Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 22

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ARTICLE XXII.

DE LA RELIGION DES BRACHMANES, ET SURTOUT DE L’ADORATION D’UN SEUL DIEU.

Le gouvernement chinois accusé d’athéisme.

La théogonie des brachmanes s’enfonce dans des temps qui doivent encore plus étonner l’espèce humaine, dont la vie n’est qu’un instant.

M. Dow, M. Holwell, sont d’accord dans l’exposition de cette antique théogonie[1]. Tous deux savaient la langue sacrée du Hanscrit ou Sanscrit ; tous deux avaient demeuré longtemps dans le Bengale, où la première école des brachmanes subsiste encore.

Ces deux hommes, également utiles à l’Angleterre par leurs services, et au genre humain par leurs découvertes, conviennent de ce que nous avons dit, et de ce que nous ne pouvons trop répéter, que les brames ont conservé des livres écrits depuis près de cinq mille années, lesquels prouvent nécessairement une suite prodigieuse de siècles précédents.

Que les Indiens aient toujours adoré un seul Dieu, ainsi que les Chinois, c’est une vérité incontestable. On n’a qu’à lire le premier article de l’ancien Shasta traduit par M. Holwell. La fidélité de la traduction est reconnue par M. Dow, et cet aveu a d’autant plus de poids que tous deux diffèrent sur quelques autres articles ; voici cette profession de foi : nous n’avons point sur la terre d’hommage plus antique rendu à la Divinité.

« Dieu est celui qui fut toujours : il créa tout ce qui est ; une sphère parfaite, sans commencement ni fin, est sa faible image. Dieu anime et gouverne toute la création par la providence générale de ses principes invariables et éternels. Ne sonde point la nature de l’existence de celui qui fut toujours ; cette recherche est vaine et criminelle : c’est assez que, jour par jour et nuit par nuit, ses ouvrages t’annoncent sa sagesse, sa puissance et sa miséricorde. Tâche d’en profiter. »

Quand nous écririons mille pages sur ce simple passage, selon la méthode de nos commentateurs d’Europe, nous n’y ajouterions rien : nous ne pourrions que l’affaiblir. Qu’on songe seulement que, dans le temps où ce morceau sublime fut écrit, les habitants de l’Europe, qui sont aujourd’hui si supérieurs au reste de la terre, disputaient leurs aliments aux animaux et avaient à peine un langage grossier.

Les Chinois étaient, à peu près dans ce temps, parvenus à la même doctrine que les Indiens. On en peut juger par la déclaration de l’empereur Kang-hi, tirée des anciens livres et rapportée dans la compilation de Duhalde[2].

« Au vrai principe de toutes choses.

Il n’a point eu de commencement, et il n’aura point de fin. Il a produit toutes choses dès le commencement. C’est lui qui les gouverne et qui en est le véritable seigneur. Il est infiniment bon, infiniment juste ; il éclaire, il soutient, il règle tout avec une suprême autorité et une souveraine justice. »

L’empereur Kien-long s’exprime avec la même énergie dans son poëme de Moukden composé depuis peu d’années. Ce poëme est simple : il célèbre sans enthousiasme les bienfaits de Dieu et les beautés de la nature. Combien d’ouvrages moraux la Chine n’a-t-elle pas de ses premiers empereurs ! Confucius était vice-roi d’une grande province. Avons-nous parmi nous beaucoup d’hommes pareils ?

Quand le gouvernement chinois n’aurait montré d’autre prudence que celle d’adorer un seul Dieu sans superstition, et de contenir toujours les bonzes, aux rêveries desquels il abandonne la populace, il mériterait nos plus sincères respects. Nous ne prétendons point inférer de là que ces nations orientales l’emportent sur nous dans les sciences et dans les arts ; que leurs mathématiciens aient égalé Archimède et Newton ; que leur architecture soit comparable à Saint-Pierre de Rome, à Saint-Paul de Londres, à la façade du Louvre ; que leurs poëmes approchent de Virgile et de Racine ; que leur musique soit aussi savante, aussi harmonieuse que la nôtre. Ces peuples seraient aujourd’hui nos écoliers en tout ; mais ils ont été en tout nos maîtres.

Les monuments les plus irréfragables sur l’unité de Dieu, qui nous restent des deux nations les plus anciennement policées de la terre, n’ont pas empêché nos disputeurs de l’Occident de donner à des gouvernements si sages le nom ridicule d’idolâtres. Ils étaient bien loin de l’être ; et il faut avouer, avec le P. Lecomte, « qu’ils offraient à Dieu un culte pur dans les plus anciens temples de l’univers ».

C’est ainsi que les premiers Persans adorèrent un seul Dieu dont le feu était l’emblème, comme le savant Hyde l’a démontré dans un livre qui méritait d’être mieux digéré[3].

C’est ainsi que les Sabéens reconnurent aussi un Dieu suprême dont le soleil et les étoiles étaient les émanations, comme le prouve le sage et méthodique Sale, le seul bon traducteur de l’Alcoran[4].

Les Égyptiens, malgré la consécration de leurs bœufs, de leurs chats, de leurs singes, de leurs crocodiles et de leurs ognons, malgré leurs fables d’Ishet, d’Oshiret et de Typhon, adorèrent un Dieu suprême, désigné par une sphère posée sur le frontispice de leurs principaux temples. Les mystères d’Égypte, de Thrace, de Grèce, de Rome, eurent toujours pour objet l’adoration d’un seul Dieu.

Nous avons rapporté ailleurs mille preuves de cette vérité évidente[5]. Les Grecs et les Romains, en adorant le Dieu très-bon et très-grand, rendaient aussi leurs hommages à une foule de divinités secondaires ; mais nous répéterons ici[6] qu’il est aussi absurde de leur reprocher l’idolâtrie parce qu’ils reconnaissaient des êtres supérieurs à l’homme et subordonnés à Dieu qu’il serait injuste de nous accuser d’être idolâtres parce que nous vénérons des saints[7].

Les métamorphoses d’Ovide n’étaient point la religion de l’empire romain, et ni la Fleur des saints[8], ni le Pensez-y bien[9], ne sont la religion des sages chrétiens.

Toutes les nations ont toujours élevé les unes contre les autres des accusations fondées sur l’ignorance et sur la mauvaise foi. On a hautement imputé l’athéisme au gouvernement chinois[10], et les ennemis des jésuites les ont accusés de fomenter l’athéisme à Pékin. Il y a sans doute à la Chine et dans l’Inde, comme ailleurs, des philosophes qui, ne pouvant concilier le mal physique et le mal moral dont la terre est inondée, avec la croyance d’un Dieu, ont mieux aimé ne reconnaître dans la nature qu’une nécessité fatale. Les athées sont partout, mais aucun gouvernement ne le fut par principe, et ne le sera jamais : ce n’est l’intérêt ni des royaumes, ni des républiques, ni des familles ; il faut un frein aux hommes.

D’autres jésuites missionnaires aux Indes, moins éclairés que leurs confrères de la Chine, et soldats crédules naguère d’un despote artificieux, ceux-là ont pris les brames adorateurs d’un seul Dieu pour des idolâtres. Nous avons déjà vu[11] avec quelle simplicité ils croyaient que le diable était un des dieux de l’Inde. Ils l’écrivaient à notre Europe ; ils le persuadaient dans Pondichéry, dans Goa, dans Diu, à des marchands plus ignorants qu’eux. L’idée d’adorer le diable n’est jamais tombée dans la tête d’aucun homme, encore moins d’un brachmane, d’un gymnosophiste. Nous ne pouvons ici adoucir les termes : il faut avoir bien peu de raison et beaucoup de hardiesse pour croire qu’il soit possible de prendre pour son dieu un être qu’on suppose condamné par Dieu même à des supplices et à des opprobres éternels, un fantôme abominable et ridicule, occupé à nous faire tomber dans l’abîme de ses tourments. Recherchons dans la mythologie indienne ce qui peut avoir donné un prétexte à l’ignorance de calomnier si brutalement l’antiquité.


  1. On en trouvera quelque chose dans l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations ; mais c’est surtout chez MM. Holwell et Dow qu’il faut s’instruire. Consultez aussi les judicieuses réflexions de M. Sinner, dans son Essai sur les Dogmes de la métempsycose et du purgatoire. (Note de Voltaire.) — Voyez tome XI, page 183.
  2. Page 41, édition d’Amsterdam. (Note de Voltaire.)
  3. Historia religionis veterum Persarum eorumque magorum. Oxunii, 1700, in-4°.
  4. La traduction de l’Alcoran, par Sale, est en anglais. Voyez tome XI, page 204 ; XXIV, 142, 556.
  5. Voyez la partie philosophique de cette édition. Nous citerons ici un passage de Sénèque qui confirme cette opinion de M. de Voltaire, et qui prouve combien ceux qui ont accusé les Romains de polythéisme ou d’idolâtrie ont eu d’ignorance ou de mauvaise foi. Dans toutes les nations un peu éclairées, les hommes d’un état supérieur au peuple ont reconnu un Dieu suprême.

    « Ne hoc quidem crediderunt (veteres) Jovem, qualem in Capitolio et in cœteris ædibus colimus, mittere manu fulmina, sed eumdem quem nos Jovem intelligunt, custodem rectoremque universi, animum ac spiritum, mundani hujus operis dominum et artificem, cui nomen omne convenit. Vis illum fatum vocare ? non errabis ; hic est ex quo suspensa sunt omnia, causa causarum. Vis illum providentiam dicere ? recte dices ; est enim cujus consilio huic mundo providetur, ut inconfusus eat, et actus suos explicet. Vis illum naturam vocare ? non peccabis ; est enim ex quo nata sunt omnia, cujus spiritu vivimus. Vis illum vocare mundum ? non falleris ; ipse enim est totum quod vides, totus suis partibus inditus, et se sustinens vi sua. Idem Etruscis quoque visum est ; et ideo fulmina a Jove mitti dixerunt, quia sine illo nihil geritur. (Sen. Quœst. nat., lib. II, cap. xlv.) — Ils n’ont pas même cru (les anciens) que le Jupiter qui lance la foudre fût celui qu’on adore dans le Capitole et dans les autres temples ; ils ont désigné le même Jupiter que nous, le surveillant et le conservateur de l’univers, l’âme et l’esprit du grand tout, l’architecte et le maître de ce grand édifice du monde, enfin un être à qui tous les noms conviennent. Voulez-vous l’appeler le destin ? vous ne vous tromperez pas ; c’est de lui que tout dépend, il est la cause des causes. Voulez-vous le nommer la providence ? vous aurez encore raison ; c’est lui dont la sagesse pourvoit à tous les besoins du monde, y entretient l’ordre, en dirige les mouvements. Voulez-vous lui donner le nom de nature ? vous ne serez pas répréhensible ; c’est lui qui a donné la naissance à tous les êtres ; c’est son souffle qui nous anime. Voulez-vous enfin le désigner sous le nom général de monde ? ce ne sera pas non plus une erreur ; le grand tout que vous voyez n’est que lui-même ; il est disséminé tout entier dans ses propres parties, et se soutient par sa propre énergie. Les Étrusques ont pensé comme nous ; et s’ils lui ont attribué l’émission de la foudre, c’est que rien ne se fait sans lui. » (Traduction de M. de La Grange) (K.)

    — C’est au chapitre x de Dieu et les Hommes (voyez tome XXVIII, page 150), que Voltaire parle de la croyance des Égyptiens en un Dieu suprême ; et les éditeurs de Kehl avaient classé Dieu et les Hommes dans la division qu’ils avaient appelée Philosophie.

  6. Voyez tome XI, page 83.
  7. Que pourraient en effet penser des Chinois, des Tartares, des Arabes, des Persans, des Turcs, s’ils voyaient tant d’églises dédiées à saint Janvier, à saint Antoine, à saint François, à saint Fiacre, à saint Hoch, à sainte Claire, à sainte Ragonde, et pas une au maître de la nature, à l’essence suprême et universelle par qui nous vivons ? (Note de Voltaire.)
  8. Voyez ma note, tome XVIII, page 491.
  9. Le Pensez-y bien, par le R. P. P. D. L. C. J., 1696, in-24. L’auteur est resté inconnu.
  10. Voyez Dictionnaire philosophique, au mot Chine, tome XVIII, page 154.
  11. Tome XVIII, page 35 ; et ci-dessus, page 110.