L’Encyclopédie/1re édition/LANGUE

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LANGUE, s. f. (Anatom.) corps charnu, mollet, capable d’une infinité de mouvemens, & situé dans la cavité de la bouche.

La langue y occupe en devant l’intervalle de toute l’arcade du bord alvéolaire de la machoire inférieure ; & à mesure qu’elle s’étend en arriere, elle y devient plus épaisse & plus large.

On la distingue en base, en pointe, en face supérieure qu’on nomme le dessus, en face inférieure qu’on appelle dessous, & en portions latérales ou bords.

La base en est la partie postérieure, & la plus épaisse ; la pointe en est la partie antérieure & la plus mince ; la face supérieure est une convéxité plate, divisée par une ligne enfoncée superficiellement, appellée ligne médiane de la langue ; les bords ou côtés sont plus minces que le reste, & un peu arrondis, de même que la pointe ; la face inférieure n’est que depuis la moitié de la longueur de la langue jusqu’à sa pointe.

La langue est étroitement attachée par sa base à l’os hyoïde, qui l’est aussi au larynx & au pharynx ; elle est attachée par-devant le long de sa face inférieure par un ligament membraneux, appelle le frein ou filet, enfin elle est attachée à la machoire inférieure, & aux apophyses styloïdes des os temporaux au moyen de ses muscles.

La membrane, qui recouvre la langue & qui est continue à celle qui revêt toute la bouche, est parsemée le long de sa face supérieure de plusieurs éminences que l’on nomme les mamelons de la langue, & que l’on regarde communément comme l’extrémité des nerfs qui se distribuent à cette partie ; cependant il y en a qui paroissent plutôt glanduleux que nerveux ; tels sont ceux qui se remarquent à la base de la langue, & qui sont les plus considérables par leur volume ; ils ont la figure de petits champignons, & sont logés dans les fossettes superficielles. M. Winstow les regarde comme autant de glandes salivaires.

Les seconds mamelons sont beaucoup plus petits, peu convexes, & criblés de plusieurs trous ; ils occupent la partie supérieure, antérieure, & surtout la pointe de la langue ; ce sont des especes de gaînes percées, dans lesquelles se trouvent les houpes nerveuses qui constituent l’organe du goût.

Les mamelons de la troisieme espece sont formés par de petits cônes très-pointus, semés parmi les autres mamelons ; mais on ne les apperçoit pas dans la surface latérale intérieure de la langue.

Toutes ces diverses especes de mamelons sont affermies par deux membranes ; la premiere est cette membrane très-fine, qui tapisse la bouche entiere ; sous cette membrane est une enveloppe particuliere à la langue, dont le tissu est plus serré. Quand on l’enleve, elle paroît comme un crible, parce qu’elle est arrachée de la circonférence des mamelons, & c’est ce qui a fait dire qu’elle étoit réticulaire ; sous cette membrane, on en trouve une autre, ou plutôt on trouve une espece de tissu fongueux, formé par les racines des mamelons, par les nerfs, & par une substance qui paroît médullaire.

On voit en plusieurs sujets, sur la face supérieure de la langue, du côté de sa base, un trou particulier, plus ou moins profond, dont la surface interne est toute glanduleuse, & remplie de petits boutons, semblables aux mamelons de la premiere espece : on l’appelle le trou aveugle, le trou cœcum de Morgagni, qui l’a le premier découvert.

Valther a été plus loin, & il y a indiqué des conduits qui lui ont paru salivaires ; enfin Heister a trouvé distinctement deux de ces conduits, dont les orifices étoient dans le fonds du trou cœcum, l’un à côté de l’autre ; il en a donné la figure dans son anatomie.

La langue est peut-être la partie musculaire la plus souple, & la plus aisément mobile du corps humain : elle doit cette souplesse & cette mobilité à la variété singuliere qui regne dans la disposition des fibres qui constituent sa structure ; elle la doit encore aux muscles génio-stylo-hyoglosses, ainsi qu’à tous ceux qui tiennent à l’os hyoïde qui lui sert de base. C’est à l’aide de tous ces muscles différens qu’elle est capable de se mouvoir avec tant d’aisance, de rapidité, & selon toutes les directions possibles. Ces muscles reçoivent eux-mêmes leur force motrice, ou la faculté qu’ils ont d’agir de la troisieme branche de la cinquieme paire des nerfs, qui se distribue, par ses ramifications, à toutes les fibres charnues de la langue.

Entrons dans les autres détails. Les principaux de ces muscles sont les génio-glosses ; ils partent de la partie postérieure de la symphise de la machoire inférieure, & marchent en arriere séparés par une membrane cellulaire ; quand ils sont parvenus à l’os hyoïde, les fibres inférieures de ces muscles s’y attachent, les moyennes forment des rayons en haut & latéralement, & les autres vont à la pointe de la langue.

Les muscles stylo-glosses se jettent à sa partie latérale supérieure ; ils viennent de l’apophyse styloide, & vont cotoyer la langue.

Les hyo-glosses partent de la base de l’os hyoïde, des cornes & de la symphise ; c’est à cause de ces diverses origines qu’on les a divisés en trois portions différentes ; l’externe marche intérieurement à côté du stylo-glosse le long de la langue, & les autres bandes musculeuses en forment la partie moyenne supérieure.

On fait mention d’une quatrieme paire de muscles, qu’on nomme mylo-glosses ; ils viennent de la base de la machoire au-dessus des dents molaires ; mais on les rencontre très-rarement, & toujours avec quelque variété.

Les muscles qui meuvent l’os hyoïde, doivent être censés appartenir aussi à la langue, parce qu’elle en suit les mouvemens.

Outre cela, la langue est composée de plusieurs fibres charnues, disposées en tout sens, dont la totalité s’appelle communément muscle lingual ; nous en parlerons tout-à-l’heure.

C’est des muscles génio-glosses, stylo-glosses & hyo-glosses, & de ceux de l’os hyoïde, que dépendent les mouvemens de la langue. La partie des génio-glosses, qui va du menton à la base de la langue, porte cet organe en avant, & le fait sortir de la bouche. Les stylo-glosses, en agissant séparément, portent la langue vers les côtés, & en haut ; lorsqu’ils agissent ensemble, ils la tirent en arriere, & ils l’élevent : chacun des hyo-glosses, en agissant séparément, la tire sur les côtés, & lorsqu’ils agissent tous les deux, ils la tirent en bas. Elle devient plus convexe par l’action de toutes les fibres des génio-glosses, agissant en même tems, sur-tout lorsque les stylo-glosses sont en contraction.

On sent bien encore que là langue aura différens mouvemens, suivant que les différentes fibres qui composent le muscle lingual, agiront ou seules, ou avec le secours des autres muscles, dont nous venons de parler. Ces fibres du muscle lingual ont toutes sortes de situations dans la composition de la langue ; il y en a de longitudinales, de verticales, de droites, de transverses, d’obliques, d’angulaires ; ce sont en partie les épanouissemens des muscles génio-glosses, hyo-glosses & stylo-glosses.

Les fibres longitudinales racourcissent la langue ; les transverses la retrécissent ; les angulaires la tirent en-dedans ; les obliques de côté ; les droites compriment sa base, & d’autres servent à baisser son dos. C’est par l’action de toutes ces fibres musculaires, qui est différente selon leur direction, selon qu’elles agissent ensemble ou séparément, que la langue détermine les alimens solides entre les molaires, & porte ce qu’on mange & ce qu’on boit vers le gosier, à quoi concourt en même tems le concert des muscles propres de cet organe.

On découvre en gros la diversité & la direction des fibres qui composent le muscle lingual, en coupant la langue longitudinalement & transversalement après l’avoir fait macérer dans du fort vinaigre ; mais il est impossible de démêler l’entrelacement singulier de toutes ces fibres, leur commencement & leur fin. On a beau macérer, ou cuire une langue de bœuf dans une eau souvent renouvellée, pour en ôter toute la graisse : on a beau la dépouiller adroitement de son épiderme, de son corps réticulaire & papillaire, on ne parvient point à dévoiler la structure parfaite de cet organe dans aucun des animaux, dont la langue destinée à brouter des plantes seches, est garnie de fibres fortes, beaucoup plus grandes & beaucoup plus évidentes que dans l’homme.

La langue humaine ainsi que celle des animaux, est parsemée de quantité de glandes dans sa partie supérieure & postérieure, outre celles qu’on nomme sublinguales, qui sont les principales & qu’il suffit d’indiquer ici.

Les vaisseaux sanguins de la langue, sont ses arteres & ses veines ; les arteres lui sont fournies par la carotide externe, & ses veines vont se décharger dans les jugulaires externes. on les appelle veines & arteres sublinguales, ou arteres & veines ranines. Les veines sont à côté du frein ; & les arteres à côté des veines. On ouvre quelquefois ces veines ranines dans l’esquinancie ; mais il faut prendre garde alors de ne pas plonger la lancette trop profondément, de peur d’ouvrir les arteres, dont l’hémorrhagie seroit difficile à réprimer.

La langue reçoit de chaque côté des nerfs très considérables, qui viennent de la cinquieme & de la neuvieme paire du cerveau, & qui se distribuent dans les membranes & dans le corps de la langue. La petite portion du nerf sympathique moyen, ou de la huitieme paire, produit aussi un nerf particulier à chaque côté de la langue.

Tel est cet instrument merveilleux, sans lequel les hommes seroient privés du plaisir & de l’avantage de la société. Il forme les différences des sons essentiels pour la parole ; il est le principal organe du goût ; il est absolument nécessaire à la mastication. Tantôt la langue par sa pointe qui est de la plus grande agilité, donne les alimens à broyer aux dents ; tantôt elle va les chercher pour cet effet entre les dents & les joues ; quelquefois d’un seul tour, avec cette adresse qui n’appartient qu’à la nature, elle les prend sur son dos pour les voiturer en diligence au fond du palais.

Elle n’est pas moins utile à la déglutition des liquides que des solides. Enfin elle sert tellement à l’action de cracher, que cette action ne peut s’exécuter sans son ministere, soit par le ramas qu’elle fait de la sérosité qui s’est séparée des glandes de la bouche, soit par la disposition dans laquelle elle met la salive qu’elle a ramassée, ou la matiere pituiteuse rejettée par les poumons.

Je sais que M. de Jussieu étant en Portugal en 1717, y vit une pauvre fille alors âgée de 15 ans, née sans langue, & qui s’acquittoit, dit-il, passablement de toutes les fonctions dont nous venons de parler. Elle avoit dans la bouche à la place de la langue, une petite éminence en forme de mamelon, qui s’élevoit d’environ trois ou quatre lignes de hauteur du milieu de la bouche. Il en a fait le récit dans les Mém. de l’acad. des Sciences, ann. 1718.

Le sieur Roland, chirurgien à Saumur, avoit déjà décrit en 1630 une observation semblable dans un petit traité intitulé Aglossostomographie, ou description d’une bouche sans langue, laquelle parloit, & faisoit les autres fonctions de cet organe. La seule différence qui se trouve entre les deux sujets, est que celui dont parle Roland, étoit un garçon de huit à neuf ans, qui par des ulceres survenus dans la petite vérole avoit perdu la langue, au lieu que la fille vûe par M. de Jussieu, étoit née sans en avoir.

Cependant, malgré ces deux observations singulieres, je pense que les personnes à qui il ne reste que la base de la langue ne peuvent qu’ébaucher quelques-uns de ces sons, pour lesquels l’action des levres, & l’application du fond de la langue au palais sont seulement nécessaires ; mais les sons qui ne se forment que par la pointe de la langue, par son recourbement, ou par d’autres mouvemens composés ; ces sortes de sons, dis-je, me paroissent impossibles, quand la langue est mutilée, au point d’être réduite à un petit moignon.

Une langue double n’est pas un moindre obstacle à la parole. Les Transactions philosophiques, Février & Mars 1748, rapportent le cas d’un garçon né avec deux langues. Sa mere ne voulut jamais permettre qu’on lui retranchât ni l’une ni l’autre ; la nature fut plus avisée que cette mere, ou si l’on veut seconda ses vûes. La langue supérieure se dessécha, & se réduisit à la grosseur d’un pois, tandis que l’autre se fortifia, s’aggrandit, & vint par ce moyen à exécuter toutes ses fonctions.

Les éphémerides des curieux de la nature en citant long-tems auparavant, savoir en 1684, le cas d’une fille aimable qui vint au monde avec deux langues, remarquerent que la nature l’auroit plus favorisée en ne lui en donnant qu’une, qu’en multipliant cet organe, puisqu’elle priva cette fille de la parole, dont le beau sexe peut tirer tant d’usages pour son bonheur & pour le nôtre.

Théophile Protospatarius, médecin grec du xj siecle, est le premier qui a regardé la langue comme musculaire ; Jacques Betengarius a connu le premier les glandes sublinguales & leurs conduits ; Malpighi a le premier développé toute la texture de la langue ; Bellini a encore perfectionné ce dévéloppement ; Ruisch s’est attaché à dévoiler la fabrique des mamelons & des houpes nerveuses ; les langues qu’il a injectées, laissent passer la matiere céracée par l’extrémité des poils artériels. Walther a décrit les glandes dont la langue est parsemée, & qui filtrent les sucs destinés à l’humecter continuellement ; enfin Trew a représenté ses conduits salivaires, & ses vaisseaux sanguins. On doit encore consulter sur cet organe le célebre Morgagni, Santorini, & les tables d’Eustache & de Cowper.

La langue de plusieurs animaux a encore occupé les regards de divers anatomistes, & même ils nous en ont donné quelquefois la description, comme s’ils l’avoient tirée de la langue humaine. Mais nous connoissons assez imparfaitement celle des léopards, des lions, des tigres & autres bêtes féroces, qui ont la tunique externe du dessus de la langue hérissée de petites pointes dures, tournées en dedans, différentes de celles de la langue des poissons, dont les pointes sont seulement rangées le long des bords du palais.

Il y a une espece de baleine qui a la langue & le palais si âpre par un poil court & dur, que c’est une sorte de décrotoir. La langue du renard marin est toute couverte de petites pieces osseuses de la grosseur d’une tête d’épingle ; elles sont d’une dureté incroyable, d’une couleur argentine, d’une figure quarrée, & point du-tout piquantes.

Personne jusqu’ici n’a développé la structure de la langue du caméléon ; on sait seulement qu’elle est très longue ; qu’il peut l’allonger, la raccourcir en un instant, & qu’il la darde au dehors comme s’il la crachoit.

A l’égard des oiseaux, il n’y a presque que la langue du pic-verd qu’on ait décrit exactement. Enfin il reste bien des découvertes à faire sur cet organe des animaux de toute espece ; mais comme les maladies & les accidens de la langue humaine nous intéressent encore davantage, nous leur reservons un article à part. (D. J.)

Langue, (Sémiotique.) « Ne vous retirez jamais, conseille fort sagement Bagivi, d’auprès d’un malade sans avoir attentivement examiné la langue ; elle indique plus sûrement & plus clairement que tous ses autres signes, l’état du sang. Les autres signes trompe t souvent, mais ceux ci ne sont jamais, ou que très-rarement fautifs ; & à moins que la couleur, la saveur & autres accidens de la langue ne soient dans leur état naturel, gardez-vous, poursuit-il, d’assurer la guérison de votre malade, sans quoi vous courrez risque de nuire à votre réputation ». prax. medic. lib I. cap. xiij. w 3 Quoiqu’il faille rabattre de ce éloges enthousiastiques, on doit éviter l’excès opposé dans lequel est tombé Santorius, qui regarde l’art de juger par la langue, d’inutile, de nul & purement arbitraire. Il est très certain qu’on peut tirer des différens états & qualités de la langue beaucoup de lumieres pour le diagnostic & le prognostic des maladies aiguës, mais ces signes ne sont pas plus certains que les autres qu’on tire du pouls, des urines, &c. Ainsi on auroit tort de s’y arrêter uniquement. On doit, lorsqu’on veut atteindre au plus haut point de certitude medicinale, c’est-à-dire une grande probabilité, rassembler, combiner & consulter tous les différens signes, encore ne sont ils pas nécessairement infaillibles, mais ils se vérifient le plus ordinairement.

C’est dans la couleur principalement & dans le mouvement de la langue que l’on observe de l’altération dans les maladies aiguë,. 1°. La couleur peut varier de bien des façons ; la langue peut devenir blanche, pâle, jaune, noire, livide, d’un rouge vif, &c. ou fleurie, comme l’appelle Hippocrate. Comme ces couleurs pourroient dépendre de quelque boisson ou aliment précédent, il faut avoir attention lorsque l’on soupçonne pareille cause, de faire laver la bouche au malade ; & quand on examine la langue, on doit la faire sortir autant qu’il est possible, afin d’en voir jusqu’à la racine ; il est même des occasions où il faut regarder par-dessous, car, quelquefois, remarque Hippocrate, lib. II. de morb. la langue est noire dans cette partie, & les veines qui y sont se tuméfient & noircissent.

1°. La tumeur blanche de la langue provient d’une croûte plus ou moins épaisse, qui se forme sur la surface ; on peut s’en assurer par la vue & le tact : cette croûte est quelquefois jaune & noire. Les modernes ont regardé cet état de la langue, qu’ils ont appellée chargée, comme un des principaux signes de pourriture dans les premieres voies, & comme une indication assurée de purger ; ils ont cru que l’estomac & les intestins étoient recouverts d’une croûte semblable. Cette idée n’est pas tout-à-fait sans fondement, elle est vraie jusqu’à un certain point ; mais elle est trop généralisée, car dans presque toutes les maladies inflammatoires, dans les fievres simples, ardentes, &c. on observe toujours la langue enduite d’une croûte blanche ou jaunâtre, sans que pour cela les premieres voies soient infectées, & qu’on soit oblige de purger. Dans les indigestions, dans de petites incommodités passageres, la langue se charge ; elle indique assez sûrement de concert avec les autres signes, le mauvais état de l’estomac ; mais encore dans ces circonstances il n’est pas toujours nécessaire de purger, un peu de diete dissipe souvent tous ces symptomes ; j’ai même souvent observe dans les maladies aiguës, la croûte de la langue diminuer & disparoître peu-à-peu pendant des excrétions critiques, autres que les selles, par l’expectoration, par exemple ; j’ai vu des cas où les purgatifs donnés sous cette fausse indication, augmentoient & faisoient rembrunir cette croûte ; enfin il arrive ordinairement dans les convalescences que cette croûte subsiste pendant quelques jours, ne s’effaçant qu’insensiblement ; on agiroit très-mal pour le malade, si on prétendoit l’emporter par les purgatifs.

« Si la langue est enduite d’une humeur semblable à de la salive blânche vers la ligne qui sépare la partie gauche de la droite, c’est un signe que la fievre diminue. Si cette humeur est épaisse, on peut espérer la remission le même jour, sinon le lendemain. Le troisieme jour, la croûte qu’on observe sur l’extrémité de la langue indique la même chose, mais moins sûrement ». Hippocrate, coac. præn. cap. vij. n°. 2. Le véritable sens de ce passage me paroît être celui-ci : lorsque la croûte qui enduisoit toute la langue s’est restreinte à la ligne du milieu ou à l’extrémité, c’est une marque que la maladie va cesser.

2°. La langue est couverte d’une croûte jaunâtre, bilieuse, & imprime aux alimens un goût amer dans la jaunisse, les fievres bilieuses & ardentes, dans quelques affections de poitrine ; si la langue est jaune ou bilieuse, remarque Hipocrate, dans ses coaques au commencement des pleurésies, la crise se fait au septieme jour.

3°. La noirceur de la langue est un symptome assez ordinaire aux fievres putrides, & sur-tout aux malignes pestilentielles ; la langue dans celles-ci noire & seche, ou brûlée adusta, est un très-mauvais signe ; il n’est cependant pas toujours mortel. Quelquefois il indique une crise pour le quatorzieme jour, Hipocrare, prænot. coac. cap. vij. n°. 1. Mais, cependant, ajoûte Hipocrate dans le même article, la langue noire est très-dangereuse : & plus bas il dit, dans quelques-uns la noirceur de la langue présage une mort prochaine. n°. 5.

4°. La pâleur, la rougeur & la lividité de la langue dépendent de la lésion qui est dans son tissu même & non de quelque humeur arrêtée à sa surface ; ces caracteres de la langue sont d’autant plus mauvais, qu’ils s’éloignent de l’état naturel. La pâleur est très pernicieuse, sur-tout si elle tire sur le verd, que quelques auteurs mal instruits ont traduit par jaune. 2°. Si la langue, dit toujours Hippocrate, qui à été au commencement seche, en gardant sa couleur naturelle, devient ensuite rude & livide, & qu’elle se fende, c’est un signe mortel. coac. prænot. cap. vij. Si dans une pleurésie il se forme dès le commencement une bulle livide sur la langue, semblable à du fer teint dans l’huile, la maladie se résout difficilement, la crise ne se fait que le quatorzieme jour, & ils crachent beaucoup de sang. Hipocrate, ibid. cap. xvj. n°. 6.

On a observé que la trop grande rougeur de la langue est quelquefois un mauvais signe dans l’angine inflammatoire & la péripneumonie ; cette malignité augmente & se confirme par d’autres signes. Hipocrate a vu cet état de la langue suivi de mort au cinquieme jour, dans une femme attaquée d’angine, (epidem. lib. III. sect. I), & au neuvieme jour dans le fils de Bilis (ibid. lib. vij. text. 19.). Cette rougeur est souvent accompagnée d’une augmentation considérable dans le volume de la langue ; plusieurs malades qui avoient ce symptome sont morts ; cette enflure de la langue accompagnée de sa noirceur est regardée comme un signe mortel. Tel fut le cas d’une jeune femme, dont Hippocrate donne l’histoire (epid. lib. V. text. 53.), qui mourut quatre jours après avoir pris un remede violent pour se faire avorter.

2°. Le mouvement de la langue est vitié dans les convulsions, tremblemens, paralysie, incontinence de cette partie : tous ces symptomes survenans dans les maladies aiguës, sont d’un mauvais augure ; la convulsion de la langue annonce l’aliénation d’esprit (coac. præn. cap. 11. n°. 24.). Lorsque le tremblement succede à la sechéresse de la langue, il est certainement mortel. On l’observe fréquemment dans les pleurésies qui doivent se terminer par la mort : Hippocrate semble douter s’il n’indique pas lui-même une aliénation d’esprit (ibid. cap. vij. n°. 5.). Dans quelques uns ce tremblement est suivi de quelques selles liquides. Lorsqu’il se rencontre avec une rougeur aux environs des narines sans signes (critiques) du côté du poumon, il est mauvais ; il annonce pour lors des purgations abondantes & pernicieuses (n°. 3.). Les paralysies de la langue qui surviennent dans les maladies aiguës, sont suivies d’extinction de voix : voyez Voix. Enfin les mouvemens de la langue peuvent être génés lorsqu’elle est seche, rude, âpre, aspera, lorsqu’elle est ulcérée, pleine de crevasses. La sécheresse de la langue est regardée comme un très mauvais signe, sur-tout dans l’esquinancie ; Hippocrate rapporte qu’une femme attaquée de cette maladie qui avoit la langue seche, mourut le septieme jour (epid. lib. III.). La soif est une suite ordinaire de cette sécheresse, & il est bon qu’on l’observe toujours ; car si la langue étoit seche sans qu’il y eût soif, ce seroit un signe assûré d’un délire présent ou très-prochain ; la rudesse, l’âpreté de la langue, n’est qu’un degré plus fort de sécheresse. Hippocrate surnomme phrénétiques les langues qui sont seches & rudes, faisant voir par-là que cet état de la langue est ordinaire dans la phrénésie (prorrhet. lib. I. sect. 1. n°. 3.). Il faut prendre garde de ne pas confondre la sécheresse occasionnée par bienfait immédiat de l’air, dans ceux qui dorment la bouche ouverte, avec celle qui est vraiment morbifique ; & d’ailleurs pour en déduire un prognostic fâcheux, il faut que les autres signes conspirent, car sans cela les malades avec une langue seche & ridée, échappent des maladies les plus dangereuses, comme il est arrivé à la fille de Larissa (epid. lib. I. sect. 7.). La langue qui est ulcérée, remplie de crevasses, est un symptome très-fâcheux, & très-ordinaire dans les fievres malignes. Prosper Alpin assure avoir vu fréquemment des malades guérir parfaitement malgré ce signe pernicieux. Rasis veut cependant que les malades qui ont une fievre violente, & la langue chargée de ces pustules, meurent au commencement du jour suivant. La langue ramollie sans raison & avec dégoût après une diarrhée, & avec une sueur froide, préjuge des vomissemens noirs, pour lors la lassitude est d’un mauvais augure, Hippocrate, coac. prænot. cap. vij. n°. 4. Si la langue examinée paroît froide au toucher, c’est un signe irrévocable de mort très-prochaine, il n’y a aucune observation du contraire. Riviere en rapporte une qui lui a été communiquée par Paquet, qui confirme ce que nous avançons. Baglivi assure avoir éprouvé quelquefois lui-même la réalité de ce prognostic.

Tels sont les signes qu’on peut tirer des différens états de la langue ; nous n’avons fait pour la plûpart que les extraire fidelement des écrits immortels du divin Hippocrate : cet article n’est presque qu’une exposition abrégée & historique de ce qu’il nous apprend là-dessus. Nous nous sommes bien gardés d’y mêler aucune explication théorique, toujours au moins incertaine ; on peut, si l’on est curieux d’un peu plus de détail, consulter un traité particulier fait ex professo sur cette matiere par un nommé Prothus Casulanus, dans lequel on trouvera quelques bonnes choses, mêlées & enfouies sous un tas d’inutilités & de verbiages. Art. de M. Ménuret.

LANGUE, (Gramm.) après avoir censuré la définition du mot langue, donnée par Furetiere, Frain du Tremblay, (Traité des langues, ch. ij.) dit que « ce qu’on appelle langue, est une suite ou un amas de certains sons articulés propres à s’unir ensemble, dont se sert un peuple pour signifier les choses, & pour se communiquer ses pensées ; mais qui sont indifférens par eux-mêmes à signifier une chose ou une pensée plutôt qu’une autre ». Malgré la longue explication qu’il donne ensuite des diverses parties qui entrent dans cette définition, plutôt que de la définition même & de l’ensemble, on peut dire que cet écrivain n’a pas mieux réussi que Furetiere à nous donner une notion précise & complette de ce que c’est qu’une langue. Sa définition n’a ni briéveté, ni clarté, ni vérité.

Elle peche contre la briéveté, en ce qu’elle s’attache à developper dans un trop grand détail l’essence des sons articulés, qui ne doit pas être envisagée si explicitement dans une définition dont les sons ne peuvent pas être l’objet immédiat.

Elle peche contre la clarté, en ce qu’elle laisse dans l’esprit sur la nature de ce qu’on appelle langue, une incertitude que l’auteur même a sentie, & qu’il a voulu dissiper par un chapitre entier d’explication.

Elle peche enfin contre la vérité, en ce qu’elle présente l’idée d’un vocabulaire plutôt que d’une langue. Un vocabulaire est véritablement la suite ou l’amas des mots dont se sert un peuple, pour signifier les choses & pour se communiquer ses pensées. Mais ne faut-il que des mots pour constituer une langue ; & pour la savoir, suffit-il d’en avoir appris le vocabulaire ? Ne faut-il pas connoître le sens principal & les sens accessoires qui constituent le sens propre que l’usage a attaché à chaque mot ; les divers sens figurés dont il les a rendus susceptibles ; la maniere dont il veut qu’ils soient modifiés, combinés & assortis pour concourir à l’expression des pensées ; jusqu’à quel point il en assujettit la construction à l’ordre analytique ; comment, en quelles occurrences, & à quelle fin il les a affranchis de la servitude de cette construction ? Tout est usage dans les langues ; le matériel & la signification des mots, l’analogie & l’anomalie des terminaisons, la servitude ou la liberté des constructions, le purisme ou le barbarisme des ensembles. C’est une vérité sentie par tous ceux qui ont parlé de l’usage ; mais une vérité mal présentée, quand on a dit que l’usage étoit le tyran des langues. L’idée de tyrannie emporte chez nous celle d’une usurpation injuste & d’un gouvernement déraisonnable ; & cependant rien de plus juste que l’empire de l’usage sur quelque idiome que ce soit, puisque lui seul peut donner à la communication des pensées, qui est l’objet de la parole, l’universalité nécessaire ; rien de plus raisonnable que d’obéir à ses décisions, puisque sans cela on ne seroit pas entendu, ce qui est le plus contraire à la destination de la parole.

L’usage n’est donc pas le tyran des langues, il en est le législateur naturel, nécessaire, & exclusif ; ses décisions en font l’essence : & je dirois d’après cela, qu’une langue est la totalité des usages propres à une nation pour exprimer les pensées par la voix.

Si une langue est parlée par une nation composée de plusieurs peuples égaux & indépendans les uns des autres, tels qu’étoient anciennement les Grecs, & tels que sont aujourd’hui les Italiens & les Allemans ; avec l’usage général des mêmes mots & de la même syntaxe, chaque peuple peut avoir des usages propres sur la prononciation ou sur les terminaisons des mêmes mots : ces usages subalternes, également légitimes, constituent les dialectes de la langue nationale. Si, comme les Romains autrefois, & comme les François aujourd’hui, la nation est une par rapport au gouvernement ; il ne peut y avoir dans sa maniere de parler qu’un usage légitime : tout autre qui s’en écarte dans la prononciation, dans les terminaisons, dans la syntaxe, ou en quelque façon que ce puisse être, ne fait ni une langue à part, ni une dialecte de la langue nationale ; c’est un patois abandonné à la populace des provinces, & chaque province a le sien.

Si dans la totalité des usages de la voix propres à une nation, on ne considere que l’expression & la communication des pensées, d’après les vues de l’esprit les plus universelles & les plus communes à tous les hommes ; le nom de langue exprime parfaitement cette idée générale. Mais si l’on prétend encore envisager les vues particulieres à cette nation, & les tours singuliers qu’elles occasionnent nécessairement dans son élocution ; le terme d’idiome est alors celui qui convient le mieux à l’expression de cette idée moins générale & plus restrainte.

La différence que l’on vient d’assigner entre langue & idiome, est encore bien plus considérable entre langue & langage, quoique ces deux mots paroissent beaucoup plus rapprochés par l’unité de leur origine. C’est le matériel des mots & leur ensemble qui détermine une langue ; elle n’a rapport qu’aux idées, aux conceptions, à l’intelligence de ceux qui la parlent. Le langage paroît avoir plus de rapport au caractere de celui qui parle, à ses vues, à ses intérêts ; c’est l’objet du discours qui détermine le langage ; chacun a le sien selon ses passions, dit M. l’abbé de Condillac, Orig. des conn. hum. II. Part. 1. sect. ch. xv. Ainsi la même nation, avec la même langue, peut, dans des tems différens, tenir des langages différens, si elle a changé de mœurs, de vues, d’intérêts ; deux nations au contraire, avec différentes langues, peuvent tenir le même langage, si elles ont les mêmes vues, les mêmes intérêts, les mêmes mœurs : c’est que les mœurs nationales tiennent aux passions nationales, & que les unes demeurent stables ou changent comme les autres. C’est la même chose des hommes que des nations : on dit le langage des yeux, du geste, parce que les yeux & le geste sont destinés par la nature à suivre les mouvemens que les passions leur impriment, & conséquemment à les exprimer avec d’autant plus d’énergie, que la correspondance est plus grande entre le signe & la chose signifiée qui le produit.

Après avoir ainsi déterminé le véritable sens du mot langue, par la définition la plus exacte qu’il a été possible d’en donner, & par l’exposition précise des différences qui le distinguent des mots qui lui sont ou synonymes ou subordonnés, il reste à jetter un coup d’œil philosophique sur ce qui concerne les langues en général : & il me semble que cette théorie peut se réduire à trois articles principaux, qui traiteront de l’origine de la langue primitive, de la multiplication miraculeuse des langues, & enfin, de l’analyse & de la comparaison des langues envisagées sous les aspects les plus généraux, les seuls qui conviennent à la philosophie, & par conséquent à l’Encyclopédie. Ce qui peut concerner l’étude des langues, se trouvera répandu dans différens articles de cet ouvrage, & particulierement au mot Méthode.

Au reste, sur ce qui concerne les langues en général, on peut consulter plusieurs ouvrages composés sur cette matiere : les dissertations philologiques de H. Schaevius, De origine linguarum & quibusdam carum attributis ; une dissertation de Borrichius, medecin de Copenhague, de causis diversitatis linguarum ; d’autres dissertations de Thomas Hayne, de linguarum harmoniâ, où il traite des langues en général, & de l’affinité des différens idiomes ; l’ouvrage de Théodore Bibliander, de ratione communi omnium linguarum & litterarum ; celui de Gesner, intitulé Mithridates, qui a à-peu-près le même objet, & celui de former de leur mélangue une langue universelle ; le trésor de l’histoire des langues de cet univers de Cl. Duret ; l’harmonie étymologique des langues d’Etienne Guichart ; le traité des langues, par Frain du Tremblay ; les réflexions philosophiques sur l’origine des langues de M. de Maupertuis, & plusieurs autres observations répandues dans différens écrits, qui pour ne pas envisager directement cette matiere, n’en renferment pas moins des principes excellens & des vues utiles à cet égard.

Art. I. Origine de la langue primitive. Quelques-uns ont pensé que les premiers hommes, nés muets par le fait, vécurent quelque tems comme les brutes dans les cavernes & dans les forêts, isolés, sans liaison entre eux, ne prononçant que des sons vagues & confus, jusqu’à ce que réunis par la crainte des bêtes féroces, par la voix puissante du besoin, & par la nécessité de se prêter des secours mutuels, ils arriverent par degrés à articuler plus distincte, ment leurs sons, à les prendre en vertu d’une convention unanime, pour signes de leurs idées ou des choses mêmes qui en étoient les objets, & enfin à se former une langue. C’est l’opinion de Diodore de Sicile & de Vitruve, & elle a paru probable à Richard Simon, Hist. crit. du vieux Test. I. xiv. xv. & III. xxj. qui l’a adoptée avec d’autant plus de hardiesse qu’il a cité en sa faveur S. Grégoire de Nysse, contrà Eunom. XII. Le P. Thomassin prétend néanmoins que, loin de défendre ce sentiment, le saint docteur le combat au contraire dans l’endroit même que l’on allegue ; & plusieurs autres passages de ce saint pere, prouvent évidemment qu’il avoit sur cet objet des pensées bien différentes, & que M. Simon l’entendoit mal.

« A juger seulement par la nature des choses, dit M. Warburthon, Ess. sur les hyéro. e. I. p. 48. à la note, & indépendamment de la révélation, qui est un guide plus sûr, l’on seroit porté à admettre l’opinion de Diodore de Sicile & de Vitruve ». Cette maniere de penser sur la question présente, est moins hardie & plus circonspecte que la premiere : mais Diodore & Vitruve étoient peut-être encore moins répréhensibles que l’auteur anglois. Guidés par les seules lumieres de la raison, s’il leur échappoit quelque fait important, il étoit très naturel qu’ils n’en apperçussent pas les conséquences. Mais il est difficile de concevoir comment on peut admettre la révélation avec le degré de soumission qu’elle a droit d’exiger, & prétendre pourtant que la nature des choses insinue des principes opposés. La raison & la révélation sont, pour ainsi dire, deux canaux différens qui nous transmettent les eaux d’une même source, & qui ne different que par la maniere de nous le présenter : le canal de la révélation nous met plus près de la source, & nous en offre une émanation plus pure ; celui de la raison nous en tient plus éloignés, nous expose davantage aux mélanges hétérogenes ; mais ces mélanges sont toûjours discernables, & la décomposition en est toûjours possible. D’où il suit que les lumieres véritables de la raison ne peuvent jamais être opposées à celles de la révélation, & que l’une par conséquent ne doit pas prononcer autrement que l’autre sur l’origine des langues.

C’est donc s’exposer à contredire sans pudeur & sans succès le témoignage le plus authentique qui ait été rendu à la vérité par l’auteur même de toute vérité, que d’imaginer ou d’admettre des hypothèses contraires à quelques faits connus par la révélation, pour parvenir à rendre raison des faits naturels : & nonobstant les lumieres & l’autorité de quantité d’écrivains, qui ont crû bien faire en admettant la supposition de l’homme sauvage, pour expliquer l’origine & le développement successif du langage, j’ose avancer que c’est de toutes les hypothèses la moins soutenable.

M. J. J. Rousseau, dans son discours sur l’origine & les fondemens de l’inégalité parmi les hommes, I. partie, a pris pour base de ses recherches, cette supposition humiliante de l’homme né sauvage & sans autre liaison avec les individus même de son espece, que celle qu’il avoit avec les brutes, une simple co habitation dans les mêmes forêts. Quel parti a-t-il tiré de cette chimérique hypothèse, pour expliquer le fait de l’origine des langues ? Il y a trouvé les difficultés les plus grandes, & il est contraint à la fin de les avouer insolubles.

« La premiere qui se présente, dit-il, est d’imaginer comment les langues purent devenir nécessaires ; car les hommes n’ayant nulle correspondance entre eux, ni aucun besoin d’en avoir, on ne conçoit ni la nécessité de cette invention, ni sa possibilité, si elle ne fut pas indispensable. Je dirois bien comme beaucoup d’autres, que les langues sont nées dans le commerce domestique des peres, des meres, & des enfans : mais outre que cela ne résoudroit point les objections, ce seroit commettre la faute de ceux qui raisonnant sur l’état de nature, y transportent des idées prises dans la société, voyent toujours la famille rassemblée dans une même habitation, & ses membres gardant entre eux une union aussi intime & aussi permanente que parmi nous, où tant d’intérêts communs les réunissent ; au lieu que dans cet état primitif, n’ayant ni maisons, ni cabanes, ni propriété d’aucune espece, chacun se logeoit au hasard, & souvent pour une seule nuit ; les mâles & les femelles s’unissoient fortuitement, se on la rencontre, l’occasion, & le desir, sans que la parole fût un interprete fort nécessaire des choses qu’ils avoient à se dire. Ils se quittoient avec la même facilité. La mere alaitoit d’abord ses enfans pour son propre besoin, puis l’habitude les lui ayant rendus chers, elle les nourrissoit ensuite pour le leur ; si-tôt qu’ils avoient la force de chercher leur pâture, ils ne tardoient pas à quitter la mere elle-même ; & comme il n’y avoit presque point d’autre moyen de se retrouver, que de ne pas se perdre de vûe, il en étoient bientôt au point de ne se pas même reconnoître les uns les autres. Remarquez encore que l’enfant ayant tous ses besoins à expliquer, & par conséquent plus de choses à dire à la mere, que la mere à l’enfant, c’est lui qui doit faire les plus grands frais de l’invention, & que la langue qu’il emploie doit être en grande partie son propre ouvrage ; ce qui multiplie autant les langues qu’il y a d’individus pour les parler, à quoi contribue encore la vie errante & vagabonde, qui ne laisse à aucun idiome le tems de prendre de la consistence ; car de dire que la mere dicte à l’enfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telle ou telle chose, cela montre bien comment on enseigne des langues déja formées ; mais cela n’apprend point comment elles se forment.

» Supposons cette premiere difficulté vaincue : franchissons pour un moment l’espace immense qui dut se trouver entre le pur état de nature & le besoin des langues ; & cherchons, en les supposant nécessaires, comment elles purent commencer à s’établir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente ; car si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu besoin encore de savoir penser pour trouver l’art de la parole : & quand on comprendroit comment les sons de la voix ont été pris pour interpretes conventionel, de nos idées, il resteroit toujours à savoir quels ont pu être les interprêtes mêmes de cette convention pour les idées qui n’ayant point un objet sensible, ne pouvoient s’indiquer ni par le geste, ni par la voix ; de sorte qu’a peine peut-on former des conjectures supportables sur la naissance de cet art de communiquer ses pensées & d’établir un commerce entre les esprits.

» Le premier langage de l’homme, le langage le plus universel, le plus énergique, & le seul dont il eut besoin avant qu’il fallût persuader des hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme ce cri n’étoit arraché que par une sorte d’instinct dans les occasions pressantes, pour implorer du secours dans les grands dangers ou du soulagement dans les maux violens, il n’étoit pas d’un grand usage dans le cours ordinaire de la vie où regnent des sentimens plus modérés. Quand les idées des hommes commencerent à s’étendre & à se multiplier, & qu’il s’établit entre eux une communication plus étroite, ils chercherent des lignes plus nombreux & un langage plus étendu : ils multiplierent les inflexions de la voix, & y joignirent les gestes, qui, par leur nature, sort plus expressifs, & dont le sens dépend moins d’une détermination antérieure. Ils exprimoient donc les objets visibles & mobiles par des gestes ; & ceux qui frappent l’ouie par des sons imitatifs : mais comme le geste n’indique guere que les objets présens ou faciles à décrire, & les actions visibles ; qu’il n’est pas d’un usage universel, puisque l’obscurité ou l’interposition d’un corps le rendent inutile, & qu’il exige l’attention plutôt qu’il ne l’excite ; on s’avisa enfin de lui substituer les articulations de la voix, qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à les représenter toutes, comme signes institués ; substitution qui ne peut se faire que d’un commun consentement, & d’une maniere assez difficile à pratiquer pour des hommes dont les organes grossiers n’avoient encore aucun exercice, & plus difficile encore à concevoir en elle-même, puisque cet accord unanime dut être motivé, & que la parole paroît avoir été fort nécessaire pour établir l’usage de la parole.

» On doit juger que les premiers mots dont les hommes firent usage, eurent dans leurs esprits une signification beaucoup plus étendue que n’ont ceux qu’on emploie dans les langues déja formées, & qu’ignorant la division du discours en ses parties, ils donnerent d’abord à chaque mot le sens d’une proposition entiere. Quand ils commencerent à distinguer le sujet d’avec l’attribut, & le verbe d’avec le nom, ce qui ne fut pas un médiocre effort de génie, les substantifs ne furent d’abord qu’autant de noms propres, l’infinitif fut le seul tems des verbes, & à l’égard des adjectifs, la notion ne s’en dut développer que fort difficilement, parce que tout adjectif est un mot abstrait, & que les abstractions sont des opérations pénibles & peu naturelles.

» Chaque objet reçut d’abord un nom particulier, sans égard aux genres & aux especes, que ces premiers instituteurs n’étoient pas en état de distinguer ; & tous les individus se présenterent isolés à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de la nature. Si un chêne s’appelioit A, un autre chêne s’appelloit B ; de sorte que plus les connoissances étoient bornées, & plus le dictionnaire devint étendu. L’embarras de toute cette nomenclature ne put être levé facilement ; car pour ranger les êtres sous des dénominations communes & génériques, il en falloit connoître les propriétés & les différences ; il falloit des observations & des définitions, c’est-à-dire, de l’Histoire naturelle & de la Métaphysique, beaucoup plus que les hommes de ce tems-là n’en pouvoient avoir.

» D’ailleurs, les idées générales ne peuvent s’introduire dans l’esprit qu’à l’aide des mots, & l’entendement ne les saisit que par des propositions. C’étoit une des raisons pourquoi les animaux ne sauroient se former de telles idées, ni jamais acquérir la perfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans hésiter d’une noix à l’autre ; pense-t-on qu’il ait l’idée générale de cette sorte de fruit, & qu’il compare son archétype à ces deux individus ? Non sans doute ; mais la vue de l’une de ces noix rappelle à sa mémoire les sensations qu’il a reçues de l’autre ; & ses yeux modifiés d’une certaine maniere, annoncent à son goût la modification qu’il va recevoir. Toute idée générale est purement intellectuelle ; pour peu que l’imagination s’en mêle, l’idée devient aussi-tôt particuliere. Essayez de vous tracer l’image d’un arbre en général, vous n’en viendrez jamais à bout, malgré vous il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé ; & s’il dépendoit de vous de n’y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressembleroit plus à un arbre. Les êtres purement abstraits se voyent de même, ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée : si-tôt que vous en figurez un dans votre esprit, c’est un tel triangle, & non pas un autre, & vous ne pouvez éviter d’en rendre les lignes sensibles, ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des propositions ; il faut donc parler pour avoir des idées générales ; car si tôt que l’imagination s’arrête, l’esprit ne marche plus qu’à l’aide du discours. Si donc les premiers inventeurs n’ont pu donner des noms qu’aux idées qu’ils avoient déjà, il s’ensuit que les premiers substantifs n’ont pu jamais être que des noms propres.

» Mais lorsque, par des moyens que je ne conçois pas, nos nouveaux grammairiens commencerent à étendre leurs idées, & à généraliser leurs mots, l’ignorance des inventeurs dut assujettir cette méthode à des bornes fort étroites ; & comme ils avoient d’abord trop multiplié les noms des individus, faute de connoître les genres & les especes, ils firent ensuite trop d’especes & de genres, faute d’avoir considéré les êtres par toutes leurs différences. Pour pousser les divisions assez loin, il eût fallu plus d’expérience & de lumiere qu’ils n’en pouvoient avoir, & plus de recherches & de travail qu’ils n’y en vouloient employer. Or, si même aujourd’hui l’on découvre chaque jour de nouvelles especes qui avoient échappé jusqu’ici à toutes nos observations, qu’on pense combien il dut s’en dérober à des hommes qui ne jugeoient des choses que sur le premier aspect ? Quant aux classes primitives & aux notions les plus générales, il est superflu d’ajouter qu’elles durent leur échapper encore : comment, par exemple, auroient-ils imaginé ou entendu les mots de matiere, d’esprit, de substance, de mode, de figure, de mouvement, puisque nos philosophes qui s’en servent depuis si long-tems ont bien de la peine à les entendre eux-mêmes, & que les idées qu’on attache à ces mots étant purement métaphysiques, ils n’en trouvoient aucun modéle dans la nature ? »

Après s’être étendu, comme on vient de le voir, sur les premiers obstacles qui s’opposent à l’institution conventionnelle des langues, M. Rousseau se fait un terme de comparaison de l’invention des seuls substantifs physiques, qui font la partie de la langue la plus facile à trouver pour juger du chemin qui lui reste à faire jusqu’au terme où elle pourra exprimer toutes les pensées des hommes, prendre une forme constante, être parlée en public, & influer sur la société : il invite le lecteur à réfléchir sur ce qu’il a fallu de tems & de connoissances pour trouver les nombres qui supposent les méditations philosophiques les plus profondes & l’abstraction la plus métaphysique, la plus pénible, & la moins naturelle ; les autres mots abstraits, les aoristes & tous les tems des verbes, les particules, la syntaxe ; lier les propositions, les raisonnemens, & former toute la logique du discours : après quoi voici comme il conclut : « Quant à moi, effrayé des difficultés qui se multiplient, & convaincu de l’impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naitre & s’établir par des moyens purement humains ; je laisse à qui voudra l’entreprendre, la discussion de ce difficile problème, lequel a été le plus nécessaire, de la société déja liée, à l’institution des langues ; ou des langues deja inventées, à l’établissement de la société ».

Il étoit difficile d’exposer plus nettement l’impossibilité qu’il y a à déduire l’origine des langues, de l’hypothese révoltante de l’homme supposé sauvage dans les premiers jours du monde ; & pour en faire voir l’absurdité, il m’a paru important de ne rien perdre des aveux d’un philosophe qui l’a adopté pour y fonder l’inégalité des conditions, & qui malgré la pénétration & la subtilité qu’on lui connoît, n’a pu tirer de ce principe chimérique tout l’avantage qu’il s’en étoit promis, ni peut-être même celui qu’il croit en avoir tiré.

Qu’il me soit permis de m’arrêter un instant sur ces derniers mots. Le philosophe de Genève a bien senti que l’inégalité des conditions étoit une suite nécessaire de l’établissement de la société ; que l’établissement de la société & l’institution du langage se supposoient respectivement, puisqu’il regarde comme un problème difficile, de discuter lequel des deux a été pour l’autre d’une nécessité antécédente plus considérable. Que ne faisoit-il encore quelques pas ? Ayant vu d’une maniere démonstrative que les langues ne peuvent tenir à l’hypothèse de l’homme né sauvage, ni s’être établies par des moyens purement humains ; que ne concluoit-il la même chose de la société ? que n’abandonnoit-il entierement son hypothèse, comme aussi incapable d’expliquer l’un que l’autre ? d’ailleurs la supposition d’un fait que nous savons par le témoignage le plus sûr, n’avoir point été, loin d’être admissible comme principe explicatif de faits réels, ne doit être regardée que comme une fiction chimérique & propre à égarer.

Mais suivons le simple raisonnement. Une langue est, sans contredit, la totalité des usages propres à une nation pour exprimer les pensées par la voix ; & cette expression est le véhicule de la communication des pensées. Ainsi toute langue suppose une société préexistente, qui, comme société, aura eu besoin de cette communication, & qui, par des actes déja réitérés, aura fondé les usages qui constituent le corps de sa langue. D’autre part une société formée par les moyens humains que nous pouvons connoître, présuppose un moyen de communication pour fixer d’abord les devoirs respectifs des associés, & ensuite pour les mettre en état de les exiger les uns des autres. Que suit-il de-là ? que si l’on s’obstine à vouloir fonder la premiere langue & la premiere société par des voies humaines, il faut admettre l’éternité du monde & des générations humaines, & renoncer par conséquent à une premiere société & à une premiere langue proprement dites : sentiment absurde en soi, puisqu’il implique contradiction, & démenti d’ailleurs par la droite raison, & par la foule accablante des temoignages de toute espece qui certifient la nouveauté du monde : Nulla igitur in principio facta est ejusmodi congregatio, nec unquam fuisse homines in terra qui propter insantiam non loquerentur, intelliget, cui ratio non deest. Lactance. De vero cultu. cap. x. C’est que si les hommes commencent par exister sans parier, jamais ils ne parleront. Quand on sait quelques langues, on pourroit aisément en inventer une autre : mais si l’on n’en sait aucune, on n’en saura jamais, à moins qu’on n’entende parler quelqu’un. L’organe de la parole est un instrument qui demeure oisif & inutile, s’il n’est mis en jeu par les impressions de l’ouie ; personne n’ignore que c’est la surdité originelle qui tient dans l’inaction la bouche des muets de naissance ; & l’on sait par plus d’une expérience bien constatée, que des hommes élevés par accident loin du commerce de leurs semblables & dans le silence des forêts, n’y avoient appris à prononcer aucun son articulé, qu’ils imitoient seulement les cris naturels des animaux avec lesquels ils s’étoient trouvés en liaison, & que transplantés dans notre société, ils avoient eu bien de la peine à imiter le langage qu’ils entendoient, & ne l’avoient jamais fait que très imparfaitement. Voyez les notes sur le discours de M. J. J. Rousseau sur l’origine & les fondemens de l’inégalité parmi les hommes.

Hérodote raconte qu’un roi d’Egypte fit élever deux enfans ensemble, mais dans le silence ; qu’une chevre fut leur nourrice ; qu’au bout de deux ans ils tendirent la main à celui qui étoit chargé de cette éducation expérimentale, & lui dirent beccos, & que le roi ayant su que bek en langue phrygienne signifie pain, il en conclut que le langage phrygien étoit naturel, & que les Phrygiens étoient les plus anciens peuples du monde, lib. II. cap. ij. Les Egyptiens ne renoncerent pas à leurs prétentions d’ancienneté, malgré cette décision de leur prince, & ils firent bien : il est évident que ces enfans parloient comme la chevre leur nourrice, que les Grecs nomment βήκη par onomatopée ou imitation du cri de cet animal, & ce cri ne ressemble que par hasard au bek, (pain) des Phrygiens.

Si la conséquence que le roi d’Egypte tira de cette observation, en étoit mal déduite, elle étoit encore vicieuse par la supposition d’un principe erronné qui consistoit à croire qu’il y eût une langue naturelle à l’homme. C’est la pensée de ceux qui effrayés des difficultés du systême que l’on vient d’examiner sur l’origine des langues, ont cru ne devoir pas prononcer que la premiere vînt miraculeusement de l’inspiration de Dieu même.

Mais s’il y avoit une langue qui tînt à la nature de l’homme, ne seroit-elle pas commune à tout le genre humain, sans distinction de tems, de climats, de gouvernemens, de religions, de mœurs, de lumieres acquises, de préjugés, ni d’aucunes des autres causes qui occasionnent les différences des langues ? Les muets de naissance, que nous savons ne l’être que faute d’entendre, ne s’aviseroient-ils pas du-moins de parler la langue naturelle, vû sur-tout qu’elle ne seroit étouffée chez eux par aucun usage ni aucun préjugé contraire ?

Ce qui est vraiment naturel à l’homme, est immuable comme son essence : aujourd’hui comme des l’aurore du monde une pente secrete mais invincible met dans son ame un desir constant du bonheur, suggere aux deux sexes cette concupiscence mutuelle qui perpétue l’espece, sait passer de générations en générations cette aversion pour une entiere solitude, qui ne s’éteint jamais dans le cœur même de ceux que la sagesse ou la religion a jettés dans la retraite. Mais rapprochons nous de notre objet : le langage naturel de chaque espece de brute, ne voyons nous pas qu’il est inaltérable ? Depuis le commencement jusqu’à nos jours, on a par-tout entendu les lions rugir, les taureaux mugir, les chevaux hennir, les ânes braire, les chiens aboyer, les loups hurler, les chats miauler, &c. ces mots mêmes formés dans toutes les langues par onomatopée, sont des témoignages rendus à la distinction du langage de chaque espece, & à l’incorruptibilité, si on peut le dire, de chaque idiome spécifique.

Je ne prétends pas insinuer au reste, que le langage des animaux soit propre à peindre le précis analytique de leurs pensées, ni qu’il faille leur accorder une raison comparable à la nôtre, comme le pensoient Piutarque, Sextus Empiricus, Porphyre, & comme l’ont avancé quelques modernes, & entr’autres Is. Vossius qui a poussé l’indécence de son assertion jusqu’à trouver plus de raisoa dans le langage des animaux, quæ vulgò bruta creduntur, dit-il, lib. de viribus rythmi. p. 66. Je m’en suis expliqué ailleurs. Voyez Interjection. La parole nous est donnée pour exprimer les sentimens intérieurs de notre ame, & les idées que nous avons des objets extérieurs ; en sorte que chacune des langues que l’homme parle, fournit des expressions an langage du cœur & à celui de l’esprit. Le langage des animaux paroît n’avoir pour objet que les sensations interieures, & c’est pour cela qu’il est invariable comme leur maniere de sentir, si même l’invariabilité de leur langage n’en est la preuve. C’est la même chose parmi nous : nous ferons entendre partout l’état actuel de notre ame par nos interjections, parce que les sons que la nature nous dicte dans les grands & premiers mouvemens de notre ame, sont les mêmes pour toutes les langues : nos usages à cet égard ne sont point arbitraires, parce qu’ils sont naturels. Il en seroit de même du langage analytique de l’esprit, s’il étoit naturel, il seroit immuable & unique.

Que reste-t-il donc à conclure, pour indiquer une origine raisonnable au langage. L’hypothèse de l’homme sauvage, démentie par l’histoire authentique de la Genèse, ne peut d’ailleurs fournir aucun moyen plausible de former une premiere langue : la supposer naturelle, est une autre pensée inalliable avec les procédés constans & uniformes de la nature : c’est donc Dieu lui-même qui non-content de donner aux deux premiers individus du genre humain la précieuse faculté de parler, la mit encore aussi-tôt en plein exercice, en leur inspirant immédiatement l’envie & l’art d’imaginer les mots & les tours nécessaires aux besoins de la société naissante. C’est à-peu-près ce que paroit en dire l’auteur de l’ecclésiastique, XVII. 5. Consilium, & linguam, & oculos, & aures, & cor dedit illis excogitandi ; & disciplinâ intellectûs explevit illos. Voilà bien exactement tout ce qu’il faut pour justifier mon opinion ; l’envie de communiquer sa pensée, consilium ; la faculté de le faire, linguam ; des yeux pour reconnoître au loin les objets environnans & soumis au domaine de l’homme, afin de les distinguer par leurs noms, oculos ; des oreilles, afin de s’entendre mutuellement, sans quoi la communication des pensées, & la tradition des usages qui servent à les exprimer, auroient été impossibles, aures ; l’art d’assujettir les mots aux lois d’une certaine analogie, pour éviter la trop grande multiplication des mots primitifs, & cependant donner à chaque être son signe propre, cor excogitandi ; enfin l’intelligence nécessaire pour distinguer & nommer les points de vûe abstraits les plus essentiels, pour donner à l’ensemble de l’élocution une forme aussi expressive que chacune des parties de l’oraison peut l’être en particulier, & pour retenir le tout, disciplina intellectus. Cette doctrine se confirme par le texte de la Genese qui nous apprend que ce fut Adam lui-même qui fut le nomenclateur primitif des animaux, & qui nous le présente comme occupé de ce soin fondamental, par l’avis expres & sous la direction du Créateur, gen. II. 19. 20. Formatis igitur, Dominus Deus, de humo cunctis animantibus terræ, & universis volatilibus cœli, adduxit ea ad Adam, ut videret quid vocaret ea ; omne enim quod vocavit Adam animæ viventis, ipsum est nomen ejus : appelavitque Adam nominibus cuncta animantia, & universa volatilia cœli, & omnes bestias terræ. Avec un temoignage si respectable & si bien établi de la véritable origine & de la société & du langage, comment se trouve-t-il encore parmi nous des hommes qui osent interpréter l’œuvre de Dieu par les délires de leur imagination, & substituer leurs pensées aux documens que l’esprit-saint lui-même nous a fait passer ? Cependant à moins d’introduire le pyrrhonisme historique le plus ridicule & le plus scandaleux tout-à-la-fois, le récit de Moise a droit de subjuguer la croyance de tout homme raisonnable, plus qu’aucun autre historien. Il est si sûr de ses dates, qu’il parle continuellement en homme qui ne craint pas d’être démenti par aucun monument antérieur, quelque court que puisse être l’espace qu’il assigne ; & telle est la condition gênante qu’il s’impose, lorsqu’il parle de la premiere multiplication des langues ; évenement miraculeux qui mérite attention, & sur lequel j’emprunterai les termes mêmes de M. Pluche, Spect. de la nature, tom. VIII. part. I. pag. 96. & suiv.

Art. II. Multiplication miraculeuse des langues. « Moise tient tout le genre humain rassemblé sur l’Euphrate à la ville de Babel, & ne parlant qu’une même langue, environ huit cent ans avant lui. Toute son histoire tomboit en poussiere devant deux inscriptions antérieures, en deux langues différentes. Un homme qui agit avec cette confiance, trouvoit sans doute la preuve & non la réfutation de ses dates dans les monumens égyptiens qu’il connoissoit parfaitement. C’est plûtôt l’exactitude de son récit qui réfute par avance les fables postérieurement introduites dans les annales égyptiennes.

» Ce point d’histoire est important : considérons le par parties, & regardons toujours à côté de Moise, si la nature & la société nous offrent les vestiges & les preuves de ce qu’il avance.

» Les enfans de Noé multipliés & mal-à-l’aise dans les rochers de la Gordyenne où l’arche s’étoit arrêtée, passerent le Tigre, & choisirent les fertiles campagnes de Sinhar ou Sennahar, dans la basse Mésopotamie, vers le confluent du Tigre & de l’Euphrate, pour y établir leur séjour comme dans le pays le plus uni & le plus gras qu’ils connussent. La nécessité de pourvoir aux besoins d’une énorme multitude d’habitans & de troupeaux, les obligeant à s’étendre, & n’ayant point d’objet dans cette plaine immense qui pût être apperçu de loin. Bâtissons, dirent-ils, une ville & une tour qui s’éleve dans le ciel. Faisons-nous une marque[1] reconnoissable, pour ne nous pas désunir en nous dispersant de côté & d’autre. Manquant de pierres ils cuisirent des briques ; & l’asphalte ou le bitume que le pays leur fournissoit en abondance, leur tint lieu de ciment. Dieu jugea à-propos d’arrêter l’entreprise en diversifiant leur langage. La confusion se mit parmi eux, & ce lieu en prit le nom de Babel, qui signifie confusion. Y a-t-il eu une ville du nom de Babel, une tour connue qui ait accompagné cette ville, une plaine de Sinhar en Mésopotamie, un fleuve Euphrate, des campagnes infiniment fertiles, & parfaitement unies, de façon à rendre la précaution d’une très-haute tour, intelligible & raisonnable ? Enfin l’asphalte est-il une production naturelle de ce pays ? Toute l’antiquité profane a connu dès les premiers tems où l’on a commencé à écrire, & l’Euphrate, & l’égalité de la plaine. Ptolomée, dans ses cartes d’Asie, termine la plaine de Mésopotamie aux monts Sinhar, du côté du Tigre. Tous les Historiens nous parlent de la parfaite égalité des terres, du côté de Babylone, jusques-là qu’on y élevoit les beaux jardins sur quelques masses de bâtimens en brique, pour les détacher de la plaine, & varier les aspects auparavant trop uniformes. Ammien Marcellin qui a suivi l’empereur Julien dans cette contrée, Pline & tous les géographes tant anciens que modernes, attestent pareillement l’étendue & l’égalité des plaines de la Mésopotamie, où la vûe se perd sans aucun objet qui la fixe. Ils nous font remarquer l’abondance du bitume qui y coule naturellement, & la fertilité incroyable de l’ancienne Babylonie. Tout concourt donc à nous faire reconnoître les restes du pays d’Eden, & l’exactitude de toutes les circonstances où Moïse s’engage. Toute la littérature profane rend hommage à l’Ecriture, au lieu que les histoires chinoises & égyptiennes font comme si elles étoient tombées de la lune. »

Le crime que Moïse attribue aux enfans de Noé, « n’est pas, comme les LXX l’ont traduit, de se vouloir faire un nom avant la dispersion ; mais comme porte littéralement le texte original, c’étoit de se construire une habitation qui pût contenir un peuple nombreux, & d’y joindre une tour qui étant vûe de loin, devînt un signe de ralliement, pour prévenir les égaremens & la séparation. C’est ce qu’ils expriment fort simplement en ces termes : Faisons-nous une marque pour ne nous point désunir, en nous avançant en différentes contrées. Hebr. pen. ne forte.

» L’inconvénient qu’ils vouloient éviter avec soin étoit précisément ce que Dieu vouloit & exigeoit d’eux. Ils savoient très-bien que Dieu les appelloit depuis un siecle & plus à se distribuer par colonies d’une contrée dans une autre, & ils prenoient des mesures pour empêcher ou pour suspendre long-tems l’éxécution de ses volontés. Dieu confondit leur langage ; il peupla peu-à-peu chaque pays en y attachant les habitans que l’usage d’une même langue y avoit réunis, & que le desagrément de n’entendre plus les autres familles avoit obligés d’aller vivre loin d’elles.

» L’état actuel de la terre & toutes les histoires connues rendent témoignage à l’intention qui a de bonne heure partagé les langues après le déluge. Rien de plus digne de la sagesse divine que d’avoir d’abord employé pour peupler promptement les différentes contrées, le même moyen qui lui sert encore aujourd’hui pour y fixer les habitans & en empêcher la desertion. Il y a des pays si bons & il y en de si disgraciés, qu’on quitteroit les uns pour les autres, si l’usage d’une même langue n’étoit pour les habitans des plus mauvais une attache propre à les y retenir, & l’ignorance des autres langues un puissant moyen d’aversion pour tout autre pays, malgré les desavantages de la comparaison. Le miracle rapporté par Moïse peuple donc encore aujourd’hui toute la terre aussi réellement qu’au tems de la dispersion des enfans de Noé : l’effet en embrasse tous les siecles.

» Un autre moyen de sentir la justesse de ce récit, consiste en ce que la diversité des langues s’accorde avec les dates de Moïse ; cette diversité devance toutes nos histoires connues, & d’une autre part ni les pyramides d’Egypte, ni les marbres d’Arondel, ni aucun monument qui porte un caractere de vérité, ne remonte au-dessus. Ajoûtons ici que la réunion du genre humain dans la Chaldée avant la dispersion des colonies, est un fait très-conforme à la marche qu’elles ont tenue. Tout part de l’Orient, les hommes & les arts : tout s’avance peu-à-peu vers l’Occident, vers le Midi & vers le Nord. L’Histoire montre des rois & de grands établissemens au cœur & sur les côtes de l’Asie, lorsqu’on n’avoit encore aucune connoissance d’autres colonies plus reculées : celles-ci n’étoient pas encore ou elles travailloient à se former. Si les peuplades chinoises & égyptiennes ont eu de très-bonne heure plus de conformité que les autres avec les anciens habitans de Chaldée, par leur inclination sédentaire, par leurs figures symboliques, par leurs connoissances en Astronomie, & par la pratique de quelques beaux arts ; c’est parce qu’elles se sont tout d’abord établies dans des pays excellemment bons, où n’étant traversées ni par les bois qui ailleurs couvroient tout, ni par les bêtes qui troubloient tous les établissemens à l’aide des bois, elles se sont promptement multipliées, & n’ont point perdu l’usage des premieres inventions. La haute antiquité de ces trois peuples & leur ressemblance en tant de points, montre l’unité de leur origine & la singuliere exactitude de l’histoire-sainte. L’état des autres peuplades fut tort différent de celles qui s’arrêterent de bonne-heure dans les riches campagnes de l’Euphrate, du Kian & du Nil. Concevons ailleurs des familles vagabondes qui ne connoissent ni les lieux ni les routes, & qui tombant à l’avanture dans un pays misérable, où tout leur manque, point d’instrumens pour exercer ce qu’elles pouvoient avoir retenu de bon, point de consistance ni de repos pour perfectionner ce que le besoin actuel pouvoit leur faire inventer ; la modicité des moyens de subsister les mettoit souvent aux prises ; la jalousie les entre-détruisoit. N’étant qu’une poignée de monde, un autre peloton les mettoit en fuite. Cette vie errante & long-tems incertaine, fit tout oublier ; ce n’est qu’en renouant le commerce avec l’Orient que les choses ont changé. Les Goths & tout le Nord n’ont cessé d’être barbares qu’en s’établissant dans la Gaule & en Italie ; les Gaulois & les Francs doivent leur politesse aux Romains : ceux-ci avoient été prendre leurs lois & leur littérature à Athènes. La Grece demeura brute jusqu’à l’arrivée de Cadmus, qui y porta les lettres phéniciennes. Les Grecs enchantés de ce secours, se livrerent à la culture de leur langue, à la Poésie & au Chant ; ils ne prirent goût à la Politique, à l’Architecture, à la Navigation, à l’Astronomie & à la Peinture, qu’après avoir voyagé à Memphis, à Tyr, & à la cour de Perse : ils perfectionnent tout, mais n’inventent rien. Il est donc aussi manifeste par l’histoire profane que par le récit de l’Ecriture, que l’Orient est la source commune des nations & des belles connoissances. Nous ne voyons un progrès contraire que dans des tems postérieurs, où la manie des conquêtes a commencé à reconduire des bandes d’occidentaux en Asie ».

Il seroit peut-être satisfaisant pour notre curiosité de pouvoir déterminer en quoi consisterent les changemens introduits à Babel dans le langage primitif, & de quelle maniere ils y furent opérés. Il est certain qu’on ne peut établir là-dessus rien de solide, parce que cette grande révolution dans le langage ne pouvant être regardée que comme un miracle auquel les hommes étoient fort éloignés de s’attendre, il n’y avoit aucun observateur qui eût les yeux ouverts sur ce phénomene, & que peut-être même ayant été subit, il n’auroit laissé aucune prise aux observations quand on s’en seroit avisé : or rien n’instruit bien sur la nature & les progrès des faits, que les mémoires formés dans le tems d’après les observations. Cependant quelques écrivains ont donné là-dessus leurs pensées avec autant d’assurance que s’ils avoient parlé d’après le fait même, ou qu’ils eussent assisté au conseil du Très-haut.

Les uns disent que la multiplication des langues ne s’est point faite subitement, mais qu’elle s’est opérée insensiblement, selon les principes constans de la mutabilité naturelle du langage ; qu’elle commença à devenir sensible pendant la construction de la ville & de la tour de Babel, qui au rapport d’Eusebe in Chron. dura quarante ans ; que les progrès de cette permutation se trouverent alors si considérables, qu’il n’y eut plus moyen de conserver l’intelligence nécessaire à la consommation d’une entreprise qui alloit directement contre la volonté de Dieu, & que les hommes furent obligés de se séparer. Voyez l’introd. à l’hist. des Juifs de Prideaux, par Samuel Shucford, liv. II. Mais c’est contredire trop formellement le texte de l’Ecriture, & supposer d’ailleurs comme naturelle une chose démentie par les effets naturels ordinaires.

Le chapitre xj. de la Genèse commence par observer que par toute la terre on ne parloit qu’une langue, & qu’on la parloit de la même maniere : Erat autem terra labii unicus & sermonum corumdem, v. 1 ; ce qui semble marquer la même prononciation, labii unicus, & la même syntaxe, la même analogie, les mêmes tours, sermonum eorumdem. Après cette remarque fondamentale & envisagée comme telle par l’historien sacré, il raconte l’arrivée des descendans de Noé dans la plaine de Sennahar, le projet qu’ils firent d’y construire une ville & une tour pour leur servir de signal, les matériaux qu’ils employerent à cette construction ; il insinue même que l’ouvrage fut poussé jusqu’à un certain point ; puis après avoir remarqué que le Seigneur descendit pour visiter l’ouvrage, il ajoûte, v. 67, & dixit (Dominus) : Ecce unus est populus & unum labium omnibus : cæperuntque hoc facere, nec desistent à cogitationibus suis, donec eas opere compleant. Venite igitur, descendamus, & confundamus ibi linguam eorum, ut non audiat unusquisque vocem proximi sui. N’est-il pas bien clair qu’il n’y avoit qu’une langue jusqu’au moment où Dieu voulut faire échouer l’entreprise des hommes, unum labium omnibus ; que dès qu’il l’eut résolu, sa volonté toute puissante eut son effet, atque ita divisit eos Dominus, v. 8 ; que le moyen qu’il employa pour cela fut la division de la langue commune, confundamus . . . linguam eorum, & que cette confusion fut subite, confundamus ibi ?

Si cette confusion du langage primitif n’eût pas été subite, comment auroit-elle frappé les hommes au point de la constater par un monument durable, comme le nom qui fut donné à cette ville même, Babel (confusion) ? Et idcirco vocatum est nomen ejus Babel, quia ibi confusum est labium universæ terræ, v. 9. Comment après avoir travaillé pendant plusieurs années en bonne intelligence, malgré les changemens insensibles qui s’introduisoient dans le langage, les hommes furent-ils tout-à-coup obligés de se séparer faute de s’entendre ? Si les progrès de la division étoient encore insensibles la veille, ils dûrent l’être également le lendemain ; ou s’il y eût le lendemain une révolution extraordinaire qui ne tînt plus à la progression des altérations précédentes, cette progression doit être comptée pour rien dans les causes de la révolution ; on doit la regarder comme subite & comme miraculeuse dans sa cause autant que dans son effet.

Mais il faut bien s’y resoudre, puisqu’il est certain que la progression naturelle des changemens qui arrivent aux langues n’opere & ne peut jamais opérer la confusion entre les hommes qui parient originairement la même. Si un particulier altere l’usage commun, son expression est d’abord regardée comme une faute, mais on l’entend ou on le fait expliquer : dans l’un ou l’autre cas, on lui indique la loi fixée par l’usage, ou du-moins on se la rappelle. Si cette faute particuliere, par quelqu’une des causes accidentelles qui font varier les langues, vient à passer de bouche en bouche & à se répeter, elle cesse enfin d’être faute ; elle acquiert l’autorité de l’usage, elle devient propre à la même langue qui la condamnoit autrefois ; mais alors même on s’entend encore, puisqu’on se répete. Ainsi entendons-nous les écrivains du siecle dernier, sans appercevoir entre eux & nous que des différences légeres qui n’y causent aucune confusion ; ils entendoient pareillement ceux du siecle précédent qui étoient dans le même cas à l’égard des auteurs du siecle antérieur, & ainsi de suite jusqu’au tems de Charlemagne, de Clovis, si vous voulez, ou même jusqu’aux plus anciens Druïdes, que nous n’entendons plus. Mais si la vie des hommes étoit assez longue pour que quelques Druïdes vécussent encore aujourd’hui, que la langue fût changée comme elle l’est, ou qu’elle ne le fût pas, il y auroit encore intelligence entr’eux & nous, parce qu’ils auroient été assujettis à céder au torrent des décisions des usages des différens siecles. Ainsi c’est une véritable illusion que de vouloir expliquer par des causes naturelles un évenement qui ne peut être que miraculeux.

D’autres auteurs, convaincus qu’il n’y avoit point de cause assignable dans l’ordre naturel, ont voulu expliquer en quoi a pu consister la révolution étonnante qui fit abandonner l’entreprise de Babel. « Ma pensée, dit du Tremblai, Traité des langues, ch. vj. est que Dieu disposa alors les organes de ces hommes de telle maniere, que lorsqu’ils voulurent prononcer les mots dont ils avoient coutume de se servir, ils en prononcerent de tout différens pour signifier les choses dont ils voulurent parler. Ensorte que ceux dont Dieu voulut changer la langue se formerent des mots tout nouveaux, en articulant leur voix d’une autre maniere qu’ils n’avoient accoutumé de le faire. Et en continuant ainsi d’articuler leurs voix d’une maniere nouvelle toutes les fois qu’ils parlerent, ils se firent une langue nouvelle ; car toutes leurs idées se trouverent jointes aux termes de cette nouvelle langue, au lieu qu’elles étoient jointes aux termes de la langue qu’ils parloient auparavant. Il y a même lieu de croire qu’ils oublierent tellement leur langue ancienne, qu’ils ne se souvenoient pas même de l’avoir parlée, & qu’ils ne s’apperçurent du changement que parce qu’ils ne s’entre entendoient pas tous comme auparavant. C’est ainsi que je conçois que s’est fait ce changement. Et supposé la puissance de Dieu sur la créature, je ne vois pas en cela un grand mystere, ni pourquoi les rabbins se tourmentent tant pour trouver la maniere de ce changement ».

C’est encore donner ses propres imaginations pour des raisons ; la multiplication des langues a pu se faire en tant de manieres, qu’il n’est pas possible d’en déterminer une avec certitude, comme préférée exclusivement à toutes les autres. Dieu a pu laisser subsister les mêmes mots radicaux avec les mêmes significations, mais en inspirer des déclinaisons & des constructions différentes ; il a pu substituer dans les esprits d’autres idées à celles qui auparavant étoient designées par les mêmes mots, altérer seulement la prononciation par le changement des voyelles ou par celui des consonnes homogenes substituées les unes aux autres, &c. Qui est-ce qui osera assigner la voie qu’il a plu à la Providence de choisir, ou prononcer qu’elle n’en a pas choisi plusieurs à-la-fois ? Quis enim cognovit sensum Domini, aut quis conciliarius ejus fuit ? Rom. xj. 34.

Tenons nous-en aux faits qui nous sont racontés par l’Esprit-saint ; nous ne pouvons point douter que ce ne soit lui-même qui a inspiré Moïse. Tout concourt d’ailleurs à confirmer son récit ; le spectacle de la nature, celui de la société & des révolutions qui ont changé successivement la scene du monde ; les raisonnemens fondés sur les observations les mieux constatées : tout dépose les mêmes vérités, & ce sont les seules que nous puissions affirmer avec certitude, ainsi que les conséquences qui en sortent évidemment.

Dieu avoit fait les hommes sociables ; il leur inspira la premiere langue pour être l’instrument de la communication de leurs idées, de leurs besoins, de leurs devoirs réciproques, le lien de leur société, & sur-tout du commerce de charité & de bienveillance, qu’il pose comme le fondement indispensable de cette société.

Lorsqu’il voulut ensuite que leur fécondité servît à couvrir & à cultiver les différentes parties de la terre qu’il avoit soumises au domaine de l’espece, & qu’il leur vit prendre des mesures pour resister à leur vocation & aux vûes impénétrables de sa providence, il confondit la langue primitive, les força ainsi à se séparer en autant de peuplades qu’il en résulta d’idiomes, & à se disperser dans autant de régions différentes.

Tel est le sait de la premiere multiplication des langues ; & la seule chose qu’il me paroisse permis d’y ajoûter raisonnablement, c’est que Dieu opéra subitement dans la langue primitive des changemens analogues à ceux que les causes naturelles y auroient amenés par la suite, si les hommes de leur propre mouvement s’étoient dispersés en diverses colonies dans les différentes régions de la terre ; car dans les évenemens mêmes qui sont hors de l’ordre naturel, Dieu n’agit point contre la nature, parce qu’il ne peut agir contre ses idées éternelles & immuables, qui sont les archetyptes de toutes les natures. Cependant ceci même donne lieu à une objection qui mérite d’être examinée : la voici.

Que le Créateur ait inspiré d’abord au premier homme & à sa compagne la premiere de toutes les langues pour servir de lien & d’instrument à la société qu’il lui avoit plu d’établir entr’eux ; que l’éducation secondée par la curiosité naturelle & par la pente que les hommes ont à l’imitation, ait fait passer cette langue primitive de générations en générations, & qu’ainsi elle ait entretenu, tant qu’elle a subsisté seule, la liaison originelle entre tous les descendans d’Adam & d’Eve, c’est un premier point qu’il est aisé de concevoir, & qu’il est nécessaire d’avouer.

Que les hommes ensuite, trop épris des douceurs de cette société, aient voulu éluder l’intention & les ordres du Créateur qui les destinoit à peupler toutes les parties de la terre ; & que pour les y contraindre Dieu ait jugé à-propos de confondre leur langage & d’en multiplier les idiomes, afin d’étendre le lien qui les tenoit trop attachés les uns aux autres ; c’est un second point également attesté, & dont l’intelligence n’a pas plus de difficulté quand on le considere à part.

Mais la réunion de ces deux faits semble donner lieu à une difficulté réelle. Si la confusion des langues jette la division entre les hommes, n’est-elle pas contraire à la premiere intention du Créateur & au bonheur de l’humanité ? Pour dissiper ce qu’il y a de spécieux dans cette objection, il ne suffit pas d’envisager seulement d’une maniere vague & indéfinie l’affection que tout homme doit à son semblable, & dont il a le germe en soi-même : cette affection a naturellement, c’est-à-dire par une suite nécessaire des lois que le Créateur même a établies, différens degrés d’identité selon la différence des degrés de liaison qu’il y a entre un homme & un autre. Comme les ondes circulaires qui se forment autour d’une pierre jettée dans l’eau, sont d’autant moins sensibles qu’elles s’éloignent plus du centre de l’ondulation, ainsi plus les rapports de liaison entre les hommes sont affoiblis par l’éloignement des tems, des lieux, des générations, des intérêts quelconques, moins il y a de vivacité dans les sentimens respectifs de la bienveillance naturelle qui subsiste pourtant toûjours, même dans le glus grand éloignement. Mais loin d’être contraire à cette propagation proportionelle de bienveillance, la multiplication des langues est en quelque maniere dans la même proportion, & adaptée pour ainsi dire aux vûes de la charité universelle : si l’on en met les degrés en parallele avec les différences du langage, plus il y aura d’exactitude dans la comparaison, plus on se convaincra que l’un est la juste mesure de l’autre ; ce qui va devenir plus sensible dans l’article suivant.

Article III. Analyse & comparaison des langues. Toutes les langues ont un même but, qui est l’énonciation des pensées. Pour y parvenir, toutes employent le même instrument, qui est la voix : c’est comme l’esprit & le corps du langage ; or il en est, jusqu’à un certain point, des langues ainsi considérées, comme des hommes qui les parlent.

Toutes les ames humaines, si l’on en croit l’école cartésienne, sont absolument de même espece, de même nature ; elles ont les mêmes facultés au même degré, le germe des mêmes talens, du même esprit, du même génie, & elles n’ont entr’elles que des différences numériques & individuelles : les différences qu’on y apperçoit dans la suite tiennent à des causes extérieures ; à l’organisation intime des corps qu’elles animent ; aux divers tempéramens que les conjonctures y établissent ; aux occasions plus ou moins fréquentes, plus ou moins favorables, pour exciter en elles des idées, pour les rapprocher, les combiner, les développer ; aux préjugés plus ou moins heureux, qu’elles reçoivent par l’éducation, les mœurs, la religion, le gouvernement politique, les liaisons domestiques, civiles & nationales, &c.

Il en est encore à-peu-près de même des corps humains. Formés de la même matiere, si on en considere la figure dans ses traits principaux, elle paroît, pour ainsi dire, jettée dans le même moule : cependant il n’est peut-être pas encore arrivé qu’un seul homme ait eû avec un autre une ressemblance de corps bien exacte. Quelque connexion physique qu’il y ait entre homme & homme, dès qu’il y a diversité d’individus, il y a des différences plus ou moins sensibles de figure, outre celles qui sont dans l’intérieur de la machine : ces différences sont plus marquées, à proportion de la diminution des causes convergentes vers les mêmes effets. Ainsi tous les sujets d’une même nation ont entr’eux des différences individuelles avec les traits de la ressemblance nationale. La ressemblance nationale d’un peuple n’est pas la même que la ressemblance nationale d’un autre peuple voisin, quoiqu’il y ait encore entre les deux des caracteres d’approximation : ces caracteres s’affoiblissent, & les traits différenciels augmentent à mesure que les termes de comparaison s’eloignent, jusqu’à ce que la très-grande diversité des climats & des autres causes qui en dépendent plus ou moins, ne laisse plus subsister que les traits de la ressemblance spécifique sous les différences tranchantes des Blancs & des Negres, des Lapons & des Européens méridionaux.

Distinguons pareillement dans les langues l’esprit & le corps, l’objet commun qu’elles se proposent, & l’instrument universel dont elles se servent pour l’exprimer, en un mot, les pensées & les sons articulés de la voix, nous y démêlerons ce qu’elles ont nécessairement de commun, & ce qu’elles ont de propre sous chacun de ces deux points de vûe, & nous nous mettrons en état d’établir des principes raisonnables sur la génération des langues, sur leur mélange, leur affinité & leur mérite respectif.

§. I. L’esprit humain, je l’ai déja dit ailleurs (Voyez Grammaire & Inversion), vient à bout de distinguer des parties dans sa pensée, toute indivisible qu’elle est, en séparant, par le secours de l’abstraction, les différentes idées qui en constituent l’objet, & les diverses relations qu’elles ont entre elles à cause du rapport qu’elles ont toutes à la pensée indivisible dans laquelle on les envisage. Cette analyse, dont les principes tiennent à la nature de l’esprit humain, qui est la même par-tout, doit montrer par-tout les mêmes résultats, ou du moins des résultats semblables, faire envisager les idées de la même maniere, & établir dans les mois la même classification.

Ainsi il y a dans toutes les langues formées, des mots destinés à exprimer les êtres, soit réels, soit abstraits, dont les idées peuvent être les objets de nos pensées, & des mots pour désigner les relations générales des êtres dont on parle. Les mots du premier genre sont indéclinables, c’est-à-dire, susceptibles de diverses inflexions relatives aux vûes de l’analyse, qui peut envisager les mêmes êtres sous divers aspects, dans diverses circonstances. Les mots du second genre sont indéclinables, parce qu’ils présentent toujours la même idée sous le même aspect.

Les mots déclinables ont par-tout une signification définie, ou une signification indéfinie. Ceux de la premiere classe présentent à l’esprit des êtres déterminés, & il y en a deux especes ; les noms, qui déterminent les êtres par l’idée de la nature ; les pronoms, qui les déterminent par l’idée d’une relation personnelle. Ceux de la seconde classe présentent à l’esprit des êtres indéterminés, & il y en a aussi deux especes ; les adjectifs, qui les désignent par l’idée précise d’une qualité ou d’un relation particuliere, communiquable à plusieurs natures, dont elle est une partie, soit essentielle, soit accidentelle ; & les verbes, qui les désignent par l’idée précise de l’existance intellectuelle sous un attribut également communiquable à plusieurs natures.

Les mots indéclinables se divisent universellement en trois especes, qui sont les prépositions, les adverbes & les conjonctions : les prépositions, pour désigner les rapports généraux avec abstraction des termes ; les adverbes, pour désigner des rapports particuliers à un terme déterminé ; & les conjonctions, pour désigner la liaison des diverses parties du discours. Voyez Mot & toutes les especes.

Je ne parle point ici des interjections, parce que cette espece de mot ne sert point à l’énonciation des pensées de l’esprit, mais à l’indication des sentimens de l’ame ; que les interjections ne sont point des instrumens arbitraires de l’art de parler, mais des signes naturels de sensibilité, antérieurs à tout ce qui est arbitraire, & si peu dépendans de l’art de parler & des langues, qu’ils ne manquent pas même aux muets de naissance.

Pour ce qui est des relations qui naissent entre les idées partielles, du rapport général qu’elles ont toutes à une même pensée indivisible ; ces relations, dis je, supposent un ordre fixe entre leurs termes : la priorité est propre au terme antécédent ; la postériorité est essentielle au terme conséquent : d’où il suit qu’entre les idées partielles d’une même pensée, il y a une succession fondée sur leurs relations résultantes du rapport qu’elles ont toutes à cette pensée. Voyez Inversion. Je donne à cette succession le nom d’ordre analytique, parce qu’elle est tout à la fois le résultat de l’analyse de la pensée, & le fondement de l’analyse du discours, en quelque langue qu’il soit énoncé.

La parole en effet doit être l’image sensible de la pensée, tout le monde en convient ; mais toute image sensible suppose dans son original des parties, un ordre & une proportion entre ces parties : ainsi il n’y a que l’analyse de la pensée qui puisse être l’objet naturel & immédiat de l’image sensible que la parole doit produire dans toutes les langues ; & il n’y a que l’ordre analytique qui puisse régler l’ordre & la proportion de cette image successive & fugitive. Cette regle est sûre, parce qu’elle est immuable, comme la nature même de l’esprit humain, qui en est la source & le principe. Son influence sur toutes les langues est aussi nécessaire qu’universelle : sans ce prototype original & invariable, il ne pourroit y avoir aucune communication entre les hommes des différens âges du monde, entre les peuples des diverses régions de la terre, pas même entre deux individus quelconques, parce qu’ils n’auroient pas un terme immuable de comparaison pour y rapporter leurs procédés respectifs.

Mais au moyen de ce terme commun de comparaison, la communication est établie généralement par-tout, avec les seules difficultés qui naissent des différentes manieres de peindre le même objet. Les hommes qui parlent une même langue s’entendent entr’eux, parce qu’ils peignent le même original, sous le même aspect, avec les mêmes couleurs. Deux peuples voisins, comme les François & les Italiens, qui avec des mots différens suivent à peu-prés une même construction, parviennent aisément à entendre la langue les uns des autres, parce que les uns & les autres peignent encore le même original, & à-peu près dans la même attitude, quoiqu’avec des couleurs différentes. Deux peuples plus éloignés, dont les mots & la construction different entierement, comme les François, par exemple, & les Latins, peuvent encore s’entendre réciproquement, quoique peut-être avec un peu plus de difficulté ; c’est toujours la même raison ; les uns & les autres peignent le même objet original, mais dessiné & colorié diversement.

L’ordre analytique est donc le lien universel de la communicabilité de toutes les langues & du commerce de pensées, qui est l’ame de la société : c’est donc le terme où il faut réduire toutes les phrases d’une langue étrangere dans l’intelligence de laquelle on veut faire quelques progrès sûrs, raisonnés & approfondis ; parce que tout le reste n’est, pour ainsi dire, qu’une affaire de mémoire, où il n’est plus question que de s’assurer des décisions arbitraires du bon usage. Cette conséquence, que les réflexions suivantes ne feront que confirmer & développer davantage, est le vrai fondement de la méthode-pratique que je propose ailleurs (article Méthode) pour la langue latine, qui est le premier objet des études publiques & ordinaires de l’Europe ; & cette méthode, à cause de l’universalité du principe, peut être appliquée avec un pareil succès à toutes les langues étrangeres, mortes ou vivantes, que l’on se propose d’étudier ou d’enseigner.

Voilà donc ce qui se trouve universellement dans l’esprit de toutes les langues ; la succession analytique des idées partielles qui constituent une même pensée, & les mêmes especes de mots pour représenter les idées partielles envisagées sous les mêmes aspects. Mais elles admettent toutes, sur ces deux objets généraux, des différences qui tiennent au génie des peuples qui les parlent, & qui sont elles-mêmes tout à la fois les principaux caracteres du génie de ces langues, & les principales sources des difficultés qu’il y a à traduire exactement de l’une en l’autre.

1°. Par rapport à l’ordre analytique, il y a deux moyens par lesquels il peut être rendu sensible dans l’énonciation vocale de la pensée. Le premier, c’est de ranger les mots dans l’élocution selon le même ordre qui résulte de la succession analytique des idées partielles : le second, c’est de donner aux mots déclinables des inflexions ou des terminaisons relatives à l’ordre analytique, & d’en régler ensuite l’arrangement dans l’élocution par d’autres principes, capables d’ajoûter quelque perfection à l’art de la parole. De-là la division la plus universelle des langues en deux especes générales, que M. l’abbé Girard (Princ. disc. I. tom. j. pag. 23.) appelle analogues & transpositives, & auxquelles je conserverai les mêmes noms, parce qu’ils me paroissent en caractériser très-bien le génie distinctif.

Les langues analogues sont celles dont la syntaxe est soumise à l’ordre analytique, parce que la succession des mots dans le discours y suit la gradation analytique des idées ; la marche de ces langues est effectivement analogue & en quelque sorte parallele à celle de l’esprit même, dont elle suit pas à pas les opérations.

Les langues transpositives sont celles qui dans l’élocution donnent aux mots des terminaisons relatives à l’ordre analytique, & qui acquierent ainsi le droit de leur faire suivre dans le discours une marche libre & tout-à-fait indépendante de la succession naturelle des idées. Le françois, l’italien, l’espagnol, &c. sont des langues analogues ; le grec, le latin, l’allemand, &c. sont des langues transpositives.

Au reste, cette premiere distinction des langues ne porte pas sur des caracteres exclusifs ; elle n’indique que la maniere de procéder la plus ordinaire : car les langues analogues ne laissent pas d’admettre quelques inversions légeres & faciles à ramener à l’ordre naturel, comme les transpositives reglent quelquefois leur marche sur la succession analytique, ou s’en rapprochent plus ou moins. Assez communément le besoin de la clarté, qui est la qualité la plus essentielle de toute énonciation, l’emporte sur le génie des langues analogues & les détourne de la voie analytique dès qu’elle cesse d’être la plus lumineuse : les langues transpositives au contraire y ramènent leurs procédés, quelquefois dans la même vûe, & d’autres fois pour suivre ou les impressions du goût, ou les lois de l’harmonie. Mais dans les unes & dans les autres, les mots portent l’empreinte du génie caractéristique : les noms, les pronoms & les adjectifs déclinables par nature, se déclinent en effet dans les langues transpositives, afin de pouvoir se prêter à toutes les inversions usuelles sans faire disparoître les traits fondamentaux de la succession analytique. Dans les langues analogues, ces mêmes especes de mots ne se déclinent point, parce qu’ils doivent toujours se succéder dans l’ordre analytique, ou s’en écarter si peu, qu’il est toujours reconnoissable.

La langue allemande est transpositive, & elle a la déclinaison ; cependant la marche n’en est pas libre, comme elle paroît l’avoir été en grec & en latin, où chacun en décidoit d’après son oreille ou son goût particulier : ici l’usage a fixé toutes les constructions. Dans une proposition simple & absolue, la construction usuelle suit l’ordre analytique ; die creaturen aussern ihre thatlichkeit entweder durch bewegung, oder durch gedancken (les créatures démontrent leur activité soit par mouvement, soit par pensée). Il y a seulement quelques occurrences où l’on abandonne l’ordre analytique pour donner à la phrase plus d’énergie ou de clarté. C’est pour la même cause que dans les propositions incidentes, le verbe est toujours à la fin ; das wesen welches in uns dencket (l’être qui dans nous pense) ; unter denen digen die mœglich sind (entre les choses qui possibles sont). Il en est de même de toutes les autres inversions usitées en allemand ; elles y sont déterminées par l’usage, & ce seroit un barbarisme que d’y substituer une autre sorte d’inversion, ou même la construction analytique.

Cette observation, qui d’abord a pû paroître un hors-d’œuvre, donne lieu à une conséquence générale ; c’est que, par rapport à la construction des mots, les langues transpositives peuvent se soudiviser en deux classes. Les langues transpositives de la premiere classe sont libres, parce que la construction de la phrase dépend, à peu de chose près, du choix de celui qui parle, de son oreille, de son goût particulier, qui peut varier pour la même énonciation, selon la diversité des circonstances où elle a lieu ; & telle est la langue latine. Les langues transpositives de la seconde classe sont uniformes, parce que la construction de la phrase y est constamment reglée par l’usage, qui n’a rien abandonné à la décision du goût ou de l’oreille ; & telle est la langue allemande.

Ce que j’ai remarqué sur la premiere division est encore applicable à la seconde. Quoique les caracteres distinctifs qu’on y assigne soient suffisans pour déterminer les deux classes, on ne laisse pas de trouver quelquefois dans l’une quelques traits qui tiennent du génie de l’autre : les langues transpositives libres peuvent avoir certaines constructions fixées invariablement, & les uniformes peuvent dans quelques occasions régler leur marche arbitrairement.

Il se présente ici une question assez naturelle. L’ordre analytique & l’ordre transpositif des mots supposent des vûes toutes différentes dans les langues qui les ont adoptés pour régler leur syntaxe : chacun de ces deux ordres caractérise un génie tout différent. Mais comme il n’y a eu d’abord sur la terre qu’une seule langue, est-il possible d’assigner de quelle espece elle étoit, si elle étoit analogue ou transpositive ?

L’ordre analytique étant le prototype invariable des deux especes générales de langues, & le fondement unique de leur communicabilité respective, il paroît assez naturel que la premiere langue s’y soit attachée scrupuleusement, & qu’elle y ait assujetti la succession desomots, plûtôt que d’avoir imaginé des désinences relatives à cet ordre, afin de l’abandonner ensuite sans conséquence : il est évident qu’il y a moins d’art dans le langage analogue que dans le transpositif ; & toutes les institutions humaines ont des commencemens simples. Cette conclusion, qui me semble fondée solidement sur les premiers principes du langage, se trouve encore appuyée sur ce que nous savons de l’histoire des différens idiomes dont on a fait usage sur la terre.

La langue hébraïque, la plus ancienne de toutes celles que nous connoissons par des monumens venus jusqu’à nous, & qui par-là semble tenir de plus près à la langue primitive, est astreinte à une marche analogue ; & c’est un argument qu’auroient pû faire valoir ceux qui pensent que c’est l’hébreu même qui est la langue primitive. Ce n’est pas que je croye qu’on puisse établir sur cela rien de positif ; mais si cette remarque n’est pas assez forte pour terminer la question, elle prouve du-moins que la construction analytique, suivie dans la langue. la plus ancienne dont nous ayons connoissance, peut bien avoir été la construction usuelle de la premiere de toutes les langues, conformément à ce qui nous est indiqué par la raison même.

D’où il suit que les langues modernes de l’Europe qui ont adopté la construction analytique, tiennent à la langue primitive de bien plus près que n’y tenoient le grec & le latin, quoiqu’elles en soient beaucoup plus éloignées par les tems. M. Bullet, dans son grand & savant ouvrage sur la langue celtique, trouve bien des rapports entre cette langue & les orientales, notamment l’hébreu. D. le Pelletier nous montre de pareilles analogies dans son dictionnaire bas-Breton, dont nous devons l’édition & la préface aux soins de D. Taillandier ; & toutes ces analogies sont purement matérielles, & consistent dans un grand nombre de racines communes aux deux langues. Mais d’autre part, M. de Grandval, conseiller au conseil d’Artois, de la soc. litt. d’Arras, dans son discours historique sur l’origine de la langue françoise (voyez le II. vol. du mercure de Juin, & le vol. de Juillet 1757.) me semble avoir prouvé très bien que notre françois n’est rien autre chose que le gaulois des vieux Druïdes, insensiblement déguisé par toutes les métamorphoses qu’amenent nécessairement la succession des siecles & le concours des circonstances qui varient sans cesse. Mais ce gaulois étoit certainement, ou le celtique tout pur, ou un dialecte du celtique ; & il faut en dire autant de l’idiome des anciens Espagnols, de celui d’Albion, qui est aujourd’hui la grande-Bretagne, & peut-être de bien d’autres ? Voilà donc notre langue moderne, l’espagnol & l’anglois, liés par le celtique avec l’hébreu ; & cette liaison, confirmée par la construction analogue qui caractérise toutes ces langues, est, à mon gré, un indice bien plus sûr de leur filiation, que toutes les étymologies imaginables qui les rapportent à des langues transpositives : car c’est sur-tout dans la syntaxe que consiste le génie principal & indestructible de tous les idiomes.

La langue italienne, qui est analogue, & que l’on parle aujourd’hui dans un pays où l’on parloit, il y a quelques siecles, une langue transpositive, savoir le latin, peut faire naître ici une objection contre la principale preuve de M. de Grandval, qui juge que la langue d’une nation doit toujours subsister, du moins quant au fonds, & qu’on ne doit point admettre d’argumens négatifs en pareil cas, sur-tout quand la nation est grande, & qu’elle n’a jamais essuyé de transmigrations ; & l’histoire ne paroît pas nous apprendre que les Italiens ayent jamais envoyé des colonies assez considérables pour dépeupler leur patrie.

Mais la translation du siege de l’empire romain à Bysance attira dans cette nouvelle capitale un grand nombre de familles ambitieuses, & insensiblement les principales forces de l’Italie. Les irruption fréquentes des Barbares de toute espece qui l’inonderent successivement & y établirent leur domination, diminuerent sans cesse le nombre des naturels ; & le despotisme de la plûpart de ces conquérans acheva d’imposer à la populace, que leur fureur n’avoit pas daigné perdre, la nécessité de parler le langage des victorieux. La plûpart de ces Barbares parloient quelque dialecte du celtique, qui étoit le langage le plus étendu de l’Europe ; & c’est d’ailleurs un fait connu que les Gaulois eux-mêmes ont conquis & habité une grande partie de l’Italie, qui en a reçu le nom de Gaule cis-alpine. Ainsi la langue italienne moderne est encore entée sur le même fonds que la nôtre ; mais, avec cette différence, que ce fonds nous est naturel, & qu’il n’a subi entre nos mains que les changemens nécessairement amenés par la succession ordinaire des tems & des conjectures ; au lieu que c’est en Italie un fonds étranger, & qui n’y fut introduit dans son origine que par des causes extraordinaires & violentes. La chose est si peu possible autrement, que, supposé la construction analogue usitée dans la langue primitive, il n’est plus possible d’expliquer l’origine des langues transpositives, sans remonter jusqu’à la division miraculeuse arrivée à Babel : & cette remarque, développée autant qu’elle peut l’être, peut être mise parmi les motifs de crédibilité qui établissent la certitude de ce miracle.

2°. Pour ce qui concerne les différentes especes de mots, une même idée spécifique les caracterise dans toutes les langues, parce que cette idée est le résultat nécessaire de l’analyse de sa pensée, qui est nécessairement la même par-tout : mais, dans le détail des individus, on rencontre des différences qui sont les suites nécessaires des circonstances où se sont trouvés les peuples qui parlent ces langues ; & ces différences constituent un second caractere distinctif du génie des langues.

Un premier point, en quoi elles different à cet égard, c’est que certaines idées ne sont exprimées par aucun terme dans une langue, quoiqu’elles ayent dans une autre des signes propres & très énergiques. C’est que la nation qui parle une de ces langues, ne s’est point trouvée dans les conjectures propres à y faire naître ces idées, dont l’autre nation au contraire a eu occasion d’acquérir la connoissance. Combien de termes, par exemple, de la tactique des anciens, soit grecs, soit romains, que nous ne pouvons rendre dans la nôtre, parce que nous ignorons leurs usages ? Nous y suppléons de notre mieux par des descriptions toujours imparfaites, où, si nous voulons énoncer ces idées par un terme, nous le prenons matériellement dans la langue ancienne dont il s’agit, en y attachant les notions incomplettes que nous en avons. Combien au contraire n’avons-nous pas de termes aujourd’hui dans notre langue, qu’il ne seroit pas possible de rendre ni en grec, ni en latin, parce que nos idées modernes n’y étoient point connues ? Nos progrès prodigieux dans les sciences de raisonnemens, Calcul, Géométrie, Méchanique, Astronomie, Métaphysique, Physique expérimentale, Histoire naturelle, &c. ont mis dans nos idiomes modernes une richesse d’expressions, dont les anciens idiomes ne pouvoient pas même avoir l’ombre. Ajoutez y nos termes de Verrerie, de Vénerie, de Marine, de Commerce, de guerre, de modes, de religion, &c. & voilà une source prodigieuse de différences entre les langues modernes & les anciennes.

Une seconde différence des langues, par rapport aux diverses especes de mots, vient de la tournure propre de l’esprit national de chacune d’elles, qui fait envisager diversement les mêmes idées. Ceci demande d’être développé. Il faut remarquer dans la signification des mots deux sortes d’idées constitutives, l’idée spécifique & l’idée individuelle. Par l’idée spécifique de la signification des mots, j’entens le point de vue général qui caracterise chaque espece de mots, qui fait qu’un mot est de telle espece plutôt que de telle autre, qui par conséquent convient à chacun des mots de la même espece, & ne convient qu’aux mots de cette seule espece. C’est la différence de ces points de vue généraux, de ces idées spécifiques, qui fonde la différence de ce que les Grammairiens appellent les parties d’oraison, le nom, le pronom, l’adjectif, le verbe, la préposition, l’adverbe, la conjonction, & l’interjection : & c’est la différence des points de vue accessoires, dont chaque idée spécifique est susceptible, qui sert de fondement à la sous-division d’une partie d’oraison en ses especes subalternes ; par exemple, des noms en substantifs & abstractifs, en propres & appellatifs, &c. Voyez Nom. Par l’idée individuelle de la signification des mots, j’entens l’idée singuliere qui caracterise le sens propre de chaque mot, & qui le distingue de tous les autres mots de la même espece, parce qu’elle ne peut convenir qu’à un seul mot de la même espece. Ainsi c’est à la différence de ces idées singulieres que tient celle des individus de chaque partie d’oraison, on de chaque espece subalterne de chacune des parties d’oraison : & c’est de la différence des idées accessoires dont chaque idée individuelle est susceptible, que dépend la différence des mots de la même espece que l’on appelle synonymes ; par exemple, en françois, des noms, pauvreté, indigence, disette, besoin, nécessité ; des adjectifs, malin, mauvais, méchant, malicieux ; des verbes, secourir, aider, assister, &c. Voyez sur tous ces mots les synonymes françois de M. l’Abbé Girard ; & sur la théorie générale des synonymes, l’article Synonymes. On sent bien que dans chaque idée individuelle, il faut distinguer l’idée principale & l’idée accessoire : l’idée principale peut être commune à plusieurs mots de la même espece, qui different alors par les idées accessoires. Or c’est justement ici que se trouve une seconde source de différences entre les mots des diverses langues. Il y a telle idée principale qui entre dans l’idée individuelle de deux mots de même espece, appartenans à deux langues différentes, sans que ces deux mots soient exactement synonymes l’un de l’autre : dans l’une de ces deux langues, cette idée principale peut constituer seule l’idée individuelle, & recevoir dans l’autre quelque idée accessoire ; ou bien, s’allier d’une part avec une idée accessoire, & de l’autre, avec une autre toute différente. L’adjectif vacuus, par exemple, a dans le latin une signification très-générale, qui étoit ensuite déterminée par les différentes applications que l’on en faisoit : notre françois n’a aucun adjectif qui en soit le correspondant exact ; les divers adjectifs, dont nous nous servons pour rendre le vacuus des latins, ajoutent à l’idée générale, qui en constitue le sens individuel, quelques idées accessoires qui supposoient dans la langue latine des applications particulieres & des complémens, ajoutez : Gladius vaginâ vacuus, une épée nue ; vagina ense vacua, un fourreau vuide ; vacuus animus, un esprit libre, &c. Voyez Hypallage. Cette seconde différence des langues est un des grands obstacles que l’on rencontre dans la traduction, & l’un des plus difficiles à surmonter sans altérer en quelque chose le texte original. C’est aussi ce qui est cause que jusqu’ici l’on a si peu réussi à nous donner de bons dictionnaires, soit pour les langues mortes, soit pour les langues vivantes : on n’a pas assez analysé les différentes idées partielles ; soit principales, soit accessoires, que l’usage a attachées à la signification de chaque mot & l’on ne doit pas en être surpris. Cette analyse suppose non-seulement une logique sûre & une grande sagacité, mais encore une lecture immense, une quantité prodigieuse de comparaisons de textes, & conséquemment un courage & une confiance extraordinaires, & par rapport à la gloire du succès, un désintéressement qu’il est aussi rare que difficile de trouver dans les gens de lettres, même les plus modérés. Voyez Dictionnaire.

§. II. Si les langues ont des propriétés communes & des caracteres différenciels, fondés sur la maniere dont elles envisagent la pensée qu’elles se proposent d’exprimer ; on trouve de même, dans l’usage qu’elles font de la voix, des procédés communs à tous les idiomes, & d’autres qui achevent de caractériser le génie propre de chacun d’eux. Ainsi comme les langues different par la maniere de dessiner l’original commun qu’elles ont à peindre, qui est la pensée, elles different aussi par le choix, le mélange de le ton des couleurs qu’elles peuvent employer, qui sont les sons articulés de la voix. Jettons encore un coup-d’œil sur les langues considérées sous ce double point de vue, de ressemblance & de différence dans le matériel des sons. Des mémoires M. S. de M. le président de Brosses nous fourniront ici les principaux secours.

1°. Un premier ordre de mots que l’on peut regarder comme naturels, puisqu’ils se retrouvent au moins à peu près les mêmes dans toutes les langues, & qu’ils ont dû entrer dans le système de la langue primitive, ce sont les interjections, effets nécessaires de la relation établie par la nature entre certaines affections de l’ame & certaines parties organiques de la voix. Voyez Interjection. Ce sont les premiers mots, les plus anciens, les plus originaux de la langue primitive ; ils sont invariables au milieu des variations perpétuelles des langues, parce qu’en conséquence de la conformation humaine, ils ont, avec l’affection intérieure dont ils sont l’expression, une liaison physique, nécessaire & indestructible. On peut aux interjections joindre, dans le même rang, les accens, espece de chant joint à la parole, qui en reçoit une vie & une activité plus grandes ; ce qui est bien marqué par le nom latin accentus, que nous n’avons fait que franciser. Les accens sont effectivement l’ame des mots, ou plutôt ils sont au discours ce que le coup d’archet & l’expression sont à la musique ; ils en marquent l’esprit, ils lui donnent le goût, c’est à dire l’air de conformité avec la vérité ; & c’est sans doute ce qui a porté les Hébreux à leur donner un nom qui signifie goût, saveur. Ils sont le fondement de toute déclamation orale, & l’on sait assez combien ils donnent de supériorité au discours prononcé sur le discours écrit. Car tandis que la parole peint les objets, l’accent peint la maniere dont celui qui parle en est affecté, ou dont il voudroit en affecter les autres. Ils naissent de la sensibilité de l’organisation ; & c’est pour cela qu’ils tiennent à toutes les langues, mais plus ou moins, selon que le climat rend une nation plus ou moins suceptible, par la conformation de ses organes, d’être fortement affectée des objets extérieurs. La langue italienne, par exemple, est plus accentuée que la nôtre ; leur simple parole, ainsi que leur musique, a beaucoup plus de chant. C’est qu’ils sont sujets à se passionner davantage ; la nature les a fait naître plus sensibles : les objets extérieurs les remuent si fort, que ce n’est pas même assez de la voix pour exprimer tout ce qu’ils sentent, ils y joignent le geste, & parlent de tout le corps à la fois.

Un second ordre de mots, où toutes les langues ont encore une analogie commune & des ressemblances marquées, ce sont les mots enfantins déterminés par la mobilité plus ou moins grande de chaque partie organique de l’instrument vocal, combinée avec les besoins intérieurs ou la nécessité d’appeller les objets extérieurs. En quelque pays que ce soit, le mouvement le plus facile est d’ouvrir la bouche & de remuer les levres, ce qui donne le son le plus plein a, & l’une des articulations labiales b, p, v, s ou m. De-là, dans toutes les langues, les syllabes ab, pa, am, ma, sont les premieres que prononcent les enfans : de-là viennent papa, maman, & autres qui ont rapport à ceux-ci ; & il y a apparence que les enfans formeroient d’eux-mêmes ces sons dès qu’ils seroient en état d’articuler, si les nourrices, prévenant une expérience très-curieuse à faire, ne les leur apprenoient d’avance ; ou plutôt les enfans ont été les premiers à les bégayer, & les parens, empressés de lier avec eux un commerce d’amour, les ont répétés avec complaisance, & les ont établis dans toutes les langues même les plus anciennes. On les y retrouve en effet, avec le même sens, mais défigurés par les terminaisons que le génie propre de chaque idiome y a ajoutées, & de maniere que les idiomes les plus anciens les ont conservés dans un état ou plus naturel, ou plus approchant de la nature. En hébreu ab, en chaldéen abba, en grec ἄππα, πάππα, πατὴρ, en latin pater, en françois papa & pere, dans les îles Antilles baba, chez les Hottentots bo ; par-tout c’est la même idée marquée par l’articulation labiale. Pareillement en langue égyptienne am, ama, en langue syrienne aminis, repondent exactement au latin parens (pere ou mere). De là mamma (mamelle), les mots françois maman, mere, &c. Ammon, dieu des Egyptiens, c’est le soleil, ainsi nommé comme pere de la nature ; les figures & les statues érigées en l’honneur du soleil étoient nommées ammanim ; & les hiéroglyphes sacrés dont se servoient les prêtres, lettres ammonéennes. Le culte du soleil, adopté par presque tous les peuples orientaux, y a consacré le mot radical am, prononcé, suivant les différens dialectes, ammon, oman, omin, iman, &c. Iman chez les Orientaux signifie Dieu ou Etre sacré, les Turcs l’emploient aujourd’hui dans le sens de sacerdos ; & ar-iman chez les anciens Perses veut dire Deus fortis. « Les mots abba, ou baba, ou papa, & celui de mama, qui des anciennes langues d’Orient semblent avoir passé avec de légers changemens dans la plûpart de celles de l’Europe, sont communs, dit M. de la Condamine dans sa relation de la riviere des Amazones, à un grand nombre de nations d’Amérique, dont le langage est d’ailleurs très différent. Si l’on regarde ces mots comme les premiers sons que les enfans peuvent articuler, & par conséquent comme ceux qui ont dû par tout pays être adoptés préférablement par les parens qui les entendoient prononcer, pour les faire servir de signes aux idées de pere & de mere ; il restera à savoir pourquoi dans toutes les langues d’Amérique où ces mots se rencontrent, leur signification s’est conservée sans se croiser ; par quel hasard, dans la langue omogua, par exemple, au centre du continent, ou dans quelque autre pareille, où les mots de papa & de mama sont en usage, il n’est pas arrivé quelquefois que papa signifie mere, & mama, pere, mais qu’on y observe constamment le contraire comme dans les langues d’Orient & d’Europe ». Si c’est la nature qui dicte aux enfans ces premiers mots, c’est elle aussi qui y fait attacher invariablement les mêmes idées, & l’on peut puiser dans son sein la raison de l’un de ces phénomenes comme celle de l’autre. La grande mobilité des lèvres est la cause qui fait naître les premieres, les articulations labiales ; & parmi celles-ci, celles qui mettent moins de force & d’embarras dans l’explosion du son, deviennent en quelque maniere les aînées, parce que la production en est plus facile. D’où il suit que la syllabe ma est antérieure à ba, parce que l’articulation m suppose moins de force dans l’explosion, & que les levres n’y ont qu’un mouvement foible & lent, qui est cause qu’une partie de la matiere du son réflue par le nez. Mama est donc antérieur à papa dans l’ordre de la génération, & il ne reste plus qu’à décider lequél des deux, du pere ou de la mere, est le premier objet de l’attention & de l’appellation des enfans, lequel des deux est le plus attaché à leur personne, lequel est le plus utile & le plus nécessaire à leur subsistance, lequel leur prodigue plus de caresses & leur donne le plus de soins : & il sera facile de conclure pourquoi le sens des deux mots mama & papa est incommutable dans toutes les langues. Si apa & ama, dans la langue égyptienne, signifient indistinctement ou le pere ou la mere, ou tous les deux ; c’est l’effet de quelque cause étrangere à la nature, une suite peut-être des mœurs exemplaires de ce peuple reconnu pour la source & le modele de toute sagesse, ou l’ouvrage de la réflexion & de l’art qui est presque aussi ancien que la nature, quoiqu’il se perfectionne lentement. Remarquez que d’après le principe que l’on pose ici, il est naturel de conclure que les diverses parties de l’organe de la parole ne concourront à la nomination des objets extérieurs que dans l’ordre de leur mobilité : la langue ne sera mise en jeu qu’après les levres ; elle donnera d’abord les articulations qu’elle produit par le mouvement de sa pointe, & ensuite celles qui dépendent de l’action de la racine, &c. L’Anatomie n’a donc qu’à fixer l’ordre généalogique des sons & des articulations, & la Philosophie l’ordre des objets par rapport à nos besoins ; leurs travaux combinés donneront le dictionnaire des mots les plus naturels, les plus nécessaires à la langues primitive, & les plus universels aujourd’hui nonobstant la diversité des idiomes.

Il est une troisieme classe de mots qui doivent avoir, & qui ont en effet dans toutes les langues les mêmes racines, parce qu’ils sont encore l’ouvrage de la nature, & qu’ils appartiennent à la nomenclature primitive. Ce sont ceux que nous devons à l’onomatopée, & qui ne sont que des noms imitatifs en quelque point des objets nommés. Je dis que c’est la nature qui les suggere ; & la preuve en est, que le mouvement naturel & général dans tous les enfans, est de désigner d’eux-mêmes les choses bruyantes, par l’imitation du bruit qu’elles font. Ils leur laisseroient sans doute à jamais ces noms primitifs & naturels, si l’instruction & l’exemple, venant ensuite à déguiser la nature & à la rectifier, ou peut-être à la dépraver, ne leur suggéroient les appellations arbitraires, substituées aux naturelles par les décisions raisonnées, ou, si l’on veut, capricieuses de l’usage. Voyez Onomatopée.

Enfin il y a, sinon dans toutes les langues, du-moins dans la plûpart, une certaine quantité de mots entés sur les mêmes racines, & destinés ou à la même signification, ou à des significations analogues, quoique ces racines n’ayent aucun fondement du-moins apparent dans la nature. Ces mots ont passé d’une langue dans une autre, d’abord comme d’une langue primitive dans l’un de ses dialectes, qui par la succession des tems les a transmis à d’autres idiomes qui en étoient issus ; ou bien cette transmission s’est faite par un simple emprunt, tel que nous en voyons une infinité d’exemples dans nos langues modernes ; & cette transmission universelle suppose en ce cas que les objets nommés sont d’une nécessité générale : le mot sac que l’on trouve dans toutes les langues, doit être de cette espece.

2°. Nonobstant la réunion de tant de causes générales, dont la nature semble avoir préparé le concours pour amener tous les hommes à ne parler qu’une langue, & dont l’influence est sensible dans la multitude des racines communes à tous les idiomes qui divisent le genre humain ; il existe tant d’autres causes particulieres, également naturelles, & dont l’impression est également irrésistible, qu’elles ont introduit invinciblement dans les langues des différences matérielles, dont il seroit peut-être encore plus utile de découvrir la véritable origine, qu’il n’est difficile de l’assigner avec certitude.

Le climat, l’air, les lieux, les eaux, le genre de vie & de nourriture produisent des variétés considérables dans la fine structure de l’organisation. Ces causes donnent plus de force à certaines parties du corps, ou en affoiblissent d’autres. Ces variétés qui échapperoient à l’Anatomie, peuvent être facilement remarquées par un philosophe observateur, dans les organes qui servent à la parole ; il n’y a qu’à prendre garde quels sont ceux dont chaque peuple fait le plus d’usage dans les mots de sa langue, & de quelle maniere il les emploie. On remarquera ainsi que l’hottentot a le fond de la gorge, & l’anglois l’extrémité des levres doués d’une très-grande activité. Ces petites remarques sur les variétés de la structure humaine peuvent quelquefois conduire à de plus importantes. L’habitude d’un peuple d’employer certains sons par préférence, ou de fléchir certains organes plutôt que d’autres, peut souvent être un bon indice du climat & du caractere de la nation qui en beaucoup de choses est déterminé par le climat, comme le génie de la langue l’est par le caractere de la nation.

L’usage habituel des articulations rudes désigne un peuple sauvage & non policé. Les articulations liquides sont, dans la nation qui les emploie fréquemment, une marque de noblesse & de délicatesse, tant dans les organes que dans le goût. On peut avec beaucoup de vraissemblance attribuer au caractere mou de la nation chinoise, assez connu d’ailleurs, de ce qu’elle ne fait aucun usage de l’articulation rude r. La langue italienne, dont la plûpart des mots viennent par corruption du latin, en a amolli la prononciation en vieillissant, dans la même proportion que le peuple qui la parle a perdu de la vigueur des anciens Romains : mais comme elle étoit près de la source où elle a puisé, elle est encore des langues modernes qui y ont puisé avec elle, celle qui a conservé le plus d’affinité avec l’ancienne, du moins sous cet aspect.

La langue latine est franche, ayant des voyelles pures & nettes, & n’ayant que peu de diphtongues. Si cette constitution de la langue latine en rend le génie semblable à celui des Romains, c’est à-dire propre aux choses fermes & mâles ; elle l’est d’un autre côté beaucoup moins que la grecque, & même moins que la nôtre, aux choses qui ne demandent que de l’agrément & des graces légeres.

La langue grecque est pleine de diphtongues qui en rendent la prononciation plus allongée, plus sonore, plus gazouillée. La langue françoise pleine de diphtongues & de lettres mouillées, approche davantage en cette partie de la prononciation du grec que du latin.

La réunion de plusieurs mots en un seul, ou l’usage fréquent des adjectifs composés, marque dans une nation beaucoup de profondeur, une appréhension vive, une humeur impatiente, & de fortes idées : tels sont les Grecs, les Anglois, les Allemans.

On remarque dans l’espagnol que les mots y sont longs, mais d’une belle proportion, graves, sonores & emphatiques comme la nation qui les emploie.

C’étoit d’après de pareilles observations, ou du moins d’après l’impression qui résulte de la différence matérielle des mots dans chaque langue, que l’empereur Charles Quint disoit qu’il parleroit françois à un ami, francese ad un amico ; allemand à son cheval, tedesco al suo cavallo ; italien à sa maîtresse, italiano alla sua signora ; espagnol à Dieu, spagnuolo à Dio ; & anglois aux oiseaux, inglese à gli uccelli.

§. III. Ce que nous venons d’observer sur les convenances & les différences, tant intellectuelles que matérielles, des divers idiomes qui bigarrent, si je puis parler ainsi, le langage des hommes, nous met en état de discuter les opinions les plus généralement reçues sur les langues. Il en est deux dont la discussion peut encore fournir des réflexions d’autant plus utiles qu’elles seront générales ; la premiere concerne la génération successive des langues ; la seconde regarde leur mérite respectif.

1°. Rien de plus ordinaire que d’entendre parler de Langue mere, terme, dit M. l’abbé Girard, (Princip. disc. I. tom. I. pag. 30.) « dont le vulgaire se sert, sans être bien instruit de ce qu’il doit entendre par ce mot, & dont les vrais savans ont peine à donner une explication qui débrouille l’idée informe de ceux qui en font usage. Il est de coutume de supposer qu’il y a des langues-meres parmi celles qui subsistent ; & de demander quelles elles sont ; à quoi on n’hésite pas de répondre d’un ton assuré que c’est l’hébreu, le grec & le latin. Par conjecture ou par grace, on défere encore cet honneur à l’allemand ». Quelles sont les preuves de ceux qui ne veulent pas convenir que le préjugé seul ait décidé leur opinion sur ce point ? Ils n’alleguent d’autre titre de la filiation des langues, que l’étymologie de quelques mots, & les victoires ou établissement du peuple qui parloit la langue matrice, dans le pays où l’on fait usage de la langue prétendue dérivée. C’est ainsi que l’on donne pour fille à la langue latine, l’espagnole, l’italienne & la françoise : an ignoras, dit Jul. Cés. Scaliger, linguam gallicam, & italicam, & hispanicam linguæ latinæ abortum esse ? Le P. Bouhours qui pensoit la même chose, fait (II. entretien d’Ariste & d’Eug. trois sœurs de ces trois langues, qu’il caractérise ainsi. « Il me semble que la langue espagnole est une orgueilleuse qui le porte haut, qui se pique de grandeur, qui aime le faste & l’excès en toutes choses. La langue italienne est une coquette, toujours parée & toujours fardée, qui ne cherche qu’à plaire, & qui se plaît beaucoup à la bagatelle. La langue françoise est une prude, mais une prude agréable qui, toute sage & toute modeste qu’elle est, n’a rien de rude ni de farouche ».

Les caracteres distinctifs du génie de chacune de ces trois langues sont bien rendus dans cette allégorie : mais je crois qu’elle peche, en ce qu’elle considere ces trois langues comme des sœurs, filles de la langue latine. « Quand on observe, dit encore M. l’abbé Girard (ibid. pag. 27.), le prodigieux éloignement qu’il y a du génie de ces langues à celui du latin ; quand on fait attention que l’étymologie précede seulement les emprunts & non l’origine ; quand on sait que les peuples subjugués avoient leurs langues.... Lorsqu’enfin on voit aujourd’hui de ses propres yeux ces langues vivantes ornées d’un article, qu’elles n’ont pu prendre de la latine où il n’y en eut jamais, & diamétralement opposées aux constructions transpositives & aux inflexions des cas ordinaires à celle-ci : on ne sauroit, à cause de quelques mots empruntés, dire qu’elles en sont les filles, ou il faudroit leur donner plus d’une mere. La grecque prétendroit à cet honneur ; & une infinité de mots qui ne viennent ni du grec ni du latin, revendiqueroient cette gloire pour une autre. J’avoue bien qu’elles en ont tiré une grande partie de leurs richesses ; mais je nie qu’elles lui soient redevables de leur naissance. Ce n’est pas aux emprunts ni aux étymologies qu’il faut s’arrêter pour connoître l’origine & la parenté des langues : c’est à leur génie, en suivant pas-à-pas leurs progrès & leurs changemens. La fortune des nouveaux mots, & la facilité avec laquelle ceux d’une langue passent dans l’autre, sur-tout quand les peuples se mêlent, donneront toujours le change sur ce sujet ; au lieu que le génie indépendant des organes, par conséquent moins susceptibles d’altération & de changement, se maintient au milieu de l’inconstance des mots, & conserve à la langue le véritable titre de son origine ».

Le même académicien parlant encore un peu plus bas des prétendues filles du latin, ajoûte avec autant d’élégance que de vérité : « on ne peut regarder comme un acte de légitimation le pillage que des langues étrangeres y ont fait, ni ses dépouilles comme un héritage maternel. S’il suffit pour l’honneur de ce rang (le rang de langue mere), de ne devoir point à d’autre sa naissance, & de montrer son établissement dès le berceau du monde ; il n’y aura plus dans notre système de la création qu’une seule langue mere ; & qui sera assez téméraire pour oser gratifier de cette antiquité une des langues que nous connoissons ? Si cet avantage dépend uniquement de remonter jusqu’à la confusion de Babel ; qui produira des titres authentiques & décisifs pour constater la préférence ou l’exclusion ? Qui est capable de mettre dans une juste balance toutes les langues de l’univers ? à peine les plus savans en connoissent cinq ou six. Où prendre enfin des témoignages non recusables ni suspects, & des preuves bien solides, que les premiers langages qui suivirent immédiatement le déluge, furent ceux qu’ont parlé dans la suite les Juifs, les Grecs, les Romains, ou quelques-uns de ceux que parlent encore les hommes de notre siccle » ?

Voilà, si je ne me trompe, les vrais principes qui doivent nous diriger dans l’examen de la génération des langues ; ils sont fondés dans la nature du langage & des voies que le créateur lui-même nous a suggérées pour la manifestation extérieure de nos pensées.

Nous avons vu plusieurs ordres de mots amenés nécessairement dans tous les idiomes par des causes naturelles, dont l’influence est antérieure & supérieure à nos raisonnemens, à nos conventions, à nos caprices ; nous avons remarqué qu’il peut y avoir dans toutes les langues, ou du-moins dans plusieurs une certaine quantité de mots analogues ou semblables, que des causes communes quoiqu’accidentelles y auroient établis depuis la naissance de ces idiomes différens : donc l’analogie des mots ne peut pas être une preuve suffisante de la filiation des langues, à moins qu’on ne veuille dire que toutes les langues modernes de l’Europe sont respectivement filles & meres les unes des autres, puisqu’elles sont continuellement occupées à grossir leurs vocabulaires par des échanges sans fin, que la communication des idées ou des vûes nouvelles rend indispensables. L’analogie des mots entre deux langues ne prouve que cette communication, quand ils ne sont pas de la classe des mots naturels.

C’est donc à la maniere d’employer les mots qu’il faut recourir, pour reconnoître l’identité ou la différence du génie des langues, & pour statuer si elles ont quelque affinité ou si elles n’en ont point. Si elles en ont à cet égard, je consens alors que l’analogie des mots confirme la filiation de ces idiomes, & que l’un soit reconnu comme langue mere à l’égard de l’autre, ainsi qu’on le remarque dans la langue russiene, dans la polonoise, & dans l’illyrienne à l’égard de l’esclavonne dont il est sensible qu’elles tirent leur origine. Mais s’il n’y a entre deux langues d’autre liaison que celle qui naît de l’analogie des mots, sans aucune ressemblance de génie ; elles sont étrangeres l’une à l’autre : telles sont la langue espagnole, l’italienne & la françoise à l’égard du latin. Si nous tenons du latin un grand nombre de mots, nous n’en tenons pas notre syntaxe, notre construction, notre grammaire, notre article le, la, les, nos verbes auxiliaires, l’indéclinabilité de nos noms, l’usage des pronoms personnels dans la conjugaison, une multitude de tems différenciés dans nos conjugaisons, & confondus dans les conjugaisons latines ; nos procédés se sont trouvés inalliables avec les gérondifs, avec les usages que les Romains faisoient de l’infinitif, avec leurs inversions arbitraires, avec leurs ellipses accumulées, avec leurs périodes interminables.

Mais si la filiation des langues suppose dans celle qui est dérivée la même syntaxe, la même construction, en un mot, le même génie que dans la langue matrice, & une analogie marquée entre les termes de l’une & de l’autre ; comment peut se faire la génération des langues, & qu’entend-on par une langue nouvelle ?

« Quelques-uns ont pensé, dit M. de Grandval dans son Discours historique déja cité, qu’on pouvoit l’appeller ainsi quand elle avoit éprouvé un changement considérable ; de sorte que, selon eux, la langue du tems de François I. doit être regardée comme nouvelle par rapport au tems de saint Louis, & de même celle que nous parlons aujourd’hui par rapport au tems de François I. quoiqu’on reconnoisse dans ces diverses époques un même fonds de langage, soit pour les mots, soit pour la construction des phrases. Dans ce sentiment, il n’est point d’idiome qui ne soit devenu successivement nouveau, étant comparé à lui-même dans ses âges différens. D’autres qualifient seulement de langue nouvelle celle dont la forme ancienne n’est plus intelligible : mais cela demande encore une explication ; car les personnes peu familiarisées avec leur ancienne langue ne l’entendent point du tout, tandis que ceux qui en ont quelque habitude l’entendent très-bien, & y découvrent facilement tous les germes de leur langage moderne. Ce n’est donc ici qu’une question de nom, mais qu’il falloit remarquer pour fixer les idées. Je dis à mon tour qu’une langue est la même, malgré ses variations, tant qu’on peut suivre ses traces, & qu’on trouve dans son origine une grande partie de ses mots actuels, & les principaux points de sa grammaire. Que je lise les lois des douze tables, Ennius, ou Ciceron ; quelque différent que soit leur langage, n’est-ce pas toujours le latin ? Autrement il faudroit dire qu’un homme fait, n’est pas la même personne qu’il étoit dans son enfance. J’ajoute qu’une langue est véritablement la mere ou la source d’une autre, quand c’est elle qui lui a donné le premier être, que la dérivation s’en est faite par succession de tems, & que les changemens qui y sont arrivés n’ont pas effacé tous les anciens vestiges ».

Ces changemens successifs qui transforment insensiblement une langue en une autre, tiennent à une infinité de causes dont chacune n’a qu’un effet imperceptible ; mais la somme de ces effets, grossis avec le tems & accumulés à la longue, produit enfin une différence qui caractérise deux langues sur un même fonds. L’ancienne & la moderne sont également analogues ou également transpositives ; mais en cela même elles peuvent avoir quelque différence.

Si la construction analogue est leur caractere commun ; la langue moderne, par imitation du langage transpositif des peuples qui auront concouru à sa formation par leurs liaisons de voisinage, de commerce, de religion, de politique, de conquête, &c. pourra avoir adopté quelques libertés à cet égard ; elle se permettra quelques inversions qui dans l’ancien idiome auroient été des barbarismes. Si plusieurs langues sont dérivées d’une même, elles peuvent être nuancées en quelque sorte par l’altération plus ou moins grande du génie primitif : ainsi notre françois, l’anglois, l’espagnol & l’italien, qui paroissent descendre du celtique & en avoir pris la marche analytique, s’en écartent pourtant avec des degrés progressifs de liberté dans le même ordre que je viens de nommer ces idiomes. Le françois est le moins hardi, & le plus rapproché du langage originel ; les inversions y sont plus rares, moins compliquées, moins hardies : l’anglois se permet plus d’écarts de cette sorte : l’espagnol en a de plus hardis : l’italien ne se refuse en quelque maniere que ce que la constitution de ses noms & de ses verbes combinée avec le besoin indispensable d’être entendu, ne lui a pas permis de recevoir. Ces différences ont leurs causes comme tout le reste ; & elles tiennent à la diversité des relations qu’a eues chaque peuple avec ceux dont le langage a pû opérer ces changemens.

Si au contraire la langue primitive & la dérivée sont constituées de maniere à devoir suivre une marche transpositive, la langue moderne pourra avoir contracté quelque chose de la contrainte du langage analogue des nations chez qui elle aura puisé les altérations successives auxquelles elle doit sa naissance & sa constitution. C’est ainsi sans doute que la langue allemande, originairement libre dans ses transpositions, s’est enfin soumise à toute la contrainte des langues de l’Europe au milieu desquelles elle est établie, puisque toutes les inversions sont décidées dans cet idiome, au point qu’une autre qui par elle-même ne seroit pas plus obscure, ou le seroit peut-être moins, y est proscrite par l’usage comme vicieuse & barbare.

Dans l’un & dans l’autre cas, la différence la plus marquée entre l’idiome ancien & le moderne, consiste toujours dans les mots : quelques-uns des, anciens mots sont abolis, verborum vetus interit ætas ; (art. poet. 61.) parce que le hasard des circonstances en montre d’autres, chez d’autres peuples, qui paroissent plus énergiques, ou que l’oreille nationale, en se perfectionnant, corrige l’ancienne prononciation au point de défigurer le mot pour lui procurer plus d’harmonie : de nouveaux mots sont introduits, & juvenum ritu florent modo nata, vigentque, (ibid. 62.) parce que de nouvelles idées ou de nouvelles combinaisons d’idées en imposent la nécessité, & forcent de recourir à la langue du peuple auquel on est redevable de ces nouvelles lumieres ; & c’est ainsi que le nom de la boussole a passé chez tous les peuples qui en connoissent l’usage, & que l’origine italienne de ce mot prouve en même tems à qui l’univers doit cette découverte importante devenue aujourd’hui le lien des nations les plus éloignées. Enfin les mots sont dans une mobilité perpétuelle, bien reconnue & bien exprimée par Horace, (ibid. 70.)

Multa renascentur qua jàm cecidêre, cadentque
Quæ nunc sunt in honore vocabula, si volet usus
Quem penès arbitrium est, & jus, & norma loquendi.

2°. La question du mérite respectif des langues, & du degré de préférence qu’elles peuvent prétendre les unes sur les autres, ne peut pas se résoudre par une décision simple & précise. Il n’y a point d’idiome qui n’ait son mérite, & qui ne puisse, selon l’occurrence, devenir préférable à tout autre. Ainsi il est nécessaire, pour établir cette solution sur des fondemens solides, de distinguer les diverses circonstances où l’on se trouve, & les différens rapports sous lesquels on envisage les langues.

La simple énonciation de la pensée est le premier but de la parole, & l’objet commun de tous les idiomes : c’est donc le premier rapport sous lequel il convient ici de les envisager pour poser des principes raisonnables sur la question dont il s’agit. Or il est évident qu’à cet égard il n’y a point de langue qui n’ait toute la perfection possible & nécessaire à la nation qui la parle. Une langue, je l’ai déjà dit, est la totalité des usages propres à une nation, pour exprimer les pensées par la voix ; & ces usages fixent les mots & la syntaxe. Les mots sont les signes des idées, & naissent avec elles, de maniere qu’une nation formée & distinguée par son idiome, ne sauroit faire l’acquisition d’une nouvelle idée, sans faire en même tems celle d’un mot nouveau qui la représente : si elle tient cette idée d’un peuple voisin, elle en tirera de même le signe vocal, dont tout au plus elle réduira la forme matérielle à l’analogie de son langage ; au lieu de pastor, elle dira pasteur ; au lieu d’embaxada, embassade ; au lieu de batten, battre, &c. si c’est de son propre fonds qu’elle tire la nouvelle idée, ce ne peut être que le résultat de quelque combinaison des anciennes, & voilà la route tracée pour aller jusqu’à la formation du mot qui en sera le type ; puissance se dérive de puissant, comme l’idée abstraite est prise dans l’idée concrete ; parasol est composé de parer (garantir), & de soleil, comme l’idée de ce meuble est le résultat de la combinaison des idées séparées de l’astre qui darde des rayons brûlans, & d’un obstacle qui puisse en parer les coups. Il n’y aura donc aucune idée connue dans une nation qui ne soit désignée par un mot propre dans la langue de cette nation : & comme tout mot nouveau qui s’y introduit, y prend toûjours l’empreinte de l’analogie nationale qui est le sceau nécessaire de sa naturalisation, il est aussi propre que les anciens à toutes les vûes de la syntaxe de cet idiôme. Ainsi tous les hommes qui composent ce peuple, trouvent dans leur langue tout ce qui est nécessaire à l’expression de toutes les pensées qu’il leur est possible d’avoir, puisqu’ils ne peuvent penser que d’après des idées connues. Cela même est la preuve la plus immédiate & la plus forte de la nécessité où chacun est d’étudier sa langue naturelle par préférence à toute autre, parce que les besoins de la communication nationale sont les plus urgens, les plus universels, & les plus ordinaires.

Si l’on veut porter ses vûes au-delà de la simple énonciation de la pensée, & envisager tout le parti que l’art peut tirer de la différente constitution des langues, pour flatter l’oreille, & pour toucher le cœur, aussi bien que pour éclairer l’esprit ; il faut les considérer dans les procédés de leur construction analogue ou transpositive : l’hébreu & notre françois suivent le plus scrupuleusement l’ordre analytique ; le grec & le latin s’en écartoient avec une liberté sans bornes ; l’allemand, l’anglois, l’espagnol, l’italien tiennent entre ces deux extrémités une espece de milieu, parce que les inversions qui y sont admises, sont déterminées à tous égards par les principes mêmes de la constitution propre de chacune de ces langues. L’auteur de la Lettre sur les sourds & muets, envisageant les langues sous cet aspect, en porte ainsi son jugement, pag. 135 : « La communication de la pensée étant l’objet principal du langage, notre langue est de toutes les langues la plus châtiée, la plus exacte, & la plus estimable, celle en un mot qui a retenu le moins de ces négligences que j’appellerois volontiers des restes de la balbutie des premiers âges ». Cette expression est conséquente au système de l’auteur sur l’origine des langues ! mais celui que l’on adopte dans cet article, y est bien opposé, & il feroit plûtôt croire que les inversions, loin d’être des restes de la balbutie des premiers âges, sont au contraire les premiers essais de l’art oratoire des siecles postérieurs de beaucoup à la naissance du langage ; la ressemblance du nôtre avec l’hébreu, dans leur marche analytique, donne à cette conjecture un degré de vraissemblance qui mérite quelque attention, puisque l’hébreu tient de bien près aux premiers âges. Quoi qu’il en soit, l’auteur poursuit ainsi : « Pour continuer le parallele sans partialité, je dirois que nous avons gagné à n’avoir point d’inversions, ou du moins à ne les avoir ni trop hardies ni trop fréquentes, de la netteté, de la clarté, de la précision, qualités essentielles au discours ; & que nous y avons perdu de la chaleur, de l’éloquence, & de l’énergie. J’ajouterois volontiers que la marche didactique & réglée, à laquelle notre langue est assujettie, la rend plus propre aux sciences ; & que par les tours & les inversions que le grec, le latin, l’italien, l’anglois se permettent, ces langues sont plus avantageuses pour les lettres. Que nous pouvons mieux qu’aucun autre peuple, faire parler l’esprit, & que le bon sens choisiroit la langue françoise ; mais que l’imagination & les passions donneroient la préférence aux langues anciennes, & à celles de nos voisins : qu’il faut parler françois dans la société & dans les écoles de philosophie ; & grec, latin, anglois, dans les chaires & sur les théâtres ; que notre langue sera celle de la vérité,..... & que la greque, la latine, & les autres seront les langues de la fable & du mensonge. Le françois est fait pour instruire, éclairer, & convaincre ; le grec, le latin, l’italien, l’anglois pour persuader, émouvoir, & tromper : parlez grec, latin, italien au peuple ; mais parlez françois au sage ». Pour réduite ce jugement à sa juste valeur, il faut seulement en conclure que les langues transpositives trouvent dans leur génie plus de ressources pour toutes les parties de l’art oratoire ; & que celui des langues analogues les rend d’autant plus propres à l’exposition nette & précise de la vérité, qu’elles suivent plus scrupuleusement la marche analytique de l’esprit. La chose est évidente en soi, & l’auteur n’a voulu rien dire de plus. Notre marche analytique ne nous ôte pas sans ressource la chaleur, l’éloquence, l’énergie ; elle ne nous ôte qu’un moyen d’en mettre dans nos discours, comme la marche transpositive du latin, par exemple, l’expose seulement au danger d’être moins clair, sans lui en faire pourtant une nécessité inévitable. C’est dans la même lettre, pag. 239. que je trouve la preuve de l’explication que je donne au texte que l’on vient de voit. « Y a-t-il quelque caractere, dit l’auteur, que notre langue n’ait pris avec succès ? Elle est folâtre dans Rabelais, naïve dans la Fontaine & Brantome, harmonieuse dans Malherbe & Fléchier, sublime dans Corneille & Bossuet ; que n’est-elle point dans Boileau, Racine, Voltaire, & une foule d’autres écrivains en vers & en prose ? Ne nous plaignons donc pas : si nous savons nous en servir, nos ouvrages seront aussi précieux pour la postérité, que les ouvrages des anciens le sont pour nous. Entre les mains d’un homme ordinaire, le grec, le latin, l’anglois, l’italien ne produiront que des choses communes ; le françois produira des miracles sous la plume d’un homme de génie. En quelque langue que ce soit, l’ouvrage que le génie soutient, ne tombe jamais ».

Si l’on envisage les langues comme des instrumens dont la connoissance peut conduire à d’autres lumieres ; elles ont chacune leur mérite, & la préférence des unes sur les autres ne peut se décider que par la nature des vues que l’on se propose ou des besoins où l’on est.

La langue hébraïque & les autres langues orientales qui y ont rapport, comme la chaldaïque, la syriaque, l’arabique, &c. donnent à la Théologie des secours infinis, par la connoissance précise du vrai sens des textes originaux de nos livres saints. Mais ce n’est pas-là le seul avantage que l’on puisse attendre de l’étude de la langue hébraïque : c’est encore dans l’original sacré que l’on trouve l’origine des peuples, des langues, de l’idolatrie, de la fable ; en un mot les fondemens les plus sûrs de l’histoire, & les clés les plus raisonnables de la Mythologie. Il n’y a qu’à voir seulement la Géographie sacrée de Samuel Bochart, pour prendre une haute idée de l’immensité de l’érudition que peut fournir la connoissance des langues orientales.

La langue grecque n’est guere moins utile à la Théologie, non-seulement à cause du texte original de quelques-uns des livres du nouveau Testament, mais encore parce que c’est l’idiome des Chrysostomes, des Basiles, des Grégoires de Nazianze, & d’une foule d’autres peres dont les œuvres font la gloire & l’édification de l’Eglise ; mais dans quelle partie la littérature cette belle langue n’est-elle pas d’un usage infini ? Elle fournit des maîtres & des modeles dans tous les genres ; Poësie, Eloquence, Histoire, Philosophie morale, Physique, Histoire naturelle, Médecine, Géographie ancienne, &c : & c’est avec raison qu’Esrame, Epist. liv. X, dit en propres termes : Hoc unum expertus, video nullis in litteris nos esse aliquid sine græcitate.

La langue latine est d’une nécessité indispensable, c’est celle de l’église catholique, & de toutes les écoles de la chrétienté, tant pour la Philosophie & la Théologie, que pour la Jurisprudence & la Médecine : c’est d’ailleurs, & pour cette raison même, la langue commune de tous les savans de l’Europe, & dont il seroit à souhaiter peut-être que l’usage devint encore plus général & plus étendu, afin de faciliter davantage la communication des lumieres respectives des diverses nations qui cultivent aujourd’hui les sciences : car combien d’ouvrages excellens en tous genres de la connoissance desquels on est privé, faute d’entendre les langues dans lesquelles ils sont écrits ?

En attendant que les savans soient convenus entre eux d’un langage de communication, pour s’épargner respectivement l’étude longue, pénible & toujours insuffisante de plusieurs langues étrangeres ; il faut qu’ils aient le courage de s’appliquer à celles qui leur promettent le plus de secours dans les genres d’étude qu’ils ont embrassés par goût ou par la nécessité de leur état. La langue allemande a quantité de bons ouvrages sur le Droit public, sur la Médecine & toutes ses dépendances, sur l’histoire naturelle, principalement sur la Métallurgie. La langue angloise a des richesses immenses en fait de Mathémathiques, de Physique & de Commerce. La langue italienne offre le champ le plus vaste à la belle littérature, à l’étude des Arts & à celle de l’Histoire ; mais la langue françoise, malgré les déclamations de de ceux qui en censurent la marche pédestre, & qui lui reprochent sa monotonie, sa prétendue pauvreté, ses anomalies perpétuelles, a pourtant des chefs-d’œuvres dans presque tous les genres. Quels trésors que les mémoires de l’académie royale des Sciences, & de celle des Belles-lettres & Inscriptions ! & si l’on jette un coup-d’œil sur les écrivains marqués de notre nation, on y trouve des philosophes & des géometres du premier ordre, des grands métaphysiciens, de sages & laborieux antiquaires, des artistes habiles, des jurisconsultes profonds, des poëtes qui ont illustré les Muses françoises à l’égal des Muses grecques, des orateurs sublimes & pathétiques, des politiques dont les vues honorent l’humanité. Si quelqu’autre langue que la latine devient jamais l’idiome commun des savans de l’Europe, la langue françoise doit avoir l’honneur de cette préférence : elle a déja les suffrages de toutes les cours où on la parle presque comme à Versailles ; & il ne faut pas douter que ce goût universel ne soit dû autant aux richesses de notre littérature, qu’à l’influence de notre gouvernement sur la politique générale de l’Europe. (B. E. R. M.)

Langue angloise, (Gramm.) elle est moins pure, moins claire, moins correcte que la langue françoise, mais plus riche, plus épique & plus énergique ; c’est ce qui a fait dire à un de leurs poëtes, du-moins avec esprit :

A weighty Bullion of one sterling line.
Drawn to french wire, should through one page shine.

Elle emprunte de toutes les langues, de tous les arts, & de toutes les sciences, les mots qui lui sont nécessaires, & ces mots sont bientôt naturalises dans une nation libre & savante ; elle admet les transpositions & les inversions des langues grecque & latine, ce qui lui procure la poësie du style & l’harmonie. Enfin l’anglois a l’avantage sur toutes les langues, pour la simplicité avec laquelle les tems & les modes des verbes se forment.

Ce fut en 1362, qu’Edouard III. statua, de concert avec le parlement, qu’à l’avenir dans les cours de judicature, & dans les actes publics, on se serviroit de la langue angloise au lieu de la langue françoise ou normande, qui étoit en vogue depuis Guillaume le conquérant. (D. J.)

Langue françoise, (Gramm.) il me semble que les ouvrages françois faits sous le siecle de Louis XIV. tant en prose qu’en vers, ont contribué autant qu’aucun autre événement, à donner à la langue dans laquelle ils sont écrits, un si grand cours, qu’elle partage avec la langue latine, la gloire d’être cette langue que les nations apprennent par une convention tacite pour se pouvoir entendre. Les jeunes gens auxquels on donne en Europe de l’éducation, connoissent autant Despréaux, la Fontaine & Moliere, qu’Horace, Phédre & Térence.

La clarté, l’ordre, la justesse, la pureté des termes, distinguent le françois des autres langues, & y répandent un agrément qui plait à tous les peuples. Son ordre dans l’expression des pensées, le rend facile ; la justesse en bannit les métaphores outrées ; & sa modestie interdit tout emploi des termes grossiers ou obscènes.

Le latin dans les mots brave l’honnêteté,
Mais le lecteur françois veut être respecté.

Cependant, je ne crois pas qu’à cet égard notre langue ait en elle-même un avantage particulier sur les langues anciennes. Les Grecs & les Romains parloient conformément à leurs mœurs ; nous parlons, ainsi que les autres peuples modernes, conformément aux nôtres ; & les différens usages que l’on fait d’instrumens pareils, ne changent rien à leur nature, & ne les rendent point supérieurs les uns aux autres.

On doit chérir la clarté, puisqu’on ne parle que pour être entendu, & que tout discours est destiné par sa nature, à communiquer les pensées & les sentimens des hommes ; ainsi la langue françoise mérite de grandes louanges en cette partie ; mais quelque précieuse que soit la clarté, il n’est pas toujours nécessaire de la porter au dernier degré de la servitude, & je crois que c’est notre lot. Dans l’origine d’une langue, tout le mérite du discours à dû sans doute se borner-là. La difficulté qu’on trouve à s’énoncer clairement, fait qu’on ne cherche dans ces premiers commencemens qu’à se faire bien entendre, en suivant un ordre sévere dans la construction de ses phrases. On s’en tient donc alors aux façons de parler les plus communes & les plus naïves, parce que l’indigence des expressions, ne laisse point de choix à faire entre elles, & que la simplicité du lange, ne connoît point encore les tours, les délicatesses, les variétés & les ornemens du discours.

Lorsqu’une langue a fait des progrès considérables, qu’elle s’est enrichie, qu’elle a acquis de la dignité, de la finesse, & de l’abondance, il faut savoir ajouter à la clarté du style plusieurs autres perfections qui entrent en concurrence avec elle, la pureté, la vivacité, la noblesse, l’harmonie, la force, l’élégance ; mais comme ces qualités sont d’un genre différent & quelquefois opposé, il faudroit les sacrifier les unes autres, suivant le sujet & les occasions. Tantôt il conviendroit de préférer la clarté à la pureté du style ; & tantôt l’harmonie, la force ou l’élégance, donneroient quelque atteinte à la régularité de la construction ; témoin ce vers de Racine :

Je t’aimois inconstant, qu’eussé-je fait fidéle !

Dans notre prose néanmoins ce sont les regles de la construction, & non pas les principes de l’harmonie, qui décident de l’arrangement des mots : le génie timide de notre langue, ose rarement entreprendre de rien faire contre les regles, pour atteindre à des beautés où il arriveroit, s’il étoit moins scrupuleux.

L’asservissement des articles auquel la langue françoise est soumise, ne lui pas permet d’adopter les inversions & les transpositions latines qui sont d’un si grand avantage pour l’harmonie. Cependant, comme le remarque M. l’abbé du Bos, les phrases françoises auroient encore plus de besoin de l’inversion pour devenir harmonieuses, que les phrases latines n’en avoient besoin ; une moitié des mots de notre langue est terminée par des voyelles ; & de ces voyelles, l’e muet est la seule qui s’élide contre la voyelle qui peut commencer le mot suivant : on prononce donc bien sans peine, fille aimable ; mais les autres voyelles qui ne s’élident pas contre la voyelle qui commence le mot suivant, amenent des rencontres de sons désagréables dans la prononciation. Ces rencontres rompent sa continuité, & déconcertent son harmonie ; les les expressions suivantes sont ce mauvais effet, l’amitié abandonnée, la fierté opulente, l’ennemi idolâtre, &c.

Nous sentons si bien que la collision du son de ces voyelles qui s’entrechoquent, est désagréable dans la prononciation, que nous faisons souvent de vains efforts pour l’éviter en prose, & que les regles de notre poësie la défendent. Le latin au contraire évite aisément cette collision à l’aide de son inversion, au lieu que le françois trouve rarement d’autre ressource que celle d’ôter le mot qui corrompt l’harmonie de sa phrase. Il est souvent obligé de sacrifier l’harmonie à l’énergie du sens, ou l’énergie du sens à l’harmonie ; rien n’est plus difficile que de conserver au sens & à l’harmonie leurs droits respectifs, lorsqu’on écrit en françois, tant on trouve d’opposition entre leurs intérêts, en composant dans cette langue.

Les Grecs abondent dans leur langue en terminaisons & en inflexions ; la nôtre se borne à tout abréger par ses articles & ses verbes auxiliaires. Qui ne voit que les Grecs avoient plus de génie & de fécondité que nous ?

On a prouvé au mot Inscription que la langue françoise étoit moins propre au style lapidaire que les langues grecques & latine. J’ajoure qu’elle n’a point en partage l’harmonie imitative, & les exemples en sont rares dans les meilleurs auteurs ; ce n’est pas qu’elle n’ait différens tons pour les divers sentimens ; mais souvent elle ne peint que par des rapports éloignés, & presque toujours la force d’imitation lui manque. Que si en conservant sa clarté, son élégance & sa pureté, on parvenoit à lui donner la vérité de l’imitation, elle réuniroit sans contredit de très grandes beautés.

Dans les langues des Grecs & des Romains, chaque mot avoit une harmonie reglée, & il pouvoit s’y rencontrer une grande imitation des sons avec les objets qu’il falloit exprimer ; aussi dans les bons ouvrages de l’antiquité, l’on trouve des descriptions pathétiques, pleines d’images, tandis que la langue françoise n’ayant pour toute cadence que la rime, c’est-à-dire la répétition des finales, n’a que peu de force de poësie & de vérité d’imitation. Puis donc qu’elle est dénuée de mots imitatifs, il n’est pas vrai qu’on puisse exprimer presque tout dans cette langue avec autant de justesse & de vivacité qu’on le conçoit.

Le françois manque encore de mots composés, & par conséquent de l’énergie qu’ils procurent ; car une langue tire beaucoup de force de la composition des mots. On exprime en grec, en latin, en anglois, par un seul terme, ce qu’on ne sauroit rendre en françois que par une périphrase.

Il y a pareillement aussi peu de diminutifs dans notre langue, que de composés ; & même la plûpart de ceux que nous employons aujourd’hui, comme cassette, tablette, n’ont plus la signification d’un diminutif de caisse & de table ; car ils ne signifient point une petite caisse ou une petite table. Les seuls diminutifs qui nous restent, peuvent être appellés des diminutifs de choses, & non de terminaisons : bleuâtre, jaunâtre, rougeâtre, sont de ce caractere, & marquent une qualité plus foible dans la chose dont on parle.

Ajoutons, qu’il y a un très-grand nombre de choses essentielles, que la langue françoise n’ose exprimer par une fausse délicatesse. Tandis qu’elle nomme sans s’avilir une chevre, un mouton, une brebis, elle ne sauroit sans se diffamer dans un style un peu noble, nommer un veau, une truie, un cochon. Συβώτης & βουκόλος, sont des termes grecs élégans qui répondent à gardeur de cochons, & à gardeur de bœufs, deux mots que nous employons seulement dans le langage familier.

Il me reste à parler des richesses que la langue françoise a acquises sous le regne de Louis XIV. Elles sont semblables à celles que reçut la langue latine, sous le siecle d’Auguste.

Avant que les Romains s’appliquassent aux Arts & aux Sciences spéculatives, la langue des vainqueurs de toutes les nations manquoit encore d’un prodigieux nombre de termes, qu’elle se procura par les progrès de l’esprit. On voit que Virgile entend l’Agriculture, l’Astronomie, la Musique, & plusieurs autres sciences ; ce n’est pas qu’il en présente des détails hors de propos, tout au contraire, c’est avec un choix brillant, délicat, & instructif.

Les lumieres que les siecles ont amenées, se sont toûjours répandues sur la langue des beaux génies. En donnant de nouvelles idées, ils ont employé les expressions les plus propres à les inculquer, & ont limité les significations équivoques. De nouvelles connoissances, un nouveau sentiment, ont été décorés de nouveaux termes, de nouvelles allusions : ces acquisitions sont très-sensibles dans la langue françoise. Corneille, Descartes, Pascal, Racine, Despréaux, &c. fournissent autant d’époques de nouvelles perfections. En un mot, le dix-septieme & le dix-huitieme siecle ont produit dans notre langue tant d’ouvrages admirables en tout genre, qu’elle est devenue nécessairement la langue des nations & des cours de l’Europe. Mais sa richesse seroit beaucoup plus grande, si les connoissances spéculatives ou d’expériences s’étendoient à ces personnes, qui peuvent donner le ton par leur rang & leur naissance. Si de tels hommes étoient plus éclairés, notre langue s’enrichiroit de mille expressions propres ou figurées qui lui manquent, & dont les savans qui écrivent, sentent seuls le besoin.

Il est honteux qu’on n’ose aujourd’hui confondre le françois proprement dit, avec les termes des Arts & des Sciences, & qu’un homme de la cour se défende de connoître ce qui lui seroit utile & honorable. Mais à quel caractere, dira-t-on, pouvoir distinguer les expressions qui ne seront plus hasardées ? Ce sera sans doute en réfléchissant sur leur nécessité & sur le génie de la langue. On ne peut exprimer une découverte dans un art, dans une science, que par un nouveau mot bien trouvé. On ne peut être ému que par une action ; ainsi tout terme qui porteroit avec soi une image, seroit toûjours digne d’être applaudi ; de-là quelles richesses ne tireroit-on pas des Arts, s’ils étoient plus familiers ?

Avouons la vérité ; la langue des François polis n’est qu’un ramage foible & gentil : disons tout, notre langue n’a point une étendue fort considérable ; elle n’a point une noble hardiesse d’images, ni de pompeuses cadences, ni de ces grands mouvemens qui pourroient rendre le merveilleux ; elle n’est point épique ; ses verbes auxiliaires, ses articles, sa marche uniforme, son manque d’inversions nuisent à l’enthousiasme de la Poésie ; une certaine douceur, beaucoup d’ordre, d’élégance, de délicatesse & de termes naifs, voilà ce qui la rend propre aux scenes dramatiques.

Si du-moins en conservant à la langue françoise son génie, on l’enrichissoit de la vérité de l’imitation, ce moyen la rendroit propre à faire naître les émotions dont nous sommes susceptibles, & à produire dans la sphere de nos organes, le degré de vivacité que peut admettre un langage fait pour des hommes plus agréables que sublimes, plus sensuels que passionnes, plus superficiels que profonds.

Nous supposons en finissant cet article, qu’on a déja lu au mot François, les remarques de M. de Voltaire sur cette langue.

On connoît le dictionnaire de l’académie, dont la nouvelle édition sera plus digne de ce corps.

Les observations & les étymologies de M. Ménage, renferment plusieurs choses curieuses. Mais ce savant n’a pas toûjours consulté l’usage dans ses observations ; & dans ses étymologies, il ne s’est pas toûjours attaché aux lettres radicales, qui sont si propres à dévoiler l’origine des mots, & leurs degrés d’affinité.

Vaugelas tient un des premiers rangs entre nos auteurs de goût, quoi qu’il se soit souvent trompé dans ses remarques & dans ses décisions ; c’est pour cela qu’il faut lui joindre les observations de Corneille & du P. Bouhours, à qui notre langue a beaucoup d’obligations.

Les deux discours de M. l’abbé Dangeau, l’un sur les voyelles, & l’autre sur les consonnes, sont précieux. Le traité d’ortographe de l’abbé Reignier, & celui de Port-Royal, de l’édition de M. Duclos, me semblent tout ce qu’il y a de meilleur en ce genre.

Les synonymes de l’abbé Girard sont instructifs : la Grammaire de M. Restaut a de bons principes sur les accens, la ponctuation, & la prononciation ; mais les écrits de M. du Marsais, grammairien de génie, ont un tout autre mérite ; voyez-en plusieurs morceaux dans cet ouvrage. (D. J.)

Langue des Cantabres, (Hist. des Langues.) ancien langage des habitans de la partie septentrionale de l’Espagne, avant que ce pays eût été soumis aux Romains.

Le docteur Wallis semble croire que ce langage étoit celui de toute l’Espagne même, & qu’il a été l’origine de la langue romance, laquelle s’est insensiblement changée en espagnol. Mais outre qu’il seroit difficile de prouver cette opinion, il n’est pas vraissemblable qu’un si grand pays habité par tant de peuples différens, n’ait eu qu’une même langue.

D’ailleurs, l’ancien cantabre subsiste encore dans les parties seches & montagneuses de la Biscaye, des Asturies, & de la Navarre jusqu’à Bayonne, à-peu-près comme le galois subsiste dans la province de Galles ; le peuple seul parle le cantabre ; car les habitans se servent pour écrire de l’espagnol ou du françois, selon qu’ils vivent sous l’empire de l’un ou de l’autre royaume.

La langue cantabre, dépouillée des mots espagnols qu’elle a adoptés pour des choses dont l’usage étoit anciennement inconnu aux Biscayens, n’a point de rapport avec aucune autre langue connue.

La plus grande partie de ses noms finit en a au singulier, & en ac au pluriel : tels sont cerva & cervac, les cieux ; lurra & lurrac, la terre ; eguzquia, le soleil ; izarquia, la lune ; izarra, une étoile ; odeya, un nuage ; sua, le feu ; ibaya, une riviere ; urea, un village ; echea, une maison ; ocea, un lit ; oguia, du pain ; ordava, du vin, &c.

La priere dominicale dans cette langue commence ainsi : Gure aita cervacan aicena, sanctifica bedi hire icena ; ethor bedi hire resuma ; eguin bedi hire vorondatea cervan, beccala lurracan ere, &c. (D. J.)

Langue nouvelle. On a parlé presque de nos jours d’un nouveau système de Grammaire, pour former une langue universelle & abrégée, qui pût faciliter la correspondance & le commerce entre les nations de l’Europe : on assure que M. Léibnitz s’étoit occupé sérieusement de ce projet ; mais on ignore jusqu’où il avoit poussé sur cela ses réflexions & ses recherches. On croit communément que l’opposition & la diversité des esprits parmi les hommes rendroient l’entreprise impossible ; & l’on prévoit sans doute que quand même on inventeroit le langage le plus court & le plus aisé, jamais les peuples ne voudroient concourir à l’apprendre : aussi n’a-t-on rien fait de considérable pour cela.

Le pere Lami de l’oratoire, dans l’excellente rhétorique qu’il nous a laissée, dit quelque chose des avantages & de la possibilité d’une langue factice ; il fait entendre qu’on pourroit supprimer les déclinaisons & les conjugaisons, en choisissant pour les verbes, par exemple, des mots qui exprimassent les actions, les passions, les manieres, &c. & déterminant les personnes, les tems & les modes, par des monosyllabes qui fussent les mêmes dans tous les verbes. A l’égard des noms, il ne voudroit aussi que quelques articles qui en marquassent les divers rapports ; & il propose pour modele la langue des Tartares Mogols, qui semble avoir été formée sur ce plan.

Charmé de cette premiere ouverture, j’ai voulu commencer au-moins l’exécution d’un projet que les autres ne font qu’indiquer ; & je crois avoir trouvé sur tout cela un système des plus naturels & des plus faciles. Mon dessein n’est pas au reste de former un langage universel à l’usage de plusieurs nations. Cette entreprise ne peut convenir qu’aux académies savantes que nous avons en Europe, supposé encore qu’elles travaillassent de concert & sous les auspices des puissances. J’indique seulement aux curieux un langage laconique & simple que l’on saisit d’abord, & qui peut être varié à l’infini ; langage enfin avec lequel on est bientôt en état de parler & d’écrire, de maniere à n’être entendu que par ceux qui en auront la clé.

L’usage des conjugaisons dans les langues savantes, est d’exprimer en un seul mot une action, la personne qui fait cette action, & le tems où elle se fait. Scribo, j’écris, ne signifie pas simplement l’action d’écrire, il signifie encore que c’est moi qui écris, & que j’écris à-présent. Cette mécanique, toute belle qu’elle est, ne nous convient pas ; il nous faut quelque chose de plus constant & de plus uniforme. Voici donc tout notre plan de conjugaison.

1°. L’infinitif ou l’indéfini sera en as ; donner, donas.

Le passé de l’infinitif en is, avoir donné, donis.

Le futur de l’infinitif en us, devoir donner, donus.

Le participe présent en ont, donnant, donont.

2°. Les terminaisons a, e, i, o, u, & les pronoms jo, to, lo, no, vo, zo, feront tout le mode indicatif ou absolu.

Je donne, jo dona ; tu donnes, to dona ; il donne, lo dona ; nous donnons, no dona ; vous donnez, vo dona ; ils donnent, zo dona.

Je donnois, jo doné ; tu donnois, to doné ; il donnoit, lo doné, &c. J’ai donné, jo doni ; tu as donné, to doni ; il a donné, lo doni, &c. J’avois donné, jo dono ; tu avois donné, to dono ; il avoit donné, lo dono, &c. Je donnerai, jo donu ; tu donneras, to donu ; il donnera, lo donu, &c.

3°. A l’égard du mode subjonctif ou dépendant, on le distinguera en ajoûtant la lettre & le son r à chaque tems de l’indicatif ; de sorte que les syllabes ar, er, ir, or, ur, feroient tous nos tems du subjonctif.

On dira donc : que je donne, jo donar, to donar, &c. je donnerois, jo doner, to doner, &c. j’aie donné, jo donir, to donir, &c. j’aurois donné, jo donor, to donor, &c. j’aurai donné, jo donur, to donur. Cependant je ne voudrois employer de ce mode que l’imparfait, le plusqueparfait, & le futur.

4°. Quant au mode impératif ou commandeur, on exprimera la seconde personne, qui est presque la seule en usage, par le présent de l’indicatif tout court. Ainsi l’on dira, donnez, dona.

La troisieme personne ne sera autre chose que le subjonctif qu’il donne, lo donar.

5°. On désignera l’interrogation, en mettant la personne après le verbe : donne-t-il, dona lo ; a-t-il donné, doni lo ; avoit-il donné, dono lo ; donnera-t-il, donu lo ; donneroit-il, donner lo ; auroit-il donné, donor lo ; aura-t-il donné, donur lo.

6°. Le passif sera formé du nouvel indicatif en a, & du verbe auxiliaire sas, être ; être donné, sas dona ; je suis donné, jo sa dona ; tu es donné, to sa dona ; il est donné, lo sa dona, &c.

7°. Il y a plusieurs substantifs qui sont censés venir de certains verbes avec lesquels ils ont un rapport visible : donation, par exemple, vient naturellement de donner ; volonté, de vouloir ; service de servir, &c. Ces sortes de substantifs se formeront de leurs verbes, en changeant la terminaison de l’infinitif en ou ; donner, donas ; donation, donou ; vouloir, vodas ; volonté, vodou ; servir, servas ; service, servou, &c. Au surplus, on suivra communément le tour, les figures & le génie du françois.

8°. On pourra, dans le choc des voyelles, employer la lettre n pour empêcher l’élision & pour rendre la prononciation plus douce. Nous allons faire l’application de ces regles ; & l’on n’aura pas de peine à les comprendre, pour peu qu’on lise ce qui suit.

Modele de conjugaison abrégée.
Verbe auxiliaire, sas, être.
Infinitif, ou indéfini.
Être, Sas.
Avoir été, Sis.
Devoir être, Sus.
Etant, Sont.
Indicatif ou absolu. Présent.
Je suis, jo sa.
Tu es, to sa.
Il est, lo sa.
Nous sommes, no sa.
Vous êtes, vo sa.
Ils sont, zo sa.
Imparfait.
J’étois, jo sé.
Tu étois, to sé.
Il étoit, lo sé.
Nous étions, no sé.
Vous étiez, vo sé.
Ils étoient, zo sé.
Parfait.
J’ai été, jo si.
Tu as été, to si.
Il a été, lo si.
Nous avons été, no si.
Vous avez été, vo si.
Ils ont été, zo si.
Plusqueparfait.
J’avois été, jo so.
Tu avois été, to so.
Il avoit été, lo so.
Nous avions été, no so.
Vous aviez été, vo so.
Ils avoient été, zo so.
Futur.
Je serai, jo su.
Tu seras, to su.
Il sera, lo su.
Nous serons, no su.
Vous serez, vo su.
Ils seront, zo su.
Subjonctif, ou dépendant. Prèsent.
Je sois, jo sar.
Tu sois, to sar.
Il soit, lo sar.
Nous soyons, no sar.
Vous soyez, vo sar.
Ils soient, zo sar.
Imparfait.
Je serois, jo ser.
Tu serois, to ser, &c.
Parfait.
J’aie été, jo ser.
Tu aies été, to sir, &c.
Plusqueparfait.
J’aurois été, jo sor.
Tu aurois été, to sor, &c.
Futur.
J’aurai été, jo sur.
Tu auras été, to sur, &c.
Impératif ou commandeur.
Sois, soyez, sa.
Qu’il soit, lo sar.
Soyons, no sar.
Qu’ils soient, zo sar.
Interrogatif.
Suis-je ? sa jo ?
Es-tu ? sa to ?
Est-il ? sa lo ?
Sommes-nous ? sa no ?
Etes-vous ? sa vo ?
Sont-ils ? sa zo ?
Etoient-ils ? se zo ?
Ont-ils été ? si zo ?
Avoient-ils été ? so zo ?
Seront-ils ? su zo ?
Conjugaison active.
Infinitif.
Donner, donas.
Avoir donné, donis.
Devoir donner, donus.
Donnant, donont.
Indicatif. Présent.
Je donne, jo dona.
Tu donnes, to dona.
Il donne, lo dona.
Nous donnons, no dona.
Vous donnez, vo dona.
Ils donnent, zo dona.
Imparfait.
Je donnois, jo doné.
Tu donnois, to doné.
Il donnoit, lo doné.
Nous donnions, no doné.
Vous donniez, vo doné.
Ils donnoient, zo doné.
Parfait.
J’ai donné, jo doni.
Tu as donné, to doni.
Il a donné, lo doni.
Nous avons donné, no doni.
Vous avez donné, vo doni.
Ils ont donné, zo doni.
Plusqueparfait.
J’avois donné, jo dono.
Tu avois donné, to dono.
Il avoit donné, lo dono.
Nous avions donné, no dono.
Vous aviez donné, vo dono.
Ils avoient donné, zo dono.
Futur.
Je donnerai, jo donu.
Tu donneras, to donu.
Il donnera, lo donu.
Nous donnerons, no donu.
Vous donnerez, vo donu.
Ils donneront, zo donu.
Subjonctif. Présent.
Que je donne, jo donar.
Que tu donnes, to donar.
Qu’il donne, lo donar.
Que nous donnions, no donar.
Que vous donniez, vo donar.
Qu’ils donnent, zo donar.
Imparfait.
Je donnerois, jo doner.
Tu donnerois, to doner, &c.
Parfait.
J’aie donné, jo donir.
Tu aies donné, to donir, &c.
Plusqueparfait.
J’aurois donné, jo donor.
Tu aurois donné, to donor, &c.
Futur.
J’aurai donné, jo donur.
Tu auras donné, to donur, &c.
Impératif.
Donne, donnez, dona.
Qu’il donne, lo donar.
Donnons, no donar.
Qu’ils donnent, zo donar.
Interrogatif.
Donnai-je ? dona jo ?
Donnes-tu ? dona to ?
Donne-t-il ? dona lo ?
Donnons-nous ? dona no ?
Donnez-vous ? dona vo ?
Donnent-ils ? dona zo ?
Donnois-tu ? doné to ? &c.
As-tu donné ? doni to ? &c.
Avois-tu donné ? dono to ? &c.
Donneras-tu ? donu to ? &c.
Donnerois-tu ? doner to ? &c.
Aurois-tu donné ? donor to ? &c.
Conjugaison passive.
Infinitif passif.
Etre donné, sas dona.
Avoir été donné, sis dona.
Devoir être donné, sus dona.
Etant donné, sont dona.
Donné, qui a été donné, dona.
Indicatif. Présent.
Je suis donné, jo sa dona.
Tu es donné, to sa dona.
Il est donné, lo sa dona.
Nous sommes donnés, no sa dona.
Vous êtes donnés, vo sa dona.
Ils sont donnés, zo sa dona.
Imparfait.
J’étois donné, jo se dona.
Tu étois donné, to se dona.
Il étoit donné, lo se dona.
Nous étions donnés, no se dona.
Vous étiez donnés, vo se dona.
Ils étoient donnés, zo se dona.
Parfait.
J’ai été donné, jo si dona.
Tu as été donné, to si dona.
Il a été donné, lo si dona.
Nous avons été donnés, no si dona.
Vous avez été donnés, vo si dona.
Ils ont été donnés, zo si dona.
Plusqueparfait.
J’avois été donné, jo so dona.
Tu avois été donné, to so dona.
Il avoit été donné, lo so dona.
Nous avions été donnés, no so dona.
Vous aviez été donnés, vo so dona.
Ils avoient été donnés, zo so dona.
Futur.
Je serai donné, jo su dona.
Tu seras donné, to su dona.
Il sera donné, lo su dona.
Nous serons donnés, no su dona.
Vous serez donnés, vo su dona.
Ils seront donnés, zo su dona.
Subjonctif. Présent.
Je sois donné, jo sar dona.
Tu sois donné, to sar dona.
Il soit donné, lo sar dona.
Nous soyons donnés, no sar dona.
Vous soyez donnés, vo sar dona.
Ils soient donnés, zo sar dona.
Imparfait.
Je serois donné, jo ser dona.
Tu serois donné, to ser dona, &c.
Parfait.
J’aie été donné, jo sir dona.
Tu aies été donné, to sir dona, &c.
Plusqueparfait.
J’aurois été donné, jo sor dona.
Tu aurois été donné, to sor dona, &c.
Futur.
J’aurai été donné, jo sur dona.
Tu auras été donné, to sur dona.
Il aura été donné, lo sur dona, &c.
Impératif.
Sois ou soyez donné, sa dona.
Qu’il soit donné, lo sar dona.
Soyons donnés, no sar dona.
Soyez donnés, vo sar dona.
Qu’ils soient donnés, zo sar dona.
Interrogatif.
Suis-je donné ? sa jo dona ?
Es-tu donné ? sa to dona ?
Est-il donné ? sa lo dona ?
Sommes-nous donnés ? sa no dona ?
Etes-vous donnés ? sa vo dona ?
Sont-ils donnés ? sa zo dona ?
Seroit-il donné ? ser lo dona ?
Auroit-il été donné ? sor lo dona ?
Conjugaison des verbes réciproques, comme
s’offrir, s’attacher, s’appliquer, &c.
Infinitif.
S’offrir, sofras.
S’être offert, sofris.
Devoir s’offrir, sofrus.
S’offrant, sofront.
Indicatif.
c’est-à-dire
Je m’offre, jo sofra, moi s’offre.
Tu t’offres, to sofra, toi s’offre.
Il s’offre, lo sofra, lui s’offre.
Nous nous offrons, no sofra, nous s’offre.
Vous vous offrez, vo sofra, vous s’offre.
Ils s’offrent, zo sofra, eux s’offre.
Je m’offrois, jo sofré, &c. moi s’offroit.
Je me suis offert. jo sofri, &c. moi s’est offert.
Je m’étois offert, jo sofro, &c. moi s’étoit offert.
Je m’offrirai, jo sofru, &c. moi s’offrira.
& ainsi du reste.
Subjonctif.
Je m’offrirois, jo sofrer.
Tu t’offrirois, to sofrer, &c.
Je me serois offert, jo sofror.
Tu te serois offert, to sofror, &c.
Je me serai offert, jo sofrur.
Tu te seras offert, to sofrur, &c.
Le subjonctif peut toûjours suppléer à l’impératif, sur-tout dans ces sortes de verbes. On dira donc :
Offre-toi, to sofrar.
Qu’il s’offre, lo sofrar.
Offrons-nous, no sofrar.
Offrez-vous, vo sofrar.
Qu’ils s’offrent, zo sofrar.
Interrogatif.
S’offre-t-il ? sofra lo ?
S’offroit-il ? sofré lo ?
S’est-il offert ? sofri lo ?
S’étoit-il offert ? sofro lo ?
S’offrira-t-il ? sofru lo ?

Déclinaisons. Nous allons suivre pour les déclinaisons le plan d’abbréviation & de simplicité que nous avons annoncé ci-devant. Dans cette vûe, nous supprimons toute différence de genres ; ou plûtôt nous n’en admettons point du-tout. Nous n’admettons point non plus d’adjectifs déclinables ; nous en faisons des especes d’adverbes destinés à modifier les substantifs qui du reste n’auront jamais d’articles, & dont nous marquerons le plurier par la lettre s, qu’on fera sonner dans la prononciation. Pour les cas, voici à quoi on les réduit.

1°. La préposition bi marquera le rapport du génitif, tant au singulier qu’au plurier. De même, la préposition bu marquera tous les datifs. La préposition de qui caractérise souvent notre ablatif en françois, comme je viens de la maison ; cette proposition, dis-je, sera employée au même sens dans notre langue factice. La préposition par sera changée en po. On dira donc :

Singulier. Plurier.
Nominatif.
La maison, manou. Les maisons, manous.

Génitif.
De la maison, bi manou. Des maisons, bi manous.
Datif.
A la maison, bu manou. Aux maisons, bu manous.
Accusatif.
La maison, manou. Les maisons, manous.
Vocatif.
O maison, manou. O maisons, manous.
Ablatif.
De la maison, de manou. Des maisons, de manous.
Par la maison, po manou. Par les maisons, po manous.

Les augmentatifs seront terminés en le ; grande maison, manoulé ; grand garçon, filolé. Les diminutifs seront en li ; petite maison, manouli ; petit garçon, filoli.

Pronoms.
Je, moi, jo. Nous, no.
Tu, toi, to. Vous, vo.
Il, elle, le, lui, lo. Ils, eux, elles, zo.
Notre, nôtres, noti. Votre, vôtres, voti.
Soi, eux-mêmes, so. Ce, ces, soli.
Ceci, cela, sola. Ces choses-là, solas.
Qui, quel, quels, ki, qui. Mon, ma, mes, mien, me.
Ton, ta, tes, tien, te. Son, sa, ses, sien, se.
Noms des nombres, avec leurs figures.
Ba, 1. b, unieme, premier, bamu.
Co, 2. c, deuxieme second, comu.
De, 3. d, troisieme demu.
Ga, 4. g, quatrieme, gamu.
Ji, 5. j, cinquieme, jimu.
Lu, 6. l, sixieme, lumu.
Ma, 7. m, septieme, manu.
Ni, 8. n, huitieme, nimu.
Pa, 9. p, neuvieme, pamu.
Vu, 10. bo, dixieme, vumu.
Vuba, 11. bb, onzieme, vubamu.
Vuco, 12. bc, douzieme, vucomu.
Vude, 13. bd, treizieme, vudemu.
Vuga, 14. bg, quatorzieme, vugamu.
Vugi, 15. bj, quinzieme, vujimu.
Vulu, 16. bl, seizieme, vulumu.
Vuma, 17. bm, dix-septieme, vumanu.
Vuni, 18. bn, dix-huitieme, vunimu.
Vupa, 19. bp, dix-neuvieme, vupamu.
Covu, 20. co, vingtieme, covumu.
Covuba, 21. cb, vingt unieme, covubamu.
Covuco, 22. cc, vingt-deuxieme, covucomu.
Covude, 23. cd, vingt-troisieme, covudemu.
Covuga, 24. cg, vingt-quatrieme, covugamu.
Covuji, 25. cj, vingt-cinquieme, covujimu.
Covulu, 26. cl, vingt-sixieme, covulumu.
Covuma, 27. cm, vingt-septieme, covumamu.
Covuni, 28. cn, vingt-huitieme, covunimu.
Covupa, 29. cp, vingt-neuvieme, covupamu.
Devu, 30. do, trentieme, devumu.
Gavu, 40. go, quarantieme, gavumu.
Jivu, 50. jo, cinquantieme, jivumu.
Luvu, 60. lo, soixantieme, luvumu.
Mavu, 70. mo, soixante-dixieme, mavumu.
Nivu, 80. no, quatre-vingtieme, nivumu.
Pavu, 90. po, quatre-vingt-dixieme, pavumu.
Sinta, 100. boo, centieme, sintamu.
Cosinta 200. coo, deux centieme, cosintamu.
Desinta 300. doo, trois centieme, desintamu.
Gasinta 400. goo, quatre centieme, gasintamu.
Mila, 1000. booo, millieme, milamu.
Milo, 1000000. boooooo, millionieme, milomu.

Article de M. Faiguet, trésorier de France.

Langue de Cerf, lingua cervina, (Hist. nat. Bot.) genre de plante dont les feuilles ressemblent, à ce que l’on prétend, à la langue d’un cerf : elles sont simples ou découpées, ou rangées sur une côte. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez Plante.

Tournefort compte 59 especes de ce genre de plante ; mais nous ne décrirons que la plus commune, nommée par les Botanistes lingua cervina, ou scolopendria vulgaris.

Ses racines sont capillaires, noirâtres, nombreuses, entrelacées avec les queues des vieilles feuilles. Ses feuilles sont longues d’environ un pié, larges de deux pouces, oreillées à leur origine, pointues à leur extrémité, d’un verd-gai, lisses & portées sur une queue longue d’une palme, terminée par une côte qui regne dans le milieu de la feuille.

Il semble que cette plante n’a point de fleurs ; mais elle porte plusieurs capsules dans des sillons feuillés, longs d’un demi-pouce & plus, qui se trouvent sur le dos des feuilles vertes d’abord, rousses par la maturité, savoir lorsque les sillons s’ouvrent, & que les capsules membraneuses & rousses sont à découvert. Quoique ces capsules soient très-petites, on les apperçoit aisément par le moyen d’un microscope ; elles sont munies chacune d’un anneau élastique, lequel en se contractant, ou en se séchant, ouvre la capsule dont il sort beaucoup de semences, menues comme de la poussiere.

Si l’on prend des feuilles de cette plante, rousses par leur maturité, & qu’on les secoue sur du papier blanc, il arrive quelquefois que plusieurs capsules ou vesicules séminales crevent avec violence, choquent les unes contre les autres, & laissent tomber leurs graines. On entend même le peut bruit que font ces vesicules en se crevant, lorsqu’on en approche l’oreille avec attention, & qu’on est dans un lieu tranquille. Mais qu’on entende ou non ce petit bruit, si après avoir secoué les capsules, on passe le papier blanc devant l’œil armé d’un microscope, on y verra les graines répandues çà & là, & à une distance assez considérable ; ce sont des expériences de Ray, & Grew en a donné des figures.

La langue de cerf aime l’ombre ; elle vient dans les fentes de pierres, sur les masures & sur les rochers humides ; elle est toute d’usage. (D. J.)

Langue de Cerf, (Mat. medic.) cette plante est d’un goût acerbe, & elle répand une odeur d’herbe un peu desagréable. Elle contient un sel essentiel, vitriolique, tartareux, uni à une grande quantité d’huile épaisse, bitumineuse, & un peu de terre astringente. De-là vient qu’on lui attribue des vertus apéritives & résolutives ; on a coutume de la joindre dans les infusions & décoctions apéritives, avec les autres plantes capillaires. Elle est très-recommandée dans les obstructions du foie & de la rate, & dans l’engorgement des glandes pulmonaires. On lui joint pour dissiper plus puissamment les obstructions, des sels digestifs, comme le tartre vitriolé, le tartre soluble, le nitre : l’infusion ou la décoction de cette plante seche qu’on donne pour fortifier le ton des visceres, se fait avec de l’eau de forgerons, dans laquelle on a éteint plusieurs fois un fer de forge. (D. J.)

Langue de Chien, cynoglossum, (Hist. nat. Bot.) genre de plante à fleur monopétale en forme d’entonnoir & découpée ; il sort du calice un pistil qui est attaché comme un clou à la partie inférieure de la plante, & qui devient dans la suite un fruit composé de quatre capsules ordinairement âpres & raboteuses, qui renferment chacune une semence, & qui sont attachées à un placenta en forme de pyramide à quatre faces. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez Plante.

Il faut conserver le nom botanique de cette plante, qui est cynoglosse ; mais l’abondance de matieres du IV. volume a peut-être été cause qu’on a renvoyé cet article au nom vulgaire.

Tous les grands botanistes ont pris un soin particulier de caractériser ce genre de plante. Voici comme s’y sont pris Ray, Tournefort & Boerhaave réunis ensemble.

Son calice, disent-ils, n’est que d’une seule piece, profondément divisée en cinq segmens. Sa fleur est monopétale, en entonnoir ; lorsqu’elle commence à s’épanouir, on y remarque cinq petites têtes, comme des colonnes cylindriques ; & dessous ces têtes sont cinq étamines qui partent du tube de la fleur. Le pistil qui s’éleve du fond du calice est entouré de quatre capsules, qui tiennent à un placenta pyramidal à quatre côtés, & renferment une graine applatie qui y est attachée. M. Linnæus donne ce dernier article pour le caractere essentiel ; voyez ce qu’il en dit pag. 58. gen. plant.

Entre dix especes de langues de chien, ou pour mieux dire de cynoglosses, établies par Tournefort, la principale est nommée par les Botanistes, cynoglossum majus, vulgare.

Sa racine est droite, épaisse, semblable à une petite rave, d’un rouge noirâtre en dehors, blanche en dedans, d’une odeur forte & narcotique, d’une saveur mucilagineuse, & d’une douceur fade. Ses tiges sont hautes d’une ou de deux coudées, branchues, creuses quand elles sont vieilles, & couvertes de beaucoup de duvet.

Ses feuilles sont longues & un peu larges la premiere année ; dans la seconde, lorsque les tiges paroissent, elles sont étroites, pointues, blanches, molles, cotonneuses, d’une odeur forte & puante ; elles naissent sans queues, alternativement sur la tige.

Ses fleurs sont d’une seule piece en entonnoir, divisées en cinq lobes, d’une couleur rouge-sale, portées sur des calices velus, partagées en cinq quartiers. Le pistil qui s’éleve du fond du calice, perce la fleur en maniere de clou, & devient un fruit composé de quatre capsules, un peu applaties, hérissées, & qui s’attachent fortement aux habits ; ces capsules sont couchées sur un placenta pyramidal, quadrangulaire, & remplies d’une graine plate.

Cette plante vient partout, fleurit en Juin & en Juillet, a une odeur fétide, & sent l’urine de souris. On la cultive dans les jardins de Medecine, parce que sa racine est d’usage. Cette racine est regardée comme dessicative, resserrante, propre pour arrêter les fluxions catarreuses, & tempérer l’acreté des humeurs ; elle a donné nom aux pillules de cynoglosse, composées de trop d’ingrédiens dans la plûpart des pharmacopées, & notamment dans celle de Paris. A quoi bon la graine de jusquiame blanche, & l’encens mâle qui y entrent ? (D. J.)

Langue de Serpent, (Hist. nat. Bot.) ophioglossum, genre de plante qui n’a point de fleur, mais qui porte un fruit en forme de langue, divisé longitudinalement en deux rangs de cellules ; ces cellules s’ouvrent d’elles-mêmes, & ensuite le fruit devient dentelé de chaque côté. Il y a dans les entailles une poussiere très-menue, que l’on reconnoît pour des semences à l’aide du microscope. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez Plante.

Langue de Serpent, (Mat. med.) on ne fait aucun usage de cette plante dans les préparations magistrales ; sa feuille entre dans deux compositions de la pharmacopée de Paris, destinée à l’usage extérieur, le baume vulnéraire & le baume oppodeldoc. (b)

Langues de Serpens, (Hist. nat.) nom donné par quelques auteurs aux dents de poissons pétrifiées qui se trouvent en plusieurs endroits dans le sein de la terre. Voyez Glossopetres.

Langues de l’Iris, (Jardinage.) se disent de trois des neuf feuilles de sa fleur, lesquelles sont sur les côtés & à demi-ouvertes en forme de bouche. Voyez Iris.

Langue, dans l’ordre de Malthe, (Hist. moder.) c’est le nom général qu’on donne aux huit divisions des différens pays ou nations qui composent l’ordre des chevaliers de Malte. Voici leurs noms & le rang qu’on leur donne : la langue de Provence, la langue d’Auvergne, la langue de France, celles d’Italie, d’Arragon, d’Angleterre, d’Allemagne & de Castille. Ainsi il y a trois langues pour le royaume de France, deux pour l’Espagne, une pour l’Italie, autant pour l’Angleterre & pour l’Allemagne. Chaque langue a son chef, qu’on nomme pilier. Voyez Pilier & Malte. (G)

Langue, (Marine.) se dit d’un morceau de toile à voile, soit cueille ou demi-cueille, étroit par le haut & large par le bas, qu’on met aux côtés de quelques voiles.

Langue, (Maréchall.) partie de la bouche du cheval. C’est un défaut à un cheval d’avoir la langue trop épaisse, comme aussi que le bout sorte de la bouche ; c’en est un aussi d’avoir la langue serpentine ou feuillarde, c’est-à-dire, de l’avoir si flexible qu’elle passe souvent par-dessus le mors. La liberté de la langue se dit de certains mors tournés de façon que la langue du cheval peut se remuer dessous en liberté. Pour le bruit de la langue en qualité d’aides, Voyez Aides. On se sert des expressions suivantes, appetter, aider, ou animer de la langue. Voyez Appeller.

Langue de Carpe, outil d’Arquebusier. Cet outil tire son nom de sa figure ; car il est exactement fait par le bout comme une langue de carpe, est tranchant des deax côtés & par le bout. L’autre bout est plus menu, & forme une queue qui s’enmanche dans un petit morceau de bois, à-peu-près quarré de la longueur d’un pouce. Les Arquebusiers s’en servent pour creuser, sculpter, &c. Ils en ont de fort petites.

Langue d’une Balance, est un petit style perpendiculaire au fleau, & qui doit être caché par la chasse de la balance, lorsque la balance est en équilibre. Voyez Balance, Chasse, Fleau, &c. (O)

Langues, les, (Géog.) petit pays d’Italie, dans la partie méridionale du Piémont & du Montserrat, entre l’Apennin & les rivieres de Tanare, d’Orbe, & de Sture, jusqu’aux frontieres de l’état de Gènes. Il est divisé en langues hautes, dont Albe est la capitale, & en basses, qui sont au sud de la ville d’Asti en Piémont. Ce petit pays est très-fertile & peuplé. (D. J.)


  1. En hébreu shem, une marque. Le grec στίγμα, une marque, en est venu. Ce mot signifie aussi un nom ; mais ce n’est pas ici.