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De l’esprit des lois (éd. Nourse)/Livre 8

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De l’esprit des lois (éd. Nourse)
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Nourse (tome 1p. 137-158).
LIVRE VIII.
De la corruption des principes des trois gouvernemens.

CHAPITRE PREMIER.

Idée générale de ce livre.

LA corruption de chaque gouvernement commence presque toujours par celle des principes.

CHAPITRE II.

De la corruption du principe de la démocratie.

LE principe de la démocratie se corrompt, non-seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité ; mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, & que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, & dépouiller tous les juges.

Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids : on n’a donc plus d’égard pour les sénateurs, & par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les peres : les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera, comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfans, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu.

On voit, dans le banquet de Xénophon, une peinture bien naïve d’une république où le peuple a abusé de l’égalité. Chaque convive donne, à son tour, la raison pourquoi il est content de lui. "Je suis content de moi, dit Chamides, à cause de ma pauvreté. Quand j’étois riche, j’étois obligé de faire ma cour aux calomniateurs, sçachant bien que j’étois plus en état de recevoir du mal d’eux que de leur en faire : la république me demandoit toujours quelque nouvelle somme : je ne pouvois m’absenter. Depuis que je suis pauvre, j’ai acquis de l’autorité : personne ne me menace, je menace les autres : je puis m’en aller, ou rester. Déja les riches se levent de leurs places, & me cedent le pas. Je suis un roi, j’étois esclave : je payois un tribut à la république, aujourd’hui elle me nourrit : je ne crains plus de perdre, j’espere d’acquérir."

Le peuple tombe dans ce malheur, lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu’il ne voie pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur ; pour qu’il n’apperçoive pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne.

La corruption augmentera parmi les corrupteurs, & elle augmentera parmi ceux qui sont déja corrompus. Le peuple se distribuera tous les deniers publics ; &, comme il aura joint à sa paresse la gestion des affaires, il voudra joindre à sa pauvreté les amusemens du luxe. Mais, avec sa paresse & son luxe, il n’y aura que le trésor public qui puisse être un objet pour lui.

Il ne faudra pas s’étonner, si l’on voit les suffrages se donner pour de l’argent. On ne peut donner beaucoup au peuple, sans retirer encore plus de lui : mais, pour retirer de lui, il faut renverser l’état. Plus il paroîtra tirer d’avantage de sa liberté, plus il s’approchera du moment où il doit la perdre. Il se forme de petits tyrans, qui ont tous les vices d’un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable. Un seul tyran s’éleve ; & le peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption.

La démocratie a donc deux excès à éviter : l’esprit d’inégalité, qui la mene à l’aristocratie, ou au gouvernement d’un seul ; & l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’un seul, comme le despotisme d’un seul finit par la conquête.

Il est vrai que ceux qui corrompirent les républiques Grecques ne devinrent pas toujours tyrans. C’est qu’ils s’étoient plus attachés à l’éloquence qu’à l’art militaire : outre qu’il y avoit, dans le cœur de tous les Grecs, une haine implacable contre ceux qui renversoient le gouvernement republicain ; ce qui fit que l’anarchie dégénéra en anéantissement, au lieu de se changer en tyrannie.

Mais Syracuse, qui se trouva placée au milieu d’un grand nombre de petites oligarchies changées en tyranies ([1]) ; Syracuse, qui avoit un sénat ([2]) dont il n’est presque jamais fait mention dans l’histoire, essuya des malheurs que la corruption ordinaire ne donne pas. Cette ville, toujours dans la licence ([3]) ou dans l’oppression ; également travaillée par sa liberté & par sa servitude ; recevant toujours l’une & l’autre comme une tempête ; &, malgré sa puissance au dehors, toujours déterminée à une révolution par la plus petite force étrangere ; avoit, dans son sein, un peuple immense, qui n’eut jamais que cette cruelle alternative, de se donner un tyran, ou de l’être lui-même.

CHAPITRE III.

De l’esprit d’égalité extrême.

AUTANT que le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d’égalité l’est-il de l’esprit d’égalité extrême. Le premier ne consiste point à faire en sorte que tout le monde commande, ou que personne ne soit commandé ; mais à obéir & à commander à ses égaux. Il ne cherche pas à n’avoir point de maîtres, mais à n’avoir que ses égaux pour maitres.

Dans l’état de la nature, les hommes naissent bien dans l’égalité : mais ils n’y sçauroient rester. La société la leur fait perdre, & ils ne redeviennent égaux que par les loix.

Telle est la différence entre la démocratie réglée & celle qui ne l’est pas ; que, dans la premiere, on n’est égal que comme citoyen ; & que, dans l’autre, on est encore égal comme magistrat, comme sénateur, comme juge, comme pere, comme mari, comme maître.

La place naturelle de la vertu est auprès de la liberté ; mais elle ne se trouve pas plus auprès de la liberté extrême, qu’auprès de la servitude.

CHAPITRE IV.

Cause particuliere de la corruption du peuple.

LES grands succès, sur-tout ceux auxquels le peuple contribue beaucoup, lui donne un tel orgueil, qu’il n’est plus possible de le conduire. Jaloux des magistrats, il le devient dans la magistrature : ennemi de ceux qui gouvernent, il l’est bientôt de la constitution. C’est ainsi que la victoire de Salamine, sur les Perses, corrompit la république d’Athenes ([4]) : c’est ainsi que la défaite des Athéniens perdit la république de Syracuse ([5]).

Celle de Marseille n’éprouva jamais ces grands passages de l’abaissement à la grandeur : aussi se gouverna-t-elle toujours avec sagesse ; aussi conserva-t-elle ses principes.


CHAPITRE V.

De la corruption du principe de l’aristocratie.

L’ARISTOCRATIE se corrompt, lorsque le pouvoir des nobles devient arbitraire : il ne peut plus y avoir de vertu dans ceux qui gouvernent, ni dans ceux qui sont gouvernés.

Quand les familles regnantes observent les loix, c’est une monarchie qui a plusieurs monarques, & qui est trés-bonne par sa nature ; presque tous ces monarques sont liés par les loix. Mais, quand elles ne les observent pas, c’est un état despotique qui a plusieurs despotes.

Dans ce cas la république ne subsiste qu’à l’égard des nobles, & entre eux seulement. Elle est dans le corps qui gouverne, & l’état despotique est dans le corps qui est gouverné ; ce qui fait les deux corps du monde les plus désunis.

L’extrême corruption est lorsque les nobles deviennent héréditaires ([6]) : ils ne peuvent plus gueres avoir de moderation. S’ils sont en petit nombre, leur pouvoir est plus grand ; mais leur sûreté diminue : s’ils sont en plus grand nombre, leur pouvoir est moindre, & leur sûreté plus grande : en sorte que le pouvoir va croissant, & la sûreté diminuant, jusqu’au despote, sur la tête duquel est l’excès du pouvoir & du danger.

Le grand nombre des nobles, dans l’aristocratie héréditaire, rendra donc le gouvernement moins violent : mais, comme il y aura peu de vertu, on tombera dans un esprit de nonchalance, de paresse, d’abandon, qui fera que l’état n’aura plus de force ni de ressort ([7]).

Une aristocratie peut maintenir la force de son principe, si les loix sont telles, qu’elles fassent plus sentir aux nobles les périls & les fatigues du commandement que ses délices ; & si l’état est dans une telle situation, qu’il ait quelque chose à redouter ; & que la sûreté vienne du dedans, & l’incertitude du dehors.

Comme une certaine confiance fait la gloire & la sûreté d’une monarchie, il faut, au contraire, qu’une république redoute quelque chose ([8]). La crainte des Perses maintint les loix chez les Grecs. Carthage & Rome s’intimiderent l’une l’autre, & s’affermirent. Chose singuliere ! plus ces états ont de sûreré, plus, comme des eaux trop tranquilles, ils sont sujets à se corrompre.


CHAPITRE VI.

De la corruption du principe de la monarchie.

COMME les démocraties se perdent, lorsque le peuple dépouille le sénat, les magistrats & les juges, de leurs fonctions ; les monarchies se corrompent, lorsqu’on ôte peu à peu les prérogatives des corps, ou les privileges des villes. Dans le premier cas, on va au despotisme de tous ; dans l’autre, au despotisme d’un seul.

"Ce qui perdit les dynasties de Tsin & de Soüi, dit un auteur Chinois, c’est qu’au lieu de se borner, comme les anciens, à une inspection générale, seule digne du souverain, les princes voulurent gouverner tout immédiatement par eux-mêmes ([9])." L’auteur Chinois nous donne ici la cause de la corruption de presque toutes les monarchies.

La monarchie se perd, lorsqu’un prince croit qu’il montre plus sa puissance en changeant l’ordre des choses, qu’en le suivant ; lorsqu’il ôte les fonctions naturelles des uns, pour les donner arbitrairement à d’autres ; & lorsqu’il est plus amoureux de ses fantaisies que de ses volontés.

La monarchie se perd, lorsque le prince, rapportant tout uniquement à lui, appelle l’état à sa capitale, la capitale à sa cour, & la cour à sa seule personne.

Enfin elle se perd, lorsqu’un prince méconnoît son autorité, sa situation, l’amour de ses peuples ; & lorsqu’il ne sent pas bien qu’un monarque doit se juger en sûreté, comme un despote doit se croire en péril.


CHAPITRE VII.

Continuation du même sujet.

LE principe de la monarchie se corrompt lorsque les premieres dignités sont les marques de la premiere servitude ; lorsqu’on ôte aux grands le respect des peuples, & qu’on les rend de vils instrumens du pouvoir arbitraire. Il se corrompt encore plus, lorsque l’honneur a été mis en contradiction avec les honneurs, & que l’on peut être à la fois couvert d’infamie ([10]) & de dignités.

Il se corrompt, lorsque le prince change sa justice en sévériré ; lorsqu’il met, comme les empereurs Romains, une tête de Méduse sur sa poitrine ([11]) ; lorsqu’il prend cet air menaçant & terrible que Commode faisoit donner à ses statues ([12]).

Le principe de la monarchie se corrompt, lorsque des ames singuliérement lâches tirent vanité de la grandeur que pourroit avoir leur servitude ; & qu’elles croient que ce qui fait que l’on doit tout au prince, fait que l’on ne doit rien à sa patrie.

Mais, s’il est vrai (ce que l’on a vu dans tous les temps), qu’à mesure que le pouvoir du monarque devient immense, sa sûreté diminue ; corrompre ce pouvoir, jusqu’à le faire changer de nature, n’est-ce pas un crime de lese-majesté contre lui ?

CHA-

CHAPITRE VIII.

Danger de la corruption du principe du gouvernement monarchique.

L’INCONVÉNIENT n’est pas lorsque l’état passe d’un gouvernement modéré à un gouvernement modéré ; comme de la république à la monarchie, ou de la monarchie à la république : mais quand il tombe & se précipite, du gouvernement modéré, au despotisme.

La plupart des peuples d’Europe sont encore gouvernés par les mœurs. Mais si, par un long abus du pouvoir ; si, par une grande conquête, le despotisme s’établissoit à un certain point, il n’y auroit pas de mœurs ni de climat qui tinssent ; &, dans cette belle partie du monde, la nature humaine souffriroit, au moins pour un temps, les insultes qu’on lui fait dans les trois autres.

CHAPITRE IX.

Combien la noblesse est portée à défendre le trône.

LA noblesse Angloise s’ensevelit, avec Charles I, sous les débris du trône ; & avant cela, lorsque Philippe II fit entendre aux oreilles des François le mot de liberté, la couronne fut toujours soutenue par cette noblesse qui tient à honneur d’obéir à un roi, mais qui regarde comme la souveraine infamie de partager la puissance avec le peuple.

On a vu la maison d’Autriche travailler, sans relâche, à opprimer la noblesse Hongroise. Elle ignoroit de quel prix elle lui seroit quelque jour. Elle cherchoit, chez ces peuples, de l’argent qui n’y étoit pas : elle ne voyoit pas des hommes qui y étoient. Lorsque tant de princes partageaient entre eux ses états, toutes les pieces de sa monarchie, immobiles & sans action, tomboient, pour ainsi dire, les unes sur les autres : il n’y avoit de vie que dans cette noblesse qui s’indigna, oublia tout pour combattre, & crut qu’il étoit de sa gloire de périr & de pardonner.

CHAPITRE X.

De la corruption du principe du gouvernement despotique.

LE principe du gouvernement despotique se corrompt sans cesse, parce qu’il est corrompu par sa nature. Les autres gouvememens périssent, parce que des accidens particuliers en violent le principe : celui-ci périt par son vice intérieur, lorsque quelques causes accidentelles n’empêchent point son principe de se corrompre. Il ne se maintient donc que quand des circonstances tirées du climat, de la religion, de la situation, ou du génie du peuple, le forcent à suivre quelque ordre, & à souffrir quelque regle. Ces choses forcent sa nature sans la changer : sa férocité reste ; elle est, pour quelque temps, apprivoisée.

CHAPITRE XI.

Effets naturels de la bonté & de la corruption des principes.

LORSQUE les principes du gouvernement sont une fois corrompus, les meilleures loix deviennent mauvaises, & le tournent contre l’état : lorsque les principes en sont sains, les mauvaises ont l’effet des bonnes ; la force du principe entraîne tout.

Les Crétois, pour tenir les premiers magistrats dans la dépendance des loix, employoient un moyen bien singulier : c’étoit celui de l'insurrection. Une partie des citoyens se soulevoit ([13]), mettoit en fuite les magistrats, & les obligeoit de rentrer dans la condition privée. Cela étoit censé fait en conséquence de la loi. Une institution pareille, qui établissoit la sédition pour empêcher l’abus du pouvoir, sembloit devoir renverser quelque république que ce fût. Elle ne détruisit pas celle de Crete : voici pourquoi ([14]).

Lorsque les anciens vouloient parler d’un peuple qui avoit le plus grand amour pour la patrie, ils citoient les Crétois : La patrie, disoit Platon ([15]), nom si tendre aux Crétois. Ils l’appelloient d’un nom qui exprime l’amour d’une mere pour ses enfans ([16]). Or, l’amour de la patrie corrige tout.

Les loix de Pologne ont aussi leur insurrection. Mais les inconvéniens qui en résultent font bien voir que le seul peuple de Crete étoit en état d’employer, avec succès, un pareil remede.

Les exercices de la gymnastique, établis chez les Grecs, ne dépendirent pas moins de la bonté du principe du gouvernement. "Ce furent les Lacédémoniens & les Crétois, dit Platon ([17]), qui ouvrirent ces académies fameuses qui leur firent tenir dans le monde un rang si distingué. La pudeur s’allarma d’abord : mais elle céda à l’utilité publique." Du temps de Platon, ces institutions étoient admirables ([18]) ; elles se rapportoient à un grand objet, qui étoit l’art militaire. Mais, lorsque les Grecs n’eurent plus de vertu, elles détruisirent l’art militaire même : on ne descendit plus sur l’arene pour se former, mais pour se corrompre ([19]).

Plutarque nous dit ([20]) que, de son temps, les Romains pensoient que ces jeux avoient été la principale cause de la servitude où étoient tombés les Grecs. C’étoit, au contraire, la servitude des Grecs qui avoit corrompu ces exercices. Du temps de Plutarque ([21]), les parcs où l’on combattoit à nud, & les jeux de la lutte, rendoient les jeunes gens lâches, les portoient à un amour infame, & n’en faisoient que des baladins : mais, du temps d’Epaminondas, l’exercice de la lutte faisoit gagner aux Thébains la bataille de Leuctres ([22]).

Il y a peu de loix qui ne soient bonnes, lorsque l’état n’a point perdu ses principes : &, comme disoit Epicure en parlant des richesses, "Ce n’est point la liqueur qui est corrompue, c’est le vase."


CHAPITRE XII.

Continuation du même sujet.

ON prenoit à Rome les juges dans l’ordre des sénateurs. Les Gracques transporterent cette prérogative aux chevaliers. Drusus la donna aux sénateurs & aux chevaliers ; Sylla aux sénateurs seuls ; Cotta aux sénateurs, aux chevaliers & aux trésoriers de l’épargne. César exclut ces derniers. Antoine fit des décuries de sénateurs, de chevaliers & de centurions.

Quand une république est corrompue, on ne peut remédier à aucun des maux qui naissent, qu’en ôtant la corruption, & en rappellant les principes : toute autre correction est ou inutile, ou un nouveau mal. Pendant que Rome conserva ses principes, les jugemens purent être sans abus entre les mains des sénateurs : mais, quand elle fut corrompue, à quelque corps que ce fût qu’on transportât les jugemens, aux sénateurs, aux chevaliers, aux trésoriers de l’épargne, à deux de ces corps, à tous les trois ensemble, à quelque autre corps que ce fût, on étoit toujours mal. Les chevaliers n’avoient pas plus de vertu que les sénateurs, les trésoriers de l’épargne pas plus que les chevaliers, & ceux-ci aussi peu que les centurions.

Lorsque le peuple de Rome eut obtenu qu’il auroit part aux magistratures patriciennes, il étoit naturel de penser que ces flatteurs alloient être les arbitres du gouvernement. Non : l’on vit ce peuple, qui rendoit les magistratures communes aux plébéiens, élire toujours des patriciens. Parce qu’il étoit vertueux, il étoit magnanime ; parce qu’il étoit libre, il dédaignoit le pouvoir. Mais, lorsqu’il eut perdu ses principes, plus il eut de pouvoir, moins il eut de ménagemens ; jusqu’à ce qu’enfin, devenu son propre tyran & son propre esclave, il perdit la force de la liberté, pour tomber dans la foiblesse de la licence.

CHAPITRE XIII.

Effet du serment chez un peuple vertueux.

IL n’y a point eu de peuple, dit Tite Live ([23]), où la dissolution se soit plus tard introduite que chez les Romains, & où la modération & la pauvreté aient été plus long-temps honorées.
Le serment eut tant de force chez ce peuple, que rien ne l’attacha plus aux loix. Il fit bien des fois, pour l’observer, ce qu’il n’auroit jamais fait pour la gloire, ni pour la patrie.

Quintius Cincinnatus, consul, ayant voulu lever une armée dans la ville contre les Eques & les Volsques, les tribuns s’y opposerent. "Eh bien ! dit-il, que tous ceux qui ont fait serment au consul de l’année précédente marchent sous mes enseignes ([24])." En vain les tribuns s’écrierent-ils qu’on n’étoit plus lié par ce serment ; que, quand on l’avoit fait, Quintius étoit un homme privé : le peuple fut plus religieux que ceux qui se mêloient de le conduire ; il n’écouta ni les distinctions, ni les interprétations des tribuns.

Lorsque le même peuple voulut se retirer sur le mont-sacré, il se sentit retenir par le serment qu’il avoit fait aux consuls, de les suivre à la guerre ([25]). Il forma le dessein de les tuer : on lui fît entendre que le serment n’en subsisteroit pas moins. On peut juger de l’idée qu’il avoit de la violation du serment, par le crime qu’il vouloit commettre.

Après la bataille de Cannes, le peuple effrayé voulut se retirer en Sicile : Scipion lui fit jurer qu’il resteroit à Rome ; la crainte de violer leur serment surmonta toute autre crainte. Rome étoit un vaisseau tenu par deux ancres dans la tempête, la religion & les mœurs.


CHAPITRE XIV.

Comment le plus petit changement dans la constitution entraîne la ruine des principes.

ARISTOTE nous parle de la république de Carthage comme d’une république très-bien réglée. Polybe nous dit qu’à la seconde guerre punique ([26]) il y avoit à Carthage cet inconvénient, que le sénat avoit perdu presque toute son autorité. Tite Live nous apprend que, lorsque Annibal retourna à Carthage, il trouva que les magistrats & les principaux citoyens detournoient, à leur profit, les revenus publics, & abusoient de leur pouvoir. La vertu des magistrats tomba donc avec l’autorité du sénat ; tout coula du même principe.

On connoît les prodiges de la censure chez les Romains. Il y eut un temps où elle devint pesante : mais on la soutint, parce qu’il y avoit plus de luxe que de corruption. Claudius l’affoiblit : & par cet affoiblissement, la corruption devint encore plus grande que le luxe ; & la censure ([27]) s’abolit, pour ainsi dire, d’elle-même. Troublée, demandée, reprise, quittée, elle fut entiérement interrompue jusqu’au temps où elle devint inutile, je veux dire les regnes d’Auguste & de Claude.


CHAPITRE XV.

Moyens très-efficaces pour la conservation des trois principes.

JE ne pourrai me faire entendre que lorsqu’on aura lu les quatre chapitres suivans.

CHAPITRE XVI.

De la communication du pouvoir.

IL est de la nature d’une république, qu’elle n’ait qu’un petit territoire : sans cela, elle ne peut gueres subsister. Dans une grande république, il y a de grandes fortunes, & par conséquent peu de modération dans les esprits : il y a de trop grands dépôts à mettre entre les mains d’un citoyen ; les intérêts se particularisent : un homme sent d’abord qu’il peut être heureux, grand, glorieux, sans sa patrie ; & bientôt, qu’il peut être seul grand sur les ruines de sa patrie.

Dans une grande république, le bien commun est sacrifié à mille considérations : il est subordonné à des exceptions : il dépend des accidens. Dans une petite, le bien public est mieux senti, mieux connu, plus près de chaque citoyen : les abus y sont moins étendus, & par conséquent moins protégés.

Ce qui fit subsister si long-temps Lacédémone, c’est qu’après toutes ses guerres, elle resta toujours avec son territoire. Le seul but de Lacédémone étoit la liberté : le seul avantage de sa liberté, c’étoit la gloire.

Ce fut l’esprit des républiques Grecques de se contenter de leurs terres, comme de leurs loix. Athenes, prit de l’ambition, & en donna à Lacédémone : mais ce fut plutôt pour commander à des peuples libres, que pour gouverner des esclaves ; plutôt pour être à la tête, de l’union, que pour la rompre. Tout fut perdu, lorsqu’une monarchie s’éleva : gouvernement dont l’esprit est plus tourné vers l’aggrandissement.

Sans des circonstances particulieres ([28]), il est difficile que tout autre gouvernement que le républicain puisse subsister dans une seule ville. Un prince d’un si petit état chercheroit naturellement à opprimer ; parce qu’il auroit une grande puissance, & peu de moyens pour en jouir, ou pour la faire respecter : il fouleroit donc beaucoup ses peuples. D’un autre côté, un tel prince seroit aisément opprimé par une force étrangere, ou même par une force domestique : le peuple pourroit, à tous les instans, s’assembler & se réunir contre lui. Or, quand un prince d’une ville est chassé de sa ville, le procès est fini : s’il a plusieurs villes, le procès n’est que commencé.

CHAPITRE XVII.

Propriétés distinctives de la monarchie.

UN état monarchique doit être d’une grandeur médiocre. S’il étoit petit, il se formeroit en république ; s’il étoit fort étendu, les principaux de l’état, grands par eux-mêmes, n’étant point sous les yeux du prince, ayant leur cour hors de sa cour, assurés d’ailleurs contre les exécutions promptes par les loix & par les mœurs, pourroient cesser d’obéir ; ils ne caindroient pas une punition trop lente & trop éloignée.

Aussi Charlemagne eut-il à peine fondé son empire, qu’il fallut le diviser ; soit que les gouverneurs des provinces n’obéissent pas ; soit que, pour les faire mieux obéir, il fût nécessaire de partager l’empire en plusieurs royaumes.

Après la mort d’Alexandre, son empire, fut partagé. Comment ces grands de Grece & de Macédoine, libres, ou du moins chefs des conquérans répandus dans cette vaste conquête, auroient-ils pu obéir ?

Après la mort d’Attila, son empire fut dissous : tant de rois, qui n’étoient plus contenus, ne pouvoient point reprendre des chaînes. Le prompt établissement du pouvoir sans bornes est le remede qui, dans ces cas, peut prévenir la dissolution : nouveau malheur après celui de l’aggrandissement !

Les fleuves courent se mêler dans la mer : les monarchies vont se perdre dans le despotisme.

CHAPITRE XVIII.

Que la monarchie d’Espagne étoit dans un cas particulier.

QU’ON ne cite point l’exemple de l’Espagne ; elle prouve plutôt ce que je dis. Pour garder l’Amérique, elle fit ce que le despotisme même ne fait pas ; elle en détruisit les habitans. Il fallut, pour conserver sa colonie, qu’elle la tint dans la dépendance de sa subsistance même.

Elle essaya le despotisme dans les Pays-Bas ; &, sitôt qu’elle l’eut abandonné, ses embarras augmenterent. D’un côté, les Wallons ne vouloient pas être gouvernés par les Espagnols ; &, de l’autre, les soldats Espagnols ne vouloient pas obéir aux officiers Wallons ([29]).

Elle ne se maintint dans l’Italie, qu’à force de l’enrichir & de se ruiner : car ceux qui auroient voulu se défaire du roi d’Espagne n’étoient pas, pour cela, d’humeur à renoncer à son argent.


CHAPITRE XIX.

Propriétés distinctives du gouvernement despotique.

UN grand empire suppose une autorité despotique dans celui qui gouverne. Il faut que la promptitude des résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées ; que la crainte empêche la négligence du gouverneur ou du magistrat éloigné ; que la loi soit dans une seule tête ; & qu’elle change sans cesse, comme les accidens, qui se multiplient toujours dans l’état à proportion de sa grandeur.

CHAPITRE XX.

Conséquence des chapitres précédens.

QUE si la propriété naturelle des petits états est d’étre gouvernés en république, celle des médiocres d’être soumis à un monarque, celle des grands empires d’être dominés par un despote ; il suit que, pour conserver les principes du gouvernement établi, il faut maintenir l’état dans la grandeur qu’il avoit déja ; & que cet état changera d’esprit, à mesure qu’on rétrécira, ou qu’on étendra les limites.

CHAPITRE XXI.

De l’empire de la Chine.

AVANT de finir ce livre, je répondrai à une objection qu’on peut faire sur tout ce que j’ai dit jusqu’ici.

Nos missionnaires nous parlent du vaste empire de la Chine, comme d’un gouvernement admirable, qui mêle ensemble, dans son principe, la crainte, l’honneur & la vertu. J’ai donc posé une distinction vaine, lorsque j’ai établi les principes des trois gouvernemens.

J’ignore ce que c’est que cet honneur dont on parle, chez des peuples à qui on ne sait rien faire qu’à coups de baton ([30]). De plus : il s’en faut beaucoup que nos commerçans nous donnent l’idée de cette vertu dont nous parlent nos missionnaires ; on peut les consulter sur les brigandages des mandarins ([31]). Je prends encore à témoin le grand homme milord Anson.

D’ailleurs, les lettres du P. Parennin, sur le procès que l’empereur fit faire à des princes du sang néophyte ([32]) qui lui avoient déplu, nous font voir un plan de tyrannie constamment suivi, & des injures faites à la nature humaine avec regle, c’est-à-dire, de sang-froid.

Nous avons encore les lettres de M. de Mairan & du même P. Parennin, sur le gouvernement de la Chine. Après des questions & des réponses très-sensées, le merveilleux s’est évanoui.

Ne pourroit-il pas se faire que les missionnaires auroient été trompés par une apparence d’ordre ; qu’ils auroient été frappés de cet exercice continuel de la volonté d’un seul, par lequel ils sont gouvernés eux-mêmes, & qu’ils aiment tant à trouver dans les cours des rois des Indes ? parce que, n’y allant que pour y faire de grands changemens, il leur est plus aisé de convaincre les princes qu’ils peuvent tout faire, que de persuader aux peuples qu’ils peuvent tout souffrir ([33]).

Enfin, il y a souvent quelque chose de vrai dans les erreurs mêmes. Des circonstances particulieres, & peut-être uniques, peuvent faire que le gouvernement de la Chine ne soit pas aussi corrompu qu’il devroit l’être. Des causes, tirées la plupart du physique du climat, ont pu forcer les causes morales dans ce pays, & faire des especes de prodiges.

Le climat de la Chine est tel, qu’il favorise prodigieusement la propagation de l’espece humaine. Les femmes y sont d’une fécondité si grande, que l’on ne voit rien de pareil sur la terre. La tyrannie la plus cruelle n’y arrête point le progrès de la propagation. Le prince n’y peut pas dire, comme Pharaon, Opprimons-les avec sagesse. Il seroit plutôt réduit à former le souhait de Néron, que le genre humain n’eût qu’une tête. Malgré la tyrannie, la Chine, par la force du climat, se peuplera toujours, & triomphera de la tyrannie.

La Chine, comme tous les pays où croît le riz ([34]), est sujette à des famines fréquentes. Lorsque le peuple meurt de faim, il se disperse pour chercher de quoi vivre. Il se forme, de toutes parts, des bandes de trois, quatre ou cinq voleurs : la plupart sont d’abord exterminées ; d’autres se grossissent, & sont exterminées encore. Mais, dans un si grand nombre de provinces, & si éloignées, il peut arriver que quelque troupe fasse fortune. Elle se maintient, se fortifie, se forme en corps d’armée, va droit à la capitale, & le chef monte sur le trône.

Telle est la nature de la chose, que le mauvais gouvernement y est d’abord puni. Le désordre y naît soudain, parce que ce peuple prodigieux y manque de subsistance. Ce qui fait que, dans d’autres pays, on revient si difficilement des abus, c’est qu’ils n’y ont pas des effet sensibles ; le prince n’y est pas averti d’une maniere prompte & éclatante, comme il l’est à la Chine.

Il ne sentira point, comme nos princes, que, s’il gouverne mal, il sera moins heureux dans l’autre vie, moins puissant & moins riche dans celle-ci : il sçaura que, si son gouvernement n’est pas bon, il perdra l’empire & la vie.

Comme, malgré les expositions d’enfans, le peuple augmente toujours à la Chine ([35]), il faut un travail infatigable pour faire produire aux terres de quoi le nourrit : cela demande une grande attention de la part du gouvernement. Il est, à tous les instans, intéressé à ce que tout le monde puisse travailler, sans crainte d’être frustré de ses peines. Ce doit moins être un gouvernement civil, qu’un gouvernement domestique.

Voilà ce qui a produit les réglemens dont on parle tant. On a voulu faire regner les loix avec le despotisme : mais ce qui est joint avec le despotisme n’a plus de force. En vain ce despotisme, pressé par ses malheurs, a-t-il voulu s’enchaîner ; il s’arme de ses chaînes, & devient plus terrible encore.

La Chine est donc un état despotique, dont le principe est la crainte. Peut-être que, dans les premieres dynasties, l’empire n’étant pas si étendu, le gouvernement déclinoit un peu de cet esprit. Mais aujourd’hui cela n’est pas.


  1. Voyez Plutarque, dans les vies de Timoléon & de Dion.
  2. C’est celui des six cens, dont parle Diodore.
  3. Ayant chassé les tyrans, ils firent citoyens des étrangers & des soldats mercénaires ; ce qui causa des guerres civiles : Aristote, polit. liv. V,chap. III. Le peuple ayant été cause de la victoire sur les Athéniens, la république fut changée : ibid. chapitre IV. La passion de deux jeunes magistrats, dont l’un enleva à l’autre un jeune garçon, & celui-ci lui débaucha sa femme, fit changer la forme de cette république : ibid. liv. VII. chap. IV.
  4. Arist. polit. liv. V, ch. IV.
  5. Ibid.
  6. L’aristocratie se change en oligarchie.
  7. Venise est une des républiques qui a le mieux corrigé, par ses loix, les inconvéniens de l’aristocratie héréditaire.
  8. Justin attribue à la mort d'Epaminondas l’extinction de la vertu à Athenes. N’ayant plus d’émulation, ils dépenserent leurs revenus en fêtes : Frequentiùs cœnam quàm castra visentes. Pour lors, les Macédoniens sortirent de l’obscurité : liv. VI.
  9. Compilation d’ouvrages faits sous les Ming, rapportés par le pere du Halde.
  10. Sous le regne de Tibere, on éleva des statues, & l’on donna les ornemens triomphaux aux délateurs ; ce qui avilit tellement ces hommes, que ceux qui les avoient mérités, les dédaignerent. Fragm. de Dion, liv. LVIII, tiré de l’extrait des vertus & des vices de Const. Porphyrog. Voyez, dans Tacite, comment Néron, sur la découverte & la punition d’une prétendue conjuration, donna à Petronius Turpilianus, à Nerva, à Tigellinus, les ornemens triomphaux. Annal. liv. XIV. Voyez aussi comment les généraux dédaignerent de faire la guerre, parce qu’ils en méprisoient les honneurs, pervulgatis triumphi insignibus. Tacite, annal. liv. XIII.
  11. Dans cet état, le prince sçavoit bien quel étoit le principe de son gouvernement.
  12. Hérodien.
  13. Aristote, polit. liv. II, chap. X.
  14. On se réunissoit toujours d’abord contre les ennemis du dehors, ce qui s’appelloit syncrétisme. Plutarque, Moral. p. 88.
  15. Républiq. liv. IX.
  16. Plutarqne, Morales, au traité, si l’homme d’âge doit se mêler des affaires publiques.
  17. Républiq. liv. V.
  18. La gymnastique se divisoit en deux parties, la danse & la lutte. On voyoit, en Crete, les danses armées des Curettes ; à Lacédémone, celles de Castor & de Pollux ; à Athenes, les danses armées de Pallas, très-propres pour ceux qui ne sont pas encore en âge d’aller à la guerre. La lutte est l’image de la guerre, dit Platon, des loix, liv. VII. Il loue l’antiquité, de n’avoir établi que deux danses, la pacifique & la pyrrhique. Voyez comment cette derniere danse s’appliquoit à l’art militaire. Platon, ibid.
  19. …….. Aut libidinosœ Ledœas Lacedœmonis palœstras.
    Martial, lib. IV, epig. 55.
  20. Œuvres morales, au traité des dermandes des choses Romaines.
  21. Plutarque, ibid.
  22. Plutarque, Morales, propos de table, liv. II.
  23. Liv. I.
  24. Tite Live, liv. III.
  25. Idem, liv. II.
  26. Environ cent ans après.
  27. Voyez Dion, l. XXXVIII : la vie de Cicéron dans Plutarque : Cicéron à Atticus, liv. IV, lettres 10 & 15 : Asconius, sur Cicéron de divinatione.
  28. Comme quand un petit souverain se maintient entre deux grands états, par leur jalousie mutuelle : mais il n’existe que précairement.
  29. Voyez l’histoire des Provinces-Unies, par M. le Clerc.
  30. C’est le bâton qui gouverne la Chine, dit le P. du Halde.
  31. Voyez, entre autres, la relation de Lange.
  32. De la famille de Sourniama, lettres édifiantes, recueil XVIII.
  33. Voyez, dans le pere du Halde, comment les missionnaires se servirent de l’autorité de Canhi pour faire taire les mandarins, qui disoient toujours que, par les loix du pays, un culte étranger ne pouvoit être établi dans l’empire.
  34. Voy. ci-dessous, l. XXIII, chap. XIV.
  35. Voyez le mémoire d’un Tsongtou, pour qu’on defriche. Lettres édifiantes, recueil XXI.