Cours d’agriculture (Rozier)/GARANCE

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Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 234-247).


GARANCE. (Planche XIII) M. Tournefort la place dans la neuvième section de la première classe, qui comprend les herbes à fleur en forme de godet & d’une seule pièce, dont le calice devient un fruit composé de deux pièces adhérentes par leur base, & il l’appelle rubia tinctorum sativa. M. von-Linné lui conserve la même dénomination, & la classe dans la tétrandrie monogynie.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 5, pl. 13 Garance.png

Fleur B, sans tube, découpée en quatre ou cinq parties, en manière d’étoile ; les étamines, au nombre de quatre, sont rassemblées par leurs anthères, & attachées par leur filet à la corolle, & font l’alternative avec ses divisions, C ; le pistil D est placé au centre des étamines ; le calice E est d’une seule pièce.

Fruit F, composé de deux baies arrondies & attaché par un ombilic ; chaque baie renferme une semence G, H, un peu creuse vers le milieu, enveloppée d’une peau I.

Feuilles verticillées, c’est-à-dire, rangées tout autour de la tige comme les rayons d’une roue autour du moyeu ; elles sont au nombre de six, & quelquefois de cinq, pointues, rudes au toucher, armées de petits dards, légèrement crénelées tout autour.

Racine A, longue, rampante, branchue, rouge en dehors & en dedans, mais quelquefois jaune en dehors lorsqu’elle est jeune.

Port. Tiges longues, quarrées, sarmenteuses, nerveuses, rudes au toucher ; les fleurs naissent au sommet des branches.

Lieu. Dans presque toutes les provinces du royaume, soit du nord, soit du midi, & particulièrement dans ces dernières ; la plante est vivace, fleurit en juin, juillet & août, suivant le climat, & on a beaucoup de peine à la détruire quand une fois elle s’est emparée d’un terrain.

M. von-Linné reconnoît deux autres espèces de garance, qu’il désigne sous le nom de rubia peregrina, ou garance étrangère, dont les feuilles, au nombre de quatre seulement, sont très-dures au toucher en dessous, douces en dessus, & elliptiques ; l’autre espèce a ses feuilles linéaires, rudes au toucher en dessus, & qui se conservent sur les tiges. Je regarde comme de simples variétés ou espèces (voyez ce mot) jardinières les autres garances qui tirent leur différence ou du climat ou du local.

De sa Culture.

C’est une des plantes les plus recherchées pour les teintures, & d’un très-grand produit quand elle est bien cultivée. On commence heureusement en France à ne plus devenir tributaire des Hollandois, qui la fournissoient toute autrefois ; & des expériences sans nombre ont démontré que celle de France est aussi parfaite que celle qu’ils nous apportoient de Zélande, après l’avoir grossièrement pulvérisée. Ce sont des François réfugiés qui ont porté en Hollande ce genre de culture, & cette branche précieuse du commerce.

Il est constant qu’on pourroit à la rigueur cueillir la graine sur les plantes venues spontanément dans nos buissons, sur les lisières des bois, mais il vaut beaucoup mieux se procurer celle des plantes déjà cultivées avec succès, parce qu’elle est beaucoup mieux nourrie, & donne ensuite des sujets plus vigoureux. Il sera encore plus avantageux d’en faire venir du Levant ou de Zélande ; la première est à préférer, à tous égards, sur-tout si on veut la cultiver en grand dans les provinces du midi. On pourroit même ajouter que toutes les plantes de la famille, que Rai a appelées stellatæ, & d’autres radiatæ asperi-foliæ, fournissent par leurs racines une teinture plus ou moins rouge, ou du moins, pour se servir des termes de l’art, susceptible de donner un pied de garance aux étoffes que l’on veut teindre en une couleur quelconque. La graine apportée de Smyrne ou du Levant, est appelée azala ou lizari, ou izari. M. d’Ambournay, secrétaire perpétuel de la Société d’Agriculture de Rouen, & si zélé pour les progrès de cette science, & par les expériences qu’il a faites, d’après la théorie la plus éclairée, a trouvé sur les rochers d’Oizel en Normandie, une garance qui n’est point inférieure à celle du Levant, & qu’il croit être la même espèce. On a semé au jardin du roi, à Paris, l’azala, venu directement de Smyrne, & on a reconnu que sa plante ne différoit pas de celle cultivée en Flandre. Il est donc très-fort à présumer que toutes ces garances sont spécifiquement les mêmes, & que si elles différent, c’est par quelques légères modifications. Le grand point, & le seul point essentiel, consiste dans la racine qui donne une plus ou moins belle teinture, suivant le sol dans lequel la plante est cultivée. Plus cette racine, & la plante luxurient, pour me servir des expressions de M. von-Linné, c’est-à-dire, plus elles prennent de grosseur, d’embonpoint, & plus la partie teignante devient abondante ; c’est le seul objet pour lequel on cultive cette plante. Il y a plusieurs méthodes de gouverner les garancières, il s’agit de comparer celle du Levant avec celles usitées en France.

I. Du sol d’une garancière. Je l’ai déjà dit, on peut établir un système général de culture, d’après la manière d’être des racines & du sol sur lequel les plantes croissent spontanément, & c’est le seul vrai système, parce qu’il ne tient en rien aux idées des hommes. Les racines de garance sont pivotantes, traçantes, fibreuses ; elles exigent donc une terre légère, douce, bien nourrie, légèrement humide, & qui ait du fond ; sans ces qualités les racines prendroient peu d’accroissement, & cependant le seul mérite de la plante consiste dans ses belles & nombreuses racines.

Il est clair, d’après ce qui vient d’être dit, qu’on ne sauroit défoncer trop profondément le terrain destiné à une garancière ; malgré cela quelques agronomes ont avancé qu’il suffisoit que la bonne terre eût un pied de profondeur, & pour base une couche d’argile, afin d’obliger les racines à s’étendre horizontalement, & à ne pas pivoter, afin d’augmenter le nombre des racines, & pour donner moins de peine dans la suite à en débarrasser la terre lors de la récolte. Ces assertions sont simplement spécieuses, & rien de plus ; une couche d’argile retient, dans la couche supérieure de terre franche, les eaux pluviales, & la plante craint la grande humidité, la stagnation des eaux, qui fait chancir & moisir ses racines. Sil ne s’agissoit pas de les augmenter, soit en nombre, soit en volume, un terrain ordinairement sec conviendroit à la garance, puisqu’on la voit croître spontanément dans nos provinces méridionales, sur les lisières des bois & dans les buissons, malgré les chaleurs & la sécheresse du climat.

Lorsqu’au temps de la récolte on trouve à 18 ou à 24 pouces en terre des racines nombreuses& bien nourries, n’est-on pas amplement dédommagé de l’excédent de dépense occasionné par une fouille plus profonde ? En un mot, je ne vois aucune bonne raison pour ne pas laisser prendre aux racines leur plus forte grosseur & leur plus grande expansion. La multiplicité de petites racines n’assure pas le bénéfice, c’est la multiplicité des grosses ; & dès que les progrès d’une grosse racine sont arrêtés, elle est forcée de le charger en chevelus. La méthode des Levantins me paroît réunir tous les avantages.

II. De son établissement. Il y a deux manières de le former, ou en semant à demeure, ou avec de jeunes plants bien enracinés.

Dans nos provinces du nord, dans celles qui sont tempérées, & dans celles où les pluies ne sont pas rares, je préférerois la première méthode ; & la seconde, pour celles du midi, à moins qu’on ait la facilité d’arroser la garancière, comme il sera dit au mot Irrigation. Cet avis est fondé sur ce que la réussite d’une garancière dépend principalement des succès de la première année, parce qu’à la seconde & à la troisième les racines n’ont plus la même facilité pour travailler, puisque la terre a été affaissée par son propre poids & par les pluies. Je conviens qu’on doit donner des labours, mais ils ne vont jamais assez bas.

Il vaut mieux à tous égards, semer à la volée, ou par raies, que de replanter ; 1°. la transplantation a beau être faite, avec le plus grand soin, il est bien difficile de ne pas rompre le pivot de la racine ; dès lors on obtient plus de racines latérales ou chevelues. 2°. Quand on auroit à son commandement la saison, une plante souffre toujours de la transplantation, sur-tout dans les travaux en grand, où il est impossible d’apporter des attentions qui sont peu du goût & du génie du paysan cultivateur ; 3°. enfin, l’année du semis en pépinière est un temps perdu, puisqu’on ne doit compter l’âge de la garancière pour l’enlèvement des plantes, que du jour de leur transplantation.

La pépinière au contraire devient, pour ainsi dire, indispensable dans nos provinces du midi, lorsqu’on n’a pas la faculté d’arroser la garancière au moins pendant la première année ; il y arrive trop communément qu’il ne tombe pas une goutte de pluie pendant six à sept mois, & souvent davantage. Il est donc impossible, dans cette circonstance, qu’une garancière y réussisse ; il faut donc recourir à la pépinière, parce qu’elle est supposée établie dans un sol préparé convenablement & susceptible d’être arrosé & travaillé au besoin. Les écrivains sur l’agriculture ne font point assez d’attention à la diversité des climats, & ils supposent toujours que le ciel & la température, & la fréquence ou la rareté des pluies, sont analogues, & en tout semblables à la température des pays qu’ils habitent. De-là naissent le discrédit de leurs ouvrages, & la fausseté des spéculations des agriculteurs ; ce dernier point tire plus à conséquence que le premier.

Après s’être assuré d’un sol léger, fertile, & qui ait beaucoup de fond, on ne doit pas plaindre la dépense pour le défoncer au moins à deux pieds de profondeur, afin de diviser cette terre le plus qu’il est possible, & la purger des herbes quelconques. Lorsque le terrain est également travaillé, bien meuble, bien uni, on le divise par planches, l’une de quatre pieds de largeur, & l’autre de six, & ainsi alternativement sur toute la longueur du champ ; les plus étroites sont destinées à recevoir la semence en avril ou en mai dans les provinces du nord, & à la fin de février dans celles du midi, lorsque la saison paroît fixée. Il suffit que la graine soit enterrée à trois pouces environ.

Lorsque l’on n’est pas à même de se procurer de la graine du Levant, ou de bonnes garancières cultivées dans le royaume, il convient alors de semer dans un jardin la graine, ou d’y replanter des pieds de la garance qui croît spontanément dans le pays, ou dans les environs, & de lui prodiguer les engrais, le travail & l’arrosement au besoin : ce mieux-être changera, pour ainsi dire, & la graine & les plants, de sorte qu’à la seconde ou troisième année on aura de l’un & de l’autre en abondance & de bonne qualité. Pour multiplier les boutures, on détachera du tronc principal celles qui sont susceptibles d’être séparées. Il est cependant plus expéditif de tirer en droiture de la bonne graine.

Le sieur Althen, levantin d’origine, & chargé par le gouvernement de la conduite de quelques garancières à l’imitation de celles de la Turquie, en Asie, propose, dans son mémoire publié par le gouvernement, une préparation de la graine, & qu’il exécute ainsi : pour chaque livre qu’on veut semer, on prend un quart de livre de garance fraîche, qu’on lave & qu’on pile ensuite dans un mortier ; on y ajoute un demi-septier d’eau par quart de livre de garance pilée, & deux onces d’eau-de-vie. On jette cette composition sur la graine, de manière qu’elle s’en imbibe l’espace de 14 heures, prenant soin de la remuer trois ou quatre fois, afin de prévenir la fermentation. Le lendemain on met cette graine dans un chaudron d’eau qu’on a fait bouillir l’espace d’une heure cinq ou six jours auparavant, & dans laquelle on a mis un panier de fiente de cheval ; la graine y reste deux ou trois jours, & est plusieurs fois remuée afin qu’elle ne s’échauffe pas : enfin, on étend la graine sur le pavé, jusqu’à ce qu’elle ait assez perdu de son humidité pour être semée.

Je ne vois pas, malgré le témoignage du sieur Althen, le grand avantage qu’il annonce ; sa préparation ressemble beaucoup aux mixtions si vantées pour les blés, & qui, bien examinées & sans partialité, se réduisent à zéro ; j’en excepte cependant le chaulage pur & simple, & encore est-ce dans le cas seulement que les blés soient charbonnés. (Voyez les mots Blé, Chaulage, Froment.) Je persiste dans le même sentiment, relativement à la garance, & je préférerois, aussitôt que la graine est cueillie dans sa parfaite maturité, d’imiter le procédé de la nature, c’est-à-dire, de la déposer lit par lit avec du sable, non pas trop sec, & tenu dans un lieu peu humide, jusqu’à l’époque des semailles.

On sème la graine de garance comme le blé, à la volée, ou à la main, en suivant les sillons. Cette secondé méthode, quoique plus longue, est à préférer, parce que le grain est disposé par rangée, & il est plus facile, au printemps, & pendant l’été, de sarcler les rangées sans nuire aux bonnes plantes. On peut évaluer, au poids, à dix livres au plus la quantité de semence suffisante pour 400 toises quarrées, & même diminuer du poids en raison de la bonté du sol.

Si on peut arroser par irrigation à la manière des provinces méridionales, il vaut beaucoup mieux semer un seul sillon sur deux rangées, & laisser un sillon & demi entre deux, ou du moins un sillon ; par ce mot, on ne doit pas entendre un sillon tel que celui formé par la charrue en labourant, ni le billon, (voyez ce mot) mais le sillon qui sera décrit au mot Jardin potager, & tel qu’on le dirige pour être arrosé par irrigation dans les provinces du midi. Cependant le billon de trois à quatre pieds de largeur pourroit servir en laissant un billon vide entre chaque billon planté en garance.

Si on a semé en pépinière, il faut replanter l’année suivante dans un terrain préparé ainsi qu’il a été dit. On ouvre de petites fosses de huit pouces de profondeur sur six pouces de largeur, pour recevoir les jeunes plants, mais les unes après les autres ; ainsi, une planche de quatre pieds se trouve garnie de huit rangs, & un sillon l’est de six. Je préférerois la méthode de donner un pied d’intervalle entre chaque rangée.

Pour tirer les plançons de la pépinière, on commence par un bout, & on y ouvre une tranchée d’un pied de profondeur, afin de cerner la terre en dessous des racines, & de les en séparer sans les endommager ; alors la plante vient entière, sans peine, sans déchirure, à la main du travailleur. On met ces plantes dans des paniers, des corbeilles, &c. elles y sont recouvertes avec des feuilles de choux, ou tel autre herbage, afin de les tenir fraîchement ; elles sont ainsi transportées à la garancière, & l’ouvrier en prend dans les paniers à mesure qu’il les plante.

La plantation exige deux ouvriers ; l’un tient la garance, étend les racines fibreuses & l’autre les couvre avec la terre tirée du petit fossé. Si les racines sont longues, le premier ouvrier, armé d’une cheville, fait des trous dans ce même fossé, & y dispose les plus longues racines, de manière cependant que le collet de la plante ne soit jamais recouvert de plus de trois pouces de terre lorsque le fossé est comblé. Ce fossé achevé, on en recommence un autre, & ainsi de suite pour toutes les planches. Chaque pied doit être espacé de quatre à six pouces l’un de l’autre, & le vrai temps de le mettre en terre, est le mois de septembre ou d’octobre.

Je sais que cette manière de transplanter paroîtra minutieuse à ceux qui ne comptent pour rien les racines, & qui ont la manie de les raccourcir, de les mutiler, &c. ; quant à moi, je sais que la nature ne les a pas donné à la plante pour exercer la serpette du cultivateur ; au surplus, que l’on plante un pied de garances ainsi que je l’ai dit, & que l’on plante à côté un autre pied de racines écourtées & mutilées, & on verra la différence, soit pour la beauté de la plante, soit pour la grosseur & la multiplicité des racines. L’expérience donnera la solution du problème. Je conviens cependant qu’un morceau de la racine garni d’un simple bouton, suffit pour produire dans la suite un pied de garance ; mais quelle différence dans la végétation & dans les produits ! le vrai & le plus solide bénéfice d’une garancière, tient à la belle venue ; c’est ce qu’on ne doit jamais oublier. Il en est ainsi du conseil donné par des auteurs, de n’espacer les grains ou les plants de garance que de trois pouces, afin qu’il ne s’amusent pas à pousser des racines latérales, & afin que la maîtresse, ou pivot profite davantage ; en les espaçant du double, le pivot travaillera encore mieux, parce qu’on aura beau faire, il poussera dans l’un & dans l’autre cas des racines horizontales & jaunes. Si elles ne trouvent pas la place pour s’étendre, elles nuiront aux progrès de la mère racine, & absorberont une partie de sa nourriture.

Je n’ai jusqu’à présent parlé que de la méthode des levantins ; il faut faire connoître les autres établies dans le royaume. En Flandre, par exemple, les planches ont dix pieds de largeur, & dix rangées de garance ; à l’extrémité de chaque planche, on laisse un sentier d’un pied & demi de largeur : ici, à côté de chaque rangée, est un sillon d’un pied ; là, chaque sillon est égal, en largeur, de celui de la rangée. Il n’y a rien de fixe à ce sujet ; mais ces méthodes ne permettent pas les recouvremens des plantes à la manière des levantins, dont il sera parlé ci-après.

III. De la conduite d’une garancière. Qu’elle soit garnie ou avec des graines, ou avec des plants enracinés ; lorsque les premières sont hors de terre, ainsi que les secondes, il est nécessaire de donner de l’eau, ou avec des arrosoirs, ou par irrigation, si le temps est sec, & qu’il n’y ait point apparence de pluie ; dans le premier cas on arrose sur la planche même, & dans l’autre, on arrose par irrigation l’entre-deux des sillons. Il ne faut pas multiplier ces arrosemens.

Quelques auteurs conseillent de semer des grains sur le semis des garances : cette méthode est abusive ; les racines du blé nuisent à la végétation de la garance, & ainsi tour-à-tour.

On a dit plus haut que les levantins replantaient en septembre & octobre, parce que, dans leur climat, & même dans celui de nos provinces méridionales, les racines travaillent pendant l’hiver. (j’ai vérifié ce fait) On a dit également qu’ils laissoient des plates bandes de six pieds de largeur, & voici leur usage : depuis l’époque du semis, à la fin de février, ou dans le courant de mars, ou depuis celle de la transplantation jusqu’au mois de septembre suivant, elles servent à cultiver du grain ou du jardinage, comme pois, haricots, gros millet ou maïs, &c. ; mais dans le courant de septembre, on prend à la profondeur de deux pieds la terre de ces plates-bandes, on en recouvre la vraie plate-bande garancière, & on ajoute encore de la terre sur ses côtés, de manière qu’elle augmente de deux pieds de largeur, & réduit l’autre de six pieds a quatre pieds. Ce recouvrement sert à étouffer les mauvaises herbes qu’il n’est plus besoin désormais de sarcler, à favoriser principalement la multiplication & l’augmentation des racines que jettent de tous côtés les plantes lorsqu’elles sont enterrées. On peut répéter le même recouvrement aux mois de mai ou de septembre suivans.

Au mois de septembre de la seconde année, c’est-à-dire, 18 mois après qu’on a semé, ou deux ans après qu’on a replanté, les plantes de garance donnent une grande quantité de graines qu’il faut recueillir lorsqu’elles ont acquis une couleur noire foncée ; c’est le signe de leur maturité.

Il y a deux manières de faire cette récolte ; l’une, de recueillir la graine sur la plante grain à grain, & en plusieurs temps, pour ne prendre que celle qui est bien mûre, en attendant que les autres viennent à maturité. Cette méthode est longue à la vérité, mais on est sûr d’avoir beaucoup plus de graine de meilleure qualité ; l’autre, de faire couper ras de terre les branches & les tiges des plantes, lorsque la plus grande partie de la graine est mûre ; de les faire sécher & d’en séparer ensuite la graine. On ne doit l’enfermer dans le grenier que lorsqu’elle a été bien séchée au soleil.

Si on a assez de graines pour son usage, & si on n’a pas occasion de se défaire du superflu avec profit, on pourra, dès le mois de mai de la seconde année, faire faucher l’herbe de la garance pour servir de fourrage aux bestiaux,[1] & cette coupe peut avoir lieu au moins trois fois dans une année. Ce fauchage sert merveilleusement à l’accroissement des plantes, & les racines en grossissent beaucoup plus ; mais soit qu’on ramasse la graine, soit qu’on fauche la plante, il faut nécessairement la recouvrir de terre après ces deux opérations.

M. Duhamel a fait beaucoup d’expériences sur la garance, & il ignoroit, lors de la publication de ses Élémens d’agriculture, la méthode du sieur Althen ou du Levant ; il s’est contenté de décrire les pratiques du royaume, & il s’explique ainsi sur la conduite d’une garancière.

« Si la garance a été plantée en automne, on doit se contenter de donner de temps en temps quelques labours aux plates-bandes avec une charrue légère ; comme ces labours n’ont pas tant pour objet de donner de la vigueur à la garance, que de préparer la terre meuble à portée des planches, on doit avoir attention de ne les point faire quand la terre trop humide pourroit se pétrir. On doit aussi, avant les mois de juin & de juillet, donner un labour aux plates-bandes des garancières qui ont été plantées au printemps. À Lille en Flandres, on donne à toutes les plantes un léger labour avec un instrument fort étroit, &, lors de cette culture, on couche de côté & d’autres les nouvelles pousses, qu’on recouvre d’une petite épaisseur de terre. »

» Quand les pousses de la garance ont acquis un pied de longueur, on fait sarcler les planches par des femmes ; puis la terre des plates bandes étant bien labourée jusqu’auprès des planches, des ouvriers couchent sur la terre des plates bandes une partie des tiges de la première rangée, & ils les recouvrent d’un pouce & demi ou de deux pouces meubles qu’ils reprennent dans la plate-bande. C’est le grand avantage que M. de Corbeilles a trouvé à faire labourer à la charrue les plates-bandes pour avoir sous la main une terre cultivée & ameublie. »

» Il faut dans cette opération avoir grande attention de ne pas recouvrir entièrement de terre les couches ; leur extrémité doit sortir de terre, sans quoi la branche couchée périroit entièrement, au lieu qu’avec cette attention, la tige tendre qui se trouve en terre se convertit en racines. Il faut un certain temps pour que ces branches converties en racines puissent être aussi abondantes en couleur que les vraies racines ; c’est pour cela que je conseille de ne point coucher toutes les pousses, mais d’en conserver quelques-unes sur chaque pied qui deviendra par ce moyen plus vigoureux & qui produira de belles racines, parce que les plantes poussent en racines, proportionnellement à ce qu’elles produisent hors de terre. »

» Quand il y a trois rangées sur chaque planche, la seconde doit être couchée entre les pieds de la première, comme on vient de le dire ; les couches étant recouvertes de deux pouces de terre, on couche les branches de la troisième rangée entre les pieds de la seconde, on les recouvre de terre, & par ce moyen la planche se trouve élargie d’un pied aux dépens de la plate bande. Lorsqu’il n’y a que deux rangées plantées sur une planche, on couche l’une à droite & l’autre à gauche ; ce qui élargit les planches de deux pieds & rétrécit proportionnellement les plates-bandes. »

« Pour faire promptement cette opération, après avoir donné un labour aux plates-bandes avec une charrue à versoir qui relève la terre du côté des planches, on formera de chaque côté, & tout au bord des planches, un petit sillon pour recevoir les couches qu’on recouvrira d’un peu de terre avec la houe. »

» Lorsque les années sont très-favorables à la garance, il arrive quelquefois que les tiges couchées se sont encore élevées d’un pied ; alors on peut répéter les opérations qu’on vient de décrire & les planches se trouvent une seconde fois élargies d’un pied aux dépends des plates-bandes. Il arrive rarement qu’on se trouve dans une aussi heureuse circonstance ; mais quand elle se présente, il faut laisser à chaque couche un brin qui s’élève verticalement & ne la point coucher, car il faut s’occuper toujours de la perfection des racines qui est la partie la plus utile de cette plante. » Il est constant, que par la méthode décrite par M. Duhamel, d’après les cultures en usage dans différens cantons, on multiplie singulièrement les petites racines ; mais il est bien prouvé par les expériences de M. d’Ambournai, que ces petites racines, à volume égal, fournissent moins de teinture & d’une quantité inférieure à celle des grosses racines. M. d’Ambournai conseille avec raison de cultiver les pieds de garance comme les haricots, le maïs, par sillons, & de chausser les plantes avec la terre voisine autant qu’on le pourra.

IV. De la récolte de la Garance. Les flamands récoltent dix-huit mois après avoir semé ; cependant il est en général beaucoup plus profitable de récolter à la fin de la troisième année, parce que les racines sont plus fortes & plus imprégnées de parties colorantes ; cependant les flamands n’ont pas tort. Cette espèce de contradiction est une affaire de calcul. En Flandre, les terres ne reposent jamais ; elles sont toujours remplies ou d’une espèce de plante, ou d’une autre. D’après cela, il est aisé de concevoir quel est le prix de leurs terres & la valeur de leurs produits. L’expérience leur a prouvé que la terre occupée plus de dix-huit mois par la garance, ne leur rapportoit pas autant que les autres récoltes, & qu’en attendant la troisième année, ils étoient réellement en perte. L’exemple des flamands prouve pour la Flandre & non pour les autres provinces du royaume où le terrain n’est pas aussi précieux, puisqu’il est bien démontré que la garance arrachée la seconde année, diminue de moitié le bénéfice qu’elle auroit donné à la fin de la troisième ; toutes les expériences des agriculteurs ont confirmé cette assertion, & sur-tout celles de M. d’Ambournai qui sont d’un très-grand poids, puisque personne n’a suivi avec plus de zèle cette culture & cette branche de commerce. Le gouvernement fit imprimer au Louvre son Mémoire en 1771.

La culture du sieur Althen favorise singulièrement l’extraction des racines de garance, puisque la terre de la plate-bande de six pieds a servi à chausser celle de quatre ; voilà donc une fosse déjà toute faite & dont la base est presqu’à niveau des premières racines. Il s’agit de la creuser un peu plus afin d’avoir toutes les racines sur leur plus grande profondeur. Alors on attaque à pic la masse, la terre est jetée par derrière, & avec un peu de soin il est possible de ne pas laisser la plus petite racine.

Le vrai temps d’arracher est au mois d’octobre de la troisième année, c’est-à-dire, deux ans & demi après les semailles, & trois ans après la replantation. On gagneroit beaucoup à laisser encore pendant une année la garance provenue du semis à demeure.

C’est au moment de l’opération qu’il faut choisir les plants enracinés pour établir de nouvelles garancières dans un terrain préparé exprès & tout prêt à les recevoir, puisque le mois d’octobre est le temps le plus favorable à la transplantation.

V. Des racines relativement à la teinture. M. d’Ambournai est, je crois, le premier qui ait essayé de teindre avec des racines fraîches, telles qu’on les sort de terre & simplement lavées, afin de les rendre nettes & exemptes de toute impureté. Le succès le plus complet a commencé ses tentatives, & les mêmes expériences, que j’ai vu répéter à Lyon, ne laissent plus aucun doute à ce sujet. Voici ses expériences, leur résultat & leur produit ; c’est M. d’Ambournai qui parle :

« Comme il convient de faire servir même les inconvéniens à l’instruction, l’impossibilité de faire sécher sans feu les racines que j’avois arrachées au mois d’octobre dernier, m’a engagé à les employer fraîches. Je les ai donc bien lavées ; mais comme j’avois éprouvé, ainsi que le dit M. Duhamel, que cette racine perd sept huitièmes de son poids lorsqu’on la fait assez sécher pour pouvoir être réduite en poudre, j’ai estimé devoir doser conformément. Enfin, dans un bain qui auroit exigé une livre de garance moulue, j’ai mis huit livres de racines fraîches, pilées dans un mortier, & j’ai teint à l’ordinaire ; j’ai trouvé qu’après l’opération, le bain étoit encore très-chargé & le coton tellement pénétré de teinture, qu’il m’a fallu lui faire essuyer deux débouillis pour le dégrader jusqu’à la couleur d’usage. J’ai continué à mettre la dose à six & quatre livres, & ce n’a été que cette dernière proportion qui m’a donné une couleur pareille à celle qu’on obtient d’une livre de garance en poudre. On peut donc épargner moitié de la racine en l’employant verte ; mais quoique ce soit beaucoup, ce n’est pas la seule économie. »

« 1°. On est dispensé d’établir des étuves & hangars pour faire sécher lorsque le temps est variable. 2°. On est à l’abri des inconvéniens d’une dessiccation trop précipitée ou trop ralentie, qui entraîne également la détérioration de la qualité. 3°. On évite le déchet du robage & du travelage dans lequel toutes les racines de la grosseur d’un fer de lacet tombent en billon. 4°. On épargne en frais du moulin le déchet & la fraude qui peut en résulter, & l’incommodité d’attendre qu’il soit libre. 5°. Enfin, on n’est point exposé à ce que la racine moulue parvienne à s’éventer ou à fermenter, ce qui arrive toujours lorsque l’on diffère à l’employer. »

« Tous ces avantages réunis peuvent s’évaluer à une économie de cinq huitièmes dans la quantité. Le cultivateur qui sauroit teindre en profiteroit dès l’instant qu’il auroit des racines assez grosses pour être arrachées. Les teinturiers, par état, seront peu à peu forcés, par la démonstration, d’en profiter aussi lorsque cette culture aura pris faveur en France ; ce sera même un moyen de l’y accréditer, parce que, vu qu’après dix-huit mois de semis ou de plantation, il n’y a point de temps à choisir pour la maturité, le laboureur qui apportera une somme de racines fraîches au marché, sera sûr de les vendre en cet état, sans être asservi à des soins qui, petits en eux-mêmes, l’effrayent par leur nouveauté. Le teinturier pourra acheter journellement à proportion de l’emploi qu’il sera à portée d’en faire, ou bien il prescrira au cultivateur le temps pour lequel il en aura besoin & en quelle quantité. J’ai d’ailleurs éprouvé qu’on peut conserver pendant quatre mois les racines fraîches dans un trou de trois pieds de profondeur où on les range lit par lit avec de la terre. » C’est ainsi que s’exprimoit M. d’Ambournai en 1763, & depuis cette époque, ce citoyen respectable a eu la satisfaction de voir la culture, dont il a été le promoteur, se multiplier en Normandie & y être d’un grand secours à la teinture de la prodigieuse quantité de toiles peintes, vulgairement appelées indiennes qu’on y fabrique. Plusieurs années après, le persan Althen établit, conformément à sa méthode, des garancières en Provence, en Languedoc, dans le Comtat Venaissin, &c. où elles réussirent à merveilles, de sorte que la culture de la garance est devenue indigène au royaume ; mais elle n’y est pas encore aussi multipliée qu’elle mérite de l’être. Il reste actuellement à parler de la dessiccation des racines & de la manière de les pulvériser.

1°. De la Dessiccation. C’est M. d’Ambournai qui parle. Les racines, en sortant de la terre, doivent être déposées sur des claies sous un hangar, à couvert du soleil & de la pluie & exposées au courant d’air. Elles y restent des quatre à douze jours suivant la saison & jusqu’à ce qu’elles soient devenues molles comme des ficelles, & qu’en les tordant on ne fasse plus sortir du jus. C’est-là le point à saisir pour brusquer la dessiccation, soit au grand soleil, soit dans des fours dont on vient de retirer le pain & dont on laisse l’étoupail entr’ouvert, afin que les vapeurs aient une libre issue. Il faut ordinairement qu’elles y passent deux fois de suite, & lorsqu’elles sont cassantes & sonnantes, presque comme des filets de verre, on les porte sur l’aire d’une grange où on les bat légèrement avec le fléau : ainsi brisées, on les vanne pour en séparer la terre & la sur-peau grise ou l’épiderme. On les jette à la pelle sur un crible d’osier très-incliné pour en assortir à peu près la grosseur, & enfin elles sont en état de passer au moulin.

Tel est l’unique secret qu’on a trouvé pour conserver la couleur jaune qui fait le mérite de la garance en poudre, au point qu’une nuance de plus ou de moins, la fait vendre 10 sols par livre de plus. Si on laisse languir & sécher en plein les racines sur les claies, elles deviennent rouges dans tout leur intérieur. Il en arrive autant si on les met au four ou au soleil après les avoir sorties de terre ; la poudre qu’on en fait est rouge, & quoique également bonne, le consommateur n’en veut point.

Lorsque l’on veut faire de la poudre de commande, qui se vend jusqu’à quatre francs la livre, on choisit les plus grosses racines, parce que ce sont celles qui donnent le plus de poudre jaune, & on les fait moudre séparément ; mais soit qu’on ait fait ce choix ou non, la manière de moudre est toujours la même

2°. De la Pulvérisation des racines. C’est le sieur Althen qui parle en ce moment, & il s’expliquoit ainsi dans son Mémoire imprimé en 1771 : « Deux choses sur-tout sont nécessaires pour que les garances donnent une belle teinture : leur préparation avant de les réduire en poudre, & la manière de les pulvériser.

La préparation des racines de garance consiste à les imbiber de quelqu’une des cinq liqueurs, ou compositions suivantes.

Première composition. Environ quinze pintes d’eau commune pour chaque quintal de racines dans laquelle on fera dissoudre sur le feu une livre d’alun.

Seconde composition. Même quantité d’eau pour chaque quintal de racines, dans laquelle on fera fondre une livre de miel commun, sans la mettre sur le feu.

Troisième composition. Même quantité d’eau & dans la même proportion, dans laquelle on jettera deux livres de son.

Quatrième composition. Dix pintes de vinaigre, sans aucun mélange d’eau, pour chaque quintal de garance.

Cinquième composition. Quinze pintes d’eau commune par quintal de garance, dans laquelle on fera bouillir pendant deux heures deux livres de soude dont on se sert dans les savonneries. Après l’avoir retirée du feu, on y jettera trois livres de fiente de mouton qu’on aura ramassée & fait sécher au mois de mai. On remuera le tout de temps en temps pendant trois ou quatre jours, après lesquels on laissera reposer cette composition jusqu’à ce que le marc soit tombé au fond.

Ces cinq compositions ne conviennent pas toutes également à toutes sortes de garance. Il y a telle racine qui demande uniquement la première ou quelqu’autre des cinq compositions, tandis que telle autre en exige une différente. Cette différence provient des terrains où elle est cultivée. Ainsi, chaque particulier les essaiera séparément afin de bien connoître celle qui convient le mieux à sa récolte. Une fois cette connoissance acquise, vous mettrez vos racines bien lavées dans une cuve ou dans une chambre bien carrelée ; vous les arroserez de cette liqueur pendant l’espace de deux ou trois jours ; vous les étendrez ensuite dans un grenier ou hangar jusqu’à ce qu’elles soient demi-sèches, en les remuant de temps en temps, pour empêcher la moisissure, & enfin vous achèverez de les faire sécher au soleil.

Dès que les racines sont bien sèches on les fait moudre à un moulin de tanneur, ou à un moulin à olives, ou à un moulin à cidre dont la meule sera haute & pesante, (voyez l’article Moulin) qu’on aura eu soin de bien nettoyer. Quelque grasse que soit cette racine après un certain temps de trituration, on en tire, en la passant au tamis, une première poudre qu’on appelle garance robée & qui est la plus basse qualité de garance.

On fait ensuite sécher au soleil le son de cette première mouture, après quoi on le met sous la même meule ; on le passe à travers un tamis, & on en fait une deuxième poudre qu’on appelle garance non robée, meilleure que la précédente, mais d’une qualité inférieure à celle de la troisième espèce.

Pour avoir celle-ci, il faut remettre sécher au soleil le dernier son, & ensuite le faire moudre à un moulin à blé, dont les meules soient un peu plus distantes l’une de l’autre qu’elles ne le sont aux moulins ordinaires : ce qui passera, après la mouture, à travers un tamis, sera la poudre la plus précieuse ou la garance grappe.

Après toutes ces opérations, il faut exposer, une nuit au serein, ces trois espèces différentes de poudre, les en retirer de grand matin, les enfermer séparément dans des barils dans une cave humide, & plus on les y laissera, plus les poudres gagneront en bonté & en qualité. Telle est la méthode que le Sr. Althen a vu pratiquer & a pratiquée en Perse & en Turquie ; & M. d’Ambournai, excellent juge, a abandonné la méthode qu’il avoit publiée, pour suivre celle du persan. Je passe sous silence ce que plusieurs écrivains ont dit sur la culture & les préparations de la garance ; on les tatonnoit alors, si je puis m’exprimer ainsi, & on n’avoit encore rien de bien déterminé à ce sujet.


  1. Le lait des vaches prend une teinte rouge, & le beurre une couleur jaune ; mais l’un & l’autre n’en sont pas moins bons. Lorsque l’on mêle, pendant plusieurs jours de suite, de la garance en poudre avec la nourriture des poulets & des jeunes pigeons, &c. les os de ces animaux perdent insensiblement leur couleur blanche, & se teignent en rouge plus ou moins foncé, suivant le nombre de jours qu’ils sont nourris ainsi.