L’Île mystérieuse/Texte entier

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Jules Hetzel et Cie - 1874



PREMIÈRE PARTIE
LES NAUFRAGÉS DE L'AIR
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CHAPITRE I


'The Mysterious Island' by Jules Férat 003.jpg

PREMIÈRE PARTIE

LES NAUFRAGÉS DE L’AIR


CHAPITRE I

L’ouragan de 1865. — Cris dans les airs. — Un ballon emporté dans une trombe. — L’enveloppe déchirée. — Rien que la mer en vue. — Cinq passagers. — Ce qui se passe dans la nacelle. — Une côte à l’horizon. — Le dénouement du drame.

« Remontons-nous ?

— Non ! Au contraire ! Nous descendons !

— Pis que cela, monsieur Cyrus ! Nous tombons !

— Pour Dieu ! Jetez du lest !

— Voilà le dernier sac vidé !

— Le ballon se relève-t-il ?

— Non !

— J’entends comme un clapotement de vagues !

— La mer est sous la nacelle !

— Elle ne doit pas être à cinq cents pieds de nous ! »

Alors une voix puissante déchira l’air, et ces mots retentirent :

« Dehors tout ce qui pèse !… tout ! et à la grâce de Dieu ! »

Telles sont les paroles qui éclataient en l’air, au-dessus de ce vaste désert d’eau du Pacifique, vers quatre heures du soir, dans la journée du 23 mars 1865.

Personne n’a sans doute oublié le terrible coup de vent de nord-est qui se déchaîna au milieu de l’équinoxe de cette année, et pendant lequel le baromètre tomba à sept cent dix millimètres. Ce fut un ouragan, sans intermittence, qui dura du 18 au 26 mars. Les ravages qu’il produisit furent immenses en Amérique, en Europe, en Asie, sur une zone large de dix-huit cents milles, qui se dessinait obliquement à l’équateur, depuis le trente-cinquième parallèle nord jusqu’au quarantième parallèle sud ! Villes renversées, forêts déracinées, rivages dévastés par des montagnes d’eau qui se précipitaient comme des mascarets, navires jetés à la côte, que les relevés du Bureau-Veritas chiffrèrent par centaines, territoires entiers nivelés par des trombes qui broyaient tout sur leur passage, plusieurs milliers de personnes écrasées sur terre ou englouties en mer : tels furent les témoignages de sa fureur, qui furent laissés après lui par ce formidable ouragan. Il dépassait en désastres ceux qui ravagèrent si épouvantablement la Havane et la Guadeloupe, l’un le 25 octobre 1810, l’autre le 26 juillet 1825.

Or, au moment même où tant de catastrophes s’accomplissaient sur terre et sur mer, un drame, non moins saisissant, se jouait dans les airs bouleversés.

En effet, un ballon, porté comme une boule au sommet d’une trombe, et pris dans le mouvement giratoire de la colonne d’air, parcourait l’espace avec une vitesse de quatre-vingt-dix milles [1] à l’heure, en tournant sur lui-même, comme s’il eût été saisi par quelque maelström aérien.

Au-dessous de l’appendice inférieur de ce ballon oscillait une nacelle, qui contenait cinq passagers, à peine visibles au milieu de ces épaisses vapeurs, mêlées d’eau pulvérisée, qui traînaient jusqu’à la surface de l’Océan.

D’où venait cet aérostat, véritable jouet de l’effroyable tempête ? De quel point du monde s’était-il élancé ? Il n’avait évidemment pas pu partir pendant l’ouragan. Or, l’ouragan durait depuis cinq jours déjà, et ses premiers symptômes s’étaient manifestés le 18. On eût donc été fondé à croire que ce ballon venait de très-loin, car il n’avait pas dû franchir moins de deux mille milles par vingt-quatre heures ?

En tout cas, les passagers n’avaient pu avoir à leur disposition aucun moyen d’estimer la route parcourue depuis leur départ, car tout point de repère leur manquait. Il devait même se produire ce fait curieux, qu’emportés au milieu des violences de la tempête, ils ne les subissaient pas. Ils se déplaçaient, ils tournaient sur eux-mêmes sans rien ressentir de cette rotation, ni de leur déplacement dans le sens horizontal. Leurs yeux ne pouvaient percer l’épais brouillard qui s’amoncelait sous la nacelle. Autour d’eux, tout était brume. Telle était même l’opacité des nuages, qu’ils n’auraient pu dire s’il faisait jour ou nuit. Aucun reflet de lumière, aucun bruit des terres habitées, aucun mugissement de l’Océan n’avaient dû parvenir jusqu’à eux dans cette immensité obscure, tant qu’ils s’étaient tenus dans les hautes zones. Leur rapide descente avait seule pu leur donner connaissance des dangers qu’ils couraient au-dessus des flots.

Cependant, le ballon, délesté de lourds objets, tels que munitions, armes, provisions, s’était relevé dans les couches supérieures de l’atmosphère, à une hauteur de quatre mille cinq cents pieds. Les passagers, après avoir reconnu que la mer était sous la nacelle, trouvant les dangers moins redoutables en haut qu’en bas, n’avaient pas hésité à jeter par-dessus le bord les objets même les plus utiles, et ils cherchaient à ne plus rien perdre de ce fluide, de cette âme de leur appareil, qui les soutenait au-dessus de l’abîme.

La nuit se passa au milieu d’inquiétudes qui auraient été mortelles pour des âmes moins énergiques. Puis le jour reparut, et, avec le jour, l’ouragan marqua une tendance à se modérer. Dès le début de cette journée du 24 mars, il y eut quelques symptômes d’apaisement. À l’aube, les nuages, plus vésiculaires, étaient remontés dans les hauteurs du ciel. En quelques heures, la trombe s’évasa et se rompit. Le vent, de l’état d’ouragan, passa au « grand frais », c’est-à-dire que la vitesse de translation des couches atmosphériques diminua de moitié. C’était encore ce que les marins appellent « une brise à trois ris », mais l’amélioration dans le trouble des éléments n’en fut pas moins considérable.

Vers onze heures, la partie inférieure de l’air s’était sensiblement nettoyée. L’atmosphère dégageait cette limpidité humide qui se voit, qui se sent même, après le passage des grands météores. Il ne semblait pas que l’ouragan fût allé plus loin dans l’ouest. Il paraissait s’être tué lui-même. Peut-être s’était-il écoulé en nappes électriques, après la rupture de la trombe, ainsi qu’il arrive quelquefois aux typhons de l’océan Indien.

Mais, vers cette heure-là aussi, on eût pu constater, de nouveau, que le ballon s’abaissait lentement, par un mouvement continu, dans les couches inférieures de l’air. Il semblait même qu’il se dégonflait peu à peu, et que son enveloppe s’allongeait en se distendant, passant de la forme sphérique à la forme ovoïde.

Vers midi, l’aérostat ne planait plus qu’à une hauteur de deux mille pieds au-dessus de la mer. Il jaugeait cinquante mille pieds cubes [2], et, grâce à sa capacité, il avait évidemment pu se maintenir longtemps dans l’air, soit qu’il eût atteint de grandes altitudes, soit qu’il se fût déplacé suivant une direction horizontale.

En ce moment, les passagers jetèrent les derniers objets qui alourdissaient encore la nacelle, les quelques vivres qu’ils avaient conservés, tout, jusqu’aux menus ustensiles qui garnissaient leurs poches, et l’un d’eux, s’étant hissé sur le cercle auquel se réunissaient les cordes du filet, chercha à lier solidement l’appendice inférieur de l’aérostat.

Il était évident que les passagers ne pouvaient plus maintenir le ballon dans les zones élevées, et que le gaz leur manquait !

Ils étaient donc perdus !

En effet, ce n’était ni un continent, ni même une île, qui s’étendait au-dessous d’eux. L’espace n’offrait pas un seul point d’atterrissement, pas une surface solide sur laquelle leur ancre pût mordre.

C’était l’immense mer, dont les flots se heurtaient encore avec une incomparable violence ! C’était l’Océan sans limites visibles, même pour eux, qui le dominaient de haut et dont les regards s’étendaient alors sur un rayon de quarante milles ! C’était cette plaine liquide, battue sans merci, fouettée par l’ouragan, qui devait leur apparaître comme une chevauchée de lames échevelées, sur lesquelles eût été jeté un vaste réseau de crêtes blanches ! Pas une terre en vue, pas un navire !

Il fallait donc, à tout prix, arrêter le mouvement descensionnel, pour empêcher que l’aérostat ne vînt s’engloutir au milieu des flots. Et c’était évidemment à cette urgente opération que s’employaient les passagers de la nacelle. Mais, malgré leurs efforts, le ballon s’abaissait toujours, en même temps qu’il se déplaçait avec une extrême vitesse, suivant la direction du vent, c’est-à-dire du nord-est au sud-ouest.

Situation terrible, que celle de ces infortunés ! Ils n’étaient évidemment plus maîtres de l’aérostat. Leurs tentatives ne pouvaient aboutir. L’enveloppe du ballon se dégonflait de plus en plus. Le fluide s’échappait sans qu’il fût aucunement possible de le retenir. La descente s’accélérait visiblement, et, à une heure après midi, la nacelle n’était pas suspendue à plus de six cents pieds au-dessus de l’Océan.

C’est que, en effet, il était impossible d’empêcher la fuite du gaz, qui s’échappait librement par une déchirure de l’appareil.

En allégeant la nacelle de tous les objets qu’elle contenait, les passagers avaient pu prolonger, pendant quelques heures, leur suspension dans l’air. Mais l’inévitable catastrophe ne pouvait qu’être retardée, et, si quelque terre ne se montrait pas avant la nuit, passagers, nacelle et ballon auraient définitivement disparu dans les flots.

La seule manœuvre qu’il y eût à faire encore fut faite à ce moment. Les passagers de l’aérostat étaient évidemment des gens énergiques, et qui savaient regarder la mort en face. On n’eût pas entendu un seul murmure s’échapper de leurs lèvres. Ils étaient décidés à lutter jusqu’à la dernière seconde, à tout faire pour retarder leur chute. La nacelle n’était qu’une sorte de caisse d’osier, impropre à flotter, et il n’y avait aucune possibilité de la maintenir à la surface de la mer, si elle y tombait.

À deux heures, l’aérostat était à peine à quatre cents pieds au-dessus des flots.

En ce moment, une voix mâle — la voix d’un homme dont le cœur était inaccessible à la crainte — se fit entendre. À cette voix répondirent des voix non moins énergiques.

« Tout est-il jeté ?

— Non ! Il y a encore dix mille francs d’or ! »

Un sac pesant tomba aussitôt à la mer.

« Le ballon se relève-t-il ?

— Un peu, mais il ne tardera pas à retomber !

— Que reste-t-il à jeter au dehors ?

— Rien !

— Si !… La nacelle !

— Accrochons-nous au filet ! et à la mer la nacelle ! »

C’était, en effet, le seul et dernier moyen d’alléger l’aérostat. Les cordes qui rattachaient la nacelle au cercle furent coupées, et l’aérostat, après sa chute, remonta de deux mille pieds.

Les cinq passagers s’étaient hissés dans le filet, au-dessus du cercle, et se tenaient dans le réseau des mailles, regardant l’abîme.

On sait de quelle sensibilité statique sont doués les aérostats. Il suffit de jeter l’objet le plus léger pour provoquer un déplacement dans le sens vertical. L’appareil, flottant dans l’air, se comporte comme une balance d’une justesse mathématique. On comprend donc que, lorsqu’il est délesté d’un poids relativement considérable, son déplacement soit important et brusque. C’est ce qui arriva dans cette occasion.

Mais, après s’être un instant équilibré dans les zones supérieures, l’aérostat commença à redescendre. Le gaz fuyait par la déchirure, qu’il était impossible de réparer.

Les passagers avaient fait tout ce qu’ils pouvaient faire. Aucun moyen humain ne pouvait les sauver désormais. Ils n’avaient plus à compter que sur l’aide de Dieu.

À quatre heures, le ballon n’était plus qu’à cinq cents pieds de la surface des eaux.

Un aboiement sonore se fit entendre. Un chien accompagnait les passagers et se tenait accroché près de son maître dans les mailles du filet.

« Top a vu quelque chose ! » s’écria l’un des passagers.

Puis, aussitôt, une voix forte se fit entendre :

« Terre ! terre ! »

Le ballon, que le vent ne cessait d’entraîner vers le sud-ouest, avait, depuis l’aube, franchi une distance considérable, qui se chiffrait par centaines de milles, et une terre assez élevée venait, en effet, d’apparaître dans cette direction.

Mais cette terre se trouvait encore à trente milles sous le vent. Il ne fallait pas moins d’une grande heure pour l’atteindre, et encore à la condition de ne pas dériver. Une heure ! Le ballon ne se serait-il pas auparavant vidé de tout ce qu’il avait gardé de son fluide ?

Telle était la terrible question ! Les passagers voyaient distinctement ce point solide, qu’il fallait atteindre à tout prix. Ils ignoraient ce qu’il était, île ou continent, car c’est à peine s’ils savaient vers quelle partie du monde l’ouragan les avait entraînés ! Mais cette terre, qu’elle fût habitée ou qu’elle ne le fût pas, qu’elle dût être hospitalière ou non, il fallait y arriver !

Or, à quatre heures, il était visible que le ballon ne pouvait plus se soutenir. Il rasait la surface de la mer. Déjà la crête des énormes lames avait plusieurs fois léché le bas du filet, l’alourdissant encore, et l’aérostat ne se soulevait plus qu’à demi, comme un oiseau qui a du plomb dans l’aile.

Une demi-heure plus tard, la terre n’était plus qu’à un mille, mais le ballon, épuisé, flasque, distendu, chiffonné en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa partie supérieure. Les passagers, accrochés au filet, pesaient encore trop pour lui, et bientôt, à demi plongés dans la mer, ils furent battus par les lames furieuses. L’enveloppe de l’aérostat fit poche alors, et le vent s’y engouffrant, le poussa comme un navire vent arrière. Peut-être accosterait-il ainsi la côte !

Or, il n’en était qu’à deux encablures, quand des cris terribles, sortis de quatre poitrines à la fois, retentirent. Le ballon, qui semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un bond inattendu, après avoir été frappé d’un formidable coup de mer. Comme s’il eût été délesté subitement d’une nouvelle partie de son poids, il remonta à une hauteur de quinze cents pieds, et là il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le porter directement à la côte, lui fit suivre une direction presque parallèle. Enfin, deux minutes plus tard, il s’en rapprochait obliquement, et il retombait définitivement sur le sable du rivage, hors de la portée des lames.

Les passagers, s’aidant les uns les autres, parvinrent à se dégager des mailles du filet. Le ballon, délesté de leur poids, fut repris par le vent, et comme un oiseau blessé qui retrouve un instant de vie, il disparut dans l’espace.

La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le ballon n’en jetait que quatre sur le rivage.

Le passager manquant avait évidemment été enlevé par le coup de mer qui venait de frapper le filet, et c’est ce qui avait permis à l’aérostat allégé, de remonter une dernière fois, puis, quelques instants après, d’atteindre la terre.

À peine les quatre naufragés — on peut leur donner ce nom — avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant à l’absent, s’écriaient :

« Il essaye peut-être d’aborder à la nage ! Sauvons-le ! sauvons-le ! »


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CHAPITRE II


Le ballon retombait définitivement sur le sable... (Page 7.)

CHAPITRE II

Un épisode de la guerre de Sécession. — L’ingénieur Cyrus Smith. — Gédéon Spilett. — Le nègre Nab. — Le marin Pencroff. — Le jeune Harbert. — Une proposition inattendue. — Rendez-vous à dix heures du soir. — Départ dans la tempête.

Ce n’étaient ni des aéronautes de profession, ni des amateurs d’expéditions aériennes, que l’ouragan venait de jeter sur cette côte. C’étaient des prisonniers de guerre, que leur audace avait poussés à s’enfuir dans des circonstances extraordinaires. Cent fois, ils auraient dû périr ! Cent fois, leur ballon déchiré
gédéon spilett.

aurait dû les précipiter dans l’abîme ! Mais le ciel les réservait à une étrange destinée, et le 24 mars, après avoir fui Richmond, assiégée par les troupes du général Ulysse Grant, ils se trouvaient à sept mille milles de cette capitale de la Virginie, la principale place forte des séparatistes, pendant la terrible guerre de Sécession. Leur navigation aérienne avait duré cinq jours.

Voici, d’ailleurs, dans quelles circonstances curieuses s’était produite l’évasion des prisonniers, — évasion qui devait aboutir à la catastrophe que l’on connaît.

Cette année même, au mois de février 1865, dans un de ces coups de main que tenta, mais inutilement, le général Grant pour s’emparer de Richmond, plusieurs de ses officiers tombèrent au pouvoir de l’ennemi et furent internés dans la ville. L’un des plus distingués de ceux qui furent pris appartenait à l’état-major fédéral, et se nommait Cyrus Smith.

Cyrus Smith, originaire du Massachussets, était un ingénieur, un savant de premier ordre, auquel le gouvernement de l’Union avait confié, pendant la guerre, la direction des chemins de fer, dont le rôle stratégique fut si considérable. Véritable Américain du nord, maigre, osseux, efflanqué, âgé de quarante-cinq ans environ, il grisonnait déjà par ses cheveux ras et par sa barbe, dont il ne conservait qu’une épaisse moustache. Il avait une de ces belles têtes « numismatiques », qui semblent faites pour être frappées en médailles, les yeux ardents, la bouche sérieuse, la physionomie d’un savant de l’école militante. C’était un de ces ingénieurs qui ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces généraux qui ont voulu débuter simples soldats. Aussi, en même temps que l’ingéniosité de l’esprit, possédait-il la suprême habileté de main. Ses muscles présentaient de remarquables symptômes de tonicité. Véritablement homme d’action en même temps qu’homme de pensée, il agissait sans effort, sous l’influence d’une large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui défie toute mauvaise chance. Très-instruit, très-pratique, « très-débrouillard », pour employer un mot de la langue militaire française, c’était un tempérament superbe, car, tout en restant maître de lui, quelles que fussent les circonstances, il remplissait au plus haut degré ces trois conditions dont l’ensemble détermine l’énergie humaine : activité d’esprit et de corps, impétuosité des désirs, puissance de la volonté. Et sa devise aurait pu être celle de Guillaume d’Orange au xviie siècle : « Je n’ai pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »

En même temps, Cyrus Smith était le courage personnifié. Il avait été de toutes les batailles pendant cette guerre de Sécession. Après avoir commencé sous Ulysse Grant dans les volontaires de l’Illinois, il s’était battu à Paducah, à Belmont, à Pittsburg-Landing, au siège de Corinth, à Port-Gibson, à la Rivière-Noire, à Chattanoga, à Wilderness, sur le Potomak, partout et vaillamment, en soldat digne du général qui répondait : « Je ne compte jamais mes morts ! » Et, cent fois, Cyrus Smith aurait dû être au nombre de ceux-là que ne comptait pas le terrible Grant, mais dans ces combats, où il ne s’épargnait guère, la chance le favorisa toujours, jusqu’au moment où il fut blessé et pris sur le champ de bataille de Richmond.

En même temps que Cyrus Smith, et le même jour, un autre personnage important tombait au pouvoir des sudistes. Ce n’était rien moins que l’honorable Gédéon Spilett, « reporter » du New York Herald, qui avait été chargé de suivre les péripéties de la guerre au milieu des armées du Nord.

Gédéon Spilett était de la race de ces étonnants chroniqueurs anglais ou américains, des Stanley et autres, qui ne reculent devant rien pour obtenir une information exacte et pour la transmettre à leur journal dans les plus brefs délais. Les journaux de l’Union, tels que le New York Herald, forment de véritables puissances, et leurs délégués sont des représentants avec lesquels on compte. Gédéon Spilett marquait au premier rang de ces délégués.

Homme de grand mérite, énergique, prompt et prêt à tout, plein d’idées, ayant couru le monde entier, soldat et artiste, bouillant dans le conseil, résolu dans l’action, ne comptant ni peines, ni fatigues, ni dangers, quand il s’agissait de tout savoir, pour lui d’abord, et pour son journal ensuite, véritable héros de la curiosité, de l’information, de l’inédit, de l’inconnu, de l’impossible, c’était un de ces intrépides observateurs qui écrivent sous les balles, « chroniquent » sous les boulets, et pour lesquels tous les périls sont des bonnes fortunes.

Lui aussi avait été de toutes les batailles, au premier rang, revolver d’une main, carnet de l’autre, et la mitraille ne faisait pas trembler son crayon. Il ne fatiguait pas les fils de télégrammes incessants, comme ceux qui parlent alors qu’ils n’ont rien à dire, mais chacune de ses notes, courtes, nettes, claires, portait la lumière sur un point important. D’ailleurs, « l’humour » ne lui manquait pas. Ce fut lui qui, après l’affaire de la Rivière-Noire, voulant à tout prix conserver sa place au guichet du bureau télégraphique, afin d’annoncer à son journal le résultat de la bataille, télégraphia pendant deux heures les premiers chapitres de la Bible. Il en coûta deux mille dollars au New York Herald, mais le New York Herald fut le premier informé.

Gédéon Spilett était de haute taille. Il avait quarante ans au plus. Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa figure. Son œil était calme, vif, rapide dans ses déplacements. C’était l’œil d’un homme qui a l’habitude de percevoir vite tous les détails d’un horizon. Solidement bâti, il s’était trempé dans tous les climats comme une barre d’acier dans l’eau froide.

Depuis dix ans, Gédéon Spilett était le reporter attitré du New York Herald, qu’il enrichissait de ses chroniques et de ses dessins, car il maniait aussi bien le crayon que la plume. Lorsqu’il fut pris, il était en train de faire la description et le croquis de la bataille. Les derniers mots relevés sur son carnet furent ceux-ci : « Un sudiste me couche en joue et… » Et Gédéon Spilett fut manqué, car, suivant son invariable habitude, il se tira de cette affaire sans une égratignure.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce n’est de réputation, avaient été tous les deux transportés à Richmond. L’ingénieur guérit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa convalescence qu’il fit connaissance du reporter. Ces deux hommes se plurent et apprirent à s’apprécier. Bientôt, leur vie commune n’eut plus qu’un but, s’enfuir, rejoindre l’armée de Grant et combattre encore dans ses rangs pour l’unité fédérale.

Les deux Américains étaient donc décidés à profiter de toute occasion ; mais bien qu’ils eussent été laissés libres dans la ville, Richmond était si sévèrement gardée, qu’une évasion devait être regardée comme impossible.

Sur ces entrefaites, Cyrus Smith fut rejoint par un serviteur, qui lui était dévoué à la vie, à la mort. Cet intrépide était un nègre, né sur le domaine de l’ingénieur, d’un père et d’une mère esclaves, mais que, depuis longtemps, Cyrus Smith, abolitioniste de raison et de cœur, avait affranchi. L’esclave, devenu libre, n’avait pas voulu quitter son maître. Il l’aimait à mourir pour lui. C’était un garçon de trente ans, vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois naïf, toujours souriant, serviable et bon. Il se nommait Nabuchodonosor, mais il ne répondait qu’à l’appellation abréviative et familière de Nab.

Quand Nab apprit que son maître avait été fait prisonnier, il quitta le Massachussets sans hésiter, arriva devant Richmond, et, à force de ruse et d’adresse, après avoir risqué vingt fois sa vie, il parvint à pénétrer dans la ville assiégée. Ce que furent le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie de Nab à retrouver son maître, cela ne peut s’exprimer.

Mais si Nab avait pu pénétrer dans Richmond, il était bien autrement difficile d’en sortir, car on surveillait de très-près les prisonniers fédéraux. Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir tenter une évasion avec quelques chances de succès, et cette occasion non-seulement ne se présentait pas, mais il était malaisé de la faire naître.

Cependant, Grant continuait ses énergiques opérations. La victoire de Petersburg lui avait été très-chèrement disputée. Ses forces, réunies à celles de Butler, n’obtenaient encore aucun résultat devant Richmond, et rien ne faisait présager que la délivrance des prisonniers dût être prochaine. Le reporter, auquel sa captivité fastidieuse ne fournissait plus un détail intéressant à noter, ne pouvait plus y tenir. Il n’avait qu’une idée : sortir de Richmond et à tout prix. Plusieurs fois, même, il tenta l’aventure et fut arrêté par des obstacles infranchissables.

Cependant, le siège continuait, et si les prisonniers avaient hâte de s’échapper pour rejoindre l’armée de Grant, certains assiégés avaient non moins hâte de s’enfuir, afin de rejoindre l’armée séparatiste, et, parmi eux, un certain Jonathan Forster, sudiste enragé. C’est qu’en effet, si les prisonniers fédéraux ne pouvaient quitter la ville, les fédérés ne le pouvaient pas non plus, car l’armée du Nord les investissait. Le gouverneur de Richmond, depuis longtemps déjà, ne pouvait plus communiquer avec le général Lee, et il était du plus haut intérêt de faire connaître la situation de la ville, afin de hâter la marche de l’armée de secours. Ce Jonathan Forster eut alors l’idée de s’enlever en ballon, afin de traverser les lignes assiégeantes et d’arriver ainsi au camp des séparatistes.

Le gouverneur autorisa la tentative. Un aérostat fut fabriqué et mis à la disposition de Jonathan Forster, que cinq de ses compagnons devaient suivre dans les airs. Ils étaient munis d’armes, pour le cas où ils auraient à se défendre en atterrissant, et de vivres, pour le cas où leur voyage aérien se prolongerait.

Le départ du ballon avait été fixé au 18 mars. Il devait s’effectuer pendant la nuit, et, avec un vent de nord-ouest de moyenne force, les aéronautes comptaient en quelques heures arriver au quartier général de Lee. Mais ce vent du nord-ouest ne fut point une simple brise. Dès le 18, on put voir qu’il tournait à l’ouragan. Bientôt, la tempête devint telle, que le départ de Forster dut être différé, car il était impossible de risquer l’aérostat et ceux qu’il emporterait au milieu des éléments déchaînés.

Le ballon, gonflé sur la grande place de Richmond, était donc là, prêt à partir à la première accalmie du vent, et, dans la ville, l’impatience était grande à voir que l’état de l’atmosphère ne se modifiait pas.

Le 18, le 19 mars se passèrent sans qu’aucun changement se produisît dans la tourmente. On éprouvait même de grandes difficultés pour préserver le ballon, attaché au sol, que les rafales couchaient jusqu’à terre.

La nuit du 19 au 20 s’écoula, mais, au matin, l’ouragan se développait encore avec plus d’impétuosité. Le départ était impossible.


Ce jour-là, l’ingénieur Cyrus Smith fut accosté dans une des rues de Richmond par un homme qu’il ne connaissait point. C’était un marin nommé Pencroff, âgé de trente-cinq à quarante ans, vigoureusement bâti, très-hâlé, les yeux vifs et clignotants, mais avec une bonne figure. Ce Pencroff était un Américain du nord, qui avait couru toutes les mers du globe, et auquel, en fait d’aventures, tout ce qui peut survenir d’extraordinaire à un être à deux pieds sans plumes était arrivé. Inutile de dire que c’était une nature entreprenante, prête à tout oser, et qui ne pouvait s’étonner de rien. Pencroff, au commencement de cette année, s’était rendu pour affaires à Richmond avec un jeune garçon de quinze ans, Harbert Brown, du New-Jersey, fils de son capitaine, un orphelin qu’il aimait comme si c’eût été son propre enfant. N’ayant pu quitter la ville avant les premières opérations du siège, il s’y trouva donc bloqué, à son grand déplaisir, et il n’eut plus aussi, lui, qu’une idée : s’enfuir par tous les moyens possibles. Il connaissait de réputation l’ingénieur Cyrus Smith. Il savait avec quelle impatience cet homme déterminé rongeait son frein. Ce jour-là, il n’hésita donc pas à l’aborder en lui disant sans plus de préparation :

« Monsieur Smith, en avez-vous assez de Richmond ? »

L’ingénieur regarda fixement l’homme qui lui parlait ainsi, et qui ajouta à voix basse :

« Monsieur Smith, voulez-vous fuir ?

— Quand cela ?… » répondit vivement l’ingénieur, et on peut affirmer que cette réponse lui échappa, car il n’avait pas encore examiné l’inconnu qui lui adressait la parole.

Mais après avoir, d’un œil pénétrant, observé la loyale figure du marin, il ne put douter qu’il n’eût devant lui un honnête homme.

« Qui êtes-vous ? » demanda-t-il d’une voix brève.

Pencroff se fit connaître.

« Bien, répondit Cyrus Smith. Et par quel moyen me proposez-vous de fuir ?

— Par ce fainéant de ballon qu’on laisse là à rien faire, et qui me fait l’effet de nous attendre tout exprès !… »

Le marin n’avait pas eu besoin d’achever sa phrase. L’ingénieur avait compris d’un mot. Il saisit Pencroff par le bras et l’entraîna chez lui.

Là, le marin développa son projet, très-simple en vérité. On ne risquait que sa vie à l’exécuter. L’ouragan était dans toute sa violence, il est vrai, mais un ingénieur adroit et audacieux, tel que Cyrus Smith, saurait bien conduire un aérostat. S’il eût connu la manœuvre, lui, Pencroff, il n’aurait pas hésité à partir, — avec Harbert, s’entend. Il en avait vu bien d’autres, et n’en était plus à compter avec une tempête !

Cyrus Smith avait écouté le marin sans mot dire, mais son regard brillait. L’occasion était là. Il n’était pas homme à la laisser échapper. Le projet n’était que très-dangereux, donc il était exécutable. La nuit, malgré la surveillance, on pouvait aborder le ballon, se glisser dans la nacelle, puis couper les liens qui le retenaient ! Certes, on risquait d’être tué, mais, par contre, on pouvait réussir, et sans cette tempête… Mais sans cette tempête, le ballon fût déjà parti, et l’occasion, tant cherchée, ne se présenterait pas en ce moment !

« Je ne suis pas seul !… dit en terminant Cyrus Smith.

— Combien de personnes voulez-vous donc emmener ? demanda le marin.

— Deux : mon ami Spilett et mon serviteur Nab.

— Cela fait donc trois, répondit Pencroff, et, avec Harbert et moi, cinq. Or, le ballon devait enlever six…

— Cela suffit. Nous partirons ! » dit Cyrus Smith.

Ce « nous » engageait le reporter, mais le reporter n’était pas homme à reculer, et quand le projet lui fut communiqué, il l’approuva sans réserve. Ce dont il s’étonnait, c’était qu’une idée aussi simple ne lui fût pas déjà venue. Quant à Nab, il suivait son maître partout où son maître voulait aller.

« À ce soir alors, dit Pencroff. Nous flânerons tous les cinq, par là, en curieux !

— À ce soir, dix heures, répondit Cyrus Smith, et fasse le ciel que cette tempête ne s’apaise pas avant notre départ ! »

Pencroff prit congé de l’ingénieur, et retourna à son logis, où était resté jeune Harbert Brown. Ce courageux enfant connaissait le plan du marin, et ce n’était pas sans une certaine anxiété qu’il attendait le résultat de la démarche faite auprès de l’ingénieur. On le voit, c’étaient cinq hommes déterminés qui allaient ainsi se lancer dans la tourmente, en plein ouragan !

Non ! L’ouragan ne se calma pas, et ni Jonathan Forster, ni ses compagnons ne pouvaient songer à l’affronter dans cette frêle nacelle ! La journée fut terrible. L’ingénieur ne craignait qu’une chose : c’était que l’aérostat, retenu au sol et couché sous le vent, ne se déchirât en mille pièces. Pendant plusieurs heures, il rôda sur la place presque déserte, surveillant l’appareil. Pencroff en faisait autant de son côté, les mains dans les poches, et bâillant au besoin, comme un homme qui ne sait à quoi tuer le temps, mais redoutant aussi que le ballon ne vînt à se déchirer ou même à rompre ses liens et à s’enfuir dans les airs.

Le soir arriva. La nuit se fit très sombre. D’épaisses brumes passaient comme des nuages au ras du sol. Une pluie mêlée de neige tombait. Le temps était froid. Une sorte de brouillard pesait sur Richmond. Il semblait que la violente tempête eût fait comme une trêve entre les assiégeants et les assiégés, et que le canon eût voulu se taire devant les formidables détonations de l’ouragan. Les rues de la ville étaient désertes. Il n’avait pas même paru nécessaire, par cet horrible temps, de garder la place au milieu de laquelle se débattait l’aérostat. Tout favorisait le départ des prisonniers, évidemment ; mais ce voyage, au milieu des rafales déchaînées !…

« Vilaine marée ! se disait Pencroff, en fixant d’un coup de poing son chapeau que le vent disputait à sa tête. Mais bah ! on en viendra à bout tout de même ! »

À neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses compagnons se glissaient par divers
« Monsieur Smith, voulez-vous fuir ? » (Page 14.)

côtés sur la place, que les lanternes de gaz, éteintes par le vent, laissaient dans une obscurité profonde. On ne voyait même pas l’énorme aérostat, presque entièrement rabattu sur le sol. Indépendamment des sacs de lest qui maintenaient les cordes du filet, la nacelle était retenue par un fort câble passé dans un anneau scellé dans le pavé, et dont le double remontait à bord.

Les cinq prisonniers se rencontrèrent près de la nacelle. Ils n’avaient point été aperçus, et telle était l’obscurité, qu’ils ne pouvaient se voir eux-mêmes.

Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Nab et Harbert prirent place dans la nacelle, pendant que Pencroff, sur l’ordre de l’ingénieur,
Ils se rencontrèrent près de la nacelle. (Page 16.)

détachait successivement les paquets de lest. Ce fut l’affaire de quelques instants, et le marin rejoignit ses compagnons.

L’aérostat n’était alors retenu que par le double du câble, et Cyrus Smith n’avait plus qu’à donner l’ordre du départ.

En ce moment, un chien escalada d’un bond la nacelle. C’était Top, le chien de l’ingénieur, qui, ayant brisé sa chaîne, avait suivi son maître. Cyrus Smith craignant un excès de poids, voulait renvoyer le pauvre animal.

« Bah ! un de plus ! » dit Pencroff, en délestant la nacelle de deux sacs de sable.

Puis, il largua le double du câble, et le ballon, partant par une direction

oblique, disparut, après avoir heurté sa nacelle contre deux cheminées qu’il abattit dans la furie de son départ.

L’ouragan se déchaînait alors avec une épouvantable violence. L’ingénieur, pendant la nuit, ne put songer à descendre, et quand le jour vint, toute vue de la terre lui était interceptée par les brumes. Ce fut cinq jours après seulement, qu’une éclaircie laissa voir l’immense mer au-dessous de cet aérostat, que le vent entraînait avec une vitesse effroyable !

On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20 mars, quatre étaient jetés, le 24 mars, sur une côte déserte, à plus de six mille milles de leur pays[3] !

Et celui qui manquait, celui au secours duquel les quatre survivants du ballon couraient tout d’abord, c’était leur chef naturel, c’était l’ingénieur Cyrus Smith !


――
CHAPITRE III


CHAPITRE III

Cinq heures du soir. — Celui qui manque. — Le désespoir de Nab. — Recherches au nord. — L’îlot. — Une triste nuit d’angoisses. — Le brouillard du matin. — Nab à la nage. — Vue de la terre. — Passage à gué du canal.

L’ingénieur, à travers les mailles du filet qui avaient cédé, avait été enlevé par un coup de mer. Son chien avait également disparu. Le fidèle animal s’était volontairement précipité au secours de son maître.

« En avant ! » s’écria le reporter.

Et tous quatre, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab, oubliant épuisement et fatigues, commencèrent leurs recherches.

Le pauvre Nab pleurait de rage et de désespoir à la fois, à la pensée d’avoir perdu tout ce qu’il aimait au monde.

Il ne s’était pas écoulé deux minutes entre le moment où Cyrus Smith avait disparu et l’instant où ses compagnons avaient pris terre. Ceux-ci pouvaient donc espérer d’arriver à temps pour le sauver.

« Cherchons ! cherchons ! cria Nab.

— Oui, Nab, répondit Gédéon Spilett, et nous le retrouverons !

— Vivant ?

— Vivant !

— Sait-il nager ? demanda Pencroff.

— Oui ! répondit Nab ! Et, d’ailleurs, Top est là !… »

Le marin, entendant la mer mugir, secoua la tête !

C’était dans le nord de la côte, et environ à un demi-mille de l’endroit où les naufragés venaient d’atterrir, que l’ingénieur avait disparu. S’il avait pu atteindre le point le plus rapproché du littoral, c’était donc à un demi-mille au plus que devait être situé ce point.

Il était près de six heures alors. La brume venait de se lever et rendait la nuit très-obscure. Les naufragés marchaient en suivant vers le nord la côte est de cette terre sur laquelle le hasard les avait jetés, — terre inconnue, dont ils ne pouvaient même soupçonner la situation géographique. Ils foulaient du pied un sol sablonneux, mêlé de pierres, qui paraissait dépourvu de toute espèce de végétation. Ce sol, fort inégal, très-raboteux, semblait en de certains endroits criblé de petites fondrières, qui rendaient la marche très-pénible. De ces trous s’échappaient à chaque instant de gros oiseaux au vol lourd, fuyant en toutes directions, que l’obscurité empêchait de voir. D’autres, plus agiles, se levaient par bandes et passaient comme des nuées. Le marin croyait reconnaître des goëlands et des mouettes, dont les sifflements aigus luttaient avec les rugissements de la mer.

De temps en temps, les naufragés s’arrêtaient, appelaient à grands cris, et écoutaient si quelque appel ne se ferait pas entendre du côté de l’Océan. Ils devaient penser, en effet, que s’ils eussent été à proximité du lieu où l’ingénieur avait pu atterrir, les aboiements du chien Top, au cas où Cyrus Smith eût été hors d’état de donner signe d’existence, seraient arrivés jusqu’à eux. Mais aucun cri ne se détachait sur le grondement des lames et le cliquetis du ressac. Alors, la petite troupe reprenait sa marche en avant, et fouillait les moindres anfractuosités du littoral.

Après une course de vingt minutes, les quatre naufragés furent subitement arrêtés par une lisière écumante de lames. Le terrain solide manquait. Ils se trouvaient à l’extrémité d’une pointe aiguë, sur laquelle la mer brisait avec fureur.

« C’est un promontoire, dit le marin. Il faut revenir sur nos pas en tenant notre droite, et nous gagnerons ainsi la franche terre.

— Mais s’il est là ! répondit Nab, en montrant l’Océan, dont les énormes lames blanchissaient dans l’ombre.

— Eh bien, appelons-le ! »

Et tous, unissant leurs voix, lancèrent un appel vigoureux, mais rien ne répondit. Ils attendirent une accalmie. Ils recommencèrent. Rien encore.

Les naufragés revinrent alors, en suivant le revers opposé du promontoire, sur un sol également sablonneux et rocailleux. Toutefois, Pencroff observa que le littoral était plus accore, que le terrain montait, et il supposa qu’il devait rejoindre, par une rampe assez allongée, une haute côte dont le massif se profilait confusément dans l’ombre. Les oiseaux étaient moins nombreux sur cette partie du rivage. La mer aussi s’y montrait moins houleuse, moins bruyante, et il était même remarquable que l’agitation des lames diminuait sensiblement. On entendait à peine le bruit du ressac. Sans doute, ce côté du promontoire formait une anse semi-circulaire, que sa pointe aiguë protégeait contre les ondulations du large.

Mais, à suivre cette direction, on marchait vers le sud, et c’était aller à l’opposé de cette portion de la côte sur laquelle Cyrus Smith avait pu prendre pied. Après un parcours d’un mille et demi, le littoral ne présentait encore aucune courbure qui permît de revenir vers le nord. Il fallait pourtant bien que ce promontoire, dont on avait tourné la pointe, se rattachât à la franche terre. Les naufragés, bien que leurs forces fussent épuisées, marchaient toujours avec courage, espérant trouver à chaque moment quelque angle brusque qui les remît dans la direction première.

Quel fut donc leur désappointement, quand, après avoir parcouru deux milles environ, ils se virent encore une fois arrêtés par la mer sur une pointe assez élevée, faite de roches glissantes.

« Nous sommes sur un îlot ! dit Pencroff, et nous l’avons arpenté d’une extrémité à l’autre ! »

L’observation du marin était juste. Les naufragés avaient été jetés, non sur un continent, pas même sur une île, mais sur un îlot qui ne mesurait pas plus de deux mille en longueur, et dont la largeur était évidemment peu considérable.

Cet îlot aride, semé de pierres, sans végétation, refuge désolé de quelques oiseaux de mer, se rattachait-il à un archipel plus important ? On ne pouvait l’affirmer. Les passagers du ballon, lorsque, de leur nacelle, ils entrevirent la terre à travers les brumes, n’avaient pu suffisamment reconnaître son importance. Cependant, Pencroff, avec ses yeux de marin habitués à percer l’ombre, croyait bien, en ce moment, distinguer dans l’ouest des masses confuses, qui annonçaient une côte élevée.

Mais, alors, on ne pouvait, par cette obscurité, déterminer à quel système, simple ou complexe, appartenait l’îlot. On ne pouvait non plus en sortir, puisque la mer l’entourait. Il fallait donc remettre au lendemain la recherche de l’ingénieur, qui n’avait, hélas ! signalé sa présence par aucun cri.

« Le silence de Cyrus ne prouve rien, dit le reporter. Il peut être évanoui, blessé, hors d’état de répondre momentanément, mais ne désespérons pas. »

Le reporter émit alors l’idée d’allumer sur un point de l’îlot quelque feu qui pourrait servir de signal à l’ingénieur. Mais on chercha vainement du bois ou des broussailles sèches. Sable et pierres, il n’y avait pas autre chose.

On comprend ce que durent être la douleur de Nab et celle de ses compagnons, qui s’étaient vivement attachés à cet intrépide Cyrus Smith. Il était trop évident qu’ils étaient impuissants alors à le secourir. Il fallait attendre le jour. Ou l’ingénieur avait pu se sauver seul, et déjà il avait trouvé refuge sur un point de la côte, ou il était perdu à jamais !

Ce furent de longues et pénibles heures à passer. Le froid était vif. Les naufragés souffrirent cruellement, mais ils s’en apercevaient à peine. Ils ne songèrent même pas à prendre un instant de repos. S’oubliant pour leur chef, espérant, voulant espérer toujours, ils allaient et venaient sur cet îlot aride, retournant incessamment à sa pointe nord, là où ils devaient être plus rapprochés du lieu de la catastrophe. Ils écoutaient, ils criaient, ils cherchaient à surprendre quelque appel suprême, et leurs voix devaient se transmettre au loin, car un certain calme régnait alors dans l’atmosphère, et les bruits de la mer commençaient à tomber avec la houle.

Un des cris de Nab sembla même, à un certain moment, se reproduire en écho. Harbert le fit observer à Pencroff, en ajoutant :

« Cela prouverait qu’il existe dans l’ouest une côte assez rapprochée. »

Le marin fit un signe affirmatif. D’ailleurs ses yeux ne pouvaient le tromper. S’il avait, si peu que ce fût, distingué une terre, c’est qu’une terre était là.

Mais cet écho lointain fut la seule réponse provoquée par les cris de Nab, et l’immensité, sur toute la partie est de l’îlot, demeura silencieuse.

Cependant le ciel se dégageait peu à peu. Vers minuit, quelques étoiles brillèrent, et si l’ingénieur eût été là, près de ses compagnons, il aurait pu remarquer que ces étoiles n’étaient plus celles de l’hémisphère boréal. En effet, la polaire n’apparaissait pas sur ce nouvel horizon, les constellations zénithales n’étaient plus celles qu’il avait l’habitude d’observer dans la partie nord du nouveau continent, et la Croix du Sud resplendissait alors au pôle austral du monde.

La nuit s’écoula. Vers cinq heures du matin, le 25 mars, les hauteurs du ciel se nuancèrent légèrement. L’horizon restait sombre encore, mais, avec les premières lueurs du jour, une opaque brume se leva de la mer, de telle sorte que le rayon visuel ne pouvait s’étendre à plus d’une vingtaine de pas. Le brouillard se déroulait en grosses volutes qui se déplaçaient lourdement.

C’était un contre-temps. Les naufragés ne pouvaient rien distinguer autour d’eux. Tandis que les regards de Nab et du reporter se projetaient sur l’Océan, le marin et Harbert cherchaient la côte dans l’ouest. Mais pas un bout de terre n’était visible.

« N’importe, dit Pencroff, si je ne vois pas la côte, je la sens… elle est là… là… aussi sûr que nous ne sommes plus à Richmond ! »

Mais le brouillard ne devait pas tarder à se lever. Ce n’était qu’une brumaille de beau temps. Un bon soleil en chauffait les couches supérieures, et cette chaleur se tamisait jusqu’à la surface de l’îlot.

En effet, vers six heures et demie, trois quarts d’heure après le lever du soleil, la brume devenait plus transparente. Elle s’épaississait en haut, mais se dissipait en bas. Bientôt tout l’îlot apparut, comme s’il fût descendu d’un nuage ; puis, la mer se montra suivant un plan circulaire, infinie dans l’est, mais bornée dans l’ouest par une côte élevée et abrupte.

Oui ! la terre était là. Là, le salut, provisoirement assuré, du moins. Entre l’îlot et la côte, séparés par un canal large d’un demi-mille, un courant extrêmement rapide se propageait avec bruit.

Cependant, un des naufragés, ne consultant que son cœur, se précipita aussitôt dans le courant, sans prendre l’avis de ses compagnons, sans même dire un seul mot. C’était Nab. Il avait hâte d’être sur cette côte et de la remonter au nord. Personne n’eût pu le retenir. Pencroff le rappela, mais en vain. Le reporter se disposait à suivre Nab.

Pencroff, allant alors à lui :

« Vous voulez traverser ce canal ? demanda-t-il.

— Oui, répondit Gédéon Spilett.

— Eh bien, attendez, croyez-moi, dit le marin. Nab suffira à porter secours à son maître. Si nous nous engagions dans ce canal, nous risquerions d’être entraînés au large par le courant, qui est d’une violence extrême. Or, si je ne me trompe, c’est un courant de jusant. Voyez, la marée baisse sur le sable. Prenons donc patience, et, à mer basse, il est possible que nous trouvions un passage guéable…

— Vous avez raison, répondit le reporter. Séparons-nous le moins que nous pourrons… »

Pendant ce temps, Nab luttait avec vigueur contre le courant. Il le traversait suivant une direction oblique. On voyait ses noires épaules émerger à chaque coupe. Il dérivait avec une extrême vitesse, mais il gagnait aussi vers la côte. Ce demi-mille qui séparait l’îlot de la terre, il employa plus d’une demi-heure à le franchir, et il n’accosta le rivage qu’à plusieurs milliers de pieds de l’endroit qui faisait face au point d’où il était parti. Nab prit pied au bas d’une haute muraille de granit et se secoua vigoureusement ; puis, tout courant, il disparut bientôt derrière une pointe de roches, qui se projetait en mer, à peu près à la hauteur de l’extrémité septentrionale de l’îlot.

Les compagnons de Nab avaient suivi avec angoisse son audacieuse tentative, et, quand il fut hors de vue, ils reportèrent leurs regards sur cette terre à laquelle ils allaient demander refuge, tout en mangeant quelques coquillages dont le sable était semé. C’était un maigre repas, mais, enfin, c’en était un.

La côte opposée formait une vaste baie, terminée, au sud, par une pointe très-aiguë, dépourvue de toute végétation et d’un aspect très-sauvage. Cette pointe venait se souder au littoral par un dessin assez capricieux et s’arc-boutait à de hautes roches granitiques. Vers le nord, au contraire, la baie, s’évasant, formait une côte plus arrondie, qui courait du sud-ouest au nord-est et finissait par un cap effilé. Entre ces deux points extrêmes, sur lesquels s’appuyait l’arc de la baie, la distance pouvait être de huit milles. À un demi-mille du rivage, l’îlot occupait une étroite bande de mer, et ressemblait à un énorme cétacé, dont il représentait la carcasse très-agrandie. Son extrême largeur ne dépassait pas un quart de mille.

Devant l’îlot, le littoral se composait, en premier plan, d’une grève de sable, semée de roches noirâtres, qui, en ce moment, réapparaissaient peu à peu sous la marée descendante. Au deuxième plan, se détachait une sorte de courtine granitique, taillée à pic, couronnée par une capricieuse arête à une hauteur de trois cents pieds au moins. Elle se profilait ainsi sur une longueur de trois milles, et se terminait brusquement à droite par un pan coupé qu’on eût cru taillé de main d’homme. Sur la gauche, au contraire, au-dessus du promontoire, cette espèce de falaise irrégulière, s’égrenant en éclats prismatiques, et faite de roches agglomérées et d’éboulis, s’abaissait par une rampe allongée qui se confondait peu à peu avec les roches de la pointe méridionale.

Sur le plateau supérieur de la côte, aucun arbre. C’était une table nette, comme celle qui domine Cape-Town, au cap de Bonne-Espérance, mais avec des proportions plus réduites. Du moins, elle apparaissait telle, vue de l’îlot. Toutefois, la verdure ne manquait pas à droite, en arrière du pan coupé. On
Et tous, unissant leurs voix... (Page 20.

distinguait facilement la masse confuse de grands arbres, dont l’agglomération se prolongeait au-delà des limites du regard. Cette verdure réjouissait l’œil, vivement attristé par les âpres lignes du parement de granit.

Enfin, tout en arrière-plan et au-dessus du plateau, dans la direction du nord-ouest et à une distance de sept milles au moins, resplendissait un sommet blanc, que frappaient les rayons solaires. C’était un chapeau de neiges, coiffant quelque mont éloigné.

On ne pouvait donc se prononcer sur la question de savoir si cette terre formait une île ou si elle appartenait à un continent. Mais, à la vue de ces roches convulsionnées qui s’entassaient sur la gauche, un géologue n’eût pas hésité à
« Et cela se mange ? demanda Pencroff. (Page 27.

leur donner une origine volcanique, car elles étaient incontestablement le produit d’un travail plutonien.

Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert observaient attentivement cette terre, sur laquelle ils allaient peut-être vivre de longues années, sur laquelle ils mourraient même, si elle ne se trouvait pas sur la route des navires !

« Eh bien ! demanda Harbert, que dis-tu, Pencroff ?

— Eh bien, répondit le marin, il y a du bon et du mauvais, comme dans tout. Nous verrons. Mais voici le jusant qui se fait sentir. Dans trois heures, nous tenterons le passage, et, une fois là, on tâchera de se tirer d’affaire et de retrouver M. Smith ! »

Pencroff ne s’était pas trompé dans ses prévisions. Trois heures plus tard, à mer basse, la plus grande partie des sables, formant le lit du canal, avait découvert. Il ne restait entre l’îlot et la côte qu’un chenal étroit qu’il serait aisé sans doute de franchir.

En effet, vers dix heures, Gédéon Spilett et ses deux compagnons se dépouillèrent de leurs vêtements, ils les mirent en paquet sur leur tête, et ils s’aventurèrent dans le chenal, dont la profondeur ne dépassait pas cinq pieds. Harbert, pour qui l’eau eût été trop haute, nageait comme un poisson, et il s’en tira à merveille. Tous trois arrivèrent sans difficulté sur le littoral opposé. Là, le soleil les ayant séchés rapidement, ils remirent leurs habits, qu’ils avaient préservés du contact de l’eau, et ils tinrent conseil.


――
CHAPITRE IV


CHAPITRE IV

Les lithodomes. — La rivière à son embouchure. — Les « Cheminées ». — Continuation des recherches. — La forêt d’arbres verts. — La provision de combustible. — On attend le reflux. — Du haut de la côte. — Le train de bois. — Le retour au rivage.

Tout d’abord, le reporter dit au marin de l’attendre en cet endroit même, où il le rejoindrait, et, sans perdre un instant, il remonta le littoral, dans la direction qu’avait suivie, quelques heures auparavant, le nègre Nab. Puis il disparut rapidement derrière un angle de la côte, tant il lui tardait d’avoir des nouvelles de l’ingénieur.

Harbert avait voulu l’accompagner.

« Restez, mon garçon, lui avait dit le marin. Nous avons à préparer un campement et à voir s’il est possible de trouver à se mettre sous la dent quelque chose de plus solide que des coquillages. Nos amis auront besoin de se refaire à leur retour. À chacun sa tâche.

— Je suis prêt, Pencroff, répondit Harbert.

— Bon ! reprit le marin, cela ira. Procédons avec méthode. Nous sommes fatigués, nous avons froid, nous avons faim. Il s’agit donc de trouver abri, feu et nourriture. La forêt a du bois, les nids ont des œufs : il reste à chercher la maison.

— Eh bien, répondit Harbert, je chercherai une grotte dans ces roches, et je finirai bien par découvrir quelque trou dans lequel nous pourrons nous fourrer !

— C’est cela, répondit Pencroff. En route, mon garçon. »

Et les voilà marchant tous deux au pied de l’énorme muraille, sur cette grève que le flot descendant avait largement découverte. Mais, au lieu de remonter vers le nord, ils descendirent au sud. Pencroff avait remarqué, à quelques centaines de pas au-dessous de l’endroit où ils étaient débarqués, que la côte offrait une étroite coupée qui, suivant lui, devait servir de débouché à une rivière ou à un ruisseau. Or, d’une part, il était important de s’établir dans le voisinage d’un cours d’eau potable, et, de l’autre, il n’était pas impossible que le courant eût poussé Cyrus Smith de ce côté.

La haute muraille, on l’a dit, se dressait à une hauteur de trois cents pieds, mais le bloc était plein partout, et, même à sa base, à peine léchée par la mer, elle ne présentait pas la moindre fissure qui pût servir de demeure provisoire. C’était un mur d’aplomb, fait d’un granit très-dur, que le flot n’avait jamais rongé. Vers le sommet voltigeait tout un monde d’oiseaux aquatiques, et particulièrement diverses espèces de l’ordre des palmipèdes, à bec allongé, comprimé et pointu, — volatiles très-criards, peu effrayés de la présence de l’homme, qui, pour la première fois, sans doute, troublait ainsi leur solitude. Parmi ces palmipèdes, Pencroff reconnut plusieurs labbes, sortes de goëlands auxquels on donne quelquefois le nom de stercoraires, et aussi de petites mouettes voraces qui nichaient dans les anfractuosités du granit. Un coup de fusil, tiré au milieu de ce fourmillement d’oiseaux, en eût abattu un grand nombre ; mais, pour tirer un coup de fusil, il faut un fusil, et ni Pencroff, ni Harbert n’en avaient. D’ailleurs, ces mouettes et ces labbes sont à peine mangeables, et leurs œufs même ont un détestable goût.

Cependant, Harbert, qui s’était porté un peu plus sur la gauche, signala bientôt quelques rochers tapissés d’algues, que la haute mer devait recouvrir quelques heures plus tard. Sur ces roches, au milieu des varechs glissants, pullulaient des coquillages à double valve, que ne pouvaient dédaigner des gens affamés. Harbert appela donc Pencroff, qui se hâta d’accourir.

« Eh ! ce sont des moules ! s’écria le marin. Voilà de quoi remplacer les œufs qui nous manquent !

— Ce ne sont point des moules, répondit le jeune Harbert, qui examinait avec attention les mollusques attachés aux roches, ce sont des lithodomes.

— Et cela se mange ? demanda Pencroff.

— Parfaitement.

— Alors, mangeons des lithodomes. »

Le marin pouvait s’en rapporter à Harbert. Le jeune garçon était très-fort en histoire naturelle et avait toujours eu une véritable passion pour cette science. Son père l’avait poussé dans cette voie, en lui faisant suivre les cours des meilleurs professeurs de Boston, qui affectionnaient cet enfant, intelligent et travailleur. Aussi ses instincts de naturaliste devaient-ils être plus d’une fois utilisés par la suite, et, pour son début, il ne se trompa pas.

Ces lithodomes étaient des coquillages oblongs, attachés par grappes et très-adhérents aux roches. Ils appartenaient à cette espèce de mollusques perforateurs qui creusent des trous dans les pierres les plus dures, et leur coquille s’arrondissait à ses deux bouts, disposition qui ne se remarque pas dans la moule ordinaire.

Pencroff et Harbert firent une bonne consommation de ces lithodomes, qui s’entre-bâillaient alors au soleil. Ils les mangèrent comme des huîtres, et ils leur trouvèrent une saveur fortement poivrée, ce qui leur ôta tout regret de n’avoir ni poivre, ni condiments d’aucune sorte.

Leur faim fut donc momentanément apaisée, mais non leur soif, qui s’accrut après l’absorption de ces mollusques naturellement épicés. Il s’agissait donc de trouver de l’eau douce, et il n’était pas vraisemblable qu’elle manquât dans une région si capricieusement accidentée. Pencroff et Harbert, après avoir pris la précaution de faire une ample provision de lithodomes, dont ils remplirent leurs poches et leurs mouchoirs, regagnèrent le pied de la haute terre.

Deux cents pas plus loin, ils arrivaient à cette coupée par laquelle, suivant le pressentiment de Pencroff, une petite rivière devait couler à pleins bords. En cet endroit, la muraille semblait avoir été séparée par quelque violent effort plutonien. À sa base s’échancrait une petite anse, dont le fond formait un angle assez aigu. Le cours d’eau mesurait là cent pieds de largeur, et ses deux berges, de chaque côté, n’en comptaient que vingt pieds à peine. La rivière s’enfonçait presque directement entre les deux murs de granit qui tendaient à s’abaisser en amont de l’embouchure ; puis, elle tournait brusquement et disparaissait sous un taillis à un demi-mille.

« Ici, l’eau ! Là-bas, le bois ! dit Pencroff. Eh bien, Harbert, il ne manque plus que la maison ! »

L’eau de la rivière était limpide. Le marin reconnut qu’à ce moment de la marée, c’est-à-dire à basse mer, quand le flot montant n’y portait pas, elle était douce. Ce point important établi, Harbert chercha quelque cavité qui pût servir de retraite, mais ce fut inutilement. Partout la muraille était lisse, plane et d’aplomb.

Toutefois, à l’embouchure même du cours d’eau, et au-dessus des relais de la haute mer, les éboulis avaient formé, non point une grotte, mais un entassement d’énormes rochers, tels qu’il s’en rencontre souvent dans les pays granitiques, et qui portent le nom de « Cheminées ».

Pencroff et Harbert s’engagèrent assez profondément entre les roches, dans ces couloirs sablés, auxquels la lumière ne manquait pas, car elle pénétrait par les vides que laissaient entre eux ces granits, dont quelques-uns ne se maintenaient que par un miracle d’équilibre. Mais avec la lumière entrait aussi le vent, — une vraie bise de corridors, — et, avec le vent, le froid aigu de l’extérieur. Cependant, le marin pensa qu’en obstruant certaines portions de ces couloirs, en bouchant quelques ouvertures avec un mélange de pierres et de sable, on pourrait rendre les « Cheminées » habitables. Leur plan géométrique représentait ce signe typographique &, qui signifie et cætera en abrégé. Or, en isolant la boucle supérieure du signe, par laquelle s’engouffrait le vent du sud et de l’ouest, on parviendrait sans doute à utiliser sa disposition inférieure.

« Voilà notre affaire, dit Pencroff, et, si jamais nous revoyions M. Smith, il saurait tirer parti de ce labyrinthe.

— Nous le reverrons, Pencroff, s’écria Harbert, et quand il reviendra, il faut qu’il trouve ici une demeure à peu près supportable. Elle le sera si nous pouvons établir un foyer dans le couloir de gauche et y conserver une ouverture pour la fumée.

— Nous le pourrons, mon garçon, répondit le marin, et ces Cheminées — ce fut le nom que Pencroff conserva à cette demeure provisoire — feront notre affaire. Mais d’abord, allons faire provision de combustible. J’imagine que le bois ne nous sera pas inutile pour boucher ces ouvertures à travers lesquelles le diable joue de sa trompette ! »

Harbert et Pencroff quittèrent les Cheminées, et, doublant l’angle, ils commencèrent à remonter la rive gauche de la rivière. Le courant en était assez rapide et charriait quelques bois morts. Le flot montant — et il se faisait déjà sentir en ce moment — devait le refouler avec force jusqu’à une distance assez considérable. Le marin pensa donc que l’on pourrait utiliser ce flux et ce reflux pour le transport des objets pesants.

Après avoir marché pendant un quart d’heure, le marin et le jeune garçon arrivèrent au brusque coude que faisait la rivière en s’enfonçant vers la gauche. À partir de ce point, son cours se poursuivait à travers une forêt d’arbres magnifiques. Ces arbres avaient conservé leur verdure, malgré la saison avancée, car ils appartenaient à cette famille des conifères qui se propage sur toutes les régions du globe, depuis les climats septentrionaux jusqu’aux contrées tropicales. Le jeune naturaliste reconnut plus particulièrement des « déodars », essences très-nombreuses dans la zone himalayenne, et qui répandaient un agréable arôme. Entre ces beaux arbres poussaient des bouquets de pins, dont l’opaque parasol s’ouvrait largement. Au milieu des hautes herbes, Pencroff sentit que son pied écrasait des branches sèches, qui crépitaient comme des pièces d’artifice.

« Bon, mon garçon, dit-il à Harbert, si moi j’ignore le nom de ces arbres, je sais du moins les ranger dans la catégorie du « bois à brûler », et, pour le moment, c’est la seule qui nous convienne !

— Faisons notre provision ! » répondit Harbert, qui se mit aussitôt à l’ouvrage.

La récolte fut facile. Il n’était pas même nécessaire d’ébrancher les arbres, car d’énormes quantités de bois mort gisaient à leurs pieds. Mais si le combustible ne manquait pas, les moyens de transport laissaient à désirer. Ce bois étant très-sec, devait rapidement brûler. De là, nécessité d’en rapporter aux Cheminées une quantité considérable, et la charge de deux hommes n’aurait pas suffi. C’est ce que fit observer Harbert.

« Eh ! mon garçon, répondit le marin, il doit y avoir un moyen de transporter ce bois. Il y a toujours moyen de tout faire ! Si nous avions une charrette ou un bateau, ce serait trop facile.

— Mais nous avons la rivière ! dit Harbert.

— Juste, répondit Pencroff. La rivière sera pour nous un chemin qui marche tout seul, et les trains de bois n’ont pas été inventés pour rien.

— Seulement, fit observer Harbert, notre chemin marche en ce moment dans une direction contraire à la nôtre, puisque la mer monte !

— Nous en serons quittes pour attendre qu’elle baisse, répondit le marin, et c’est elle qui se chargera de transporter notre combustible aux Cheminées. Préparons toujours notre train. »

Le marin, suivi d’Harbert, se dirigea vers l’angle que la lisière de la forêt faisait avec la rivière. Tous deux portaient, chacun en proportion de ses forces, une charge de bois, liée en fagots. Sur la berge se trouvait aussi une grande quantité de branches mortes, au milieu de ces herbes entre lesquelles le pied d’un homme ne s’était, probablement, jamais hasardé. Pencroff commença aussitôt à confectionner son train.

Dans une sorte de remous produit par une pointe de la rive et qui brisait le courant, le marin et le jeune garçon placèrent des morceaux de bois assez gros qu’ils avaient attachés ensemble avec des lianes sèches. Il se forma ainsi une sorte de radeau sur lequel fut empilée successivement toute la récolte, soit la charge de vingt hommes au moins. En une heure, le travail fut fini, et le train, amarré à la berge, dut attendre le renversement de la marée.

Il y avait alors quelques heures à occuper, et, d’un commun accord, Pencroff et Harbert résolurent de gagner le plateau supérieur, afin d’examiner la contrée sur un rayon plus étendu.

Précisément, à deux cents pas en arrière de l’angle formé par la rivière, la muraille, terminée par un éboulement de roches, venait mourir en pente douce sur la lisière de la forêt. C’était comme un escalier naturel. Harbert et le marin commencèrent donc leur ascension. Grâce à la vigueur de leurs jarrets, ils atteignirent la crête en peu d’instants, et vinrent se poster à l’angle qu’elle faisait sur l’embouchure de la rivière.

En arrivant, leur premier regard fut pour cet Océan qu’ils venaient de traverser dans de si terribles conditions ! Ils observèrent avec émotion toute cette partie du nord de la côte, sur laquelle la catastrophe s’était produite. C’était là que Cyrus Smith avait disparu. Ils cherchèrent des yeux si quelque épave de leur ballon, à laquelle un homme aurait pu s’accrocher, ne surnagerait pas encore. Rien ! La mer n’était qu’un vaste désert d’eau. Quant à la côte, déserte aussi. Ni le reporter, ni Nab ne s’y montraient. Mais il était possible qu’en ce moment, tous deux fussent à une telle distance, qu’on ne pût les apercevoir.

« Quelque chose me dit, s’écria Harbert, qu’un homme aussi énergique que M. Cyrus n’a pas pu se laisser noyer comme le premier venu. Il doit avoir atteint quelque point du rivage. N’est-ce pas, Pencroff ? »

Le marin secoua tristement la tête. Lui n’espérait guère plus revoir Cyrus Smith ; mais, voulant laisser quelque espoir à Harbert :

« Sans doute, sans doute, dit-il, notre ingénieur est homme à se tirer d’affaire là où tout autre succomberait !… »

Cependant, il observait la côte avec une extrême attention. Sous ses yeux se développait la grève de sable, bornée, sur la droite de l’embouchure, par des lignes de brisants. Ces roches, encore émergées, ressemblaient à des groupes d’amphibies couchés dans le ressac. Au delà de la bande d’écueils, la mer étincelait sous les rayons du soleil. Dans le sud, une pointe aiguë fermait l’horizon, et l’on ne pouvait reconnaître si la terre se prolongeait dans cette direction, ou si elle s’orientait sud-est et sud-ouest, ce qui eût fait de cette côte une sorte de presqu’île très-allongée. À l’extrémité septentrionale de la baie, le dessin du littoral se poursuivait à une grande distance, suivant une ligne plus arrondie. Là, le rivage était bas, plat, sans falaise, avec de larges bancs de sable, que le reflux laissait à découvert.
Les éboulis avaient formé un entassement de rochers. (Page 29.)}}
Pencroff et Harbert se retournèrent alors vers l’ouest. Leur regard fut tout d’abord arrêté par la montagne à cime neigeuse, qui se dressait à une distance de six ou sept milles. Depuis ses premières rampes jusqu’à deux milles de la côte, s’étendaient de vastes masses boisées, relevées de grandes plaques vertes dues à la présence d’arbres à feuillage persistant. Puis, de la lisière de cette forêt jusqu’à la côte même, verdoyait un large plateau semé de bouquets d’arbres capricieusement distribués. Sur la gauche, on voyait par instants étinceler les eaux de la petite rivière, à travers quelques éclaircies, et il semblait que son cours assez sinueux la ramenait vers les contre-forts de la montagne, entre lesquels elle devait prendre sa source. Au point où le marin avait laissé son train
« Quels sont donc ces oiseaux ?… » (Page 34.)

de bois, elle commençait à couler entre les deux hautes murailles de granit ; mais si, sur sa rive gauche, les parois demeuraient nettes et abruptes, sur la rive droite, au contraire, elles s’abaissaient peu à peu, les massifs se changeant en rocs isolés, les rocs en cailloux, les cailloux en galets jusqu’à l’extrémité de la pointe.

« Sommes-nous sur une île ? murmura le marin.

— En tout cas, elle semblerait être assez vaste ! répondit le jeune garçon.

— Une île, si vaste qu’elle fût, ne serait toujours qu’une île ! » dit Pencroff.

Mais cette importante question ne pouvait encore être résolue. Il fallait en remettre la solution à un autre moment. Quant à la terre elle-même, île ou continent, elle paraissait fertile, agréable dans ses aspects, variée dans ses productions.

« Cela est heureux, fit observer Pencroff, et, dans notre malheur, il faut en remercier la Providence.

— Dieu soit donc loué ! » répondit Harbert, dont le cœur pieux était plein de reconnaissance pour l’Auteur de toutes choses.

Pendant longtemps, Pencroff et Harbert examinèrent cette contrée sur laquelle les avait jetés leur destinée, mais il était difficile d’imaginer, après une si sommaire inspection, ce que leur réservait l’avenir.

Puis ils revinrent, en suivant la crête méridionale du plateau de granit, dessinée par un long feston de roches capricieuses, qui affectaient les formes les plus bizarres. Là vivaient quelques centaines d’oiseaux nichés dans les trous de la pierre. Harbert, en sautant sur les roches, fit partir toute une troupe de ces volatiles.

« Ah ! s’écria-t-il, ceux-là ne sont ni des goëlands, ni des mouettes !

— Quels sont donc ces oiseaux ? demanda Pencroff. On dirait, ma foi, des pigeons !

— En effet, mais ce sont des pigeons sauvages, ou pigeons de roche, répondit Harbert. Je les reconnais à la double bande noire de leur aile, à leur croupion blanc, à leur plumage bleu-cendré. Or, si le pigeon de roche est bon à manger, ses œufs doivent être excellents, et, pour peu que ceux-ci en aient laissé dans leurs nids !…

— Nous ne leur donnerons pas le temps d’éclore, si ce n’est sous forme d’omelette ! répondit gaîment Pencroff.

— Mais dans quoi feras-tu ton omelette ? demanda Harbert. Dans ton chapeau ?

— Bon ! répondit le marin, je ne suis pas assez sorcier pour cela. Nous nous rabattrons donc sur les œufs à la coque, mon garçon, et je me charge d’expédier les plus durs ! »

Pencroff et le jeune garçon examinèrent avec attention les anfractuosités du granit, et ils trouvèrent, en effet, des œufs dans certaines cavités ! Quelques douzaines furent recueillies, puis placées dans le mouchoir du marin, et, le moment approchant où la mer devait être pleine, Harbert et Pencroff commencèrent à redescendre vers le cours d’eau.

Quand ils arrivèrent au coude de la rivière, il était une heure après midi. Le courant se renversait déjà. Il fallait donc profiter du reflux pour amener le train de bois à l’embouchure. Pencroff n’avait pas l’intention de laisser ce train s’en aller, au courant, sans direction, et il n’entendait pas, non plus, s’y

embarquer pour le diriger. Mais un marin n’est jamais embarrassé, quand il s’agit de câbles ou de cordages, et Pencroff tressa rapidement une corde longue de plusieurs brasses au moyen de lianes sèches. Ce câble végétal fut attaché à l’arrière du radeau, et le marin le tint à la main, tandis que Harbert, repoussant le train avec une longue perche, le maintenait dans le courant.

Le procédé réussit à souhait. L’énorme charge de bois, que le marin retenait en marchant sur la rive, suivit le fil de l’eau. La berge était très-accore, il n’y avait pas à craindre que le train ne s’échouât, et, avant deux heures, il arrivait à l’embouchure, à quelques pas des Cheminées.


――
CHAPITRE V


CHAPITRE V

Aménagement des Cheminées. — L’importante question du feu. — La boîte d’allumettes. — Recherches sur la plage. — Retour du reporter et de Nab. — Une seule allumette ! — Le foyer pétillant. — Le premier souper. — La première nuit à terre.

Le premier soin de Pencroff, dès que le train de bois eut été déchargé, fut de rendre les Cheminées habitables, en obstruant ceux des couloirs à travers lesquels s’établissait le courant d’air. Du sable, des pierres, des branches entrelacées, de la terre mouillée bouchèrent hermétiquement les galeries de l’&, ouvertes aux vents du sud, et en isolèrent la boucle supérieure. Un seul boyau, étroit et sinueux, qui s’ouvrait sur la partie latérale, fut ménagé, afin de conduire la fumée au dehors et de provoquer le tirage du foyer. Les Cheminées se trouvaient ainsi divisées en trois ou quatre chambres, si toutefois on peut donner ce nom à autant de tanières sombres, dont un fauve se fût à peine contenté. Mais on y était au sec, et l’on pouvait s’y tenir debout, du moins dans la principale de ces chambres, qui occupait le centre. Un sable fin en couvrait le sol, et, tout compte fait, on pouvait s’en arranger, en attendant mieux.

Tout en travaillant, Harbert et Pencroff causaient.

« Peut-être, disait Harbert, nos compagnons auront-ils trouvé une meilleure installation que la nôtre ?

— C’est possible, répondait le marin, mais, dans le doute, ne t’abstiens pas ! Mieux vaut une corde de trop à son arc que pas du tout de corde !

— Ah ! répétait Harbert, qu’ils ramènent M. Smith, qu’ils le retrouvent, et nous n’aurons plus qu’à remercier le ciel !

— Oui ! murmurait Pencroff. C’était un homme celui-là, et un vrai !

— C’était… dit Harbert. Est-ce que tu désespères de le revoir jamais ?

— Dieu m’en garde ! » répondit le marin.

Le travail d’appropriation fut rapidement exécuté, et Pencroff s’en déclara très satisfait.

« Maintenant, dit-il, nos amis peuvent revenir. Ils trouveront un abri suffisant. »

Restait à établir le foyer et à préparer le repas. Besogne simple et facile, en vérité. De larges pierres plates furent disposées au fond du premier couloir de gauche, à l’orifice de l’étroit boyau qui avait été réservé. Ce que la fumée n’entraînerait pas de chaleur au dehors suffirait évidemment à maintenir une température convenable au dedans. La provision de bois fut emmagasinée dans l’une des chambres, et le marin plaça sur les pierres du foyer quelques bûches, entremêlées de menu bois.

Le marin s’occupait de ce travail, quand Harbert lui demanda s’il avait des allumettes.

« Certainement, répondit Pencroff, et j’ajouterai : heureusement, car, sans allumettes ou sans amadou, nous serions fort embarrassés !

— Nous pourrions toujours faire du feu comme les sauvages, répondit Harbert, en frottant deux morceaux de bois secs l’un contre l’autre ?

— Eh bien ! essayez, mon garçon, et nous verrons si vous arriverez à autre chose qu’à vous rompre les bras !

— Cependant, c’est un procédé très-simple et très-usité dans les îles du Pacifique.

— Je ne dis pas non, répondit Pencroff, mais il faut croire que les sauvages connaissent la manière de s’y prendre, ou qu’ils emploient un bois particulier, car, plus d’une fois déjà, j’ai voulu me procurer du feu de cette façon, et je n’ai jamais pu y parvenir ! J’avoue donc que je préfère les allumettes ! Où sont mes allumettes ? »

Pencroff chercha dans sa veste la boîte qui ne le quittait jamais, car il était un fumeur acharné. Il ne la trouva pas. Il fouilla les poches de son pantalon, et, à sa stupéfaction profonde, il ne trouva point davantage la boîte en question.

« Voilà qui est bête, et plus que bête ! dit-il en regardant Harbert. Cette boîte sera tombée de ma poche, et je l’ai perdue ! Mais, vous, Harbert, est-ce que vous n’avez rien, ni briquet, ni quoi que ce soit qui puisse servir à faire du feu ?

— Non, Pencroff ! »

Le marin sortit, suivi du jeune garçon, et se grattant le front avec vivacité.

Sur le sable, dans les roches, près de la berge de la rivière, tous deux cherchèrent avec le plus grand soin, mais inutilement. La boîte était en cuivre et n’eût point échappé à leurs yeux.

« Pencroff, demanda Harbert, n’as-tu pas jeté cette boîte hors de la nacelle ?

— Je m’en suis bien gardé, répondit le marin. Mais, quand on a été secoués comme nous venons de l’être, un si mince objet peut avoir disparu. Ma pipe, elle-même, m’a bien quitté ! Satanée boîte ! Où peut-elle être ?

— Eh bien, la mer se retire, dit Harbert, courons à l’endroit où nous avons pris terre. »

Il était peu probable qu’on retrouvât cette boîte que les lames avaient dû rouler au milieu des galets, à marée haute, mais il était bon de tenir compte de cette circonstance. Harbert et Pencroff se dirigèrent rapidement vers le point où ils avaient atterri la veille, à deux cents pas environ des Cheminées.

Là, au milieu des galets, dans le creux des roches, les recherches furent faites minutieusement. Résultat nul. Si la boîte était tombée en cet endroit, elle avait dû être entraînée par les flots. À mesure que la mer se retirait, le marin fouillait tous les interstices des roches, sans rien trouver. C’était une perte grave dans la circonstance, et, pour le moment, irréparable.

Pencroff ne cacha point son désappointement très-vif. Son front s’était fortement plissé. Il ne prononçait pas une seule parole. Harbert voulut le consoler en faisant observer que, très-probablement, les allumettes auraient été mouillées par l’eau de mer, et qu’il eût été impossible de s’en servir.

« Mais non, mon garçon, répondit le marin. Elles étaient dans une boîte en cuivre qui fermait bien ! Et maintenant, comment faire ?

— Nous trouverons certainement moyen de nous procurer du feu, dit Harbert. M. Smith ou M. Spilett ne seront pas à court comme nous !

— Oui, répondit Pencroff, mais, en attendant, nous sommes sans feu, et nos compagnons ne trouveront qu’un triste repas à leur retour !

— Mais, dit vivement Harbert, il n’est pas possible qu’ils n’aient ni amadou, ni allumettes !

— J’en doute, répondit le marin en secouant la tête. D’abord Nab et M. Smith ne fument pas, et je crains bien que M. Spilett n’ait plutôt conservé son carnet que sa boîte d’allumettes ! »

Harbert ne répondit pas. La perte de la boîte était évidemment un fait regrettable. Toutefois, le jeune garçon comptait bien que l’on se procurerait du feu d’une manière ou d’une autre. Pencroff, plus expérimenté, et bien qu’il ne fût point homme à s’embarrasser de peu, ni de beaucoup, n’en jugeait pas ainsi. En tout cas, il n’y avait qu’un parti à prendre : attendre le retour de Nab et du reporter. Mais il fallait renoncer au repas d’œufs durcis qu’il voulait leur préparer, et le régime de chair crue ne lui semblait, ni pour eux, ni pour lui-même, une perspective agréable.

Avant de retourner aux Cheminées, le marin et Harbert, dans le cas où le feu leur manquerait définitivement, firent une nouvelle récolte de lithodomes, et ils reprirent silencieusement le chemin de leur demeure.

Pencroff, les yeux fixés à terre, cherchait toujours son introuvable boîte. Il remonta même la rive gauche de la rivière depuis son embouchure jusqu’à l’angle où le train de bois avait été amarré. Il revint sur le plateau supérieur, il le parcourut en tous sens, il chercha dans les hautes herbes sur la lisière de la forêt, — le tout vainement.

Il était cinq heures du soir, quand Harbert et lui rentrèrent aux Cheminées. Inutile de dire que les couloirs furent fouillés jusque dans leurs plus sombres coins, et qu’il fallut y renoncer décidément.

Vers six heures, au moment où le soleil disparaissait derrière les hautes terres de l’ouest, Harbert, qui allait et venait sur la grève, signala le retour de Nab et de Gédéon Spilett.

Ils revenaient seuls !… Le jeune garçon éprouva un inexprimable serrement de cœur. Le marin ne s’était point trompé dans ses pressentiments. L’ingénieur Cyrus Smith n’avait pu être retrouvé !

Le reporter, en arrivant, s’assit sur une roche, sans mot dire. Épuisé de fatigue, mourant de faim, il n’avait pas la force de prononcer une parole !

Quant à Nab, ses yeux rougis prouvaient combien il avait pleuré, et de nouvelles larmes qu’il ne put retenir dirent trop clairement qu’il avait perdu tout espoir !

Le reporter fit le récit des recherches tentées pour retrouver Cyrus Smith. Nab et lui avaient parcouru la côte sur un espace de plus de huit milles, et, par conséquent, bien au delà du point où s’était effectuée l’avant-dernière chute du ballon, chute qui avait été suivie de la disparition de l’ingénieur et du chien Top. La grève était déserte. Nulle trace, nulle empreinte. Pas un caillou fraîchement retourné, pas un indice sur le sable, pas une marque d’un pied humain sur toute cette partie du littoral. Il était évident qu’aucun habitant ne fréquentait cette portion de la côte. La mer était aussi déserte que le rivage, et c’était là, à quelques centaines de pieds de la côte, que l’ingénieur avait trouvé son tombeau.

En ce moment, Nab se leva, et d’une voix qui dénotait combien les sentiments d’espoir résistaient en lui :

« Non ! s’écria-t-il, non ! Il n’est pas mort ! Non ! cela n’est pas ! Lui ! allons donc ! Moi ! n’importe quel autre, possible ! mais lui ! jamais. C’est un homme à revenir de tout !… »

Puis, la force l’abandonnant :

« Ah ! je n’en puis plus ! » murmura-t-il.

Harbert courut à lui.

« Nab, dit le jeune garçon, nous le retrouverons ! Dieu nous le rendra ! Mais en attendant, vous avez faim ! Mangez, mangez un peu, je vous en prie ! »

Et, ce disant, il offrait au pauvre nègre quelques poignées de coquillages, maigre et insuffisante nourriture !

Nab n’avait pas mangé depuis bien des heures, mais il refusa. Privé de son maître, Nab ne pouvait ou ne voulait plus vivre !

Quant à Gédéon Spilett, il dévora ces mollusques ; puis, il se coucha sur le sable au pied d’une roche. Il était exténué, mais calme.

Alors, Harbert s’approcha de lui, et, lui prenant la main :

« Monsieur, dit-il, nous avons découvert un abri où vous serez mieux qu’ici. Voici la nuit qui vient. Venez vous reposer ! Demain, nous verrons… »

Le reporter se leva, et, guidé par le jeune garçon, il se dirigea vers les Cheminées.

En ce moment, Pencroff s’approcha de lui, et, du ton le plus naturel, il lui demanda si, par hasard, il n’aurait pas sur lui une allumette.

Le reporter s’arrêta, chercha dans ses poches, n’y trouva rien et dit :

« J’en avais, mais j’ai dû tout jeter… »

Le marin appela Nab alors, lui fit la même demande, et reçut la même réponse.

« Malédiction ! » s’écria le marin, qui ne put retenir ce mot.

Le reporter l’entendit, et, allant à Pencroff :

« Pas une allumette ? dit-il.

— Pas une, et par conséquent pas de feu !

— Ah ! s’écria Nab, s’il était là, mon maître, il saurait bien vous en faire ! »

Les quatre naufragés restèrent immobiles et se regardèrent, non sans inquiétude. Ce fut Harbert qui le premier rompit le silence, en disant :

« Monsieur Spilett, vous êtes fumeur, vous avez toujours des allumettes sur vous ! Peut-être n’avez-vous pas bien cherché ? Cherchez encore ! Une seule allumette nous suffirait ! »
Le reporter s'assit sur une roche, sans mot dire. (Page 38.)

Le reporter fouilla de nouveau ses poches de pantalon, de gilet, de paletot, et enfin, à la grande joie de Pencroff, non moins qu’à son extrême surprise, il sentit un petit morceau de bois engagé dans la doublure de son gilet. Ses doigts avaient saisi ce petit morceau de bois à travers l’étoffe, mais ils ne pouvaient le retirer. Comme ce devait être une allumette, et une seule, il s’agissait de ne point en érailler le phosphore.

« Voulez-vous me laisser faire ? » lui dit le jeune garçon.

Et fort adroitement, sans le casser, il parvint à retirer ce petit morceau de bois, ce misérable et précieux fétu, qui, pour ces pauvres gens, avait une si grande importance ! Il était intact.
« Je n'ai jamais été si ému de ma vie. » Page 42.)

« Une allumette ! s’écria Pencroff. Ah ! c’est comme si nous en avions une cargaison tout entière ! »

Il prit l’allumette, et, suivi de ses compagnons, il regagna les Cheminées.

Ce petit morceau de bois, que dans les pays habités on prodigue avec tant d’indifférence, et dont la valeur est nulle, il fallait ici s’en servir avec une extrême précaution. Le marin s’assura qu’il était bien sec. Puis, cela fait :

« Il faudrait du papier, dit-il.

— En voici, » répondit Gédéon Spilett, qui, après quelque hésitation, déchira une feuille de son carnet.

Pencroff prit le morceau de papier que lui tendait le reporter, et il s’accroupit devant le foyer. Là, quelques poignées d’herbes, de feuilles et de mousses sèches furent placées sous les fagots et disposées de manière que l’air pût circuler aisément et enflammer rapidement le bois mort.

Alors, Pencroff plia le morceau de papier en forme de cornet, ainsi que font les fumeurs de pipe par les grands vents, puis, il l’introduisit entre les mousses. Prenant ensuite un galet légèrement raboteux, il l’essuya avec soin, et, non sans que le cœur lui battît, il frotta doucement l’allumette, en retenant sa respiration.

Le premier frottement ne produisit aucun effet. Pencroff n’avait pas appuyé assez vivement, craignant d’érailler le phosphore.

« Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble… L’allumette raterait… Je ne peux pas… je ne veux pas !… » et se relevant, il chargea Harbert de le remplacer.

Certes, le jeune garçon n’avait de sa vie été aussi impressionné. Le cœur lui battait fort. Prométhée allant dérober le feu du ciel ne devait pas être plus ému ! Il n’hésita pas, cependant, et frotta rapidement le galet. Un petit grésillement se fit entendre et une légère flamme bleuâtre jaillit en produisant une fumée âcre. Harbert retourna doucement l’allumette, de manière à alimenter la flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier. Le papier prit feu en quelques secondes, et les mousses brûlèrent aussitôt.

Quelques instants plus tard, le bois sec craquait, et une joyeuse flamme, activée par le vigoureux souffle du marin, se développait au milieu de l’obscurité.

« Enfin, s’écria Pencroff en se relevant, je n’ai jamais été si ému de ma vie ! »

Il est certain que ce feu faisait bien sur le foyer de pierres plates. La fumée s’en allait facilement par l’étroit conduit, la cheminée tirait, et une agréable chaleur ne tarda pas à se répandre.

Quant à ce feu, il fallait prendre garde de ne plus le laisser éteindre, et conserver toujours quelque braise sous la cendre. Mais ce n’était qu’une affaire de soin et d’attention, puisque le bois ne manquait pas, et que la provision pourrait toujours être renouvelée en temps utile.

Pencroff songea tout d’abord à utiliser le foyer, en préparant un souper plus nourrissant qu’un plat de lithodomes. Deux douzaines d’œufs furent apportées par Harbert. Le reporter, accoté dans un coin, regardait ces apprêts sans rien dire. Une triple pensée tendait son esprit. Cyrus vit-il encore ? S’il vit, où peut-il être ? S’il a survécu à sa chute, comment expliquer qu’il n’ait pas trouvé le moyen de faire connaître son existence ? Quant à Nab, il rôdait sur la grève. Ce n’était plus qu’un corps sans âme.

Pencroff, qui connaissait cinquante-deux manières d’accommoder les œufs, n’avait pas le choix en ce moment. Il dut se contenter de les introduire dans les cendres chaudes, et de les laisser durcir à petit feu.

En quelques minutes, la cuisson fut opérée, et le marin invita le reporter à prendre sa part du souper. Tel fut le premier repas des naufragés sur cette côte inconnue. Ces œufs durcis étaient excellents, et, comme l’œuf contient tous les éléments indispensables à la nourriture de l’homme, ces pauvres gens s’en trouvèrent fort bien et se sentirent réconfortés.

Ah ! si l’un d’eux n’eût pas manqué à ce repas ! Si les cinq prisonniers échappés de Richmond eussent été tous là, sous ces roches amoncelées, devant ce feu pétillant et clair, sur ce sable sec, peut-être n’auraient-ils eu que des actions de grâces à rendre au ciel ! Mais le plus ingénieux, le plus savant aussi, celui qui était leur chef incontesté, Cyrus Smith, manquait, hélas ! et son corps n’avait pu même obtenir une sépulture !

Ainsi se passa cette journée du 25 mars. La nuit était venue. On entendait au dehors le vent siffler et le ressac monotone battre la côte. Les galets, poussés et ramenés par les lames, roulaient avec un fracas assourdissant.

Le reporter s’était retiré au fond d’un obscur couloir, après avoir sommairement noté les incidents de ce jour : la première apparition de cette terre nouvelle, la disparition de l’ingénieur, l’exploration de la côte, l’incident des allumettes, etc ; et, la fatigue aidant, il parvint à trouver quelque repos dans le sommeil.

Harbert, lui, s’endormit bientôt. Quant au marin, veillant d’un œil, il passa la nuit près du foyer, auquel il n’épargna pas le combustible.

Un seul des naufragés ne reposa pas dans les Cheminées. Ce fut l’inconsolable, le désespéré Nab, qui, cette nuit tout entière, et malgré ce que lui dirent ses compagnons pour l’engager à prendre du repos, erra sur la grève en appelant son maître !


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CHAPITRE VI


CHAPITRE VI

L’inventaire des naufragés. — Rien. — Le linge brûlé. — Une excursion dans la forêt. — La flore des arbres verts. — Le jacamar en fuite. — Trace de bêtes fauves. — Les couroucous. — Les tétras. — Une singulière pêche à la ligne.

L’inventaire des objets possédés par ces naufragés de l’air, jetés sur une côte qui paraissait être inhabitée, sera promptement établi.

Ils n’avaient rien, sauf les habits qu’ils portaient au moment de la catastrophe. Il faut cependant mentionner un carnet et une montre que Gédéon Spilett avait conservée par mégarde sans doute, mais pas une arme, pas un outil, pas même un couteau de poche. Les passagers de la nacelle avaient tout jeté au dehors pour alléger l’aérostat.

Les héros imaginaires de Daniel de Foé ou de Wyss, aussi bien que les Selkirk et les Raynal, naufragés à Juan-Fernandez ou à l’archipel des Auckland, ne furent jamais dans un dénuement aussi absolu. Ou ils tiraient des ressources abondantes de leur navire échoué, soit en graines, en bestiaux, en outils, en munitions, ou bien quelque épave arrivait à la côte qui leur permettait de subvenir aux premiers besoins de la vie. Ils ne se trouvaient pas tout d’abord absolument désarmés en face de la nature. Mais ici, pas un instrument quelconque, pas un ustensile. De rien, il leur faudrait arriver à tout !

Et si encore Cyrus Smith eût été avec eux, si l’ingénieur eût pu mettre sa science pratique, son esprit inventif, au service de cette situation, peut-être tout espoir n’eût-il pas été perdu ! Hélas ! il ne fallait plus compter revoir Cyrus Smith. Les naufragés ne devaient rien attendre que d’eux-mêmes, et de cette Providence qui n’abandonne jamais ceux dont la foi est sincère.

Mais, avant tout, devaient-ils s’installer sur cette partie de la côte, sans chercher à savoir à quel continent elle appartenait, si elle était habitée, ou si ce littoral n’était que le rivage d’une île déserte ?

C’était une question importante à résoudre et dans le plus bref délai. De sa solution sortiraient les mesures à prendre. Toutefois, suivant l’avis de Pencroff, il parut convenable d’attendre quelques jours avant d’entreprendre une exploration. Il fallait, en effet, préparer des vivres et se procurer une alimentation plus fortifiante que celle uniquement due à des œufs ou des mollusques. Les explorateurs, exposés à supporter de longues fatigues, sans un abri pour y reposer leur tête, devaient, avant tout, refaire leurs forces.

Les Cheminées offraient une retraite suffisante provisoirement. Le feu était allumé, et il serait facile de conserver des braises. Pour le moment, les coquillages et les œufs ne manquaient pas dans les rochers et sur la grève. On trouverait bien le moyen de tuer quelques-uns de ces pigeons qui volaient par centaines à la crête du plateau, fût-ce à coups de bâton ou à coups de pierre. Peut-être les arbres de la forêt voisine donneraient-ils des fruits comestibles ? Enfin, l’eau douce était là. Il fut donc convenu que, pendant quelques jours, on resterait aux Cheminées, afin de s’y préparer pour une exploration, soit sur le littoral, soit à l’intérieur du pays.

Ce projet convenait particulièrement à Nab. Entêté dans ses idées comme dans ses pressentiments, il n’avait aucune hâte d’abandonner cette portion de la côte, théâtre de la catastrophe. Il ne croyait pas, il ne voulait pas croire à la perte de Cyrus Smith. Non, il ne lui semblait pas possible qu’un tel homme eût fini de cette vulgaire façon, emporté par un coup de mer, noyé dans les flots, à quelques centaines de pas d’un rivage ! Tant que les lames n’auraient pas rejeté le corps de l’ingénieur, tant que lui, Nab, n’aurait pas vu de ses yeux, touché de ses mains, le cadavre de son maître, il ne croirait pas à sa mort ! Et cette idée s’enracina plus que jamais dans son cœur obstiné. Illusion peut-être, illusion respectable toutefois, que le marin ne voulut pas détruire ! Pour lui, il n’était plus d’espoir, et l’ingénieur avait bien réellement péri dans les flots, mais avec Nab, il n’y avait pas à discuter. C’était comme le chien qui ne peut quitter la place où est tombé son maître, et sa douleur était telle que, probablement, il ne lui survivrait pas.

Ce matin-là, 26 mars, dès l’aube, Nab avait repris sur la côte la direction du nord, et il était retourné là où la mer, sans doute, s’était refermée sur l’infortuné Smith.

Le déjeuner de ce jour fut uniquement composé d’œufs de pigeon et de lithodomes. Harbert avait trouvé du sel déposé dans le creux des roches par évaporation, et cette substance minérale vint fort à propos.

Ce repas terminé, Pencroff demanda au reporter si celui-ci voulait les accompagner dans la forêt, où Harbert et lui allaient essayer de chasser ! Mais, toute réflexion faite, il était nécessaire que quelqu’un restât, afin d’entretenir le feu, et pour le cas, fort improbable, où Nab aurait eu besoin d’aide. Le reporter resta donc.

« En chasse, Harbert, dit le marin. Nous trouverons des munitions sur notre route, et nous couperons notre fusil dans la forêt. »

Mais, au moment de partir, Harbert fit observer que, puisque l’amadou manquait, il serait peut-être prudent de le remplacer par une autre substance.

« Laquelle ? demanda Pencroff.

— Le linge brûlé, répondit le jeune garçon. Cela peut, au besoin, servir d’amadou. »

Le marin trouva l’avis fort sensé. Seulement, il avait l’inconvénient de nécessiter le sacrifice d’un morceau de mouchoir. Néanmoins, la chose en valait la peine, et le mouchoir à grands carreaux de Pencroff fut bientôt réduit, pour une partie, à l’état de chiffon à demi brûlé. Cette matière inflammable fut déposée dans la chambre centrale, au fond d’une petite cavité du roc, à l’abri de tout vent et de toute humidité.

Il était alors neuf heures du matin. Le temps menaçait, et la brise soufflait du sud-est. Harbert et Pencroff tournèrent l’angle des Cheminées, non sans avoir jeté un regard sur la fumée qui se tordait à une pointe de roc ; puis, ils remontèrent la rive gauche de la rivière.

Arrivé à la forêt, Pencroff cassa au premier arbre deux solides branches qu’il transforma en gourdins, et dont Harbert usa la pointe sur une roche. Ah ! que n’eût-il donné pour avoir un couteau ! Puis, les deux chasseurs s’avancèrent dans les hautes herbes, en suivant la berge. À partir du coude qui reportait son cours dans le sud-ouest, la rivière se rétrécissait peu à peu, et ses rives formaient un lit très-encaissé recouvert par le double arceau des arbres. Pencroff, afin de ne pas s’égarer, résolut de suivre le cours d’eau qui le ramènerait toujours à son point de départ. Mais la berge n’était pas sans présenter quelques obstacles, ici des arbres dont les branches flexibles se courbaient jusqu’au niveau du courant, là des lianes ou des épines qu’il fallait briser à coups de bâton. Souvent, Harbert se glissait entre les souches brisées avec la prestesse d’un jeune chat, et il disparaissait dans le taillis. Mais Pencroff le rappelait aussitôt en le priant de ne point s’éloigner.

Cependant, le marin observait avec attention la disposition et la nature des lieux. Sur cette rive gauche, le sol était plat et remontait insensiblement vers l’intérieur. Quelquefois humide, il prenait alors une apparence marécageuse. On y sentait tout un réseau sous-jacent de filets liquides qui, par quelque faille souterraine, devaient s’épancher vers la rivière. Quelquefois aussi, un ruisseau coulait à travers le taillis, que l’on traversait sans peine. La rive opposée paraissait être plus accidentée, et la vallée, dont la rivière occupait le thalweg, s’y dessinait plus nettement. La colline, couverte d’arbres disposés par étages, formait un rideau qui masquait le regard. Sur cette rive droite, la marche eût été difficile, car les déclivités s’y abaissaient brusquement, et les arbres, courbés sur l’eau, ne se maintenaient que par la puissance de leurs racines.

Inutile d’ajouter que cette forêt, aussi bien que la côte déjà parcourue, était vierge de toute empreinte humaine. Pencroff n’y remarqua que des traces de quadrupèdes, des passées fraîches d’animaux, dont il ne pouvait reconnaître l’espèce. Très certainement, — et ce fut aussi l’opinion d’Harbert, — quelques-unes avaient été laissées par des fauves formidables avec lesquels il y aurait à compter sans doute ; mais nulle part la marque d’une hache sur un tronc d’arbre, ni les restes d’un feu éteint, ni l’empreinte d’un pas ; ce dont on devait se féliciter peut-être, car sur cette terre, en plein Pacifique, la présence de l’homme eût été peut-être plus à craindre qu’à désirer.

Harbert et Pencroff, causant à peine, car les difficultés de la route étaient grandes, n’avançaient que fort lentement, et, après une heure de marche, ils avaient à peine franchi un mille. Jusqu’alors, la chasse n’avait pas été fructueuse. Cependant, quelques oiseaux chantaient et voletaient sous la ramure, et se montraient très-farouches, comme si l’homme leur eût instinctivement inspiré une juste crainte. Entre autres volatiles, Harbert signala, dans une partie marécageuse de la forêt, un oiseau à bec aigu et allongé, qui ressemblait anatomiquement à un martin-pêcheur. Toutefois, il se distinguait de ce dernier par son plumage assez rude, revêtu d’un éclat métallique.

« Ce doit être un « jacamar », dit Harbert, en essayant d’approcher l’animal à bonne portée.

— Ce serait bien l’occasion de goûter du jacamar, répondit le marin, si cet oiseau-là était d’humeur à se laisser rôtir ! »

En ce moment, une pierre, adroitement et vigoureusement lancée par le jeune garçon, vint frapper le volatile à la naissance de l’aile ; mais le coup ne fut pas suffisant, car le jacamar s’enfuit de toute la vitesse de ses jambes et disparut en un instant.

« Maladroit que je suis ! s’écria Harbert.

— Eh non, mon garçon ! répondit le marin. Le coup était bien porté, et plus d’un aurait manqué l’oiseau. Allons ! ne vous dépitez pas ! Nous le rattraperons un autre jour ! »

L’exploration continua. À mesure que les chasseurs s’avançaient, les arbres, plus espacés, devenaient magnifiques, mais aucun ne produisait de fruits comestibles. Pencroff cherchait vainement quelques-uns de ces précieux palmiers qui se prêtent à tant d’usages de la vie domestique, et dont la présence a été signalée jusqu’au quarantième parallèle dans l’hémisphère boréal et jusqu’au
Pencroff remarqua des passées fraîches d'animaux. (Page 47.)

trente-cinquième seulement dans l’hémisphère austral. Mais cette forêt ne se composait que de conifères, tels que les déodars, déjà reconnus par Harbert, des « douglas », semblables à ceux qui poussent sur la côte nord-ouest de l’Amérique, et des sapins admirables, mesurant cent cinquante pieds de hauteur.

En ce moment, une volée d’oiseaux de petite taille et d’un joli plumage, à queue longue et chatoyante, s’éparpillèrent entre les branches, semant leurs plumes, faiblement attachées, qui couvrirent le sol d’un fin duvet. Harbert ramassa quelques-unes de ces plumes, et, après les avoir examinées :

« Ce sont des « couroucous », dit-il.
« Hurrah ! » s'écria-t-il. (Page 51.)

— Je leur préférerais une pintade ou un coq de bruyère, répondit Pencroff ; mais enfin, s’ils sont bons à manger ?

— Ils sont bons à manger, et même leur chair est très délicate, reprit Harbert. D’ailleurs, si je ne me trompe, il est facile de les approcher et de les tuer à coups de bâton. »

Le marin et le jeune garçon, se glissant entre les herbes, arrivèrent au pied d’un arbre dont les basses branches étaient couvertes de petits oiseaux. Ces couroucous attendaient au passage les insectes qui leur servent de nourriture. On voyait leurs pattes emplumées serrer fortement les pousses moyennes qui leur servaient d’appui.

Les chasseurs se redressèrent alors, et, avec leurs bâtons manœuvrés comme une faux, ils rasèrent des files entières de ces couroucous, qui ne songeaient point à s’envoler et se laissèrent stupidement abattre. Une centaine jonchait déjà le sol, quand les autres se décidèrent à fuir.

« Bien, dit Pencroff, voilà un gibier tout à fait à la portée de chasseurs tels que nous ! On le prendrait à la main ! »

Le marin enfila les couroucous, comme des mauviettes, au moyen d’une baguette flexible, et l’exploration continua. On put observer que le cours d’eau s’arrondissait légèrement, de manière à former un crochet vers le sud, mais ce détour ne se prolongeait vraisemblablement pas, car la rivière devait prendre sa source dans la montagne et s’alimenter de la fonte des neiges qui tapissaient les flancs du cône central.

L’objet particulier de cette excursion était, on le sait, de procurer aux hôtes des Cheminées la plus grande quantité possible de gibier. On ne pouvait dire que le but jusqu’ici eût été atteint. Aussi le marin poursuivait-il activement ses recherches, et maugréait-il quand quelque animal, qu’il n’avait pas même le temps de reconnaître, s’enfuyait entre les hautes herbes. Si encore il avait eu le chien Top ! Mais Top avait disparu en même temps que son maître et probablement péri avec lui !

Vers trois heures après midi, de nouvelles bandes d’oiseaux furent entrevues à travers certains arbres, dont ils becquetaient les baies aromatiques, entre autres des genévriers. Soudain, un véritable appel de trompette résonna dans la forêt. Ces étranges et sonores fanfares étaient produites par ces gallinacés que l’on nomme « tétras » aux États-Unis. Bientôt on en vit quelques couples, au plumage varié de fauve et de brun, et à la queue brune. Harbert reconnut les mâles aux deux ailerons pointus, formés par les pennes relevées de leur cou. Pencroff jugea indispensable de s’emparer de l’un de ces gallinacés, gros comme une poule, et dont la chair vaut celle de la gélinotte. Mais c’était difficile, car ils ne se laissaient point approcher. Après plusieurs tentatives infructueuses, qui n’eurent d’autre résultat que d’effrayer les tétras, le marin dit au jeune garçon :

« Décidément, puisqu’on ne peut les tuer au vol, il faut essayer de les prendre à la ligne.

— Comme une carpe ? s’écria Harbert, très-surpris de la proposition.

— Comme une carpe, » répondit sérieusement le marin.

Pencroff avait trouvé dans les herbes une demi-douzaine de nids de tétras, ayant chacun de deux à trois œufs. Il eut grand soin de ne pas toucher à ces nids, auxquels leurs propriétaires ne pouvaient manquer de revenir. Ce fut autour d’eux qu’il imagina de tendre ses lignes, — non des lignes à collets, mais de véritables lignes à hameçon. Il emmena Harbert à quelque distance des nids, et là il prépara ses engins singuliers avec le soin qu’eût apporté un disciple d’Isaac Walton[4]. Harbert suivait ce travail avec un intérêt facile à comprendre, tout en doutant de la réussite. Les lignes furent faites de minces lianes, rattachées l’une à l’autre et longues de quinze à vingt pieds. De grosses épines très-fortes, à pointes recourbées, que fournit un buisson d’acacias nains, furent liées aux extrémités des lianes en guise d’hameçon. Quant à l’appât, de gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent lieu.

Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se dissimulant avec adresse, alla placer le bout de ses lignes armées d’hameçons près des nids de tétras ; puis il revint prendre l’autre bout et se cacha avec Harbert derrière un gros arbre. Tous deux alors attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne comptait pas beaucoup sur le succès de l’inventif Pencroff.

Une grande demi-heure s’écoula, mais, ainsi que l’avait prévu le marin, plusieurs couples de tétras revinrent à leurs nids. Ils sautillaient, becquetant le sol, et ne pressentant en aucune façon la présence des chasseurs, qui, d’ailleurs, avaient eu soin de se placer sous le vent des gallinacés.

Certes, le jeune garçon, à ce moment, se sentit intéressé très vivement. Il retenait son souffle, et Pencroff, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les lèvres avancées comme s’il allait goûter un morceau de tétras, respirait à peine.

Cependant, les gallinacés se promenaient entre les hameçons, sans trop s’en préoccuper. Pencroff alors donna de petites secousses qui agitèrent les appâts, comme si les vers eussent été encore vivants.

À coup sûr, le marin, en ce moment, éprouvait une émotion bien autrement forte que celle du pêcheur à la ligne, qui, lui, ne voit pas venir sa proie à travers les eaux.

Les secousses éveillèrent bientôt l’attention des gallinacés, et les hameçons furent attaqués à coups de bec. Trois tétras, très-voraces sans doute, avalèrent à la fois l’appât et l’hameçon. Soudain, d’un coup sec, Pencroff « ferra » son engin, et des battements d’aile lui indiquèrent que les oiseaux étaient pris.

« Hurrah ! » s’écria-t-il en se précipitant vers ce gibier, dont il se rendit maître en un instant.

Harbert avait battu des mains. C’était la première fois qu’il voyait prendre des oiseaux à la ligne, mais le marin, très-modeste, lui affirma qu’il n’en était pas à son coup d’essai, et que, d’ailleurs, il n’avait pas le mérite de l’invention.

« Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation où nous sommes, il faut nous attendre à en voir bien d’autres ! »

Les tétras furent attachés par les pattes, et Pencroff, heureux de ne point revenir les mains vides et voyant que le jour commençait à baisser, jugea convenable de retourner à sa demeure.

La direction à suivre était tout indiquée par celle de la rivière, dont il ne s’agissait que de redescendre le cours, et, vers six heures, assez fatigués de leur excursion, Harbert et Pencroff rentraient aux Cheminées.


――
CHAPITRE VII


CHAPITRE VII

Nab n’est pas encore de retour. — Les réflexions du reporter. — Le souper. — Une mauvaise nuit qui se prépare. — La tempête est effroyable. — On part dans la nuit. — Lutte contre la pluie et le vent. — À huit mille du premier campement.

Gédéon Spilett, immobile, les bras croisés, était alors sur la grève, regardant la mer, dont l’horizon se confondait dans l’est avec un gros nuage noir qui montait rapidement vers le zénith. Le vent était déjà fort, et il fraîchissait avec le déclin du jour. Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les premiers symptômes d’un coup de vent se manifestaient visiblement.

Harbert entra dans les Cheminées, et Pencroff se dirigea vers le reporter. Celui-ci, très-absorbé, ne le vit pas venir.

« Nous allons avoir une mauvaise nuit, monsieur Spilett ! dit le marin. De la pluie et du vent à faire la joie des pétrels[5] ! »

Le reporter, se retournant alors, aperçut Pencroff, et ses premières paroles furent celles-ci :

« À quelle distance de la côte la nacelle a-t-elle, selon vous, reçu ce coup de mer qui a emporté notre compagnon ? »

Le marin ne s’attendait pas à cette question. Il réfléchit un instant et répondit :

« À deux encâblures, au plus.

— Mais qu’est-ce qu’une encâblure ? demanda Gédéon Spilett.

— Cent vingt brasses environ ou six cents pieds.

— Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait disparu à douze cents pieds au plus du rivage ?

— Environ, répondit Pencroff.

— Et son chien aussi ?

— Aussi.

— Ce qui m’étonne, ajouta le reporter, en admettant que notre compagnon ait péri, c’est que Top ait également trouvé la mort, et que ni le corps du chien, ni celui de son maître n’aient été rejetés au rivage !

— Ce n’est pas étonnant, avec une mer aussi forte, répondit le marin. D’ailleurs, il se peut que les courants les aient portés plus loin sur la côte.

— Ainsi, c’est bien votre avis que notre compagnon a péri dans les flots ? demanda encore une fois le reporter.

— C’est mon avis.

— Mon avis, à moi, dit Gédéon Spilett, sauf ce que je dois à votre expérience, Pencroff, c’est que le double fait de la disparition absolue de Cyrus et de Top, vivants ou morts, a quelque chose d’inexplicable et d’invraisemblable.

— Je voudrais penser comme vous, monsieur Spilett, répondit Pencroff. Malheureusement, ma conviction est faite ! »

Cela dit, le marin revint vers les Cheminées. Un bon feu pétillait sur le foyer. Harbert venait d’y jeter une brassée de bois sec, et la flamme projetait de grandes clartés dans les parties sombres du couloir.

Pencroff s’occupa aussitôt de préparer le dîner. Il lui parut convenable d’introduire dans le menu quelque pièce de résistance, car tous avaient besoin de réparer leurs forces. Les chapelets de couroucous furent conservés pour le lendemain, mais on pluma deux tétras, et bientôt, embrochés dans une baguette, les gallinacées rôtissaient devant un feu flambant.

À sept heures du soir, Nab n’était pas encore de retour. Cette absence prolongée ne pouvait qu’inquiéter Pencroff au sujet du nègre. Il devait craindre ou qu’il lui fût arrivé quelque accident sur cette terre inconnue, ou que le malheureux eût fait quelque coup de désespoir. Mais Harbert tira de cette absence des conséquences toutes différentes. Pour lui, si Nab ne revenait pas, c’est qu’il s’était produit une circonstance nouvelle, qui l’avait engagé à prolonger ses recherches. Or, tout ce qui était nouveau ne pouvait l’être qu’à l’avantage de Cyrus Smith. Pourquoi Nab n’était-il pas rentré, si un espoir quelconque ne le retenait pas ? Peut-être avait-il trouvé quelque indice, une empreinte de pas, un reste d’épave qui l’avait mis sur la voie ? Peut-être suivait-il en ce moment une piste certaine ? Peut-être était-il près de son maître ?…

Ainsi raisonnait le jeune garçon. Ainsi parla-t-il. Ses compagnons le laissèrent dire. Seul, le reporter l’approuvait du geste. Mais, pour Pencroff, ce qui était probable, c’est que Nab avait poussé plus loin que la veille ses recherches sur le littoral, et qu’il ne pouvait encore être de retour.

Cependant, Harbert, très-agité par de vagues pressentiments, manifesta plusieurs fois l’intention d’aller au-devant de Nab. Mais Pencroff lui fit comprendre que ce serait là une course inutile, que, dans cette obscurité et par ce déplorable temps, il ne pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux valait attendre. Si le lendemain Nab n’avait pas reparu, Pencroff n’hésiterait pas à se joindre à Harbert pour aller à la recherche de Nab.

Gédéon Spilett approuva l’opinion du marin sur ce point qu’il ne fallait pas se diviser, et Harbert dut renoncer à son projet ; mais deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.

Le reporter ne put se retenir d’embrasser le généreux enfant.

Le mauvais temps s’était absolument déclaré. Un coup de vent de sud-est passait sur la côte avec une violence sans égale. On entendait la mer, qui baissait alors, mugir contre la lisière des premières roches, au large du littoral. La pluie, pulvérisée par l’ouragan, s’enlevait comme un brouillard liquide. On eût dit des haillons de vapeurs qui traînaient sur la côte, dont les galets bruissaient violemment, comme des tombereaux de cailloux qui se vident. Le sable, soulevé par le vent, se mêlait aux averses et en rendait l’assaut insoutenable. Il y avait dans l’air autant de poussière minérale que de poussière aqueuse. Entre l’embouchure de la rivière et le pan de la muraille, de grands remous tourbillonnaient, et les couches d’air qui s’échappaient de ce maelstrom, ne trouvant d’autre issue que l’étroite vallée au fond de laquelle se soulevait le cours d’eau, s’y engouffraient avec une irrésistible violence. Aussi la fumée du foyer, repoussée par l’étroit boyau, se rabattait-elle fréquemment, emplissant les couloirs et les rendant inhabitables.

C’est pourquoi, dès que les tétras furent cuits, Pencroff laissa tomber le feu, et ne conserva plus que des braises enfouies sous les cendres.

À huit heures, Nab n’avait pas encore reparu ; mais on pouvait admettre maintenant que cet effroyable temps l’avait seul empêché de revenir, et qu’il avait dû chercher refuge dans quelque cavité, pour attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le retour du jour. Quant à aller au-devant de lui, à tenter de le retrouver dans ces conditions, c’était impossible.

Le gibier forma l’unique plat du souper. On mangea volontiers de cette viande, qui était excellente. Pencroff et Harbert, dont une longue excursion avait surexcité l’appétit, dévorèrent.

Puis, chacun se retira dans le coin où il avait déjà reposé la nuit précédente, et Harbert ne tarda pas à s’endormir près du marin, qui s’était étendu le long du foyer.

Au dehors, avec la nuit qui s’avançait, la tempête prenait des proportions formidables. C’était un coup de vent comparable à celui qui avait emporté les prisonniers depuis Richmond jusqu’à cette terre du Pacifique. Tempêtes fréquentes pendant ces temps d’équinoxe, fécondes en catastrophes, terribles surtout sur ce large champ, qui n’oppose aucun obstacle à leur fureur ! On comprend donc qu’une côte ainsi exposée à l’est, c’est-à-dire directement aux coups de l’ouragan, et frappée de plein fouet, fût battue avec une force dont aucune description ne peut donner l’idée.

Très-heureusement, l’entassement de roches qui formait les Cheminées était solide. C’étaient d’énormes quartiers de granit, dont quelques-uns pourtant, insuffisamment équilibrés, semblaient trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et sous sa main, appuyée aux parois, couraient de rapides frémissements. Mais enfin il se répétait, et avec raison, qu’il n’y avait rien à craindre, et que sa retraite improvisée ne s’effondrerait pas. Toutefois, il entendait le bruit des pierres, détachées du sommet du plateau et arrachées par les remous du vent, qui tombaient sur la grève. Quelques-unes roulaient même à la partie supérieure des Cheminées, ou y volaient en éclats, quand elles étaient projetées perpendiculairement. Deux fois, le marin se releva et vint en rampant à l’orifice du couloir, afin d’observer au dehors. Mais ces éboulements, peu considérables, ne constituaient aucun danger, et il reprit sa place devant le foyer, dont les braises crépitaient sous la cendre.

Malgré les fureurs de l’ouragan, le fracas de la tempête, le tonnerre de la tourmente, Harbert dormait profondément. Le sommeil finit même par s’emparer de Pencroff, que sa vie de marin avait habitué à toutes ces violences. Seul, Gédéon Spilett était tenu éveillé par l’inquiétude. Il se reprochait de ne pas avoir accompagné Nab. On a vu que tout espoir ne l’avait pas abandonné. Les pressentiments qui avaient agité Harbert n’avaient pas cessé de l’agiter aussi. Sa pensée était concentrée sur Nab. Pourquoi Nab n’était-il pas revenu ? Il se
Pencroff vint en rampant à l'orifice du couloir. (Page 55.)

retournait sur sa couche de sable, donnant à peine une vague attention à cette lutte des éléments. Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se fermaient un instant, mais quelque rapide pensée les rouvrait presque aussitôt.

Cependant, la nuit s’avançait, et il pouvait être deux heures du matin, quand Pencroff, profondément endormi alors, fut secoué vigoureusement.

« Qu’est-ce ? » s’écria-t-il, en s’éveillant et en reprenant ses idées avec cette promptitude particulière aux gens de mer.

Le reporter était penché sur lui, et lui disait :

« Écoutez, Pencroff, écoutez ! »

Le marin prêta l’oreille et ne distingua aucun bruit étranger à celui des rafales.
À ce signal, qui était attendu... (Page 58.)

« C’est le vent, dit-il.

— Non, répondit Gédéon Spilett, en écoutant de nouveau, j’ai cru entendre…

— Quoi ?

— Les aboiements d’un chien !

— Un chien ! s’écria Pencroff, qui se releva d’un bond.

— Oui… des aboiements…

— Ce n’est pas possible ! répondit le marin. Et, d’ailleurs, comment, avec les mugissements de la tempête…

— Tenez… écoutez… » dit le reporter.

Pencroff écouta plus attentivement, et il crut, en effet, dans un instant d’accalmie, entendre des aboiements éloignés.

« Eh bien !… dit le reporter, en serrant la main du marin.

— Oui… oui !… répondit Pencroff.

— C’est Top ! C’est Top !… » s’écria Harbert, qui venait de s’éveiller, et tous trois s’élancèrent vers l’orifice des Cheminées.

Ils eurent une peine extrême à sortir. Le vent les repoussait. Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent se tenir debout qu’en s’accotant contre les roches. Ils regardèrent, ils ne pouvaient parler.

L’obscurité était absolue. La mer, le ciel, la terre, se confondaient dans une égale intensité des ténèbres. Il semblait qu’il n’y eût pas un atome de lumière diffuse dans l’atmosphère.

Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux compagnons demeurèrent ainsi, comme écrasés par la rafale, trempés par la pluie, aveuglés par le sable. Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements dans un répit de la tourmente, et ils reconnurent qu’ils devaient être assez éloignés.

Ce ne pouvait être que Top qui aboyait ainsi ! Mais était-il seul ou accompagné ? Il est plus probable qu’il était seul, car, en admettant que Nab fût avec lui, Nab se serait dirigé en toute hâte vers les Cheminées.

Le marin pressa la main du reporter, dont il ne pouvait se faire entendre, et d’une façon qui signifiait : « Attendez ! » puis, il rentra dans le couloir.

Un instant après, il ressortait avec un fagot allumé, il le projetait dans les ténèbres, et il poussait des sifflements aigus.

À ce signal, qui était comme attendu, on eût pu le croire, des aboiements plus rapprochés répondirent, et bientôt un chien se précipita dans le couloir. Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett y rentrèrent à sa suite.

Une brassée de bois sec fut jetée sur les charbons. Le couloir s’éclaira d’une vive flamme.

« C’est Top ! » s’écria Harbert.

C’était Top, en effet, un magnifique anglo-normand, qui tenait de ces deux races croisées la vitesse des jambes et la finesse de l’odorat, les deux qualités par excellence du chien courant.

C’était le chien de l’ingénieur Cyrus Smith.

Mais il était seul ! Ni son maître, ni Nab ne l’accompagnaient !

Cependant, comment son instinct avait-il pu le conduire jusqu’aux Cheminées, qu’il ne connaissait pas ? Cela paraissait inexplicable, surtout au milieu de cette nuit noire, et par une telle tempête ! Mais, détail plus inexplicable encore, Top n’était ni fatigué, ni épuisé, ni même souillé de vase ou de sable !…

Harbert l’avait attiré vers lui et lui pressait la tête entre ses mains. Le chien se laissait faire et frottait son cou sur les mains du jeune garçon.

« Si le chien est retrouvé, le maître se retrouvera aussi ! dit le reporter.

— Dieu le veuille ! répondit Harbert. Partons ! Top nous guidera ! »

Pencroff ne fit pas une objection. Il sentait bien que l’arrivée de Top pouvait donner un démenti à ses conjectures.

« En route ! » dit-il.

Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer. Il plaça quelques morceaux de bois sous les cendres, de manière à retrouver du feu au retour. Puis, précédé du chien, qui semblait l’inviter à venir par de petits aboiements, et suivi du reporter et du jeune garçon, il s’élança au dehors, après avoir pris les restes du souper.

La tempête était alors dans toute sa violence, et peut-être même à son maximum d’intensité. La lune, nouvelle alors, et, par conséquent, en conjonction avec le soleil, ne laissait pas filtrer la moindre lueur à travers les nuages. Suivre une route rectiligne devenait difficile. Le mieux était de s’en rapporter à l’instinct de Top. Ce qui fut fait. Le reporter et le jeune garçon marchaient derrière le chien, et le marin fermait la marche. Aucun échange de paroles n’eût été possible. La pluie ne tombait pas très-abondamment, car elle se pulvérisait au souffle de l’ouragan, mais l’ouragan était terrible.

Toutefois, une circonstance favorisa très-heureusement le marin et ses deux compagnons. En effet, le vent chassait du sud-est, et, par conséquent, il les poussait de dos. Ce sable qu’il projetait avec violence, et qui n’eût pas été supportable, ils le recevaient par derrière, et, à la condition de ne point se retourner, ils ne pouvaient en être incommodés de façon à gêner leur marche. En somme, ils allaient souvent plus vite qu’ils ne le voulaient, et précipitaient leurs pas afin de ne point être renversés, mais un immense espoir doublait leurs forces, et ce n’était plus à l’aventure, cette fois, qu’ils remontaient le rivage. Ils ne mettaient pas en doute que Nab n’eût retrouvé son maître, et qu’il ne leur eût envoyé le fidèle chien. Mais l’ingénieur était-il vivant, ou Nab ne mandait-il ses compagnons que pour rendre les derniers devoirs au cadavre de l’infortuné Smith ?

Après avoir dépassé le pan coupé de la haute terre dont ils s’étaient prudemment écartés, Harbert, le reporter et Pencroff s’arrêtèrent pour reprendre haleine. Le retour du rocher les abritait contre le vent, et ils respiraient après cette marche d’un quart d’heure, qui avait été plutôt une course.

À ce moment, ils pouvaient s’entendre, se répondre, et le jeune garçon ayant prononcé le nom de Cyrus Smith, Top aboya à petits coups, comme s’il eût voulu dire que son maître était sauvé.

« Sauvé, n’est-ce pas ? répétait Harbert, sauvé, Top ? »

Et le chien aboyait comme pour répondre.

La marche fut reprise. Il était environ deux heures et demie du matin. La mer commençait à monter, et, poussée par le vent, cette marée, qui était une marée de syzygie, menaçait d’être très-forte. Les grandes lames tonnaient contre la lisière d’écueils, et elles l’assaillaient avec une telle violence, que, très-probablement, elles devaient passer par-dessus l’îlot, absolument invisible alors. Cette longue digue ne couvrait donc plus la côte, qui était directement exposée aux chocs du large.

Dès que le marin et ses compagnons se furent détachés du pan coupé, le vent les frappa de nouveau avec une extrême fureur. Courbés, tendant le dos à la rafale, ils marchaient très-vite, suivant Top, qui n’hésitait pas sur la direction à prendre. Ils remontaient au nord, ayant sur leur droite une interminable crête de lames, qui déferlait avec un assourdissant fracas, et sur leur gauche une obscure contrée dont il était impossible de saisir l’aspect. Mais ils sentaient bien qu’elle devait être relativement plate, car l’ouragan passait maintenant au-dessus d’eux sans les prendre en retour, effet qui se produisait quand il frappait la muraille de granit.

À quatre heures du matin, on pouvait estimer qu’une distance de cinq milles avait été franchie. Les nuages s’étaient légèrement relevés et ne traînaient plus sur le sol. La rafale, moins humide, se propageait en courants d’air très-vifs, plus secs et plus froids. Insuffisamment protégés par leurs vêtements, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett devaient souffrir cruellement, mais pas une plainte ne s’échappait de leurs lèvres. Ils étaient décidés à suivre Top jusqu’où l’intelligent animal voudrait les conduire.

Vers cinq heures, le jour commença à se faire. Au zénith d’abord, où les vapeurs étaient moins épaisses, quelques nuances grisâtres découpèrent le bord des nuages, et bientôt, sous une bande opaque, un trait plus lumineux dessina nettement l’horizon de mer. La crête des lames se piqua légèrement de lueurs fauves, et l’écume se refit blanche. En même temps, sur la gauche, les parties accidentées du littoral commençaient à s’estomper confusément, mais ce n’était encore que du gris sur du noir.

À six heures du matin, le jour était fait. Les nuages couraient avec une

extrême rapidité dans une zone relativement haute. Le marin et ses compagnons étaient alors à six milles environ des Cheminées. Ils suivaient une grève très-plate, bordée au large par une lisière de roches dont les têtes seulement émergeaient alors, car on était au plein de la mer. Sur la gauche, la contrée, qu’accidentaient quelques dunes hérissées de chardons, offrait l’aspect assez sauvage d’une vaste région sablonneuse. Le littoral était peu découpé, et n’offrait d’autre barrière à l’Océan qu’une chaîne assez irrégulière de monticules. Çà et là, un ou deux arbres grimaçaient, couchés vers l’ouest, les branches projetées dans cette direction. Bien en arrière, dans le sud-ouest, s’arrondissait la lisière de la dernière forêt.

En ce moment, Top donna des signes non équivoques d’agitation. Il allait en avant, revenait au marin, et semblait l’engager à hâter le pas. Le chien avait alors quitté la grève, et, poussé par son admirable instinct, sans montrer une seule hésitation, il s’était engagé entre les dunes.

On le suivit. Le pays paraissait être absolument désert. Pas un être vivant ne l’animait.

La lisière des dunes, fort large, était composée de monticules, et même de collines très-capricieusement distribuées. C’était comme une petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins qu’un instinct prodigieux pour s’y reconnaître.

Cinq minutes après avoir quitté la grève, le reporter et ses compagnons arrivaient devant une sorte d’excavation creusée au revers d’une haute dune. Là, Top s’arrêta et jeta un aboiement clair. Spilett, Harbert et Pencroff pénétrèrent dans cette grotte.

Nab était là, agenouillé près d’un corps étendu sur un lit d’herbes…

Ce corps était celui de l’ingénieur Cyrus Smith.


――
CHAPITRE VIII


CHAPITRE VIII

Cyrus Smith est-il vivant ? — Le récit de Nab. — Les empreintes de pas. — Une question insoluble. — Les premières paroles de Cyrus Smith. — La constatation des empreintes. — Le retour aux cheminées. — Pencroff atterré !

Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta qu’un mot.

« Vivant ! » s’écria-t-il.

Nab ne répondit pas. Gédéon Pilett et Pencroff devinrent pâles. Harbert

joignit les mains et demeura immobile. Mais il était évident que le pauvre nègre, absorbé dans sa douleur, n’avait ni vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin.

Le reporter s’agenouilla près de ce corps sans mouvement, et posa son oreille sur la poitrine de l’ingénieur, dont il entr’ouvrit les vêtements. Une minute — un siècle ! — s’écoula, pendant qu’il cherchait à surprendre quelque battement du cœur.

Nab s’était redressé un peu et regardait sans voir. Le désespoir n’eût pu altérer davantage un visage d’homme. Nab était méconnaissable, épuisé par la fatigue, brisé par la douleur. Il croyait son maître mort.

Gédéon Spilett, après une longue et attentive observation, se releva.

« Il vit ! » dit-il.

Pencroff, à son tour, se mit à genoux près de Cyrus Smith ; son oreille saisit aussi quelques battements, et ses lèvres, quelque souffle qui s’échappait des lèvres de l’ingénieur.

Harbert, sur un mot du reporter, s’élança au dehors pour chercher de l’eau. Il trouva à cent pas de là un ruisseau limpide, évidemment très-grossi par les pluies de la veille, et qui filtrait à travers le sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas une coquille dans ces dunes ! Le jeune garçon dut se contenter de tremper son mouchoir dans le ruisseau, et il revint en courant vers la grotte.

Heureusement, ce mouchoir imbibé suffit à Gédéon Spilett, qui ne voulait qu’humecter les lèvres de l’ingénieur. Ces molécules d’eau fraîche produisirent un effet presque immédiat. Un soupir s’échappa de la poitrine de Cyrus Smith, et il sembla même qu’il essayait de prononcer quelques paroles.

« Nous le sauverons ! » dit le reporter.

Nab avait repris espoir à ces paroles. Il déshabilla son maître, afin de voir si le corps ne présenterait pas quelque blessure. Ni la tête, ni le torse, ni les membres n’avaient de contusions, pas même d’écorchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus Smith avait dû être roulé au milieu des roches ; les mains elles-mêmes étaient intactes, et il était difficile d’expliquer comment l’ingénieur ne portait aucune trace des efforts qu’il avait dû faire pour franchir la ligne d’écueils.

Mais l’explication de cette circonstance viendrait plus tard. Quand Cyrus Smith pourrait parler, il dirait ce qui s’était passé. Pour le moment, il s’agissait de le rappeler à la vie, et il était probable que des frictions amèneraient ce résultat. C’est ce qui fut fait avec la vareuse du marin. L’ingénieur, réchauffé par ce rude massage, remua légèrement le bras, et sa respiration commença à se rétablir d’une façon plus régulière. Il mourait d’épuisement, et certes, sans l’arrivée du reporter et de ses compagnons, c’en était fait de Cyrus Smith.

« Vous l’avez donc cru mort, votre maître ? demanda le marin à Nab.

— Oui ! mort ! répondit Nab, et si Top ne vous eût pas trouvés, si vous n’étiez pas venus, j’aurais enterré mon maître et je serais mort près de lui ! »

On voit à quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith !

Nab raconta alors ce qui s’était passé. La veille, après avoir quitté les Cheminées dès l’aube, il avait remonté la côte dans la direction du nord-nord et atteint la partie du littoral qu’il avait déjà visitée.

Là, sans aucun espoir, il l’avouait, Nab avait cherché sur le rivage, au milieu des roches, sur le sable, les plus légers indices qui pussent le guider. Il avait examiné surtout la partie de la grève que la haute mer ne recouvrait pas, car, sur sa lisière, le flux et le reflux devaient avoir effacé tout indice. Nab n’espérait plus retrouver son maître vivant. C’était à la découverte d’un cadavre qu’il allait ainsi, un cadavre qu’il voulait ensevelir de ses propres mains !

Nab avait cherché longtemps. Ses efforts demeurèrent infructueux. Il ne semblait pas que cette côte déserte eût jamais été fréquentée par un être humain. Les coquillages, ceux que la mer ne pouvait atteindre, — et qui se rencontraient par millions au delà du relais des marées, — étaient intacts. Pas une coquille écrasée. Sur un espace de deux à trois cents yards [6], il n’existait pas trace d’un atterrissage, ni ancien, ni récent.

Nab s’était donc décidé à remonter la côte pendant quelques milles. Il se pouvait que les courants eussent porté un corps sur quelque point plus éloigné. Lorsqu’un cadavre flotte à peu de distance d’un rivage plat, il est bien rare que le flot ne l’y rejette pas tôt ou tard. Nab le savait, et il voulait revoir son maître une dernière fois.

« Je longeai la côte pendant deux milles encore, je visitai toute la ligne des écueils à mer basse, toute la grève à mer haute, et je désespérais de rien trouver, quand hier, vers cinq heures du soir, je remarquai sur le sable des empreintes de pas.

— Des empreintes de pas ? s’écria Pencroff.

— Oui ! répondit Nab.

— Et ces empreintes commençaient aux écueils même ? demanda le reporter.

— Non, répondit Nab, au relais de marée, seulement, car entre les relais et les récifs, les autres avaient dû être effacées.
Ce corps était celui de l'ingénieur. (Page 61.)

— Continue, Nab, dit Gédéon Spilett.

— Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou. Elles étaient très reconnaissables, et se dirigeaient vers les dunes. Je les suivis pendant un quart de mille, courant, mais prenant garde de les effacer. Cinq minutes après, comme la nuit se faisait, j’entendis les aboiements d’un chien. C’était Top, et Top me conduisit ici même, près de mon maître ! »

Nab acheva son récit en disant quelle avait été sa douleur en retrouvant ce corps inanimé. Il avait essayé de surprendre en lui quelque reste de vie ! Maintenant qu’il l’avait retrouvé mort, il le voulait vivant ! Tous ses efforts avaient été inutiles ! Il n’avait plus qu’à rendre les derniers devoirs à celui qu’il aimait tant !
Il dut s'appuyer sur le marin (Page 70.)

Nab avait alors songé à ses compagnons. Ceux-ci voudraient, sans doute, revoir une dernière fois l’infortuné ! Top était là. Ne pouvait-il s’en rapporter à la sagacité de ce fidèle animal ? Nab prononça à plusieurs reprises le nom du reporter, celui des compagnons de l’ingénieur que Top connaissait le plus. Puis, il lui montra le sud de la côte, et le chien s’élança dans la direction qui lui était indiquée.

On sait comment, guidé par un instinct que l’on peut regarder presque comme surnaturel, car l’animal n’avait jamais été aux Cheminées, Top y arriva cependant.

Les compagnons de Nab avaient écouté ce récit avec une extrême attention. Il y avait pour eux quelque chose d’inexplicable à ce que Cyrus Smith, après les efforts qu’il avait dû faire pour échapper aux flots, en traversant les récifs, n’eût pas trace d’une égratignure. Et ce qui ne s’expliquait pas davantage, c’était que l’ingénieur eût pu gagner, à plus d’un mille de la côte, cette grotte perdue au milieu des dunes.

« Ainsi, Nab, dit le reporter, ce n’est pas toi qui as transporté ton maître jusqu’à cette place ?

— Non, ce n’est pas moi, répondit Nab.

— Il est bien évident que M. Smith y est venu seul, dit Pencroff.

— C’est évident, en effet, fit observer Gédéon Spilett, mais ce n’est pas croyable ! »

On ne pourrait avoir l’explication de ce fait que de la bouche de l’ingénieur. Il fallait pour cela attendre que la parole lui fût revenue. Heureusement, la vie reprenait déjà son cours. Les frictions avaient rétabli la circulation du sang. Cyrus Smith remua de nouveau les bras, puis la tête, et quelques mots incompréhensibles s’échappèrent encore une fois de ses lèvres.

Nab, penché sur lui, l’appelait, mais l’ingénieur ne semblait pas entendre, et ses yeux étaient toujours fermés. La vie ne se révélait en lui que par le mouvement. Les sens n’y avaient encore aucune part.

Pencroff regretta bien de n’avoir pas de feu, ni de quoi s’en procurer, car il avait malheureusement oublié d’emporter le linge brûlé, qu’il eût facilement enflammé au choc de deux cailloux. Quant aux poches de l’ingénieur, elles étaient absolument vides, sauf celle de son gilet, qui contenait sa montre. Il fallait donc transporter Cyrus Smith aux Cheminées, et le plus tôt possible. Ce fut l’avis de tous.

Cependant, les soins qui furent prodigués à l’ingénieur devaient lui rendre la connaissance plus vite qu’on ne pouvait l’espérer. L’eau dont on humectait ses lèvres le ranimait peu à peu. Pencroff eut aussi l’idée de mêler à cette eau du jus de cette chair de tétras qu’il avait apportée. Harbert, ayant couru jusqu’au rivage, en revint avec deux grandes coquilles de bivalves. Le marin composa une sorte de mixture, et l’introduisit entre les lèvres de l’ingénieur, qui parut humer avidement ce mélange.

Ses yeux s’ouvrirent alors. Nab et le reporter s’étaient penchés sur lui.

« Mon maître ! mon maître ! » s’écria Nab.

L’ingénieur l’entendit. Il reconnut Nab et Spilett, puis ses deux autres compagnons, Harbert et le marin, et sa main pressa légèrement les leurs.

Quelques mots s’échappèrent encore de sa bouche, — mots qu’il avait déjà prononcés, sans doute, et qui indiquaient quelles pensées tourmentaient, même alors, son esprit. Ces mots furent compris, cette fois.

« Île ou continent ? murmura-t-il.

— Ah ! s’écria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. De par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous viviez, monsieur Cyrus ! Île ou continent ? On verra plus tard. »

L’ingénieur fit un léger signe affirmatif, et parut s’endormir.

On respecta ce sommeil, et le reporter prit immédiatement ses dispositions pour que l’ingénieur fût transporté dans les meilleures conditions. Nab, Harbert et Pencroff quittèrent la grotte et se dirigèrent vers une haute dune couronnée de quelques arbres rachitiques. Et, chemin faisant, le marin ne pouvait se retenir de répéter :

« Île ou continent ! Songer à cela quand on n’a plus que le souffle ! Quel homme ! »

Arrivés au sommet de la dune, Pencroff et ses deux compagnons, sans autres outils que leurs bras, dépouillèrent de ses principales branches un arbre assez malingre, sorte de pin maritime émacié par les vents ; puis, de ces branches, on fit une litière qui, une fois recouverte de feuilles et d’herbes, permettrait de transporter l’ingénieur.

Ce fut l’affaire de quarante minutes environ, et il était dix heures quand le marin, Nab et Harbert revinrent auprès de Cyrus Smith, que Gédéon Spilett n’avait pas quitté.

L’ingénieur se réveillait alors de ce sommeil, ou plutôt de cet assoupissement dans lequel on l’avait trouvé. La coloration revenait à ses joues, qui avaient eu jusqu’ici la pâleur de la mort. Il se releva un peu, regarda autour de lui, et sembla demander où il se trouvait.

« Pouvez-vous m’entendre sans vous fatiguer, Cyrus ? dit le reporter.

— Oui, répondit l’ingénieur.

— M’est avis, dit alors le marin, que M. Smith vous entendra encore mieux, s’il revient à cette gelée de tétras, — car c’est du tétras, monsieur Cyrus, » ajouta-t-il, en lui présentant quelque peu de cette gelée, à laquelle il mêla, cette fois, des parcelles de chair.

Cyrus Smith mâcha ces morceaux du tétras, dont les restes furent partagés entre ses trois compagnons, qui souffraient de la faim, et trouvèrent le déjeuner assez maigre.

« Bon ! fit le marin, les victuailles nous attendent aux Cheminées, car il est bon que vous le sachiez, monsieur Cyrus, nous avons là-bas, dans le sud, une maison avec chambres, lits et foyer, et, dans l’office, quelques douzaines d’oiseaux que notre Harbert appelle des couroucous. Votre litière est prête, et, dès que vous vous en sentirez la force, nous vous transporterons à notre demeure.

— Merci, mon ami, répondit l’ingénieur, encore une heure ou deux, et nous pourrons partir… Et maintenant, parlez, Spilett. »

Le reporter fit alors le récit de ce qui s’était passé. Il raconta ces événements que devait ignorer Cyrus Smith, la dernière chute du ballon, l’atterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait déserte, quelle qu’elle fût, soit une île, soit un continent, la découverte des Cheminées, les recherches entreprises pour retrouver l’ingénieur, le dévouement de Nab, tout ce qu’on devait à l’intelligence du fidèle Top, etc.

« Mais, demanda Cyrus Smith d’une voix encore affaiblie, vous ne m’avez donc pas ramassé sur la grève ?

— Non, répondit le reporter.

— Et ce n’est pas vous qui m’avez rapporté dans cette grotte ?

— Non.

— À quelle distance cette grotte est-elle donc des récifs ?

— À un demi-mille environ, répondit Pencroff, et si vous êtes étonné, monsieur Cyrus, nous ne sommes pas moins surpris nous-mêmes de vous voir en cet endroit !

— En effet, répondit l’ingénieur, qui se ranimait peu à peu et prenait intérêt à ces détails, en effet, voilà qui est singulier !

— Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé après que vous avez été emporté par le coup de mer ? »

Cyrus Smith rappela ses souvenirs. Il savait peu de chose. Le coup de mer l’avait arraché du filet de l’aérostat. Il s’enfonça d’abord à quelques brasses de profondeur. Revenu à la surface de la mer, dans cette demi-obscurité, il sentit un être vivant s’agiter près de lui. C’était Top, qui s’était précipité à son secours. En levant les yeux, il n’aperçut plus le ballon, qui, délesté de son poids et de celui du chien, était reparti comme une flèche. Il se vit, au milieu de ces flots courroucés, à une distance de la côte qui ne devait pas être inférieure à un demi-mille. Il tenta de lutter contre les lames en nageant avec vigueur. Top le soutenait par ses vêtements ; mais un courant de foudre le saisit, le poussa vers le nord, et, après une demi-heure d’efforts, il coula, entraînant Top avec lui dans l’abîme. Depuis ce moment jusqu’au moment où il venait de se retrouver dans les bras de ses amis, il n’avait plus souvenir de rien.

« Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez été lancé sur le rivage, et que vous ayez eu la force de marcher jusqu’ici, puisque Nab a retrouvé les empreintes de vos pas !

— Oui… il le faut… répondit l’ingénieur en réfléchissant. Et vous n’avez pas vu trace d’êtres humains sur cette côte ?

— Pas trace, répondit le reporter. D’ailleurs, si par hasard quelque sauveur se fût rencontré là, juste à point, pourquoi vous aurait-il abandonné après vous avoir arraché aux flots ?

— Vous avez raison, mon cher Spilett. — Dis-moi, Nab, ajouta l’ingénieur en se tournant vers son serviteur, ce n’est pas toi qui… tu n’aurais pas eu un moment d’absence… pendant lequel… Non, c’est absurde… Est-ce qu’il existe encore quelques-unes de ces empreintes ? demanda Cyrus Smith.

— Oui, mon maître, répondit Nab, tenez, à l’entrée, sur le revers même de cette dune, dans un endroit abrité du vent et de la pluie. Les autres ont été effacées par la tempête.

— Pencroff, répondit Cyrus Smith, voulez-vous prendre mes souliers, et voir s’ils s’appliquent absolument à ces empreintes ! »

Le marin fit ce que demandait l’ingénieur. Harbert et lui, guidés par Nab, allèrent à l’endroit où se trouvaient les empreintes, pendant que Cyrus Smith disait au reporter :

« Il s’est passé là des choses inexplicables !

— Inexplicables, en effet ! répondit Gédéon Spilett.

— Mais n’y insistons pas en ce moment, mon cher Spilett, nous en causerons plus tard. »

Un instant après, le marin, Nab et Harbert rentraient.

Il n’y avait pas de doute possible. Les souliers de l’ingénieur s’appliquaient exactement aux empreintes conservées. Donc, c’était Cyrus Smith qui les avait laissées sur le sable.

« Allons, dit-il, c’est moi qui aurai éprouvé cette hallucination, cette absence que je mettais au compte de Nab ! J’aurai marché comme un somnambule, sans avoir conscience de mes pas, et c’est Top qui, dans son instinct, m’aura conduit ici, après m’avoir arraché des flots… Viens, Top ! Viens, mon chien ! »

Le magnifique animal bondit jusqu’à son maître, en aboyant, et les caresses ne lui furent pas épargnées.

On conviendra qu’il n’y avait pas d’autre explication à donner aux faits qui avaient amené le sauvetage de Cyrus Smith, et qu’à Top revenait tout l’honneur de l’affaire.

Vers midi, Pencroff ayant demandé à Cyrus Smith si l’on pouvait le transporter, Cyrus Smith, pour toute réponse, et par un effort qui attestait la volonté la plus énergique, se leva. Mais il dut s’appuyer sur le marin, car il serait tombé.

« Bon ! bon ! fit Pencroff ! — La litière de monsieur l’ingénieur. »

La litière fut apportée. Les branches transversales avaient été recouvertes de mousses et de longues herbes. On y étendit Cyrus Smith, et l’on se dirigea vers la côte, Pencroff à une extrémité des brancards, Nab à l’autre.

C’étaient huit milles à franchir, mais comme on ne pourrait aller vite, et qu’il faudrait peut-être s’arrêter fréquemment, il fallait compter sur un laps de six heures au moins, avant d’avoir atteint les Cheminées.

Le vent était toujours violent, mais heureusement il ne pleuvait plus. Tout couché qu’il fut, l’ingénieur, accoudé sur son bras, observait la côte, surtout dans la partie opposée à la mer. Il ne parlait pas, mais il regardait, et certainement le dessin de cette contrée avec ses accidents de terrain, ses forêts, ses productions diverses, se grava dans son esprit. Cependant, après deux heures de route, la fatigue l’emporta, et il s’endormit sur la litière.

À cinq heures et demie, la petite troupe arrivait au pan coupé, et, un peu après, devant les Cheminées.

Tous s’arrêtèrent, et la litière fut déposée sur le sable. Cyrus Smith dormait profondément et ne se réveilla pas.

Pencroff, à son extrême surprise, put alors constater que l’effroyable tempête de la veille avait modifié l’aspect des lieux. Des éboulements assez importants s’étaient produits. De gros quartiers de roche gisaient sur la grève, et un épais tapis d’herbes marines, varechs et algues, couvrait tout le rivage. Il était évident que la mer, passant par-dessus l’îlot, s’était portée jusqu’au pied de l’énorme courtine de granit.

Devant l’orifice des Cheminées, le sol, profondément raviné, avait subi un violent assaut des lames.

Pencroff eut comme un pressentiment qui lui traversa l’esprit. Il se précipita dans le couloir.

Presque aussitôt, il en sortait, et demeurait immobile, regardant ses compagnons…

Le feu était éteint. Les cendres noyées n’étaient plus que vase. Le linge brûlé, qui devait servir d’amadou, avait disparu. La mer avait pénétré jusqu’au fond des couloirs, et tout bouleversé, tout détruit à l’intérieur des Cheminées !



――
CHAPITRE IX


CHAPITRE IX

Cyrus est là. — Les essais de Pencroff. — Le bois frotté. — Île ou continent ? — Les projets de l’ingénieur. — Sur quel point de l’océan Pacifique ? — En pleine forêt. — Le pin pignon. — Une chausse au cabiai. — Une fumée de bon augure.

En quelques mots, Gédéon Spilett, Harbert et Nab furent mis au courant de la situation. Cet accident, qui pouvait avoir des conséquences fort graves, — du moins Pencroff l’envisageait ainsi, — produisit des effets divers sur les compagnons de l’honnête marin.

Nab, tout à la joie d’avoir retrouvé son maître, n’écouta pas, ou plutôt ne voulut pas même se préoccuper de ce que disait Pencroff.

Harbert, lui, parut partager dans une certaine mesure les appréhensions du marin.

Quant au reporter, aux paroles de Pencroff, il répondit simplement :

« Sur ma foi, Pencroff, voilà qui m’est bien égal !

— Mais, je vous répète que nous n’avons plus de feu !

— Peuh !

— Ni aucun moyen de le rallumer.

— Baste !

— Pourtant, monsieur Spilett…

— Est-ce que Cyrus n’est pas là ? répondit le reporter. Est-ce qu’il n’est pas vivant, notre ingénieur ? Il trouvera bien le moyen de nous faire du feu, lui !

— Et avec quoi ?

— Avec rien. »

Qu’eût répondu Pencroff ? Il n’eût pas répondu, car, au fond, il partageait la confiance que ses compagnons avaient en Cyrus Smith. L’ingénieur était pour eux un microcosme, un composé de toute la science et de toute l’intelligence humaine ! Autant valait se trouver avec Cyrus dans une île déserte que sans Cyrus dans la plus industrieuse ville de l’Union. Avec lui, on ne pouvait manquer de rien. Avec lui, on ne pouvait désespérer. On serait venu dire à ces braves gens qu’une éruption volcanique allait anéantir cette terre, que cette terre allait s’enfoncer dans les abîmes du Pacifique, qu’ils eussent imperturbablement répondu : « Cyrus est là ! Voyez Cyrus ! »
Il s'endormit sur la litière. (Page 70.)

En attendant, toutefois, l’ingénieur était encore plongé dans une nouvelle prostration que le transport avait déterminée, et on ne pouvait faire appel à son ingéniosité en ce moment. Le souper devait nécessairement être fort maigre. En effet, toute la chair de tétras avait été consommée, et il n’existait aucun moyen de faire cuire un gibier quelconque. D’ailleurs, les couroucous qui servaient de réserve avaient disparu. Il fallait donc aviser.

Avant tout, Cyrus Smith fut transporté dans le couloir central. Là, on parvint à lui arranger une couche d’algues et de varechs restés à peu près secs. Le profond sommeil qui s’était emparé de lui ne pouvait que réparer rapidement ses forces, et mieux, sans doute, que ne l’eût fait une nourriture abondante.
Pencroff essaya de frotter deux morceaux... (Page 74.)

La nuit était venue, et, avec elle, la température, modifiée par une saute du vent dans le nord-est, se refroidit sérieusement. Or, comme la mer avait détruit les cloisons établies par Pencroff en certains points des couloirs, des courants d’air s’établirent, qui rendirent les Cheminées peu habitables. L’ingénieur se fût donc trouvé dans des conditions assez mauvaises, si ses compagnons, se dépouillant de leur veste ou de leur vareuse, ne l’eussent soigneusement couvert.

Le souper, ce soir-là, ne se composa que de ces inévitables lithodomes, dont Harbert et Nab firent une ample récolte sur la grève. Cependant, à ces mollusques, le jeune garçon joignit une certaine quantité d’algues comestibles, qu’il ramassa sur de hautes roches dont la mer ne devait mouiller les parois qu’à l’époque des grandes marées. Ces algues, appartenant à la famille des fucacées, étaient des espèces de sargasse qui, sèches, fournissent une matière gélatineuse assez riche en éléments nutritifs. Le reporter et ses compagnons, après avoir absorbé une quantité considérable de lithodomes, sucèrent donc ces sargasses, auxquelles ils trouvèrent un goût très-supportable, et il faut dire que, sur les rivages asiatiques, elles entrent pour une notable proportion dans l’alimentation des indigènes.

« N’importe ! dit le marin, il est temps que M. Cyrus nous vienne en aide. »

Cependant le froid devint très-vif et, par malheur, il n’y avait aucun moyen de le combattre.

Le marin, véritablement vexé, chercha par tous les moyens possibles à se procurer du feu. Nab l’aida même dans cette opération. Il avait trouvé quelques mousses sèches, et, en frappant deux galets, il obtint des étincelles ; mais la mousse, n’étant pas assez inflammable, ne prit pas, et, d’ailleurs, ces étincelles, qui n’étaient que du silex incandescent, n’avaient pas la consistance de celles qui s’échappent du morceau d’acier dans le briquet usuel. L’opération ne réussit donc pas.

Pencroff, bien qu’il n’eût aucune confiance dans le procédé, essaya ensuite de frotter deux morceaux de bois sec l’un contre l’autre, à la manière des sauvages. Certes, le mouvement que Nab et lui se donnèrent, s’il se fût transformé en chaleur, suivant les théories nouvelles, aurait suffi à faire bouillir une chaudière de steamer ! Le résultat fut nul. Les morceaux de bois s’échauffèrent, voilà tout, et encore beaucoup moins que les opérateurs eux-mêmes.

Après une heure de travail, Pencroff était en nage, et il jeta les morceaux de bois avec dépit.

« Quand on me fera croire que les sauvages allument du feu de cette façon, dit-il, il fera chaud, même en hiver ! J’allumerais plutôt mes bras en les frottant l’un contre l’autre ! »

Le marin avait tort de nier le procédé. Il est constant que les sauvages enflamment le bois au moyen d’un frottement rapide. Mais toute espèce de bois n’est pas propre à cette opération, et puis, il y a « le coup », suivant l’expression consacrée, et il est probable que Pencroff n’avait pas « le coup ».

La mauvaise humeur de Pencroff ne fut pas de longue durée. Ces deux morceaux de bois rejetés par lui avaient été repris par Harbert, qui s’évertuait à les frotter de plus belle. Le robuste marin ne put retenir un éclat de rire, en voyant les efforts de l’adolescent pour réussir là où, lui, il avait échoué.

« Frottez, mon garçon, frottez ! dit-il.

— Je frotte, répondit Harbert en riant, mais je n’ai pas d’autre prétention que de m’échauffer à mon tour au lieu de grelotter, et bientôt j’aurai aussi chaud que toi, Pencroff ! »

Ce qui arriva. Quoi qu’il en fût, il fallut renoncer, pour cette nuit, à se procurer du feu. Gédéon Spilett répéta une vingtième fois que Cyrus Smith ne serait pas embarrassé pour si peu. Et, en attendant, il s’étendit dans un des couloirs, sur la couche de sable. Harbert, Nab et Pencroff l’imitèrent, tandis que Top dormait aux pieds de son maître.

Le lendemain, 28 mars, quand l’ingénieur se réveilla, vers huit heures du matin, il vit ses compagnons près de lui, qui guettaient son réveil, et, comme la veille, ses premières paroles furent :

« Île ou continent ? »

On le voit, c’était son idée fixe.

« Bon ! répondit Pencroff, nous n’en savons rien, monsieur Smith !

— Vous ne savez pas encore ?…

— Mais nous le saurons, ajouta Pencroff, quand vous nous aurez piloté dans ce pays.

— Je crois être en état de l’essayer, répondit l’ingénieur, qui, sans trop d’efforts, se leva et se tint debout.

— Voilà qui est bon ! s’écria le marin.

— Je mourais surtout d’épuisement, répondit Cyrus Smith. Mes amis, un peu de nourriture, et il n’y paraîtra plus. — Vous avez du feu, n’est-ce pas ? »

Cette demande n’obtint pas une réponse immédiate. Mais, après quelques instants :

« Hélas ! nous n’avons pas de feu, dit Pencroff, ou plutôt, monsieur Cyrus, nous n’en avons plus ! »

Et le marin fit le récit de ce qui s’était passé la veille. Il égaya l’ingénieur en lui racontant l’histoire de leur unique allumette, puis sa tentative avortée pour se procurer du feu à la façon des sauvages.

« Nous aviserons, répondit l’ingénieur, et si nous ne trouvons pas une substance analogue à l’amadou…

— Eh bien ? demanda le marin.

— Eh bien, nous ferons des allumettes.

— Chimiques ?

— Chimiques !

— Ce n’est pas plus difficile que cela, » s’écria le reporter, en frappant sur l’épaule du marin.

Celui-ci ne trouvait pas la chose si simple, mais il ne protesta pas. Tous sortirent. Le temps était redevenu beau. Un vif soleil se levait sur l’horizon de la mer, et piquait de paillettes d’or les rugosités prismatiques de l’énorme muraille.

Après avoir jeté un rapide coup d’œil autour de lui, l’ingénieur s’assit sur un quartier de roche. Harbert lui offrit quelques poignées de moules et de sargasses, en disant :

« C’est tout ce que nous avons, monsieur Cyrus.

— Merci, mon garçon, répondit Cyrus Smith, cela suffira, — pour ce matin, du moins. »

Et il mangea avec appétit cette maigre nourriture, qu’il arrosa d’un peu d’eau fraîche, puisée à la rivière dans une vaste coquille.

Ses compagnons le regardaient sans parler. Puis, après s’être rassasié tant bien que mal, Cyrus Smith, croisant ses bras, dit :

« Ainsi, mes amis, vous ne savez pas encore si le sort nous a jetés sur un continent ou sur une île ?

— Non, monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon.

— Nous le saurons demain, reprit l’ingénieur. Jusque-là, il n’y a rien à faire.

— Si, répliqua Pencroff.

— Quoi donc ?

— Du feu, dit le marin, qui, lui aussi, avait son idée fixe.

— Nous en ferons, Pencroff, répondit Cyrus Smith. — Pendant que vous me transportiez, hier, n’ai-je pas aperçu, dans l’ouest, une montagne qui domine cette contrée ?

— Oui, répondit Gédéon Spilett, une montagne qui doit être assez élevée…

— Bien, reprit l’ingénieur. Demain, nous monterons à son sommet, et nous verrons si cette terre est une île ou un continent. Jusque-là, je le répète, rien à faire.

— Si, du feu ! dit encore l’entêté marin.

— Mais on en fera, du feu ! répliqua Gédéon Spilett. Un peu de patience, Pencroff ! »

Le marin regarda Gédéon Spilett d’un air qui semblait dire : « S’il n’y a que vous pour en faire, nous ne tâterons pas du rôti de sitôt ! » Mais il se tut.

Cependant Cyrus Smith n’avait point répondu. Il semblait fort peu préoccupé de cette question du feu. Pendant quelques instants, il demeura absorbé dans ses réflexions. Puis, reprenant la parole :

« Mes amis, dit-il, notre situation est peut-être déplorable, mais, en tout cas, elle est fort simple. Ou nous sommes sur un continent, et alors, au prix de fatigues plus ou moins grandes, nous gagnerons quelque point habité, ou bien nous sommes sur une île. Dans ce dernier cas, de deux choses l’une : si l’île est habitée, nous verrons à nous tirer d’affaire avec ses habitants ; si elle est déserte, nous verrons à nous tirer d’affaire tout seuls.

— Il est certain que rien n’est plus simple, répondit Pencroff.

— Mais, que ce soit un continent ou une île, demanda Gédéon Spilett, où pensez-vous, Cyrus, que cet ouragan nous ait jetés ?

— Au juste, je ne puis le savoir, répondit l’ingénieur, mais les présomptions sont pour une terre du Pacifique. En effet, quand nous avons quitté Richmond, le vent soufflait du nord-est, et sa violence même prouve que sa direction n’a pas dû varier. Si cette direction s’est maintenue du nord-est au sud-ouest, nous avons traversé les états de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud, de la Géorgie, le golfe du Mexique, le Mexique lui-même, dans sa partie étroite, puis une portion de l’océan Pacifique. Je n’estime pas à moins de six à sept mille milles la distance parcourue par le ballon, et, pour peu que le vent ait varié d’un demi-quart, il a dû nous porter soit sur l’archipel de Mendana, soit sur les Pomotou, soit même, s’il avait une vitesse plus grande que je ne le suppose, jusqu’aux terres de la Nouvelle-Zélande. Si cette dernière hypothèse s’est réalisée, notre rapatriement sera facile. Anglais ou Maoris, nous trouverons toujours à qui parler. Si, au contraire, cette côte appartient à quelque île déserte d’un archipel micronésien, peut-être pourrons-nous le reconnaître du haut de ce cône qui domine la contrée, et alors nous aviserons à nous établir ici, comme si nous ne devions jamais en sortir !

— Jamais ! s’écria le reporter. Vous dites : jamais ! mon cher Cyrus ?

— Mieux vaut mettre les choses au pis tout de suite, répondit l’ingénieur, et ne se réserver que la surprise du mieux.

— Bien dit ! répliqua Pencroff. Et il faut espérer aussi que cette île, si c’en est une, ne sera pas précisément située en dehors de la route des navires ! Ce serait là véritablement jouer de malheur !

— Nous ne saurons à quoi nous en tenir qu’après avoir fait, et avant tout, l’ascension de la montagne, répondit l’ingénieur.

— Mais demain, monsieur Cyrus, demanda Harbert, serez-vous en état de supporter les fatigues de cette ascension ?

— Je l’espère, répondit l’ingénieur, mais à la condition que maître Pencroff et toi, mon enfant, vous vous montriez chasseurs intelligents et adroits.

— Monsieur Cyrus, répondit le marin, puisque vous parlez de gibier, si, à mon retour, j’étais aussi certain de pouvoir le faire rôtir que je suis certain de le rapporter…

— Rapportez toujours, Pencroff, » répondit Cyrus Smith.

Il fut donc convenu que l’ingénieur et le reporter passeraient la journée aux Cheminées, afin d’examiner le littoral et le plateau supérieur. Pendant ce temps, Nab, Harbert et le marin retourneraient à la forêt, y renouvelleraient la provision de bois, et feraient main-basse sur toute bête de plume ou de poil qui passerait à leur portée.

Ils partirent donc, vers dix heures du matin, Harbert confiant, Nab joyeux, Pencroff murmurant à part lui :

« Si, à mon retour, je trouve du feu à la maison, c’est que le tonnerre en personne sera venu l’allumer ! »

Tous trois remontèrent la berge, et, arrivés au coude que formait la rivière, le marin, s’arrêtant, dit à ses deux compagnons :

« Commençons-nous par être chasseurs ou bûcherons ?

— Chasseurs, répondit Harbert. Voilà déjà Top qui est en quête.

— Chassons donc, reprit le marin ; puis, nous reviendrons ici faire notre provision de bois. »

Cela dit, Harbert, Nab et Pencroff, après avoir arraché trois bâtons au tronc d’un jeune sapin, suivirent Top, qui bondissait dans les grandes herbes.

Cette fois, les chasseurs, au lieu de longer le cours de la rivière, s’enfoncèrent plus directement au cœur même de la forêt. C’étaient toujours les mêmes arbres, appartenant pour la plupart à la famille des pins. En de certains endroits, moins pressés, isolés par bouquets, ces pins présentaient des dimensions considérables, et semblaient indiquer, par leur développement, que cette contrée se trouvait plus élevée en latitude que ne le supposait l’ingénieur. Quelques clairières, hérissées de souches rongées par le temps, étaient couvertes de bois mort, et formaient ainsi d’inépuisables réserves de combustible. Puis, la clairière passée, le taillis se resserrait et devenait presque impénétrable.

Se guider au milieu de ces massifs d’arbres, sans aucun chemin frayé, était chose assez difficile. Aussi, le marin, de temps en temps, jalonnait-il sa route en faisant quelques brisées qui devaient être aisément reconnaissables. Mais peut-être avait-il eu tort de ne pas remonter le cours d’eau, ainsi qu’Harbert et lui avaient fait pendant leur première excursion, car, après une heure de marche, pas un gibier ne s’était encore montré. Top, en courant sous les basses ramures, ne donnait l’éveil qu’à des oiseaux qu’on ne pouvait approcher. Les couroucous eux-mêmes étaient absolument invisibles, et il était probable que le marin serait forcé de revenir à cette partie marécageuse de la forêt, dans laquelle il avait si heureusement opéré sa pêche aux tétras.

« Eh ! Pencroff, dit Nab d’un ton un peu sarcastique, si c’est là tout le gibier que vous avez promis de rapporter à mon maître, il ne faudra pas grand feu pour le faire rôtir !

— Patience, Nab, répondit le marin, ce n’est pas le gibier qui manquera au retour !

— Vous n’avez donc pas confiance en M. Smith ?

— Si.

— Mais vous ne croyez pas qu’il fera du feu ?

— Je le croirai quand le bois flambera dans le foyer.

— Il flambera, puisque mon maître l’a dit !

— Nous verrons ! »

Cependant, le soleil n’avait pas encore atteint le plus haut point de sa course au-dessus de l’horizon. L’exploration continua donc, et fut utilement marquée par la découverte qu’Harbert fit d’un arbre dont les fruits étaient comestibles. C’était le pin pigeon, qui produit une amande excellente, très-estimée dans les régions tempérées de l’Amérique et de l’Europe. Ces amandes étaient dans un parfait état de maturité, et Harbert les signala à ses deux compagnons, qui s’en régalèrent.

« Allons, dit Pencroff, des algues en guise de pain, des moules crues en guise de chair, et des amandes pour dessert, voilà bien le dîner de gens qui n’ont plus une seule allumette dans leur poche !

— Il ne faut pas se plaindre, répondit Harbert.

— Je ne me plains pas, mon garçon, répondit Pencroff. Seulement, je répète que la viande est un peu trop économisée dans ce genre de repas !

— Top a vu quelque chose !… » s’écria Nab, qui courut vers un fourré au milieu duquel le chien avait disparu en aboyant. Aux aboiements de Top se mêlaient des grognements singuliers.

Le marin et Harbert avaient suivi Nab. S’il y avait là quelque gibier, ce n’était pas le moment de discuter comment on pourrait le faire cuire, mais bien comment on pourrait s’en emparer.

Les chasseurs, à peine entrés dans le taillis, virent Top aux prises avec un animal qu’il tenait par une oreille. Ce quadrupède était une espèce de porc long
Les chasseurs virent Top aux prises... (Page 79.)

de deux pieds et demi environ, d’un brun noirâtre mais moins foncé au ventre, ayant un poil dur et peu épais, et dont les doigts, alors fortement appliqués sur le sol, semblaient réunis par des membranes.

Harbert crut reconnaître en cet animal un cabiai, c’est-à-dire un des plus grands échantillons de l’ordre des rongeurs.

Cependant, le cabiai ne se débattait pas contre le chien. Il roulait bêtement ses gros yeux profondément engagés dans une épaisse couche de graisse. Peut-être voyait-il des hommes pour la première fois.

Cependant, Nab, ayant assuré son bâton dans sa main, allait assommer le rongeur, quand celui-ci, s’arrachant aux dents de Top, qui ne garda qu’un
« Habert ! Nab ! Voyez ! » s'écria Pencroff. (Page 82.)

bout de son oreille, poussa un vigoureux grognement, se précipita sur Harbert, le renversa à demi, et disparut à travers bois.

« Ah ! le gueux ! » s’écria Pencroff.

Aussitôt tous trois s’étaient lancés sur les traces de Top, et au moment où ils allaient le rejoindre, l’animal disparaissait sous les eaux d’une vaste mare, ombragée par de grands pins séculaires.

Nab, Harbert, Pencroff s’étaient arrêtés, immobiles. Top s’était jeté à l’eau, mais le cabiai, caché au fond de la mare, ne paraissait plus.

« Attendons, dit le jeune garçon, car il viendra bientôt respirer à la surface.

— Ne se noiera-t-il pas ? demanda Nab.

— Non, répondit Harbert, puisqu’il a les pieds palmés, et c’est presque un amphibie. Mais guettons-le. »

Top était resté à la nage. Pencroff et ses deux compagnons allèrent occuper chacun un point de la berge, afin de couper toute retraite au cabiai, que le chien cherchait en nageant à la surface de la mare.

Harbert ne se trompait pas. Après quelques minutes, l’animal remonta au-dessus des eaux. Top d’un bond fut sur lui, et l’empêcha de plonger à nouveau. Un instant plus tard, le cabiai, traîné jusqu’à la berge, était assommé d’un coup du bâton de Nab.

« Hurrah ! s’écria Pencroff, qui employait volontiers ce cri de triomphe. Rien qu’un charbon ardent, et ce rongeur sera rongé jusqu’aux os ! »

Pencroff chargea le cabiai sur son épaule, et, jugeant à la hauteur du soleil qu’il devait être environ deux heures, il donna le signal du retour.

L’instinct de Top ne fut pas inutile aux chasseurs, qui, grâce à l’intelligent animal, purent retrouver le chemin déjà parcouru. Une demi-heure après, ils arrivaient au coude de la rivière.

Ainsi qu’il l’avait fait la première fois, Pencroff établit rapidement un train de bois, bien que, faute de feu, cela lui semblât une besogne inutile, et, le train suivant le fil de l’eau, on revint vers les Cheminées.

Mais, le marin n’en était pas à cinquante pas qu’il s’arrêtait, poussait de nouveau un hurrah formidable, et, tendant la main vers l’angle de la falaise :

« Harbert ! Nab ! Voyez ! » s’écriait-il.

Une fumée s’échappait et tourbillonnait au-dessus des roches !


――
CHAPITRE X


CHAPITRE X

Une invention de l’ingénieur. — La question qui préoccupe Cyrus Smith. — Le départ pour la montagne. — La forêt. — Sol volcanique. — Les tragopans. — Les mouflons. — Le premier plateau. — Le campement pour la nuit. — Le sommet du cône.

Quelques instants après, les trois chasseurs se trouvaient devant un foyer pétillant. Cyrus Smith et le reporter étaient là. Pencroff les regardait l’un et l’autre, sans mot dire, son cabiai à la main.

« Eh bien, oui, mon brave, s’écria le reporter. Du feu, du vrai feu, qui

rôtira parfaitement ce magnifique gibier dont nous nous régalerons tout à l’heure !

— Mais qui a allumé ?… demanda Pencroff.

— Le soleil ! »

La réponse de Gédéon Spilett était exacte. C’était le soleil qui avait fourni cette chaleur dont s’émerveillait Pencroff. Le marin ne voulait pas en croire ses yeux, et il était tellement ébahi, qu’il ne pensait pas à interroger l’ingénieur.

« Vous aviez donc une lentille, monsieur ? demanda Harbert à Cyrus Smith.

— Non, mon enfant, répondit celui-ci, mais j’en ai fait une. »

Et il montra l’appareil qui lui avait servi de lentille. C’étaient tout simplement les deux verres qu’il avait enlevés à la montre du reporter et à la sienne. Après les avoir remplis d’eau et rendu leurs bords adhérents au moyen d’un peu de glaise, il s’était ainsi fabriqué une véritable lentille, qui, concentrant les rayons solaires sur une mousse bien sèche, en avait déterminé la combustion.

Le marin considéra l’appareil, puis il regarda l’ingénieur sans prononcer un mot. Seulement, son regard en disait long ! Si, pour lui, Cyrus Smith n’était pas un dieu, c’était assurément plus qu’un homme. Enfin la parole lui revint, et il s’écria :

« Notez cela, monsieur Spilett, notez cela sur votre papier !

— C’est noté, » répondit le reporter.

Puis, Nab aidant, le marin disposa la broche, et le cabiai, convenablement vidé, grilla bientôt, comme un simple cochon de lait, devant une flamme claire et pétillante.

Les Cheminées étaient redevenues plus habitables, non-seulement parce que les couloirs s’échauffaient au feu du foyer, mais parce que les cloisons de pierres et de sable avaient été rétablies.

On le voit, l’ingénieur et son compagnon avaient bien employé la journée. Cyrus Smith avait presque entièrement recouvré ses forces, et s’était essayé en montant sur le plateau supérieur. De ce point, son œil, accoutumé à évaluer les hauteurs et les distances, s’était longtemps fixé sur ce cône dont il voulait le lendemain atteindre la cime. Le mont, situé à six milles environ dans le nord-ouest, lui parut mesurer trois mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Par conséquent, le regard d’un observateur posté à son sommet pourrait parcourir l’horizon dans un rayon de cinquante milles au moins. Il était donc probable que Cyrus Smith résoudrait aisément cette question « de continent ou d’île », à laquelle il donnait, non sans raison, le pas sur toutes les autres.

On soupa convenablement. La chair du cabiai fut déclarée excellente. Les sargasses et les amandes de pin pignon complétèrent ce repas, pendant lequel l’ingénieur parla peu. Il était préoccupé des projets du lendemain.

Une ou deux fois, Pencroff émit quelques idées sur ce qu’il conviendrait de faire, mais Cyrus Smith, qui était évidemment un esprit méthodique, se contenta de secouer la tête.

« Demain, répétait-il, nous saurons à quoi nous en tenir, et nous agirons en conséquence. »

Le repas terminé, de nouvelles brassées de bois furent jetées sur le foyer, et les hôtes des Cheminées, y compris le fidèle Top, s’endormirent d’un profond sommeil. Aucun incident ne troubla cette nuit paisible, et le lendemain, — 29 mars, — frais et dispos, ils se réveillaient, prêts à entreprendre cette excursion qui devait fixer leur sort.

Tout était prêt pour le départ. Les restes du cabiai pouvaient nourrir pendant vingt-quatre heures encore Cyrus Smith et ses compagnons. D’ailleurs, ils espéraient bien se ravitailler en route. Comme les verres avaient été remis aux montres de l’ingénieur et du reporter, Pencroff brûla un peu de ce linge qui devait servir d’amadou. Quant au silex, il ne devait pas manquer dans ces terrains d’origine plutonienne.

Il était sept heures et demie du matin, quand les explorateurs, armés de bâtons, quittèrent les Cheminées. Suivant l’avis de Pencroff, il parut bon de prendre le chemin déjà parcouru à travers la forêt, quitte à revenir par une autre route. C’était aussi la voie la plus directe pour atteindre la montagne. On tourna donc l’angle sud, et on suivit la rive gauche de la rivière, qui fut abandonnée au point où elle se coudait vers le sud-ouest. Le sentier, déjà frayé sous les arbres verts, fut retrouvé, et, à neuf heures, Cyrus Smith et ses compagnons atteignaient la lisière occidentale de la forêt.

Le sol, jusqu’alors peu accidenté, marécageux d’abord, sec et sablonneux ensuite, accusait une légère pente, qui remontait du littoral vers l’intérieur de la contrée. Quelques animaux, très-fuyards, avaient été entrevus sous les futaies. Top les faisait lever lestement, mais son maître le rappelait aussitôt, car le moment n’était pas venu de les poursuivre. Plus tard, on verrait. L’ingénieur n’était point homme à se laisser distraire de son idée fixe. On ne se serait même pas trompé en affirmant qu’il n’observait le pays, ni dans sa configuration, ni dans ses productions naturelles. Son seul objectif, c’était ce mont qu’il prétendait gravir, et il y allait tout droit.

À dix heures, on fit une halte de quelques minutes. Au sortir de la forêt, le système orographique de la contrée avait apparu aux regards. Le mont se composait de deux cônes. Le premier, tronqué à une hauteur de deux mille cinq cents pieds environ, était soutenu par de capricieux contreforts, qui semblaient se ramifier comme les griffes d’une immense serre appliquée sur le sol. Entre ces contreforts se creusaient autant de vallées étroites, hérissées d’arbres, dont les derniers bouquets s’élevaient jusqu’à la troncature du premier cône. Toutefois, la végétation paraissait être moins fournie dans la partie de la montagne exposée au nord-est, et on y apercevait des zébrures assez profondes, qui devaient être des coulées laviques.

Sur le premier cône reposait un second cône, légèrement arrondi à sa cime, et qui se tenait un peu de travers. On eût dit un vaste chapeau rond placé sur l’oreille. Il semblait formé d’une terre dénudée, que perçaient en maint endroit des roches rougeâtres.

C’était le sommet de ce second cône qu’il convenait d’atteindre, et l’arête des contreforts devait offrir la meilleure route pour y arriver.

« Nous sommes sur un terrain volcanique, » avait dit Cyrus Smith, et ses compagnons, le suivant, commencèrent à s’élever peu à peu sur le dos d’un contrefort, qui, par une ligne sinueuse et par conséquent plus aisément franchissable, aboutissait au premier plateau.

Les intumescences étaient nombreuses sur ce sol, que les forces plutoniennes avaient évidemment convulsionné. Çà et là, blocs erratiques, débris nombreux de basalte, pierres ponces, obsidiennes. Par bouquets isolés, s’élevaient de ces conifères, qui, quelques centaines de pieds plus bas, au fond des étroites gorges, formaient d’épais massifs, presque impénétrables aux rayons du soleil.

Pendant cette première partie de l’ascension sur les rampes inférieures, Harbert fit remarquer des empreintes qui indiquaient le passage récent de grands animaux, fauves ou autres.

« Ces bêtes-là ne nous céderont peut-être pas volontiers leur domaine ? dit Pencroff.

— Eh bien, répondit le reporter, qui avait déjà chassé le tigre aux Indes et le lion en Afrique, nous verrons à nous en débarrasser. Mais, en attendant, tenons-nous sur nos gardes ! »

Cependant, on s’élevait peu à peu. La route, accrue par des détours et des obstacles qui ne pouvaient être franchis directement, était longue. Quelquefois aussi, le sol manquait subitement, et l’on se trouvait sur le bord de profondes crevasses qu’il fallait tourner. À revenir ainsi sur ses pas, afin de suivre quelque sentier praticable, c’était du temps employé et des fatigues subies. À midi, quand la petite troupe fit halte pour déjeuner au pied d’un large bouquet de sapins, près d’un petit ruisseau qui s’en allait en cascade, elle se trouvait encore à mi-chemin du premier plateau, qui, dès lors, ne serait vraisemblablement atteint qu’à la nuit tombante.

De ce point, l’horizon de mer se développait plus largement ; mais, sur la droite, le regard, arrêté par le promontoire aigu du sud-est, ne pouvait déterminer si la côte se rattachait par un brusque retour à quelque terre d’arrière plan. À gauche, le rayon de vue gagnait bien quelques milles au nord ; toutefois, dès le nord-ouest, au point qu’occupaient les explorateurs, il était coupé net par l’arête d’un contrefort bizarrement taillé, qui formait comme la puissante culée du cône central. On ne pouvait donc rien pressentir encore de la question que voulait résoudre Cyrus Smith.

À une heure, l’ascension fut reprise. Il fallut biaiser vers le sud-ouest et s’engager de nouveau dans des taillis assez épais. Là, sous le couvert des arbres, voletaient plusieurs couples de gallinacés de la famille des faisans. C’étaient des « tragopans », ornés d’un fanon charnu qui pendait sur leurs gorges, et de deux minces cornes cylindriques, plantées en arrière de leurs yeux. Parmi ces couples, de la taille d’un coq, la femelle était uniformément brune, tandis que le mâle resplendissait sous son plumage rouge, semé de petites larmes blanches. Gédéon Spilett, d’un coup de pierre, adroitement et vigoureusement lancé, tua un de ces tragopans, que Pencroff, affamé par le grand air, ne regarda pas sans quelque convoitise.

Après avoir quitté ce taillis, les ascensionnistes, se faisant la courte échelle, gravirent sur un espace de cent pieds un talus très-raide, et atteignirent un étage supérieur, peu fourni d’arbres, dont le sol prenait une apparence volcanique. Il s’agissait alors de revenir vers l’est, en décrivant des lacets qui rendaient les pentes plus praticables, car elles étaient alors fort raides, et chacun devait choisir avec soin l’endroit où se posait son pied. Nab et Harbert tenaient la tête, Pencroff la queue ; entre eux, Cyrus et le reporter. Les animaux qui fréquentaient ces hauteurs — et les traces ne manquaient pas — devaient nécessairement appartenir à ces races, au pied sûr et à l’échine souple, des chamois ou des isards. On en vit quelques-uns, mais ce ne fut pas le nom que leur donna Pencroff, car, à un certain moment :

« Des moutons ! » s’écria-t-il.

Tous s’étaient arrêtés à cinquante pas d’une demi-douzaine d’animaux de grande taille, aux fortes cornes courbées en arrière et aplaties vers la pointe, à la toison laineuse, cachée sous de longs poils soyeux de couleur fauve.

Ce n’étaient point des moutons ordinaires, mais une espèce communément répandue dans les régions montagneuses des zones tempérées, à laquelle Harbert donna le nom de mouflons.

« Ont-ils des gigots et des côtelettes ? demanda le marin.

— Oui, répondit Harbert.

— Eh bien, ce sont des moutons ! » dit Pencroff.

Ces animaux, immobiles entre les débris de basalte, regardaient d’un œil étonné, comme s’ils voyaient pour la première fois des bipèdes humains. Puis, leur crainte subitement éveillée, ils disparurent en bondissant sur les roches.

« Au revoir ! » leur cria Pencroff d’un ton si comique, que Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Nab ne purent s’empêcher de rire.

L’ascension continua. On pouvait fréquemment observer, sur certaines déclivités, des traces de laves, très-capricieusement striées. De petites solfatares coupaient parfois la route suivie par les ascensionnistes, et il fallait en prolonger les bords. En quelques points, le soufre avait déposé sous la forme de concrétions cristallines, au milieu de ces matières qui précèdent généralement les épanchements laviques, pouzzolanes à grains irréguliers et fortement torréfiés, cendres blanchâtres faites d’une infinité de petits cristaux feldspathiques.

Aux approches du premier plateau, formé par la troncature du cône inférieur, les difficultés de l’ascension furent très-prononcées. Vers quatre heures, l’extrême zone des arbres avait été dépassée. Il ne restait plus, çà et là, que quelques pins grimaçants et décharnés, qui devaient avoir la vie dure pour résister, à cette hauteur, aux grands vents du large. Heureusement pour l’ingénieur et ses compagnons, le temps était beau, l’atmosphère tranquille, car une violente brise, à une altitude de trois mille pieds, eût gêné leurs évolutions. La pureté du ciel au zénith se sentait à travers la transparence de l’air. Un calme parfait régnait autour d’eux. Ils ne voyaient plus le soleil, alors caché par le vaste écran du cône supérieur, qui masquait le demi-horizon de l’ouest, et dont l’ombre énorme, s’allongeant jusqu’au littoral, croissait à mesure que l’astre radieux s’abaissait dans sa course diurne. Quelques vapeurs, brumes plutôt que nuages, commençaient à se montrer dans l’est, et se coloraient de toutes les couleurs spectrales sous l’action des rayons solaires.

Cinq cents pieds seulement séparaient alors les explorateurs du plateau qu’ils voulaient atteindre, afin d’y établir un campement pour la nuit, mais ces cinq cents pieds s’accrurent de plus de deux milles par les zigzags qu’il fallut décrire. Le sol, pour ainsi dire, manquait sous le pied. Les pentes présentaient souvent un angle tellement ouvert, que l’on glissait sur les coulées de laves, quand les stries, usées par l’air, n’offraient pas un point d’appui suffisant. Enfin,
Les ascensionnistes, se faisant la courte échelle... (Page 86.)

le soir se faisait peu à peu, et il était presque nuit, quand Cyrus Smith et ses compagnons, très-fatigués par une ascension de sept heures, arrivèrent au plateau du premier cône.

Il fut alors question d’organiser le campement, et de réparer ses forces, en soupant d’abord, en dormant ensuite. Ce second étage de la montagne s’élevait sur une base de roches, au milieu desquelles on trouva facilement une retraite. Le combustible n’était pas abondant. Cependant, on pouvait obtenir du feu au moyen des mousses et des broussailles sèches qui hérissaient certaines portions du plateau. Pendant que le marin préparait son foyer sur des pierres qu’il disposa à cet usage, Nab et Harbert s’occupèrent de l’approvisionner en
À mesure que s'évasait le cratère... (Page 91.)

combustible. Ils revinrent bientôt avec leur charge de broussailles. Le briquet fut battu, le linge brûlé recueillit les étincelles du silex, et, sous le souffle de Nab, un feu pétillant se développa, en quelques instants, à l’abri des roches.

Ce feu n’était destiné qu’à combattre la température un peu froide de la nuit, et il ne fut pas employé à la cuisson du faisan, que Nab réservait pour le lendemain. Les restes du cabiai et quelques douzaines d’amandes de pin pignon formèrent les éléments du souper. Il n’était pas encore six heures et demie que tout était terminé.

Cyrus Smith eut alors la pensée d’explorer, dans la demi-obscurité, cette large assise circulaire qui supportait le cône supérieur de la montagne. Avant de prendre quelque repos, il voulait savoir si ce cône pourrait être tourné à sa base, pour le cas où ses flancs, trop déclives, le rendraient inaccessible jusqu’à son sommet. Cette question ne laissait pas de le préoccuper, car il était possible que, du côté où le chapeau s’inclinait, c’est-à-dire vers le nord, le plateau ne fût pas praticable. Or, si la cime de la montagne ne pouvait être atteinte, d’une part, et si, de l’autre, on ne pouvait contourner la base du cône, il serait impossible d’examiner la portion occidentale de la contrée, et le but de l’ascension serait en partie manqué.

Donc, l’ingénieur, sans tenir compte de ses fatigues, laissant Pencroff et Nab organiser la couchée, et Gédéon Spilett noter les incidents du jour, commença à suivre la lisière circulaire du plateau, en se dirigeant vers le nord. Harbert l’accompagnait.

La nuit était belle et tranquille, l’obscurité peu profonde encore. Cyrus Smith et le jeune garçon marchaient l’un près de l’autre, sans parler. En de certains endroits, le plateau s’ouvrait largement devant eux, et ils passaient sans encombre. En d’autres, obstrué par les éboulis, il n’offrait qu’une étroite sente, sur laquelle deux personnes ne pouvaient marcher de front. Il arriva même qu’après une marche de vingt minutes, Cyrus Smith et Harbert durent s’arrêter. À partir de ce point, le talus des deux cônes affleurait. Plus d’épaulement qui séparât les deux parties de la montagne. La contourner sur des pentes inclinées à près de soixante-dix degrés devenait impraticable.

Mais, si l’ingénieur et le jeune garçon durent renoncer à suivre une direction circulaire, en revanche, la possibilité leur fut alors donnée de reprendre directement l’ascension du cône.

En effet, devant eux s’ouvrait un éventrement profond du massif. C’était l’égueulement du cratère supérieur, le goulot, si l’on veut, par lequel s’échappaient les matières éruptives liquides, à l’époque où le volcan était encore en activité. Les laves durcies, les scories encroûtées formaient une sorte d’escalier naturel, aux marches largement dessinées, qui devaient faciliter l’accès du sommet de la montagne.

Un coup d’œil suffit à Cyrus Smith pour reconnaître cette disposition, et, sans hésiter, suivi du jeune garçon, il s’engagea dans l’énorme crevasse, au milieu d’une obscurité croissante.

C’était encore une hauteur de mille pieds à franchir. Les déclivités intérieures du cratère seraient-elles praticables ? On le verrait bien. L’ingénieur continuerait sa marche ascensionnelle, tant qu’il ne serait pas arrêté. Heureusement, ces déclivités, très-allongées et très-sinueuses, décrivaient un large pas de vis à l’intérieur du volcan, et favorisaient la marche en hauteur.

Quant au volcan lui-même, on ne pouvait douter qu’il ne fût complétement éteint. Pas une fumée ne s’échappait de ses flancs. Pas une flamme ne se décelait dans les cavités profondes. Pas un grondement, pas un murmure, pas un tressaillement ne sortait de ce puits obscur, qui se creusait peut-être jusqu’aux entrailles du globe. L’atmosphère même, au dedans de ce cratère, n’était saturée d’aucune vapeur sulfureuse. C’était plus que le sommeil d’un volcan, c’était sa complète extinction.

La tentative de Cyrus Smith devait réussir. Peu à peu, Harbert et lui, en remontant sur les parois internes, virent le cratère s’élargir au-dessus de leur tête. Le rayon de cette portion circulaire du ciel, encadrée par les bords du cône, s’accrut sensiblement. À chaque pas, pour ainsi dire, que firent Cyrus Smith et Harbert, de nouvelles étoiles entrèrent dans le champ de leur vision. Les magnifiques constellations de ce ciel austral resplendissaient. Au zénith, brillaient d’un pur éclat la splendide Antarès du Scorpion, et, non loin, cette β du Centaure que l’on croit être l’étoile la plus rapprochée du globe terrestre. Puis, à mesure que s’évasait le cratère, apparurent Fomalhaut du Poisson, le Triangle austral, et enfin, presque au pôle antarctique du monde, cette étincelante Croix du Sud, qui remplace la Polaire de l’hémisphère boréal.

Il était près de huit heures, quand Cyrus Smith et Harbert mirent le pied sur la crête supérieure du mont, au sommet du cône.

L’obscurité était complète alors, et ne permettait pas au regard de s’étendre sur un rayon de deux milles. La mer entourait-elle cette terre inconnue, ou cette terre se rattachait-elle, dans l’ouest, à quelque continent du Pacifique ? On ne pouvait encore le reconnaître. Vers l’ouest, une bande nuageuse, nettement dessinée à l’horizon, accroissait les ténèbres, et l’œil ne savait découvrir si le ciel et l’eau s’y confondaient sur une même ligne circulaire.

Mais, en un point de cet horizon, une vague lueur parut soudain, qui descendait lentement, à mesure que le nuage montait vers le zénith.

C’était le croissant délié de la lune, déjà près de disparaître. Mais sa lumière suffit à dessiner nettement la ligne horizontale, alors détachée du nuage, et l’ingénieur put voir son image tremblotante se refléter un instant sur une surface liquide.

Cyrus Smith saisit la main du jeune garçon, et, d’une voix grave :

« Une île ! » dit-il, au moment où le croissant lunaire s’éteignait dans les flots.




――
CHAPITRE XI


CHAPITRE XI

Au sommet du cône. — L’intérieur du cratère. — La mer tout autour. — Nulle terre en vue. — Le littoral à vol d’oiseau. — Hydrographie et orographie. — L’île est-elle habitée ? — Baptême des baies, golfes, caps, rivières, etc. — L’île Lincoln.

Une demi-heure plus tard, Cyrus Smith et Harbert étaient de retour au campement. L’ingénieur se bornait à dire à ses compagnons que la terre sur laquelle le hasard les avait jetés était une île, et que, le lendemain, on aviserait. Puis, chacun s’arrangea de son mieux pour dormir, et, dans ce trou de basalte, à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, par une nuit paisible, « les insulaires » goûtèrent un repos profond.

Le lendemain, 30 mars, après un déjeuner sommaire, dont le tragopan rôti fit tous les frais, l’ingénieur voulut remonter au sommet du volcan, afin d’observer avec attention l’île dans laquelle lui et les siens étaient emprisonnés pour la vie, peut-être, si cette île était située à une grande distance de toute terre, ou si elle ne se trouvait pas sur le chemin des navires qui visitent les archipels de l’océan Pacifique. Cette fois, ses compagnons le suivirent dans cette nouvelle exploration. Eux aussi, ils voulaient voir cette île à laquelle ils allaient demander de subvenir à tous leurs besoins.

Il devait être sept heures du matin environ, quand Cyrus Smith, Harbert, Pencroff, Gédéon Spilett et Nab quittèrent le campement. Aucun ne paraissait inquiet de la situation qui lui était faite. Ils avaient foi en eux, sans doute, mais il faut observer que le point d’appui de cette foi n’était pas le même chez Cyrus Smith que chez ses compagnons. L’ingénieur avait confiance, parce qu’il se sentait capable d’arracher à cette nature sauvage tout ce qui serait nécessaire à la vie de ses compagnons et à la sienne, et ceux-ci ne redoutaient rien, précisément parce que Cyrus Smith était avec eux. Cette nuance se comprendra. Pencroff surtout, depuis l’incident du feu rallumé, n’aurait pas désespéré un instant, quand bien même il se fût trouvé sur un roc nu, si l’ingénieur eût été avec lui sur ce roc.

« Bah ! dit-il, nous sommes sortis de Richmond, sans la permission des autorités ! Ce serait bien le diable si nous ne parvenions pas un jour ou l’autre à partir d’un lieu où personne ne nous retiendra certainement ! »

Cyrus Smith suivit le même chemin que la veille. On contourna le cône par le plateau qui formait épaulement, jusqu’à la gueule de l’énorme crevasse. Le temps était magnifique. Le soleil montait sur un ciel pur et couvrait de ses rayons tout le flanc oriental de la montagne.

Le cratère fut abordé. Il était bien tel que l’ingénieur l’avait reconnu dans l’ombre, c’est-à-dire un vaste entonnoir qui allait en s’évasant jusqu’à une hauteur de mille pieds au-dessus du plateau. Au bas de la crevasse, de larges et épaisses coulées de laves serpentaient sur les flancs du mont et jalonnaient ainsi la route des matières éruptives jusqu’aux vallées inférieures qui sillonnaient la portion septentrionale de l’île.

L’intérieur du cratère, dont l’inclinaison ne dépassait pas trente-cinq à quarante degrés, ne présentait ni difficultés ni obstacles à l’ascension. On y remarquait les traces de laves très-anciennes, qui probablement s’épanchaient par le sommet du cône, avant que cette crevasse latérale leur eût ouvert une voie nouvelle.

Quant à la cheminée volcanique qui établissait la communication entre les couches souterraines et le cratère, on ne pouvait en estimer la profondeur par le regard, car elle se perdait dans l’obscurité. Mais, quant à l’extinction complète du volcan, elle n’était pas douteuse.

Avant huit heures, Cyrus Smith et ses compagnons étaient réunis au sommet du cratère, sur une intumescence conique qui en boursouflait le bord septentrional.

« La mer ! la mer partout ! » s’écrièrent-ils, comme si leurs lèvres n’eussent pu retenir ce mot qui faisait d’eux des insulaires.

La mer, en effet, l’immense nappe d’eau circulaire autour d’eux ! Peut-être, en remontant au sommet du cône, Cyrus Smith avait-il eu l’espoir de découvrir quelque côte, quelque île rapprochée, qu’il n’avait pu apercevoir la veille pendant l’obscurité. Mais rien n’apparut jusqu’aux limites de l’horizon, c’est-à-dire sur un rayon de plus de cinquante milles. Aucune terre en vue. Pas une voile. Toute cette immensité était déserte, et l’île occupait le centre d’une circonférence qui semblait être infinie.

L’ingénieur et ses compagnons, muets, immobiles, parcoururent du regard, pendant quelques minutes, tous les points de l’Océan. Cet Océan, leurs yeux le fouillèrent jusqu’à ses plus extrêmes limites. Mais Pencroff, qui possédait une si merveilleuse puissance de vision, ne vit rien, et certainement, si une terre se fût relevée à l’horizon, quand bien même elle n’eût apparu que sous l’apparence d’une insaisissable vapeur, le marin l’aurait indubitablement reconnue, car c’étaient deux véritables télescopes que la nature avait fixés sous son arcade sourcilière !

De l’Océan, les regards se reportèrent sur l’île qu’ils dominaient tout entière, et la première question qui fut posée le fut par Gédéon Spilett, en ces termes :

« Quelle peut être la grandeur de cette île ? »

Véritablement, elle ne paraissait pas considérable au milieu de cet immense Océan.

Cyrus Smith réfléchit pendant quelques instants ; il observa attentivement le périmètre de l’île, en tenant compte de la hauteur à laquelle il se trouvait placé ; puis :

« Mes amis, dit-il, je ne crois pas me tromper en donnant au littoral de l’île un développement de plus de cent milles [7].

— Et conséquemment, sa superficie ?…

— Il est difficile de l’apprécier, répondit l’ingénieur, car elle est trop capricieusement découpée. »

Si Cyrus Smith ne se trompait pas dans son évaluation, l’île avait, à peu de chose près, l’étendue de Malte ou Zante, dans la Méditerranée ; mais elle était, à la fois, beaucoup plus irrégulière, et moins riche en caps, promontoires, pointes, baies, anses ou criques. Sa forme, véritablement étrange, surprenait le regard, et quand Gédéon Spilett, sur le conseil de l’ingénieur, en eut dessiné les contours, on trouva qu’elle ressemblait à quelque fantastique animal, une sorte de ptéropode monstrueux, qui eût été endormi à la surface du Pacifique.

Voici, en effet, la configuration exacte de cette île, qu’il importe de faire connaître, et dont la carte fut immédiatement dressée par le reporter avec une précision suffisante.

La portion est du littoral, c’est-à-dire celle sur laquelle les naufragés avaient atterri, s’échancrait largement et bordait une vaste baie terminée au sud-est par un cap aigu, qu’une pointe avait caché à Pencroff, lors de sa première exploration. Au nord-est, deux autres caps fermaient la baie, et entre eux se creusait un étroit golfe qui ressemblait à la mâchoire entr’ouverte de quelque formidable squale.

Du nord-est au nord-ouest, la côte s’arrondissait comme le crâne aplati d’un fauve, pour se relever en formant une sorte de gibbosité qui n’assignait pas un dessin très-déterminé à cette partie de l’île, dont le centre était occupé par la montagne volcanique.

De ce point, le littoral courait assez régulièrement nord et sud, creusé, aux deux tiers de son périmètre, par une étroite crique, à partir de laquelle il finissait en une longue queue, semblable à l’appendice caudal d’un gigantesque alligator.

Cette queue formait une véritable presqu’île qui s’allongeait de plus de trente milles en mer, à compter du cap sud-est de l’île, déjà mentionné, et elle s’arrondissait en décrivant une rade foraine, largement ouverte, que dessinait le littoral inférieur de cette terre si étrangement découpée.

Dans sa plus petite largeur, c’est-à-dire entre les Cheminées et la crique observée sur la côte occidentale qui lui correspondait en latitude, l’île mesurait dix milles seulement ; mais sa plus grande longueur, de la mâchoire du nord-est à l’extrémité de la queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de trente milles.

Quant à l’intérieur de l’île, son aspect général était celui-ci : très-boisée dans toute sa portion méridionale depuis la montagne jusqu’au littoral, elle était aride et sablonneuse dans sa partie septentrionale. Entre le volcan et la côte est, Cyrus Smith et ses compagnons furent assez surpris de voir un lac, encadré dans sa bordure d’arbres verts, dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Vu de cette hauteur, le lac semblait être au même niveau que la mer, mais, réflexion faite, l’ingénieur expliqua à ses compagnons que l’altitude de cette petite nappe d’eau devait être de trois cents pieds, car le plateau qui lui servait de bassin n’était que le prolongement de celui de la côte.

« C’est donc un lac d’eau douce ? demanda Pencroff.

— Nécessairement, répondit l’ingénieur, car il doit être alimenté par les eaux qui s’écoulent de la montagne.

— J’aperçois une petite rivière qui s’y jette, dit Harbert, en montrant un étroit ruisseau, dont la source devait s’épancher dans les contreforts de l’ouest.

— En effet, répondit Cyrus Smith, et puisque ce ruisseau alimente le lac il est probable que du côté de la mer il existe un déversoir par lequel s’échappe le trop-plein des eaux. Nous verrons cela à notre retour. »

Ce petit cours d’eau, assez sinueux, et la rivière déjà reconnue, tel était le système hydrographique, du moins tel il se développait aux yeux des explorateurs. Cependant, il était possible que, sous ces masses d’arbres qui faisaient des deux tiers de l’île une forêt immense, d’autres rios s’écoulassent vers la mer. On devait même le supposer, tant cette région se montrait fertile et riche des plus magnifiques échantillons de la flore des zones tempérées. Quant
J'aperçois une petite rivière, dit Harbert. (Page 95.)

à la partie septentrionale, nul indice d’eaux courantes ; peut-être des eaux stagnantes dans la portion marécageuse du nord-est, mais voilà tout ; en somme, des dunes, des sables, une aridité très-prononcée qui contrastait vivement avec l’opulence du sol dans sa plus grande étendue.

Le volcan n’occupait pas la partie centrale de l’île. Il se dressait, au contraire, dans la région du nord-ouest, et semblait marquer la limite des deux zones. Au sud-ouest, au sud et au sud-est, les premiers étages des contreforts disparaissaient sous des masses de verdure. Au nord, au contraire, on pouvait suivre leurs ramifications, qui allaient mourir sur les plaines de sable. C’était aussi de ce côté qu’au temps des éruptions, les épanchements s’étaient frayés un
Gédéon Spilett les inscrivait à mesure. (Page 100.)

passage, et une large chaussée de laves se prolongeait jusqu’à cette étroite mâchoire qui formait golfe au nord-est.

Cyrus Smith et les siens demeurèrent une heure ainsi au sommet de la montagne. L’île se développait sous leurs regards comme un plan en relief avec ses teintes diverses, vertes pour les forêts, jaunes pour les sables, bleues pour les eaux. Ils la saisissaient dans tout son ensemble, et ce sol caché sous l’immense verdure, le thalweg des vallées ombreuses, l’intérieur des gorges étroites, creusées au pied du volcan, échappaient seuls à leurs investigations.

Restait une question grave à résoudre, et qui devait singulièrement influer sur l’avenir des naufragés.

L’île était-elle habitée ?

Ce fut le reporter qui posa cette question, à laquelle il semblait que l’on pût déjà répondre négativement, après le minutieux examen qui venait d’être fait des diverses régions de l’île.

Nulle part on n’apercevait l’œuvre de la main humaine. Pas une agglomération de cases, pas une cabane isolée, pas une pêcherie sur le littoral. Aucune fumée ne s’élevait dans l’air et ne trahissait la présence de l’homme. Il est vrai, une distance de trente milles environ séparait les observateurs des points extrêmes, c’est-à-dire de cette queue qui se projetait au sud-ouest, et il eût été difficile, même aux yeux de Pencroff, d’y découvrir une habitation. On ne pouvait, non plus, soulever ce rideau de verdure qui couvrait les trois quarts de l’île, et voir s’il abritait ou non quelque bourgade. Mais, généralement, les insulaires, dans ces étroits espaces émergés des flots du Pacifique, habitent plutôt le littoral, et le littoral paraissait être absolument désert.

Jusqu’à plus complète exploration, on pouvait donc admettre que l’île était inhabitée.

Mais était-elle fréquentée, au moins temporairement, par les indigènes des îles voisines ? À cette question, il était difficile de répondre. Aucune terre n’apparaissait dans un rayon d’environ cinquante milles. Mais cinquante milles peuvent être facilement franchis, soit par des praos malais, soit par de grandes pirogues polynésiennes. Tout dépendait donc de la situation de l’île, de son isolement sur le Pacifique, ou de sa proximité des archipels. Cyrus Smith parviendrait-il sans instruments à relever plus tard sa position en latitude et en longitude ? Ce serait difficile. Dans le doute, il était donc convenable de prendre certaines précautions contre une descente possible des indigènes voisins.

L’exploration de l’île était achevée, sa configuration déterminée, son relief coté, son étendue calculée, son hydrographie et son orographie reconnues. La disposition des forêts et des plaines avait été relevée d’une manière générale sur le plan du reporter. Il n’y avait plus qu’à redescendre les pentes de la montagne, et à explorer le sol au triple point de vue de ses ressources minérales, végétales et animales.

Mais, avant de donner à ses compagnons le signal du départ, Cyrus Smith leur dit de sa voix calme et grave :

« Voici, mes amis, l’étroit coin de terre sur lequel la main du Tout-Puissant nous a jetés. C’est ici que nous allons vivre, longtemps peut-être. Peut-être aussi, un secours inattendu nous arrivera-t-il, si quelque navire passe par hasard… Je dis par hasard, car cette île est peu importante ; elle n’offre même pas un port qui puisse servir de relâche aux bâtiments, et il est à craindre qu’elle ne soit située en dehors des routes ordinairement suivies, c’est-à-dire trop au sud pour les navires qui fréquentent les archipels du Pacifique, trop au nord pour ceux qui se rendent à l’Australie en doublant le cap Horn. Je ne veux rien vous dissimuler de la situation…

— Et vous avez raison, mon cher Cyrus, répondit vivement le reporter. Vous avez affaire à des hommes. Ils ont confiance en vous, et vous pouvez compter sur eux. — N’est-ce pas, mes amis ?

— Je vous obéirai en tout, monsieur Cyrus, dit Harbert, qui saisit la main de l’ingénieur.

— Mon maître, toujours et partout ! s’écria Nab.

— Quant à moi, dit le marin, que je perde mon nom si je boude à la besogne, et si vous le voulez bien, monsieur Smith, nous ferons de cette île une petite Amérique ! Nous y bâtirons des villes, nous y établirons des chemins de fer, nous y installerons des télégraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transformée, bien aménagée, bien civilisée, nous irons l’offrir au gouvernement de l’Union ! Seulement, je demande une chose.

— Laquelle ? répondit le reporter.

— C’est de ne plus nous considérer comme des naufragés, mais bien comme des colons qui sont venus ici pour coloniser ! »

Cyrus Smith ne put s’empêcher de sourire, et la motion du marin fut adoptée. Puis, il remercia ses compagnons, et ajouta qu’il comptait sur leur énergie et sur l’aide du Ciel.

« Eh bien ! en route pour les Cheminées ! s’écria Pencroff.

— Un instant, mes amis, répondit l’ingénieur, il me paraît bon de donner un nom à cette île, ainsi qu’aux caps, aux promontoires, aux cours d’eau que nous avons sous les yeux.

— Très-bon, dit le reporter. Cela simplifiera à l’avenir les instructions que nous pourrons avoir à donner ou à suivre.

— En effet, reprit le marin, c’est déjà quelque chose de pouvoir dire où l’on va et d’où l’on vient. Au moins, on a l’air d’être quelque part.

— Les Cheminées, par exemple, dit Harbert.

— Juste ! répondit Pencroff. Ce nom-là, c’était déjà plus commode, et cela m’est venu tout seul. Garderons-nous à notre premier campement ce nom de Cheminées, monsieur Cyrus ?

— Oui, Pencroff, puisque vous l’avez baptisé ainsi.

— Bon, quant aux autres, ce sera facile, reprit le marin, qui était en verve. Donnons-leur des noms comme faisaient les Robinsons dont Harbert m’a lu plus d’une fois l’histoire : la « baie Providence », la « pointe des Cachalots », le « cap de l’Espoir trompé » !…

— Ou plutôt les noms de M. Smith, répondit Harbert, de M. Spilett, de Nab !…

— Mon nom ! s’écria Nab, en montrant ses dents étincelantes de blancheur.

— Pourquoi pas ? répliqua Pencroff. Le « port Nab », cela ferait très-bien ! Et le « cap Gédéon… »

— Je préférerais des noms empruntés à notre pays, répondit le reporter, et qui nous rappelleraient l’Amérique.

— Oui, pour les principaux, dit alors Cyrus Smith, pour ceux des baies ou des mers, je l’admets volontiers. Que nous donnions à cette vaste baie de l’est le nom de baie de l’Union, par exemple, à cette large échancrure du sud, celui de baie Washington, au mont qui nous porte en ce moment, celui de mont Franklin, à ce lac qui s’étend sous nos regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux des grands citoyens qui l’ont honoré ; mais pour les rivières, les golfes, les caps, les promontoires, que nous apercevons du haut de cette montagne, choisissons des dénominations que rappellent plutôt leur configuration particulière. Elles se graveront mieux dans notre esprit, et seront en même temps plus pratiques. La forme de l’île est assez étrange pour que nous ne soyons pas embarrassés d’imaginer des noms qui fassent figure. Quant aux cours d’eau que nous ne connaissons pas, aux diverses parties de la forêt que nous explorerons plus tard, aux criques qui seront découvertes dans la suite, nous les baptiserons à mesure qu’ils se présenteront à nous. Qu’en pensez-vous, mes amis ? »

La proposition de l’ingénieur fut unanimement admise par ses compagnons. L’île était là sous leurs yeux comme une carte déployée, et il n’y avait qu’un nom à mettre à tous ses angles rentrants ou sortants, comme à tous ses reliefs. Gédéon Spilett les inscrirait à mesure, et la nomenclature géographique de l’île serait définitivement adoptée.

Tout d’abord, on nomma baie de l’Union, baie Washington et mont Franklin, les deux baies et la montagne, ainsi que l’avait fait l’ingénieur.

« Maintenant, dit le reporter, à cette presqu’île qui se projette au sud-ouest de l’île, je proposerai de donner le nom de presqu’île Serpentine, et celui de promontoire du Reptile (Reptile-end) à la queue recourbée qui la termine, car c’est véritablement une queue de reptile.

— Adopté, dit l’ingénieur.

— À présent, dit Harbert, cette autre extrémité de l’île, ce golfe qui ressemble si singulièrement à une mâchoire ouverte, appelons-le golfe du Requin (Shark-gulf).

— Bien trouvé ! s’écria Pencroff, et nous compléterons l’image en nommant cap Mandibule (Mandible-cape) les deux parties de la mâchoire.

— Mais il y a deux caps, fit observer le reporter.

— Eh bien ! répondit Pencroff, nous aurons le cap Mandibule-Nord et le cap Mandibule-Sud.

— Ils sont inscrits, répondit Gédéon Spilett.

— Reste à nommer la pointe à l’extrémité sud-est de l’île, dit Pencroff.

— C’est-à-dire l’extrémité de la baie de l’Union ? répondit Harbert.

— Cap de la Griffe (Claw-cape), » s’écria aussitôt Nab, qui voulait aussi, lui, être parrain d’un morceau quelconque de son domaine.

Et, en vérité, Nab avait trouvé une dénomination excellente, car ce cap représentait bien la puissante griffe de l’animal fantastique que figurait cette île si singulièrement dessinée.

Pencroff était enchanté de la tournure que prenaient les choses, et les imaginations, un peu surexcitées, eurent bientôt donné :

À la rivière qui fournissait l’eau potable aux colons, et près de laquelle le ballon les avait jetés, le nom de la Mercy, — un véritable remerciement à la Providence ;

À l’îlot sur lequel les naufragés avaient pris pied tout d’abord, le nom de l’îlot du Salut (Safety-island) ;

Au plateau qui couronnait la haute muraille de granit, au-dessus des Cheminées, et d’où le regard pouvait embrasser toute la vaste baie, le nom de plateau de Grande-Vue ;

Enfin à tout ce massif d’impénétrables bois qui couvraient la presqu’île Serpentine, le nom de forêts du Far-West.

La nomenclature des parties visibles et connues de l’île était ainsi terminée, et, plus tard, on la compléterait au fur et à mesure des nouvelles découvertes.

Quant à l’orientation de l’île, l’ingénieur l’avait déterminée approximativement par la hauteur et la position du soleil, ce qui mettait à l’est la baie de l’Union et tout le plateau de Grande-Vue. Mais le lendemain, en prenant l’heure exacte du lever et du coucher du soleil, et en relevant sa position au demi-temps écoulé entre ce lever et ce coucher, il comptait fixer exactement le nord de l’île, car, par suite de sa situation dans l’hémisphère austral, le soleil, au moment précis

de sa culmination, passait au nord, et non pas au midi, comme, en son mouvement apparent, il semble le faire pour les lieux situés dans l’hémisphère boréal.

Tout était donc terminé, et les colons n’avaient plus qu’à redescendre le mont Franklin pour revenir aux Cheminées, lorsque Pencroff de s’écrier :

« Eh bien ! nous sommes de fameux étourdis !

— Pourquoi cela ? demanda Gédéon Spilett, qui avait fermé son carnet, et se levait pour partir.

— Et notre île ? Comment ! Nous avons oublié de la baptiser ? »

Harbert allait proposer de lui donner le nom de l’ingénieur, et tous ses compagnons y eussent applaudi, quand Cyrus Smith dit simplement :

« Appelons-la du nom d’un grand citoyen, mes amis, de celui qui lutte maintenant pour défendre l’unité de la république américaine ! Appelons-la l’île Lincoln ! »

Trois hurrahs furent la réponse faite à la proposition de l’ingénieur.

Et ce soir-là, avant de s’endormir, les nouveaux colons causèrent de leur pays absent ; ils parlèrent de cette terrible guerre qui l’ensanglantait ; ils ne pouvaient douter que le Sud ne fût bientôt réduit, et que la cause du Nord, la cause de la justice, ne triomphât, grâce à Grant, grâce à Lincoln !

Or, ceci se passait le 30 mars 1865, et ils ne savaient guère que, seize jours après, un crime effroyable serait commis à Washington, et que, le vendredi saint, Abraham Lincoln tomberait sous la balle d’un fanatique.


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CHAPITRE XII


CHAPITRE XII

Le règlement des montres. — Pencroff est satisfait. — Une fumée suspecte. — Le cours du Creek-Rouge. — La flore de l’île Lincoln. — La faune. — Les faisans de montagne. — La poursuite des kangourous. — L’agouti. — Le lac Grant. — Retour aux Cheminées.


Les colons de l’île Lincoln jetèrent un dernier regard autour d’eux, ils firent le tour du cratère par son étroite arête, et, une demi-heure après, ils étaient redescendus sur le premier plateau, à leur campement de la nuit.

Pencroff pensa qu’il était l’heure de déjeuner, et, à ce propos, il fut question de régler les deux montres de Cyrus Smith et du reporter.

On sait que celle de Gédéon Spilett avait été respectée par l’eau de mer, puisque le reporter avait été jeté tout d’abord sur le sable, hors de l’atteinte des lames. C’était un instrument établi dans des conditions excellentes, un véritable chronomètre de poche, que Gédéon Spilett n’avait jamais oublié de remonter soigneusement chaque jour.

Quant à la montre de l’ingénieur, elle s’était nécessairement arrêtée pendant le temps que Cyrus Smith avait passé dans les dunes.

L’ingénieur la remonta donc, et, estimant approximativement par la hauteur du soleil qu’il devait être environ neuf heures du matin, il mit sa montre à cette heure.

Gédéon Spilett allait l’imiter, quand l’ingénieur, l’arrêtant de la main, lui dit :

« Non, mon cher Spilett, attendez. Vous avez conservé l’heure de Richmond, n’est-ce pas ?

— Oui, Cyrus.

— Par conséquent, votre montre est réglée sur le méridien de cette ville, méridien qui est à peu près celui de Washington ?

— Sans doute.

— Eh bien, conservez-la ainsi. Contentez-vous de la remonter très-exactement, mais ne touchez pas aux aiguilles. Cela pourra nous servir.

— À quoi bon ? » pensa le marin.

On mangea, et si bien, que la réserve de gibier et d’amandes fut totalement épuisée. Mais Pencroff ne fut nullement inquiet. On se réapprovisionnerait en route. Top, dont la portion avait été fort congrue, saurait bien trouver quelque nouveau gibier sous le couvert des taillis. En outre, le marin songeait à demander tout simplement à l’ingénieur de fabriquer de la poudre, un ou deux fusils de chasse, et il pensait que cela ne souffrirait aucune difficulté.

En quittant le plateau, Cyrus Smith proposa à ses compagnons de prendre un nouveau chemin pour revenir aux Cheminées. Il désirait reconnaître ce lac Grant si magnifiquement encadré dans sa bordure d’arbres. On suivit donc la crête de l’un des contreforts, entre lesquels le creek[8] qui l’alimentait, prenait probablement sa source. En causant, les colons n’employaient plus déjà que les noms propres qu’ils venaient de choisir, et cela facilitait singulièrement l’échange de leurs idées. Harbert et Pencroff — l’un jeune et l’autre un peu enfant — étaient enchantés, et, tout en marchant, le marin disait :
Pencroff marchait en tête, précédé de Top. (Page 104.)

« Hein ! Harbert ! comme cela va ! Pas possible de nous perdre, mon garçon, puisque, soit que nous suivions la route du lac Grant, soit que nous rejoignions la Mercy à travers les bois du Far-West, nous arriverons nécessairement au plateau de Grande-Vue, et, par conséquent, à la baie de l’Union ! »

Il avait été convenu que, sans former une troupe compacte, les colons ne s’écarteraient pas trop les uns des autres. Très-certainement, quelques animaux dangereux habitaient ces épaisses forêts de l’île, et il était prudent de se tenir sur ses gardes. Le plus généralement, Pencroff, Harbert et Nab marchaient en tête, précédés de Top, qui fouillait les moindres coins. Le reporter et l’ingénieur allaient de compagnie, Gédéon Spilett, prêt à noter tout incident,
De là ils aperçurent une fumée... (Page 106.)

l’ingénieur, silencieux la plupart du temps, et ne s’écartant de sa route que pour ramasser, tantôt une chose, tantôt une autre, substance minérale ou végétale, qu’il mettait dans sa poche sans faire aucune réflexion.

« Que diable ramasse-t-il donc ainsi ? murmurait Pencroff. J’ai beau regarder, je ne vois rien qui vaille la peine de se baisser ! »

Vers dix heures, la petite troupe descendait les dernières rampes du mont Franklin. Le sol n’était encore semé que de buissons et de rares arbres. On marchait sur une terre jaunâtre et calcinée, formant une plaine longue d’un mille environ, qui précédait la lisière des bois. De gros quartiers de ce basalte qui, suivant les expériences de Bischof, a exigé, pour se refroidir, trois cent cinquante millions d’années, jonchaient la plaine, très-tourmentée par endroits. Cependant, il n’y avait pas trace des laves, qui s’étaient plus particulièrement épanchées par les pentes septentrionales.

Cyrus Smith croyait donc atteindre, sans incident, le cours du creek, qui, suivant lui, devait se dérouler sous les arbres, à la lisière de la plaine, quand il vit revenir précipitamment Harbert, tandis que Nab et le marin se dissimulaient derrière les roches.

« Qu’y a-t-il, mon garçon ? demanda Gédéon Spilett.

— Une fumée, répondit Harbert. Nous avons vu une fumée monter entre les roches, à cent pas de nous.

— Des hommes en cet endroit ? s’écria le reporter.

— Évitons de nous montrer avant de savoir à qui nous avons affaire, répondit Cyrus Smith. Je redoute plutôt les indigènes, s’il y en a sur cette île, que je ne les désire. Où est Top ?

— Top est en avant.

— Et il n’aboie pas ?

— Non.

— C’est bizarre. Néanmoins, essayons de le rappeler. »

En quelques instants, l’ingénieur, Gédéon Spilett et Harbert avaient rejoint leurs deux compagnons, et, comme eux, ils s’effacèrent derrière des débris de basalte.

De là, ils aperçurent, très-visiblement, une fumée qui tourbillonnait en s’élevant dans l’air, fumée dont la couleur jaunâtre était très-caractérisée.

Top, rappelé par un léger sifflement de son maître, revint, et celui-ci, faisant signe à ses compagnons de l’attendre, se glissa entre les roches.

Les colons, immobiles, attendaient avec une certaine anxiété le résultat de cette exploration, quand un appel de Cyrus Smith les fit accourir. Ils le rejoignirent aussitôt, et furent tout d’abord frappés de l’odeur désagréable qui imprégnait l’atmosphère.

Cette odeur, aisément reconnaissable, avait suffi à l’ingénieur pour deviner ce qu’était cette fumée qui, tout d’abord, avait dû l’inquiéter, et non sans raison.

« Ce feu, dit-il, ou plutôt cette fumée, c’est la nature seule qui en fait les frais. Il n’y a là qu’une source sulfureuse, qui nous permettra de traiter efficacement nos laryngites.

— Bon ! s’écria Pencroff. Quel malheur que je ne sois pas enrhumé ! »

Les colons se dirigèrent alors vers l’endroit d’où s’échappait la fumée. Là, ils virent une source sulfurée sodique, qui coulait assez abondamment entre les roches, et dont les eaux dégageaient une vive odeur d’acide sulfhydrique, après avoir absorbé l’oxygène de l’air.

Cyrus Smith, y trempant la main, trouva ces eaux onctueuses au toucher. Il les goûta, et reconnut que leur saveur était un peu douceâtre. Quant à leur température, il l’estima à quatre-vingt-quinze degrés Fahrenheit (35° centig. au-dessus de zéro). Et Harbert lui ayant demandé sur quoi il basait cette évaluation :

« Tout simplement, mon enfant, dit-il, parce que, en plongeant ma main dans cette eau, je n’ai éprouvé aucune sensation de froid ni de chaud. Donc, elle est à la même température que le corps humain, qui est environ de quatre-vingt-quinze degrés. »

Puis, la source sulfurée n’offrant aucune utilisation actuelle, les colons se dirigèrent vers l’épaisse lisière de la forêt, qui se développait à quelques centaines de pas.

Là, ainsi qu’on l’avait présumé, le ruisseau promenait ses eaux vives et limpides entre de hautes berges de terre rouge, dont la couleur décelait la présence de l’oxyde de fer. Cette couleur fit immédiatement donner à ce cours d’eau le nom de Creek-Rouge.

Ce n’était qu’un large ruisseau, profond et clair, formé des eaux de la montagne, qui, moitié rio, moitié torrent, ici coulant paisiblement sur le sable, là grondant sur des têtes de roche ou se précipitant en cascade, courait ainsi vers le lac sur une longueur d’un mille et demi et une largeur variable de trente à quarante pieds. Ses eaux étaient douces, ce qui devait faire supposer que celles du lac l’étaient aussi. Circonstance heureuse, pour le cas où l’on trouverait sur ses bords une demeure plus convenable que les Cheminées.

Quant aux arbres qui, quelques centaines de pieds en aval, ombrageaient les rives du creek, ils appartenaient pour la plupart aux espèces qui abondent dans la zone modérée de l’Australie ou de la Tasmanie, et non plus à celles de ces conifères qui hérissaient la portion de l’île déjà explorée à quelques milles du plateau de Grande-Vue. À cette époque de l’année, au commencement de ce mois d’avril, qui représente dans cet hémisphère le mois d’octobre, c’est-à-dire au début de l’automne, le feuillage ne leur manquait pas encore. C’étaient plus particulièrement des casuarinas et des eucalyptus, dont quelques-uns devaient fournir au printemps prochain une manne sucrée tout à fait analogue à la manne d’Orient. Des bouquets de cèdres australiens s’élevaient aussi dans les clairières, revêtues de ce haut gazon que l’on appelle « tussac » dans la Nouvelle-Hollande ; mais le cocotier, si abondant sur les archipels du Pacifique, semblait manquer à l’île, dont la latitude était sans doute trop haute.

« Quel malheur ! dit Harbert, un arbre si utile et qui a de si belles noix ! »

Quant aux oiseaux, ils pullulaient entre ces ramures un peu maigres des eucalyptus et des casuarinas, qui ne gênaient pas le déploiement de leurs ailes. Kakatoès noirs, blancs ou gris, perroquets et perruches, au plumage nuancé de toutes les couleurs, « rois », d’un vert éclatant et couronnés de rouge, loris bleus, « blues-mountains », semblaient ne se laisser voir qu’à travers un prisme, et voletaient au milieu d’un caquetage assourdissant.

Tout à coup, un bizarre concert de voix discordantes retentit au milieu d’un fourré. Les colons entendirent successivement le chant des oiseaux, le cri des quadrupèdes, et une sorte de clapement qu’ils auraient pu croire échappé aux lèvres d’un indigène. Nab et Harbert s’étaient élancés vers ce buisson, oubliant les principes de la prudence la plus élémentaire. Très-heureusement, il n’y avait là ni fauve redoutable, ni indigène dangereux, mais tout simplement une demi-douzaine de ces oiseaux moqueurs et chanteurs, que l’on reconnut être des « faisans de montagne ». Quelques coups de bâton, adroitement portés, terminèrent la scène d’imitation, ce qui procura un excellent gibier pour le dîner du soir.

Harbert signala aussi de magnifiques pigeons, aux ailes bronzées, les uns surmontés d’une crête superbe, les autres drapés de vert, comme leurs congénères de Port-Macquarie ; mais il fut impossible de les atteindre, non plus que des corbeaux et des pies, qui s’enfuyaient par bandes. Un coup de fusil à petit plomb eût fait une hécatombe de ces volatiles, mais les chasseurs en étaient encore réduits, comme armes de jet, à la pierre, comme armes de hast, au bâton, et ces engins primitifs ne laissaient pas d’être très-insuffisants.

Leur insuffisance fut démontrée plus clairement encore, quand une troupe de quadrupèdes, sautillant, bondissant, faisant des sauts de trente pieds, véritables mammifères volants, s’enfuirent par-dessus les fourrés, si prestement et à de telles hauteurs, qu’on aurait pu croire qu’ils passaient d’un arbre à l’autre, comme des écureuils.

« Des kangourous ! s’écria Harbert.

— Et cela se mange ? répliqua Pencroff.

— Préparé à l’étuvée, répondit le reporter, cela vaut la meilleure venaison !… »

Gédéon Spilett n’avait pas achevé cette phrase excitante, que le marin, suivi de Nab et d’Harbert, s’était lancé sur les traces des kangourous. Cyrus Smith les rappela, vainement. Mais ce devait être vainement aussi que les chasseurs allaient poursuivre ce gibier élastique, qui rebondissait comme une balle. Après cinq minutes de course, ils étaient essoufflés, et la bande disparaissait dans le taillis. Top n’avait pas eu plus de succès que ses maîtres.

« Monsieur Cyrus, dit Pencroff, lorsque l’ingénieur et le reporter l’eurent rejoint, monsieur Cyrus, vous voyez bien qu’il est indispensable de fabriquer des fusils. Est-ce que cela sera possible ?

— Peut-être, répondit l’ingénieur, mais nous commencerons d’abord par fabriquer des arcs et des flèches, et je ne doute pas que vous ne deveniez aussi adroits à les manier que des chasseurs australiens.

— Des flèches, des arcs ! dit Pencroff avec une moue dédaigneuse. C’est bon pour des enfants !

— Ne faites pas le fier, ami Pencroff, répondit le reporter. Les arcs et les flèches ont suffi, pendant des siècles, à ensanglanter le monde. La poudre n’est que d’hier, et la guerre est aussi vieille que la race humaine, — malheureusement !

— C’est ma foi vrai, monsieur Spilett, répliqua le marin, et je parle toujours trop vite. Faut m’excuser ! »

Cependant, Harbert, tout à sa science favorite, l’histoire naturelle, fit un retour sur les kangourous, en disant :

« Du reste, nous avons eu affaire là à l’espèce la plus difficile à prendre. C’étaient des géants à longue fourrure grise ; mais, si je ne me trompe, il existe des kangourous noirs et rouges, des kangourous de rochers, des kangourous-rats, dont il est plus aisé de s’emparer. On en compte une douzaine d’espèces…

— Harbert, répliqua sentencieusement le marin, il n’y a pour moi qu’une seule espèce de kangourou, le « kangourou à la broche », et c’est précisément celle qui nous manquera ce soir ! »

On ne put s’empêcher de rire en entendant la nouvelle classification de maître Pencroff. Le brave marin ne cacha point son regret d’en être réduit pour dîner aux faisans-chanteurs ; mais la fortune devait se montrer encore une fois complaisante pour lui.

En effet, Top, qui sentait bien que son intérêt était en jeu, allait et furetait partout avec un instinct doublé d’un appétit féroce. Il était même probable que si quelque pièce de gibier lui tombait sous la dent, il n’en resterait guère aux chasseurs, et que Top chassait alors pour son propre compte ; mais Nab le surveillait, et il fit bien.

Vers trois heures, le chien disparut dans les broussailles, et de sourds grognements indiquèrent bientôt qu’il était aux prises avec quelque animal.

Nab s’élança, et, effectivement, il aperçut Top dévorant avec avidité un quadrupède, et que, dix secondes plus tard, il eût été impossible de reconnaître dans l’estomac de Top. Mais, très-heureusement, le chien était tombé sur une nichée ; il avait fait coup triple, et deux autres rongeurs — les animaux en question appartenaient à cet ordre — gisaient étranglés sur le sol.

Nab reparut donc triomphalement, tenant de chaque main un de ces rongeurs, dont la taille dépassait celle d’un lièvre. Leur pelage jaune était mélangé de taches verdâtres, et leur queue n’existait qu’à l’état rudimentaire.

Des citoyens de l’Union ne pouvaient hésiter à donner à ces rongeurs le nom qui leur convenait. C’étaient des « maras », sorte d’agoutis, un peu plus grands que leurs congénères des contrées tropicales, véritables lapins d’Amérique, aux longues oreilles, aux mâchoires armées sur chaque côté de cinq molaires, ce qui les distingue précisément des agoutis.

« Hurrah ! s’écria Pencroff. Le rôti est arrivé ! Et, maintenant, nous pouvons rentrer à la maison ! »

La marche, un instant interrompue, fut reprise. Le Creek-Rouge roulait toujours ses eaux limpides sous la voûte des casuarinas, des banksias et des gommiers gigantesques. Des liliacées superbes s’élevaient jusqu’à une hauteur de vingt pieds. D’autres espèces arborescentes, inconnues au jeune naturaliste, se penchaient sur le ruisseau, que l’on entendait murmurer sous ces berceaux de verdure.

Cependant, le cours d’eau s’élargissait sensiblement, et Cyrus Smith était porté à croire qu’il aurait bientôt atteint son embouchure. En effet, au sortir d’un épais massif de beaux arbres, elle apparut tout à coup.

Les explorateurs étaient arrivés sur la rive occidentale du lac Grant. L’endroit valait la peine d’être regardé. Cette étendue d’eau, d’une circonférence de sept milles environ et d’une superficie de deux cent cinquante acres[9], reposait dans une bordure d’arbres variés. Vers l’est, à travers un rideau de verdure pittoresquement relevé en certains endroits, apparaissait un étincelant horizon de mer. Au nord, le lac traçait une courbure légèrement concave, qui contrastait avec le dessin aigu de sa pointe inférieure. De nombreux oiseaux aquatiques fréquentaient les rives de ce petit Ontario, dont les « mille îles » de son homonyme américain étaient représentées par un rocher qui émergeait de sa surface, à quelques centaines de pieds de la rive méridionale. Là, vivaient en commun plusieurs couples de martins-pêcheurs, perchés sur quelque pierre, graves, immobiles, guettant les poissons au passage, puis, s’élançant, plongeant en faisant entendre un cri aigu, et reparaissant, la proie au bec. Ailleurs, sur les rives et sur l’îlot, se pavanaient des canards sauvages, des pélicans, des poules d’eau, des becs-rouges, des philédons, munis d’une langue en forme de pinceau, et un ou deux échantillons de ces menures splendides, dont la queue se développe comme les montants gracieux d’une lyre.

Quant aux eaux du lac, elles étaient douces, limpides, un peu noires, et à certains bouillonnements, aux cercles concentriques qui s’entre-croisaient à leur surface, on ne pouvait douter qu’elles ne fussent très-poissonneuses.

« Il est vraiment beau ! ce lac, dit Gédéon Spilett. On vivrait sur ses bords !

— On y vivra ! » répondit Cyrus Smith.

Les colons, voulant alors revenir par le plus court aux Cheminées, descendirent jusqu’à l’angle formé au sud par la jonction des rives du lac. Ils se frayèrent, non sans peine, un chemin à travers ces fourrés et ces broussailles, que la main de l’homme n’avait jamais encore écartés, et ils se dirigèrent ainsi vers le littoral, de manière à arriver au nord du plateau de Grande-Vue. Deux milles furent franchis dans cette direction, puis, après le dernier rideau d’arbres, apparut le plateau, tapissé d’un épais gazon, et, au delà, la mer infinie.

Pour revenir aux Cheminées, il suffisait de traverser obliquement le plateau sur un espace d’un mille et de redescendre jusqu’au coude formé par le premier détour de la Mercy. Mais l’ingénieur désirait reconnaître comment et par où s’échappait le trop-plein des eaux du lac, et l’exploration fut prolongée sous les arbres pendant un mille et demi vers le nord. Il était probable, en effet, qu’un déversoir existait quelque part, et sans doute à travers une coupée du granit. Ce lac n’était, en somme, qu’une immense vasque, qui s’était remplie peu à peu par le débit du creek, et il fallait bien que son trop-plein s’écoulât à la mer par quelque chute. S’il en était ainsi, l’ingénieur pensait qu’il serait peut-être possible d’utiliser cette chute et de lui emprunter sa force, actuellement perdue sans profit pour personne. On continua donc à suivre les rives du lac Grant, en remontant le plateau ; mais, après avoir fait encore un mille dans cette direction, Cyrus Smith n’avait pu découvrir le déversoir, qui devait exister cependant.

Il était quatre heures et demie alors. Les préparatifs du dîner exigeaient que les colons rentrassent à leur demeure. La petite troupe revint donc sur ses pas, et, par la rive gauche de la Mercy, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent aux Cheminées.
Nab et Pencroff préparèrent des grillades... (Page 112.

Là, le feu fut allumé, et Nab et Pencroff, auxquels étaient naturellement dévolues les fonctions de cuisiniers, l’un en sa qualité de nègre, l’autre en sa qualité de marin, préparèrent lestement des grillades d’agoutis, auxquelles on fit largement honneur.

Le repas terminé, au moment où chacun allait se livrer au sommeil, Cyrus Smith tira de sa poche de petits échantillons de minéraux d’espèces différentes, et se borna à dire :

« Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de l’argile, ceci de la chaux, ceci du charbon. Voilà ce que nous donne la nature, et voilà sa part dans le travail commun ! — À demain la nôtre ! »



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CHAPITRE XIII


Trois mille briques furent rangées... (Page 116.)

CHAPITRE XIII

Ce que l’on trouve sur Top. — Fabrication d’arcs et de flèches. — Une briqueterie. — Le four à poteries. — Divers ustensiles de cuisine. — Le premier pot-au-feu. — L’armoise. — La Croix du Sud. — Une importante observation astronomique.

« Eh bien, monsieur Cyrus, par où allons-nous commencer ? demanda le lendemain matin Pencroff à l’ingénieur.

— Par le commencement, » répondit Cyrus Smith.

Et en effet, c’était bien par le « commencement » que ces colons allaient être forcés de débuter. Ils ne possédaient même pas les outils nécessaires à faire les outils, et ils ne se trouvaient même pas dans les conditions de la nature, qui, « ayant le temps, économise l’effort. » Le temps leur manquait, puisqu’ils devaient immédiatement subvenir aux besoins de leur existence, et si, profitant de l’expérience acquise, ils n’avaient rien à inventer, du moins avaient-ils tout à fabriquer. Leur fer, leur acier n’étaient encore qu’à l’état de minerai, leur poterie à l’état d’argile, leur linge et leurs habits à l’état de matières textiles.

Il faut dire, d’ailleurs, que ces colons étaient des « hommes » dans la belle et puissante acception du mot. L’ingénieur Smith ne pouvait être secondé par de plus intelligents compagnons, ni avec plus de dévouement et de zèle. Il les avait interrogés. Il connaissait leurs aptitudes.

Gédéon Spilett, reporter de grand talent, ayant tout appris pour pouvoir parler de tout, devait contribuer largement de la tête et de la main à la colonisation de l’île. Il ne reculerait devant aucune tâche, et, chasseur passionné, il ferait un métier de ce qui, jusqu’alors, n’avait été pour lui qu’un plaisir.

Harbert, brave enfant, remarquablement instruit déjà dans les sciences naturelles, allait fournir un appoint sérieux à la cause commune.

Nab, c’était le dévouement personnifié. Adroit, intelligent, infatigable, robuste, d’une santé de fer, il s’entendait quelque peu au travail de la forge et ne pouvait qu’être très-utile à la colonie.

Quant à Pencroff, il avait été marin sur tous les océans, charpentier dans les chantiers de construction de Brooklyn, aide-tailleur sur les bâtiments de l’état, jardinier, cultivateur, pendant ses congés, etc, et comme les gens de mer, propre à tout, il savait tout faire.

Il eût été véritablement difficile de réunir cinq hommes plus propres à lutter contre le sort, plus assurés d’en triompher.

« Par le commencement, » avait dit Cyrus Smith. Or, ce commencement dont parlait l’ingénieur, c’était la construction d’un appareil qui pût servir à transformer les substances naturelles. On sait le rôle que joue la chaleur dans ces transformations. Or, le combustible, bois ou charbon de terre, était immédiatement utilisable. Il s’agissait donc de bâtir un four pour l’utiliser.

« À quoi servira ce four ? demanda Pencroff.

— À fabriquer la poterie dont nous avons besoin, répondit Cyrus Smith.

— Et avec quoi ferons-nous le four ?

— Avec des briques.

— Et les briques ?

— Avec de l’argile. En route, mes amis. Pour éviter les transports, nous établirons notre atelier au lieu même de production. Nab apportera des provisions, et le feu ne manquera pas pour la cuisson des aliments.

— Non, répondit le reporter, mais si les aliments viennent à manquer, faute d’instruments de chasse ?

— Ah ! si nous avions seulement un couteau ! s’écria le marin.

— Eh bien ? demanda Cyrus Smith.

— Eh bien ! j’aurais vite fait de fabriquer un arc et des flèches, et le gibier abonderait à l’office !

— Oui, un couteau, une lame tranchante… » dit l’ingénieur, comme s’il se fût parlé à lui-même.

En ce moment, ses regards se portèrent vers Top, qui allait et venait sur le rivage.

Soudain, le regard de Cyrus Smith s’anima.

« Top, ici ! » dit-il.

Le chien accourut à l’appel de son maître. Celui-ci prit la tête de Top entre ses mains, et, détachant le collier que l’animal portait au cou, il le rompit en deux parties, en disant :

« Voilà deux couteaux, Pencroff ! »

Deux hurrahs du marin lui répondirent. Le collier de Top était fait d’une mince lame d’acier trempé. Il suffisait donc de l’affûter d’abord sur une pierre de grès, de manière à mettre au vif l’angle du tranchant, puis d’enlever le morfil sur un grès plus fin. Or, ce genre de roche arénacée se rencontrait abondamment sur la grève, et, deux heures après, l’outillage de la colonie se composait de deux lames tranchantes qu’il avait été facile d’emmancher dans une poignée solide.

La conquête de ce premier outil fut saluée comme un triomphe. Conquête précieuse, en effet, et qui venait à propos.

On partit. L’intention de Cyrus Smith était de retourner à la rive occidentale du lac, là où il avait remarqué la veille cette terre argileuse dont il possédait un échantillon. On prit donc par la berge de la Mercy, on traversa le plateau de Grande-Vue, et, après une marche de cinq milles au plus, on arrivait à une clairière située à deux cents pas du lac Grant.

Chemin faisant, Harbert avait découvert un arbre dont les Indiens de l’Amérique méridionale emploient les branches à fabriquer leurs arcs. C’était le « crejimba », de la famille des palmiers, qui ne porte pas de fruits comestibles. Des branches longues et droites furent coupées, effeuillées, taillées, plus fortes en leur milieu, plus faibles à leurs extrémités, et il n’y avait plus qu’à trouver une plante propre à former la corde de l’arc. Ce fut une espèce appartenant à la famille des malvacées, un « hibiscus heterophyllus », qui fournit des fibres d’une ténacité remarquable, qu’on eût pu comparer à des tendons d’animaux. Pencroff obtint ainsi des arcs d’une assez grande puissance, auxquels il ne manquait plus que les flèches. Celles-ci étaient faciles à faire avec des branches droites et rigides, sans nodosités, mais la pointe qui devait les armer, c’est-à-dire une substance propre à remplacer le fer, ne devait pas se rencontrer si aisément. Mais Pencroff se dit qu’ayant fourni, lui, sa part dans le travail, le hasard ferait le reste.

Les colons étaient arrivés sur le terrain reconnu la veille. Il se composait de cette argile figuline qui sert à confectionner les briques et les tuiles, argile, par conséquent, très-convenable pour l’opération qu’il s’agissait de mener à bien. La main-d’œuvre ne présentait aucune difficulté. Il suffisait de dégraisser cette figuline avec du sable, de mouler les briques et de les cuire à la chaleur d’un feu de bois.

Ordinairement, les briques sont tassées dans des moules, mais l’ingénieur se contenta de les fabriquer à la main. Toute la journée et la suivante furent employées à ce travail. L’argile, imbibée d’eau, corroyée ensuite avec les pieds et les poignets des manipulateurs, fut divisée en prismes d’égale grandeur. Un ouvrier exercé peut confectionner, sans machine, jusqu’à dix mille briques par douze heures ; mais dans leurs deux journées de travail, les cinq briquetiers de l’île Lincoln n’en fabriquèrent pas plus de trois mille, qui furent rangées les unes près des autres, jusqu’au moment où leur complète dessication permettrait d’en opérer la cuisson, c’est-à-dire dans trois ou quatre jours.

Ce fut dans la journée du 2 avril que Cyrus Smith s’occupa de fixer l’orientation de l’île.

La veille, il avait noté exactement l’heure à laquelle le soleil avait disparu sous l’horizon, en tenant compte de la réfraction. Ce matin-là, il releva non moins exactement l’heure à laquelle il reparut. Entre ce coucher et ce lever, douze heures vingt-quatre minutes s’étaient écoulées. Donc, six heures douze minutes après son lever, le soleil, ce jour-là, passerait exactement au méridien, et le point du ciel qu’il occuperait à ce moment serait le nord[10].

À l’heure dite, Cyrus releva ce point, et, en mettant l’un par l’autre avec le soleil deux arbres qui devaient lui servir de repères, il obtint ainsi une méridienne invariable pour ses opérations ultérieures.

Pendant les deux jours qui précédèrent la cuisson des briques, on s’occupa de s’approvisionner de combustible. Des branches furent coupées autour de la clairière, et l’on ramassa tout le bois tombé sous les arbres. Cela ne se fit pas sans que l’on chassât un peu dans les environs, d’autant mieux que Pencroff possédait maintenant quelques douzaines de flèches armées de pointes très-acérées. C’était Top qui avait fourni ces pointes, en rapportant un porc-épic, assez médiocre comme gibier, mais d’une incontestable valeur, grâce aux piquants dont il était hérissé. Ces piquants furent ajustés solidement à l’extrémité des flèches, dont la direction fut assurée par un empennage de plumes de kakatoès. Le reporter et Harbert devinrent promptement de très-adroits tireurs d’arc. Aussi, le gibier de poil et de plume abonda-t-il aux Cheminées, cabiais, pigeons, agoutis, coqs de bruyère, etc. La plupart de ces animaux furent tués dans la partie de la forêt située sur la rive gauche de la Mercy, et à laquelle on donna le nom de bois du Jacamar, en souvenir du volatile que Pencroff et Harbert avaient poursuivi lors de leur première exploration.

Ce gibier fut mangé frais, mais on conserva les jambons de cabiai, en les fumant au-dessus d’un feu de bois vert, après les avoir aromatisés avec des feuilles odorantes. Cependant, cette nourriture très-fortifiante, c’était toujours rôtis sur rôtis, et les convives eussent été heureux d’entendre chanter dans l’âtre un simple pot-au-feu ; mais il fallait attendre que le pot fût fabriqué, et, par conséquent, que le four fût bâti.

Pendant ces excursions, qui ne se firent que dans un rayon très-restreint autour de la briqueterie, les chasseurs purent constater le passage récent d’animaux de grande taille, armés de griffes puissantes, dont ils ne purent reconnaître l’espèce. Cyrus Smith leur recommanda donc une extrême prudence, car il était probable que la forêt renfermait quelques fauves dangereux.

Et il fit bien. En effet, Gédéon Spilett et Harbert aperçurent un jour un animal qui ressemblait à un jaguar. Ce fauve, heureusement, ne les attaqua pas, car ils ne s’en seraient peut-être pas tirés sans quelque grave blessure. Mais dès qu’il aurait une arme sérieuse, c’est-à-dire un de ces fusils que réclamait Pencroff, Gédéon Spilett se promettait bien de faire aux bêtes féroces une guerre acharnée et d’en purger l’île.

Les Cheminées, pendant ces quelques jours, ne furent pas aménagées plus confortablement, car l’ingénieur comptait découvrir ou bâtir, s’il le fallait, une demeure plus convenable. On se contenta d’étendre sur le sable des couloirs une fraîche litière de mousses et de feuilles sèches, et, sur ces couchettes un peu primitives, les travailleurs, harassés, dormaient d’un parfait sommeil.

On fit aussi le relevé des jours écoulés dans l’île Lincoln, depuis que les colons y avaient atterri, et l’on en tint depuis lors un compte régulier. Le 5 avril, qui était un mercredi, il y avait douze jours que le vent avait jeté les naufragés sur ce littoral.

Le 6 avril, dès l’aube, l’ingénieur et ses compagnons étaient réunis sur la clairière, à l’endroit où allait s’opérer la cuisson des briques. Naturellement, cette opération devait se faire en plein air, et non dans des fours, ou plutôt, l’agglomération des briques ne serait qu’un énorme four qui se cuirait lui-même. Le combustible, fait de fascines bien préparées, fut disposé sur le sol, et on l’entoura de plusieurs rangs de briques séchées, qui formèrent bientôt un gros cube, à l’extérieur duquel des évents furent ménagés. Ce travail dura toute la journée, et, le soir seulement, on mit le feu aux fascines.

Cette nuit-là, personne ne se coucha, et on veilla avec soin à ce que le feu ne se ralentît pas.

L’opération dura quarante-huit heures et réussit parfaitement. Il fallut alors laisser refroidir la masse fumante, et, pendant ce temps, Nab et Pencroff, guidés par Cyrus Smith, charrièrent, sur une claie faite de branchages entrelacés, plusieurs charges de carbonate de chaux, pierres très-communes, qui se trouvaient abondamment au nord du lac. Ces pierres, décomposées par la chaleur, donnèrent une chaux vive, très-grasse, foisonnant beaucoup par l’extinction, aussi pure enfin que si elle eût été produite par la calcination de la craie ou du marbre. Mélangée avec du sable, dont l’effet est d’atténuer le retrait de la pâte quand elle se solidifie, cette chaux fournit un mortier excellent.

De ces divers travaux, il résulta que, le 9 avril, l’ingénieur avait à sa disposition une certaine quantité de chaux toute préparée, et quelques milliers de briques.

On commença donc, sans perdre un instant, la construction d’un four, qui devait servir à la cuisson des diverses poteries indispensables pour les usages domestiques. On y réussit sans trop de difficulté. Cinq jours après, le four fut chargé de cette houille dont l’ingénieur avait découvert un gisement à ciel ouvert vers l’embouchure du Creek-Rouge, et les premières fumées s’échappaient d’une cheminée haute d’une vingtaine de pieds. La clairière était transformée en usine, et Pencroff n’était pas éloigné de croire que de ce four allaient sortir tous les produits de l’industrie moderne.

En attendant, ce que les colons fabriquèrent tout d’abord, ce fut une poterie commune, mais très-propre à la cuisson des aliments. La matière première était cette argile même du sol, à laquelle Cyrus Smith fit ajouter un peu de chaux et du quartz. En réalité, cette pâte constituait ainsi la véritable « terre de pipe », avec laquelle on fit des pots, des tasses qui avaient été moulées sur des galets de formes convenables, des assiettes, de grandes jarres et des cuves pour contenir l’eau, etc. La forme de ces objets était gauche, défectueuse ; mais, après qu’ils eurent été cuits à une haute température, la cuisine des Cheminées se trouva pourvue d’un certain nombre d’ustensiles aussi précieux que si le plus beau kaolin fût entré dans leur composition.

Il faut mentionner ici que Pencroff, désireux de savoir si cette argile, ainsi préparée, justifiait son nom de « terre de pipe », se fabriqua quelques pipes assez grossières, qu’il trouva charmantes, mais auxquelles le tabac manquait, hélas ! Et, il faut le dire, c’était une grosse privation pour Pencroff.

« Mais le tabac viendra, comme toutes choses ! » répétait-il dans ses élans de confiance absolue.

Ces travaux durèrent jusqu’au 15 avril, et on comprend que ce temps fut consciencieusement employé. Les colons, devenus potiers, ne firent pas autre chose que de la poterie. Quand il conviendrait à Cyrus Smith de les changer en forgerons, ils seraient forgerons. Mais, le lendemain étant un dimanche, et même le dimanche de Pâques, tous convinrent de sanctifier ce jour par le repos. Ces Américains étaient des hommes religieux, scrupuleux observateurs des préceptes de la Bible, et la situation qui leur était faite ne pouvait que développer leurs sentiments de confiance envers l’Auteur de toutes choses.

Le soir du 15 avril, on revint donc définitivement aux Cheminées. Le reste des poteries fut emporté, et le four s’éteignit en attendant une destination nouvelle. Le retour fut marqué par un incident heureux, la découverte que fit l’ingénieur d’une substance propre à remplacer l’amadou. On sait que cette chair spongieuse et veloutée provient d’un certain champignon du genre polypore. Convenablement préparée, elle est extrêmement inflammable, surtout quand elle a été préalablement saturée de poudre à canon ou bouillie dans une dissolution de nitrate ou de chlorate de potasse. Mais, jusqu’alors, on n’avait trouvé aucun de ces polypores, ni même aucune de ces morilles qui peuvent les remplacer. Ce jour-là, l’ingénieur, ayant reconnu une certaine plante appartenant au genre armoise, qui compte parmi ses principales espèces l’absinthe, la citronnelle, l’estragon, le gépi, etc, en arracha plusieurs touffes, et, les présentant au marin :

« Tenez, Pencroff, dit-il, voilà qui vous fera plaisir. »

Pencroff regarda attentivement la plante, revêtue de poils soyeux et longs, dont les feuilles étaient recouvertes d’un duvet cotonneux.
Les colons fabriquèrent une poterie commune. (Page 118.)

« Eh ! qu’est-ce cela, monsieur Cyrus ? demanda Pencroff. Bonté du ciel ! Est-ce du tabac ?

— Non, répondit Cyrus Smith, c’est l’artemise, l’armoise chinoise pour les savants, et pour nous autres, ce sera de l’amadou. »

Et, en effet, cette armoise, convenablement desséchée, fournit une substance très-inflammable, surtout lorsque plus tard l’ingénieur l’eut imprégnée de ce nitrate de potasse dont l’île possédait plusieurs couches, et qui n’est autre chose que du salpêtre.

Ce soir-là, tous les colons, réunis dans la chambre centrale, soupèrent convenablement. Nab avait préparé un pot-au-feu d’agouti, un jambon de cabiai
Ils procédaient au lavage de leur linge. ((Page 124.)

aromatisé, auquel on joignit les tubercules bouillis du « caladium macrorhizum », sorte de plante herbacée de la famille des aracées, et qui, sous la zone tropicale, eût affecté une forme arborescente. Ces rhizomes étaient d’un excellent goût, très-nutritifs, à peu près semblables à cette substance qui se débite en Angleterre sous le nom de « sagou de Portland », et ils pouvaient, dans une certaine mesure, remplacer le pain, qui manquait encore aux colons de l’île Lincoln.

Le souper achevé, avant de se livrer au sommeil, Cyrus Smith et ses compagnons vinrent prendre l’air sur la grève. Il était huit heures du soir. La nuit s’annonçait magnifiquement. La lune, qui avait été pleine cinq jours auparavant, n’était pas encore levée, mais l’horizon s’argentait déjà de ces nuances douces et pâles que l’on pourrait appeler l’aube lunaire. Au zénith austral, les constellations circompolaires resplendissaient, et, parmi toutes, cette Croix du Sud que l’ingénieur, quelques jours auparavant, saluait à la cime du mont Franklin.

Cyrus Smith observa pendant quelque temps cette splendide constellation, qui porte à son sommet et à sa base deux étoiles de première grandeur, au bras gauche une étoile de seconde, au bras droit une étoile de troisième grandeur.

Puis, après avoir réfléchi :

« Harbert, demanda-t-il au jeune garçon, ne sommes-nous pas au 15 avril ?

— Oui, monsieur Cyrus, répondit Harbert.

— Eh bien, si je ne me trompe, demain sera un des quatre jours de l’année pour lequel le temps vrai se confond avec le temps moyen, c’est-à-dire, mon enfant, que demain, à quelques secondes près, le soleil passera au méridien juste au midi des horloges. Si donc le temps est beau, je pense que je pourrai obtenir la longitude de l’île avec une approximation de quelques degrés.

— Sans instruments, sans sextant ? demanda Gédéon Spilett.

— Oui, reprit l’ingénieur. Aussi, puisque la nuit est pure, je vais essayer, ce soir même, d’obtenir notre latitude en calculant la hauteur de la Croix du Sud, c’est-à-dire du pôle austral, au-dessus de l’horizon. Vous comprenez bien, mes amis, qu’avant d’entreprendre des travaux sérieux d’installation, il ne suffit pas d’avoir constaté que cette terre est une île, il faut, autant que possible, reconnaître à quelle distance elle est située, soit du continent américain, soit du continent australien, soit des principaux archipels du Pacifique.

— En effet, dit le reporter, au lieu de construire une maison, nous pouvons avoir intérêt à construire un bateau, si par hasard nous ne sommes qu’à une centaine de milles d’une côte habitée.

— Voilà pourquoi, reprit Cyrus Smith, je vais essayer, ce soir, d’obtenir la latitude de l’île Lincoln, et demain, à midi, j’essayerai d’en calculer la longitude. »

Si l’ingénieur eût possédé un sextant, appareil qui permet de mesurer avec une grande précision la distance angulaire des objets par réflexion, l’opération n’eût offert aucune difficulté. Ce soir-là, par la hauteur du pôle, le lendemain, par le passage du soleil au méridien, il aurait obtenu les coordonnées de l’île. Mais, l’appareil manquant, il fallait le suppléer.

Cyrus Smith rentra donc aux Cheminées. À la lueur du foyer, il tailla deux petites règles plates qu’il réunit l’une à l’autre par une de leurs extrémités, de manière à former une sorte de compas dont les branches pouvaient s’écarter ou se rapprocher. Le point d’attache était fixé au moyen d’une forte épine d’acacia, que fournit le bois mort du bûcher.

Cet instrument terminé, l’ingénieur revint sur la grève ; mais comme il fallait qu’il prît la hauteur du pôle au-dessus d’un horizon nettement dessiné, c’est-à-dire un horizon de mer, et que le cap Griffe lui cachait l’horizon du sud, il dut aller chercher une station plus convenable. La meilleure aurait évidemment été le littoral exposé directement au sud, mais il eût fallu traverser la Mercy, alors profonde, et c’était une difficulté.

Cyrus Smith résolut, en conséquence, d’aller faire son observation sur le plateau de Grande-Vue, en se réservant de tenir compte de sa hauteur au-dessus du niveau de la mer, — hauteur qu’il comptait calculer le lendemain par un simple procédé de géométrie élémentaire.

Les colons se transportèrent donc sur le plateau, en remontant la rive gauche de la Mercy, et ils vinrent se placer sur la lisière qui s’orientait nord-ouest et sud-est, c’est-à-dire sur cette ligne de roches capricieusement découpées qui bordait la rivière.

Cette partie du plateau dominait d’une cinquantaine de pieds les hauteurs de la rive droite, qui descendaient, par une double pente, jusqu’à l’extrémité du cap Griffe et jusqu’à la côte méridionale de l’île. Aucun obstacle n’arrêtait donc le regard, qui embrassait l’horizon sur une demi-circonférence, depuis le cap jusqu’au promontoire du Reptile. Au sud, cet horizon, éclairé par en dessous des premières clartés de la lune, tranchait vivement sur le ciel et pouvait être visé avec une certaine précision.

À ce moment, la Croix du Sud se présentait à l’observateur dans une position renversée, l’étoile alpha marquant sa base, qui est plus rapprochée du pôle austral.

Cette constellation n’est pas située aussi près du pôle antarctique que l’étoile polaire l’est du pôle arctique. L’étoile alpha en est à vingt-sept degrés environ, mais Cyrus Smith le savait et devait tenir compte de cette distance dans son calcul. Il eut soin aussi de l’observer au moment où elle passait au méridien au-dessous du pôle, et qui devait simplifier son opération.

Cyrus Smith dirigea donc une branche de son compas de bois sur l’horizon de mer, l’autre sur alpha, comme il eût fait des lunettes d’un cercle répétiteur, et l’ouverture des deux branches lui donna la distance angulaire qui séparait alpha de l’horizon. Afin de fixer l’angle obtenu d’une manière immutable, il piqua, au

moyen d’épines, les deux planchettes de son appareil sur une troisième placée transversalement, de telle sorte que leur écartement fût solidement maintenu.

Cela fait, il ne restait plus qu’à calculer l’angle obtenu, en ramenant l’observation au niveau de la mer, de manière à tenir compte de la dépression de l’horizon, ce qui nécessitait de mesurer la hauteur du plateau. La valeur de cet angle donnerait ainsi la hauteur d’alpha, et conséquemment celle du pôle au-dessus de l’horizon, c’est-à-dire la latitude de l’île, puisque la latitude d’un point du globe est toujours égale à la hauteur du pôle au-dessus de l’horizon de ce point.

Ces calculs furent remis au lendemain, et, à dix heures, tout le monde dormait profondément.


――
CHAPITRE XIV


CHAPITRE XIV

La mesure de la muraille granitique. — Une application du théorème des triangles semblables. — La latitude de l’île. — Une excursion au nord. — Un banc d’huîtres. — Projets d’avenir. — Le passage du soleil au méridien. — Les coordonnées de l’île Lincoln.

Le lendemain, 16 avril, — dimanche de Pâques, — les colons sortaient des Cheminées au jour naissant, et procédaient au lavage de leur linge et au nettoyage de leurs vêtements. L’ingénieur comptait fabriquer du savon dès qu’il se serait procuré les matières premières nécessaires à la saponification, soude ou potasse, graisse ou huile. La question si importante du renouvellement de la garde-robe serait également traitée en temps et lieu. En tout cas, les habits dureraient bien six mois encore, car ils étaient solides et pouvaient résister aux fatigues des travaux manuels. Mais tout dépendrait de la situation de l’île par rapport aux terres habitées. C’est ce qui serait déterminé ce jour même, si le temps le permettait.

Or, le soleil, se levant sur un horizon pur, annonçait une journée magnifique, une de ces belles journées d’automne qui sont comme les derniers adieux de la saison chaude.

Il s’agissait donc de compléter les éléments des observations de la veille, en mesurant la hauteur du plateau de Grande-Vue au-dessus du niveau de la mer.

« Ne vous faut-il pas un instrument analogue à celui qui vous a servi hier ? demanda Harbert à l’ingénieur.

— Non, mon enfant, répondit celui-ci, nous allons procéder autrement, et d’une manière à peu près aussi précise. »

Harbert, aimant à s’instruire de toutes choses, suivit l’ingénieur, qui s’écarta du pied de la muraille de granit, en descendant jusqu’au bord de la grève. Pendant ce temps, Pencroff, Nab et le reporter s’occupaient de divers travaux.

Cyrus Smith s’était muni d’une sorte de perche droite, longue d’une douzaine de pieds, qu’il avait mesurée aussi exactement que possible, en la comparant à sa propre taille, dont il connaissait la hauteur à une ligne près. Harbert portait un fil à plomb que lui avait remis Cyrus Smith, c’est-à-dire une simple pierre fixée au bout d’une fibre flexible.

Arrivé à une vingtaine de pieds de la lisière de la grève, et à cinq cents pieds environ de la muraille de granit, qui se dressait perpendiculairement, Cyrus Smith enfonça la perche de deux pieds dans le sable, et, en la calant avec soin, il parvint, au moyen du fil à plomb, à la dresser perpendiculairement au plan de l’horizon.

Cela fait, il se recula de la distance nécessaire pour que, étant couché sur le sable, le rayon visuel, parti de son œil, effleurât à la fois et l’extrémité de la perche et la crête de la muraille. Puis il marqua soigneusement ce point avec un piquet.

Alors, s’adressant à Harbert :

« Tu connais les premiers principes de la géométrie ? lui demanda-t-il.

— Un peu, monsieur Cyrus, répondit Harbert, qui ne voulait pas trop s’avancer.

— Tu te rappelles bien quelles sont les propriétés de deux triangles semblables ?

— Oui, répondit Harbert. Leurs côtés homologues sont proportionnels.

— Eh bien, mon enfant, je viens de construire deux triangles semblables, tous deux rectangles : le premier, le plus petit, a pour côtés la perche perpendiculaire, la distance qui sépare le piquet du bas de la perche, et mon rayon visuel pour hypoténuse ; le second a pour côtés la muraille perpendiculaire, dont il s’agit de mesurer la hauteur, la distance qui sépare le piquet du bas de cette muraille, et mon rayon visuel formant également son hypoténuse, — qui se trouve être la prolongation de celle du premier triangle.

— Ah ! monsieur Cyrus, j’ai compris ! s’écria Harbert. De même que la distance du piquet à la perche est proportionnelle à la distance du piquet à la base de la muraille, de même la hauteur de la perche est proportionnelle à la hauteur de cette muraille.

— C’est cela même, Harbert, répondit l’ingénieur, et quand nous aurons mesuré les deux premières distances, connaissant la hauteur de la perche, nous n’aurons plus qu’un calcul de proportion à faire, ce qui nous donnera la hauteur de la muraille et nous évitera la peine de la mesurer directement. »

Les deux distances horizontales furent relevées, au moyen même de la perche, dont la longueur au-dessus du sable était exactement de dix pieds.

La première distance était de quinze pieds entre le piquet et le point où la perche était enfoncée dans le sable.

La deuxième distance, entre le piquet et la base de la muraille, était de cinq cents pieds.

Ces mesures terminées, Cyrus Smith et le jeune garçon revinrent aux Cheminées.

Là, l’ingénieur prit une pierre plate qu’il avait rapportée de ses précédentes excursions, sorte de schiste ardoisier, sur lequel il était facile de tracer des chiffres au moyen d’une coquille aiguë. Il établit donc la proportion suivante :

15 : 500 : : 10 : x
500 × 10 = 5000
5000
―――
15 = 333,33.

D’où il fut établi que la muraille de granit mesurait trois cent trente-trois pieds de hauteur ; [11].

Cyrus Smith reprit alors l’instrument qu’il avait fabriqué la veille et dont les deux planchettes, par leur écartement, lui donnaient la distance angulaire de l’étoile alpha à l’horizon. Il mesura très exactement l’ouverture de cet angle sur une circonférence qu’il divisa en trois cent soixante parties égales. Or, cet angle, en y ajoutant les vingt-sept degrés qui séparent alpha du pôle antarctique, et en réduisant au niveau de la mer la hauteur du plateau sur lequel l’observation avait été faite, se trouva être de cinquante-trois degrés. Ces cinquante-trois degrés étant retranchés des quatre-vingt-dix degrés, — distance du pôle à l’équateur, — il restait trente-sept degrés. Cyrus Smith en conclut donc que l’île Lincoln était située sur le trente-septième degré de latitude australe, ou en tenant compte, vu l’imperfection de ses opérations, d’un écart de cinq degrés, qu’elle devait être située entre le trente-cinquième et le quarantième parallèle.

Restait à obtenir la longitude, pour compléter les coordonnées de l’île. C’est ce que l’ingénieur tenterait de déterminer le jour même, à midi, c’est-à-dire au moment où le soleil passerait au méridien.

Il fut décidé que ce dimanche serait employé à une promenade, ou plutôt à une exploration de cette partie de l’île située entre le nord du lac et le golfe du Requin, et si le temps le permettait, on pousserait cette reconnaissance jusqu’au revers septentrional du cap Mandibule-Sud. On devait déjeuner aux dunes et ne revenir que le soir.

À huit heures et demie du matin, la petite troupe suivait la lisière du canal. De l’autre côté, sur l’îlot du Salut, de nombreux oiseaux se promenaient gravement. C’étaient des plongeurs, de l’espèce des manchots, très-reconnaissables à leur cri désagréable, qui rappelle le braîment de l’âne. Pencroff ne les considéra qu’au point de vue comestible, et n’apprit pas sans une certaine satisfaction que leur chair, quoique noirâtre, est fort mangeable.

On pouvait voir aussi ramper sur le sable de gros amphibies, des phoques, sans doute, qui semblaient avoir choisi l’îlot pour refuge. Il n’était guère possible d’examiner ces animaux au point de vue alimentaire, car leur chair huileuse est détestable ; cependant, Cyrus Smith les observa avec attention, et, sans faire connaître son idée, il annonça à ses compagnons que très-prochainement on ferait une visite à l’îlot.

Le rivage, suivi par les colons, était semé d’innombrables coquillages, dont quelques-uns eussent fait la joie d’un amateur de malacologie. C’étaient, entre autres, des phasianelles, des térébratules, des trigonies, etc. Mais ce qui devait être plus utile, ce fut une vaste huîtrière, découverte à mer basse, que Nab signala parmi les roches, à quatre milles environ des Cheminées.

« Nab n’aura pas perdu sa journée, s’écria Pencroff, en observant le banc d’ostracées qui s’étendait au large.

— C’est une heureuse découverte, en effet, dit le reporter, et pour peu, comme on le prétend, que chaque huître produise par année de cinquante à soixante mille œufs, nous aurons là une réserve inépuisable.

— Seulement, je crois que l’huître n’est pas très-nourrissante, dit Harbert.

— Non, répondit Cyrus Smith. L’huître ne contient que très-peu de matière azotée, et, à un homme qui s’en nourrirait exclusivement, il n’en faudrait pas moins de quinze à seize douzaines par jour.
Étant couché sur le sable... (Page 125.)

— Bon ! répondit Pencroff. Nous pourrons en avaler des douzaines de douzaines, avant d’avoir épuisé le banc. Si nous en prenions quelques-unes pour notre déjeuner ? »

Et sans attendre de réponse à sa proposition, sachant bien qu’elle était approuvée d’avance, le marin et Nab détachèrent une certaine quantité de ces mollusques. On les mit dans une sorte de filet en fibres d’hibiscus, que Nab avait confectionné, et qui contenait déjà le menu du repas ; puis, l’on continua de remonter la côte entre les dunes et la mer.

De temps en temps, Cyrus Smith consultait sa montre, afin de se préparer à temps pour l’observation solaire, qui devait être faite à midi précis.
Cependant, le soleil s'avançait lentement. (Page 132.)

Toute cette portion de l’île était fort aride jusqu’à cette pointe qui fermait la baie de l’Union, et qui avait reçu le nom de cap Mandibule-Sud. On n’y voyait que sable et coquilles, mélangés de débris de laves. Quelques oiseaux de mer fréquentaient cette côte désolée, des goëlands, de grands albatros, ainsi que des canards sauvages, qui excitèrent à bon droit la convoitise de Pencroff. Il essaya bien de les abattre à coups de flèche, mais sans résultat, car ils ne se posaient guère, et il eût fallu les atteindre au vol.

Ce qui amena le marin à répéter à l’ingénieur :

« Voyez-vous, monsieur Cyrus, tant que nous n’aurons pas un ou deux fusils de chasse, notre matériel laissera à désirer !

— Sans doute, Pencroff, répondit le reporter, mais il ne tient qu’à vous ! Procurez-nous du fer pour les canons, de l’acier pour les batteries, du salpêtre, du charbon et du soufre pour la poudre, du mercure et de l’acide azotique pour le fulminate, enfin du plomb pour les balles, et Cyrus nous fera des fusils de premier choix.

— Oh ! répondit l’ingénieur, toutes ces substances, nous pourrons sans doute les trouver dans l’île, mais une arme à feu est un instrument délicat et qui nécessite des outils d’une grande précision. Enfin, nous verrons plus tard.

— Pourquoi faut-il, s’écria Pencroff, pourquoi faut-il que nous ayons jeté par-dessus le bord toutes ces armes que la nacelle emportait avec nous, et nos ustensiles, et jusqu’à nos couteaux de poche !

— Mais, si nous ne les avions pas jetés, Pencroff, c’est nous que le ballon aurait jetés au fond de la mer ! dit Harbert.

— C’est pourtant vrai ce que vous dites là, mon garçon ! » répondit le marin.

Puis, passant à une autre idée :

« Mais, j’y songe, ajouta-t-il, quel a dû être l’ahurissement de Jonathan Forster et de ses compagnons, quand, le lendemain matin, ils auront trouvé la place nette et la machine envolée !

— Le dernier de mes soucis est de savoir ce qu’ils ont pu penser ! dit le reporter.

— C’est pourtant moi qui ai eu cette idée-là ! dit Pencroff d’un air satisfait.

— Une belle idée, Pencroff, répondit Gédéon Spilett en riant, et qui nous a mis où nous sommes !

— J’aime mieux être ici qu’aux mains des sudistes ! s’écria le marin, surtout depuis que M. Cyrus a eu la bonté de venir nous rejoindre !

— Et moi aussi, en vérité ! répliqua le reporter. D’ailleurs, que nous manque-t-il ? Rien !

— Si ce n’est… tout ! répondit Pencroff, qui éclata de rire, en remuant ses larges épaules. Mais, un jour ou l’autre, nous trouverons le moyen de nous en aller !

— Et plus tôt peut-être que vous ne l’imaginez, mes amis, dit alors l’ingénieur, si l’île Lincoln n’est qu’à une moyenne distance d’un archipel habité ou d’un continent. Avant une heure, nous le saurons. Je n’ai pas de carte du Pacifique, mais ma mémoire a conservé un souvenir très-net de sa portion méridionale. La latitude que j’ai obtenue hier met l’île Lincoln par le travers de la Nouvelle-Zélande à l’ouest, et de la côte du Chili à l’est. Mais entre ces deux terres, la distance est au moins de six mille milles. Reste donc à déterminer quel point l’île occupe sur ce large espace de mer, et c’est ce que la longitude nous donnera tout à l’heure avec une approximation suffisante, je l’espère.

— N’est-ce pas, demanda Harbert, l’archipel des Pomotou qui est le plus rapproché de nous en latitude ?

— Oui, répondit l’ingénieur, mais la distance qui nous en sépare est de plus de douze cents milles.

— Et par là ? dit Nab, qui suivait la conversation avec un extrême intérêt, et dont la main indiqua la direction du sud.

— Par là, rien, répondit Pencroff.

— Rien, en effet, ajouta l’ingénieur.

— Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, si l’île Lincoln ne se trouve qu’à deux ou trois cents milles de la Nouvelle-Zélande ou du Chili ?…

— Eh bien, répondit l’ingénieur, au lieu de faire une maison, nous ferons un bateau, et maître Pencroff se chargera de le manœuvrer…

— Comment donc, monsieur Cyrus, s’écria le marin, je suis tout prêt à passer capitaine… dès que vous aurez trouvé le moyen de construire une embarcation suffisante pour tenir la mer !

— Nous le ferons, si cela est nécessaire ! » répondit Cyrus Smith.

Mais tandis que causaient ces hommes, qui véritablement ne doutaient de rien, l’heure approchait à laquelle l’observation devait avoir lieu. Comment s’y prendrait Cyrus Smith pour constater le passage du soleil au méridien de l’île, sans aucun instrument ? C’est ce que Harbert ne pouvait deviner.

Les observateurs se trouvaient alors à une distance de six milles des Cheminées, non loin de cette partie des dunes dans laquelle l’ingénieur avait été retrouvé, après son énigmatique sauvetage. On fit halte en cet endroit, et tout fut préparé pour le déjeuner, car il était onze heures et demie. Harbert alla chercher de l’eau douce au ruisseau qui coulait près de là, et il la rapporta dans une cruche dont Nab s’était muni.

Pendant ces préparatifs, Cyrus Smith disposa tout pour son observation astronomique. Il choisit sur la grève une place bien nette, que la mer en se retirant avait nivelée parfaitement. Cette couche de sable très-fin était dressée comme une glace, sans qu’un grain dépassât l’autre. Peu importait, d’ailleurs, que cette couche fût horizontale ou non, et il n’importait pas davantage que la baguette, haute de six pieds, qui y fut plantée, se dressât perpendiculairement. Au contraire, même, l’ingénieur l’inclina vers le sud, c’est-à-dire du côté opposé au soleil, car il ne faut pas oublier que les colons de l’île Lincoln, par cela même que l’île était située dans l’hémisphère austral, voyaient l’astre radieux décrire son arc diurne au-dessus de l’horizon du nord, et non au-dessus de l’horizon du sud.

Harbert comprit alors comment l’ingénieur allait procéder pour constater la culmination du soleil, c’est-à-dire son passage au méridien de l’île, ou, en d’autres termes, le midi du lieu. C’était au moyen de l’ombre projetée sur le sable par la baguette, moyen qui, à défaut d’instrument, lui donnerait une approximation convenable pour le résultat qu’il voulait obtenir.

En effet, le moment où cette ombre atteindrait son minimum de longueur serait le midi précis, et il suffirait de suivre l’extrémité de cette ombre, afin de reconnaître l’instant où, après avoir successivement diminué, elle recommencerait à s’allonger. En inclinant sa baguette du côté opposé au soleil, Cyrus Smith rendait l’ombre plus longue, et, par conséquent, ses modifications seraient plus faciles à constater. En effet, plus l’aiguille d’un cadran est grande, plus on peut suivre aisément le déplacement de sa pointe. L’ombre de la baguette n’était pas autre chose que l’aiguille d’un cadran.

Lorsqu’il pensa que le moment était arrivé, Cyrus Smith s’agenouilla sur le sable, et, au moyen de petits jalons de bois qu’il fichait dans le sable, il commença à pointer les décroissances successives de l’ombre de la baguette. Ses compagnons, penchés au-dessus de lui, suivaient l’opération avec un intérêt extrême.

Le reporter tenait son chronomètre à la main, prêt à relever l’heure qu’il marquerait, quand l’ombre serait à son plus court. En outre, comme Cyrus Smith opérait le 16 avril, jour auquel le temps vrai et le temps moyen se confondent, l’heure donnée par Gédéon Spilett serait l’heure vraie qu’il serait alors à Washington, ce qui simplifierait le calcul.

Cependant le soleil s’avançait lentement ; l’ombre de la baguette diminuait peu à peu, et quand il parut à Cyrus Smith qu’elle recommençait à grandir :

« Quelle heure ? dit-il.

— Cinq heures et une minute, » répondit aussitôt Gédéon Spilett.

Il n’y avait plus qu’à chiffrer l’opération. Rien n’était plus facile. Il existait, on le voit, en chiffres ronds, cinq heures de différence entre le méridien de Washington et celui de l’île Lincoln, c’est-à-dire qu’il était midi à l’île Lincoln, quand il était déjà cinq heures du soir à Washington. Or, le soleil, dans son mouvement apparent autour de la terre, parcourt un degré par quatre minutes, soit quinze degrés par heure. Quinze degrés multipliés par cinq heures donnaient soixante-quinze degrés.

Donc, puisque Washington est par 77° 3’ 11’’, autant dire soixante-dix-sept

degrés comptés du méridien de Greenwich, — que les Américains prennent pour point de départ des longitudes, concurremment avec les Anglais, — il s’ensuivait que l’île était située par soixante-dix-sept degrés plus soixante-quinze degrés à l’ouest du méridien de Greenwich, c’est-à-dire par le cent cinquante-deuxième degré de longitude ouest.

Cyrus Smith annonça ce résultat à ses compagnons, et tenant compte des erreurs d’observation, ainsi qu’il l’avait fait pour la latitude, il crut pouvoir affirmer que le gisement de l’île Lincoln était entre le trente-cinquième et le trente-septième parallèle, et entre le cent cinquantième et le cent cinquante-cinquième méridien à l’ouest du méridien de Greenwich.

L’écart possible qu’il attribuait aux erreurs d’observation était, on le voit, de cinq degrés dans les deux sens, ce qui, à soixante milles par degré, pouvait donner une erreur de trois cents milles en latitude ou en longitude pour le relèvement exact.

Mais cette erreur ne devait pas influer sur le parti qu’il conviendrait de prendre. Il était bien évident que l’île Lincoln était à une telle distance de toute terre ou archipel, qu’on ne pourrait se hasarder à franchir cette distance sur un simple et fragile canot.

En effet, son relèvement la plaçait au moins à douze cents milles de Taïti et des îles de l’archipel des Pomotou, à plus de dix-huit cents milles de la Nouvelle-Zélande, à plus de quatre mille cinq cents milles de la côte américaine !

Et quand Cyrus Smith consultait ses souvenirs, il ne se rappelait en aucune façon qu’une île quelconque occupât, dans cette partie du Pacifique, la situation assignée à l’île Lincoln.


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CHAPITRE XV


CHAPITRE XV

L’hivernage est absolument décidé. — La question métallurgique. — Exploration de l’îlot du Salut. — La chasse aux phoques. — Capture d’un échidné. — Le koula. — Ce qu’on appelle la méthode catalane. — Fabrication du fer. — Comment on obtient l’acier.

Le lendemain, 17 avril, la première parole du marin fut pour Gédéon Spilett.

« Eh bien, monsieur, lui demanda-t-il, que serons-nous aujourd’hui ?

— Ce qu’il plaira à Cyrus, » répondit le reporter.

Or, de briquetiers et de potiers qu’ils avaient été jusqu’alors, les compagnons de l’ingénieur allaient devenir métallurgistes.

La veille, après le déjeuner, l’exploration avait été portée jusqu’à la pointe du cap Mandibule, distante de près de sept milles des Cheminées. Là finissait la longue série des dunes, et le sol prenait une apparence volcanique. Ce n’étaient plus de hautes murailles, comme au plateau de Grande-Vue, mais une bizarre et capricieuse bordure qui encadrait cet étroit golfe compris entre les deux caps, formés des matières minérales vomies par le volcan. Arrivés à cette pointe, les colons étaient revenus sur leurs pas, et, à la nuit tombante, ils rentraient aux Cheminées, mais ils ne s’endormirent pas avant que la question de savoir s’il fallait songer à quitter ou non l’île Lincoln eût été définitivement résolue.

C’était une distance considérable que celle de ces douze cents milles qui séparaient l’île de l’archipel des Pomotou. Un canot n’eût pas suffi à la franchir, surtout à l’approche de la mauvaise saison. Pencroff l’avait formellement déclaré. Or, construire un simple canot, même en ayant les outils nécessaires, était un ouvrage difficile, et, les colons n’ayant pas d’outils, il fallait commencer par fabriquer marteaux, haches, herminettes, scies, tarières, rabots, etc, ce qui exigerait un certain temps. Il fut donc décidé que l’on hivernerait à l’île Lincoln, et que l’on chercherait une demeure plus confortable que les Cheminées pour y passer les mois d’hiver.

Avant toutes choses, il s’agissait d’utiliser le minerai de fer, dont l’ingénieur avait observé quelques gisements dans la partie nord-ouest de l’île, et de changer ce minerai soit en fer, soit en acier.

Le sol ne renferme généralement pas les métaux à l’état de pureté. Pour la plupart, on les trouve combinés avec l’oxygène ou avec le soufre. Précisément, les deux échantillons rapportés par Cyrus Smith étaient, l’un du fer magnétique, non carbonaté, l’autre de la pyrite, autrement dit du sulfure de fer. C’était donc le premier, l’oxyde de fer, qu’il fallait réduire par le charbon, c’est-à-dire débarrasser de l’oxygène, pour l’obtenir à l’état de pureté. Cette réduction se fait en soumettant le minerai en présence du charbon à une haute température, soit par la rapide et facile « méthode catalane », qui a l’avantage de transformer directement le minerai en fer dans une seule opération, soit par la méthode des hauts fourneaux, qui change d’abord le minerai en fonte, puis la fonte en fer, en lui enlevant les trois à quatre pour cent de charbon qui sont combinés avec elle.

Or, de quoi avait besoin Cyrus Smith ? de fer et non de fonte, et il devait rechercher la plus rapide méthode de réduction. D’ailleurs, le minerai qu’il avait recueilli était par lui-même très-pur et très-riche. C’était ce minerai oxydulé qui, se rencontrant en masses confuses d’un gris foncé, donne une poussière noire, cristallise en octaèdres réguliers, fournit les aimants naturels, et sert à fabriquer en Europe ces fers de première qualité, dont la Suède et la Norwége sont si abondamment pourvues. Non loin de ce gisement se trouvaient les gisements de charbon de terre déjà exploités par les colons. De là, grande facilité pour le traitement du minerai, puisque les éléments de la fabrication se trouvaient rapprochés. C’est même ce qui fait la prodigieuse richesse des exploitations du Royaume-Uni, où la houille sert à fabriquer le métal extrait du même sol et en même temps qu’elle.

« Alors, monsieur Cyrus, lui dit Pencroff, nous allons travailler le minerai de fer ?

— Oui, mon ami, répondit l’ingénieur, et, pour cela, — ce qui ne vous déplaira pas, — nous commencerons par faire sur l’îlot la chasse aux phoques.

— La chasse aux phoques ! s’écria le marin en se retournant vers Gédéon Spilett. Il faut donc du phoque pour fabriquer du fer ?

— Puisque Cyrus le dit ! » répondit le reporter.

Mais l’ingénieur avait déjà quitté les Cheminées, et Pencroff se prépara à la chasse aux phoques, sans avoir obtenu d’autre explication.

Bientôt Cyrus Smith, Harbert, Gédéon Spilett, Nab et le marin étaient réunis sur la grève, en un point où le canal laissait une sorte de passage guéable à mer basse. La marée était au plus bas du reflux, et les chasseurs purent traverser le canal sans se mouiller plus haut que le genou.

Cyrus Smith mettait donc pour la première fois le pied sur l’îlot, et ses compagnons pour la seconde fois, puisque c’était là que le ballon les avait jetés tout d’abord. À leur débarquement, quelques centaines de pingouins les regardèrent d’un œil candide. Les colons, armés de bâtons, auraient pu facilement les tuer, mais ils ne songèrent pas à se livrer à ce massacre deux fois inutile, car il importait de ne point effrayer les amphibies, qui étaient couchés sur le sable, à quelques encâblures. Ils respectèrent aussi certains manchots très-innocents, dont les ailes, réduites à l’état de moignons, s’aplatissaient en forme de nageoires, garnies de plumes d’apparence squammeuse.

Les colons s’avancèrent donc prudemment vers la pointe nord, en marchant sur un sol criblé de petites fondrières, qui formaient autant de nids d’oiseaux aquatiques. Vers l’extrémité de l’îlot apparaissaient de gros points noirs qui nageaient à fleur d’eau. On eût dit des têtes d’écueils en mouvement.

C’étaient les amphibies qu’il s’agissait de capturer. Il fallait les laisser prendre terre, car, avec leur bassin étroit, leur poil ras et serré, leur
Les colons s'avancèrent prudemment. (Page 135.)

conformation fusiforme, ces phoques, excellents nageurs, sont difficiles à saisir dans la mer, tandis que, sur le sol, leurs pieds courts et palmés ne leur permettent qu’un mouvement de reptation peu rapide.

Pencroff connaissait les habitudes de ces amphibies, et il conseilla d’attendre qu’ils fussent étendus sur le sable, aux rayons de ce soleil qui ne tarderait pas à les plonger dans un profond sommeil. On manœuvrerait alors de manière à leur couper la retraite et à les frapper aux naseaux.

Les chasseurs se dissimulèrent donc derrière les roches du littoral, et ils attendirent silencieusement.

Une heure se passa, avant que les phoques fussent venus s’ébattre sur le
Ces animaux, vigoureusement frappés... (Page 137.)

sable. On en comptait une demi-douzaine. Pencroff et Harbert se détachèrent alors, afin de tourner la pointe de l’îlot, de manière à les prendre à revers et à leur couper la retraite. Pendant ce temps, Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Nab, rampant le long des roches, se glissaient vers le futur théâtre du combat.

Tout à coup, la haute taille du marin se développa. Pencroff poussa un cri. L’ingénieur et ses deux compagnons se jetèrent en toute hâte entre la mer et les phoques. Deux de ces animaux, vigoureusement frappés, restèrent morts sur le sable, mais les autres purent regagner la mer et prendre le large.

« Les phoques demandés, monsieur Cyrus ! dit le marin en s’avançant vers l’ingénieur.

— Bien, répondit Cyrus Smith. Nous en ferons des soufflets de forge !

— Des soufflets de forge ! s’écria Pencroff. Eh bien ! voilà des phoques qui ont de la chance ! »

C’était, en effet, une machine soufflante, nécessaire pour le traitement du minerai, que l’ingénieur comptait fabriquer avec la peau de ces amphibies. Ils étaient de moyenne taille, car leur longueur ne dépassait pas six pieds, et, par la tête, ils ressemblaient à des chiens.

Comme il était inutile de se charger d’un poids aussi considérable que celui de ces deux animaux, Nab et Pencroff résolurent de les dépouiller sur place, tandis que Cyrus Smith et le reporter achèveraient d’explorer l’îlot.

Le marin et le nègre se tirèrent adroitement de leur opération, et, trois heures après, Cyrus Smith avait à sa disposition deux peaux de phoque, qu’il comptait utiliser dans cet état, et sans leur faire subir aucun tannage.

Les colons durent attendre que la mer eût rebaissé, et, traversant le canal, ils rentrèrent aux Cheminées.

Ce ne fut pas un petit travail que celui de tendre ces peaux sur des cadres de bois destinés à maintenir leur écartement, et de les coudre au moyen de fibres, de manière à pouvoir y emmagasiner l’air sans laisser trop de fuites. Il fallut s’y reprendre à plusieurs fois. Cyrus Smith n’avait à sa disposition que les deux lames d’acier provenant du collier de Top, et, cependant, il fut si adroit, ses compagnons l’aidèrent avec tant d’intelligence, que, trois jours après, l’outillage de la petite colonie s’était augmenté d’une machine soufflante, destinée à injecter l’air au milieu du minerai lorsqu’il serait traité par la chaleur, — condition indispensable pour la réussite de l’opération.

Ce fut le 20 avril, dès le matin, que commença « la période métallurgique », ainsi que l’appela le reporter dans ses notes. L’ingénieur était décidé, on le sait, à opérer sur le gisement même de houille et de minerai. Or, d’après ses observations, ces gisements étaient situés au bas des contreforts nord-est du mont Franklin, c’est-à-dire à une distance de six milles. Il ne fallait donc pas songer à revenir chaque jour aux Cheminées, et il fut convenu que la petite colonie camperait sous une hutte de branchages, de manière que l’importante opération fût suivie nuit et jour.

Ce projet arrêté, on partit dès le matin. Nab et Pencroff traînaient sur une claie la machine soufflante, et une certaine quantité de provisions végétales et animales, que, d’ailleurs, on renouvellerait en route.

Le chemin suivi fut celui des bois du Jacamar, que l’on traversa obliquement du sud-est au nord-ouest, et dans leur partie la plus épaisse. Il fallut se frayer une route, qui devait former, par la suite, l’artère la plus directe entre le plateau de Grande-Vue et le mont Franklin. Les arbres, appartenant aux espèces déjà reconnues, étaient magnifiques. Harbert en signala de nouveaux, entre autres, des dragonniers, que Pencroff traita de « poireaux prétentieux », — car, en dépit de leur taille, ils étaient de cette même famille des liliacées que l’oignon, la civette, l’échalote ou l’asperge. Ces dragonniers pouvaient fournir des racines ligneuses, qui, cuites, sont excellentes, et qui, soumises à une certaine fermentation, donnent une très-agréable liqueur. On en fit provision.

Ce cheminement à travers le bois fut long. Il dura la journée entière, mais cela permit d’observer la faune et la flore. Top, plus spécialement chargé de la faune, courait à travers les herbes et les broussailles, faisant lever indistinctement toute espèce de gibier. Harbert et Gédéon Spilett tuèrent deux kangourous à coups de flèche, et de plus un animal qui ressemblait fort à un hérisson et à un fourmilier : au premier, parce qu’il se roulait en boule et se hérissait de piquants ; au second, parce qu’il avait des ongles fouisseurs, un museau long et grêle que terminait un bec d’oiseau, et une langue extensible, garnie de petites épines qui lui servaient à retenir les insectes.

« Et quand il sera dans le pot-au-feu, fit naturellement observer Pencroff, à quoi ressemblera-t-il ?

— À un excellent morceau de bœuf, répondit Harbert.

— Nous ne lui en demanderons pas davantage, » répondit le marin.

Pendant cette excursion, on aperçut quelques sangliers sauvages, qui ne cherchèrent point à attaquer la petite troupe, et il ne semblait pas que l’on dût rencontrer de fauves redoutables, quand, dans un épais fourré, le reporter crut voir, à quelques pas de lui, entre les premières branches d’un arbre, un animal qu’il prit pour un ours, et qu’il se mit à dessiner tranquillement. Très-heureusement pour Gédéon Spilett, l’animal en question n’appartenait point à cette redoutable famille des plantigrades. Ce n’était qu’un « koula », plus connu sous le nom de « paresseux », qui avait la taille d’un grand chien, le poil hérissé et de couleur sale, les pattes armées de fortes griffes, ce qui lui permettait de grimper aux arbres et de se nourrir de feuilles. Vérification faite de l’identité dudit animal, qu’on ne dérangea point de ses occupations, Gédéon Spilett effaça « ours » de la légende de son croquis, mit « koula » à la place, et la route fut reprise.

À cinq heures du soir, Cyrus Smith donnait le signal de halte. Il se trouvait en dehors de la forêt, à la naissance de ces puissants contreforts qui étançonnaient le mont Franklin vers l’est. À quelques centaines de pas coulait le Creek-Rouge, et, par conséquent, l’eau potable n’était pas loin.

Le campement fut aussitôt organisé. En moins d’une heure, sur la lisière de la forêt, entre les arbres, une hutte de branchages entremêlés de lianes et empâtés de terre glaise, offrit une retraite suffisante. On remit au lendemain les recherches géologiques. Le souper fut préparé, un bon feu flamba devant la hutte, la broche tourna, et à huit heures, tandis que l’un des colons veillait pour entretenir le foyer, au cas où quelque bête dangereuse aurait rôdé aux alentours, les autres dormaient d’un bon sommeil.

Le lendemain, 21 avril, Cyrus Smith, accompagné d’Harbert, alla rechercher ces terrains de formation ancienne sur lesquels il avait déjà trouvé un échantillon de minerai. Il rencontra le gisement à fleur de terre, presque aux sources même du creek, au pied de la base latérale de l’un de ces contreforts du nord-est. Ce minerai, très-riche en fer, enfermé dans sa gangue fusible, convenait parfaitement au mode de réduction que l’ingénieur comptait employer, c’est-à-dire la méthode catalane, mais simplifiée, ainsi qu’on l’emploie en Corse.

En effet, la méthode catalane proprement dite exige la construction de fours et de creusets, dans lesquels le minerai et le charbon, placés par couches alternatives, se transforment et se réduisent. Mais Cyrus Smith prétendait économiser ces constructions, et voulait former tout simplement, avec le minerai et le charbon, une masse cubique au centre de laquelle il dirigerait le vent de son soufflet. C’était le procédé employé, sans doute, par Tubal-Caïn et les premiers métallurgistes du monde habité. Or, ce qui avait réussi avec les petits-fils d’Adam, ce qui donnait encore de bons résultats dans les contrées riches en minerai et en combustible, ne pouvait que réussir dans les circonstances où se trouvaient les colons de l’île Lincoln.

Ainsi que le minerai, la houille fut récoltée, sans peine et non loin, à la surface du sol. On cassa préalablement le minerai en petits morceaux, et on le débarrassa à la main des impuretés qui souillaient sa surface. Puis, charbon et minerai furent disposés en tas et par couches successives, — ainsi que fait le charbonnier du bois qu’il veut carboniser. De cette façon, sous l’influence de l’air projeté par la machine soufflante, le charbon devait se transformer en acide carbonique, puis en oxyde de carbone, chargé de réduire l’oxyde de fer, c’est-à-dire d’en dégager l’oxygène.

Ainsi l’ingénieur procéda-t-il. Le soufflet de peaux de phoque, muni à son extrémité d’un tuyau en terre réfractaire, qui avait été préalablement fabriqué au four à poteries, fut établi près du tas de minerai. Mû par un mécanisme dont les organes consistaient en châssis, cordes de fibres et contre-poids, il lança dans la masse une provision d’air qui, tout en élevant la température, concourut aussi à la transformation chimique qui devait donner du fer pur.

L’opération fut difficile. Il fallut toute la patience, toute l’ingéniosité des colons pour la mener à bien ; mais enfin elle réussit, et le résultat définitif fut une loupe de fer, réduite à l’état d’éponge, qu’il fallut cingler et corroyer, c’est-à-dire forger, pour en chasser la gangue liquéfiée. Il était évident que le premier marteau manquait à ces forgerons improvisés ; mais, en fin de compte, ils se trouvaient dans les mêmes conditions où avait été le premier métallurgiste, et ils firent ce que dut faire celui-ci.

La première loupe, emmanchée d’un bâton, servit de marteau pour forger la seconde sur une enclume de granit, et on arriva à obtenir un métal grossier, mais utilisable.

Enfin, après bien des efforts, bien des fatigues, le 25 avril, plusieurs barres de fer étaient forgées, et se transformaient en outils, pinces, tenailles, pics, pioches, etc., que Pencroff et Nab déclaraient être de vrais bijoux.

Mais ce métal, ce n’était pas à l’état de fer pur qu’il pouvait rendre de grands services, c’était surtout à l’état d’acier. Or, l’acier est une combinaison de fer et de charbon que l’on tire, soit de la fonte, en enlevant à celle-ci l’excès de charbon, soit du fer, en ajoutant à celui-ci le charbon qui lui manque. Le premier, obtenu par la décarburation de la fonte, donne l’acier naturel ou puddlé ; le second, produit par la carburation du fer, donne l’acier de cémentation.

C’était donc ce dernier que Cyrus Smith devait chercher à fabriquer de préférence, puisqu’il possédait le fer à l’état pur. Il y réussit en chauffant le métal avec du charbon en poudre dans un creuset fait en terre réfractaire.

Puis, cet acier, qui est malléable à chaud et à froid, il le travailla au marteau. Nab et Pencroff, habilement dirigés, firent des fers de hache, lesquels, chauffés au rouge, et plongés brusquement dans l’eau froide, acquirent une trempe excellente.

D’autres instruments, façonnés grossièrement, il va sans dire, furent ainsi fabriqués, lames de rabot, haches, hachettes, bandes d’acier qui devaient être transformées en scies, ciseaux de charpentier, puis, des fers de pioche, de pelle, de pic, des marteaux, des clous, etc.

Enfin, le 5 mai, la première période métallurgique était achevée, les forgerons rentraient aux Cheminées, et de nouveaux travaux allaient les autoriser bientôt à prendre une qualification nouvelle.


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CHAPITRE XVI


CHAPITRE XVI

La question d’habitation est traitée de nouveau. — Les fantaisies de Pencroff. — Une exploration au nord du lac. — La lisière septentrionale du plateau. — Les serpents. — L’extrémité du lac. — Inquiétudes de Top. — Top à la nage. — Un combat sous les eaux.

On était au 6 mai, jour qui correspond au 6 novembre des contrées de l’hémisphère boréal. Le ciel s’embrumait depuis quelques jours, et il importait de prendre certaines dispositions en vue d’un hivernage. Toutefois, la température ne s’était pas encore abaissée sensiblement, et un thermomètre centigrade, transporté à l’île Lincoln, eût encore marqué une moyenne de dix à douze degrés au-dessus de zéro. Cette moyenne ne saurait surprendre, puisque l’île Lincoln, située très-vraisemblablement entre le trente-cinquième et le quarantième parallèle, devait se trouver soumise, dans l’hémisphère sud, aux mêmes conditions climatériques que la Sicile ou la Grèce dans l’hémisphère nord. Mais, de même que la Grèce ou la Sicile éprouvent des froids violents, qui produisent neige et glace, de même l’île Lincoln subirait sans doute, dans la période la plus accentuée de l’hiver, certains abaissements de température contre lesquels il convenait de se prémunir.

En tout cas, si le froid ne menaçait pas encore, la saison des pluies était prochaine, et sur cette île isolée, exposée à toutes les intempéries du large, en plein océan Pacifique, les mauvais temps devaient être fréquents, et probablement terribles.

La question d’une habitation plus confortable que les Cheminées dut donc être sérieusement méditée et promptement résolue.

Pencroff, naturellement, avait quelque prédilection pour cette retraite qu’il avait découverte ; mais il comprit bien qu’il fallait en chercher une autre. Déjà les Cheminées avaient été visitées par la mer, dans des circonstances dont on se souvient, et on ne pouvait s’exposer de nouveau à pareil accident.

« D’ailleurs, ajouta Cyrus Smith, qui, ce jour-là, causait de ces choses avec ses compagnons, nous avons quelques précautions à prendre.

— Pourquoi ? L’île n’est point habitée, dit le reporter.

— Cela est probable, répondit l’ingénieur, bien que nous ne l’ayons pas explorée encore dans son entier ; mais si aucun être humain ne s’y trouve, je crains que les animaux dangereux n’y abondent. Il convient donc de se mettre à l’abri d’une agression possible, et de ne pas obliger l’un de nous à veiller chaque nuit pour entretenir un foyer allumé. Et puis, mes amis, il faut tout prévoir. Nous sommes ici dans une partie du Pacifique souvent fréquentée par les pirates malais…

— Quoi, dit Harbert, à une telle distance de toute terre ?

— Oui, mon enfant, répondit l’ingénieur. Ces pirates sont de hardis marins aussi bien que des malfaiteurs redoutables, et nous devons prendre nos mesures en conséquence.

— Eh bien, répondit Pencroff, nous nous fortifierons contre les sauvages à deux et à quatre pattes. Mais, monsieur Cyrus, ne serait-il pas à propos d’explorer l’île dans toutes ses parties avant de rien entreprendre ?

— Cela vaudrait mieux, ajouta Gédéon Spilett. Qui sait si nous ne trouverons pas sur la côte opposée une de ces cavernes que nous avons inutilement cherchées sur celle-ci ?

— Cela est vrai, répondit l’ingénieur, mais vous oubliez, mes amis, qu’il convient de nous établir dans le voisinage d’un cours d’eau, et que, du sommet du mont Franklin, nous n’avons aperçu vers l’ouest ni ruisseau ni rivière. Ici, au contraire, nous sommes placés entre la Mercy et le lac Grant, avantage considérable qu’il ne faut pas négliger. Et, de plus, cette côte, orientée à l’est, n’est pas exposée comme l’autre aux vents alizés, qui soufflent du nord-ouest dans cet hémisphère.

— Alors, monsieur Cyrus, répondit le marin, construisons une maison sur les bords du lac. Ni les briques, ni les outils ne nous manquent maintenant. Après avoir été briquetiers, potiers, fondeurs, forgerons, nous saurons bien être maçons, que diable !

— Oui, mon ami, mais avant de prendre une décision, il faut chercher. Une demeure dont la nature aurait fait tous les frais nous épargnerait bien du travail, et elle nous offrirait sans doute une retraite plus sûre encore, car elle serait aussi bien défendue contre les ennemis du dedans que contre ceux du dehors.

— En effet, Cyrus, répondit le reporter, mais nous avons déjà examiné tout ce massif granitique de la côte, et pas un trou, pas même une fente !

— Non, pas une ! ajouta Pencroff. Ah ! si nous avions pu creuser une demeure dans ce mur, à une certaine hauteur, de manière à la mettre hors d’atteinte, voilà qui eût été convenable ! Je vois cela d’ici, sur la façade qui regarde la mer, cinq ou six chambres…

— Avec des fenêtres pour les éclairer ! dit Harbert en riant.
L'opération fut difficile. (Page 141.)

— Et un escalier pour y monter ! ajouta Nab.

— Vous riez, s’écria le marin, et pourquoi donc ? Qu’y a-t-il d’impossible à ce que je propose ? Est-ce que nous n’avons pas des pics et des pioches ? Est-ce que M. Cyrus ne saura pas fabriquer de la poudre pour faire sauter la mine ? N’est-il pas vrai, monsieur Cyrus, que vous ferez de la poudre le jour où il nous en faudra ? »

Cyrus Smith avait écouté l’enthousiaste Pencroff, développant ses projets un peu fantaisistes. Attaquer cette masse de granit, même à coups de mine, c’était un travail herculéen, et il était vraiment fâcheux que la nature n’eût pas fait le plus dur de la besogne. Mais l’ingénieur ne répondit au marin qu’en proposant
Top s'arrêta devant un serpent. (Page 147.)

d’examiner plus attentivement la muraille, depuis l’embouchure de la rivière jusqu’à l’angle qui la terminait au nord.

On sortit donc, et l’exploration fut faite, sur une étendue de deux milles environ, avec un soin extrême. Mais, en aucun endroit, la paroi, unie et droite, ne laissa voir une cavité quelconque. Les nids des pigeons de roche qui voletaient à sa cime n’étaient, en réalité, que des trous forés à la crête même et sur la lisière irrégulièrement découpée du granit.

C’était une circonstance fâcheuse, et, quant à attaquer ce massif, soit avec le pic, soit avec la poudre, pour y pratiquer une excavation suffisante, il n’y fallait point songer. Le hasard avait fait que, sur toute cette partie du littoral, Pencroff avait découvert le seul abri provisoirement habitable, c’est-à-dire ces Cheminées qu’il s’agissait pourtant d’abandonner.

L’exploration achevée, les colons se trouvaient alors à l’angle nord de la muraille, où elle se terminait par ces pentes allongées qui venaient mourir sur la grève. Depuis cet endroit jusqu’à son extrême limite à l’ouest, elle ne formait plus qu’une sorte de talus, épaisse agglomération de pierres, de terres et de sable, reliés par des plantes, des arbrisseaux et des herbes, incliné sous un angle de quarante-cinq degrés seulement. Çà et là, le granit perçait encore, et sortait par pointes aiguës de cette sorte de falaise. Des bouquets d’arbres s’étageaient sur ses pentes, et une herbe assez épaisse la tapissait. Mais l’effort végétatif n’allait pas plus loin, et une longue plaine de sables, qui commençait au pied du talus, s’étendait jusqu’au littoral.

Cyrus Smith pensa, non sans raison, que ce devait être de ce côté que le trop-plein du lac s’épanchait sous forme de cascade. En effet, il fallait nécessairement que l’excès d’eau fourni par le Creek-Rouge se perdît en un point quelconque. Or, ce point, l’ingénieur ne l’avait encore trouvé sur aucune portion des rives déjà explorées, c’est-à-dire depuis l’embouchure du ruisseau, à l’ouest, jusqu’au plateau de Grande-Vue.

L’ingénieur proposa donc à ses compagnons de gravir le talus qu’ils observaient alors, et de revenir aux Cheminées par les hauteurs, en explorant les rives septentrionales et orientales du lac.

La proposition fut acceptée, et, en quelques minutes, Harbert et Nab étaient arrivés au plateau supérieur. Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff les suivirent d’un pas plus posé.

À deux cents pieds, à travers le feuillage, la belle nappe d’eau resplendissait sous les rayons solaires. Le paysage était charmant en cet endroit. Les arbres, aux tons jaunis, se groupaient merveilleusement pour le régal des yeux. Quelques vieux troncs énormes, abattus par l’âge, tranchaient, par leur écorce noirâtre, sur le tapis verdoyant qui recouvrait le sol. Là caquetait tout un monde de kakatoès bruyants, véritables prismes mobiles, qui sautaient d’une branche à l’autre. On eût dit que la lumière n’arrivait plus que décomposée à travers cette singulière ramure.

Les colons, au lieu de gagner directement la rive nord du lac, contournèrent la lisière du plateau, de manière à rejoindre l’embouchure du creek sur sa rive gauche. C’était un détour d’un mille et demi au plus. La promenade était facile, car les arbres, largement espacés, laissaient entre eux un libre passage. On sentait bien que, sur cette limite, s’arrêtait la zone fertile, et la végétation s’y montrait moins vigoureuse que dans toute la partie comprise entre les cours du creek et de la Mercy.

Cyrus Smith et ses compagnons ne marchaient pas sans une certaine circonspection sur ce sol nouveau pour eux. Arcs, flèches, bâtons emmanchés d’un fer aigu, c’étaient là leurs seules armes. Cependant, aucun fauve ne se montra, et il était probable que ces animaux fréquentaient plutôt les épaisses forêts du sud ; mais les colons eurent la désagréable surprise d’apercevoir Top s’arrêter devant un serpent de grande taille, qui mesurait quatorze à quinze pieds de longueur. Nab l’assomma d’un coup de bâton. Cyrus Smith examina ce reptile, et déclara qu’il n’était pas venimeux, car il appartenait à l’espèce des serpents-diamants dont les indigènes se nourrissent dans la Nouvelle-Galle du Sud. Mais il était possible qu’il en existât d’autres dont la morsure est mortelle, tels que ces vipères-sourdes, à queue fourchue, qui se redressent sous le pied, ou ces serpents ailés, munis de deux oreillettes qui leur permettent de s’élancer avec une rapidité extrême. Top, le premier moment de surprise passé, donnait la chasse aux reptiles avec un acharnement qui faisait craindre pour lui. Aussi son maître le rappelait-il constamment.

L’embouchure du Creek-Rouge, à l’endroit où il se jetait dans le lac, fut bientôt atteinte. Les explorateurs reconnurent sur la rive opposée le point qu’ils avaient déjà visité en descendant du mont Franklin. Cyrus Smith constata que le débit d’eau du creek était assez considérable ; il était donc nécessaire qu’en un endroit quelconque, la nature eût offert un déversoir au trop-plein du lac. C’était ce déversoir qu’il s’agissait de découvrir, car, sans doute, il formait une chute dont il serait possible d’utiliser la puissance mécanique.

Les colons, marchant à volonté, mais sans trop s’écarter les uns des autres, commencèrent donc à contourner la rive du lac, qui était très-accore. Les eaux semblaient extrêmement poissonneuses, et Pencroff se promit bien de fabriquer quelques engins de pêche afin de les exploiter.

Il fallut d’abord doubler la pointe aiguë du nord-est. On eût pu supposer que la décharge des eaux s’opérait en cet endroit, car l’extrémité du lac venait presque affleurer la lisière du plateau. Mais il n’en était rien, et les colons continuèrent d’explorer la rive, qui, après une légère courbure, redescendait parallèlement au littoral.

De ce côté, la berge était moins boisée, mais quelques bouquets d’arbres, semés çà et là, ajoutaient au pittoresque du paysage. Le lac Grant apparaissait alors dans toute son étendue, et aucun souffle ne ridait la surface de ses eaux. Top, en battant les broussailles, fit lever des bandes d’oiseaux divers, que Gédéon Spilett et Harbert saluèrent de leurs flèches. Un de ces volatiles fut même adroitement atteint par le jeune garçon, et tomba au milieu d’herbes marécageuses. Top se précipita vers lui, et rapporta un bel oiseau nageur, couleur d’ardoise, à bec court, à plaque frontale très-développée, aux doigts élargis par une bordure festonnée, aux ailes bordées d’un liséré blanc. C’était un « foulque », de la taille d’une grosse perdrix, appartenant à ce groupe des macrodactyles qui forme la transition entre l’ordre des échassiers et celui des palmipèdes. Triste gibier, en somme, et d’un goût qui devait laisser à désirer. Mais Top se montrerait sans doute moins difficile que ses maîtres, et il fut convenu que le foulque servirait à son souper.

Les colons suivaient alors la rive orientale du lac, et ils ne devaient pas tarder à atteindre la portion déjà reconnue. L’ingénieur était fort surpris, car il ne voyait aucun indice d’écoulement du trop-plein des eaux. Le reporter et le marin causaient avec lui, et il ne leur dissimulait point son étonnement.

En ce moment, Top, qui avait été fort calme jusqu’alors, donna des signes d’agitation. L’intelligent animal allait et venait sur la berge, s’arrêtait soudain, et regardait les eaux, une patte levée, comme s’il eût été en arrêt sur quelque gibier invisible ; puis, il aboyait avec fureur, en quêtant, pour ainsi dire, et se taisait subitement.

Ni Cyrus Smith, ni ses compagnons n’avaient d’abord fait attention à ce manège de Top ; mais les aboiements du chien devinrent bientôt si fréquents, que l’ingénieur s’en préoccupa.

« Qu’est-ce qu’il y a, Top ? » demanda-t-il.

Le chien fit plusieurs bonds vers son maître, en laissant voir une inquiétude véritable, et il s’élança de nouveau vers la berge. Puis, tout à coup, il se précipita dans le lac.

« Ici, Top ! cria Cyrus Smith, qui ne voulait pas laisser son chien s’aventurer sur ces eaux suspectes.

— Qu’est-ce qui se passe donc là-dessous ? demanda Pencroff en examinant la surface du lac.

— Top aura senti quelque amphibie, répondit Harbert.

— Un alligator, sans doute ? dit le reporter.

— Je ne le pense pas, répondit Cyrus Smith. Les alligators ne se rencontrent que dans les régions moins élevées en latitude. »

Cependant, Top était revenu à l’appel de son maître, et avait regagné la berge ; mais il ne pouvait rester en repos ; il sautait au milieu des grandes herbes, et, son instinct le guidant, il semblait suivre quelque être invisible qui se serait glissé sous les eaux du lac, en en rasant les bords. Cependant, les eaux étaient calmes, et pas une ride n’en troublait la surface. Plusieurs fois, les colons s’arrêtèrent sur la berge, et ils observèrent avec attention. Rien n’apparut. Il y avait là quelque mystère.

L’ingénieur était fort intrigué.

« Poursuivons jusqu’au bout cette exploration, » dit-il.

Une demi-heure après, ils étaient tous arrivés à l’angle sud-est du lac et se retrouvaient sur le plateau même de Grande-Vue. À ce point, l’examen des rives du lac devait être considéré comme terminé, et, cependant, l’ingénieur n’avait pu découvrir par où et comment s’opérait la décharge des eaux.

« Pourtant, ce déversoir existe, répétait-il, et puisqu’il n’est pas extérieur, il faut qu’il soit creusé à l’intérieur du massif granitique de la côte !

— Mais quelle importance attachez-vous à savoir cela, mon cher Cyrus ? demanda Gédéon Spilett.

— Une assez grande, répondit l’ingénieur, car si l’épanchement se fait à travers le massif, il est possible qu’il s’y trouve quelque cavité, qu’il eût été facile de rendre habitable après avoir détourné les eaux.

— Mais n’est-il pas possible, monsieur Cyrus, que les eaux s’écoulent par le fond même du lac, dit Harbert, et qu’elles aillent à la mer par un conduit souterrain ?

— Cela peut être, en effet, répondit l’ingénieur, et, si cela est, nous serons obligés de bâtir notre maison nous-mêmes, puisque la nature n’a pas fait les premiers frais de construction. »

Les colons se disposaient donc à traverser le plateau pour regagner les Cheminées, car il était cinq heures du soir, quand Top donna de nouveaux signes d’agitation. Il aboyait avec rage, et, avant que son maître eût pu le retenir, il se précipita une seconde fois dans le lac.

Tous coururent vers la berge. Le chien en était déjà à plus de vingt pieds, et Cyrus Smith le rappelait vivement, quand une tête énorme émergea de la surface des eaux, qui ne paraissaient pas être profondes en cet endroit.

Harbert reconnut aussitôt l’espèce d’amphibie auquel appartenait cette tête conique à gros yeux, que décoraient des moustaches à longs poils soyeux.

« Un lamantin ! » s’écria-t-il.

Ce n’était pas un lamantin, mais un spécimen de cette espèce, comprise dans l’ordre des cétacés, qui porte le nom de « dugong », car ses narines étaient ouvertes à la partie supérieure de son museau.

L’énorme animal s’était précipité sur le chien, qui voulut vainement l’éviter en revenant vers la berge. Son maître ne pouvait rien pour le sauver, et avant même qu’il fût venu à la pensée de Gédéon Spilett ou d’Harbert d’armer leurs arcs, Top, saisi par le dugong, disparaissait sous les eaux.

Nab, son épieu ferré à la main, voulut se jeter au secours du chien, décidé à s’attaquer au formidable animal jusque dans son élément.

« Non, Nab, » dit l’ingénieur, en retenant son courageux serviteur.

Cependant, une lutte se passait sous les eaux, lutte inexplicable, car, dans ces conditions, Top ne pouvait évidemment pas résister, lutte qui devait être terrible, on le voyait aux bouillonnements de la surface, lutte, enfin, qui ne pouvait se terminer que par la mort du chien ! Mais soudain, au milieu d’un cercle d’écume, on vit reparaître Top. Lancé en l’air par quelque force inconnue, il s’éleva à dix pieds au-dessus de la surface du lac, retomba au milieu des eaux profondément troublées, et eût bientôt regagné la berge sans blessures graves, miraculeusement sauvé.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient sans comprendre. Circonstance non moins inexplicable encore ! On eût dit que la lutte continuait encore sous les eaux. Sans doute le dugong, attaqué par quelque puissant animal, après avoir lâché le chien, se battait pour son propre compte.

Mais cela ne dura pas longtemps. Les eaux se rougirent de sang, et le corps du dugong, émergeant d’une nappe écarlate qui se propagea largement, vint bientôt s’échouer sur une petite grève à l’angle sud du lac.

Les colons coururent vers cet endroit. Le dugong était mort. C’était un énorme animal, long de quinze à seize pieds, qui devait peser de trois à quatre mille livres. À son cou s’ouvrait une blessure qui semblait avoir été faite avec une lame tranchante.

Quel était donc l’amphibie qui avait pu, par ce coup terrible, détruire le formidable dugong ? Personne n’eût pu le dire, et, assez préoccupés de cet incident, Cyrus Smith et ses compagnons rentrèrent aux Cheminées.


――
CHAPITRE XVII


CHAPITRE XVII

Visite au lac. — Le courant indicateur. — Les projets de Cyrus Smith. — La graisse de dugong. — Emploi des pyrites schisteuses. — Le sulfate de fer. — Comment se fait la glycérine. — Le savon. — Le salpêtre. — Acide sulfurique. — Acide azotique. — La nouvelle chute.

Le lendemain, 7 mai, Cyrus Smith et Gédéon Spilett, laissant Nab préparer le déjeuner, gravirent le plateau de Grande-Vue, tandis que Harbert et Pencroff remontaient la rivière, afin de renouveler la provision de bois.

L’ingénieur et le reporter arrivèrent bientôt à cette petite grève, située à la pointe sud du lac, et sur laquelle l’amphibie était resté échoué. Déjà des bandes d’oiseaux s’étaient abattus sur cette masse charnue, et il fallut les chasser à coups de pierres, car Cyrus Smith désirait conserver la graisse du dugong et l’utiliser pour les besoins de la colonie. Quant à la chair de l’animal, elle ne pouvait manquer de fournir une nourriture excellente, puisque, dans certaines régions de la Malaisie, elle est spécialement réservée à la table des princes indigènes. Mais cela, c’était l’affaire de Nab.

En ce moment, Cyrus Smith avait en tête d’autres pensées. L’incident de la veille ne s’était point effacé de son esprit et ne laissait pas de le préoccuper. Il aurait voulu percer le mystère de ce combat sous-marin, et savoir quel congénère des mastodontes ou autres monstres marins avait fait au dugong une si étrange blessure.

Il était donc là, sur le bord du lac, regardant, observant, mais rien n’apparaissait sous les eaux tranquilles, qui étincelaient aux premiers rayons du soleil.

Sur cette petite grève qui supportait le corps du dugong, les eaux étaient peu profondes ; mais, à partir de ce point, le fond du lac s’abaissait peu à peu, et il était probable qu’au centre, la profondeur devait être considérable. Le lac pouvait être considéré comme une large vasque, qui avait été remplie par les eaux du Creek-Rouge.

« Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, il me semble que ces eaux n’offrent rien de suspect ?

— Non, mon cher Spilett, répondit l’ingénieur, et je ne sais vraiment comment expliquer l’incident d’hier !

— J’avoue, reprit Gédéon Spilett, que la blessure faite à cet amphibie est au moins étrange, et je ne saurais expliquer davantage comment il a pu se faire que Top ait été si vigoureusement rejeté hors des eaux ? On croirait vraiment
Top, lancé en l'air... (Page 150.)

que c’est un bras puissant qui l’a lancé ainsi, et que ce même bras, armé d’un poignard, a ensuite donné la mort au dugong !

— Oui, répondit l’ingénieur, qui était devenu pensif. Il y a là quelque chose que je ne puis comprendre. Mais comprenez-vous davantage, mon cher Spilett, de quelle manière j’ai été sauvé moi-même, comment j’ai pu être arraché des flots et transporté dans les dunes ? Non, n’est-il pas vrai ? Aussi je pressens là quelque mystère que nous découvrirons sans doute un jour. Observons donc, mais n’insistons pas devant nos compagnons sur ces singuliers incidents. Gardons nos remarques pour nous et continuons notre besogne. »

On le sait, l’ingénieur n’avait encore pu découvrir par où s’échappait le
vignette« Voilà de la nitro-glycérine ! (Page 158.)

trop-plein du lac, mais comme il n’avait vu nul indice qu’il débordât jamais, il fallait nécessairement qu’un déversoir existât quelque part. Or, précisément, Cyrus Smith fut assez surpris de distinguer un courant assez prononcé qui se faisait sentir en cet endroit. Il jeta quelques petits morceaux de bois, et vit qu’ils se dirigeaient vers l’angle sud. Il suivit ce courant, en marchant sur la berge, et il arriva à la pointe méridionale du lac.

Là se produisait une sorte de dépression des eaux, comme si elles se fussent brusquement perdues dans quelque fissure du sol.

Cyrus Smith écouta, en mettant son oreille au niveau du lac, et il entendit très-distinctement le bruit d’une chute souterraine.

« C’est là, dit-il en se relevant, là que s’opère la décharge des eaux, là, sans doute, que par un conduit creusé dans le massif de granit elles s’en vont rejoindre la mer, à travers quelques cavités que nous saurions utiliser à notre profit ! Eh bien ! je le saurai ! »

L’ingénieur coupa une longue branche, il la dépouilla de ses feuilles, et, en la plongeant à l’angle des deux rives, il reconnut qu’il existait un large trou ouvert à un pied seulement au-dessous de la surface des eaux. Ce trou, c’était l’orifice du déversoir vainement cherché jusqu’alors, et la force du courant y était telle, que la branche fut arrachée des mains de l’ingénieur et disparut.

« Il n’y a plus à douter maintenant, répéta Cyrus Smith. Là est l’orifice du déversoir, et cet orifice, je le mettrai à découvert.

— Comment ? demanda Gédéon Spilett.

— En abaissant de trois pieds le niveau des eaux du lac.

— Et comment abaisser leur niveau ?

— En leur ouvrant une autre issue plus vaste que celle-ci.

— En quel endroit, Cyrus ?

— Sur la partie de la rive qui se rapproche le plus près de la côte.

— Mais c’est une rive de granit ! fit observer le reporter.

— Eh bien, répondit Cyrus Smith, je le ferai sauter, ce granit, et les eaux, en s’échappant, baisseront de manière à découvrir cet orifice…

— Et formeront une chute en tombant sur la grève, ajouta le reporter.

— Une chute que nous utiliserons ! répondit Cyrus. Venez, venez ! »

L’ingénieur entraîna son compagnon, dont la confiance en Cyrus Smith était telle qu’il ne doutait pas que l’entreprise ne réussît. Et pourtant, cette rive de granit, comment l’ouvrir, comment, sans poudre et avec des instruments imparfaits, désagréger ces roches ? N’était-ce pas un travail au-dessus de ses forces, auquel l’ingénieur allait s’acharner ?

Quand Cyrus Smith et le reporter rentrèrent aux Cheminées, ils y trouvèrent Harbert et Pencroff occupés à décharger leur train de bois.

« Les bûcherons vont avoir fini, monsieur Cyrus, dit le marin en riant, et quand vous aurez besoin de maçons…

— De maçons, non, mais de chimistes, répondit l’ingénieur.

— Oui, ajouta le reporter, nous allons faire sauter l’île…

— Sauter l’île ! s’écria Pencroff.

— En partie, du moins ! répliqua Gédéon Spilett.

— Écoutez-moi, mes amis, » dit l’ingénieur.

Et il leur fit connaître le résultat de ses observations. Suivant lui, une cavité plus ou moins considérable devait exister dans la masse de granit qui supportait le plateau de Grande-Vue, et il prétendait pénétrer jusqu’à elle. Pour ce faire, il fallait tout d’abord dégager l’ouverture par laquelle se précipitaient les eaux, et, par conséquent, abaisser leur niveau en leur procurant une plus large issue. De là, nécessité de fabriquer une substance explosive qui pût pratiquer une forte saignée en un autre point de la rive. C’est ce qu’allait tenter Cyrus Smith au moyen des minéraux que la nature mettait à sa disposition.

Inutile de dire avec quel enthousiasme tous, et plus particulièrement Pencroff, accueillirent ce projet. Employer les grands moyens, éventrer ce granit, créer une cascade, cela allait au marin ! Et il serait aussi bien chimiste que maçon ou bottier, puisque l’ingénieur avait besoin de chimistes. Il serait tout ce qu’on voudrait, « même professeur de danse et de maintien, » dit-il à Nab, si cela était jamais nécessaire.

Nab et Pencroff furent tout d’abord chargés d’extraire la graisse du dugong, et d’en conserver la chair, qui était destinée à l’alimentation. Ils partirent aussitôt, sans même demander plus d’explication. La confiance qu’ils avaient en l’ingénieur était absolue.

Quelques instants après eux, Cyrus Smith, Harbert et Gédéon Spilett, traînant la claie et remontant la rivière, se dirigeaient vers le gisement de houille où abondaient ces pyrites schisteuses qui se rencontrent, en effet, dans les terrains de transition les plus récents, et dont Cyrus Smith avait déjà rapporté un échantillon.

Toute la journée fut employée à charrier une certaine quantité de ces pyrites aux Cheminées. Le soir, il y en avait plusieurs tonnes.

Le lendemain, 8 mai, l’ingénieur commença ses manipulations. Ces pyrites schisteuses étant composées principalement de charbon, de silice, d’alumine et de sulfure de fer, — celui-ci en excès, — il s’agissait d’isoler le sulfure de fer et de le transformer en sulfate le plus rapidement possible. Le sulfate obtenu, on en extrairait l’acide sulfurique.

C’était en effet le but à atteindre. L’acide sulfurique est un des agents les plus employés, et l’importance industrielle d’une nation peut se mesurer à la consommation qui en est faite. Cet acide serait plus tard d’une utilité extrême aux colons pour la fabrication des bougies, le tannage des peaux, etc, mais en ce moment, l’ingénieur le réservait à un autre emploi.

Cyrus Smith choisit, derrière les Cheminées, un emplacement dont le sol fût soigneusement égalisé. Sur ce sol, il plaça un tas de branchages et de bois haché, sur lequel furent placés des morceaux de schistes pyriteux, arcboutés les uns contre les autres ; puis, le tout fut recouvert d’une mince couche de pyrites, préalablement réduites à la grosseur d’une noix.

Ceci fait, on mit le feu au bois, dont la chaleur se communiqua aux schistes, lesquels s’enflammèrent, puisqu’ils contenaient du charbon et du soufre. Alors, de nouvelles couches de pyrites concassées furent disposées de manière à former un énorme tas, qui fut extérieurement tapissé de terre et d’herbes, après qu’on y eut ménagé quelques évents, comme s’il se fût agi de carboniser une meule de bois pour faire du charbon.

Puis, on laissa la transformation s’accomplir, et il ne fallait pas moins de dix à douze jours pour que le sulfure de fer fût changé en sulfate de fer et l’alumine en sulfate d’alumine, deux substances également solubles, les autres, silice, charbon brûlé et cendres, ne l’étant pas.

Pendant que s’accomplissait ce travail chimique, Cyrus Smith fit procéder à d’autres opérations. On y mettait plus que du zèle. C’était de l’acharnement.

Nab et Pencroff avaient enlevé la graisse du dugong, qui avait été recueillie dans de grandes jarres de terre. Cette graisse, il s’agissait d’en isoler un de ses éléments, la glycérine, en la saponifiant. Or, pour obtenir ce résultat, il suffisait de la traiter par la soude ou la chaux. En effet, l’une ou l’autre de ces substances, après avoir attaqué la graisse, formerait un savon en isolant la glycérine, et c’était cette glycérine que l’ingénieur voulait précisément obtenir. La chaux ne lui manquait pas, on le sait ; seulement le traitement par la chaux ne devait donner que des savons calcaires, insolubles et par conséquent inutiles, tandis que le traitement par la soude fournirait, au contraire, un savon soluble, qui trouverait son emploi dans les nettoyages domestiques. Or, en homme pratique, Cyrus Smith devait plutôt chercher à obtenir de la soude. Était-ce difficile ? Non, car les plantes marines abondaient sur le rivage, salicornes, ficoïdes, et toutes ces fucacées qui forment les varechs et les goëmons. On recueillit donc une grande quantité de ces plantes, on les fit d’abord sécher, puis ensuite brûler dans des fosses en plein air. La combustion de ces plantes fut entretenue pendant plusieurs jours, de manière que la chaleur s’élevât au point d’en fondre les cendres, et le résultat de l’incinération fut une masse compacte, grisâtre, qui est depuis longtemps connue sous le nom de « soude naturelle ».

Ce résultat obtenu, l’ingénieur traita la graisse par la soude, ce qui donna, d’une part, un savon soluble, et, de l’autre, cette substance neutre, la glycérine.

Mais ce n’était pas tout. Il fallait encore à Cyrus Smith, en vue de sa préparation future, une autre substance, l’azotate de potasse, qui est plus connu sous le nom de sel de nitre ou de salpêtre.

Cyrus Smith aurait pu fabriquer cette substance, en traitant le carbonate de potasse, qui s’extrait facilement des cendres des végétaux, par de l’acide azotique. Mais l’acide azotique lui manquait, et c’était précisément cet acide qu’il voulait obtenir, en fin de compte. Il y avait donc là un cercle vicieux, dont il ne fût jamais sorti. Très-heureusement, cette fois, la nature allait lui fournir le salpêtre, sans qu’il eût d’autre peine que de le ramasser. Harbert en découvrit un gisement dans le nord de l’île, au pied du mont Franklin, et il n’y eut plus qu’à purifier ce sel.

Ces divers travaux durèrent une huitaine de jours. Ils étaient donc achevés, avant que la transformation du sulfure en sulfate de fer eût été accomplie. Pendant les jours qui suivirent, les colons eurent le temps de fabriquer de la poterie réfractaire en argile plastique et de construire un fourneau de briques d’une disposition particulière qui devait servir à la distillation du sulfate de fer, lorsque celui-ci serait obtenu. Tout cela fut achevé vers le 18 mai, à peu près au moment où la transformation chimique se terminait. Gédéon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff, habilement guidés par l’ingénieur, étaient devenus les plus adroits ouvriers du monde. La nécessité est, d’ailleurs, de tous les maîtres, celui qu’on écoute le plus et qui enseigne le mieux.

Lorsque le tas de pyrites eut été entièrement réduit par le feu, le résultat de l’opération, consistant en sulfate de fer, sulfate d’alumine, silice, résidu de charbon et cendres, fut déposé dans un bassin rempli d’eau. On agita ce mélange, on le laissa reposer, puis on le décanta, et on obtint un liquide clair, contenant en dissolution du sulfate de fer et du sulfate d’alumine, les autres matières étant restées solides, puisqu’elles étaient insolubles. Enfin, ce liquide s’étant vaporisé en partie, des cristaux de sulfate de fer se déposèrent, et les eaux-mères, c’est-à-dire le liquide non vaporisé, qui contenait du sulfate d’alumine, furent abandonnées.

Cyrus Smith avait donc à sa disposition une assez grande quantité de ces cristaux de sulfate de fer, dont il s’agissait d’extraire l’acide sulfurique.

Dans la pratique industrielle, c’est une coûteuse installation que celle qu’exige la fabrication de l’acide sulfurique. Il faut, en effet, des usines considérables, un outillage spécial, des appareils de platine, des chambres de plomb, inattaquables à l’acide, et dans lesquelles s’opère la transformation, etc. L’ingénieur n’avait point cet outillage à sa disposition, mais il savait qu’en Bohême particulièrement, on fabrique l’acide sulfurique par des moyens plus simples, qui ont même l’avantage de le produire à un degré supérieur de concentration. C’est ainsi que se fait l’acide connu sous le nom d’acide de Nordhausen.

Pour obtenir l’acide sulfurique, Cyrus Smith n’avait plus qu’une seule opération à faire : calciner en vase clos les cristaux de sulfate de fer, de manière que l’acide sulfurique se distillât en vapeurs, lesquelles vapeurs produiraient ensuite l’acide par condensation.

C’est à cette manipulation que servirent les poteries réfractaires, dans lesquelles furent placés les cristaux, et le four, dont la chaleur devait distiller l’acide sulfurique. L’opération fut parfaitement conduite, et le 20 mai, douze jours après avoir commencé, l’ingénieur était possesseur de l’agent qu’il comptait utiliser plus tard de tant de façons différentes.

Or, pourquoi voulait-il donc avoir cet agent ? Tout simplement pour produire l’acide azotique, et cela fut aisé, puisque le salpêtre, attaqué par l’acide sulfurique, lui donna précisément cet acide par distillation.

Mais, en fin de compte, à quoi allait-il employer cet acide azotique ? C’est ce que ses compagnons ignoraient encore, car il n’avait pas dit le dernier mot de son travail.

Cependant, l’ingénieur touchait à son but, et une dernière opération lui procura la substance qui avait exigé tant de manipulations.

Après avoir pris de l’acide azotique, il le mit en présence de la glycérine, qui avait été préalablement concentrée par évaporation au bain-marie, et il obtint, même sans employer de mélange réfrigérant, plusieurs pintes d’un liquide huileux et jaunâtre.

Cette dernière opération, Cyrus Smith l’avait faite seul, à l’écart, loin des Cheminées, car elle présentait des dangers d’explosion, et, quand il rapporta un flacon de ce liquide à ses amis, il se contenta de leur dire :

« Voilà de la nitro-glycérine ! »

C’était, en effet, ce terrible produit, dont la puissance explosible est peut-être décuple de celle de la poudre ordinaire, et qui a déjà causé tant d’accidents ! Toutefois, depuis qu’on a trouvé le moyen de le transformer en dynamite, c’est-à-dire de le mélanger avec une substance solide, argile ou sucre, assez poreuse pour le retenir, le dangereux liquide a pu être utilisé avec plus de sécurité. Mais la dynamite n’était pas encore connue à l’époque où les colons opéraient dans l’île Lincoln.

« Et c’est cette liqueur-là qui va faire sauter nos rochers ? dit Pencroff d’un air assez incrédule.

— Oui, mon ami, répondit l’ingénieur, et cette nitro-glycérine produira d’autant plus d’effet, que ce granit est extrêmement dur et qu’il opposera une résistance plus grande à l’éclatement.

— Et quand verrons-nous cela, monsieur Cyrus ?

— Demain, dès que nous aurons creusé un trou de mine, » répondit l’ingénieur.

Le lendemain, — 21 mai, — dès l’aube, les mineurs se rendirent à une pointe qui formait la rive est du lac Grant, et à cinq cents pas seulement de la côte. En cet endroit, le plateau était en contre-bas des eaux, qui n’étaient retenues que par leur cadre de granit. Il était donc évident que si l’on brisait ce cadre, les eaux s’échapperaient par cette issue, et formeraient un ruisseau qui, après avoir coulé à la surface inclinée du plateau, irait se précipiter sur la grève. Par suite, il y aurait abaissement général du niveau du lac, et mise à découvert de l’orifice du déversoir, — ce qui était le but final.

C’était donc le cadre qu’il s’agissait de briser. Sous la direction de l’ingénieur, Pencroff, armé d’un pic qu’il maniait adroitement et vigoureusement, attaqua le granit sur le revêtement extérieur. Le trou qu’il s’agissait de percer prenait naissance sur une arête horizontale de la rive, et il devait s’enfoncer obliquement, de manière à rencontrer un niveau sensiblement inférieur à celui des eaux du lac. De cette façon, la force explosive, en écartant les roches, permettrait aux eaux de s’épancher largement au dehors et, par suite, de s’abaisser suffisamment.

Le travail fut long, car l’ingénieur, voulant produire un effet formidable, ne comptait pas consacrer moins de dix litres de nitro-glycérine à l’opération. Mais Pencroff, relayé par Nab, fit si bien que, vers quatre heures du soir, le trou de mine était achevé.

Restait la question d’inflammation de la substance explosive. Ordinairement, la nitro-glycérine s’enflamme au moyen d’amorces de fulminate qui, en éclatant, déterminent l’explosion. Il faut, en effet, un choc pour provoquer l’explosion, et, allumée simplement, cette substance brûlerait sans éclater.

Cyrus Smith aurait certainement pu fabriquer une amorce. À défaut de fulminate, il pouvait facilement obtenir une substance analogue au coton-poudre, puisqu’il avait de l’acide azotique à sa disposition. Cette substance, pressée dans une cartouche, et introduite dans la nitro-glycérine, aurait éclaté au moyen d’une mèche et déterminé l’explosion.

Mais Cyrus Smith savait que la nitro-glycérine a la propriété de détonner au choc. Il résolut donc d’utiliser cette propriété, quitte à employer un autre moyen, si celui-là ne réussissait pas.

En effet, le choc d’un marteau sur quelques gouttes de nitro-glycérine, répandues à la surface d’une pierre dure, suffit à provoquer l’explosion. Mais l’opérateur ne pouvait être là, à donner le coup de marteau, sans être victime de
Pencroff, armé d'un pic... (Page 159.)

l’opération. Cyrus Smith imagina donc de suspendre à un montant, au-dessus du trou de mine, et au moyen d’une fibre végétale, une masse de fer pesant plusieurs livres. Une autre longue fibre, préalablement soufrée, était attachée au milieu de la première par une de ses extrémités, tandis que l’autre extrémité traînait sur le sol jusqu’à une distance de plusieurs pieds du trou de mine. Le feu étant mis à cette seconde fibre, elle brûlerait jusqu’à ce qu’elle eût atteint la première. Celle-ci, prenant feu à son tour, se romprait, et la masse de fer serait précipitée sur la nitro-glycérine.

Cet appareil fut donc installé ; puis l’ingénieur, après avoir fait éloigner ses compagnons, remplit le trou de mine de manière que la nitro-glycérine vînt en
Et, quittant la place, Cyrus Smith... (Page 161.)

affleurer l’ouverture, et il en jeta quelques gouttes à la surface de la roche, au-dessous de la masse de fer déjà suspendue.

Ceci fait, Cyrus Smith prit l’extrémité de la fibre soufrée, il l’alluma, et, quittant la place, il revint retrouver ses compagnons aux Cheminées.

La fibre devait brûler pendant vingt-cinq minutes, et, en effet, vingt-cinq minutes après, une explosion, dont on ne saurait donner l’idée, retentit. Il sembla que toute l’île tremblait sur sa base. Une gerbe de pierres se projeta dans les airs comme si elle eût été vomie par un volcan. La secousse produite par l’air déplacé fut telle, que les roches des Cheminées oscillèrent. Les colons, bien qu’ils fussent à plus de deux milles de la mine, furent renversés sur le sol.

Ils se relevèrent, ils remontèrent sur le plateau, et ils coururent vers l’endroit où la berge du lac devait avoir été éventrée par l’explosion…

Un triple hurrah s’échappa de leurs poitrines ! Le cadre de granit était fendu sur une large place ! Un cours rapide d’eau s’en échappait, courait en écumant à travers le plateau, en atteignait la crête, et se précipitait d’une hauteur de trois cents pieds sur la grève !


――
CHAPITRE XVIII


CHAPITRE XVIII

Pencroff ne doute plus de rien. — L’ancien déversoir du lac. — Une descente souterraine. — La route à travers le granit. — Top a disparu. — La caverne centrale. — Le puits inférieur. — Mystère. — À coups de pic. — Le retour.

Le projet de Cyrus Smith avait réussi ; mais, suivant son habitude, sans témoigner aucune satisfaction, les lèvres serrées, le regard fixe, il restait immobile. Harbert était enthousiasmé ; Nab bondissait de joie ; Pencroff balançait sa grosse tête et murmurait ces mots :

« Allons, il va bien notre ingénieur ! »

En effet, la nitro-glycérine avait puissamment agi. La saignée, faite au lac, était si importante, que le volume des eaux qui s’échappaient alors par ce nouveau déversoir était au moins triple de celui qui passait auparavant par l’ancien. Il devait donc en résulter que, peu de temps après l’opération, le niveau du lac aurait baissé de deux pieds, au moins.

Les colons revinrent aux Cheminées, afin d’y prendre des pics, des épieux ferrés, des cordes de fibres, un briquet et de l’amadou ; puis, ils retournèrent au plateau. Top les accompagnait.

Chemin faisant, le marin ne put s’empêcher de dire à l’ingénieur :

« Mais savez-vous bien, monsieur Cyrus, qu’au moyen de cette charmante liqueur que vous avez fabriquée, on ferait sauter notre île tout entière ?

— Sans aucun doute, l’île, les continents, et la terre elle-même, répondit Cyrus Smith. Ce n’est qu’une question de quantité.

— Ne pourriez-vous donc employer cette nitro-glycérine au chargement des armes à feu ? demanda le marin.

— Non, Pencroff, car c’est une substance trop brisante. Mais il serait aisé de

fabriquer de la poudre-coton, ou même de la poudre ordinaire, puisque nous avons l’acide azotique, le salpêtre, le soufre et le charbon. Malheureusement, ce sont les armes que nous n’avons pas.

— Oh ! monsieur Cyrus, répondit le marin, avec un peu de bonne volonté !… »

Décidément, Pencroff avait rayé le mot « impossible » du dictionnaire de l’île Lincoln.

Les colons, arrivés au plateau de Grande-Vue, se dirigèrent immédiatement vers la pointe du lac, près de laquelle s’ouvrait l’orifice de l’ancien déversoir, qui, maintenant, devait être à découvert. Le déversoir serait donc devenu praticable, puisque les eaux ne s’y précipiteraient plus, et il serait facile sans doute d’en reconnaître la disposition intérieure.

En quelques instants, les colons avaient atteint l’angle inférieur du lac, et un coup d’œil leur suffit pour constater que le résultat avait été obtenu.

En effet, dans la paroi granitique du lac, et maintenant au-dessus du niveau des eaux, apparaissait l’orifice tant cherché. Un étroit épaulement, laissé à nu par le retrait des eaux, permettait d’y arriver. Cet orifice mesurait vingt pieds de largeur environ, mais il n’en avait que deux de hauteur. C’était comme une bouche d’égout à la bordure d’un trottoir. Cet orifice n’aurait donc pu livrer un passage facile aux colons ; mais Nab et Pencroff prirent leur pic, et, en moins d’une heure, ils lui eurent donné une hauteur suffisante.

L’ingénieur s’approcha alors et reconnut que les parois du déversoir, dans sa partie supérieure, n’accusaient pas une pente de plus de trente à trente-cinq degrés. Elles étaient donc praticables, et, pourvu que leur déclivité ne s’accrût pas, il serait facile de les descendre jusqu’au niveau même de la mer. Si donc, ce qui était fort probable, quelque vaste cavité existait à l’intérieur du massif granitique, on trouverait peut-être moyen de l’utiliser.

« Eh bien, monsieur Cyrus, qu’est-ce qui nous arrête ? demanda le marin, impatient de s’aventurer dans l’étroit couloir ? Vous voyez que Top nous a précédés !

— Bien, répondit l’ingénieur. Mais il faut y voir clair. — Nab, va couper quelques branches résineuses. »

Nab et Harbert coururent vers les rives du lac, ombragées de pins et autres arbres verts, et ils revinrent bientôt avec des branches qu’ils disposèrent en forme de torches. Ces torches furent allumées au feu du briquet, et, Cyrus Smith en tête, les colons s’engagèrent dans le sombre boyau que le trop-plein des eaux emplissait naguère.

Contrairement à ce qu’on eût pu supposer, le diamètre de ce boyau allait en s’élargissant, de telle sorte que les explorateurs, presque aussitôt, purent se tenir droit en descendant. Les parois de granit, usées par les eaux depuis un temps infini, étaient glissantes, et il fallait se garder des chutes. Aussi, les colons s’étaient-ils liés les uns aux autres au moyen d’une corde, ainsi que font les ascensionnistes dans les montagnes. Heureusement, quelques saillies du granit, formant de véritables marches, rendaient la descente moins périlleuse. Des gouttelettes, encore suspendues aux rocs, s’irisaient çà et là sous le feu des torches, et on eût pu croire que les parois étaient revêtues d’innombrables stalactites. L’ingénieur observa ce granit noir. Il n’y vit pas une strate, pas une faille. La masse était compacte et d’un grain extrêmement serré. Ce boyau datait donc de l’origine même de l’île. Ce n’étaient point les eaux qui l’avaient creusé peu à peu. Pluton, et non pas Neptune, l’avait foré de sa propre main, et l’on pouvait distinguer sur la muraille les traces d’un travail éruptif que le lavage des eaux n’avait pu totalement effacer.

Les colons ne descendaient que fort lentement. Ils n’étaient pas sans éprouver une certaine émotion, à s’aventurer ainsi dans les profondeurs de ce massif, que des êtres humains visitaient évidemment pour la première fois. Ils ne parlaient pas, mais ils réfléchissaient, et cette réflexion dut venir à plus d’un, que quelque poulpe ou autre gigantesque céphalopode pouvait occuper les cavités intérieures, qui se trouvaient en communication avec la mer. Il fallait donc ne s’aventurer qu’avec une certaine prudence.

Du reste, Top tenait la tête de la petite troupe, et l’on pouvait s’en rapporter à la sagacité du chien, qui ne manquerait point de donner l’alarme, le cas échéant.

Après avoir descendu une centaine de pieds, en suivant une route assez sinueuse, Cyrus Smith, qui marchait en avant, s’arrêta, et ses compagnons le rejoignirent. L’endroit où ils firent halte était évidé, de manière à former une caverne de médiocre dimension. Des gouttes d’eau tombaient de sa voûte, mais elles ne provenaient pas d’un suintement à travers le massif. C’étaient simplement les dernières traces laissées par le torrent qui avait si longtemps grondé dans cette cavité, et l’air, légèrement humide, n’émettait aucune émanation méphitique.

« Eh bien, mon cher Cyrus ? dit alors Gédéon Spilett. Voici une retraite bien ignorée, bien cachée dans ces profondeurs, mais, en somme, elle est inhabitable.

— Pourquoi inhabitable ? demanda le marin.

— Parce qu’elle est trop petite et trop obscure.

— Ne pouvons-nous l’agrandir, la creuser, y pratiquer des ouvertures pour le jour et l’air ? répondit Pencroff, qui ne doutait plus de rien.

— Continuons, répondit Cyrus Smith, continuons notre exploration. Peut-être, plus bas, la nature nous aura-t-elle épargné ce travail.

— Nous ne sommes encore qu’au tiers de la hauteur, fit observer Harbert.

— Au tiers environ, répondit Cyrus Smith, car nous avons descendu une centaine de pieds depuis l’orifice, et il n’est pas impossible qu’à cent pieds plus bas…

— Où est donc Top ?… » demanda Nab en interrompant son maître.

On chercha dans la caverne. Le chien n’y était pas.

« Il aura probablement continué sa route, dit Pencroff.

— Rejoignons-le, » répondit Cyrus Smith.

La descente fut reprise. L’ingénieur observait avec soin les déviations que le déversoir subissait, et, malgré tant de détours, il se rendait assez facilement compte de sa direction générale, qui allait vers la mer.

Les colons s’étaient encore abaissés d’une cinquantaine de pieds suivant la perpendiculaire, quand leur attention fut attirée par des sons éloignés qui venaient des profondeurs du massif. Ils s’arrêtèrent et écoutèrent. Ces sons, portés à travers le couloir, comme la voix à travers un tuyau acoustique, arrivaient nettement à l’oreille.

« Ce sont les aboiements de Top ! s’écria Harbert.

— Oui, répondit Pencroff, et notre brave chien aboie même avec fureur !

— Nous avons nos épieux ferrés, dit Cyrus Smith. Tenons-nous sur nos gardes, et en avant !

— Cela est de plus en plus intéressant, » murmura Gédéon Spilett à l’oreille du marin, qui fit un signe affirmatif.

Cyrus Smith et ses compagnons se précipitèrent pour se porter au secours du chien. Les aboiements de Top devenaient de plus en plus perceptibles. On sentait dans sa voix saccadée une rage étrange. Était-il donc aux prises avec quelque animal dont il avait troublé la retraite ? On peut dire que, sans songer au danger auquel ils s’exposaient, les colons se sentaient maintenant pris d’une irrésistible curiosité. Ils ne descendaient plus le couloir, ils se laissaient pour ainsi dire glisser sur sa paroi, et, en quelques minutes, soixante pieds plus bas, ils eurent rejoint Top.

Là, le couloir aboutissait à une vaste et magnifique caverne. Là, Top, allant et venant, aboyait avec fureur. Pencroff et Nab, secouant leurs torches, jetèrent de grands éclats de lumière à toutes les aspérités du granit, et, en même temps, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, l’épieu dressé, se tinrent prêts à tout événement.

L’énorme caverne était vide. Les colons la parcoururent en tous sens. Il n’y avait rien, pas un animal, pas un être vivant ! Et, cependant, Top continuait d’aboyer. Ni les caresses, ni les menaces ne purent le faire taire.

« Il doit y avoir quelque part une issue par laquelle les eaux du lac s’en allaient à la mer, dit l’ingénieur.

— En effet, répondit Pencroff, et prenons garde de tomber dans un trou.

— Va, Top, va ! » cria Cyrus Smith.

Le chien, excité par les paroles de son maître, courut vers l’extrémité de la caverne, et, là, ses aboiements redoublèrent.

On le suivit, et, à la lumière des torches, apparut l’orifice d’un véritable puits qui s’ouvrait dans le granit. C’était bien par là que s’opérait la sortie des eaux autrefois engagées dans le massif, et, cette fois, ce n’était plus un couloir oblique et praticable, mais un puits perpendiculaire, dans lequel il eût été impossible de s’aventurer.

Les torches furent penchées au-dessus de l’orifice. On ne vit rien. Cyrus Smith détacha une branche enflammée et la jeta dans cet abîme. La résine éclatante, dont le pouvoir éclairant s’accrut encore par la rapidité de sa chute, illumina l’intérieur du puits, mais rien n’apparut encore. Puis, la flamme s’éteignit avec un léger frémissement indiquant qu’elle avait atteint la couche d’eau, c’est-à-dire le niveau de la mer.

L’ingénieur, calculant le temps employé à la chute, put en estimer la profondeur du puits, qui se trouva être de quatre-vingt-dix pieds environ.

Le sol de la caverne était donc situé à quatre-vingt-dix pieds au-dessus du niveau de la mer.

« Voici notre demeure, dit Cyrus Smith.

— Mais elle était occupée par un être quelconque, répondit Gédéon Spilett, qui ne trouvait pas sa curiosité satisfaite.

— Eh bien, l’être quelconque, amphibie ou autre, s’est enfui par cette issue, répondit l’ingénieur, et il nous a cédé la place.

— N’importe, ajouta le marin, j’aurais bien voulu être Top, il y a un quart d’heure, car enfin ce n’est pas sans raison qu’il a aboyé ! »

Cyrus Smith regardait son chien, et celui de ses compagnons qui se fût approché de lui l’eût entendu murmurer ces paroles :

« Oui, je crois bien que Top en sait plus long que nous sur bien des choses ! »

Cependant, les désirs des colons se trouvaient en grande partie réalisés. Le hasard, aidé par la merveilleuse sagacité de leur chef, les avait heureusement servis. Ils avaient là, à leur disposition, une vaste caverne, dont ils ne pouvaient encore estimer la capacité à la lueur insuffisante des torches, mais qu’il serait certainement aisé de diviser en chambres, au moyen de cloisons de briques, et d’approprier, sinon comme une maison, du moins comme un spacieux appartement. Les eaux l’avaient abandonnée et n’y pouvaient plus revenir. La place était libre.

Restaient deux difficultés : premièrement, la possibilité d’éclairer cette excavation creusée dans un bloc plein ; deuxièmement, la nécessité d’en rendre l’accès plus facile. Pour l’éclairage, il ne fallait point songer à l’établir par le haut, puisqu’une énorme épaisseur de granit plafonnait au-dessus d’elle ; mais peut-être pourrait-on percer la paroi antérieure, qui faisait face à la mer. Cyrus Smith, qui, pendant la descente, avait apprécié assez approximativement l’obliquité, et par conséquent la longueur du déversoir, était fondé à croire que la partie antérieure de la muraille devait n’être que peu épaisse. Si l’éclairage était ainsi obtenu, l’accès le serait aussi, car il était aussi facile de percer une porte que des fenêtres, et d’établir une échelle extérieure.

Cyrus Smith fit part de ses idées à ses compagnons.

« Alors, monsieur Cyrus, à l’ouvrage ! répondit Pencroff. J’ai mon pic, et je saurai bien me faire jour à travers ce mur. Où faut-il frapper ?

— Ici, » répondit l’ingénieur, en indiquant au vigoureux marin un renfoncement assez considérable de la paroi, et qui devait en diminuer l’épaisseur.

Pencroff attaqua le granit, et pendant une demi-heure, à la lueur des torches, il en fit voler les éclats autour de lui. La roche étincelait sous son pic. Nab le relaya, puis Gédéon Spilett après Nab.

Ce travail durait depuis deux heures déjà, et l’on pouvait donc craindre qu’en cet endroit, la muraille n’excédât la longueur du pic, quand, à un dernier coup porté par Gédéon Spilett, l’instrument, passant au travers du mur, tomba au dehors.

« Hurrah ! toujours hurrah ! » s’écria Pencroff.

La muraille ne mesurait là que trois pieds d’épaisseur.

Cyrus Smith vint appliquer son œil à l’ouverture, qui dominait le sol de quatre-vingts pieds. Devant lui s’étendait la lisière du rivage, l’îlot, et, au delà, l’immense mer.

Mais par ce trou assez large, car la roche s’était désagrégée notablement, la lumière entra à flots et produisit un effet magique en inondant cette splendide caverne ! Si, dans sa partie gauche, elle ne mesurait pas plus de trente pieds de haut et de large sur une longueur de cent pieds, au contraire, à sa partie droite, elle était énorme, et sa voûte s’arrondissait à plus de quatre-vingts pieds
Les colons descendaient lentement. (Page 164.)
de hauteur. En quelques endroits, des piliers de granit, irrégulièrement disposés, en supportaient les retombées comme celles d’une nef de cathédrale. Appuyée sur des espèces de pieds-droits latéraux, ici se surbaissant en cintres, là s’élevant sur des nervures ogivales, se perdant sur des travées obscures dont on entrevoyait les capricieux arceaux dans l’ombre, ornée à profusion de saillies qui formaient comme autant de pendentifs, cette voûte offrait un mélange pittoresque de tout ce que les architectures byzantine, romane et gothique ont produit sous la main de l’homme. Et ici, pourtant, ce n’était que l’œuvre de la nature ! Elle seule avait creusé ce féerique Alhambra dans un massif de granit !
Cette voûte ressemblait à une nef de cathédrale. (Page 168.)

Les colons étaient stupéfaits d’admiration. Où ils ne croyaient trouver qu’une étroite cavité, ils trouvaient une sorte de palais merveilleux, et Nab s’était découvert, comme s’il eût été transporté dans un temple !

Des cris d’admiration étaient partis de toutes les bouches. Les hurrahs retentissaient et allaient se perdre d’écho en écho jusqu’au fond des sombres nefs.

« Ah ! mes amis, s’écria Cyrus Smith, quand nous aurons largement éclairé l’intérieur de ce massif, quand nous aurons disposé nos chambres, nos magasins, nos offices dans sa partie gauche, il nous restera encore cette splendide caverne, dont nous ferons notre salle d’étude et notre musée !

— Et nous l’appellerons ?… demanda Harbert.

— Granite-house[12], » répondit Cyrus Smith, nom que ses compagnons saluèrent encore de leurs hurrahs.

En ce moment, les torches étaient presque entièrement consumées, et comme, pour revenir, il fallait regagner le sommet du plateau en remontant le couloir, il fut décidé que l’on remettrait au lendemain les travaux relatifs à l’aménagement de la nouvelle demeure.

Avant de partir, Cyrus Smith vint se pencher encore une fois au-dessus du puits sombre, qui s’enfonçait perpendiculairement jusqu’au niveau de la mer. Il écouta avec attention. Aucun bruit ne se produisit, pas même celui des eaux, que les ondulations de la houle devaient quelquefois agiter dans ces profondeurs. Une résine enflammée fut encore jetée. Les parois du puits s’éclairèrent un instant mais, pas plus cette fois que la première, il ne se révéla rien de suspect. Si quelque monstre marin avait été inopinément surpris par le retrait des eaux, il avait maintenant regagné le large par le conduit souterrain qui se prolongeait sous la grève, et que suivait le trop-plein du lac, avant qu’une nouvelle issue lui eût été offerte.

Cependant, l’ingénieur, immobile, l’oreille attentive, le regard plongé dans le gouffre, ne prononçait pas une seule parole.

Le marin s’approcha de lui, alors, et, le touchant au bras :

« Monsieur Smith ? dit-il.

— Que voulez-vous, mon ami ? répondit l’ingénieur, comme s’il fût revenu du pays des rêves.

— Les torches vont bientôt s’éteindre.

— En route ! » répondit Cyrus Smith.

La petite troupe quitta la caverne et commença son ascension à travers le sombre déversoir. Top fermait la marche, et faisait encore entendre de singuliers grognements. L’ascension fut assez pénible. Les colons s’arrêtèrent quelques instants à la grotte supérieure, qui formait comme une sorte de palier, à mi-hauteur de ce long escalier de granit. Puis ils recommencèrent à monter.

Bientôt un air plus frais se fit sentir. Les gouttelettes, séchées par l’évaporation, ne scintillaient plus sur les parois. La clarté fuligineuse des torches pâlissait. Celle que portait Nab s’éteignit, et, pour ne pas s’aventurer au milieu d’une obscurité profonde, il fallait se hâter.

C’est ce qui fut fait, et, un peu avant quatre heures, au moment où la torche du marin s’éteignait à son tour, Cyrus Smith et ses compagnons débouchaient par l’orifice du déversoir.


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CHAPITRE XIX


CHAPITRE XIX

Le plan de Cyrus Smith. — La façade de Granite-house. — L’échelle de corde. — Les rêves de Pencroff. — Les herbes aromatiques. — Une garenne naturelle. — Dérivation des eaux pour les besoins de la nouvelle demeure. — Vue que l’on a des fenêtres de Granite-house.


Le lendemain, 22 mai, furent commencés les travaux destinés à l’appropriation spéciale de la nouvelle demeure. Il tardait aux colons, en effet, d’échanger, pour cette vaste et saine retraite, creusée en plein roc, à l’abri des eaux de la mer et du ciel, leur insuffisant abri des Cheminées. Celles-ci ne devaient pas être entièrement abandonnées, cependant, et le projet de l’ingénieur était d’en faire un atelier pour les gros ouvrages.

Le premier soin de Cyrus Smith fut de reconnaître sur quel point précis se développait la façade de Granite-house. Il se rendit sur la grève, au pied de l’énorme muraille, et, comme le pic, échappé des mains du reporter, avait dû tomber perpendiculairement, il suffisait de retrouver ce pic pour reconnaître l’endroit où le trou avait été percé dans le granit.

Le pic fut facilement retrouvé, et, en effet, un trou s’ouvrait en ligne perpendiculaire au-dessus du point où il s’était fiché dans le sable, à quatre-vingts pieds environ au-dessus de la grève. Quelques pigeons de roche entraient et sortaient déjà par cette étroite ouverture. Il semblait vraiment que ce fût pour eux que l’on eût découvert Granite-house !

L’intention de l’ingénieur était de diviser la portion droite de la caverne en plusieurs chambres précédées d’un couloir d’entrée, et de l’éclairer au moyen de cinq fenêtres et d’une porte percées sur la façade. Pencroff admettait bien les cinq fenêtres, mais il ne comprenait pas l’utilité de la porte, puisque l’ancien déversoir offrait un escalier naturel, par lequel il serait toujours facile d’avoir accès dans Granite-house.

« Mon ami, lui répondit Cyrus Smith, s’il nous est facile d’arriver à notre demeure par le déversoir, cela sera également facile à d’autres que nous. Je compte, au contraire, obstruer ce déversoir à son orifice, le boucher hermétiquement,

et, s’il le faut même, en dissimuler absolument l’entrée en provoquant, au moyen d’un barrage, un relèvement des eaux du lac.

— Et comment entrerons-nous ? demanda le marin.

— Par une échelle extérieure, répondit Cyrus Smith, une échelle de corde, qui, une fois retirée, rendra impossible l’accès de notre demeure.

— Mais pourquoi tant de précautions ? dit Pencroff. Jusqu’ici les animaux ne nous ont pas semblé être bien redoutables. Quant à être habitée par des indigènes, notre île ne l’est pas !

— En êtes-vous bien sûr, Pencroff ? demanda l’ingénieur, en regardant le marin.

— Nous n’en serons sûrs, évidemment, que lorsque nous l’aurons explorée dans toutes ses parties, répondit Pencroff.

— Oui, dit Cyrus Smith, car nous n’en connaissons encore qu’une petite portion. Mais, en tout cas, si nous n’avons pas d’ennemis au dedans, ils peuvent venir du dehors, car ce sont de mauvais parages que ces parages du Pacifique. Prenons donc nos précautions contre toute éventualité. »

Cyrus Smith parlait sagement, et, sans faire aucune autre objection, Pencroff se prépara à exécuter ses ordres.

La façade de Granite-house allait donc être éclairée au moyen de cinq fenêtres et d’une porte, desservant ce qui constituait « l’appartement » proprement dit, et au moyen d’une large baie et d’œils-de-bœuf qui permettraient à la lumière d’entrer à profusion dans cette merveilleuse nef qui devait servir de grande salle. Cette façade, située à une hauteur de quatre-vingts pieds au-dessus du sol, était exposée à l’est, et le soleil levant la saluait de ses premiers rayons. Elle se développait sur cette portion de la courtine comprise entre le saillant faisant angle sur l’embouchure de la Mercy, et une ligne perpendiculairement tracée au-dessus de l’entassement de roches qui formaient les Cheminées. Ainsi les mauvais vents, c’est-à-dire ceux du nord-est, ne la frappaient que d’écharpe, car elle était protégée par l’orientation même du saillant. D’ailleurs, et en attendant que les châssis des fenêtres fussent faits, l’ingénieur avait l’intention de clore les ouvertures avec des volets épais, qui ne laisseraient passer ni le vent, ni la pluie, et qu’il pourrait dissimuler au besoin.

Le premier travail consista donc à évider ces ouvertures. La manœuvre du pic sur cette roche dure eût été trop lente, et on sait que Cyrus Smith était l’homme des grands moyens. Il avait encore une certaine quantité de nitro-glycérine à sa disposition, et il l’employa utilement. L’effet de la substance explosive fut convenablement localisé, et, sous son effort, le granit se défonça aux places mêmes choisies par l’ingénieur. Puis, le pic et la pioche achevèrent le dessin ogival des cinq fenêtres, de la vaste baie, des œils-de-bœuf et de la porte, ils en dégauchirent les encadrements, dont les profils furent assez capricieusement arrêtés, et, quelques jours après le commencement des travaux, Granite-house était largement éclairé par cette lumière du levant, qui pénétrait jusque dans ses plus secrètes profondeurs.

Suivant le plan arrêté par Cyrus Smith, l’appartement devait être divisé en cinq compartiments prenant vue sur la mer : à droite, une entrée desservie par une porte à laquelle aboutirait l’échelle, puis une première chambre-cuisine, large de trente pieds, une salle à manger, mesurant quarante pieds, une chambre-dortoir, d’égale largeur, et enfin une « chambre d’amis », réclamée par Pencroff, et qui confinait à la grande salle.

Ces chambres, ou plutôt cette suite de chambres, qui formaient l’appartement de Granite-house, ne devaient pas occuper toute la profondeur de la cavité. Elles devaient être desservies par un corridor ménagé entre elles et un long magasin, dans lequel les ustensiles, les provisions, les réserves, trouveraient largement place. Tous les produits recueillis dans l’île, ceux de la flore comme ceux de la faune, seraient là dans des conditions excellentes de conservation, et complètement à l’abri de l’humidité. L’espace ne manquait pas, et chaque objet pourrait être méthodiquement disposé. En outre, les colons avaient encore à leur disposition la petite grotte située au-dessus de la grande caverne, et qui serait comme le grenier de la nouvelle demeure.

Ce plan arrêté, il ne restait plus qu’à le mettre à exécution. Les mineurs redevinrent donc briquetiers ; puis, les briques furent apportées et déposées au pied de Granite-house.

Jusqu’alors Cyrus Smith et ses compagnons n’avaient eu accès dans la caverne que par l’ancien déversoir. Ce mode de communication les obligeait d’abord à monter sur le plateau de Grande-Vue en faisant un détour par la berge de la rivière, à descendre deux cents pieds par le couloir, puis à remonter d’autant quand ils voulaient revenir au plateau. De là, perte de temps et fatigues considérables. Cyrus Smith résolut donc de procéder sans retard à la fabrication d’une solide échelle de corde, qui, une fois relevée, rendrait l’entrée de Granite-house absolument inaccessible.

Cette échelle fut confectionnée avec un soin extrême, et ses montants, formés des fibres du « curry-jonc » tressées au moyen d’un moulinet, avaient la solidité d’un gros câble. Quant aux échelons, ce fut une sorte de cèdre rouge, aux branches légères et résistantes, qui les fournit, et l’appareil fut travaillé de main de maître par Pencroff.

D’autres cordes furent également fabriquées avec des fibres végétales, et une sorte de mouffle grossière fut installée à la porte. De cette façon, les briques purent être facilement enlevées jusqu’au niveau de Granite-house. Le transport des matériaux se trouvait ainsi très-simplifié, et l’aménagement intérieur proprement dit commença aussitôt. La chaux ne manquait pas, et quelques milliers de briques étaient là, prêtes à être utilisées. On dressa aisément la charpente des cloisons, très-rudimentaire d’ailleurs, et, en un temps très-court, l’appartement fut divisé en chambres et en magasin, suivant le plan convenu.

Ces divers travaux se faisaient rapidement, sous la direction de l’ingénieur, qui maniait lui-même le marteau et la truelle. Aucune main-d’œuvre n’était étrangère à Cyrus Smith, qui donnait ainsi l’exemple à des compagnons intelligents et zélés. On travaillait avec confiance, gaiement même, Pencroff ayant toujours le mot pour rire, tantôt charpentier, tantôt cordier, tantôt maçon, et communiquant sa bonne humeur à tout ce petit monde. Sa foi dans l’ingénieur était absolue. Rien n’eût pu la troubler. Il le croyait capable de tout entreprendre et de réussir à tout. La question des vêtements et des chaussures, — question grave assurément, — celle de l’éclairage pendant les nuits d’hiver, la mise en valeur des portions fertiles de l’île, la transformation de cette flore sauvage en une flore civilisée, tout lui paraissait facile, Cyrus Smith aidant, et tout se ferait en son temps. Il rêvait de rivières canalisées, facilitant le transport des richesses du sol, d’exploitations de carrières et de mines à entreprendre, de machines propres à toutes pratiques industrielles, de chemins de fer, oui, de chemins de fer ! dont le réseau couvrirait certainement un jour l’île Lincoln.

L’ingénieur laissait dire Pencroff. Il ne rabattait rien des exagérations de ce brave cœur. Il savait combien la confiance est communicative, il souriait même à l’entendre parler, et ne disait rien des inquiétudes que lui inspirait quelquefois l’avenir. En effet, dans cette partie du Pacifique, en dehors du passage des navires, il pouvait craindre de n’être jamais secouru. C’était donc sur eux-mêmes, sur eux seuls, que les colons devaient compter, car la distance de l’île Lincoln à toute autre terre était telle, que se hasarder sur un bateau, de construction nécessairement médiocre, serait chose grave et périlleuse.

« Mais, comme disait le marin, ils dépassaient de cent coudées les Robinsons d’autrefois, pour qui tout était miracle à faire. »

Et en effet, ils « savaient », et l’homme qui « sait » réussit là où d’autres végéteraient et périraient inévitablement.

Pendant ces travaux, Harbert se distingua. Il était intelligent et actif, il comprenait vite, exécutait bien, et Cyrus Smith s’attachait de plus en plus à cet enfant. Harbert sentait pour l’ingénieur une vive et respectueuse amitié. Pencroff voyait bien l’étroite sympathie qui se formait entre ces deux êtres, mais il n’en était point jaloux.

Nab était Nab. Il était ce qu’il serait toujours, le courage, le zèle, le dévouement, l’abnégation personnifiée. Il avait en son maître la même foi que Pencroff, mais il la manifestait moins bruyamment. Quand le marin s’enthousiasmait, Nab avait toujours l’air de lui répondre : « Mais rien n’est plus naturel. » Pencroff et lui s’aimaient beaucoup, et n’avaient pas tardé à se tutoyer.

Quant à Gédéon Spilett, il prenait sa part du travail commun, et n’était pas le plus maladroit, — ce dont s’étonnait toujours un peu le marin. Un « journaliste » habile, non pas seulement à tout comprendre, mais à tout exécuter !

L’échelle fut définitivement installée le 28 mai. On n’y comptait pas moins de cent échelons sur cette hauteur perpendiculaire de quatre-vingts pieds qu’elle mesurait. Cyrus Smith avait pu, heureusement, la diviser en deux parties, en profitant d’un surplomb de la muraille qui faisait saillie à une quarantaine de pieds au-dessus du sol. Cette saillie, soigneusement nivelée par le pic, devint une sorte de palier auquel on fixa la première échelle, dont le ballant fut ainsi diminué de moitié, et qu’une corde permettait de relever jusqu’au niveau de Granite-house. Quant à la seconde échelle, on l’arrêta aussi bien à son extrémité inférieure, qui reposait sur la saillie, qu’à son extrémité supérieure, rattachée à la porte même. De la sorte, l’ascension devint notablement plus facile. D’ailleurs, Cyrus Smith comptait installer plus tard un ascenseur hydraulique qui éviterait toute fatigue et toute perte de temps aux habitants de Granite-house.

Les colons s’habituèrent promptement à se servir de cette échelle. Ils étaient lestes et adroits, et Pencroff, en sa qualité de marin, habitué à courir sur les enfléchures des haubans, put leur donner des leçons. Mais il fallut qu’il en donnât aussi à Top. Le pauvre chien, avec ses quatre pattes, n’était pas bâti pour cet exercice. Mais Pencroff était un maître si zélé, que Top finit par exécuter convenablement ses ascensions, et monta bientôt à l’échelle comme font couramment ses congénères dans les cirques. Si le marin fut fier de son élève, cela ne peut se dire. Mais pourtant, et plus d’une fois, Pencroff le monta sur son dos, ce dont Top ne se plaignit jamais.

On fera observer ici que pendant ces travaux, qui furent cependant activement conduits, car la mauvaise saison approchait, la question alimentaire n’avait point été négligée. Tous les jours, le reporter et Harbert, devenus décidément les pourvoyeurs de la colonie, employaient quelques heures à la chasse. Ils n’exploitaient encore que les bois du Jacamar, sur la gauche de la rivière, car, faute de
L'échelle fut définitivement installée. (Page 175.)
pont et de canot, la Mercy n’avait pas encore été franchie. Toutes ces immenses forêts auxquelles on avait donné le nom de forêts du Far-West n’étaient donc point explorées. On réservait cette importante excursion pour les premiers beaux jours du printemps prochain. Mais les bois du Jacamar étaient suffisamment giboyeux ; kangourous et sangliers y abondaient, et les épieux ferrés, l’arc et les flèches des chasseurs faisaient merveille. De plus, Harbert découvrit, vers l’angle sud-ouest du lagon, une garenne naturelle, sorte de prairie légèrement humide, recouverte de saules et d’herbes aromatiques qui parfumaient l’air, telles que thym, serpolet, basilic, sarriette, toutes espèces odorantes de la famille des labiées, dont les lapins se montrent si friands.
Des centaines de petits animaux... (Page 178.)

Sur l’observation du reporter, que, puisque la table était servie pour des lapins, il serait étonnant que les lapins fissent défaut, les deux chasseurs explorèrent attentivement cette garenne. En tout cas, elle produisait en abondance des plantes utiles, et un naturaliste aurait eu là l’occasion d’étudier bien des spécimens du règne végétal. Harbert recueillit ainsi une certaine quantité de pousses de basilic, de romarin, de mélisse, de bétoine, etc., qui possèdent des propriétés thérapeutiques diverses, les unes pectorales, astringentes, fébrifuges, les autres anti-spasmodiques ou anti-rhumatismales. Et quand, plus tard, Pencroff demanda à quoi servirait toute cette récolte d’herbes :

« À nous soigner, répondit le jeune garçon, à nous traiter quand nous serons malades.

— Pourquoi serions-nous malades, puisqu’il n’y a pas de médecins dans l’île ? » répondit très-sérieusement Pencroff.

À cela il n’y avait rien à répliquer, mais le jeune garçon n’en fit pas moins sa récolte, qui fut très-bien accueillie à Granite-house. D’autant plus qu’à ces plantes médicinales, il put joindre une notable quantité de monardes didymes, qui sont connues dans l’Amérique septentrionale, sous le nom de « thé d’Oswego », et produisent une boisson excellente.

Enfin, ce jour-là, en cherchant bien, les deux chasseurs arrivèrent sur le véritable emplacement de la garenne. Le sol y était perforé comme une écumoire.

« Des terriers ! s’écria Harbert.

— Oui, répondit le reporter, je les vois bien.

— Mais sont-ils habités ?

— C’est la question. »

La question ne tarda pas à être résolue. Presque aussitôt, des centaines de petits animaux, semblables à des lapins, s’enfuirent dans toutes les directions, et avec une telle rapidité, que Top lui-même n’aurait pu les gagner de vitesse. Chasseurs et chien eurent beau courir, ces rongeurs leur échappèrent facilement. Mais le reporter était bien résolu à ne pas quitter la place avant d’avoir capturé au moins une demi-douzaine de ces quadrupèdes. Il voulait en garnir l’office tout d’abord, quitte à domestiquer ceux que l’on prendrait plus tard. Avec quelques collets tendus à l’orifice des terriers, l’opération ne pouvait manquer de réussir. Mais en ce moment, pas de collets, ni de quoi en fabriquer. Il fallut donc se résigner à visiter chaque gîte, à le fouiller du bâton, à faire, à force de patience, ce qu’on ne pouvait faire autrement.

Enfin, après une heure de fouilles, quatre rongeurs furent pris au gîte. C’étaient des lapins assez semblables à leurs congénères d’Europe, et qui sont vulgairement connus sous le nom de « lapins d’Amérique ».

Le produit de la chasse fut donc rapporté à Granite-house, et il figura au repas du soir. Les hôtes de cette garenne n’étaient point à dédaigner, car ils étaient délicieux. Ce fut là une précieuse ressource pour la colonie, et qui semblait devoir être inépuisable.

Le 31 mai, les cloisons étaient achevées. Il ne restait plus qu’à meubler les chambres, ce qui serait l’ouvrage des longs jours d’hiver. Une cheminée fut établie dans la première chambre, qui servait de cuisine. Le tuyau destiné à conduire la fumée au dehors donna quelque travail aux fumistes improvisés. Il parut plus simple à Cyrus Smith de le fabriquer en terre de brique ; comme il ne fallait pas songer à lui donner issue par le plateau supérieur, on perça un trou dans le granit au-dessus de la fenêtre de ladite cuisine, et c’est à ce trou que le tuyau, obliquement dirigé, aboutit comme celui d’un poêle en tôle. Peut-être, sans doute même, par les grands vents d’est qui battaient directement la façade, la cheminée fumerait, mais ces vents étaient rares, et, d’ailleurs, maître Nab, le cuisinier, n’y regardait pas de si près.

Quand ces aménagements intérieurs eurent été achevés, l’ingénieur s’occupa d’obstruer l’orifice de l’ancien déversoir qui aboutissait au lac, de manière à interdire tout accès par cette voie. Des quartiers de roches furent roulés à l’ouverture et cimentés fortement. Cyrus Smith ne réalisa pas encore le projet qu’il avait formé de noyer cet orifice sous les eaux du lac en les ramenant à leur premier niveau par un barrage. Il se contenta de dissimuler l’obstruction au moyen d’herbes, arbustes ou broussailles, qui furent plantés dans les interstices des roches, et que le printemps prochain devait développer avec exubérance.

Toutefois, il utilisa le déversoir de manière à amener jusqu’à la nouvelle demeure un filet des eaux douces du lac. Une petite saignée, faite au-dessous de leur niveau, produisit ce résultat, et cette dérivation d’une source pure et intarissable donna un rendement de vingt-cinq à trente gallons[13] par jour. L’eau ne devait donc jamais manquer à Granite-house.

Enfin, tout fut terminé, et il était temps, car la mauvaise saison arrivait. D’épais volets permettaient de fermer les fenêtres de la façade, en attendant que l’ingénieur eût eu le temps de fabriquer du verre à vitre.

Gédéon Spilett avait très-artistement disposé, dans les saillies du roc, autour des fenêtres, des plantes d’espèces variées, ainsi que de longues herbes flottantes, et, de cette façon, les ouvertures étaient encadrées d’une pittoresque verdure d’un effet charmant.

Les habitants de la solide, saine et sûre demeure, ne pouvaient donc être qu’enchantés de leur ouvrage. Les fenêtres permettaient à leur regard de s’étendre sur un horizon sans limite, que les deux caps Mandibule fermaient au nord et le cap Griffe au sud. Toute la baie de l’Union se développait magnifiquement devant eux. Oui, ces braves colons avaient lieu d’être satisfaits, et Pencroff ne marchandait pas les éloges à ce qu’il appelait humoristiquement « son appartement au cinquième au-dessus de l’entresol ! »


――
CHAPITRE XX


CHAPITRE XX

La saison des pluies. — la question des vêtements. — Une chasse aux phoques. — Fabrication de la bougie. — Travaux intérieurs dans Granite-house. — Les deux ponceaux. — Retour d’une visite à l’huîtrière. — Ce qu’Harbert trouve dans sa poche.

La saison d’hiver commença véritablement avec ce mois de juin, qui correspond au mois de décembre de l’hémisphère boréal. Il débuta par des averses et des rafales qui se succédèrent sans relâche. Les hôtes de Granite-house purent apprécier les avantages d’une demeure que les intempéries ne sauraient atteindre. L’abri des Cheminées eût été vraiment insuffisant contre les rigueurs d’un hivernage, et il était à craindre que les grandes marées, poussées par les vents du large, n’y fissent encore irruption. Cyrus Smith prit même quelques précautions, en prévision de cette éventualité, afin de préserver, autant que possible, la forge et les fourneaux qui y étaient installés.

Pendant tout ce mois de juin, le temps fut employé à des travaux divers, qui n’excluaient ni la chasse, ni la pêche, et les réserves de l’office purent être abondamment entretenues. Pencroff, dès qu’il en aurait le loisir, se proposait d’établir des trappes dont il attendait le plus grand bien. Il avait fabriqué des collets de fibres ligneuses, et il n’était pas de jour que la garenne ne fournît son contingent de rongeurs. Nab employait presque tout son temps à saler ou à fumer des viandes, ce qui lui assurait des conserves excellentes.

La question des vêtements fut alors très-sérieusement discutée. Les colons n’avaient d’autres habits que ceux qu’ils portaient, quand le ballon les jeta sur l’île. Ces habits étaient chauds et solides, ils en avaient pris un soin extrême ainsi que de leur linge, et ils les tenaient en parfait état de propreté, mais tout cela demanderait bientôt à être remplacé. En outre, si l’hiver était rigoureux, les colons auraient fort à souffrir du froid.

À ce sujet, l’ingéniosité de Cyrus Smith fut en défaut. Il avait dû parer au plus pressé, créer la demeure, assurer l’alimentation, et le froid pouvait le surprendre avant que la question des vêtements eût été résolue. Il fallait donc se résigner à passer ce premier hiver sans trop se plaindre. La belle saison venue, on ferait une chasse sérieuse à ces mouflons, dont la présence avait été signalée, lors de l’exploration au mont Frankin, et, une fois la laine récoltée, l’ingénieur saurait bien fabriquer de chaudes et solides étoffes… Comment ? il y songerait.

« Eh bien, nous en serons quittes pour nous griller les mollets à Granite-house ! dit Pencroff. Le combustible abonde, et il n’y a aucune raison de l’épargner.

— D’ailleurs, répondit Gédéon Spilett, l’île Lincoln n’est pas située sous une latitude très-élevée, et il est probable que les hivers n’y sont pas rudes. Ne nous avez-vous pas dit, Cyrus, que ce trente-cinquième parallèle correspondait à celui de l’Espagne dans l’autre hémisphère ?

— Sans doute, répondit l’ingénieur, mais certains hivers sont très-froids en Espagne ! Neige et glace, rien n’y manque, et l’île Lincoln peut être aussi rigoureusement éprouvée. Toutefois, c’est une île, et, comme telle, j’espère que la température y sera plus modérée.

— Et pourquoi, monsieur Cyrus ? demanda Harbert.

— Parce que la mer, mon enfant, peut être considérée comme un immense réservoir, dans lequel s’emmagasinent les chaleurs de l’été. L’hiver venu, elle restitue ces chaleurs, ce qui assure aux régions voisines des océans une température moyenne, moins élevée en été, mais moins basse en hiver.

— Nous le verrons bien, répondit Pencroff. Je demande à ne point m’inquiéter autrement du froid qu’il fera ou qu’il ne fera pas. Ce qui est certain, c’est que les jours sont déjà courts et les soirées longues. Si nous traitions un peu la question de l’éclairage.

— Rien n’est plus facile, répondit Cyrus Smith.

— À traiter ? demanda le marin.

— À résoudre.

— Et quand commencerons-nous ?

— Demain, en organisant une chasse aux phoques.

— Pour fabriquer de la chandelle ?

— Fi donc ! Pencroff, de la bougie. »

Tel était, en effet, le projet de l’ingénieur ; projet réalisable, puisqu’il avait de la chaux et de l’acide sulfurique, et que les amphibies de l’îlot lui fourniraient la graisse nécessaire à sa fabrication.

On était au 4 juin. C’était le dimanche de la Pentecôte, et il y eut accord unanime pour observer cette fête. Tous travaux furent suspendus, et des prières s’élevèrent vers le ciel. Mais ces prières étaient maintenant des actions de grâces. Les colons de l’île Lincoln n’étaient plus les misérables naufragés jetés sur l’îlot. Ils ne demandaient plus, ils remerciaient.

Le lendemain, 5 juin, par un temps assez incertain, on partit pour l’îlot. Il fallut encore profiter de la marée basse pour franchir à gué le canal, et, à ce propos, il fut convenu que l’on construirait, tant bien que mal, un canot qui rendrait les communications plus faciles, et permettrait aussi de remonter la Mercy, lors de la grande exploration du sud-ouest de l’île, qui était remise aux premiers beaux jours.

Les phoques étaient nombreux, et les chasseurs, armés de leurs épieux ferrés, en tuèrent aisément une demi-douzaine. Nab et Pencroff les dépouillèrent, et ne rapportèrent à Granite-house que leur graisse et leur peau, cette peau devant servir à la fabrication de solides chaussures.

Le résultat de cette chasse fut celui-ci : environ trois cents livres de graisse qui devaient être entièrement employées à la fabrication des bougies.

L’opération fut extrêmement simple, et, si elle ne donna pas des produits absolument parfaits, du moins étaient-ils utilisables. Cyrus Smith n’aurait eu à sa disposition que de l’acide sulfurique, qu’en chauffant cet acide avec les corps gras neutres, — dans l’espèce la graisse de phoque, — il pouvait isoler la glycérine ; puis, de la combinaison nouvelle, il eût facilement séparé l’oléine, la margarine et la stéarine, en employant l’eau bouillante. Mais, afin de simplifier l’opération, il préféra saponifier la graisse au moyen de la chaux. Il obtint de la sorte un savon calcaire, facile à décomposer par l’acide sulfurique, qui précipita la chaux à l’état de sulfate et rendit libres les acides gras.

De ces trois acides, oléique, margarique et stéarique, le premier, étant liquide, fut chassé par une pression suffisante. Quant aux deux autres, ils formaient la substance même qui allait servir au moulage des bougies.

L’opération ne dura pas plus de vingt-quatre heures. Les mèches, après plusieurs essais, furent faites de fibres végétales, et, trempées dans la substance liquéfiée, elles formèrent de véritables bougies stéariques, moulées à la main, auxquelles il ne manqua que le blanchiment et le polissage. Elles n’offraient pas, sans doute, cet avantage que les mèches, imprégnées d’acide borique, ont de se vitrifier au fur et à mesure de leur combustion, et de se consumer entièrement ; mais Cyrus Smith ayant fabriqué une belle paire de mouchettes, ces bougies furent grandement appréciées pendant les veillées de Granite-house.

Pendant tout ce mois, le travail ne manqua pas à l’intérieur de la nouvelle demeure. Les menuisiers eurent de l’ouvrage. On perfectionna les outils, qui étaient fort rudimentaires. On les compléta aussi.

Des ciseaux, entre autres, furent fabriqués, et les colons purent enfin couper leurs cheveux, et sinon se faire la barbe, du moins la tailler à leur fantaisie. Harbert n’en avait pas, Nab n’en avait guère, mais leurs compagnons en étaient hérissés de manière à justifier la confection desdits ciseaux.

La fabrication d’une scie à main, du genre de celles qu’on appelle égohines, coûta des peines infinies, mais enfin on obtint un instrument qui, vigoureusement manié, put diviser les fibres ligneuses du bois. On fit donc des tables, des sièges, des armoires, qui meublèrent les principales chambres, des cadres de lit, dont toute la literie consista en matelas de zostère. La cuisine, avec ses planches, sur lesquelles reposaient les ustensiles en terre cuite, son fourneau de briques, sa pierre à relaver, avait très-bon air, et Nab y fonctionnait gravement, comme s’il eût été dans un laboratoire de chimiste.

Mais les menuisiers durent être bientôt remplacés par les charpentiers. En effet, le nouveau déversoir, créé à coups de mine, rendait nécessaire la construction de deux ponceaux, l’un sur le plateau de Grande-Vue, l’autre sur la grève même. Maintenant, en effet, le plateau et la grève étaient transversalement coupés par un cours d’eau qu’il fallait nécessairement franchir, quand on voulait gagner le nord de l’île. Pour l’éviter, les colons eussent été obligés à faire un détour considérable et à remonter dans l’ouest jusqu’au delà des sources du Creek-Rouge. Le plus simple était donc d’établir, sur le plateau et sur la grève, deux ponceaux, longs de vingt à vingt-cinq pieds, et dont quelques arbres, seulement équarris à la hache, formèrent toute la charpente. Ce fut l’affaire de quelques jours. Les ponts établis, Nab et Pencroff en profitèrent alors pour aller jusqu’à l’huîtrière qui avait été découverte au large des dunes. Ils avaient traîné avec eux une sorte de grossier chariot, qui remplaçait l’ancienne claie vraiment trop incommode, et ils rapportèrent quelques milliers d’huîtres, dont l’acclimatation se fit rapidement au milieu de ces rochers, qui formaient autant de parcs naturels à l’embouchure de la Mercy. Ces mollusques étaient de qualité excellente, et les colons en firent une consommation presque quotidienne.

On le voit, l’île Lincoln, bien que ses habitants n’en eussent exploré qu’une très-petite portion, fournissait déjà à presque tous leurs besoins. Et il était probable que, fouillée jusque dans ses plus secrets réduits, sur toute cette partie boisée qui s’étendait depuis la Mercy jusqu’au promontoire du Reptile, elle prodiguerait de nouveaux trésors.

Une seule privation coûtait encore aux colons de l’île Lincoln. La nourriture azotée ne leur manquait pas, ni les produits végétaux qui devaient en tempérer l’usage ; les racines ligneuses des dragonniers, soumises à la fermentation, leur donnaient une boisson acidulée, sorte de bière bien préférable à l’eau pure ; ils avaient même fabriqué du sucre, sans cannes ni betteraves, en recueillant cette
Une petite saignée... (Page 179.)

liqueur que distille l’ « acer saccharinum », sorte d’érable de la famille des acérinées, qui prospère sous toutes les zones moyennes, et dont l’île possédait un grand nombre ; ils faisaient un thé très-agréable en employant les monardes rapportées de la garenne ; enfin, ils avaient en abondance le sel, le seul des produits minéraux qui entre dans l’alimentation… mais le pain faisait défaut.

Peut-être, par la suite, les colons pourraient-ils remplacer cet aliment par quelque équivalent, farine de sagoutier ou fécule de l’arbre à pain, et il était possible, en effet, que les forêts du sud comptassent parmi leurs essences ces précieux arbres, mais jusqu’alors on ne les avait pas rencontrés.
Savez-vous combien un grain de blé... (Page 186.)

Cependant la Providence devait, en cette circonstance, venir directement en aide aux colons, dans une proportion infinitésimale, il est vrai, mais enfin Cyrus Smith, avec toute son intelligence, toute son ingéniosité, n’aurait jamais pu produire ce que, par le plus grand hasard, Harbert trouva un jour dans la doublure de sa veste, qu’il s’occupait de raccommoder.

Ce jour-là, — il pleuvait à torrents, — les colons étaient rassemblés dans la grande salle de Granite-house, quand le jeune garçon s’écria tout d’un coup :

« Tiens, monsieur Cyrus. Un grain de blé ! »

Et il montra à ses compagnons un grain, un unique grain qui, de sa poche trouée, s’était introduit dans la doublure de sa veste.

La présence de ce grain s’expliquait par l’habitude qu’avait Harbert, étant à Richmond, de nourrir quelques ramiers dont Pencroff lui avait fait présent.

« Un grain de blé ? répondit vivement l’ingénieur.

— Oui, monsieur Cyrus, mais un seul, rien qu’un seul !

— Eh ! mon garçon, s’écria Pencroff en souriant, nous voilà bien avancés, ma foi ! Qu’est-ce que nous pourrions bien faire d’un seul grain de blé ?

— Nous en ferons du pain, répondit Cyrus Smith.

— Du pain, des gâteaux, des tartes ! répliqua le marin. Allons ! Le pain que fournira ce grain de blé ne nous étouffera pas de sitôt ! »

Harbert, n’attachant que peu d’importance à sa découverte, se disposait à jeter le grain en question, mais Cyrus Smith le prit, l’examina, reconnut qu’il était en bon état, et, regardant le marin bien en face :

« Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement, savez-vous combien un grain de blé peut produire d’épis ?

— Un, je suppose ! répondit le marin, surpris de la question.

— Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un épi porte de grains ?

— Ma foi, non.

— Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc, si nous plantons ce grain, à la première récolte, nous récolterons huit cents grains, lesquels en produiront à la seconde six cent quarante mille, à la troisième cinq cent douze millions, à la quatrième plus de quatre cents milliards de grains. Voilà la proportion. »

Les compagnons de Cyrus Smith l’écoutaient sans répondre. Ces chiffres les stupéfiaient. Ils étaient exacts, cependant.

« Oui, mes amis, reprit l’ingénieur. Telles sont les progressions arithmétiques de la féconde nature. Et encore, qu’est-ce que cette multiplication du grain de blé, dont l’épi ne porte que huit cents grains, comparée à ces pieds de pavots qui portent trente-deux mille graines, à ces pieds de tabac qui en produisent trois cent soixante mille ? En quelques années, sans les nombreuses causes de destruction qui en arrêtent la fécondité, ces plantes envahiraient toute la terre. »

Mais l’ingénieur n’avait pas terminé son petit interrogatoire.

« Et maintenant, Pencroff, reprit-il, savez-vous combien quatre cents milliards de grains représentent de boisseaux ?

— Non, répondit le marin, mais ce que je sais, c’est que je ne suis qu’une bête !

— Eh bien, cela ferait plus de trois millions, à cent trente mille par boisseau, Pencroff.

— Trois millions ! s’écria Pencroff.

— Trois millions.

— Dans quatre ans ?

— Dans quatre ans, répondit Cyrus Smith, et même dans deux ans, si, comme je l’espère, nous pouvons, sous cette latitude, obtenir deux récoltes par année. »

À cela, suivant son habitude, Pencroff ne crut pas pouvoir répliquer autrement que par un hurrah formidable.

« Ainsi, Harbert, ajouta l’ingénieur, tu as fait là une découverte d’une importance extrême pour nous. Tout, mes amis, tout peut nous servir dans les conditions où nous sommes. Je vous en prie, ne l’oubliez pas.

— Non, monsieur Cyrus, non, nous ne l’oublierons pas, répondit Pencroff, et si jamais je trouve une de ces graines de tabac, qui se multiplient par trois cent soixante mille, je vous assure que je ne la jetterai pas au vent ! Et maintenant, savez-vous ce qui nous reste à faire ?

— Il nous reste à planter ce grain, répondit Harbert.

— Oui, ajouta Gédéon Spilett, et avec tous les égards qui lui sont dus, car il porte en lui nos moissons à venir.

— Pourvu qu’il pousse ! s’écria le marin.

— Il poussera, » répondit Cyrus Smith.

On était au 20 juin. Le moment était donc propice pour semer cet unique et précieux grain de blé. Il fut d’abord question de le planter dans un pot ; mais, après réflexion, on résolut de s’en rapporter plus franchement à la nature, et de le confier à la terre. C’est ce qui fut fait le jour même, et il est inutile d’ajouter que toutes les précautions furent prises pour que l’opération réussît.

Le temps s’étant légèrement éclairci, les colons gravirent les hauteurs de Granite-house. Là, sur le plateau, ils choisirent un endroit bien abrité du vent, et auquel le soleil de midi devait verser toute sa chaleur. L’endroit fut nettoyé, sarclé avec soin, fouillé même, pour en chasser les insectes ou les vers ; on y mit une couche de bonne terre amendée d’un peu de chaux ; on l’entoura d’une palissade ; puis, le grain fut enfoncé dans la couche humide.

Ne semblait-il pas que ces colons posaient la première pierre d’un édifice ? Cela rappela à Pencroff le jour où il avait allumé son unique allumette, et tous les soins qu’il apporta à cette opération. Mais cette fois, la chose était plus grave. En effet, les naufragés seraient toujours parvenus à se procurer du feu, soit par un procédé, soit par un autre, mais nulle puissance humaine ne leur referait ce grain de blé, si, par malheur, il venait à périr !


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CHAPITRE XXI


CHAPITRE XXI

Quelques degrés au-dessous du zéro. — Exploration à la partie marécageuse du sud-est. — Les culpeux. — Vue de la mer. — Une conversation sur l’avenir de l’océan Pacifique. — Le travail incessant des infusoires. — Ce que deviendra le globe. — La chasse. — Le marais des Tadornes.

Depuis ce moment, il ne se passa plus un seul jour sans que Pencroff allât visiter ce qu’il appelait sérieusement son « champ de blé ». Et malheur aux insectes qui s’y aventuraient ! Ils n’avaient aucune grâce à attendre.

Vers la fin du mois de juin, après d’interminables pluies, le temps se mit décidément au froid, et, le 29, un thermomètre Fahrenheit eût certainement annoncé vingt degrés seulement au-dessus de zéro (6°,67 centig. au-dessous de glace).

Le lendemain, 30 juin, jour qui correspond au 31 décembre de l’année boréale, était un vendredi. Nab fit observer que l’année finissait par un mauvais jour ; mais Pencroff lui répondit que, naturellement, l’autre commençait par un bon, — ce qui valait mieux.

En tout cas, elle débuta par un froid très-vif. Des glaçons s’entassèrent à l’embouchure de la Mercy, et le lac ne tarda pas à se prendre sur toute son étendue.

On dut, à plusieurs reprises, renouveler la provision de combustible. Pencroff n’avait pas attendu que la rivière fût glacée pour conduire d’énormes trains de bois à leur destination. Le courant était un moteur infatigable, et il fut employé à charrier du bois flotté jusqu’au moment où le froid vint l’enchaîner. Au combustible fourni si abondamment par la forêt, on joignit aussi plusieurs charretées de houille, qu’il fallut aller chercher au pied des contreforts du mont Franklin. Cette puissante chaleur du charbon de terre fut vivement appréciée par une basse température, qui, le 4 juillet, tomba à huit degrés Fahrenheit (13° centigr. au-dessous de zéro). Une seconde cheminée avait été établie dans la salle à manger, et, là, on travaillait en commun.

Pendant cette période de froid, Cyrus Smith n’eut qu’à s’applaudir d’avoir dérivé jusqu’à Granite-house un petit filet des eaux du lac Grant. Prises au-dessous de la surface glacée, puis, conduites par l’ancien déversoir, elles conservaient leur liquidité et arrivaient à un réservoir intérieur, qui avait été creusé à l’angle de l’arrière-magasin, et dont le trop-plein s’enfuyait par le puits jusqu’à la mer.

Vers cette époque, le temps étant extrêmement sec, les colons, aussi bien vêtus que possible, résolurent de consacrer une journée à l’exploration de la partie de l’île comprise au sud-est entre la Mercy et le cap Griffe. C’était un vaste terrain marécageux, et il pouvait se présenter quelque bonne chasse à faire, car les oiseaux aquatiques devaient y pulluler.

Il fallait compter de huit à neuf milles à l’aller, autant au retour, et, par conséquent, la journée serait bien employée. Comme il s’agissait aussi de l’exploration d’une portion inconnue de l’île, toute la colonie dut y prendre part. C’est pourquoi, le 5 juillet, dès six heures du matin, l’aube se levant à peine, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Nab, Pencroff, armés d’épieux, de collets, d’arcs et de flèches, et munis de provisions suffisantes, quittèrent Granite-house, précédés de Top, qui gambadait devant eux.

On prit par le plus court, et le plus court fut de traverser la Mercy sur les glaçons qui l’encombraient alors.

« Mais, fit observer justement le reporter, cela ne peut remplacer un pont sérieux ! »

Aussi, la construction d’un pont « sérieux » était-elle notée dans la série des travaux à venir.

C’était la première fois que les colons mettaient pied sur la rive droite de la Mercy, et s’aventuraient au milieu de ces grands et superbes conifères, alors couverts de neige.

Mais ils n’avaient pas fait un demi-mille, que, d’un épais fourré, s’échappait toute une famille de quadrupèdes, qui y avaient élu domicile, et dont les aboiements de Top provoquèrent la fuite.

« Ah ! on dirait des renards ! » s’écria Harbert, quand il vit toute la bande décamper au plus vite.

C’étaient des renards, en effet, mais des renards de très-grande taille, qui faisaient entendre une sorte d’aboiement, dont Top parut lui-même fort étonné, car il s’arrêta dans sa poursuite, et donna à ces rapides animaux le temps de disparaître.

Le chien avait le droit d’être surpris, puisqu’il ne savait pas l’histoire naturelle. Mais, par leurs aboiements, ces renards, gris roussâtres de pelage, à queues noires que terminait une bouffette blanche, avaient décelé leur origine. Aussi, Harbert leur donna-t-il, sans hésiter, leur véritable nom de « culpeux ». Ces culpeux se rencontrent fréquemment au Chili, aux Malouines, et sur tous ces parages américains traversés par les trentième et quarantième parallèles. Harbert regretta beaucoup que Top n’eût pu s’emparer de l’un de ces carnivores.

« Est-ce que cela se mange ? demanda Pencroff, qui ne considérait jamais les représentants de la faune de l’île qu’à un point de vue spécial.

— Non, répondit Harbert, mais les zoologistes n’ont pas encore reconnu si la pupille de ces renards est diurne ou nocturne, et s’il ne convient pas de les ranger dans le genre chien proprement dit. »

Cyrus Smith ne put s’empêcher de sourire en entendant la réflexion du jeune garçon, qui attestait un esprit sérieux. Quant au marin, du moment que ces renards ne pouvaient être classés dans le genre comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsqu’une basse-cour serait établie à Granite-house, il fit observer qu’il serait bon de prendre quelques précautions contre la visite probable de ces pillards à quatre pattes. Ce que personne ne contesta.

Après avoir tourné la pointe de l’Épave, les colons trouvèrent une longue plage que baignait la vaste mer. Il était alors huit heures du matin. Le ciel était très-pur, ainsi qu’il arrive par les grands froids prolongés ; mais, échauffés par leur course, Cyrus Smith et ses compagnons ne ressentaient pas trop vivement les piqûres de l’atmosphère. D’ailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance qui rend infiniment plus supportables les forts abaissements de la température. Un soleil brillant, mais sans action calorifique, sortait alors de l’Océan, et son énorme disque se balançait à l’horizon. La mer formait une nappe tranquille et bleue comme celle d’un golfe méditerranéen, quand le ciel est pur. Le cap Griffe, recourbé en forme de yatagan, s’effilait nettement à quatre milles environ vers le sud-est. À gauche, la lisière du marais était brusquement arrêtée par une petite pointe que les rayons solaires dessinaient alors d’un trait de feu. Certes, en cette partie de la baie de l’Union, que rien ne couvrait du large, pas même un banc de sable, les navires, battus des vents d’est, n’eussent trouvé aucun abri. On sentait à la tranquillité de la mer, dont nul haut-fond ne troublait les eaux, à sa couleur uniforme que ne tachait aucune nuance jaunâtre, à l’absence de tout récif enfin, que cette côte était accore, et que l’Océan recouvrait là de profonds abîmes. En arrière, dans l’ouest, se développaient, mais à une distance de quatre milles, les premières lignes d’arbres des forêts du Far-West. On se serait cru, pour ainsi dire, sur la côte désolée de quelque île des régions antarctiques que les glaçons eussent envahie. Les colons firent halte en cet endroit pour déjeuner. Un feu de broussailles et de warechs desséchés fut allumé, et Nab prépara le déjeuner de viande froide, auquel il joignit quelques tasses de thé d’Oswego.

Tout en mangeant, on regardait. Cette partie de l’île Lincoln était réellement stérile et contrastait avec toute la région occidentale. Ce qui amena le reporter à faire cette réflexion, que si le hasard eût tout d’abord jeté les naufragés sur cette plage, ils auraient pris de leur futur domaine une idée déplorable.

« Je crois même que nous n’aurions pas pu l’atteindre, répondit l’ingénieur, car la mer est profonde, et elle ne nous offrait pas un rocher pour nous y réfugier. Devant Granite-house, au moins, il y avait des bancs, un îlot, qui multipliaient les chances de salut. Ici, rien que l’abîme !

— Il est assez singulier, fit observer Gédéon Spilett, que cette île, relativement petite, présente un sol aussi varié. Cette diversité d’aspect n’appartient logiquement qu’aux continents d’une certaine étendue. On dirait vraiment que la partie occidentale de l’île Lincoln, si riche et si fertile, est baignée par les eaux chaudes du golfe Mexicain, et que ses rivages du nord et du sud-est s’étendent sur une sorte de mer Arctique.

— Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, c’est une observation que j’ai faite aussi. Cette île, dans sa forme comme dans sa nature, je la trouve étrange. On dirait un résumé de tous les aspects que présente un continent, et je ne serais pas surpris qu’elle eût été continent autrefois.

— Quoi ! un continent au milieu du Pacifique ? s’écria Pencroff.

— Pourquoi pas ? répondit Cyrus Smith. Pourquoi l’Australie, la Nouvelle-Irlande, tout ce que les géographes anglais appellent l’Australasie, réunies aux archipels du Pacifique, n’auraient-ils formé autrefois une sixième partie du monde, aussi importante que l’Europe ou l’Asie, que l’Afrique ou les deux Amériques ? Mon esprit ne se refuse point à admettre que toutes les îles, émergées de ce vaste Océan, ne sont que des sommets d’un continent maintenant englouti, mais qui dominait les eaux aux époques antéhistoriques.

— Comme fut autrefois l’Atlantide, répondit Harbert.

— Oui, mon enfant… si elle a existé toutefois.

— Et l’île Lincoln aurait fait partie de ce continent-là ? demanda Pencroff.

— C’est probable, répondit Cyrus Smith, et cela expliquerait assez cette diversité de productions qui se voit à sa surface.

— Et le nombre considérable d’animaux qui l’habitent encore, ajouta Harbert.

— Oui, mon enfant, répondit l’ingénieur, et tu me fournis là un nouvel argument à l’appui de ma thèse. Il est certain, d’après ce que nous avons vu, que les animaux sont nombreux dans l’île, et, ce qui est plus bizarre, que les espèces y sont extrêmement variées. Il y a une raison à cela, et pour moi, c’est que l’île
Le plus court fut de traverser la Mercy. (Page 189).

Lincoln a pu faire autrefois partie de quelque vaste continent qui s’est peu à peu abaissé au-dessous du Pacifique.

— Alors, un beau jour, répliqua Pencroff, qui ne semblait pas être absolument convaincu, ce qui reste de cet ancien continent pourra disparaître à son tour, et il n’y aura plus rien entre l’Amérique et l’Asie ?

— Si, répondit Cyrus Smith, il y aura les nouveaux continents, que des milliards de milliards d’animalcules travaillent à bâtir en ce moment.

— Et quels sont ces maçons-là ? demanda Pencroff.

— Les infusoires du corail, répondit Cyrus Smith. Ce sont eux qui ont fabriqué, par un travail continu, l’île Clermont-Tonnerre, les attoles, et autres
« Laisse-moi croire ; ... » dit Pencroff. (Page 198.)

nombreuses îles à coraux que compte l’océan Pacifique. Il faut quarante-sept millions de ces infusoires pour peser un grain[14], et pourtant, avec les sels marins qu’ils absorbent, avec les éléments solides de l’eau qu’ils s’assimilent, ces animalcules produisent le calcaire, et ce calcaire forme d’énormes substructions sous-marines, dont la dureté et la solidité égalent celles du granit. Autrefois, aux premières époques de la création, la nature, employant le feu, a produit les terres par soulèvement ; mais maintenant elle charge des animaux microscopiques de remplacer cet agent, dont la puissance dynamique, à l’intérieur du globe, a évidemment diminué, – ce que prouve le grand nombre de volcans actuellement éteints à la surface de la terre. Et je crois bien que, les siècles succédant aux siècles et les infusoires aux infusoires, ce Pacifique pourra se changer un jour en un vaste continent, que des générations nouvelles habiteront et civiliseront à leur tour.

— Ce sera long ! dit Pencroff.

— La nature a le temps pour elle, répondit l’ingénieur.

— Mais à quoi bon de nouveaux continents ? demanda Harbert. Il me semble que l’étendue actuelle des contrées habitables est suffisante à l’humanité. Or, la nature ne fait rien d’inutile.

— Rien d’inutile, en effet, reprit l’ingénieur, mais voici comment on pourrait expliquer dans l’avenir la nécessité de continents nouveaux, et précisément sur cette zone tropicale occupée par les îles coralligènes. Du moins, cette explication me paraît plausible.

— Nous vous écoutons, monsieur Cyrus, répondit Harbert.

— Voici ma pensée : les savants admettent généralement qu’un jour notre globe finira, ou plutôt que la vie animale et végétale n’y sera plus possible, par suite du refroidissement intense qu’il subira. Ce sur quoi ils ne sont pas d’accord, c’est sur la cause de ce refroidissement. Les uns pensent qu’il proviendra de l’abaissement de température que le soleil éprouvera après des millions d’années ; les autres, de l’extinction graduelle des feux intérieurs de notre globe, qui ont sur lui une influence plus prononcée qu’on ne le suppose généralement. Je tiens, moi, pour cette dernière hypothèse, en me fondant sur ce fait que la lune est bien véritablement un astre refroidi, lequel n’est plus habitable, quoique le soleil continue toujours de verser à sa surface la même somme de chaleur. Si donc la lune s’est refroidie, c’est parce que ces feux intérieurs auxquels, ainsi que tous les astres du monde stellaire, elle a dû son origine, se sont complètement éteints. Enfin, quelle qu’en soit la cause, notre globe se refroidira un jour, mais ce refroidissement ne s’opérera que peu à peu. Qu’arrivera-t-il alors ? C’est que les zones tempérées, dans une époque plus ou moins éloignée, ne seront pas plus habitables que ne le sont actuellement les régions polaires. Donc, les populations d’hommes, comme les agrégations d’animaux, reflueront vers les latitudes plus directement soumises à l’influence solaire. Une immense émigration s’accomplira. L’Europe, l’Asie Centrale, l’Amérique du Nord seront peu à peu abandonnées, tout comme l’Australasie ou les parties basses de l’Amérique du Sud. La végétation suivra l’émigration humaine. La flore reculera vers l’équateur en même temps que la faune. Les parties centrales de l’Amérique méridionale et de l’Afrique deviendront les continents habités par excellence. Les Lapons et les Samoyèdes retrouveront les conditions climatériques de la mer polaire sur les rivages de la Méditerranée. Qui nous dit, qu’à cette époque, les régions équatoriales ne seront pas trop petites pour contenir l’humanité terrestre et la nourrir ? Or, pourquoi la prévoyante nature, afin de donner refuge à toute l’émigration végétale et animale, ne jetterait-elle pas, dès à présent, sous l’équateur, les bases d’un continent nouveau, et n’aurait-elle pas chargé les infusoires de le construire ? J’ai souvent réfléchi à toutes ces choses, mes amis, et je crois sérieusement que l’aspect de notre globe sera un jour complètement transformé, que, par suite de l’exhaussement de nouveaux continents, les mers couvriront les anciens, et que, dans les siècles futurs, des Colombs iront découvrir les îles du Chimboraço, de l’Himalaya ou du mont Blanc, restes d’une Amérique, d’une Asie et d’une Europe englouties. Puis enfin, ces nouveaux continents, à leur tour, deviendront eux-mêmes inhabitables ; la chaleur s’éteindra comme la chaleur d’un corps que l’âme vient d’abandonner, et la vie disparaîtra, sinon définitivement du globe, au moins momentanément. Peut-être, alors, notre sphéroïde se reposera-t-il, se refera-t-il dans la mort pour ressusciter un jour dans des conditions supérieures ! Mais tout cela, mes amis, c’est le secret de l’Auteur de toutes choses, et, à propos du travail des infusoires, je me suis laissé entraîner un peu loin peut-être à scruter les secrets de l’avenir.

— Mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett, ces théories sont pour moi des prophéties, et elles s’accompliront un jour.

— C’est le secret de Dieu, dit l’ingénieur.

— Tout cela est bel et bien, dit alors Pencroff, qui avait écouté de toutes ses oreilles, mais m’apprendrez-vous, monsieur Cyrus, si l’île Lincoln a été construite par vos infusoires ?

— Non, répondit Cyrus Smith, elle est purement d’origine volcanique.

— Alors, elle disparaîtra un jour ?

— C’est probable.

— J’espère bien que nous n’y serons plus.

— Non, rassurez-vous, Pencroff, nous n’y serons plus, puisque nous n’avons aucune envie d’y mourir et que nous finirons peut-être par nous en tirer.

— En attendant, répondit Gédéon Spilett, installons-nous comme pour l’éternité. Il ne faut jamais rien faire à demi. »

Ceci finit la conversation. Le déjeuner était terminé. L’exploration fut reprise, et les colons arrivèrent à la limite où commençait la région marécageuse.

C’était bien un marais, dont l’étendue, jusqu’à cette côte arrondie qui terminait l’île au sud-est, pouvait mesurer vingt milles carrés. Le sol était formé d’un limon argilo-siliceux, mêlé de nombreux débris de végétaux. Des conferves, des joncs, des carex, des scirpes, çà et là quelques couches d’herbages, épais comme une grosse moquette, le recouvraient. Quelques mares glacées scintillaient en maint endroit sous les rayons solaires. Ni les pluies, ni aucune rivière, gonflée par une crue subite, n’avaient pu former ces réserves d’eau. On en devait naturellement conclure que ce marécage était alimenté par les infiltrations du sol, et cela était en effet. Il était même à craindre que l’air ne s’y chargeât, pendant les chaleurs, de ces miasmes qui engendrent les fièvres paludéennes.

Au-dessus des herbes aquatiques, à la surface des eaux stagnantes, voltigeait un monde d’oiseaux. Chasseurs au marais et huttiers de profession n’auraient pu y perdre un seul coup de fusil. Canards sauvages, pilets, sarcelles, bécassines y vivaient par bandes, et ces volatiles peu craintifs se laissaient facilement approcher.

Un coup de fusil à plomb eût certainement atteint quelques douzaines de ces oiseaux, tant leurs rangs étaient pressés. Il fallut se contenter de les frapper à coups de flèche. Le résultat fut moindre, mais la flèche silencieuse eut l’avantage de ne point effrayer ces volatiles, que la détonation d’une arme à feu aurait dissipés à tous les coins du marécage. Les chasseurs se contentèrent donc, pour cette fois, d’une douzaine de canards, blancs de corps avec ceinture cannelle, tête verte, aile noire, blanche et rousse, bec aplati, qu’Harbert reconnut pour des « tadornes ». Top concourut adroitement à la capture de ces volatiles, dont le nom fut donné à cette partie marécageuse de l’île. Les colons avaient donc là une abondante réserve de gibier aquatique. Le temps venu, il ne s’agirait plus que de l’exploiter convenablement, et il était probable que plusieurs espèces de ces oiseaux pourraient être, sinon domestiqués, du moins acclimatés aux environs du lac, ce qui les mettrait plus directement sous la main des consommateurs.

Vers cinq heures du soir, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent le chemin de leur demeure, en traversant le marais des Tadornes (Tadorn’s-fens), et ils repassèrent la Mercy sur le pont de glaces.

À huit heures du soir, tous étaient rentrés à Granite-house.


――
CHAPITRE XXII


CHAPITRE XXII

Les trappes. — Les renards. — Les pécaris. — Saute de vent au nord-ouest. — Tempête de neige. — Les vanniers. — Les plus grands froids de l’hiver. — La cristallisation du sucre d’érable. — Le puits mystérieux. — L’exploration projetée. — Le grain de plomb.

Ces froids intenses durèrent jusqu’au 15 août, sans dépasser toutefois ce maximum de degrés Fahrenheit observé jusqu’alors. Quand l’atmosphère était calme, cette basse température se supportait facilement ; mais quand la bise soufflait, cela semblait dur à des gens insuffisamment vêtus. Pencroff en était à regretter que l’île Lincoln ne donnât pas asile à quelques familles d’ours, plutôt qu’à ces renards ou à ces phoques, dont la fourrure laissait à désirer.

« Les ours, disait-il, sont généralement bien habillés, et je ne demanderais pas mieux que de leur emprunter pour l’hiver la chaude capote qu’ils ont sur le corps.

— Mais, répondait Nab en riant, peut-être ces ours ne consentiraient-ils pas, Pencroff, à te donner leur capote. Ce ne sont point des Saint-Martin, ces bêtes-là !

— On les y obligerait, Nab, on les y obligerait, » répliquait Pencroff d’un ton tout à fait autoritaire.

Mais ces formidables carnassiers n’existaient point dans l’île, ou, du moins, ils ne s’étaient pas montrés jusqu’alors.

Toutefois, Harbert, Pencroff et le reporter s’occupèrent d’établir des trappes sur le plateau de Grande-Vue et aux abords de la forêt. Suivant l’opinion du marin, tout animal, quel qu’il fût, serait de bonne prise, et rongeurs ou carnassiers qui étrenneraient les nouveaux pièges seraient bien reçus à Granite-house.

Ces trappes furent, d’ailleurs, extrêmement simples : des fosses creusées dans le sol, au-dessus un plafonnage de branches et d’herbes, qui en dissimulait l’orifice, au fond quelque appât dont l’odeur pouvait attirer les animaux, et ce fut tout. Il faut dire aussi qu’elles n’avaient point été creusées au hasard, mais à certains endroits où des empreintes plus nombreuses indiquaient de fréquentes passées de quadrupèdes. Tous les jours, elles étaient visitées, et, à trois reprises, pendant les premiers jours, on y trouva des échantillons de ces culpeux qui avaient été vus déjà sur la rive droite de la Mercy.

« Ah çà ! il n’y a donc que des renards dans ce pays-ci ! s’écria Pencroff, la troisième fois qu’il retira un de ces animaux de la fosse où il se tenait fort penaud. Des bêtes qui ne sont bonnes à rien !

— Mais si, dit Gédéon Spilett. Elles sont bonnes à quelque chose !

— Et à quoi donc ?

— À faire des appâts pour en attirer d’autres ! »

Le reporter avait raison, et les trappes furent dès lors amorcées avec ces cadavres de renards.

Le marin avait également fabriqué des collets en employant les fibres du curry-jonc, et les collets donnèrent plus de profit que les trappes. Il était rare qu’un jour se passât sans que quelque lapin de la garenne se laissât prendre. C’était toujours du lapin, mais Nab savait varier ses sauces, et les convives ne songeaient pas à se plaindre.

Cependant, une ou deux fois, dans la seconde semaine d’août, les trappes livrèrent aux chasseurs des animaux autres que des culpeux, et plus utiles. Ce furent quelques-uns de ces sangliers qui avaient été déjà signalés au nord du lac. Pencroff n’eut pas besoin de demander si ces bêtes-là étaient comestibles. Cela se voyait bien, à leur ressemblance avec le cochon d’Amérique ou d’Europe.

« Mais ce ne sont point des cochons, lui dit Harbert, je t’en préviens, Pencroff.

— Mon garçon, répondit le marin, en se penchant sur la trappe, et en retirant par le petit appendice qui lui servait de queue un de ces représentants de la famille des suilliens, laissez-moi croire que ce sont des cochons !

— Et pourquoi ?

— Parce que cela me fait plaisir !

— Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff ?

— J’aime beaucoup le cochon, répondit le marin, surtout pour ses pieds, et s’il en avait huit au lieu de quatre, je l’aimerais deux fois davantage ! »

Quant aux animaux en question, c’étaient des pécaris appartenant à l’un des quatre genres que compte la famille, et ils étaient même de l’espèce des « tajassous », reconnaissables à leur couleur foncée et dépourvus de ces longues canines qui arment la bouche de leurs congénères. Ces pécaris vivent ordinairement par troupes, et il était probable qu’ils abondaient dans les parties boisées de l’île. En tout cas, ils étaient mangeables de la tête aux pieds, et Pencroff ne leur en demandait pas plus.

Vers le 15 août, l’état atmosphérique se modifia subitement par une saute de vent dans le nord-ouest. La température remonta de quelques degrés, et les vapeurs accumulées dans l’air ne tardèrent pas à se résoudre en neige. Toute l’île se couvrit d’une couche blanche, et se montra à ses habitants sous un aspect nouveau. Cette neige tomba abondamment pendant plusieurs jours, et son épaisseur atteignit bientôt deux pieds.

Le vent fraîchit bientôt avec une extrême violence, et, du haut de Granite-house, on entendait la mer gronder sur les récifs. À certains angles, il se faisait de rapides remous d’air, et la neige, s’y formant en hautes colonnes tournantes, ressemblait à ces trombes liquides qui pirouettent sur leur base, et que les bâtiments attaquent à coups de canon. Toutefois, l’ouragan, venant du nord-ouest, prenait l’île à revers, et l’orientation de Granite-house la préservait d’un assaut direct. Mais, au milieu de ce chasse-neige, aussi terrible que s’il se fût produit sur quelque contrée polaire, ni Cyrus Smith, ni ses compagnons ne purent, malgré leur envie, s’aventurer au dehors, et ils restèrent renfermés pendant cinq jours, du 20 au 25 août. On entendait la tempête rugir dans les bois du Jacamar, qui devaient en pâtir. Bien des arbres seraient déracinés, sans doute, mais Pencroff s’en consolait en songeant qu’il n’aurait pas la peine de les abattre.

« Le vent se fait bûcheron, laissons-le faire, » répétait-il.

Et, d’ailleurs, il n’y aurait eu aucun moyen de l’en empêcher.

Combien les hôtes de Granite-house durent alors remercier le ciel de leur avoir ménagé cette solide et inébranlable retraite ! Cyrus Smith avait bien sa légitime part dans les remerciements, mais enfin, c’était la nature qui avait creusé cette vaste caverne, et il n’avait fait que la découvrir. Là, tous étaient en sûreté, et les coups de la tempête ne pouvaient les atteindre. S’ils eussent construit sur le plateau de Grande-Vue une maison de briques et de bois, elle n’aurait certainement pas résisté aux fureurs de cet ouragan. Quant aux Cheminées, rien qu’au fracas des lames qui se faisait entendre avec tant de force, on devait croire qu’elles étaient absolument inhabitables, car la mer, passant par-dessus l’îlot, devait les battre avec rage. Mais ici, à Granite-house, au milieu de ce massif, contre lequel n’avaient prise ni l’eau ni l’air, rien à craindre.

Pendant ces quelques jours de séquestration, les colons ne restèrent pas inactifs. Le bois, débité en planches, ne manquait pas dans le magasin, et, peu à peu, on complèta le mobilier, en tables et en chaises, solides à coup sûr, car la matière n’y fut pas épargnée. Ces meubles, un peu lourds, justifiaient mal leur nom, qui fait de leur mobilité une condition essentielle, mais ils firent l’orgueil de Nab et de Pencroff, qui ne les auraient pas changés contre des meubles de Boule.

Puis, les menuisiers devinrent vanniers, et ils ne réussirent pas mal dans cette
Du haut de Granite-house... (Page 199.)
nouvelle fabrication. On avait découvert, vers cette pointe que le lac projetait au nord, une féconde oseraie, où poussaient en grand nombre des osiers-pourpres. Avant la saison des pluies, Pencroff et Harbert avaient moissonné ces utiles arbustes, et leurs branches, bien séparées alors, pouvaient être efficacement employées. Les premiers essais furent informes, mais, grâce à l’adresse et à l’intelligence des ouvriers, se consultant, se rappelant les modèles qu’ils avaient vus, rivalisant entre eux, des paniers et des corbeilles de diverses grandeurs accrurent bientôt le matériel de la colonie. Le magasin en fut pourvu, et Nab enferma dans des corbeilles spéciales ses récoltes de rhizomes, d’amandes de pin-pignon et de racines de dragonnier.
Ile Mysterieuse 03.jpg

Pendant la dernière semaine de ce mois d’août, le temps se modifia encore une fois. La température baissa un peu, et la tempête se calma. Les colons s’élancèrent au dehors. Il y avait certainement deux pieds de neige sur la grève, mais, à la surface de cette neige durcie, on pouvait marcher sans trop de peine. Cyrus Smith et ses compagnons montèrent sur le plateau de Grande-Vue.

Quel changement ! Ces bois, qu’ils avaient laissés verdoyants, surtout dans la partie voisine où dominaient les conifères, disparaissaient alors sous une couleur uniforme. Tout était blanc, depuis le sommet du mont Franklin jusqu’au littoral, les forêts, la prairie, le lac, la rivière, les grèves. L’eau de la Mercy courait sous une voûte de glace qui, à chaque flux et reflux, faisait débâcle et se brisait avec fracas. De nombreux oiseaux voletaient à la surface solide du lac, canards et bécassines, pilets et guillemots. Il y en avait des milliers. Les rocs entre lesquels se déversait la cascade à la lisière du plateau étaient hérissés de glaces. On eût dit que l’eau s’échappait d’une monstrueuse gargouille fouillée avec toute la fantaisie d’un artiste de la Renaissance. Quant à juger des dommages causés à la forêt par l’ouragan, on ne le pouvait encore, et il fallait attendre que l’immense couche blanche se fût dissipée.

Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert ne manquèrent pas cette occasion d’aller visiter leurs trappes. Ils ne les retrouvèrent pas aisément, sous la neige qui les recouvrait. Ils durent même prendre garde de ne point se laisser choir dans l’une ou l’autre, ce qui eût été dangereux et humiliant à la fois : se prendre à son propre piège ! Mais enfin ils évitèrent ce désagrément, et retrouvèrent les trappes parfaitement intactes. Aucun animal n’y était tombé, et, cependant, les empreintes étaient nombreuses aux alentours, entre autres certaines marques de griffes très-nettement accusées. Harbert n’hésita pas à affirmer que quelque carnassier du genre des féliens avait passé là, ce qui justifiait l’opinion de l’ingénieur sur la présence de fauves dangereux à l’île Lincoln. Sans doute, ces fauves habitaient ordinairement les épaisses forêts du Far-West, mais, pressés par la faim, ils s’étaient aventurés jusqu’au plateau de Grande-Vue. Peut-être sentaient-ils les hôtes de Granite-house ?

« En somme, qu’est-ce que c’est que ces féliens ? demanda Pencroff.

— Ce sont des tigres, répondit Harbert.

— Je croyais que ces bêtes-là ne se trouvaient que dans les pays chauds ?

— Sur le nouveau continent, répondit le jeune garçon, on les observe depuis le Mexique jusqu’aux Pampas de Buenos-Ayres. Or, comme l’île Lincoln est à peu près sous la même latitude que les provinces de la Plata, il n’est pas étonnant que quelques tigres s’y rencontrent.

— Bon, on veillera, » répondit Pencroff.

Cependant, la neige finit par se dissiper sous l’influence de la température, qui se releva. La pluie vint à tomber, et, grâce à son action dissolvante, la couche blanche s’effaça. Malgré le mauvais temps, les colons renouvelèrent leur réserve en toutes choses, amandes de pin-pignon, racines de dragonnier, rhizomes, liqueur d’érable, pour la partie végétale ; lapins de garenne, agoutis et kangourous, pour la partie animale. Cela nécessita quelques excursions dans la forêt, et l’on constata qu’une certaine quantité d’arbres avaient été abattus par le dernier ouragan. Le marin et Nab poussèrent même, avec le chariot, jusqu’au gisement de houille, afin de rapporter quelques tonnes de combustible. Ils virent en passant que la cheminée du four à poteries avait été très-endommagée par le vent et découronnée de six bons pieds au moins.

En même temps que le charbon, la provision de bois fut également renouvelée à Granite-house, et on profita du courant de la Mercy, qui était redevenu libre, pour en amener plusieurs trains. Il pouvait se faire que la période des grands froids ne fût pas achevée.

Une visite avait été faite également aux Cheminées, et les colons ne purent que s’applaudir de ne pas y avoir demeuré pendant la tempête. La mer avait laissé là des marques incontestables de ses ravages. Soulevée par les vents du large, et sautant par-dessus l’îlot, elle avait violemment assailli les couloirs, qui étaient à demi ensablés, et d’épaisses couches de varech recouvraient les roches. Pendant que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou renouvelaient les provisions de combustible, Cyrus Smith et Gédéon Spilett s’occupèrent à déblayer les Cheminées, et ils retrouvèrent la forge et les fourneaux à peu près intacts, protégés qu’ils avaient été tout d’abord par l’entassement des sables.

Ce ne fut pas inutilement que la réserve de combustible avait été refaite. Les colons n’en avaient pas fini avec les froids rigoureux. On sait que, dans l’hémisphère boréal, le mois de février se signale principalement par de grands abaissements de la température. Il devait en être de même dans l’hémisphère austral, et la fin du mois d’août, qui est le février de l’Amérique du Nord, n’échappa pas à cette loi climatérique.

Vers le 25, après une nouvelle alternative de neige et de pluie, le vent sauta au sud-est, et, subitement, le froid devint extrêmement vif. Suivant l’estime de l’ingénieur, la colonne mercurielle d’un thermomètre Fahrenheit n’eût pas marqué moins de huit degrés au-dessous de zéro (22°, 22 centigr. au-dessous de glace), et cette intensité du froid, rendue plus douloureuse encore par une bise aiguë, se maintint pendant plusieurs jours. Les colons durent de nouveau se caserner dans Granite-house, et, comme il fallut obstruer hermétiquement toutes les ouvertures de la façade, en ne laissant que le strict passage au renouvellement de l’air, la consommation de bougies fut considérable. Afin de les économiser, les colons ne s’éclairèrent souvent qu’avec la flamme des foyers, où l’on n’épargnait pas le combustible. Plusieurs fois, les uns ou les autres descendirent sur la grève, au milieu des glaçons que le flux y entassait à chaque marée, mais ils remontaient bientôt à Granite-house, et ce n’était pas sans peine et sans douleur que leurs mains se retenaient aux bâtons de l’échelle. Par ce froid intense, les échelons leur brûlaient les doigts.

Il fallut encore occuper ces loisirs que la séquestration faisait aux hôtes de Granite-house. Cyrus Smith entreprit alors une opération qui pouvait se pratiquer à huis clos.

On sait que les colons n’avaient à leur disposition d’autre sucre que cette substance liquide qu’ils tiraient de l’érable, en faisant à cet arbre des incisions profondes. Il leur suffisait donc de recueillir cette liqueur dans des vases, et ils l’employaient en cet état à divers usages culinaires, et d’autant mieux, qu’en vieillissant, la liqueur tendait à blanchir et à prendre une consistance sirupeuse.

Mais il y avait mieux à faire, et un jour Cyrus Smith annonça à ses compagnons qu’ils allaient se transformer en raffineurs.

« Raffineurs ! répondit Pencroff. C’est un métier un peu chaud, je crois ?

— Très-chaud ! répondit l’ingénieur.

— Alors, il sera de saison ! » répliqua le marin.

Que ce mot de raffinage n’éveille pas dans l’esprit le souvenir de ces usines compliquées en outillage et en ouvriers. Non ! pour cristalliser cette liqueur, il suffisait de l’épurer par une opération qui était extrêmement facile. Placée sur le feu dans de grands vases de terre, elle fut simplement soumise à une certaine évaporation, et bientôt une écume monta à sa surface. Dès qu’elle commença à s’épaissir, Nab eut soin de la remuer avec une spatule de bois, — ce qui devait accélérer son évaporation et l’empêcher en même temps de contracter un goût empyreumatique.

Après quelques heures d’ébullition sur un bon feu, qui faisait autant de bien aux opérateurs qu’à la substance opérée, celle-ci s’était transformée en un sirop épais. Ce sirop fut versé dans des moules d’argile, préalablement fabriqués dans le fourneau même de la cuisine, et auxquels on avait donné des formes variées. Le lendemain, ce sirop, refroidi, formait des pains et des tablettes. C’était du sucre, de couleur un peu rousse, mais presque transparent et d’un goût parfait.

Le froid continua jusqu’à la mi-septembre, et les prisonniers de Granite-house commençaient à trouver leur captivité bien longue. Presque tous les jours, ils tentaient quelques sorties qui ne pouvaient se prolonger. On travaillait donc constamment à l’aménagement de la demeure. On causait en travaillant. Cyrus Smith instruisait ses compagnons en toutes choses, et il leur expliquait principalement les applications pratiques de la science. Les colons n’avaient point de bibliothèque à leur disposition ; mais l’ingénieur était un livre toujours prêt, toujours ouvert à la page dont chacun avait besoin, un livre qui leur résolvait toutes les questions et qu’ils feuilletaient souvent. Le temps passait ainsi, et ces braves gens ne semblaient point redouter l’avenir.

Cependant, il était temps que cette séquestration se terminât. Tous avaient hâte de revoir, sinon la belle saison, du moins la cessation de ce froid insupportable. Si seulement ils eussent été vêtus de manière à pouvoir le braver, que d’excursions ils auraient tentées, soit aux dunes, soit au marais des Tadornes ! Le gibier devait être facile à approcher, et la chasse eût été fructueuse, assurément. Mais Cyrus Smith tenait à ce que personne ne compromît sa santé, car il avait besoin de tous les bras, et ses conseils furent suivis.

Mais, il faut le dire, le plus impatient de cet emprisonnement, après Pencroff toutefois, c’était Top. Le fidèle chien se trouvait fort à l’étroit dans Granite-house. Il allait et venait d’une chambre à l’autre, et témoignait à sa manière son ennui d’être caserné.

Cyrus Smith remarqua souvent que, lorsqu’il s’approchait de ce puits sombre, qui était en communication avec la mer, et dont l’orifice s’ouvrait au fond du magasin, Top faisait entendre des grognements singuliers. Top tournait autour de ce trou, qui avait été recouvert d’un panneau en bois. Quelquefois même, il cherchait à glisser ses pattes sous ce panneau, comme s’il eût voulu le soulever. Il jappait alors d’une façon particulière, qui indiquait à la fois colère et inquiétude.

L’ingénieur observa plusieurs fois ce manège. Qu’y avait-il donc dans cet abîme qui pût impressionner à ce point l’intelligent animal ? Le puits aboutissait à la mer, cela était certain. Se ramifiait-il donc en étroits boyaux à travers la charpente de l’île ? Était-il en communication avec quelques autres cavités intérieures ? Quelque monstre marin ne venait-il pas, de temps en temps, respirer au fond de ce puits ? L’ingénieur ne savait que penser, et ne pouvait se retenir de rêver de complications bizarres. Habitué à aller loin dans le domaine des réalités scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraîner dans le domaine de l’étrange et presque du surnaturel ; mais comment s’expliquer que Top, un de ces chiens sensés qui n’ont jamais perdu leur temps à aboyer à la lune, s’obstinât à sonder du flair et de l’ouïe cet abîme, si rien ne s’y passait qui dût éveiller son inquiétude ? La conduite de Top intriguait Cyrus Smith plus qu’il ne lui paraissait raisonnable de se l’avouer à lui-même.

En tout cas, l’ingénieur ne communiqua ses impressions qu’à Gédéon Spilett, trouvant inutile d’initier ses compagnons aux réflexions involontaires que faisait naître en lui ce qui n’était peut-être qu’une lubie de Top.

Enfin, les froids cessèrent. Il y eut des pluies, des rafales mêlées de neige, des giboulées, des coups de vent, mais ces intempéries ne duraient pas. La glace s’était dissoute, la neige s’était fondue ; la grève, le plateau, les berges de la Mercy, la forêt étaient redevenus praticables. Ce retour du printemps ravit les hôtes de Granite-house, et, bientôt, ils n’y passèrent plus que les heures du sommeil et des repas.

On chassa beaucoup dans la seconde moitié de septembre, ce qui amena Pencroff à réclamer avec une nouvelle insistance les armes à feu qu’il affirmait avoir été promises par Cyrus Smith. Celui-ci, sachant bien que, sans un outillage spécial, il lui serait presque impossible de fabriquer un fusil qui pût rendre quelque service, reculait toujours et remettait l’opération à plus tard. Il faisait, d’ailleurs, observer qu’Harbert et Gédéon Spilett étaient devenus des archers habiles, que toutes sortes d’animaux excellents, agoutis, kangourous, cabiais, pigeons, outardes, canards sauvages, bécassines, enfin gibier de poil ou de plume, tombaient sous leurs flèches, et que, par conséquent, on pouvait attendre. Mais l’entêté marin n’entendait point de cette oreille, et il ne laisserait pas de cesse à l’ingénieur que celui-ci n’eût satisfait son désir. Gédéon Spilett appuyait, du reste, Pencroff.

« Si l’île, comme on en peut douter, disait-il, renferme des animaux féroces, il faut penser à les combattre et à les exterminer. Un moment peut venir où ce soit notre premier devoir. »

Mais, à cette époque, ce ne fut point cette question des armes à feu qui préoccupa Cyrus Smith, mais bien celle des vêtements. Ceux que portaient les colons avaient passé l’hiver, mais ils ne pourraient pas durer jusqu’à l’hiver prochain. Peaux de carnassiers ou laine de ruminants, c’était ce qu’il fallait se procurer à tout prix, et, puisque les mouflons ne manquaient pas, il convenait d’aviser aux moyens d’en former un troupeau qui serait élevé pour les besoins de la colonie. Un enclos destiné aux animaux domestiques, une basse-cour aménagée pour les volatiles, en un mot, une sorte de ferme à fonder en quelque point de l’île, tels seraient les deux projets importants à exécuter pendant la belle saison.

En conséquence, et en vue de ces établissements futurs, il devenait donc urgent de pousser une reconnaissance dans toute la partie ignorée de l’île Lincoln, c’est-à-dire sous ces hautes forêts qui s’étendaient sur la droite de la Mercy, depuis son embouchure jusqu’à l’extrémité de la presqu’île Serpentine, ainsi que sur toute la côte occidentale. Mais il fallait un temps sûr, et un mois devait s’écouler encore avant que cette exploration pût être entreprise utilement.

On attendait donc avec une certaine impatience, quand un incident se produisit, qui vint surexciter encore ce désir qu’avaient les colons de visiter en entier leur domaine.

On était au 24 octobre. Ce jour-là, Pencroff était allé visiter les trappes, qu’il tenait toujours convenablement amorcées. Dans l’une d’elles, il trouva trois animaux qui devaient être bienvenus à l’office. C’était une femelle de pécari et ses deux petits.

Pencroff revint donc à Granite-house, enchanté de sa capture, et, comme toujours, le marin fit grand étalage de sa chasse.

« Allons ! nous ferons un bon repas, monsieur Cyrus ! s’écria-t-il. Et vous aussi, monsieur Spilett, vous en mangerez !

— Je veux bien en manger, répondit le reporter, mais qu’est-ce que je mangerai ?

— Du cochon de lait.

— Ah ! vraiment, du cochon de lait, Pencroff ? À vous entendre, je croyais que vous rapportiez un perdreau truffé !

— Comment ? s’écria Pencroff. Est-ce que vous feriez fi du cochon de lait, par hasard ?

— Non, répondit Gédéon Spilett, sans montrer aucun enthousiasme, et pourvu qu’on n’en abuse pas…

— C’est bon, c’est bon, monsieur le journaliste, riposta le marin, qui n’aimait pas à entendre déprécier sa chasse, vous faites le difficile ? Et il y a sept mois, quand nous avons débarqué dans l’île, vous auriez été trop heureux de rencontrer un pareil gibier !…

— Voilà, voilà, répondit le reporter. L’homme n’est jamais ni parfait, ni content.

— Enfin, reprit Pencroff, j’espère que Nab se distinguera. Voyez ! Ces deux petits pécaris n’ont pas seulement trois mois ! Ils seront tendres comme des cailles ! Allons, Nab, viens ! J’en surveillerai moi-même la cuisson. »

Et le marin, suivi de Nab, gagna la cuisine et s’absorba dans ses travaux culinaires.

On le laissa faire à sa façon. Nab et lui préparèrent donc un repas magnifique, les deux petits pécaris, un potage de kangourou, un jambon fumé, des amandes de pignon, de la boisson de dragonnier, du thé d’Oswego, — enfin, tout ce qu’il y avait de meilleur ; mais entre tous les plats devaient figurer au premier rang les savoureux pécaris, accommodés à l’étuvée.

À cinq heures, le dîner fut servi dans la salle de Granite-house. Le potage de kangourou fumait sur la table. On le trouva excellent.

Au potage succédèrent les pécaris, que Pencroff voulut découper lui-même, et dont il servit des portions monstrueuses à chacun des convives.

Ces cochons de lait étaient vraiment délicieux, et Pencroff dévorait sa part avec un entrain superbe, quand tout à coup un cri et un juron lui échappèrent.

« Qu’y a-t-il ? demanda Cyrus Smith.

— Il y a… il y a… que je viens de me casser une dent ! répondit le marin.

— Ah çà ! il y a donc des cailloux dans vos pécaris ? dit Gédéon Spilett.

— Il faut croire, » répondit Pencroff, en retirant de ses lèvres l’objet qui lui coûtait une mâchelière !…

Ce n’était point un caillou… C’était un grain de plomb.

fin de la première partie


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DEUXIÈME PARTIE
L’ABANDONNÉ
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CHAPITRE I


« Regarde bien, Nab. » (Page 2011.)

DEUXIÈME PARTIE

L’ABANDONNÉ


CHAPITRE I

À propos du grain de plomb. — La construction d’une pirogue. — Les chasses. — Au sommet d’un kauri. — Rien qui atteste la présence de l’homme. — Une pêche de Nab et d’Harbert. — Tortue retournée. — Tortue disparue. — Explication de Cyrus Smith.

Il y avait sept mois, jour pour jour, que les passagers du ballon avaient été jetés sur l’île Lincoln. Depuis cette époque, quelque recherche qu’ils eussent faite, aucun être humain ne s’était montré à eux. Jamais une fumée n’avait trahi la présence de l’homme à la surface de l’île. Jamais un travail manuel n’y avait attesté son passage, ni à une époque ancienne, ni à une époque récente. Non-seulement elle ne semblait pas être habitée, mais on devait croire qu’elle n’avait jamais dû l’être. Et, maintenant, voilà que tout cet échafaudage de déductions tombait devant un simple grain de métal, trouvé dans le corps d’un inoffensif rongeur !

C’est qu’en effet, ce plomb était sorti d’une arme à feu, et quel autre qu’un être humain avait pu s’être servi de cette arme ?

Lorsque Pencroff eut posé le grain de plomb sur la table, ses compagnons le regardèrent avec un étonnement profond. Toutes les conséquences de cet incident, considérable malgré son apparente insignifiance, avaient subitement saisi leur esprit. L’apparition subite d’un être surnaturel ne les eût pas impressionnés plus vivement.

Cyrus Smith n’hésita pas à formuler tout d’abord les hypothèses que ce fait, aussi surprenant qu’inattendu, devait provoquer. Il prit le grain de plomb, le tourna, le retourna, le palpa entre l’index et le pouce. Puis :

« Vous êtes en mesure d’affirmer, demanda-t-il à Pencroff, que le pécari, blessé par ce grain de plomb, était à peine âgé de trois mois ?

— À peine, monsieur Cyrus, répondit Pencroff. Il tétait encore sa mère quand je l’ai trouvé dans la fosse.

— Eh bien, dit l’ingénieur, il est par cela même prouvé que, depuis trois mois au plus, un coup de fusil a été tiré dans l’île Lincoln.

— Et qu’un grain de plomb, ajouta Gédéon Spilett, a atteint, mais non mortellement, ce petit animal.

— Cela est indubitable, reprit Cyrus Smith, et voici quelles conséquences il convient de déduire de cet incident : ou l’île était habitée avant notre arrivée, ou des hommes y ont débarqué depuis trois mois au plus. Ces hommes sont-ils arrivés volontairement ou involontairement, par le fait d’un atterrissage ou d’un naufrage ? Ce point ne pourra être élucidé que plus tard. Quant à ce qu’ils sont, Européens ou Malais, ennemis ou amis de notre race, rien ne peut nous permettre de le deviner, et s’ils habitent encore l’île, ou s’ils l’ont quittée, nous ne le savons pas davantage. Mais ces questions nous intéressent trop directement pour que nous restions plus longtemps dans l’incertitude.

— Non ! cent fois non ! mille fois non ! s’écria le marin en se levant de table. Il n’y a pas d’autres hommes que nous sur l’île Lincoln ! Que diable ! l’île n’est pas grande, et, si elle eût été habitée, nous aurions bien aperçu déjà quelques-uns de ses habitants !

— Le contraire, en effet, serait bien étonnant, dit Harbert.

— Mais il serait bien plus étonnant, je suppose, fit observer le reporter, que ce pécari fût né avec un grain de plomb dans le corps !

— À moins, dit sérieusement Nab, que Pencroff n’ait eu…

— Voyez-vous cela, Nab, riposta Pencroff. J’aurais, sans m’en être aperçu, depuis tantôt cinq ou six mois, un grain de plomb dans la mâchoire ! Mais où se serait-il caché ? ajouta le marin, en ouvrant la bouche de façon à montrer les magnifiques trente-deux dents qui la garnissaient. Regarde bien, Nab, et si tu trouves une dent creuse dans ce râtelier-là, je te permets de lui en arracher une demi-douzaine !

— L’hypothèse de Nab est inadmissible, en effet, répondit Cyrus Smith, qui, malgré la gravité de ses pensées, ne put retenir un sourire. Il est certain qu’un coup de fusil a été tiré dans l’île, depuis trois mois au plus. Mais je serais porté à admettre que les êtres quelconques qui ont atterri sur cette côte n’y sont que depuis très-peu de temps ou qu’ils n’ont fait qu’y passer, car si, à l’époque à laquelle nous explorions l’île du haut du mont Franklin, elle eût été habitée, nous l’aurions vu ou nous aurions été vus. Il est donc probable que, depuis quelques semaines seulement, des naufragés ont été jetés par une tempête sur un point de la côte. Quoi qu’il en soit, il nous importe d’être fixés sur ce point.

— Je pense que nous devrons agir prudemment, dit le reporter.

— C’est mon avis, répondit Cyrus Smith, car il est malheureusement à craindre que ce ne soient des pirates malais qui aient débarqué sur l’île !

— Monsieur Cyrus, demanda le marin, ne serait-il pas convenable, avant d’aller à la découverte, de construire un canot qui nous permît, soit de remonter la rivière, soit au besoin de contourner la côte ? Il ne faut pas se laisser prendre au dépourvu.

— Votre idée est bonne, Pencroff, répondit l’ingénieur, mais nous ne pouvons attendre. Or, il faudrait au moins un mois pour construire un canot…

— Un vrai canot, oui, répondit le marin, mais nous n’avons pas besoin d’une embarcation destinée à tenir la mer, et, en cinq jours au plus, je me fais fort de construire une pirogue suffisante pour naviguer sur la Mercy.

— En cinq jours, s’écria Nab, fabriquer un bateau ?

— Oui, Nab, un bateau à la mode indienne.

— En bois ? demanda le nègre d’un air peu convaincu.

— En bois, répondit Pencroff, ou plutôt en écorce. Je vous répète, monsieur Cyrus, qu’en cinq jours l’affaire peut être enlevée !

— En cinq jours, soit ! répondit l’ingénieur.

— Mais d’ici là, nous ferons bien de nous garder sévèrement ! dit Harbert.

— Très-sévèrement, mes amis, répondit Cyrus Smith, et je vous prierai de borner vos excursions de chasse aux environs de Granite-house. »

Le dîner finit moins gaiement que n’avait espéré Pencroff.

Ainsi donc, l’île était ou avait été habitée par d’autres que par les colons. Depuis l’incident du grain de plomb, c’était un fait désormais incontestable, et une pareille révélation ne pouvait que provoquer de vives inquiétudes chez les colons.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, avant de se livrer au repos, s’entretinrent longuement de ces choses. Ils se demandèrent si, par hasard, cet incident n’aurait pas quelque connexité avec les circonstances inexplicables du sauvetage de l’ingénieur et autres particularités étranges qui les avaient déjà frappés à plusieurs reprises. Cependant, Cyrus Smith, après avoir discuté le pour et le contre de la question, finit par dire :

« En somme, voulez-vous connaître mon opinion, mon cher Spilett ?

— Oui, Cyrus.

— Eh bien, la voici : si minutieusement que nous explorions l’île, nous ne trouverons rien ! »

Dès le lendemain, Pencroff se mit à l’ouvrage. Il ne s’agissait pas d’établir un canot avec membrure et bordage, mais tout simplement un appareil flottant, à fond plat, qui serait excellent pour la navigation de la Mercy, surtout aux approches de ses sources, où l’eau présenterait peu de profondeur. Des morceaux d’écorce, cousus l’un à l’autre, devaient suffire à former la légère embarcation, et au cas où, par suite d’obstacles naturels, un portage deviendrait nécessaire, elle ne serait ni lourde, ni encombrante. Pencroff comptait former la suture des bandes d’écorce au moyen de clous rivés, et assurer, avec leur adhérence, le parfait étanchement de l’appareil.

Il s’agissait donc de choisir des arbres dont l’écorce, souple et tenace, se prêtât à ce travail. Or, précisément, le dernier ouragan avait abattu une certaine quantité de douglas, qui convenaient parfaitement à ce genre de construction. Quelques-uns de ces sapins gisaient à terre, et il n’y avait plus qu’à les écorcer, mais ce fut là le plus difficile, vu l’imperfection des outils que possédaient les colons. En somme, on en vint à bout.

Pendant que le marin, secondé par l’ingénieur, s’occupait ainsi, sans perdre une heure, Gédéon Spilett et Harbert ne restèrent pas oisifs. Ils s’étaient faits les pourvoyeurs de la colonie. Le reporter ne pouvait se lasser d’admirer le jeune garçon, qui avait acquis une adresse remarquable dans le maniement de l’arc ou de l’épieu. Harbert montrait aussi une grande hardiesse, avec beaucoup de ce sang-froid que l’on pourrait justement appeler « le raisonnement de la bravoure ». Les deux compagnons de chasse, tenant compte, d’ailleurs, des recommandations de Cyrus Smith, ne sortaient plus d’un rayon de deux milles autour de Granite-house, mais les premières rampes de la forêt fournissaient un tribut suffisant d’agoutis, de cabiais, de kangourous, de pécaris, etc, et si le rendement des trappes était peu important depuis que le froid avait cessé, du moins la garenne donnait-elle son contingent accoutumé, qui eût pu nourrir toute la colonie de l’île Lincoln.

Souvent, pendant ces chasses, Harbert causait avec Gédéon Spilett de cet incident du grain de plomb, et des conséquences qu’en avait tirées l’ingénieur, et un jour — c’était le 26 octobre — il lui dit :

« Mais, Monsieur Spilett, ne trouvez-vous pas très-extraordinaire que si quelques naufragés ont débarqué sur cette île, ils ne se soient pas encore montrés du côté de Granite-house ?

— Très-étonnant, s’ils y sont encore, répondit le reporter, mais pas étonnant du tout, s’ils n’y sont plus !

— Ainsi, vous pensez que ces gens-là ont déjà quitté l’île ? reprit Harbert.

— C’est plus que probable, mon garçon, car si leur séjour s’y fût prolongé, et surtout s’ils y étaient encore, quelque incident eût fini par trahir leur présence.

— Mais s’ils ont pu repartir, fit observer le jeune garçon, ce n’étaient pas des naufragés ?

— Non, Harbert, ou, tout au moins, ils étaient ce que j’appellerai des naufragés provisoires. Il est très-possible, en effet, qu’un coup de vent les ait jetés sur l’île, sans avoir désemparé leur embarcation, et que, le coup de vent passé, ils aient repris la mer.

— Il faut avouer une chose, dit Harbert, c’est que M. Smith a toujours paru plutôt redouter que désirer la présence d’êtres humains sur notre île.

— En effet, répondit le reporter, il ne voit guère que des Malais qui puissent fréquenter ces mers, et ces gentlemen-là sont de mauvais chenapans qu’il est bon d’éviter.

— Il n’est pas impossible, monsieur Spilett, reprit Harbert, que nous retrouvions, un jour ou l’autre, des traces de leur débarquement, et peut-être serons-nous fixés à cet égard ?

— Je ne dis pas non, mon garçon. Un campement abandonné, un feu éteint, peuvent nous mettre sur la voie, et c’est ce que nous chercherons dans notre exploration prochaine. »

Le jour où les deux chasseurs causaient ainsi, ils se trouvaient dans une portion de la forêt voisine de la Mercy, remarquable par des arbres de toute beauté. Là, entre autres, s’élevaient, à une hauteur de près de deux cents pieds au-dessus du sol, quelques-uns de ces superbes conifères auxquels les indigènes donnent le nom de « kauris » dans la Nouvelle-Zélande.

« Une idée, monsieur Spilett, dit Harbert. Si je montais à la cime de l’un de ces kauris, je pourrais peut-être observer le pays dans un rayon assez étendu ?

— L’idée est bonne, répondit le reporter, mais pourras-tu grimper jusqu’au sommet de ces géants-là ?

— Je vais toujours essayer, » répondit Harbert.

Le jeune garçon, agile et adroit, s’élança sur les premières branches, dont la disposition rendait assez facile l’escalade du kauri, et, en quelques minutes, il était arrivé à sa cime, qui émergeait de cette immense plaine de verdure que formaient les ramures arrondies de la forêt.

De ce point élevé, le regard pouvait s’étendre sur toute la portion méridionale de l’île, depuis le cap Griffe, au sud-est, jusqu’au promontoire du Reptile, au sud-ouest. Dans le nord-ouest se dressait le mont Franklin, qui masquait un grand quart de l’horizon.

Mais Harbert, du haut de son observatoire, pouvait précisément observer toute cette portion encore inconnue de l’île, qui avait pu donner ou donnait refuge aux étrangers dont on soupçonnait la présence.

Le jeune garçon regarda avec une attention extrême. Sur la mer d’abord, rien en vue. Pas une voile, ni à l’horizon, ni sur les atterrages de l’île. Toutefois, comme le massif des arbres cachait le littoral, il était possible qu’un bâtiment, surtout un bâtiment désemparé de sa mâture, eût accosté la terre de très-près, et, par conséquent, fût invisible pour Harbert.

Au milieu des bois du Far-West, rien non plus. La forêt formait un impénétrable dôme, mesurant plusieurs milles carrés, sans une clairière, sans une éclaircie. Il était même impossible de suivre le cours de la Mercy et de reconnaître le point de la montagne dans lequel elle prenait sa source. Peut-être d’autres creeks couraient-ils vers l’ouest, mais rien ne permettait de le constater.

Mais, du moins, si tout indice de campement échappait à Harbert, ne pouvait-il surprendre dans l’air quelque fumée qui décelât la présence de l’homme ? L’atmosphère était pure, et la moindre vapeur s’y fût nettement détachée sur le fond du ciel.

Pendant un instant, Harbert crut voir une légère fumée monter dans l’ouest, mais une observation plus attentive lui démontra qu’il se trompait. Il regarda avec un soin extrême, et sa vue était excellente… Non, décidément, il n’y avait rien.

Harbert redescendit au pied du kauri, et les deux chasseurs revinrent à Granite-house. Là, Cyrus Smith écouta le récit du jeune garçon, secoua la tête et ne dit rien. Il était bien évident qu’on ne pourrait se prononcer sur cette question qu’après une exploration complète de l’île.

Le surlendemain, — 28 octobre, — un autre incident se produisit, dont l’explication devait encore laisser à désirer.

En rôdant sur la grève, à deux milles de Granite-house, Harbert et Nab furent assez heureux pour capturer un magnifique échantillon de l’ordre des chélonées. C’était une tortue franche du genre mydase, dont la carapace offrait d’admirables reflets verts.

Harbert aperçut cette tortue qui se glissait entre les roches pour gagner la mer.

« À moi, Nab, à moi ! » cria-t-il.

Nab accourut.

« Le bel animal ! dit Nab, mais comment nous en emparer ?

— Rien n’est plus aisé, Nab, répondit Harbert. Nous allons retourner cette tortue sur le dos, et elle ne pourra plus s’enfuir. Prenez votre épieu et imitez-moi. »

Le reptile, sentant le danger, s’était retiré entre sa carapace et son plastron. On ne voyait plus ni sa tête, ni ses pattes, et il était immobile comme un roc.

Harbert et Nab engagèrent alors leurs bâtons sous le sternum de l’animal, et, unissant leurs efforts, ils parvinrent, non sans peine, à le retourner sur le dos. Cette tortue, qui mesurait trois pieds de longueur, devait peser au moins quatre cents livres.

« Bon ! s’écria Nab, voilà qui réjouira l’ami Pencroff ! »

En effet, l’ami Pencroff ne pouvait manquer d’être réjoui, car la chair de ces tortues, qui se nourrissent de zostères, est extrêmement savoureuse. En ce moment, celle-ci ne laissait plus entrevoir que sa tête petite, aplatie, mais très élargie postérieurement par de grandes fosses temporales, cachées sous une voûte osseuse.

« Et maintenant, que ferons-nous de notre gibier ? dit Nab. Nous ne pouvons pas le traîner à Granite-house !
« Voilà qui réjouira l'ami Pencroff. » (Page 215.)

— Laissons-le ici, puisqu’il ne peut se retourner, répondit Harbert, et nous reviendrons le reprendre avec le chariot.

— C’est entendu. »

Toutefois, pour plus de précaution, Harbert prit le soin, que Nab jugeait superflu, de caler l’animal avec de gros galets. Après quoi, les deux chasseurs revinrent à Granite-house, en suivant la grève que la marée, basse alors, découvrait largement. Harbert, voulant faire une surprise à Pencroff, ne lui dit rien du « superbe échantillon des chélonées » qu’il avait retourné sur le sable ; mais deux heures après, Nab et lui étaient de retour, avec le chariot, à l’endroit où ils l’avaient laissé. Le « superbe échantillon des chélonées » n’y était plus.
« Mais, qu'y a-t-il dans cette caisse ? » (Page 221.)

Nab et Harbert se regardèrent d’abord, puis ils regardèrent autour d’eux. C’était pourtant bien à cette place que la tortue avait été laissée. Le jeune garçon retrouva même les galets dont il s’était servi, et, par conséquent, il était sûr de ne pas se tromper.

« Ah çà ! dit Nab, ça se retourne donc, ces bêtes-là ?

— Il paraît, répondit Harbert, qui n’y pouvait rien comprendre et regardait les galets épars sur le sable.

— Eh bien, c’est Pencroff qui ne sera pas content !

— Et c’est M. Smith qui sera peut-être bien embarrassé pour expliquer cette disparition ! pensa Harbert.

— Bon, fit Nab, qui voulait cacher sa mésaventure, nous n’en parlerons pas.

— Au contraire, Nab, il faut en parler, » répondit Harbert.

Et tous deux, reprenant le chariot, qu’ils avaient inutilement amené, revinrent à Granite-house.

Arrivé au chantier, où l’ingénieur et le marin travaillaient ensemble, Harbert raconta ce qui s’était passé.

« Ah ! Les maladroits ! s’écria le marin. Avoir laissé échapper cinquante potages au moins !

— Mais, Pencroff, répliqua Nab, ce n’est pas notre faute si la bête s’est enfuie, puisque je te dis que nous l’avions retournée !

— Alors, vous ne l’aviez pas assez retournée ! riposta plaisamment l’intraitable marin.

— Pas assez ! » s’écria Harbert.

Et il raconta qu’il avait pris soin de caler la tortue avec des galets.

« C’est donc un miracle ! répliqua Pencroff.

— Je croyais, monsieur Cyrus, dit Harbert, que les tortues, une fois placées sur le dos, ne pouvaient se remettre sur leurs pattes, surtout quand elles étaient de grande taille ?

— Cela est vrai, mon enfant, répondit Cyrus Smith.

— Alors, comment a-t-il pu se faire… ?

— À quelle distance de la mer aviez-vous laissé cette tortue ? demanda l’ingénieur, qui, ayant suspendu son travail, réfléchissait à cet incident.

— À une quinzaine de pieds, au plus, répondit Harbert.

— Et la marée était basse, à ce moment ?

— Oui, monsieur Cyrus.

— Eh bien, répondit l’ingénieur, ce que la tortue ne pouvait faire sur le sable, il se peut qu’elle l’ait fait dans l’eau. Elle se sera retournée quand le flux l’a reprise, et elle aura tranquillement regagné la haute mer.

— Ah ! maladroits que nous sommes ! s’écria Nab.

— C’est précisément ce que j’avais eu l’honneur de vous dire ! » répondit Pencroff.

Cyrus Smith avait donné cette explication, qui était admissible sans doute. Mais était-il bien convaincu de la justesse de cette explication ? On n’oserait l’affirmer.


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CHAPITRE II


CHAPITRE II

Premier essai de la pirogue. — Une épave à la côte. — La remorque. — La pointe de l’Épave. — Inventaire de la caisse : outils, armes, instruments, vêtements, livres, ustensiles. — Ce qui manque à Pencroff. — L’Évangile — Un verset du livre sacré.

Le 29 octobre, le canot d’écorce était entièrement achevé. Pencroff avait tenu sa promesse, et une sorte de pirogue, dont la coque était membrée au moyen de baguettes flexibles de crejimba, avait été construite en cinq jours. Un banc à l’arrière, un second banc au milieu, pour maintenir l’écartement, un troisième banc à l’avant, un plat-bord pour soutenir les tolets de deux avirons, une godille pour gouverner, complétaient cette embarcation, longue de douze pieds, et qui ne pesait pas deux cents livres. Quant à l’opération du lancement, elle fut extrêmement simple. La légère pirogue fut portée sur le sable, à la lisière du littoral, devant Granite-house, et le flot montant la souleva. Pencroff, qui sauta aussitôt dedans, la manœuvra à la godille, et put constater qu’elle était très-convenable pour l’usage qu’on en voulait faire.

« Hurrah ! s’écria le marin, qui ne dédaigna pas de célébrer ainsi son propre triomphe. Avec cela, on ferait le tour…

— Du monde ? demanda Gédéon Spilett.

— Non, de l’île. Quelques cailloux pour lest, un mât sur l’avant, et un bout de voile que M. Smith nous fabriquera un jour, et on ira loin ! Eh bien, monsieur Cyrus, et vous, monsieur Spilett, et vous, Harbert, et toi, Nab, est-ce que vous ne venez pas essayer notre nouveau bâtiment ? Que diable ! il faut pourtant voir s’il peut nous porter tous les cinq ! »

En effet, c’était une expérience à faire. Pencroff, d’un coup de godille, ramena l’embarcation près de la grève par un étroit passage que les roches laissaient entre elles, et il fut convenu qu’on ferait, ce jour même, l’essai de la pirogue, en suivant le rivage jusqu’à la première pointe où finissaient les rochers du sud.

Au moment d’embarquer, Nab s’écria :

« Mais il fait pas mal d’eau, ton bâtiment, Pencroff !

— Ce n’est rien, Nab, répondit le marin. Il faut que le bois s’étanche ! Dans deux jours il n’y paraîtra plus, et notre pirogue n’aura pas plus d’eau dans le ventre qu’il n’y en a dans l’estomac d’un ivrogne. Embarquez ! »

On s’embarqua donc, et Pencroff poussa au large. Le temps était magnifique, la mer calme comme si ses eaux eussent été contenues dans les rives étroites d’un lac, et la pirogue pouvait l’affronter avec autant de sécurité que si elle eût remonté le tranquille courant de la Mercy.

Des deux avirons, Nab prit l’un, Harbert l’autre, et Pencroff resta à l’arrière de l’embarcation, afin de la diriger à la godille.

Le marin traversa d’abord le canal et alla raser la pointe sud de l’îlot. Une légère brise soufflait du sud. Point de houle, ni dans le canal, ni au large. Quelques longues ondulations que la pirogue sentait à peine, car elle était lourdement chargée, gonflaient régulièrement la surface de la mer. On s’éloigna environ d’un demi-mille de la côte, de manière à apercevoir tout le développement du mont Franklin.

Puis, Pencroff, virant de bord, revint vers l’embouchure de la rivière. La pirogue suivit alors le rivage, qui, s’arrondissant jusqu’à la pointe extrême, cachait toute la plaine marécageuse des Tadornes.

Cette pointe, dont la distance se trouvait accrue par la courbure de la côte, était environ à trois milles de la Mercy. Les colons résolurent d’aller à son extrémité et de ne la dépasser que du peu qu’il faudrait pour prendre un aperçu rapide de la côte jusqu’au cap Griffe.

Le canot suivit donc le littoral à une distance de deux encâblures au plus, en évitant les écueils dont ces atterrages étaient semés et que la marée montante commençait à couvrir. La muraille allait en s’abaissant depuis l’embouchure de la rivière jusqu’à la pointe. C’était un amoncellement de granits, capricieusement distribués, très-différents de la courtine, qui formaient le plateau de Grande-Vue, et d’un aspect extrêmement sauvage. On eût dit qu’un énorme tombereau de roches avait été vidé là. Point de végétation sur ce saillant très-aigu qui se prolongeait à deux milles en avant de la forêt, et cette pointe figurait assez bien le bras d’un géant qui serait sorti d’une manche de verdure.

Le canot, poussé par les deux avirons, avançait sans peine. Gédéon Spilett, le crayon d’une main, le carnet de l’autre, dessinait la côte à grands traits. Nab, Pencroff et Harbert causaient en examinant cette partie de leur domaine, nouvelle à leurs yeux, et, à mesure que la pirogue descendait vers le sud, les deux caps Mandibule paraissaient se déplacer et fermer plus étroitement la baie de l’Union.

Quant à Cyrus Smith, il ne parlait pas, il regardait, et, à la défiance qu’exprimait son regard, il semblait toujours qu’il observât quelque contrée étrange.

Cependant, après trois quarts d’heure de navigation, la pirogue était arrivée presque à l’extrémité de la pointe, et Pencroff se préparait à la doubler, quand Harbert, se levant, montra une tache noire, en disant :

« Qu’est-ce que je vois donc là-bas sur la grève ? »

Tous les regards se portèrent vers le point indiqué.

« En effet, dit le reporter, il y a quelque chose. On dirait une épave à demi enfoncée dans le sable.

— Ah ! s’écria Pencroff, je vois ce que c’est !

— Quoi donc ? demanda Nab.

— Des barils, des barils, qui peuvent être pleins ! répondit le marin.

— Au rivage, Pencroff ! » dit Cyrus Smith.

En quelques coups d’aviron, la pirogue atterrissait au fond d’une petite anse, et ses passagers sautaient sur la grève.

Pencroff ne s’était pas trompé. Deux barils étaient là, à demi enfoncés dans le sable, mais encore solidement attachés à une large caisse qui, soutenue par eux, avait ainsi flotté jusqu’au moment où elle était venue s’échouer sur le rivage.

« Il y a donc eu un naufrage dans les parages de l’île ? demanda Harbert.

— Évidemment, répondit Gédéon Spilett.

— Mais qu’y a-t-il dans cette caisse ? s’écria Pencroff avec une impatience bien naturelle. Qu’y a-t-il dans cette caisse ? Elle est fermée, et rien pour en briser le couvercle ! Eh bien, à coups de pierre alors… »

Et le marin, soulevant un bloc pesant, allait enfoncer une des parois de la caisse, quand l’ingénieur, l’arrêtant :

« Pencroff, lui dit-il, pouvez-vous modérer votre impatience pendant une heure seulement ?

— Mais, monsieur Cyrus, songez donc ! Il y a peut-être là-dedans tout ce qui nous manque !

— Nous le saurons, Pencroff, répondit l’ingénieur, mais croyez-moi, ne brisez pas cette caisse, qui peut nous être utile. Transportons-la à Granite-house, où nous l’ouvrirons plus facilement et sans la briser. Elle est toute préparée pour le voyage, et, puisqu’elle a flotté jusqu’ici, elle flottera bien encore jusqu’à l’embouchure de la rivière.

— Vous avez raison, monsieur Cyrus, et j’avais tort, répondit le marin, mais on n’est pas toujours maître de soi ! »

L’avis de l’ingénieur était sage. En effet, la pirogue n’aurait pu contenir les objets probablement renfermés dans cette caisse, qui devait être pesante, puisqu’il avait fallu la « soulager » au moyen de deux barils vides. Donc, mieux valait la remorquer ainsi jusqu’au rivage de Granite-house.

Et maintenant, d’où venait cette épave ? C’était là une importante question. Cyrus Smith et ses compagnons regardèrent attentivement autour d’eux et parcoururent le rivage sur un espace de plusieurs centaines de pas. Nul autre débris ne leur apparut. La mer fut observée également. Harbert et Nab montèrent sur un roc élevé, mais l’horizon était désert. Rien en vue, ni un bâtiment désemparé, ni un navire à la voile.

Cependant, il y avait eu naufrage, ce n’était pas douteux. Peut-être même cet incident se rattachait-il à l’incident du grain de plomb ? Peut-être des étrangers avaient-ils atterri sur un autre point de l’île ? Peut-être y étaient-ils encore ? Mais la réflexion que firent naturellement les colons, c’est que ces étrangers ne pouvaient être des pirates malais, car l’épave avait évidemment une provenance soit américaine, soit européenne.

Tous revinrent auprès de la caisse, qui mesurait cinq pieds de long sur trois de large. Elle était en bois de chêne, très-soigneusement fermée, et recouverte d’une peau épaisse que maintenaient des clous de cuivre. Les deux grosses barriques, hermétiquement bouchées, mais qu’on sentait vides au choc, adhéraient à ses flancs au moyen de fortes cordes, nouées de nœuds que Pencroff reconnut aisément pour des « nœuds marins ». Elle paraissait être dans un parfait état de conservation, ce qui s’expliquait par ce fait, qu’elle s’était échouée sur une grève de sable et non sur des récifs. On pouvait même affirmer, en l’examinant bien, que son séjour dans la mer n’avait pas été long, et aussi que son arrivée sur ce rivage était récente. L’eau ne semblait point avoir pénétré au dedans, et les objets qu’elle contenait devaient être intacts.

Il était évident que cette caisse avait été jetée par-dessus le bord d’un navire désemparé, courant vers l’île, et que, dans l’espérance qu’elle arriverait à la côte, où ils la retrouveraient plus tard, des passagers avaient pris la précaution de l’alléger au moyen d’un appareil flottant.

« Nous allons remorquer cette épave jusqu’à Granite-house, dit l’ingénieur, et nous en ferons l’inventaire ; puis, si nous découvrons sur l’île quelques survivants de ce naufrage présumé, nous la remettrons à ceux auxquels elle appartient. Si nous ne retrouvons personne…

— Nous la garderons pour nous ! s’écria Pencroff. Mais, pour Dieu, qu’est-ce qu’il peut bien y avoir là dedans ! »

La marée commençait déjà à atteindre l’épave, qui devait évidemment flotter au plein de la mer. Une des cordes qui attachaient les barils fut en partie déroulée et servit d’amarre pour lier l’appareil flottant au canot. Puis, Pencroff et Nab creusèrent le sable avec leurs avirons, afin de faciliter le déplacement de la caisse, et bientôt l’embarcation, remorquant la caisse, commença à doubler la pointe, à laquelle fut donné le nom de pointe de l’Épave (Flotson-point). La remorque était lourde, et les barils suffisaient à peine à soutenir la caisse hors de l’eau. Aussi le marin craignait-il à chaque instant qu’elle ne se détachât et ne coulât par le fond. Mais, heureusement, ses craintes ne se réalisèrent pas, et une heure et demie après son départ – il avait fallu tout ce temps pour franchir cette distance de trois milles – la pirogue accostait le rivage devant Granite-house.

Canot et épave furent alors halés sur le sable, et, comme la mer se retirait déjà, ils ne tardèrent pas à demeurer à sec. Nab avait été prendre des outils pour forcer la caisse, de manière à ne la détériorer que le moins possible, et on procéda à son inventaire. Pencroff ne chercha point à cacher qu’il était extrêmement ému.

Le marin commença par détacher les deux barils, qui, étant en fort bon état, pourraient être utilisés, cela va sans dire. Puis, les serrures furent forcées au moyen d’une pince, et le couvercle se rabattit aussitôt.

Une seconde enveloppe en zinc doublait l’intérieur de la caisse, qui avait été évidemment disposée pour que les objets qu’elle renfermait fussent, en toutes circonstances, à l’abri de l’humidité.

« Ah ! s’écria Nab, est-ce que ce seraient des conserves qu’il y a là dedans !

— J’espère bien que non, répondit le reporter.

— Si seulement il y avait… dit le marin à mi-voix.

— Quoi donc ? lui demanda Nab, qui l’entendit.

— Rien ! »

La chape de zinc fut fendue dans toute sa largeur, puis rabattue sur les côtés de la caisse, et, peu à peu, divers objets de nature très-différente furent extraits et déposés sur le sable. À chaque nouvel objet, Pencroff poussait de nouveaux hurrahs, Harbert battait des mains, et Nab dansait… comme un nègre. Il y avait là des livres qui auraient rendu Harbert fou de joie, et des ustensiles de cuisine que Nab eût couverts de baisers !

Du reste, les colons eurent lieu d’être extrêmement satisfaits, car cette caisse contenait des outils, des armes, des instruments, des vêtements, des livres, et en voici la nomenclature exacte, telle qu’elle fut portée sur le carnet de Gédéon Spilett :

Outils : 3 couteaux à plusieurs lames.
2 haches de bûcheron.
2 haches de charpentier.
3 rabots.
2 herminettes.
1 besaiguë.
6 ciseaux à froid.
2 limes.
3 marteaux.
3 vrilles.
2 tarières.
10 sacs de clous et de vis.
3 scies de diverses grandeurs.
2 boîtes d’aiguilles.
Armes : 2 fusils à pierre.
2 fusils à capsule.
2 carabines à inflammation centrale.
5 coutelas.
4 sabres d’abordage.
2 barils de poudre pouvant contenir chacun vingt-cinq livres.
12 boîtes d’amorces fulminantes.
Instruments : 1 sextant.
1 jumelle.
1 longue-vue.
1 boîte de compas.
1 boussole de poche.
1 thermomètre de Fahrenheit.
1 baromètre anéroïde.
1 boîte renfermant tout un appareil photographique, objectif, plaques, produits chimiques, etc.
Vêtements : 2 douzaines de chemises d’un tissu particulier qui ressemblait à de la laine, mais dont l’origine était évidemment végétale.
3 douzaines de bas de même tissu.
Ustensiles : 1 coquemar en fer.
6 casseroles de cuivre étamé.
3 plats de fer.
10 couverts d’aluminium.
2 bouilloires.
1 petit fourneau portatif.
6 couteaux de table.
Livres : 1 Bible contenant l’Ancien et le Nouveau Testament.
1 atlas.
1 dictionnaire des divers idiomes polynésiens.
1 dictionnaire des sciences naturelles, en six volumes.
3 rames de papier blanc.
2 registres à pages blanches.

« Il faut avouer, dit le reporter, après que l’inventaire eut été achevé, que le propriétaire de cette caisse était un homme pratique ! Outils, armes, instruments, habits, ustensiles, livres, rien n’y manque ! On dirait vraiment qu’il s’attendait à faire naufrage et qu’il s’y était préparé d’avance !

— Rien n’y manque, en effet, murmura Cyrus Smith d’un air pensif.

— Et à coup sûr, ajouta Harbert, le bâtiment qui portait cette caisse et son propriétaire n’était pas un pirate malais !

— À moins, dit Pencroff, que ce propriétaire n’eût été fait prisonnier par des pirates…

— Ce n’est pas admissible, répondit le reporter. Il est plus probable qu’un bâtiment américain ou européen a été entraîné dans ces parages, et que des passagers, voulant sauver, au moins, le nécessaire, ont préparé ainsi cette caisse et l’ont jetée à la mer.

— Est-ce votre avis, monsieur Cyrus ? demanda Harbert.

— Oui, mon enfant, répondit l’ingénieur, cela a pu se passer ainsi. Il est possible qu’au moment, ou en prévision d’un naufrage, on ait réuni dans cette caisse divers objets de première utilité, pour les retrouver en quelque point de la côte…

— Même la boîte à photographie ! fit observer le marin d’un air assez incrédule.

— Quant à cet appareil, répondit Cyrus Smith, je n’en comprends pas bien l’utilité, et mieux eût valu pour nous, comme pour tous autres naufragés, un assortiment de vêtements plus complet ou des munitions plus abondantes !

— Mais n’y a-t-il sur ces instruments, sur ces outils, sur ces livres, aucune marque, aucune adresse, qui puisse nous en faire reconnaître la provenance ? » demanda Gédéon Spilett.

C’était à voir. Chaque objet fut donc attentivement examiné, principalement les livres, les instruments et les armes. Ni les armes, ni les instruments, contrairement à ce qui se fait d’habitude, ne portaient la marque du fabricant ; ils étaient, d’ailleurs, en parfait état et ne semblaient pas avoir servi. Même particularité pour les outils et les ustensiles ; tout était neuf, ce qui prouvait, en somme, que l’on n’avait pas pris ces objets, au hasard, pour les jeter dans cette caisse, mais, au contraire, que le choix de ces objets avait été médité et leur classement fait avec soin. C’était aussi ce qu’indiquait cette seconde enveloppe de métal qui les avait préservés de toute humidité et qui n’aurait pu être soudée dans un moment de hâte.

Quant aux dictionnaires des sciences naturelles et des idiomes polynésiens, tous deux étaient anglais, mais ils ne portaient aucun nom d’éditeur, ni aucune date de publication.

De même pour la Bible, imprimée en langue anglaise, in-quarto remarquable au point de vue typographique, et qui paraissait avoir été souvent feuilleté.

Quant à l’atlas, c’était un magnifique ouvrage, comprenant les cartes du monde entier et plusieurs planisphères dressés suivant la projection de Mercator, et dont la nomenclature était en français, — mais qui ne portait non plus ni date de publication, ni nom d’éditeur.

Il n’y avait donc, sur ces divers objets, aucun indice qui pût en indiquer la provenance, et rien, par conséquent, de nature à faire soupçonner la nationalité du navire qui avait dû récemment passer sur ces parages. Mais d’où que vînt cette caisse, elle faisait riches les colons de l’île Lincoln. Jusqu’alors, en transformant les produits de la nature, ils avaient tout créé par eux-mêmes, et grâce à leur intelligence, ils s’étaient tirés d’affaire. Mais ne semblait-il pas que la providence eût voulu les récompenser, en leur envoyant alors ces divers produits de l’industrie humaine ? Leurs remerciements s’élevèrent donc unanimement vers le ciel.

Toutefois, l’un d’eux n’était pas absolument satisfait. C’était Pencroff. Il paraît que la caisse ne renfermait pas une chose à laquelle il semblait tenir énormément, et, à mesure que les objets en étaient retirés, ses hurrahs diminuaient d’intensité, et, l’inventaire fini, on l’entendit murmurer ces paroles :

« Tout cela, c’est bel et bon, mais vous verrez qu’il n’y aura rien pour moi dans cette boîte ! »

Ce qui amena Nab à lui dire :

« Ah çà ! Ami Pencroff, qu’attendais-tu donc ?

— Une demi-livre de tabac ! répondit sérieusement Pencroff, et rien n’aurait manqué à mon bonheur ! »

On ne put s’empêcher de rire à l’observation du marin.

Mais il résultait de cette découverte de l’épave que, maintenant et plus que jamais, il était nécessaire de faire une exploration sérieuse de l’île. Il fut donc convenu que le lendemain, dès le point du jour, on se mettrait en route, en remontant la Mercy, de manière à atteindre la côte occidentale. Si quelques naufragés avaient débarqué sur un point de cette côte, il était à craindre qu’ils fussent sans ressource, et il fallait leur porter secours sans tarder.

Pendant cette journée, les divers objets furent transportés à Granite-house et disposés méthodiquement dans la grande salle.

Ce jour-là — 29 octobre — était précisément un dimanche, et, avant de se coucher, Harbert demanda à l’ingénieur s’il ne voudrait pas leur lire quelque passage de l’Évangile.

« Volontiers, » répondit Cyrus Smith.

Il prit le livre sacré, et allait l’ouvrir, quand Pencroff, l’arrêtant, lui dit :

« Monsieur Cyrus, je suis superstitieux. Ouvrez au hasard, et lisez-nous le premier verset qui tombera sous vos yeux. Nous verrons s’il s’applique à notre situation. »

Cyrus Smith sourit à la réflexion du marin, et, se rendant à son désir, il ouvrit l’Évangile précisément à un endroit où un signet en séparait les pages.

Soudain, ses regards furent arrêtés par une croix rouge, qui, faite au crayon, était placée devant le verset 8 du chapitre VII de l’Évangile de saint Mathieu.

Et il lut ce verset, ainsi conçu :

Quiconque demande reçoit, et qui cherche trouve.


――
CHAPITRE III


CHAPITRE III

Le départ. — Le flot montant. — Ormes et microcouliers. — Plantes diverses. — Le jacamar. — Aspect de la forêt. — Les eucalyptus géants. — Pourquoi on les appelle « arbes à fièvres » — Bandes de singes. — La chute d’eau. — Campement pour la nuit.

Le lendemain, — 30 octobre, — tout était prêt pour l’exploration projetée, que les derniers événements rendaient si urgente. En effet, les choses avaient tourné ainsi, que les colons de l’île Lincoln pouvaient s’imaginer n’en être plus à demander des secours, mais bien à pouvoir en porter.

Il fut donc convenu que l’on remonterait la Mercy, aussi loin que le courant de la rivière serait praticable. Une grande partie de la route se ferait ainsi sans fatigues, et les explorateurs pourraient transporter leurs provisions et leurs armes jusqu’à un point avancé dans l’ouest de l’île.

Il avait fallu, en effet, songer non-seulement aux objets que l’on emportait, mais aussi à ceux que le hasard permettrait peut-être de ramener à Granite-house. S’il y avait eu un naufrage sur la côte, comme tout le faisait présumer, les épaves ne manqueraient pas et seraient de bonne prise. Dans cette prévision, le chariot eût, sans doute, mieux convenu que la fragile pirogue ; mais ce chariot, lourd et grossier, il fallait le traîner, ce qui en rendait l’emploi moins facile, et ce qui amena Pencroff à exprimer le regret que la caisse n’eût pas contenu, en même temps que « sa demi-livre de tabac », une paire de ces vigoureux chevaux du New-Jersey, qui eussent été fort utiles à la colonie !

Les provisions, déjà embarquées par Nab, se composaient de conserves de viande et de quelques gallons de bière et de liqueur fermentée, c’est-à-dire de quoi se sustenter pendant trois jours, — laps de temps le plus long que Cyrus Smith assignât à l’exploration. D’ailleurs, on comptait, au besoin, se réapprovisionner en route, et Nab n’eut garde d’oublier le petit fourneau portatif.

En fait d’outils, les colons prirent les deux haches de bûcheron, qui devaient servir à frayer une route dans l’épaisse forêt, et, en fait d’instruments, la lunette et la boussole de poche.

Pour armes, on choisit les deux fusils à pierre, plus utiles dans cette île que n’eussent été des fusils à système, les premiers n’employant que des silex, faciles à remplacer, et les seconds exigeant des amorces fulminantes, qu’un fréquent usage eût promptement épuisées. Cependant, on prit aussi une des carabines et quelques cartouches. Quant à la poudre, dont les barils renfermaient environ cinquante livres, il fallut bien en emporter une certaine provision, mais l’ingénieur comptait fabriquer une substance explosive qui permettrait de la ménager. Aux armes à feu, on joignit les cinq coutelas bien engaînés de cuir, et, dans ces conditions, les colons pouvaient s’aventurer dans cette vaste forêt avec quelque chance de se tirer d’affaire.

Inutile d’ajouter que Pencroff, Harbert et Nab, ainsi armés, étaient au comble de leurs vœux, bien que Cyrus Smith leur eût fait promettre de ne pas tirer un coup de fusil sans nécessité.

À six heures du matin, la pirogue était poussée à la mer. Tous s’embarquaient, y compris Top, et se dirigeaient vers l’embouchure de la Mercy.

La marée ne montait que depuis une demi-heure. Il y avait donc encore quelques heures de flot dont il convenait de profiter, car, plus tard, le jusant rendrait difficile le remontage de la rivière. Le flux était déjà fort, car la lune devait être pleine trois jours après, et la pirogue, qu’il suffisait de maintenir dans le courant, marcha rapidement entre les deux hautes rives, sans qu’il fût nécessaire d’accroître sa vitesse avec l’aide des avirons.

En quelques minutes, les explorateurs étaient arrivés au coude que formait la Mercy, et précisément à l’angle où, sept mois auparavant, Pencroff avait formé son premier train de bois.

Après cet angle assez aigu, la rivière, en s’arrondissant, obliquait vers le sud-ouest, et son cours se développait sous l’ombrage de grands conifères à verdure permanente.

L’aspect des rives de la Mercy était magnifique. Cyrus Smith et ses compagnons ne pouvaient qu’admirer sans réserve ces beaux effets qu’obtient si facilement la nature avec de l’eau et des arbres. À mesure qu’ils s’avançaient, les essences forestières se modifiaient. Sur la rive droite de la rivière s’étageaient de magnifiques échantillons des ulmacées, ces précieux francs-ormes, si recherchés des constructeurs, et qui ont la propriété de se conserver longtemps dans l’eau. Puis, c’étaient de nombreux groupes appartenant à la même famille, entre autres des micocouliers, dont l’amande produit une huile fort utile. Plus loin, Harbert remarqua quelques lardizabalées, dont les rameaux flexibles, macérés dans l’eau, fournissent d’excellents cordages, et deux ou trois troncs d’ébenacées, qui présentaient une belle couleur noire coupée de capricieuses veines.

De temps en temps, à certains endroits, où l’atterrissage était facile, le canot s’arrêtait. Alors Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, le fusil à la main et précédés de Top, battaient la rive. Sans compter le gibier, il pouvait se rencontrer quelque utile plante qu’il ne fallait point dédaigner, et le jeune naturaliste fut servi à souhait, car il découvrit une sorte d’épinards sauvages de la famille des chenopodées et de nombreux échantillons de crucifères, appartenant au genre chou, qu’il serait certainement possible de « civiliser » par la transplantation ; c’étaient du cresson, du raifort, des raves et enfin de petites tiges rameuses, légèrement velues, hautes d’un mètre, qui produisaient des graines presque brunes.

« Sais-tu ce que c’est que cette plante-là ? demanda Harbert au marin.

— Du tabac ! s’écria Pencroff, qui, évidemment, n’avait jamais vu sa plante de prédilection que dans le fourneau de sa pipe.

— Non ! Pencroff ! répondit Harbert, ce n’est pas du tabac, c’est de la moutarde.

— Va pour la moutarde ! répondit le marin, mais si, par hasard, un plant de tabac se présentait, mon garçon, veuillez ne point le dédaigner.

— Nous en trouverons un jour ! dit Gédéon Spilett.

— Vrai ! s’écria Pencroff. Eh bien, ce jour-là, je ne sais vraiment plus ce qui manquera à notre île ! »

Ces diverses plantes, qui avaient été déracinées avec soin, furent transportées dans la pirogue, que ne quittait pas Cyrus Smith, toujours absorbé dans ses réflexions.

Le reporter, Harbert et Pencroff débarquèrent ainsi plusieurs fois, tantôt sur la rive droite de la Mercy, tantôt sur sa rive gauche. Celle-ci était moins abrupte, mais celle-là plus boisée. L’ingénieur put reconnaître, en consultant sa boussole de poche, que la direction de la rivière depuis le premier coude était sensiblement sud-ouest et nord-est, et presque rectiligne sur une longueur de trois milles environ. Mais il était supposable que cette direction se modifiait plus loin et que la Mercy remontait au nord-ouest, vers les contreforts du mont Franklin, qui devaient l’alimenter de leurs eaux.

Pendant une de ces excursions, Gédéon Spilett parvint à s’emparer de deux couples de gallinacés vivants. C’étaient des volatiles à becs longs et grêles, à cous allongés, courts d’ailes et sans apparence de queue. Harbert leur donna, avec raison, le nom de « tinamous », et il fut résolu qu’on en ferait les premiers hôtes de la future basse-cour.

Mais jusqu’alors les fusils n’avaient point parlé, et la première détonation qui retentit dans cette forêt du Far-West fut provoquée par l’apparition d’un bel oiseau qui ressemblait anatomiquement à un martin-pêcheur.
« Sais-tu ce que c'est que cette plante-là ? » (Page 231.)

« Je le reconnais ! » s’écria Pencroff, et on peut dire que son coup partit malgré lui.

« Que reconnaissez-vous ? demanda le reporter.

— Le volatile qui nous a échappé à notre première excursion et dont nous avons donné le nom à cette partie de la forêt.

— Un jacamar ! » s’écria Harbert.

C’était un jacamar, en effet, bel oiseau dont le plumage assez rude est revêtu d’un éclat métallique. Quelques grains de plomb l’avaient jeté à terre, et Top le rapporta au canot, en même temps qu’une douzaine de « touracos-loris », sortes de grimpeurs de la grosseur d’un pigeon, tout peinturlurés de vert, avec une
On fit halte en cet endroit. (Page 233.)

partie des ailes de couleur cramoisie et une huppe droite festonnée d’un liseré blanc. Au jeune garçon revint l’honneur de ce beau coup de fusil, et il s’en montra assez fier. Les loris faisaient un gibier meilleur que le jacamar, dont la chair est un peu coriace, mais on eût difficilement persuadé à Pencroff qu’il n’avait point tué le roi des volatiles comestibles.

Il était dix heures du matin, quand la pirogue atteignit un second coude de la Mercy, environ à cinq milles de son embouchure. On fit halte en cet endroit pour déjeuner, et cette halte, à l’abri de grands et beaux arbres, se prolongea pendant une demi-heure.

La rivière mesurait encore soixante à soixante-dix pieds de large, et son lit cinq à six pieds de profondeur. L’ingénieur avait observé que de nombreux affluents en grossissaient le cours, mais ce n’étaient que de simples rios innavigables. Quant à la forêt, aussi bien sous le nom de bois du Jacamar que sous celui de forêts du Far-West, elle s’étendait à perte de vue. Nulle part, ni sous les hautes futaies, ni sous les arbres des berges de la Mercy, ne se décelait la présence de l’homme. Les explorateurs ne purent trouver une trace suspecte, et il était évident que jamais la hache du bûcheron n’avait entaillé ces arbres, que jamais le couteau du pionnier n’avait tranché ces lianes tendues d’un tronc à l’autre, au milieu des broussailles touffues et des longues herbes. Si quelques naufragés avaient atterri sur l’île, ils n’en avaient point encore quitté le littoral, et ce n’était pas sous cet épais couvert qu’il fallait chercher les survivants du naufrage présumé.

L’ingénieur manifestait donc une certaine hâte d’atteindre la côte occidentale de l’île Lincoln, distante, suivant son estime, de cinq milles au moins. La navigation fut reprise, et bien que, par sa direction actuelle, la Mercy parût courir, non vers le littoral, mais plutôt vers le mont Franklin, il fut décidé que l’on se servirait de la pirogue, tant qu’elle trouverait assez d’eau sous sa quille pour flotter. C’était à la fois bien des fatigues épargnées, c’était aussi du temps gagné, car il aurait fallu se frayer un chemin à la hache à travers les épais fourrés.

Mais bientôt le flux manqua tout à fait, soit que la marée baissât, – et en effet elle devait baisser à cette heure, – soit qu’elle ne se fît plus sentir à cette distance de l’embouchure de la Mercy. Il fallut donc armer les avirons. Nab et Harbert se placèrent sur leur banc, Pencroff à la godille, et le remontage de la rivière fut continué.

Il semblait alors que la forêt tendait à s’éclaircir du côté du Far-West. Les arbres y étaient moins pressés et se montraient souvent isolés. Mais, précisément parce qu’ils étaient plus espacés, ils profitaient plus largement de cet air libre et pur qui circulait autour d’eux, et ils étaient magnifiques.

Quels splendides échantillons de la flore de cette latitude ! Certes, leur présence eût suffi à un botaniste pour qu’il nommât sans hésitation le parallèle que traversait l’île Lincoln !

« Des eucalyptus ! » s’était écrié Harbert.

C’étaient, en effet, ces superbes végétaux, les derniers géants de la zone extra-tropicale, les congénères de ces eucalyptus de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, toutes deux situées sur la même latitude que l’île Lincoln. Quelques-uns s’élevaient à une hauteur de deux cents pieds. Leur tronc mesurait vingt pieds de tour à sa base, et leur écorce, sillonnée par les réseaux d’une résine parfumée, comptait jusqu’à cinq pouces d’épaisseur. Rien de plus merveilleux, mais aussi de plus singulier, que ces énormes échantillons de la famille des myrtacées, dont le feuillage se présentait de profil à la lumière et laissait arriver jusqu’au sol les rayons du soleil !

Au pied de ces eucalyptus, une herbe fraîche tapissait le sol, et du milieu des touffes s’échappaient des volées de petits oiseaux, qui resplendissaient dans les jets lumineux comme des escarboucles ailées.

« Voilà des arbres ! s’écria Nab, mais sont-ils bons à quelque chose ?

— Peuh ! répondit Pencroff. Il en doit être des végétaux-géants comme des géants humains. Cela ne sert guère qu’à se montrer dans les foires !

— Je crois que vous faites erreur, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, et que le bois d’eucalyptus commence à être employé très-avantageusement dans l’ébénisterie.

— Et j’ajouterai, dit le jeune garçon, que ces eucalyptus appartiennent à une famille qui comprend bien des membres utiles : le goyavier, qui donne les goyaves ; le giroflier, qui produit les clous de girofle ; le grenadier, qui porte les grenades ; l’« eugenia cauliflora », dont les fruits servent à la fabrication d’un vin passable ; le myrte « ugni », qui contient une excellente liqueur alcoolique ; le myrte « caryophyllus », dont l’écorce forme une cannelle estimée ; l’« eugenia pimenta », d’où vient le piment de la Jamaïque ; le myrte commun, dont les baies peuvent remplacer le poivre ; l’« eucalyptus robusta », qui produit une sorte de manne excellente ; l’« eucalyptus gunei », dont la sève se transforme en bière par la fermentation ; enfin tous ces arbres connus sous le nom « d’arbres de vie » ou « bois de fer », qui appartiennent à cette famille des myrtacées, dont on compte quarante-six genres et treize cents espèces ! »

On laissait aller le jeune garçon, qui débitait avec beaucoup d’entrain sa petite leçon de botanique. Cyrus Smith l’écoutait en souriant, et Pencroff avec un sentiment de fierté impossible à rendre.

« Bien, Harbert, répondit Pencroff, mais j’oserais jurer que tous ces échantillons utiles que vous venez de citer ne sont point des géants comme ceux-ci !

— En effet, Pencroff.

— Cela vient donc à l’appui de ce que j’ai dit, répliqua le marin, à savoir : que les géants ne sont bons à rien !

— C’est ce qui vous trompe, Pencroff, dit alors l’ingénieur, et précisément ces gigantesques eucalyptus qui nous abritent sont bons à quelque chose.

— Et à quoi donc ?

— À assainir le pays qu’ils habitent. Savez-vous comment on les appelle dans l’Australie et la Nouvelle-Zélande ?

— Non, monsieur Cyrus.

— On les appelle les « arbres à fièvre ».

— Parce qu’ils la donnent ?

— Non, parce qu’ils l’empêchent !

— Bien. Je vais noter cela, dit le reporter.

— Notez donc, mon cher Spilett, car il paraît prouvé que la présence des eucalyptus suffit à neutraliser les miasmes paludéens. On a essayé de ce préservatif naturel dans certaines contrées du midi de l’Europe et du nord de l’Afrique, dont le sol était absolument malsain, et qui ont vu l’état sanitaire de leurs habitants s’améliorer peu à peu. Plus de fièvres intermittentes dans les régions que recouvrent les forêts de ces myrtacées. Ce fait est maintenant hors de doute, et c’est une heureuse circonstance pour nous autres, colons de l’île Lincoln.

— Ah ! Quelle île ! Quelle île bénie ! s’écria Pencroff ! Je vous le dis, il ne lui manque rien… Si ce n’est…

— Cela viendra, Pencroff, cela se trouvera, répondit l’ingénieur ; mais reprenons notre navigation, et poussons aussi loin que la rivière pourra porter notre pirogue ! »

L’exploration continua donc, pendant deux milles au moins, au milieu d’une contrée couverte d’eucalyptus, qui dominaient tous les bois de cette portion de l’île. L’espace qu’ils couvraient s’étendait hors des limites du regard de chaque côté de la Mercy, dont le lit, assez sinueux, se creusait alors entre de hautes berges verdoyantes. Ce lit était souvent obstrué de hautes herbes et même de roches aiguës qui rendaient la navigation assez pénible. L’action des rames en fut gênée, et Pencroff dut pousser avec une perche. On sentait aussi que le fond montait peu à peu, et que le moment n’était pas éloigné où le canot, faute d’eau, serait obligé de s’arrêter. Déjà le soleil déclinait à l’horizon et projetait sur le sol les ombres démesurées des arbres. Cyrus Smith, voyant qu’il ne pourrait atteindre dans cette journée la côte occidentale de l’île, résolut de camper à l’endroit même où, faute d’eau, la navigation serait forcément arrêtée. Il estimait qu’il devait être encore à cinq ou six milles de la côte, et cette distance était trop grande pour qu’il tentât de la franchir pendant la nuit au milieu de ces bois inconnus.

L’embarcation fut donc poussée sans relâche à travers la forêt, qui peu à peu se refaisait plus épaisse et semblait plus habitée aussi, car, si les yeux du marin ne le trompèrent pas, il crut apercevoir des bandes de singes qui couraient sous les taillis. Quelquefois même, deux ou trois de ces animaux s’arrêtèrent à quelque distance du canot et regardèrent les colons sans manifester aucune terreur, comme si, voyant des hommes pour la première fois, ils n’avaient pas encore appris à les redouter. Il eût été facile d’abattre ces quadrumanes à coups de fusil, mais Cyrus Smith s’opposa à ce massacre inutile qui tentait un peu l’enragé Pencroff. D’ailleurs, c’était prudent, car ces singes, vigoureux, doués d’une extrême agilité, pouvaient être redoutables, et mieux valait ne point les provoquer par une agression parfaitement inopportune.

Il est vrai que le marin considérait le singe au point de vue purement alimentaire, et, en effet, ces animaux, qui sont uniquement herbivores, forment un gibier excellent ; mais, puisque les provisions abondaient, il était inutile de dépenser les munitions en pure perte.

Vers quatre heures, la navigation de la Mercy devint très-difficile, car son cours était obstrué de plantes aquatiques et de roches. Les berges s’élevaient de plus en plus, et déjà le lit de la rivière se creusait entre les premiers contreforts du mont Franklin. Ses sources ne pouvaient donc être éloignées, puisqu’elles s’alimentaient de toutes les eaux des pentes méridionales de la montagne.

« Avant un quart d’heure, dit le marin, nous serons forcés de nous arrêter, monsieur Cyrus.

— Eh bien, nous nous arrêterons, Pencroff, et nous organiserons un campement pour la nuit.

— À quelle distance pouvons-nous être de Granite-house ? demanda Harbert.

— À sept milles à peu près, répondit l’ingénieur, mais en tenant compte, toutefois, des détours de la rivière, qui nous ont portés dans le nord-ouest.

— Continuons-nous à aller en avant ? demanda le reporter.

— Oui, et aussi longtemps que nous pourrons le faire, répondit Cyrus Smith. Demain, au point du jour, nous abandonnerons le canot, nous franchirons en deux heures, j’espère, la distance qui nous sépare de la côte, et nous aurons la journée presque tout entière pour explorer le littoral.

— En avant ! » répondit Pencroff.

Mais bientôt la pirogue racla le fond caillouteux de la rivière, dont la largeur alors ne dépassait pas vingt pieds. Un épais berceau de verdure s’arrondissait au-dessus de son lit et l’enveloppait d’une demi-obscurité. On entendait aussi le bruit assez accentué d’une chute d’eau, qui indiquait, à quelques cents pas en amont, la présence d’un barrage naturel.

Et, en effet, à un dernier détour de la rivière, une cascade apparut à travers

les arbres. Le canot heurta le fond du lit, et, quelques instants après, il était amarré à un tronc, près de la rive droite.

Il était cinq heures environ. Les derniers rayons du soleil se glissaient sous l’épaisse ramure et frappaient obliquement la petite chute, dont l’humide poussière resplendissait des couleurs du prisme. Au delà, le lit de la Mercy disparaissait sous les taillis, où il s’alimentait à quelque source cachée. Les divers rios qui affluaient sur son parcours en faisaient plus bas une véritable rivière, mais alors ce n’était plus qu’un ruisseau limpide et sans profondeur.

On campa en cet endroit même, qui était charmant. Les colons débarquèrent, et un feu fut allumé sous un bouquet de larges micocouliers, entre les branches desquels Cyrus Smith et ses compagnons eussent, au besoin, trouvé un refuge pour la nuit.

Le souper fut bientôt dévoré, car on avait faim, et il ne fut plus question que de dormir. Mais, quelques rugissements de nature suspecte s’étant fait entendre avec la tombée du jour, le foyer fut alimenté pour la nuit, de manière à protéger les dormeurs de ses flammes pétillantes. Nab et Pencroff veillèrent même à tour de rôle et n’épargnèrent pas le combustible. Peut-être ne se trompèrent-ils pas, lorsqu’ils crurent voir quelques ombres d’animaux errer autour du campement, soit sous le taillis, soit entre les ramures ; mais la nuit se passa sans accident, et le lendemain, 31 octobre, à cinq heures du matin, tous étaient sur pied, prêts à partir.


――
CHAPITRE IV


CHAPITRE IV

En allant vers la côte. — Quelques bandes de quadrumanes. — Un nouveau cours d’eau. — Pourquoi le flot ne s’y fait pas sentir. — Une forêt pour littoral. — Le promontoire du Reptile. — Gédéon Spilett fait envie à Harbert. — La pétarade de bambou.

Ce fut à six heures du matin que les colons, après un premier déjeuner, se remirent en route, avec l’intention de gagner par le plus court la côte occidentale de l’île. En combien de temps pourraient-ils l’atteindre ? Cyrus Smith avait dit en deux heures, mais cela dépendait évidemment de la nature des obstacles qui se présenteraient. Cette partie du Far-West paraissait serrée de bois, comme eût été un immense taillis composé d’essences extrêmement variées. Il

était donc probable qu’il faudrait se frayer une voie à travers les herbes, les broussailles, les lianes, et marcher la hache à la main, – et le fusil aussi, sans doute, si on s’en rapportait aux cris de fauves entendus dans la nuit.

La position exacte du campement avait pu être déterminée par la situation du mont Franklin, et, puisque le volcan se relevait dans le nord à une distance de moins de trois milles, il ne s’agissait que de prendre une direction rectiligne vers le sud-ouest pour atteindre la côte occidentale.

On partit, après avoir soigneusement assuré l’amarrage de la pirogue. Pencroff et Nab emportaient des provisions qui devaient suffire à nourrir la petite troupe pendant deux jours au moins. Il n’était plus question de chasser, et l’ingénieur recommanda même à ses compagnons d’éviter toute détonation intempestive, afin de ne point signaler leur présence aux environs du littoral.

Les premiers coups de hache furent donnés dans les broussailles, au milieu de buissons de lentisques, un peu au-dessus de la cascade, et, sa boussole à la main, Cyrus Smith indiqua la route à suivre.

La forêt se composait alors d’arbres dont la plupart avaient été déjà reconnus aux environs du lac et du plateau de Grande-Vue. C’étaient des déodars, des douglas, des casuarinas, des gommiers, des eucalyptus, des dragonniers, des hibiscus, des cèdres et autres essences, généralement de taille médiocre, car leur nombre avait nui à leur développement. Les colons ne purent donc avancer que lentement sur cette route qu’ils se frayaient en marchant, et qui, dans la pensée de l’ingénieur, devrait être reliée plus tard à celle du Creek-Rouge.

Depuis leur départ, les colons descendaient les basses rampes qui constituaient le système orographique de l’île, et sur un terrain très-sec, mais dont la luxuriante végétation laissait pressentir soit la présence d’un réseau hydrographique à l’intérieur du sol, soit le cours prochain de quelque ruisseau. Toutefois, Cyrus Smith ne se souvenait pas, lors de son excursion au cratère, d’avoir reconnu d’autre cours d’eau que ceux du Creek-Rouge et de la Mercy.

Pendant les premières heures de l’excursion, on revit des bandes de singes qui semblaient marquer le plus vif étonnement à la vue de ces hommes, dont l’aspect était nouveau pour eux. Gédéon Spilett demandait plaisamment si ces agiles et robustes quadrumanes ne les considéraient pas, ses compagnons et lui, comme des frères dégénérés ! Et franchement, de simples piétons, à chaque pas gênés par les broussailles, empêchés par les lianes, barrés par les troncs d’arbres, ne brillaient pas auprès de ces souples animaux, qui bondissaient de branche en branche et que rien n’arrêtait dans leur marche. Ces singes étaient nombreux, mais, très-heureusement, ils ne manifestèrent aucune disposition hostile.
Les singes regardaient les colons. (Page 287.)

On vit aussi quelques sangliers, des agoutis, des kangourous et autres rongeurs, et deux ou trois koulas, auxquels Pencroff eût volontiers adressé quelques charges de plomb.

« Mais, disait-il, la chasse n’est pas ouverte. Gambadez donc, mes amis, sautez et volez en paix ! Nous vous dirons deux mots au retour ! »

À neuf heures et demie du matin, la route, qui portait directement dans le sud-ouest, se trouva tout à coup barrée par un cours d’eau inconnu, large de trente à quarante pieds, et dont le courant vif, provoqué par la pente de son lit et brisé par des roches nombreuses, se précipitait avec de rudes grondements. Ce creek était profond et clair, mais il eût été absolument innavigable.
La berge était surélevée. (Page 248.)

« Nous voilà coupés ! s’écria Nab.

— Non, répondit Harbert, ce n’est qu’un ruisseau, et nous saurons bien le passer à la nage.

— À quoi bon, répondit Cyrus Smith. Il est évident que ce creek court à la mer. Restons sur sa rive gauche, suivons sa berge, et je serai bien étonné s’il ne nous mène pas très-promptement à la côte. En route !

— Un instant, dit le reporter. Et le nom de ce creek, mes amis ? Ne laissons pas notre géographie incomplète.

— Juste ! dit Pencroff.

— Nomme-le, mon enfant, dit l’ingénieur en s’adressant au jeune garçon.

— Ne vaut-il pas mieux attendre que nous l’ayons reconnu jusqu’à son embouchure ? fit observer Harbert.

— Soit, répondit Cyrus Smith. Suivons-le donc sans nous arrêter.

— Un instant encore ! dit Pencroff.

— Qu’y a-t-il ? demanda le reporter.

— Si la chasse est défendue, la pêche est permise, je suppose, dit le marin.

— Nous n’avons pas de temps à perdre, répondit l’ingénieur.

— Oh ! cinq minutes ! répliqua Pencroff. Je ne vous demande que cinq minutes dans l’intérêt de notre déjeuner ! »

Et Pencroff, se couchant sur la berge, plongea ses bras dans les eaux vives et fit bientôt sauter quelques douzaines de belles écrevisses qui fourmillaient entre les roches.

« Voilà qui sera bon ! s’écria Nab, en venant en aide au marin.

— Quand je vous dis qu’excepté du tabac, il y a de tout dans cette île ! » murmura Pencroff avec un soupir.

Il ne fallut pas cinq minutes pour faire une pêche miraculeuse, car les écrevisses pullulaient dans le creek. De ces crustacés, dont le test présentait une couleur bleu cobalt, et qui portaient un rostre armé d’une petite dent, on remplit un sac, et la route fut reprise.

Depuis qu’ils suivaient la berge de ce nouveau cours d’eau, les colons marchaient plus facilement et plus rapidement. D’ailleurs, les rives étaient vierges de toute empreinte humaine. De temps en temps, on relevait quelques traces laissées par des animaux de grande taille, qui venaient habituellement se désaltérer à ce ruisseau, mais rien de plus, et ce n’était pas encore dans cette partie du Far-West que le pécari avait reçu le grain de plomb qui coûtait une mâchelière à Pencroff.

Cependant, en considérant ce rapide courant qui fuyait vers la mer, Cyrus Smith fut amené à supposer que ses compagnons et lui étaient beaucoup plus loin de la côte occidentale qu’ils ne le croyaient. Et, en effet, à cette heure, la marée montait sur le littoral et aurait dû rebrousser le cours du creek, si son embouchure n’eût été qu’à quelques milles seulement. Or, cet effet ne se produisait pas, et le fil de l’eau suivait la pente naturelle du lit. L’ingénieur dut donc être très-étonné, et il consulta fréquemment sa boussole, afin de s’assurer que quelque crochet de la rivière ne le ramenait pas à l’intérieur du Far-West.

Cependant, le creek s’élargissait peu à peu, et ses eaux devenaient moins tumultueuses. Les arbres de sa rive droite étaient aussi pressés que ceux de sa rive gauche, et il était impossible à la vue de s’étendre au delà ; mais ces masses boisées étaient certainement désertes, car Top n’aboyait pas, et l’intelligent animal n’eût pas manqué de signaler la présence de tout étranger dans le voisinage du cours d’eau.

À dix heures et demie, à la grande surprise de Cyrus Smith, Harbert, qui s’était porté un peu en avant, s’arrêtait soudain et s’écriait :

« La mer ! »

Et quelques instants après, les colons, arrêtés sur la lisière de la forêt, voyaient le rivage occidental de l’île se développer sous leurs yeux.

Mais quel contraste entre cette côte et la côte est, sur laquelle le hasard les avait d’abord jetés ! Plus de muraille de granit, aucun écueil au large, pas même une grève de sable. La forêt formait le littoral, et ses derniers arbres, battus par les lames, se penchaient sur les eaux. Ce n’était point un littoral, tel que le fait habituellement la nature, soit en étendant de vastes tapis de sable, soit en groupant des roches, mais une admirable lisière faite des plus beaux arbres du monde. La berge était surélevée de manière à dominer le niveau des plus grandes mers, et sur tout ce sol luxuriant, supporté par une base de granit, les splendides essences forestières semblaient être aussi solidement implantées que celles qui se massaient à l’intérieur de l’île.

Les colons se trouvaient alors à l’échancrure d’une petite crique sans importance, qui n’eût même pas pu contenir deux ou trois barques de pêche, et qui servait de goulot au nouveau creek ; mais, disposition curieuse, ses eaux, au lieu de se jeter à la mer par une embouchure à pente douce, tombaient d’une hauteur de plus de quarante pieds, ce qui expliquait pourquoi, à l’heure où le flot montait, il ne s’était point fait sentir en amont du creek. En effet, les marées du Pacifique, même à leur maximum d’élévation, ne devaient jamais atteindre le niveau de la rivière, dont le lit formait un bief supérieur, et des millions d’années, sans doute, s’écouleraient encore avant que les eaux eussent rongé ce radier de granit et creusé une embouchure praticable. Aussi, d’un commun accord, donna-t-on à ce cours d’eau le nom de « rivière de la Chute » (Falls-river).

Au delà, vers le nord, la lisière, formée par la forêt, se prolongeait sur un espace de deux milles environ ; puis les arbres se raréfiaient, et, au delà, des hauteurs très-pittoresques se dessinaient suivant une ligne presque droite, qui courait nord et sud. Au contraire, dans toute la portion du littoral comprise entre la rivière de la Chute et le promontoire du Reptile, ce n’était que masses boisées, arbres magnifiques, les uns droits, les autres penchés, dont la longue ondulation de la mer venait baigner les racines. Or, c’était vers ce côté, c’est-à-dire sur toute la presqu’île Serpentine, que l’exploration devait être continuée, car cette partie du littoral offrait des refuges que l’autre, aride et sauvage, eût évidemment refusés à des naufragés, quels qu’ils fussent.

Le temps était beau et clair, et du haut d’une falaise, sur laquelle Nab et Pencroff disposèrent le déjeuner, le regard pouvait s’étendre au loin. L’horizon était parfaitement net, et il n’y avait pas une voile au large. Sur tout le littoral, aussi loin que la vue pouvait atteindre, pas un bâtiment, pas même une épave. Mais l’ingénieur ne se croirait bien fixé à cet égard que lorsqu’il aurait exploré la côte jusqu’à l’extrémité même de la presqu’île Serpentine.

Le déjeuner fut expédié rapidement, et, à onze heures et demie, Cyrus Smith donna le signal du départ. Au lieu de parcourir, soit l’arête d’une falaise, soit une grève de sable, les colons durent suivre le couvert des arbres, de manière à longer le littoral.

La distance qui séparait l’embouchure de la rivière de la Chute du promontoire du Reptile était de douze milles environ. En quatre heures, sur une grève praticable, et sans se presser, les colons auraient pu franchir cette distance ; mais il leur fallut le double de ce temps pour atteindre leur but, car les arbres à tourner, les broussailles à couper, les lianes à rompre, les arrêtaient sans cesse, et des détours si multipliés allongeaient singulièrement leur route.

Du reste, il n’y avait rien qui témoignât d’un naufrage récent sur ce littoral. Il est vrai, ainsi que le fit observer Gédéon Spilett, que la mer avait pu tout entraîner au large, et qu’il ne fallait pas conclure, de ce qu’on n’en trouvait plus aucune trace, qu’un navire n’eût pas été jeté à la côte sur cette partie de l’île Lincoln.

Le raisonnement du reporter était juste, et, d’ailleurs, l’incident du grain de plomb prouvait d’une façon irrécusable que, depuis trois mois au plus, un coup de fusil avait été tiré dans l’île.

Il était déjà cinq heures, et l’extrémité de la presqu’île Serpentine se trouvait encore à deux milles de l’endroit alors occupé par les colons. Il était évident qu’après avoir atteint le promontoire du Reptile, Cyrus Smith et ses compagnons n’auraient plus le temps de revenir, avant le coucher du soleil, au campement qui avait été établi près des sources de la Mercy. De là, nécessité de passer la nuit au promontoire même. Mais les provisions ne manquaient pas, et ce fut heureux, car le gibier de poil ne se montrait plus sur cette lisière, qui n’était qu’un littoral, après tout. Au contraire, les oiseaux y fourmillaient, jacamars, couroucous, tragopans, tétras, loris, perroquets, kakatoès, faisans, pigeons et cent autres. Pas un arbre qui n’eût un nid, pas un nid qui ne fût rempli de battements d’ailes !

Vers sept heures du soir, les colons, harassés de fatigue, arrivèrent au promontoire du Reptile, sorte de volute étrangement découpée sur la mer. Ici finissait la forêt riveraine de la presqu’île, et le littoral, dans toute la partie sud, reprenait l’aspect accoutumé d’une côte, avec ses rochers, ses récifs et ses grèves. Il était donc possible qu’un navire désemparé se fût mis au plein sur cette portion de l’île, mais la nuit venait, et il fallut remettre l’exploration au lendemain.

Pencroff et Harbert se hâtèrent aussitôt de chercher un endroit propice pour y établir un campement. Les derniers arbres de la forêt du Far-West venaient mourir à cette pointe, et, parmi eux, le jeune garçon reconnut d’épais bouquets de bambous.

« Bon ! dit-il, voilà une précieuse découverte.

— Précieuse ? répondit Pencroff.

— Sans doute, reprit Harbert. Je ne te dirai point, Pencroff, que l’écorce de bambou, découpée en latte flexible, sert à faire des paniers ou des corbeilles ; que cette écorce, réduite en pâte et macérée, sert à la fabrication du papier de Chine ; que les tiges fournissent, suivant leur grosseur, des cannes, des tuyaux de pipe, des conduites pour les eaux ; que les grands bambous forment d’excellents matériaux de construction, légers et solides, et qui ne sont jamais attaqués par les insectes. Je n’ajouterai même pas qu’en sciant les entre-nœuds de bambous et en conservant pour le fond une portion de la cloison transversale qui forme le nœud, on obtient ainsi des vases solides et commodes qui sont fort en usage chez les Chinois ! Non ! cela ne te satisferait point. Mais…

— Mais ? …

— Mais je t’apprendrai, si tu l’ignores, que, dans l’Inde, on mange ces bambous en guise d’asperges.

— Des asperges de trente pieds ! s’écria le marin. Et elles sont bonnes ?

— Excellentes, répondit Harbert. Seulement, ce ne sont point des tiges de trente pieds que l’on mange, mais bien de jeunes pousses de bambous.

— Parfait, mon garçon, parfait ! répondit Pencroff.

— J’ajouterai aussi que la moelle des tiges nouvelles, confite dans du vinaigre, forme un condiment très-apprécié.

— De mieux en mieux, Harbert.

— Et enfin que ces bambous exsudent entre leurs nœuds une liqueur sucrée, dont on peut faire une très-agréable boisson.

— Est-ce tout ? demanda le marin.

— C’est tout !

— Et ça ne se fume pas, par hasard ?

— Ça ne se fume pas, mon pauvre Pencroff ! »

Harbert et le marin n’eurent pas à chercher longtemps un emplacement favorable pour passer la nuit. Les rochers du rivage — très-divisés, car ils devaient être violemment battus par la mer sous l’influence des vents du sud-ouest — présentaient des cavités qui devaient leur permettre de dormir à l’abri des intempéries de l’air. Mais, au moment où ils se disposaient à pénétrer dans une de ces excavations, de formidables rugissements les arrêtèrent.

« En arrière ! s’écria Pencroff. Nous n’avons que du petit plomb dans nos fusils, et des bêtes qui rugissent si bien s’en soucieraient comme d’un grain de sel ! »

Et le marin, saisissant Harbert par le bras, l’entraîna à l’abri des roches, au moment où un magnifique animal se montrait à l’entrée de la caverne.

C’était un jaguar, d’une taille au moins égale à celle de ses congénères d’Asie, c’est-à-dire qu’il mesurait plus de cinq pieds de l’extrémité de la tête à la naissance de la queue. Son pelage fauve était relevé par plusieurs rangées de taches noires régulièrement ocellées et tranchait avec le poil blanc de son ventre. Harbert reconnut là ce féroce rival du tigre, bien autrement redoutable que le couguar, qui n’est que le rival du loup !

Le jaguar s’avança et regarda autour de lui, le poil hérissé, l’œil en feu, comme s’il n’eût pas senti l’homme pour la première fois.

En ce moment, le reporter tournait les hautes roches, et Harbert, s’imaginant qu’il n’avait pas aperçu le jaguar, allait s’élancer vers lui ; mais Gédéon Spilett lui fit un signe de la main et continua de marcher. Il n’en était pas à son premier tigre, et, s’avançant jusqu’à dix pas de l’animal, il demeura immobile, la carabine à l’épaule, sans qu’un de ses muscles tressaillît.

Le jaguar, ramassé sur lui-même, fondit sur le chasseur, mais, au moment où il bondissait, une balle le frappait entre les deux yeux, et il tombait mort.

Harbert et Pencroff se précipitèrent vers le jaguar. Nab et Cyrus Smith accoururent de leur côté, et ils restèrent quelques instants à contempler l’animal, étendu sur le sol, dont la magnifique dépouille ferait l’ornement de la grande salle de Granite-house.

« Ah ! monsieur Spilett ! Que je vous admire et que je vous envie ! s’écria Harbert dans un accès d’enthousiasme bien naturel.

— Bon ! mon garçon, répondit le reporter, tu en aurais fait autant.

— Moi ! un pareil sang-froid !…

— Figure-toi, Harbert, qu’un jaguar est un lièvre, et tu le tireras le plus tranquillement du monde.

— Voilà ! répondit Pencroff. Ce n’est pas plus malin que cela !

— Et maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque ce jaguar a quitté son repaire, je ne vois pas, mes amis, pourquoi nous ne l’occuperions pas pendant la nuit ?

— Mais d’autres peuvent revenir ! dit Pencroff.

— Il suffira d’allumer un feu à l’entrée de la caverne, dit le reporter, et ils ne se hasarderont pas à en franchir le seuil.

— À la maison des jaguars, alors ! » répondit le marin en tirant après lui le cadavre de l’animal.

Les colons se dirigèrent vers le repaire abandonné, et là, tandis que Nab dépouillait le jaguar, ses compagnons entassèrent sur le seuil une grande quantité de bois sec, que la forêt fournissait abondamment.

Mais Cyrus Smith, ayant aperçu le bouquet de bambous, alla en couper une certaine quantité, qu’il mêla au combustible du foyer.

Cela fait, on s’installa dans la grotte, dont le sable était jonché d’ossements ; les armes furent chargées à tout hasard, pour le cas d’une agression subite ; on soupa, et puis, le moment de prendre du repos étant venu, le feu fut mis au tas de bois empilé à l’entrée de la caverne.

Aussitôt, une véritable pétarade d’éclater dans l’air ! C’étaient les bambous, atteints par la flamme, qui détonaient comme des pièces d’artifice ! Rien que ce fracas eût suffi à épouvanter les fauves les plus audacieux !

Et ce moyen de provoquer de vives détonations, ce n’était pas l’ingénieur qui l’avait inventé, car, suivant Marco Polo, les Tartares, depuis bien des siècles, l’emploient avec succès pour éloigner de leurs campements les fauves redoutables de l’Asie Centrale.


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CHAPITRE V


CHAPITRE V

Proposition de revenir par le littoral du sud. — Configuration de la côte. — À la recherche du naufrage présumé. — Une épave dans les airs. — Découverte d’un petit port naturel. — À minuit sur les bords de la Mercy. — Un canot qui dérive.

Cyrus Smith et ses compagnons dormirent comme d’innocentes marmottes dans la caverne que le jaguar avait si poliment laissée à leur disposition.

Au soleil levant, tous étaient sur le rivage, à l’extrémité même du promontoire,

Une balle le frappait entre les deux yeux. (Page 246.)

et leurs regards se portaient encore vers cet horizon, qui était visible sur les deux tiers de sa circonférence. Une dernière fois, l’ingénieur put constater qu’aucune voile, aucune carcasse de navire n’apparaissaient sur la mer, et la longue-vue n’y put découvrir aucun point suspect.

Rien, non plus, sur le littoral, du moins dans la partie rectiligne qui formait la côte sud du promontoire sur une longueur de trois milles, car, au delà, une échancrure des terres dissimulait le reste de la côte, et même, de l’extrémité de la presqu’île Serpentine, on ne pouvait apercevoir le cap Griffe, caché par de hautes roches.

Restait donc le rivage méridional de l’île à explorer. Or, tenterait-on
C'était un morceau de forte toile. (Page 254.)

d’entreprendre immédiatement cette exploration et lui consacrerait-on cette journée du 2 novembre ?

Ceci ne rentrait pas dans le projet primitif. En effet, lorsque la pirogue fut abandonnée aux sources de la Mercy, il avait été convenu qu’après avoir observé la côte ouest, on reviendrait la reprendre, et que l’on retournerait à Granite-house par la route de la Mercy. Cyrus Smith croyait alors que le rivage occidental pouvait offrir refuge, soit à un bâtiment en détresse, soit à un navire en cours régulier de navigation ; mais, du moment que ce littoral ne présentait aucun atterrage, il fallait chercher sur celui du sud de l’île ce qu’on n’avait pu trouver sur celui de l’ouest.

Ce fut Gédéon Spilett qui proposa de continuer l’exploration, de manière que la question du naufrage présumé fût complètement résolue, et il demanda à quelle distance pouvait se trouver le cap Griffe de l’extrémité de la presqu’île.

« À trente milles environ, répondit l’ingénieur, si nous tenons compte des courbures de la côte.

— Trente milles ! reprit Gédéon Spilett. Ce sera une forte journée de marche. Néanmoins, je pense que nous devons revenir à Granite-house en suivant le rivage du sud.

— Mais, fit observer Harbert, du cap Griffe à Granite-house, il faudra encore compter dix milles, au moins.

— Mettons quarante milles en tout, répondit le reporter, et n’hésitons pas à les faire. Au moins, nous observerons ce littoral inconnu, et nous n’aurons pas à recommencer cette exploration.

— Très-juste, dit alors Pencroff. Mais la pirogue ?

— La pirogue est restée seule pendant un jour aux sources de la Mercy, répondit Gédéon Spilett, elle peut bien y rester deux jours ! Jusqu’à présent, nous ne pouvons guère dire que l’île soit infestée de voleurs !

— Cependant, dit le marin, quand je me rappelle l’histoire de la tortue, je n’ai pas plus de confiance qu’il ne faut.

— La tortue ! La tortue ! répondit le reporter. Ne savez-vous pas que c’est la mer qui l’a retournée ?

— Qui sait ? murmura l’ingénieur.

— Mais… » dit Nab.

Nab avait quelque chose à dire, cela était évident, car il ouvrait la bouche pour parler et ne parlait pas.

« Que veux-tu dire, Nab ? lui demanda l’ingénieur.

— Si nous retournons par le rivage jusqu’au cap Griffe, répondit Nab, après avoir doublé ce cap, nous serons barrés…

— Par la Mercy ! En effet, répondit Harbert, et nous n’aurons ni pont, ni bateau pour la traverser !

— Bon, monsieur Cyrus, répondit Pencroff, avec quelques troncs flottants, nous ne serons pas gênés de passer cette rivière !

— N’importe, dit Gédéon Spilett, il sera utile de construire un pont, si nous voulons avoir un accès facile dans le Far-West !

— Un pont ! s’écria Pencroff ! Eh bien, est-ce que M. Smith n’est pas ingénieur de son état ? Mais il nous fera un pont, quand nous voudrons avoir un pont ! Quant à vous transporter ce soir sur l’autre rive de la Mercy, et cela sans mouiller un fil de vos vêtements, je m’en charge. Nous avons encore un jour de vivres, c’est tout ce qu’il nous faut, et, d’ailleurs, le gibier ne fera peut-être pas défaut aujourd’hui comme hier. En route ! »

La proposition du reporter, très-vivement soutenue par le marin, obtint l’approbation générale, car chacun tenait à en finir avec ses doutes, et, à revenir par le cap Griffe, l’exploration serait complète. Mais il n’y avait pas une heure à perdre, car une étape de quarante milles était longue, et il ne fallait pas compter atteindre Granite-house avant la nuit.

À six heures du matin, la petite troupe se mit donc en route. En prévision de mauvaises rencontres, animaux à deux ou à quatre pattes, les fusils furent chargés à balle, et Top, qui devait ouvrir la marche, reçut ordre de battre la lisière de la forêt.

À partir de l’extrémité du promontoire qui formait la queue de la presqu’île, la côte s’arrondissait sur une distance de cinq milles, qui fut rapidement franchie, sans que les plus minutieuses investigations eussent relevé la moindre trace d’un débarquement ancien ou récent, ni une épave, ni un reste de campement, ni les cendres d’un feu éteint, ni une empreinte de pas !

Les colons, arrivés à l’angle sur lequel la courbure finissait pour suivre la direction nord-est en formant la baie Washington, purent alors embrasser du regard le littoral sud de l’île dans toute son étendue. À vingt-cinq milles, la côte se terminait par le cap Griffe, qui s’estompait à peine dans la brume du matin, et qu’un phénomène de mirage rehaussait, comme s’il eût été suspendu entre la terre et l’eau. Entre la place occupée par les colons et le fond de l’immense baie, le rivage se composait, d’abord, d’une large grève très-unie et très-plate, bordée d’une lisière d’arbres en arrière-plan ; puis, ensuite, le littoral, devenu fort irrégulier, projetait des pointes aiguës en mer, et enfin quelques roches noirâtres s’accumulaient dans un pittoresque désordre pour finir au cap Griffe.

Tel était le développement de cette partie de l’île, que les explorateurs voyaient pour la première fois, et qu’ils parcoururent d’un coup d’œil, après s’être arrêtés un instant.

« Un navire qui se mettrait ici au plein, dit alors Pencroff, serait inévitablement perdu. Des bancs de sable, qui se prolongent au large, et plus loin, des écueils ! Mauvais parages !

— Mais au moins, il resterait quelque chose de ce navire, fit observer le reporter.

— Il en resterait des morceaux de bois sur les récifs, et rien sur les sables, répondit le marin.

— Pourquoi donc ?

— Parce que ces sables, plus dangereux encore que les roches, engloutissent tout ce qui s’y jette, et que quelques jours suffisent pour que la coque d’un navire de plusieurs centaines de tonneaux y disparaisse entièrement !

— Ainsi, Pencroff, demanda l’ingénieur, si un bâtiment s’était perdu sur ces bancs, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il n’y en eût plus maintenant aucune trace ?

— Non, monsieur Smith, avec l’aide du temps ou de la tempête. Toutefois, il serait surprenant, même dans ce cas, que des débris de mâture, des espars n’eussent pas été jetés sur le rivage, au delà des atteintes de la mer.

— Continuons donc nos recherches, » répondit Cyrus Smith.

À une heure après midi, les colons étaient arrivés au fond de la baie Washington, et, à ce moment, ils avaient franchi une distance de vingt milles.

On fit halte pour déjeuner.

Là commençait une côte irrégulière, bizarrement déchiquetée et couverte par une longue ligne de ces écueils qui succédaient aux bancs de sable, et que la marée, étale en ce moment, ne devait pas tarder à découvrir. On voyait les souples ondulations de la mer, brisées aux têtes de rocs, s’y développer en longues franges écumeuses. De ce point jusqu’au cap Griffe, la grève était peu spacieuse et resserrée entre la lisière des récifs et celle de la forêt.

La marche allait donc devenir plus difficile, car d’innombrables roches éboulées encombraient le rivage. La muraille de granit tendait aussi à s’exhausser de plus en plus, et, des arbres qui la couronnaient en arrière, on ne pouvait voir que les cimes verdoyantes, qu’aucun souffle n’animait.

Après une demi-heure de repos, les colons se remirent en route, et leurs yeux ne laissèrent pas un point inobservé des récifs et de la grève. Pencroff et Nab s’aventurèrent même au milieu des écueils, toutes les fois qu’un objet attirait leur regard. Mais d’épave, point, et ils étaient trompés par quelque conformation bizarre des roches. Ils purent constater, toutefois, que les coquillages comestibles abondaient sur cette plage, mais elle ne pourrait être fructueusement exploitée que lorsqu’une communication aurait été établie entre les deux rives de la Mercy, et aussi quand les moyens de transport seraient perfectionnés.

Ainsi donc, rien de ce qui avait rapport au naufrage présumé n’apparaissait sur ce littoral, et cependant un objet de quelque importance, la coque d’un bâtiment par exemple, eût été visible alors, ou ses débris eussent été portés au rivage, comme l’avait été cette caisse, trouvée à moins de vingt milles de là. Mais il n’y avait rien.

Vers trois heures, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent à une étroite crique bien fermée, à laquelle n’aboutissait aucun cours d’eau. Elle formait un véritable petit port naturel, invisible du large, auquel aboutissait une étroite passe, que les écueils ménageaient entre eux.

Au fond de cette crique, quelque violente convulsion avait déchiré la lisière rocheuse, et une coupée, évidée en pente douce, donnait accès au plateau supérieur, qui pouvait être situé à moins de dix milles du cap Griffe, et, par conséquent, à quatre milles en droite ligne du plateau de Grande-Vue.

Gédéon Spilett proposa à ses compagnons de faire halte en cet endroit. On accepta, car la marche avait aiguisé l’appétit de chacun, et, bien que ce ne fût pas l’heure du dîner, personne ne refusa de se réconforter d’un morceau de venaison. Ce lunch devait permettre d’attendre le souper à Granite-house.

Quelques minutes après, les colons, assis au pied d’un magnifique bouquet de pins maritimes, dévoraient les provisions que Nab avait tirées de son havre-sac.

L’endroit était élevé de cinquante à soixante pieds au-dessus du niveau de la mer. Le rayon de vue était donc assez étendu, et, passant par-dessus les dernières roches du cap, il allait se perdre jusque dans la baie de l’Union. Mais ni l’îlot, ni le plateau de Grande-Vue n’étaient visibles et ne pouvaient l’être alors, car le relief du sol et le rideau des grands arbres masquaient brusquement l’horizon du nord.

Inutile d’ajouter que, malgré l’étendue de mer que les explorateurs pouvaient embrasser, et bien que la lunette de l’ingénieur eût parcouru point à point toute cette ligne circulaire sur laquelle se confondaient le ciel et l’eau, aucun navire ne fut aperçu.

De même, sur toute cette partie du littoral qui restait encore à explorer, la lunette fut promenée avec le même soin depuis la grève jusqu’aux récifs, et aucune épave n’apparut dans le champ de l’instrument.

« Allons, dit Gédéon Spilett, il faut en prendre son parti et se consoler en pensant que nul ne viendra nous disputer la possession de l’île Lincoln !

— Mais enfin, ce grain de plomb ! dit Harbert. Il n’est pourtant pas imaginaire, je suppose !

— Mille diables, non ! s’écria Pencroff, en pensant à sa mâchelière absente.

— Alors que conclure ? demanda le reporter.

— Ceci, répondit l’ingénieur : c’est qu’il y a trois mois au plus, un navire, volontairement ou non, a atterri…

— Quoi ! vous admettriez, Cyrus, qu’il s’est englouti sans laisser aucune trace ? s’écria le reporter.

— Non, mon cher Spilett, mais remarquez que s’il est certain qu’un être humain a mis le pied sur cette île, il ne paraît pas moins certain qu’il l’a quittée maintenant.

— Alors, si je vous comprends bien, monsieur Cyrus, dit Harbert, le navire serait reparti ?…

— Évidemment.

— Et nous aurions perdu sans retour une occasion de nous rapatrier ? dit Nab.

— Sans retour, je le crains.

— Eh bien ! puisque l’occasion est perdue, en route, » dit Pencroff, qui avait déjà la nostalgie de Granite-house.

Mais, à peine s’était-il levé, que les aboiements de Top retentirent avec force, et le chien sortit du bois, en tenant dans sa gueule un lambeau d’étoffe souillée de boue.

Nab arracha ce lambeau de la bouche du chien. C’était un morceau de forte toile.

Top aboyait toujours, et, par ses allées et venues, il semblait inviter son maître à le suivre dans la forêt.

« Il y a là quelque chose qui pourrait bien expliquer mon grain de plomb ! s’écria Pencroff.

— Un naufragé ! répondit Harbert.

— Blessé, peut-être ! dit Nab.

— Ou mort ! » répondit le reporter.

Et tous se précipitèrent sur les traces du chien, entre ces grands pins qui formaient le premier rideau de la forêt. À tout hasard, Cyrus Smith et ses compagnons avaient préparé leurs armes.

Ils durent s’avancer assez profondément sous bois ; mais, à leur grand désappointement, ils ne virent encore aucune empreinte de pas. Broussailles et lianes étaient intactes, et il fallut même les couper à la hache, comme on avait fait dans les épaisseurs les plus profondes de la forêt. Il était donc difficile d’admettre qu’une créature humaine eût déjà passé par là, et cependant Top allait et venait, non comme un chien qui cherche au hasard, mais comme un être doué de volonté qui suit une idée.

Après sept à huit minutes de marche, Top s’arrêta. Les colons, arrivés à une sorte de clairière, bordée de grands arbres, regardèrent autour d’eux et ne virent rien, ni sous les broussailles, ni entre les troncs d’arbres.

« Mais qu’y a-t-il, Top ? » dit Cyrus Smith.

Top aboya avec plus de force, en sautant au pied d’un gigantesque pin.

Tout à coup, Pencroff de s’écrier :

« Ah ! Bon ! Ah ! Parfait !

— Qu’est-ce ? demanda Gédéon Spilett.

— Nous cherchons une épave sur mer ou sur terre !

— Eh bien ?

— Eh bien, c’est en l’air qu’elle se trouve ! »

Et le marin montra une sorte de grand haillon blanchâtre, accroché à la cime du pin, et dont Top avait rapporté un morceau tombé sur le sol.

« Mais ce n’est point là une épave ! s’écria Gédéon Spilett.

— Demande pardon ! répondit Pencroff.

— Comment ? c’est ?…

— C’est tout ce qui reste de notre bateau aérien, de notre ballon qui s’est échoué là-haut, au sommet de cet arbre ! »

Pencroff ne se trompait pas, et il poussa un hurrah magnifique, en ajoutant :

« En voilà de la bonne toile ! Voilà de quoi nous fournir de linge pendant des années ! Voilà de quoi faire des mouchoirs et des chemises ! Hein ! monsieur Spilett, qu’est-ce que vous dites d’une île où les chemises poussent sur les arbres ? »

C’était vraiment une heureuse circonstance pour les colons de l’île Lincoln, que l’aérostat, après avoir fait son dernier bond dans les airs, fût retombé sur l’île et qu’ils eussent cette chance de le retrouver. Ou ils garderaient l’enveloppe sous cette forme, s’ils voulaient tenter une nouvelle évasion par les airs, ou ils emploieraient fructueusement ces quelques centaines d’aunes d’une toile de coton de belle qualité, quand elle serait débarrassée de son vernis. Comme on le pense bien, la joie de Pencroff fut unanimement et vivement partagée.

Mais cette enveloppe, il fallait l’enlever de l’arbre sur lequel elle pendait, pour la mettre en lieu sûr, et ce ne fut pas un petit travail. Nab, Harbert et le marin, étant montés à la cime de l’arbre, durent faire des prodiges d’adresse pour dégager l’énorme aérostat dégonflé.

L’opération dura près de deux heures, et non-seulement l’enveloppe, avec sa soupape, ses ressorts, sa garniture de cuivre, mais le filet, c’est-à-dire un lot considérable de cordages et de cordes, le cercle de retenue et l’ancre du ballon étaient sur le sol. L’enveloppe, sauf la fracture, était en bon état, et, seul, son appendice inférieur avait été déchiré.

C’était une fortune qui était tombée du ciel.

« Tout de même, monsieur Cyrus, dit le marin, si nous nous décidons jamais
L'opération dura près de deux heures. (Page 255.)
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à quitter l’île, ce ne sera pas en ballon, n’est-ce pas ? Ça ne va pas où on veut, les navires de l’air, et nous en savons quelque chose ! Voyez-vous, si vous m’en croyez, nous construirons un bon bateau d’une vingtaine de tonneaux, et vous me laisserez découper dans cette toile une misaine et un foc. Quant au reste, il servira à nous habiller !

— Nous verrons, Pencroff, répondit Cyrus Smith, nous verrons.

— En attendant, il faut mettre tout cela en sûreté, » dit Nab.

En effet, on ne pouvait songer à transporter à Granite-house cette charge de toile, de cordes, de cordages, dont le poids était considérable, et, en attendant un véhicule convenable pour les charrier, il importait de ne pas laisser plus
Ordre fut donné à Top de demeurer sous les fenêtres. (Page 261.)

longtemps ces richesses à la merci du premier ouragan. Les colons, réunissant leurs efforts, parvinrent à traîner le tout jusqu’au rivage, où ils découvrirent une assez vaste cavité rocheuse, que ni le vent, ni la pluie, ni la mer ne pouvaient visiter, grâce à son orientation.

« Il nous fallait une armoire, nous avons une armoire, dit Pencroff ; mais comme elle ne ferme pas à clef, il sera prudent d’en dissimuler l’ouverture. Je ne dis pas cela pour les voleurs à deux pieds, mais pour les voleurs à quatre pattes ! »

À six heures du soir, tout était emmagasiné, et, après avoir donné à la petite échancrure qui formait la crique le nom très-justifié de « port Ballon », on reprit le chemin du cap Griffe. Pencroff et l’ingénieur causaient de divers projets qu’il convenait de mettre à exécution dans le plus bref délai. Il fallait avant tout jeter un pont sur la Mercy, afin d’établir une communication facile avec le sud de l’île ; puis, le chariot reviendrait chercher l’aérostat, car le canot n’eût pu suffire à le transporter ; puis, on construirait une chaloupe pontée ; puis, Pencroff la gréerait en cotre, et l’on pourrait entreprendre des voyages de circumnavigation… autour de l’île ; puis, etc.

Cependant, la nuit venait, et le ciel était déjà sombre, quand les colons atteignirent la pointe de l’Épave, à l’endroit même où ils avaient découvert la précieuse caisse. Mais là, pas plus qu’ailleurs, il n’y avait rien qui indiquât qu’un naufrage quelconque se fût produit, et il fallut bien en revenir aux conclusions précédemment formulées par Cyrus Smith.

De la pointe de l’Épave à Granite-house, il restait encore quatre milles, et ils furent vite franchis ; mais il était plus de minuit, quand, après avoir suivi le littoral jusqu’à l’embouchure de la Mercy, les colons arrivèrent au premier coude formé par la rivière.

Là, le lit mesurait une largeur de quatre-vingts pieds, qu’il était malaisé de franchir, mais Pencroff s’était chargé de vaincre cette difficulté, et il fut mis en demeure de le faire.

Il faut en convenir, les colons étaient exténués. L’étape avait été longue, et l’incident du ballon n’avait pas été pour reposer leurs jambes et leurs bras. Ils avaient donc hâte d’être rentrés à Granite-house pour souper et dormir, et si le pont eût été construit, en un quart d’heure ils se fussent trouvés à domicile.

La nuit était très-obscure. Pencroff se prépara alors à tenir sa promesse, en faisant une sorte de radeau qui permettrait d’opérer le passage de la Mercy. Nab et lui, armés de haches, choisirent deux arbres voisins de la rive, dont ils comptaient faire une sorte de radeau, et ils commencèrent à les attaquer par leur base.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, assis sur la berge, attendaient que le moment fût venu d’aider leurs compagnons, tandis que Harbert allait et venait, sans trop s’écarter.

Tout à coup, le jeune garçon, qui avait remonté la rivière, revint précipitamment, et, montrant la Mercy en amont :

« Qu’est-ce donc qui dérive là ? » s’écria-t-il.

Pencroff interrompit son travail, et il aperçut un objet mobile qui apparaissait confusément dans l’ombre.

« Un canot ! » dit-il.

Tous s’approchèrent et virent, à leur extrême surprise, une embarcation qui suivait le fil de l’eau.

« Oh ! du canot ! » cria le marin par un reste d’habitude professionnelle, et sans penser que mieux peut-être eût valu garder le silence.

Pas de réponse. L’embarcation dérivait toujours, et elle n’était plus qu’à une dizaine de pas, quand le marin s’écria :

« Mais c’est notre pirogue ! Elle a rompu son amarre et elle a suivi le courant ! Il faut avouer qu’elle arrivera à propos !

— Notre pirogue ?… » murmura l’ingénieur.

Pencroff avait raison. C’était bien le canot, dont l’amarre s’était brisée, sans doute, et qui revenait tout seul des sources de la Mercy ! Il était donc important de le saisir au passage avant qu’il fût entraîné par le rapide courant de la rivière, au delà de son embouchure, et c’est ce que Nab et Pencroff firent adroitement au moyen d’une longue perche.

Le canot accosta la rive. L’ingénieur, s’y embarquant le premier, en saisit l’amarre et s’assura au toucher que cette amarre avait été réellement usée par son frottement sur des roches.

« Voilà, lui dit à voix basse le reporter, voilà ce que l’on peut appeler une circonstance…

— Étrange ! » répondit Cyrus Smith.

Étrange ou non, elle était heureuse ! Harbert, le reporter, Nab et Pencroff s’embarquèrent à leur tour. Eux ne mettaient pas en doute que l’amarre ne se fût usée ; mais le plus étonnant de l’affaire, c’était véritablement que la pirogue fût arrivée juste au moment où les colons se trouvaient là pour la saisir au passage, car, un quart d’heure plus tard, elle eût été se perdre en mer.

Si on eût été au temps des génies, cet incident aurait donné le droit de penser que l’île était hantée par un être surnaturel qui mettait sa puissance au service des naufragés !

En quelques coups d’aviron, les colons arrivèrent à l’embouchure de la Mercy. Le canot fut halé sur la grève jusqu’auprès des Cheminées, et tous se dirigèrent vers l’échelle de Granite-house.

Mais, en ce moment, Top aboya avec colère, et Nab, qui cherchait le premier échelon, poussa un cri…

Il n’y avait plus d’échelle.


――
CHAPITRE VI


CHAPITRE VI

Les hélements de Pencroff. — Une nuit dans les Cheminées. — La flèche d’Harbert. — Projet de Cyrus Smith. — Une solution inattendue. — Ce qui s’est passé à Granite-house. — Comment un nouveau domestique entre au service des colons.

Cyrus Smith s’était arrêté, sans dire mot. Ses compagnons cherchèrent dans l’obscurité, aussi bien sur les parois de la muraille, pour le cas où le vent eût déplacé l’échelle, qu’au ras du sol, pour le cas où elle se fût détachée… Mais l’échelle avait absolument disparu. Quant à reconnaître si une bourrasque l’avait relevée jusqu’au premier palier, à mi-paroi, cela était impossible dans cette nuit profonde.

« Si c’est une plaisanterie, s’écria Pencroff, elle est mauvaise ! Arriver chez soi, et ne plus trouver d’escalier pour monter à sa chambre, cela n’est pas pour faire rire des gens fatigués ! »

Nab, lui, se perdait en exclamations !

« Il n’a pas pourtant fait de vent ! fit observer Harbert.

— Je commence à trouver qu’il se passe des choses singulières dans l’île Lincoln ! dit Pencroff.

— Singulières ? répondit Gédéon Spilett, mais non, Pencroff, rien n’est plus naturel. Quelqu’un est venu pendant notre absence, a pris possession de la demeure et a retiré l’échelle !

— Quelqu’un ! s’écria le marin. Et qui donc ?…

— Mais le chasseur au grain de plomb, répondit le reporter. À quoi servirait-il, si ce n’est à expliquer notre mésaventure ?

— Eh bien, s’il y a quelqu’un là-haut, répondit Pencroff en jurant, car l’impatience commençait à le gagner, je vais le héler, et il faudra bien qu’il réponde. »

Et d’une voix de tonnerre, le marin fit entendre un « Ohé ! » prolongé, que les échos répercutèrent avec force.

Les colons prêtèrent l’oreille, et ils crurent entendre à la hauteur de Granite-house une sorte de ricanement dont ils ne purent reconnaître l’origine. Mais aucune voix ne répondit à la voix de Pencroff, qui recommença inutilement son vigoureux appel.

Il y avait là, véritablement, de quoi stupéfier les hommes les plus indifférents du monde, et les colons ne pouvaient être ces indifférents-là. Dans la situation où ils se trouvaient, tout incident avait sa gravité, et certainement, depuis sept mois qu’ils habitaient l’île, aucun ne s’était présenté avec un caractère aussi surprenant.

Quoi qu’il en soit, oubliant leurs fatigues et dominés par la singularité de l’événement, ils étaient au pied de Granite-house, ne sachant que penser, ne sachant que faire, s’interrogeant sans pouvoir se répondre, multipliant des hypothèses toutes plus inadmissibles les unes que les autres. Nab se lamentait, très-désappointé de ne pouvoir rentrer dans sa cuisine, d’autant plus que les provisions de voyage étaient épuisées et qu’il n’avait aucun moyen de les renouveler en ce moment.

« Mes amis, dit alors Cyrus Smith, nous n’avons qu’une chose à faire, attendre le jour, et agir alors suivant les circonstances. Mais pour attendre, allons aux Cheminées. Là, nous serons à l’abri, et, si nous ne pouvons souper, du moins, nous pourrons dormir.

— Mais quel est le sans-gêne qui nous a joué ce tour-là ? » demanda encore une fois Pencroff, incapable de prendre son parti de l’aventure.

Quel que fût le « sans-gêne », la seule chose à faire était, comme l’avait dit l’ingénieur, de regagner les Cheminées et d’y attendre le jour. Toutefois, ordre fut donné à Top de demeurer sous les fenêtres de Granite-house, et quand Top recevait un ordre, Top l’exécutait sans faire d’observation. Le brave chien resta donc au pied de la muraille, pendant que son maître et ses compagnons se réfugiaient dans les roches.

De dire que les colons, malgré leur lassitude, dormirent bien sur le sable des Cheminées, cela serait altérer la vérité. Non-seulement ils ne pouvaient qu’être fort anxieux de reconnaître l’importance de ce nouvel incident, soit qu’il fût le résultat d’un hasard dont les causes naturelles leur apparaîtraient au jour, soit, au contraire, qu’il fût l’œuvre d’un être humain, mais encore ils étaient fort mal couchés. Quoi qu’il en soit, d’une façon ou d’une autre, leur demeure était occupée en ce moment, et ils ne pouvaient la réintégrer.

Or, Granite-house, c’était plus que leur demeure, c’était leur entrepôt. Là était tout le matériel de la colonie, armes, instruments, outils, munitions, réserves de vivres, etc. Que tout cela fût pillé, et les colons auraient à recommencer leur aménagement, à refaire armes et outils. Chose grave ! Aussi, cédant à l’inquiétude, l’un ou l’autre sortait-il, à chaque instant, pour voir si Top faisait bonne garde. Seul, Cyrus Smith attendait avec sa patience habituelle, bien que sa raison tenace s’exaspérât de se sentir en face d’un fait absolument inexplicable, et il s’indignait en songeant qu’autour de lui, au-dessus de lui peut-être, s’exerçait une influence à laquelle il ne pouvait donner un nom. Gédéon Spilett partageait absolument son opinion à cet égard, et tous deux s’entretinrent à plusieurs reprises, mais à mi-voix, des circonstances inexplicables qui mettaient en défaut leur perspicacité et leur expérience. Il y avait, à coup sûr, un mystère dans cette île, et comment le pénétrer ? Harbert, lui, ne savait qu’imaginer et eût aimé à interroger Cyrus Smith. Quant à Nab, il avait fini par se dire que tout cela ne le regardait pas, que cela regardait son maître, et, s’il n’eût pas craint de désobliger ses compagnons, le brave nègre aurait dormi cette nuit-là tout aussi consciencieusement que s’il eût reposé sur sa couchette de Granite-house !

Enfin, plus que tous, Pencroff enrageait, et il était, de bonne foi, fort en colère.

« C’est une farce, disait-il, c’est une farce qu’on nous a faite ! Eh bien, je n’aime pas les farces, moi, et malheur au farceur, s’il tombe sous ma main ! »

Dès que les premières lueurs du jour s’élevèrent dans l’est, les colons, convenablement armés, se rendirent sur le rivage, à la lisière des récifs. Granite-house, frappée directement par le soleil levant, ne devait pas tarder à s’éclairer des lumières de l’aube, et en effet, avant cinq heures, les fenêtres, dont les volets étaient clos, apparurent à travers leurs rideaux de feuillage.

De ce côté, tout était en ordre, mais un cri s’échappa de la poitrine des colons, quand ils aperçurent toute grande ouverte la porte, qu’ils avaient fermée cependant avant leur départ.

Quelqu’un s’était introduit dans Granite-house. Il n’y avait plus à en douter.

L’échelle supérieure, ordinairement tendue du palier à la porte, était à sa place ; mais l’échelle inférieure avait été retirée et relevée jusqu’au seuil. Il était plus qu’évident que les intrus avaient voulu se mettre à l’abri de toute surprise.

Quant à reconnaître leur espèce et leur nombre, ce n’était pas possible encore, puisqu’aucun d’eux ne se montrait.

Pencroff héla de nouveau.

Pas de réponse.

« Les gueux ! s’écria le marin. Voilà-t-il pas qu’ils dorment tranquillement, comme s’ils étaient chez eux ! Ohé ! Pirates, bandits, corsaires, fils de John Bull ! »

Quand Pencroff, en sa qualité d’Américain, avait traité quelqu’un de « fils de John Bull », il s’était élevé jusqu’aux dernières limites de l’insulte.

En ce moment, le jour se fit complètement, et la façade de Granite-house s’illumina sous les rayons du soleil. Mais, à l’intérieur comme à l’extérieur, tout était muet et calme.

Les colons en étaient à se demander si Granite-house était occupée ou non, et, pourtant, la position de l’échelle le démontrait suffisamment, et il était même certain que les occupants, quels qu’ils fussent, n’avaient pu s’enfuir ! Mais comment arriver jusqu’à eux ?

Harbert eut alors l’idée d’attacher une corde à une flèche, et de lancer cette flèche de manière qu’elle vînt passer entre les premiers barreaux de l’échelle, qui pendaient au seuil de la porte. On pourrait alors, au moyen de la corde, dérouler l’échelle jusqu’à terre et rétablir la communication entre le sol et Granite-house.

Il n’y avait évidemment pas autre chose à faire, et, avec un peu d’adresse, le moyen devait réussir. Très-heureusement, arcs et flèches avaient été déposés dans un couloir des Cheminées, où se trouvaient aussi quelques vingtaines de brasses d’une légère corde d’hibiscus. Pencroff déroula cette corde, dont il fixa le bout à une flèche bien empennée. Puis, Harbert, après avoir placé la flèche sur son arc, visa avec un soin extrême l’extrémité pendante de l’échelle.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Pencroff et Nab s’étaient retirés en arrière, de façon à observer ce qui se passerait aux fenêtres de Granite-house. Le reporter, la carabine à l’épaule, ajustait la porte.

L’arc se détentit, la flèche siffla, entraînant la corde, et vint passer entre les deux derniers échelons.

L’opération avait réussi.

Aussitôt, Harbert saisit l’extrémité de la corde ; mais, au moment où il donnait une secousse pour faire retomber l’échelle, un bras, passant vivement entre le mur et la porte, la saisit et la ramena au dedans de Granite-house.

« Triple gueux ! s’écria le marin. Si une balle peut faire ton bonheur, tu n’attendras pas longtemps !

— Mais qui est-ce donc ? demanda Nab.

— Qui ? Tu n’as pas reconnu ?…

— Non.

— Mais c’est un singe, un macaque, un sapajou, une guenon, un orang, un babouin, un gorille, un sagouin ! Notre demeure a été envahie par des singes, qui ont grimpé par l’échelle pendant notre absence ! »

Et, en ce moment, comme pour donner raison au marin, trois ou quatre quadrumanes se montraient aux fenêtres, dont ils avaient repoussé les volets, et saluaient les véritables propriétaires du lieu de mille contorsions et grimaces.
Le singe, mortellement frappé... (Page 264.)

« Je savais bien que ce n’était qu’une farce ! s’écria Pencroff, mais voilà un des farceurs qui payera pour les autres ! »

Le marin, épaulant son fusil, ajusta rapidement un des singes, et fit feu. Tous disparurent, sauf l’un d’eux, qui, mortellement frappé, fut précipité sur la grève.

Ce singe, de haute taille, appartenait au premier ordre des quadrumanes, on ne pouvait s’y tromper. Que ce fût un chimpanzé, un orang, un gorille ou un gibbon, il prenait rang parmi ces anthropomorphes, ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec les individus de race humaine. D’ailleurs, Harbert déclara que c’était un orang-outang, et l’on sait que le jeune garçon se connaissait en zoologie.
Le singe fut terrassé et garrotté. (Page 268.)

« La magnifique bête ! s’écria Nab.

— Magnifique, tant que tu voudras ! répondit Pencroff, mais je ne vois pas encore comment nous pourrons rentrer chez nous !

— Harbert est bon tireur, dit le reporter, et son arc est là ! Qu’il recommence…

— Bon ! ces singes-là sont malins ! s’écria Pencroff, et ils ne se remettront pas aux fenêtres, et nous ne pourrons pas les tuer, et quand je pense aux dégâts qu’ils peuvent commettre dans les chambres, dans le magasin…

— De la patience, répondit Cyrus Smith. Ces animaux ne peuvent nous tenir longtemps en échec !

— Je n’en serai sûr que quand ils seront à terre, répondit le marin. Et d’abord, savez-vous, monsieur Smith, combien il y en a de douzaines, là-haut, de ces farceurs-là ? »

Il eût été difficile de répondre à Pencroff, et quant à recommencer la tentative du jeune garçon, c’était peu aisé, car l’extrémité inférieure de l’échelle avait été ramenée en dedans de la porte, et, quand on hala de nouveau sur la corde, la corde cassa et l’échelle ne retomba point.

Le cas était véritablement embarrassant. Pencroff rageait. La situation avait un certain côté comique, qu’il ne trouvait pas drôle du tout, pour sa part. Il était évident que les colons finiraient par réintégrer leur domicile et en chasser les intrus, mais quand et comment ? Voilà ce qu’ils n’auraient pu dire.

Deux heures se passèrent, pendant lesquelles les singes évitèrent de se montrer ; mais ils étaient toujours là, et trois ou quatre fois, un museau ou une patte se glissèrent par la porte ou les fenêtres, qui furent salués de coups de fusil.

« Dissimulons-nous, dit alors l’ingénieur. Peut-être les singes nous croiront-ils partis et se laisseront-ils voir de nouveau. Mais que Spilett et Harbert s’embusquent derrière les roches, et feu sur tout ce qui apparaîtra. »

Les ordres de l’ingénieur furent exécutés, et, pendant que le reporter et le jeune garçon, les deux plus adroits tireurs de la colonie, se postaient à bonne portée, mais hors de la vue des singes, Nab, Pencroff et Cyrus Smith gravissaient le plateau et gagnaient la forêt pour tuer quelque gibier, car l’heure du déjeuner était venue, et, en fait de vivres, il ne restait plus rien.

Au bout d’une demi-heure, les chasseurs revinrent avec quelques pigeons de roche, que l’on fit rôtir tant bien que mal. Pas un singe n’avait reparu.

Gédéon Spilett et Harbert allèrent prendre leur part du déjeuner, pendant que Top veillait sous les fenêtres. Puis, après avoir mangé, ils retournèrent à leur poste.

Deux heures plus tard, la situation ne s’était encore aucunement modifiée. Les quadrumanes ne donnaient plus aucun signe d’existence, et c’était à croire qu’ils avaient disparu ; mais ce qui paraissait le plus probable, c’est qu’effrayés par la mort de l’un d’eux, épouvantés par les détonations des armes, ils se tenaient cois au fond des chambres de Granite-house, ou même dans le magasin. Et quand on songeait aux richesses que renfermait ce magasin, la patience, tant recommandée par l’ingénieur, finissait par dégénérer en violente irritation, et, franchement, il y avait de quoi.

« Décidément, c’est trop bête, dit enfin le reporter, et il n’y a vraiment pas de raison pour que cela finisse !

— Il faut pourtant faire déguerpir ces chenapans-là ! s’écria Pencroff. Nous en viendrions bien à bout, quand même ils seraient une vingtaine, mais, pour cela, il faut les combattre corps à corps ! Ah çà ! N’y a-t-il donc pas un moyen d’arriver jusqu’à eux ?

— Si, répondit alors l’ingénieur, dont une idée venait de traverser l’esprit.

— Un ? dit Pencroff. Eh bien, c’est le bon, puisqu’il n’y en a pas d’autres ! Et quel est-il ?

— Essayons de redescendre à Granite-house par l’ancien déversoir du lac, répondit l’ingénieur.

— Ah ! mille et mille diables ! s’écria le marin. Et je n’ai pas pensé à cela ! »

C’était, en effet, le seul moyen de pénétrer dans Granite-house, afin d’y combattre la bande et de l’expulser. L’orifice du déversoir était, il est vrai, fermé par un mur de pierres cimentées, qu’il serait nécessaire de sacrifier, mais on en serait quitte pour le refaire. Heureusement, Cyrus Smith n’avait pas encore effectué son projet de dissimuler cet orifice en le noyant sous les eaux du lac, car alors l’opération eût demandé un certain temps.

Il était déjà plus de midi, quand les colons, bien armés et munis de pics et de pioches, quittèrent les Cheminées, passèrent sous les fenêtres de Granite-house, après avoir ordonné à Top de rester à son poste, et se disposèrent à remonter la rive gauche de la Mercy, afin de gagner le plateau de Grande-Vue.

Mais ils n’avaient pas fait cinquante pas dans cette direction, qu’ils entendirent les aboiements furieux du chien. C’était comme un appel désespéré.

Ils s’arrêtèrent.

« Courons ! » dit Pencroff.

Et tous de redescendre la berge à toutes jambes.

Arrivés au tournant, ils virent que la situation avait changé.

En effet, les singes, pris d’un effroi subit, provoqué par quelque cause inconnue, cherchaient à s’enfuir. Deux ou trois couraient et sautaient d’une fenêtre à l’autre avec une agilité de clowns. Ils ne cherchaient même pas à replacer l’échelle, par laquelle il leur eût été facile de descendre, et, dans leur épouvante, peut-être avaient-ils oublié ce moyen de déguerpir. Bientôt, cinq ou six furent en position d’être tirés, et les colons, les visant à l’aise, firent feu. Les uns, blessés ou tués, retombèrent au dedans des chambres, en poussant des cris aigus. Les autres, précipités au dehors, se brisèrent dans leur chute, et, quelques instants après, on pouvait supposer qu’il n’y avait plus un quadrumane vivant dans Granite-house.

« Hurrah ! s’écria Pencroff, hurrah ! Hurrah !

— Pas tant de hurrahs ! dit Gédéon Spilett.

— Pourquoi ? Ils sont tous tués, répondit le marin.

— D’accord, mais cela ne nous donne pas le moyen de rentrer chez nous.

— Allons au déversoir ! répliqua Pencroff.

— Sans doute, dit l’ingénieur. Cependant, il eût été préférable… »

En ce moment, et comme une réponse faite à l’observation de Cyrus Smith, on vit l’échelle glisser sur le seuil de la porte, puis se dérouler et retomber jusqu’au sol.

« Ah ! mille pipes ! Voilà qui est fort ! s’écria le marin en regardant Cyrus Smith.

— Trop fort ! murmura l’ingénieur, qui s’élança le premier sur l’échelle.

— Prenez garde, monsieur Cyrus ! s’écria Pencroff, s’il y a encore quelques-uns de ces sagouins…

— Nous verrons bien, » répondit l’ingénieur sans s’arrêter.

Tous ses compagnons le suivirent, et, en une minute, ils étaient arrivés au seuil de la porte.

On chercha partout. Personne dans les chambres, ni dans le magasin qui avait été respecté par la bande des quadrumanes.

« Ah çà, et l’échelle ? S’écria le marin. Quel est donc le gentleman qui nous l’a renvoyée ? »

Mais, en ce moment, un cri se fit entendre, et un grand singe, qui s’était réfugié dans le couloir, se précipita dans la salle, poursuivi par Nab.

« Ah ! le bandit ! » s’écria Pencroff.

Et la hache à la main, il allait fendre la tête de l’animal, lorsque Cyrus Smith l’arrêta et lui dit :

« Épargnez-le, Pencroff.

— Que je fasse grâce à ce moricaud ?

— Oui ! C’est lui qui nous a jeté l’échelle ! »

Et l’ingénieur dit cela d’une voix si singulière, qu’il eût été difficile de savoir s’il parlait sérieusement ou non.

Néanmoins, on se jeta sur le singe, qui, après s’être défendu vaillamment, fut terrassé et garrotté.

« Ouf ! s’écria Pencroff. Et qu’est-ce que nous en ferons maintenant ?

— Un domestique ! » répondit Harbert.

Et en parlant ainsi, le jeune garçon ne plaisantait pas tout à fait, car il savait le parti que l’on peut tirer de cette race intelligente des quadrumanes.

Les colons s’approchèrent alors du singe et le considérèrent attentivement. Il appartenait bien à cette espèce des anthropomorphes dont l’angle facial n’est pas sensiblement inférieur à celui des australiens et des hottentots. C’était un orang, et qui, comme tel, n’avait ni la férocité du babouin, ni l’irréflexion du macaque, ni la malpropreté du sagouin, ni les impatiences du magot, ni les mauvais instincts du cynocéphale. C’est à cette famille des anthropomorphes que se rapportent tant de traits qui indiquent chez ces animaux une intelligence quasi-humaine. Employés dans les maisons, ils peuvent servir à table, nettoyer les chambres, soigner les habits, cirer les souliers, manier adroitement le couteau, la cuiller et la fourchette, et même boire le vin… tout aussi bien que le meilleur domestique à deux pieds sans plumes. On sait que Buffon posséda un de ces singes, qui le servit longtemps comme un serviteur fidèle et zélé.

Celui qui était alors garrotté dans la salle de Granite-house était un grand diable, haut de six pieds, corps admirablement proportionné, poitrine large, tête de grosseur moyenne, angle facial atteignant soixante-cinq degrés, crâne arrondi, nez saillant, peau recouverte d’un poil poli, doux et luisant, — enfin un type accompli des anthropomorphes. Ses yeux, un peu plus petits que des yeux humains, brillaient d’une intelligente vivacité ; ses dents blanches resplendissaient sous sa moustache, et il portait une petite barbe frisée de couleur noisette.

« Un beau gars ! dit Pencroff. Si seulement on connaissait sa langue, on pourrait lui parler !

— Ainsi, dit Nab, c’est sérieux, mon maître ? Nous allons le prendre comme domestique ?

— Oui, Nab, répondit en souriant l’ingénieur. Mais ne sois pas jaloux !

— Et j’espère qu’il fera un excellent serviteur, ajouta Harbert. Il paraît jeune, son éducation sera facile, et nous ne serons pas obligés, pour le soumettre, d’employer la force, ni de lui arracher les canines, comme on fait en pareille circonstance ! Il ne peut que s’attacher à des maîtres qui seront bons pour lui.

— Et on le sera, » répondit Pencroff, qui avait oublié toute sa rancune contre « les farceurs ».

Puis, s’approchant de l’orang :

« Eh bien, mon garçon, lui demanda-t-il, comment cela va-t-il ? »

L’orang répondit par un petit grognement qui ne dénotait pas trop de mauvaise humeur.

« Nous voulons donc faire partie de la colonie ? demanda le marin. Nous allons donc entrer au service de M. Cyrus Smith ? »

Nouveau grognement approbateur du singe.

« Et nous nous contenterons de notre nourriture pour tout gage ? »

Troisième grognement affirmatif.

« Sa conversation est un peu monotone, fit observer Gédéon Spilett.

— Bon ! répliqua Pencroff, les meilleurs domestiques sont ceux qui parlent le moins. Et puis, pas de gages ! — entendez-vous, mon garçon ? Pour commencer, nous ne vous donnerons pas de gages, mais nous les doublerons plus tard, si nous sommes contents de vous ! »

C’est ainsi que la colonie s’accrut d’un nouveau membre, qui devait lui rendre plus d’un service. Quant au nom dont on l’appellerait, le marin demanda qu’en souvenir d’un autre singe qu’il avait connu, il fût appelé Jupiter, et Jup par abréviation.

Et voilà comme, sans plus de façons, maître Jup fut installé à Granite-house.


――
CHAPITRE VII


CHAPITRE VII

Projets à exécuter. — Un pont sur la Mercy. — Faire une île du plateau de Grande-Vue. — Le pont-levis. — La récolte du blé. — Le ruisseau. — Les ponceaux. — La basse-cour. — Le pigeonnier. — Les deux onaggas. — Le chariot attelé. — Excursion au port Ballon.

Les colons de l’île Lincoln avaient donc reconquis leur domicile, sans avoir été obligés de suivre l’ancien déversoir, ce qui leur épargna des travaux de maçonnerie. Il était heureux, en vérité, qu’au moment où ils se disposaient à le faire, la bande de singes eût été prise d’une terreur, non moins subite qu’inexplicable, qui les avait chassés de Granite-house. Ces animaux avaient-ils donc pressenti qu’un assaut sérieux allait leur être donné par une autre voie ? C’était à peu près la seule façon d’interpréter leur mouvement de retraite.

Pendant les dernières heures de cette journée, les cadavres des singes furent transportés dans le bois, où on les enterra ; puis, les colons s’employèrent à réparer le désordre causé par les intrus, — désordre et non dégât, car s’ils avaient bouleversé le mobilier des chambres, du moins n’avaient-ils rien brisé. Nab ralluma ses fourneaux, et les réserves de l’office fournirent un repas substantiel auquel tous firent largement honneur.

Jup ne fut point oublié, et il mangea avec appétit des amandes de pignon et des racines de rrhyomes, dont il se vit abondamment approvisionné. Pencroff

avait délié ses bras, mais il jugea convenable de lui laisser les entraves aux jambes jusqu’au moment où il pourrait compter sur sa résignation.

Puis, avant de se coucher, Cyrus Smith et ses compagnons, assis autour de la table, discutèrent quelques projets dont l’exécution était urgente.

Les plus importants et les plus pressés étaient l’établissement d’un pont sur la Mercy, afin de mettre la partie sud de l’île en communication avec Granite-house, puis la fondation d’un corral, destiné au logement des mouflons ou autres animaux à laine qu’il convenait de capturer.

On le voit, ces deux projets tendaient à résoudre la question des vêtements, qui était alors la plus sérieuse. En effet, le pont rendrait facile le transport de l’enveloppe du ballon, qui donnerait le linge, et le corral devait fournir la récolte de laine, qui donnerait les vêtements d’hiver.

Quant à ce corral, l’intention de Cyrus Smith était de l’établir aux sources mêmes du Creek-Rouge, là où les ruminants trouveraient des pâturages qui leur procureraient une nourriture fraîche et abondante. Déjà la route entre le plateau de Grande-Vue et les sources était en partie frayée, et avec un chariot mieux conditionné que le premier, les charrois seraient plus faciles, surtout si l’on parvenait à capturer quelque animal de trait.

Mais, s’il n’y avait aucun inconvénient à ce que le corral fût éloigné de Granite-house, il n’en eût pas été de même de la basse-cour, sur laquelle Nab appela l’attention des colons. Il fallait, en effet, que les volatiles fussent à la portée du chef de cuisine, et aucun emplacement ne parut plus favorable à l’établissement de ladite basse-cour que cette portion des rives du lac qui confinait à l’ancien déversoir. Les oiseaux aquatiques y sauraient prospérer aussi bien que les autres, et le couple de tinamous, pris dans la dernière excursion, devait servir à un premier essai de domestication.

Le lendemain, – 3 novembre, – les nouveaux travaux furent commencés par la construction du pont, et tous les bras furent requis pour cette importante besogne. Scies, haches, ciseaux, marteaux furent chargés sur les épaules des colons, qui, transformés en charpentiers, descendirent sur la grève.

Là, Pencroff fit une réflexion :

« Et si, pendant notre absence, il allait prendre fantaisie à maître Jup de retirer cette échelle qu’il nous a si galamment renvoyée hier ?

— Assujettissons-la par son extrémité inférieure, » répondit Cyrus Smith. Ce qui fut fait au moyen de deux pieux, solidement enfoncés dans le sable. Puis, les colons, remontant la rive gauche de la Mercy, arrivèrent bientôt au coude formé par la rivière.
Pencroff avait délié ses bras. (Page 270.)

Là, ils s’arrêtèrent, afin d’examiner si le pont ne devrait pas être jeté en cet endroit. L’endroit parut convenable.

En effet, de ce point au port Ballon, découvert la veille sur la côte méridionale, il n’y avait qu’une distance de trois milles et demi, et, du pont au port, il serait aisé de frayer une route carrossable, qui rendrait les communications faciles entre Granite-house et le sud de l’île.

Cyrus Smith fit alors part à ses compagnons d’un projet à la fois très-simple à exécuter et très-avantageux, qu’il méditait depuis quelque temps. C’était d’isoler complètement le plateau de Grande-Vue, afin de le mettre à l’abri de toute attaque de quadrupèdes ou de quadrumanes. De cette façon, Granite-house, les
Ce fut un travail considérable. (Page 274.)

Cheminées, la basse-cour et toute la partie supérieure du plateau, destinée aux ensemencements, seraient protégées contre les déprédations des animaux.

Rien n’était plus facile à exécuter que ce projet, et voici comment l’ingénieur comptait opérer.

Le plateau se trouvait déjà défendu sur trois côtés par des cours d’eau, soit artificiels, soit naturels :

Au nord-ouest, par la rive du lac Grant, depuis l’angle appuyé à l’orifice de l’ancien déversoir jusqu’à la coupée faite à la rive est du lac pour l’échappement des eaux ;

Au nord, depuis cette coupée jusqu’à la mer, par le nouveau cours d’eau qui s’était creusé un lit sur le plateau et sur la grève, en amont et en aval de la chute, et il suffisait, en effet, de creuser le lit de ce creek pour en rendre le passage impraticable aux animaux ;

Sur toute la lisière de l’est, par la mer elle-même, depuis l’embouchure du susdit creek jusqu’à l’embouchure de la Mercy ;

Au sud, enfin, depuis cette embouchure jusqu’au coude de la Mercy où devait être établi le pont.

Restait donc la partie ouest du plateau, comprise entre le coude de la rivière et l’angle sud du lac, sur une distance inférieure à un mille, qui était ouverte à tout venant. Mais rien n’était plus facile que de creuser un fossé, large et profond, qui serait rempli par les eaux du lac, et dont le trop-plein irait se jeter par une seconde chute dans le lit de la Mercy. Le niveau du lac s’abaisserait un peu, sans doute, par suite de ce nouvel épanchement de ses eaux, mais Cyrus Smith avait reconnu que le débit du Creek-Rouge était assez considérable pour permettre l’exécution de son projet.

« Ainsi donc, ajouta l’ingénieur, le plateau de Grande-Vue sera une île véritable, étant entouré d’eau de toutes parts, et il ne communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux déjà établis en amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux à construire, l’un sur le fossé que je vous propose de creuser, et l’autre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et ponceaux peuvent être levés à volonté, le plateau de Grande-Vue sera à l’abri de toute surprise. »

Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons, avait dessiné une carte du plateau, et son projet fut immédiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime l’approuva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier, de s’écrier :

« Au pont, d’abord ! »

C’était le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis, abattus, ébranchés, débités en poutrelles, en madriers et en planches. Ce pont, fixe dans la partie qui s’appuyait à la rive droite de la Mercy, devait être mobile dans la partie qui se relierait à la rive gauche, de manière à pouvoir se relever au moyen de contre-poids, comme certains ponts d’écluse.

On le comprend, ce fut un travail considérable, et s’il fut habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la Mercy était large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc enfoncer des pieux dans le lit de la rivière, afin de soutenir le tablier fixe du pont, et établir une sonnette pour agir sur les têtes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre au pont de supporter de lourds fardeaux.

Très-heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le bois, ni les ferrures pour le consolider, ni l’ingéniosité d’un homme qui s’entendait merveilleusement à ces travaux, ni enfin le zèle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient nécessairement acquis une grande habileté de main. Et il faut le dire, Gédéon Spilett n’était pas le plus maladroit et luttait d’adresse avec le marin lui-même, « qui n’aurait jamais tant attendu d’un simple journaliste ! »

La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui furent très-sérieusement occupées. On déjeunait sur le lieu même des travaux, et, le temps étant magnifique alors, on ne rentrait que pour souper à Granite-house.

Pendant cette période, on put constater que maître Jup s’acclimatait aisément et se familiarisait avec ses nouveaux maîtres, qu’il regardait toujours d’un œil extrêmement curieux. Cependant, par mesure de précaution, Pencroff ne lui laissait pas encore liberté complète de ses mouvements, voulant attendre, avec raison, que les limites du plateau eussent été rendues infranchissables par suite des travaux projetés. Top et Jup étaient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait tout gravement.

Le 20 novembre, le pont fut terminé. Sa partie mobile, équilibrée par des contre-poids, basculait aisément, et il ne fallait qu’un léger effort pour la relever ; entre sa charnière et la dernière traverse sur laquelle elle venait s’appuyer, quand on la refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui était suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.

Il fut alors question d’aller chercher l’enveloppe de l’aérostat, que les colons avaient hâte de mettre en complète sûreté ; mais pour la transporter, il y avait nécessité de conduire un chariot jusqu’au port Ballon, et, par conséquent, nécessité de frayer une route à travers les épais massifs du Far-West. Cela exigeait un certain temps. Aussi Nab et Pencroff poussèrent-ils d’abord une reconnaissance jusqu’au port, et comme ils constatèrent que le « stock de toile » ne souffrait aucunement dans la grotte où il avait été emmagasiné, il fut décidé que les travaux relatifs au plateau de Grande-Vue seraient poursuivis sans discontinuer.

« Cela, fit observer Pencroff, nous permettra d’établir notre basse-cour dans des conditions meilleures, puisque nous n’aurons à craindre ni la visite des renards, ni l’agression d’autres bêtes nuisibles.

— Sans compter, ajouta Nab, que nous pourrons défricher le plateau, y transplanter les plantes sauvages…

— Et préparer notre second champ de blé ! » s’écria le marin d’un air triomphant.

C’est qu’en effet le premier champ de blé, ensemencé uniquement d’un seul grain, avait admirablement prospéré, grâce aux soins de Pencroff. Il avait produit les dix épis annoncés par l’ingénieur, et, chaque épi portant quatre-vingts grains, la colonie se trouvait à la tête de huit cents grains, — en six mois, — ce qui promettait une double récolte chaque année.

Ces huit cents grains, moins une cinquantaine, qui furent réservés par prudence, devaient donc être semés dans un nouveau champ, et avec non moins de soin que le grain unique.

Le champ fut préparé, puis entouré d’une forte palissade, haute et aiguë, que les quadrupèdes eussent très-difficilement franchie. Quant aux oiseaux, des tourniquets criards et des mannequins effrayants, dus à l’imagination fantasque de Pencroff, suffirent à les écarter. Les sept cent cinquante grains furent alors déposés dans de petits sillons bien réguliers, et la nature dut faire le reste.

Le 21 novembre, Cyrus Smith commença à dessiner le fossé qui devait fermer le plateau à l’ouest, depuis l’angle sud du lac Grant jusqu’au coude de la Mercy. Il y avait là deux à trois pieds de terre végétale, et, au-dessous, le granit. Il fallut donc fabriquer à nouveau de la nitro-glycérine, et la nitro-glycérine fit son effet accoutumé. En moins de quinze jours, un fossé large de douze pieds, profond de six, fut creusé dans le dur sol du plateau. Une nouvelle saignée fut, par le même moyen, pratiquée à la lisière rocheuse du lac, et les eaux se précipitèrent dans ce nouveau lit, en formant un petit cours d’eau auquel on donna le nom de « Creek-Glycérine » et qui devint un affluent de la Mercy. Ainsi que l’avait annoncé l’ingénieur, le niveau du lac baissa, mais d’une façon presque insensible. Enfin, pour compléter la clôture, le lit du ruisseau de la grève fut considérablement élargi, et on maintint les sables au moyen d’une double palissade.

Avec la première quinzaine de décembre, ces travaux furent définitivement achevés, et le plateau de Grande-Vue, c’est-à-dire une sorte de pentagone irrégulier ayant un périmètre de quatre milles environ, entouré d’une ceinture liquide, fut absolument à l’abri de toute agression.

Pendant ce mois de décembre, la chaleur fut très-forte. Cependant les colons ne voulurent point suspendre l’exécution de leurs projets, et, comme il devenait urgent d’organiser la basse-cour, on procéda à son organisation.

Inutile de dire que, depuis la fermeture complète du plateau, maître Jup avait été mis en liberté. Il ne quittait plus ses maîtres et ne manifestait aucune envie de s’échapper. C’était un animal doux, très-vigoureux pourtant, et d’une agilité surprenante. Ah ! quand il s’agissait d’escalader l’échelle de Granite-house, nul n’eût pu rivaliser avec lui. On l’employait déjà à quelques travaux : il traînait des charges de bois et charriait les pierres qui avaient été extraites du lit du Creek-Glycérine.

« Ce n’est pas encore un maçon, mais c’est déjà un singe ! » disait plaisamment Harbert, en faisant allusion à ce surnom de « singe » que les maçons donnent à leurs apprentis. Et si jamais nom fut justifié, c’était bien celui-là !

La basse-cour occupa une aire de deux cents yards carrés, qui fut choisie sur la rive sud-est du lac. On l’entoura d’une palissade, et on construisit différents abris pour les animaux qui devaient la peupler. C’étaient des cahutes de branchages, divisées en compartiments, qui n’attendirent bientôt plus que leurs hôtes.

Les premiers furent le couple de tinamous, qui ne tardèrent pas à donner de nombreux petits. Ils eurent pour compagnons une demi-douzaine de canards, habitués des bords du lac. Quelques-uns appartenaient à cette espèce chinoise, dont les ailes s’ouvrent en éventail, et qui, par l’éclat et la vivacité de leur plumage, rivalisent avec les faisans dorés. Quelques jours après, Harbert s’empara d’un couple de gallinacés à queue arrondie et faite de longues pennes, de magnifiques « alectors », qui ne tardèrent pas à s’apprivoiser. Quant aux pélicans, aux martins-pêcheurs, aux poules d’eau, ils vinrent d’eux-mêmes au rivage de la basse-cour, et tout ce petit monde, après quelques disputes, roucoulant, piaillant, gloussant, finit par s’entendre, et s’accrut dans une proportion rassurante pour l’alimentation future de la colonie.

Cyrus Smith, voulant aussi compléter son œuvre, établit un pigeonnier dans un angle de la basse-cour. On y logea une douzaine de ces pigeons qui fréquentaient les hauts rocs du plateau. Ces oiseaux s’habituèrent aisément à rentrer chaque soir à leur nouvelle demeure, et montrèrent plus de propension à se domestiquer que les ramiers leurs congénères, qui, d’ailleurs, ne se reproduisent qu’à l’état sauvage.

Enfin, le moment était venu d’utiliser, pour la confection du linge, l’enveloppe de l’aérostat, car, quant à la garder sous cette forme et à se risquer dans un ballon à air chaud pour quitter l’île, au-dessus d’une mer pour ainsi dire sans limites, ce n’eût été admissible que pour des gens qui auraient manqué de tout, et Cyrus Smith, esprit pratique, n’y pouvait songer.

Il s’agissait donc de rapporter l’enveloppe à Granite-house, et les colons s’occupèrent de rendre leur lourd chariot plus maniable et plus léger. Mais si le véhicule ne manquait pas, le moteur était encore à trouver ! N’existait-il donc pas dans l’île quelque ruminant d’espèce indigène qui pût remplacer cheval, âne, bœuf ou vache ? C’était la question.

« En vérité, disait Pencroff, une bête de trait nous serait fort utile, en attendant que M. Cyrus voulût bien construire un chariot à vapeur, ou même une locomotive, car certainement, un jour, nous aurons un chemin de fer de Granite-house au port Ballon, avec embranchement sur le mont Franklin ! »

Et l’honnête marin, en parlant ainsi, croyait ce qu’il disait ! Oh ! imagination, quand la foi s’en mêle !

Mais, pour ne rien exagérer, un simple quadrupède attelable eût bien fait l’affaire de Pencroff, et comme la providence avait un faible pour lui, elle ne le fit pas languir.

Un jour, le 23 décembre, on entendit à la fois Nab crier et Top aboyer à qui mieux mieux. Les colons, occupés aux Cheminées, accoururent aussitôt, craignant quelque fâcheux incident.

Que virent-ils ? Deux beaux animaux de grande taille, qui s’étaient imprudemment aventurés sur le plateau, dont les ponceaux n’avaient pas été fermés. On eût dit deux chevaux, ou tout au moins deux ânes, mâle et femelle, formes fines, pelage isabelle, jambes et queue blanches, zébrés de raies noires sur la tête, le cou et le tronc. Ils s’avançaient tranquillement, sans marquer aucune inquiétude, et ils regardaient d’un œil vif ces hommes, dans lesquels ils ne pouvaient encore reconnaître des maîtres.

« Ce sont des onaggas ! s’écria Harbert, des quadrupèdes qui tiennent le milieu entre le zèbre et le couagga !

— Pourquoi pas des ânes ? demanda Nab.

— Parce qu’ils n’ont point les oreilles longues et que leurs formes sont plus gracieuses !

— Ânes ou chevaux, riposta Pencroff, ce sont des « moteurs », comme dirait M. Smith, et, comme tels, bons à capturer ! »

Le marin, sans effrayer les deux animaux, se glissant entre les herbes jusqu’au ponceau du Creek-Glycérine, le fit basculer, et les onaggas furent prisonniers.

Maintenant, s’emparerait-on d’eux par la violence et les soumettrait-on à une domestication forcée ? Non. Il fut décidé que, pendant quelques jours, on les laisserait aller et venir librement sur le plateau, où l’herbe était abondante, et immédiatement l’ingénieur fit construire près de la basse-cour une écurie, dans laquelle les onaggas devaient trouver, avec une bonne litière, un refuge pendant la nuit.

Ainsi donc, ce couple magnifique fut laissé entièrement libre de ses mouvements, et les colons évitèrent même de l’effrayer en s’approchant. Plusieurs fois, cependant, les onaggas parurent éprouver le besoin de quitter ce plateau, trop restreint pour eux, habitués aux larges espaces et aux forêts profondes. On les voyait, alors, suivre la ceinture d’eau qui leur opposait une infranchissable barrière, jeter quelques braîments aigus, puis galoper à travers les herbes, et, le calme revenu, ils restaient des heures entières à considérer ces grands bois qui leur étaient fermés sans retour !

Cependant, des harnais et des traits en fibres végétales avaient été confectionnés, et quelques jours après la capture des onaggas, non-seulement le chariot était prêt à être attelé, mais une route droite, ou plutôt une coupée avait été faite à travers la forêt du Far-West, depuis le coude de la Mercy jusqu’au port Ballon. On pouvait donc y conduire le chariot, et ce fut vers la fin de décembre qu’on essaya pour la première fois les onaggas.

Pencroff avait déjà assez amadoué ces animaux pour qu’ils vinssent lui manger dans la main, et ils se laissaient approcher sans difficulté, mais, une fois attelés, ils se cabrèrent, et on eut grand’peine à les contenir. Cependant ils ne devaient pas tarder à se plier à ce nouveau service, car l’onagga, moins rebelle que le zèbre, s’attelle fréquemment dans les parties montagneuses de l’Afrique australe, et on a même pu l’acclimater en Europe sous des zones relativement froides.

Ce jour-là, toute la colonie, sauf Pencroff, qui marchait à la tête de ses bêtes, monta dans le chariot et prit la route du port Ballon. Si l’on fut cahoté sur cette route à peine ébauchée, cela va sans dire ; mais le véhicule arriva sans encombre, et, le jour même, on put y charger l’enveloppe et les divers agrès de l’aérostat.

À huit heures du soir, le chariot, après avoir repassé le pont de la Mercy, redescendait la rive gauche de la rivière et s’arrêtait sur la grève. Les onaggas étaient dételés, puis ramenés à leur écurie, et Pencroff, avant de s’endormir, poussait un soupir de satisfaction qui fit bruyamment retentir les échos de Granite-house.


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CHAPITRE VIII


Des mannequins effrayants suffirent à les écarter. (Page 276.)

CHAPITRE VIII

Le linge. — Chaussures en cuir de phoque. — Fabrication du pyroxyle. — Diverses semailles. — La pêche. — Les œufs de tortue. — Progrès de maître Jup. — Le corral. — Chasse aux mouflons. — Nouvelles richesses végétales et animales. — Souvenirs de la patrie absente.


La première semaine de janvier fut consacrée à la confection du linge nécessaire à la colonie. Les aiguilles trouvées dans la caisse fonctionnèrent entre des doigts vigoureux, sinon délicats, et on peut affirmer que ce qui fut cousu le fut solidement.
Les colons revêtirent enfin du linge blanc. (Page 282.)

Le fil ne manqua pas, grâce à l’idée qu’eut Cyrus Smith de réemployer celui qui avait déjà servi à la couture des bandes de l’aérostat. Ces longues bandes furent décousues avec une patience admirable par Gédéon Spilett et Harbert, car Pencroff avait dû renoncer à ce travail, qui l’agaçait outre mesure ; mais quand il se fut agi de coudre, il n’eut pas son égal. Personne n’ignore, en effet, que les marins ont une aptitude remarquable pour le métier de couturière.

Les toiles qui composaient l’enveloppe de l’aérostat furent ensuite dégraissées au moyen de soude et de potasse obtenues par incinération de plantes, de telle sorte que le coton, débarrassé du vernis, reprit sa souplesse et son élasticité naturelles ; puis, soumis à l’action décolorante de l’atmosphère, il acquit une blancheur parfaite.

Quelques douzaines de chemises et de chaussettes — celles-ci non tricotées, bien entendu, mais faites de toiles cousues — furent ainsi préparées. Quelle jouissance ce fut pour les colons de revêtir enfin du linge blanc — linge très-rude sans doute, mais ils n’en étaient pas à s’inquiéter de si peu — et de se coucher entre des draps, qui firent des couchettes de Granite-house des lits tout à fait sérieux.

Ce fut aussi vers cette époque que l’on confectionna des chaussures en cuir de phoque, qui vinrent remplacer à propos les souliers et les bottes apportés d’Amérique. On peut affirmer que ces nouvelles chaussures furent larges et longues et ne gênèrent jamais le pied des marcheurs !

Avec le début de l’année 1866, les chaleurs furent persistantes, mais la chasse sous bois ne chôma point. Agoutis, pécaris, cabiais, kangourous, gibiers de poil et de plume fourmillaient véritablement, et Gédéon Spilett et Harbert étaient trop bons tireurs pour perdre désormais un seul coup de fusil.

Cyrus Smith leur recommandait toujours de ménager les munitions, et il prit des mesures pour remplacer la poudre et le plomb qui avaient été trouvés dans la caisse, et qu’il voulait réserver pour l’avenir. Savait-il, en effet, où le hasard pourrait jeter un jour, lui et les siens, dans le cas où ils quitteraient leur domaine ? Il fallait donc parer à toutes les nécessités de l’inconnu, et ménager les munitions, en leur substituant d’autres substances aisément renouvelables.

Pour remplacer le plomb, dont Cyrus Smith n’avait rencontré aucune trace dans l’île, il employa sans trop de désavantage de la grenaille de fer, qui était facile à fabriquer. Ces grains n’ayant pas la pesanteur des grains de plomb, il dut les faire plus gros, et chaque charge en contint moins, mais l’adresse des chasseurs suppléa à ce défaut. Quant à la poudre, Cyrus Smith aurait pu en faire, car il avait à sa disposition du salpêtre, du soufre et du charbon ; mais cette préparation demande des soins extrêmes, et, sans un outillage spécial, il est difficile de la produire en bonne qualité.

Cyrus Smith préféra donc fabriquer du pyroxyle, c’est-à-dire du fulmi-coton, substance dans laquelle le coton n’est pas indispensable, car il n’y entre que comme cellulose. Or, la cellulose n’est autre chose que le tissu élémentaire des végétaux, et elle se trouve à peu près à l’état de pureté, non-seulement dans le coton, mais dans les fibres textiles du chanvre et du lin, dans le papier, le vieux linge, la moelle de sureau, etc. Or, précisément, les sureaux abondaient dans l’île, vers l’embouchure du Creek-Rouge, et les colons employaient déjà en guise de café les baies de ces arbrisseaux, qui appartiennent à la famille des caprifoliacées.

Ainsi donc, cette mœlle de sureau, c’est-à-dire la cellulose, il suffisait de la récolter, et, quant à l’autre substance nécessaire à la fabrication du pyroxyle, ce n’était que de l’acide azotique fumant. Or, Cyrus Smith, ayant de l’acide sulfurique à sa disposition, avait déjà pu facilement produire de l’acide azotique, en attaquant le salpêtre que lui fournissait la nature.

Il résolut donc de fabriquer et d’employer du pyroxyle, tout en lui reconnaissant d’assez graves inconvénients, c’est-à-dire une grande inégalité d’effet, une excessive inflammabilité, puisqu’il s’enflamme à cent soixante-dix degrés au lieu de deux cent quarante, et enfin une déflagration trop instantanée qui peut dégrader les armes à feu. En revanche, les avantages du pyroxyle consistaient en ceci, qu’il ne s’altérait pas par l’humidité, qu’il n’encrassait pas le canon des fusils, et que sa force propulsive était quadruple de celle de la poudre ordinaire.

Pour faire le pyroxyle, il suffit de plonger pendant un quart d’heure de la cellulose dans de l’acide azotique fumant, puis de laver à grande eau et de faire sécher. On le voit, rien n’est plus simple.

Cyrus Smith n’avait à sa disposition que de l’acide azotique ordinaire, et non de l’acide azotique fumant ou monohydraté, c’est-à-dire de l’acide qui émet des vapeurs blanchâtres au contact de l’air humide ; mais en substituant à ce dernier de l’acide azotique ordinaire, mélangé dans la proportion de trois volumes à cinq volumes d’acide sulfurique concentré, l’ingénieur devait obtenir le même résultat, et il l’obtint. Les chasseurs de l’île eurent donc bientôt à leur disposition une substance parfaitement préparée, et qui, employée avec discrétion, donna d’excellents résultats.

Vers cette époque, les colons défrichèrent trois acres [15] du plateau de Grande-Vue, et le reste fut conservé à l’état de prairies pour l’entretien des onaggas. Plusieurs excursions furent faites dans les forêts du Jacamar et du Far-West, et l’on rapporta une véritable récolte de végétaux sauvages, épinards, cresson, raifort, raves, qu’une culture intelligente devait bientôt modifier, et qui allaient tempérer le régime d’alimentation azotée auquel avaient été jusque-là soumis les colons de l’île Lincoln. On véhicula également de notables quantités de bois et de charbon. Chaque excursion était, en même temps, un moyen d’améliorer les routes, dont la chaussée se tassait peu à peu sous les roues du chariot.

La garenne fournissait toujours son contingent de lapins aux offices de Granite-house. Comme elle était située un peu au dehors du point où s’annonçait le Creek-Glycérine, ses hôtes ne pouvaient pénétrer sur le plateau réservé, ni ravager, par conséquent, les plantations nouvellement faites. Quant à l’huîtrière, disposée au milieu des rocs de la plage et dont les produits étaient fréquemment renouvelés, elle donnait quotidiennement d’excellents mollusques. En outre, la pêche, soit dans les eaux du lac, soit dans le courant de la Mercy, ne tarda pas à être fructueuse, car Pencroff avait installé des lignes de fond, armées d’hameçons de fer, auxquels se prenaient fréquemment de belles truites et certains poissons, extrêmement savoureux, dont les flancs argentés étaient semés de petites taches jaunâtres. Aussi maître Nab, chargé des soins culinaires, pouvait-il varier agréablement le menu de chaque repas. Seul, le pain manquait encore à la table des colons, et, on l’a dit, c’était une privation à laquelle ils étaient vraiment sensibles.

On fit aussi, vers cette époque, la chasse aux tortues marines, qui fréquentaient les plages du cap Mandibule. En cet endroit, la grève était hérissée de petites boursouflures, renfermant des œufs parfaitement sphériques, à coque blanche et dure, et dont l’albumine a la propriété de ne point se coaguler comme celle des œufs d’oiseaux. C’était le soleil qui se chargeait de les faire éclore, et leur nombre était naturellement très-considérable, puisque chaque tortue peut en pondre annuellement jusqu’à deux cent cinquante.

« Un véritable champ d’œufs, fit observer Gédéon Spilett, et il n’y a qu’à les récolter. »

Mais on ne se contenta pas des produits, on fit aussi la chasse aux producteurs, chasse qui permit de rapporter à Granite-house une douzaine de ces chéloniens, véritablement très-estimables au point de vue alimentaire. Le bouillon de tortue, relevé d’herbes aromatiques et agrémenté de quelques crucifères, attira souvent des éloges mérités à maître Nab, son préparateur.

Il faut encore citer ici une circonstance heureuse, qui permit de faire de nouvelles réserves pour l’hiver. Des saumons vinrent par bandes s’aventurer dans la Mercy et en remontèrent le cours pendant plusieurs milles. C’était l’époque à laquelle les femelles, allant rechercher des endroits convenables pour frayer, précédaient les mâles et faisaient grand bruit à travers les eaux douces. Un millier de ces poissons, qui mesuraient jusqu’à deux pieds et demi de longueur, s’engouffra ainsi dans la rivière, et il suffit d’établir quelques barrages pour en retenir une grande quantité. On en prit ainsi plusieurs centaines, qui furent salés et mis en réserve pour le temps où l’hiver, glaçant les cours d’eau, rendrait toute pêche impraticable.

Ce fut à cette époque que le très-intelligent Jup fut élevé aux fonctions de valet de chambre. Il avait été vêtu d’une jaquette, d’une culotte courte en toile blanche et d’un tablier dont les poches faisaient son bonheur, car il y fourrait ses mains et ne souffrait pas qu’on vînt y fouiller. L’adroit orang avait été merveilleusement stylé par Nab, et on eût dit que le nègre et le singe se comprenaient quand ils causaient ensemble. Jup avait, d’ailleurs, pour Nab une sympathie réelle, et Nab la lui rendait. À moins qu’on n’eût besoin de ses services, soit pour charrier du bois, soit pour grimper à la cime de quelque arbre, Jup passait la plus grande partie de son temps à la cuisine et cherchait à imiter Nab en tout ce qu’il lui voyait faire. Le maître montrait, d’ailleurs, une patience et même un zèle extrême à instruire son élève, et l’élève déployait une intelligence remarquable à profiter des leçons que lui donnait son maître.

Qu’on juge donc de la satisfaction que procura un jour maître Jup aux convives de Granite-house, quand, la serviette sur le bras, il vint, sans qu’ils en eussent été prévenus, les servir à table. Adroit, attentif, il s’acquitta de son service avec une adresse parfaite, changeant les assiettes, apportant les plats, versant à boire, le tout avec un sérieux qui amusa au dernier point les colons et dont s’enthousiasma Pencroff.

« Jup, du potage !

— Jup, un peu d’agouti !

— Jup, une assiette !

— Jup ! Brave Jup ! Honnête Jup ! »

On n’entendait que cela, et Jup, sans se déconcerter jamais, répondait à tout, veillait à tout, et il hocha sa tête intelligente, quand Pencroff, refaisant sa plaisanterie du premier jour, lui dit :

« Décidément, Jup, il faudra vous doubler vos gages ! »

Inutile de dire que l’orang était alors absolument acclimaté à Granite-house, et qu’il accompagnait souvent ses maîtres dans la forêt, sans jamais manifester aucune envie de s’enfuir. Il fallait le voir, alors, marcher de la façon la plus amusante, avec une canne que Pencroff lui avait faite et qu’il portait sur son épaule comme un fusil ! Si l’on avait besoin de cueillir quelque fruit à la cime d’un arbre, qu’il était vite en haut ! Si la roue du chariot venait à s’embourber, avec quelle vigueur Jup, d’un seul coup d’épaule, la remettait en bon chemin !

« Quel gaillard ! s’écriait souvent Pencroff. S’il était aussi méchant qu’il est bon, il n’y aurait pas moyen d’en venir à bout ! »

Ce fut vers la fin de janvier que les colons entreprirent de grands travaux dans la partie centrale de l’île. Il avait été décidé que, vers les sources du Creek-Rouge, au pied du mont Franklin, serait fondé un corral, destiné à contenir les ruminants, dont la présence eût été gênante à Granite-house, et plus particulièrement ces mouflons, qui devaient fournir la laine destinée à la confection des vêtements d’hiver.

Chaque matin, la colonie, quelquefois tout entière, le plus souvent représentée seulement par Cyrus Smith, Harbert et Pencroff, se rendait aux sources du creek, et, les onaggas aidant, ce n’était plus qu’une promenade de cinq milles, sous un dôme de verdure, par cette route nouvellement tracée, qui prit le nom de « route du Corral ».

Là, un vaste emplacement avait été choisi, au revers même de la croupe méridionale de la montagne. C’était une prairie, plantée de bouquets d’arbres, située au pied même d’un contrefort qui la fermait sur un côté. Un petit rio, né sur ses pentes, après l’avoir arrosée diagonalement, allait se perdre dans le Creek-Rouge. L’herbe était fraîche, et les arbres qui croissaient çà et là permettaient à l’air de circuler librement à sa surface. Il suffisait donc d’entourer ladite prairie d’une palissade disposée circulairement, qui viendrait s’appuyer à chaque extrémité sur le contrefort, et assez élevée pour que des animaux, même les plus agiles, ne pussent la franchir. Cette enceinte pourrait contenir, en même temps qu’une centaine d’animaux à cornes, mouflons ou chèvres sauvages, les petits qui viendraient à naître par la suite.

Le périmètre du corral fut donc tracé par l’ingénieur, et on dut procéder à l’abattage des arbres nécessaires à la construction de la palissade ; mais, comme le percement de la route avait déjà nécessité le sacrifice d’un certain nombre de troncs, on les charria, et ils fournirent une centaine de pieux, qui furent solidement implantés dans le sol.

À la partie antérieure de la palissade, une entrée assez large fut ménagée et fermée par une porte à deux battants faits de forts madriers, que devaient consolider des barres extérieures.

La construction de ce corral ne demanda pas moins de trois semaines, car, outre les travaux de palissade, Cyrus Smith éleva de vastes hangars en planches, sous lesquels les ruminants pourraient se réfugier. D’ailleurs, il avait été nécessaire d’établir ces constructions avec une extrême solidité, car les mouflons sont de robustes animaux, et leurs premières violences étaient à craindre. Les pieux, pointus à leur extrémité supérieure, qui fut durcie au feu, avaient été rendus solidaires au moyen de traverses boulonnées, et, de distance en distance, des étais assuraient la solidité de l’ensemble.

Le corral terminé, il s’agissait d’opérer une grande battue au pied du mont Franklin, au milieu des pâturages fréquentés par les ruminants. Cette opération se fit le 7 février, par une belle journée d’été, et tout le monde y prit part. Les deux onaggas, assez bien dressés déjà et montés par Gédéon Spilett et Harbert, rendirent de grands services dans cette circonstance.

La manœuvre consistait uniquement à rabattre les mouflons et les chèvres, en resserrant peu à peu le cercle de battue autour d’eux. Aussi Cyrus Smith, Pencroff, Nab, Jup se postèrent-ils en divers points du bois, tandis que les deux cavaliers et Top galopaient dans un rayon d’un demi-mille autour du corral.

Les mouflons étaient nombreux dans cette portion de l’île. Ces beaux animaux, grands comme des daims, les cornes plus fortes que celles du bélier, la toison grisâtre et mêlée de longs poils, ressemblaient à des argalis.

Elle fut fatigante, cette journée de chasse ! Que d’allées et venues, que de courses et contre-courses, que de cris proférés ! Sur une centaine de mouflons qui furent rabattus, plus des deux tiers échappèrent aux rabatteurs ; mais, en fin de compte, une trentaine de ces ruminants et une dizaine de chèvres sauvages, peu à peu repoussés vers le corral, dont la porte ouverte semblait leur offrir une issue, s’y jetèrent et purent être emprisonnés.

En somme, le résultat fut satisfaisant, et les colons n’eurent pas à se plaindre. La plupart de ces mouflons étaient des femelles, dont quelques-unes ne devaient pas tarder à mettre bas. Il était donc certain que le troupeau prospérerait, et que non-seulement la laine, mais aussi les peaux abonderaient dans un temps peu éloigné.

Ce soir-là, les chasseurs revinrent exténués à Granite-house. Cependant, le lendemain, ils n’en retournèrent pas moins visiter le corral. Les prisonniers avaient bien essayé de renverser la palissade, mais ils n’y avaient point réussi, et ils ne tardèrent pas à se tenir plus tranquilles.

Pendant ce mois de février, il ne se passa aucun événement de quelque importance. Les travaux quotidiens se poursuivirent avec méthode, et, en même temps qu’on améliorait les routes du corral et du port Ballon, une troisième fut commencée, qui, partant de l’enclos, se dirigea vers la côte occidentale. La portion encore inconnue de l’île Lincoln était toujours celle de ces grands bois qui couvraient la presqu’île Serpentine, où se réfugiaient les fauves, dont Gédéon Spilett comptait bien purger son domaine.
Jup passait une partie de son temps à la cuisine. (Page 285.)
Avant que la froide saison reparût, les soins les plus assidus furent donnés également à la culture des plantes sauvages qui avaient été transplantées de la forêt sur le plateau de Grande-Vue. Harbert ne revenait guère d’une excursion sans rapporter quelques végétaux utiles. Un jour, c’étaient des échantillons de la tribu des chicoracées, dont la graine même pouvait fournir par la pression une huile excellente ; un autre, c’était une oseille commune, dont les propriétés anti-scorbutiques n’étaient point à dédaigner ; puis, quelques-uns de ces précieux tubercules qui ont été cultivés de tout temps dans l’Amérique méridionale, ces pommes de terre, dont on compte aujourd’hui plus de deux cents espèces. Le potager, maintenant bien entretenu, bien arrosé, bien défendu contre les
Aussitôt, Pencroff courut à son champ de blé. (Page 291.)

oiseaux, était divisé en petits carrés, où poussaient laitues, vitelottes, oseille, raves, raifort et autres crucifères. La terre, sur ce plateau, était prodigieusement féconde, et l’on pouvait espérer que les récoltes y seraient abondantes.

Les boissons variées ne manquaient pas non plus, et, à la condition de ne pas exiger de vin, les plus difficiles ne devaient pas se plaindre. Au thé d’Oswego fourni par les monardes didymes, et à la liqueur fermentée extraite des racines du dragonnier, Cyrus Smith avait ajouté une véritable bière ; il la fabriqua avec les jeunes pousses de « l’abies nigra », qui, après avoir bouilli et fermenté, donnèrent cette boisson agréable et particulièrement hygiénique que les anglo-américains nomment « spring-berr », c’est-à-dire bière de sapin.

Vers la fin de l’été, la basse-cour possédait un beau couple d’outardes, qui appartenaient à l’espèce « houbara », caractérisée par une sorte de mantelet de plumes, une douzaine de souchets, dont la mandibule supérieure était prolongée de chaque côté par un appendice membraneux, et de magnifiques coqs, noirs de crête, de caroncule et d’épiderme, semblables aux coqs de Mozambique, qui se pavanaient sur la rive du lac.

Ainsi donc, tout réussissait, grâce à l’activité de ces hommes courageux et intelligents. La providence faisait beaucoup pour eux, sans doute ; mais, fidèles au grand précepte, ils s’aidaient d’abord, et le ciel leur venait ensuite en aide.

Après ces chaudes journées d’été, le soir, quand les travaux étaient terminés, au moment où se levait la brise de mer, ils aimaient à s’asseoir sur la lisière du plateau de Grande-Vue, sous une sorte de vérandah couverte de plantes grimpantes, que Nab avait élevée de ses propres mains. Là, ils causaient, ils s’instruisaient les uns les autres, ils faisaient des plans, et la grosse bonne humeur du marin réjouissait incessamment ce petit monde, dans lequel la plus parfaite harmonie n’avait jamais cessé de régner.

On parlait aussi du pays, de la chère et grande Amérique. Où en était cette guerre de sécession ? Elle n’avait évidemment pu se prolonger ! Richmond était promptement tombée, sans doute, aux mains du général Grant ! La prise de la capitale des confédérés avait dû être le dernier acte de cette funeste lutte ! Maintenant, le nord avait triomphé pour la bonne cause. Ah ! qu’un journal eût été le bienvenu pour les exilés de l’île Lincoln ! Voilà onze mois que toute communication entre eux et le reste des humains avait été interrompue, et, avant peu, le 24 mars, arrivait l’anniversaire de ce jour où le ballon les jeta sur cette côte inconnue ! Ils n’étaient alors que des naufragés, ne sachant pas même s’ils pourraient disputer aux éléments leur misérable vie ! Et maintenant, grâce au savoir de leur chef, grâce à leur propre intelligence, c’étaient de véritables colons, munis d’armes, d’outils, d’instruments, qui avaient su transformer à leur profit les animaux, les plantes et les minéraux de l’île, c’est-à-dire les trois règnes de la nature !

Oui ! ils causaient souvent de toutes ces choses et formaient encore bien des projets d’avenir !

Quant à Cyrus Smith, la plupart du temps silencieux, il écoutait ses compagnons plus souvent qu’il ne parlait. Parfois, il souriait à quelque réflexion d’Harbert, à quelque boutade de Pencroff, mais, toujours et partout, il songeait à ces faits inexplicables, à cette étrange énigme dont le secret lui échappait encore !


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CHAPITRE IX


CHAPITRE IX

Le mauvais temps. — L’ascenseur hydraulique. — Fabrication de verre à vitres et de gobeletterie. — L’arbre à pain. — Visites fréquentes au corral. — Accroissement du troupeau. — Une question du reporter. — Coordonnées exactes de l’île Lincoln. — Proposition de Pencroff.


Le temps changea pendant la première semaine de mars. Il y avait eu pleine lune au commencement du mois, et les chaleurs étaient toujours excessives. On sentait que l’atmosphère était imprégnée d’électricité, et une période plus ou moins longue de temps orageux était réellement à craindre.

En effet, le 2, le tonnerre gronda avec une extrême violence. Le vent soufflait de l’est, et la grêle attaqua directement la façade de Granite-house, en crépitant comme une volée de mitraille. Il fallut fermer hermétiquement la porte et les volets des fenêtres, sans quoi tout eût été inondé à l’intérieur des chambres.

En voyant tomber ces grêlons, dont quelques-uns avaient la grosseur d’un œuf de pigeon, Pencroff n’eut qu’une idée : c’est que son champ de blé courait les dangers les plus sérieux.

Et aussitôt il courut à son champ, où les épis commençaient déjà à lever leur petite tête verte, et, au moyen d’une grosse toile, il parvint à protéger sa récolte. Il fut lapidé à sa place, mais il ne s’en plaignit pas.

Ce mauvais temps dura huit jours, pendant lesquels le tonnerre ne cessa de rouler dans les profondeurs du ciel. Entre deux orages, on l’entendait encore gronder sourdement hors des limites de l’horizon ; puis, il reprenait avec une nouvelle fureur. Le ciel était zébré d’éclairs, et la foudre frappa plusieurs arbres de l’île, entre autres un énorme pin qui s’élevait près du lac, à la lisière de la forêt. Deux ou trois fois aussi, la grève fut atteinte par le fluide électrique, qui fondit le sable et le vitrifia. En retrouvant ces fulgurites, l’ingénieur fut amené à croire qu’il serait possible de garnir les fenêtres de vitres épaisses et solides, qui pussent défier le vent, la pluie et la grêle.

Les colons, n’ayant pas de travaux pressés à faire au dehors, profitèrent du mauvais temps pour travailler à l’intérieur de Granite-house, dont l’aménagement se perfectionnait et se complétait de jour en jour. L’ingénieur installa un tour, qui lui permit de tourner quelques ustensiles de toilette ou de cuisine, et particulièrement des boutons, dont le défaut se faisait vivement sentir. Un râtelier avait été installé pour les armes, qui étaient entretenues avec un soin extrême, et ni les étagères, ni les armoires ne laissaient à désirer. On sciait, on rabotait, on limait, on tournait, et pendant toute cette période de mauvais temps on n’entendait que le grincement des outils ou les ronflements du tour, qui répondaient aux grondements du tonnerre.

Maître Jup n’avait point été oublié, et il occupait une chambre à part, près du magasin général, sorte de cabine avec cadre toujours rempli de bonne litière, qui lui convenait parfaitement.

« Avec ce brave Jup, jamais de récrimination, répétait souvent Pencroff, jamais de réponse inconvenante ! Quel domestique, Nab, quel domestique !

— Mon élève, répondait Nab, et bientôt mon égal !

— Ton supérieur, ripostait en riant le marin, car enfin toi, Nab, tu parles, et lui, ne parle pas ! »

Il va sans dire que Jup était maintenant au courant du service. Il battait les habits, il tournait la broche, il balayait les chambres, il servait à table, il rangeait le bois, et — détail qui enchantait Pencroff — il ne se couchait jamais sans être venu border le digne marin dans son lit.

Quant à la santé des membres de la colonie, bipèdes ou bimanes, quadrumanes ou quadrupèdes, elle ne laissait rien à désirer. Avec cette vie au grand air, sur ce sol salubre, sous cette zone tempérée, travaillant de la tête et de la main, ils ne pouvaient croire que la maladie dût jamais les atteindre.

Tous se portaient merveilleusement bien, en effet. Harbert avait déjà grandi de deux pouces depuis un an. Sa figure se formait et devenait plus mâle, et il promettait d’être un homme aussi accompli au physique qu’au moral. D’ailleurs, il profitait pour s’instruire de tous les loisirs que lui laissaient les occupations manuelles, il lisait les quelques livres trouvés dans la caisse, et, après les leçons pratiques qui ressortaient de la nécessité même de sa position, il trouvait dans l’ingénieur pour les sciences, dans le reporter pour les langues, des maîtres qui se plaisaient à compléter son éducation.

L’idée fixe de l’ingénieur était de transmettre au jeune garçon tout ce qu’il savait, de l’instruire par l’exemple autant que par la parole, et Harbert profitait largement des leçons de son professeur.

« Si je meurs, pensait Cyrus Smith, c’est lui qui me remplacera ! »

La tempête prit fin vers le 9 mars, mais le ciel demeura couvert de nuages pendant tout ce dernier mois de l’été. L’atmosphère, violemment troublée par ces commotions électriques, ne put recouvrer sa pureté antérieure, et il y eut presque invariablement des pluies et des brouillards, sauf trois ou quatre belles journées qui favorisèrent des excursions de toutes sortes.

Vers cette époque, l’onagga femelle mit bas un petit qui appartenait au même sexe que sa mère, et qui vint à merveille. Au corral, il y eut, dans les mêmes circonstances, accroissement du troupeau de mouflons, et plusieurs agneaux bêlaient déjà sous les hangars, à la grande joie de Nab et d’Harbert, qui avaient chacun leur favori parmi les nouveaux-nés.

On tenta aussi un essai de domestication pour les pécaris, essai qui réussit pleinement. Une étable fut construite près de la basse-cour et compta bientôt plusieurs petits en train de se civiliser, c’est-à-dire de s’engraisser par les soins de Nab. Maître Jup, chargé de leur apporter la nourriture quotidienne, eaux de vaisselle, rognures de cuisine, etc., s’acquittait consciencieusement de sa tâche. Il lui arrivait bien, parfois, de s’égayer aux dépens de ses petits pensionnaires et de leur tirer la queue, mais c’était malice et non méchanceté, car ces petites queues tortillées l’amusaient comme un jouet, et son instinct était celui d’un enfant.

Un jour de ce mois de mars, Pencroff, causant avec l’ingénieur, rappela à Cyrus Smith une promesse que celui-ci n’avait pas encore eu le temps de remplir.

« Vous aviez parlé d’un appareil qui supprimerait les longues échelles de Granite-house, monsieur Cyrus, lui dit-il. Est-ce que vous ne l’établirez pas quelque jour ?

— Vous voulez parler d’une sorte d’ascenseur ! répondit Cyrus Smith.

— Appelons cela un ascenseur, si vous voulez, répondit le marin. Le nom n’y fait rien, pourvu que cela nous monte sans fatigue jusqu’à notre demeure.

— Rien ne sera plus facile, Pencroff, mais est-ce bien utile ?

— Certes, monsieur Cyrus. Après nous être donné le nécessaire, pensons un peu au confortable. Pour les personnes, ce sera du luxe, si vous voulez ; mais pour les choses, c’est indispensable ! Ce n’est pas déjà si commode de grimper à une longue échelle, quand on est lourdement chargé !

— Eh bien, Pencroff, nous allons essayer de vous contenter, répondit Cyrus Smith.

— Mais vous n’avez pas de machine à votre disposition.

— Nous en ferons.

— Une machine à vapeur ?

— Non, une machine à eau. »

Et, en effet, pour manœuvrer son appareil, une force naturelle était là à la disposition de l’ingénieur, et que celui-ci pouvait utiliser sans grande difficulté.

Pour cela, il suffisait d’augmenter le débit de la petite dérivation faite au lac qui fournissait l’eau à l’intérieur de Granite-house. L’orifice ménagé entre les pierres et les herbes, à l’extrémité supérieure du déversoir, fut donc accru, ce qui produisit au fond du couloir une forte chute, dont le trop-plein se déversa par le puits intérieur. Au-dessous de cette chute, l’ingénieur installa un cylindre à palettes qui se raccordait à l’extérieur avec une roue enroulée d’un fort câble supportant une banne. De cette façon, au moyen d’une longue corde qui tombait jusqu’au sol et qui permettait d’embrayer ou de désembrayer le moteur hydraulique, on pouvait s’élever dans la banne jusqu’à la porte de Granite-house.

Ce fut le 17 mars que l’ascenseur fonctionna pour la première fois, et à la satisfaction commune. Dorénavant, tous les fardeaux, bois, charbons, provisions et colons eux-mêmes furent hissés par ce système si simple, qui remplaça l’échelle primitive, que personne ne songea à regretter. Top se montra particulièrement enchanté de cette amélioration, car il n’avait pas et ne pouvait avoir l’adresse de maître Jup pour gravir des échelons, et bien des fois c’était sur le dos de Nab, ou même sur celui de l’orang, qu’il avait dû faire l’ascension de Granite-house.

Vers cette époque aussi, Cyrus Smith essaya de fabriquer du verre, et il dut d’abord approprier l’ancien four à poteries à cette nouvelle destination. Cela présentait d’assez grandes difficultés ; mais après plusieurs essais infructueux, il finit par réussir à monter un atelier de verrerie, que Gédéon Spilett et Harbert, les aides naturels de l’ingénieur, ne quittèrent pas pendant quelques jours.

Quant aux substances qui entrent dans la composition du verre, ce sont uniquement du sable, de la craie et de la soude (carbonate ou sulfate). Or, le rivage fournissait le sable, la chaux fournissait la craie, les plantes marines fournissaient la soude, les pyrites fournissaient l’acide sulfurique, et le sol fournissait la houille pour chauffer le four à la température voulue. Cyrus Smith se trouvait donc dans les conditions nécessaires pour opérer.

L’outil dont la fabrication offrit le plus de difficulté fut la « canne » du verrier, tube de fer, long de cinq à six pieds, qui sert à recueillir par un de ses bouts la matière que l’on maintient à l’état de fusion. Mais au moyen d’une bande de fer, longue et mince, qui fut roulée comme un canon de fusil, Pencroff réussit à fabriquer cette canne, et elle fut bientôt en état de fonctionner.

Le 28 mars, le four fut chauffé vivement. Cent parties de sable, trente-cinq de craie, quarante de sulfate de soude, mêlées à deux ou trois parties de charbon en poudre, composèrent la substance, qui fut déposée dans les creusets en terre réfractaire. Lorsque la température élevée du four l’eut réduite à l’état liquide ou plutôt à l’état pâteux, Cyrus Smith « cueillit » avec la canne une certaine quantité de cette pâte ; il la tourna et la retourna sur une plaque de métal préalablement disposée, de manière à lui donner la forme convenable pour le soufflage ; puis il passa la canne à Harbert en lui disant de souffler par l’autre extrémité.

« Comme pour faire des bulles de savon ? demanda le jeune garçon.

— Exactement, » répondit l’ingénieur.

Et Harbert, gonflant ses joues, souffla tant et si bien dans la canne, en ayant soin de la tourner sans cesse, que son souffle dilata la masse vitreuse. D’autres quantités de substance en fusion furent ajoutées à la première, et il en résulta bientôt une bulle qui mesurait un pied de diamètre. Alors Cyrus Smith reprit la canne des mains d’Harbert, et, lui imprimant un mouvement de pendule, il finit par allonger la bulle malléable, de manière à lui donner une forme cylindro-conique.

L’opération du soufflage avait donc donné un cylindre de verre terminé par deux calottes hémisphériques, qui furent facilement détachées au moyen d’un fer tranchant mouillé d’eau froide ; puis, par le même procédé, ce cylindre fut fendu dans sa longueur, et, après avoir été rendu malléable par une seconde chauffe, il fut étendu sur une plaque et plané au moyen d’un rouleau de bois.

La première vitre était donc fabriquée, et il suffisait de recommencer cinquante fois l’opération pour avoir cinquante vitres. Aussi les fenêtres de Granite-house furent-elles bientôt garnies de plaques diaphanes, pas très-blanches peut-être, mais suffisamment transparentes.

Quant à la gobeletterie, verres et bouteilles, ce ne fut qu’un jeu. On les acceptait, d’ailleurs, tels qu’ils venaient au bout de la canne. Pencroff avait demandé la faveur de « souffler » à son tour, et c’était un plaisir pour lui, mais il soufflait si fort que ses produits affectaient les formes les plus réjouissantes, qui faisaient son admiration.

Pendant une des excursions qui furent faites à cette époque, un nouvel arbre fut découvert, dont les produits vinrent encore accroître les ressources alimentaires de la colonie.

Cyrus Smith et Harbert, tout en chassant, s’étaient aventurés un jour dans la forêt du Far-West, sur la gauche de la Mercy, et, comme toujours, le jeune garçon faisait mille questions à l’ingénieur, auxquelles celui-ci répondait de grand cœur. Mais il en est de la chasse comme de toute occupation ici-bas, et quand on n’y met pas le zèle voulu, il y a bien des raisons pour ne point réussir.
Les produits affectaient les formes les plus réjouissantes. (Page 295.)

Or, comme Cyrus Smith n’était pas chasseur et que, d’un autre côté, Harbert parlait chimie et physique, ce jour-là, bien des kangourous, des cabiais ou des agoutis passèrent à bonne portée, qui échappèrent pourtant au fusil du jeune garçon. Il s’ensuivit donc que, la journée étant déjà avancée, les deux chasseurs risquaient fort d’avoir fait une excursion inutile, quand Harbert, s’arrêtant et poussant un cri de joie, s’écria :

« Ah ! monsieur Cyrus, voyez-vous cet arbre ? »

Et il montrait un arbuste plutôt qu’un arbre, car il ne se composait que d’une tige simple, revêtue d’une écorce squammeuse, qui portait des feuilles zébrées de petites veines parallèles.
On causait de l'île et de sa situation isolée. (Page 299.)

« Et quel est cet arbre qui ressemble à un petit palmier ? demanda Cyrus Smith.

— C’est un « cycas revoluta », dont j’ai le portrait dans notre dictionnaire d’histoire naturelle !

— Mais je ne vois point de fruit à cet arbuste ?

— Non, monsieur Cyrus, répondit Harbert, mais son tronc contient une farine que la nature nous fournit toute moulue.

— C’est donc l’arbre à pain ?

— Oui ! l’arbre à pain.

— Eh bien, mon enfant, répondit l’ingénieur, voilà une précieuse découverte, en attendant notre récolte de froment. À l’ouvrage, et fasse le ciel que tu ne te sois pas trompé ! »

Harbert ne s’était pas trompé. Il brisa la tige d’un cycas, qui était composée d’un tissu glandulaire et renfermait une certaine quantité de mœlle farineuse, traversée de faisceaux ligneux, séparés par des anneaux de même substance disposés concentriquement. À cette fécule se mêlait un suc mucilagineux d’une saveur désagréable, mais qu’il serait facile de chasser par la pression. Cette substance cellulaire formait une véritable farine de qualité supérieure, extrêmement nourrissante, et dont, autrefois, les lois japonaises défendaient l’exportation.

Cyrus Smith et Harbert, après avoir bien étudié la portion du Far-West où poussaient ces cycas, prirent des points de repère et revinrent à Granite-house, où ils firent connaître leur découverte.

Le lendemain, les colons allaient à la récolte, et Pencroff, de plus en plus enthousiaste de son île, disait à l’ingénieur :

« Monsieur Cyrus, croyez-vous qu’il y ait des îles à naufragés ?

— Qu’entendez-vous par là, Pencroff ?

— Eh bien, j’entends des îles créées spécialement pour qu’on y fasse convenablement naufrage, et sur lesquelles de pauvres diables puissent toujours se tirer d’affaire !

— Cela est possible, répondit en souriant l’ingénieur.

— Cela est certain, monsieur, répondit Pencroff, et il est non moins certain que l’île Lincoln en est une ! »

On revint à Granite-house avec une ample moisson de tiges de cycas. L’ingénieur établit une presse afin d’extraire le suc mucilagineux mêlé à la fécule, et il obtint une notable quantité de farine qui, sous la main de Nab, se transforma en gâteaux et en puddings. Ce n’était pas encore le vrai pain de froment, mais on y touchait presque.

À cette époque aussi, l’onagga, les chèvres et les brebis du corral fournirent quotidiennement le lait nécessaire à la colonie. Aussi le chariot, ou plutôt une sorte de carriole légère qui l’avait remplacé, faisait-elle de fréquents voyages au corral, et quand c’était à Pencroff de faire sa tournée, il emmenait Jup et le faisait conduire, ce dont Jup, faisant claquer son fouet, s’acquittait avec son intelligence habituelle.

Tout prospérait donc, aussi bien au corral qu’à Granite-house, et véritablement les colons, si ce n’est qu’ils étaient loin de leur patrie, n’avaient point à se plaindre. Ils étaient si bien faits à cette vie, d’ailleurs, si accoutumés à cette île, qu’ils n’eussent pas quitté sans regret son sol hospitalier !

Et cependant, tant l’amour du pays tient au cœur de l’homme, si quelque bâtiment se fût inopinément présenté en vue de l’île, les colons lui auraient fait des signaux, ils l’auraient attiré, et ils seraient partis !… en attendant, ils vivaient de cette existence heureuse, et ils avaient la crainte plutôt que le désir qu’un événement quelconque vînt l’interrompre.

Mais qui pourrait se flatter d’avoir jamais fixé la fortune et d’être à l’abri de ses revers !

Quoi qu’il en soit, cette île Lincoln, que les colons habitaient déjà depuis plus d’un an, était souvent le sujet de leur conversation, et, un jour, une observation fut faite qui devait amener plus tard de graves conséquences.

C’était le 1er avril, un dimanche, le jour de pâques, que Cyrus Smith et ses compagnons avaient sanctifié par le repos et la prière. La journée avait été belle, telle que pourrait l’être une journée d’octobre dans l’hémisphère boréal.

Tous, vers le soir, après dîner, étaient réunis sous la vérandah, à la lisière du plateau de Grande-Vue, et ils regardaient monter la nuit sur l’horizon. Quelques tasses de cette infusion de graines de sureau, qui remplaçaient le café, avaient été servies par Nab. On causait de l’île et de sa situation isolée dans le Pacifique, quand Gédéon Spilett fut amené à dire :

« Mon cher Cyrus, est-ce que, depuis que vous possédez ce sextant trouvé dans la caisse, vous avez relevé de nouveau la position de notre île ?

— Non, répondit l’ingénieur.

— Mais il serait peut-être à propos de le faire, avec cet instrument qui est plus parfait que celui que vous avez employé.

— À quoi bon ? dit Pencroff. L’île est bien où elle est !

— Sans doute, reprit Gédéon Spilett, mais il a pu arriver que l’imperfection des appareils ait nui à la justesse des observations, et puisqu’il est facile d’en vérifier l’exactitude…

— Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit l’ingénieur, et j’aurais dû faire cette vérification plus tôt, bien que, si j’ai commis quelque erreur, elle ne doive pas dépasser cinq degrés en longitude ou en latitude.

— Eh ! qui sait ? reprit le reporter, qui sait si nous ne sommes pas beaucoup plus près d’une terre habitée que nous ne le croyons ?

— Nous le saurons demain, répondit Cyrus Smith, et sans tant d’occupations qui ne m’ont laissé aucun loisir, nous le saurions déjà.

— Bon ! dit Pencroff, M. Cyrus est un trop bon observateur pour s’être trompé, et si elle n’a pas bougé de place, l’île est bien où il l’a mise !

— Nous verrons. »

Il s’ensuivit donc que le lendemain, au moyen du sextant, l’ingénieur fit les observations nécessaires pour vérifier les coordonnées qu’il avait déjà obtenues, et voici quel fut le résultat de son opération :

Sa première observation lui avait donné pour la situation de l’île Lincoln :

En longitude ouest : de 150° à 155° ;
En latitude sud : de 30° à 35°.

La seconde donna exactement :

En longitude ouest : 150° 30’;
En latitude sud : 34° 57’.

Ainsi donc, malgré l’imperfection de ses appareils, Cyrus Smith avait opéré avec tant d’habileté, que son erreur n’avait pas dépassé cinq degrés.

« Maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque, en même temps qu’un sextant, nous possédons un atlas, voyons, mon cher Cyrus, la position que l’île Lincoln occupe exactement dans le Pacifique. »

Harbert alla chercher l’atlas, qui, on le sait, avait été édité en France, et dont, par conséquent, la nomenclature était en langue française.

La carte du Pacifique fut développée, et l’ingénieur, son compas à la main, s’apprêta à en déterminer la situation.

Soudain, le compas s’arrêta dans sa main, et il dit :

« Mais il existe déjà une île dans cette partie du Pacifique !

— Une île ? s’écria Pencroff.

— La nôtre, sans doute ? répondit Gédéon Spilett.

— Non, reprit Cyrus Smith. Cette île est située par 153° de longitude et 37° 11’ de latitude, c’est-à-dire à deux degrés et demi plus à l’ouest et deux degrés plus au sud que l’île Lincoln.

— Et quelle est cette île ? demanda Harbert.

— L’île Tabor.

— Une île importante ?

— Non, un îlot perdu dans le Pacifique, et qui n’a jamais été visité peut-être !

— Eh bien, nous le visiterons, dit Pencroff.

— Nous ?

— Oui, monsieur Cyrus. Nous construirons une barque pontée, et je me charge de la conduire. — À quelle distance sommes-nous de cette île Tabor ?

— À cent cinquante milles environ dans le nord-est, répondit Cyrus Smith.

— Cent cinquante milles ! Et qu’est cela ? répondit Pencroff. En quarante-huit heures et avec un bon vent, ce sera enlevé !

— Mais à quoi bon ? demanda le reporter.

— On ne sait pas. Faut voir ! »

Et sur cette réponse, il fut décidé qu’une embarcation serait construite, de manière à pouvoir prendre la mer vers le mois d’octobre prochain, au retour de la belle saison.


――
CHAPITRE X


CHAPITRE X

Construction du bateau. — Deuxième récolte de blé. — Chasse aux koulas. — Une nouvelle plante plus agréable qu’utile. — Une baleine en vue. — Le harpon du Vineyard. — Dépeçage du cétacé. — Emploi des fanons. — La fin du mois de mai. — Pencroff n’a plus rien à désirer.


Lorsque Pencroff s’était mis un projet en tête, il n’avait et ne laissait pas de cesse qu’il n’eût été exécuté. Or, il voulait visiter l’île Tabor, et, comme une embarcation d’une certaine grandeur était nécessaire à cette traversée, il fallait construire ladite embarcation.

Voici le plan qui fut arrêté par l’ingénieur, d’accord avec le marin.

Le bateau mesurerait trente-cinq pieds de quille et neuf pieds de bau, — ce qui en ferait un marcheur, si ses fonds et ses lignes d’eau étaient réussis, — et ne devrait pas tirer plus de six pieds, calant d’eau suffisant pour le maintenir contre la dérive. Il serait ponté dans toute sa longueur, percé de deux écoutilles qui donneraient accès dans deux chambres séparées par une cloison, et gréé en sloop, avec brigantine, trinquette, fortune, flèche, foc, voilure très-maniable, amenant bien en cas de grains, et très-favorable pour tenir le plus près. Enfin, sa coque serait construite à francs bords, c’est-à-dire que les bordages affleureraient au lieu de se superposer, et quant à sa membrure, on l’appliquerait à chaud après l’ajustement des bordages qui seraient montés sur faux-couples.

Quel bois serait employé à la construction de ce bateau ? L’orme ou le sapin, qui abondaient dans l’île ? On se décida pour le sapin, bois un peu « fendif », suivant l’expression des charpentiers, mais facile à travailler, et qui supporte aussi bien que l’orme l’immersion dans l’eau.

Ces détails arrêtés, il fut convenu que, puisque le retour de la belle saison ne s’effectuerait pas avant six mois, Cyrus Smith et Pencroff travailleraient seuls au bateau. Gédéon Spilett et Harbert devaient continuer de chasser, et ni Nab,

ni maître Jup, son aide, n’abandonneraient les travaux domestiques qui leur étaient dévolus.

Aussitôt les arbres choisis, on les abattit, on les débita, on les scia en planches, comme eussent pu faire des scieurs de long. Huit jours après, dans le renfoncement qui existait entre les Cheminées et la muraille, un chantier était préparé, et une quille, longue de trente-cinq pieds, munie d’un étambot à l’arrière et d’une étrave à l’avant, s’allongeait sur le sable.

Cyrus Smith n’avait point marché en aveugle dans cette nouvelle besogne. Il se connaissait en construction maritime comme en presque toutes choses, et c’était sur le papier qu’il avait d’abord cherché le gabarit de son embarcation. D’ailleurs, il était bien servi par Pencroff, qui, ayant travaillé quelques années dans un chantier de Brooklyn, connaissait la pratique du métier. Ce ne fut donc qu’après calculs sévères et mûres réflexions que les faux-couples furent emmanchés sur la quille.

Pencroff, on le croira volontiers, était tout feu pour mener à bien sa nouvelle entreprise, et il n’eût pas voulu l’abandonner un instant.

Une seule opération eut le privilège de l’arracher, mais pour un jour seulement, à son chantier de construction. Ce fut la deuxième récolte de blé, qui se fit le 15 avril. Elle avait réussi comme la première, et donna la proportion de grains annoncée d’avance.

« Cinq boisseaux ! monsieur Cyrus, dit Pencroff, après avoir scrupuleusement mesuré ses richesses.

— Cinq boisseaux, répondit l’ingénieur, et, à cent trente mille grains par boisseau, cela fait six cent cinquante mille grains.

— Eh bien ! nous sèmerons tout cette fois, dit le marin, moins une petite réserve cependant !

— Oui, Pencroff, et, si la prochaine récolte donne un rendement proportionnel, nous aurons quatre mille boisseaux.

— Et on mangera du pain ?

— On mangera du pain.

— Mais il faudra faire un moulin ?

— On fera un moulin. »

Le troisième champ de blé fut donc incomparablement plus étendu que les deux premiers, et la terre, préparée avec un soin extrême, reçut la précieuse semence. Cela fait, Pencroff revint à ses travaux.

Pendant ce temps, Gédéon Spilett et Harbert chassaient dans les environs, et ils s’aventurèrent assez profondément dans les parties encore inconnues du Far-West, leurs fusils chargés à balle, prêts à toute mauvaise rencontre. C’était un inextricable fouillis d’arbres magnifiques et pressés les uns contre les autres comme si l’espace leur eût manqué. L’exploration de ces masses boisées était extrêmement difficile, et le reporter ne s’y hasardait jamais sans emporter la boussole de poche, car le soleil perçait à peine les épaisses ramures, et il eût été difficile de retrouver son chemin. Il arrivait naturellement que le gibier était plus rare en ces endroits, où il n’aurait pas eu une assez grande liberté d’allures. Cependant, trois gros herbivores furent tués pendant cette dernière quinzaine d’avril. C’étaient des koulas, dont les colons avaient déjà vu un échantillon au nord du lac, qui se laissèrent tuer stupidement entre les grosses branches des arbres sur lesquels ils avaient cherché refuge. Leurs peaux furent rapportées à Granite-house, et, l’acide sulfurique aidant, elles furent soumises à une sorte de tannage qui les rendit utilisables.

Une découverte, précieuse à un autre point de vue, fut faite aussi pendant une de ces excursions, et celle-là, on la dut à Gédéon Spilett.

C’était le 30 avril. Les deux chasseurs s’étaient enfoncés dans le sud-ouest du Far-West, quand le reporter, précédant Harbert d’une cinquantaine de pas, arriva dans une sorte de clairière, sur laquelle les arbres, plus espacés, laissaient pénétrer quelques rayons.

Gédéon Spilett fut tout d’abord surpris de l’odeur qu’exhalaient certains végétaux à tiges droites, cylindriques et rameuses, qui produisaient des fleurs disposées en grappes et de très-petites graines. Le reporter arracha une ou deux de ces tiges et revint vers le jeune garçon, auquel il dit :

« Vois donc ce que c’est que cela, Harbert ?

— Et où avez-vous trouvé cette plante, monsieur Spilett ?

— Là, dans une clairière, où elle pousse très-abondamment.

— Eh bien ! monsieur Spilett, dit Harbert, voilà une trouvaille qui vous assure tous les droits à la reconnaissance de Pencroff !

— C’est donc du tabac ?

— Oui, et, s’il n’est pas de première qualité, ce n’en est pas moins du tabac !

— Ah ! ce brave Pencroff ! Va-t-il être content ! Mais il ne fumera pas tout, que diable ! et il nous en laissera bien notre part !

— Ah ! une idée, monsieur Spilett, répondit Harbert. Ne disons rien à Pencroff, prenons le temps de préparer ces feuilles, et, un beau jour, on lui présentera une pipe toute bourrée !

— Entendu, Harbert, et ce jour-là notre digne compagnon n’aura plus rien à désirer en ce monde ! »
Une quille, longue de trente-cinq pieds... (Page 302.)

Le reporter et le jeune garçon firent une bonne provision de la précieuse plante, et ils revinrent à Granite-house, où ils l’introduisirent « en fraude », et avec autant de précaution que si Pencroff eût été le plus sévère des douaniers.

Cyrus Smith et Nab furent mis dans la confidence, et le marin ne se douta de rien, pendant tout le temps, assez long, qui fut nécessaire pour sécher les feuilles minces, les hacher, les soumettre à une certaine torréfaction sur des pierres chaudes. Cela demanda deux mois ; mais toutes ces manipulations purent être faites à l’insu de Pencroff, car, occupé de la construction du bateau, il ne remontait à Granite-house qu’à l’heure du repos.
« Quel monstre ! » s'écria Nab. (Page 307.)

Une fois encore, cependant, et quoi qu’il en eût, sa besogne favorite fut interrompue le 1er mai, par une aventure de pêche, à laquelle tous les colons durent prendre part.

Depuis quelques jours, on avait pu observer en mer, à deux ou trois milles au large, un énorme animal qui nageait dans les eaux de l’île Lincoln. C’était une baleine de la plus grande taille, qui, vraisemblablement, devait appartenir à l’espèce australe, dite « baleine du Cap ».

« Quelle bonne fortune ce serait de nous en emparer ! s’écria le marin. Ah ! Si nous avions une embarcation convenable et un harpon en bon état, comme je dirais : « Courons à la bête, car elle vaut la peine qu’on la prenne ! »

— Eh ! Pencroff, dit Gédéon Spilett, j’aurais aimé à vous voir manœuvrer le harpon. Cela doit être curieux !

— Très-curieux et non sans danger, dit l’ingénieur ; mais, puisque nous n’avons pas les moyens d’attaquer cet animal, il est inutile de s’occuper de lui.

— Je m’étonne, dit le reporter, de voir une baleine sous cette latitude relativement élevée.

— Pourquoi donc, monsieur Spilett ? répondit Harbert. Nous sommes précisément sur cette partie du Pacifique que les pêcheurs anglais et américains appellent le « Whale-Field [16] », et c’est ici, entre la Nouvelle-Zélande et l’Amérique du Sud, que les baleines de l’hémisphère austral se rencontrent en plus grand nombre.

— Rien n’est plus vrai, répondit Pencroff, et ce qui me surprend, moi, c’est que nous n’en ayons pas vu davantage. Après tout, puisque nous ne pouvons les approcher, peu importe ! »

Et Pencroff retourna à son ouvrage, non sans pousser un soupir de regret, car, dans tout marin, il y a un pêcheur, et si le plaisir de la pêche est en raison directe de la grosseur de l’animal, on peut juger de ce qu’un baleinier éprouve en présence d’une baleine !

Et si ce n’avait été que le plaisir ! Mais on ne pouvait se dissimuler qu’une telle proie eût été bien profitable à la colonie, car l’huile, la graisse, les fanons pouvaient être employés à bien des usages !

Or, il arriva ceci, c’est que la baleine signalée sembla ne point vouloir abandonner les eaux de l’île. Donc, soit des fenêtres de Granite-house, soit du plateau de Grande-Vue, Harbert et Gédéon Spilett, quand ils n’étaient pas à la chasse, Nab, tout en surveillant ses fourneaux, ne quittaient pas la lunette et observaient tous les mouvements de l’animal. Le cétacé, profondément engagé dans la vaste baie de l’Union, la sillonnait rapidement depuis le cap Mandibule jusqu’au cap Griffe, poussé par sa nageoire caudale prodigieusement puissante, sur laquelle il s’appuyait et se mouvait par soubresauts avec une vitesse qui allait quelquefois jusqu’à douze milles à l’heure. Quelquefois aussi, il s’approchait si près de l’îlot, qu’on pouvait le distinguer complètement. C’était bien la baleine australe, qui est entièrement noire, et dont la tête est plus déprimée que celle des baleines du nord.

On la voyait aussi rejeter par ses évents, et à une grande hauteur, un nuage de vapeur… ou d’eau, car — si bizarre que le fait paraisse — les naturalistes et les baleiniers ne sont pas encore d’accord à ce sujet. Est-ce de l’air, est-ce de l’eau qui est ainsi chassé ? On admet généralement que c’est de la vapeur, qui, se condensant soudain au contact de l’air froid, retombe en pluie.

Cependant la présence de ce mammifère marin préoccupait les colons. Cela agaçait surtout Pencroff et lui donnait des distractions pendant son travail. Il finissait par en avoir envie, de cette baleine, comme un enfant d’un objet qu’on lui interdit. La nuit, il en rêvait à voix haute, et certainement, s’il avait eu des moyens de l’attaquer, si la chaloupe eût été en état de tenir la mer, il n’aurait pas hésité à se mettre à sa poursuite.

Mais ce que les colons ne pouvaient faire, le hasard le fit pour eux, et le 3 mai, des cris de Nab, posté à la fenêtre de sa cuisine, annoncèrent que la baleine était échouée sur le rivage de l’île.

Harbert et Gédéon Spilett, qui allaient partir pour la chasse, abandonnèrent leur fusil, Pencroff jeta sa hache, Cyrus Smith et Nab rejoignirent leurs compagnons, et tous se dirigèrent rapidement vers le lieu d’échouage.

Cet échouement s’était produit sur la grève de la pointe de l’Épave, à trois milles de Granite-house et à mer haute. Il était donc probable que le cétacé ne pourrait pas se dégager facilement. En tout cas, il fallait se hâter, afin de lui couper la retraite au besoin. On courut avec pics et épieux ferrés, on passa le pont de la Mercy, on redescendit la rive droite de la rivière, on prit par la grève, et, en moins de vingt minutes, les colons étaient auprès de l’énorme animal, au-dessus duquel fourmillait déjà un monde d’oiseaux.

« Quel monstre ! » s’écria Nab.

Et l’expression était juste, car c’était une baleine australe, longue de quatre-vingts pieds, un géant de l’espèce, qui ne devait pas peser moins de cent cinquante mille livres !

Cependant le monstre, ainsi échoué, ne remuait pas et ne cherchait pas, en se débattant, à se remettre à flot pendant que la mer était haute encore.

Les colons eurent bientôt l’explication de son immobilité, quand, à marée basse, ils eurent fait le tour de l’animal.

Il était mort, et un harpon sortait de son flanc gauche.

« Il y a donc des baleiniers sur nos parages ? dit aussitôt Gédéon Spilett.

— Pourquoi cela ? demanda le marin.

— Puisque ce harpon est encore là…

— Eh ! monsieur Spilett, cela ne prouve rien, répondit Pencroff. On a vu des baleines faire des milliers de milles avec un harpon au flanc, et celle-ci aurait été frappée au nord de l’Atlantique et serait venue mourir au sud du Pacifique, qu’il ne faudrait pas s’en étonner !

— Cependant… dit Gédéon Spilett, que l’affirmation de Pencroff ne satisfaisait pas.

— Cela est parfaitement possible, répondit Cyrus Smith ; mais examinons ce harpon. Peut-être, suivant un usage assez répandu, les baleiniers ont-ils gravé sur celui-ci le nom de leur navire ? »

En effet, Pencroff, ayant arraché le harpon que l’animal avait au flanc, y lut cette inscription :

Maria-Stella
Vineyard.

« Un navire du Vineyard ! Un navire de mon pays ! s’écria-t-il. La Maria-Stella ! un beau baleinier, ma foi ! Et que je connais bien ! Ah ! Mes amis, un bâtiment du Vineyard, un baleinier du Vineyard[17] ! »

Et le marin, brandissant le harpon, répétait non sans émotion ce nom qui lui tenait au cœur, ce nom de son pays natal !

Mais, comme on ne pouvait attendre que la Maria-Stella vînt réclamer l’animal harponné par elle, on résolut de procéder au dépeçage avant que la décomposition se fît. Les oiseaux de proie, qui épiaient depuis quelques jours cette riche proie, voulaient, sans plus tarder, faire acte de possesseurs, et il fallut les écarter à coups de fusil.

Cette baleine était une femelle dont les mamelles fournirent une grande quantité d’un lait qui, conformément à l’opinion du naturaliste Dieffenbach, pouvait passer pour du lait de vache, et, en effet, il n’en diffère ni par le goût, ni par la coloration, ni par la densité.

Pencroff avait autrefois servi sur un navire baleinier, et il put diriger méthodiquement l’opération du dépeçage, — opération assez désagréable, qui dura trois jours, mais devant laquelle aucun des colons ne se rebuta, pas même Gédéon Spilett, qui, au dire du marin, finirait par faire « un très-bon naufragé ».

Le lard, coupé en tranches parallèles de deux pieds et demi d’épaisseur, puis divisé en morceaux qui pouvaient peser mille livres chacun, fut fondu dans de grands vases de terre, apportés sur le lieu même du dépeçage, — car on ne voulait pas empester les abords du plateau de Grande-Vue, — et dans cette fusion il perdit environ un tiers de son poids. Mais il y en avait à profusion : la langue seule donna six mille livres d’huile, et la lèvre inférieure quatre mille. Puis, avec cette graisse, qui devait assurer pour longtemps la provision de stéarine et de glycérine, il y avait encore les fanons, qui trouveraient, sans doute, leur emploi, bien qu’on ne portât ni parapluies ni corsets à Granite-house. La partie supérieure de la bouche du cétacé était, en effet, pourvue, sur les deux côtés, de huit cents lames cornées, très-élastiques, de contexture fibreuse, et effilées à leurs bords comme deux grands peignes, dont les dents, longues de six pieds, servent à retenir les milliers d’animalcules, de petits poissons et de mollusques dont se nourrit la baleine.

L’opération terminée, à la grande satisfaction des opérateurs, les restes de l’animal furent abandonnés aux oiseaux, qui devraient en faire disparaître jusqu’aux derniers vestiges, et les travaux quotidiens furent repris à Granite-house.

Toutefois, avant de rentrer au chantier de construction, Cyrus Smith eut l’idée de fabriquer certains engins qui excitèrent vivement la curiosité de ses compagnons. Il prit une douzaine de fanons de baleine qu’il coupa en six parties égales et qu’il aiguisa à leur extrémité.

« Et cela, monsieur Cyrus, demanda Harbert, quand l’opération fut terminée, cela servira ?…

— À tuer des loups, des renards, et même des jaguars, répondit l’ingénieur.

— Maintenant ?

— Non, cet hiver, quand nous aurons de la glace à notre disposition.

— Je ne comprends pas… répondit Harbert.

— Tu vas comprendre, mon enfant, répondit l’ingénieur. Cet engin n’est pas de mon invention, et il est fréquemment employé par les chasseurs aléoutiens dans l’Amérique russe. Ces fanons que vous voyez, mes amis, eh bien ! Lorsqu’il gèlera, je les recourberai, je les arroserai d’eau jusqu’à ce qu’ils soient entièrement enduits d’une couche de glace qui maintiendra leur courbure, et je les sèmerai sur la neige, après les avoir préalablement dissimulés sous une couche de graisse. Or, qu’arrivera-t-il si un animal affamé avale un de ces appâts ? C’est que la chaleur de son estomac fera fondre la glace, et que le fanon, se détendant, le percera de ses bouts aiguisés.

— Voilà qui est ingénieux ! dit Pencroff.

— Et qui épargnera la poudre et les balles, répondit Cyrus Smith.

— Cela vaut mieux que les trappes ! ajouta Nab.

— Attendons donc l’hiver !

— Attendons l’hiver. »

Cependant la construction du bateau avançait, et, vers la fin du mois, il était à demi bordé. On pouvait déjà reconnaître que ses formes seraient excellentes pour qu’il tînt bien la mer.

Pencroff travaillait avec une ardeur sans pareille, et il fallait sa robuste nature pour résister à ces fatigues ; mais ses compagnons lui préparaient en secret une récompense pour tant de peines, et, le 31 mai, il devait éprouver une des plus grandes joies de sa vie.

Ce jour-là, à la fin du dîner, au moment où il allait quitter la table, Pencroff sentit une main s’appuyer sur son épaule.

C’était la main de Gédéon Spilett, lequel lui dit :

« Un instant, maître Pencroff, on ne s’en va pas ainsi ! Et le dessert que vous oubliez ?

— Merci, monsieur Spilett, répondit le marin, je retourne au travail.

— Eh bien, une tasse de café, mon ami ?

— Pas davantage.

— Une pipe, alors ? »

Pencroff s’était levé soudain, et sa bonne grosse figure pâlit, quand il vit le reporter qui lui présentait une pipe toute bourrée, et Harbert, une braise ardente.

Le marin voulut articuler une parole sans pouvoir y parvenir ; mais, saisissant la pipe, il la porta à ses lèvres ; puis, y appliquant la braise, il aspira coup sur coup cinq ou six gorgées.

Un nuage bleuâtre et parfumé se développa, et, des profondeurs de ce nuage, on entendit une voix délirante qui répétait :

« Du tabac ! Du vrai tabac !

— Oui, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et même de l’excellent tabac !

— Oh ! divine providence ! Auteur sacré de toutes choses ! s’écria le marin. Il ne manque donc plus rien à notre île ! »

Et Pencroff fumait, fumait, fumait !

« Et qui a fait cette découverte ? demanda-t-il enfin. Vous, sans doute, Harbert ?

— Non, Pencroff, c’est M. Spilett.

— Monsieur Spilett ! s’écria le marin en serrant sur sa poitrine le reporter, qui n’avait jamais subi pareille étreinte.

— Ouf ! Pencroff, répondit Gédéon Spilett, en reprenant sa respiration, un instant compromise. Faites une part dans votre reconnaissance à Harbert qui a reconnu cette plante, à Cyrus qui l’a préparée, et à Nab qui a eu bien de la peine à nous garder le secret !

— Eh bien, mes amis, je vous revaudrai cela quelque jour ! répondit le marin. Maintenant, c’est à la vie, à la mort ! »


――
CHAPITRE XI


CHAPITRE XI

L’hiver. — Foulage de la laine. — Le moulin. — Une idée fixe de Pencroff. — Les fanons. — À quoi peut servir un albatros. — Le combustible de l’avenir. — Top et Jup. — Tempêtes. — Dégâts à la basse-cour. — Une excursion au marais. — Cyrus Smith seul. — Exploration du puits.


Cependant l’hiver arrivait avec ce mois de juin, qui est le décembre des zones boréales, et la grande occupation fut la confection de vêtements chauds et solides.

Les mouflons du corral avaient été dépouillés de leur laine, et cette précieuse matière textile, il ne s’agissait donc plus que de la transformer en étoffe.

Il va sans dire que Cyrus Smith n’ayant à sa disposition ni cardeuses, ni peigneuses, ni lisseuses, ni étireuses, ni retordeuses, ni « mule-jenny », ni « self-acting » pour filer la laine, ni métier pour la tisser, dut procéder d’une façon plus simple, de manière à économiser le filage et le tissage. Et, en effet, il se proposait tout bonnement d’utiliser la propriété qu’ont les filaments de laine, quand on les presse en tous sens, de s’enchevêtrer et de constituer, par leur simple entrecroisement, cette étoffe qu’on appelle feutre. Ce feutre pouvait donc s’obtenir par un simple foulage, opération qui, si elle diminue la souplesse de l’étoffe, augmente notamment ses propriétés conservatrices de la chaleur. Or, précisément, la laine fournie par les mouflons était faite de brins très-courts, et c’est une bonne condition pour le feutrage.

L’ingénieur, aidé de ses compagnons, y compris Pencroff, — il dut encore une fois abandonner son bateau ! — commença les opérations préliminaires, qui eurent pour but de débarrasser la laine de cette substance huileuse et grasse dont elle est imprégnée et qu’on nomme le suint. Ce dégraissage se fit dans des cuves remplies d’eau, qui furent portées à la température de soixante-dix degrés, et dans lesquelles la laine plongea pendant vingt-quatre heures ; on en fit, ensuite, un lavage à fond au moyen de bains de soude ; puis cette laine, lorsqu’elle eut été suffisamment séchée par la pression, fut en état d’être foulée, c’est-à-dire de produire une solide étoffe, grossière sans doute et qui n’aurait eu aucune valeur dans un centre industriel d’Europe ou d’Amérique, mais dont on devait faire un extrême cas sur les « marchés de l’île Lincoln ».

On comprend que ce genre d’étoffe doit avoir été connu dès les époques les
« Du tabac ! Du vrai tabac ! » (Page 310.)

plus reculées, et, en effet, les premières étoffes de laine ont été fabriquées par ce procédé qu’allait employer Cyrus Smith.

Où sa qualité d’ingénieur le servit fort, ce fut dans la construction de la machine destinée à fouler la laine, car il sut habilement profiter de la force mécanique, inutilisée jusqu’alors, que possédait la chute d’eau de la grève, pour mouvoir un moulin à foulon.

Rien ne fut plus rudimentaire. Un arbre, muni de cames qui soulevaient et laissaient retomber tour à tour des pilons verticaux, des auges destinées à recevoir la laine, à l’intérieur desquelles retombaient ces pilons, un fort bâtis en charpente contenant et reliant tout le système : telle fut la machine en
Un petit sac fut attaché au cou de l'albatros. (Page 316.)

question, et telle elle avait été pendant des siècles, jusqu’au moment où l’on eut l’idée de remplacer les pilons par des cylindres compresseurs et de soumettre la matière, non plus à un battage, mais à un laminage véritable.

L’opération, bien dirigée par Cyrus Smith, réussit à souhait. La laine, préalablement imprégnée d’une dissolution savonneuse, destinée, d’une part, à en faciliter le glissement, le rapprochement, la compression et le ramollissement, de l’autre, à empêcher son altération par le battage, sortit du moulin sous forme d’une épaisse nappe de feutre. Les stries et aspérités dont le brin de laine est naturellement pourvu s’étaient si bien accrochées et enchevêtrées les unes aux autres, qu’elles formaient une étoffe également propre à faire des vêtements ou des couvertures. Ce n’était évidemment ni du mérinos, ni de la mousseline, ni du cachemire d’écosse, ni du stoff, ni du reps, ni du satin de Chine, ni de l’Orléans, ni de l’alpaga, ni du drap, ni de la flanelle ! C’était du « feutre lincolnien », et l’île Lincoln comptait une industrie de plus.

Les colons eurent donc, avec de bons vêtements, d’épaisses couvertures, et ils purent voir venir sans crainte l’hiver de 1866-67.

Les grands froids commencèrent véritablement à se faire sentir vers le 20 juin, et, à son grand regret, Pencroff dut suspendre la construction du bateau, qui, d’ailleurs, ne pouvait manquer d’être achevé pour le printemps prochain.

L’idée fixe du marin était de faire un voyage de reconnaissance à l’île Tabor, bien que Cyrus Smith n’approuvât pas ce voyage, tout de curiosité, car il n’y avait évidemment aucun secours à trouver sur ce rocher désert et à demi aride. Un voyage de cent cinquante milles, sur un bateau relativement petit, au milieu de mers inconnues, cela ne laissait pas de lui causer quelque appréhension. Que l’embarcation, une fois au large, fût mise dans l’impossibilité d’atteindre Tabor et ne pût revenir à l’île Lincoln, que deviendrait-elle au milieu de ce Pacifique, si fécond en sinistres ?

Cyrus Smith causait souvent de ce projet avec Pencroff, et il trouvait dans le marin un entêtement assez bizarre à accomplir ce voyage, entêtement dont peut-être celui-ci ne se rendait pas bien compte.

« Car enfin, lui dit un jour l’ingénieur, je vous ferai observer, mon ami, qu’après avoir dit tant de bien de l’île Lincoln, après avoir tant de fois manifesté le regret que vous éprouveriez s’il vous fallait l’abandonner, vous êtes le premier à vouloir la quitter.

— La quitter pour quelques jours seulement, répondit Pencroff, pour quelques jours seulement, monsieur Cyrus ! Le temps d’aller et de revenir, de voir ce que c’est que cet îlot !

— Mais il ne peut valoir l’île Lincoln !

— J’en suis sûr d’avance !

— Alors pourquoi vous aventurer ?

— Pour savoir ce qui se passe à l’île Tabor !

— Mais il ne s’y passe rien ! Il ne peut rien s’y passer !

— Qui sait ?

— Et si vous êtes pris par quelque tempête ?

— Cela n’est pas à craindre dans la belle saison, répondit Pencroff. Mais, monsieur Cyrus, comme il faut tout prévoir, je vous demanderai la permission de n’emmener qu’Harbert avec moi dans ce voyage.

— Pencroff, répondit l’ingénieur en mettant la main sur l’épaule du marin, s’il vous arrivait malheur à vous et à cet enfant, dont le hasard a fait notre fils, croyez-vous que nous nous en consolerions jamais ?

— Monsieur Cyrus, répondit Pencroff avec une inébranlable confiance, nous ne vous causerons pas ce chagrin-là. D’ailleurs, nous reparlerons de ce voyage, quand le temps sera venu de le faire. Puis, j’imagine que, lorsque vous aurez vu notre bateau bien gréé, bien accastillé, quand vous aurez observé comment il se comporte à la mer, quand nous aurons fait le tour de notre île, — car nous le ferons ensemble, — j’imagine, dis-je, que vous n’hésiterez plus à me laisser partir ! Je ne vous cache pas que ce sera un chef-d’œuvre, votre bateau !

— Dites au moins : notre bateau, Pencroff ! » répondit l’ingénieur, momentanément désarmé.

La conversation finit ainsi pour recommencer plus tard, sans convaincre ni le marin ni l’ingénieur.

Les premières neiges tombèrent vers la fin du mois de juin. Préalablement, le corral avait été approvisionné largement et ne nécessita plus de visites quotidiennes, mais il fut décidé qu’on ne laisserait jamais passer une semaine sans s’y rendre.

Les trappes furent tendues de nouveau, et l’on fit l’essai des engins fabriqués par Cyrus Smith. Les fanons recourbés, emprisonnés dans un étui de glace et recouverts d’une épaisse couche de graisse, furent placés sur la lisière de la forêt, à l’endroit où passaient communément les animaux pour se rendre au lac.

À la grande satisfaction de l’ingénieur, cette invention, renouvelée des pêcheurs aléoutiens, réussit parfaitement. Une douzaine de renards, quelques sangliers et même un jaguar s’y laissèrent prendre, et on trouva ces animaux morts, l’estomac perforé par les fanons détendus.

Ici se place un essai qu’il convient de rapporter, car ce fut la première tentative faite par les colons pour communiquer avec leurs semblables.

Gédéon Spilett avait déjà songé plusieurs fois, soit à jeter à la mer une notice renfermée dans une bouteille que les courants porteraient peut-être à une côte habitée, soit à la confier à des pigeons. Mais comment sérieusement espérer que pigeons ou bouteilles pussent franchir la distance qui séparait l’île de toute terre et qui était de douze cents milles ? C’eut été pure folie.

Mais, le 30 juin, capture fut faite, non sans peine, d’un albatros qu’un coup de fusil d’Harbert avait légèrement blessé à la patte. C’était un magnifique oiseau de la famille de ces grands voiliers, dont les ailes étendues mesurent dix pieds d’envergure, et qui peuvent traverser des mers aussi larges que le Pacifique.

Harbert aurait bien voulu garder ce superbe oiseau, dont la blessure guérit promptement et qu’il prétendait apprivoiser, mais Gédéon Spilett lui fit comprendre que l’on ne pouvait négliger cette occasion de tenter de correspondre par ce courrier avec les terres du Pacifique, et Harbert dut se rendre, car si l’albatros était venu de quelque région habitée, il ne manquerait pas d’y retourner dès qu’il serait libre.

Peut-être, au fond, Gédéon Spilett, chez qui le chroniqueur reparaissait quelquefois, n’était-il pas fâché de lancer à tout hasard un attachant article relatant les aventures des colons de l’île Lincoln ! Quel succès pour le reporter attitré du New-York Herald, et pour le numéro qui contiendrait la chronique, si jamais elle arrivait à l’adresse de son directeur, l’honorable John Benett !

Gédéon Spilett rédigea donc une notice succincte qui fut mise dans un sac de forte toile gommée, avec prière instante, à quiconque la trouverait, de la faire parvenir aux bureaux du New-York Herald. Ce petit sac fut attaché au cou de l’albatros, et non à sa patte, car ces oiseaux ont l’habitude de se reposer à la surface de la mer ; puis, la liberté fut rendue à ce rapide courrier de l’air, et ce ne fut pas sans quelque émotion que les colons le virent disparaître au loin dans les brumes de l’ouest.

« Où va-t-il ainsi ? demanda Pencroff.

— Vers la Nouvelle-Zélande, répondit Harbert.

— Bon voyage ! » s’écria le marin, qui, lui, n’attendait pas grand résultat de ce mode de correspondance.

Avec l’hiver, les travaux avaient été repris à l’intérieur de Granite-house, réparation de vêtements, confections diverses, et entre autres des voiles de l’embarcation, qui furent taillées dans l’inépuisable enveloppe de l’aérostat…

Pendant le mois de juillet, les froids furent intenses, mais on n’épargna ni le bois, ni le charbon. Cyrus Smith avait installé une seconde cheminée dans la grande salle, et c’était là que se passaient les longues soirées. Causerie pendant que l’on travaillait, lecture quand les mains restaient oisives, et le temps s’écoulait avec profit pour tout le monde.

C’était une vraie jouissance pour les colons, quand, de cette salle bien éclairée de bougies, bien chauffée de houille, après un dîner réconfortant, le café de sureau fumant dans la tasse, les pipes s’empanachant d’une odorante fumée, ils entendaient la tempête mugir au dehors ! Ils eussent éprouvé un bien-être complet, si le bien-être pouvait jamais exister pour qui est loin de ses semblables et sans communication possible avec eux ! Ils causaient toujours de leur pays, des amis qu’ils avaient laissés, de cette grandeur de la république américaine, dont l’influence ne pouvait que s’accroître, et Cyrus Smith, qui avait été très-mêlé aux affaires de l’Union, intéressait vivement ses auditeurs par ses récits, ses aperçus et ses pronostics.

Il arriva, un jour, que Gédéon Spilett fut amené à lui dire :

« Mais enfin, mon cher Cyrus, tout ce mouvement industriel et commercial auquel vous prédisez une progression constante, est-ce qu’il ne court pas le danger d’être absolument arrêté tôt ou tard ?

— Arrêté ! Et par quoi ?

— Mais par le manque de ce charbon, qu’on peut justement appeler le plus précieux des minéraux !

— Oui, le plus précieux, en effet, répondit l’ingénieur, et il semble que la nature ait voulu constater qu’il l’était, en faisant le diamant, qui n’est uniquement que du carbone pur cristallisé.

— Vous ne voulez pas dire, monsieur Cyrus, repartit Pencroff, qu’on brûlera du diamant en guise de houille dans les foyers des chaudières ?

— Non, mon ami, répondit Cyrus Smith.

— Cependant j’insiste, reprit Gédéon Spilett. Vous ne niez pas qu’un jour le charbon sera entièrement consommé ?

— Oh ! les gisements houillers sont encore considérables, et les cent mille ouvriers qui leur arrachent annuellement cent millions de quintaux métriques ne sont pas près de les avoir épuisés !

— Avec la proportion croissante de la consommation du charbon de terre, répondit Gédéon Spilett, on peut prévoir que ces cent mille ouvriers seront bientôt deux cent mille et que l’extraction sera doublée ?

— Sans doute ; mais, après les gisements d’Europe, que de nouvelles machines permettront bientôt d’exploiter plus à fond, les houillères d’Amérique et d’Australie fourniront longtemps encore à la consommation de l’industrie.

— Combien de temps ? demanda le reporter.

— Au moins deux cent cinquante ou trois cents ans.

— C’est rassurant pour nous, répondit Pencroff, mais inquiétant pour nos arrière-petits-cousins !

— On trouvera autre chose, dit Harbert.

— Il faut l’espérer, répondit Gédéon Spilett, car enfin sans charbon, plus de machines, et sans machines, plus de chemins de fer, plus de bateaux à vapeur, plus d’usines, plus rien de ce qu’exige le progrès de la vie moderne !

— Mais que trouvera-t-on ? demanda Pencroff. L’imaginez-vous, monsieur Cyrus ?

— À peu près, mon ami.

— Et qu’est-ce qu’on brûlera à la place du charbon ?

— L’eau, répondit Cyrus Smith.

— L’eau, s’écria Pencroff, l’eau pour chauffer les bateaux à vapeur et les locomotives, l’eau pour chauffer l’eau !

— Oui, mais l’eau décomposée en ses éléments constitutifs, répondit Cyrus Smith, et décomposée, sans doute, par l’électricité, qui sera devenue alors une force puissante et maniable, car toutes les grandes découvertes, par une loi inexplicable, semblent concorder et se compléter au même moment. Oui, mes amis, je crois que l’eau sera un jour employée comme combustible, que l’hydrogène et l’oxygène, qui la constituent, utilisés isolément ou simultanément, fourniront une source de chaleur et de lumière inépuisables et d’une intensité que la houille ne saurait avoir. Un jour, les soutes des steamers et les tenders des locomotives, au lieu de charbon, seront chargés de ces deux gaz comprimés, qui brûleront dans les foyers avec une énorme puissance calorifique. Ainsi donc, rien à craindre. Tant que cette terre sera habitée, elle fournira aux besoins de ses habitants, et ils ne manqueront jamais ni de lumière ni de chaleur, pas plus qu’ils ne manqueront des productions des règnes végétal, minéral ou animal. Je crois donc que lorsque les gisements de houille seront épuisés, on chauffera et on se chauffera avec de l’eau. L’eau est le charbon de l’avenir.

— Je voudrais voir cela, dit le marin.

— Tu t’es levé trop tôt, Pencroff, » répondit Nab, qui n’intervint que par ces mots dans la discussion.

Toutefois, ce ne furent pas les paroles de Nab qui terminèrent la conversation, mais bien les aboiements de Top, qui éclatèrent de nouveau avec cette intonation étrange dont s’était déjà préoccupé l’ingénieur. En même temps, Top recommençait à tourner autour de l’orifice du puits, qui s’ouvrait à l’extrémité du couloir intérieur.

« Qu’est-ce que Top a donc encore à aboyer ainsi ? demanda Pencroff.

— Et Jup à grogner de cette façon ? » ajouta Harbert.

En effet, l’orang, se joignant au chien, donnait des signes non équivoques d’agitation, et, détail singulier, ces deux animaux paraissaient être plutôt inquiets qu’irrités.

« Il est évident, dit Gédéon Spilett, que ce puits est en communication directe avec la mer, et que quelque animal marin vient de temps en temps respirer au fond.

— C’est évident, répondit le marin, et il n’y a pas d’autre explication à donner… Allons, silence, Top, ajouta Pencroff en se tournant vers le chien, et toi, Jup, à ta chambre ! »

Le singe et le chien se turent. Jup retourna se coucher, mais Top resta dans le salon, et il continua à faire entendre de sourds grognements pendant toute la soirée.

Il ne fut plus question de l’incident, qui, cependant, assombrit le front de l’ingénieur.

Pendant le reste du mois de juillet, il y eut des alternatives de pluie et de froid. La température ne s’abaissa pas autant que pendant le précédent hiver, et son maximum ne dépassa pas huit degrés fahrenheit (13, 33 degrés centigrades au-dessous de zéro). Mais si cet hiver fut moins froid, du moins fut-il plus troublé par les tempêtes et les coups de vent. Il y eut encore de violents assauts de la mer qui compromirent plus d’une fois les Cheminées. C’était à croire qu’un raz de marée, provoqué par quelque commotion sous-marine, soulevait ces lames monstrueuses et les précipitait sur la muraille de Granite-house.

Lorsque les colons, penchés à leurs fenêtres, observaient ces énormes masses d’eau qui se brisaient sous leurs yeux, ils ne pouvaient qu’admirer le magnifique spectacle de cette impuissante fureur de l’océan. Les flots rebondissaient en écume éblouissante, la grève entière disparaissait sous cette rageuse inondation, et le massif semblait émerger de la mer elle-même, dont les embruns s’élevaient à une hauteur de plus de cent pieds.

Pendant ces tempêtes, il était difficile de s’aventurer sur les routes de l’île, dangereux même, car les chutes d’arbres y étaient fréquentes. Cependant les colons ne laissèrent jamais passer une semaine sans aller visiter le corral. Heureusement, cette enceinte, abritée par le contrefort sud-est du mont Franklin, ne souffrit pas trop des violences de l’ouragan, qui épargna ses arbres, ses hangars, sa palissade. Mais la basse-cour, établie sur le plateau de Grande-Vue, et, par conséquent, directement exposée aux coups du vent d’est, eut à subir des dégâts assez considérables. Le pigeonnier fut décoiffé deux fois, et la barrière s’abattit également. Tout cela demandait à être refait d’une façon plus solide, car, on le voyait clairement, l’île Lincoln était située dans les parages les plus mauvais du Pacifique. Il semblait vraiment qu’elle formât le point central de vastes cyclones, qui la fouettaient comme fait le fouet de la toupie. Seulement, ici, c’était la toupie qui était immobile, et le fouet qui tournait.

Pendant la première semaine du mois d’août, les rafales s’apaisèrent peu à
Et le temps s'écoulait sans ennui. (Page 316.)

peu, et l’atmosphère recouvra un calme qu’elle semblait avoir à jamais perdu. Avec le calme, la température s’abaissa, le froid redevint très-vif, et la colonne thermométrique tomba à huit degrés Fahrenheit au-dessous de zéro (22° centig. au-dessous de glace).

Le 3 août, une excursion, projetée depuis quelques jours, fut faite dans le sud-est de l’île, vers le marais des tadornes. Les chasseurs étaient tentés par tout le gibier aquatique, qui établissait là ses quartiers d’hiver. Canards sauvages, bécassines, pilets, sarcelles, grèbes, y abondaient, et il fut décidé qu’un jour serait consacré à une expédition contre ces volatiles.

Non-seulement Gédéon Spilett et Harbert, mais aussi Pencroff et Nab prirent
Il n'y vit rien de suspect. (Page 322.)

part à l’expédition. Seul, Cyrus Smith, prétextant quelque travail, ne se joignit point à eux et demeura à Granite-house.

Les chasseurs prirent donc la route de port Ballon pour se rendre au marais, après avoir promis d’être revenus le soir. Top et Jup les accompagnaient. Dès qu’ils eurent passé le pont de la Mercy, l’ingénieur le releva et revint, avec la pensée de mettre à exécution un projet pour lequel il voulait être seul.

Or, ce projet, c’était d’explorer minutieusement ce puits intérieur dont l’orifice s’ouvrait au niveau du couloir de Granite-house, et qui communiquait avec la mer, puisqu’autrefois il servait de passage aux eaux du lac.

Pourquoi Top tournait-il si souvent autour de cet orifice ? Pourquoi laissait-il échapper de si étranges aboiements, quand une sorte d’inquiétude le ramenait vers ce puits ? Pourquoi Jup se joignait-il à Top dans une sorte d’anxiété commune ? Ce puits avait-il d’autres branchements que la communication verticale avec la mer ? Se ramifiait-il vers d’autres portions de l’île ? Voilà ce que Cyrus Smith voulait savoir, et, d’abord, être seul à savoir. Il avait donc résolu de tenter l’exploration du puits pendant une absence de ses compagnons, et l’occasion se présentait de le faire.

Il était facile de descendre jusqu’au fond du puits, en employant l’échelle de corde qui ne servait plus depuis l’installation de l’ascenseur, et dont la longueur était suffisante. C’est ce que fit l’ingénieur. Il traîna l’échelle jusqu’à ce trou, dont le diamètre mesurait six pieds environ, et il la laissa se dérouler, après avoir solidement attaché son extrémité supérieure. Puis, ayant allumé une lanterne, pris un revolver et passé un coutelas à sa ceinture, il commença à descendre les premiers échelons.

Partout, la paroi était pleine ; mais quelques saillies du roc se dressaient de distance en distance, et, au moyen de ces saillies, il eût été réellement possible à un être agile de s’élever jusqu’à l’orifice du puits.

C’est une remarque que fit l’ingénieur ; mais, en promenant avec soin sa lanterne sur ces saillies, il ne trouva aucune empreinte, aucune cassure, qui pût donner à penser qu’elles eussent servi à une escalade ancienne ou récente.

Cyrus Smith descendit plus profondément, en éclairant tous les points de la paroi.

Il n’y vit rien de suspect.

Lorsque l’ingénieur eut atteint les derniers échelons, il sentit la surface de l’eau, qui était alors parfaitement calme. Ni à son niveau, ni dans aucune autre partie du puits, ne s’ouvrait aucun couloir latéral qui pût se ramifier à l’intérieur du massif. La muraille, que Cyrus Smith frappa du manche de son coutelas, sonnait le plein. C’était un granit compacte, à travers lequel nul être vivant ne pouvait se frayer un chemin. Pour arriver au fond du puits et s’élever ensuite jusqu’à son orifice, il fallait nécessairement passer par ce canal, toujours immergé, qui le mettait en communication avec la mer à travers le sous-sol rocheux de la grève, et cela n’était possible qu’à des animaux marins. Quant à la question de savoir où aboutissait ce canal, en quel point du littoral et à quelle profondeur sous les flots, on ne pouvait la résoudre.

Donc, Cyrus Smith, ayant terminé son exploration, remonta, retira l’échelle, recouvrit l’orifice du puits et revint, tout pensif, à la grande salle de Granite-house, en se disant :

« Je n’ai rien vu, et pourtant il y a quelque chose ! »


――
CHAPITRE XII


CHAPITRE XII

Le gréement de l’embarcation. — Une attaque de culpeux. — Jup blessé. — Jup soigné. — Jup guéri. — Achèvement du bateau. — Triomphe de Pencroff. — Le Bonadventure. — Premier essai au sud de l’île. — Un document inattendu.


Le soir même, les chasseurs revinrent, ayant fait bonne chasse, et, littéralement chargés de gibier, ils portaient tout ce que pouvaient porter quatre hommes.

Top avait un chapelet de pilets autour du cou, et Jup, des ceintures de bécassines autour du corps.

« Voilà, mon maître, s’écria Nab, voilà de quoi employer notre temps ! Conserves, pâtés, nous aurons là une réserve agréable ! Mais il faut que quelqu’un m’aide. Je compte sur toi, Pencroff.

— Non, Nab, répondit le marin. Le gréement du bateau me réclame, et tu voudras bien te passer de moi.

— Et vous, monsieur Harbert ?

— Moi, Nab, il faut que j’aille demain au corral, répondit le jeune garçon.

— Ce sera donc vous, monsieur Spilett, qui m’aiderez ?

— Pour t’obliger, Nab, répondit le reporter, mais je te préviens que si tu me dévoiles tes recettes, je les publierai.

— À votre convenance, monsieur Spilett, répondit Nab, à votre convenance ! »

Et voilà comment, le lendemain, Gédéon Spilett, devenu l’aide de Nab, fut installé dans son laboratoire culinaire. Mais auparavant, l’ingénieur lui avait fait connaître le résultat de l’exploration qu’il avait faite la veille, et, à cet égard, le reporter partagea l’opinion de Cyrus Smith, que, bien qu’il n’eût rien trouvé, il restait toujours un secret à découvrir !

Les froids persévérèrent pendant une semaine encore, et les colons ne quittèrent pas Granite-house, si ce n’est pour les soins à donner à la basse-cour. La demeure était parfumée des bonnes odeurs qu’émettaient les manipulations savantes de Nab et du reporter ; mais tout le produit de la chasse aux marais ne fut pas transformé en conserves, et comme le gibier, par ce froid intense, se gardait parfaitement, canards sauvages et autres furent mangés frais et déclarés supérieurs à toutes autres bêtes aquatiques du monde connu.

Pendant cette semaine, Pencroff, aidé par Harbert, qui maniait habilement l’aiguille du voilier, travailla avec tant d’ardeur, que les voiles de l’embarcation furent terminées. Le cordage de chanvre ne manquait pas, grâce au gréement qui avait été retrouvé avec l’enveloppe du ballon. Les câbles, les cordages du filet, tout cela était fait d’un filin excellent, dont le marin tira bon parti. Les voiles furent bordées de fortes ralingues, et il restait encore de quoi fabriquer les drisses, les haubans, les écoutes, etc. Quant au pouliage, sur les conseils de Pencroff et au moyen du tour qu’il avait installé, Cyrus Smith fabriqua les poulies nécessaires. Il arriva donc que le gréement était entièrement paré bien avant que le bateau fût fini. Pencroff dressa même un pavillon bleu, rouge et blanc, dont les couleurs avaient été fournies par certaines plantes tinctoriales, très-abondantes dans l’île. Seulement, aux trente-sept étoiles représentant les trente-sept états de l’union qui resplendissent sur le yacht des pavillons américains, le marin en avait ajouté une trente-huitième, l’étoile de « l’état de Lincoln », car il considérait son île comme déjà rattachée à la grande république.

« Et, disait-il, elle l’est de cœur, si elle ne l’est pas encore de fait ! »

En attendant, ce pavillon fut arboré à la fenêtre centrale de Granite-house, et les colons le saluèrent de trois hurrahs.

Cependant on touchait au terme de la saison froide, et il semblait que ce second hiver allait se passer sans incident grave, quand, dans la nuit du 11 août, le plateau de Grande-Vue fut menacé d’une dévastation complète.

Après une journée bien remplie, les colons dormaient profondément, lorsque, vers quatre heures du matin, ils furent subitement réveillés par les aboiements de Top.

Le chien n’aboyait pas, cette fois, près de l’orifice du puits, mais au seuil de la porte, et il se jetait dessus comme s’il eût voulu l’enfoncer. Jup, de son côté, poussait des cris aigus.

« Eh bien, Top ! » cria Nab, qui fut le premier éveillé.

Mais le chien continua d’aboyer avec plus de fureur.

« Qu’est-ce donc ? » demanda Cyrus Smith.

Et tous, vêtus à la hâte, se précipitèrent vers les fenêtres de la chambre, qu’ils ouvrirent.

Sous leurs yeux se développait une couche de neige qui paraissait à peine blanche dans cette nuit très-obscure. Les colons ne virent rien, mais ils entendirent de singuliers aboiements qui éclataient dans l’ombre. Il était évident que la grève avait été envahie par un certain nombre d’animaux que l’on ne pouvait distinguer.

« Qu’est-ce ? s’écria Pencroff.

— Des loups, des jaguars ou des singes ! répondit Nab.

— Diable ! Mais ils peuvent gagner le haut du plateau ! dit le reporter.

— Et notre basse-cour, s’écria Harbert, et nos plantations ?…

— Par où ont-ils donc passé ? demanda Pencroff.

— Ils auront franchi le ponceau de la grève, répondit l’ingénieur, que l’un de nous aura oublié de refermer.

— En effet, dit Spilett, je me rappelle l’avoir laissé ouvert…

— Un beau coup que vous avez fait là, monsieur Spilett ! s’écria le marin.

— Ce qui est fait est fait, répondit Cyrus Smith. Avisons à ce qu’il faut faire ! »

Telles furent les demandes et les réponses qui furent rapidement échangées entre Cyrus Smith et ses compagnons. Il était certain que le ponceau avait été franchi, que la grève était envahie par des animaux, et que ceux-ci, quels qu’ils fussent, pouvaient, en remontant la rive gauche de la Mercy, arriver au plateau de Grande-Vue. Il fallait donc les gagner de vitesse et les combattre, au besoin.

« Mais quelles sont ces bêtes-là ? » fut-il demandé une seconde fois, au moment où les aboiements retentissaient avec plus de force.

Ces aboiements firent tressaillir Harbert, et il se souvint de les avoir déjà entendus pendant sa première visite aux sources du Creek-Rouge.

« Ce sont des culpeux, ce sont des renards ! dit-il.

— En avant ! » s’écria le marin.

Et tous, s’armant de haches, de carabines et de revolvers, se précipitèrent dans la banne de l’ascenseur et prirent pied sur la grève.

Ce sont de dangereux animaux que ces culpeux, quand ils sont en grand nombre et que la faim les irrite. Néanmoins, les colons n’hésitèrent pas à se jeter au milieu de la bande, et leurs premiers coups de revolver, lançant de rapides éclairs dans l’obscurité, firent reculer les premiers assaillants.

Ce qui importait avant tout, c’était d’empêcher ces pillards de s’élever jusqu’au plateau de Grande-Vue, car les plantations, la basse-cour, eussent été à leur merci, et d’immenses dégâts, peut-être irréparables, surtout en ce qui concernait le champ de blé, se seraient inévitablement produits. Mais comme l’envahissement du plateau ne pouvait se faire que par la rive gauche de la Mercy, il suffisait d’opposer aux culpeux une barrière insurmontable sur cette étroite portion de la berge comprise entre la rivière et la muraille de granit.

Ceci fut compris de tous, et, sur un ordre de Cyrus Smith, ils gagnèrent l’endroit désigné, pendant que la troupe des culpeux bondissait dans l’ombre.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab se disposèrent donc de manière à former une ligne infranchissable. Top, ses formidables mâchoires ouvertes, précédait les colons, et il était suivi de Jup, armé d’un gourdin noueux qu’il brandissait comme une massue.

La nuit était extrêmement obscure. Ce n’était qu’à la lueur des décharges, dont chacune devait porter, qu’on apercevait les assaillants, qui devaient être au moins une centaine, et dont les yeux brillaient comme des braises.

« Il ne faut pas qu’ils passent ! s’écria Pencroff.

— Ils ne passeront pas ! » répondit l’ingénieur.

Mais s’ils ne passèrent pas, ce ne fut pas faute de l’avoir tenté. Les derniers rangs poussaient les premiers, et ce fut une lutte incessante à coups de revolver et à coups de hache. Bien des cadavres de culpeux devaient déjà joncher le sol, mais la bande ne semblait pas diminuer, et on eût dit qu’elle se renouvelait sans cesse par le ponceau de la grève.

Bientôt, les colons durent lutter corps à corps, et ils n’étaient pas sans avoir reçu quelques blessures, légères fort heureusement. Harbert avait, d’un coup de revolver, débarrassé Nab, sur le dos duquel un culpeux venait de s’abattre comme un chat-tigre. Top se battait avec une fureur véritable, sautant à la gorge des renards et les étranglant net. Jup, armé de son bâton, tapait comme un sourd, et c’était en vain qu’on voulait le faire rester en arrière. Doué, sans doute, d’une vue qui lui permettait de percer cette obscurité, il était toujours au plus fort du combat et poussait de temps en temps un sifflement aigu, qui était chez lui la marque d’une extrême jubilation. À un certain moment, il s’avança même si loin, qu’à la lueur d’un coup de revolver, on put le voir entouré de cinq ou six grands culpeux, auxquels il tenait tête avec un rare sang-froid.

Cependant la lutte devait finir à l’avantage des colons, mais après qu’ils eurent résisté deux grandes heures ! Les premières lueurs de l’aube, sans doute, déterminèrent la retraite des assaillants, qui détalèrent vers le nord, de manière à repasser le ponceau, que Nab courut relever immédiatement.

Quand le jour eut suffisamment éclairé le champ de bataille, les colons purent compter une cinquantaine de cadavres épars sur la grève.

« Et Jup ! s’écria Pencroff. Où est donc Jup ? »

Jup avait disparu. Son ami Nab l’appela, et, pour la première fois, Jup ne répondit pas à l’appel de son ami.

Chacun se mit en quête de Jup, tremblant de le compter parmi les morts. On déblaya la place des cadavres, qui tachaient la neige de leur sang, et Jup fut retrouvé au milieu d’un véritable monceau de culpeux dont les mâchoires fracassées, les reins brisés, témoignaient qu’ils avaient eu affaire au terrible gourdin de l’intrépide animal. Le pauvre Jup tenait encore à la main le tronçon de son bâton rompu ; mais privé de son arme, il avait été accablé par le nombre, et de profondes blessures labouraient sa poitrine.

« Il est vivant ! s’écria Nab, qui se pencha sur lui.

— Et nous le sauverons, répondit le marin, nous le soignerons comme l’un de nous ! »

Il semblait que Jup comprît, car il inclina sa tête sur l’épaule de Pencroff, comme pour le remercier. Le marin était blessé lui-même, mais ses blessures, ainsi que celles de ses compagnons, étaient insignifiantes, car, grâce à leurs armes à feu, presque toujours ils avaient pu tenir les assaillants à distance. Il n’y avait donc que l’orang dont l’état fût grave.

Jup, porté par Nab et Pencroff, fut amené jusqu’à l’ascenseur, et c’est à peine si un faible gémissement sortit de ses lèvres. On le remonta doucement à Granite-house. Là, il fut installé sur un des matelas empruntés à l’une des couchettes, et ses blessures furent lavées avec le plus grand soin. Il ne paraissait pas qu’elles eussent atteint quelque organe essentiel, mais Jup avait été très-affaibli par la perte de son sang, et la fièvre se déclara à un degré assez fort.

On le coucha donc, après son pansement, on lui imposa une diète sévère, « tout comme à une personne naturelle », dit Nab, et on lui fit boire quelques tasses de tisane rafraîchissante, dont la pharmacie végétale de Granite-house fournit les ingrédients.

Jup s’endormit d’un sommeil agité d’abord ; mais peu à peu sa respiration devint plus régulière, et on le laissa reposer dans le plus grand calme. De temps en temps, Top, marchant, on peut dire « sur la pointe des pieds », venait visiter son ami et semblait approuver tous les soins que l’on prenait de lui. Une des mains de Jup pendait hors de la couche, et Top la léchait d’un air contrit.

Ce matin même, on procéda à l’ensevelissement des morts, qui furent traînés jusqu’à la forêt du Far-West et enterrés profondément.

Cette attaque, qui aurait pu avoir des conséquences si graves, fut une leçon pour les colons, et désormais ils ne se couchèrent plus sans que l’un d’eux se fût assuré que tous les ponts étaient relevés et qu’aucune invasion n’était possible.

Cependant Jup, après avoir donné des craintes sérieuses pendant quelques jours, réagit vigoureusement contre le mal. Sa constitution l’emporta, la fièvre diminua peu à peu, et Gédéon Spilett, qui était un peu médecin, le considéra
Top venait visiter son ami. (Page 327.)

bientôt comme tiré d’affaire. Le 16 août, Jup commença à manger. Nab lui faisait de bons petits plats sucrés que le malade dégustait avec sensualité, car, s’il avait un défaut mignon, c’était d’être un tantinet gourmand, et Nab n’avait jamais rien fait pour le corriger de ce défaut-là.

« Que voulez-vous ? disait-il à Gédéon Spilett, qui lui reprochait quelquefois de le gâter, il n’a pas d’autre plaisir que celui de la bouche, ce pauvre Jup, et je suis trop heureux de pouvoir reconnaître ainsi ses services ! »

Dix jours après avoir pris le lit, le 21 août, maître Jup se leva. Ses blessures étaient cicatrisées, et on vit bien qu’il ne tarderait pas à recouvrer sa souplesse et sa vigueur habituelles. Comme tous les convalescents, il fut alors
Le 10 octobre, le bateau fut lancé à la mer. (Page 331.)

pris d’une faim dévorante, et le reporter le laissa manger à sa fantaisie, car il se fiait à cet instinct qui manque trop souvent aux êtres raisonnants et qui devait préserver l’orang de tout excès. Nab était ravi de voir revenir l’appétit de son élève.

« Mange, lui disait-il, mon Jup, et ne te fais faute de rien ! Tu as versé ton sang pour nous, et c’est bien le moins que je t’aide à le refaire ! »

Enfin, le 25 août, on entendit la voix de Nab qui appelait ses compagnons.

« Monsieur Cyrus, monsieur Gédéon, monsieur Harbert, Pencroff, venez ! venez ! »

Les colons, réunis dans la grande salle, se levèrent à l’appel de Nab, qui était alors dans la chambre réservée à Jup.

« Qu’y a-t-il ? demanda le reporter.

— Voyez ! » répondit Nab en poussant un vaste éclat de rire.

Et que vit-on ? Maître Jup, qui fumait, tranquillement et sérieusement, accroupi comme un turc sur la porte de Granite-house !

« Ma pipe ! s’écria Pencroff. Il a pris ma pipe ! Ah ! mon brave Jup, je t’en fais cadeau ! Fume, mon ami, fume ! »

Et Jup lançait gravement d’épaisses bouffées de tabac, ce qui semblait lui procurer des jouissances sans pareilles.

Cyrus Smith ne se montra pas autrement étonné de l’incident, et il cita plusieurs exemples de singes apprivoisés, auxquels l’usage du tabac était devenu familier.

Mais, à partir de ce jour, maître Jup eut sa pipe à lui, l’ex-pipe du marin, qui fut suspendue dans sa chambre, près de sa provision de tabac. Il la bourrait lui-même, il l’allumait à un charbon ardent et paraissait être le plus heureux des quadrumanes. On pense bien que cette communauté de goût ne fit que resserrer entre Jup et Pencroff ces étroits liens d’amitié qui unissaient déjà le digne singe et l’honnête marin.

« C’est peut-être un homme, disait quelquefois Pencroff à Nab. Est-ce que ça t’étonnerait si un jour il se mettait à nous parler ?

— Ma foi non, répondait Nab. Ce qui m’étonne, c’est plutôt qu’il ne parle pas, car enfin, il ne lui manque que la parole !

— Ça m’amuserait tout de même, reprenait le marin, si un beau jour il me disait : « Si nous changions de pipe, Pencroff ! »

— Oui, répondait Nab. Quel malheur qu’il soit muet de naissance ! »

Avec le mois de septembre, l’hiver fut entièrement terminé, et les travaux reprirent avec ardeur.

La construction du bateau avança rapidement. Il était entièrement bordé déjà, et on le membra intérieurement, de manière à relier toutes les parties de la coque, avec des membrures assouplies par la vapeur d’eau, qui se prêtèrent à toutes les exigences du gabarit.

Comme le bois ne manquait pas, Pencroff proposa à l’ingénieur de doubler intérieurement la coque avec un vaigrage étanche, ce qui assurerait complètement la solidité de l’embarcation.

Cyrus Smith ne sachant pas ce que réservait l’avenir, approuva l’idée du marin de rendre son embarcation aussi solide que possible.

Le vaigrage et le pont du bateau furent entièrement finis vers le 15 septembre. Pour calfater les coutures, on fit de l’étoupe avec du zostère sec, qui fut introduit à coups de maillet entre les bordages de la coque, du vaigrage et du pont ; puis, ces coutures furent recouvertes de goudron bouillant, que les pins de la forêt fournirent avec abondance.

L’aménagement de l’embarcation fut des plus simples. Elle avait d’abord été lestée avec de lourds morceaux de granit, maçonnés dans un lit de chaux, et dont on arrima douze mille livres environ. Un tillac fut posé par-dessus ce lest, et l’intérieur fut divisé en deux chambres, le long desquelles s’étendaient deux bancs, qui servaient de coffres. Le pied du mât devait épontiller la cloison qui séparait les deux chambres, dans lesquelles on parvenait par deux écoutilles, ouvertes sur le pont et munies de capots.

Pencroff n’eut aucune peine à trouver un arbre convenable pour la mâture. Il choisit un jeune sapin, bien droit, sans nœuds, qu’il n’eut qu’à équarir à son emplanture et à arrondir à sa tête. Les ferrures du mât, celles du gouvernail et celles de la coque avaient été grossièrement, mais solidement fabriquées à la forge des Cheminées. Enfin, vergues, mât de flèche, gui, espars, avirons, etc, tout était terminé dans la première semaine d’octobre, et il fut convenu qu’on ferait l’essai du bateau aux abords de l’île, afin de reconnaître comment il se comportait à la mer et dans quelle mesure on pouvait se fier à lui.

Pendant tout ce temps, les travaux nécessaires n’avaient point été négligés. Le corral était réaménagé, car le troupeau de mouflons et de chèvres comptait un certain nombre de petits qu’il fallait loger et nourrir. Les visites des colons n’avaient manqué ni au parc aux huîtres, ni à la garenne, ni aux gisements de houille et de fer, ni à quelques parties jusque-là inexplorées des forêts du Far-West, qui étaient fort giboyeuses.

Certaines plantes indigènes furent encore découvertes, et, si elles n’avaient pas une utilité immédiate, elles contribuèrent à varier les réserves végétales de Granite-house. C’étaient des espèces de ficoïdes, les unes semblables à celles du cap, avec des feuilles charnues comestibles, les autres produisant des graines qui contenaient une sorte de farine.

Le 10 octobre, le bateau fut lancé à la mer. Pencroff était radieux. L’opération réussit parfaitement. L’embarcation, toute gréée, ayant été poussée sur des rouleaux à la lisière du rivage, fut prise par la mer montante et flotta aux applaudissements des colons, et particulièrement de Pencroff, qui ne montra aucune modestie en cette occasion. D’ailleurs, sa vanité devait survivre à l’achèvement du bateau, puisque, après l’avoir construit, il allait être appelé à le commander. Le grade de capitaine lui fut décerné de l’agrément de tous.

Pour satisfaire le capitaine Pencroff, il fallut tout d’abord donner un nom à l’embarcation, et, après plusieurs propositions longuement discutées, les suffrages se réunirent sur celui de Bonadventure, qui était le nom de baptême de l’honnête marin.

Dès que le Bonadventure eut été soulevé par la marée montante, on put voir qu’il se tenait parfaitement dans ses lignes d’eau, et qu’il devait convenablement naviguer sous toutes les allures.

Du reste, l’essai en allait être fait, le jour même, dans une excursion au large de la côte. Le temps était beau, la brise fraîche, et la mer facile, surtout sur le littoral du sud, car le vent soufflait du nord-ouest depuis une heure déjà.

« Embarque ! Embarque ! » criait le capitaine Pencroff.

Mais il fallait déjeuner avant de partir, et il parut même bon d’emporter des provisions à bord, pour le cas où l’excursion se prolongerait jusqu’au soir.

Cyrus Smith avait hâte, également, d’essayer cette embarcation, dont les plans venaient de lui, bien que, sur le conseil du marin, il en eût souvent modifié quelques parties ; mais il n’avait pas en elle la confiance que manifestait Pencroff, et comme celui-ci ne reparlait plus du voyage à l’île Tabor, Cyrus Smith espérait même que le marin y avait renoncé. Il lui eût répugné, en effet, de voir deux ou trois de ses compagnons s’aventurer au loin sur cette barque, si petite en somme, et qui ne jaugeait pas plus de quinze tonneaux.

À dix heures et demie, tout le monde était à bord, même Jup, même Top. Nab et Harbert levèrent l’ancre qui mordait le sable près de l’embouchure de la Mercy, la brigantine fut hissée, le pavillon lincolnien flotta en tête du mât, et le Bonadventure, dirigé par Pencroff, prit le large.

Pour sortir de la baie de l’Union, il fallut d’abord faire vent arrière, et l’on put constater que, sous cette allure, la vitesse de l’embarcation était satisfaisante.

Après avoir doublé la pointe de l’Épave et le cap Griffe, Pencroff dut tenir le plus près, afin de prolonger la côte méridionale de l’île, et, après avoir couru quelques bords, il observa que le Bonadventure pouvait marcher environ à cinq quarts du vent, et qu’il se soutenait convenablement contre la dérive. Il virait très-bien vent devant, ayant du « coup », comme disent les marins, et gagnant même dans son virement.

Les passagers du Bonadventure étaient véritablement enchantés. Ils avaient là une bonne embarcation, qui, le cas échéant, pourrait leur rendre de grands services, et par ce beau temps, avec cette brise bien faite, la promenade fut charmante.

Pencroff se porta au large, à trois ou quatre milles de la côte, par le travers du port Ballon. L’île apparut alors dans tout son développement et sous un nouvel aspect, avec le panorama varié de son littoral depuis le cap Griffe jusqu’au promontoire du Reptile, ses premiers plans de forêts dans lesquels les conifères tranchaient encore sur le jeune feuillage des autres arbres à peine bourgeonnés, et ce mont Franklin, qui dominait l’ensemble et dont quelques neiges blanchissaient la tête.

« Que c’est beau ! s’écria Harbert.

— Oui, notre île est belle et bonne, répondit Pencroff. Je l’aime comme j’aimais ma pauvre mère ! Elle nous a reçus, pauvres et manquant de tout, et que manque-t-il à ces cinq enfants qui lui sont tombés du ciel ?

— Rien ! répondit Nab, rien, capitaine ! »

Et les deux braves gens poussèrent trois formidables hurrahs en l’honneur de leur île !

Pendant ce temps, Gédéon Spilett, appuyé au pied du mât, dessinait le panorama qui se développait sous ses yeux.

Cyrus Smith regardait en silence.

« Eh bien, monsieur Cyrus, demanda Pencroff, que dites-vous de notre bateau ?

— Il paraît se bien comporter, répondit l’ingénieur.

— Bon ! Et croyez-vous, à présent, qu’il pourrait entreprendre un voyage de quelque durée ?

— Quel voyage, Pencroff ?

— Celui de l’île Tabor, par exemple ?

— Mon ami, répondit Cyrus Smith, je crois que, dans un cas pressant, il ne faudrait pas hésiter à se confier au Bonadventure, même pour une traversée plus longue ; mais, vous le savez, je vous verrais partir avec peine pour l’île Tabor, puisque rien ne vous oblige à y aller.

— On aime à connaître ses voisins, répondit Pencroff, qui s’entêtait dans son idée. L’île Tabor, c’est notre voisine, et c’est la seule ! La politesse veut qu’on aille, au moins, lui faire une visite !

— Diable ! fit Gédéon Spilett, notre ami Pencroff est à cheval sur les convenances !

— Je ne suis à cheval sur rien du tout, riposta le marin, que l’opposition de l’ingénieur vexait un peu, mais qui n’aurait pas voulu lui causer quelque peine.

— Songez, Pencroff, répondit Cyrus Smith, que vous ne pouvez aller seul à l’île Tabor.

— Un compagnon me suffira.

— Soit, répondit l’ingénieur. C’est donc de deux colons sur cinq que vous risquez de priver la colonie de l’île Lincoln ?

— Sur six ! répondit Pencroff. Vous oubliez Jup.

— Sur sept ! ajouta Nab. Top en vaut bien un autre !

— Il n’y a pas de risque, monsieur Cyrus, reprit Pencroff.

— C’est possible, Pencroff ; mais, je vous le répète, c’est s’exposer sans nécessité ! »

L’entêté marin ne répondit pas et laissa tomber la conversation, bien décidé à la reprendre. Mais il ne se doutait guère qu’un incident allait lui venir en aide et changer en une œuvre d’humanité ce qui n’était qu’un caprice, discutable après tout.

En effet, après s’être tenu au large, le Bonadventure venait de se rapprocher de la côte, en se dirigeant vers le port Ballon. Il était important de vérifier les passes ménagées entre les bancs de sable et les récifs, pour les baliser au besoin, puisque cette petite crique devait être le port d’attache du bateau.

On n’était plus qu’à un demi-mille de la côte, et il avait fallu louvoyer pour gagner contre le vent. La vitesse du Bonadventure n’était que très-modérée alors, parce que la brise, en partie arrêtée par la haute terre, gonflait à peine ses voiles, et la mer, unie comme une glace, ne se ridait qu’au souffle des risées qui passaient capricieusement.

Harbert se tenait à l’avant, afin d’indiquer la route à suivre au milieu des passes, lorsqu’il s’écria tout d’un coup :

« Lofe, Pencroff, lofe.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Répondit le marin en se levant. Une roche ?

— Non… attends, dit Harbert… je ne vois pas bien… lofe encore… bon… arrive un peu… »

Et ce disant, Harbert, couché le long du bord, plongea rapidement son bras dans l’eau et se releva en disant :

« Une bouteille ! »

Il tenait à la main une bouteille fermée, qu’il venait de saisir à quelques encâblures de la côte.

Cyrus Smith prit la bouteille. Sans dire un seul mot, il en fit sauter le bouchon, et il tira un papier humide, sur lequel se lisaient ces mots :

Naufragé… île Tabor : 153° O. long. — 37° 11’ lat. S.


――
CHAPITRE XIII


CHAPITRE XIII

Départ décidé. — Hypothèses. — Préparatifs. — Les trois passagers. — Première nuit. — Deuxième nuit. — L’île Tabor. — Recherches sur la grève. — Recherches sous bois. — Personne. — Animaux. — Plantes. — Une habitation. — Déserte.


« Un naufragé ! s’écria Pencroff, abandonné à quelques cents milles de nous sur cette île Tabor ! Ah ! monsieur Cyrus, vous ne vous opposerez plus maintenant à mon projet de voyage !

— Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et vous partirez le plus tôt possible.

— Dès demain ?

— Dès demain. »

L’ingénieur tenait à la main le papier qu’il avait retiré de la bouteille. Il le médita pendant quelques instants, puis, reprenant la parole :

« De ce document, mes amis, dit-il, de la forme même dans laquelle il est conçu, on doit d’abord conclure ceci : c’est, premièrement, que le naufragé de l’île Tabor est un homme ayant des connaissances assez avancées en marine, puisqu’il donne la latitude et la longitude de l’île, conformes à celles que nous avons trouvées, et jusqu’à une minute d’approximation ; secondement, qu’il est anglais ou américain, puisque le document est écrit en langue anglaise.

— Ceci est parfaitement logique, répondit Gédéon Spilett, et la présence de ce naufragé explique l’arrivée de la caisse sur les rivages de l’île. Il y a eu naufrage, puisqu’il y a un naufragé. Quant à ce dernier, quel qu’il soit, il est heureux pour lui que Pencroff ait eu l’idée de construire ce bateau et de l’essayer aujourd’hui même, car, un jour de retard, et cette bouteille pouvait se briser sur les récifs.

— En effet, dit Harbert, c’est une chance heureuse que le Bonadventure ait passé là, précisément quand cette bouteille flottait encore !

— Et cela ne vous semble pas bizarre ? demanda Cyrus Smith à Pencroff.

— Cela me semble heureux, voilà tout, répondit le marin. Est-ce que vous voyez quelque chose d’extraordinaire à cela, monsieur Cyrus ? Cette bouteille, il fallait bien qu’elle allât quelque part, et pourquoi pas ici aussi bien qu’ailleurs ?
« Lofe, Pencroff, lofe, » dit Harbert. (Page 331.)

— Vous avez peut-être raison, Pencroff, répondit l’ingénieur, et cependant…

— Mais, fit observer Harbert, rien ne prouve que cette bouteille flotte depuis longtemps sur la mer ?

— Rien, répondit Gédéon Spilett, et même le document paraît avoir été récemment écrit. Qu’en pensez-vous, Cyrus ?

— Cela est difficile à vérifier, et, d’ailleurs, nous le saurons ! » répondit Cyrus Smith.

Pendant cette conversation, Pencroff n’était pas resté inactif. Il avait viré de bord, et le Bonadventure, grand largue, toutes voiles portant, filait rapidement
C'étaient Cyrus Smith et Nab. (Page 338.)

vers le cap Griffe. Chacun songeait à ce naufragé de l’île Tabor. Était-il encore temps de le sauver ? Grand événement dans la vie des colons ! Eux-mêmes n’étaient que des naufragés, mais il était à craindre qu’un autre n’eût pas été aussi favorisé qu’eux, et leur devoir était de courir au-devant de l’infortune.

Le cap Griffe fut doublé, et le Bonadventure vint mouiller vers quatre heures à l’embouchure de la Mercy.

Le soir même, les détails relatifs à la nouvelle expédition étaient réglés. Il parut convenable que Pencroff et Harbert, qui connaissaient la manœuvre d’une embarcation, fussent seuls à entreprendre ce voyage. En partant le lendemain, 11 octobre, ils pourraient arriver le 13 dans la journée, car, avec le vent qui régnait, il ne fallait pas plus de quarante-huit heures pour faire cette traversée de cent cinquante milles. Un jour dans l’île, trois ou quatre jours pour revenir, on pouvait donc compter que, le 17, ils seraient de retour à l’île Lincoln. Le temps était beau, le baromètre remontait sans secousses, le vent semblait bien établi, toutes les chances étaient donc en faveur de ces braves gens, qu’un devoir d’humanité allait entraîner loin de leur île.

Ainsi donc, il avait été convenu que Cyrus Smith, Nab et Gédéon Spilett resteraient à Granite-house ; mais une réclamation se produisit, et Gédéon Spilett, qui n’oubliait point son métier de reporter du New-York Herald, ayant déclaré qu’il irait à la nage plutôt que de manquer une pareille occasion, il fut admis à prendre part au voyage.

La soirée fut employée à transporter à bord du Bonadventure quelques objets de literie, des ustensiles, des armes, des munitions, une boussole, des vivres pour une huitaine de jours, et, ce chargement ayant été rapidement opéré, les colons remontèrent à Granite-house.

Le lendemain, à cinq heures du matin, les adieux furent faits, non sans une certaine émotion de part et d’autre, et Pencroff, éventant ses voiles, se dirigea vers le cap Griffe, qu’il devait doubler pour prendre directement ensuite la route du sud-ouest.

Le Bonadventure était déjà à un quart de mille de la côte, quand ses passagers aperçurent sur les hauteurs de Granite-house deux hommes qui leur faisaient un signe d’adieu. C’étaient Cyrus Smith et Nab.

« Nos amis ! s’écria Gédéon Spilett. Voilà notre première séparation depuis quinze mois !… »

Pencroff, le reporter et Harbert firent un dernier signe d’adieu, et Granite-house disparut bientôt derrière les hautes roches du cap.

Pendant les premières heures de la journée, le Bonadventure resta constamment en vue de la côte méridionale de l’île Lincoln, qui n’apparut bientôt plus que sous la forme d’une corbeille verte, de laquelle émergeait le mont Franklin. Les hauteurs, amoindries par l’éloignement, lui donnaient une apparence peu faite pour attirer les navires sur ses atterrages.

Le promontoire du Reptile fut dépassé vers une heure, mais à dix milles au large. De cette distance, il n’était plus possible de rien distinguer de la côte occidentale qui s’étendait jusqu’aux croupes du mont Franklin, et, trois heures après, tout ce qui était l’île Lincoln avait disparu au-dessous de l’horizon.

Le Bonadventure se conduisait parfaitement. Il s’élevait facilement à la lame et faisait une route rapide. Pencroff avait gréé sa voile de flèche, et, ayant tout dessus, il marchait suivant une direction rectiligne, relevée à la boussole.

De temps en temps, Harbert le relayait au gouvernail, et la main du jeune garçon était si sûre, que le marin n’avait pas une embardée à lui reprocher.

Gédéon Spilett causait avec l’un, avec l’autre, et, au besoin, il mettait la main à la manœuvre. Le capitaine Pencroff était absolument satisfait de son équipage, et ne parlait rien moins que de le gratifier « d’un quart de vin par bordée » !

Au soir, le croissant de la lune, qui ne devait être dans son premier quartier que le 16, se dessina dans le crépuscule solaire et s’éteignit bientôt. La nuit fut sombre, mais très-étoilée, et une belle journée s’annonçait encore pour le lendemain.

Pencroff, par prudence, amena la voile de flèche, ne voulant point s’exposer à être surpris par quelque excès de brise avec de la toile en tête de mât. C’était peut-être trop de précaution pour une nuit si calme, mais Pencroff était un marin prudent, et on n’aurait pu le blâmer.

Le reporter dormit une partie de la nuit. Pencroff et Harbert se relayèrent de deux heures en deux heures au gouvernail. Le marin se fiait à Harbert comme à lui-même, et sa confiance était justifiée par le sang-froid et la raison du jeune garçon. Pencroff lui donnait la route comme un commandant à son timonier, et Harbert ne laissait pas le Bonadventure dévier d’une ligne.

La nuit se passa bien, et le journée du 12 octobre s’écoula dans les mêmes conditions. La direction au sud-ouest fut strictement maintenue pendant toute cette journée, et si le Bonadventure ne subissait pas quelque courant inconnu, il devait terrir juste sur l’île Tabor.

Quant à cette mer que l’embarcation parcourait alors, elle était absolument déserte. Parfois, quelque grand oiseau, albatros ou frégate, passait à portée de fusil, et Gédéon Spilett se demandait si ce n’était pas à l’un de ces puissants volateurs qu’il avait confié sa dernière chronique adressée au New-York Herald. Ces oiseaux étaient les seuls êtres qui parussent fréquenter cette partie de l’océan comprise entre l’île Tabor et l’île Lincoln.

« Et cependant, fit observer Harbert, nous sommes à l’époque où les baleiniers se dirigent ordinairement vers la partie méridionale du Pacifique. En vérité, je ne crois pas qu’il y ait une mer plus abandonnée que celle-ci !

— Elle n’est point si déserte que cela ! répondit Pencroff.

— Comment l’entendez-vous ? demanda le reporter.

— Mais puisque nous y sommes ! Est-ce que vous prenez notre bateau pour une épave et nos personnes pour des marsouins ? »

Et Pencroff de rire de sa plaisanterie.

Au soir, d’après l’estime, on pouvait penser que le Bonadventure avait franchi une distance de cent vingt milles depuis son départ de l’île Lincoln, c’est-à-dire depuis trente-six heures, ce qui donnait une vitesse de trois milles un tiers à l’heure. La brise était faible et tendait à calmir. Toutefois, on pouvait espérer que le lendemain, au point du jour, si l’estime était juste et si la direction avait été bonne, on aurait connaissance de l’île Tabor.

Aussi, ni Gédéon Spilett, ni Harbert, ni Pencroff ne dormirent pendant cette nuit du 12 au 13 octobre. Dans l’attente du lendemain, ils ne pouvaient se défendre d’une vive émotion. Il y avait tant d’incertitudes dans l’entreprise qu’ils avaient tentée ! Étaient-ils proche de l’île Tabor ? L’île était-elle encore habitée par ce naufragé au secours duquel ils se portaient ? Quel était cet homme ? Sa présence n’apporterait-elle pas quelque trouble dans la petite colonie, si unie jusqu’alors ? Consentirait-il, d’ailleurs, à échanger sa prison pour une autre ? Toutes ces questions, qui allaient sans doute être résolues le lendemain, les tenaient en éveil, et, aux premières nuances du jour, ils fixèrent successivement leurs regards sur tous les points de l’horizon de l’ouest.

« Terre ! » cria Pencroff vers six heures du matin.

Et comme il était inadmissible que Pencroff se fût trompé, il était évident que la terre était là.

Que l’on juge de la joie du petit équipage du Bonadventure ! Avant quelques heures, il serait sur le littoral de l’île !

L’île Tabor, sorte de côte basse, à peine émergée des flots, n’était pas éloignée de plus de quinze milles. Le cap du Bonadventure, qui était un peu dans le sud de l’île, fut mis directement dessus, et, à mesure que le soleil montait dans l’est, quelques sommets se détachèrent çà et là.

« Ce n’est qu’un îlot beaucoup moins important que l’île Lincoln, fit observer Harbert, et probablement dû comme elle à quelque soulèvement sous-marin. »

À onze heures du matin, le Bonadventure n’en était plus qu’à deux milles, et Pencroff, cherchant une passe pour atterrir, ne marchait plus qu’avec une extrême prudence sur ces eaux inconnues.

On embrassait alors dans tout son ensemble l’îlot, sur lequel se détachaient des bouquets de gommiers verdoyants et quelques autres grands arbres, de la nature de ceux qui poussaient à l’île Lincoln. Mais, chose assez étonnante, pas une fumée ne s’élevait qui indiquât que l’îlot fût habité, pas un signal n’apparaissait sur un point quelconque du littoral !

Et pourtant le document était formel : il y avait un naufragé, et ce naufragé aurait dû être aux aguets !

Cependant le Bonadventure s’aventurait entre des passes assez capricieuses que les récifs laissaient entre eux et dont Pencroff observait les moindres sinuosités avec la plus extrême attention. Il avait mis Harbert au gouvernail, et, posté à l’avant, il examinait les eaux, prêt à amener sa voile, dont il tenait la drisse en main. Gédéon Spilett, la lunette aux yeux, parcourait tout le rivage sans rien apercevoir.

Enfin, à midi à peu près, le Bonadventure vint heurter de son étrave une grève de sable. L’ancre fut jetée, les voiles amenées, et l’équipage de la petite embarcation prit terre.

Et il n’y avait pas à douter que ce fût bien l’île Tabor, puisque, d’après les cartes les plus récentes, il n’existait aucune autre île sur cette portion du Pacifique, entre la Nouvelle-Zélande et la côte américaine.

L’embarcation fut solidement amarrée, afin que le reflux de la mer ne pût l’emporter ; puis, Pencroff et ses deux compagnons, après s’être bien armés, remontèrent le rivage, afin de gagner un espèce de cône, haut de deux cent cinquante à trois cents pieds, qui s’élevait à un demi-mille.

« Du sommet de cette colline, dit Gédéon Spilett, nous pourrons sans doute avoir une connaissance sommaire de l’îlot, ce qui facilitera nos recherches.

— C’est faire ici, répondit Harbert, ce que M. Cyrus a fait tout d’abord à l’île Lincoln, en gravissant le mont Franklin.

— Identiquement, répondit le reporter, et c’est la meilleure manière de procéder ! »

Tout en causant, les explorateurs s’avançaient en suivant la lisière d’une prairie qui se terminait au pied même du cône. Des bandes de pigeons de roche et d’hirondelles de mer, semblables à ceux de l’île Lincoln, s’envolaient devant eux. Sous le bois qui longeait la prairie à gauche, ils entendirent des frémissements de broussailles, ils entrevirent des remuements d’herbes qui indiquaient la présence d’animaux très-fuyards ; mais rien jusqu’alors n’indiquait que l’îlot fût habité.

Arrivés au pied du cône, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett le gravirent en quelques instants, et leurs regards parcoururent les divers points de l’horizon.

Ils étaient bien sur un îlot, qui ne mesurait pas plus de six milles de tour, et dont le périmètre, peu frangé de caps ou de promontoires, peu creusé d’anses ou de criques, présentait la forme d’un ovale allongé. Tout autour, la mer, absolument, s’étendait jusqu’aux limites du ciel. Il n’y avait pas une terre, pas une voile en vue !

Cet îlot, boisé sur toute sa surface, n’offrait pas cette diversité d’aspect de l’île Lincoln, aride et sauvage sur une partie, mais fertile et riche sur l’autre. Ici, c’était une masse uniforme de verdure, que dominaient deux ou trois collines peu élevées. Obliquement à l’ovale de l’îlot, un ruisseau coulait à travers une large prairie et allait se jeter à la mer sur la côte occidentale par une étroite embouchure.

« Le domaine est restreint, dit Harbert.

— Oui, répondit Pencroff, c’eût été un peu petit pour nous !

— Et de plus, répondit le reporter, il semble inhabité.

— En effet, répondit Harbert, rien n’y décèle la présence de l’homme.

— Descendons, dit Pencroff, et cherchons. »

Le marin et ses deux compagnons revinrent au rivage, à l’endroit où ils avaient laissé le Bonadventure. Ils avaient décidé de faire à pied le tour de l’îlot, avant de s’aventurer à l’intérieur, de telle façon que pas un point n’échappât à leurs investigations.

La grève était facile à suivre, et, en quelques endroits seulement, de grosses roches la coupaient, que l’on pouvait facilement tourner. Les explorateurs descendirent vers le sud, en faisant fuir de nombreuses bandes d’oiseaux aquatiques et des troupeaux de phoques qui se jetaient à la mer du plus loin qu’ils les apercevaient.

« Ces bêtes-là, fit observer le reporter, n’en sont pas à voir des hommes pour la première fois. Ils les craignent, donc ils les connaissent. »

Une heure après leur départ, tous trois étaient arrivés à la pointe sud de l’îlot, terminée par un cap aigu, et ils remontèrent vers le nord en longeant la côte occidentale, également formée de sable et de roches, que d’épais bois bordaient en arrière-plan.

Nulle part il n’y avait trace d’habitation, nulle part l’empreinte d’un pied humain, sur tout ce périmètre de l’îlot, qui, après quatre heures de marche, fut entièrement parcouru.

C’était au moins fort extraordinaire, et on devait croire que l’île Tabor n’était pas ou n’était plus habitée. Peut-être, après tout, le document avait-il plusieurs mois ou plusieurs années de date déjà, et il était possible, dans ce cas, ou que le naufragé eût été rapatrié, ou qu’il fût mort de misère.

Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, formant des hypothèses plus ou moins plausibles, dînèrent rapidement à bord du Bonadventure, de manière à reprendre leur excursion et à la continuer jusqu’à la nuit.

C’est ce qui fut fait à cinq heures du soir, heure à laquelle ils s’aventurèrent sous bois.

De nombreux animaux s’enfuirent à leur approche, et principalement, on pourrait même dire uniquement, des chèvres et des porcs, qui, il était facile de le voir, appartenaient aux espèces européennes. Sans doute quelque baleinier les avait débarqués sur l’île, où ils s’étaient rapidement multipliés. Harbert se promit bien d’en prendre un ou deux couples vivants, afin de les rapporter à l’île Lincoln.

Il n’était donc plus douteux que des hommes, à une époque quelconque, eussent visité cet îlot. Et cela parut plus évident encore, quand, à travers la forêt, apparurent des sentiers tracés, des troncs d’arbres abattus à la hache, et partout la marque du travail humain ; mais ces arbres, qui tombaient en pourriture, avaient été renversés depuis bien des années déjà, les entailles de hache étaient veloutées de mousse, et les herbes croissaient, longues et drues, à travers les sentiers, qu’il était malaisé de reconnaître.

« Mais, fit observer Gédéon Spilett, cela prouve que non-seulement des hommes ont débarqué sur cet îlot, mais encore qu’ils l’ont habité pendant un certain temps. Maintenant, quels étaient ces hommes ? Combien étaient-ils ? Combien en reste-t-il ?

— Le document, dit Harbert, ne parle que d’un seul naufragé.

— Eh bien, s’il est encore sur l’île, répondit Pencroff, il est impossible que nous ne le trouvions pas ! »

L’exploration continua donc. Le marin et ses compagnons suivirent naturellement la route qui coupait diagonalement l’îlot, et ils arrivèrent ainsi à côtoyer le ruisseau qui se dirigeait vers la mer.

Si les animaux d’origine européenne, si quelques travaux dus à une main humaine démontraient incontestablement que l’homme était déjà venu sur cette île, plusieurs échantillons du règne végétal ne le prouvèrent pas moins. En de certains endroits, au milieu de clairières, il était visible que la terre avait été plantée de plantes potagères à une époque assez reculée probablement.

Aussi, quelle fut la joie d’Harbert quand il reconnut des pommes de terre, des chicorées, de l’oseille, des carottes, des choux, des navets, dont il suffisait de recueillir la graine pour enrichir le sol de l’île Lincoln !

« Bon ! Bien ! répondit Pencroff. Cela fera joliment l’affaire de Nab et
« Terre ! » cria Pencroff. (Page 340.)

la nôtre. Si donc nous ne retrouvons pas le naufragé, du moins notre voyage n’aura pas été inutile, et Dieu nous aura récompensés !

— Sans doute, répondit Gédéon Spilett ; mais à voir l’état dans lequel se trouvent ces plantations, on peut craindre que l’îlot ne soit plus habité depuis longtemps.

— En effet, répondit Harbert, un habitant, quel qu’il fût, n’aurait pas négligé une culture si importante !

— Oui ! dit Pencroff, ce naufragé est parti !… Cela est à supposer…

— Il faut donc admettre que le document a une date déjà ancienne ?

— Évidemment.
Harbert montre entre les arbres une habitation. (Page 345.)

— Et que cette bouteille n’est arrivée à l’île Lincoln qu’après avoir longtemps flotté sur la mer ?

— Pourquoi pas ? répondit Pencroff. — Mais voici la nuit qui vient, ajouta-t-il, et je pense qu’il vaut mieux suspendre nos recherches.

— Revenons à bord, et demain nous recommencerons, » dit le reporter.

C’était le plus sage, et le conseil allait être suivi, quand Harbert, montrant une masse confuse entre les arbres, s’écria :

« Une habitation ! »

Aussitôt, tous trois se dirigèrent vers l’habitation indiquée. Aux lueurs du

crépuscule, il fut possible de voir qu’elle avait été construite en planches recouvertes d’une épaisse toile goudronnée.

La porte, à demi fermée, fut repoussée par Pencroff, qui entra d’un pas rapide…

L’habitation était vide !


――
CHAPITRE XIV


CHAPITRE XIV

Inventaire. — La nuit. — Quelques lettres. — Continuation des recherches. — Plantes et animaux. — Grand danger couru par Harbert. — À bord. — Le départ. — Mauvais temps. — Une lueur d’instinct. — Perdus en mer. — Un feu allumé à propos.


Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett étaient restés silencieux au milieu de l’obscurité.

Pencroff appela d’une voix forte.

Aucune réponse ne lui fut faite.

Le marin battit alors le briquet et alluma une brindille. Cette lumière éclaira pendant un instant une petite salle, qui parut être absolument abandonnée. Au fond était une cheminée grossière, avec quelques cendres froides, supportant une brassée de bois sec. Pencroff y jeta la brindille enflammée, le bois pétilla et donna une vive lueur.

Le marin et ses deux compagnons aperçurent alors un lit en désordre, dont les couvertures, humides et jaunies, prouvaient qu’il ne servait plus depuis longtemps ; dans un coin de la cheminée, deux bouilloires couvertes de rouille et une marmite renversée ; une armoire, avec quelques vêtements de marin à demi moisis ; sur la table, un couvert d’étain et une Bible rongée par l’humidité ; dans un angle, quelques outils, pelle, pioche, pic, deux fusils de chasse, dont l’un était brisé ; sur une planche formant étagère, un baril de poudre encore intact, un baril de plomb et plusieurs boîtes d’amorces ; le tout couvert d’une épaisse couche de poussière, que de longues années, peut-être, avaient accumulée.

« Il n’y a personne, dit le reporter.

— Personne ! répondit Pencroff.

— Voilà longtemps que cette chambre n’a été habitée, fit observer Harbert.

— Oui, bien longtemps ! répondit le reporter.

— Monsieur Spilett, dit alors Pencroff, au lieu de retourner à bord, je pense qu’il vaut mieux passer la nuit dans cette habitation.

— Vous avez raison, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, et si son propriétaire revient, eh bien ! il ne se plaindra peut-être pas de trouver la place prise !

— Il ne reviendra pas ! dit le marin en hochant la tête.

— Vous croyez qu’il a quitté l’île ? demanda le reporter.

— S’il avait quitté l’île, il eût emporté ses armes et ses outils, répondit Pencroff. Vous savez le prix que les naufragés attachent à ces objets, qui sont les dernières épaves du naufrage. Non ! non ! répéta le marin d’une voix convaincue, non ! Il n’a pas quitté l’île ! S’il s’était sauvé sur un canot fait par lui, il eût encore moins abandonné ces objets de première nécessité ! Non, il est sur l’île !

— Vivant ?… demanda Harbert.

— Vivant ou mort. Mais s’il est mort, il ne s’est pas enterré lui-même, je suppose, répondit Pencroff, et nous retrouverons au moins ses restes ! »

Il fut donc convenu que l’on passerait la nuit dans l’habitation abandonnée, qu’une provision de bois qui se trouvait dans un coin permettrait de chauffer suffisamment. La porte fermée, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett, assis sur un banc, demeurèrent là, causant peu, mais réfléchissant beaucoup. Ils se trouvaient dans une disposition d’esprit à tout supposer, comme à tout attendre, et ils écoutaient avidement les bruits du dehors. La porte se fût ouverte soudain, un homme se serait présenté à eux, qu’ils n’en auraient pas été autrement surpris, malgré tout ce que cette demeure révélait d’abandon, et ils avaient leurs mains prêtes à serrer les mains de cet homme, de ce naufragé, de cet ami inconnu que des amis attendaient !

Mais aucun bruit ne se fit entendre, la porte ne s’ouvrit pas, et les heures se passèrent ainsi.

Que cette nuit parut longue au marin et à ses deux compagnons ! Seul, Harbert avait dormi pendant deux heures, car, à son âge, le sommeil est un besoin. Ils avaient hâte, tous les trois, de reprendre leur exploration de la veille et de fouiller cet îlot jusque dans ses coins les plus secrets ! Les conséquences déduites par Pencroff étaient absolument justes, et il était presque certain que, puisque la maison était abandonnée et que les outils, les ustensiles, les armes s’y trouvaient encore, c’est que son hôte avait succombé. Il convenait donc de chercher ses restes et de leur donner au moins une sépulture chrétienne.

Le jour parut. Pencroff et ses compagnons procédèrent immédiatement à l’examen de l’habitation.

Elle avait été bâtie, vraiment, dans une heureuse situation, au revers d’une petite colline que cinq ou six magnifiques gommiers abritaient. Devant sa façade et à travers les arbres, la hache avait ménagé une large éclaircie, qui permettait aux regards de s’étendre sur la mer. Une petite pelouse, entourée d’une barrière de bois qui tombait en ruines, conduisait au rivage, sur la gauche duquel s’ouvrait l’embouchure du ruisseau.

Cette habitation avait été construite en planches, et il était facile de voir que ces planches provenaient de la coque ou du pont d’un navire. Il était donc probable qu’un bâtiment désemparé avait été jeté à la côte sur l’île, que tout au moins un homme de l’équipage avait été sauvé, et qu’au moyen des débris du navire, cet homme, ayant des outils à sa disposition, avait construit cette demeure.

Et cela fut bien plus évident encore, quand Gédéon Spilett, après avoir tourné autour de l’habitation, vit sur une planche — probablement une de celles qui formaient les pavois du navire naufragé — ces lettres à demi effacées déjà :

BR..TAN.A

« Britannia ! s’écria Pencroff, que le reporter avait appelé, c’est un nom commun à bien des navires, et je ne pourrais dire si celui-ci était anglais ou américain !

— Peu importe, Pencroff !

— Peu importe, en effet, répondit le marin, et le survivant de son équipage, s’il vit encore, nous le sauverons, à quelque pays qu’il appartienne ! Mais, avant de recommencer notre exploration, retournons d’abord au Bonadventure ! »

Une sorte d’inquiétude avait pris Pencroff au sujet de son embarcation. Si pourtant l’îlot était habité, et si quelque habitant s’était emparé… mais il haussa les épaules à cette invraisemblable supposition.

Toujours est-il que le marin n’était pas fâché d’aller déjeuner à bord. La route, toute tracée d’ailleurs, n’était pas longue, — un mille à peine. On se remit donc en marche, tout en fouillant du regard les bois et les taillis, à travers lesquels chèvres et porcs s’enfuyaient par centaines.

Vingt minutes après avoir quitté l’habitation, Pencroff et ses compagnons revoyaient la côte orientale de l’île et le Bonadventure, maintenu par son ancre, qui mordait profondément le sable.

Pencroff ne put retenir un soupir de satisfaction. Après tout, ce bateau, c’était son enfant, et le droit des pères est d’être souvent inquiet plus que de raison.

On remonta à bord, on déjeuna, de manière à n’avoir besoin de dîner que très-tard ; puis, le repas terminé, l’exploration fut reprise et conduite avec le soin le plus minutieux.

En somme, il était très-probable que l’unique habitant de l’îlot avait succombé. Aussi était-ce plutôt un mort qu’un vivant dont Pencroff et ses compagnons cherchaient à retrouver les traces ! Mais leurs recherches furent vaines, et, pendant la moitié de la journée, ils fouillèrent inutilement ces massifs d’arbres qui couvraient l’îlot. Il fallut bien admettre alors que, si le naufragé était mort, il ne restait plus maintenant aucune trace de son cadavre, et que quelque fauve, sans doute, l’avait dévoré jusqu’au dernier ossement.

« Nous repartirons demain au point du jour, dit Pencroff à ses deux compagnons, qui, vers deux heures après midi, se couchèrent à l’ombre d’un bouquet de pins, afin de se reposer quelques instants.

— Je crois que nous pouvons sans scrupule, ajouta Harbert, emporter les ustensiles qui ont appartenu au naufragé ?

— Je le crois aussi, répondit Gédéon Spilett, et ces armes, ces outils compléteront le matériel de Granite-house. Si je ne me trompe, la réserve de poudre et de plomb est importante.

— Oui, répondit Pencroff, mais n’oublions pas de capturer un ou deux couples de ces porcs, dont l’île Lincoln est dépourvue…

— Ni de récolter ces graines, ajouta Harbert, qui nous donneront tous les légumes de l’ancien et du nouveau continent.

— Il serait peut-être convenable alors, dit le reporter, de rester un jour de plus à l’île Tabor, afin d’y recueillir tout ce qui peut nous être utile.

— Non, monsieur Spilett, répondit Pencroff, et je vous demanderai de partir dès demain, au point du jour. Le vent me paraît avoir une tendance à tourner dans l’ouest, et, après avoir eu bon vent pour venir, nous aurons bon vent pour nous en aller.

— Alors ne perdons pas de temps ! dit Harbert en se levant.

— Ne perdons pas de temps, répondit Pencroff. Vous, Harbert, occupez-vous de récolter ces graines, que vous connaissez mieux que nous. Pendant ce temps, M. Spilett et moi, nous allons faire la chasse aux porcs, et, même en l’absence de Top, j’espère bien que nous réussirons à en capturer quelques-uns ! »

Harbert prit donc à travers le sentier qui devait le ramener vers la partie cultivée de l’îlot, tandis que le marin et le reporter rentraient directement dans la forêt.

Bien des échantillons de la race porcine s’enfuirent devant eux, et ces animaux, singulièrement agiles, ne paraissaient pas d’humeur à se laisser approcher. Cependant, après une demi-heure de poursuites, les chasseurs étaient parvenus à s’emparer d’un couple qui s’était baugé dans un épais taillis, lorsque des cris retentirent à quelques centaines de pas dans le nord de l’îlot. À ces cris se mêlaient d’horribles rauquements qui n’avaient rien d’humain.

Pencroff et Gédéon Spilett se redressèrent, et les porcs profitèrent de ce mouvement pour s’enfuir, au moment où le marin préparait des cordes pour les lier.

« C’est la voix d’Harbert ! dit le reporter.

— Courons ! » s’écria Pencroff.

Et aussitôt le marin et Gédéon Spilett de se porter de toute la vitesse de leurs jambes vers l’endroit d’où partaient ces cris.

Ils firent bien de se hâter, car, au tournant du sentier, près d’une clairière, ils aperçurent le jeune garçon terrassé par un être sauvage, un gigantesque singe sans doute, qui allait lui faire un mauvais parti.

Se jeter sur ce monstre, le terrasser à son tour, lui arracher Harbert, puis le maintenir solidement, ce fut l’affaire d’un instant pour Pencroff et Gédéon Spilett. Le marin était d’une force herculéenne, le reporter très-robuste aussi, et, malgré la résistance du monstre, il fut solidement attaché, de manière à ne plus pouvoir faire un mouvement.

« Tu n’as pas de mal, Harbert ? demanda Gédéon Spilett.

— Non ! non !

— Ah ! S’il t’avait blessé, ce singe !… s’écria Pencroff.

— Mais ce n’est pas un singe ! » répondit Harbert.

Pencroff et Gédéon Spilett, à ces paroles, regardèrent alors l’être singulier qui gisait à terre.

En vérité, ce n’était point un singe ! C’était une créature humaine, c’était un homme ! Mais quel homme ! Un sauvage, dans toute l’horrible acception du mot, et d’autant plus épouvantable, qu’il semblait être tombé au dernier degré de l’abrutissement !

Chevelure hérissée, barbe inculte descendant jusqu’à la poitrine, corps à peu près nu, sauf un lambeau de couverture sur les reins, yeux farouches, mains énormes, ongles démesurément longs, teint sombre comme l’acajou, pieds durcis comme s’ils eussent été faits de corne : telle était la misérable créature qu’il fallait bien, pourtant, appeler un homme ! Mais on avait droit, vraiment, de se demander si dans ce corps il y avait encore une âme, ou si le vulgaire instinct de la brute avait seul survécu en lui !

« Êtes-vous bien sûr que ce soit un homme ou qu’il l’ait été ? demanda Pencroff au reporter.

— Hélas ! Ce n’est pas douteux, répondit celui-ci.

— Ce serait donc le naufragé ? dit Harbert.

— Oui, répondit Gédéon Spilett, mais l’infortuné n’a plus rien d’humain ! »

Le reporter disait vrai. Il était évident que, si le naufragé avait jamais été un être civilisé, l’isolement en avait fait un sauvage, et pis, peut-être, un véritable homme des bois. Des sons rauques sortaient de sa gorge, entre ses dents, qui avaient l’acuité des dents de carnivores, faites pour ne plus broyer que de la chair crue. La mémoire devait l’avoir abandonné depuis longtemps, sans doute, et, depuis longtemps aussi, il ne savait plus se servir de ses outils, de ses armes, il ne savait plus faire de feu ! On voyait qu’il était leste, souple, mais que toutes les qualités physiques s’étaient développées chez lui au détriment des qualités morales !

Gédéon Spilett lui parla. Il ne parut pas comprendre, ni même entendre… et cependant, en le regardant bien dans les yeux, le reporter crut voir que toute raison n’était pas éteinte en lui.

Cependant, le prisonnier ne se débattait pas, et il n’essayait point à briser ses liens. Était-il anéanti par la présence de ces hommes dont il avait été le semblable ? Retrouvait-il dans un coin de son cerveau quelque fugitif souvenir qui le ramenait à l’humanité ? Libre, aurait-il tenté de s’enfuir, où serait-il resté ? On ne sait, mais on n’en fit pas l’épreuve, et, après avoir considéré le misérable avec une extrême attention :

« Quel qu’il soit, dit Gédéon Spilett, quel qu’il ait été et quoi qu’il puisse devenir, notre devoir est de le ramener avec nous à l’île Lincoln !

— Oui ! oui ! répondit Harbert, et peut-être pourra-t-on, avec des soins, réveiller en lui quelque lueur d’intelligence !

— L’âme ne meurt pas, dit le reporter, et ce serait une grande satisfaction que d’arracher cette créature de Dieu à l’abrutissement ! »

Pencroff secouait la tête d’un air de doute.

« Il faut l’essayer, en tout cas, répondit le reporter, et l’humanité nous le commande. »

C’était, en effet, leur devoir d’êtres civilisés et chrétiens. Tous trois le comprirent, et ils savaient bien que Cyrus Smith les approuverait d’avoir agi ainsi.

« Le laisserons-nous lié ? demanda le marin.

— Peut-être marcherait-il, si on détachait ses pieds ? dit Harbert.

— Essayons, » répondit Pencroff.

Les cordes qui entravaient les pieds du prisonnier furent défaites, mais ses bras demeurèrent fortement attachés. Il se leva de lui-même et ne parut manifester aucun désir de s’enfuir. Ses yeux secs dardaient un regard aigu sur les trois hommes qui marchaient près de lui, et rien ne dénotait qu’il se souvînt
Harbert fut terrassé par un être sauvage. (Page 350.)

d’être leur semblable ou au moins de l’avoir été. Un sifflement continu s’échappait de ses lèvres, et son aspect était farouche, mais il ne chercha pas à résister.

Sur le conseil du reporter, cet infortuné fut ramené à sa maison. Peut-être la vue des objets qui lui appartenaient ferait-elle quelque impression sur lui ! Peut-être suffisait-il d’une étincelle pour raviver sa pensée obscurcie, pour rallumer son âme éteinte !

L’habitation n’était pas loin. En quelques minutes, tous y arrivèrent ; mais là, le prisonnier ne reconnut rien, et il semblait qu’il eût perdu conscience de toutes choses !

Que pouvait-on conjecturer de ce degré d’abrutissement auquel ce misérable
« Un feu ! un feu ! » s'écria Pencroff. (Page 356.)

être était tombé, si ce n’est que son emprisonnement sur l’îlot datait de loin déjà, et qu’après y être arrivé raisonnable, l’isolement l’avait réduit à un tel état ?

Le reporter eut alors l’idée que la vue du feu agirait peut-être sur lui, et, en un instant, une de ces belles flambées qui attirent même les animaux illumina le foyer.

La vue de la flamme sembla d’abord fixer l’attention du malheureux ; mais bientôt il recula, et son regard inconscient s’éteignit.

Évidemment, il n’y avait rien à faire, pour le moment du moins, qu’à le ramener à bord du Bonadventure, ce qui fut fait, et là il resta sous la garde de Pencroff.

Harbert et Gédéon Spilett retournèrent sur l’îlot pour y terminer leurs opérations, et, quelques heures après, ils revenaient au rivage, rapportant les ustensiles et les armes, une récolte de graines potagères, quelques pièces de gibier et deux couples de porcs. Le tout fut embarqué, et le Bonadventure se tint prêt à lever l’ancre, dès que la marée du lendemain matin se ferait sentir.

Le prisonnier avait été placé dans la chambre de l’avant, où il resta calme, silencieux, sourd et muet tout ensemble.

Pencroff lui offrit à manger, mais il repoussa la viande cuite qui lui fut présentée et qui sans doute ne lui convenait plus. Et, en effet, le marin lui ayant montré un des canards qu’Harbert avait tués, il se jeta dessus avec une avidité bestiale et le dévora.

« Vous croyez qu’il en reviendra ? dit Pencroff en secouant la tête.

— Peut-être, répondit le reporter. Il n’est pas impossible que nos soins ne finissent par réagir sur lui, car c’est l’isolement qui l’a fait ce qu’il est, et il ne sera plus seul désormais !

— Il y a longtemps, sans doute, que le pauvre homme est en cet état ! dit Harbert.

— Peut-être, répondit Gédéon Spilett.

— Quel âge peut-il avoir ? demanda le jeune garçon.

— Cela est difficile à dire, répondit le reporter, car il est impossible de voir ses traits sous l’épaisse barbe qui lui couvre la face, mais il n’est plus jeune, et je suppose qu’il doit avoir au moins cinquante ans.

— Avez-vous remarqué, monsieur Spilett, combien ses yeux sont profondément enfoncés sous leur arcade ? demanda le jeune garçon.

— Oui, Harbert, mais j’ajoute qu’ils sont plus humains qu’on ne serait tenté de le croire à l’aspect de sa personne.

— Enfin, nous verrons, répondit Pencroff, et je suis curieux de connaître le jugement que portera M. Smith sur notre sauvage. Nous allions chercher une créature humaine, et c’est un monstre que nous ramenons ! Enfin, on fait ce qu’on peut ! »

La nuit se passa, et si le prisonnier dormit ou non, on ne sait, mais, en tout cas, bien qu’il eût été délié, il ne remua pas. Il était comme ces fauves que les premiers moments de séquestration accablent et que la rage reprend plus tard.

Au lever du jour, le lendemain, — 15 octobre, — le changement de temps prévu par Pencroff s’était produit. Le vent avait halé le nord ouest, et il favorisait le retour du Bonadventure ; mais, en même temps, il fraîchissait et devait rendre la navigation plus difficile.

À cinq heures du matin, l’ancre fut levée. Pencroff prit un ris dans sa grande voile et mit le cap à l’est-nord-est, de manière à cingler directement vers l’île Lincoln.

Le premier jour de la traversée ne fut marqué par aucun incident. Le prisonnier était demeuré calme dans la cabine de l’avant, et comme il avait été marin, il semblait que les agitations de la mer produisissent sur lui une sorte de salutaire réaction. Lui revenait-il donc à la mémoire quelque souvenir de son ancien métier ? En tout cas, il se tenait tranquille, étonné plutôt qu’abattu.

Le lendemain, — 16 octobre, — le vent fraîchit beaucoup, en remontant encore plus au nord, et, par conséquent, dans une direction moins favorable à la marche du Bonadventure, qui bondissait sur les lames. Pencroff en fut bientôt arrivé à tenir le plus près, et, sans en rien dire, il commença à être inquiet de l’état de la mer, qui déferlait violemment sur l’avant de son embarcation. Certainement, si le vent ne se modifiait pas, il mettrait plus de temps à atteindre l’île Lincoln qu’il n’en avait employé à gagner l’île Tabor.

En effet, le 17 au matin, il y avait quarante-huit heures que le Bonadventure était parti, et rien n’indiquait qu’il fût dans les parages de l’île. Il était impossible, d’ailleurs, pour évaluer la route parcourue, de s’en rapporter à l’estime, car la direction et la vitesse avaient été trop irrégulières.

Vingt-quatre heures après, il n’y avait encore aucune terre en vue. Le vent était tout à fait debout alors et la mer détestable. Il fallut manœuvrer avec rapidité les voiles de l’embarcation, que des coups de mer couvraient en grand, prendre des ris, et souvent changer les amures, en courant de petits bords. Il arriva même que, dans la journée du 18, le Bonadventure fut entièrement coiffé par une lame, et si ses passagers n’eussent pas pris d’avance la précaution de s’attacher sur le pont, ils auraient été emportés.

Dans cette occasion, Pencroff et ses compagnons, très-occupés à se dégager, reçurent une aide inespérée du prisonnier, qui s’élança par l’écoutille, comme si son instinct de marin eût pris le dessus, et brisa les pavois d’un vigoureux coup d’espar, afin de faire écouler plus vite l’eau qui emplissait le pont ; puis, l’embarcation dégagée, sans avoir prononcé une parole, il redescendit dans sa chambre.

Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, absolument stupéfaits, l’avaient laissé agir.

Cependant la situation était mauvaise, et le marin avait lieu de se croire égaré sur cette immense mer, sans aucune possibilité de retrouver sa route !

La nuit du 18 au 19 fut obscure et froide. Toutefois, vers onze heures, le vent calmit, la houle tomba, et le Bonadventure, moins secoué, acquit une vitesse plus grande. Du reste, il avait merveilleusement tenu la mer.

Ni Pencroff, ni Gédéon Spilett, ni Harbert ne songèrent à prendre même une heure de sommeil. Ils veillèrent avec un soin extrême, car ou l’île Lincoln ne pouvait être éloignée, et on en aurait connaissance au lever du jour, ou le Bonadventure, emporté par des courants, avait dérivé sous le vent, et il devenait presque impossible alors de rectifier sa direction.

Pencroff, inquiet au dernier degré, ne désespérait pas cependant, car il avait une âme fortement trempée, et, assis au gouvernail, il cherchait obstinément à percer cette ombre épaisse qui l’enveloppait.

Vers deux heures du matin, il se leva tout à coup :

« Un feu ! Un feu ! » s’écria-t-il.

Et, en effet, une vive lueur apparaissait à vingt milles dans le nord-est. L’île Lincoln était là, et cette lueur, évidemment allumée par Cyrus Smith, montrait la route à suivre.

Pencroff, qui portait beaucoup trop au nord, modifia sa direction, et il mit le cap sur ce feu qui brillait au-dessus de l’horizon comme une étoile de première grandeur.


――
CHAPITRE XV


CHAPITRE XV

Le retour. — Discussion. — Cyrus Smith et l’inconnu. — Port Ballon. — La troisième récolte. — Un moulin à vent. — La première farine et le premier pain. — Le dévouement de l’ingénieur. — Une expérience émouvante. — Quelques pleurs qui coulent.


Le lendemain, — 20 octobre, — à sept heures du matin, après quatre jours de voyage, le Bonadventure venait s’échouer doucement sur la grève, à l’embouchure de la Mercy.

Cyrus Smith et Nab, très-inquiets de ce mauvais temps et de la prolongation d’absence de leurs compagnons, étaient montés dès l’aube sur le plateau de Grande-Vue, et ils avaient enfin aperçu l’embarcation qui avait tant tardé à revenir !

« Dieu soit loué ! Les voilà ! » s’était écrié Cyrus Smith.

Quant à Nab, dans sa joie, il s’était mis à danser, à tourner sur lui-même en battant des mains et en criant : « Oh ! mon maître ! » pantomine plus touchante que le plus beau discours !

La première idée de l’ingénieur, en comptant les personnes qu’il pouvait

apercevoir sur le pont du Bonadventure, avait été que Pencroff n’avait pas retrouvé le naufragé de l’île Tabor, ou que, tout au moins, cet infortuné s’était refusé à quitter son île et à changer sa prison pour une autre.

Et, en effet, Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert étaient seuls sur le pont du Bonadventure.

Au moment où l’embarcation accosta, l’ingénieur et Nab l’attendaient sur le rivage, et avant que les passagers eussent sauté sur le sable, Cyrus Smith leur disait :

« Nous avons été bien inquiets de votre retard, mes amis ! Vous serait-il arrivé quelque malheur ?

— Non, répondit Gédéon Spilett, et tout s’est passé à merveille, au contraire. Nous allons vous conter cela.

— Cependant, reprit l’ingénieur, vous avez échoué dans votre recherche, puisque vous n’êtes que trois comme au départ ?

— Faites excuse, monsieur Cyrus, répondit le marin, nous sommes quatre !

— Vous avez retrouvé ce naufragé ?

— Oui.

— Et vous l’avez ramené ?

— Oui.

— Vivant ?

— Oui.

— Où est-il ? Quel est-il ?

— C’est, répondit le reporter, ou plutôt c’était un homme ! Voilà, Cyrus, tout ce que nous pouvons vous dire ! »

L’ingénieur fut aussitôt mis au courant de ce qui s’était passé pendant le voyage. On lui raconta dans quelles conditions les recherches avaient été conduites, comment la seule habitation de l’îlot était depuis longtemps abandonnée, comment enfin la capture s’était faite d’un naufragé qui semblait ne plus appartenir à l’espèce humaine.

« Et c’est au point, ajouta Pencroff, que je ne sais pas si nous avons bien fait de l’amener ici.

— Certes, vous avez bien fait, Pencroff ! répondit vivement l’ingénieur.

— Mais ce malheureux n’a plus de raison ?

— Maintenant, c’est possible, répondit Cyrus Smith ; mais, il y a quelques mois à peine, ce malheureux était un homme comme vous et moi. Et qui sait ce que deviendrait le dernier vivant de nous, après une longue solitude sur cette île ? Malheur à qui est seul, mes amis, et il faut croire que l’isolement a vite fait de détruire la raison, puisque vous avez retrouvé ce pauvre être dans un tel état !

— Mais, monsieur Cyrus, demanda Harbert, qui vous porte à croire que l’abrutissement de ce malheureux ne remonte qu’à quelques mois seulement ?

— Parce que le document que nous avons trouvé avait été récemment écrit, répondit l’ingénieur, et que le naufragé seul a pu écrire ce document.

— À moins toutefois, fit observer Gédéon Spilett, qu’il n’ait été rédigé par un compagnon de cet homme, mort depuis.

— C’est impossible, mon cher Spilett.

— Pourquoi donc ? demanda le reporter.

— Parce que le document eût parlé de deux naufragés, répondit Cyrus Smith, et qu’il ne parle que d’un seul. »

Harbert raconta en quelques mots les incidents de la traversée et insista sur ce fait curieux d’une sorte de résurrection passagère qui s’était faite dans l’esprit du prisonnier, quand, pour un instant, il était redevenu marin au plus fort de la tourmente.

« Bien, Harbert, répondit l’ingénieur, tu as raison d’attacher une grande importance à ce fait. Cet infortuné ne doit pas être incurable, et c’est le désespoir qui en a fait ce qu’il est. Mais ici, il retrouvera ses semblables, et puisqu’il a encore une âme en lui, cette âme, nous la sauverons ! »

Le naufragé de l’île Tabor, à la grande pitié de l’ingénieur et au grand étonnement de Nab, fut alors extrait de la cabine qu’il occupait sur l’avant du Bonadventure, et, une fois mis à terre, il manifesta tout d’abord la volonté de s’enfuir.

Mais Cyrus Smith, s’approchant, lui mit la main sur l’épaule par un geste plein d’autorité, et il le regarda avec une douceur infinie. Aussitôt, le malheureux, subissant comme une sorte de domination instantanée, se calma peu à peu, ses yeux se baissèrent, son front s’inclina, et il ne fit plus aucune résistance.

« Pauvre abandonné ! » murmura l’ingénieur.

Cyrus Smith l’avait attentivement observé. À en juger par l’apparence, ce misérable être n’avait plus rien d’humain, et cependant Cyrus Smith, ainsi que l’avait déjà fait le reporter, surprit dans son regard comme une insaisissable lueur d’intelligence.

Il fut décidé que l’abandonné, ou plutôt l’inconnu, — car ce fut ainsi que ses nouveaux compagnons le désignèrent désormais, — demeurerait dans une des chambres de Granite-house, d’où il ne pouvait s’échapper, d’ailleurs. Il s’y laissa conduire sans difficulté, et, les bons soins aidant, peut-être pouvait-on espérer qu’un jour il ferait un compagnon de plus aux colons de l’île Lincoln.

Cyrus Smith, pendant le déjeuner, que Nab avait hâté, — le reporter, Harbert et Pencroff mourant de faim, — se fit raconter en détail tous les incidents qui avaient marqué le voyage d’exploration à l’îlot. Il fut d’accord avec ses amis sur ce point, que l’inconnu devait être anglais ou américain, car le nom de Britannia le donnait à penser, et, d’ailleurs, à travers cette barbe inculte, sous cette broussaille qui lui servait de chevelure, l’ingénieur avait cru reconnaître les traits caractérisés de l’Anglo-saxon.

« Mais, au fait, dit Gédéon Spilett en s’adressant à Harbert, tu ne nous as pas dit comment tu avais fait la rencontre de ce sauvage ; et nous ne savons rien, sinon qu’il t’aurait étranglé, si nous n’avions eu la chance d’arriver à temps pour te secourir !

— Ma foi, répondit Harbert, je serais bien embarrassé de raconter ce qui s’est passé. J’étais, je crois, occupé à faire ma cueillette de plantes, quand j’ai entendu comme le bruit d’une avalanche qui tombait d’un arbre très-élevé. J’eus à peine le temps de me retourner… Ce malheureux, qui était sans doute blotti dans un arbre, s’était précipité sur moi en moins de temps que je n’en mets à vous le dire, et sans M. Spilett et Pencroff…

— Mon enfant ! dit Cyrus Smith, tu as couru là un vrai danger, mais peut-être, sans cela, ce pauvre être se fût-il toujours dérobé à vos recherches, et nous n’aurions pas un compagnon de plus.

— Vous espérez donc, Cyrus, réussir à en refaire un homme ? demanda le reporter.

— Oui, » répondit l’ingénieur.

Le déjeuner terminé, Cyrus Smith et ses compagnons quittèrent Granite-house et revinrent sur la grève. On opéra alors le déchargement du Bonadventure, et l’ingénieur, ayant examiné les armes, les outils, ne vit rien qui pût le mettre à même d’établir l’identité de l’inconnu.

La capture des porcs faite à l’îlot fut regardée comme devant être très-profitable à l’île Lincoln, et ces animaux furent conduits aux étables, où ils devaient s’acclimater facilement.

Les deux tonneaux contenant de la poudre et du plomb, ainsi que les paquets d’amorces, furent très-bien reçus. On convint même d’établir une petite poudrière, soit en dehors de Granite-house, soit même dans la caverne supérieure, où il n’y avait aucune explosion à craindre. Toutefois, l’emploi du pyroxyle dut être continué, car, cette substance donnant d’excellents résultats, il n’y avait aucune raison pour y substituer la poudre ordinaire.

Lorsque le déchargement de l’embarcation fut terminé :
Cyrus Smith lui mit la main sur l'épaule.(Page 358.)

« Monsieur Cyrus, dit Pencroff, je pense qu’il serait prudent de mettre notre Bonadventure en lieu sûr.

— N’est-il donc pas convenablement à l’embouchure de la Mercy ? demanda Cyrus Smith.

— Non, monsieur Cyrus, répondit le marin. La moitié du temps, il est échoué sur le sable, et cela le fatigue. C’est que c’est une bonne embarcation, voyez-vous, et qui s’est admirablement comportée pendant ce coup de vent qui nous a assaillis si violemment au retour.

— Ne pourrait-on la tenir à flot dans la rivière même ?

— Sans doute, monsieur Cyrus, on le pourrait, mais cette embouchure ne
Un long soupir s'échappa de sa poitrine. (Page 364.)

présente aucun abri, et, par les vents d’est, je crois que le Bonadventure aurait beaucoup à souffrir des coups de mer.

— Eh bien, où voulez-vous le mettre, Pencroff ?

— Au port Ballon, répondit le marin. Cette petite crique, couverte par les roches, me paraît être justement le port qu’il lui faut.

— N’est-il pas un peu loin ?

— Bah ! Il ne se trouve pas à plus de trois milles de Granite-house, et nous avons une belle route toute droite pour nous y mener !

— Faites, Pencroff, et conduisez votre Bonadventure, répondit l’ingénieur, et cependant je l’aimerais mieux sous notre surveillance plus immédiate. Il faudra, quand nous aurons le temps, que nous lui aménagions un petit port.

— Fameux ! s’écria Pencroff. Un port avec un phare, un môle et un bassin de radoubs ! Ah ! vraiment, avec vous, monsieur Cyrus, tout devient trop facile !

— Oui, mon brave Pencroff, répondit l’ingénieur, mais à la condition, toutefois, que vous m’aidiez, car vous êtes bien pour les trois quarts dans toutes nos besognes ! »

Harbert et le marin se rembarquèrent donc sur le Bonadventure, dont l’ancre fut levée, la voile hissée, et que le vent du large conduisit rapidement au cap Griffe. Deux heures après, il reposait sur les eaux tranquilles du port Ballon.

Pendant les premiers jours que l’inconnu passa à Granite-house, avait-il déjà donné à penser que sa sauvage nature se fût modifiée ? Une lueur plus intense brillait-elle au fond de cet esprit obscurci ? L’âme, enfin, revenait-elle au corps ? Oui, à coup sûr, et à ce point même que Cyrus Smith et le reporter se demandèrent si jamais la raison de l’infortuné avait été totalement éteinte.

Tout d’abord, habitué au grand air, à cette liberté sans limites dont il jouissait à l’île Tabor, l’inconnu avait manifesté quelques sourdes fureurs, et on dut craindre qu’il ne se précipitât sur la grève par une des fenêtres de Granite-house. Mais peu à peu il se calma, et on put lui laisser la liberté de ses mouvements.

On avait donc lieu d’espérer, et beaucoup. Déjà, oubliant ses instincts de carnassier, l’inconnu acceptait une nourriture moins bestiale que celle dont il se repaissait à l’îlot, et la chair cuite ne produisait plus sur lui le sentiment de répulsion qu’il avait manifesté à bord du Bonadventure.

Cyrus Smith avait profité d’un moment où il dormait pour lui couper cette chevelure et cette barbe incultes, qui formaient comme une sorte de crinière et lui donnaient un aspect si sauvage. Il l’avait aussi vêtu plus convenablement, après l’avoir débarrassé de ce lambeau d’étoffe qui le couvrait. Il en résulta que, grâce à ces soins, l’inconnu reprit figure humaine, et il sembla même que ses yeux fussent redevenus plus doux. Certainement, quand l’intelligence l’éclairait autrefois, la figure de cet homme devait avoir une sorte de beauté.

Chaque jour, Cyrus Smith s’imposa la tâche de passer quelques heures dans sa compagnie. Il venait travailler près de lui et s’occupait de diverses choses, de manière à fixer son attention. Il pouvait suffire, en effet, d’un éclair pour rallumer cette âme, d’un souvenir qui traversât ce cerveau pour y rappeler la raison. On l’avait bien vu, pendant la tempête, à bord du Bonadventure !

L’ingénieur ne négligeait pas non plus de parler à haute voix, de manière à pénétrer à la fois par les organes de l’ouïe et de la vue jusqu’au fond de cette intelligence engourdie. Tantôt l’un de ses compagnons, tantôt l’autre, quelquefois tous, se joignaient à lui. Ils causaient le plus souvent de choses ayant rapport à la marine, qui devaient toucher davantage un marin. Par moments, l’inconnu prêtait comme une vague attention à ce qui se disait, et les colons arrivèrent bientôt à cette persuasion qu’il les comprenait en partie. Quelquefois même l’expression de son visage était profondément douloureuse, preuve qu’il souffrait intérieurement, car sa physionomie n’aurait pu tromper à ce point ; mais il ne parlait pas, bien qu’à diverses reprises, cependant, on pût croire que quelques paroles allaient s’échapper de ses lèvres.

Quoi qu’il en fût, le pauvre être était calme et triste ! Mais son calme n’était-il qu’apparent ? Sa tristesse n’était-elle que la conséquence de sa séquestration ? On ne pouvait rien affirmer encore. Ne voyant plus que certains objets et dans un champ limité, sans cesse en contact avec les colons, auxquels il devait finir par s’habituer, n’ayant aucun désir à satisfaire, mieux nourri, mieux vêtu, il était naturel que sa nature physique se modifiât peu à peu ; mais s’était-il pénétré d’une vie nouvelle, ou bien, pour employer un mot qui pouvait justement s’appliquer à lui, ne s’était-il qu’apprivoisé comme un animal vis-à-vis de son maître ? C’était là une importante question, que Cyrus Smith avait hâte de résoudre, et cependant il ne voulait pas brusquer son malade ! Pour lui, l’inconnu n’était qu’un malade ! Serait-ce jamais un convalescent ?

Aussi, comme l’ingénieur l’observait à tous moments ! Comme il guettait son âme, si l’on peut parler ainsi ! Comme il était prêt à la saisir !

Les colons suivaient avec une sincère émotion toutes les phases de cette cure entreprise par Cyrus Smith. Ils l’aidaient aussi dans cette œuvre d’humanité, et tous, sauf peut-être l’incrédule Pencroff, ils en arrivèrent bientôt à partager son espérance et sa foi.

Le calme de l’inconnu était profond, on l’a dit, et il montrait pour l’ingénieur, dont il subissait visiblement l’influence, une sorte d’attachement. Cyrus Smith résolut donc de l’éprouver, en le transportant dans un autre milieu, devant cet océan que ses yeux avaient autrefois l’habitude de contempler, à la lisière de ces forêts qui devaient lui rappeler celles où s’étaient passées tant d’années de sa vie !

« Mais, dit Gédéon Spilett, pouvons-nous espérer que, mis en liberté, il ne s’échappera pas ?

— C’est une expérience à faire, répondit l’ingénieur.

— Bon ! dit Pencroff. Quand ce gaillard-là aura l’espace devant lui et sentira le grand air, il filera à toutes jambes !

— Je ne le crois pas, répondit Cyrus Smith.

— Essayons, dit Gédéon Spilett.

— Essayons, » répondit l’ingénieur.

Ce jour-là était le 30 octobre, et, par conséquent, il y avait neuf jours que le naufragé de l’île Tabor était prisonnier à Granite-house. Il faisait chaud, et un beau soleil dardait ses rayons sur l’île.

Cyrus Smith et Pencroff allèrent à la chambre occupée par l’inconnu, qu’ils trouvèrent couché près de la fenêtre et regardant le ciel.

« Venez, mon ami, » lui dit l’ingénieur.

L’inconnu se leva aussitôt. Son œil se fixa sur Cyrus Smith, et il le suivit, tandis que le marin marchait derrière lui, peu confiant dans les résultats de l’expérience.

Arrivés à la porte, Cyrus Smith et Pencroff lui firent prendre place dans l’ascenseur, tandis que Nab, Harbert et Gédéon Spilett les attendaient au bas de Granite-house. La banne descendit, et en quelques instants tous furent réunis sur la grève.

Les colons s’éloignèrent un peu de l’inconnu, de manière à lui laisser quelque liberté.

Celui-ci fit quelques pas, en s’avançant vers la mer, et son regard brilla avec une animation extrême, mais il ne chercha aucunement à s’échapper. Il regardait les petites lames qui, brisées par l’îlot, venaient mourir sur le sable.

« Ce n’est encore que la mer, fit observer Gédéon Spilett, et il est possible qu’elle ne lui inspire pas le désir de s’enfuir !

— Oui, répondit Cyrus Smith, il faut le conduire au plateau, sur la lisière de la forêt. Là, l’expérience sera plus concluante.

— D’ailleurs, il ne pourra pas s’échapper, fit observer Nab, puisque les ponts sont relevés.

— Oh ! fit Pencroff, c’est bien là un homme à s’embarrasser d’un ruisseau comme le Creek-Glycérine ! Il aurait vite fait de le franchir, même d’un seul bond !

— Nous verrons bien, » se contenta de répondre Cyrus Smith, dont les yeux ne quittaient pas ceux de son malade.

Celui-ci fut alors conduit vers l’embouchure de la Mercy, et tous, remontant la rive gauche de la rivière, gagnèrent le plateau de Grande-Vue.

Arrivé à l’endroit où croissaient les premiers beaux arbres de la forêt, dont la brise agitait légèrement le feuillage, l’inconnu parut humer avec ivresse cette senteur pénétrante qui imprégnait l’atmosphère, et un long soupir s’échappa de sa poitrine !

Les colons se tenaient en arrière, prêts à le retenir, s’il eût fait un mouvement pour s’échapper !

Et, en effet, le pauvre être fut sur le point de s’élancer dans le creek qui le séparait de la forêt, et ses jambes se détendirent un instant comme un ressort… mais, presque aussitôt, il se replia sur lui-même, il s’affaissa à demi, et une grosse larme coula de ses yeux !

« Ah ! s’écria Cyrus Smith, te voilà donc redevenu homme, puisque tu pleures ! »


――
CHAPITRE XVI


CHAPITRE XVI

Un mystère à éclaircir. — Les premières paroles de l’inconnu. — Douze ans sur l’îlot ! — Aveux qui s’échappent ! — La disparition. — Confiance de Cyrus Smith. — Construction d’un moulin. — Le premier pain. — Un acte de dévouement. — Les mains honnêtes !


Oui ! le malheureux avait pleuré ! Quelque souvenir, sans doute, avait traversé son esprit, et, suivant l’expression de Cyrus Smith, il s’était refait homme par les larmes.

Les colons le laissèrent pendant quelque temps sur le plateau, et s’éloignèrent même un peu, de manière qu’il se sentît libre ; mais il ne songea aucunement à profiter de cette liberté, et Cyrus Smith se décida bientôt à le ramener à Granite-house.

Deux jours après cette scène, l’inconnu sembla vouloir se mêler peu à peu à la vie commune. Il était évident qu’il entendait, qu’il comprenait, mais non moins évident qu’il mettait une étrange obstination à ne pas parler aux colons, car, un soir, Pencroff, prêtant l’oreille à la porte de sa chambre, entendit ces mots s’échapper de ses lèvres :

« Non ! ici ! moi ! jamais ! »

Le marin rapporta ces paroles à ses compagnons.

« Il y a là quelque douloureux mystère ! » dit Cyrus Smith.

L’inconnu avait commencé à se servir des outils de labourage, et il travaillait au potager. Quand il s’arrêtait dans sa besogne, ce qui arrivait souvent, il demeurait comme concentré en lui-même ; mais, sur la recommandation de l’ingénieur, on respectait l’isolement qu’il paraissait vouloir garder. Si l’un des colons s’approchait de lui, il reculait, et des sanglots soulevaient sa poitrine, comme si elle en eût été trop pleine !

Était-ce donc le remords qui l’accablait ainsi ? on pouvait le croire, et Gédéon Spilett ne put s’empêcher de faire, un jour, cette observation :

« S’il ne parle pas, c’est qu’il aurait, je crois, des choses trop graves à dire ! »

Il fallait être patient et attendre.

Quelques jours plus tard, le 3 novembre, l’inconnu, travaillant sur le plateau, s’était arrêté, après avoir laissé tomber sa bêche à terre, et Cyrus Smith, qui l’observait à peu de distance, vit encore une fois des larmes qui coulaient de ses yeux. Une sorte de pitié irrésistible le conduisit vers lui, et il lui toucha le bras légèrement.

« Mon ami ? » dit-il.

Le regard de l’inconnu chercha à l’éviter, et Cyrus Smith, ayant voulu lui prendre la main, il recula vivement.

« Mon ami, dit Cyrus Smith d’une voix plus ferme, regardez-moi, je le veux ! »

L’inconnu regarda l’ingénieur et sembla être sous son influence, comme un magnétisé sous la puissance de son magnétiseur. Il voulut fuir. Mais alors il se fit dans sa physionomie comme une transformation. Son regard lança des éclairs. Des paroles cherchèrent à s’échapper de ses lèvres. Il ne pouvait plus se contenir !… Enfin, il croisa les bras ; puis, d’une voix sourde :

« Qui êtes-vous ? demanda-t-il à Cyrus Smith.

— Des naufragés comme vous, répondit l’ingénieur, dont l’émotion était profonde. Nous vous avons amené ici, parmi vos semblables.

— Mes semblables !… Je n’en ai pas !

— Vous êtes au milieu d’amis…

— Des amis !… à moi ! des amis ! s’écria l’inconnu en cachant sa tête dans ses mains… Non… jamais… laissez-moi ! laissez-moi ! »

Puis, il s’enfuit du côté du plateau qui dominait la mer, et là il demeura longtemps immobile.

Cyrus Smith avait rejoint ses compagnons et leur racontait ce qui venait de se passer.

« Oui ! il y a un mystère dans la vie de cet homme, dit Gédéon Spilett, et il semble qu’il ne soit rentré dans l’humanité que par la voie du remords.

— Je ne sais trop quelle espèce d’homme nous avons ramené là, dit le marin. Il a des secrets…

— Que nous respecterons, répondit vivement Cyrus Smith. S’il a commis quelque faute, il l’a cruellement expiée, et, à nos yeux, il est absous. »

Pendant deux heures, l’inconnu demeura seul sur la plage, évidemment sous l’influence de souvenirs qui lui refaisaient tout son passé, — un passé funeste sans doute, — et les colons, sans le perdre de vue, ne cherchèrent point à troubler son isolement.

Cependant, après deux heures, il parut avoir pris une résolution, et il vint trouver Cyrus Smith. Ses yeux étaient rouges des larmes qu’il avait versées, mais il ne pleurait plus. Toute sa physionomie était empreinte d’une humilité profonde. Il semblait craintif, honteux, se faire tout petit, et son regard était constamment baissé vers la terre.

« Monsieur, dit-il à Cyrus Smith, vos compagnons et vous, êtes-vous Anglais ?

— Non, répondit l’ingénieur, nous sommes Américains.

— Ah ! » fit l’inconnu, et il murmura ces mots :

« J’aime mieux cela !

— Et vous, mon ami ? demanda l’ingénieur.

— Anglais, » répondit-il précipitamment.

Et, comme si ces quelques mots lui eussent pesé à dire, il s’éloigna de la grève, qu’il parcourut depuis la cascade jusqu’à l’embouchure de la Mercy, dans un état d’extrême agitation.

Puis, ayant passé à un certain moment près d’Harbert, il s’arrêta, et, d’une voix étranglée :

« Quel mois ? lui demanda-t-il.

— Décembre, répondit Harbert.

— Quelle année ?

— 1866.

— Douze ans ! douze ans ! » s’écria-t-il. Puis il le quitta brusquement.

Harbert avait rapporté aux colons les demandes et la réponse qui lui avaient été faites.

« Cet infortuné, fit observer Gédéon Spilett, n’était plus au courant ni des mois ni des années !

— Oui ! ajouta Harbert, et il était depuis douze ans déjà sur l’îlot quand nous l’y avons trouvé !

— Douze ans ! répondit Cyrus Smith. Ah ! douze ans d’isolement, après une existence maudite peut-être, peuvent bien altérer la raison d’un homme !

— Je suis porté à croire, dit alors Pencroff, que cet homme n’est point arrivé à l’île Tabor par naufrage, mais qu’à la suite de quelque crime, il y aura été abandonné.

— Vous devez avoir raison, Pencroff, répondit le reporter, et si cela est, il n’est pas impossible que ceux qui l’ont laissé sur l’île ne reviennent l’y rechercher un jour !
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-il à Cyrus Smith. (Page 366.)

— Et ils ne le trouveront plus, dit Harbert.

— Mais alors, reprit Pencroff, il faudrait retourner, et…

— Mes amis, dit Cyrus Smith, ne traitons pas cette question avant de savoir à quoi nous en tenir. Je crois que ce malheureux a souffert, qu’il a durement expié ses fautes, quelles qu’elles soient, et que le besoin de s’épancher l’étouffe. Ne le provoquons pas à nous raconter son histoire ! Il nous la dira sans doute, et, quand nous l’aurons apprise, nous verrons quel parti il conviendra de suivre. Lui seul, d’ailleurs, peut nous apprendre s’il a conservé plus que l’espoir, la certitude d’être rapatrié un jour, mais j’en doute !

— Et pourquoi ? demanda le reporter.
Pencroff était enchanté de son ouvrage. (Page 373.)

— Parce que, dans le cas où il eût été sûr d’être délivré dans un temps déterminé, il aurait attendu l’heure de sa délivrance et n’eût pas jeté ce document à la mer. Non, il est plutôt probable qu’il était condamné à mourir sur cet îlot et qu’il ne devait plus jamais revoir ses semblables !

— Mais, fit observer le marin, il y a une chose que je ne puis pas m’expliquer.

— Laquelle ?

— S’il y a douze ans que cet homme a été abandonné sur l’île Tabor, on peut bien supposer qu’il était depuis plusieurs années déjà dans cet état de sauvagerie où nous l’avons trouvé !

— Cela est probable, répondit Cyrus Smith.

— Il y aurait donc, par conséquent, plusieurs années qu’il aurait écrit ce document !

— Sans doute… et cependant le document semblait récemment écrit !…

— D’ailleurs, comment admettre que la bouteille qui renfermait le document ait mis plusieurs années à venir de l’île Tabor à l’île Lincoln ?

— Ce n’est pas absolument impossible, répondit le reporter. Ne pouvait-elle être depuis longtemps déjà sur les parages de l’île ?

— Non, répondit Pencroff, car elle flottait encore. On ne peut pas même supposer qu’après avoir séjourné plus ou moins longtemps sur le rivage, elle ait pu être reprise par la mer, car c’est tout rochers sur la côte sud, et elle s’y fût immanquablement brisée !

— En effet, répondit Cyrus Smith, qui demeura songeur.

— Et puis, ajouta le marin, si le document avait plusieurs années de date, si depuis plusieurs années il était enfermé dans cette bouteille, il eût été avarié par l’humidité. Or, il n’en était rien, et il se trouvait dans un parfait état de conservation. »

L’observation du marin était très-juste, et il y avait là un fait incompréhensible, car le document semblait avoir été récemment écrit, quand les colons le trouvèrent dans la bouteille. De plus, il donnait la situation de l’île Tabor en latitude et en longitude avec précision, ce qui impliquait chez son auteur des connaissances assez complètes en hydrographie, qu’un simple marin ne pouvait avoir.

« Il y a là, une fois encore, quelque chose d’inexplicable, dit l’ingénieur, mais ne provoquons pas notre nouveau compagnon à parler. Quand il le voudra, mes amis, nous serons prêts à l’entendre ! »

Pendant les jours qui suivirent, l’inconnu ne prononça pas une parole et ne quitta pas une seule fois l’enceinte du plateau. Il travaillait à la terre, sans perdre un instant, sans prendre un moment de repos, mais toujours à l’écart. Aux heures du repas, il ne remontait point à Granite-house, bien que l’invitation lui en eût été faite à plusieurs reprises, et il se contentait de manger quelques légumes crus. La nuit venue, il ne regagnait pas la chambre qui lui avait été assignée, mais il restait là, sous quelque bouquet d’arbres, ou, quand le temps était mauvais, il se blottissait dans quelque anfractuosité des roches. Ainsi, il vivait encore comme au temps où il n’avait d’autre abri que les forêts de l’île Tabor, et toute insistance pour l’amener à modifier sa vie ayant été vaine, les colons attendirent patiemment. Mais le moment arrivait enfin où, impérieusement et comme involontairement poussé par sa conscience, de terribles aveux allaient lui échapper.

Le 10 novembre, vers huit heures du soir, au moment où l’obscurité commençait à se faire, l’inconnu se présenta inopinément devant les colons, qui étaient réunis sous la vérandah. Ses yeux brillaient étrangement, et toute sa personne avait repris son aspect farouche des mauvais jours.

Cyrus Smith et ses compagnons furent comme atterrés en voyant que, sous l’empire d’une terrible émotion, ses dents claquaient comme celles d’un fiévreux. Qu’avait-il donc ? La vue de ses semblables lui était-elle insupportable ? En avait-il assez de cette existence dans ce milieu honnête ? Est-ce que la nostalgie de l’abrutissement le reprenait ? On dut le croire, quand on l’entendit s’exprimer ainsi en phrases incohérentes :

« Pourquoi suis-je ici ?… De quel droit m’avez-vous arraché à mon îlot ?… Est-ce qu’il peut y avoir un lien entre vous et moi ?… Savez-vous qui je suis… ce que j’ai fait… pourquoi j’étais là-bas… seul ? Et qui vous dit qu’on ne m’y a pas abandonné… que je n’étais pas condamné à mourir là ?… Connaissez-vous mon passé ?… savez-vous si je n’ai pas volé, assassiné… si je ne suis pas un misérable… un être maudit… bon à vivre comme une bête fauve… loin de tous… dites… le savez-vous ? »

Les colons écoutaient sans interrompre le misérable, auquel ces demi-aveux échappaient pour ainsi dire malgré lui. Cyrus Smith voulut alors le calmer en s’approchant de lui, mais il recula vivement.

« Non ! Non ! s’écria-t-il. Un mot seulement… Suis-je libre ?

— Vous êtes libre, répondit l’ingénieur.

— Adieu donc ! » s’écria-t-il, et il s’enfuit comme un fou.

Nab, Pencroff, Harbert coururent aussitôt vers la lisière du bois… mais ils revinrent seuls.

« Il faut le laisser faire ! dit Cyrus Smith.

— Il ne reviendra jamais… s’écria Pencroff.

— Il reviendra, » répondit l’ingénieur.

Et, depuis lors, bien des jours se passèrent ; mais Cyrus Smith — était-ce une sorte de pressentiment ? — persista dans l’inébranlable idée que le malheureux reviendrait tôt ou tard.

« C’est la dernière révolte de cette rude nature, disait-il, que le remords a touchée et qu’un nouvel isolement épouvanterait. »

Cependant, les travaux de toutes sortes furent continués, tant au plateau de Grande-Vue qu’au corral, où Cyrus Smith avait l’intention de bâtir une ferme. Il va sans dire que les graines récoltées par Harbert à l’île Tabor avaient été soigneusement semées. Le plateau formait alors un vaste potager, bien dessiné, bien entretenu, et qui ne laissait pas chômer les bras des colons. Là, il y avait toujours à travailler. À mesure que les plantes potagères s’étaient multipliées, il avait fallu agrandir les simples carrés, qui tendaient à devenir de véritables champs et à remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait dans les autres portions de l’île, et les onaggas ne devaient pas craindre d’être jamais rationnés. Mieux valait, d’ailleurs, transformer en potager le plateau de Grande-Vue, défendu par sa profonde ceinture de creeks, et reporter en dehors les prairies qui n’avaient pas besoin d’être protégées contre les déprédations des quadrumanes et des quadrupèdes.

Au 15 novembre, on fit la troisième moisson. Voilà un champ qui s’était accru en surface, depuis dix-huit mois que le premier grain de blé avait été semé ! La seconde récolte de six cent mille grains produisit cette fois quatre mille boisseaux, soit plus de cinq cents millions de grains ! La colonie était riche en blé, car il suffisait de semer une dizaine de boisseaux pour que la récolte fût assurée chaque année et que tous, hommes et bêtes, pussent s’en nourrir.

La moisson fut donc faite, et l’on consacra la dernière quinzaine du mois de novembre aux travaux de panification.

En effet, on avait le grain, mais non la farine, et l’installation d’un moulin fut nécessaire. Cyrus Smith eût pu utiliser la seconde chute qui s’épanchait sur la Mercy pour établir son moteur, la première étant déjà occupée à mouvoir les pilons du moulin à foulon ; mais, après discussion, il fut décidé que l’on établirait un simple moulin à vent sur les hauteurs de Grande-Vue. La construction de l’un n’offrait pas plus de difficulté que la construction de l’autre, et on était sûr, d’autre part, que le vent ne manquerait pas sur ce plateau, exposé aux brises du large.

« Sans compter, dit Pencroff, que ce moulin à vent sera plus gai et fera bon effet dans le paysage ! »

On se mit donc à l’œuvre en choisissant des bois de charpente pour la cage et le mécanisme du moulin. Quelques grands grès qui se trouvaient dans le nord du lac pouvaient facilement se transformer en meules, et quant aux ailes, l’inépuisable enveloppe du ballon leur fournirait la toile nécessaire.

Cyrus Smith fit les plans, et l’emplacement du moulin fut choisi un peu à droite de la basse-cour, près de la berge du lac. Toute la cage devait reposer sur un pivot maintenu dans de grosses charpentes, de manière à pouvoir tourner avec tout le mécanisme qu’elle contenait selon les demandes du vent.

Ce travail s’accomplit rapidement. Nab et Pencroff étaient devenus de très-habiles charpentiers et n’avaient qu’à suivre les gabarits fournis par l’ingénieur. Aussi une sorte de guérite cylindrique, une vraie poivrière, coiffée d’un toit aigu, s’éleva-t-elle bientôt à l’endroit désigné. Les quatre châssis qui formaient les ailes avaient été solidement implantés dans l’arbre de couche, de manière à faire un certain angle avec lui, et ils furent fixés au moyen de tenons de fer. Quant aux diverses parties du mécanisme intérieur, la boîte destinée à contenir les deux meules, la meule gisante et la meule courante, la trémie, sorte de grande auge carrée, large du haut, étroite du bas, qui devait permettre aux grains de tomber sur les meules, l’auget oscillant destiné à régler le passage du grain, et auquel son perpétuel tic-tac a fait donner le nom de « babillard », et enfin le blutoir, qui, par l’opération du tamisage, sépare le son de la farine, cela se fabriqua sans peine. Les outils étaient bons, et le travail fut peu difficile, car, en somme, les organes d’un moulin sont très-simples. Ce ne fut qu’une question de temps.

Tout le monde avait travaillé à la construction du moulin, et le 1er décembre il était terminé.

Comme toujours, Pencroff était enchanté de son ouvrage, et il ne doutait pas que l’appareil ne fût parfait.

« Maintenant, un bon vent, dit-il, et nous allons joliment moudre notre première récolte !

— Un bon vent, soit, répondit l’ingénieur, mais pas trop de vent, Pencroff.

— Bah ! Notre moulin n’en tournera que plus vite !

— Il n’est pas nécessaire qu’il tourne si vite, répondit Cyrus Smith. On sait par expérience que la plus grande quantité de travail est produite par un moulin quand le nombre de tours parcourus par les ailes en une minute est sextuple du nombre de pieds parcourus par le vent en une seconde. Avec une brise moyenne, qui donne vingt-quatre pieds à la seconde, il imprimera seize tours aux ailes pendant une minute, et il n’en faut pas davantage.

— Justement ! s’écria Harbert, il souffle une jolie brise de nord-est qui fera bien notre affaire ! »

Il n’y avait aucune raison de retarder l’inauguration du moulin, car les colons avaient hâte de goûter au premier morceau de pain de l’île Lincoln. Ce jour-là donc, dans la matinée, deux à trois boisseaux de blé furent moulus, et le lendemain, au déjeuner, une magnifique miche, un peu compacte peut-être, quoique levée avec de la levure de bière, figurait sur la table de Granite-house. Chacun y mordit à belles dents, et avec quel plaisir, on le comprend de reste !

Cependant l’inconnu n’avait pas reparu. Plusieurs fois, Gédéon Spilett et Harbert avaient parcouru la forêt aux environs de Granite-house, sans le rencontrer, sans en trouver aucune trace. Ils s’inquiétaient sérieusement de cette disparition prolongée. Certainement, l’ancien sauvage de l’île Tabor ne pouvait être embarrassé de vivre dans ces giboyeuses forêts du Far-West, mais n’était-il pas à craindre qu’il ne reprît ses habitudes, et que cette indépendance ne ravivât ses instincts farouches ? Toutefois, Cyrus Smith, par une sorte de pressentiment, sans doute, persistait toujours à dire que le fugitif reviendrait.

« Oui, il reviendra ! répétait-il avec une confiance que ses compagnons ne pouvaient partager. Quand cet infortuné était à l’île Tabor, il se savait seul ! Ici, il sait que ses semblables l’attendent ! Puisqu’il a à moitié parlé de sa vie passée, ce pauvre repenti, il reviendra la dire tout entière, et ce jour-là il sera à nous ! »

L’événement allait donner raison à Cyrus Smith.

Le 3 décembre, Harbert avait quitté le plateau de Grande-Vue et était allé pêcher sur la rive méridionale du lac. Il était sans armes, et jusqu’alors il n’y avait jamais eu aucune précaution à prendre, puisque les animaux dangereux ne se montraient pas dans cette partie de l’île.

Pendant ce temps, Pencroff et Nab travaillaient à la basse-cour, tandis que Cyrus Smith et le reporter étaient occupés aux Cheminées à fabriquer de la soude, la provision de savon étant épuisée.

Soudain, des cris retentissent :

« Au secours ! à moi ! »

Cyrus Smith et le reporter, trop éloignés, n’avaient pu entendre ces cris. Pencroff et Nab, abandonnant la basse-cour en toute hâte, s’étaient précipités vers le lac.

Mais avant eux, l’inconnu, dont personne n’eût pu soupçonner la présence en cet endroit, franchissait le Creek-Glycérine, qui séparait le plateau de la forêt, et bondissait sur la rive opposée.

Là, Harbert était en face d’un formidable jaguar, semblable à celui qui avait été tué au promontoire du Reptile. Inopinément surpris, il se tenait debout contre un arbre, tandis que l’animal, ramassé sur lui-même, allait s’élancer… Mais l’inconnu, sans autres armes qu’un couteau, se précipita sur le redoutable fauve, qui se retourna contre ce nouvel adversaire.

La lutte fut courte. L’inconnu était d’une force et d’une adresse prodigieuses. Il avait saisi le jaguar à la gorge d’une main puissante comme une cisaille, sans s’inquiéter si les griffes du fauve lui pénétraient dans les chairs, et, de l’autre, il lui fouillait le cœur avec son couteau.

Le jaguar tomba. L’inconnu le poussa du pied, et il allait s’enfuir au moment où les colons arrivaient sur le théâtre de la lutte, quand Harbert, s’attachant à lui, s’écria :

« Non ! non ! vous ne vous en irez pas ! »

Cyrus Smith alla vers l’inconnu, dont les sourcils se froncèrent, lorsqu’il le vit s’approcher. Le sang coulait à son épaule sous sa veste déchirée, mais il n’y prenait pas garde.

« Mon ami, lui dit Cyrus Smith, nous venons de contracter une dette de reconnaissance envers vous. Pour sauver notre enfant, vous avez risqué votre vie !

— Ma vie ! murmura l’inconnu. Qu’est-ce qu’elle vaut ? Moins que rien !

— Vous êtes blessé ?

— Peu importe.

— Voulez-vous me donner votre main ? »

Et comme Harbert cherchait à saisir cette main, qui venait de le sauver, l’inconnu se croisa les bras, sa poitrine se gonfla, son regard se voila, et il parut vouloir fuir ; mais, faisant un violent effort sur lui-même, et d’un ton brusque :

« Qui êtes-vous ? dit-il, et que prétendez-vous être pour moi ? »

C’était l’histoire des colons qu’il demandait ainsi, et pour la première fois. Peut-être, cette histoire racontée, dirait-il la sienne ?

En quelques mots, Cyrus Smith raconta tout ce qui s’était passé depuis leur départ de Richmond, comment ils s’étaient tirés d’affaire, et quelles ressources étaient maintenant à leur disposition.

L’inconnu l’écoutait avec une extrême attention.

Puis, l’ingénieur dit alors ce qu’ils étaient tous, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, lui, et il ajouta que la plus grande joie qu’ils avaient éprouvée depuis leur arrivée dans l’île Lincoln, c’était à leur retour de l’îlot, quand ils avaient pu compter un compagnon de plus.

À ces mots, celui-ci rougit, sa tête s’abaissa sur sa poitrine, et un sentiment de confusion se peignit sur toute sa personne.

« Et maintenant que vous nous connaissez, ajouta Cyrus Smith, voulez-vous nous donner votre main ?

— Non, répondit l’inconnu d’une voix sourde, non ! Vous êtes d’honnêtes gens, vous ! Et moi !… »


――
CHAPITRE XVII


Il avait saisi le jaguar à la gorge. (Page 374.)

CHAPITRE XVII

Toujours à l’écart. — Une demande de l’inconnu. — La ferme établie au corral. — Il y a douze ans ! — Le contremaître du Britannia. — Abandon dans l’île Tabor. — La main de Cyrus Smith. — Le document mystérieux.


Ces dernières paroles justifiaient les pressentiments des colons. Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste passé, expié peut-être aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne l’avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des remords, il se repentait, et, cette main qu’ils lui
Ayrton.

demandaient, ses nouveaux amis l’eussent cordialement pressée, mais il ne se sentait pas digne de la tendre à d’honnêtes gens ! Toutefois, après la scène du jaguar, il ne retourna pas dans la forêt, et depuis ce jour il ne quitta plus l’enceinte de Granite-house.

Quel était le mystère de cette existence ? L’inconnu parlerait-il un jour ? C’est ce que l’avenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que son secret ne lui serait jamais demandé et que l’on vivrait avec lui comme si l’on n’eût rien soupçonné.

Pendant quelques jours, la vie commune continua donc d’être ce qu’elle avait été. Cyrus Smith et Gédéon Spilett travaillaient ensemble, tantôt chimistes, tantôt physiciens. Le reporter ne quittait l’ingénieur que pour chasser avec Harbert, car il n’eût pas été prudent de laisser le jeune garçon courir seul la forêt, et il fallait se tenir sur ses gardes. Quant à Nab et à Pencroff, un jour aux étables ou à la basse-cour, un autre au corral, sans compter les travaux à Granite-house, ils ne manquaient pas d’ouvrage.

L’inconnu travaillait à l’écart, et il avait repris son existence habituelle, n’assistant point aux repas, couchant sous les arbres du plateau, ne se mêlant jamais à ses compagnons. Il semblait vraiment que la société de ceux qui l’avaient sauvé lui fût insupportable !

« Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il réclamé le secours de ses semblables ? Pourquoi a-t-il jeté ce document à la mer ?

— Il nous le dira, répondait invariablement Cyrus Smith.

— Quand ?

— Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, Pencroff. »

Et, en effet, le jour des aveux était proche.

Le 10 décembre, une semaine après son retour à Granite-house, Cyrus Smith vit venir à lui l’inconnu, qui, d’une voix calme et d’un ton humble, lui dit :

« Monsieur, j’aurais une demande à vous faire.

— Parlez, répondit l’ingénieur ; mais auparavant, laissez-moi vous faire une question. »

À ces mots, l’inconnu rougit et fut sur le point de se retirer. Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l’âme du coupable, qui craignait sans doute que l’ingénieur ne l’interrogeât sur son passé !

Cyrus Smith le retint de la main :

« Camarade, lui dit-il, non-seulement nous sommes pour vous des compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais à vous dire cela, et maintenant je vous écoute. »

L’inconnu passa la main sur ses yeux. Il était pris d’une sorte de tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler une parole.

« Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m’accorder une grâce.

— Laquelle ?

— Vous avez à quatre ou cinq milles d’ici, au pied de la montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont besoin d’être soignés. Voulez-vous me permettre de vivre là-bas avec eux ? »

Cyrus Smith regarda pendant quelques instants l’infortuné avec un sentiment de commisération profonde. Puis :

« Mon ami, dit-il, le corral n’a que des étables, à peine convenables pour les animaux…

— Ce sera assez bon pour moi, monsieur.

— Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais en rien. Il vous plaît de vivre au corral. Soit. Vous serez, d’ailleurs, toujours le bienvenu à Granite-house. Mais puisque vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions nécessaires pour que vous y soyez convenablement installé.

— N’importe comment, j’y serai toujours bien.

— Mon ami, répondit Cyrus Smith, qui insistait à dessein sur cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que nous devons faire à cet égard !

— Merci, monsieur, » répondit l’inconnu en se retirant.

L’ingénieur fit aussitôt part à ses compagnons de la proposition qui lui avait été faite, et il fut décidé que l’on construirait au corral une maison de bois que l’on rendrait aussi confortable que possible.

Le jour même, les colons se rendirent au corral avec les outils nécessaires, et la semaine ne s’était pas écoulée que la maison était prête à recevoir son hôte. Elle avait été élevée à une vingtaine de pieds des étables, et, de là, il serait facile de surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de quatre-vingts têtes. Quelques meubles, couchette, table, banc, armoire, coffre, furent fabriqués, et des armes, des munitions, des outils furent transportés au corral.

L’inconnu, d’ailleurs, n’avait point été voir sa nouvelle demeure, et il avait laissé les colons y travailler sans lui, pendant qu’il s’occupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernière main à sa besogne. Et de fait, grâce à lui, toutes les terres étaient labourées et prêtes à être ensemencées, dès que le moment en serait venu.

C’était le 20 décembre que les installations avaient été achevées au corral. L’ingénieur annonça à l’inconnu que sa demeure était prête à le recevoir, et celui-ci répondit qu’il irait y coucher le soir même.

Ce soir-là, les colons étaient réunis dans la grande salle de Granite-house. Il était alors huit heures, — heure à laquelle leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gêner en lui imposant par leur présence des adieux qui lui auraient peut-être coûté, ils l’avaient laissé seul et ils étaient remontés à Granite-house.

Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants, quand un coup léger fut frappé à la porte. Presque aussitôt, l’inconnu entra, et sans autre préambule :

« Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous sachiez mon histoire. La voici. »

Ces simples mots ne laissèrent pas d’impressionner très-vivement Cyrus Smith et ses compagnons.

L’ingénieur s’était levé.

« Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. C’est votre droit de vous taire…

— C’est mon devoir de parler.

— Asseyez-vous donc.

— Je resterai debout.

— Nous sommes prêts à vous entendre, » répondit Cyrus Smith.

L’inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protégé par la pénombre. Il était tête nue, les bras croisés sur la poitrine, et c’est dans cette posture que, d’une voix sourde, parlant comme quelqu’un qui se force à parler, il fit le récit suivant, que ses auditeurs n’interrompirent pas une seule fois :

« Le 20 décembre 1854, un yacht de plaisance à vapeur, le Duncan, appartenant au laird écossais, Lord Glenarvan, jetait l’ancre au cap Bernouilli, sur la côte occidentale de l’Australie, à la hauteur du trente-septième parallèle. À bord de ce yacht étaient Lord Glenarvan, sa femme, un major de l’armée anglaise, un géographe français, une jeune fille et un jeune garçon. Ces deux derniers étaient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le Britannia avait péri corps et biens, une année auparavant. Le Duncan était commandé par le capitaine John Mangles et monté par un équipage de quinze hommes.

« Voici pourquoi ce yacht se trouvait à cette époque sur les côtes de l’Australie.

« Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document écrit en anglais, en allemand et en français, avait été trouvée dans la mer d’Irlande et ramassée par le Duncan. Ce document portait en substance qu’il existait encore trois survivants du naufrage du Britannia, que ces survivants étaient le capitaine Grant et deux de ses hommes, et qu’ils avaient trouvé refuge sur une terre dont le document donnait la latitude, mais dont la longitude, effacée par l’eau de mer, n’était plus lisible.

« Cette latitude était celle de 37°11’ australe. Donc, la longitude étant inconnue, si l’on suivait ce trente-septième parallèle à travers les continents et les mers, on était certain d’arriver sur la terre habitée par le capitaine Grant et ses deux compagnons.

« L’amirauté anglaise ayant hésité à entreprendre cette recherche, Lord Glenarvan résolut de tout tenter pour retrouver le capitaine. Mary et Robert Grant avaient été mis en rapport avec lui. Le yacht le Duncan fut équipé pour une campagne lointaine à laquelle la famille du Lord et les enfants du capitaine voulurent prendre part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers l’Atlantique, doubla le détroit de Magellan et remonta par le Pacifique jusqu’à la Patagonie, où, suivant une première interprétation du document, on pouvait supposer que le capitaine Grant était prisonnier des indigènes.

« Le Duncan débarqua ses passagers sur la côte occidentale de la Patagonie et repartit pour les reprendre sur la côte orientale, au cap Corrientès.

« Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente-septième parallèle, et, n’ayant trouvé aucune trace du capitaine, il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches à travers l’Océan.

« Après avoir visité sans succès les îles Tristan d’Acunha et d’Amsterdam, situées sur son parcours, le Duncan, ainsi que je l’ai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la côte australienne, le 20 décembre 1854.

« L’intention de Lord Glenarvan était de traverser l’Australie comme il avait traversé l’Amérique, et il débarqua. À quelques milles du rivage était établie une ferme, appartenant à un Irlandais, qui offrit l’hospitalité aux voyageurs. Lord Glenarvan fit connaître à cet Irlandais, les raisons qui l’avaient amené dans ces parages, et il lui demanda s’il avait connaissance qu’un trois-mâts anglais, le Britannia, se fût perdu depuis moins de deux ans sur la côte ouest de l’Australie.

« L’Irlandais n’avait jamais entendu parler de ce naufrage ; mais, à la grande surprise des assistants, un des serviteurs de l’Irlandais, intervenant, dit :

« — Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.

« — Qui êtes-vous ? demanda Lord Glenarvan.

« — Un Écossais comme vous, milord, répondit cet homme, et je suis un des compagnons du capitaine Grant, un des naufragés du Britannia. »

« Cet homme s’appelait Ayrton. C’était, en effet, le contre-maître du Britannia, ainsi que le témoignaient ses papiers. Mais, séparé du capitaine Grant au moment où le navire se brisait sur les récifs, il avait cru jusqu’alors que son capitaine avait péri avec tout l’équipage, et qu’il était lui, Ayrton, seul survivant du Britannia.

« — Seulement, ajouta-t-il, ce n’est pas sur la côte ouest, mais sur la côte est de l’Australie que le Britannia s’est perdu, et si le capitaine Grant est vivant encore, comme l’indique son document, il est prisonnier des indigènes australiens, et c’est sur l’autre côte qu’il faut le chercher. »

« Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard assuré. On ne pouvait douter de ses paroles. L’Irlandais, qui l’avait à son service depuis plus d’un an, en répondait. Lord Glenarvan crut à la loyauté de cet homme, et, grâce à ses conseils, il résolut de traverser l’Australie en suivant le trente-septième parallèle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux enfants, le major, le Français, le capitaine Mangles et quelques matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite d’Ayrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin, allait se rendre à Melbourne, où il attendrait les instructions de Lord Glenarvan.

« Ils partirent le 23 décembre 1854.

« Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C’était, en effet, le contre-maître du Britannia ; mais, à la suite de discussions avec son capitaine, il avait essayé d’entraîner son équipage à la révolte et de s’emparer du navire, et le capitaine Grant l’avait débarqué, le 8 avril 1852, sur la côte ouest de l’Australie, puis il était reparti en l’abandonnant — ce qui n’était que justice.

« Ainsi, ce misérable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il venait de l’apprendre par le récit de Glenarvan ! Depuis son abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de convicts évadés, et, s’il soutint impudemment que le naufrage avait eu lieu sur la côte est, s’il poussa Lord Glenarvan à se lancer dans cette direction, c’est qu’il espérait le séparer de son navire, s’emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du Pacifique. »

Ici, l’inconnu s’interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais il reprit en ces termes :

« L’expédition partit et se dirigea à travers la terre australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton ou Ben Joyce, comme on voudra l’appeler, la dirigeait, tantôt précédé, tantôt suivi de sa bande de convicts, qui avait été prévenue du coup à faire.

« Cependant le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour s’y réparer. Il s’agissait donc de décider Lord Glenarvan à lui donner l’ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la côte est de l’Australie, où il serait facile de s’en emparer. Après avoir conduit l’expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes forêts, où toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre qu’il s’était chargé de porter au second du Duncan, lettre qui donnait l’ordre au yacht de se rendre immédiatement sur la côte est, à la baie Twofold, c’est-à-dire à quelques journées de l’endroit où l’expédition s’était arrêtée. C’était là qu’Ayrton avait donné rendez-vous à ses complices.

« Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut démasqué et n’eut plus qu’à fuir. Mais cette lettre, qui devait lui livrer le Duncan, il fallait l’avoir à tout prix. Ayrton parvint à s’en emparer, et, deux jours après, il arrivait à Melbourne.

« Jusqu’alors le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il allait pouvoir conduire le Duncan à cette baie Twofold, où il serait facile aux convicts de s’en emparer, et, son équipage massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers… Dieu devait l’arrêter au dénouement de ses funestes desseins.

« Ayrton, arrivé à Melbourne, remit la lettre au second, Tom Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitôt ; mais que l’on juge du désappointement et de la colère d’Ayrton, quand, le lendemain de l’appareillage, il apprit que le second conduisait le navire, non sur la côte est de l’Australie, à la baie de Twofold, mais bien sur la côte est de la Nouvelle-Zélande. Il voulut s’y opposer, Austin lui montra la lettre !… Et, en effet, par une erreur providentielle du géographe français qui avait rédigé cette lettre, la côte est de la Nouvelle-Zélande était indiquée comme lieu de destination.

« Tous les plans d’Ayrton échouaient ! Il voulut se révolter. On l’enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande, ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que deviendrait Lord Glenarvan.

« Le Duncan resta à croiser sur cette côte jusqu’au 3 mars. Ce jour-là, Ayrton entendit des détonations. C’étaient les caronades du Duncan qui faisaient feu, et, bientôt, Lord Glenarvan et tous les siens arrivaient à bord.

« Voici ce qui s’était passé.

« Après mille fatigues, mille dangers, Lord Glenarvan avait pu achever son voyage et arriver à la côte est de l’Australie, sur la baie de Twofold. Pas de Duncan ! Il télégraphia à Melbourne. On lui répondit : « Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination inconnue. »

« Lord Glenarvan ne put plus penser qu’une chose : c’est que l’honnête yacht était tombé aux mains de Ben Joyce et qu’il était devenu un navire de pirates !

« Cependant Lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie. C’était un homme intrépide et généreux. Il s’embarqua sur un navire marchand, se fit conduire à la côte ouest de la Nouvelle-Zélande, la traversa sur le trente-septième parallèle, sans rencontrer aucune trace du capitaine Grant ; mais, sur l’autre côte, à sa grande surprise, et par la volonté du Ciel, il retrouva le Duncan, sous les ordres du second, qui l’attendait depuis cinq semaines !

« On était au 3 mars 1855. Lord Glenarvan était donc à bord du Duncan, mais Ayrton y était aussi. Il comparut devant le lord, qui voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet du capitaine Grant. Ayrton refusa
Il était tête nue, les bras croisés. (Page 380.)

de parler. Lord Glenarvan lui dit alors qu’à la première relâche, on le remettrait aux autorités anglaises. Ayrton resta muet.

« Le Duncan reprit la route du trente-septième parallèle. Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la résistance du bandit. Enfin, son influence l’emporta, et Ayrton, en échange de ce qu’il pourrait dire, proposa à Lord Glenarvan de l’abandonner sur une des îles du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorités anglaises. Lord Glenarvan, décidé à tout pour apprendre ce qui concernait le capitaine Grant, y consentit.

« Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant qu’il ne savait rien depuis le jour où le capitaine Grant l’avait débarqué sur la côte australienne.
« Voici ma main, » dit l'ingénieur. (Page 387.)

« Néanmoins, Lord Glenarvan tint la parole qu’il avait donnée. Le Duncan continua sa route et arriva à l’île Tabor. C’était là qu’Ayrton devait être déposé, et ce fut là aussi que, par un vrai miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes, précisément sur ce trente-septième parallèle. Le convict allait donc les remplacer sur cet îlot désert, et voici, au moment où il quitta le yacht, les paroles que prononça Lord Glenarvan :

« — Ici, Ayrton, vous serez éloigné de toute terre et sans communication possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet îlot où le Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l’œil d’un Dieu qui lit au plus profond des cœurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignoré comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, et je sais où vous trouver. Je ne l’oublierai jamais ! »

« Et le Duncan, appareillant, disparut bientôt.

« On était au 18 mars 1855[18].

« Ayrton était seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les outils, ni les graines ne lui manquaient. À lui, le convict, à sa disposition était la maison construite par l’honnête capitaine Grant. Il n’avait qu’à se laisser vivre et à expier dans l’isolement les crimes qu’il avait commis.

« Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut bien malheureux ! Il se dit que si les hommes venaient le rechercher un jour sur cet îlot, il fallait qu’il fût digne de retourner parmi eux ! Comme il souffrit, le misérable ! Comme il travailla pour se refaire par le travail ! Comme il pria pour se régénérer par la prière !

« Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi ; mais Ayrton, abattu par l’isolement, regardant toujours si quelque navire ne paraîtrait pas à l’horizon de son île, se demandant si le temps d’expiation était bientôt complet, souffrait comme on n’a jamais souffert ! Ah ! quelle est dure cette solitude, pour une âme que rongent les remords !

« Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le malheureux, car il sentit peu à peu qu’il devenait un sauvage ! Il sentit peu à peu l’abrutissement le gagner ! Il ne peut vous dire si ce fut après deux ou quatre ans d’abandon, mais enfin, il devint le misérable que vous avez trouvé !

« Je n’ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben Joyce et moi, nous ne faisons qu’un ! »

Cyrus Smith et ses compagnons s’étaient levés à la fin de ce récit. Il est difficile de dire à quel point ils étaient émus ! Tant de misère, tant de douleurs et de désespoir étalés à nu devant eux !

« Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel, mais le Ciel doit certainement trouver que vous avez expié vos crimes ! Il l’a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables. Ayrton, vous êtes pardonné ! Et maintenant, voulez-vous être notre compagnon ? »

Ayrton s’était reculé.

« Voici ma main ! » dit l’ingénieur.

Ayrton se précipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.

« Voulez-vous vivre avec nous ? demanda Cyrus Smith.

— Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, répondit Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral !

— Comme vous le voudrez, Ayrton, » répondit Cyrus Smith.

Ayrton allait se retirer, quand l’ingénieur lui adressa une dernière question :

« Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein était de vivre isolé, pourquoi avez-vous donc jeté à la mer ce document qui nous a mis sur vos traces ?

— Un document ? répondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce dont on lui parlait.

— Oui, ce document enfermé dans une bouteille que nous avons trouvé, et qui donnait la situation exacte de l’île Tabor ! »

Ayrton passa sa main sur son front. Puis, après avoir réfléchi :

« Je n’ai jamais jeté de document à la mer ! répondit-il.

— Jamais ? s’écria Pencroff.

— Jamais ! »

Et Ayrton, s’inclinant, regagna la porte et partit.


――
CHAPITRE XVIII


CHAPITRE XVIII

Conversation. — Cyrus Smith et Gédéon Spilett. — Une idée de l’ingénieur. — Le télégraphe électrique. — Les fils. — La pile. — L’alphabet. — Belle saison. — Prospérité de la colonie. — Photographie. — Un effet de neige. — Deux ans dans l’île Lincoln.


« Le pauvre homme ! » dit Harbert, qui, après s’être élancé vers la porte, revint, après avoir vu Ayrton glisser par la corde de l’ascenseur et disparaître au milieu de l’obscurité.

« Il reviendra, dit Cyrus Smith.

— Ah çà, monsieur Cyrus, s’écria Pencroff, qu’est-ce que cela veut dire ? Comment ! ce n’est pas Ayrton qui a jeté cette bouteille à la mer ? Mais qui donc alors ? »

À coup sûr, si jamais question dut être faite, c’était bien celle-là !

« C’est lui, répondit Nab, seulement le malheureux était déjà à demi fou.

— Oui ! dit Harbert, et il n’avait plus conscience de ce qu’il faisait.

— Cela ne peut s’expliquer qu’ainsi, mes amis, répondit vivement Cyrus Smith, et je comprends maintenant qu’Ayrton ait pu indiquer exactement la situation de l’île Tabor, puisque les événements même qui avaient précédé son abandon dans l’île la lui faisaient connaître.

— Cependant, fit observer Pencroff, s’il n’était pas encore une brute au moment où il rédigeait son document, et s’il y a sept ou huit ans qu’il l’a jeté à la mer, comment ce papier n’a-t-il pas été altéré par l’humidité ?

— Cela prouve, répondit Cyrus Smith, qu’Ayrton n’a été privé d’intelligence qu’à une époque beaucoup plus récente qu’il ne le croit.

— Il faut bien qu’il en soit ainsi, répondit Pencroff ; sans quoi, la chose serait inexplicable.

— Inexplicable, en effet, répondit l’ingénieur, qui semblait ne pas vouloir prolonger cette conversation.

— Mais Ayrton a-t-il dit la vérité ? demanda le marin.

— Oui, répondit le reporter. L’histoire qu’il a racontée est vraie de tous points. Je me rappelle fort bien que les journaux ont rapporté la tentative faite par Lord Glenarvan et le résultat qu’il avait obtenu.

— Ayrton a dit la vérité, ajouta Cyrus Smith, n’en doutez pas, Pencroff, car elle était assez cruelle pour lui. On dit vrai quand on s’accuse ainsi ! »

Le lendemain, — 21 décembre, — les colons étaient descendus à la grève, et, ayant gravi le plateau, ils n’y trouvèrent plus Ayrton. Ayrton avait gagné pendant la nuit sa maison du corral, et les colons jugèrent bon de ne point l’importuner de leur présence. Le temps ferait sans doute ce que les encouragements n’avaient pu faire.

Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations accoutumées. Précisément, ce jour-là, les mêmes travaux réunirent Cyrus Smith et le reporter à l’atelier des Cheminées.

« Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, que l’explication que vous avez donnée hier au sujet de cette bouteille ne m’a pas satisfait du tout ! Comment admettre que ce malheureux ait pu écrire ce document et jeter cette bouteille à la mer, sans en avoir aucunement gardé le souvenir ?

— Aussi n’est-ce pas lui qui l’a jetée, mon cher Spilett.

— Alors, vous croyez encore…

— Je ne crois rien, je ne sais rien ! répondit Cyrus Smith, en interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident parmi ceux que je n’ai pu expliquer jusqu’à ce jour !

— En vérité, Cyrus, dit Gédéon Spilett, ces choses sont incroyables ! Votre sauvetage, la caisse échouée sur le sable, les aventures de Top, cette bouteille enfin… n’aurons-nous donc jamais le mot de ces énigmes ?

— Si ! répondit vivement l’ingénieur, si, quand je devrais fouiller cette île jusque dans ses entrailles !

— Le hasard nous donnera peut-être la clef de ce mystère !

— Le hasard ! Spilett ! Je ne crois guère au hasard, pas plus que je ne crois aux mystères en ce monde. Il y a une cause à tout ce qui se passe d’inexplicable ici, et cette cause, je la découvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons. »

Le mois de janvier arriva. C’était l’année 1867 qui commençait. Les travaux d’été furent menés assidûment. Pendant les jours qui suivirent, Harbert et Gédéon Spilett étant allés du côté du corral, purent constater qu’Ayrton avait pris possession de la demeure qui lui avait été préparée. Il s’occupait du nombreux troupeau confié à ses soins, et il devait épargner à ses compagnons la fatigue de venir tous les deux ou trois jours visiter le corral. Cependant, afin de ne plus laisser Ayrton trop longtemps isolé, les colons lui faisaient assez souvent visite.

Il n’était pas indifférent, non plus, — étant donnés certains soupçons que partageaient l’ingénieur et Gédéon Spilett, — que cette partie de l’île fût soumise à une certaine surveillance, et Ayrton, si quelque incident survenait, ne négligerait pas d’en informer les habitants de Granite-house.

Cependant il pouvait se faire que l’incident fût subit et exigeât d’être rapidement porté à la connaissance de l’ingénieur. En dehors même de tous faits se rapportant au mystère de l’île Lincoln, bien d’autres pouvaient se produire, qui eussent appelé une prompte intervention des colons, tels que l’apparition d’un navire passant au large et en vue de la côte occidentale, un naufrage sur les atterrages de l’ouest, l’arrivée possible de pirates, etc.

Aussi Cyrus Smith résolut-il de mettre le corral en communication instantanée avec Granite-house.

Ce fut le 10 janvier qu’il fit part de son projet à ses compagnons.

« Ah çà ! comment allez-vous vous y prendre, monsieur Cyrus ? demanda Pencroff. Est-ce que, par hasard, vous songeriez à installer un télégraphe ?

— Précisément, répondit l’ingénieur.

— Électrique ? s’écria Harbert.

— Électrique, répondit Cyrus Smith. Nous avons tous les éléments nécessaires pour confectionner une pile, et le plus difficile sera d’étirer des fils de fer, mais au moyen d’une filière, je pense que nous en viendrons à bout.

— Eh bien, après cela, répliqua le marin, je ne désespère plus de nous voir un jour rouler en chemin de fer ! »

On se mit donc à l’ouvrage, en commençant par le plus difficile, c’est-à-dire par la confection des fils, car si on eût échoué, il devenait inutile de fabriquer la pile et autres accessoires.

Le fer de l’île Lincoln, on le sait, était de qualité excellente, et, par conséquent, très-propre à se laisser étirer. Cyrus Smith commença par fabriquer une filière, c’est-à-dire une plaque d’acier, qui fut percée de trous coniques de divers calibres qui devaient amener successivement le fil au degré de ténuité voulue. Cette pièce d’acier, après avoir été trempée, « de tout son dur, » comme on dit en métallurgie, fut fixée d’une façon inébranlable sur un bâtis solidement enfoncé dans le sol, à quelques pieds seulement de la grande chute, dont l’ingénieur allait encore utiliser la force motrice.

En effet, là était le moulin à foulon, qui ne fonctionnait pas alors, mais dont l’arbre de couche, mû avec une extrême puissance, pouvait servir à étirer le fil, en l’enroulant autour de lui.

L’opération fut délicate et demanda beaucoup de soins. Le fer, préalablement préparé en longues et minces tiges, dont les extrémités avaient été amincies à la lime, ayant été introduit dans le grand calibre de la filière, fut étiré par l’arbre de couche, enroulé sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds, puis déroulé et représenté successivement aux calibres de moindre diamètre ! Finalement, l’ingénieur obtint des fils longs de quarante à cinquante pieds, qu’il était facile de raccorder et de tendre sur cette distance de cinq milles qui séparait le corral de l’enceinte de Granite-house.

Il ne fallut que quelques jours pour mener à bien cette besogne, et même, dès que la machine eut été mise en train, Cyrus Smith laissa ses compagnons faire le métier de tréfileurs et s’occupa de fabriquer sa pile.

Il s’agissait, dans l’espèce, d’obtenir une pile à courant constant. On sait que les éléments des piles modernes se composent généralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Le cuivre manquait absolument à l’ingénieur, qui, malgré ses recherches, n’en avait pas trouvé trace dans l’île Lincoln, et il fallait s’en passer. Le charbon de cornue, c’est-à-dire ce dur graphyte qui se trouve dans les cornues des usines à gaz, après que la houille a été déshydrogénée, on eût pu le produire, mais il eût fallu installer des appareils spéciaux, ce qui aurait été une grosse besogne. Quant au zinc, on se souvient que la caisse trouvée à la pointe de l’Épave était doublée d’une enveloppe de ce métal, qui ne pouvait pas être mieux utilisée que dans cette circonstance.

Cyrus Smith, après mûres réflexions, résolut donc de fabriquer une pile très-simple, se rapprochant de celle que Becquerel imagina en 1820, et dans laquelle le zinc est uniquement employé. Quant aux autres substances, acide azotique et potasse, tout cela était à sa disposition.

Voici donc comment fut composée cette pile, dont les effets devaient être produits par la réaction de l’acide et de la potasse l’un sur l’autre.

Un certain nombre de flacons de verre furent fabriqués et remplis d’acide azotique. L’ingénieur les boucha au moyen d’un bouchon que traversait un tube de verre fermé à son extrémité inférieure et destiné à plonger dans l’acide au moyen d’un tampon d’argile maintenu par un linge. Dans ce tube, par son extrémité supérieure, il versa alors une dissolution de potasse qu’il avait préalablement obtenue par l’incinération de diverses plantes, et, de cette façon, l’acide et la potasse purent réagir l’un sur l’autre à travers l’argile.

Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc, dont l’une fut plongée dans l’acide azotique, l’autre dans la dissolution de potasse. Aussitôt un courant se produisit, qui alla de la lame du flacon à celle du tube, et ces deux lames ayant été reliées par un fil métallique, la lame du tube devint le pôle positif et celle du flacon le pôle négatif de l’appareil. Chaque flacon produisit donc autant de courants, qui, réunis, devaient suffire à provoquer tous les phénomènes de la télégraphie électrique.

Tel fut l’ingénieux et très-simple appareil que construisit Cyrus Smith, appareil qui allait lui permettre d’établir une communication télégraphique entre Granite-house et le corral.

Ce fut le 6 février que fut commencée la plantation des poteaux, munis d’isoloirs en verre, et destinés à supporter le fil, qui devait suivre la route du corral. Quelques jours après, le fil était tendu, prêt à produire, avec une vitesse de cent mille kilomètres par seconde, le courant électrique que la terre se chargerait de ramener à son point de départ.

Deux piles avaient été fabriquées, l’une pour Granite-house, l’autre pour le corral, car si le corral devait communiquer avec Granite-house, il pouvait être utile aussi que Granite-house communiquât avec le corral.

Quant au récepteur et au manipulateur, ils furent très-simples. Aux deux stations, le fil s’enroulait sur un électro-aimant, c’est-à-dire sur un morceau de fer doux entouré d’un fil. La communication était-elle établie entre les deux pôles, le courant, partant du pôle positif, traversait le fil, passait dans l’électro-aimant, qui s’aimantait temporairement, et revenait par le sol au pôle négatif. Le courant était-il interrompu, l’électro-aimant se désaimantait aussitôt. Il suffisait
L'ingénieur les boucha au moyen d'un bouchon... (Page 391.)

donc de placer une plaque de fer doux devant l’électro-aimant, qui, attirée pendant le passage du courant, retombait, quand le courant était interrompu. Ce mouvement de la plaque ainsi obtenu, Cyrus Smith put très-facilement y rattacher une aiguille disposée sur un cadran, qui portait en exergue les lettres de l’alphabet, et, de cette façon, correspondre d’une station à l’autre.

Le tout fut complètement installé le 12 février. Ce jour-là, Cyrus Smith, ayant lancé le courant à travers le fil, demanda si tout allait bien au corral, et reçut, quelques instants après, une réponse satisfaisante d’Ayrton.

Pencroff ne se tenait pas de joie, et chaque matin et chaque soir il lançait un télégramme au corral, qui ne restait jamais sans réponse.
Maître Jup avait posé avec un sérieux... (Page 395.)

Ce mode de communication présenta deux avantages très-réels, d’abord parce qu’il permettait de constater la présence d’Ayrton au corral, et ensuite parce qu’il ne le laissait pas dans un complet isolement. D’ailleurs, Cyrus Smith ne laissait jamais passer une semaine sans l’aller voir, et Ayrton venait de temps en temps à Granite-house, où il trouvait toujours bon accueil.

La belle saison s’écoula ainsi au milieu des travaux habituels. Les ressources de la colonie, particulièrement en légumes et en céréales, s’accroissaient de jour en jour, et les plants rapportés de l’île Tabor avaient parfaitement réussi. Le plateau de Grande-Vue présentait un aspect très-rassurant. La quatrième récolte de blé avait été admirable, et, on le pense bien, personne ne s’avisa de compter si les quatre cents milliards de grains figuraient à la moisson. Cependant, Pencroff avait eu l’idée de le faire, mais Cyrus Smith lui ayant appris que, quand bien même il parviendrait à compter trois cents grains par minute, soit neuf mille à l’heure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour achever son opération, le brave marin crut devoir y renoncer.

Le temps était magnifique, la température très-chaude dans la journée ; mais, le soir, les brises du large venaient tempérer les ardeurs de l’atmosphère et procuraient des nuits fraîches aux habitants de Granite-house. Cependant il y eut quelques orages, qui, s’ils n’étaient pas de longue durée, tombaient, du moins, sur l’île Lincoln avec une force extraordinaire. Durant quelques heures, les éclairs ne cessaient d’embraser le ciel et les roulements du tonnerre ne discontinuaient pas.

Vers cette époque, la petite colonie était extrêmement prospère. Les hôtes de la basse-cour pullulaient, et l’on vivait sur son trop-plein, car il devenait urgent de ramener sa population à un chiffre plus modéré. Les porcs avaient déjà produit des petits, et l’on comprend que les soins à donner à ces animaux absorbaient une grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui avaient donné deux jolies bêtes, étaient le plus souvent montés par Gédéon Spilett et Harbert, devenu un excellent cavalier sous la direction du reporter, et on les attelait aussi au chariot, soit pour transporter à Granite-house le bois et la houille, soit les divers produits minéraux que l’ingénieur employait.

Plusieurs reconnaissances furent poussées, vers cette époque, jusque dans les profondeurs des forêts du Far-West. Les explorateurs pouvaient s’y hasarder sans avoir à redouter les excès de la température, car les rayons solaires perçaient à peine l’épaisse ramure qui s’enchevêtrait au-dessus de leur tête. Ils visitèrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, que bordait la route qui allait du corral à l’embouchure de la rivière de la Chute.

Mais, pendant ces excursions, les colons eurent soin d’être bien armés, car ils rencontraient fréquemment certains sangliers, très-sauvages et très-féroces, contre lesquels il fallait lutter sérieusement.

Il y fut aussi fait, pendant cette saison, une guerre terrible aux jaguars. Gédéon Spilett leur avait voué une haine toute spéciale, et son élève Harbert le secondait bien. Armés comme ils l’étaient, ils ne redoutaient guère la rencontre de l’un de ces fauves. La hardiesse d’Harbert était superbe, et le sang-froid du reporter étonnant. Aussi une vingtaine de magnifiques peaux ornaient-elles déjà la grande salle de Granite-house, et si cela continuait, la race des jaguars serait bientôt éteinte dans l’île, but que poursuivaient les chasseurs.

L’ingénieur prit part quelquefois à diverses reconnaissances qui furent faites dans les portions inconnues de l’île, qu’il observait avec une minutieuse attention. C’étaient d’autres traces que celles des animaux qu’il cherchait dans les portions les plus épaisses de ces vastes bois, mais jamais rien de suspect n’apparut à ses yeux. Ni Top, ni Jup, qui l’accompagnaient, ne laissaient pressentir par leur attitude qu’il y eût rien d’extraordinaire, et pourtant, plus d’une fois encore, le chien aboya à l’orifice de ce puits que l’ingénieur avait exploré sans résultat.

Ce fut à cette époque que Gédéon Spilett, aidé d’Harbert, prit plusieurs vues des parties les plus pittoresques de l’île, au moyen de l’appareil photographique qui avait été trouvé dans la caisse et dont on n’avait pas fait usage jusqu’alors.

Cet appareil, muni d’un puissant objectif, était très-complet. Substances nécessaires à la reproduction photographique, collodion pour préparer la plaque de verre, nitrate d’argent pour la sensibiliser, hyposulfate de soude pour fixer l’image obtenue, chlorure d’ammonium pour baigner le papier destiné à donner l’épreuve positive, acétate de soude et chlorure d’or pour imprégner cette dernière, rien ne manquait. Les papiers mêmes étaient là, tout chlorurés, et avant de les poser dans le châssis sur les épreuves négatives, il suffisait de les tremper pendant quelques minutes dans le nitrate d’argent étendu d’eau.

Le reporter et son aide devinrent donc, en peu de temps, d’habiles opérateurs, et ils obtinrent d’assez belles épreuves de paysages, tels que l’ensemble de l’île, pris du plateau de Grande-Vue, avec le mont Franklin à l’horizon, l’embouchure de la Mercy, si pittoresquement encadrée dans ses hautes roches, la clairière et le corral adossé aux premières croupes de la montagne, tout le développement si curieux du cap Griffe, de la pointe de l’Épave, etc.

Les photographes n’oublièrent pas de faire le portrait de tous les habitants de l’île, sans excepter personne.

« Ça peuple, » disait Pencroff.

Et le marin était enchanté de voir son image, fidèlement reproduite, orner les murs de Granite-house, et il s’arrêtait volontiers devant cette exposition comme il eût fait aux plus riches vitrines de Broadway.

Mais, il faut le dire, le portrait le mieux réussi fut incontestablement celui de maître Jup. Maître Jup avait posé avec un sérieux impossible à décrire, et son image était parlante !

« On dirait qu’il va faire la grimace ! » s’écriait Pencroff.

Et si maître Jup n’eût pas été content, c’est qu’il aurait été bien difficile ; mais il l’était, et il contemplait son image d’un air sentimental, qui laissait percer une légère dose de fatuité.

Les grandes chaleurs de l’été se terminèrent avec le mois de mars. Le temps fut quelquefois pluvieux, mais l’atmosphère était chaude encore. Ce mois de mars, qui correspond au mois de septembre des latitudes boréales, ne fut pas aussi beau qu’on aurait pu l’espérer. Peut-être annonçait-il un hiver précoce et rigoureux.

On put même croire, un matin, — le 21, — que les premières neiges avaient fait leur apparition. En effet, Harbert, s’étant mis de bonne heure à l’une des fenêtres de Granite-house, s’écria :

« Tiens ! l’îlot est couvert de neige !

— De la neige à cette époque ? » répondit le reporter, qui avait rejoint le jeune garçon.

Leurs compagnons furent bientôt près d’eux, et ils ne purent constater qu’une chose, c’est que non-seulement l’îlot, mais toute la grève, au bas de Granite-house, était couverte d’une couche blanche, uniformément répandue sur le sol.

« C’est bien de la neige ! dit Pencroff.

— Ou cela lui ressemble beaucoup ! répondit Nab.

— Mais le thermomètre marque cinquante-huit degrés (14° centig. au-dessus de zéro) ! » fit observer Gédéon Spilett.

Cyrus Smith regardait la nappe blanche sans se prononcer, car il ne savait vraiment pas comment expliquer ce phénomène, à cette époque de l’année et par une telle température.

« Mille diables ! s’écria Pencroff, nos plantations vont être gelées ! »

Et le marin se disposait à descendre, quand il fut précédé par l’agile Jup, qui se laissa couler jusqu’au sol.

Mais l’orang n’avait pas touché terre, que l’énorme couche de neige se soulevait et s’éparpillait dans l’air en flocons tellement innombrables, que la lumière du soleil en fut voilée pendant quelques minutes.

« Des oiseaux ! » s’écria Harbert.

C’étaient, en effet, des essaims d’oiseaux de mer, au plumage d’un blanc éclatant. Ils s’étaient abattus par centaines de mille sur l’îlot et sur la côte, et ils disparurent au loin, laissant les colons ébahis comme s’ils eussent assisté à un changement à vue, qui eût fait succéder l’été à l’hiver dans un décor de féerie. Malheureusement, le changement avait été si subit, que ni le reporter ni

le jeune garçon ne parvinrent à abattre un de ces oiseaux, dont ils ne purent reconnaître l’espèce.

Quelques jours après, c’était le 26 mars, et il y avait deux ans que les naufragés de l’air avaient été jetés sur l’île Lincoln !


――
CHAPITRE XIX


CHAPITRE XIX

Souvenirs de la patrie. — Les chances à venir. — Projet de reconnaissance des côtes de l’île. — Départ du 16 avril. — La presqu’île Serpentine vue de la mer. — Les basaltes de la côte occidentale. — Mauvais temps. — La nuit vient. — Nouvel incident.


Deux ans déjà ! et depuis deux ans les colons n’avaient eu aucune communication avec leurs semblables ! Ils étaient sans nouvelles du monde civilisé, perdus sur cette île, aussi bien que s’ils eussent été sur quelque infime astéroïde du monde solaire !

Que se passait-il alors dans leur pays ? L’image de la patrie était toujours présente à leurs yeux, cette patrie déchirée par la guerre civile, au moment où ils l’avaient quittée, et que la rébellion du sud ensanglantait peut-être encore ! C’était pour eux une grande douleur, et souvent ils s’entretenaient de ces choses, sans jamais douter, cependant, que la cause du Nord ne dût triompher pour l’honneur de la Confédération américaine.

Pendant ces deux années, pas un navire n’avait passé en vue de l’île, ou du moins pas une voile n’avait été aperçue. Il était évident que l’île Lincoln se trouvait en dehors des routes suivies, et même qu’elle était inconnue, — ce que prouvaient les cartes, d’ailleurs, — car à défaut d’un port, son aiguade aurait dû attirer les bâtiments désireux de renouveler leur provision d’eau. Mais la mer qui l’entourait était toujours déserte, aussi loin que pouvait s’étendre le regard, et les colons ne devaient guère compter que sur eux-mêmes pour se rapatrier.

Cependant une chance de salut existait, et cette chance fut précisément discutée, un jour de la première semaine d’avril, par les colons, qui étaient réunis dans la salle de Granite-house.

Précisément, il avait été question de l’Amérique, et on avait parlé du pays natal, qu’on avait si peu d’espérance de revoir.

« Décidément, nous n’aurons qu’un moyen, dit Gédéon Spilett, un seul de quitter l’île Lincoln, ce sera de construire un bâtiment assez grand pour tenir la mer pendant quelques centaines de milles. Il me semble que, quand on a fait une chaloupe, on peut bien faire un navire !

— Et que l’on peut bien aller aux Pomotou, ajouta Harbert, quand on est allé à l’île Tabor !

— Je ne dis pas non, répondit Pencroff, qui avait toujours voix prépondérante dans les questions maritimes, je ne dis pas non, quoique ce ne soit pas tout à fait la même chose d’aller près et d’aller loin ! Si notre chaloupe avait été menacée de quelque mauvais coup de vent pendant le voyage à l’île Tabor, nous savions que le port n’était éloigné ni d’un côté ni de l’autre ; mais douze cents milles à franchir, c’est un joli bout de chemin, et la terre la plus rapprochée est au moins à cette distance !

— Est-ce que, le cas échéant, Pencroff, vous ne tenteriez pas l’aventure ? demanda le reporter.

— Je tenterai tout ce que l’on voudra, monsieur Spilett, répondit le marin, et vous savez bien que je ne suis point homme à reculer !

— Remarque, d’ailleurs, que nous comptons un marin de plus parmi nous, fit observer Nab.

— Qui donc ? demanda Pencroff.

— Ayrton.

— C’est juste, répondit Harbert.

— S’il consentait à venir ! fit observer Pencroff.

— Bon ! dit le reporter, croyez-vous donc que si le yacht de Lord Glenarvan se fût présenté à l’île Tabor pendant qu’il l’habitait encore, Ayrton aurait refusé de partir ?

— Vous oubliez, mes amis, dit alors Cyrus Smith, qu’Ayrton n’avait plus sa raison pendant les dernières années de son séjour. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si nous devons compter parmi nos chances de salut ce retour du navire écossais. Or, Lord Glenarvan a promis à Ayrton de venir le reprendre à l’île Tabor, quand il jugerait ses crimes suffisamment expiés, et je crois qu’il reviendra.

— Oui, dit le reporter, et j’ajouterai qu’il reviendra bientôt, car voilà douze ans qu’Ayrton a été abandonné !

— Eh ! répondit Pencroff, je suis bien d’accord avec vous que le lord reviendra, et bientôt même. Mais où relâchera-t-il ? À l’île Tabor, et non à l’île Lincoln.

— Cela est d’autant plus certain, répondit Harbert, que l’île Lincoln n’est pas même portée sur la carte.

— Aussi, mes amis, reprit l’ingénieur, devons-nous prendre les précautions nécessaires pour que notre présence et celle d’Ayrton à l’île Lincoln soient signalées à l’île Tabor.

— Évidemment, répondit le reporter, et rien n’est plus aisé que de déposer, dans cette cabane qui fut la demeure du capitaine Grant et d’Ayrton, une notice donnant la situation de notre île, notice que Lord Glenarvan ou son équipage ne pourront manquer de trouver.

— Il est même fâcheux, fit observer le marin, que nous ayons oublié de prendre cette précaution lors de notre premier voyage à l’île Tabor.

— Et pourquoi l’aurions-nous prise ? répondit Harbert. Nous ne connaissions pas l’histoire d’Ayrton, à ce moment ; nous ignorions qu’on dût venir le rechercher un jour, et quand nous avons su cette histoire, la saison était trop avancée pour nous permettre de retourner à l’île Tabor.

— Oui, répondit Cyrus Smith, il était trop tard, et il faut remettre cette traversée au printemps prochain.

— Mais si le yacht écossais venait d’ici là ? dit Pencroff.

— Ce n’est pas probable, répondit l’ingénieur, car Lord Glenarwan ne choisirait pas la saison d’hiver pour s’aventurer dans ces mers lointaines. Ou il est déjà revenu à l’île Tabor depuis que Ayrton est avec nous, c’est-à-dire depuis cinq mois, et il en est reparti, ou il ne viendra que plus tard, et il sera temps, dès les premiers beaux jours d’octobre, d’aller à l’île Tabor et d’y laisser une notice.

— Il faut avouer, dit Nab, que ce serait bien malheureux si le Duncan avait reparu dans ces mers depuis quelques mois seulement !

— J’espère qu’il n’en est rien, répondit Cyrus Smith, et que le Ciel ne nous aura pas enlevé la meilleure chance qui nous reste !

— Je crois, fit observer le reporter, qu’en tous les cas nous saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons retournés à l’île Tabor, car si les Écossais y sont revenus, ils auront nécessairement laissé quelques traces de leur passage.

— Cela est évident, répondit l’ingénieur. Ainsi donc, mes amis, puisque nous avons cette chance de rapatriement, attendons avec patience, et si elle nous est enlevée, nous verrons alors ce que nous devrons faire.

— En tout cas, dit Pencroff, il est bien entendu que si nous quittons l’île Lincoln d’une façon ou d’une autre, ce ne sera pas parce que nous nous y trouvons mal !

— Non, Pencroff, répondit l’ingénieur, ce sera parce que nous y sommes loin
Ils s'étaient abattus par centaines de mille. (Page 396.)

de tout ce qu’un homme doit chérir le plus au monde, sa famille, ses amis, son pays natal ! »

Les choses étant ainsi décidées, il ne fut plus question d’entreprendre la construction d’un navire assez grand pour s’aventurer, soit jusqu’aux archipels, dans le nord, soit jusqu’à la Nouvelle-Zélande, dans l’ouest, et on ne s’occupa que des travaux accoutumés en vue d’un troisième hivernage à Granite-house.

Toutefois, il fut aussi décidé que la chaloupe serait employée, avant les mauvais jours, à faire un voyage autour de l’île. La reconnaissance complète des côtes n’était pas terminée encore, et les colons n’avaient qu’une idée imparfaite du littoral à l’ouest et au nord, depuis l’embouchure de la rivière de la
Ils revinrent avec plusieurs chapelets de canards. (Page 404.)

Chute jusqu’aux caps Mandibule, non plus que de l’étroite baie qui se creusait entre eux comme une mâchoire de requin.

Le projet de cette excursion fut mis en avant par Pencroff, et Cyrus Smith y donna pleine adhésion, car il voulait voir par lui-même toute cette portion de son domaine.

Le temps était variable alors, mais le baromètre n’oscillait pas par mouvements brusques, et l’on pouvait donc compter sur un temps maniable. Précisément, pendant la première semaine d’avril, après une forte baisse barométrique, la reprise de la hausse fut signalée par un fort coup de vent d’ouest qui dura cinq à six jours ; puis, l’aiguille de l’instrument redevint stationnaire à une hauteur de vingt-neuf pouces et neuf dixièmes (759mm,45), et les circonstances parurent propices à l’exploration.

Le jour du départ fut fixé au 16 avril, et le Bonadventure, mouillé au port Ballon, fut approvisionné pour un voyage qui pouvait avoir quelque durée.

Cyrus Smith prévint Ayrton de l’expédition projetée et lui proposa d’y prendre part ; mais, Ayrton ayant préféré rester à terre, il fut décidé qu’il viendrait à Granite-house pendant l’absence de ses compagnons. Maître Jup devait lui tenir compagnie et ne fit aucune récrimination.

Le 16 avril, au matin, tous les colons, accompagnés de Top, étaient embarqués. Le vent soufflait de la partie du sud-ouest, en belle brise, et le Bonadventure dut louvoyer en quittant le port Ballon, afin de gagner le promontoire du Reptile. Sur les quatre-vingt-dix milles que mesurait le périmètre de l’île, la côte sud en comptait une vingtaine depuis le port jusqu’au promontoire. De là, nécessité d’enlever ces vingt milles au plus près, car le vent était absolument debout.

Il ne fallut pas moins de la journée entière pour atteindre le promontoire, car l’embarcation, en quittant le port, ne trouva plus que deux heures de jusant et eut, au contraire, six heures de flot qu’il fut très-difficile d’étaler. La nuit était donc venue, quand le promontoire fut doublé.

Pencroff proposa alors à l’ingénieur de continuer la route à petite vitesse, avec deux ris dans sa voile. Mais Cyrus Smith préféra mouiller à quelques encâblures de terre, afin de revoir cette partie de la côte pendant le jour. Il fut même convenu que, puisqu’il s’agissait d’une exploration minutieuse du littoral de l’île, on ne naviguerait pas la nuit, et que, le soir venu, on jetterait l’ancre près de terre, tant que le temps le permettrait.

La nuit se passa donc au mouillage sous le promontoire, et le vent étant tombé avec la brume, le silence ne fut plus troublé. Les passagers, à l’exception du marin, dormirent peut-être un peu moins bien à bord du Bonadventure qu’ils n’eussent fait dans leurs chambres de Granite-house, mais enfin ils dormirent.

Le lendemain, 17 avril, Pencroff appareilla dès le point du jour, et, grand largue et bâbord amures, il put ranger de très-près la côte occidentale.

Les colons connaissaient cette côte boisée, si magnifique, puisqu’ils en avaient déjà parcouru à pied la lisière, et pourtant elle excita encore toute leur admiration. Ils côtoyaient la terre d’aussi près que possible, en modérant leur vitesse, de manière à tout observer, prenant garde seulement de heurter quelques troncs d’arbres qui flottaient çà et là. Plusieurs fois même, ils jetèrent l’ancre, et Gédéon Spilett prit des vues photographiques de ce superbe littoral.

Vers midi, le Bonadventure était arrivé à l’embouchure de la rivière de la Chute. Au delà, sur la rive droite, les arbres reparaissaient, mais plus clairsemés, et, trois milles plus loin, ils ne formaient plus que des bouquets isolés entre les contreforts occidentaux du mont, dont l’aride échine se prolongeait jusqu’au littoral.

Quel contraste entre la portion sud et la portion nord de cette côte ! Autant celle-là était boisée et verdoyante, autant l’autre était âpre et sauvage ! On eût dit une de ces « côtes de fer », comme on les appelle en certains pays, et sa contexture tourmentée semblait indiquer qu’une véritable cristallisation s’était brusquement produite dans le basalte encore bouillant des époques géologiques. Entassement d’un aspect terrible, qui eût épouvanté tout d’abord les colons, si le hasard les eût jetés sur cette partie de l’île ! Lorsqu’ils étaient au sommet du mont Franklin, ils n’avaient pu reconnaître l’aspect profondément sinistre de ce rivage, car ils le dominaient de trop haut ; mais, vu de la mer, ce littoral se présentait avec un caractère d’étrangeté, dont l’équivalent ne se rencontrait peut-être pas en aucun coin du monde.

Le Bonadventure passa devant cette côte, qu’il prolongea à la distance d’un demi-mille. Il fut facile de voir qu’elle se composait de blocs de toutes dimensions, depuis vingt pieds jusqu’à trois cents pieds de hauteur, et de toutes formes, cylindriques comme des tours, prismatiques comme des clochers, pyramidaux comme des obélisques, coniques comme des Cheminées d’usine. Une banquise des mers glaciales n’eût pas été plus capricieusement dressée dans sa sublime horreur ! Ici, des ponts jetés d’un roc à l’autre ; là, des arceaux disposés comme ceux d’une nef, dont le regard ne pouvait découvrir la profondeur ; en un endroit, de larges excavations, dont les voûtes présentaient un aspect monumental ; en un autre, une véritable cohue de pointes, de pyramidions, de flèches comme aucune cathédrale gothique n’en a jamais compté. Tous les caprices de la nature, plus variés encore que ceux de l’imagination, dessinaient ce littoral grandiose, qui se prolongeait sur une longueur de huit à neuf milles.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient avec un sentiment de surprise qui touchait à la stupéfaction. Mais, s’ils restaient muets, Top, lui, ne se gênait pas pour jeter des aboiements que répétaient les mille échos de la muraille basalti