Cours d’agriculture (Rozier)/ÉCOBUER ou ÉGOBUER ou BRULER LES TERRES

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Hôtel Serpente (Tome quatrièmep. 123-125).


ÉCOBUER ou ÉGOBUER, ou BRULER LES TERRES. C’est enlever la superficie d’un terrein chargé de plantes à un ou plusieurs pouces d’épaisseur, couper ces tranches quarrément, en former de petits fours, y mettre le feu, & répandre ensuite cette terre réduite en cendre sur le sol ; tel est le sommaire de opération.

On écobue de deux manières, ou à bras d’homme, en se servant de l’écobue, nommée tranque dans quelques-unes de nos provinces, ou avec la forte charrue à versoir ; (voyez ce mot) la dernière est la plus économique, & n’est pas la meilleure.

On écobue ordinairement les friches chargées de bruyères & de mauvaises herbes, les prairies destinées à être converties en terres à grains au moins pendant quelques années, les luzernières, les esparcettes qu’on veut dérompre, &c. Le grand art de l’écobuage consiste à enlever seulement la portion de terre pénétrée par les racines ; la portion simplement terreuse devient inutile.

Le grand art est encore de conserver à ces tranches toute la terre attachée aux racines, soit qu’on les enlève avec l’écobue ou avec la charrue. On les coupe ensuite quarrément, & après les avoir laissé sécher au soleil, elles sont disposées les unes sur les autres, ou quarrément ou en rond, & forment de petits fourneaux. Il faut observer que la partie inférieure de la tranche, soit à l’extérieur du fourneau, & que la supérieure chargée d’herbes, soit dans l’intérieur. On met le feu au milieu de ce fourneau rempli d’herbes ou de feuilles, & la petite ouverture qui lui sert de porte, est presque bouchée, afin de ne point établir de courant de flamme, mais un feu étouffé, qui gagnera lentement de proche en proche, & consumera les racines jusqu’à l’extérieur de la tranche. On doit plusieurs fois dans la journée visiter ses fourneaux, afin de boucher exactement les gerçures ou crevasses qui s’y formeront surement si le feu a trop d’activité. La fumée pénétrera la terre, comme l’eau pénètre une éponge, & se dissipera peu à peu dans la vague de l’air. J ai vu des agriculteurs mouiller extérieurement ces fourneaux avant d’y mettre le feu, & pétrir la terre tout autour. Cette opération est fort bonne, lorsque l’eau est dans le voisinage ; on lute, pour ainsi dire, les tranches les unes contre les autres ; car c'est toujours dans leur point de réunion que la flamme s’ouvre un passage, lorsqu’on ne prend pas cette précaution, ou du moins lorsque la terre n’est pas assez serrée dans ces endroits.

Ceux qui veulent promptement faire sécher les tranches de terre, les réunissent les unes contre les autres par leur sommet, & ainsi disposées elles forment un triangle dont le sol est la base. De cette manière elles sont de tous les côtés, environnées d’un courant d’air qui, aidé par la chaleur du soleil, accélère l’évaporation de l’humidité. Si on est moins pressé, cette opération coûteuse est inutile, le soleil seul suffit, excepté dans les provinces naturellement froides, ou sous un ciel pluvieux.

Plusieurs jours après, lorsque les fourneaux ne fument plus, & sur-tout lorsqu’en tirant au dehors la tranche qui formoit la porte, on ne sent plus en dedans aucune chaleur, c’est le moment de briser l’édifice, de l’émietter, & de répandre uniformément les débris sur le sol.

Les avantages de l’écobuage se réduisent, 1°. à détruire les mauvaises herbes & leurs semences ; 2°. à fournir un engrais. Examinons actuellement les vrais résultats de cette opération, & quelle espèce de terrein l’exige.

I. Lorsque l’on écobue même à feu lent & couvé, on sent au loin une odeur désagréable de corne brûlée, & si l’on se trouve dans l’atmosphère de la fumée, les yeux cuisent & larmoient ; c’est l’effet de l’acrimonie de cette fumée. Il s’échappe donc avec cette fumée, des principes autres que ceux de l’eau réduite en vapeurs. S’ils s’échappent, c’est donc une soustraction réelle des principes dont le sol auroit été bonifié. Mais quels sont ces principes ? les volatils les plus actifs & les plus spiritueux, si je puis m’exprimer ainsi ; c’est la partie huileuse & animale, auparavant combinée avec les sels, & il ne reste plus que les sels. Actuellement je demande si les sels seuls constituent la végétation ? (Voyez le mot Amendement, & le dernier chapitre de l’article Culture) Voilà donc de grands frais, de fortes dépenses faites uniquement pour se procurer un peu de cendres chargées de sel. Consultez le mot Cendres, & vous verrez ce qu’on doit en penser. Je ne crains pas d’avancer, 1°. que l’écobuage détruit les parties animales contenues dans la terre, & les parties huileuses des plantes ; 2°. que de leur union avec les sels, la sève est formée ; 3°. que le sel résultant de cette opération est plus nuisible qu’utile, si la terre sur laquelle on le répand ne contient pas des substances huileuses & animales. Au mot Arrosement, voyez l’effet de la surabondance des sels. 4°. Que de la chaux pulvérisée & répandue sur le sol, produiroit le même effet ; 5°. que l’écobuage dans les provinces voisines de la mer, est nuisible, parce que la terre est chargée de sels, & qu’elle a besoin de substances graisseuses & huileuses. (Voyez le mot Défrichement) L’écobuage, dans aucun de ces cas, n’est avantageux. 6°. Que le vrai, le seul & unique mérite de cette opération, est de priver la terre d’une grande quantité de mauvaises graines, & de la purger du chiendent, (voyez ce mot.)

Je sais que beaucoup d’agriculteurs ne seront pas de mon avis ; je les prie de relire les articles cités, & d’avoir ensuite la bonté de me communiquer leurs réflexions ; j’en ferai surement usage, & je me rétracterai, si elles sont meilleures que les miennes.

II. Des espèces de terreins à écobuer. Plusieurs auteurs peu partisans de l’écobuage, ont dit que la terre se cuisoit en manière de briques, & d’autres, qu’elle se vitrifioit ; c’est pousser la chose à l’excès, ou ne pas avoir l’idée de l’opération. Un feu couvé, a très-peu d’activité ; il faut un grand courant de flamme soutenu pendant plusieurs jours, pour cuire la brique, & si on veut vitrifier les terres, le feu doit être bien autrement violent & plus long ; enfin, le feu poussé à son plus haut degré, on parviendra à vitrifier l’argile. Peut-on faire la plus légère comparaison des petits fourneaux d’écobuage, à ceux de chimie ou des arts ? On veut renchérir sur ce qui a été dit, & l’on ne sait ce que l’on dit.

1°. Des terreins maigres. Plus ils sont maigres, moins ils sont chargés de substances huileuses & animales, & c’est précisément parce qu’ils sont pauvres en principes qui constituent la terre végétale, qu’ils sont maigres ; les écobuer, c’est les amaigrir encore.

Les terrains maigres & à bruyères, sont presque tous ferrugineux, & l’expérience la plus décisive a démontré que toute terre ferrugineuse devient plus stérile après l’incinération.

Les terreins sont maigres, parce qu’il y a peu de liaison entre leurs molécules. Écobuer, c’est détruire encore plus le lien de leur adhésion.

2°. Des terreins forts. Ils sont ou secs ou humides, ou argileux en différentes proportions.

Plus un sol est naturellement sec, plus il a besoin d’engrais qui tienne ses parties divisées ; les sels & les cendres produits par l’écobuage, sont une petite ressource. La quantité d’herbes, de racines qui les a fournis, enfouies dans la terre par les labours, agiroient mécaniquement pendant beaucoup plus de temps, fourniroient au sol la même quantité de sels, &, ce qui vaudroit encore mieux, les substances huileuses & savonneuses, qui ont déjà servi à leur végétation.

L’écobuage des terreins naturellement humides, ne me paroît pas contraire aux bons principes de l’agriculture ; je le crois avantageux jusqu’à un certain point. Comme ces sols mouillés sont chargés de beaucoup d’herbes, ils sont par conséquent couverts d’une multitude d’insectes : ici la partie animale ne manque pas, & souvent elle excède la partie saline ; aussi, l’écobuage fournit le sel nécessaire à la combinaison de la partie savonneuse, & rend la terre moins compacte. Un peu de chaux, (voyez ce mot) produiroit le même effet, & coûteroit moins.

Si la terre est argileuse, que résultera-t-il de l’écobuage, rien ou presque rien, relativement à son atténuation : quelques tombereaux de sable pur vaudroient beaucoup mieux.

Somme totale, l’écobuage occasionne beaucoup de dépense & produit peu d’effets. Brûlez, plusieurs années de suite, la même terre, & l’expérience vous démontrera de combien vous l’appauvrissez.

Plutôt que d’écobuer, semez des herbes afin de les enterrer, ainsi qu’il est dit au mot Alterner, & au mot Défrichement ; il vous en coûtera moins, & le produit que vous attendez sera plus réel.

On citera, j’en conviens, l’exemple & la coutume de plusieurs pays ; mais je prie les partisans de l’écobuage de juger par comparaison ; il faut créer de la terre végétale, les matériaux de la sève, & non pas les détruire.