Cours d’agriculture (Rozier)/MÉTAIRIE

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Hôtel Serpente (Tome sixièmep. 498-514).


MÉTAIRIE. J’ai renvoyé à cet article les mors ferme, domaine, &c., afin de réunir sous un même point de vue tout ce qui a rapport à l’habitation de l’homme qui vit à la campagne, au placement des greniers, des fourrages, des écuries, &c. D’après ce plan, je définis une métairie, un assemblage de logemens destinés à mettre à couvert les hommes, les animaux, tous ses objets de leur nourriture, de leur boisson, & les instrumens nécessaires à l’exploitation des terres, à laquelle est réunie une quantité de terres propres à la culture, & proportionnée à la masse des bâtimens : tous ces objets réunis constituent une métairie.

Elle est ou simple, ou ornée. La métairie simple est celle qui sert d’habitation ou au fermier, ou à un homme d’affaire, ou à un maître valet, chargé de veiller aux travaux champêtres & sur les valets. La métairie ornée suppose, outre les bâtimens nécessaires à l’exploitation, l’habitation du propriétaire, plus ou moins vaste, commode, plus ou moins décorée suivant ses facultés, & embellie par des jardins potagers, des parterres, des allées, des promenades, &c. ; c’est ce qu’on appelle mal-à-propos maison de campagne, qui, dans le sens strict, n’est qu’une habitation ordinairement renfermée dans un clos, sacrifiée à l’agréable, & en partie au potager & au fruitier, au lieu que la métairie doit être, au moins, plus utile qu’agréable. Si le propriétaire n’habite pas sur ses possessions, s’il n’y passe pas une partie de l’année, il ne doit avoir en vue que le produit, la facilité dans le service pour l’intérieur, la solidité & l’entretien des bâtimens, la prospérité des animaux, enfin la santé & le bien-être de ses valets. Voyez (le mot Abondance)

Quelle doit être la situation & disposition d’une métairie ? Est-il avantageux aux propriétaires d’avoir de grandes métairies ? Chacune de ces questions mérite un examen particulier.


CHAPITRE PREMIER.

De l’établissement d’une métairie, ou de son achat.


Section Première.

De l’achat d’une métairie.


Quand vous penserez, dit Porcius-Caron, à faire l’acquisition d’un fonds de terre, mettez-vous bien dans la tête, que c’est une opération qu’il ne faut pas faire à la hâte, & que vous ne devez pas épargner vos peines à le bien visiter auparavant, ni vous en tenir à une simple inspection. Plus vous visiterez souvent un fonds de terre, plus il vous plaira, s’il est bon. Faites attention à l’extérieur des voisins ; si le pays est bon & sain, ils auront infailliblement le teint brillant & fleuri. Réfléchissez aussi, avant de faire cette emplète, si vous ne vous embarquez pas dans une mauvaise affaire ; examinez si le climat est bon, s’il est sujet aux orages ; si le sol, par lui même, est de bonne qualité si la sortie & le débouché des denrées sont faciles. Ne négligez pas sans raison particulière, de faire attention au goût du propriétaire. En effet, si c’est un bon cultivateur, & qui se plaise aux bâtimens, votre acquisition n’en sera que meilleure. Quand vous irez voir la métairie, examinez s’il y a beaucoup d’ustensiles ; leur petit nombre est une preuve certaine que la terre n’est pas d’un grand rapport, &c. » À ces préceptes, il convient d’en ajouter quelques autres.

De l’achat d’une métairie, dépend la fortune d’un homme simplement aisé. Si l’acquisition est bonne, c’est un trésor dans ses mains, pour peu qu’il ait de l’intelligence & de la conduite ; si l’acquisition est médiocre, cette métairie ressemblera à un arbre planté dans un sol de peu de qualité, qui végète mal, à moins que l’œil du maître ne veille perpétuellement sur sa culture ; si elle est mauvaise, le propriétaire est ruiné. Par ces mots, bonne, médiocre & mauvaise, je n’entends pas parler de la masse d’argent à compter pour l’acquisition, mais des fonds de terre, & de l’état des bâtimens. En effet, une vaste métairie, dont la majeure partie des fonds est essentiellement mauvaise, est toujours ruineuse pour le cultivateur, soit à cause du peu de produit, soit à cause de l’éloignement. Cette nature de terre, dans l’espace de dix ans, coûte plus qu’elle ne produit. On perd donc, & l’intérêt du prix de l’acquisition, & celui de ses avances foncières, (Voyez ce mot), & ses déboursés pour la culture. Les prétendus bons marchés ruinent ; payez plus cher, mais achetez du bon…

Ces assertions demandent quelques modifications. J’appelle un bon fonds, celui que les belles récoltes prouvent être tel, & celui qui n’est pas productif dans le moment, soit par la négligence du propriétaire, ou soit parce que ses moyens ne lui permettent pas de le faire valoir, quoiqu’il soit de qualité. Ce n’est donc pas par une rapide inspection des terres, des champs, des vignes, &c. ni par une simple promenade qu’on peut s’assurer de la valeur d’une métairie, mais par un examen long & réfléchi, par de petites sondes faites de distance en distance, sur les lieux qui paroissent médiocres ou mauvais ; par la végétation plus ou moins active des arbres & des arbrisseaux, &c. Ne vous pressez donc jamais d’acquérir sans une connoissance complète de la masse ; pesez les avantages & les défauts de la totalité ; calculez les produits, les bonifications dont l’ensemble est susceptible ; les réparations, qui ne portent point d’intérêt, & les avances foncières qu’une métairie exige : (relisez le mot Avances foncières, il est essentiel à celui-ci.) Enfin, d’après un calcul fait sans prévention, voyez s’il est plus que probable, que le produit de cette métairie soit en proportion de l’intérêt de la somme que vous devez donner, soit pour l’acquisition, soit pour les avances foncières, soit pour les droits de lods & ventes, soit enfin pour les droits du roi ; si tous ces objets se trouvent réunis, ne laissez pas échapper l’occasion. Voilà, quant à la valeur intrinsèque de l’acquisition. Occupons-nous actuellement de l’examen des accessoires.

Les chemins, les routes qui conduisent aux différentes possessions, sont-ils bons & praticables pendant toute l’année ? Les champs situés sur le penchant des colines, sont-ils environnés de fossés, afin de prévenir la dégradation des terres, par les grands lavages des eaux pluviales ? Les champs de la plaine sont-ils submergés, inondés ; pendant combien de temps ? Peut-on facilement donner issue aux eaux surabondantes ? Le lit des rivières, des torrens qui avoisinent les possessions, sont-ils assez creusés ? Ne craint-on point les débordement, & les engravemens ? L’eau, pour abreuver les bestiaux, est-elle éloignée de la métairie, ou bien, la qualité d’une eau plus rapprochée, est-elle pure ? A-t on assez d’eau pendant toute l’année, malgré les sécheresses, pour le service aisé de la métairie ? Le corps des bâtimens est-il placé dans le centre des possessions ? S’il est à une de ses extrémités, quelle sera la perte du temps pour les hommes & pour les bestiaux, lorsqu’il s’agira d’aller cultiver les terres, & d’en rapporter les récoltes ! Trouve-t-on dans cette métairie les bois de chauffage nécessaires à la consommation ; les bois propres aux réparations, ainsi que les pierres & le sable ? Le légumier & les arbres fruitiers sont-ils en proportion avec les besoins ? L’air y est-il pur ? Est-on éloigné des étangs, (voyez ce mot) des marais, des eaux stagnantes, causes indubitables & permanentes des fièvres, & des épidémies ? Enfin les chemins qui aboutissent à des villes ou à des rivières, qui assurent les débouchés, sont-ils en bon état, & le lieu des débouchés est-il éloigné ? Ces observations de détail paroîtront minutieuses à l’habitant des villes, mais le bon cultivateur qui calcule la perte du temps, qui fait que le bon travail dépend de la santé de ses valets & de ses bestiaux, n’en jugera pas ainsi.

D’après cet examen général & particulier, d’après la juste balance des avantages & des inconvéniens, des produits certains & des produits casuels, on se décide à faire l’acquisition de cette métairie mais jusqu’à présent on n’a rien fait pour s’assurer si on en jouira paisiblement.

Un homme qui vend, a nécessairement des raisons, des motifs qui l’engagent ou le forcent à se dessaisir de ce qu’il possède, sans quoi il ne vendroit pas, parce qu’on n’aime pas à se dépouiller. On peut donc dire en général que la vente d’une métairie suppose que les affaires du vendeur sont dérangées. Que sera-ce donc si ce vendeur est de mauvaise foi, s’il les a dérangées sourdement, si, pour se procurer de l’argent, il a laissé accumuler hypothèques sur hypothèques, si les contrats ont été passés dans un lieu éloigné, &c. on achettera, on payera. Les hypothécaires ne tarderont pas à paraître, ils entreront dans leurs droits, & l’acheteur perdra la somme qu’il a payée : ces exemples ne sont pas rares.

Les substitutions sont encore des fléaux dans l’acquisition ; elles ont force de loix jusqu’à la quatrième génération. Or, on peut facilement supposer que chaque individu vivra cinquante ans ; il s’écoulera donc deux siècles avant que la terre soit libre ; comment veut-on après cela que la tradition de pareille substitution se perpétue dans un canton, sur-tout si la métairie est affermée de père en fils, & si ces propriétaires habitent de grandes villes, où tout se confond. Il arrive même trop souvent que l’intérêt des familles exige que le testament reste secret les loix ont bien ordonné des formalités d’enregistrement, &c, mais combien de perquisitions ne faut-il pas faire avant de découvrir la vérité ? Il n’est même pas toujours possible à l’acquéreur de lever le voile du mystère, sur-tout si le vendeur n’est pas de bonne foi. La tranquillité & le repos des familles sollicitent auprès des Souverains une nouvelle loi qui enjoigne, sous peine de nullité, la publication de toute hypothèque & de toute substitution, & leur enregistrement au greffe du tribunal ou jurisdiction de la métairie hypothéquée ou substituée ; enfin, pour qu’il n’y ait ni subterfuge, ni dol, ni cachette, que dans ce dit greffe il y ait un tableau attaché contre le mur pendant autant de temps que durera ou l’hypothèque, ou la substitution. Avec le secours de ce tableau, on trouvera aussitôt dans les archives du greffe les actes originaux qu’il importe de connoître. Il est de l’intérêt du prêteur que sa créance soit connue du public, & il importe peu à l’emprunteur de bonne foi, qui veut & qui peut payer dans le temps, que l’on sache qu’il doit. Le fripon seul a besoin d’être couvert du manteau du mystère ; celui qui substitue à ses enfans jusqu’à la quatrième génération, ne prévoit certainement pas qu’ils se serviront un jour de ce privilège pour tromper un acheteur.

Si l’acquisition d’une métairie n’est pas nette, c’est-à-dire, si la possession de quelque champ est contestée, si des droits sont litigieux, n’achetez pas, à quelque bas prix que ce soit ; on achette toujours trop cher dans ces cas, & les meilleurs procès appauvrissent celui qui les gagne. Sans tranquillité d’esprit, point de bonne agriculture, & le temps que le propriétaire ira perdre à solliciter, les valets le passeront à ne rien faire ; d’ailleurs, distrait par les poursuites, il sera forcé de s’en rapporter à eux sur les opérations agricoles, & tout ira mal, parce qu’il n’est pour voir que l’œil du maître.


Section II.

De l’établissement d’une métairie.


Une source, une fontaine, un ruisseau déterminent ordinairement la position des bâtimens, parce qu’il n’est pas plus possible de se passer d’eau que d’alimens ; cependant, comme les sources & les fontaines sortent en général de terre dans les lieux bas, le local du bâtiment n’est pas alors dans l’endroit le plus salubre ; les rosées y sont plus fortes, le serein plus dangereux, l’air y est moins renouvellé, la putridité, occasionnée par l’humidité, est moins entraînée par les vents ; enfin, si l’hiver & les autres saisons sont pluvieux, on croupit dans la fange, & le bétail est écrasé dans ses charrois. Plus on approche des provinces méridionales, plus ces positions basses & humides sont dangereuses, mal saines ou pestilentielles.

On se résout difficilement à abandonner des bâtimens déjà élevés, quoique le lieu soit mal sain ; leur transport est dispendieux & pénible, & souvent, faute d’avances, on est dans l’impossibilité de mettre la main à l’œuvre & de changer de position ; cette privation est fâcheuse, parce qu’elle devient la ruine de la santé des valets, des fermiers, & celle des terres. Comme à l’impossible nul n’est tenu, il faut, malgré soi & avec chagrin, se soumettre aux circonstances ; mais le propriétaire n’est pas moins un barbare, son cœur est d’acier s’il immole la santé de ses valets à une parcimonie mal entendue ; il devroit être condamné à cultiver lui-même ses terres, & à gémir toute sa vie sous le poids des maladies & des infirmités.

Admettons que les bâtimens soient élevés, que l’air soit pur, que l’eau soit abondante ; une meilleure culture sous les yeux d’un cultivateur vigilant & entendu, suppose nécessaire une meilleure récolte, par conséquent plus de local, plus de bâtimens qu’on n’en avoit auparavant ; cette meilleure culture suppose un plus grand nombre de valets, plus de bétail, plus d’instrumens aratoires, il faut plus de place pour les loger ; que fait-on ? on adosse par-ci par-là un toit supporté par un mur ; on augmente la totalité des bâtimens, & non pas l’aisance de service. Ces additions sont proportionnellement plus coûteuses que si on avoit réellement élevé sa maison d’un étage ; la toiture auroit servi au rez-de-chaussée & au premier étage. C’est par ces additions, faites après coup, que les logemens sont sans ordre, sans arrangemens, sans commodités. Un acquéreur doit prendre son parti tout de suite ; je ne prétends pas qu’il doive renverser tous les édifices, mais qu’il dresse un plan général, auquel se rapporteront toutes préparations postérieures. Je mets en fait que si on examinoit bien le total des réparations ou additions partielles qui ont été faites, on trouveroit qu’elles excèdent de beaucoup ce qu’il en auroit coûté pour rebâtir à neuf une ménagerie ; la seule excuse capable de pallier cette faute, c’est que ces additions ont été faites petit-à-petit, & que le propriétaire s’est moins apperçu de la dépense ; mais j’ajoute qu’elle auroit été moindre si on avoit travaillé d’après un plan général, & cependant par parties, suivant ses facultés. Comme il n’est pas possible de parler de chaque métairie en particulier, soit par rapport à sa position, soit par rapport à sa salubrité, à sa facilité pour le service des champs, &c. &c. &c. il vaut beaucoup mieux supposer, qu’après avoir acheté une étendue de terrein quelconque, cette métairie est assez considérable & assez productive pour nécessiter à la dépense des constructions. Enfin supposons que le propriétaire aisé est déterminé à y vivre, &, pour la rendre plus agréable, supposons encore que les bâtimens seront placés à mi-coteau d’une colline à pente très-douce.

Il faut convenir que cet emplacement est heureux, qu’il facilite les moyens d’avoir de bonnes caves, de placer avantageusement un cellier, (Voyez ce mot) de donner l’écoulement à toute espèce d’eaux, de les rassembler dans des creux à fumier, de n’en perdre aucune sans le vouloir, &c. ; mais, avant de fixes l’emplacement, il convient d’examiner s’il n’est pas exposé aux vents orageux du pays, s’il est à couvert des évaporations des lieux infects, des étangs, entraînées par les courrans d’air ; si les eaux de source sont abondantes & continuelles, & si on peut les disposer avec facilité pour le service de la maison & pour l’irrigation des jardins ; enfin s’il est possible d’y réunir toutes les commodités & toutes les aisances qui contribuent à rendre le service plus facile & moins coûteux, deux objets essentiels auxquels on ne fait pas assez d’attention.

Faisons actuellement connoître le plan d’une métairie ornée & habitée par un propriétaire aisé, il sera ensuite facile de le réduire à celui d’une métairie simple & proportionnée aux facultés & suivant les besoins des propriétaires moins fortunés ; c’est donc un simple apperçu que nous allons donner, & rien de plus, puisque toutes dispositions de bâtimens tiennent au local, à la situation, à la commodité des eaux, &c.

Dans les provinces du nord, la meilleure exposition, sur-tout pour le bâtiment du maître, est celle du levant au midi. Dans les cantons voisins de la mer, il est important d’être à l’abri des vents qui en viennent, parce qu’ils traînent après eux une humidité extrême qui pénètre les murs, s’insinue jusques dans les appartemens les mieux fermés, & pourrit les boiseries, les tapisseries appliquées de ce côté-là. Dans les provinces du midi, le levant est le plus sain, le nord l’est également, il rend les chaleurs plus supportables ; l’exposition du couchant y est détestable, elle renouvelle la chaleur dans le temps que l’air, la terre & les bâtimens sont déjà les plus échauffés ; d’ailleurs, on peut dire en général que les vents qui soufflent du couchant y sont les plus incommodes & les moins sains. Il est facile d’imaginer que ces assertions ne peuvent pas être rigoureusement exactes pour tous les cantons, puisque les climats, (Voyez ce mot) changent en raison des abris ; cependant malgré leur généralité elles sont variées. Actuellement examinons en détail les différentes parties qui entrent dans l’établissement d’une forte métairie ; telle que nous l’avons conçue, & représentée dans la Planche XIV, en la supposant, comme nous l’avons dit, au milieu d’une colline à pente très-douce.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 6, pl. 14.png

1. Creux à fumier placés au-dehors des bâtimens & de la cour, & qui reçoivent les eaux pluviales & les eaux des fontaines par un aqueduc qui passe sous les écuries des bœufs & des chevaux, nos 5 & 26 : ces creux doivent être fermés de murs de trois côtés, & un seul ouvert, afin d’en pouvoir faire sortir le fumier. Ces murs ne sont pas absolument nécessaires, mais ils dérobent à la vue un coup d’œil peu agréable ; on pourroit les couvrir avec de la charmille, des ormeaux, des noisettiers, &c.

2. Ouverture des aqueducs dans la cour. Il est bon & même très-sain d’avoir la facilité de conduire l’eau des fontaines dans ces deux écuries, afin d’en laver le sol de temps à autre, pendant que les bêtes sont au travail, ou lorsque l’on en a sorti le fumier. De l’extrême propreté dépend presque toujours la salubrité de l’air, & on a vu dans l’article Air combien l’eau absorbe d’air fixe, & par conséquent purifie d’autant celui des écuries.

3. Porte d’entrée, seule & unique, dont chaque soir on remet la clef au propriétaire ; si en l’accompagne d’une grille aussi étendue que la façade de la maison, la vue en sera plus agréable, & cet espace augmentera le courant d’air.

4. Loges des chiens ; ces animaux doivent être attachés pendant le joue & lâchés pendant la nuit ; un seul suffit dans la basse-cour, & l’autre doit être placé dans le Jardin. Un seul homme, & toujours le même, les attachera à l’entrée du jour, & les détachera à l’approche de la nuit.

5. Écurie des bœufs. (Voyez les mots Écurie, Étable) Ce bâtiment est composé d’un-rez-de-chaussée, qui forme l’écurie, & d’un premier étage, destiné à renfermer les pailles & les fourrages nécessaires à la nourriture.

6. Boulangerie & four. On peut ménager dans cet espace un retranchement pour y loger quelques poules, quelques femelles de dinde pendant l’hiver, afin d’avoir une plus grande quantité d’œufs, & sur-tout afin que ces femelles, bien nourries, soient plutôt en état de couver. Le produit de ce petit soin économique & peu embarrassant, fait grand plaisir à la campagne. Ce bâtiment ne doit avoir qu’un rez-de-chaussée.

7. Bâtiment avec rez-de-chaussée & premier étage. Le bas est consacré à la cuisine & à la salle à manger de tous les gens de la métairie ; le premier étage est distribué en chambres où ils couchent.

8. Remise à un seul étage, destinée à loger les outils & les instrumens aratoires, lorsque les animaux reviennent des champs. Il ne faut jamais souffrir qu’aucun outil ou instrument, lorsqu’on ne s’en sert pas, soit, dans le jour & dans la nuit, ailleurs que sous la remise.

9. Rez-de-chaussée & premier étage. Le bas sert de bûcher, & le haut de magasin à fourrage.

10. Remise, sans premier étage, des charrettes, tombereaux, brouettes, &c.

11. Cellier (Voyez ce mot) composé d’un rez de chaussée & d’un premier étage.

12. Logement des cuves & des passoirs, sans premier étage. Dans les provinces où l’on ne récolte pas de vin, & où l’on bat en grange pendant l’hiver, cet emplacement servira à loger les grains (Voyez le mot Grenier), Comme ce bâtiment est par sa hauteur supposé avoir un rez-de-chaussée & un premier étage, on supprimera le plancher de séparation, & il y aura une étendue proportionnée au volume des gerbes. Dans les pays de vignobles au contraire, où l’on bat rarement pendant l’hiver, & presque toujours aussitôt après la moisson, le plancher de séparation devient nécessaire ; alors le premier étage servira simplement de grenier.

13. Fontaines disposées à servir d’abreuvoir.

14. Portes d’entrée du jardin, supposé d’une grandeur proportionnée aux besoins du propriétaire, & du nombre des domestiques de sa maison, & des valets de la métairie.

15. Maison & habitation du propriétaire, plus ou moins ornée, suivant ses facultés, mais garnie de caves (Voyez ce mot) dans toute l’étendue du bâtiment.

16. Jardin légumier, fruitier, parterre, &c.

17. Terrasse formant mur de clôture, parce que l’emplacement total est supposé situé sur une colline à pente douce.

18. Fontaine avec son bassin, qui distribue l’eau aux fontaines 13 de la cour. Si on craint, & cette crainte est bien fondée, de faire passer les conduits de cette eau dans l’intérieur des bâtimens, on doit les diriger vers l’angle des grilles 14, & y établir la fontaine.

19. Colombier ; la partie inférieure qui sert de dépôt aux outils du jardinage ; peut dans le besoin devenir une espèce de serre, d’orangerie, ou de ce qu’on appelle jardin d’hiver, ou enfin devenir un pavillon entouré de bancs pour y être à l’ombre. Si l’un des deux colombiers est surnuméraire, celui qui ne sera pas rempli, servira d’observatoire au propriétaire ; c’est-à dire que de là il verra & veillera sur ses gens qui travaillent. Qu’il y paroisse quelquefois ; qu’il avertisse ses valets qu’il y va souvent, ils croiront avoir toujours l’œil du maître sur eux ; les bons chercheront à lui plaire en bien travaillant, & les paresseux seront comme les autres, afin d’éviter la réprimande.

10. Batimens correspondans à ceux des nos, 11 & 12. La partie supérieure sert de grenier ; l’inférieure, de bûcher, de lavanderie, & même de remise à l’habitation du Maître.

21. Bâtiment correspondant au n°. 10. Dindonnerie.

22. Bâtiment correspondant au n°. 9, qui peut devenir une écurie dans le besoin, & le premier étage renferme la paille ou les fourrages.

23. Correspond au n°. 8. Poulaillier divisé en deux parties ; dans la première, logent les poules, & dans la seconde, les poules couveuses. Cette seconde doit être très-peu éclairée, mais chaude. Le poulailler exposé au midi est le mieux placé.

14. Correspond au n°. 7. Bergerie. (Voyez ce mot) La patrie supérieure renferme les fourrages qui sont destinés aux troupeaux. Afin qu’elle ait un grand courant d’air, on ménagera des soupiraux au-dessus du toît, nos. 23 & 25.

25. Loge des cochons ; elle correspond au n°. 6.

26. Écurie des chevaux. (Voyez ce mot) Correspond au n°. 5.

27. Cour pavée & ornée de deux rangs d’arbres, tenus cependant de manière qu’ils ne dérobent pas la vue au propriétaire lorsqu’il est dans sa maison.

Ce plan, qu’on peut modifier de plusieurs manières, suivant les lieux, les circonstances, les facultés & les besoins, me paroît dirigé d’après des principes avantageux pour le propriétaire, & le plus propre à empêcher les déprédations, à faciliter le service, & à éloigner toutes les causes susceptibles d’altérer la pureté de l’air. Il s’agit actuellement des motifs qui m’ont déterminé à préférer cette disposition.

Le mi-coteau d’une colline à pente douce, & dans l’exposition la plus convenable relativement au climat & au canton, n’offre aucun obstacle à la facilité des charrois, à l’écoulement des eaux pluviales, & facilite la conduite des eaux, lorsqu’on arrose par irrigation, (Voyez ce mot), & diminue le travail, lorsqu’on est forcé de se servir d’arrosoirs. Si les eaux sont abondantes, la métairie est environnée de prairies & de vergers, dont le coup d’œil est toujours agréable.

Sur un mi-côteau, l’air est toujours plus pur que dans la plaine, & j’ai cherché à l’épurer encore par la plantation des arbres dans la cour, & tout autour des bâtimens de la métairie. On a vu au chapitre de l’air fixe, à quel point les arbres & les végétaux purifioient l’air atmosphérique, par l’absorption de l’air mortel combiné avec lui. On a vu encore que par leur transpiration, ils rendoient une certaine quantité d’air pur qui se mêloit avec l’air atmosphérique. Ces arbres sont donc d’une utilité réelle, & ils servent en même temps à la décoration de l’habitation.

La cour doit être pavée dans toute son étendue, ou du moins on ne doit laisser qu’une allée sablée & battue depuis le portail, n°. 3, jusqu’à l’habitation du maître. Ce pavé donne un air de propreté, empêche les petits dépôts d’ordure, qui sont autant de foyers de putridité. Une forte pluie tient cette cour toujours propre & nette ; & au défaut de pluie, on l’arrose & on la balaie. Un Maître attentif & ami de l’ordre, ne doit jamais y laisser plus de vingt-quatre heures aucun encombrement. Sans cette vigilance assidue, & sur-tout dans les commencemens, jusqu’à ce que tous les gens de la métairie soient accoutumés à l’ordre & à la propreté, cette cour sera dans peu le réceptacle général de tous les immondices. Après la pureté de l’air, la propreté est le point le plus essentiel pour la conservation des hommes & des animaux.

Si on me demande pourquoi, entre chaque corps de bâtimens, j’en laisse un composé d’un simple rez de chaussée, contradiction apparente avec la remarque faite ci-dessus sur les métairies composées de bâtimens de rapports, ou faits après coup ? je répondrai : 1°. c’est afin d’établir de grands courans d’air, quelle que soit la direction des vents, & de procurer la salubrité à toutes les habitations. 2°. Ces alternatives de toîts hauts & bas, facilitent l’établissement des soupiraux dans toutes les écuries, remises, &c. dès-lors la santé des animaux, & la conservation des outils, instrumens aratoires, &c. Je regarde ces soupiraux, comme absolument indispensables, sur-tout dans les provinces du midi, & dans les cantons humides. On en sent aisément les raisons, sans les détailler ; au surplus, consultez les mots Bergeries, Écuries, &c. 3°. Si par malheur un incendie se manifeste dans un bâtiment, on n’a jamais à la campagne les ressources & le monde nécessaire, je ne dis pas pour l’éteindre, mais seulement pour empêcher ses grands ravages. Dans ce cas désastreux, on abat à côté du pavillon incendié, la toîture du rez de-chaussée, & on coupe aussi-tôt toute communication à l’incendie. Ainsi, on ne sacrifie qu’une partie, pour conserver la totalité. Mais, dira-t-on, il est rare de voir des incendies. Ils peuvent arriver ; donc le plus sûr est d’en prévenir les suites fâcheuses.

Je n’ai supposé qu’une seule porte d’entrée, soit pour le maître, les valets, soit pour les animaux de toute espèce, afin que le propriétaire voie de ses fenêtres tout ce qui entre ou ce qui sort. C’est un des moyens les plus efficaces pour ne pas être volé, & pour prévenir les voleries. Il y a plus, si la nécessité exige que quelques fenêtres soient toujours ouvertes, & qu’elles donnent sur l’extérieur de la cour, je voudrois qu’elles fussent fermées avec des barreaux de fer, & grillées. Ces précautions seront un obstacle aux tentatives des voleurs qui voudroient s’introduire par-là dans la maison, & l’on empêchera par ce moyen la communication qu’ils pourroient avoir avec ceux qui s’y seroient glissés pendant le jour. On m’objectera que je porte la méfiance bien loin ; que je suppose les valets & autres gens de service bien corrompus. J’en conviens ; mais en les supposant honnêtes, on ne risque rien de leur ôter les occasions de devenir des pillards. Il ne faut qu’un seul valet pour déranger tous les autres ; payez-les, nourrissez-les bien, donnez-leur des gratifications proportionnées à leurs travaux, & exigez qu’ils soient fidèles. S’ils s’habituent une fois au gaspillage, vous ne parviendrez plus à le détruire, même en congédiant les plus vicieux ; il faut alors faire ce qu’on appelle maison neuve. Ce n’est pas tout, tâchez d’éloigner, de dépayser, autant que vous le pourrez, ces anciens serviteurs ; s’ils communiquent avec les nouveaux, ils chercheront à justifier leur conduite par celle de leurs prédécesseurs, dont les conseils auront bientôt corrompus les nouveaux venus.

Le propriétaire, par la position de sa maison, voit d’un seul coup d’œil tout ce qui se passe dans sa cour & dans ses jardins, & le voit à toutes les heures du jour. La grille, n° 3, une fois fermée, tout est sous sa main, & en sûreté : son ombre seule suffit pour contenir tout son monde dans le devoir, parce qu’il n’y a ni coin, ni recoin, ni cachettes capables de dérober à sa vue le paresseux, ou l’homme à mauvaise volonté. Le. propriétaire doit sans cesse avoir présent à l’esprit cet adage de l’inimitable Lafontaine : il n’est pour voir, que l’œil du maître.

L’homme singe des grands seigneurs, dira : quoi ! dans cette cour, je verrai passer le bétail qui va ou qui revient des champs ; j’aurai l’ennui d’entendre le bêlement des troupeaux, d’y voir des poules, des dindes, &c. Il vaut beaucoup mieux élever des murs qui masquent tout ce fatras de ménagerie. Je lui dirai à mon tour : restez à la ville, vous n’êtes pas digne de vivre à la campagne, & de sentir le prix des plaisirs innocens qu’on y goûte. Vous ne faites donc pas attention que ce petit fracas est bien éloigné du tumulte bruyans des villes ; que les mêmes objets changent la scène d’un moment à l’autre ; que ces diverses sortes d’animaux l’animent & donnent la vie au paysage, &c… Pour vous faire plaisir, je conviens que j’ai le goût campagnard, & que je fuis toutes les occasions de m’ennuyer avec dignité. La campagne & ses accessoires sont froids à vos yeux, parce qu’accoutumé aux plaisirs factices, vous savez peu apprécier ceux qui sont attachés la simplicité de la nature. Ils sont doux, tranquilles & sans remords. Eh ! croyez-moi, ils en valent bien d’autres ! Cependant, je ne veux point disputer sur les goûts, chacun a sa manière de voir ; ainsi, je n’offre ce plan que pour ce qu’il vaut, & sans prétention.

Je n’entre dans aucun détail sur le prix du toisé de maçonnerie, des ferrures, des bois, & autres objets nécessaires à la construction. & à ses aisances. Le prix de chaque objet varie d’une province, & même d’un canton à l’autre ; ainsi, un tableau de dépense dans un village des environs de Paris ne sauroit servir dans les provinces où l’on ne connoît pas le plâtre, & ainsi du reste. Sur ces objets, on doit, consulter les gens de l’art du lieu ; & observer que si l’on donne à prix fait, on sera mal servi ; que tout s’exécute à la journée, & en fournissant les matériaux, le travail sera bon, mais plus coûteux, & qu’il faut compter qu’il en coûtera un tiers de plus que la masse totale portée dans le devis estimatif. Je ne spécifierai également pas le nombre de valets & de bestiaux nécessaires à l’exploitation d’une métairie quelconque. Il dépend de la qualité des terres & des genres de produit. Par exemple, une métairie de qui dépendent beaucoup de prairies, peu de terres labourables, & peu de vignes, exige bien moins de bras que celle dont le principal revenu est en grains, & celle-ci, beaucoup moins que celle dont la majeure partie est en vignoble que l’on travaille à la main. Tout est relatif ; dès-lors les généralités, même en supposant les possessions contigues, ne présentent rien de déterminé. Que sera-ce donc, si des champs sont éloignés, les chemins mauvais, & dans des pays de coteaux & de montagnes, dans des cantons habituellement froids & pluvieux, &c. &c. C’est au propriétaire à entrer dans ces détails, après avoir bien apprécié la nature de ses possession.


CHAPITRE II.

Est-il plus avantageux pour l’état ou le particulier, d’avoir de grandes possessions réunies autour de la métairie.


Section Première.

Des grandes possessions relativement à l’état.


La prospérité d’un état tient à sa population ; une partie de cette population produit & consomme ; l’autre consomme & perfectionne, & la troisième consomme sans produire. Le cultivateur fournit les matières premières, l’artisan les embellit, & l’argent du riche solde la main-d’œuvre des deux premiers. Demandera-t-on actuellement laquelle de ces trois classes de citoyens est la plus utile à l’état ? La prééminence doit être sans doute décernée à celle qui est méprisée par les deux autres, à l’honnête & au bon cultivateur. Sans ses sueurs, sans ses travaux, que deviendroient les artistes & les gens riches ? Et sans eux les cultivateurs n’auroient-ils pas toujours les ressources de l’exportation de leurs denrées en nature. Plus on donne d’étendue à une métairie, & moins, circonstances égales, le nombre des travailleurs est augmenté. Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de comparer les pays de vignoble, où l’on ne laboure pas les vignes, & où tout le travail est fait à la main, avec les pays de plaine, réservés ou aux prairies, ou à la culture des grains. Dans celui-ci, on y voit par-ci, par-là, quelques grosses métairies, & très-éloignées les unes des autres ; tandis que dans celui-là, les villages se pressent & se touchent ; la population y est nombreuse, parce que l’air des coteaux est plus sain que celui des plaines ; enfin, il faut des hommes pour travailler les vignes, & le bétail les supplée dans la plaine. Sur les coteaux tout est productif ; dans la plaine, un tiers du sol est sacrifié à la nourriture du bétail quelconque ; ordinairement le second tiers de ce sol reste une année en jachère ; enfin, le troisième tiers est productif. Je sais qu’il y a beaucoup d’exception à faire contre ces assertions ; mais ce n’est pas ici le cas d’entrer dans des détails étrangers à l’objet présent, ni d’examiner s’il ne seroit pas plus avantageux que toute culture fût faite à bras d’homme que par le bétail. Il est hors de doute que le produit en seroit plus considérable si la population étoit plus nombreuse, un plus grand nombre d’individus vivroit & bénéficieroit sur le produit de la culture. Un village, dont la récolte est le fourrage & les grains, est presque toujours divisé par hameaux, & occupé souvent plus d’une lieue quarrée de superficie. Sur cette même étendue on trouve quatre à cinq villages dans les pays de vignobles. Actuellement que l’on mette en parallèle laquelle de ces deux étendues paye plus d’impositions à l’état, & on aura la solution du problème.

Ce n’est pas tout. Si l’on compare la perfection du travail dans les pays de vignoble, avec celle des grands pays à grain, il n’y aura aucune proportion. Si, dans le pays de vignoble il se trouve quelques champs dans le voisinage, à coup-sûr il n’y aura pas une année de jachère pour eux, chaque année ils donneront une récolte, parce qu’ils seront travaillés à mains d’hommes. Outre le montant de l’imposition, l’état retirera un plus grand produit d’une superficie de champ, comparée avec la même dans la plains.


Section II.

Des vastes métairies, relativement aux particuliers.


Les opinions sur cet objet différent suivant les pays. Par exemple, les écrivains Anglois sont presque tous pour les grandes possessions ; quelques François ont copié ce qu’ils ont écrit, & leur entousiasme anglomane a embrouillé un peu plus la matière. Ils ont comparé la France avec l’Angleterre, dont toutes les productions se réduisent aux grains, aux laines, au bétail & aux mines ; tandis qu’en France nous avons les mêmes productions, & de plus les vins, les eaux-de-vie, les huiles de noix & d’olive : objets principaux dont les Anglois sont privés en totalité. En présentant au lecteur impartial, les objections pour & contre, il sera à même de juger avec connoissance de cause.


§. I. Des avantages des grandes métairies.


1°. Une grande métairie ou ferme, suppose presque toujours une fortune aisée chez le propriétaire, & la bonne culture dépend de l’aisance ; suivant sa position, il peut y élever des chevaux, du bétail, de nombreux troupeaux : objets qui demandent peu de dépense, produisent beaucoup, & sans exiger aucun déboursé, servent à remplacer les animaux affoiblis par l’âge ou par les maladies.

2°. Il y a réellement moins d’avances foncières à faire dans l’aménagement d’une forte métairie, que dans celui de deux ménageries dont l’étendue égaleroit la première, en supposant la qualité du sol & la nature des produits parfaitement les mêmes.

3°. Il faut payer, nourrir moins de valets dans une grande ménagerie, que si elle étoit divisée en deux.

4°. L’entretien des bâtimens, des harnois, des outils de labourage, &c. est moins coûteux, & on a plus de ressources dans les grandes possessions.

5°. Comme on y fait les provisions en grand, il y a un bénéfice réel ; parce que le propriétaire aisé les fait à propos… Tout objet acheté par parcelles, coûte beaucoup plus.

6°. Si la saison presse, les valets & les bestiaux y sont tous employés sur le même champ ; les récoltes, les semailles sont plus expéditives.

7°. Un grand propriétaire trouve plus facilement de bons valets que les petits ; ils sont mieux payés & mieux nourris, & les journaliers préféreront donc de servir le premier, parce qu’ils sont sûrs d’avoir un travail plus soutenu que chez les autres.

8°. Un propriétaire aisé n’est pas forcé de vendre ses récoltes, il les garde jusqu’à ce que son grain, son vin, &c. soient montés à un certain prix ; alors ils les vend avec bénéfice.


§. II. Des avantages des petites métairies.


Répondre aux assertions précédentes, ce sera les réfuter ; mais avant tout il se présente une observation bien simple, & qui mérite notre attention. Depuis quelques années les grands seigneurs & les forts tenanciers du royaume, qui aiment mieux compter avec eux-mêmes, que de se laisser gouverner par des étrangers, ont vu qu’il étoit presque du double plus lucratif pour eux, d’affermer leurs possessions par parcelles, plutôt que d’avoir un seul & unique fermier général, suivant l’ancienne coutume, & pour une terre entière. Ce fermier unique, & même supposé fort à son aise, fera-t-il valoir par lui-même toutes les métairies ou domaines affermés en total, par exemple 20 à 25,000 livres. Il est très-rare que les domaines de cette seigneurie soient contigus, & quand ils le seroient, son avantage se trouveroit-il à réunir dans une seule & même habitation, tous les valets & tous les bestiaux ? Quel parti prendra-t-il ? Le voici. Il sous-affermera les domaines les plus éloignés, & fera tout au plus valoir le plus considérable, si toutefois il n’habite pas la ville ; mais en sa qualité de fermier général il doit bénéficier sur le sous-fermier, & celui-ci gagner dans sa sous-ferme.

Le propriétaire, en affermant par parcelles, auroit donc eu le bénéfice que le grand fermier fait sur le petit.

Supposons, par exemple, une métairie de six cens arpens ; (Voyez ce mot) je dis que sur cette étendue, d’ailleurs toutes circonstances égales, s’il y avoit deux métairies, le total de la ferme des deux seroit plus considérable que celui d’une ferme unique ; & que s’il y en avoit quatre, le total augmenteroit en proportion.

Supposons encore que cette ferme ou ces deux métairies soient à la proximité d’une ville, ou d’un gros & riche village ; je dis que si chaque pièce de champ étoit affermée séparément, la totalité du prix seroit beaucoup plus considérable. Il en est du prix des fermes comme de celui des ventes. On gagne beaucoup à vendre par parcelles, parce que ceux qui achètent, payent la proximité & la convenance, sur-tout lorsque la partie en vente, contribue à l’arrondissement de leurs possessions. L’exemple de tous les jours & de tous les lieux, prouve ces assertions.

1°. Une grande métairie suppose un propriétaire à son aise, un fermier riche, &c. On est forcé de convenir qu’il faut beaucoup d’avances pour cultiver, puisque le produit est le résultat de ces avances, & il n’existeroit pas sans elles. Les prairies, les bois déjà formés, font exception à cette règle ; mais ils ont supposé dans le temps des avances, pour les semer ou pour les planter ; les domaines à vignoble, travaillés à la main, sont ceux qui en exigent le plus journellement. L’homme riche a un grand avantage sur celui dont la fortune est bornée : on sait qu’il en coûte plus à gagner la première pistole que le second million. Mais, tout propriétaire, dont les fonds ou les avances sont en raison des besoins d’une métairie ou d’une ferme, n’a aucunement besoin de moyens excédens, à moins qu’il ne veuille donner dans les spéculations ; dès-lors c’est un objet à part, & qui n’a point de rapport à la circonstance dont il s’agit. Que l’étendue de la métairie soit plus ou moins forte, cela est indifférent, si on a les avances nécessaires ; mais, au contraire, dit Columelle, si le champ est plus fort, le maître sera écrasé. Il doit donc y avoir des proportions entre le fonds & les avances, le surplus est inutile. Admettons qu’un nomme riche prenne à ferme votre métairie par un bail de six ans : (Voyez le mot Bail) telle est l’époque la plus commune dans plusieurs de nos provinces. Croirat-on, de bonne foi, que ce fermier fera de grosses avances en réparations & améliorations pour un terme si court ? C’est-à-dire, vous supposez qu’il bonifiera vos champs pour ses successeurs ? C’est bien peu connoître cette classe d’homme ; elle ne prend une ferme que pour y gagner, & cela est juste. Il n’en est pas ainsi du maître, du véritable propriétaire ; il profite des années & d’abondance (Voyez ce mot), afin de prévenir les fâcheux effets des années de disette ; enfin, de ses épargnes il améliore sa possession, & il l’arrondit par des acquisitions nouvelles. Le propriétaire, beaucoup au-dessus du produit de ses champs, après les avoir bonifiés, place son argent ; il sait, d’après Pline, qu’on doit donner le nécessaire à un champ, & rien de plus, & que rien n’est moins lucratif que de le trop bien soigner. Ainsi, en tout état de cause, pourvu que le propriétaire ne soit pas au-dessous de sa possession, tout ira bien, & l’homme opulent n’y gagneroit pas davantage.

L’éducation des chevaux, du bétail & des troupeaux, dépend des circonstances locales, & elle sera toujours en proportion de l’étendue du domaine, & de la possibilité ou de l’avantage de s’y livrer. Les préceptes coûtent peu à donner, c’est la manie des écrivains, & sur-tout de les généraliser ; mais ils ne font pas attention que le propriétaire intelligent voit & connoît mieux qu’eux la partie de son champ.

2°. Il y a moins d’avances à faire pour une grande que pour deux métairies de contenance égale à la première. Cette proposition est très-vraie en général ; mais la grande produira-t-elle autant que les deux petites ? Je ne puis me le persuader. Que l’on embrasse dans une circonférence, par exemple, cent métairies ; que l’on examine la quantité de valets, d’animaux qui en font le service ; que l’on évalue l’étendue du sol, en proportion de leur nombre, & j’ose avancer, qu’en supposant même toutes les saisons régulières, il y en aura quatre-vingt-quinze qui n’auront ni assez de monde, ni assez de bétail, & que les travaux seront toujours faits à la hâte, & arrièrés. La perte est donc double dans la métairie unique. Que sera-ce donc si les saisons sont dérangées, & si le chef des ouvriers n’est pas vigilant & laborieux. Dans le cas de maladie du bétail, les ressources, le supplément de travail dans les petites métairies sont plus faciles, parce qu’on trouve plutôt cinq hommes que dix, & le bétail en proportion, sur-tout dans les provinces à grains.

3°. Il faut payer moins de valets. C’est précisément sur ce que l’on n’en paye pas assez que je me récrie. Mais dans les pays où l’on ne bat pas en grange pendant l’hiver, & où la saison des pluies ou des gelées est longue ; enfin, où il pleut souvent pendant l’été, que fait le nombre des valets ? Il consomme, ne travaille pas, & l’ouvrage est arriéré.

Les assertions que j’établis dans le n°. ci-dessus, & dans celui-ci, s’appliquent, dira-t-on, aux petites métairies comme aux grandes. Cela est vrai à la rigueur. Mais une observation constante & régulière m’a prouvé, non pas une fois, mais cent, que le travail est toujours plus avancé dans les petites que dans les grandes, abstraction faite de la supposition d’après laquelle on prétend que ces dernières exigent plus de valets que la première. Ici, il n’y a ni demi, ni quart de journée, susceptible de travail, qu’on ne puisse mettre à profit. Là, l’éloignement des lieux est cause que le temps le plus clair de la journée est perdu en allées & en venues. Ainsi, en supposant demi-heure ou trois quarts d’heure dans la matinée, & autant dans la soirée, & mettant bout à bout ces heures perdues, il sera facile de calculer combien il y aura dans l’année de beaux jours perdus. Le bénéfice est donc au moins de la moitié dans les petites métairies. On dira que les valets, dans les grandes terres, partiront plus matin, & reviendront plus tard. Supposition gratuite, démentie par l’expérience de tous les jours & de tous les lieux. Ils ont une heure fixée pour le départ de l’écurie, & c’est celle à laquelle ils sont on ne peut moins exacts si on n’y veille de très-près. Une chose ou une autre sert de prétexte ; mais je ne connois pas de pendule qui indique plus exactement le retour des champs que leur habitude ; passe encore, s’ils ne la devancent pas ; mais à coup sûr, ils ne travailleront pas une minute de plus. En allant au travail, leurs bêtes marchent à pas comptés ; au retour, la marche est bien autrement accélérée.

Si, dans une grande métairie on a moins de valets, de bestiaux, de harnois à entretenir, &c. on a donc moins de travail fait ! Cependant le grand point de l’agriculture est d’avoir beaucoup de travail fait & bien fait ; enfin, d’être en avance, & de ne pas craindre d’être arriéré par le dérangement des saisons ; on n’a pas toujours à son choix le moment de semer, & il arrive huit fois au moins sur dix, que le produit des semailles tardives est au-dessous du médiocre.

4°. L’entretien des bâtimens, &c. Cet article est vrai dans toute son étendue ; mais les deux propriétaires supposés, sont censés avoir compté les réparations journalières dans le calcul de leurs dépenses ; & à moins qu’il ne s’agisse de réparations majeures, le bénéfice excédent des deux petites métairies sur une grande, est bien au-dessus des proportions des réparations journalières. Au surplus, ces réparations sont très-peu de chose, si le propriétaire le veut. Une tuile est dérangée, la pluie survient, la maîtresse poutre pourrit, le toît tombe, il entraîne les murs qui le portoient, & tout le dégât eût cependant été prévenu par le simple remplacement d’une tuile.

5°. Les provisions sont faites à propos. Dès que l’on suppose les propriétaires aisés, relativement à leurs possessions, le plus riche achètera par cent quintaux, si l’on veut, & le petit propriétaire, par cinquante : ce qui revient au même. L objection est donc nulle ; mais elle reste dans toute sa force si le propriétaire est au-dessous de sa métairie ; le détail le ruinera un peu plus vite, & il payera plus cher les objets de qualité médiocre.

6°. Si la saison presse, &c. Il importe peu qu’on ait beaucoup de valets & de bestiaux à mettre à la fois sur un champ, si on a un grand nombre de champs dont la culture presse. À richesse égale, mais proportionnée, les fermiers se procureront les mêmes ressources, & il en coûtera plus au grand tenancier, parce que son travail sera moins avancé que celui du petit.

7°. Un grand propriétaire trouve des journaliers. Je ne vois pas la raison pour laquelle ces hommes soient mieux payés & mieux nourris chez l’un que chez l’autre. On paye ces malheureux au plus bas prix possible, on épargne autant qu’on le peut sur leur nourriture. Sur cent propriétaires, on en trouvera trois ou quatre qui regardent les journaliers comme des hommes, & les traitent en conséquence, & sur le nombre des fermiers qui ne font valoir qu’une partie des domaines, à peine en trouveroit-on deux. Je sais tout ce que l’on peut dire en faveur de ces fermiers ; mais qu’on nomme ceux qui méritent d’être exceptés de la régle générale, & on verra combien de pareils exemples sont rares. Payez bien, nourrissez bien, & de toutes parts les ouvriers viendront travailler poux vous.

8°. Un propriétaire aisé, vend ses récoltes avec avantage.. Le malheureux qui vit du jour à la journée, qui est au-dessous de ses possessions, est forcé de vivre au moment qu’il récolte : ce n’est pas la faute de la métairie. Mais supposez-y un propriétaire aisé proportionnellement à ses possessions, il aura, dans son genre, le même avantage que le grand tenancier aisé.

Les lieux, les circonstances doivent faire beaucoup d’exceptions à ces généralités. Cependant, je sais fort bien que si ma métairie étoit du double plus étendue qu’elle ne l’est actuellement, je ne balancerois pas à la partager en deux.