L’Encyclopédie/1re édition/HERNIE

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 175-179).
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HERNIE, s. f. (terme de Chirurg.) tumeur contre nature produite par le déplacement de quelques-unes des parties molles qui sont contenues dans la capacité du bas-ventre.

La différence des hernies se tire des parties contenantes par où elles se font, & de la nature des parties contenues qui sont déplacées.

Par rapport aux endroits de la circonférence du bas-ventre par lesquels les parties s’échappent, lorsque la tumeur se manifeste à l’ombilic, soit que les parties ayent passé par cette ouverture, soit qu’elles se soient fait une issue à côté, on la nomme hernie ombilicale ou exomphale.

Les hernies qui paroissent dans le pli de l’aine, parce que les parties ont passé dans l’anneau de l’oblique externe, s’appellent bubonoceles, hernies inguinales, ou incomplettes. Si les parties qui forment la tumeur dans le pli de l’aine descendent aux hommes jusque dans le scrotum, & aux femmes jusque dans les grandes levres, l’hernie s’appelle complette & oschéocele. On donne le nom d’hernies crurales à celles qui paroissent au pli de la cuisse le long des vaisseaux cruraux, par le passage des parties sous le ligament de Fallope. Ces hernies sont plus communes aux femmes qu’aux hommes ; voyez-en la raison au mot Bubonocele.

Les tumeurs herniaires qui se manifestent au-dessous du pubis, proche les attaches des muscles triceps supérieurs & pectineus, s’appellent hernies du trou ovalaire, parce que les parties ont passé par cette ouverture. M. de Garengeot donne des observations sur cette hernie & sur celle par le vagin, dans le premier volume des Mem. de l’Académie royale de Chirurgie.

Enfin les hernies qui sont situées à la région antérieure, ou à la région postérieure de l’abdomen depuis les fausses côtes jusqu’à l’ombilic, & depuis l’ombilic jusqu’aux os des isles, s’appellent en général hernies ventrales.

Par rapport aux parties qui forment les descentes, on leur donne différens noms. On appelle hernies de l’estomac celles où ce viscere passe par un écartement contre nature de la ligne blanche au-dessous du cartilage xiphoïde. On trouve dans le premier volume des Mém. de l’Acad. Royale de Chirurgie, une observation très-importante sur cette maladie, par M. de Garengeot.

Les exomphales formées par l’épiploon seul, se nomment épiplomphales ; celles qui sont formées par l’intestin se nomment entéromphales ; celles qui sont formées par l’intestin & l’épiploon, se nomment entéro-épiplomphales.

Les hernies inguinales formées par l’intestin seul, s’appellent entéroceles ; celles qui sont formées par l’épiploon, s’appellent épiploceles ; enfin celles qui sont formées par la vessie, se nomment hernies de vessie. M. Verdier a donné deux mémoires fort intéressans sur les hernies de vessie. Il les a réunis en une dissertation fort intéressante qu’on trouve dans le second tome des Mémoires de l’Académie royale de Chirurgie.

On distingue les hernies en celles qui se font par rupture, & en celles qui se font par l’extension & l’alongement du péritoine. Dans ce second cas, qui est sans contredit le plus ordinaire, & que quelques-uns croient le seul possible, le péritoine enveloppe les parties contenues dans la tumeur, & on appelle cette portion membraneuse, sac herniaire. Les hernies de vessie n’ont point ce sac, parce que la vessie est hors du péritoine.

On distingue encore les hernies en simples, en composées & en compliquées. La hernie simple est formée d’une seule partie, elle rentre aisément & totalement ; la hernie composée ne differe de la simple, que parce qu’elle est formée de plusieurs parties. On appelle hernie compliquée celle qui est accompagnée de quelque accident particulier, ou de quelque maladie des parties voisines.

L’adhérence des parties sorties, leur étranglement par l’anneau ou par l’entrée du sac herniaire, leur inflammation & leur pourriture, sont les accidens qui peuvent accompagner les hernies.

Les abscès, le varicocele, le pneumatocele, le sarcocele, l’hydrocele aux hernies inguinales ; l’hydromphale, le pneumatomphale, le sarcomphale, le varicomphale aux hernies ombilicales, sont autant de maladies qui peuvent les compliquer.

Les causes des hernies viennent du relâchement & de l’affoiblissement des parties qui composent le bas-ventre, & de tout ce qui est capable de retrécir sa capacité.

La structure des parties contenantes, & le mouvement mécanique des muscles, peuvent être regardés comme des dispositions naturelles à la formation des hernies.

Le relâchement & l’affoiblissement des parties, sont occasionnés par l’usage habituel d’alimens gras & huileux, par une sérosité abondante, par l’hydropisie, par la grossesse, par la rétention d’urine, par les vents, &c.

Les fortes pressions faites sur le ventre par des corps étrangers, & même par un habit trop étroit, les chûtes, les coups violens, les efforts & les secousses considérables, les toux & les cris continuels, les exercices du cheval & des instrumens à vent, les respirations violentes & forcées, en retrécissant la capacité du bas-ventre, & en comprimant les parties qui y sont contenues, peuvent les obliger à s’échapper, soit tout-à-coup, soit petit-à-petit, par quelque endroit de la circonférence du bas-ventre, où elles trouvent moins de résistance.

On doit ajouter à ces causes les plaies du bas-ventre, principalement les pénétrantes : car le péritoine divisé ne se réunit que par récollement, & par conséquent les parties peuvent facilement s’échapper par l’endroit qui a été percé, & qui reste plus foible.

Les signes des hernies sont diagnostics & prognostics. Les diagnostics font connoître quelle est l’espece de hernie. Les yeux suffisent pour en connoître la situation : il n’y a de difficulté qu’à juger si elles sont simples, ou composées, ou compliquées.

L’hernie simple forme une tumeur molle, sans inflammation ni changement de couleur à la peau, & qui disparoît lorsque le malade est couché de maniere que les muscles de l’abdomen sont dans le relâchement, ou lorsqu’on la comprime légérement, après avoir mis le malade dans une situation convenable. Si l’on applique le doigt sur l’ouverture qui donne passage aux parties, on sent leurs impulsions quand le malade tousse. Toutes ces circonstances désignent en général une hernie simple.

La tumeur formée par l’intestin est ronde, molle, égale, & rentre assez promptement en faisant un petit bruit.

La tumeur formée par l’épiploon n’est pas si ronde, ni si égale, ni si molle, & ne rentre que peu-à-peu sans faire de bruit.

La tumeur formée par une portion de la vessie déplacée, disparoît toutes les fois que le malade a uriné, ou qu’on la comprime en l’élevant légérement, parce que l’urine contenue dans la portion déplacée tombe alors dans l’autre.

On conçoit facilement que les tumeurs herniaires composées, c’est-à-dire, formées de deux ou trois sortes de parties en même tems, doivent présenter les signes des différentes especes d’hernie simple.

Lorsque les hernies sont compliquées d’adhérence seulement, ce qui les forme ne rentre pas du tout, ou ne rentre qu’en partie.

Lorsqu’elles sont compliquées d’étranglement, les parties sorties ne rentrent point ordinairement : l’inflammation y survient par l’augmentation de leur volume, qui ne se trouve plus en proportion avec le diametre des parties qui donnent le passage, & qui par-là sont censées retrécies, quoiqu’elles ne le soient que relativement. Ce retrécissement occasionne la compression des parties contenues dans la tumeur, & empêche la circulation des liqueurs. Delà viennent successivement la tension, l’inflammation & la douleur de la tumeur & de tout le ventre ; le hoquet, le vomissement d’abord de ce qui est contenu dans l’estomac, & puis de matieres chyleuses & d’excrémens ; la fievre, les agitations convulsives du corps, la concentration du pouls, le froid des extrémités, & enfin la mort si l’on n’y remédie.

J’ai dit que les parties étranglées ne rentroient point ordinairement : la restriction de cette proposition est fondée sur plusieurs observations d’hernies, dont on a fait la réduction sans avoir détruit l’étranglement. Il vient alors de la portion du péritoine qui étoit entre les piliers de l’anneau, laquelle par son inflammation forme un bourrelet qui étrangle l’intestin, lors même qu’il a été replacé dans la capacité du bas-ventre. Dans ce cas, les accidens subsistent. Il faut faire tousser le malade, ou l’agiter de façon que l’hernie puisse reparoître, afin d’en faire l’opération. Si l’on ne peut réussir à faire redescendre les parties, on doit faire une incision sur l’anneau, le dilater, ouvrir le sac herniaire, & débrider l’étranglement de l’intestin. On la fait avec succès ; c’est une opération hardie, mais elle n’est point téméraire. On trouvera des observations de ces cas dans la suite des volumes de l’académie royale de Chirurgie. Il y en a une dans le premier tome, communiquée par M. de la Peyronie, sur l’étranglement intérieur de l’intestin par une bride de l’épiploon.

Lorsque les hernies sont compliquées de la pourriture des parties sorties, tous les symptomes d’étranglement, dont on vient de parler, diminuent, le malade paroît dans une espece de calme, & l’impression du doigt faite sur la tumeur y reste comme dans de la pâte.

On reconnoît que les hernies sont compliquées de différentes maladies dont on a parlé, aux signes de ces maladies joints à ceux de l’hernie simple ou composée.

Les signes prognostics des hernies se tirent de leur volume, de l’âge du malade, du tems que l’hernie a été à se former, des causes qui l’ont produite, du lieu qu’elle occupe, de sa simplicité, de sa composition & de sa complication.

La cure des hernies consiste dans la réduction des parties sorties, & à empêcher qu’elles ne sortent de nouveau. Il est assez facile de réduire les hernies simples & composées. Voyez Réduction.

Dans les hernies compliquées, on doit agir différemment suivant la différence des complications. Lorsque l’hernie est compliquée de l’adhérence des parties, en certains points ; si ce qu’on n’a pu faire rentrer à cause de l’adhérence n’est point considérable, on fait porter au malade un brayer qui ait un enfoncement capable de contenir seulement les parties adhérentes, & dont les rebords puissent empêcher les autres parties de sséchapper ; voyez Brayer. Mais quand ce qui reste au-dehors est fort considérable, on se contente de mettre un bandage suspensoire qui soutient les parties. Voyez Suspensoire.

Quant aux hernies compliquées d’étranglement & des accidens qui les suivent ; les saignées, les cataplasmes & les lavemens anodyns & émolliens, les potions huileuses & la bonne situation dissipent quelquefois l’inflammation, & permettent la réduction des parties. Mais si ces remedes sont inutiles ; si les accidens subsistent toujours, on fait une opération qui consiste à pincer la peau qui recouvre la tumeur ; le chirurgien fait prendre par un aide la portion qu’il pinçoit avec les doigts de la main droite ; il prend un bistouri droit avec lequel il incise ce pli de peau. Il continue l’incision jusqu’à la partie inférieure de la tumeur, en coulant le dos du bistouri dans la cannelure d’une sonde qu’il a glissée auparavant sous la peau dans les cellules graisseuses. La peau ainsi incisée dans toute l’étendue de la tumeur, il s’agit d’ouvrir le sac herniaire (Voyez fig. 6. Pl. VI.) ; ce qui se fait aisément avec le bistouri, dont on porte le tranchant horisontalement, de crainte de blesser les parties contenues dans le sac. Pour faire cette section, on pince le sac latéralement à la partie inférieure de la tumeur, ou on le souleve avec une hérigne : quand le sac est ouvert à sa partie inférieure, on passe la branche boutonnée ou mousse d’une paire de ciseaux droits ou courbes, on coupe le sac jusqu’à l’anneau, & on met par-là les parties à découvert (Voyez fig. 4. Pl. V.). Il n’est pas difficile de les réduire. On le fait souvent sans débrider l’anneau ; si l’on y est obligé, on passe le long des parties une sonde cannelée jusques dans le ventre, on la porte ensuite à droite & à gauche par de petits mouvemens pour être assuré qu’elle ne pince aucune partie, & l’on coule dans sa cannelure un bistouri courbe tranchant sur la convexité ; c’est le meilleur instrument pour dilater l’anneau, voyez Bistouri herniaire. Quelques praticiens ne se servent point de la sonde, mais d’un bistouri boutonné qu’on fait glisser le long du doigt indicateur gauche, dont l’extrémité est engagée à l’entrée de l’anneau. C’est un des moyens les plus assurés de dilater l’anneau, & de mettre les parties étranglées à l’abri du tranchant du bistouri. La présence de l’épiploon demande des attentions particulieres, dont nous parlerons au mot Ligature.

Après la réduction des parties on met sur l’anneau une pelote de linge remplie de charpie fine ; on remplit la plaie de charpie, on la soutient avec des compresses, on fait une embrocation avec l’huile rosat sur toutes les parties environnantes, & principalement sur le ventre, & on applique le bandage convenable. Le détail de ces sortes de choses est grand, & tous les auteurs de Chirurgie satisfont sur cette matiere.

Ils ont moins bien traité ce qui regarde la cure des hernies avec gangrene. Lorsque l’hernie reste trop long-tems étranglée, les parties tombent en mortification. Mais quelque dangereux que paroisse l’accident de la gangrene dans les hernies, il y a des exemples, & même en assez grand nombre, de personnes qui en ont été guéries très-heureusement. La pratique des anciens étoit très-bornée sur ce point ; il paroît que l’art a été en défaut à cet égard jusqu’au commencement de ce siecle : on attendoit tout des ressources de la nature ; & il est vrai qu’il y a des circonstances si favorables, qu’on pourroit lui abandonner entierement le soin de la cure, mais il y en a d’autres où cette confiance seroit très-dangereuse. La gangrene de l’intestin exige quelquefois les procedés les plus délicats : la vie du malade peut dépendre du discernement du chirurgien dans le choix des différens moyens qui se sont multipliés par les progrès de l’art, & dont l’application, pour être heureuse, doit être faite avec autant d’intelligence que d’habileté.

Le malade peut être en différens cas qu’il est très important de distinguer, parce qu’ils ont chacun leurs indications différentes. Le premier cas, c’est lorsque l’intestin n’est pincé que dans une petite surface. Ce cas ne demande du chirurgien que des attentions qui ne sortent point des regles connues. Les symptomes d’un tel étranglement n’étant pas à beaucoup près si graves ni si violens que dans l’hernie, où tout le diametre de l’intestin est compris, il n’est pas étonnant que les personnes peu délicates, ou celles qu’une fausse honte retient, ne se déterminent pas à demander du secours dans le tems où il seroit possible de prévenir la gangrene. Les malades ne souffrent ordinairement que quelques douleurs de colique, il survient des nausées & des vomissemens ; mais le cours des matieres n’étant pas pour l’ordinaire interrompu, ces symptomes peuvent paroître ne pas mériter une grande attention. La négligence des secours nécessaires donne lieu à l’inflammation de la portion pincée de l’intestin, & elle tombe bientôt en pourriture. L’inflammation & la gangrene gagnent successivement le sac herniaire & les tégumens qui le recouvrent : on voit enfin les matieres stercorales se faire jour à-travers la peau, qui est gangrenée dans une étendue circonscrite plus ou moins grande, suivant que les matieres qui sont sorties du canal intestinal se sont insinuées plus ou moins dans les cellules graisseuses ; ainsi l’on ne doit point juger du desordre intérieur par l’étendue de la pourriture au-dehors. Quoique ce soient les ravages qu’elle a faits extérieurement qui frappent le plus le vulgaire, ces apparences ne rendent pas le cas fort grave, & les secours de l’art se réduisent alors à emporter les lambeaux de toutes les parties atteintes de pourriture sans toucher aux parties saines circonvoisines : on procure ensuite, par l’usage des médicamens convenables, la suppuration qui doit détacher le reste des parties putréfiées ; on s’applique enfin à déterger l’ulcere, & il n’est pas difficile d’en obtenir la parfaite consolidation.

La liberté du cours des matieres stercorales par la continuité du canal intestinal, pendant que l’intestin est étranglé, est un signe manifeste qu’il ne l’est que dans une portion de son diametre : on en juge par la facilité avec laquelle le malade va à la selle. Il est bon d’observer que ces déjections pourroient être supprimées sans qu’on pût en conclure que tout le diametre de l’intestin est étranglé ; de même, le vomissement des matieres stercorales qui a toujours passé pour un autre signe caractéristique de l’étranglement de tout le diametre de l’intestin, ne doit pas passer pour absolument décisif, puisqu’on l’a observé dans des hernies où l’intestin n’étoit que pincé.

Dans l’opération par laquelle on emporte les lambeaux gangréneux, il ne faut pas dilater l’anneau. Ce seroit mettre obstacle aux heureuses dispositions de la nature ; & l’on s’abuseroit fort, en croyant remplir un précepte de Chirurgie dans la dilatation de l’anneau, lorsque l’intestin gangréné a contracté des adhérences, comme cela est presque toujours, & même nécessairement dans le cas dont il s’agit. La dilatation n’est recommandée en général dans l’opération de l’hernie que pour faciliter la réduction des parties étranglées. Dans l’hernie avec pourriture & adhérence, il n’y a point de réduction à faire, & il n’y a plus d’étranglement. La crevasse de l’intestin & la liberté de l’excrétion des matieres fécales qui en est l’effet, ont fait cesser tous les accidens qui dépendoient de l’étranglement. La dilatation de l’anneau n’est plus indiquée, & elle peut devenir nuisible ; l’incision peut détruire imprudemment un point d’adhérence essentiel, & donner lieu à l’épanchement des matieres stercorales dans la cavité du ventre : il peut au moins en résulter une moindre résistance à l’écoulement des matieres par la plaie, & par conséquent une plus grande difficulté au rétablissement de leur passage par la voie naturelle ; ce qui est peu favorable à la guérison radicale.

L’expérience a montré que rien ne la favorise plus que l’usage des lavemens, & même quelquefois celui des purgatifs minoratifs, lorsqu’il y a de l’embarras dans les glandes du canal intestinal. Il faut en procurer le dégorgement de bonne heure, afin d’éviter les déchiremens qu’il produiroit, lorsqu’il est trop tardif, sur la plaie dont la consolidation est commencée, ou a déja fait quelques progrès. On peut voir à ce sujet les observations sur la cure des hernies avec gangrene, dans le troisieme tome des mémoires de l’académie royale de Chirurgie.

Le second cas est celui où l’intestin est pincé dans tout son diametre. La disposition de l’intestin réglera la conduite que le chirurgien doit tenir dans ce cas épineux. Si l’intestin étoit libre & sans adhérence, ce qui doit être extraordinairement rare dans le cas supposé, il faudroit se comporter comme on le feroit si l’on avoit été obligé de retrancher une portion plus ou moins longue de l’intestin gangréné, formant une anse libre dans le sac herniaire. Ce point de pratique sera discuté dans un instant. Mais si des adhérences de l’intestin mettent le chirurgien dans l’impossibilité d’en rapprocher les orifices d’une façon qui puisse faire espérer une réunion exemte de tout risque ; si la nature, aidée des secours de l’art, ne paroît pas disposée à faire reprendre librement & avec facilité le cours aux matieres par les voies ordinaires, il faudra nécessairement, si l’on veut mettre la vie du malade en sûreté, procurer un nouvel anus par la portion de l’intestin qui répond à l’estomac. Plusieurs faits judicieusement observés, montrent les avantages de ce précepte, & le danger de la conduite contraire.

Dans le troisieme cas, l’intestin forme une anse libre dans l’anneau : s’il est attaqué de gangrene, sans apparence qu’il puisse se revivifier par la chaleur naturelle après sa réduction dans le ventre, il seroit dangereux de l’y replacer. Le malade périroit par l’épanchement des matieres stercorales dans la cavité de l’abdomen, il faut donc couper la portion gangrénée de l’intestin. Voici quelle étoit la pratique autorisée dans un cas pareil : on lioit la portion intestinal qui répond à l’anus ; & en assujettissant dans la plaie avec le plus grand soin le bout de l’intestin qui répond à l’estomac, on procuroit dans cet endroit un anus nouveau, que les auteurs ont nommé anus artificiel, c’est-à-dire une issue permanente pour la décharge continuelle des excrémens. Des observations plus récentes, dont la premiere a été fournie par M. de la Peyronie en 1723, nous ont appris qu’en retenant les deux bouts de l’intestin dans la plaie, on pouvoit obtenir leur réunion, & guérir le malade par le rétablissement de la route naturelle des matieres fécales. Malheureusement les guérisons qui se sont faites ainsi, & qu’on a regardées comme une merveille de l’art, n’ont point été durables. Les malades tourmentés après leur guerison par des coliques qu’excitoient les matieres retenues par le rétrécissement du canal à l’endroit de la cicatrice, sont morts par la crevasse de l’intestin, qui a permis l’épanchement des matieres dans la capacité du bas-ventre, ensorte que la cure par l’anus artificiel auroit été beaucoup plus sûre, & l’on peut dire qu’elle est certaine ; & que par l’autre procédé, la mort est presque nécessairement déterminée par les circonstances desavantageuses qui accompagnent une cure brillante & trompeuse.

L’art peut cependant venir utilement au secours de la nature dans ce cas. Il y a une méthode de réunir sur le champ les deux bouts de l’intestin libre, dont on a retranché la partie gangrénée, & sans qu’il reste exposé au danger de se retrécir, comme dans la réunion qu’on n’obtient qu’à la longue par le resserrement de la cicatrice extérieure. Nous devons cette méthode à l’industrie de M. Rhamdor, chirurgien du duc de Brunsvich. Après avoir amputé environ la longueur de deux piés du canal intestinal, avec une portion du mesentere, gangrénée dans une hernie ; il engagea la portion supérieure de l’intestin dans l’inférieure, & il les maintint ainsi par un point d’aiguille auprès de l’anneau. Les excrémens cesserent dès-lors de passer par la playe, & prirent leur cours ordinaire par l’anus. La personne guérit en très-peu de tems : cette méthode excellente paroît susceptible de quelque perfection : elle ne convient que dans le cas où l’intestin est libre & sans aucune adhérence, mais il y a des précautions à prendre pour en assûrer le succès, & quoique l’auteur ne les ait point prises & qu’il ait parfaitement réussi, il paroît raisonnable & nécessaire de les proposer.

Il est important que ce soit la portion supérieure de l’intestin qui soit insinuée dans l’inférieure : cette attention doit décider de la réussite de l’opération ; or il n’est pas toujours facile de distinguer d’abord, & dans tous les cas, quelle est précisément la portion de l’intestin qui répond à l’estomac, & quelle est celle qui conduit à l’anus. Cette difficulté n’est point un motif pour rejetter une opération dont la premiere tentative a été si heureuse, & qui nous promet d’autres succès. Il est à propos de retenir d’abord les deux bouts de l’intestin dans la playe, & de ne proceder à leur réunion qu’après avoir laissé passer quelques heures. Pendant ce tems, on fera prendre de l’huile d’amandes douces au malade, & on fomentera l’intestin avec du vin chaud, afin de conserver sa chaleur & l’élasticité naturelle. Ce délai paroît absolument nécessaire, non-seulement pour connoître sans risque de se méprendre quelle est précisément la partie supérieure de l’intestin, mais encore par la sûreté de la réunion ; parce qu’il prouve le dégorgement des matieres que l’étranglement a retenues dans le canal intestinal, depuis l’estomac jusqu’à l’ouverture de l’intestin. Il est bien plus avantageux que ce dégorgement se fasse par la playe, que d’exposer la partie réunie par l’insertion des deux bouts de l’intestin à donner passage à ces matieres, & à leur laisser parcourir toute la route qui doit les conduire à l’anus. Quoique M. Ramdhor ne parle pas de la ligature des arteres méséraïques, dont les ramifications se distribuoient à la portion de l’intestin qu’il a coupé, comme l’hémorrhagie pourroit avoir lieu dans d’autres cas, au moins par les vaisseaux de la partie saine, dans laquelle on fait la section qui doit retrancher le boyau pourri, il est de la prudence de faire un double nœud sur la portion du mésentere, qui formera le pli par lequel les portions de l’intestin doivent être retenues & fixées dans la situation convenable.

Il nous reste à parler d’un quatrieme cas d’hernie avec gangrene, où l’intestin forme une anse qui est adhérente tombée en pourriture, & qui est à la circonférence interne de l’anneau. Ces adhérences rendent impossible l’insinuation de la partie supérieure de l’intestin dans l’inférieure ; & ce cas paroît d’abord ne présenter d’autre ressource que l’établissement d’un anus nouveau dans le pli de l’aine : des observations essentielles ont montré les ressources de la nature & de l’art dans un cas aussi critique. La principale a été communiquée à l’académie royale de chirurgie par M. Pipelet l’aîné. Il fit l’opération de l’hernie crurale en 1740 à une femme, à qui il trouva l’intestin gangréné, l’épiploon, le sac herniaire dans une disposition gangréneuse, & toutes ces parties tellement confondues par des adhérences intestines, qu’il n’auroit été ni possible, ni prudent de le détruire. On se contenta de débrider l’arcade crurale, pour mettre les parties à l’aise, & faire cesser l’étranglement. On soutint les forces chancelantes de la malade par des cordiaux : le onzieme jour, la portion d’intestin se sépara, elle avoit cinq pouces de longueur. Depuis ce moment, les matieres stercorales, qui avoient coulé en partie par l’ouverture de l’intestin, & plus encore par le rectum, cesserent tout-à-coup de passer par cette derniere voie, & prirent absolument leur route par la playe. Il falloit la panser cinq ou six fois en vingt-quatre heures. La playe se détergea ; & au bout de quatre mois, ses parois furent rapprochées au point de ne laisser qu’une ouverture large comme l’extrémité du petit doigt. M. Pipelet crut qu’après un si long espace de tems, les matieres fécales continueroient de sortir par ce nouvel anus : il n’espéroit ni ne prévoyoit rien de plus avantageux pour la malade, lorsque les choses changerent subitement de face, & d’une maniere inopinée. Cette femme qu’on avoit tenue à un régime assez severe, mangea indiscrétement des alimens qui lui donnerent la colique & la fievre ; M. Pipelet ayant jugé à propos de la purger avec un verre d’eau de casse & deux onces de manne, fut le témoin d’un évenement aussi singulier qu’avantageux. Les matieres fécales reprirent dès ce jour leur route vers le rectum, & ne sortirent plus que par les voies naturelles, en sorte que la playe fut parfaitement cicatrisée en douze ou quinze jours : cette femme vit encore, & jouit depuis dix ans d’une bonne santé ; elle a soixante & quinze ans.

Le succès inesperé que M. Pipelet a eu dans cette cure, il l’a dû à la disposition favorable des adhérences que les parties saines de l’intestin avoient contractées entre elles dans l’intérieur du ventre vis-à-vis de l’arcade. Cette disposition étoit même annoncée par une circonstance particuliere, c’est que les matieres fécales n’ont passé entierement par la playe qu’après la séparation de la portion d’intestin gangréné ; & elle ne s’est faite que le onzieme jour de l’opération. Avant ce tems, la plus grande partie des matieres avoit pris sa route vers le rectum. Il est facile de concevoir comment un cas aussi grave que l’est communément la gangrene d’une assez grande portion d’intestin étranglée dans une hernie, peut devenir aussi simple que si l’intestin n’avoit été que pincé dans une petite portion de son diametre. Si les deux portions saines de l’intestin contractent dans leur adossement au-dessus de l’anneau une adhérence mutuelle ; il est clair qu’après la séparation de l’anse pendante au-dehors, ces portions réunies formeront un canal continu, qui ne sera ouvert que dans la partie antérieure : & si les bords de cette ouverture sont adhérens de chaque côté à la circonférence de l’anneau, celui-ci, en se resserrant, en fera nécessairement la réunion parfaite. Ces cas se présentent quelquefois pour le bonheur des malades. (Y)