugèrent même la chose impossible, vu surtout que le confiseur se tenait sur ses gardes, à cause de la leçon que je lui avais donnée en lui enlevant le cabas. J’allai donc, et étant à douze pas de sa maison, je dégainai une épée, qui était un fort estoc ; je partis en courant, et quand je fus arrivé à la boutique, je criai : « Tue, tue ! » J’allongeai en même temps une estocade par devant le confiseur, qui tomba de peur à la renverse, demandant un confesseur, quoique je ne frappasse qu’une boîte que mon épée enfila, et avec laquelle je me sauvai.

Tous ceux qui m’avaient accompagné furent étonnés de voir le stratagème dont je m’étais servi, et se mouraient de rire d’entendre dire au confiseur qu’on le visitât, qu’il devait être blessé, et que c’était un homme avec qui il avait eu quelques paroles. Cependant, ayant jeté les yeux sur ses boîtes et les voyant dérangées, parce que cela n’avait pu arriver autrement pour celles qui étaient autour de la boîte que j’emportais, il reconnut l’escamotage et commença de faire sur lui tant de signes de croix avec le pouce, que l’on croyait qu’il n’en finirait pas. J’avoue que jamais rien ne m’a si bien réussi ni fait tant de plaisir. Mes camarades disaient que je pouvais soutenir la maison avec ce que je courais, ou volais, car c’est ici la même chose. Comme j’étais jeune, et que je les voyais si fort applaudir à l’esprit et à l’adresse avec lesquels j’exécutais mes espiègleries, je m’encourageais à en faire d’autres. Ainsi chaque jour je revenais ma ceinture garnie de pots de religieuses que je leur demandais pour boire, de sorte que je les engageai par là à ne plus rien prêter sans nantissement.

Une fois je promis à Don Diégo et à tous ses camarades d’ôter les épées à la ronde même. La nuit marquée et venue, nous sortîmes tous ensemble, moi devant, et dès que j’aperçus la justice, j’allai à elle avec un autre des domestiques de la maison, et, affectant un air troublé, je criai : « Justice ! » et on me répondit : « Oui ! » Je demandai : « Est-ce le corrégidor ? » et l’on me fit la même réponse. Aussitôt je me jetai à ses pieds et je lui dis : « Seigneur, le remède à mes maux, ma vengeance et un grand avantage pour la république dépendent de vous. Permettez-moi, si vous voulez faire une bonne capture, de vous entretenir seul un instant. » Il s’écarta un peu, et déjà les archers empoignaient leurs épées, et les alguazils portaient la main à leurs baguettes. Je lui dis : « Seigneur, je viens de Séville, suivant six hommes les plus scélérats du monde, tous voleurs et assassins. Un d’eux a tué ma mère et un de mes frères pour les voler. Ces faits sont prouvés. En leur compagnie, d’après ce que je leur ai ouï dire, est un espion français, et à leurs propos je soupçonne, ajoutai-je en baissant la voix, que c’en est un d’Antoine Perez. » À ces mots, le corrégidor fit un saut en avant et dit : « Où sont-ils ? » — « Seigneur, répondis-je, dans la maison publique, hâtez-vous, le roi vous en saura gré, et les âmes de ma mère et de mon frère vous paieront en prières. » À l’instant il s’écria : « Jésus ! » et ajouta : « Marchons, ne nous arrêtons pas, suivez-moi tous. Qu’on me donne une rondache. » Le tirant alors de nouveau à l’écart, je lui dis : « Vous allez trop vous exposer, Seigneur, si vous vous présentez ainsi. Ils sont dans des chambres, ils ont des pistolets, et quand ils verront des gens armés d’épées, comme il n’y a que la justice qui puisse en porter, ils ne manqueront pas de faire feu. Il vaut donc beaucoup mieux que tout votre monde entre un à un, seulement avec des dagues, et qu’on leur saisisse les bras par derrière. Nous sommes assez pour cela. » Le corrégidor, qui était alléché par l’appât de la capture, goûta le conseil. Pendant que je lui parlais, nous avancions toujours, et le corrégidor prévenu ordonna à ses gens de cacher leurs épées sous l’herbe, dans un champ qui était presque devant la maison. Ceux-ci obéirent et passèrent outre. Ils eurent à peine avancé quelques pas, que mon compagnon, à qui j’avais recommandé d’enlever les épées dès qu’elles seraient déposées, et de gagner au plus vite avec elles la maison, le fit exactement. Quand les alguazils entrèrent, je restai derrière, et comme ils étaient confondus avec d’autres personnes que la curiosité avait arrêtées, je tournai promptement le coin de la rue, et j’en enfilai une petite qui conduit à la Victoire, avec tant de légèreté, qu’un lévrier ne m’aurait pas atteint. Stupéfaits de ne rien voir dans la maison publique, sinon des étudiants et des libertins, car c’est tout un, ils commencèrent à me chercher, et ne me rencontrant pas, ils comprirent que c’était un tour qu’on leur avait joué. Ils retournèrent pour reprendre leurs épées, mais ils ne trouvèrent que la place.

Qui pourrait raconter les enquêtes et les perquisitions que fit cette nuit le corrégidor avec le recteur ? Ils parcoururent toutes les cours, visitant les lits. Ils vinrent à la maison, et pour qu’on ne me reconnût pas, je m’étais couché dans mon lit, la tête enveloppée d’un mouchoir, tenant d’une main un cierge, de l’autre un crucifix, et ayant auprès de moi un de mes camarades, habillé en prêtre, qui paraissait m’exhorter à la mort, pendant que les autres récitaient les litanies. Le recteur et la justice arrivèrent et, à la vue de ce spectacle, ils se retirèrent, ne pouvant soupçonner qu’un moribond fût celui qu’ils cherchaient. Ils n’examinèrent rien ; au contraire, le recteur me dit un répons. Il demanda si j’avais déjà perdu l’usage de la parole, et sur ce qu’on lui répondit qu’oui, ils se retirèrent, le recteur jurant au corrégidor de lui remettre le coupable, s’il le découvrait, et le corrégidor de le faire pendre, quand ce serait le fils d’un Grand d’Espagne. Je me levai, et depuis ce temps l’on n’a cessé de célébrer ce tour parmi les étudiants d’Alcala.

Pour n’être pas trop long je ne m’arrêterai point à raconter comment je rendais la place du marché aussi peu sûre qu’une forêt peuplée de voleurs. Il suffit de dire que toute l’année j’entretenais la cheminée de la maison des boîtes de confitures et de fruits que je volais aux fruitières ; car je n’oublierai jamais l’affront que j’essuyai quand j’étais roi des coqs. Il n’y avait pas non plus de maison d’orfèvres et d’autres marchands qui ne me dussent quelque chose. Il faudrait savoir quels revenus j’avais aussi dans les environs sur les jardins fruitiers et potagers, sur les vignobles, etc. Par ces bagatelles, je commençai à me faire la réputation d’un homme malin et spirituel. Les gentilshommes me favorisaient et me laissaient à peine le temps de servir Don Diégo, pour qui j’eus toujours le respect que je lui devais, en revanche de l’extrême amitié qu’il me témoignait. Ce qui n’empêchait pas cependant, comme on l’a vu, que je ne misse sa bourse à contribution en m’entendant avec la gouvernante.




CHAPITRE VII


Comment nous nous séparâmes, Don Diégo et moi.
Nouvelle de la mort de mes père et mère,
et résolution que je pris relativement
à moi pour la suite.


Dans le même temps arriva à Don Diégo une lettre de son père, et avec elle une autre lettre pour moi d’un de mes oncles, appelé Alonzo Ramplon, homme affectionné à toutes sortes de vertus et très connu à Ségovie pour être attaché à la Justice, puisque toutes les affaires qui s’étaient faites depuis deux ans jusqu’alors avaient passé par ses mains. Enfin, pour ne rien dissimuler, il était maître des hautes-œuvres, mais un aigle dans son office. À le voir faire, cela donnait envie de se laisser pendre. Il m’écrivit donc de Ségovie à Alcala une lettre conçue en ces termes :

« Mon fils Pablo (c’est ainsi qu’il m’appelait tant il avait d’amitié pour moi), les grandes occupations de la place que je tiens de Sa Majesté ne m’ont pas permis de t’écrire plus tôt, car s’il y a quelque chose de désagréable dans le service du roi, c’est le travail excessif, quoique je le trouve bien allégé par l’honneur d’être au nombre de ses domestiques. Il m’est bien douloureux d’avoir à t’annoncer des nouvelles peu agréables. Ton père est mort, il y a huit jours, avec plus de courage que qui que ce soit dans le monde. Je le dis en homme qui l’ai pendu. Il est monté sur l’âne sans mettre le pied dans l’étrier. La souquenille lui allait comme si elle eût été faite pour lui, et à sa mine, de même qu’aux croix qui allaient devant, il n’y avait personne qui ne le jugeât un digne pendu. Il avait un air très dégagé, regardant aux fenêtres et faisant des saluts à ceux qui quittaient leurs travaux pour venir le voir. Il se fit deux fois les moustaches. Il invitait les confesseurs à se reposer et louait ce qu’ils disaient de beau. Arrivé à la croix de bois, il mit le pied sur l’échelle et monta ni lentement ni à quatre pattes. Trouvant un échelon rompu, il se retourna vers la Justice et lui dit de le faire réparer pour un autre, parce que tout le monde n’aurait pas la même fermeté. Je ne puis exprimer jusqu’à quel point il parut courageux et résolu à tous les spectateurs. Il s’assit au haut, jeta derrière lui les plis de son habit, prit la corde, se la passa au cou, la mit sur la noix, et, voyant que le Théatin voulait prêcher, il lui dit en le regardant : « Père, je vous tiens quitte de votre sermon ; récitez un peu le credo, et finissons vite. » Car il ne voulait pas paraître lent. Cela fut fait ainsi. Il me demanda que je misse son chaperon de côté, que je lui nettoyasse la bave ; ce que je fis. Il se laissa tomber sans croiser les jambes ni faire aucun geste, et il garda tant de gravité qu’on ne pouvait en exiger davantage. Après sa mort, j’ai coupé son corps en quatre quartiers et lui ai donné pour sépulture les grands chemins. Dieu sait la peine que j’ai de le voir là servir de pâture aux corbeaux, mais j’espère que les pâtissiers de ce pays nous consoleront, en l’enlevant pour le mettre dans des pâtés de quatre sous.

« Quant à ta mère (quoique j’ignore si elle est morte ou en vie), je pourrais presque t’en dire autant d’elle, car elle était dans les prisons de Tolède, pour avoir déterré les morts, sans être médisante. On publie que toutes les nuits elle baisait un bouc sur l’œil sans prunelle. On a trouvé chez elle plus de jambes, de bras et de têtes que dans une chapelle de miracles. Elle en faisait usage pour rétablir dans leur premier état les filles commodes qui voulaient encore passer pour pucelles. On dit que le jour de la Trinité, elle jouait un rôle dans un auto-da-fé, et qu’elle reçut le lendemain quatre cents coups de fouet, sous lesquels elle a bien pu expirer. Je suis fâché de cela, parce qu’elle nous déshonore tous, et moi principalement, car enfin je suis ministre du roi, et de pareils parents ne me vont pas.

« Tes pères ont laissé ici, mon fils, je ne sais quelle somme cachée. Elle se monte peut-être en tout à quatre cents ducats. Je suis ton oncle, ce que j’ai doit être pour toi. Au vu de la présente, tu pourras venir ici ; avec ce que tu sais de latin et de rhétorique, tu te rendras recommandable dans l’art de Maîtres des hautes-œuvres. Réponds-moi sur-le-champ, et, en attendant, que Dieu te garde !

» À Ségovie, etc. »

J’avoue que je sentis vivement ce nouvel affront. Cependant je me félicitai en partie ; car tel est l’effet des vices dans les parents qu’ils consolent les enfants des disgrâces qui leur arrivent, quelques grandes qu’elles soient. Je courus trouver Don Diégo, qui lisait la lettre de son père, lequel, informé de mes espiègleries, le rappelait auprès de sa personne et lui mandait de ne pas m’emmener avec lui. Il m’apprit son départ, et ce que son père lui marquait à mon sujet, me témoignant le regret qu’il avait de me laisser, séparation à laquelle j’étais plus sensible que lui. Il m’offrit de me placer domestique auprès d’un autre gentilhomme son ami. Mais je lui dis en riant : « Seigneur, je suis à présent tout autre, et j’ai bien d’autres projets. Je porte mes vues plus haut, il me faut quelque chose de plus distingué, parce que s’il a été vrai de dire jusqu’à présent que j’avais, comme tout autre, ma pierre dans le rond, j’y ai encore aujourd’hui mon père. » Je lui racontai comment il était mort aussi honorablement que l’homme le plus élevé, qu’on avait fait de la monnaie de son corps, et que tout cela m’avait été écrit par M. mon oncle, Maître des hautes-œuvres, qui avait opéré en cette occasion. Je lui fis part aussi de l’emprisonnement et de la mort de maman. Enfin je ne lui déguisai rien, parce qu’il me connaissait assez bien pour que je pusse sans honte me découvrir à lui. Il me témoigna tout l’intérêt qu’il prenait à moi, et me demanda ce que je comptais faire. Je l’instruisis de mes résolutions. Ainsi le lendemain il partit assez triste pour Ségovie, et je restai dans la maison, sans rien laisser entrevoir de mes chagrins. Je brûlai la lettre, de peur que si je venais par hasard à la perdre, quelqu’un ne la lût, et je commençai à faire des préparatifs à dessein d’aller à Ségovie recueillir ma succession et connaître mes parents, pour les fuir.




CHAPITRE VIII


Ce qui m’arriva sur la route d’Alcala à Ségovie jusqu’à
Rejas, où je couchai la première nuit.


Arriva le jour de quitter la meilleure vie que j’aie jamais menée. Dieu sait quelle fut ma douleur de me séparer de mes amis, qui étaient sans nombre ! Je vendis secrètement le peu que j’avais pour faire ma route, et au moyen de quelques impostures, je parvins à rassembler jusqu’à six cents réaux. Je louai une mule, et je sortis de la maison, d’où je n’avais plus que mon ombre à emporter. Comment exprimer tout le chagrin qu’eut le cordonnier pour son crédit, les gémissements de la gouvernante pour ses gages, les cris de l’hôte, pour le loyer de la maison ? L’un disait : « Le cœur me l’a toujours dit. » Un autre : « On avait raison de me dire que c’était un maître fourbe et un grand trompeur. » Enfin je partis si fort aimé du peuple, que par mon absence j’en laissai la moitié fondant en larmes, et les autres se moquant de ceux qui pleuraient.

Je réfléchissais en route sur toutes ces choses, lorsque après avoir passé Torote, je rencontrai un homme monté sur un mulet, lequel parlait fort vite, en lui-même, et était si fort occupé de son objet, qu’il ne me voyait pas, quoique je fusse à côté de lui. Je lui fis un salut qu’il me rendit. Je lui demandai où il allait, et après quelques questions et réponses de part et d’autre, la conversation tomba sur la descente du Turc et sur les forces du Roi. Il commença par m’exposer la manière dont on pourrait conquérir la Terre-Sainte, comment on s’emparerait d’Alger, et à ses discours je compris que c’était un fou politique. Nous causâmes assez gaîment, jusqu’à ce que, passant d’une chose à l’autre, nous vînmes à parler de la Flandre.

Il commença de soupirer, et dit : « Ces états me coûtent plus à moi qu’ils ne coûtent au roi. Depuis quatorze ans je médite un expédient qui aurait déjà tout pacifié, s’il n’était pas aussi impraticable qu’il l’est. » – « Quelle peut donc être, lui demandai-je, cette chose qui, convenant si fort, est impossible, et ne peut se faire ? » – « Qui vous dit, monsieur, reprit-il avec vivacité, qu’elle ne peut se faire ? Elle peut très bien se faire. Impossible est tout autre chose, et si je ne craignais de vous ennuyer, je vous apprendrais ce que c’est. Mais on le saura, puisque je compte le faire imprimer, avec d’autres petits ouvrages dans lesquels je fournis au roi le moyen de gagner Ostende de deux manières. » Je le priai de me les enseigner, et cet homme, tirant alors des papiers de sa poche, me montra peints le fort de l’ennemi et le nôtre, en me disant : « Vous voyez que toute la difficulté consiste dans ce petit bras de mer. Eh bien, j’ordonne de le dessécher avec des éponges, et de l’ôter de là. » À cette extravagance j’éclatai de rire, et lui, me regardant en face : « Je n’en ai parlé à personne qui n’ait fait comme vous, tant la chose fait plaisir à tout le monde. » – « Je n’en doute pas, répliquai-je, quand on entend une chose si neuve et si bien pensée. Mais, ajoutai-je, prenez garde, Monsieur, que l’eau étant alors ainsi tarie, la mer y en jettera tout autant. » — « La mer ne fera point cela, me répondit-il. J’y ai bien réfléchi, car j’ai imaginé cette invention pour creuser la mer de ce côté là, et lui donner douze stades de plus de profondeur. » Je n’osai rien répliquer, de peur qu’il ne me dit qu’il avait aussi un expédient pour faire descendre le ciel ici-bas. Je n’ai jamais vu de ma vie un si grand fou. Il disait que Juanelle n’avait rien fait, qu’il projetait à présent de faire monter d’une manière bien plus facile toute l’eau du Tage à Tolède. Et, sur ce que je lui demandai comment, il me répondit que ce serait par enchantement. Enfin il ajouta : « Je ne prétends pas le faire, si le roi ne me donne une commanderie, car je puis très bien la posséder, et j’ai des titres de noblesse très honorables. » Avec ces propos et ces extravagances, nous arrivâmes à Tarragone, où il resta, parce qu’il venait y voir une parente. Je poursuivis ma route, crevant de rire des expédients qui faisaient son occupation.

À quelque distance de là, j’aperçus de loin une mule en liberté, et près d’elle un homme à pied qui, regardant dans un livre, faisait des raies qu’il mesurait avec un compas. Il passait et sautait d’un côté à l’autre, et mettant de temps en temps un doigt sur l’autre, il faisait mille choses en sautant. Je m’arrêtai d’un peu loin pour le considérer, et j’avoue que je le pris d’abord pour un sorcier, de sorte que j’avais quelque peine à me déterminer à passer. À la fin cependant je me décidai, et quand je fus près de lui, il m’entendit. Il ferma aussitôt le livre, et voulut monter sur sa mule. Mais le pied lui glissa en le mettant dans l’étrier et il tomba. Je le relevai, et il me dit : « Je n’avais pas bien pris le milieu de la proportion pour faire la circonférence en montant. » Je ne compris pas ce qu’il disait, mais je me doutai à l’instant de ce qu’il était, parce que jamais femme n’a mis au monde un homme si extravagant. Il me demanda si j’allais à Madrid par une ligne droite ou par une route circonflexe. Quoique je n’entendisse rien à sa question, je lui répondis que c’était par un chemin circonflexe. Ensuite il me demanda encore à qui était l’épée que je portais, et après que je lui eus fait connaître qu’elle m’appartenait, il la regarda et dit : « Ces branches de la garde devraient être plus grandes, pour parer les coups de taille qui se forment sur le centre des estocades. » Il commença alors à parler avec un si grand flux de bouche, que je me vis forcé de lui demander quelle était sa profession. « Je suis, me répondit-il, matador, et le premier escrimeur du monde, toujours prêt à dégainer. » Ne pouvant plus me contenir de rire, je lui déclarai que je l’avais réellement pris pour un enchanteur, en voyant les cercles et tout ce qu’il faisait dans la campagne. « C’était, me dit-il, qu’avec la grande mesure, j’avais imaginé un moyen d’engager l’épée par le quart de cercle, pour tuer son adversaire sans condition, et l’empêcher par là de dire qui a été son assassin, et je cherchais à le rédiger suivant les règles des mathématiques. » – « Quoi donc ! lui dis-je, est-il possible qu’il y ait des mathématiques en cela ? » – « Non seulement des mathématiques, reprit-il, mais de la théologie, de la philosophie, de la musique et de la médecine. » – « Quant à la dernière, répliquai-je, je n’en doute pas, puisque dans cet art il est question de tuer. » – « Ne vous moquez pas, reprit-il, car vous allez apprendre tout à l’heure la parade contre l’épée, en faisant les plus grands coups de taille, de manière qu’ils comprennent en eux les spirales de l’épée. » Je lui avouai que je n’entendais pas la moindre chose à tout ce qu’il me disait. « Eh bien, reprit-il, ce livre vous en instruira. Il est intitulé Les Grandeurs de l’épée, il est très bon et renferme des choses admirables. Pour vous en convaincre, vous me verrez faire ce soir à Rejas, où nous coucherons, des merveilles avec deux broches ; et soyez bien persuadé que quiconque lira ce livre tuera tous ceux qu’il voudra. » – « Ou ce livre, répliquai-je, enseigne à procurer la peste aux hommes, ou il a été composé par quelque docteur. » – « Comment, par un docteur ! s’écria-t-il ; vous comprenez bien que son auteur en est un très savant, et volontiers je dirais, plus que savant. »

En causant ainsi, nous arrivâmes à Rejas. Nous descendîmes dans une auberge, et lorsque nous allions mettre pied à terre, mon compagnon de voyage me cria de toutes ses forces de faire avec mes jambes un angle obtus, et ensuite deux lignes parallèles, afin de descendre à terre perpendiculairement. L’aubergiste, qui me vit rire, rit aussi et me demanda si ce cavalier, qui parlait de la sorte, était indien. Peu s’en fallut alors que je n’éclatasse.

Mon compagnon s’approcha aussitôt de lui et lui dit : « Monsieur, prêtez-moi, je vous prie, deux broches, pour deux ou trois angles, je vous les rendrai dans le moment. » – « Jésus ! répondit l’aubergiste, donnez-moi, monsieur, les angles ; ma femme les fera rôtir, quoique je n’aie jamais ouï nommer ces oiseaux-là. » – « Ce ne sont pas des oiseaux », répliqua notre extravagant ; et, après avoir ajouté, en se tournant vers moi : « Voyez, monsieur, ce que c’est de ne rien savoir. » Il lui dit : « Prêtez-moi les broches, je ne les veux que pour escrimer, et ce que vous me verrez faire aujourd’hui, vous vaudra peut-être plus que tout ce que vous avez gagné dans votre vie. » Enfin comme les broches se trouvèrent employées, il nous fallut prendre deux grandes cuillers à pot.

L’on n’a jamais rien vu d’aussi plaisant dans le monde. Il faisait un saut, et disait : « Avec cette mesure, j’atteins mieux les degrés du profil. À présent je me sers du mouvement lent pour tuer au naturel. Cette botte devait être un coup d’espadon, et celle-ci un coup de taille. » Il ne m’approchait pas d’une lieue, il tournait seulement autour de moi avec la cuiller à pot, et comme je n’étais pas tranquille, on eût pris cela pour des assauts contre un pot-au-feu qui bout et qui fuit. « C’est là enfin, me dit-il, ce qu’il y a de bon, et non pas les pauvretés qu’enseignent ces misérables maîtres d’escrime qui ne savent que boire et se soûler. »

Il avait à peine achevé ces mots, qu’il sortit d’une chambre voisine un jeune mulâtre, montrant ses crocs, avec un chapeau rabattu en forme de parasol et une pièce de buffle sur l’estomac, sous une espèce de pourpoint déboutonné et plein de rubans. Il était cagneux, ayant les jambes comme l’aigle impérial, le visage avec un Per signum Crucis de inimicis suis. Il portait une barbe de canarien, avec de grosses moustaches, et une dague garnie de plus de grilles que n’en a un parloir de religieuses. En regardant la terre il dit : « Je suis examiné, j’en apporte le certificat, et je jure par le soleil qui échauffe les moissons, que je mettrai en pièces quiconque osera mal parler d’un homme tel que moi, qui professe les armes. » Dans la crainte de quelque événement désagréable, je me mis entre eux deux, et je lui dis que ce n’était point à lui à qui l’on parlait, qu’ainsi il n’avait pas sujet de se fâcher. « Qu’il mette, reprit le mulâtre, l’épée à la main, s’il la porte. Qu’il dépose sa cuiller à pot, et voyons quelle est sa vraie science. » Mon pauvre compagnon ouvrit le livre et dit à haute voix : « Ce livre nous l’apprend, il est imprimé avec la permission du roi, et je soutiendrai ici et partout ailleurs, avec la cuiller à pot et sans elle, que ce qu’il marque est vrai. Sinon, mesurons-le. » En même temps il prit le compas et commença à dire : « Cet angle est obtus. » Mais le maître, tirant alors sa dague, répliqua : « Je ne sais ce que c’est qu’angle et obtus ; je n’ai même jamais entendu de ma vie prononcer ces noms-là ; mais avec ce que je tiens à la main, je vous couperai par morceaux. » Il fondit à l’instant sur le pauvre diable, qui se mit à fuir, en faisant des sauts, par toute la maison, et disant : « Il ne peut me blesser, car je lui ai gagné les degrés du profil. » Nous mîmes la paix entre eux, l’aubergiste, moi et d’autres personnes qui se trouvèrent là présentes, quoique je me pâmasse à force de rire. On conduisit le bonhomme dans sa chambre, et moi avec lui. Nous soupâmes, et nous nous couchâmes, de même que tous les gens de la maison.

Sur les deux heures après minuit, il se lève en chemise et commence à parcourir la chambre dans l’obscurité, en faisant des sauts et disant en langage de mathématiques mille extravagances. Il m’éveilla, et non content de cela, il descendit et alla demander de la lumière à l’aubergiste, lui disant qu’il avait trouvé à l’estocade un objet fixe, qui était le segment de la subtendante. L’aubergiste était si fâché d’avoir été éveillé qu’il se donnait à tous les diables et ne put s’empêcher de le traiter de fou. Notre bonhomme remonta ensuite et m’invita à me lever, pour voir la ruse si fameuse qu’il avait imaginée contre le Turc et ses cimeterres. Il disait aussi qu’il voulait aller l’enseigner au roi, parce que c’était en faveur des catholiques.

Avec tout cela, le jour vint, nous nous habillâmes tous, et nous payâmes notre gîte et nos écots. On le réconcilia avec le maître d’armes, qui s’en alla en convenant que ce qu’alléguait mon compagnon était bon, mais que cela faisait plus de fous que d’adroits, parce que la plupart ne l’entendaient pas.




CHAPITRE IX


Ce qui se passa entre un poète et moi, jusqu’à mon
arrivée à Madrid.


Je pris le chemin de Madrid, et mon compagnon me dit adieu, parce qu’il faisait une autre route. J’étais déjà à quelque distance de lui, lorsqu’il se mit à courir après moi, en m’appelant de toutes ses forces, et quand il m’eût joint dans la campagne, où personne ne pouvait nous entendre, il me dit à l’oreille : « Sur votre vie, monsieur, ne révélez à qui que ce soit les secrets admirables que je vous ai confiés en fait d’escrime. Vous avez de l’intelligence, gardez-les pour vous. » Je le lui promis ; après quoi il me quitta et s’en retourna.

Nous étant séparés, je poursuivis ma route, en riant du plaisant secret, et je fis plus d’une lieue sans rencontrer personne. Je considérais en moi-même combien de difficultés j’avais à surmonter pour pratiquer la vertu et vivre avec honneur, parce qu’il me fallait d’abord effacer le souvenir de mes pères, et puis avoir un front qui me fît méconnaître. Ces pensées me paraissaient si honorables que je me félicitais moi-même de les avoir. Je me disais : « Je dois bien plus m’en applaudir, moi à qui personne n’a donné des leçons de vertu, que celui qui l’a héritée de ses ancêtres. »

Ces réflexions m’occupaient, quand je fis la rencontre d’un ecclésiastique déjà âgé qui, monté sur une mule, allait aussi à Madrid. Nous liâmes conversation, et il me demanda d’où je venais. Je lui répondis que c’était d’Alcala. « Que Dieu maudisse, répliqua-t-il, de si méchantes gens ! car parmi tant de monde, il n’y a pas un seul homme d’esprit ! » Je lui demandai comment ou pourquoi il pouvait dire une pareille chose d’un lieu où se trouvaient tant d’hommes savants. « Savants ! me répondit-il d’un air fort courroucé ; je vous dirai, monsieur, qu’ils ont tant de science que depuis quatorze ans que je fais à Majalahonda, où j’ai été sacristain, de petites chansons et des noëls pour les jours de Fête-Dieu et de la naissance de Notre-Seigneur, ils n’ont pas couronné dans le concours un seul de mes couplets. Pour vous convaincre de l’injustice qu’ils m’ont faite, je vais vous en lire. Écoutez.

Bergers, n’est-ce pas là un bon mot charmant ? Ce jour est celui du Saint Corps du Christ ! C’est le jour des danses, où l’Agneau sans tache s’humilie au point de visiter nos pensées, et que par la bouche et l’estomac, il entre dans celles qu’il favorise. Sonne donc, harmonieuse saquebute, puisque de lui dépend tout notre bien. Bergers, n’est-ce pas, etc.

« Que pourrait dire de plus, me dit-il, l’inventeur même des bons mots ? Voyez que de mystères renferme cette parole, Bergers ; elle m’a coûté plus d’un mois d’étude. » Comme je ne pouvais m’empêcher de rire, et que mes yeux et mes narines me trahissaient malgré moi, j’éclatai en m’écriant : « Chose admirable ! Cependant, ajoutai-je, je désapprouve que vous traitiez de saint le corps de Jésus-Christ, parce que ce n’est pas lui qui est saint, mais le jour de l’institution du très-saint sacrement. » — « La plaisante critique ! reprit-il en se moquant ; je vous le montrerai dans le calendrier, il est canonisé, et j’y mettrais ma tête. » Je ne pus insister, tant je riais de son extrême ignorance. Au contraire, je lui dis que ce couplet méritait toutes sortes de récompenses, et que de ma vie je n’avais rien lu d’aussi gracieux. « Non ! répliqua-t-il sur-le-champ. Eh bien, écoutez quelques pages d’un petit livre que j’ai fait en l’honneur des Onze mille vierges, et où j’ai composé, pour chacune d’elles, cinquante huitains. C’est une chose précieuse. »

Pour m’exempter d’entendre tant de milliers de huitains, je le suppliai de ne me rien dire qui eût rapport au divin, et en conséquence il commença à me réciter une comédie qui avait plus de journées que n’en exige le chemin de Jérusalem. Il me disait : « Je l’ai faite en deux jours ; c’est là le brouillon. » Il y avait jusqu’à cinq mains de papier et son titre était l’Arche de Noé. Semblable aux fables d’Ésope, elle n’avait pour acteurs que des coqs, des rats, des ânes, des renards et des sangliers. J’en louai la marche et l’invention, à quoi il me répondit : « C’est une pièce que j’ai imaginée ; on n’en a jamais faite de pareille dans le monde. La nouveauté l’emporte sur tout, et si je parviens à la faire jouer, ce sera une chose qui fera du bruit. » — « Mais comment pourrait-elle être représentée, lui dis-je, si les personnages ne sont que des animaux, puisque ceux-ci ne parlent pas ? » — « C’est là, me répondit-il, la difficulté la plus forte ; sans cela rien ne pourrait lui être comparé. Mais j’ai pensé à la faire toute de perroquets, de sansonnets et de pies, qui parlent, et de mettre des guenons aux intermèdes ; on ne peut rien de mieux. J’ai fait, continua-t-il, des choses bien supérieures pour une femme que j’aime. Voici neuf cent et un sonnets et douze rondeaux que j’ai composés à ses pieds. » Je lui demandai s’il les avait vus, ses pieds, et il me répondit qu’il n’avait pas fait pareille chose, en considération de ce qu’il était dans les ordres, mais que ses idées sur toutes les beautés de sa dame étaient prophétiques.

Quoique je prisse plaisir à l’entendre, j’avoue de bonne foi que j’eus peur de tant de mauvais vers. Ainsi je tâchai de détourner la conversation et de la faire tomber sur d’autres choses. Je lui disais que je voyais des lièvres : « Eh bien ! reprenait-il, je commencerai par un sonnet où je la compare à cet animal. » Et sur-le-champ il me tenait parole. Pour le distraire, je lui dis : « Voyez-vous cette étoile qui se montre de jour ? » Et il me répondit : « Quand j’aurai achevé, je vous réciterai le trente-huitième sonnet, où je l’appelle étoile ; car il semble que vous sachiez à quel but ils ont tous été faits. » Comme je ne pouvais rien lui nommer qui ne lui eût donné matière à quelque disparate, cela me devint si fort à charge, que quand je vis que nous arrivions à Madrid, j’en fus très charmé.

Je me flattais qu’il se tairait par égard pour lui-même, mais ce fut tout le contraire. En entrant dans la rue, il éleva la voix pour montrer ce qu’il était. Je le priai de cesser, lui représentant que si les enfants flairaient un poète, il n’y aurait pas de trognons de choux ou autres qu’ils ne nous jetassent, parce que tous les poètes avaient été déclarés fous pour une Pragmatique qu’avait faite contre eux un homme qui l’avait été et qui s’était retiré pour bien vivre. Il me pria instamment de la lui lire, si je l’avais, et je lui promis de le faire quand nous serions à l’auberge.

Nous allâmes à celle où il avait coutume de loger, et nous trouvâmes à la porte plus de douze aveugles qui, l’ayant reconnu, les uns à l’odeur, les autres à la voix, le félicitèrent en chœur sur sa bienvenue. Il les embrassa tous, et ils commencèrent à l’instant à lui demander, les uns une oraison pour le juste Juge en vers graves et sentencieux et telle qu’elle donnât lieu à des gestes ; d’autres en demandèrent pour les âmes du purgatoire, et en conséquence il reçut de chacun d’eux huit réaux pour arrhes. Il les congédia et me dit : « Les aveugles doivent me valoir plus de trois cents réaux ; ainsi je vais, avec votre permission, me retirer un peu à l’écart pour faire quelques-unes de ces oraisons, et après le dîner, nous entendrons la Pragmatique. » Oh ! la misérable vie ! car il n’en est pas qui le soit plus que celle des fous, qui gagnent de quoi vivre avec d’autres fous comme eux.




CHAPITRE X


Ce que je fis à Madrid et ce qui m’arriva jusqu’à
Cerecedilla où je couchai.


Le poète se retira quelques moments afin de méditer des hérésies et des pauvretés pour les aveugles. Pendant ce temps-là, l’heure du dîner arriva ; nous mangeâmes et il me pria immédiatement après de lire la Pragmatique. Comme je n’avais alors rien à faire, je la tirai de ma poche et j’en fis la lecture. Je vais la donner ici, parce qu’elle m’a paru ingénieuse et convenable pour les choses que l’on a prétendu y blâmer. Elle était conçue en ces termes :

Pragmatique
contre les Poètes sans cervelle, babillards et gueux.


À ce titre, le sacristain fit un grand éclat de rire et dit : « On me garde pour demain. Je croyais, par ma foi, qu’il allait être question de moi ! Elle n’est que contre les poètes gueux. » Cette réflexion, qui semblait annoncer un homme au moins aisé, me parut fort plaisante. Je laissai le prologue et je commençai par le premier chapitre, qui portait :


Attendu que cette espèce de vermine que l’on appelle poètes sont nos prochains et des chrétiens, quoique mauvais ; et voyant qu’ils adorent les sourcils, les dents, les rubans et les petits souliers ; que même ils commettent d’autres crimes plus énormes : Nous ordonnons que les poètes publics et chansonniers soient renfermés pendant la Semaine Sainte comme les femmes de mauvaise vie ; qu’on les détrompe de l’erreur où ils sont, et que l’on tâche de les convertir : nous indiquons les maisons de reposoir à cet effet.

Item. Ayant égard aux excessives chaleurs de la canicule, et à ce que les couplets des poètes, semblables aux raisins secs, ne se sentent jamais de la fraîcheur de la nuit, par la multitude de soleils et d’étoiles qu’ils y emploient : nous leur imposons un silence perpétuel sur les choses du Ciel et voulons qu’il y ait pour les Muses des mois interdits, comme il y en a pour la chasse et pour la pêche, de peur qu’ils n’épuisent les astres à force de les fatiguer.

Item. Considérant que cette secte infernale de rimeurs, dépeceurs de mots et destructeurs de raison, condamnés à rêver continuellement, a communiqué aux femmes la maladie de poésie : nous déclarons qu’au moyen de ce mal dont nous les avons infestées, nous nous tenons quittes envers elles, pour celui qu’elles nous ont fait au commencement du monde ; et vu que ce monde est pauvre et nécessiteux, nous ordonnons de brûler les couplets des poètes, comme de vieilles franges, pour en tirer l’or, l’argent et les perles, parce que dans leurs vers ils font leurs dames de ce qu’il y a de plus rare et de plus précieux.


Le sacristain ne put pas tenir contre ceci. « Qu’on nous ôte plutôt, s’écria-t-il, notre bien. N’allez pas plus avant, car je veux appeler contre cette Pragmatique, non pas à la Chambre des Quinze Cents, mais à mon Juge naturel, pour ne rien faire au préjudice de mon habit et de mon caractère. Oui, j’y mangerai tout ce que j’ai vaillant ! Il serait plaisant qu’étant ecclésiastique je souffrisse cet outrage ! Je prouverai que les couplets d’un poète ecclésiastique ne sont pas sujets à une pareille pragmatique, et je veux que cela soit constaté en justice. » Il me prit une envie de rire démesurée, mais comme je ne voulais pas m’amuser, parce que j’étais pressé, je lui dis : « Monsieur, cette pragmatique est une pure badinerie ; elle n’a ni force ni vigueur, n’étant nullement autorisée. » — « Ô pauvre pécheur que je suis ! reprit-il avec vivacité. Vous me tirez de la plus grande peine qu’il soit possible d’imaginer. Car savez-vous, monsieur, ce que c’est pour un homme qui a huit cent mille couplets effectifs d’entendre une pareille chose ? Continuez donc, et que Dieu vous pardonne le chagrin que vous m’avez causé. » Je poursuivis en disant :


Item. Faisant attention que depuis qu’ils ont cessé d’être maures, quoiqu’ils en conservent encore quelques restes, ils se sont faits bergers, d’où vient que les troupeaux maigrissent à force de boire leurs larmes, qu’ils sont desséchés par leurs âmes enflammées et si étourdis de leur musique qu’ils ne paissent pas : nous voulons qu’ils quittent cette fonction et que ceux qui aiment la solitude se fassent ermites et les autres muletiers, vu que c’est un emploi gai et où l’on dit toutes les horreurs que l’on veut.


« C’est quelque bardache, quelque cocu, quelque sodomite, quelque juif qui a ordonné cela, dit notre poète. Si je savais qui c’est, je ferais contre lui une satire dont il ne serait pas content, ni tous ceux qui la verraient. Qu’on juge comme un ermitage irait bien à un homme tel que moi, qui n’ai point de barbe, ou comme il conviendrait à un garde-burette de se mettre muletier ! Ce sont là, monsieur, de grandes mortifications ! » — « Mais, lui répliquai-je en riant, je vous ai déjà dit que c’est un badinage, et que vous devez l’écouter comme tel. » Je continuai ensuite :


Item. Pour empêcher les grands larcins, nous interdisons aux couplets d’Aragon d’entrer en Castille, comme aussi d’en introduire d’Italie en Espagne, sous peine, pour le poète, d’être bien vêtu et, en cas de récidive, d’être propre et sage pendant une heure.


Cela plut fort au sacristain, parce qu’il avait une soutane à poils blancs à force d’être vieille et chargée de tant de crottes qu’il aurait suffi de les frotter sur soi pour s’enterrer : avec son manteau on aurait pu fumer deux arpents. Ainsi riant à demi, je lui dis qu’il était aussi ordonné de mettre au rang des désespérés qui se pendent et se précipitent les femmes qui s’amouracheraient d’hommes uniquement poètes, et de leur refuser en conséquence la sépulture en terre sainte :


Vu aussi la grande récolte qu’il y a eu ces fertiles années en rondeaux, en chansons et en sonnets, nous ordonnons que les liasses qui, faute de mérite, échapperont aux boutiques d’épicier, passent, et sans appel, aux garde-robes et privés.


Pour abréger je vins au dernier chapitre, qui portait :


Mais considérant avec des yeux de compassion qu’il y a dans la république trois sortes de gens misérables, savoir les bateleurs, les aveugles et les sacristains, qui ne peuvent vivre sans de pareils poètes : nous permettons qu’il y ait quelques personnes qui exercent cet art, pourvu qu’elles aient une lettre d’examen des caciques des poètes qui se trouveront dans la même contrée, enjoignant néanmoins aux poètes des bateleurs de ne point finir les intermèdes par des coups de bâton ou par des diables, ni les comédies par des mariages ; et à ceux des aveugles de ne point placer les événements à Tétuan, ni de faire usage des mots cher frère et en l’honneur ; nous leur défendons en outre de ne jamais parler mal du présent ouvrage ; et à ceux des sacristains d’introduire dans leurs cantiques ni Gil ni Pascal, de mettre des termes équivoques et d’employer des pensées communes qui conviennent à chaque fête en changeant le nom. Enfin nous enjoignons à tous les poètes en général de se détacher de Jupiter, de Vénus, d’Apollon et des autres dieux, sous peine de les avoir pour avocats à l’heure de leur mort.


Cette pragmatique parut charmante, autant qu’il est possible de le dire, à tous ceux qui en entendirent la lecture, et chacun d’eux m’en demanda une copie. Le sacristain seul commença à jurer par les vêpres solennelles, par l’Introïbo, par les Kyrie, que c’était une satire contre lui à cause de ce qu’elle contenait au sujet des aveugles, et il ajouta qu’il savait mieux que personne ce qu’il avait à faire. Enfin il dit qu’il avait logé dans la même maison que Lignan, qu’il s’était trouvé aussi proche de Lope de Véga qu’il l’était de moi, qu’il avait vu mille fois Don Alonzo de Ercilla, qu’il avait chez lui le portrait du divin Figueroa, qu’il avait acheté les culottes que quitta Padilla quand il se fit moine, et qu’il les portait encore, quoique mauvaises. Il les montra et cela fit tellement rire tous les assistants qu’ils ne voulaient plus sortir de l’auberge. Cependant il était déjà deux heures, et comme il me fallait nécessairement poursuivre ma route, je le quittai, quoique à regret, je partis de Madrid et je pris le chemin du port.

Dieu voulut, pour me préserver des mauvaises pensées, que je rencontrasse un soldat. Nous entrâmes aussitôt en conversation et il me demanda si je venais de la cour. Je lui répondis que je n’avais fait qu’y passer. « C’est tout ce qu’elle mérite, me dit-il à l’instant, car ce lieu ne convient qu’à des gens méprisables. Par le Christ ! j’aime mieux être à un siège, métamorphosé en horloge, dans la neige jusqu’à la ceinture et mangeant du fruit vert, que de souffrir les supercheries dont on use envers un homme de bien ! » À cela je lui représentai qu’il y avait de tout à la Cour, et que l’on y faisait grand cas des personnes de mérite. » — « Grand cas ! reprit-il d’un air en courroux ; la preuve en est qu’il y a six mois que j’y sollicite inutilement une enseigne, après vingt années de service, durant lesquelles j’ai perdu mon sang pour le roi, comme l’attestent ces blessures ». En même temps il me montra une cicatrice d’un pouce de long dans l’aine, laquelle n’avait certainement été causée que par une tumeur que je laisse à deviner. Ensuite il m’en fit voir aux talons deux autres, qu’il me dit être des coups de feu, et je compris, à de pareilles que j’avais, qu’elles provenaient seulement d’engelures. Puis il ôta son chapeau et me découvrit son visage, qui avait seize points de couture de long, à en juger par une estafilade qui était bien de cette longueur et qui lui partageait le nez en deux. Il avait encore trois autres balafres qui faisaient de sa face une mappemonde seulement en lignes. « J’ai reçu celle-ci à Paris au service de Dieu et du Roi, pour qui j’ai la face tailladée, et l’on s’est contenté de me donner de bonnes paroles, qui tiennent lieu aujourd’hui de mauvaises actions. Par la vie du licencié ! lisez ces papiers. Jamais homme, vive Dieu ! aussi signalé n’a, je renie Jésus-Christ ! fait campagne ! » Et il avait raison, car il était si bien signalé, qu’on devait le reconnaître partout aux taillades qu’il avait. Il tira en même temps une boîte de fer-blanc, faite en forme de canon et me montra des papiers qui devaient appartenir à un autre dont il avait usurpé le nom. Je les lus, et je dis mille choses à sa louange, par exemple que ni le Cid ni Bernard n’avaient rien fait en comparaison de lui. Il fit alors un saut, et dit : « Comment en comparaison de moi ! Je renie Dieu ! Ni Garcia de Paredès, ni Julien Romero, ni tant d’autres hommes fameux ! Il n’y avait pas alors, non, en dépit du diable ! il n’y avait pas d’artillerie. Je renie Dieu ! Bernard ne tiendrait pas une heure aujourd’hui. Faites-vous raconter en Flandre les exploits de Mellado, et vous verrez ce qu’on vous en dira. » Je lui demandai si c’était lui : « Eh ! quel autre donc ? me répondit-il. Ne voyez-vous pas la brèche que j’ai aux dents ? Mais ne parlons pas de cela, il ne sied pas à un homme de se louer soi-même. »

Nous discourions ainsi, lorsque nous fîmes la rencontre d’un ermite monté sur un âne. Il avait une barbe si longue qu’elle ramassait la boue et il était hâve et vêtu de noir. Nous le saluâmes avec le Deo gratias ordinaire. Il commença par faire l’éloge des blés, et en conséquence de la miséricorde divine. À l’instant le soldat, s’élançant en l’air, s’écria : « Ah ! mon père ! j’ai vu sur moi des piques en bien plus grand nombre et, je renie Jésus-Christ ! que j’ai fait au sac d’Anvers ce que j’ai pu ; oui, je le jure par le nom de Dieu ! » L’ermite l’invita à ne pas tant jurer et sur cela le soldat lui répliqua : « On reconnaît bien, père, que vous n’avez jamais été soldat, puisque vous blâmez en moi ce qui est de mon état. » J’éclatai de rire, voyant en quoi il faisait consister l’art militaire, et je ne doutai plus que ce ne fût quelque coquin, parce que parmi les soldats le jurement est ce qui se trouve le plus détesté des braves gens et des hommes de mérite, s’il ne l’est pas de tous.

Nous arrivâmes à la gorge des montagnes, l’ermite récitant son rosaire sur une charge de bois réduite en boules qui, à chaque Ave Maria, faisaient en se heurtant un bruit pareil à celui des billes de billard, et le soldat, de son côté, comparant les rochers aux châteaux qu’il avait vus. Il examinait quel était le côté le plus fort et où l’on devait planter l’artillerie. Je les regardais tous deux et je craignais autant le rosaire de l’ermite avec ses gros grains que les menteries du soldat. « Oh ! comme je ferais sauter avec de la poudre, disait celui-ci, une grande partie de cette gorge ! et quel bon service je rendrais aux voyageurs ! »

En causant ainsi, nous gagnâmes Cerecedilla. Nous entrâmes tous trois dans l’auberge lorsqu’il était déjà nuit, et nous ordonnâmes qu’on nous apprêtât à souper. C’était un vendredi. L’ermite dit : « En attendant, amusons-nous un peu, car l’oisiveté est la mère des vices. Jouons des ave Maria. » Dans le même moment il laissa tomber de sa manche un jeu de cartes. Je ris de tout mon cœur en voyant ce préservatif contre l’ennui, qui ne cadrait guère avec les grains de chapelet, et le soldat dit : « Non, jouons jusqu’à cent réaux, que j’aime fort. » L’envie de gagner me fit dire que j’en jouerais autant, et l’ermite, pour ne pas se montrer désobligeant, y consentit en disant qu’il portait l’huile de sa lampe, laquelle se montait à deux cents réaux. J’avoue que je me flattai d’être la chouette qui la lui boirait toute. Mais fasse le Ciel que le Turc réussisse ainsi dans toutes ses entreprises !

Le jeu fut celui du lansquenet, et ce qu’il y eut de bon, c’est que l’ermite feignit de ne pas le savoir et nous engagea à le lui apprendre. Le saint homme nous laissa faire deux mains, après quoi il en fit une si belle pour lui qu’il enleva tout ce qui était sur la table. Il fut notre héritier de notre vivant, et c’était pitié de voir comme il râflait notre succession du plat de la main. Le fripon perdait une bagatelle, et puis nous gagnait tout ! À chaque hasard, le soldat lâchait douze exécrations et autant de malédictions doublées de ces blasphèmes et jurements : par la vie de Dieu ! par la vie de Jésus-Christ ! par la vie d’un tel saint ! Pour moi, je rongeais mes ongles, pendant que l’ermite employait les siens à ramasser mes espèces. Il n’y avait pas de saint que je n’invoquasse. Enfin l’honnête homme acheva de nous plumer. Nous lui proposâmes alors de jouer sur des gages, mais après nous avoir gagné, à moi six cents réaux qui étaient tout ce que j’avais, et au soldat les cent qu’il chérissait si fort, il répondit que ce n’avait été qu’un passe-temps, que nous étions ses prochains et qu’il ne voulait plus continuer. « Ne jurez pas, disait-il, car moi, je me recommandais à Dieu, et cela m’a bien réussi. » Comme nous ignorions l’habileté qu’il avait des doigts au poignet, nous le crûmes. Le soldat cependant jura de ne plus jamais jouer, et j’en fis autant de mon côté. « Jarni ! disait le pauvre enseigne (car il m’apprit alors qu’il avait ce grade), je me suis trouvé parmi des luthériens et des maures, mais je n’ai jamais éprouvé une pareille dépouille. » L’ermite riait de tout cela, et tira de nouveau son rosaire pour le dire. Comme je restais sans le sou, je le priai de me donner à souper et de payer jusqu’à Ségovie l’auberge pour le militaire et pour moi, puisque nous n’avions plus d’argent. Il me le promit. On mit pour notre souper soixante œufs ; je n’ai vu de ma vie pareille chose. Après qu’il eût mangé, il nous notifia qu’il allait se coucher.

On nous plaça tous trois dans une salle avec d’autres gens qui étaient là, parce que les chambres étaient occupées. Je me couchai avec assez de tristesse, et le militaire, ayant appelé l’hôte, le chargea de lui garder ses papiers avec la boîte de fer blanc où il les tenait et un paquet de mauvaises chemises. Nous nous couchâmes, l’ermite faisant un signe de croix, et nous le maudissant et priant Dieu de nous garantir de ses semblables. Il dormit, et moi je restai éveillé toute la nuit à méditer le moyen de lui reprendre mon argent. L’enseigne parlait, rêvant de ses cent réaux, comme s’ils n’eussent pas été perdus sans ressource.

L’heure de se lever arriva. L’ermite demanda aussitôt de la lumière et on en apporta. L’hôte parut aussi et remit au militaire son paquet ; mais il oublia les papiers. À l’instant le pauvre enseigne remplit de cris la maison en demandant les services. L’aubergiste se troubla et comme nous lui disions aussi, l’ermite et moi, de les donner, il courut, et apporta trois pots de chambre en disant : « En voici un pour chacun de vous. Vous en faut-il davantage ? » parce qu’il croyait que nous avions un flux de ventre. Le militaire, devenu alors plus furieux, se leva en chemise, l’épée à la main, et s’élança vers lui en criant qu’il allait le tuer pour le punir d’oser se moquer de lui, qui s’était trouvé à un combat naval à la bataille de Saint-Quentin et à d’autres, en lui apportant des pots de chambre au lieu des papiers qu’il lui avait confiés. Quoique nous courussions tous après lui pour l’arrêter, nous eûmes bien de la peine. L’hôte disait pour excuse : « Jésus ! Monsieur demande des services, et je ne suis pas obligé de savoir qu’en langue soldatesque on appelle ainsi les papiers qui certifient les exploits. » Nous apaisâmes l’enseigne et nous retournâmes à la salle. L’ermite défiant resta au lit, sous prétexte que la peur qu’il avait eue lui avait fait mal. Il paya pour nous et nous reprîmes la route de Ségovie, bien fâchés de laisser là l’ermite sans avoir pu lui voler notre argent. Mais il doit reparaître un jour et ce n’est pas ici le tour le plus cruel qu’il m’ait joué.

Nous rencontrâmes un Gênois, j’entends un de ces antéchrists ennemis des monnaies d’Espagne, lequel passait le défilé entre les montagnes, suivi d’un page. Il avait un parasol et l’air d’un homme fort riche. Nous liâmes conversation, mais il ne faisait que parler maravédis, car les gens de son pays ne respirent que le gain et ne mettent leur industrie qu’à gratter les espèces, ou à tirer de l’argent un gros intérêt. Il commença de proférer le mot de Vitançon, et à dire s’il était avantageux ou non de donner de l’argent à Vitançon. Il répéta ce mot tant de fois que nous lui demandâmes, l’enseigne et moi, quel était cet homme. Il nous répondit en riant : « C’est un lieu d’Italie où se rassemblent les gens d’affaires que nous appelons filous de plume, pour déterminer la valeur que doit avoir la monnaie ; ce qui nous fait dire qu’à Vitançon on prescrit des règles aux hommes qui font leur métier de rapiner. » Cet entretien nous ayant familiarisés ensemble, il nous raconta qu’il était perdu par la faillite d’un banquier chez lequel il avait plus de soixante mille écus. Il le jurait sur sa conscience, quoique je pense qu’il en est de la conscience chez les marchands comme d’une certaine chose chez une fille débauchée, qui la vend, sans l’avoir. De tous ceux de cette profession personne n’a de conscience, parce que comme ils ont ouï dire qu’elle donne des remords, ils n’ont pas fait difficulté de s’en débarrasser à leur naissance avec le cordon du nombril.

Pendant que nous causions de cette manière nous aperçûmes les murs de Ségovie. Mes yeux s’en réjouirent, quoique le souvenir de ce que j’avais souffert chez Cabra altérât un peu ma satisfaction. J’arrivai à la ville, et tout en entrant je vis mon pauvre père encore exposé sur le grand chemin. Je fus réellement touché d’un si triste spectacle ; mais je devais être un peu méconnaissable depuis que j’étais sorti. J’avais de la barbe au menton et j’étais bien vêtu. Après avoir pris congé de la compagnie, je considérai qui pourrait mieux dans la ville, outre le gibet, m’indiquer la demeure de mon oncle, et je ne trouvai personne à qui m’adresser par préférence. Je demandai à beaucoup de monde la maison d’Alonzo Ramplon, mais qui que ce fût ne put me satisfaire là-dessus. On me disait qu’on ne le connaissait pas, et je me réjouis fort de voir qu’il y eût dans le lieu de ma naissance tant de gens de bien.

J’étais dans un grand embarras, quand j’entendis le précurseur du maître des hautes-œuvres s’égosiller et annoncer que mon oncle allait faire des siennes. Devant celui-ci marchait une procession d’hommes nus et ayant la tête découverte, pendant que mon oncle, glorieux de savoir manier le fouet, jouait en public, avec celui qu’il tenait à la main, des passacailles sur cinq luths à côtes dont les cordes étaient à la vérité de chair au lieu d’être en boyau. Je regardais cela avec un homme à qui j’avais fait entendre, en m’informant de mon oncle, que j’étais un gentilhomme d’une grande distinction. Mais à l’instant même mon digne oncle, ayant jeté les yeux sur moi, parce qu’il passait tout près, me reconnut et sauta à mon cou pour m’embrasser, en m’appelant son neveu. Je pensai mourir de honte et je m’en allai avec lui, sans dire adieu à l’homme avec qui j’étais. Il me dit : « Mon neveu, je vais achever d’expédier ces gens-là, mais tu peux venir, car nous nous en retournerons et tu dîneras aujourd’hui avec moi. » Comme j’étais à cheval et que je fis réflexion que dans cette enfilade j’aurais l’air de quelque chose de pis qu’un fouetté, je lui répondis que je l’attendrais là. Ainsi je le quittai si honteux que si le recouvrement de mon bien n’avait pas dépendu de lui, je ne l’aurais revu de ma vie et je ne me serais plus montré. Il finit de repasser les épaules aux patients ; après quoi il revint et me conduisit à sa maison, où je mis pied à terre, et où nous dinâmes.




CHAPITRE XI


Réception que me fait mon oncle.
Visites qu’il reçoit, et recouvrement de mon bien.


Mon bon oncle avait son logement proche la tuerie des bouchers, dans la maison d’un porteur d’eau. Nous y entrâmes et il me dit : « Ce n’est point ici un palais, mais je vous assure, mon neveu, que j’y suis très bien pour l’expédition de mes affaires. » Nous montâmes par un escalier qui était tel que j’attendis à voir ce qui m’arriverait quand je serais au haut pour juger s’il différait en quelque chose de celui de la potence. La chambre où il me conduisit était si basse que nous y marchions la tête baissée, comme des gens qui reçoivent des bénédictions. Il accrocha le fouet à un clou : on en voyait plusieurs d’où pendaient des cordes, des lacs, des coutelas, des harpons et d’autres instruments du métier. Il me demanda pourquoi je n’ôtais pas mon manteau pour m’asseoir. Je lui répondis que je n’étais pas dans cet usage. Dieu sait ce que je souffrais en voyant l’infamie de mon oncle ! Il me dit que j’étais heureux de l’avoir rencontré dans une si bonne occasion, et que je dînerai bien, parce qu’il avait invité quelques amis.

Au même instant la porte s’ouvrit et je vis entrer, avec une robe violette qui descendait jusqu’aux pieds, un de ces hommes qui demandent pour les âmes du purgatoire. Il dit à mon oncle, en faisant résonner son petit coffre : « Les âmes du purgatoire m’ont autant valu dans ma tirelire aujourd’hui qu’à toi les fouettés. » Ils se donnèrent la main l’un à l’autre, et le quêteur pour les âmes, quoiqu’il n’en eût pas, retroussa sa robe et, montrant des jambes tortues avec des culottes de toile, se mit à danser. Ensuite il demanda si Clément était venu. À quoi mon oncle répondit que non.

Sur ces entrefaites arriva un homme enveloppé dans un capuchon, avec des sabots. C’était un hautbois champêtre, je veux dire un porcher, qu’on reconnaissait à la corne, sauf la permission, qu’il avait à la main au lieu de la porter sur sa tête, seule chose en quoi il péchait contre l’usage. Il nous salua à sa manière. Après lui vint un mulâtre, gaucher et louche, avec un chapeau dont les bords avaient plus de pente qu’une montagne, et la forme plus d’élévation que la cime d’un noyer, une épée qui avait à la garde plus de branches que le roi n’a d’éperviers dans ses équipages de chasse, et une camisole de peau de daim.

Cet homme étant entré, s’assit et, après nous avoir tous salués, dit à mon oncle : « Par ma foi, il faut convenir, Alonzo, que le Camus et le Bancroche l’ont bien payé ! » Le quêteur fit aussitôt un saut et dit : « Oh ! je donnai, moi, quatre ducats à Réchilla, bourreau d’Occagna, pour qu’il piquât et pressât la bourrique et ne prit pas le fouet à trois semelles, quand on me caressa le dos. » — « Vive Dieu ! s’écria le mulâtre, je n’avais que trop bien payé Lobrezno à Murcie ; néanmoins la bourrique allait le pas de la tortue, et le maraud m’appliqua les coups de manière que mon dos resta couvert d’ampoules. » — « Mes épaules, reprit le porcher, en se frottant dans son habit, sont encore vierges. » — « Parbleu, répliqua le quêteur, chaque porc à la Saint-Martin. » — « Je puis me vanter, dit mon bon oncle, que de tous ceux qui manient l’escourgée, je suis celui qui sait le mieux ce qu’il convient, quand on se recommande à moi. Ceux d’aujourd’hui m’ont donné soixante réaux, et ils ont eu des coups d’ami, avec un fouet bénin. »

Quand j’eus connu les honorables personnages avec lesquels mon oncle parlait, j’avoue que le rouge me monta au visage et que je ne pus dissimuler ma honte. L’archer, car tel était le mulâtre, s’en aperçut et dit : « Est-ce là le patient de l’autre jour, à qui l’on a donné certains coups par derrière ? » Je répondis que je n’étais pas homme à éprouver le même traitement qu’eux. À ces mots mon oncle se leva et ajouta : « C’est mon neveu, maître-ès-arts à Alcala et grand suppôt de cette université. » Ils me demandèrent alors pardon et m’offrirent tous leur amitié.

On sent que j’étais dans la dernière impatience de dîner, de recueillir mon bien et de fuir mon oncle. Enfin on mit la table, et à la faveur d’une corde on monta dans un chapeau, comme l’on fait à l’égard des aumônes pour les pauvres prisonniers, le dîner d’une gargotte qui touchait à la maison. Les viandes étaient sur des morceaux de plats et des tessons de pots de terre. Il n’est pas possible d’imaginer tout ce que je souffrais et jusqu’à quel point ma vanité se trouvait blessée. On s’assit, le quêteur au haut de la table et les autres indifféremment et sans observer aucun ordre. Il suffit de dire qu’ils étaient tous faits pour exciter à boire. Aussi l’archer but-il pur du vin rouge comme trois. Le porcher, qui était près de moi, enlevait les morceaux à la volée et faisait lui seul plus de raisons que nous tous. On ne pensait pas à l’eau, et on en voulait encore moins. Cinq petits pâtés de quatre sous parurent sur la table ; on les ouvrit ; aussitôt je vis prendre un goupillon à l’un des convives et tous récitèrent un répons avec son Requiem aeternam, pour le repos de l’âme du défunt de qui était la chair dont ils étaient faits. Mon oncle me dit : « Te souviens-tu, mon neveu, de ce que je t’ai écrit au sujet de ton père ? » Et je ne me le rappelai que trop bien. Ils mangèrent ensuite, mais moi je me contentai des croûtes, et depuis j’ai contracté l’usage de dire, toutes les fois que je mange des petits pâtés, un Ave Maria pour celui dont le corps sert ainsi de pâture.

On visita souvent deux grands pots de vin, de sorte que l’archer et le quêteur s’enivrèrent au point qu’ayant aperçu un plat de saucisses qui ressemblaient à des doigts de nègre, l’un d’eux demanda pourquoi l’on servait des mêches frites. Mon oncle était aussi dans un tel état qu’ayant allongé la main pour en prendre une, il me dit d’une voix un peu élevée et rauque, avec un œil à moitié fermé et l’autre qui distillait du vin : « Mon neveu, je te jure par ce pain de Dieu qu’il a créé à son image et ressemblance, que de ma vie je n’ai mangé de meilleure viande teinte. » Quand je vis ensuite l’archer qui, plongeant la main dans la salière, dit : « Cette sauce est bien chaude ! » et le porcher prendre une poignée de sel et la mettre toute dans sa bouche en disant : « Il faut la rendre plus piquante pour boire », je ne pus m’empêcher de rire, quoique j’enrageasse dans le fond de l’âme. On apporta du bouillon et le quêteur prit à deux mains une écuelle en disant : « Dieu a béni la propreté. » Mais au lieu de la diriger vers sa bouche pour avaler ce qu’il y avait, il la porta vers sa joue et la renversa toute entière, de sorte qu’il fut inondé de bouillon et se mit depuis la tête jusqu’aux pieds dans un état affreux. Quand il se vit ainsi accommodé il voulut se lever et, comme il avait la tête lourde, il s’appuya sur la table qui, étant branlante et mal assurée, tourna sens dessus dessous. Par là il tacha aussi les autres et pour s’en excuser il dit que le porcher l’avait poussé. Celui-ci, offensé de l’apostrophe, se leva et lui répondit d’un coup de son instrument osseux. Le quêteur riposta d’un coup de poing, le saisit au collet, le mordit à la joue, et pendant qu’ils se tenaient l’un et l’autre, les secousses et l’agitation, jointes à la boisson à outre mesure, provoquèrent au porcher un si grand mal de cœur qu’il vomit sur la barbe du quêteur tout ce qu’il avait mangé. Mon oncle, qui avait le jugement non moins égaré, demandait qui avait amené chez lui tant d’ecclésiastiques, les objets se multipliant à ses yeux. Cependant, je rétablis la paix entre les deux combattants et les engageai à se lâcher. Après quoi je relevai l’archer qui était par terre, fondant en larmes. Je mis sur son lit mon oncle, qui salua un grand chandelier de bois qu’il avait, croyant que c’était un convive. J’ôtai au porcher sa corne et j’eus toutes les peines du monde à le faire taire, pendant que les autres s’endormaient. Il ne cessait de la redemander, disant que jamais personne n’avait su en tirer autant de tons que lui et qu’il voulait avec elle accompagner l’orgue. À la fin cependant il se tut, et quand je les vis tous endormis, je les laissai là.

Je sortis de la maison et je m’amusai toute l’après-dînée à parcourir et à voir la ville où je suis né. Je passai par la maison de Cabra et j’appris qu’il était mort. Je ne demandai pas de quoi, parce que je n’avais pas oublié que la faim existe dans le monde.

À la nuit je retournai à la maison et je trouvai un des convives éveillé, qui marchait à quatre pattes dans la chambre, cherchant la porte et disant qu’il ne reconnaissait plus la maison. Je le relevai et je laissai dormir les autres jusqu’à onze heures du soir, qu’ils se réveillèrent.

Un d’eux s’allongeant alors, demanda quelle heure il était. Le porcher, qui ne s’était pas encore désenivré, répondit que c’était le temps de la méridienne et qu’il faisait une chaleur étouffante. Le quêteur dit, comme il put, qu’on lui donnât le chaperon. « Les âmes, ajouta-t-il, ne doivent pas être fort contentes de moi, elles qui prennent soin de mon entretien. » Il alla ensuite à la fenêtre qu’il avait prise pour la porte et, comme il vit des étoiles, il commença à appeler les autres de toutes ses forces en criant que le ciel était étoilé en plein midi et qu’il y avait une grande éclipse. À cette annonce chacun fit un signe de croix et baisa la terre. Quant à moi, je me scandalisai fort du mauvais propos du quêteur et je me promis bien de me garder de pareilles gens. Toutes ces infamies et ces vilenies ne faisaient qu’augmenter le désir que j’avais de fréquenter des personnes de distinction.

Je les congédiai l’un après l’autre le mieux que je pus et je fis coucher mon oncle qui n’était plus tout à fait ivre, mais à demi. Pour moi, je me fis un lit avec mes habits et quelques hardes que je trouvai des malheureux suppliciés. Nous passâmes ainsi la nuit et le lendemain matin je témoignai à mon oncle l’impatience où j’étais de connaître mon bien et de repartir, lui faisant entendre que j’avais été si mal à mon aise la nuit dernière que j’étais moulu. Il jeta une jambe à bas du lit et se leva. Après quoi nous parlâmes amplement de mes affaires. Comme c’était un maître ivrogne et un homme fort grossier, j’eus beaucoup de peine à lui faire entendre raison. À la fin cependant je parvins à l’engager à me donner connaissance, sinon de tout mon bien, au moins d’une partie. Ainsi il me déclara trois cents ducats que mon père avait eu l’adresse de se procurer et qu’il avait laissés en la garde d’une bonne femme, à l’ombre de laquelle on volait à dix lieues à la ronde. Je recueillis donc et je mis en bourse cet argent que mon oncle n’avait ni bu ni dépensé, ce qui était beaucoup pour un homme comme lui qui avait si peu de raison. Mais c’est qu’il pensait que je m’en servirais pour me graduer et qu’en étudiant je pourrais devenir, que sait-on ? peut-être cardinal ; car la chose ne lui paraissait pas difficile, par l’habitude où il était d’en faire. Quand il le vit en ma possession il me dit : « Pablo, mon fils, tu auras bien tort si tu ne t’avances pas et si tu n’es pas honnête homme, car tu as à qui ressembler ; tu emportes de l’argent, et tu me trouveras toujours, puisque tout ce que je gagne et tout ce que j’ai, je le destine uniquement pour toi. » Je le remerciai fort de son offre. Nous employâmes la journée en discours extravagants et à rendre les visites aux grands personnages avec qui nous avions dîné la veille.

Mon oncle passa la soirée à jouer aux osselets avec le porcher et le quêteur. Ce dernier jouait les messes, comme si c’eût été autre chose. Il fallait voir aussi comment ils se disputaient l’osselet, l’attrapant en l’air à celui qui le jetait et puis le rejetant après l’avoir agité dans le creux de la main par le mouvement du poignet. Ils tiraient de l’osselet pour la soif le même parti que des cartes, ayant toujours entre eux un pot de vin. La nuit venue on se sépara, et nous nous couchâmes, mon oncle et moi, chacun dans un lit, parce qu’il avait eu soin de se procurer un matelas pour moi.

À la pointe du jour je me levai doucement avant qu’il fût éveillé, je fermai la porte par dehors, je jetai la clef dans la chambre par une chatière et je m’en allai, sans qu’il eût rien entendu, m’enfermer dans une hôtellerie et attendre une commodité pour retourner à Madrid. Je laissai chez lui une lettre cachetée par laquelle je l’informais de mon départ et des raisons qui m’y déterminaient, le prévenant de ne point faire de recherches après moi, parce que j’étais décidé à ne le revoir de ma vie.




CHAPITRE XII


Ma fuite et mes aventures sur la route de Madrid.
Rencontre d’un gentilhomme.


Un voiturier partait de l’hôtellerie le même matin avec des paquets pour Madrid. Il avait un âne que je louai, et j’allai l’attendre hors de la porte de la ville. Quand il fut arrivé, je me plaçai sur ma monture et je commençai mon voyage, disant en moi-même : « Tu resteras là, infâme que tu es, cavalier des cous et déshonneur des honnêtes gens. » Je considérais que j’allais à la Cour, où personne ne me connaissait, ce qui me consolait le plus, et je projetais d’y faire valoir mon industrie et mon habileté. En conséquence, je formai la résolution d’y quitter en arrivant l’habit long et d’endosser la soutanelle, pour me mettre à la mode. Mais revenons à ce que faisait mon oncle, offensé de ma lettre, qui était conçue en ces termes :


Seigneur Alonzo Ramplon, après les grâces signalées que Dieu m’a faites, d’ôter de dessous mes yeux mon bon père et de renfermer ma mère à Tolède, où je sais qu’elle s’évaporera en fumée, il ne me manque plus que de voir exercer sur votre personne ce que vous faites aux autres. Je veux être le seul de ma race, car deux, cela n’est pas possible, à moins que, tombant entre vos mains, vous ne me coupiez par morceaux comme mon père. Ne vous inquiétez pas de moi, parce qu’il m’importe de désavouer le sang qui coule dans mes veines. Servez le Roi et Dieu.


Je ne pense pas qu’il soit possible de rien ajouter aux blasphèmes et aux imprécations qu’il aura vomis contre moi.

Cependant je continuai ma route à cheval sur le grison de la Manche, et je souhaitais fort de ne rencontrer personne, lorsque je vis venir de loin un homme en apparence bien mis, avec son manteau sur les épaules, l’épée à la ceinture, sa culotte attachée, des bottes, la fraise ouverte et le chapeau de côté. Je soupçonnai que c’était quelque seigneur qui avait laissé son carrosse derrière, et dans cette pensée je le saluai en l’abordant. Il me regarda et me dit : « Monsieur le licencié, vous êtes plus commodément sur cette bourrique que moi avec mon appareil. » Comme je m’imaginai qu’il entendait parler du carrosse et des domestiques que je supposais derrière, je lui répondis : « Il est vrai, Monsieur, que cette commodité pour voyager me paraît plus douce que le carrosse, car quoique vous veniez dans celui qui vous suit lentement, les cahots et les secousses qu’il donne fatiguent beaucoup. » — « Quel carrosse me suit ? » répliqua-t-il avec émotion. Et à l’effort qu’il fit pour se retourner sa culotte tomba, parce qu’elle n’était attachée qu’avec une seule lanière qui se rompit, ce qui fut cause qu’après m’avoir vu pâmer de rire de l’aventure, il me pria de lui prêter une aiguillette. Comme je remarquai qu’on ne voyait qu’un morceau de chemise par devant et qu’il avait le derrière découvert, je lui dis : « Pour Dieu, monsieur, si vous n’attendez pas vos domestiques, je ne puis vous secourir, car je n’ai qu’une seule aiguillette, non plus que vous. » — « Si vous prétendez vous moquer de moi, reprit-il en tenant sa culotte avec la main, à la bonne heure, mais je n’entends rien à ce que vous dites de domestiques. » À la fin je reconnus que c’était un pauvre diable, et la chose me devint si claire, qu’après avoir fait ensemble une demi-lieue, il me déclara que si je n’avais la bonté de le laisser monter un peu sur ma bourrique, il ne lui serait pas possible de gagner Madrid, tant il était fatigué de marcher en tenant sa culotte avec ses mains. Ému de compassion, je mis pied à terre, et comme il ne pouvait lâcher sa culotte, je fus obligé de le mettre moi-même sur l’âne. Mais je fus étonné de ce que je découvris en le touchant. Dans la partie de derrière que couvrait son manteau, il n’avait aux découpures que la chair de ses fesses pour doublure. Cet homme, s’étant aperçu qu’il était démasqué, prit son parti et me dit : « Monsieur le licencié, tout ce qui reluit n’est pas or. À ma fraise, à mon collet et à tout mon extérieur, j’ai dû vous paraître un très grand seigneur. Combien y a-t-il de gens dans le monde qui couvrent ainsi de haillons ce que vous avez touché ! » Je lui protestai que je m’étais persuadé toute autre chose que ce que je voyais.

« Eh bien ! répliqua-t-il, vous n’avez encore rien vu, car j’ai sur moi tout mon vaillant, je ne cache rien.

« Vous voyez en moi un vrai gentilhomme, issu d’une maison et d’une famille montagnarde, et si la noblesse me soutenait comme je la soutiens, je n’aurais rien de plus à désirer. Mais, monsieur le licencié, sans pain et sans viande le bon sang ne se conserve pas, et par la miséricorde de Dieu, tous les hommes l’ont rouge, d’où vient que celui qui n’a rien a mauvaise grâce de vouloir paraître gentilhomme. Je suis revenu à présent des titres de noblesse depuis que, m’étant trouvé un jour à jeun, on ne voulut pas me donner sur eux, dans une gargotte, seulement deux bouchées. Dira-t-on que je n’ai pas de lettres d’or ? Mais il vaudrait mieux avoir de l’or en lingots qu’en lettres, cela serait plus profitable, et cependant il y a très peu de lettres d’or. J’ai vendu jusqu’à ma sépulture, pour n’avoir pas sur quoi tomber mort, car mon père Torribio Rodriguez Vallejo Gomez de Ampuero (il avait tous ces noms) a perdu son bien dans une banqueroute qu’il a essuyée. Il ne m’est resté à vendre que le Don, et je suis si malheureux que je ne trouve personne qui en ait besoin, parce que ceux qui ne l’ont pas en naissant l’ont après, comme le savetier, le fossoyeur, le porte-bannière des confréries, le carillonneur, le mendiant et d’autres gens de cette espèce. »

J’avoue que les infortunes de ce gentilhomme, quoique touchantes, m’amusèrent par la manière plaisante dont il les racontait. Je lui demandai comment il s’appelait, où il allait, et ce qu’il se proposait de faire. Il me répéta tous les noms de son père, Don Torribio Rodriguez Vallejo Gomez de Ampuero y Jordan. L’on n’a jamais ouï de nom plus nombreux et plus sonore, car il finissait par dan et commençait par don, comme le son des cloches. Après cela il ajouta qu’il allait à la Cour, parce qu’un aîné de sa maison tel que lui flairait mal au bout de deux jours dans un petit lieu, et ne pouvait y subsister ; qu’il s’en allait pour cela à la patrie commune, où tout le monde est bien venu, et où il y a toujours des tables ouvertes aux estomacs aventuriers. « Quand j’y ai mis le pied j’ai toujours cent réaux dans ma bourse, et il ne me manque jamais ni lit, ni dîner, ni même des amusements défendus, parce qu’à la Cour l’industrie est la pierre philosophale qui convertit tout en or.

À ce langage je crus voir le ciel ouvert, et par forme de conversation pendant la route, je le priai de me raconter comment et avec qui vivaient à la Cour ceux qui n’avaient rien non plus que lui, parce qu’il me paraissait également difficile et de se contenter de ce que l’on a, et de se procurer ce qui appartient à autrui. « Il y a beaucoup des uns et des autres, reprit-il ; la flatterie est la principale clef qui ouvre et donne accès aux bonnes volontés dans de pareils endroits, et pour que vous ne fassiez pas difficulté de me croire, écoutez mes aventures et les ruses que je mets en usage ; elles ne vous laisseront aucun doute. »




CHAPITRE XIII


Suite du voyage. Histoire du gentilhomme.


Il faut d’abord que vous sachiez qu’à Madrid se trouvent toujours les hommes les plus bêtes, les plus riches, les plus pauvres, en un mot tous les extrêmes ; que l’on y souffre les méchants, qu’on y fait peu de cas des bons et qu’il y a certaines sortes de gens, comme moi, dont on ne sait ni l’extraction, ni la famille, ni rien qui puisse indiquer leur origine. Nous nous distinguons entre nous par différents sobriquets. Nous appelons les uns Chevaliers de peu de prestance, d’autres Sans-vigueur, d’autres Rapetasseurs, d’autres Bavards, d’autres Exténués et d’autres Ambulants. L’industrie est notre protectrice. Nous avons souvent les estomacs vides, parce qu’il est dangereux de faire passer son dîner par les mains d’autrui. Nous sommes la terreur des festins, la vermine des gargottes, et convives par force. Ainsi nous nous nourrissons de l’air et nous paraissons contents. Nous sommes de ces gens qui mangent un poireau et qui assurent d’avoir mangé un chapon. Entre-t-il quelqu’un chez nous ? Il trouve nos logements pleins d’os de mouton, de volailles et d’épluchures de différents fruits. La porte est toujours embarrassée de plumes et de peaux de lapereaux. Nous allons de nuit ramasser tout cela dans la ville, pour nous en faire honneur le jour. Quand nous voyons un étranger, nous grondons en disant : « Ne pourrai-je donc jamais parvenir à engager cette fille à balayer ? » Et puis nous ajoutons : « Excusez, monsieur ; quelques amis ont mangé ici, et ces domestiques… etc. » Celui qui ne nous connaît pas prend tout cela pour argent comptant et se persuade que nous avons donné un grand repas.

« Que vous dirai-je de notre manière de vivre dans les maisons d’autrui ? Pour peu que nous parlions à quelqu’un nous savons sa demeure, et nous ne manquons jamais d’aller chez lui à l’heure de manger. Pour prétexte de notre visite, nous lui alléguons que nous avons pour lui la plus grande amitié, parce qu’il n’y a dans le monde personne qui ait autant d’esprit et autant de mérite. S’il se met à table et qu’il nous demande si nous avons dîné, nous répondons franchement que non, et s’il nous invite nous n’attendons pas qu’il récidive, parce que de pareilles attentes nous ont souvent causé de grands jeûnes. Si par hasard il a déjà commencé de manger, nous répondons que oui, mais, pour avoir occasion d’avaler un morceau, quoiqu’il coupe très bien la volaille, le pain, la viande ou quelque chose que ce soit, nous lui disons : « Reposez-vous, monsieur, permettez que je vous serve d’officier tranchant, car feu le duc ou le comte Un tel (nous en nommons un), que Dieu veuille avoir dans le ciel ! prenait communément plus de plaisir à me voir découper qu’à manger. » En même temps nous prenons le couteau, nous coupons de petites bouchées, et puis nous ajoutons : « Oh ! que cela sent bon ! Ce serait certainement faire outrage à la cuisinière que de n’en pas goûter. Quelle bonne main elle a ! » En disant cela nous vidons, pour preuve, la moitié du plat, et nous célébrons les navets pour des navets, le cochon pour du cochon, enfin chaque chose pour ce qu’elle est. Quand cela nous manque, nous avons une soupe assurée à quelque couvent. Nous ne la prenons pas en public, mais en cachette, faisant accroire aux religieux que c’est plutôt par dévotion que par besoin. Lorsque quelqu’un de nous se trouve dans une maison de jeu, il faut voir comme il sert et mouche les chandelles, apporte les urinaux, met les cartes, et vante ce qui appartient à celui qui gagne, le tout pour un triste réal de présent.

« Quant à ce qui regarde nos habillements, nous savons par cœur toute la vieille friperie, et nous avons pour les rapiécer des heures marquées, comme ailleurs il y en a pour les prières. Nos différentes ruses sont très curieuses à voir. Comme nous tenons le soleil pour notre ennemi déclaré, parce qu’il découvre nos raccommodages, nos coutures et nos guenilles, nous nous mettons le matin devant ses rayons les jambes ouvertes, et voyant alors à l’ombre par terre la représentation des haillons et bouts de fil qui se trouvent entre les cuisses, nous faisons avec des ciseaux la barbe à nos culottes. Il faut voir aussi comme nous ôtons des découpures de derrière pour raccommoder le devant, attendu que les entrecuisses s’usent toujours davantage, de sorte que la partie de derrière ainsi maltraitée est obligée de se contenter de ce qui peut lui rester ; il n’y a que le manteau qui le sait. Nous nous gardons des jours où il faut briller, et nous évitons de monter par des escaliers bien éclairés ou à cheval. Nous étudions des postures contre la lumière. Dans un jour clair, nous marchons les cuisses serrées, et nous ne faisons de révérences qu’en pliant les chevilles, parce qu’en ouvrant les genoux, on verrait tout le fenêtrage.

« Nous n’avons sur notre corps rien qui n’ait été auparavant quelque autre chose. Par exemple, vous voyez ce mauvais pourpoint ? Eh bien ! c’était auparavant des culottes, filles d’un manteau, petites-filles d’un capuchon ; car c’était cela d’abord. À présent il faut espérer qu’il se métamorphosera en semelles de bas et en plusieurs autres choses. Les chaussons étaient auparavant des mouchoirs faits de serviettes, qui avaient été des chemises engendrées par des draps. Devenus chiffons, on en fait du papier, sur lequel nous écrivons et que nous brûlons ensuite pour en faire de la poudre noire propre à réparer les souliers, car j’ai vu, avec de pareils remèdes, ressusciter des chaussures que l’on jugeait incurables.

« Que vous dirai-je de la manière dont la nuit nous nous éloignons des lumières, pour qu’on ne voie point nos manteaux chauves et nos pourpoints sans barbes ? Car il n’y a pas plus de poil que sur un caillou, Dieu ayant jugé à propos de nous en donner au menton et de l’ôter à nos habits. Pour épargner la dépense des barbiers, nous avons toujours soin d’attendre qu’un d’entre nous soit bien poilu ; alors nous nous rasons réciproquement suivant le précepte de l’évangile : Aidez-vous comme de bons frères. Nous avons l’attention de ne point aller les uns dans les maisons des autres. Quand nous apprenons que l’un de nous fréquente les mêmes personnes chez qui nous aurions dessein de nous introduire, nous nous en abstenons ; nous y porterions la famine. Car je voudrais que vous puissiez connaître jusqu’à quel point nos estomacs sont voraces : ce sont des gouffres qui absorbent tous les mets.

« Nous sommes obligés d’aller publiquement à cheval par les rues, ne fût-ce que sur un ânon, une fois tous les mois et en carrosse une fois l’an, quand ce ne serait que sur le coffre ou par derrière. Mais si par hasard nous sommes dans la voiture, ce doit être à la portière avec toute la tête dehors, faisant de grands saluts, pour que tout le monde nous voie, et parlant à nos amis et à nos connaissances, quoiqu’ils regardent même d’un autre côté. Si quelque partie de notre corps nous démange devant les dames, nous avons des expédients pour nous gratter en public sans que personne le voie. Si c’est par exemple à la cuisse, nous racontons que nous avons vu un soldat blessé à tel endroit du corps, et sous prétexte d’indiquer cet endroit, nous portons la main à celui où nous sentons la démangeaison et nous nous grattons. Si nous sommes à l’église et que la démangeaison soit à la poitrine, nous nous y frappons comme l’on fait au Sanctus, quand on n’en serait encore qu’à l’Introïbo. Dans d’autres occasions, feignant de nous élever sur la pointe des pieds, nous nous redressons et, nous approchant de quelque encoignure, nous nous frottons contre la muraille.

« Quant au mensonge, nous n’avons jamais à la bouche un mot de vérité. Dans les conversations nous nommons des ducs et des comtes, que nous disons nos amis ou nos parents, et nous avons soin de prévenir que ces seigneurs sont morts ou fort éloignés. Ce qui mérite surtout attention, c’est que nous ne nous amourachons jamais que de ce qui peut nous donner du pain, de sorte que nous quittons les femmes coquettes, quelques jolies qu’elles soient. Ainsi nous avons toujours affaire à une gargotière pour le manger, à l’hôtesse pour le logement, à la femme qui repasse les fraises pour nous reblanchir ; et quoique, en mangeant peu et buvant si mal, on ne puisse en satisfaire tant à la fois, nous faisons néanmoins en sorte qu’elles soient toutes contentes tour à tour.

« En voyant mes bottines, qui croira qu’elles sont à cru sur la chair, sans bas ni rien autre chose entre les deux ? Qui peut s’imaginer, quand on voit cette fraise, que je n’ai point de chemise ? Eh bien ! monsieur le licencié, un gentilhomme peut se passer de tout, mais d’une fraise ouverte et empesée, non pas ! Premièrement parce que c’est un grand ornement pour la personne, et puis, parce qu’après l’avoir retournée de l’autre côté, elle sert d’aliment à l’homme, qui peut se sustenter avec l’amidon, en le suçant adroitement. Enfin, monsieur le licencié, un gentilhomme de notre sorte doit avoir plus de besoins qu’une femme grosse, et malgré cela, on vit à Madrid. Tantôt il se voit dans l’opulence et la bourse bien garnie, tantôt à l’hôpital. Mais enfin l’on vit, et quand on sait se conduire, on est roi du peu que l’on a. »

Ces manières de vivre du gentilhomme me plurent et m’amusèrent si fort, qu’uniquement occupé de son récit, j’allai à pied jusqu’à Las Rosas, où nous restâmes cette nuit. Il soupa avec moi, car il n’avait pas une obole, et je crus encore lui être redevable de ses avis, qui m’ouvraient les yeux et me donnaient du goût pour ce genre de vie. Je lui déclarai mes désirs avant que de nous coucher, et il m’embrassa mille fois, en disant qu’il avait toujours espéré que ses raisons feraient impression sur un homme favorisé d’un si bon entendement. Il m’offrit sa protection pour m’introduire à la Cour parmi les confrères de l’industrie, et me procurer ma demeure avec eux tous. Je l’acceptai, mais sans lui faire confidence de la somme que je portais sur moi. Je lui déclarai seulement cent réaux qui, joints à ce que j’avais fait pour lui et à ce que je faisais encore, suffirent pour m’assurer son amitié. Je lui achetai trois aiguillettes, il attacha sa culotte. Nous dormîmes bien cette nuit ; nous nous levâmes de bon matin, et nous nous rendîmes à Madrid.




CHAPITRE XIV


Ce qui m’arriva à Madrid dans ma première journée
jusqu’au soir.


Nous entrâmes à Madrid sur les dix heures du matin et nous allâmes tous deux de concert droit à la maison des amis de Don Torribio. Nous frappâmes à la porte et une petite vieille, toute décrépite et très pauvrement vêtue, nous vint ouvrir. Il lui demanda ses amis et elle lui répondit qu’ils étaient allés à la quête. Nous restâmes seuls jusqu’à midi, passant le temps, lui à m’exhorter à la profession de la vie peu coûteuse, et moi à réfléchir sur ce que j’avais à faire.

À midi et demi entra par la porte un spectre vêtu jusqu’aux pieds de drap plus ras que sa vergogne. Ils parlèrent ensemble l’argot et le résultat de leur conversation fut que cet homme m’embrassa et m’offrit son amitié. Nous causâmes un instant, ensuite il tira un gant avec seize réaux et une lettre, à la faveur de laquelle il se les était procurés, nous disant que c’était une permission de demander pour une pauvre femme. Il vida le gant, en tira un second, et les joignit ensemble à la mode des médecins. Je lui demandai pourquoi il ne les mettait pas et il me répondit qu’ils étaient tous deux de la même main, et que c’était une ruse pour avoir des gants. Comme j’observai qu’il restait la tête couverte, je demandai encore, en homme nouveau et curieux de s’instruire, pour quelle raison il était toujours enveloppé du manteau, et il me dit : « Mon fils, j’ai aux épaules une chatière bouchée d’une pièce de droguet et accompagnée d’une tache d’huile, ce morceau de manteau la couvre, et je puis aller ainsi sans qu’on la voie. » Il ôta ensuite son manteau et j’aperçus sous sa soutane quelque chose qui bouffait beaucoup. Je crus d’abord que c’étaient des hauts-de-chausses, parce que cela en avait toute l’apparence, mais quand il se fut troussé pour aller s’épouiller, je vis que c’étaient de petites roues de carton attachées à sa ceinture, dans lesquelles ses cuisses étaient emboîtées, de sorte qu’elles figuraient sous la soutanelle, parce qu’il n’avait ni chemise ni culotte, et qu’à peine avait-il quelque harde à nettoyer, tant il était nu. Il entra dans l’endroit destiné à s’éplucher, et tourna une tablette semblable à celle que l’on met dans les sacristies et sur laquelle était écrit, pour que personne n’entrât : Il y a quelqu’un qui tue ses poux. Je rendis grâces à Dieu, voyant jusqu’à quel point il favorise les hommes en leur donnant l’industrie, quand il les prive des richesses.

« Je viens de route, me dit mon ami, avec le mal de culottes, ainsi je vais me renfermer pour me raccommoder. » Il demanda s’il y avait des rognures, et la vieille, qui, semblable aux chiffonnières pour le papier, ramassait dans les rues les haillons, deux fois par semaine, pour réparer les pauvres nippes des chevaliers, lui dit que non. Elle ajouta même que faute de guenilles, Don Irriguez de Pedroso était retenu au lit depuis quinze jours par la maladie des hardes.

Nous en étions là lorsqu’arriva un autre confrère avec des bottines, un habit noir et un chapeau dont les bords étaient relevés et attachés des deux côtés. Les autres lui annoncèrent ma venue et il me parla avec beaucoup d’affection. Il mit bas le manteau, et l’habit qu’il avait dessous était (qui l’aurait imaginé ?) de drap noir par devant et de toile blanche par derrière, le tout doublé de la sueur du corps. Je ne pus m’empêcher de rire, mais lui, prenant un air sérieux, dit : « Il se fera aux armes et ne se moquera plus. Je gagerais bien qu’il ne sait pas pourquoi je porte ce chapeau relevé et attaché. » Je répondis que c’était par galanterie, et pour ne pas gêner la vue. « C’est tout le contraire, répliqua-t-il ; sachez que ce chapeau n’a point de forme tout autour, et qu’accommodé ainsi, l’on n’en voit rien. » En achevant ces mots, il tira plus de vingt réaux et autant de lettres, pour chacune desquelles on devait payer un réal de port. C’était lui-même qui écrivait ces lettres et il y mettait la signature qu’il jugeait à propos. Il mandait aux personnes les plus qualifiées des nouvelles qu’il inventait ; il les remettait ensuite à leur adresse et en recevait le port. Mais il nous dit n’avoir pu rendre celles-ci. Il faisait ce manège tous les mois. J’avoue que je fus étonné de voir ce nouveau genre de vie.

Sur ces entrefaites entrèrent deux autres chevaliers. L’un avait mis une robe de drap qui descendait jusqu’aux genoux, le manteau de même, et la fraise levée pour qu’on ne vît pas la grosse toile qui était déchirée. Les culottes à la suisse qu’il portait étaient de camelot dans la partie seulement qui restait découverte, tout le reste étant de serge de couleur. Il venait en se querellant avec un autre qui avait, au lieu d’une fraise, une espèce de rabat extrêmement large, plat et long. Il portait des manches larges, parce qu’il n’avait pas de manteau, et une béquille à laquelle était liée une jambe couverte de peaux, faute d’avoir plus d’une chaussure. Le dernier se donnait pour soldat et l’avait été, mais mauvais et dans des endroits pacifiques. Il racontait des exploits étonnants qu’il s’attribuait, et sous le titre de soldat il avait ses entrées partout. L’autre lui disait : « Tu m’en dois la moitié, ou du moins une bonne partie, et si tu ne me la donnes pas, je te jure par le nom de Dieu !… » — « Ne fais pas de serment, répliquait le soldat, car je ne suis pas boiteux, et en arrivant à la maison je te donnerai mille coups de ma béquille… » Avec les tu donneras, tu ne donneras pas, et les démentis ordinaires, ils en vinrent à se battre et, s’étant saisis l’un et l’autre par leurs hardes, il leur en resta des lambeaux dans les mains aux premières secousses. Nous les séparâmes, en leur demandant la cause de leur querelle. Le soldat s’écria : « Te moques-tu de moi ? tu n’en auras rien du tout… Vous saurez, messieurs, continua-t-il, qu’étant à San Salvador, un enfant s’est approché de ce pauvre et lui a demandé si ce n’était pas l’enseigne Juan de Lorenzana ; et lui, voyant qu’il tenait quelque chose à la main, a répondu oui. Il me l’a amené et m’a dit, en m’appelant enseigne : « Voyez, monsieur, ce que cet enfant vous veut. » Et comme je l’ai compris facilement, je me suis donné pour tel et j’ai reçu le message, qui était accompagné de douze mouchoirs, et j’ai répondu à la mère, qui envoyait sans doute ce présent à quelqu’un de ce nom. À présent il m’en demande la moitié ; mais je me ferai plutôt hacher par morceaux que de la céder ; mon nez les usera. » On lui donna gain de cause. La seule chose qu’on désapprouva, ce fut qu’il s’en servît pour se moucher. On jugea qu’ils seraient remis, afin de contribuer à l’honneur de la communauté, à la vieille pour en faire des bouts de manches qui se vissent et, annonçassent des chemises, parce que se moucher était défendu.

La nuit venue nous nous couchâmes tous, si près les uns des autres que nous étions comme des harengs dans leur caque. Quant au souper, il se fit en blanc. La plupart ne se déshabillèrent point, parce qu’en restant comme ils étaient de jour, ils remplissaient le précepte de se coucher tout nus.




CHAPITRE XV


Suite des tours des Chevaliers d’industrie, et autres
événements singuliers.


Dès que le jour parut, nous nous mîmes tous en armes. J’étais déjà avec eux comme si nous eussions été tous frères, car telle est la facilité, telle est la douceur apparente qui se trouve toujours dans les mauvaises choses. Il fallait voir l’un mettre en douze fois sa chemise, composée de douze chiffons, comme un prêtre qui s’habille pour aller à l’autel. La jambe d’un autre s’égarait dans le labyrinthe de son haut-de-chausses, et reparaissait dans l’endroit où elle le devait le moins. Un autre demandait qu’on l’aidât à mettre son pourpoint, et au bout d’une demi-heure, il n’avait pas encore réussi à se l’ajuster. Cela fini, ce qui était curieux à voir, ils prirent tous du fil et une aiguille pour faire quelques points aux déchirures et ailleurs. Celui-ci, pour se bousiller le dessous du bras, se mettait comme une L. Celui-là, pliant les genoux et formant le chiffre cinq, raccommodait les canons de sa culotte. Un autre, pour plisser les entrecuisses, y portait la tête et formait un peloton. Enfin Bosco n’a pas dépeint des postures aussi extraordinaires que j’en ai vues tandis qu’ils cousaient, et que la vieille leur donnait les matériaux qui étaient des chiffons et des haillons de différentes couleurs, dont elle avait fait la récolte le samedi. L’heure du raccommodage (car c’est ainsi qu’ils l’appelaient) étant finie, ils se montrèrent les uns aux autres ce qui pouvait être mal réparé, et se disposèrent à sortir.

Je les priai de déterminer l’habillement que je devais prendre, parce que je voulais y employer mes cent réaux et quitter la soutane. « Ce n’est pas cela, dirent-ils, qu’il convient de faire ; il faut que l’argent soit mis en dépôt ; et habillons-le sur-le-champ de ce qui est en réserve, en lui marquant dans la ville un quartier où il aille seul quêter et gruger. » Cela me parut bien. Ainsi je déposai l’argent, et en un instant ils me firent de ma soutane un habit de deuil, et raccourcirent le manteau long de manière qu’il se trouvât comme il le fallait. Ce qui restait de celui-ci, ils le troquèrent contre un chapeau reteint, et en guise de crêpe, ils y mirent du coton d’encrier, lequel figurait très bien. Ils m’ôtèrent ma fraise et mon haut-de-chausses et me donnèrent en place des chausses raccourcies, avec des découpures seulement par devant, car les côtés et le derrière étaient de peau de chamois. Les bas d’attache de soie n’étaient pas à proprement parler des bas ; ils n’arrivaient pas à plus de quatre doigts au-dessous du genoux, et ces quatre doigts étaient couverts d’une guêtre qui était juste sur un bas de couleur que j’avais. La fraise était toute ouverte uniquement à force d’être déchirée. Ils me la mirent en disant : « La fraise est difforme par derrière et sur les côtés, mais lorsqu’on vous regardera, il faudra que vous fassiez avec elle comme le tournesol. Si deux personnes vous regardent de côté, gagnez au pied, et pour ceux qui vous verront par derrière, portez toujours le chapeau baissé sur le chignon, de manière que le bord cache le col et découvre tout le front. Dans le cas où quelqu’un vous demanderait pourquoi vous allez ainsi, répondez-lui que c’est parce que vous pouvez aller la face découverte par tout le monde. » Ils me donnèrent une boîte avec du fil noir et du blanc, de la soie, de la ficelle, une aiguille, un dé, de mauvais morceaux de drap, de toile, de satin, et d’autres choses pareilles, enfin un couteau. Ils me mirent à la ceinture une écuelle, et dans une bourse de cuir un briquet et de la mèche, en me disant : « Avec cette boîte vous pouvez aller par tout le monde, sans avoir besoin ni de parents, ni d’amis : elle renferme tout ce dont nous avons besoin ; prenez-la et la gardez. » Ils m’assignèrent le quartier de San-Luis pour exercer mon nouveau talent.

Je commençai donc ma tournée en sortant de la maison avec les autres ; mais ayant égard à ce que j’étais nouveau, ils me donnèrent pour parrain, comme l’on fait à celui qui chante sa première messe, afin de me dresser dans l’escroquerie, le chevalier qui m’avait amené et converti. Nous partîmes d’un pas lent, avec les rosaires à la main, et nous nous acheminâmes vers le quartier qui m’était désigné. En chemin, nous faisions politesse à tout le monde. Nous ôtions le chapeau aux hommes, désirant d’en faire autant de leurs manteaux. Quant aux femmes, nous leur faisions des révérences, car elles les aiment, et les révérends pères encore beaucoup plus. Mon bon gouverneur disait à l’un : « On doit demain m’apporter de l’argent. » À un autre : « Attendez encore un jour, car la Banque ne cesse de me donner des paroles. » Celui-ci lui demandait son manteau, celui-là le pressait pour sa ceinture ; ce qui me fit connaître qu’il aimait si fort ses amis qu’il n’avait rien à lui. Nous nous coulions d’un côté de la rue à l’autre, comme des couleuvres, pour éviter les maisons des créanciers. L’un lui demandait le loyer de la maison, un autre celui de l’épée qu’il portait, un autre celui des draps et des chemises ; de sorte que je compris qu’il était un chevalier de louage, comme une mule. Il arriva pour lors qu’il aperçut de loin un homme qui le tourmentait fort, à ce qu’il me dit, pour une dette, mais qui ne pouvait pas lui arracher un sou ; et pour n’en être pas reconnu, il tira de derrière ses oreilles des cheveux qu’il y avait ; au moyen de quoi on l’aurait pris volontiers pour un nazaréen travesti. Il s’appliqua aussi un emplâtre sur l’œil, et il se mit à parler italien avec moi. Il put faire tout cela pendant que venait cet homme, qui ne l’avait pas vu parce qu’il était à disputer avec une vieille. Je puis attester que je vis celui-ci tourner autour de nous, comme un chien qui veut se lancer sur quelque chose. Il faisait plus de croix qu’un enchanteur, et il s’en alla en disant : « J’ai cru que c’était lui. Quand on a perdu ses bœufs, on prend tout pour des vaches. » Je me mourais de rire de voir la figure de mon ami. Il entra sous un portail pour ôter l’emplâtre et remettre ses cheveux en leur place : « Ce sont là, me dit-il, des ruses pour nier ses dettes. Instruisez-vous, mon frère, vous verrez mille choses pareilles dans cette ville. »

Nous passâmes outre, et comme nous étions encore dans la matinée, nous prîmes au coin d’une rue deux tasses d’électuaire et bûmes de l’eau-de-vie que nous donna gratuitement une coquine après avoir souhaité la bienvenue à mon instituteur. Celui-ci me dit : « Avec ce restaurant, on peut bien ne pas s’inquiéter du dîner d’aujourd’hui ; et cela ne peut pas du moins manquer. » Je m’affligeai, considérant que nous n’étions pas encore assurés de notre dîner, et je lui répliquai d’un air chagrin pour mon estomac. Mais il me répondit : « Vous aviez bien peu de foi dans la religion et l’ordre des Batteurs-de-chemin. Dieu n’abandonne ni les corbeaux ni les choucas, ni même les greffiers ; et il délaisserait les exténués ? Vous avez bien peu d’estomac ! » — « C’est vrai, lui dis-je, mais je crains d’en avoir encore moins, et de n’y avoir rien. »

Pendant que nous discourions ainsi, midi sonna à une horloge, et, comme j’étais nouveau dans la profession, l’électuaire ne contenta pas mes boyaux. J’avais aussi faim que si je n’en eusse pas mangé. Le besoin se faisant donc sentir, je me tournai vers mon ami et je lui dis : « Mon frère, endurer la faim est un dur noviciat. J’étais accoutumé à manger comme une engelure, et l’on me met à la diète. Si vous ne l’éprouvez pas comme moi, cela n’est pas étonnant : familiarisé avec elle dès votre enfance, comme ce roi avec la ciguë, vous vivez ensemble. Je ne vous vois montrer aucun empressement ni faire aucune diligence pour avoir de quoi mâcher ; et moi je suis résolu de faire celle que je pourrai. » — « Corps-Dieu, s’écria-t-il, quoi ! Douze heures sonnent, et vous avez tant de presse ! Vous avez un appétit bien exact. Il faut qu’il supporte avec patience les retards de paiement. Comment donc ! Manger tout le jour ! Que font de plus les animaux ? L’on n’a jamais écrit qu’aucun de nos chevaliers ait eu le cours de ventre ; au contraire, la nature chez eux souvent ne rend rien, faute de rien recevoir. Je vous ai dit que Dieu ne délaisse personne, et si vous avez tant de hâte, je m’en vais à la soupe de San-Géronimo, où sont ces frères de lait, gras comme des chapons. Là je mangerai copieusement. Si vous voulez me suivre, venez, sinon chacun ira à sa bonne fortune. » — « Adieu donc, lui dis-je, mes boyaux ne sont pas si petits qu’ils ne puissent se contenter de ce que d’autres ont de trop. Que chacun aille par sa rue. »

Mon ami marchait ferme, regardant à ses pieds. Il tira des miettes de pain qu’il portait toujours à dessein dans une petite boîte et les répandit sur sa barbe et sur ses habits, afin de faire accroire qu’il avait dîné. Pour moi j’allais en toussant et me récurant les dents, afin de cacher ma faiblesse. Je m’étais emmitouflé le visage dans le manteau que je portais sur l’épaule, et je badinais avec le dizain, car c’était un chapelet qui n’avait pas plus de dix grains. Tous ceux qui me voyaient croyaient que j’avais mangé, mais s’ils m’eussent plutôt jugé moi-même mangé des poux, ils ne se fussent pas trompés. Je me reposais sur mes ducats, quoique la conscience me fît des reproches, en m’objectant qu’il était contraire à l’Ordre de manger à ses dépens, lorsqu’on doit vivre aux dépens d’autrui. Mais la faim devenait si pressante que j’étais résolu de rompre le jeûne.

Occupé de cette pensée, j’arrivai au coin de la rue San-Luis où logeait un pâtissier, chez lequel on voyait une tourte du huit sous, qui était en cuisson. L’odeur que la chaleur du four en faisait exhaler vint frapper mon odorat, et à l’instant je restai immobile, dans la même position où je me trouvais alors, comme un chien d’arrêt devant une perdrix. Je fixai mes yeux tellement sur elle, à force de la convoiter, qu’elle se sécha comme une personne enchantée par la vue. Il aurait fallu pouvoir connaître toutes les mesures que je prenais pour la voler ; d’autres fois, je me décidais à l’acheter.

Pendant que j’étais dans cette perplexité, j’entendis sonner une heure, et cela me chagrina si fort que je formai la résolution de me jeter dans une gargote. J’en lorgnais déjà une, lorsque Dieu permit que je fisse la rencontre d’un licencié, mon ami, nommé Fléchilla, qui d’un pas précipité descendait la rue, ayant au visage plus de boutons que n’en a un sanguin, et tant de crotte qu’il ressemblait à un tombereau. Il courut à moi dès qu’il m’eût vu, et ce n’était pas peu de chose que de me reconnaître dans l’équipage où j’étais. Je l’embrassai ; il me demanda comment je me portais, et je lui dis tout de suite : « Que j’ai de choses à vous raconter, monsieur le licencié ! Toute ma peine est que je dois partir ce soir. » — « Cela me mortifie aussi, répondit-il, et s’il n’était pas déjà tard, et que je ne fusse pas pressé d’aller dîner, je m’arrêterai. Mais je suis attendu par ma sœur, qui est mariée, et par mon beau-frère son mari. » — « Quoi ! repris-je, Dona Ana est ici ! Alors, quoi qu’il m’en coûte, je veux remplir envers elle mon obligation. » J’avais ouvert de grands yeux, quand j’entendis qu’il n’avait pas dîné, et je m’en allai avec lui.

Chemin faisant, je commençai à lui parler d’une jeune personne qu’il avait aimée à Alcala. Je lui dis que je savais où elle était et que je pouvais lui procurer l’entrée chez elle. Le désir s’empara aussitôt de son âme, ainsi que je l’avais prévu ; car je l’entretenais exprès des choses capables de flatter son goût. En causant ainsi, nous arrivâmes à la maison et nous entrâmes. Je fis toutes sortes de politesses à son beau-frère et à sa sœur. Eux de leur côté, ne pouvant pas s’imaginer autre chose, sinon que j’étais invité, puisque je venais à pareille heure, commencèrent à dire que s’ils avaient été prévenus qu’ils dussent avoir un si bon hôte, ils auraient préparé quelque chose. Je saisis l’occasion et, me tenant pour prié, je répliquai que j’étais de la maison et un ancien ami, et que me traiter avec des cérémonies serait m’offenser.

Ils s’assirent et moi aussi. Cependant, pour que le licencié le trouvât moins mauvais, car il ne m’avait pas invité et n’en avait pas même eu l’intention, je lui parlai de temps en temps de la jeune demoiselle, en lui disant qu’elle m’avait demandé de ses nouvelles, qu’elle l’avait toujours gravé dans le cœur, et d’autres menteries de cette espèce. Au moyen de cela, il fut moins fâché de ma hardiesse, quoique ensuite, quand le dîner parut, je dévorasse et fisse plus de ravages qu’une balle n’en ferait sur un plastron de buffle. On servit la viande du pot-au-feu et je l’avalai presque toute en deux bouchées, sans cependant aucune malice, mais avec tant de hâte qu’il semblait que je ne la crusse pas en sûreté même entre mes dents. Dieu sait qu’un cadavre n’est pas détruit plus promptement dans le fameux cimetière de l’ancienne Valladolid, où il est consommé en vingt-quatre heures, que j’expédiai leur ordinaire, puisque jamais courrier extraordinaire ne l’a été si vite. Ils durent bien remarquer les fières gorgées de bouillon que j’avalais, de quelle manière j’égouttai la jarre, avec quel soin je nettoyai les os, et comment je faisais disparaître la viande. Pour dire encore la vérité, j’ajouterai qu’en affectant de jouer et de plaisanter, j’engouffrais des bribes de pain dans ma poche.

On se leva de table et nous nous retirâmes à l’écart, le licencié et moi, pour causer de la visite qu’il avait envie de faire à la demoiselle dont je lui avais parlé. Je lui persuadai que la chose était très facile. Mais dans le temps que nous nous entretenions ainsi à une fenêtre, je feignis qu’on m’appelait dans la rue et je dis tout à coup : « Est-ce moi que vous appelez, Monsieur ? Je descends dans le moment. » J’en demandai la permission, promettant de ne pas tarder à revenir. On m’attend encore, car je n’ai pas reparu depuis, tant à cause de la quantité de pain qu’il devait sembler que j’avais mangée, que pour avoir fait fausse-compagnie. Le licencié me rencontra plusieurs fois dans la suite, mais je m’excusai toujours auprès de lui, au moyen de mille mensonges que je lui alléguai et qu’il importe peu de rapporter ici.

M’en étant allé à ma bonne aventure, sans savoir où je dirigeais mes pas, j’arrivai à la porte de Guadalaxara, et je m’assis sur un de ces bancs que les marchands ont à l’entrée de leurs maisons. À peine y étais-je que deux de ces femmes qui désirent qu’on leur prête sur leur figure, vinrent à la boutique, ayant la moitié du visage caché de leurs mantes, avec leur vieille et un petit page. Elles demandèrent s’il y avait quelques velours d’un travail extraordinaire. Pour lier conversation, je commençai à jouer sur les mots de tercio, de pelado, de pelo, a pelo, et por peli, etc. ; je ne cessai de leur dire des extravagances.

Je m’aperçus que l’air libre que j’avais pris leur avait donné de la confiance pour avoir quelque chose de la boutique, et, en homme qui comptait ne rien perdre, je leur offris ce qu’elles voudraient. Elles firent des simagrées, disant qu’elles ne recevaient rien de personnes qu’elles ne connaissaient pas. Je profitai de l’occasion, en leur faisant des excuses pour avoir osé leur offrir des choses de peu de valeur ; mais je les priai d’accepter des étoffes qui m’étaient arrivées de Milan, et je leur promis de les leur envoyer par un page que je dis être à moi, parce qu’il attendait son maître qui était dans la boutique vis-à-vis, d’où vient qu’il avait le chapeau bas. Pour leur donner de moi une plus grande idée, je ne cessais de saluer d’un coup de chapeau les conseillers et gentilshommes qui passaient et de leur faire des politesses, quoique je n’en connusse aucun, comme si j’avais été très lié avec eux. D’après cela, et sur ce que je fis briller à leurs yeux un écu d’or que je tirai de ceux que j’avais en réserve, sous prétexte de faire l’aumône à un pauvre qui me la demandait, elles me jugèrent un grand seigneur.

Comme il commençait à se faire tard, elles crurent devoir se retirer, et elles m’en demandèrent la permission, après m’avoir toutefois prévenu du secret avec lequel le page devait aller chez elles. Je les priai, comme par grâce et comme une faveur, de me donner un rosaire monté en or qu’avait la plus jolie, pour garantie que je les verrais le jour suivant sans faute. Elles hésitèrent à me le donner. Je leur offris pour nantissement mes cent écus et elles m’indiquèrent leur maison. Dans l’espérance de m’escroquer davantage, elles se fièrent à moi, et me demandèrent ma demeure, en me disant qu’un page ne pouvait pas entrer chez elles à toute heure, parce qu’elles étaient des personnes d’un certain rang.

Je les reconduisis par la grande rue, et en entrant dans celle de las Carretas, je choisis la maison qui me parut la plus belle et la plus grande, à la porte de laquelle était un carrosse sans chevaux. Je leur dis que c’était la mienne et qu’elles pouvaient en disposer, de même que du carrosse et du maître. Je me nommai Don Alvaro de Cordoba, et j’entrai par la porte sous leurs yeux. Je me rappelle aussi qu’en sortant de la boutique je fis signe de la main à un des pages avec un air de supériorité, et que feignant de lui donner des ordres pour qu’ils restassent tous là à m’attendre, je lui demandai, dans la vérité du fait, s’il n’était pas au service du commandeur mon oncle. À quoi il me répondit que non, ce qui ne m’empêcha pas de traiter les domestiques d’autrui en homme réellement de condition. Vint enfin la nuit close et nous nous retirâmes tous à la maison.

En rentrant, je trouvai le soldat aux haillons, ayant à la main un flambeau de cire qu’on lui avait donné pour aller à l’enterrement d’un défunt et avec lequel il était revenu. Cet homme s’appelait Mayazo, et il était d’Olias. Il avait été capitaine dans une comédie, et s’était battu, dans une danse, contre des Maures. Quand il parlait des Flamands, il disait avoir été à la Chine, et lorsqu’il était question des Chinois, il les mettait en Flandres. Quelquefois il voulait former un camp, quoiqu’il n’eut jamais su que s’épouiller en campagne. Il nommait des châteaux, et à peine en avait-il vu sur des doubles maravédis. Il célébrait fort la mémoire du seigneur Don Juan et je lui ai ouï dire mille fois de Luis Quijada qu’il avait été son grand ami. Il nous répétait des noms de Turcs, de galions et de capitaines qu’il avait lus dans des couplets qui avaient été faits à l’occasion de la glorieuse victoire remportée à Lepantos par Don Juan, et comme il n’avait nulle connaissance de la mer, n’ayant rien de naval que sa science de manger des navets, il disait en racontant cette bataille que Lépantos était un maure des plus braves ; parce que le pauvre imbécile ignorait que ce fût le nom de la mer. Ainsi, avec ses bêtises, il nous faisait passer d’agréables moments.

Un instant après entra mon compagnon. Il était très sale et tout couvert de sang, avec le nez cassé et la tête emmaillottée. Nous lui en demandâmes la cause et il nous dit qu’étant allé à la soupe de San Geronimo, il avait demandé double portion, sous prétexte que c’était pour des pauvres honteux ; que pour la lui donner on en avait privé d’autres mendiants ; que ceux-ci, furieux, l’avaient suivi et la lui avaient vu avaler bravement dans un coin derrière la porte ; qu’alors mille voix s’étaient élevées pour lui demander si c’était bien fait de tromper par un excès de gourmandise et d’ôter à d’autres pour soi ; qu’aux paroles avaient succédé des coups et que des coups étaient survenues des bosses et des contusions à la pauvre tête. En effet, ils étaient tombés sur lui avec des pots à l’eau et l’un d’eux lui avait fracassé le nez avec une sébile qu’il lui avait donné à flairer avec plus de vivacité qu’il ne convenait. Ils lui prirent son épée, et le portier, qui accourut aux cris, eut bien de la peine à mettre le calme. Enfin notre pauvre frère se trouva en si grand danger, qu’il disait : « Je rendrai ce que j’ai mangé ! » Mais cela fut inutile, parce qu’ils ne s’occupaient de rien autre chose, sinon qu’il avait demandé pour d’autres et que cependant il ne se donnait pas pour un mangeur de soupe. « Qu’on le regarde bien, disait un de ces espèces d’étudiants à cabas, grand écornifleur ; à ses haillons on le prendrait pour une poupée d’enfants. Il est plus triste qu’une bourrique de pâtissier dans le Carême, il a plus de trous qu’une flûte, plus de pièces qu’un cheval pie, plus de taches qu’un jaspe, et plus de points qu’un livre de musique. Il y a, à la soupe du bienheureux saint, tel homme qui peut être évêque et avoir toute autre dignité ; et un Don Peluche aura honte d’en manger ! J’en mange bien, moi qui suis gradué, bachelier ès-arts à Séguenza ! » Le portier se mêla de tout pacifier, voyant qu’un vieillard qui était là disait que quoiqu’il vint à la soupe faite des restes des religieux, il était descendant du Grand Capitan, et très bien apparenté. Nous n’en sûmes pas davantage, parce que le camarade sortit pour ôter ses bandages et vider ses poches.




CHAPITRE XVI


Continuation de la matière précédente jusqu’à l’emprisonnement
de toute notre maisonnée.


Merlo Diaz rentra, ayant sa ceinture garnie de pots rouges et de gobelets de terre, qu’il s’était appropriés, sans nulle crainte de Dieu, en demandant à boire aux tours des religieuses.

Don Lorenzo de Pedroso, qui le suivit de près, l’emporta sur lui. Il revint avec un très bon manteau qu’il avait troqué dans une salle de billard contre le sien, qui était si ras qu’il n’y restait pas un seul poil pour couvrir celui à qui il échut. Il avait coutume d’ôter son manteau comme s’il eût voulu jouer, et il le mettait avec les autres ; puis, feignant de ne pouvoir faire sa partie, il retournait le chercher, prenait en échange celui qui lui paraissait le meilleur et décampait. Il en agissait encore ainsi dans les jeux de quilles et de trou-madame.

Mais ce qui m’étonna le plus, ce fut de voir arriver Don Cosme entouré d’une foule d’enfants affligés d’écrouelles, de cancers, de lèpres, blessés et estropiés. Au moyen des signes de croix qu’il faisait sur ceux qui avaient recours à lui, et de quelques prières qu’une vieille femme lui avait apprises, il se donnait pour un homme qui guérissait par enchantement. Lui seul gagnait pour tous les autres, parce que si l’on venait pour se faire guérir sans apporter quelque paquet sous le manteau, ou sans qu’il entendît sonner de l’argent dans la poche, ou des chapons crier, on n’était pas admis. Il avait ruiné la moitié du royaume. Il faisait accroire tout ce qu’il voulait, quoiqu’il ne dit pas un mot de vérité, même contre son gré. Il parlait de l’Enfant Jésus, il entrait dans les maisons avec un Deo gratias, il disait : « Que le Saint-Esprit soit avec tout le monde. » Il avait tout l’attirail d’un hypocrite, un rosaire avec de gros grains, etc. Il laissait voir sans affectation, par dessous le manteau, un bout de discipline tachée de sang du nez. Il faisait croire, en se frottant les épaules et faisant le tour de gueux, que les poux étaient un cilice et que la faim canine était un jeûne volontaire. Il racontait des tentations, et en parlant du démon, il disait : « Que Dieu nous en préserve ! Que Dieu nous en garde ! » En entrant dans l’église, il baisait la terre, il se traitait d’indigne. Il ne levait pas les yeux sur les femmes, mais quant à leurs jupes il savait bien les trousser. Par là, il en imposait tellement au peuple qu’on se recommandait à lui, quoi qu’à dire vrai, ce fût réellement se recommander au diable, parce qu’outre qu’il n’était qu’un grimacier, il était certainement encore un fripon. Il jurait le nom de Dieu, tantôt en vain, tantôt sans nulle raison. À l’égard des femmes, il avait déjà eu avec elles plusieurs enfants et deux bigotes étaient encore enceintes de ses œuvres. Enfin, s’il ne violait pas quelques commandements de Dieu, il les vendait.

Parut ensuite Flauco, faisant grand bruit et demandant une souquenille noire, une grande croix, une longue barbe postiche et une clochette. Il courait de nuit les rues dans cet équipage, en criant : « Souvenez-vous de la mort, et faites du bien aux âmes des défunts. » Avec cela il ramassait beaucoup d’aumônes. Il entrait dans les maisons qu’il voyait ouvertes, et s’il ne rencontrait personne ni aucun obstacle, il volait tout ce qu’il trouvait. S’il y avait du monde, il sonnait la clochette, et affectant une voix de grand pénitent, il disait : « Souvenez-vous, frères… etc. »

J’appris toutes ces ruses et ces manières extraordinaires de voler, dans un mois que je restai avec eux. Je leur montrai le rosaire que j’avais, et la vieille se chargea du soin de le vendre, en allant par les maisons et disant qu’il appartenait à une pauvre demoiselle qui s’en défaisait pour vivre. Elle avait pour chaque chose un mensonge et un stratagème. Elle pleurait à chaque pas, poussait de grands soupirs et appelait tout le monde ses enfants. Par dessus une très bonne chemise, un corset, une espèce de justaucorps avec son jupon, une grande jupe, une mante, elle portait une robe de grosse bure toute usée et déchirée, qu’elle avait eue d’un ermite, son ami, qui demeurait dans les montagnes d’Alcala. C’était elle qui dirigeait tout dans la maison ; elle donnait des conseils, elle recélait. Le diable donc, qui n’est jamais oisif dans ce qui concerne ses serviteurs, voulut que cette digne femme, étant allée dans une maison vendre je ne sais quelle nippe et d’autres bagatelles, une personne reconnut un effet qui lui appartenait. Tout aussitôt l’alguazil est mandé. Il arrive ; et l’on arrête la vieille, qui se nommait Lebrusca. Elle avoua tout à l’instant, nous dénonça pour des chevaliers de rapine, et dit de quelle manière nous vivions. Après l’avoir déposée en lieu sûr, l’alguazil se transporta à la maison et nous y trouva tous, mes camarades et moi. Il avait avec lui une demi-douzaine d’archers, qui sont autant de bourreaux piétons, et il conduisit toute la société friponne à la prison, où la chevalerie se vit en grand danger.




CHAPITRE XVII


Description de la prison ; et ce qui se passa jusqu’à
ce que nous en sortîmes, la vieille pour être fouettée,
mes camarades mis au carcan, et moi
renvoyé sous caution.


En entrant, on nous mit à chacun les fers aux pieds et aux mains, et on nous mena au cachot. Quand je vis où j’allais, je crus devoir me servir de l’argent que je portais sur moi. Ainsi, tirant un doublon, je dis au geôlier : « Monsieur, écoutez-moi un peu, je vous prie, en particulier. » Et, pour l’y engager, je le lui fis entrevoir. Dès qu’il l’eût aperçu, il me tira à l’écart, et je le suppliai alors d’avoir pitié d’un homme de bien. En même temps je cherchai ses mains, et comme elles étaient faites à recevoir de ces sortes de petits présents, il ne fit pas difficulté d’accepter le mien en disant : « Je verrai quelle est la maladie, et si elle n’est pas urgente, vous descendrez au caveau. » Je goûtai l’excuse, et je lui répondis avec humilité. Il me laissa dehors, et mena en bas mes compagnons d’infortune et de friponnerie.

Je ne m’arrête pas à raconter combien d’éclats de rire il nous fallut essuyer, et dans la prison et dans les rues, parce que, comme on nous amenait garrottés et en nous poussant avec violence, les uns sans manteau, les autres traînant le leur par terre, il était plaisant de voir des corps bigarrés de pièces et de morceaux de différentes couleurs. Pour tenir celui-ci par quelque endroit sûr, parce que tout ce qu’il avait était pourri sur lui, il fallait le saisir par la chair, et encore n’en trouvait-on pas, tant il était desséché par la faim. D’autres laissaient des morceaux de leurs habits et de leurs culottes dans les mains des archers. En ôtant la corde qui les liait, elle emportait avec elle des lambeaux de leurs haillons.

Enfin la nuit venue, j’allai coucher dans la salle des gens au-dessus du commun, et l’on me donna un petit lit. Il fallait voir comment les uns restaient dans leurs gaines, sans rien quitter de ce qu’ils portaient de jour ; et comment d’autres mettaient bas en une seule fois tout ce qu’ils avaient sur eux. Quelques-uns jouaient ; mais à la fin, la porte ayant été fermée et verrouillée par dehors, on éteignit la lumière et nous oubliâmes tous nos fers. Le bassin de commodité était à la tête de mon lit, et vers le milieu de la nuit il ne cessait de venir des prisonniers en lâcher d’autres. J’entendis le bruit et m’imaginant d’abord que c’était le tonnerre qui grondait, je commençai à me troubler ; mais bientôt, sentant la mauvaise odeur, je reconnus que les coups n’étaient pas de la bonne espèce. Ils puaient si fort que j’étais obligé de tenir mon nez dans le lit sous la couverture. Les uns étaient suivis de diarrhées et d’autres d’évacuations de bonne qualité. N’y pouvant plus tenir, je me vis forcé de les prier de transporter le pot ailleurs, et sur « si cela convenait ou non », nous nous prîmes de paroles. À la fin je me fâchai tout à fait et je donnai à l’un d’eux la moitié de ma ceinture par le nez. Celui-ci, furieux, se pressa de se relever et renversa le pot, de sorte que tout le monde se réveilla au bruit. Nous nous battions là dans l’obscurité à coups de ceintures, et la mauvaise odeur était si forte que tous les autres, ne pouvant plus la supporter, quittèrent leurs lits. Ils poussèrent alors de grands cris et le concierge, s’imaginant que quelques-uns de ses pigeons s’échappaient, monta en courant, bien armé, avec toute sa cohorte. Il ouvrit la salle, entra avec de la lumière et s’informa de ce que c’était. D’une voix unanime, on me donna tort, et j’eus beau alléguer, pour ma justification, que de toute la nuit les autres ne m’avaient pas laissé fermer les yeux, à force d’avoir ouvert l’œil sans prunelle qu’ils avaient au derrière, le geôlier, qui comptait bien que pour ne pas être plongé dans la caverne, je lui ferais la galanterie d’un autre doublon, saisit l’occasion et m’ordonna d’y descendre. Je me déterminai d’obéir, plutôt que d’alléger ma bourse plus qu’elle ne l’était. Ainsi je fus conduit en bas, où mes camarades me reçurent avec de grands témoignages de joie et de satisfaction. J’eus une assez mauvaise nuit. Le jour vint ; nous sortîmes du cachot, et nous nous regardâmes.

La première chose que l’on me notifia, ce fut de donner pour la limpieça, la netteté (mais non celle de la Vierge sans tache), sous peine d’avoir les étrivières. Je payai sur-le-champ six réaux. Mes camarades n’avaient rien à donner, aussi on les renvoya à la nuit. Il y avait dans le cachot un jeune homme borgne, haut comme un colosse, ayant de grandes moustaches, un air de mauvaise humeur et de larges épaules qui avaient été déjà fustigées et qui en portaient les marques. Il était plus chargé de fer que n’en produit toute la Biscaye ; il avait deux gros anneaux aux pieds et une chaîne très pesante. On l’appelait le Souteneur de mauvais lieux. Il disait être en prison pour des choses à vent, ce qui me fit soupçonner que ce pouvait être pour des soufflets, des hautbois ou des éventails. Quand on lui demandait si c’était pour quelque chose de cela, il répondait que non, mais pour des péchés de derrière ; de sorte que je crus qu’il entendait parler de fautes passées et anciennes. Cependant je sus à la fin que c’était pour cause de sodomie. Quand le concierge le grondait pour quelque méchanceté, il l’appelait sommelier du bourreau et dépositaire général de crimes. D’autres fois il le menaçait en disant : « Veux-tu jouer, malheureux, avec celui qui doit te réduire en fumée ? Dieu est Dieu ; qu’il te punisse ! » Ce misérable avait avoué son crime, et il était si maudit, que nous mettions des muselières à notre derrière et que personne n’osait lâcher un vent, de peur de lui rappeler le souvenir de l’endroit où l’on a les fesses.

Il était lié d’amitié avec un autre, qu’on appelait Robledo et par sobriquet le Grimpé. Il disait qu’on l’avait arrêté pour des libéralités et, la chose éclaircie, il se trouvait qu’elles consistaient, de la part de ses mains, à voler libéralement tout ce qui s’offrait à elles. Il avait été plus fouetté qu’un cheval de poste, car tous les maîtres de hautes-œuvres avaient essayé leurs mains sur lui. Son visage était si couturé qu’en comptant les points il n’aurait pas craint de perdre un brelan contre un flush. Il avait les oreilles impaires et les narines recousues, mais pas si bien que l’entaille qui les partageait.

À ces deux hommes-ci s’en trouvaient joints quatre autres, rampants comme des lions d’armoiries, tout chargés de chaînes, et condamnés à aller remuer la rame. Ils disaient qu’ils pourraient bientôt se vanter d’avoir servi le roi sur terre et sur mer, et l’on ne saurait croire avec quelle impatience et quelle joie ils attendaient le moment de leur départ.

Tous ces gens-là, fâchés de voir que mes camarades ne contribuaient pas, résolurent de leur en témoigner, quand il ferait nuit, leur mécontentement, avec une corde destinée à cet usage. La nuit venue, nous fûmes serrés au fond de la maison, on éteignit la lumière, et je me cachai sous l’escalier. Les pauvres chevaliers, qui comprirent de quoi il était question, pressèrent si bien leurs chairs hâves, desséchées, mangées et dévorées, qu’ils se trouvèrent tous dans un coin de l’escalier. Ils étaient comme des lentes aux cheveux ou des punaises dans un bois de lit. Les coups résonnaient sur les planches et eux ne disaient mot. Voyant qu’ils ne se plaignaient, leurs persécuteurs cessèrent les coups de corde et leur jetèrent des briques, des pierres et des plâtras qu’ils avaient entassés. Don Torribio en reçut derrière la tête un coup qui lui fit une bosse de deux doigts d’élévation. Alors il se mit à crier qu’on le tuait, et les scélérats chantaient tous ensemble pendant ce temps-là, et faisaient beaucoup de bruit avec leurs chaînes et leurs fers pour qu’on ne l’entendît pas. Le pauvre diable, voulant se cacher, saisit les autres pour se mettre dessous, et il fallait entendre alors résonner les os comme les castagnettes de Saint Lazare. Les hardes finirent là leur vie ; il ne resta pas un chiffon en état de servir. Les pierres et les plâtras pleuvaient cependant en si grande quantité que le même Don Torribio avait plus de coups à la tête qu’on ne saurait dire. N’ayant donc aucun remède contre la grêle qui tombait sur lui, et se voyant prêt à mourir martyr sans avoir néanmoins rien de saint ni même de bon, il dit qu’on le laissât sortir, qu’il payerait sur-le-champ et donnerait ses habits pour gages. On y consentit et au grand chagrin des autres, qu’il garantissait des coups, il se leva comme il pût, avec la tête cassée, et passa de mon côté.

Quoique les autres s’empressassent aussi de demander quartier, ils ne le firent pas si promptement qu’ils n’eussent auparavant sur leurs têtes plus de tuiles que de cheveux. Ils promirent leurs habits pour paiement de leur bienvenue, pensant qu’il valait mieux être au lit faute d’habit, que couverts de blessures. Ainsi on les laissa tranquilles cette nuit et le matin on les somma de leurs paroles. En conséquence, ils se dépouillèrent, mais il se trouva que de toutes leurs hardes ensemble, on ne pouvait pas faire de la mêche pour une lampe. Ils restèrent donc au lit enveloppés d’une de ces couvertures dont les gueux se servent pour s’épouiller. Ils ne tardèrent pas à sentir les hôtes de ce nouvel abri, parce que tel de ces grenadiers était tourmenté d’une faim canine, et tel autre mordant leur peau, rompait un jeûne de huit jours. Il y en avait aussi de très gros et plusieurs qu’on aurait pu jeter à l’oreille d’un taureau. Mes pauvres camarades manquèrent cette matinée-là d’en être dévorés. Ils jetèrent la couverture, maudissant leur sort et se déchirant le corps avec leurs ongles à force de se gratter. Je sortis du cachot, les priant de m’excuser et les assurant que si je ne leur faisais pas compagnie plus longtemps c’était qu’il m’importait fort que cela fût ainsi.

Je retournai caresser les mains du geôlier avec trois pièces de huit, et sachant quel était le greffier de l’affaire, je l’envoyai chercher par un petit drôle. Il vint, je le menai dans une chambre, et, n’étant là que nous deux, je lui dis, après avoir exposé mes raisons, que j’avais quelque argent que je le suppliais de me garder, le priant de vouloir bien favoriser, autant qu’il lui serait possible, un malheureux gentilhomme qui avait été induit en erreur par surprise. « Croyez, monsieur, me répondit-il, après avoir empoché ce que je lui donnai, que toute la manœuvre dépend de nous, et que si l’un de nous autres n’est pas homme de bien, il peut faire beaucoup de mal. J’en ai plus fait aller aux galères pour rien et par goût qu’il n’y avait de lettres dans les procès. Reposez-vous sur moi et croyez que je vous tirerai déchargé de tout. »

Il s’en alla ensuite ; mais, quand il fut à la porte, il retourna sur ses pas et revint à moi me demander quelque chose pour le bon alguazil Don Diégo Garcia, qu’il était important de faire taire au moyen d’un baillon d’argent. Il m’ajouta je ne sais quoi en faveur du rapporteur, pour l’aider à avaler une déposition entière. « Un rapporteur, me dit-il, en fronçant les sourcils, en élevant la voix, en frappant du pied pour rappeler l’attention du juge distrait (car ces messieurs-là le sont la plupart du temps), d’un seul geste peut anéantir un chrétien. » Je compris à quoi tendait ce discours, et j’ajoutai cinquante réaux. En reconnaissance, il me conseilla de relever le col de mon manteau et m’enseigna quelques remèdes pour un catarrhe que m’avait procuré la fraîcheur de la prison. Enfin il me dit : « Épargnez-vous du tourment : avec huit réaux vous engagerez le concierge à alléger vos peines, car ces sortes de gens ne font le bien que par intérêt. » La remarque me parut plaisante. À la fin il s’en alla, et je donnai un écu au geôlier qui m’ôta mes fers.

Ce dernier me laissait entrer chez lui. Il avait pour femme une masse qu’on eut prise au premier coup d’œil pour une baleine, et deux filles que le diable sans doute avait engendrées, laides, bêtes et qui malgré leurs vilaines figures aimaient la vie. Il arriva qu’un jour le geôlier, qui s’appelait Blandonas de San Pablo, rentra chez lui à l’heure du dîner, dans le temps que j’y étais. Il beuglait, et il était si fort en colère qu’il ne voulut pas manger. Sa femme, appelée Dona Ana Moraez, craignant quelque mortification, s’approcha de lui et le fatigua si fort par ses importunités ordinaires qu’il lui dit : « Tu veux savoir ce que j’ai ; eh bien ! c’est qu’ayant eu des paroles touchant le loyer avec ce misérable fripon d’Almandros, de qui nous tenons cette maison, il m’a dit que tu n’es pas propre. » – « Quoi ! s’écria-t-elle, il m’a fait un pareil outrage ! Par le siècle de mon aïeul, il faut que tu ne sois pas homme, pour ne lui avoir pas arraché la barbe. A-t-il appelé ses domestiques pour me nettoyer ? » Puis, se tournant vers moi, elle ajouta : « Grâces à Dieu ! on ne pourra pas dire de moi, comme de lui, que je suis juive ; car, de quatre quartiers qu’il a, deux sont de manant et les deux autres huit maravédis d’hébreu. Je vous proteste, seigneur Don Pablo, que s’il m’entendait, je lui rappellerais qu’il a les épaules dans la croix de Saint-André. »

Le concierge, affligé, reprit alors : « Tais-toi, ma femme, tais-toi, car il dit que tu y as aussi des droits, à cette croix, et que quand il a parlé de saloperie, il n’a pas prétendu qu’elle allât jusqu’à la cochonnerie, comme dit le vulgaire, parce que tu n’en manges pas. » – « Il a donc dit, répliqua-t-elle, que je suis juive ? Et tu me rends cela avec cette tranquillité ! Bon Dieu ! est-ce ainsi que tu soutiens l’honneur de Dona Ana Moraez, descendante de Estefanio Rubio et de Juan de Madrid, comme Dieu le sait et tout le monde ? »

« Comment, lui dis-je, vous êtes fille de Juan de Madrid ? » – « Oui, de Juan de Madrid, répondit-elle, de celui d’Aunon. » – « Par la morbleu ! répliquai-je, le maraud qui a tenu un pareil langage est un juif, un sodomite, un cornard. » Puis, me tournant vers elle, j’ajoutai : « Juan de Madrid, qui est au ciel, et dont j’honore la mémoire, était cousin germain de mon père ; je le prouverai. » – « Et comment ? » – « C’est mon affaire. Si je sors de prison, je saurai bien forcer l’insolent à se dédire mille fois. J’ai ici dans la ville un titre en lettres d’or, qui nous concerne vous et moi. »

Ils se réjouirent fort de la nouvelle parenté et conçurent de grandes espérances à la faveur du titre. Cependant je ne l’avais point et je ne savais pas davantage qui ils étaient. Le mari commençait à vouloir avoir des détails sur notre alliance, mais, pour qu’il ne me surprît pas en menterie, je feignis de m’en aller courroucé, en jurant et sacrant. Ils me retinrent l’un et l’autre, en me disant qu’il ne fallait plus parler de cela et qu’il n’y fallait plus penser. Je me fâchais de temps en temps, lorsqu’on s’y attendait le moins, en répétant : « Juan de Madrid ! Nous verrons, ajoutai-je, si l’on se moquera de la preuve que j’ai de son apparentage ! » D’autres fois, je disais : « Juan de Madrid le Grand ! Le père de Madrid épousa Ana de Acavedo la Grosse. » Et puis je me taisais durant quelque temps. Enfin au moyen de cette manœuvre, le concierge me donnait à manger et un lit chez lui, et à sa sollicitation le bon greffier, corrompu d’ailleurs par l’argent, fit si bien que la vieille sortit, marchant devant tous mes camarades, montée sur un palefroi à museau noir et précédée d’un de ces musiciens qui publient les fautes, lequel ne cessait de chanter : « Cette Femme est une voleuse ! » Le bourreau battait la mesure sur ses épaules, ainsi que les messieurs de robe le lui avaient notifié. Après elle allaient mes compagnons, à pied, sans chapeau, et la face découverte. On les exposait à la honte publique qui était double, puisque d’une part la justice découvrait leurs actions et que de l’autre chacun d’eux, à force d’être déguenillé, découvrait ses parties honteuses. Ils furent bannis pour six ans ; et quant à moi, protégé du greffier, je sortis sous caution, le rapporteur n’ayant de son côté rien négligé pour cela ; car il changea de ton, parla modérément, omit des raisons, et mâchonna des dépositions entières.




CHAPITRE XVIII


Comment j’allai loger dans une auberge. Disgrâce que

j’y essuyai.


Sorti de prison, je me trouvai seul et sans amis, car, quoiqu’ils m’eussent donné avis qu’ils prenaient la route de Séville en demandant la charité, je ne voulus pas les suivre. Je me déterminai à aller loger dans une auberge, où je trouvai une jeune fille blonde et blanche, d’un aspect agréable, quelquefois réservée, d’autres fois amusante et facile. Elle grasseyait un peu, craignait les rats, et se piquait d’avoir de belles mains. Pour les montrer, elle mouchait toujours les chandelles, découpait, et servait à table. À l’église, elle ne se lassait pas de les faire voir. Dans les rues, elle enseignait du doigt la maison de l’un, la maison d’un autre. Sur l’estrade, elle avait toujours une épingle à attacher à sa coiffure. Si elle jouait à quelque jeu, c’était toujours à celui de pince-minette, parce qu’il faut y faire agir les mains. Elle affectait de bailler, sans en avoir envie, uniquement pour montrer ses dents et faire des signes de croix sur sa bouche. Enfin tout ce qu’il y avait dans la maison était si fort manié et remanié par elle, pour faire voir ses mains, que ses père et mère en étaient eux-mêmes impatientés.

Je fus logé le mieux du monde chez ces gens-ci, parce que la maison était bien meublée, et qu’ils ne voulaient y avoir que trois locataires. Les deux qui s’y trouvèrent avec moi étaient l’un Portugais et l’autre Catalan. Ils me firent un fort bon accueil. La jeune fille ne me parut pas mal pour un commerce de galanterie, surtout à cause de la commodité d’être tous deux dans la même maison. Aussi je jetai sur elle mon dévolu. Je lui récitais, à elle et à sa mère, des contes que j’avais appris pour m’amuser. Je leur apportais des nouvelles, quoique il n’y en eût pas, et je leur rendais tous les services qui ne me coûtaient rien. Je leur dis que je savais des enchantements, que j’étais un nécromancien ; que je ferais paraître que la maison s’écroulait, ou qu’elle était toute embrasée, et d’autres que je n’eus pas de peine à leur persuader, parce qu’elles étaient fort crédules.

Par tous ces petits stratagèmes, je me conciliai l’amitié de tout le monde ; mais il n’était pas encore question d’amour, parce que faute d’être habillé comme il convenait (quoique je me fusse vêtu un peu mieux par le moyen du concierge, que je fréquentais toujours, l’entretenant dans l’idée de la parenté, uniquement pour le pain et la viande que je mangeais chez lui), on ne faisait pas de moi le cas qu’on devait. Pour faire croire que j’étais riche, mais que je ne voulais pas le donner à connaître, je m’avisai de m’envoyer demander à la maison par des amis, dans le temps que je n’y étais pas. Le premier qui se présenta demanda le seigneur Don Ramiro de Guzman (car ce sont là les noms que j’avais pris, mes amis m’ayant dit qu’il ne coûtait rien pour en changer, et qu’au contraire, cela pouvait être utile). Il demanda, dis-je, Don Ramiro, homme d’affaires et riche, qui venait de faire deux marchés avec le roi. Mes hôtesses me méconnurent à ce portrait et répondirent qu’elles n’avaient chez elles qu’un Don Ramiro de Guzman plus déguenillé que riche, de petite stature, laid de visage, et pauvre. « C’est précisément celui-là que je cherche, répliqua-t-il, et je ne voudrais pas plus de rentes au service de Dieu, qu’il en a au delà de deux mille ducats. » Il leur débita encore d’autres menteries, qui les rendirent stupéfaites. Enfin il leur laissa une fausse lettre de change de neuf mille écus, tirée sur moi, les priant de me la remettre pour que je l’acceptasse, et cela fait, il s’en alla.

La mère et la fille, éblouies par là, formèrent le projet de faire de moi un mari. Je rentrai avec beaucoup de dissimulation et elles me donnèrent aussitôt la lettre de change, en me disant : « La richesse et l’amour, seigneur Don Ramiro, se cachent difficilement. Pourquoi nous déguiser qui vous êtes, vous qui savez combien nous vous sommes attachées ? » Je feignis d’être fâché qu’on eût laissé la lettre de change et je me retirai dans mon appartement. Il fallait voir comment, me croyant de l’argent, elles disaient que tout me seyait bien. Elles célébraient jusqu’au moindre mot que je proférais ; personne n’avait si bon air que moi.

Quand je les vis si enivrées, je déclarai ma passion à la jeune qui m’écouta avec satisfaction et me dit mille choses obligeantes. Nous nous séparâmes et une nuit, pour leur mieux confirmer ma prétendue richesse, je m’enfermai dans mon appartement, qui n’était séparé du leur que par une cloison très mince, et, tirant cinquante écus, je les comptai tant de fois, qu’elles eurent tout lieu de croire qu’il y en avait six mille. La pensée que j’avais tant d’argent produisit sur elles tout l’effet que je pouvais désirer. Elles perdaient le sommeil pour me fêter et me rendre service.

Le Portugais se nommait le seigneur Vasco de Meneses, chevalier de l’Alphabet, je veux dire du Christ. Il avait un manteau de deuil, des bottines, une petite fraise et de grandes moustaches. Il brûlait d’amour pour Dona Berenguela de Rebolledo (c’est ainsi que se nommait l’objet de ma passion). Il cherchait à lui inspirer du goût pour lui, en s’asseyant auprès d’elle pour faire la conversation et en poussant plus de soupirs qu’une béate à un sermon de carême. Il chantait mal, et était toujours en dispute à ce sujet avec le Catalan.

Celui-ci était la créature la plus insupportable que Dieu ait créée. Semblable aux fièvres tierces, il ne mangeait que de trois jours en trois jours, encore était-ce du pain si dur qu’un médisant, malgré sa dent tranchante, n’aurait pu y mordre. Il se donnait pour brave et il ne lui manquait, pour être une poule mouillée, que de pondre des œufs, tant il avait de caquet.

Comme ils virent tous deux que je faisais tant de progrès, ils s’avisèrent de mal parler de moi. Le Portugais disait que j’étais un pouilleux, un coquin, un pauvre malheureux ; le Catalan me traitait de lâche, d’homme vil. Je savais tout cela, je l’entendais même quelquefois ; mais je ne me sentais pas l’envie d’y répondre.

En dépit d’eux, la jeune fille me parlait et recevait mes billets doux. Je commençais comme c’est l’ordinaire : je m’excusais de ma témérité, je célébrais son extrême beauté, je lui exagérais le feu dont j’étais embrasé ; je lui parlais de mes peines ; je me déclarais son esclave et je cachetais avec le cœur percé d’une flèche. Enfin nous en vînmes à nous tutoyer.

Pour accréditer davantage ma qualité, je sortis un jour de la maison, je louai une mule, puis je revins emmitouflé dans mon manteau, et changeant de voix, me demandant moi-même en disant : « Est-ce ici que demeure le Seigneur Don Ramiro de Guzman, seigneur de Valcerrado et Vellorete ? » – « Ici demeure, répondit la jeune fille, un gentilhomme de ce nom, et d’une petite taille. » Aux indices, je témoignai que je ne doutais pas que ce ne fût lui et en conséquence je la suppliai de lui dire que Don Diégo de Solorzano, son majordome, chargé de sa recette, allait faire les recouvrements et était venu pour lui présenter ses respects. Après cela je m’en allai et un peu de temps après je retournai à la maison dans le même état que j’en étais sorti. Elles me reçurent avec la plus grande joie du monde, en me faisant des reproches obligeants sur ce que je leur avais caché que je fusse seigneur de Valcerrado et Vellorete, et elles s’acquittèrent de la commission.

Cela acheva de décider la jeune fille, qui désira d’avoir un mari si riche. Elle consentit que j’allasse lui parler à une heure après minuit par un corridor qui rendait à un toit où était la fenêtre de sa chambre. Au temps marqué, je ne manquai pas de monter au corridor pour profiter de l’occasion ; mais le diable, qui est rusé et méchant en tout, fit si bien que, quand je voulus passer au delà du toit, les pieds me manquèrent. Je tombai sur la maison d’un greffier voisin et la chute fut si violente que je cassai toutes les tuiles et qu’elles restèrent gravées sur mes côtes. Toute la maison s’éveilla au bruit, et pensant que c’étaient des voleurs, gens que ces sortes d’officiers de justice convoitent toujours, on monta sur le toit. Lorsque je vis qu’on prenait ce parti, je voulus me cacher derrière une cheminée et j’augmentai par là les soupçons. Le greffier, un de ses frères, avec deux domestiques, me moulurent de coups et me garrottèrent, sans nul égard à tout ce que je pus dire et faire. Tout cela se passait sous les yeux de ma belle, qui riait beaucoup parce que se rappelant ce que je lui avais raconté de ma prétendue science pour faire des choses plaisantes et des enchantements elle pensa que j’étais tombé par plaisanterie et par nécromancie, de sorte qu’elle ne cessait de me dire de monter et que cela suffisait. Cependant, comme je recevais réellement de violents coups de bâton et de poing, je poussais des cris affreux et ce qu’il y avait de bon c’est qu’elle ne cessait de rire, se persuadant toujours que le tout n’était qu’artifice.

Le greffier commença à instrumenter contre moi, et ayant entendu des clefs qui faisaient du bruit dans mes poches, il dit et écrivit, quoiqu’il les vît ensuite, que c’étaient des rossignols, sans qu’il fût possible de l’en dissuader. Accablé de tristesse de m’être vu si fort maltraité en présence de mon amante, et de me voir conduire en prison, sans sujet et comme un scélérat, je ne savais que faire. Je me mettais à genoux devant le greffier et je le conjurais au nom de Dieu de me laisser aller. Mais, sourd à toutes mes prières et inflexible, il ne voulut jamais lâcher sa proie. Cette scène humiliante pour moi se jouait sur le toit et dans ces sortes d’endroits il n’y a pas jusqu’aux tuiles mêmes qui ne deviennent de faux témoins. Enfin on ordonna de me descendre et on le fit par la fenêtre d’une pièce qui servait de cuisine.




CHAPITRE XIX


Suite de l’aventure et autres événements.


On sent bien que je ne fermai pas l’œil du reste de cette malheureuse nuit. Je ne cessais de m’occuper du malheur d’être tombé, non pas sur le toit, mais dans les mains cruelles et barbares du greffier ; et quand je me rappelais l’imposture des rossignols qu’il disait avoir trouvés dans mes poches et les feuilles de papier qu’il avait employées à son procès-verbal, je reconnus clairement qu’il n’y a rien qui croisse tant qu’une faute chez les gens de cette espèce. Je passai toute la nuit à imaginer quelque ressource à mes maux. Quelquefois je me déterminais à lui demander grâce au nom de Jésus-Christ, et puis, me rappelant que cet Homme-Dieu avait souffert de son vivant de la part des officiers de justice, je n’osais plus m’y hasarder. Mille autres fois, je voulus me détacher ; mais il s’en défiait, et se levait de temps en temps pour venir me visiter les nœuds, car il ne dormait pas, et songeait plus à la manière de forger l’imposture que moi au moyen de me tirer d’affaire. À la pointe du jour, il sauta du lit, et il s’habilla si matin que dans toute la maison il n’y avait que lui et les autres témoins sur pied. Il prit la courroie et me repassa de nouveau très bien les côtes, en me reprochant l’affreux vice de voler, comme s’il eût été convaincu que je l’eusse.

Nous en étions là, lui me rossant et moi presque prêt à lui donner de l’argent, parce que c’est là la pierre contre laquelle ne résiste pas la dureté de pareils diamants, lorsqu’à la sollicitation de ma bien-aimée, qui m’avait vu tomber et bâtonner et qui était enfin persuadée que ce n’était point un enchantement, mais une disgrâce, le Portugais et le Catalan entrèrent tous deux. Dès que le greffier vit qu’ils me parlaient, il tira sa plume et voulut les insérer comme complices dans le procès. Le Portugais s’en tint offensé et le maltraita un peu en paroles, en disant qu’il était un seigneur, gentilhomme de la maison du roi, que j’étais un très bon gentilhomme et qu’il était affreux de me tenir ainsi garrotté. En proférant ces mots, il se mit en devoir de me délier et à l’instant le greffier cria de toutes ses forces : « Résistance ! » Deux de ses domestiques, qui valaient bien des archers et des crocheteurs, jetèrent aussitôt leurs manteaux bas et détachèrent leurs fraises, comme ces gens-là ont coutume de faire pour annoncer une batterie qu’il n’y a pas eu, en demandant main-forte au nom du roi. Cependant mes deux co-locataires m’ôtèrent mes liens et le greffier, ne voyant venir personne à son secours, dit : « Jarnibleu ! pareille chose ne se peut faire avec moi ; et si vous n’étiez pas, Messieurs, ce que vous êtes, il pourrait vous en coûter cher. Que l’on contente seulement ces témoins ; car pour moi je veux que vous voyiez que je vous sers pour rien. » Je n’eus pas de peine à comprendre qu’il fallait en passer par là : ainsi je tirai huit réaux, et je les lui remis. J’eus aussi envie de lui rendre les coups qu’il m’avait donnés, mais je n’en fis rien, pour ne pas me vanter de les avoir reçus, et je les emportai avec moi.

Je remerciai fort mes libérateurs, et je m’en allai avec eux, ayant le visage tout rouge à force de gourmades et les épaules moulues de coups de bâton. Le Catalan se moquait fort de moi. Il disait à la fille de notre maison de m’épouser, pour qu’on ne m’appliquât pas le proverbe : Cocu et battu ; à moins que ce ne fût en le renversant et mettant battu avant cocu. Il me traitait de résolu et d’épousseté par les coups. Ces équivoques me déplaisaient fort. Si j’allais leur faire visite, ils parlaient aussitôt de gaules, et d’autres fois de bois et de bâton.

Honteux et las de ces insultes, indignes d’un homme qui s’était fait le renom d’être riche, je commençai à projeter de quitter la maison, et d’emporter mon bagage, sans payer ni nourriture, ni lit, ni loyer, ce qui se montait à quelques réaux. Pour cet effet, je convins avec un licencié nommé Brandelagas, natif de Hornillos, et avec deux autres de ses amis, qu’ils viendraient une nuit m’enlever. Rendus en conséquence à la maison au temps que nous fixâmes, ils notifièrent à l’hôtesse qu’ils étaient envoyés par le Saint-Office et qu’il fallait du secret. Comme je m’étais donné à la mère et à sa fille pour nécromancien, tout le monde trembla. Tant qu’il ne fut question que de m’emmener, elles ne soufflèrent mot ; mais quand elles virent qu’on se disposait à emporter mes effets, elles voulurent y former opposition pour ce que je leur devais. On leur répondit que c’étaient des biens de l’Inquisition et alors personne n’osa souffler. Elles les laissèrent sortir et demeurèrent tranquilles, en disant qu’elles l’avaient toujours appréhendé. Elles racontèrent au Portugais et au Catalan quels étaient les gens qui venaient me demander, ajoutant que c’étaient des démons, et que j’avais un esprit familier. Quand elles leur parlaient de l’argent que j’avais compté, elles disaient qu’il semblait que ce fût de l’argent, mais que ce n’en était en aucune manière. Enfin elles se persuadèrent tout cela et moi je m’en allai avec mon bagage et ma nourriture franche.

Je concertai avec ceux qui m’avaient aidé, de changer d’habillement et de prendre une culotte ouvragée avec un habit à la mode, une grande fraise et deux petits laquais, au lieu d’un grand, parce qu’on était alors monté sur ce ton-là. Ils m’y encouragèrent, en me faisant envisager qu’avec un peu de faste j’annoncerais de l’opulence et qu’au moyen de cela je pourrais trouver à faire un bon mariage, ce qui arrivait souvent à Madrid. Ils me promirent même de m’introduire dans un endroit convenable et ils me recommandèrent de me tenir prêt à les seconder au moindre événement. Comme j’étais un fourbe et que je désirais fort d’attraper une femme, ils n’eurent pas de peine à me décider.

Je courus je ne sais combien de ventes publiques et j’achetai tout l’ajustement pour me marier. Informé d’un endroit où on louait des chevaux, je m’en procurai un, mais je ne trouvai point de laquais. Le premier jour, je sortis perché sur mon cheval et étant allé dans la grand’rue, je m’arrêtai devant la boutique d’un marchand de bijoux, où je feignis de marchander quelque chose. Dans le même temps vinrent deux gentilshommes, chacun sur son cheval. Ils me demandèrent si je marchandais un bijou d’argent que j’avais à la main. Je remis le bijou à sa place et je les retins un instant par mille politesses que je leur fis. Enfin ils me demandèrent si je voulais aller à la promenade du Cours m’amuser et je leur répondis que j’aurais l’honneur de les y accompagner, supposé qu’ils le trouvassent bon. Je recommandai au marchand, si mes pages et un laquais venaient à sa boutique, de les envoyer au Cours et je lui dépeignis une livrée. Après quoi, je me plaçai entre eux et nous marchâmes.

Chemin faisant, je considérais qu’il n’était pas possible qu’aucun de ceux qui nous voyaient décidât et jugeât à qui étaient les pages et les laquais que nous avions à notre suite et quel était celui de nous trois qui n’en avait point. Je commençai à parler fort haut du carrousel de Talavera et d’un cheval porcelaine que je possédais. Je leur en vantai beaucoup un, que je comptais qu’on m’amènerait de Cordoue. En rencontrant quelque page, quelque cheval ou quelque laquais, je faisais arrêter et je demandais à qui il appartenait. À l’égard du cheval, j’en parlais en connaisseur, et je m’informais s’il était à vendre. Je lui faisais faire deux tours dans la rue, je lui trouvais un défaut à la bouche, quoiqu’il n’en eût point et j’enseignais le remède. Le hasard voulut qu’il s’offrit plusieurs occasions de cette espèce. Comme les deux autres cavaliers paraissaient étonnés et qu’il me semblait leur entendre dire en eux-mêmes : « Quel est ce pauvre gentilhomme qui fait ainsi l’écuyer ? » parce que l’un avait sur la poitrine une croix de chevalier, l’autre une chaîne de diamants, qui était en même temps la marque d’un ordre et d’une commanderie, je dis que nous devions, un de mes cousins et moi, nous trouver à des fêtes et que je cherchais de bons chevaux pour nous deux.

Nous arrivâmes au Cours et en y entrant je tirai le pied de l’étrier, je mis le talon en dehors et je commençai ma promenade. J’avais le manteau jeté sur l’épaule et le chapeau à la main. Tout le monde me regardait ; et l’un disait : « J’ai vu celui-ci à pied. » Un autre : « Le coquin est bien dans ses affaires ! » Je feignais de n’en rien entendre, et je me promenais.

Les deux chevaliers abordèrent un carrosse de dames et m’invitèrent à plaisanter un instant. Je leur laissai le côté où était la jeunesse et je me tins de celui de la mère et de la tante. Celles-ci étaient âgées ; elles avaient, l’une cinquante ans et l’autre quelque chose de moins. Je leur contai mille fleurettes. Elles les écoutaient, car il n’y a point de femme, si vieille qu’elle soit, qui n’ait autant d’années que de présomption. Je leur promis différentes choses. Je leur demandai l’état des personnes qui étaient dans la voiture avec elles ; et sur ce qu’elles me répondirent qu’elles étaient demoiselles, ce qui se reconnaissait en effet très bien à leur conversation, je dis que je souhaitais qu’elles les vissent pourvues comme elles le méritaient ; et elles applaudirent beaucoup au mot pourvues. Elles me questionnèrent ensuite sur ce que je faisais à Madrid. Je leur dis que je fuyais un père et une mère qui, sur l’appât d’une grosse dot, voulaient me marier contre mon gré à une femme laide, bête et de naissance méprisable. « Car, Mesdames, j’aimerais mieux une femme sans une obole et à l’abri de tout reproche, qu’une juive puissamment riche. Grâces à Dieu, mon majorat rend quarante mille ducats de rente, et si je gagne un procès, qui est en bon train, je n’aurai besoin de personne. « À l’instant la tante s’écria : « C’est très bien, monsieur, et que j’aime à vous voir penser ainsi ! Ne vous mariez qu’à votre goût, et avec une femme de bonne souche. Pour moi, monsieur, quoique je ne sois pas fort riche et qu’il se soit présenté de fort bons partis pour ma nièce, je n’ai jamais voulu la marier, parce que les hommes n’étaient pas de qualité. Elle est pauvre, car sa dot n’est pas de dix mille ducats, mais pour ce qui est de la pureté du sang, je ne le cède à personne. » – « Je le crois très bien, » répliquai-je.

Les demoiselles interrompirent alors la conversation et demandèrent aux deux chevaliers quelque chose pour goûter. Ils se regardaient l’un l’autre, et étaient fort embarrassés. Je saisis l’occasion et je témoignai mon regret de n’avoir pas mes pages pour envoyer chercher chez moi des boîtes de confitures que j’avais. Elles m’en firent leurs remerciements et je les invitai à aller le lendemain à une maison de campagne, qui était une espèce de guinguette, leur promettant d’y faire porter quelques viandes froides. La proposition fut acceptée ; elles me dirent leur demeure, et me demandèrent la mienne. Cependant le carrosse s’éloigna, et nous reprîmes, mes compagnons et moi, le chemin de la maison. Charmés de la générosité avec laquelle j’avais offert le goûter, ils conçurent de l’amitié pour moi, et voulant me le témoigner, ils me prièrent à souper ce soir-là. Je me fis un peu presser, quoique pas trop, et j’allai souper avec eux, ne cessant pendant le repas d’envoyer en bas savoir si mes domestiques étaient arrivés, et jurant de les chasser à mon retour. Dix heures sonnèrent et sous prétexte d’une affaire importante, je leur demandai la permission de me retirer. Ils y consentirent, et après être convenus ensemble de nous revoir l’après-midi du jour suivant à la maison de campagne, je pris congé d’eux.

J’allai rendre le cheval à celui qui me l’avait loué et je retournai à la maison, où je trouvai mes camarades jouant au quinola. Je leur contai mon aventure, et l’engagement que j’avais pris. Ils furent d’avis que je le remplisse exactement et qu’il fallait y sacrifier deux cents réaux. Nous nous couchâmes avec cette résolution, mais j’avoue que je ne pus fermer l’œil de toute la nuit, tant j’étais occupé de l’emploi que je devais faire de la dot. Ma principale inquiétude était de savoir lequel vaudrait mieux et serait le plus utile pour moi, ou de m’en servir pour acheter une maison, ou d’en constituer des rentes.




CHAPITRE XX


Suite de l’aventure des dames.
Autres événements et disgrâces remarquables.


Le jour venu, nous nous levâmes pour nous occuper du soin de pourvoir aux domestiques, à la vaisselle plate et au goûter. Enfin, comme il est donné à l’argent de dominer partout et qu’il n’y a personne qui lui manque de respect, en payant le maître d’hôtel d’un seigneur, cet homme me fournit la vaisselle et s’engagea de servir avec trois domestiques. La matinée fut employée à préparer ce qui était nécessaire, et, m’étant pourvu d’un cheval de louage, je partis l’après-midi à l’heure marquée pour la maison de campagne. J’avais toute ma ceinture pleine de papiers en forme de mémoires, et je les laissais entrevoir au moyen de six boutons que j’avais lâchés à mon habit. Quand j’arrivai, je trouvai les dames et les deux chevaliers qui m’avaient devancé. Les premières me reçurent d’un air très affectueux et les derniers en vinrent jusqu’à me tutoyer, pour marque de familiarité. J’avais dit que je m’appelais Don Felipe Tristan et je n’entendis autre chose tout le jour, sinon Don Felipe par-ci, Don Felipe par-là. Je débutai par dire que j’avais été si fort occupé aux affaires de Sa Majesté et à des comptes de mon majorat, que j’avais craint de ne pas pouvoir leur tenir parole, qu’ainsi je les priai de vouloir bien recevoir le goûter comme un impromptu.

Sur ces entrefaites, arriva le maître d’hôtel avec son attirail, l’argenterie et les domestiques. Tous les convives ne faisaient que me regarder et se taire. Je dis au maître d’hôtel de tout préparer sous le berceau, pendant que nous irions faire un tour du côté des étangs. Les vieilles s’approchèrent de moi pour me fêter et je fus bien charmé de voir les jeunes à visage découvert, parce que de ma vie je n’ai rien trouvé d’aussi beau que celle que je couchais en joue pour le mariage. Blonde, de la blancheur, des couleurs, une petite bouche, des dents petites et serrées, un beau nez, des yeux bleus et bien fendus, une taille avantageuse, de petites mains et un parler gras, tel était son portrait. L’autre n’était pas mal, mais elle avait l’air plus hardi, et elle me donnait lieu de soupçonner qu’elle était déjà aguerrie.

J’allai aux étangs et nous vîmes tout. Dans le cours de la conversation, je reconnus que du temps d’Hérode ma future aurait couru beaucoup de risques lors du massacre des Innocents. Elle ne savait rien ; mais comme je ne veux point de femme pour conseillère ni pour bel esprit, que je n’en veux que pour coucher avec elles, et que si elles sont laides et savantes, autant vaudrait coucher avec Aristote ou Sénèque, je m’en inquiétai fort peu.

Nous arrivâmes au berceau et, en m’ouvrant un passage à travers la charmille, ma fraise s’accrocha à une branche, et il s’y fit une petite déchirure. La jeune demoiselle s’approcha de moi aussitôt, la raccommoda avec une aiguille d’argent, et la mère me dit que je n’avais qu’à l’envoyer chez elle le lendemain et que Dona Ana (c’est ainsi que se nommait la fille) la remettrait en état. Tout était prêt. Nous trouvâmes un grand goûter en viandes chaudes et froides, en fruits et en sucreries.

Lorsqu’on desservait, j’aperçus dans le jardin un cavalier précédé de deux domestiques qui venait à nous, et, dans le temps que je m’y attendais le moins, je reconnus mon ancien maître, Don Diégo Coronel. Il s’approcha de moi et ne cessait de me regarder, à cause de l’habillement sous lequel j’étais. Il parla aux femmes et les traita de cousines, ayant toujours pendant ce temps-là les yeux cloués sur moi. Je parlais au maître d’hôtel, et les deux chevaliers, qui étaient ses amis, faisaient la conversation avec lui. Il leur demanda, comme j’eus lieu d’en juger dans la suite, mon nom, et ils lui répondirent que je m’appelais Don Felipe Tristan, que j’étais un gentilhomme très distingué et fort riche. Je lui voyais faire alors de grands signes de croix. Enfin il s’approcha de moi en leur présence et en celle des dames, et me dit : « Pardon, monsieur, mais jusqu’à ce que j’aie su votre nom, Dieu m’est témoin que je vous ai pris pour tout autre que vous n’êtes, parce que je n’ai rien vu d’aussi ressemblant à un domestique appelé Pablicos, que j’ai eu à Ségovie et qui était fils d’un barbier du même lieu. » Tout le monde rit beaucoup, et m’efforçant de prendre sur moi pour que le changement de couleur ne me décelât pas, je répondis que je serais curieux de voir cet homme, parce qu’un nombre infini de personnes m’avaient assuré que je lui ressemblais on ne peut plus. « Jésus ! s’écriait Don Diégo, comment, ressembler ! La taille, le parler, les gestes sont les mêmes ; je n’ai jamais rien vu de pareil ! Oui, monsieur, je vous proteste que c’est une chose fort étonnante et que de ma vie je n’ai vu deux personnes qui aient un rapport aussi parfait. »

Les vieilles, la tante et la mère l’interrompirent alors, en disant : « Comment est-il possible qu’un homme d’un rang si supérieur ressemble à un coquin aussi vil que celui-là ? » Et pour ôter tout soupçon à leur égard, l’une d’elles ajouta : « Je connais très bien le seigneur Don Felipe, car c’est lui qui m’a logée à Ocana, à la prière de mon mari. » Comme je devinai son intention, je dis que je n’avais ni n’aurai jamais rien tant à cœur que de leur rendre service partout, autant qu’il me serait possible. Don Diégo me fit des excuses et me demanda pardon de m’avoir pris pour le fils du barbier. Il ajouta : « Vous auriez peine à croire que sa mère était sorcière, son père fripon, son oncle bourreau, et lui le plus grand maraud et l’homme du monde qui avait les plus mauvaises inclinations. » Que ne devais-je pas sentir en entendant dire de moi et à moi-même des choses si humiliantes ? Quoique j’usasse de dissimulation, j’étais comme sur un brasier. On parla de retourner à la ville et nous prîmes congé des dames, les deux chevaliers et moi.

Don Diégo monta dans la voiture avec ses parentes et leur demanda pourquoi ce goûter, et par quel hasard elles se trouvaient là avec moi. La mère et la tante lui dirent que j’étais un homme qui avait un majorat de quarante mille ducats de rente, qu’elles voulaient marier Nanette avec moi, qu’il n’avait qu’à faire des informations et qu’il verrait que c’était une chose non seulement très convenable, mais encore très honorable pour toute la famille. Ils s’entretinrent ainsi de moi jusqu’à la maison de ces dames, laquelle était située dans la rue qui conduit de l’Arénal ou place des Sablons à San Felipe.

Les deux chevaliers m’emmenèrent avec eux comme la veille. Arrivés à la maison, ils me proposèrent de jouer, dans la vue de me plumer. Je compris leur intention et je m’assis. Ils tirèrent des cartes et nous nous mîmes au jeu. Ils faisaient le pâté, et je perdis la première partie. Alors j’allai à fond, et je leur gagnai environ trois cents réaux avec lesquels je pris congé d’eux et retournai chez moi.

Je trouvai le licencié Bradalagas et Pero Lopez, mes camarades, qui apprenaient de nouveaux tours de dés. Ils cessèrent dès qu’ils me virent, pour me demander comment la fête s’était passée, et je ne leur répondis rien autre chose sinon que je m’étais vu dans un grand embarras. Je leur racontai comment je m’étais rencontré avec Don Diégo, et tout ce qui m’était arrivé à cette occasion. Ils me consolèrent, en me conseillant de dissimuler et de ne point me désister de ma prétention, pour quelque raison que ce pût être.

Sur ces entrefaites, nous apprîmes que l’on jouait au lansquenet chez un apothicaire, notre voisin. Je possédai passablement ce jeu-là, je savais escamoter les cartes et j’en avais des jeux arrangés au mieux. Nous résolûmes d’aller leur donner un mort, c’est ainsi que nous nous exprimions pour dire : enterrer une bourse. J’envoyai mes amis devant. Ils entrèrent dans la pièce où étaient les joueurs et demandèrent si l’on voudrait bien recevoir un religieux bénédictin malade, qui était arrivé depuis peu chez une de ses cousines pour se faire guérir, et qui apportait beaucoup de réaux de huit et d’écus. À cette annonce chacun ouvrit de grands yeux, et l’on cria d’une voix unanime : « Vienne le religieux ! qu’il vienne ! » – « C’est un des gros bonnets de l’Ordre, ajouta Pero Lopez. Comme il est hors de sa maison, il veut un peu se dissiper, autrement il ne s’amuse la plupart du temps qu’à faire la conversation. » – « Qu’il vienne, reprit-on, il fera ce qu’il voudra. » – « Ce sera toujours avec décence, dit Brandalagas. » – « C’est bien entendu, répondit le maître du logis. » Ainsi l’on ne douta pas de la vérité du fait, et le mensonge fut accrédité.

Mes acolytes vinrent me trouver. J’avais déjà mis un mouchoir autour de ma tête, et endossé un habit de bénédictin que je m’étais procuré dans une certaine occasion. Je chargeai mon nez d’une paire de lunettes et quoique j’eusse la barbe faite de près, cela ne gâtait rien. J’entrai d’un air fort humble, je m’assis, et le jeu commença. Trois de la compagnie se présentèrent, dans l’espérance que le jeu serait pour moi celui du mécontent ; mais il le fut pour eux-mêmes, car, comme j’en savais plus qu’eux, je les volai si adroitement, qu’en trois heures je leur enlevai plus de treize cents réaux. Je les tins quittes à bon marché et, après avoir lâché un Dieu soit loué, je pris congé de la compagnie, en priant tous les assistants de n’être point scandalisés de me voir jouer, parce que ce n’était de ma part, à proprement parler, qu’un pur délassement. Ceux qui avaient perdu tout ce qu’ils avaient se donnaient à tous les diables ; mais je leur dis adieu, et nous sortîmes, mes deux camarades et moi. Nous rentrâmes à la maison à une heure et demie du matin, et nous nous couchâmes après avoir partagé la récolte.

Au moyen de cette bonne fortune je me consolai un peu de ce qui m’était arrivé la veille. Dès que je fus réveillé et levé, je courus chercher mon cheval, mais je n’en trouvai point à louer ; d’où j’inférai qu’il y avait bien d’autres gens qui faisaient comme moi. Cependant aller à pied me paraissait mal, surtout dans le cas où j’étais. Ayant donc été du côté de San Felipe, je rencontrai le laquais d’un avocat, tenant par la bride et gardant le cheval de son maître qui venait de mettre pied à terre et d’entrer à l’église pour entendre la messe. Je lui mis dans la main quatre réaux, pour qu’il me laissât faire sur le cheval, pendant que son maître était à l’église, deux tours dans la rue de l’Arénal, qui était celle de ma chère Nanette. Il y consentit. Je montai sur le cheval, et j’allai et revins deux fois le long de la rue, sans rien voir. À la troisième, Dona Ana parut. Je ne l’eus pas plus tôt aperçue que je voulus faire l’agréable. Je donnai à l’instant deux coups de houssine au cheval et je lui tirai la bride. Mais comme j’étais un mauvais écuyer, et que j’ignorais d’ailleurs ses manies, il se cabra, lâcha deux ruades, se mit à courir de toutes ses forces, m’emporta et me jeta dans une mare d’eau. Furieux de me voir ainsi accommodé sous les yeux de ma prétendue et entouré d’enfants qui s’étaient rassemblés là, je me mis à dire : « Ô fils de putain ! N’es-tu pas un Valencien ? Mes imprudences me causeront la mort. Pourquoi ne m’avait-on pas prévenu de ses manies ? ou plutôt pourquoi fus-je assez sot pour me hasarder sur une monture que je ne connais pas ? »

Cependant le laquais tenait déjà le cheval, qui s’était arrêté sur-le-champ, et je remontai sur ce perfide animal. Don Diégo, qui demeurait dans la même maison que ses cousines, était venu au bruit mettre la tête à la fenêtre, et quand je le vis, je changeai de couleur. Il me demanda si je n’étais pas blessé. Je lui répondis que non, quoique je souffrisse beaucoup d’une jambe. Pendant ce temps-là, le domestique me pressait de finir ma conversation, de peur que son maître, qui devait aller au Palais, ne sortît de l’église et ne me vît sur son cheval. Je fus en effet assez malheureux pour que, dans le temps qu’il me disait de nous en aller, vînt l’avocat par derrière qui, reconnaissant son cheval, fondit sur son domestique et commença par lui donner des coups de poings en lui criant : « Pourquoi, coquin, prêtes-tu mon cheval ? » Ce qu’il y eut de pire, c’est que, se tournant de mon côté, il me dit d’un ton courroucé de mettre pied à terre. Tout cela se passait devant ma prétendue et devant Don Diégo. Un malheureux passé par les verges ne fut jamais si honteux que moi. J’étais fort triste, et avec raison, d’essuyer deux disgrâces aussi grandes dans si peu de temps. Enfin, il me fallut descendre de cheval, et l’avocat, y étant monté, s’en alla.

Pour alléguer une défaite, je restai à causer dans la rue avec Don Diégo, et je lui dis : « Je n’ai jamais monté de ma vie une aussi mauvaise bête. Mon cheval bai-doré est à San Felipe, et a le défaut, pour peu qu’on le pousse, de prendre le mors aux dents et de galoper à toutes jambes. Dans le temps que je m’amusais à le dresser, le faisant courir, et puis après l’arrêtant, on me dit qu’il y en avait là un avec qui je ne pourrais pas faire pareille chose. C’était justement celui du licencié. J’ai voulu l’essayer et l’on aura peine à croire qu’il est si dur des hanches, et qu’on y est si mal en selle, que c’est un miracle qu’il ne m’ait pas tué. » – « Oui, dit Don Diégo, aussi paraît-il que vous souffrez de cette jambe. » – « Cela est vrai, repris-je ; c’est pourquoi je voulais aller reprendre mon cheval et regagner la maison. » La jeune demoiselle resta en quelque manière très satisfaite et en même temps fort touchée et affligée de ma chute, autant que j’en pus juger par les apparences. Mais Don Diégo conçut un mauvais soupçon, à cause du procédé de l’avocat et de ce qui s’était passé dans la rue, de sorte qu’il fut entièrement cause de mon malheur, outre plusieurs autres chagrins que j’essuyai encore.

Le plus grand et la source de tous les autres fut de voir, en rentrant chez moi, que le bon licencié Brandalagas et Pero Lopez étaient disparus et qu’ils avaient emporté un petit coffre que je tenais enfermé dans une armoire, où était tout l’argent de ma succession, avec celui que j’avais gagné au jeu, à l’exception de cent réaux que je portais sur moi. Je restai comme mort, sans savoir quel parti prendre pour remédier à une pareille perte. Je disais : « Qu’on a tort de compter sur un bien mal acquis ! Il s’en va comme il est venu. Malheureux que je suis ! Que ferai-je ? » Je ne savais si je devais aller à leur recherche, ou les dénoncer à la justice. Ce dernier parti ne me paraissait pas convenable, parce que si on les avait arrêtés, ils n’auraient pas manqué de révéler l’aventure de mon déguisement en bénédictin, et plusieurs autres choses qui auraient pu me conduire où mon père avait fini. Pour les suivre, il aurait fallu savoir la route qu’ils avaient prise, et je l’ignorais. Enfin, pour ne pas perdre aussi le mariage que j’avais en vue, regardant la dot comme une excellente ressource, je me déterminai à rester, et je résolus de le presser fortement.

Après avoir dîné, je pris mon cheval de louage, et j’allai vers la rue de ma prétendue. Comme je n’avais point de laquais, et que je ne voulais point m’y promener sans paraître en avoir, j’attendais au coin de la rue, avant que d’y entrer, qu’il passât quelque homme qui en eût l’air. Pour lors j’allais derrière lui, et je le rendais ainsi laquais sans qu’il le sût. Arrivé au bout de la rue, je me cachais derrière la maison qui faisait l’encoignure, jusqu’à ce qu’il vînt un autre homme que l’on pût encore prendre comme tel, et puis je faisais une autre promenade en usant de la même ruse.

Cependant je ne sais si ce fut par la force de la conviction que j’étais réellement ce coquin que Don Diégo soupçonnait, ou par une suite du doute qui pouvait lui être resté, touchant le cheval et le laquais de l’avocat, ou pour quelque autre raison, qu’il chercha à savoir précisément qui j’étais et comment je vivais. Il est certain qu’il m’épiait, et qu’il découvrit à la fin la vérité par la voie la plus extraordinaire du monde. Je travaillais avec ardeur à hâter mon mariage, par des billets doux, lorsque Don Diégo, fortement persécuté par ses cousines, qui voulaient aussi finir, rencontra, un jour qu’il allait me chercher, le licencié Flechilla, le même qui m’invita à dîner dans le temps que j’étais avec les chevaliers d’industrie. Celui-ci, piqué contre moi de ce que je n’étais pas retourné le voir, lui raconta, en causant avec lui, et sachant que j’avais été son domestique, de quelle manière il m’avait rencontré, qu’il m’avait emmené dîner avec lui, qu’il n’y avait pas deux jours qu’il m’avait vu à cheval et très bien mis, et que je lui avais dit alors que j’allais faire un très riche mariage.

Don Diégo, content de ce qu’il venait d’apprendre, reprit sur-le-champ la route de sa maison, mais proche de la Porte du Soleil, il fit la rencontre des deux chevaliers à croix et à chaîne avec lesquels j’étais lié d’amitié. Il leur fit le récit de ce qui se passait et il les invita à se préparer à me bien rosser, quand ils me trouveraient la nuit dans la rue, en les prévenant qu’ils me reconnaîtraient à son manteau que j’aurai. Après avoir fait ce complot, ils me rencontrèrent tous trois dans la rue et ils surent si bien dissimuler que je ne les avais jamais cru si fort mes amis qu’alors. Nous causâmes ensemble sur ce qu’il convenait de faire le soir avant l’Ave Maria. Après quoi les deux chevaliers nous quittèrent et laissèrent Don Diégo avec moi.

Nous marchâmes vers San Felipe, mais quand nous fûmes à l’entrée de la rue de la Paix, Don Diégo me dit : « Par la vie de Don Felipe ! changeons de manteau. Il m’importe de passer par ici sans être reconnu. » – « Volontiers », lui répondis-je. Et sur-le-champ je lui donnai le mien et je pris le sien, pour mon malheur. Je lui offris même de le suivre, pour garantir ses épaules en cas d’attaque par derrière, mais, comme c’était aux miennes qu’il en voulait, il me remercia, en me disant qu’il lui convenait d’être seul.

À peine nous fûmes-nous séparés que deux hommes qui le guettaient à dessein de le rosser pour une intrigue galante, me prenant pour lui en voyant son manteau, fondirent sur moi et firent pleuvoir une grêle de coups de plat d’épée sur mes épaules. Je poussai aussitôt de grands cris, et comme à ma voix et à mon visage, ils reconnurent leur méprise, ils s’enfuirent. Je restai dans la rue avec le présent qu’ils m’avaient fait. Je cachai trois ou quatre bosses que j’avais à la tête et je m’arrêtai quelque temps, la frayeur ne me permettant pas de passer outre.

Cependant, à minuit, qui était l’heure à laquelle j’avais coutume de parler à ma prétendue, je me rendis à sa porte ; et, lorsque je la poussai, un des deux chevaliers apostés par Don Diégo s’avança sur moi, me donna à travers les jambes deux coups d’un gros rondin et me renversa par terre. À l’instant l’autre s’élance, me fait une entaille d’une oreille à l’autre, et m’arrache le manteau. Après quoi, ils se sauvent tous deux, me laissant étendu par terre, et disant : « C’est ainsi que l’on traite les coquins de menteurs et la vile canaille ! » Je me mis à crier, demandant un confesseur, et comme j’ignorais d’où cela me venait, quoique je soupçonnasse, à l’adieu qu’on m’avait fait, que c’était peut-être l’hôte de la maison d’où j’étais sorti comme enlevé par l’Inquisition, ou le concierge de la prison dont je m’étais moqué, ou mes camarades fugitifs. Car enfin je pouvais attendre ce traitement de tant d’endroits, que je ne savais à qui l’attribuer, ne me défiant d’ailleurs nullement de Don Diégo, et ne pouvant par conséquent m’imaginer ce que c’était. J’eus recours aux cris. La justice accourut. On me releva, et voyant que j’avais au visage une grande estafilade, que j’étais sans manteau, et hors d’état de pouvoir donner aucun éclaircissement sur ma malheureuse aventure, on m’emporta pour me faire panser. On me déposa d’abord chez un barbier qui visita mes plaies et fit son métier. Après quoi on me demanda ma demeure, et l’on m’y transporta. Je me couchai, et je restai cette nuit confus et pensif, considérant que j’avais le visage coupé en deux, le corps tout meurtri de coups, et les jambes dans un tel état que je ne pouvais pas me soutenir dessus. Ainsi je me trouvais battu, volé, et réduit au point de ne pouvoir aller rejoindre mes amis, ni poursuivre mon mariage, ni rester à Madrid, ni en sortir.




CHAPITRE XXI


Ma guérison et autres événements singuliers.


Dès le matin parut au chevet de mon lit l’hôtesse de la maison. C’était une vieille femme de bien, qui avait pour âge le nombre du jeu de prime, cinquante-cinq, avec un grand rosaire et le visage ressemblant à un brugnon ou à une coquille de noix, tant il était ridé. Elle avait dans le lieu une bonne réputation. Elle couchait avec ses locataires et avec tous ceux qui le voulaient. Elle assortissait les goûts et facilitait les plaisirs. On la surnommait le Guide. Elle louait sa maison, et était courtière pour en faire louer d’autres. Son logis ne désemplissait pas de monde durant toute l’année. Il fallait voir comment elle dressait une jeune fille dans l’art de s’emmitoufler, lui enseignant d’abord quelles parties de son visage elle devait découvrir. Elle conseillait à celle que la nature avait favorisée de belles dents, de rire toujours, même en faisant des compliments de condoléance, et elle apprenait à celle qui avait de jolies mains le moyen de les faire voir. Elle disait à la blonde de laisser flotter hors de la mante ou de la toque une boucle ou une apparence de tresse de cheveux. Elle montrait à jouer de la prunelle à celle qui avait de beaux yeux et recommandait à celle qui n’en avait que des petits, de les fermer ou de regarder en haut. Quand il venait chez elle des femmes extrêmement brunes de peau, elle savait si bien les farder qu’en rentrant dans leur maison leur mari ne les reconnaissait plus, tant elles étaient blanches. Mais elle excellait surtout dans la science de rendre aux filles ce qu’elles ont de plus précieux, lorsqu’elles l’avaient perdu et de les faire paraître telles qu’elles devaient être. Dans le seul espace de huit jours que je demeurai chez elle, je lui vis faire tout cela. Enfin, pour achever son portrait, elle enseignait aux femmes à plumer le coq. Elle leur apprenait des proverbes dont elles pussent faire usage et les moyens de se procurer des bijoux, les petites filles gratuitement, les jeunes comme des choses dues, les vieilles par respect ; et comment demander de l’argent, des bagues et d’autres joyaux. Elle citait la Vidana, sa concurrente à Alcala, et la Planosa à Burgos, les deux plus grandes enjôleuses que l’on connût. Je me suis arrêté ici à la dépeindre pour que l’on soit touché de voir dans quelles mains j’étais tombé, et qu’on sente mieux ce qu’elle me dit. Voici comme elle débuta, car elle ne parlait jamais que par proverbes :

« Toujours tirer d’un sac et n’y rien mettre, c’est le moyen, mon cher enfant, d’en trouver bientôt le fond. De telle poussière telle boue. Telles noces telles croûtes. Je ne te comprends pas, ni ne sais ta manière de vivre. Tu es jeune, et je ne m’étonne pas que tu fasses des espiègleries, sans penser qu’en dormant nous marchons vers notre fosse. Moi qui ne suis qu’un monceau de terre, je puis te le dire. Que me raconte-t-on, à moi ? que tu as dissipé beaucoup d’argent, sans savoir comment, et qu’on t’a vu ici tantôt étudiant, tantôt fripon, tantôt chevalier d’industrie, le tout par les compagnies. Dis-moi qui tu hantes, mon fils, je dirai qui tu es. Chaque brebis avec sa pareille. Sais-tu, mon fils, que de la main à la bouche la soupe se perd ? Nigaud que tu es ! Si tu as un si grand besoin de femmes, tu n’ignores pas que je suis dans ce pays-ci l’appréciatrice perpétuelle de cette marchandise et que je vis des droits que j’en retire ; qu’ainsi je sers suivant que l’on me paye, et que tout le profit reste à la maison. Cela ne vaut-il pas mieux pour toi que d’aller avec quelque coquin à la poursuite d’une femme belle en apparence, ou d’une autre rusée qui use ses jupons avec qui lui fournit des manches. Je te jure que tu aurais épargné bien des ducats si tu t’étais adressé à moi, parce que je ne suis nullement amie de l’argent. Je te proteste même par mes ancêtres défunts (et que Dieu veuille me bénir comme je dis vrai !) que je ne te demanderais pas celui que tu me dois pour ton logement, si je n’en avais besoin pour de petites bougies et des herbes. » Car, sans être apothicaire, elle faisait un commerce de pots, et si on lui graissait les mains, elle se graissait le corps et s’en allait par la même porte que la fumée.

Quand elle eut terminé discours ou sermon, tendant en somme à me réclamer de l’argent mais finissant par où d’autres auraient commencé, je ne fus pas étonné de sa visite. Depuis que j’étais son locataire elle ne m’en avait demandé qu’une fois, un jour où j’avais entendu une accusation de sorcellerie dont elle était venue se disculper. On avait voulu l’arrêter et elle s’était cachée. Elle m’avait expliqué qu’il s’agissait d’une autre femme gratifiée du même surnom : le Guide.

Il n’est pas étonnant qu’avec de pareils guides nous nous égarions tous.

Je lui comptai son argent et dans le temps que je lui donnais, le malheur qui ne cesse de me persécuter et le diable qui ne m’oublie jamais voulurent qu’on vint l’enlever, comme une femme qui vivait dans le concubinage. On savait que son ami était dans la maison, et comme l’on entra dans mon appartement, que l’on me trouva au lit et elle auprès de moi, on se jeta sur nous deux, on me donna cinq ou six secousses violentes et l’on m’arracha hors du lit. Pendant ce temps-là deux hommes, qui s’étaient saisis d’elle, la tenaient et la traitaient de maquerelle et de sorcière. Qui aurait pu imaginer pareille chose d’une femme qui vivait de la manière que je l’ai marqué ?

Aux cris de l’alguazil, et aux grandes plaintes que je faisais, l’ami de la vieille, qui était un fruitier et qui se trouvait dans une chambre du fond, s’enfuit et se sauva de toutes ses forces. Les archers, l’ayant aperçu, et sachant d’ailleurs par un autre locataire de la maison que je n’étais point ce qu’ils pensaient, coururent après lui et l’attrapèrent ; de sorte qu’ils me laissèrent, après m’avoir arraché les cheveux et donné force coups de poings.

Malgré tout ce que je souffrais, je ne pouvais m’empêcher de rire des propos que les archers tenaient à la vieille ; car l’un, la regardant, lui disait : « Qu’une mitre vous siéra bien, bonne mère, et que je serai charmé de voir mettre trois mille navets à votre service ! » Un autre : « Messieurs les alcades ont déjà choisi les plumes pour que vous ayez bonne grâce en paraissant en public. » Enfin on amena le fruitier, on les garrotta tous deux, et on me laissa seul, après m’avoir fait bien des excuses.

Je me sentis un peu allégé, en voyant l’état où étaient les affaires de la bonne hôtesse, et je ne m’occupai plus que du soin de me lever à temps pour lui jeter mon orange, quoique à entendre ce que racontait une servante qui resta dans la maison, je doutasse des suites de son emprisonnement, parce que cette domestique me dit je ne sais quoi de vol et d’autres choses qui me parurent graves. Je fus huit jours à me guérir, et au bout de ce temps à peine pouvais-je sortir. On me fit au visage douze points de suture, et il me fallut prendre des béquilles. L’argent me manquait, parce que j’avais consommé mes cent réaux au lit, en nourriture et en logement. Aussi pour ne pas faire plus de dépenses, puisque je me trouvais sans le sou, je résolus de sortir de la maison avec les deux béquilles et d’aller vendre mon habit, mes fraises et mes pourpoints, qui étaient tous en bon état. Je le fis et de l’argent que je tirai de ces effets j’achetai une vieille veste de peau de chèvre et un superbe pourpoint de toile de chanvre. Avec cela j’endossai un caban de pauvre, qui était rapiécé et long, je pris mes guêtres et mes grands souliers et je mis sur ma tête le capuchon du caban. Dans cet équipage, avec un christ de bronze que j’avais pendu au cou et un rosaire, je me fis dresser, dans le ton de la voix et dans les phrases piteuses, par un gueux qui possédait très bien le grand art de mendier. Après quoi, je commençai à exercer dans les rues ma nouvelle profession. Je cousis dans le pourpoint soixante réaux qui me restaient de la vente de mes habits et je me mis à gueuser, comptant sur ma bonne prose.

J’allai huit jours par les rues, récitant des prières et criant d’un ton lamentable : « Donnez, bon chrétien serviteur de Dieu, à ce pauvre blessé et estropié qui est dans le besoin. » C’était là le langage des jours ouvrables ; mais les jours de fête, je prenais un ton de voix différent et je disais : « Fidèles chrétiens et dévôts au Seigneur ! Au nom d’une aussi grande princesse que la reine des anges, mère de Dieu, faites la charité à ce pauvre perclus et affligé par la main du Seigneur. » Je faisais ici une petite pause, car cela est fort important, et puis j’ajoutais : « Dans une heure malheureuse, un air corrompu m’a raccourci les membres, lorsque je travaillais à la vigne ; car je me suis vu sain et bien portant comme vous êtes et que je souhaite que vous soyez. Loué soit Dieu ! » Au moyen de cela, les ochaves pleuvaient dans ma main et je gagnais beaucoup d’argent. J’en aurais même gagné bien davantage, si je n’avais été traversé par un autre pauvre fort accrédité et d’une vilaine figure, lequel étant sans bras et avec une jambe de moins, parcourait dans une brouette les mêmes rues que moi et recueillait de grandes aumônes, quoiqu’il demandât comme un homme de la lie du peuple. Il disait d’une voix rauque, en finissant par un ton aigu et perçant : « Souvenez-vous, serviteur de Jésus-Christ, du châtiment de Dieu pour mes péchés. Donnez au pauvre ce que vous recevez de Dieu. » Et il ajoutait : « Pour le bon Jésus ! » Comme il gagnait étonnamment et que je remarquai qu’il ôtait l’s au nom de Jésus, j’en dis de même et j’excitais par là la dévotion. Enfin je changeai de phrases, et je faisais une récolte merveilleuse, ayant mes deux jambes liées dans un sac de cuir et marchant avec mes deux béquilles.

Je couchais sous le dessous de la porte d’un chirurgien, avec un pauvre de coin de maison, un des plus grands coquins que Dieu ait créés. Il gagnait plus que nous tous : aussi était-il très riche et comme notre recteur. Il avait une grosse hernie et se liait les bras par en haut avec une corde, au moyen de quoi il paraissait avoir la main et le poignet enflés, avec la fièvre tout ensemble. Dans cet état, et couché sur le dos, avec la face tournée vers le ciel et la hernie en dehors, laquelle était aussi grosse qu’une boule de pont-levis, il disait : « Regardez la misère et la faveur que Dieu accorde au chrétien ! » Quand une femme venait à passer, il disait : « Belle dame, que Dieu soit dans votre âme ! » Et la plupart, charmées de s’entendre appeler belles, lui faisaient la charité et prenaient par là leur route, même en se détournant, pour aller faire leurs visites. Si c’était un soldat, il criait : « Ô monsieur le capitaine ! » À tout autre particulier : « Ô Monsieur le gentilhomme ! » Lorsqu’il voyait quelqu’un en carrosse, il le traitait de Seigneurie. Il appelait Monsieur l’archidiacre tout ecclésiastique monté sur une mule. Enfin il flattait horriblement. Les jours de fête, il avait une manière différente de demander.

Je me liai si fort d’amitié avec lui qu’il me découvrit un secret qui nous enrichit en deux jours. C’était qu’il avait trois petits garçons qui allaient par les rues, demandant l’aumône et volant tout ce qu’ils pouvaient. Ils lui rendaient compte de leur récolte et il gardait tout. Il partageait aussi avec deux enfants quêteurs ce qu’ils escamotaient à leurs quêtes.

Avec les conseils d’un si bon maître et les leçons qu’il me donnait, je tâchai de faire comme lui et je ne réussis pas mal. Dans moins d’un mois je me trouvai avec plus de douze cents réaux effectifs. Enfin, il me fit connaître, à fin d’association, un moyen habile pour exploiter notre prochain. Nous nous entendîmes pour voler, entre nous deux, quatre à cinq enfants par jour. Les parents les faisaient réclamer au son du tambour. Venus alors aux renseignements, nous disions : « Je l’ai rencontré, Monsieur, à telle heure et à tel endroit, et il est certain que sans mon intervention il aurait été écrasé par une voiture. Soyez tranquille, il est à la maison. » On nous donnait alors la récompense promise et nous nous enrichîmes de telle manière que j’avais cinquante écus d’or. Comme mes jambes étaient guéries, quoique je les eusse encore emmaillottées, j’eus envie de sortir de Madrid, et de m’en aller à Tolède, où je ne connaissais personne et n’étais connu de qui que ce fût. Je me décidai bientôt tout à fait, et en conséquence j’achetai un habit noir, une fraise et une épée. Je dis adieu à Valcaçar, le même pauvre dont je viens de parler, et je cherchai dans les hôtelleries une occasion d’aller à Tolède.




CHAPITRE XXII


Je deviens comédien, poète et galant de religieuses.


Je trouvai dans une auberge une troupe de bateleurs qui allaient à Tolède. Ils avaient trois chariots et Dieu permit qu’il y eut parmi eux un de mes anciens camarades d’étude à Alcala, qui avait embrassé cette profession. Je lui fis connaître combien il m’importait de passer à Tolède et de sortir de Madrid. Il eut beaucoup de peine à me remettre à cause de la balafre que j’avais au visage et il ne cessait de faire des signes de croix. À la fin, il me fit l’amitié, pour mon argent, d’obtenir des autres une place pour que j’allasse avec eux.

Nous partîmes, hommes et femmes mêlés ensemble. Une de celles-ci, qui était la danseuse, et qui dans les comédies représentait les reines et jouait les principaux rôles, me parut extrêmement libertine. Je pris du goût pour elle et, désirant de satisfaire ma passion, je le témoignai à son mari qui était à côté de moi, sans que je susse à qui je parlais. Je lui dis : « Par ordre de qui pourrait-on parler à cette femme pour dépenser avec elle une vingtaine d’écus ? Car elle me paraît charmante. » – « Il ne me convient, nullement, à moi qui suis son mari, me répondit-il, ni de satisfaire à votre demande, ni de me mêler de cela. Mais, pour parler sans passion, car je n’en ai aucune, on peut faire avec elle telle dépense que l’on veut, parce qu’elle est fort badine, et qu’il n’y a pas de meilleure pâte de femme sur terre. » En achevant ces mots, il sauta à bas du chariot et monta dans l’autre, pour me laisser, sans doute, la liberté de parler à sa femme. Sa réponse me plut fort, et je compris que l’on peut dire de ces sortes d’hommes, qu’ils ont des femmes comme s’ils n’en avaient pas, et de leurs femmes, qu’elles n’ont des maris que de nom. Je profitai de l’occasion. La comédienne me demanda où j’allais, me questionna sur ma fortune et sur ma manière de vivre. Enfin, après bien des paroles, nous remîmes la conclusion de l’affaire à Tolède.

Nous faisions la route très gaiement, et il m’arriva par hasard de réciter un lambeau de la Comédie de Saint-Alexis, que j’avais appris dans ma jeunesse et qui s’offrit alors à mon esprit. Je le débitai de manière que je leur fis naître l’envie de m’avoir parmi eux. Instruits de mes disgrâces et de mes besoins par mon ami, qui était avec eux et à qui je les avais raconté en partie, ils me proposèrent d’entrer dans leur troupe ; et moi, qui avais besoin d’appui et à qui la jeune femme plaisait, je m’arrangeai pour deux ans avec l’entrepreneur. Je lui fis mon engagement par écrit, moyennant ma nourriture et mes représentations.

Arrivé enfin à Tolède, on me donna à étudier trois ou quatre prologues et des rôles d’hommes valeureux, parce qu’ils convenaient au son de ma voix. Je les appris avec soin, et je déclamai sur la scène le premier prologue. Il était question, comme c’est l’ordinaire, d’un vaisseau battu de la tempête et sans provisions. On y disait : « C’est ici le port. » J’appelais sénat les spectateurs, je demandais pardon des fautes, et je priais de vouloir bien ne les pas relever. Quand je fus rentré, il se fit une grande acclamation, et à la fin je parus bien au théâtre.

Nous jouâmes une comédie de la composition d’un de nos camarades et je fus fort étonné de voir que des farceurs fussent poètes, parce que je m’imaginais que cela ne convenait qu’à des hommes très savants et très éclairés et non pas à des gens si fort ignorants. Cependant les choses en sont au point aujourd’hui qu’il n’y a point de directeur de troupe qui n’écrive une comédie, ni d’acteur qui ne fasse sa farce de Maures et de Chrétiens. Je me rappelle qu’auparavant nous n’avions que les comédies du bon Lope de Vega ou de Ramon. Enfin, à la première représentation, personne n’entendit rien à la pièce et à la seconde, il fut fort heureux pour moi que Dieu eût permis qu’elle commençât par une guerre et que je fusse armé d’une rondache. Autrement, j’étais perdu : on m’assommait à coups de coings, de tronçons de fruits et de pelures de melons d’eau. L’on n’a jamais vu une pareille huée et la pièce la méritait certainement bien. On y faisait paraître, sans raison, un roi des Normands en habit d’ermite ; on y introduisait deux laquais pour faire rire, et le dénouement n’était rien moins que le mariage de tous les acteurs. Que l’on juge du reste ! Enfin nous fûmes accueillis comme nous le méritions.

Nous nous en prîmes du mauvais succès au poète, notre camarade, et nous le traitâmes fort mal, moi-même le premier, en lui disant de considérer comme nous l’avions échappé belle, et de se corriger. Alors il m’avoua qu’il n’y avait rien de lui dans la comédie ; qu’en prenant un lambeau de l’un et un lambeau de l’autre, il avait fait le manteau du pauvre, composé de pièces et de morceaux, et que tout le mal avait été qu’ils étaient mal cousus. Il ajouta que tous les farceurs qui faisaient des comédies étaient obligés à quantité de restitutions, parce qu’ils mettaient à contribution toutes les pièces qu’ils avaient jouées, ce qui était très facile, et que l’appât de gagner trois ou quatre cents réaux leur donnait cette tentation ; que d’ailleurs, comme les uns et les autres leur lisent des comédies, ils les demandaient sous prétexte de les voir, puis les volaient et se les appropriaient en y ajoutant quelque bêtise, et en retranchant des choses bien dites. Enfin il m’assura qu’il n’y avait jamais eu de farceur qui sût faire un couplet d’une autre manière.

La ruse ne me parut pas mauvaise, et j’avoue que je conçus dès lors le projet d’en faire usage, parce que je me sentais une disposition naturelle pour la poésie, qu’en outre j’avais déjà la connaissance de quelques poètes, et que j’avais lu Garcilaso de la Vega. Ainsi résolu de me livrer à cet art, je passais ma vie à faire des vers, des comédies et à représenter ; de sorte qu’au bout d’un mois que nous étions à Tolède, je m’étais acquis un renom en fabriquant de bonnes comédies et en évitant de tomber dans le défaut de mon camarade.

On en était venu à m’appeler Alonsète, parce que j’avais dit que je m’appelais Alonzo. On me surnommait aussi le Cruel, à cause d’une grimace terrible que j’avais faite et qui avait beaucoup plu à Messieurs du parterre et au bas peuple. J’avais déjà trois paires d’habits et les entrepreneurs de troupes de comédiens cherchaient à me débaucher. Je parlais en homme qui connaissait la comédie, je critiquais les comiques fameux, je blâmais la déclamation de Pinedo, j’approuvais la tranquillité naturelle de Sanchez, je traitais de passable Moralès. On me demandait mon avis sur la manière d’orner le théâtre et sur les décorations. Si quelqu’un venait lire une comédie, c’était moi qui l’entendais.

Engagé par ces applaudissements, je débutai dans la poésie par une petite romance ; puis je fis un intermède et le tout ne parut pas mal. Je me hasardai ensuite à composer une comédie et pour qu’on ne lui reprochât pas de n’avoir rien de divin, je l’intitulai Notre-Dame du Rosaire. Elle commençait par des clarinettes. On y voyait des âmes du purgatoire et des démons, suivant l’usage du temps, avec leur bou bou en entrant et leur ri ri en sortant. Toute la ville applaudit au nom de Satan que j’avais mis dans les couplets et à la manière dont j’exposais ensuite qu’il était tombé du ciel et d’autres choses semblables. Enfin ma comédie fut jouée et très goûtée.

On ne me laissait pas le temps de travailler. Des amoureux accouraient à moi pour avoir des couplets, les uns sur les sourcils et d’autres sur les yeux. Celui-ci m’en demandait sur les mains, celui-là voulait une petite romance sur les cheveux. Chaque chose avait son prix, quoique pour attirer le chaland à ma boutique, parce qu’il y avait d’autres fabricants que moi, je fisse toujours bon marché. Je fournissais des cantiques aux sacristains et aux tourières des couvents de religieuses. Les aveugles m’entretenaient uniquement pour des prières qui m’étaient payées huit réaux chacune. Je me rappelle que je fis alors celle du Juste Juge, qui est grave et sonore, et qui provoque des gestes. J’écrivis pour un aveugle, qui les a publiées sous son nom, les fameuses oraisons qui commencent : Mère du Verbe humain, Fille du père divin, donne-moi la grâce virginale. C’est moi qui ai introduit le premier de finir des couplets comme des sermons, par le mot de grâce et ensuite par celui de gloire, dans ce couplet d’un captif de Tétuan : Demandons de bonne foi, au grand roi sans tache, qui voit notre ferveur, qu’il lui plaise nous donner sa grâce. et dans l’autre vie la gloire. Amen. Au moyen de tout ceci, j’avais le vent en poupe, j’étais riche et heureux en un mot, tel que j’aspirais déjà presque à être auteur. Mon logement était très bien meublé, parce que, pour avoir une tapisserie à bas prix, j’avais fait usage d’un expédient du diable, qui fut d’acheter de ces couvertures de mulets dont s’ornent les tavernes, et de les faire tendre. Elles me coûtaient vingt à trente réaux, et elles flattaient plus la vue que les tapisseries du roi, car à force qu’elles étaient trouées on voyait au travers, au lieu que celles-ci n’offrent point un pareil avantage. Il m’arriva un jour la plus plaisante aventure du monde, et quoiqu’elle soit à ma honte, il faut que je la raconte.

Quand j’écrivais une comédie, je me retirais chez moi au grenier. Je restais là tout le jour et j’y dînais. Une servante m’apportait de la viande, me la laissait là et s’en allait. J’avais coutume d’écrire en parlant très haut et avec force, de même que si j’eusse représenté sur les planches. Le diable fit qu’à l’heure et au moment que la domestique montait avec les plats et le pot-au-feu, par l’escalier qui était étroit et obscur, j’en étais à un endroit où il s’agissait d’une chasse à la grosse bête, et comme, en composant ma comédie, j’élevais fort ma voix, je criais. : « Prends garde à l’ours, prends garde à l’ours, qui vient de me déchirer et qui, furieux, va se jeter sur toi ! »

La servante, qui était galicienne, n’eut pas plus tôt entendu ces mots « qui vient de me déchirer et qui va se jeter sur toi », qu’elle crut que c’était une vérité et que je l’avertissais. Saisie d’effroi, elle veut s’enfuir, mais, dans le trouble où elle est, elle marche sur son jupon, tombe, roule par tout l’escalier, renverse le pot-au-feu, brise les plats, et sort dans la rue en criant qu’un ours tue un homme. Quelque diligence que je pusse faire pour lui donner du secours, tout le voisinage était déjà en l’air, demandant où était l’ours. Et, quoique j’assurasse que ç’avait été une erreur de la part de la fille, et que ce n’était rien autre chose que ce que je viens de rapporter de ma comédie, on ne voulait pas me croire. Je ne dînai pas ce jour-là, mes camarades le surent, et toute la ville s’amusa fort de cette aventure. J’en eus plusieurs autres, pendant que j’exerçai la profession de poète et que je restai comédien, mais je ne tardai pas à me voir dans le cas d’abandonner l’un et l’autre.

Des créanciers, sachant que mon entrepreneur avait bien fait ses affaires à Tolède, l’exécutèrent, comme c’est l’ordinaire, je ne sais pour quelles dettes, et le mirent en prison ; au moyen de quoi toute l’association fut rompue et chacun prit son parti. Mes camarades voulurent me conduire à d’autres troupes, mais, pour dire vrai, comme je n’aspirais pas à pareil emploi, que je m’étais mis avec eux uniquement par nécessité et qu’enfin je me voyais avec de l’argent et bien vêtu, je ne pensai plus qu’à me réjouir. Ainsi je leur dis adieu à tous. Ils s’en allèrent, et je restai.

En quittant la mauvaise vie de comédien, j’embrassai celle d’amant de grille, si je puis m’exprimer ainsi, ou pour parler plus clairement je me rendis sectateur de l’antéchrist, car c’est la même chose que galant de norme. J’eus occasion de cela parce que je trouvai plus belle que Vénus une religieuse, à la demande de qui j’avais fait plusieurs cantiques et qui m’avait pris en amitié en me voyant représenter saint Jean-Baptiste, un jour de Fête-Dieu. Elle me faisait souvent des présents, et elle m’avait témoigné, parce que je m’étais donné pour le fils d’un grand seigneur, qu’elle était fâchée de me voir comédien, que je lui faisais compassion.

Enfin je me déterminai à lui écrire le billet suivant :


J’ai quitté, Madame, la compagnie où j’étais, plutôt pour vous complaire que pour faire ce que je devais, parce que toute compagnie, sans la vôtre, est pour moi une solitude. Je serai d’autant plus à vous, que je suis plus à moi. Informez votre dévoué serviteur quand il y aura parloir, et je saurai alors quand j’aurai de la satisfaction, etc.


La tourière porta le billet. Il n’est pas possible d’exprimer toute la joie qu’eut la bonne religieuse, quand elle sut mon nouvel état. Elle me répondit en ces termes :


Je vous remercie moins de vos heureux succès que je n’en attends des actions de grâces, et je ne m’en réjouirais même pas, si je ne savais que ma volonté et vos avantages sont tout un. Nous pouvons dire que vous avez fait un retour sur vous-même, et il ne vous reste plus à présent que d’avoir une persévérance proportionnée à celle que vous promettez. Je doute qu’il y ait aujourd’hui parloir ; mais ne manquez pas de venir à Vêpres. Nous nous verrons là et ensuite au travers de la grille. Peut-être aussi pourrai-je tromper l’abbesse. Adieu.


Cette réponse me contenta fort, parce que la religieuse avait réellement de l’esprit et qu’elle était belle. Je dînai, et après avoir endossé l’habit avec lequel je jouais les rôles d’amant à la comédie, j’allai à l’église. Je fis ma prière et je commençai ensuite à repasser avec les yeux tous les trous de la grille, pour voir si la religieuse ne paraissait pas. J’étais dans cette occupation lorsque j’eus le plaisir d’entendre l’ancien signal. Mais le diable vint à la traverse. Je me mis à tousser, et il s’éleva dans le chœur une toux si générale que nous ressemblions à des gens qui avaient des catarrhes. L’on eût dit que l’on avait jeté du poivre dans l’église. Enfin j’étais las de tousser, quand une vieille parut à la grille en toussant aussi. Je reconnus alors combien un pareil signal est dangereux dans les couvents, parce que si c’est un signal de la part des jeunes, c’est habitude de la part des vieilles, et un homme qui a cru entendre le chant d’un rossignol, ne découvre en réalité qu’un chat-huant.

Je restai longtemps dans l’église a attendre que l’on commençât les vêpres. Je les entendis tout du long, comme font tous les galants des nonnes, d’où vient qu’on les appelle amoureux solennels et qu’ils ont aussi le renom de ne jamais sortir de la veille du consentement, parce qu’ils n’en voient jamais arriver le jour. On aura peine à croire combien de paires de vêpres j’ai entendues. À force de m’allonger pour voir, j’avais deux aunes de cou de plus que quand je m’étais embarqué dans cette intrigue galante. Je me liai étroitement avec le sacristain et l’enfant de chœur et je me fis bien venir du vicaire, qui était un homme plein d’humeur, si raide qu’on ne savait comment le prendre, en un mot, un vrai fagot d’épines.

J’allai me montrer sous les fenêtres du couvent et quoique que ce fût dans un endroit très vaste, il fallait y envoyer prendre place dès midi, comme à la comédie pour une nouvelle pièce. Il y avait une grande affluence de dévots et je me plaçai où je pus. On pouvait y aller voir comme des choses rares les différentes postures des amants. Celui-ci regardait fixement, sans clignoter les yeux ; celui-là, ayant une main sur son épée et tenant de l’autre un rosaire, était comme une figure de pierre sur un tombeau. Un autre, avec les mains levées et les bras étendus, semblait être un séraphin. Un autre, avec la bouche béante et plus ouverte que celle d’une mendiante effrontée, quoiqu’il ne proférât pas un seul mot, laissait voir par son gosier ses entrailles à son objet chéri. Un autre, collé contre la muraille, et fatiguant de son poids les briques, semblait prendre sa mesure à l’encoignure. Un autre se promenait, comme si l’on eût dû l’aimer, de même qu’un mulet, en considération de sa belle allure. On eût dit qu’un autre appelait le faucon avec un petit billet qu’il tenait à la main, comme le chasseur fait avec le leurre.

Les jaloux faisaient bande à part. Les uns, réunis en pelotons, regardaient les religieuses et riaient d’un air moqueur ; et d’autres, lisant des couplets, les leur montraient. Celui-ci, pour aiguillonner le dépit, se promenait en donnant la main à une femme. Celui-là parlait à une espèce de servante qui lui remettait un message. Tout ceci se passait en bas et de notre côté. En haut, où étaient les religieuses, c’était une chose aussi curieuse à voir. L’endroit d’où elles regardaient était une tourelle pleine de créneaux, avec un mur si fort percé à jour qu’il semblait une poudrière ou une boîte à parfums. Tous les trous étaient remplis de femmes qui étaient aux aguets. Ici on voyait une main et là un pied. Ailleurs, c’était du gibier de samedi, tel que des têtes ou des langues, quoique les cervelles manquassent. D’un autre côté, on apercevait une boutique de mercerie : l’une montrait le rosaire, une autre remuait le mouchoir ; ici, c’était un gant que l’on accrochait, là un ruban vert que l’on pendait. Les unes parlaient un peu haut, d’autres toussaient. Quelques-unes employaient le signe des chapeliers, en faisant une espèce de sifflement, comme si elles eussent chassé des araignées.

En été, il faut voir comme les amants non seulement se chauffent au soleil, mais s’y grillent, et comme ils sont rôtis, tandis que les religieuses sont blanches et fraîches. En hiver, au contraire, le gramen et le cresson d’eau croissent sur le corps humide de ces tristes énamourés : ils n’échappent ni à la neige ni à la pluie et tout cela est pour voir une femme au travers d’un grillage ou d’un vitrage, comme les reliques d’une châsse. Il en est de ce goût bizarre comme de s’amouracher d’un sansonnet qui est en cage, s’il parle, ou en portrait s’il ne dit mot. Toutes leurs faveurs ne consistent qu’à faire du bruit qui ne sert à rien, à donner de petits coups avec les doigts, à approcher la tête des grilles, à débiter et passer des galanteries par des trous, en un mot à aimer en cachette. Notre sort est de les entendre tranquillement parler, de souffrir une vieille qui gronde, une portière qui gourmande, une tourière qui ment, et, ce qui est le plus singulier, de voir toutes ces béguines se montrer jalouses des femmes du monde, en nous disant qu’elles sont les seules qui savent aimer parfaitement, et en imaginant des choses diaboliques pour nous le prouver. Enfin j’appelais déjà l’abbesse Madame, le vicaire, Mon père, et le sacristain, mon frère.

Cependant je commençai à me lasser d’être renvoyé par les tourières et appelé par les religieuses. Je considérai combien me coûtait cher l’enfer que d’autres gagnent si agréablement et par tant de voies différentes. Je me voyais condamné à n’avoir que des désirs, et à aller en enfer seulement par le sens du tact. Si je parlais, j’avais coutume d’approcher si fort ma tête des grilles, pour n’être pas entendu des autres qui y étaient aussi, que j’avais sur mon front pour deux jours l’empreinte des barreaux de fer. Je parlais en outre si bas qu’on ne pouvait m’entendre qu’à la faveur d’un porte-voix. Personne ne me voyait qui ne dit : « Maudit soit l’infâme galantin de nonnes ! » Et d’autres choses encore pires. Tout cela me faisait faire des réflexions et me déterminait presque à laisser là ma religieuse, quoiqu’il dût m’en coûter. Enfin je pris ce parti le jour de la Saint-Jean l’Évangéliste, fête adoptée par une partie de la communauté, parce que j’achevais de connaître ce que sont les nonnes. Qu’on se contente à présent de savoir que toutes les religieuses de Saint Jean Baptiste feignirent des enrouements, de sorte qu’au lieu de chanter la messe, ces Baptistophiles ne donnaient que des sons de gémissement et de douleur. Elles ne se lavèrent point le visage, elles prirent de vieux habits, et leurs dévots, pour discréditer la fête, apportèrent des banquettes à l’église au lieu de chaises. Quand je vis que les unes affectionnées à un saint, et d’autres à un autre, en parlaient indécemment, je tirai adroitement de ma religieuse, sous prétexte d’une loterie, pour une cinquantaine d’écus d’ouvrages du couvent, des bas de soie, des cachets d’ambre, avec des sucreries, et je partis pour Séville, où je voulus aller tenter la fortune comme dans un lieu plus vaste. Je laisse à juger au lecteur des regrets et de la douleur de ma religieuse, moins pour moi que pour ce que je lui emportais.




CHAPITRE XXIII


Ce qui m’arriva à Séville jusqu’à mon embarquement
pour les Indes.


Mon voyage fut heureux de Tolède à Séville. J’étais déjà initié dans l’art de tricher au jeu ; j’avais des dés pipés, et de quatre que je tenais dans la main, j’étais assez adroit pour en escamoter un et n’en lâcher que trois. Je m’étais aussi pourvu de cartes apprêtées avec lesquelles j’affrontais les plus hardis, de sorte qu’il ne m’échappait pas un sou. Je passe sous silence d’autres friponneries ; si je les rapportais toutes, on me jugerait plutôt un diable qu’un homme, et je contribuerais à rendre facile la pratique des vices que tout homme doit fuir, qu’à inspirer l’horreur qu’ils méritent. Je pense néanmoins qu’en en déclarant quelques-unes, et quelques manières de parler des escrocs, les honnêtes gens, qui les ignorent, pourront peut-être en profiter pour se tenir sur leurs gardes et que ceux qui liront ma vie ne seront trompés que par leur faute.

Qu’on ne croie donc pas n’avoir rien à craindre quand on donne les cartes, le filou les changera en mouchant la chandelle. Ne permettez pas non plus de tâter la carte, parce que c’est un moyen de distinguer les figures et les as. Si vous êtes homme à vous fourrer partout, sachez que dans les cuisines et les écuries on pique les as avec une épingle, ou on leur donne un petit coup d’ongle pour les reconnaître. Jouez-vous avec des gens distingués, que ce ne soit pas en vous servant de cartes qui ont été fabriquées à mauvais dessein, c’est-à-dire qui sont si fines qu’elles laissent voir leur valeur au travers. Ne vous fiez pas davantage à des cartes bien blanches, car la moindre marque y est visible. Faites attention, au jeu d’écarté, que celui qui donne les cartes ne fasse pas aux rois des cornes qui seraient autant de tombeaux pour votre argent ; qu’il ne place pas sur le talon les cartes qu’il a écartées de son jeu et qu’il ne vous remette celles-ci ensuite. Veillez à ce que les autres joueurs ne se renseignent pas mutuellement sur leurs propres cartes, soit par des jeux de doigts, soit par les premières lettres des mots qu’ils prononcent. Je ne veux pas en dire davantage ; ceci suffit pour que l’on sache qu’on doit vivre toujours dans la défiance, parce que les friponneries que je tais sont sans nombre.

Les coquins qui les pratiquent disent, et très proprement, donner la mort pour enlever l’argent. Ils traitent de tours d’adresse les supercheries qu’ils font à un ami qui ne s’en défie pas, tant elles sont cachées. Ils appellent adroits ceux qui leur amènent des hommes simples, des dupes, pour que ces coupeurs de bourses les dépouillent. À l’homme sans malice, qui est bon comme le bon pain, ils donnent le nom de blanc, et celui de noir à ceux qui rendent nulle toute leur industrie.

Muni de ce langage et de tous ces vices, je me rendis à Séville, ayant trouvé par là le moyen de m’approprier l’argent de mes camarades, d’en gagner aux maîtres des hôtelleries et de me défrayer en outre du louage de mes mules, de leur nourriture et de la mienne. Je descendis à l’auberge du Maure, où je rencontrai un de mes condisciples d’Alcala, appelé Mata, qui trouvant que ce nom était trop simple et ne remplissait pas assez la bouche, le changea en celui de Matorral. La vie des hommes faisait l’objet de son commerce ; il était marchand de coups d’épée, et cette profession lui convenait assez, car il avait tant de cicatrices sur la face, qu’elles pouvaient lui servir d’enseigne ; ce qui lui faisait dire qu’il n’y a point de meilleur maître d’escrime que celui qui est bien tailladé. Il avait en effet raison, parce que tout son corps n’était qu’un crible, et sa peau dure un véritable cuir. Il m’invita à aller souper avec lui et avec d’autres de ses camarades, me promettant qu’on me ramènerait à mon logement.

Nous partîmes ensemble et dès que nous fûmes rendus à son auberge, il me dit : « Fier-à-bras, ouvrez le manteau, montrez que vous êtes homme, car vous verrez ce soir tous les bons enfants de Séville, et pour qu’ils ne vous regardent pas comme un efféminé, baissez votre fraise, haussez les épaules, ayez le manteau pendant, parce que nous sommes gens à l’avoir toujours ainsi. Tournez la bouche vers l’épaule, faites des grimaces de côté et d’autre, donnez comme moi la prononciation du g à l’h, de l’h au g. » J’appris par cœur quelques mots qu’il me dit. Après quoi, il me prêta une dague qui, par sa largeur, semblait un sabre, et par sa longueur, une épée. Puis, il ajouta : « Avalez d’une haleine cette pinte de vin pur, et songez que si vous en laissez une goutte, vous passerez pour un lâche. »

Nous en étions là, et je me trouvai étourdi de cette rasade, lorsqu’entrèrent quatre de ces bons enfants, dont la face pleine d’estafilades ressemblait à des souliers de goutteux. Ils marchaient en se dandinant, avaient leurs manteaux ouverts par devant, mais ceints autour des reins, leurs chapeaux avec les bords relevés au-dessus du front de manière qu’on les eût pris pour des diadèmes. Leurs dagues et leurs épées étaient si fort garnies de fer, qu’on aurait pu les soupçonner d’avoir épuisé pour cela deux forges, et leurs pointes battaient le talon droit. Ils avaient les yeux baissés, le regard dur, les moustaches luisantes et bien relevées en croc, et la barbe, ainsi que les cheveux, à la turque.

Ils nous saluèrent seulement en remuant les lèvres, après quoi, ils dirent d’une voix rauque à mon ami, en ménageant les paroles : « Sieur compère ? » Et celui-ci leur répondit d’un mouvement de tête. Ils s’assirent ensuite, et, pour demander qui j’étais, ils ne proférèrent pas une parole. Un d’eux regarda seulement Matorral et m’indiqua en ouvrant la bouche et avançant vers moi la lèvre d’en bas. Mon maître de noviciat le satisfit en empoignant sa barbe et en regardant la terre. À l’instant ils se levèrent tous d’un air très joyeux, m’embrassèrent et me firent mille caresses. J’y répondis à leur manière, mais ce fut pour moi la même chose que si j’eusse goûté de quatre vins différents.

L’heure de souper venue, de grands coquins, que les braves appellent des mouches, se présentèrent pour servir, et nous nous mîmes à table. On apporta d’abord un ragoût de mouton avec des câpres, et à l’instant ils commencèrent, en considération de ma bienvenue, par boire à mon honneur, dont je ne m’étais pas cru jusqu’alors si bien pourvu. On servit ensuite du poisson et d’autres mets, tous assaisonnés de manière à exciter à boire. Il y avait à terre une auge pleine de vin, sur laquelle chacun se précipitait pour faire raison ; et cette façon de boire me plut beaucoup. Aussi après que l’on eût pompé deux fois dans ce vase charmant, on ne se reconnut plus les uns les autres. On se mit à parler de guerre, et ce ne fut plus alors que des jurements. D’une humée de vin à l’autre, vingt ou trente hommes étaient tués sans confession. Le corrégidor eut pour sa part mille coups de poignard. On célébra la mémoire de Dominique Tiznado y Gayon, on répandit du vin en quantité pour le repos de l’âme d’Escamillo. Ceux que le vin rendit tristes pleurèrent amèrement la mort précoce d’Alonzo Alvarez. Mon camarade d’études, dont la tête était déjà dérangée, dit d’un ton de voix enroué, prenant un pain dans ses mains et regardant la lumière : « Je jure par cette face, qui est celle de Dieu, et par cette lumière, qui est sortie de la bouche de l’ange, d’aller avec vous, si vous voulez, venger sur les archers le pauvre Borgne à qui ils ont donné la chasse. » À ces mots, tous les autres poussèrent des cris épouvantables, tirèrent leurs dagues, mirent chacun la main sur le bord de l’auge, et s’y engagèrent par serment, en se plongeant la tête dans le vin, et disant : « De même que nous buvons ce vin, de même il nous faut boire le sang de tous ces malheureux qui font la profession d’espions !» – « Quel est, demandai-je, cet Alonzo Alvarez dont vous regrettez si fort la perte ? » – « C’était, répondit l’un d’eux, un jeune et brave spadassin, homme de main et bon camarade… Çà, partons ! ajouta-t-il, je sens que le diable m’anime ! » Et à l’instant ils sortirent tous de la maison pour aller à la recherche des archers. Comme j’étais ivre, et que tous mes sens étaient absorbés par le vin, je les accompagnai, sans faire attention aux dangers auxquels je m’exposais.

Arrivés à la rue de la Mer, nous rencontrâmes la ronde, et à peine l’eurent-ils aperçue, qu’ils fondirent sur elle l’épée à la main. J’en fis de même et dès le premier choc, nous dégageâmes de leurs corps deux mauvaises âmes d’archers. Au lieu d’entreprendre de punir une pareille audace, l’huissier qui commandait cette troupe infernale ne songea qu’à assurer son salut par la fuite. Il courut en remontant la rue et criant de toutes ses forces. Comme il avait pris sur nous beaucoup d’avance, il ne nous fut pas possible de le suivre et nous jugeâmes plus à propos de nous réfugier à l’église cathédrale, pour nous mettre à couvert contre les rigueurs de la justice.

Nous dormîmes autant qu’il le fallait pour faire cuver le vin qui bouillait dans nos têtes. Quand nous fûmes réveillés et rendus à nous-mêmes, je ne pus jamais concevoir comment la justice avait pu perdre deux archers, ni comment l’huissier avait fui devant des grappes de raisin, car dans le fait, nous n’étions rien autre chose.

Nous nous trouvions très bien dans l’église, parce que, sur la nouvelle que des hommes s’y étaient retirés, il y vint des nymphes obligeantes et charitables, qui se déshabillèrent pour nous revêtir. La nommée Grajalis s’attacha à moi et m’habilla de neuf à son goût. Cette vie me plut fort, et plus que toute autre. Aussi je pris la résolution de ne me jamais séparer de cette aimable fille, et j’appris en conséquence si bien le jargon des ruffians et des souteneurs qu’en peu de temps je devins leur rabbin.

La Justice cependant nous cherchait et, quoiqu’elle rôdât autour de l’église, cela ne nous empêchait pas de sortir de nuit travestis, et de courir les rues. Ennuyé néanmoins d’être si longtemps dans la gêne, et de voir que la fortune ne cessait de me persécuter, je me déterminai, moins par principe de sagesse (car je ne suis pas si prudent) que par lassitude, comme un pécheur obstiné, à quitter le pays. Je me décidai, après en avoir conféré avec ma Grajalis, à passer aux Indes, espérant que mon sort deviendrait meilleur dans un autre monde. Mais je me trompais. Il fut encore pire, parce qu’il ne suffit pas à l’homme de se transplanter, pour que son état se bonifie ; il faut encore qu’il change de vie et de mœurs, quand elles sont dépravées, et changer est une chose presque impossible à l’homme familiarisé avec le crime, et qui s’y est endurci.

TABLE
Pages.
Notice sur Quevedos-Villegas………. 9
Chapitre premier. – Qui je suis, et quels étaient mes parents………………… 17
Chapitre II. – Comment j’allai à l’école, et ce qui m’y arriva……………………. 22
Chapitre III. – Comment j’entrai dans une pension, en qualité de domestique de Don Diégo Coronel……………………. 30
Chapitre IV. – Notre convalescence et notre voyage à Alcala de Hénarès pour y aller étudier …………………………….. 43
Chapitre V. – De notre entrée à Alcala. Nouveaux tours qu’on me joue………… 54
Chapitre VI. – Rapineries de la gouvernante et espiègleries que je fis……………. 65
Chapitre VII. – Comment nous nous séparâmes, Don Diégo et moi. Nouvelles de la mort de mes père et mère et résolution que je pris relativement à moi pour la suite……… 79


Chapitre VIII. – Ce qui m’arriva sur la route d’Alcala à Ségovie jusqu’à Rexas, où je couchai la première nuit………………. 84
Chapitre IX. – Ce qui se passa entre un poète et moi jusqu’à mon arrivée à Madrid….. 93
Chapitre X. – Ce que fis à Madrid et ce qui m’arriva jusqu’à Cerecedilla où je couchai. 99
Chapitre XI. – Réception que me fait mon oncle. Visites qu’il reçoit et recouvrement de mon bien ……………………….. 114
Chapitre XII. – Ma fuite et mes aventures sur la route de Madrid. Rencontre d’un gentilhomme ………………………… 123
Chapitre XIII. – Suite du voyage. Histoire du gentilhomme…………………… 129
Chapitre XIV. – Ce qui m’arriva à Madrid dans ma première journée jusqu’au soir 137
Chapitre XV. – Suite des tours des Chevaliers d’industrie, et autres événements singuliers ……………………………. 143
Chapitre XVI. – Continuation de la matière précédente jusqu’à l’emprisonnement de toute notre maisonnée ………………….. 158
Chapitre XVII. – Description de la prison, et ce qui se passa jusqu’à ce que nous en sortîmes, la vieille pour être fouettée, mes camarades mis au carcan et moi renvoyé sous caution ……………………………. 167
Chapitre XVIII. – Comment j’allai loger dans une auberge. Disgrâce que j’y essuyai. 174


Chapitre XIX. – Suite de l’aventure et autres événements ………………………. 182
Chapitre XX. – Suite de l’aventure des dames. Autres événements et disgrâces remarquables. 191
Chapitre XXI. – Ma guérison et autres événements singuliers…………………. 205
Chapitre XXII. – Je deviens comédien, poète et galant de religieuses…………….. 216
Chapitre XXIII. – Ce qui m’arriva à Séville jusqu’à mon embarquement pour les Indes. 229




Ce volume, le quarante-cinquième de la
collection SCRIPTA MANENT, a été
achevé d’imprimer le 10 octobre 1929
sur les presses
de l’imprimerie darantiere
à dijon

Le tirage est limité à
50 exemplaires sur papier impérial
du japon, chiffrés de I à L.
75 exemplaires sur papier de hollande
van gelder, chiffrés de LI à CXXV.
2.500 exemplaires sur papier chesterfield,
chiffrés de 1 à 2.500.
25 exemplaires de collaborateurs,
hors commerce, sur divers papiers,
marqués de A à Z.

Il a été tiré en outre
250 exemplaires sur vergé chesterfield
numérotés en rouge de 2501 à 2750,
réservés
cinquante (de 2501 à 2550)
aux amis de la librairie kahan (anvers)
et deux cents (de 2551 à 2750)
aux amis des librairies

flammarion.



OUVRAGES DÉJÀ PARUS


DANS LA COLLECTION SCRIPTA MANENT

1. Les deux Testaments et les Ballades de Maistre Françoys Villon.

2. Balkis et Salomon, par Gérard de Nerval.

3. L’Art d’Aimer, d’Ovide.

4. Le Spleen de Paris, de Baudelaire.

5. Idylles et Élégies, d’André Chénier.

6. Lysistrata, d’Aristophane.

7. Le Roman de Jehan de Paris, de Voltaire.

8. Zadig, de Voltaire.

9. Les Paradis artificiels, de Baudelaire.

10. Paul et Virginie, de B. de Saint-Pierre.

11. L’Éloge de la Folie d’Érasme.

12. Faust, de Gœthe.

13. Tarass Boulba, de Nicolas Gogol.

14. Voyage sentimental, de Sterne.

15. Atala, de Chateaubriand.

16. La Princesse de Babylone, de Voltaire.

17. L’Utopie, de Thomas Morus.

18. La Jacquerie, de Prosper Mérimée.

19. Colloques choisis, d’Érasme.

20. Servitude et Grandeur militaires, d’Alfred de Vigny.

21. L’Ingénu, de Voltaire.

22. Vita Nova, de Dante Alighieri.

23. Merveilleuse histoire de Pierre Schlémihl, par A. de Chamisso.

24. Le Tartufe, de Molière.

25 et 26. Lettres persanes, de Montesquieu.

27. L’Enfer, de Dante.

28. Gaspard de la Nuit, par Aloysius Bertrand.

29. Le Diable Amoureux, par Cazotte.

30. Werther, de Gœthe.

31. La Religieuse, de Diderot.

32. Le Livre de Job.

33 et 34. Veillées d’Ukraine, de Nicolas Gogol.

35. Obéron, de Wieland.

36. Port-Royal, de Racine.

37. Le Roman du Renard, de Gœthe.

38. Lozarille de Tormès, par Diégo Hurtado de Mendoza.

39. Instructions aux domestiques, par Jonathan Swift.

40 et 41. Jacques le Fataliste, par Diderot.

42. Guillaume Tell, de Schiller.

43. Dialogues philosophiques, de Voltaire.

44. Les Aventures de Til Ulespiegel.



  1. WS : Les illustrations qui n’ont pas encore accédé au Domaine Public ont été retirées.