L’Encyclopédie/1re édition/CHAPEAU

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* CHAPEAU, s. m. (Art méchan.) ce terme a deux acceptions ; il signifie ou une étoffe particuliere, serrée, compacte, qui tient sa consistence de la foule seule, sans le secours de l’ourdissage ; ou la partie de notre vêtement, qui se fait ordinairement avec cette étoffe, & qui sert à nous couvrir la tête. On dit, selon la premiere acception, cette étoffe est du chapeau ; & selon la seconde, mettez votre chapeau.

Les ouvriers qui font le chapeau, s’appellent Chapeliers. Voyez l’article Chapelier. Nous allons expliquer en même tems la maniere dont on fabrique l’étoffe & le vêtement, appellé chapeau.

On se sert pour faire le chapeau de poil de castor, de lievre, & de lapin, &c. de la laine vigogne & commune. Voyez les articles Laine & Castor. Notre castor vient du Canada en peaux : il nous en vient aussi de Moscovie. La vigogne la plus belle vient d’Espagne, en balle.

On distingue communément deux poils à la peau du castor, le gros & le fin. On commence par enlever de la peau le gros poil ; le fin y reste attaché. Ce travail se fait par une ouvriere appellée arracheuse, & l’on procede à l’arrachement sans aucune préparation de la peau, à moins qu’elle ne soit trop seche ou trop dure ; dans ce cas, on la mouille un peu du côté de la chair : mais les maîtres n’approuvent point cette manœuvre qui diminue, à ce qu’ils prétendent, la qualité du poil, & ne sert qu’à faciliter le travail de l’arracheuse.

Pour arracher, on pose la peau sur un chevalet tel, à peu-près, que celui des Chamoiseurs & des Mégissiers ; à cela près, que si l’on travaille debout, le chevalet est en plan incliné ; & qu’au contraire, si l’on travaille assis, comme c’est la coûtume des femmes, les quatre piés du chevalet sont de la même hauteur, & qu’il est horisontal. Voyez les articles Chevalet, Chamoiseur, & Mégissier. La surface supérieure de ce chevalet est arrondie. Pour arrêter la peau dessus, on a une corde terminée par deux especes d’étriers, on met les piés dans ces étriers, & la corde serre la peau sur le chevalet ; on appelle cette corde, tire-pié : mais il y a des ouvrieres qui travaillent sans se servir de tire-pié, & qui arrêtent la peau avec les genoux contre les bords supérieurs du chevalet.

Quand la peau est sur le chevalet, on prend un instrument appellé plane : la plane des Chapeliers ne differe pas de la plane ordinaire. Voyez l’article Plane. C’est un couteau à deux manches, d’environ trois piés de long sur quatre à cinq doigts de large, fort tranchant des deux côtés ; on passe ce couteau sur la peau : mais il y a de l’art à cette manœuvre ; si on appliquoit la plane fortement & très perpendiculairement à la peau, & qu’on la conduisît dans cette situation du haut en bas du chevalet, on enleveroit sûrement & le gros poil & le fin. Pour ne détacher que le premier, l’ouvrier n’appuie son couteau sur la peau que mollement, le meut un peu sur lui-même, & ne le descend du haut en bas de la peau qu’à plusieurs reprises, observant de faire le petit mouvement circulaire de plane, à chaque reprise. Cette opération se fait à rebrousse poil ; ainsi la queue de la peau est au haut du chevalet, & la tête est au bas. Mais comme la queue est plus difficile à arracher que le reste, on place un peu de biais la peau sur le chevalet, quand on travaille cette partie ; ensorte que l’action de la plane est oblique à la direction, selon laquelle le poil de la queue est naturellement couché.

On achete les peaux de castors par ballots ; le ballot pese cent-vingt livres : on donne un ballot à l’arracheuse, qui le divise en quatre parties ; chaque partie s’appelle une pesée. La pesée varie beaucoup quant au nombre des peaux ; cependant elle en contient ordinairement dix-huit à dix-neuf grandes. Il y a des pesées qui vont jusqu’à trente-cinq.

Quand la peau est planée, ou l’arracheur continue l’ouvrage lui-même, ou il a une ouvriere par qui il le fait continuer : cette ouvriere s’appelle une repasseuse. Pour cet effet, la repasseuse se place contre quelque objet solide, comme un mur ; elle prend un petit couteau à repasser, qu’on voit fig. 20. des Planches du Chapelier, long d’un pié, rond par le bout, tranchant seulement d’un côté ; elle fixe la peau entre son genou & l’objet solide, & exécute à rebrousse poil avec le couteau à repasser, aux extrémités & aux bords de la peau, ce que le planeur n’a pû faire avec la plane. Pour cela, elle saisit le poil entre son pouce & le tranchant du couteau, & d’une secousse elle arrache le gros, sans le couper. L’arracheur & la repasseuse, s’ils sont habiles, pourront donner ces deux façons à deux pesées par jour. La repasseuse étant obligée d’appuyer souvent le pouce de la main dont elle tient le couteau contre son tranchant, elle couvre ce doigt d’un bout de gant, qui l’empêche de se couper ; ce bout de gant s’appelle un poucier.

Le gros poil qu’on vient d’arracher tant à la plane qu’au couteau, n’est bon à rien ; on le vend quelquefois aux Selliers, à qui l’usage en est défendu. Ce poil ne s’arrache pas si parfaitement, qu’il ne soit mêlé d’un peu de fin : or ce dernier étant sujet aux vers, les ouvrages que les Selliers en rembourrent, en sont promptement piqués.

Les peaux planées & repassées sont livrées à des ouvrieres qu’on appelle coupeuses. Celles-ci commencent par les battre avec des baguettes, pour en faire sortir la poussiere, & même le gravier ; car il ne s’agit dans tout ce que nous avons dit jusqu’à présent, que des peaux de castor. Après avoir été battues, elles sont données à un ouvrier, qui les rougit. Rougir les peaux, c’est les frotter du côté du poil, avec une brosse rude qu’on a trempée dans de l’eau-forte, coupée à-peu-près moitié par moitié avec de l’eau. Le rapport de la quantité d’eau à la quantité d’eau-forte, dépend de la qualité de celle-ci. Au reste quelque foible qu’elle soit, il y a toûjours bien un tiers d’eau. On dit que cette préparation fortifie le poil, & le rend en même tems plus liant ; de maniere que quand il est employé en chapeau, le chapeau n’est pas sujet à se fendre.

Quand les peaux sont rougies, on les porte dans des étuves, où on les pend à des crochets, deux à deux, poil contre poil ; on les y laisse sécher ; plus l’étuve est chaude & bien conduite, mieux les peaux se sechent, & sont bien rougies. Au sortir de l’étuve, elles reviennent entre les mains des coupeuses. Ces ouvrieres commencent par les humecter un peu du côté de la chair, avec un morceau de linge mouillé. Cette manœuvre se fait la veille de celle qui doit suivre, afin qu’elles ayent le tems de s’amollir. Les maîtres ne l’approuvent pas ; mais elle n’en a pas moins lieu pour cela : car elle facilite l’ouvrage en ce que le poil s’en coupe plus aisément, & augmente le gain en ce que l’eau ayant rendu le poil plus pesant, l’ouvriere que le maître paye à la livre, reçoit davantage pour une même quantité de poil coupé. La coupeuse est droite ou assise ; le mieux est d’être debout devant un établi : elle a devant elle un ais ou planche de sapin d’environ trois piés de long, & large d’un pié & demi ; elle étend sa peau sur cette planche, elle prend l’instrument qu’on voit figure 17. & qu’on appelle un carrelet : c’est une espece de carde quarrée, très-fine ; elle passe cette carde sur la peau pour en démêler le poil, ce qui s’appelle décatir ; car la peau ayant été mouillée quand on l’a rougie, les extrémités des poils sont souvent collés ensemble, ce qui s’appelle être catis. Quand elle a carrelé sa peau, elle se dispose à la couper : pour cet effet, elle a un poids d’environ quatre livres, qu’elle pose sur la peau étendue sur la planche ou ais, à l’endroit où elle va commencer à couper ; ce poids fixe la peau, & l’empêche de lever & de suivre ses doigts, pendant qu’elle travaille ; elle couche le poil sous sa main gauche, selon la direction naturelle, & non à rebrousse poil ; elle tient de la droite le couteau à couper qu’on voit figure 21. large, très-tranchant, emmanché, & ayant le tranchant circulaire ; elle pose verticalement le tranchant de ce couteau sur le poil, elle l’appuie & le meut en oscillant, de maniere que tous les points de l’arc circulaire du tranchant sont appliqués successivement sur le poil, de droite à gauche & de gauche à droite. C’est ainsi que le poil se coupe ; le couteau avance à mesure que la main gauche se retire ; le plat du couteau est parallele à l’extrémité des doigts de cette main. Le poil est coupé ras à la peau ; c’est du moins une des attentions que doit avoir une bonne coupeuse, afin qu’il n’y en ait point de perdu : l’autre, c’est de ne point enlever de pieces de la peau ; ces pieces s’appellent chiquettes : ce sont des ordures qui gâtent dans la suite l’ouvrage ; & les défauts qu’elles y occasionnent font des duretés sensibles aux doigts auxquelles on a conservé le même nom de chiquettes. Il faut que la coupe se fasse très-vîte, car les habiles peuvent couper une pesée en deux jours ou deux jours & demi. A mesure que les coupeuses travaillent, elles enlevent le poil coupé & le mettent proprement dans un panier.

On distingue le poil en gros & en fin, avant que la peau soit arrachée ; & quand on la coupe, on distingue le fin en trois sortes, le blanc, le beau noir, & l’anglois. Le blanc est celui de dessous le ventre, qui se trouve placé sur les deux extrémités de la peau, lorsque l’animal en est dépouillé ; car pour le dépouiller, on ouvre l’animal sous le ventre, & on fend sa peau de la tête à la queue. Le beau noir est le poil placé sur le milieu de la peau, & qui couvre le dos de l’animal : & l’anglois est celui qui est entre le blanc & le noir, & qui revêt proprement les flancs du castor. On s’en tient communément à deux divisions, le blanc & le noir : mais la coupeuse aura l’attention de séparer ces trois sortes de poils, si on le lui demande. Le blanc se fabriquera en chapeaux blancs, quoiqu’on en puisse pourtant faire des chapeaux noirs. Quant au noir, on n’en peut faire que des chapeaux noirs ; non plus que de l’anglois dont on se sert pour les chapeaux les plus beaux, parce que ce poil est le plus long, ou qu’on le vend quelquefois aux Faiseurs de bas au métier, qui le font filer & en fabriquent des bas moitié soie & moitié castor. Il sert encore pour les chapeaux qu’on appelle à plumet ; on en fait le plumet ou ce poil qui en tient lieu, en s’élevant d’un bon doigt au-dessus des bords du chapeau.

Il y a deux especes de peau de castor, l’une qu’on appelle castor gras, & l’autre castor sec. Le gras est celui qui a servi d’habit, & qu’on a porté sur la peau ; plus il a été porté, meilleur il est pour le Chapelier ; il a reçu de la transpiration une qualité particuliere. On mêle le poil du castor gras avec le poil du castor sec ; le premier donne du liant & du corps au second : on met ordinairement une cinquieme partie de gras sur quatre parties de sec ; aussi ne donne-t-on aux ventes du castor qu’un ballot de gras sur cinq ballots de sec. Mais, dire-t-on, comment fabriquer le poil de castor au défaut de gras ? le voici. On prend le poil le plus court & le plus mauvais du sec, on en remplit un sac ; on met ce sac de poil bouillir à gros bouillons dans de l’eau pendant 12 heures observant d’entretenir dans le vaisseau toûjours assez d’eau, pour que le poil & le sac ne soient point brûlés. Au bout de ce tems, on tire le sac de la chaudiere, on prend le poil, on le tord, & on l’égoutte en le pressant avec les mains ; on l’étend sur une claie, on l’expose à l’air, ou on le fait sécher dans une étuve. On employe ce poil ainsi préparé, quand on manque de gras ; on en met plus qu’on n’auroit mis de gras : ce qui ne supplée pourtant pas à la qualité.

Les peaux de castor sec coupées se vendent aux Boisseliers qui en font des cribles communs, & aux marchands de colle-forte, ou aux Bourreliers-Bâtiers, qui en couvrent des bas communs pour les chevaux. Celles de castor gras servent aux Bahutiers, qui en revêtent des coffres.

Voilà tout ce qui concerne la préparation du poil de castor. Quant à la vigogne, on l’épluche. L’éplucher, c’est en ôter les poils grossiers, les nœuds, les ordures, &c. ce qui se fait à la main. On distingue deux sortes de vigogne, la fine qu’on appelle carmeline, & la commune.

Ce sont les mêmes ouvriers & ouvrieres qui préparent le poil de lievre. Elles ont un couteau ordinaire à repasser ; elles dressent le poil en passant le couteau sur la peau à rebrousse poil ; puis avec des ciseaux, elles coupent l’extrémité du long poil & l’égalisent au fin : quand elles ont égalisé tout le gros ou long poil d’une peau, elles en font autant à une autre, & ainsi de suite, jusqu’à ce qu’elles en ayent préparé une certaine quantité ; alors, ou d’autres ou les mêmes ouvrieres les reprennent ; & avec le couteau à repasser, elles saisissent entre leur pouce & le tranchant du couteau le poil gros & fin, & arrachent seulement ce dernier : le gros reste attaché à la peau. C’est un fait assez singulier, que quoiqu’on tire également l’un & l’autre, ce soit le fin qui soit arraché. Cet arrachement se fait à rebrousse poil ; la queue de la peau est tournée du côté de l’arracheuse, & la tête est étendue sur ses genoux.

On distingue aussi deux poils de lievre, l’arrête & le roux. L’arrête, c’est le dos ; le roux, ce sont les flancs. Il est à propos d’observer qu’il en est des peaux de lievre, comme de celles de castor ; après avoir égalisé les poils, on secrete les peaux, c’est-à-dire qu’avant que d’arracher, on les frotte avec le carrelet de la même eau-forte coupée, & qu’on les fait aussi sécher à l’étuve. On sépare dans l’arrachement qui suit ces deux opérations, l’arrête & le roux.

Les peaux de lapin se préparent par les repasseuses. Elles commencent par les ouvrir par le ventre, ainsi que les peaux de lievre ; elles les étendent ensuite, & les mouillent un peu du côté de la chair, ce qu’elles font aussi au lievre. Ces peaux étant beaucoup plus minces que celles du castor, il ne faut pas les laisser reposer long-tems, pour qu’elles s’amollissent ; elles se mettent ensuite à les arracher, c’est-à-dire à enlever le gros poil avec le couteau à repasser. Quand le gros poil est arraché, on les secrete, on les seche ; ensuite les coupeuses coupent le fin avec le couteau à couper, précisément comme aux peaux de castor.

Il y a des maîtres qui achetent le poil tout coupé chez des maîtresses coupeuses ; il y en a d’autres qui le font couper chez eux. Celles qui le coupent chez les maîtresses, sont obligées de parer le poil de la peau ; pour cet effet, elles coupent la peau entiere à trois reprises ; à chaque reprise elles ramassent le poil d’une bande avec leur couteau, & le posent sur une planche, & ainsi des deux autres bandes. Quand elles ont placé les trois bandes de poil sur la planche, comme elles étoient sur la peau, elles transportent le poil des extrémités & autres endroits où il est moins bon, en d’autres endroits ; elles en forment un mêlange qui est à-peu-près uniforme, & qui est très-propre à surprendre par l’apparence ; elles entourent le tout des bordages de la peau : on appelle de ce nom le poil des extrémités ou bords de la peau. On enleve ce poil avec des ciseaux ; pour cet effet, on plie la peau comme s’il s’agissoit de l’ourler du côté du poil, & avec les ciseaux on enleve la surface convexe de l’ourlet, & en même tems le poil qui la couvre : il est évident que ce poil doit être mêlé de chiquettes ; elles séparent ensuite ces chiquettes du poil, elles placent ce poil sous celui des bandes tout autour, elles mettent le poil d’une peau entiere sous le poil d’une autre, comme par lits, & elles en remplissent des paniers. Il n’y a point d’autre distinction dans le poil de lapin que l’arrête & les bordages ; encore n’est-ce qu’une distinction de nom, car dans l’usage on employe également tout le poil.

L’année se partage, relativement aux peaux, en deux saisons, l’hyver & l’été. Les peaux d’été ne donnent point d’aussi bonne marchandise que celles d’hyver. Il y a deux conditions de peaux de lievre & de lapin ; celles qui sont blondes sur le dos, grandes & bien fournies, se choisissent entre les autres comme les meilleures, & s’appellent peaux de recette ; les autres s’appellent communes.

Quand on se propose de faire des chapeaux avec du poil seul de lapin, il y a une préparation particuliere à donner aux peaux, au lieu de celle du secret. Cette préparation n’est pas généralement connue, elle a été achetée par quelques maîtres. C’est, ou une distillation d’eau-forte toute simple, ou de quelque ingrédient mêlé à cette eau ; ils appellent ce qui vient de cette distillation, l’eau de composition. L’effet de cette eau est de donner au poil de lapin la facilité de se lier, de former un tout résistant à la foule, de prendre un corps qui ne se casse point, & ne se résout point à la chaudiere. Cependant, malgré l’eau de composition, les chapeaux de poil de lapin seroient très-mauvais, si on ne mêloit pas ce poil d’un peu de laine & d’autres poils. Les chapeaux de poil de lapin sont d’un verd blanchâtre, quand on les porte à la teinture, couleur qu’ils tiennent peut-être de l’eau de composition.

On secrete pareillement les peaux de lievre avec l’eau de composition, quand on se propose de faire des chapeaux de ce poil sans mêlange. Mais cette eau ne fait que donner plus de qualité à l’ouvrage & plus de facilité à l’ouvrier dans son travail ; car il n’est pas impossible d’employer le poil de lievre sans cette eau. Les chapeaux faits de ce poil & secrétés avec l’eau de composition, sont, avant que d’être teints, de couleur de feuille morte, tantôt plus, tantôt moins foncée. Il y reste un petit œil verd jaunâtre.

Quand tous les poils sont préparés, on les met dans des tonneaux ; s’ils y restoient long-tems, ils seroient mangés des vers. Ce sont les différens mêlanges de ces poils & des laines qui constituent les différentes, qualités de chapeaux. Il y a des castors super-fins, des castors, des demi-castors, des fins, des communs, des laines. Les super-fins sont de poils choisis du castor ; les castors ordinaires, de castor, de vigogne, & de lievre ; les demi-castors, de vigogne commune, de lievre, & de lapin, avec une once de castor, qui sert de dorure ou d’enveloppe aux autres matieres, précisément comme quand une grosse feuille de papier gris est couverte de chaque côté d’une feuille de beau papier blanc. Il y a deux dorures, elles s’appellent les deux pointus, ou les petites capades ; elles se mettent à l’endroit du chapeau. Quant à l’envers ou dedans, ce sont deux travers, ou manchettes, ou bandes, qui occupent la surface des aîles du chapeau ; car il est inutile que le fond soit doré. On appele ces demi-castors, demi-castors dorés ; mais on fabrique des castors & demi-castors où les différentes matieres de l’étoffe sont mêlées, & où il n’y a point de dorures. Ce détail s’entendra beaucoup mieux par ce qui doit suivre. Il n’y a point de dorure aux fins ; ceux-ci ne different des demi-castors qu’en ce que la matiere principale y est un peu plus ménagée. Les communs sont du plus mauvais poil du lapin & du lievre, avec de la vigogne commune, ou de la petite laine. Les laines sont entiererement de laine commune.

Nous ne donnerons point ici la maniere de fabriquer chacun de ces chapeaux séparément ; nous tomberions dans une infinité de redites. Nous choisirons seulement celui dont la fabrication demande le plus d’apprêt, & est regardée comme la plus difficile & la plus composée, & dont les autres ne sont que des abregés : c’est celle du chapeau à plumet. Soit donc proposé de faire un chapeau à plumet. Voilà le problème que nous devons mettre notre lecteur, sinon en état de résoudre, du moins en état de bien entendre la solution que nous allons en donner.

Pour fabriquer ce chapeau, on choisit le plus beau poil de castor tant gras que sec ; sur quatre parties de sec, on en met une cinquieme de gras ; parmi les quatre parties de sec, il n’y en a que les deux tiers de secrété, l’autre tiers ne l’est pas. Le gras ne se secrete point du tout ; on partage le poil non secrété en deux moitiés ; l’une pour le fond, l’autre pour la dorure : on laisse cette derniere moitié à l’écart. Quant à l’autre moitié, & au reste de la matiere qui doit entrer dans la fabrique du fond, on les donne au cardeur. Le cardeur de poil mêle le tout ensemble le plus exactement qu’il peut, avec des baguettes, & carde ensuite. Ses cardes sont extrêmement fines ; sa manœuvre a deux parties ; l’une s’appelle passer ou carder en premier ; l’autre, repasser en second. Pour cet effet, il prend du poil, le met sur sa carde, & le carde à l’ordinaire ; après quoi il retourne la cardée d’un côté, & continue de carder ; puis il retourne la cardée de l’autre côté, & continue de carder, observant de réiterer toute cette manœuvre une seconde fois. Après avoir donné cette façon à tout son poil, ou à mesure qu’il la lui donne, un autre ouvrier repasse en second. Le repassage en second ne differe point du passage en premier, & se réïtere pareillement ; on y apporte seulement plus de soin & de précaution.

Le poil se donne & se reprend au poids. On accorde au cardeur six onces de déchet par paquet de 15 à 16 livres ; mais ce déchet est assez ordinairement suppléé par le poids d’huile commune dont les cardeurs arrosent le paquet, quand ils en mêlent les différens poils avec leurs baguettes. Cette aspersion d’huile ménage les cardes & facilite le travail.

Le paquet cardé est rendu au maître, qui le distribue aux compagnons au poids, selon la force des chapeaux qu’il commande. Il y a des chapeaux depuis quinze onces jusqu’à trois ; & le salaire du compagnon est le même depuis trois onces jusqu’à neuf & demie ; depuis neuf & demie jusqu’à onze il a cinq sols de plus ; passé onze onces, les chapeaux étant extraordinaires, ont des prix particuliers.

La matiere distribuée par le maître aux compagnons, au sortir des mains du cardeur, s’appelle l’étoffe. On pese deux chapeaux à un compagnon, c’est sa journée ; on lui donne une once de dorure, depuis quatre onces d’étoffe jusqu’à huit & davantage ; on lui en pese par conséquent deux onces. Le compagnon met cette dorure à l’écart ; quant à l’étoffe de ses deux chapeaux, il la sépare moitié par moitié à la balance ; il met à part une de ces moitiés ; il sépare l’autre en quatre à la balance ; puis il arçonne séparément chacune de ces quatre parties. Voyez les articles Arçon & Arçonner.

L’arçon est une espece de grand archet, tel qu’on le voit fig. 6. il est composé de plusieurs parties. AB est un bâton rond de 7 à 8 piés de longueur, qu’on appelle perche ; près de l’extrémité B est fixée à tenons & mortoise une petite planche de bois chantournée, comme on le voit dans la figure, qu’on appelle bec de corbin. Elle a sur son épaisseur en C une rainure où se loge la corde de boyau cC, qui après avoir passé dans une fente pratiquée à l’extrémité B de la perche, va se rouler & se fixer sur des chevilles de bois, qui sont au côté de la perche, opposées diamétralement au bec de corbin. A l’extrémité A de la perche est aussi fixée à tenons & mortoise une autre planche de bois D, qu’on appelle panneau ; cette planche est évidée, pour être plus légere, & elle est dans le même plan que le bec de corbin C ; elle est aussi plus forte par ses extrémités que dans son milieu ; sa force du côté de la perche fait qu’elle s’y applique plus fermement ; l’épaisseur qu’on lui a réservée de l’autre côté sert à recevoir le cuiret CC, ou un morceau de peau de castor qu’on tend sur l’extrémité E du panneau, au moyen des cordes de boyau C2, C2, attachées à ces extrémités. Ces cordes font le tour de la perche, & sont bandées par les petits tarauts a, a, qui les tordent & les bandent comme les Menuisiers la lame d’une scie. La corde à boyau se fixe par un nœud coulant à l’extrémité 4 de la perche ; de-là elle se rend sur le cuiret ; on la conduit dans la rainure du bec de corbin, d’où on la fait passer par la fente pratiquée à l’extrémité B de la perche aux chevilles i, i, i, où elle doit être fixée & suffisamment tendue. On met ensuite une petite piece de bois b d’une ligne ou environ d’épaisseur, qu’on appelle chanterelle, pour éloigner le cuiret du panneau, & y laisser un vuide qui permet à la corde de resonner. Sur le milieu de la perche en O, il y a une courroie de cuir qui sert de poignée, & qui entoure en-dessus la main gauche de l’arçonneur.

On voit, fig. 1. Pl. de Chapel, un ouvrier occupé à arçonner. LL, LL, sont deux treteaux qui portent une claie d’osier W, qui est assemblée avec deux autres HK, HK, placées à ses extrémités, & concave en-dedans, qu’on appelle dossiers ; elles servent à retenir les matieres qu’on arçonne ; deux pieces de peau M, M qui ferment les angles de la claie & des dossiers ont le même usage. L’arçonneur A tient de la main gauche, & le bras étendu, la perche de l’arçon qui est suspendue horisontalement par la corde DE qui tient au plancher ; de la main droite, il prend la coche F, représentée séparément, fig. 10. c’est une espece de fuseau tronqué & terminé à chaque bout par un bouton plat & arrondi ; il accroche la corde de l’arçon avec le bouton de la coche ; la corde glisse sur la rondeur du bouton, & va frapper l’étoffe qui lui est exposée en G, ce qui la divise, & la fait aller de la gauche à la droite de l’arçonneur.

L’arçonneur commence par exposer à l’action de la corde, sur la claie, la quatrieme partie de l’étoffe ; & il en forme en arçonnant, comme nous l’expliquerons tout-à-l’heure, une capade ; puis il en forme une seconde, une troisieme, & une quatrieme. Un bon ouvrier arçonne ses quatre capades, avec l’étoupage & les dorures, c’est-à-dire les travers & les pointus, à-peu-près en une heure. On entend par l’étoupage, de petites portions d’étoffes qu’on détache en égale quantité de ce qui doit faire les capades, pour fortifier les endroits foibles du chapeau, quand on le bastit au bassin & à la foule. On verra plus bas ce que c’est que bastir. Ces endroits foibles qu’on étoupe s’appellent des molieres.

Dans la manœuvre de l’arçon, après qu’on a placé l’étoffe sur la claie, on commence par la bien battre. Pour cet effet, on place la perche dans l’étoffe ; on y chasse la corde de maniere qu’elle y entre & en ressorte ; on continue jusqu’à ce que l’étoffe soit bien ouverte, & que les cardées soient bien effacées ; pendant cette premiere manœuvre, l’ouvrier fait tourner un peu la perche de l’arçon sur elle-même, par un mouvement du poignet de la main gauche, ensorte que la corde frappe bas & haut, & que l’étoffe soit éparpillée en tout sens, tant devant que derriere l’arçon. Alors il prend l’outil qu’on voit fig. 7. & qu’on appelle le clayon ; c’est un quarré d’osier dont le côté a un peu plus d’un pié, & qui a deux poignées ; il s’en sert pour ramasser dans le milieu de la claie l’étoffe éparse. Quand elle y est, il la rebat encore un peu, & tâche en ne décochant que des coups modérés, de ne l’éparpiller que le moins qu’il peut. C’est ainsi qu’il la dispose à être voguée. Elle est prête à être voguée, lorsque ce n’est plus qu’un amas de poils si rompus & si fins que le souffle les feroit voler de tous côtés. Pour voguer, il place sa perche à-peu-près dans le milieu de l’étoffe, mais de maniere qu’il y en ait toutefois plus derriere que devant, sans que la corde soit dans l’étoffe ; alors il tire la corde avec la coche dru & doux, & forme l’aîle de la capade, en donnant à l’étoffe la figure d’une pointe peu épaisse & peu large, telle qu’on la voit en a, bout de l’aîle, fig. 23. A mesure qu’il vogue, il rend les coups d’arçon plus forts, & l’étoffe en s’avançant d’a vers b, augmente en largeur & en épaisseur jusque sur la ligne cd ; alors l’ouvrier arçonnant moins fort, & diminuant de force depuis la ligne cd jusqu’au point b, dans la même proportion qu’il l’avoit augmentée depuis le point a jusqu’à la ligne cd, la capade diminue de largeur & de force, de maniere que la portion cad est tout-à-fait semblable à la portion cbd. Il ne faut pas imaginer pour cela qu’elle soit de même épaisseur sur sa largeur entiere ; son épaisseur va en diminuant depuis e jusqu’à c, & depuis e jusqu’à d ; mais sa diminution en épaisseur est beaucoup moindre depuis e jusqu’à d, que depuis e jusqu’à c. Tout l’espace ABCDe est d’ailleurs assez épais pour qu’on ne voye point le jour à-travers, au lieu qu’on voit tout le jour dans tout l’espace abcdABCD. a, b s’appellent les ailes de la capade, c la tête, d l’arrête, ABCD, le lien, abcdABCD, le clair.

On travaille ainsi à l’arçon les capades ; c’est avec le clayon qu’on leur donne la forme précise qu’on voit fig. 23. car elles ne la prennent pas exactement à l’arçon : pour cet effet, on approche le clayon de l’étoffe, on en presse légerement les bords, on l’applique aussi doucement dessus, on l’affaisse, observant de laisser toûjours le fort dans le milieu, & de réduire l’épaisseur d’un demi-pié qu’elle a prise à la vogue, à celle de deux doigts dans le milieu, au centre du lien ; c’est alors que les parties commencent à s’unir un peu. Cela fait, on prend la peau de parchemin qu’on voit fig 8. & qu’on appelle la carte ; on la place sur la capade déjà abaissée par le clayon ; on applique ses deux mains sur la carte, & on marche la capade. Marcher, c’est presser par petites secousses d’une main, de l’autre, parcourant ainsi en pressant des deux mains alternativement & légerement toute la surface de la carte, qu’on tient toûjours en respect avec les mains qu’on ne leve point ; mais qu’on ne fait que glisser par-tout, en donnant les petites secousses, afin d’approcher les parties sans s’exposer à aucun accident. On marche ou sur une des faces de la capade seulement, ou sur les deux ; quand on a marché, on ôte la carte, on plie la capade en deux, ensorte que le bout d’une aîle tombe juste sur le bout de l’autre aîle, puis on l’arrondit. L’arrondir, c’est enlever avec les doigts ce qui déborde d’une des moitiés sur l’autre moitié, tant du côté de la tête que du côté de l’arrête. Ce qui provient d’étoffe dans cette opération, joint à ce qui en reste de la capade sur la claie, servira à l’étoupage. Ce que je viens de dire sur une des capades se fait de même sur routes les trois autres.

Quand les capades sont finies, on prend l’once de dorure, & on l’arçonne, c’est-à-dire qu’on la bat, rebat, & vogue ; après quoi on la partage à la balance en deux parties égales, de chacune desquelles on fait deux petites capades. Ces petites capades ont la forme des grandes ; quant à leur consistence, elle est à-peu-près uniforme. On laisse de l’étoffe de chaque petite capade une portion légere qui servira à faire les travers, ou manchettes, ou bandes. Les capades & les travers sont figurés sous l’arçon & au clayon, & marchés comme les grandes ; quand les travers ont été marchés, ils ont la forme d’un parallélogramme : alors on en prend un ; on le plie sur sa longueur par plis égaux ; puis on le plie en deux seulement sur sa hauteur, & on le rompt suivant cette derniere dimension, dans le pli ; ce qui donne deux autres parallélogrammes de même longueur que le premier, & de la moitié de sa hauteur ; ce sont les deux travers, on les a pliés pour pouvoir les diviser en deux parties égales, sans les déchirer.

Cela fait, on marche les capades au bassin ; pour cet effet, on a une feutriere. La feutriere qu’on voit fig. 9. est un morceau de bonne toile de ménage, d’environ cinq piés de long, sur trois & demi à quatre de large ; on la mouille uniment avec un goupillon, après l’avoir étendue sur le bassin, afin de la rendre molle & douce ; mais il ne faut pas qu’elle soit trop humectée, sans quoi l’étoffe des capades prendroit à la feutriere, & seroit déchirée ; on pose la capade sur la feutriere, la tête vers le bord supérieur ; on la couvre exactement d’un papier un peu humecté & non ferme ; on met une autre capade sur ce papier qui la sépare de la premiere ; ces deux capades sont tête sur tête, arrête sur arrête. On ramene ensuite le bas de la feutriere sur les deux capades ; on la plie en trois plis égaux selon sa hauteur ; on la plie encore en trois plis égaux selon sa largeur, & l’on marche les capades renfermées dans la feutriere ainsi pliées ; c’est-à-dire qu’on applique les mains dessus, & qu’on les presse par-tout par petites secousses : après quoi, des trois derniers plis, on met en-dehors celui qui étoit en-dedans, & en-dedans celui qui étoit en-dehors, on acheve de replier, & on remarche. Toutes ces opérations tendent à augmenter peu-à-peu la consistence ; ce marcher des capades est le commencement de ce qu’on appelle le bastissage. Le bassin sur lequel cela se fait est une grande table de bois qu’on voit fig. 2. autrefois concave dans le milieu, maintenant tout-à-fait plane ; cette cavité étoit enduite de plâtre, on y metroit du feu, on la couvroit d’une plaque de fer, & l’on marchoit sur la plaque ; mais on ne marche plus guere à feu. Ce que nous venons de dire des deux capades se pratique exactement sur les deux autres ; on les enferme de même dans la feutriere séparées par un papier, & on les marche de même.

Après que les capades ont été marchées deux à deux, comme nous venons de le prescrire, on ouvre la feutriere, on enleve une des capades avec le papier qui la séparoit de l’autre qu’on laisse sur la feutriere, & qu’on couvre d’un papier gris qui a à-peu-près la forme d’une hyperbole qui n’auroit pas tout-à-fait tant d’amplitude que la capade sur la même hauteur. On pose le sommet de ce papier hyperbolique, qu’on appelle un lambeau, à deux bons doigts de la tête de la capade qui est sur la feutriere ; on mouille un peu le sommet du lambeau & la tête de la capade, & on couche sur le lambeau l’excédent de la tête de la capade sur le sommet de ce papier ; on couche pareillement l’excédent des deux aîles de la capade sur les côtés du lambeau, d’où il s’ensuit évidemment qu’il s’est formé deux plis au moins à la capade en quelqu’endroit, l’un à droite & l’autre à gauche du sommet du lambeau. Il faut effacer ces plis, & faire ensorte que le lambeau soit embrassé exactement sur toute sa circonférence, par l’excédent de la capade sur lui, sans qu’il y ait de plis nulle part : pour cet effet, on pose le dessous des doigts de la main gauche sur le bord gauche de la capade, en appuyant un peu, pour tenir tout en respect, & l’on détire doucement le pli de ce côté, avec les doigts de la droite, jusqu’à ce qu’on l’ait fait évanouir ; on en fait autant au pli du côté droit, en tenant tout en respect avec le dessous du bout des doigts de la droite, & détirant l’étoffe qui prête, avec les doigts de la gauche. Quand ces plis sont bien effacés, on prend l’autre capade, que j’appellerai b, & on la pose sur le lambeau que la premiere, que j’appellerai a, tient embrassé ; on retourne tout cet appareil ; on couche les bords excédens de la capade b, sur la capade a, ensorte que cette capade a soit embrassée par-tout par la capade b, comme la capade b embrasse le lambeau qui les sépare. On efface les plis de cette capade b, comme on a effacé ceux de la capade a ; mais le lambeau n’ayant pas à beaucoup près autant d’amplitude que les capades qui le renferment, il reste ordinairement à droite & à gauche, au-bas des capades, au bord de leurs arrêtes, deux petites places que le lambeau ne couvre point, & où les capades se toucheroient & se prendroient, si on n’y inséroit deux petits morceaux de papier qui servent, pour ainsi dire, de supplément au lambeau. Aussi a-t-on cette attention ; il faut bien se ressouvenir que tout cet appareil est placé sur la feutriere, la tête des capades étant à une petite distance de son bord supérieur.

Cela bien observé, on prend la feutriere par son bord supérieur, & on en couche sur la tête des capades, la partie dont elle les excede, & qui est à-peu-près de quatre doigts ; on prend ensuite le bord inférieur de la feutriere, & on le ramene jusqu’en haut de cet appareil, ensorte que l’appareil des capades & du lambeau soit entierement renfermé dans cette grande toile, & que le tout ait à-peu-près la forme quarrée de la fig. 24, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Après quoi prenez l’angle 1, portez le point 1 au point 10, & formez le pli 9, 2. Prenez l’angle 4 ; portez le point 4 au point 11, & formez le pli 5, 3. Prenez l’angle 6 ; portez le point 6 au point 15, & formez le pli 7, 16, qui prolongé passeroit par l’angle 4. Prenez l’angle 15 ; portez-le au point 14, & formez le pli 13, 12 parallele au pli 9, 2.

Il est évident qu’après ces opérations tout votre appareil aura la figure extérieure 2, 9, 8, 7, 16, 3, 2. Faites trois plis égaux entr’eux & paralleles au pli 7, 16, ensorte que le bord du premier pli tombe sur le pli 9, 2, & que la ligne 17, 14, si on la tiroit, fût partagée en quatre parties égales par le moyen des plis qui la couperoient perpendiculairement en trois endroits. Voilà ce qu’on appelle former ses croisées.

Ces croisées formées, poser vos deux mains dessus & marchez. Cela fait, dépliez & formez les mêmes croisées, mais en commençant par l’angle 4, ensorte que toutes les croisées soient toutes jettées du côté de cet angle, comme on les voit jettées dans la fig. du côté de l’angle 1. Posez vos mains sur ces nouvelles croisées & marcher ; cela s’appelle marcher sur les côtés.

Dépliez & ne laissez que les deux plis 9, 2 ; & 3, 5. Prenez le bord 8, 7, 6, & formez, les uns sur les autres, trois plis paralleles à 8, 7, 6, ensorte que le dernier de ces trois plis tombe sur 2, 3, & que tout l’espace 8, 9, 2, 3, 5, 6, 7, 8, soit partagé en quatre bandes paralleles & de même hauteur. Appliquez vos mains & marchez. Cela s’appelle marcher sur l’arrête.

Dépliez & ne laissez que les deux plis 9, 2 & 3, 5. Prenez le bord 2, 3, & formez les uns sur les autres trois plis paralleles à 2, 3, ensorte que le dernier tombe sur 8, 7, 6, & que tout l’espace 2, 3, 5, 6, 7, 8, 9, 2, soit partagé en quatre bandes paralleles & de même hauteur. Appliquez vos mains & marchez. Cela s’appelle marcher sur la tête ; & l’opération entiere, suivre ses croisées.

Quand on a suivi ces croisées, on déplie premierement les trois grands plis paralleles, puis les deux angles 192, 345 ; on abaisse la feutriere ; on ouvre les capades ; on ôte le lambeau d’entre elles, avec les deux papiers des côtés, on les décroise. Pour entendre ce que signifie ce mot décroiser, dont nous nous servirons souvent, il faut se rappeller que l’assemblage des deux capades a à-peu-près la forme d’un cone, sur les deux côtés duquel ces capades commencent à se lier par des portions dont elles sont repliées l’une sur l’autre : or décroiser, c’est déplier ce cone, & le plier ensuite de maniere que ce qui occupoit les côtés occupe le milieu, & que ce qui, occupoit le milieu occupe les côtés, sans séparer la liaison qui commence à se faire. Ainsi soit (fig. 24.) les capades représentées avant le décroisement par bad : après le décroisement elles doivent avoir la même figure, avec cette seule différence que ad soit en ac, ac en ab, & ainsi de suite. Le rendouble des capades l’une sur l’autre se trouvera donc en ac : on donne aussi à ce rendouble le nom de croisée ; on en efface doucement les petits plis, en détirant un peu, & en passant légerement dessus le dos des doigts. On retourne tout l’assemblage des capades, & on en fait autant au rendouble qui se trouve sur le milieu de l’autre côté.

Cela fait, on prend les deux autres capades, car il faut se ressouvenir qu’on en a arçonné quatre, & on les pose sur les deux premieres qu’on vient d’assembler, une dessus, l’autre dessous ; il est évident que ces deux secondes capades doivent déborder sur celles qui sont déjà liées : on couche cet excédent des nouvelles capades sur les deux premieres, comme on avoit couché l’excédent de l’une de celles-ci sur le lambeau, & l’excédent de l’autre sur cette une ; on efface les plis de la tête & des côtés, comme nous l’avons prescrit ; on remet les lambeaux & les papiers des côtés à leur place, c’est-à-dire entre les deux premieres capades, & on a un nouvel appareil ou assemblage de quatre capades, dans lequel, en conséquence du décroisement, le fort répond au foible, & le foible au fort ; c’est-à-dire, que les rendoubles ou croisées des deux premieres répondent au milieu des deux secondes, & les rendoubles ou croisées des deux secondes, au milieu des deux premieres qu’elles enveloppent ; après quoi on plie la feutriere comme quand elle ne renfermoit que deux capades, & l’on suit sur elle toutes les croisées de la fig. 22. marchant d’un côté, de l’autre, de tête & d’arrête.

Quand on a suivi ces croisées, on déplie la feutriere, on ôte les lambeaux, & l’on décroise les quatre capades, de maniere que les deux rendoubles ou plis des deux dernieres capades qui sont sur les côtés en-dehors, se trouvent sur le milieu en-dehors, & que les deux rendoubles ou plis des deux premieres qui sont sur le milieu en-dedans, se trouvent sur les côtés en-dedans de l’appareil ; puis on efface les plis des rendoubles des deux dernieres capades, on arrondit tout l’appareil du côté de l’arrête, arrachant légerement toutes les portions de l’étoffe qui excedent d’une des moitiés de l’arrête sur l’autre, & qui empêchent que l’arrête entiere ne soit bien ronde.

Tout cet appareil des quatre capades s’appelle alors un chapeau basti au bassin. On le laisse sur la feutriere, on l’ouvre, & on regarde en-dedans au jour les endroits qui paroissent foibles, afin de les étouper. Etouper, c’est placer aux endroits foibles des morceaux d’étoffe qui leur donnent l’épaisseur du reste. On retourne sens-dessus-dessous son chapeau en tout sens, afin d’étouper par-tout, tant en tête qu’en bords. L’étoupage se forme à l’arçon, se bat & vogue comme les capades ; à cela près qu’on ne lui donne aucune figure, & qu’il ne se marche qu’à la carte non plus que la dorure. Quand le chapeau est étoupé d’un côté, on remet le lambeau dedans ; puis on retourne le tout sens-dessus-dessous, & on étoupe l’autre côté : quant à la maniere de placer l’étoupage, la voici. Lorsqu’en regardant au-travers du cone creux des capades, on a apperçu un endroit clair, on rompt un morceau d’étoupage de la grandeur convenable, & on le place en-dehors à l’endroit correspondant à celui qu’on a vû foible en regardant en-dedans. Il faut un peu mouiller avec de la salive l’endroit où l’on met l’étoupage, afin de le disposer à prendre : cela fait, on replie la feutriere comme auparavant, & on suit toutes les croisées de la fig. 23. marchant d’un côté, de l’autre, de tête & d’arrête.

Après quoi on déplie la feutriere, on retire le lambeau, on décroise, plaçant ce qui étoit sur les côtés de l’appareil au milieu, & ce qui étoit au milieu sur les côtés : on examine encore s’il n’y a point d’endroits à étouper ; s’il y en a, on les étoupe ; on remet le lambeau ; on referme la feutriere ; on donne toutes les croisées de la fig. 23. marchant d’un côté, de l’autre, de tête & d’arrête : on déplie, on retire le lambeau, & on décroise encore ; puis retournant l’appareil sur la feutriere, de maniere que la tête soit où étoit l’arrête : on plie la feutriere comme auparavant, & on marche, mais d’une maniere particuliere ; au lieu de presser avec la main par petites secousses, on roule un peu le tout sous les mains contre le bassin, ce qui s’appelle cimousser : cette opération arrondit & égalise l’arrête : cela fait, on déplie la feutriere, on décroise, & on plie le chapeau pour le porter à la foule ; c’est-à-dire qu’on porte le bout de la tête sur le bord de l’arrête, & les deux côtés l’un sur l’autre. Cet appareil s’appelle un bastissage, & l’endroit où il s’exécute, le bastissage.

Nous voici arrivés à la foule : on y porte les bastissages avec les dorures. Voyez la foule, fig. 3. 4. & 5. La fig. 3. est la foule même ; la fig. 4. est la moitié de son plan ; & la fig. 5. en est le profil selon sa longueur. A, fig. 1. la porte de l’étuve. B les ventouses. C la porte du fourneau. E dessous de la chaudiere où l’on fait le feu. F, F, F, grille ou chenets sur lesquels on place le bois. H, H, H, tuyau de la cheminée. I, I, I, chaudiere de cuivre. K, K, K, K, K, K, bancs de foule. L le bureau. M baquet à bourre. N boutons ou de fer ou de bois, destinés à arrêter les roulets : remarquez que les bancs sont en pente. O écumoire. P balai.

Pour fouler, on commence par remplir la chaudiere d’eau de riviere ou de puits, il n’importe ; on jette du gros bois sur les chenets, on y met le feu : quand l’eau est prête, on a de la lie de vin ; cette lie a déjà servi au vinaigrier, le fluide en est ôté, ce n’est proprement que le marc de la lie ; plus la lie est rougeâtre, meilleure elle est ; il en faut un sceau & demi ordinaire sur une chaudiere à huit ; à mesure que l’eau chauffe, on délaye la lie avec un balai : quand l’eau bout, l’écume ou crasse de la lie paroît à la surface de l’eau ; on l’écume, puis on se met à travailler. On prend un bastissage, on le met sur l’eau, & on l’y tient enfoncé avec un roulet. Voyez fig. 11. Le roulet, c’est une espece de fuseau de bois fort long, assez fort dans le milieu, rond, & allant en diminuant de diametre du milieu vers ses deux extrémités. Quand le bastissage est trempé, s’il arrive qu’il soit trop chaud, on le plonge dans l’eau froide ; on le déplie seulement par le bout d’un des côtés, on le roule, & on en fait sortir l’eau contre le banc de la foule ; on le roule par l’autre bout, & on en fait pareillement sortir l’eau en le serrant entre ses mains, & le pressant contre le banc de la foule ; ensuite on le déplie, on l’étend sur le banc, l’arrête du côté de l’ouvrier, la tête du côté de la chaudiere ; on le décroise délicatement sur le côté, comme on voit fig. 24. en faisant passer la partie ab en ac : on prend une brosse à poil un peu long, mais serrée, on la trempe dans la chaudiere, & on frappe avec cette brosse légerement sur la croisée ac, pour en effacer le pli ; on écarte avec le dos de la même brosse la bourre & la crasse qui se forme à la surface de la chaudiere ; on en plonge le poil dans l’eau ; on s’en sert pour asperger le chapeau : quand il est aspergé, on prend le bout de la tête a, on le porte en d (fig. 24.) & l’on forme le pli ou la croisée bc ; on roule le reste à-peu-près dans la direction du pli bc ; on le serre avec les mains, & on le presse en cet état contre le banc ; on le déroule ; on l’asperge : on prend la tête a (fig. 26.) on la porte en d ; on roule le reste à-peu-près dans la direction du pli ou de la croisée dc ; on serre avec les mains ce rouleau, & on le presse bien contre le banc : on le déroule ; on asperge : on prend la tête a (fig. 27.) on la porte en d, & l’on forme le pli ou la croisée bc ; puis on roule, en commençant le roulement par le bout de l’aile : on serre le rouleau entre les mains & contre le banc ; on le déroule, on l’asperge, & l’on forme le pli cd (fig. 28.) en portant le bout de l’aile ou le point a en b : on roule le reste dans la direction de ce pli ou croisée ; on serre le rouleau entre ses mains & contre le banc ; on déroule, on asperge : on forme le pli dc (fig. 29.) en portant le point a en b ; on roule le reste dans la direction de ce pli ou croisée ; on serre le rouleau entre ses mains & contre le banc. Il faut observer dans toute cette premiere manœuvre de la foule, qu’on asperge avec la brosse à chaque pli de croisée, qu’on roule bien clos, & qu’on foule mollement, en allongeant les bras, en faisant faire au rouleau ou chapeau roulé beaucoup de chemin sur le banc, en tournant sur lui-même, & en le pressant peu sur chaque point de ce chemin : il n’est pas encore assez compacte pour supporter de grands efforts ; mais la liaison croîtra par des degrés insensibles. On déroule ; on asperge : on prend le point a (fig. 30.) on le porte en d ; on forme le pli bc ; on roule le reste à-peu-près dans la direction de ce pli, bien clos, & l’on foule mollement ; on déroule ; on asperge : on prend le point a (fig. 31.) on le porte en d ; on forme le pli de croisée bc ; on roule le reste bien clos dans la direction de ce pli, & on foule mollement : on déroule, on asperge ; on prend le point A (fig. 32.) on le porte en B, & l’on forme le pli CD ; on prend le point a, on le porte en b, & l’on forme le pli cd : on prend le point e de l’arrête, & on le porte en f, & l’on forme le pli aA : on roule le reste bien clos dans la direction du pli Aa, & l’on foule. Voilà toute la suite des croisées de la foule ; on les réitere toutes trois fois consécutives, à commencer par le décroisement de la fig. 24. Ainsi on décroise trois fois, comme on voit dans cette fig. 24. On plie & foule trois fois sur un côté, comme on voit fig. 25. On plie & foule trois fois sur l’autre côté, comme on voit fig. 26. On plie & foule trois fois sur la tête, comme on voit fig. 27. On plie & foule trois fois sur un coin, comme on voit fig. 28. On plie & foule trois fois sur l’autre coin, comme on voit fig. 29. On plie & foule trois fois sur un des bords de l’arrête, comme on voit fig. 30. On plie & foule trois fois sur l’autre bord de l’arrête, comme on voit fig. 31. On plie & foule trois fois sur les bords de l’arrête & sur l’arrête entiere en même tems, comme on voit fig. 32. Quand je dis qu’on plie & foule trois fois sur chacune de ces parties, cela ne signifie pas que ces trois fois se fassent tout de suite & consécutivement sur cette partie : cela signifie que comme on suit trois fois toutes les croisées, & qu’à chaque fois qu’on les suit chacune des parties dont je viens de parler est pliée & foulée une fois ; après qu’on a suivi trois fois toutes les croisées, toutes les parties précédentes ont été aspergées, pliées, foulées trois fois ; je dis aspergées, car on ne plie jamais, ni on ne foule un pli de croisée, sans avoir aspergé auparavant.

Quand on a suivi ses croisées pour la troisieme fois, on étend le chapeau sur le banc, & l’on en frotte circulairement la surface avec la paume de la main, pour en faire sortir le jarre : on appelle jarre, le gros poil qui s’est trouvé mêlé avec le fin quand on a coupé la peau ; cela fait, on retrousse le bord supérieur de l’arrête, on ouvre le chapeau, & l’on tâche, en tâtonnant avec les doigts, de découvrir les endroits foibles ; quand on en trouve, on les marque en traçant un trait avec le bout du doigt ; on prend ensuite des morceaux d’étoupages, on les humecte, & on les met en-dehors aux endroits correspondans aux endroits foibles, qu’on reconnoît aisément à la marque du doigt : pour affermir ces étoupages, on les frappe ou tape un peu avec la brosse mouillée ; on referme le chapeau, on le retourne sens-dessus-dessous, on le r’ouvre, & on cherche les endroits foibles de l’autre moitié, auxquels on remédie comme nous venons de dire.

Après avoir étoupé, on ouvre tout-à-fait le chapeau de la main gauche ; de la droite on en frappe la pointe ou tête d’un petit coup, on la fait rentrer en-dedans ; on lâche le bord qu’on tenoit ; on insere en-dedans les deux mains ; on prend la tête, on l’attire à soi doucement, de peur de déranger l’étoupage ; on repousse les bords, & le chapeau est retourné. Alors on prend des morceaux de tamis de crin simple, on insere ces tamis dans le chapeau en autant d’endroits qu’on a mis de l’étoupage, de peur que cet étoupage ne vînt à se lier avec les parties auxquelles il correspondroit : cela fait, on asperge un peu, on fait un pli sur le côté de la tête, tel que celui de la fig. 25. mais plus petit ; on roule dans la direction de ce pli, mais bien clos ; on foule doucement ; on déroule, on asperge ; on fait un autre petit pli sur l’autre côté de la tête ; en un mot on suit sa croisée toute entiere, à commencer à la fig. 25. & à finir à la fig. 32. inclusivement, exécutant tous les plis indiqués par ces figures, aspergeant, roulant, & foulant à chacun, comme il a été prescrit plus haut.

Cela fait, on déploye le chapeau, dont, pour le dire ici en passant, on a toûjours vis-à-vis de soi, quand on foule, le côté opposé à celui sur lequel on a commencé à rouler le reste : ainsi dans la derniere manœuvre de la fig. 32. on a vis-à-vis de soi la tête. On retourne donc le chapeau, pour être en face de l’arrête ; on l’ouvre, on décroise, on examine encore s’il n’y a point d’inégalités dans l’épaisseur ; s’il y en a, on étoupe derechef ; on retourne le chapeau sens-dessus-dessous, comme nous avons dit ; on place des tamis aux endroits étoupés, & l’on suit une croisée entiere, à commencer à la fig. 25. jusqu’à la fig. 32. inclusivement.

Voici le moment de placer une des petites capades, que nous avons appellées plus haut pointus : on place un de ces pointus, ou une de ces parties de dorure qui doivent faire l’endroit du chapeau, sur la tête, qu’elle couvre jusqu’à deux doigts de l’arrête ; on prend de l’eau avec la brosse, observant de bien écarter la bourre, on asperge le pointu, & on le tape assez fortement avec le côté des crins : s’il arrive au pointu d’être plus ample que la tête, & de déborder de tous côtés, on ouvre le chapeau, on insere la main jusqu’au fond, on releve la tête, & on abat les excédens du pointu, & on les tape ensuite tant-soit-peu avec la brosse : quant aux excédens des côtés, on décroise un peu, on abat d’un & d’autre côté les excédens à la faveur des décroisemens, on les tape aussi : quand ce pointu est ainsi ajusté, on examine s’il n’y a point d’endroits à étouper ; s’il y en a, on les étoupe. On pose sur l’autre côté de la tête le second pointu, précisément avec les mêmes précautions que le premier, se garantissant bien sur-tout de la bourre : on retourne alors le tout de dedans en-dehors, le plus délicatement que l’on peut, de peur de détacher les pointus, qui ne tiennent qu’autant qu’il le faut pour supporter juste cette manœuvre ; on met entre les pointus, & aux endroits étoupés, des tamis ; puis on foule une croisée entiere, à commencer à la fig. 27. Lorsqu’on a exécuté les croisées prescrites par la fig. 32. on remet l’arrête du chapeau de son côté, on le déploye, on l’ouvre, on ôte les tamis, on décroise de côté, comme il est marqué fig. 24. on examine si les pointus sont bien pris ; s’ils ne le sont pas, on asperge, on tape sur leurs bords ou croisées avec la brosse ; on remet les tamis, & on foule une seconde croisée toute entiere, à commencer à la fig. 25.

Lorsque les pointus sont bien pris, on retourne de dedans en-dehors les pointus, on les frotte en rond avec la paume de la main, pour en ôter la bourre ou le jarre qui peut s’y trouver ; on examine s’il n’y a plus d’endroits à étouper ; s’il y en a, on étoupe ; puis on prend un travers qu’on place à un doigt du bord de l’arrête, & qui monte delà à la hauteur de huit doigts, ne laissant à découvert que le bout de la tête, ou la portion qui fera le dedans de la forme quand le chapeau sera achevé : on asperge ce travers, on le tape ; on décroise sur les côtés l’un après l’autre ; on abat l’excédent du travers avec la brosse, & on tape cette espece de rebord ; on retourne le tout sens-dessus-dessous ; on met l’autre travers comme on a mis le premier ; on retourne ensuite le chapeau de dedans en-dehors, de sorte que les pointus soient en-dehors, & les travers en-dedans, & on foule une croisée complete depuis la fig. 25. jusqu’à la fig. 32. inclusivement : on examine ensuite si les rebords ou croisées des travers sont bien prises ; s’ils ne le sont pas, on les tape avec la brosse, & l’on tient des tamis aux endroits non pris, puis on arrose le chapeau avec la jatte, & on foule une croisée complete : si tout est bien pris, alors le chapeau est dit basti à la foule ; si non on foulera encore une croisée complete.

Lorsque le chapeau est basti à la foule, alors on prend la manique, pour fouler plus chaud & plus clos. Cet instrument qu’on voit fig. 12. est une semelle de cuir doublée de l’empeigne : cette semelle s’attache sur le poignet par une courroie & une boucle, & elle est terminée à l’extrémité par un anneau de cuir qui reçoit le doigt du milieu, & qu’on appelle doigtier : on a une manique à chaque main ; si l’eau paroît claire, on y remet un peu de lie qu’on délaye : on prend le chapeau, s’il est grand, on le plie des deux côtés ; on a l’arrête de son côté, on le trempe par la tête dans l’eau bouillante de la chaudiere, puis on y fait un pli sur la tête, comme il est fig. 25. seulement plus petit : c’est même une observation générale pour toutes les croisées qui vont suivre, de faire successivement les plis marqués par les figures d’autant plus petits, que le chapeau deviendra plus ferme, & se rapetissera davantage, & de fouler plus fortement : on foule une croisée complete, observant à chaque pli (ou pour parler le jargon que nous nous sommes faits dans cet article afin de nous rendre intelligibles, à chaque figure, car nous avons représenté les plis par des figures) de tremper le chapeau dans la chaudiere avant de le plier ; & dans le cours de la foule de chaque pli de le tremper deux ou trois fois tout roulé, & de le tenir roulé bien ferme & bien clos.

Le nombre des croisées completes qu’on est obligé de donner successivement, est plus ou moins grand, selon la nature de l’étoffe, ou la difficulté qu’elle a à rentrer : on en donne au moins quatre ou cinq, bien chaud & bien clos. Les maniques servent dans ces croisées à garantir les mains de l’action de l’eau bouillante, & à pouvoir fouler avec plus de hardiesse & de force. Après ces croisées, on brosse son chapeau avec la brosse qu’on trempe dans l’eau, & on le porte sur une table dans un endroit clair, pour voir s’il n’y a point d’ordure ; si on en apperçoit, on prend des pinces aiguës & courbes, & on arrache les ordures, ce qui s’appelle épinceter à l’endroit. Quand le chapeau est épinceté à l’endroit, on le retourne, on lui donne deux ou trois ou quatre croisées completes, chaud & clos, comme les précédentes, c’est-à-dire trempant plusieurs fois dans l’eau dans le cours de la foule de chaque pli ; puis on épincete à l’envers ; après quoi on retourne le chapeau, & on le foule chaud & clos, autant de croisées completes qu’il en faut pour le finir. Ces croisées se foulent au roulet & à la manique, qu’on ne quitte point que le chapeau ne soit fini. On pose le roulet sur le chapeau, on roule le chapeau dessus, & on foule : quant à la maniere de poser le roulet, on suit la direction des différens plis des croisées. Le roulet est de bois de frêne. On ne foule au roulet que deux bonnes heures & demie, quand l’étoffe rentre bien, & que l’ouvrier est habile.

Quand on a conduit le chapeau à ce point, on le décroise en tout sens, pour s’assûrer s’il est à-peu-près rond, & s’il n’y a point de lippes. Les lippes, ce sont les excédens des plus longs bords sur les plus petits : quand il y en a, on trempe la lippe dans l’eau bouillante, on met le roulet sur cet endroit excédent de l’arrête, & on le foule jusqu’à ce qu’à force de rentrer, la lippe ait disparu ; cela s’appelle arranger le chapeau : en l’arrangeant, on tâche de l’égoutter d’eau & de lie ; pour cet effet on le foule à sec, une demi-croisée sur l’arrête ; alors les croisées ont cessé d’être reglées ; on suit les plis qu’on croit nécessaires. Quand le chapeau est bien égoutté, on examine si les plis des croisées n’y sont point marqués ; si on les y apperçoit, on les efface en frappant un peu dessus avec le roulet.

C’est alors qu’on torque le chapeau, ou qu’on le met en coquille : il est au moins diminué des trois quarts de la grandeur qu’il avoit quand il a été basti. Pour le torquer, on l’ouvre bien ; on enfonce la tête jusqu’à l’arrête & fort au-delà, puis on la repousse en sens contraire, & ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la hauteur du chapeau ait été employée à former dans un même plan des plis en ondes & concentriques à l’arrête, dont la pointe de la tête occupe le centre.

Quand le chapeau est en coquilles ou torqué, on le trempe dans la chaudiere, puis sur le banc de la foule on affaisse, on détire avec le pouce de la main droite, & on fait disparoître, en poussant & élargissant en tout sens, la pointe de la tête, ce qui s’appelle pousser. Lorsque la pointe est étendue, on détorque un pli qu’on pousse, qu’on étend, & qu’on élargit comme la pointe. On continue à détorquer, à pousser, à élargir, & à étendre, jusqu’à ce qu’il y ait assez d’espace étendu pour pouvoir travailler du poignet en entier ; alors on se l’enveloppe d’un mauvais bas de laine qu’on appelle un poussoir : ce bas garantit la main de l’eau bouillante dans laquelle on trempe le chapeau durant tout le cours de cette manœuvre ; & on pousse le chapeau, étendant, élargissant, & approfondissant jusqu’à ce qu’on ait pratiqué un espace capable de recevoir la forme fig. 14.

Quand le chapeau est poussé, on le dresse : dresser, c’est mettre sur la forme ; alors il ressemble parfaitement à un bonnet de laine retroussé ; alors les ailes sont presque appliquées contre la forme ; les pointus sont en-dessus, les travers sont devant, & se présentent tout autour à la surface du chapeau opposée à celle des pointus, sans quoi le chapeau ne paroîtroit pas doré par-tout.

Quand le chapeau est sur la forme, on prend le choc, fig. 19. c’est une feuille de cuivre de l’épaisseur de deux lignes, recourbée par un bout pour en faire le manche, & ceintrée de l’autre : la partie ceintrée est mousse, & sa courbure est la même que celle de la forme, dont elle peut embrasser une partie assez considérable. L’opération dans laquelle on se sert de cet instrument s’appelle choquer : elle consiste à passer légerement la courbure du choc de haut en-bas sur toute la surface de la tête du chapeau, afin de lui faire prendre exactement la forme, en effaçant les plis & godes. Quand on a choqué, on lie la ficelle sur le chapeau ; elle fait deux tours sur le milieu de la forme ; on l’abaisse jusqu’au bord inférieur de la forme avec le choc : pour cet effet on trempe le chapeau bien chaud. Quant à la partie supérieure de la tête, qui en est la plate-forme, on en efface les plis & godes, & on empêche qu’elle ne fasse le cul avec la piece, figure 18. C’est aussi une feuille de cuivre de la même épaisseur que le choc, mais non ceintrée : on l’applique sur le haut de la tête, & en la faisant aller & venir sur cet endroit, on l’applanit.

On abat ensuite le chapeau : pour cet effet on porte le chapeau en forme sur le banc de la foule, on le trempe ; on pose la forme à plat sur le bord extérieur du banc ; de la main gauche on fixe le bord du chapeau de maniere que le pouce embrasse le bord du banc, & serre le bord du chapeau ; de la main droite on empoigne une partie du bord qui est étendu sur le banc, on la tient bien serrée, on la tire, & on tâche de l’étendre : on fait cette opération tout au tour du chapeau, dont on fait tourner la forme sur elle-même. Lorsque le bord du chapeau est à-peu-près plat, on piece : pour cet effet on le trempe, & avec la piece qu’on appuie de son plat sur les bords du chapeau, on la presse d’une main, tandis qu’on fait tourner la forme de l’autre : c’est ainsi qu’on efface les plis faits en abattant ; ces plis s’appellent tirasses. Cette opération ne rend cependant pas encore les ailes tout-à-fait plates ; pour les achever, on les détire une seconde fois, précisément comme la premiere, puis on prend la jatte, on les arrose & la tête de deux jattes d’eau de la chaudiere ; ensuite on passe la piece sur la tête pour l’unir & l’égoutter, & on en conduit le côté, de dessus la tête, tout autour de la forme : alors on quitte cet instrument, on prend le choc avec lequel on acheve d’abaisser entierement la ficelle ; après quoi avec la piece dont on applique le plat sur les bords du chapeau, & qu’on conduit tout autour, le côté tranchant du côté de la chaudiere, comme pour y diriger l’eau qui sort du chapeau, on l’unit & on l’égoutte. Quand le chapeau est bien égoutté, on le frotte par-tout légerement avec les mains ; & prenant entre le pouce en-dessus, & l’index en-dessous, l’extrémité de l’arrête, on la releve un peu, & on l’arrondit en gouttiere dont la concavité regarde la tête.

Voilà le chapeau sorti de la foule, & prêt à entrer dans l’étuve pour y être seché. On le laisse sur la forme : elle est percée en-dessous de deux trous ; les murs de l’étuve sont parsemés de clous qui y sont fichés : on place un de ces clous dans un des trous de la forme, & elle y reste suspendue : on laisse passer la nuit au chapeau dans l’étuve ; les compagnons en s’en allant, quand il n’y a plus de bois sous la chaudiere, ni par conséquent de fumée à craindre, ferment la tuile, dont on voit l’ouverture en 1, 2, fig. 3.

Lorsque le chapeau est sec, on le tire des étuves ; mais chaque ouvrier marque son ouvrage pour le reconnoître, l’un avec du blanc, l’autre avec le doigt. Le chapeau étant mouillé, le doigt couche le poil selon une certaine direction qu’il garde, & la trace se reconnoît. Au sortir de l’étuve, on délie la ficelle, on chasse la forme en la pressant par le haut, puis on ponce : pour cet effet on remet la petite gouttiere qu’on avoit formée à l’arrête de dessus en-dessous ; on a une petite ponce légere ; on pose l’aîle du chapeau sur le banc de la foule, la concavité de la forme en-haut ; & on passe la ponce sur l’aîle, jusqu’à ce que toute cette surface soit bien unie, & que tout le poil en soit bien égalisé. Le poil étoit auparavant fort grossier ; la ponce ou le détache, ou le coupe, ou l’affine ; on la mene & on la ramene fermement du bord concave de la tête au bord de l’arrête ; on en fait autant à l’autre surface, observant auparavant de remettre la gouttiere dans son premier sens. On remet ensuite le chapeau en forme, & on acheve de le poncer : on l’a remis en forme, afin que ce solide soûtînt l’action de la ponce, & que la tête du chapeau ne fût pas enfoncée. Après avoir poncé, on prend une brosse seche qu’on passe par-tout, tant pour enlever ce que la brosse a détaché, que pour faire sortir le peu de lie qui reste, & adoucir l’ouvrage. On a ensuite un peloton quarré, oblong, rembourré de gros poil de castor, & couvert d’un côté de drap, de l’autre de panne ; on passe ce peloton par-tout ; le peloton & le frottoir ne sont pas la même chose. Le frottoir est une piece de bois unie, d’un doigt d’épaisseur, ou à-peu-près, sur environ six pouces en quarré, qu’on passe sur le chapeau quand on le décroise à la foule, qu’il est chaud, & qu’il faut l’éjarrer. L’ouvrier, au lieu du frottoir, se sert aussi de sa main, comme nous l’avons dit.

Lorsque le chapeau est pelotonné, on marque avec de la craie son poids, & s’il est doré ou non. On se sert de chiffres pour le poids, & de lettres pour le reste. L’ouvrier a aussi sa marque, qu’il fait avec des ciseaux au bord de l’arrête ; c’est une hoche, un croissant, ou une autre figure : puis il rend son chapeau au maître, qui l’examine avant que de l’envoyer à la teinture, où nous le suivrions sans interruption, si nous n’avions à reprendre de plus haut l’opération que nous venons de décrire, & que nous avons poussée jusqu’ici, pour ne pas couper le fil de la manœuvre principale par l’explication d’une opération accidentelle, je veux dire celle du plumet. Nous allons maintenant dire comment on fait au chapeau un plumet, quand on y en veut un.

Quand on a foulé au roulet & à la main, au point que le chapeau n’a plus qu’un pouce à rentrer, alors on l’égoutte au roulet comme s’il étoit achevé, & on le flambe du côté du plumet ou à l’endroit : pour cet effet, on a un morceau de bois sec, ou un peu de paille allumée, au-dessus de laquelle on passe la partie qu’on veut flamber ; cette flamme brûle un peu le poil.

Pour former le plumet, on choisit de l’anglois non secrété, le plus long qu’on peut trouver ; on l’arçonne comme le reste ; on en fait à l’arçon les uns huit pieces, les autres douze. Ces pieces ont la même hauteur que les travers, & se placent au côté opposé, comme il est évident, mais elles n’ont pas la même forme ; ce sont des ovales formées de deux portions d’un cercle qui excéderoit d’un bon pouce la circonférence du chapeau, & elles sont chacune la huitieme ou la douzieme partie de cette circonférence. Il est à observer qu’elles sont toutes plus minces à la partie qui doit toucher la tête, qu’à celle qui doit déborder l’arrête ; on voit le jour à-travers de l’une, & non à-travers de l’autre. En effet, il importe beaucoup davantage que le plumet soit fourni au bord du chapeau, qu au fond vers la tête ; elles sont aussi plus fortes au centre qu’au bout des aîles : on en verra la raison plus bas. Voyez, figure 32. une piece de plumet ; elle est plus forte en c qu’en i & k, & plus forte en b qu’en h.

Les pieces se marchent seulement à la carte ; pour les faire prendre au chapeau, préparé comme nous venons de dire, on a un grand chapeau de vigogne commun, qui n’a été que basti à la foule, ou un sac de toile neuve fait à-peu-près en cone, mais beaucoup plus grand que le chapeau qu’on travaille ; que le dedans de ce sac soit garni de tamis de crin ; on place le chapeau dans cette chausse ou dans le vigogne ; on prend la brosse, on l’asperge ; on a une des pieces qu’on place sur le chapeau ; de maniere que l’arrête en soit débordée d’un bon pouce ; on tape cette piece avec la brosse : si on se sert d’une chausse, il ne faut point de tamis : si on se sert d’un vigogne, on place des tamis sur la piece pour la séparer du vigogne ; on retourne cet appareil sens-dessus-dessous ; on ouvre le chapeau ; on place en-dedans des tamis, de peur que les bords inférieurs de la piece mise ne prennent avec les bords inférieurs de celle qu’on va mettre ; on ferme le chapeau ; on place une seconde piece ; on sépare cette seconde piece par des tamis du vigogne, si c’est d’un vigogne que l’on se sert ; on fait un pli à la tête, tel que celui de la figure 25. on continue de plier le reste en trois autres plis, dans la direction du premier pli 25 ; on prend les maniques, mais non le roulet ; on arrose avec la jatte, & on foule. Il faut dans ce travail que l’eau de la chaudiere soit moins chargée de lie ; on foule chaud & clos sur la tête & sur les côtés ; on examine ensuite si les deux pieces ont bien pris avec le reste de l’étoffe, ce dont on s’appercevra à une espece de gripure ou grenure qui se formera à la surface des pieces. Quand cela est, on ôte du dedans du chapeau les tamis qui empêchoient les bords des pieces de prendre ; puis on décroise, de maniere que ce qui étoit sur les côtés du cone soit dans le milieu, & que ce qui étoit dans le milieu soit sur les côtés ; & que les côtés du cone après le décroisement, partagent chacun chaque piece en deux parties égales, dont une qui est une des aîles d’une piece soit dessus, & l’autre partie ou aîle dessous ; & dont une qui est une des aîles de l’autre piece, soit pareillement dessus, & l’autre partie ou aîle, dessous. On place alors deux autres pieces, comme on a placé les précédentes, les faisant déborder l’arrête du chapeau de la même quantité, leurs aîles sur les aîles des deux premieres ; d’où l’on voit combien il étoit raisonnable de faire à l’arçon ces aîles moins épaisses que le centre, puisque le chapeau doit être égal par tout d’épaisseur, & que dans la fabrique, une aîle de piece se devoit cependant trouver placée sur l’aîle d’une autre piece ; ce qui ne pouvoit donner la même épaisseur, à moins que le centre de la piece ne fût à-peu-près deux fois plus épais que l’extrémité de son aîle. On met des tamis à ces deux pieces, & on les fait prendre comme les deux autres, faisant un pli sur la tête & sur les côtés, foulant à la manique & sans roulet, mais chaud & clos, & arrosant avec la jatte.

Quand on s’est apperçu que ces deux secondes pieces sont prises, on ôte délicatement les tamis pour ne pas offenser les pieces, on décroise sur les points d’intersection des aîles des pieces, c’est-à-dire qu’on amene ces points dans le milieu ; & on en pose deux autres, l’une en-dessus & l’autre en-dessous, de maniere que leur petit axe passe chacun par les deux points d’intersection de deux aîles appliquées l’une sur l’autre ; on met les tamis, on foule fortement, on fait prendre ces deux nouvelles pieces ; & quand elles sont prises, on en place deux autres, après avoir décroisé de maniere que les deux dernieres prises soient amenées sur les côtés du cone, & divisées en deux parties égales par ces côtés, & que les deux qu’on va placer ayent les bouts de leurs aîles sur les bouts des aîles des deux dernieres placées. On suit cet ordre & cette manœuvre jusqu’à ce qu’on en ait placé douze, deux à deux.

Quand toutes les pieces sont placées & prises, on leur donne encore dans la chausse ou le vigogne une couple de croisées reglées ; puis on retourne le chapeau, & l’on met en-dedans les pieces qui forment le plumet ; on foule chaud avec les maniques ; mais sans roulet ; en tête & sur les côtés, mais non sur l’arrête, ce qui gâteroit le plumet : on continue des croisées jusqu’à ce que le cordon du plumet se dénoüe, c’est-à-dire jusqu’à ce que ce pouce excédant des pieces, ne prenant point de nourriture, se casse & vienne à se séparer du feutre. Quand le cordon est séparé, on examine si la séparation s’en est bien faite ; s’il en reste quelque parcelle, on l’arrache doucement avec les pincettes de foule. Puis on retourne le chapeau, l’on remet le plumet en-dehors, & on le foule bien chaud & bien clos, à la manique & sans roulet. Quand à force de fouler & de travailler il ne reste plus rien du tout de l’excédent des pieces, on suppose que le chapeau est assez foulé ; on le retourne, on l’égoutte avec le roulet, mais doucement ; on le met en coquille, comme s’il étoit sans plumet ; on le pousse, on le met sur la forme, on le dresse, on le ficelle, on exécute tout ce qui suit l’opération, comme s’il étoit sans plumet ; avec cette différence seule, qu’ensuite on le déficelle & qu’on le dresse deux fois. Après le second dressage, on le reficelle, on l’unit à la piece, on abat la ficelle, on acheve de l’unir, on l’arrose d’une jattée, on l’égoutte avec la piece, on prend un carrelet, & on peigne le plumet pour le démêler ; ce qui s’exécute singulierement : on tient le carrelet, on le pose sur le plumet en frappant, puis on n’en releve que la partie qui correspond au bas de la paume de la main : le bout du carrelet reste appliqué sur le plumet vers la tête, ses dents dans cette opération sont tournées du côté du talon de la main, & sa longueur est dans une ligne qui partiroit du centre de la forme pour aller au bord de l’arrête ; on tourne la forme sur elle-même à mesure qu’on peigne, & l’action du peigne est de démêler & dresser les poils du plumet : cela fait, on le porte à l’étuve, il y passe la nuit ; le lendemain on le ponce, sans toucher au plumet ; on l’arrondit : pour cet effet, on repousse avec la main légerement le plumet du côté de la tête, puis on rogne l’arrête tout autour avec des ciseaux, le moins qu’on peut ; on repeigne le plumet sec, précisément comme la premiere fois quand il étoit mouillé ; on l’éleve à la hauteur de l’œil, on regarde entre les poils du plumet s’il n’y en a point de noüés, on sépare à la pincette ceux qui le sont, après quoi on le rend au maître qui en marque à feu, avec un fer, le poids & la qualité, avec les premieres lettres de son nom, qui de relief sur le fer, viennent en creux sur le chapeau.

Les chapeaux vont maintenant passer dans l’attelier des Teinturiers. Mais avant que de les teindre, on les robe ; rober un chapeau, c’est le frotter avec un morceau de peau de chien de mer qu’on tient entre les doigts, & qu’on appuie avec la paume de la main ; pour rober la tête, on met le chapeau sur une forme plus haute, puis on le frotte sur les côtés de la tête, & ensuite sur le plat.

Quand les chapeaux sont robés, les Teinturiers s’en emparent & les assortissent. Assortir, c’est chercher entre les formes celle qui convient à chaque chapeau. Quand ils en ont assorti une certaine quantité, ils amassent & les chapeaux & les formes à côté d’une petite foule toute semblable à celle du Chapelier, qu’on appelle dégorgeage. Voyez Planche III. de Chapelerie, fig. 1. la foule de dégorgeage ; 1, 2, 3, 4, poteaux, dont on verra l’usage ; 5, entrée du dessous de la chaudiere ; 6, 7, bancs ; 8, cheminée. Elle est petite, à quatre seulement, & les bancs en sont plus plats. La chaudiere est pleine d’eau claire, on met le feu dessous ; quand elle est sur le point de bouillir, ils prennent les chapeaux par les aîles & en trempent la tête avec la forme dans la chaudiere, les retournent sur le banc de la foule, abattent les plis avec la main, font entrer la forme de leur mieux, mettent la ficelle à moitié de la forme, & abaissent cette ficelle avec l’avaloire, ou l’instrument de cuivre qu’on voit fig. 13. avec un manche de bois, & la tête terminée par deux rainures. La ficelle se loge dans ces rainures ; on ne se sert plus du grand côté ; les aîles de la rainure ne sont pas égales, l’une est un peu plus haute que l’autre ; c’est la plus haute qu’on applique contre la forme, & qu’on insere entre la ficelle & le chapeau. On n’avale pas la ficelle tout-à-fait jusqu’au bas de la forme ; il y a au côté de la foule de dégorgeage 4 billots, 1, 2, 3, 4, sur un desquels on frappe auparavant le plat de la forme, pour faire préter le feutre & entrer la forme. On acheve d’avaler la ficelle ; on prend le chapeau par le bord, on le trempe dans la chaudiere, on le piece, on en abat les bords à plat, on l’égoutte avec la piece, on le tire au carrelet en-dessus & en-dessous sans le sortir de dessus la forme : cette opération le rend velu ; alors il est prêt à entrer en teinture.

Voici maintenant la maniere dont on teint : au reste les maîtres varient entr’eux & sur la quantité relative des ingrédiens & même sur les ingrédiens ; il ne faut donc pas s’imaginer que ce que nous allons dire soit d’un usage aussi général & aussi uniforme que ce que nous avons dit.

On teint un plus grand ou un plus petit nombre de chapeaux, suivant la capacité de la chaudiere ; on teint jusqu’à 240 chapeaux à la fois. On les prend au sortir de la foule de dégorgeage : on commence par remplir d’eau claire la chaudiere à teindre, qu’on voit fig. 2. Planc. III. de Chapelerie ; elle tient communément cinq demi-muids. Avant que de la faire chauffer, on y met toutes les drogues suivantes : 1°. cent livres de bois d’inde haché par petits copeaux ; 2°. douze livres ou environ de gomme de pays ; 3°. six livres de noix de galle : on fait bouillir le tout pendant la nuit, environ deux à trois heures ; après quoi on ajoûte 4°. six livres ou environ de verdet ou verd-de-gris concassé ; 5°. dix livres de couperose : quand on met ces deux derniers ingrédiens, la chaudiere ne bout plus, elle est seulement chaude & sur son bouillon.

Immédiatement après l’addition, on prend des chapeaux, on en met cinquante à fond de la chaudiere rangés sur tête ; sur ceux-ci, on place les autres forme contre forme par rangées, cinq rangées sur le devant, quatre sur le derriere ; le nombre tant de ceux du fond que des rangées, est de 120. On a des perches qu’on étend en-travers sur les formes ; on met des planches sur les extrémités de ces perches, & sur ces planches des billots, qu’on voit fig. 2. Planc. III. en a, b, dont le poids tient les chapeaux enfoncés dans la chaudiere ; on les y laisse une heure & demie sans les remuer ; au bout de ce tems on les releve, & on les disperse sur des planches où ils prennent leur évent. Pendant que ces 120 chapeaux prennent leur évent, on place dans la chaudiere les 120 autres, on les y arrange comme les premiers, on les y laisse le même tems, & on les releve. Avant que d’y faire rentrer ceux qui ont pris leur évent, on rafraîchit la chaudiere de quatre seaux de bois d’inde en copeaux. Remarquez, qu’avant de lever les chapeaux, il faut jetter sur la chaudiere trois ou quatre seaux d’eau froide de riviere, pour écarter l’écume qui s’est amassée à la surface : on ajoûte aux quatre seaux de bois d’inde environ trois livres de verd-de-gris, & six livres de couperose ; après quoi on remet dans la chaudiere les 120 premiers chapeaux, pour une heure & demie. Au bout de ce tems, on jette sur la chaudiere trois ou quatre autres seaux d’eau ; on les releve, & on leur donne l’évent sur les planches, & on continue ainsi jusqu’à la quatrieme chaude, qu’on rafraîchit encore la cuve, mais de deux seaux seulement de bois d’inde & de quatre livres de couperose. On donne seize chaudes en tout ; c’est huit chaudes & huit évents, pour chaque 120 chapeaux.

Quand le teint est fait, on porte les 240 chapeaux au puits, & on les lave dans deux tonneaux d’eau claire, en les prenant l’un après l’autre, les humectant & les brossant ; après quoi on les relave. Quand ils sont relavés, on a une petite chaudiere qu’on appelle chaudiere à retirer ; on la remplit d’eau de riviere qu’on entretient bouillante ; on y met les chapeaux par trente, puis on les retire. : les retirer, c’est les prendre par les bords, les manier, & les détirer fortement pour les abattre & les rendre plats. A mesure qu’on en tire une douzaine de la chaudiere à retirer, on en va prendre au puits douze autres qu’on y remet ; & ainsi de suite jusqu’à la fin.

Au sortir de la chaudiere à retirer, on les porte sur une table où on les retire encore, mais c’est pour les rendre velus, & ce retirage se fait avec le carrelet & fortement, & en-dessus & en-dessous. Le premier retirage s’appelle retirage à l’eau ; celui-ci s’appelle retirage à poil. Il ne faut guere que six heures pour retirer en cette sorte toute la teinture, tant à l’eau qu’à poil.

Quand les chapeaux ont été retirés à poil, on les porte aux étuves : il y a dans ces étuves un grand bassin rond scellé dans le sol, où l’on allume un brasier ; on y porte les 240 chapeaux par port on, on les y laisse quatre heures ; & à chaque fois qu’on sort & qu’on retire des chapeaux dans l’étuve, on jette environ six boisseaux de charbon dans le bassin. Quand ils sont secs, on les met en tas hors des étuves, tête sur tête ; on les brosse à sec avec une brosse rude : cela s’appelle brosser la teinture. Quand ils sont brossés, on les lustre avec de l’eau claire ; puis on les remet aux étuves où ils passent la nuit ; le lendemain on les déforme, & on les rend au maître.

Le maître les remet aux apprêteurs ou approprieurs. L’apprêt est une espece de colle qui se compose de la maniere suivante : au reste il en est encore de ceci comme de la teinture, chacun a sa composition dont il fait un secret même à son confrere. On prend de gomme de pays quatre à cinq livres, de colle de Flandres trois à quatre livres, de gomme Arabique une demi-livre ; on fait cuire le tout ensemble à grands bouillons pendant trois à quatre heures. Quand ce mêlange est cuit, on le passe au tamis, & l’on s’en sert ensuite pour apprêter. Il y en a qui l’éclaircissent, à ce qu’on dit, avec l’amer de bœuf ; on lui donne la consistance de la bouillie avec l’eau chaude. Voyez, fig. 3, 4, 5, 6, 7, l’attelier de l’apprêteur.

L’apprêteur est assis sur une chaise ; il a devant lui un bloc de bois, fig. 5. monté sur quatre piés, & percé dans le milieu d’un trou capable de recevoir la tête, & à côté de lui une pile de chapeaux à apprêter. Il en prend un, met la forme dans le trou 5 du bloc, prend dans sa chaudiere de l’apprêt avec un pinceau à longs poils, tâte son chapeau par-tout, donne un coup de pinceau aux endroits qui lui paroissent foibles, & passe ensuite son pinceau sur tout le reste de la surface du bord, observant de fortifier d’apprêt les endroits qu’il a marqués d’abord comme foibles. Comme l’apprêt ne laisse pas que d’être fluide, il en coule un peu dans la tète du chapeau : l’apprêteur a un autre pinceau sec avec lequel il ramasse & étend cet apprêt.

Le chapeau dans cet état passe entre les mains d’un autre ouvrier qui tient les bassins ; ces bassins ne sont autre chose que deux fourneaux 3, 3, qui ne different de ceux de cuisine qu’en ce que le foyer en est conique ; la grille est à l’extrémité du cone, & le cendrier est sous la grille. On allume du feu dans le cone ; on a une plaque de cuivre plus grande que la base du cone, qui sert d’entrée au fourneau ; on couvre cette entrée avec cette plaque qu’on tient élevée sur un cerceau qui borde l’ouverture, ou sur quatre morceaux de brique ; on étend sur cette plaque plusieurs doubles de grosse toile d’emballage ; on arrose cette toile d’eau avec un goupillon ; on prend son chapeau dont le bord est apprêté ; on trempe une brosse 6 dans de l’eau ; on frotte avec cette brosse à longs poils la circonférence du chapeau ; on lui fait faire un peu le chapiteau ; & on le pose sur la toile, le côté apprêté tourné vers elle. On l’y laisse un instant. Pendant cet instant, il y a un autre chapeau sur l’autre bassin ; on va de l’un à l’autre, les retournant à mesure que la vapeur s’éleve de la toile mouillée & les pénetre : cette buée transpire à-travers l’étoffe, emporte avec elle l’apprêt, & le répand uniformément dans le corps de l’étoffe, excepté peut-être aux endroits foibles où l’apprêt est un peu plus fort.

Ceux qui menent les bassins, ont aussi des blocs 4 dans le voisinage de leurs fourneaux ; à mesure qu’un chapeau a reçu assez de buée, & que l’apprêt a suffisamment transpiré, ils en mettent la forme dans le trou de ce bloc, & frottent rapidement avec un torchon le bord qui est encore tout chaud. Pour s’assûrer si l’apprêt est bien rentré, ils passent leur ongle sur la surface qui a été apprêtée ; si ce qu’ils en enlevent est humide & aqueux, l’apprêt est bien rentré ; il ne l’est pas assez, si ce qu’ils enlevent est épais & gluant : alors ils le remettent aux bassins & le font suer une seconde fois. Les apprêts sont plus ou moins ingrats, & donnent plus ou moins de peine à l’ouvrier. Quand la buée a été trop forte, l’apprêt a été emporté à-travers l’étoffe avec tant de violence, qu’il paroît quelquefois plus du côté où il n’a pas été donné, que de celui où l’on l’a mis avec le pinceau. Nous observerons en passant que cette méchanique est assez délicate, & que ce n’étoit pas-là une des conditions les moins embarrassantes du problème que nous nous étions proposé.

Lorsque le chapeau est apprêté des bords, un autre ouvrier apprête le dedans de la tête, en l’enduisant d’apprêt avec un pinceau ; mais on ne le porte plus au bassin : ce fond étant couvert, il n’est pas nécessaire de faire rentrer l’apprêt.

Quand ils sont entierement apprêtés, on les porte dans les étuves où on les fait sécher. Quand ils sont secs, on les abat avec un fer à repasser, qu’on voit Planc. III. figure 8. qui a environ deux pouces d’épaisseur, cinq de largeur, & huit de longueur, avec une poignée, comme celui des blanchisseuses. On fait chauffer ce fer sur un fourneau, fig. 9. le dessus de ce fourneau est traversé de verges de fer qui soûtiennent le fer : on a devant soi un établi, on met le chapeau en forme, on prend la brosse à lustrer, on la mouille d’eau froide, on la passe sur un endroit du bord, & sur le champ on repasse cet endroit avec le fer, & ainsi de suite sur toute la surface du bord ; ce qui forme une nouvelle buée qui acheve d’adoucir l’étoffe. Après avoir repassé, on détire, on abat, & on continue la buée, le repassage, le détirage, & l’abatage sur les bords jusqu’à ce qu’ils soient tout-à-fait plats.

Cela fait, on met la tête du chapeau dans un bloc, on arrose la face du bord qui se présente avec la brosse, & on la repasse comme l’autre ; on applique le fer très-fortement, on y employe toute la force du bras, & même le poids du corps. Quand le chapeau est abattu du bord, on abat la tête ; pour cet effet, on en humecte légerement le dessus avec la lustre, & on y applique fortement le fer qu’on fait glisser par tout ; on acheve la tête sur ses côtés de la même maniere. On prend ensuite le peloton, ou avec le talon de la main on appuie sur la tête ; on fait tourner la forme, & on couche circulairement tous les poils. Toute cette manœuvre s’appelle passer en premier.

Le chapeau passé en premier est donné à une ouvriere qu’on appelle une éjarreuse : elle a une petite pince (fig. 10. Pl. III.) courbe, & large par le bout à-peu-près d’un pouce ; elle s’en sert pour arracher tous les poils qu’on appelle jarre. On éjarre quelquefois toute la surface du chapeau, plus ordinairement on n’éjarre que les côtés. Quand ils sont éjarrés, on les donne à garnir, c’est-à-dire à y mettre la coëffe, c’est une toile gommée ; elle est de deux parties, le tour & le fond ; le tour est le développement du cylindre de la forme, le fond est un morceau quarré ; on commence par bâtir ces deux morceaux ensemble, puis on l’ajuste dans le fond du chapeau ; on commence par ourler les bords de la coëffe, & les coudre aux bords de la tête du chapeau, de maniere que le point ne traverse pas l’étoffe du chapeau, mais soit pris dedans son épaisseur, puis on arrête le fond au fond de la tête par un bâti de fil. Quand il est garni, on finit de le repasser au fer : pour cet effet, on le mouille légerement avec la lustre ; on passe le fer chaud sur le bord ; on le brosse ensuite fortement ; on le repasse au fer ; on lui donne un coup de peloton. Il faut seulement observer qu’on ne mouille pas le dessus de l’aîle, l’humidité que le fer a fait transpirer du dessous est suffisante. C’est alors qu’on y met les portes, les agraffes, le bouton, & la gance. Après quoi on le repasse en second avec la brosse rude, le fer, & le peloton. On le met pour cela sur une forme haute ; on le brosse ; on le presse avec le fer ; on le lustre avec la lustre, & on y trace des façons avec le peloton mouillé. On l’ôte de dessus la forme ; on le brosse encore avec la lustre mouillée tout-au-tour ; on y pratique des façons avec le peloton, & on le pend au plancher où l’on a attaché des petites planches traversées de chevilles, qui peuvent par conséquent soûtenir des chapeaux de l’un & de l’autre côté.

Voilà comment on acheve un chapeau ordinaire après la teinture : il y a quelque différence s’il est à plumet. On le lustre au sortir de la teinture, & on le traite comme les chapeaux communs, excepté qu’on prend la brosse seche, & qu’on la conduit de la forme à l’arrête, ce qui commence à démêler le poil ; puis on le porte aux étuves. Au sortir des étuves, on l’apprête comme les autres, on observe seulement de tenir le bloc très-propre. Quand il est sec, on le passe au fer en-dessous & en tête ; puis avec un carrelet qu’on tire de la tête à l’arrête, on acheve de démêler le plumet. Quand le plumet est bien démêlé, on le finit comme nous l’avons dit plus haut pour ceux qui n’ont point de plumet.

Voilà la maniere dont on fait l’étoffe appellée chapeau, & celle dont on fabrique un chapeau superfin à plumet. C’est la solution du problême que nous nous étions proposé. Si l’on se rappelle la multitude prodigieuse de petites précautions qu’il a fallu prendre pour arracher les poils, les couper, les arçonner, les préparer, pour les lier ensemble lorsque le souffle auroit pû les disperser, & leur donner plus de consistance par le seul contact, que l’ourdissage n’en donne aux meilleures étoffes : si l’on se rappelle ce qui concerne l’arçonnage, les croisées, la foule, l’assemblage des grandes & petites capades, les travers, la teinture, l’apprêt, &c. on conviendra que ce problème méchanique n’étoit pas facile à résoudre. Aussi n’est-ce pas un seul homme qui l’a résolu ; ce sont les expériences d’une infinité d’hommes. Il y avoit, selon toute apparence, long-tems qu’on faisoit des chapeaux & du chapeau, lorsqu’on imagina d’en faire des dorés. L’expression dorés est très-juste ; car en Chapelerie, comme en Dorure, elle marque l’art de couvrir une matiere commune d’une matiere précieuse.

Les castors dorés qui viennent après les superfins, se travaillent comme les superfins, à l’exclusion de ce qui concerne le plumet.

Les castors non dorés se travaillent comme les précédens, à l’exclusion de ce qui concerne les dorures.

Les demi-castors dorés se fabriquent comme les castors dorés ; la différence n’est ici que dans la matiere & le succès du travail. Voyez plus haut ce qui concerne la matiere. Quant au succès, outre qu’il fatigue quelquefois davantage, parce qu’il est plus ingrat à la rentrée, ce qui multiplie les croisées & la foule, on s’en tire encore avec moins de satisfaction, parce que quand on le bastit trop court, il est sujet à la grigne, défaut qu’on reconnoît à l’étoffe, quand en passant le doigt dessus, & regardant, on y sent & voit comme un grain qui l’empêche d’être lisse ; & que, quand il est basti trop grand, & qu’il ne rentre pas assez, il peut être fatigué de croisées & de foule, & s’écailler. Les écailles sont des plaques larges qu’on apperçoit comme séparées les unes des autres ; dans la grigne, l’étoffe n’est pas assez fondue, elle est brute ; dans l’écaille, elle l’est trop, & commence à dégénérer.

Les demi-castors sans dorure, ou fins, n’ont rien de particulier dans leur travail.

Les croix se travaillent avec moins de précautions que les fins ; cependant ils demandent quelquefois plus de tems, donnent plus de fatigue, & sont moins payés. La différence des matieres occasionne seule ces inconvéniens. Les communs se fabriquent comme les precédens.

Les laines se font à deux capades, & un travers qu’on met sur le défaut des capades ; quant à l’étoupage, il se fait en-dedans & en-dehors : au reste, quelqu’épaisseur qu’on donne à la laine arçonnée & bastie, on voit néanmoins le jour au-travers, le chapeau fût-il de douze à quatorze onces. Ce sont ces jours plus ou moins grands qui dirigent en étoupant ; il faut qu’ils soient les mêmes sur toute une circonférence, & qu’ils augmentent par des degrés insensibles depuis le lien jusqu’à l’arrête. On donne le nom de lien à l’endroit où le travers est uni à la tête, & on étoupe par-tout où les jours ne paroissent pas suivre l’augmentation réglée par la distance au lien, mais aller trop en croissant. Pour étouper, on a deux fourches, ou brins de ballets, qui tiennent les bords relevés pendant cette manœuvre. Au lieu de tamis, on se sert de morceaux de toile ; le lambeau est aussi de toile ; le bastissage s’en fait à feu. Une autre précaution qui a même lieu pour tout autre chapeau, c’est de ne pas trop mouiller la feutriere ; cela pourroit faire bourser l’ouvrage. Bourser, se dit des capades, lorsqu’étant placées les unes sur les autres, elles ne prennent pas par-tout. En effet, les endroits non pris forment des especes de bourses. Les plumets sont particulierement sujets à ce défaut, surtout quand le travail des premieres pieces est vicieux. Les laines ne se bastissent pas à la foule, mais au bassin ; & avant que de fouler on fait des paquets de bastis qu’on met bouillir dans de l’urine ou de l’eau chaude, cela les dispose à rentrer. Au sortir de ce bouillon, on les foule à la manique très-rudement & sans précaution. Au lieu du roulet de bois qu’on prend sur la fin de la foule, on se sert d’un roulet de fer à quatre ou six pans ; on les dresse comme les autres, mais on ne les ponce point ; le reste du travail est à l’ordinaire.

Les superfins à plumet se payent 5 liv. de façon ; les superfins dorés de dix onces, mais sans carder, 2 liv. 15. s. les superfins dorés & cardés de dix onces, 2 liv. 10 s. au-dessous de dix onces, 2 liv. 5 s. les superfins sans dorure 2 liv. les castors ordinaires dorés 1 liv. 15 s. les mêmes non dorés 1 liv. 10 s. les demi-castors dorés 1 liv. 5 s. les demi-castors sans dorure 1 liv. les autres 1 liv.

Il ne nous reste plus qu’un mot à dire des chapeaux blancs ; ils demandent à être épincetés plus exactement ; jusqu’à la teinture exclusivement on les travaille comme les autres. Il est à propos d’avoir pour eux une foule de dégorgeage à part ; la raison en est évidente ; au défaut de cette foule on se sert de celle des compagnons. On les dégorge bien à l’eau claire ; quand ils sont dégorgés, on les porte dans une étuve particuliere qu’on appelle l’étuve au blanc ; on les apprête avec la gomme la plus legere & la plus blanche ; c’est un mêlange de gomme arabique & de colle foible. Cet apprêt se fait à part ; après quoi on les abbat au fer ; quelques maîtres les passent auparavant à l’eau de savon, avec une brosse à lustrer ; cette eau doit être chaude. On les fait égoutter & secher ; on les passe au fer en premier ; puis au son sec, dont on les frotte par-tout ; le reste s’acheve à l’ordinaire.

On repasse les vieux chapeaux ; ce repassage consiste à les remettre à la teinture & à l’apprêt, & à leur donner les mêmes façons qu’on donne aux chapeaux neufs après l’apprêt.

On ne teint jamais sur le vieux que des laines, de vieux chapeaux, ou des chapeaux de troupes. Le bois d’Inde se brûle au sortir de la chaudiere, & le noir se vend aux teinturiers en bas.

Les chapeaux dont nous venons de donner la fabrique ne sont pas les seuls d’usage ; on en fait de crin, de paille, de canne, de jonc, &c. Les aîles en sont très-grandes, & ils ne se portent guere qu’à la campagne dans les tems chauds. Ceux de paille & de canne se nattent. Voyez Nattes. Ceux de crin s’ourdissent. Ils sont rares. Voyez Crin.

Voici maintenant les principaux réglemens sur la fabrique des chapeaux, tels qu’on les trouve p. 339. du recueil des réglemens gen. & part. pour les manuf. & fabriq. du royaume. vol. I.

Le roi avoit ordonné d’abord qu’il ne fût fait que de deux sortes de chapeaux, ou castor pur, ou laine pure ; mais cette ordonnance ayant eu des suites préjudiciables, elle fut modifiée, & il fut permis de fabriquer des chapeaux de différentes qualités. Il fut enjoint 1° que les castors seroient effectivement purs castors : 2° que les demi-castors seroient de laine de vigogne seulement & de castor : 3° qu’on pourroit employer les poils de lapin, de chameau, & autres, mêlés avec le vigogne ; mais non le poil de lievre, que les réglemens proscrivirent dans la fabrique de quelque chapeau que ce fût : 4° qu’on pourroit mêler le vigogne & les poils susdits avec le castor, en telle quantité qu’on voudroit : 5° qu’à cet effet le castor & les autres matieres seroient mêlées & cardées ensemble, ensorte qu’il n’y eût aucune dorure de castor : 6° que la qualité du chapeau seroit marquée sur le cordon, d’un C pour le castor, d’un CD pour le demi-castor, d’une M pour les mélangés, & d’une L pour les laines : 7° que les ouvriers ayant fabriqué, & les maîtres ayant fait fabriquer des chapeaux dorés, seroient punis, ainsi que les cardeurs, coupeurs, & arracheurs, chez qui on trouveroit peau ou poil de lievre ; 8° que pour l’exécution de ces nouveaux réglemens, il seroit fait dans les boutiques & ouvroirs de Chapelerie, des visites par ceux à qui le lieutenant de police en commettroit le soin.

On voit, par ce que nous avons dit ci-dessus de la fabrique des chapeaux, & par l’extrait que nous venons de donner des réglemens, qu’il s’en manque beaucoup que ces réglemens soient en vigueur.

On pense que les chapeaux ne sont en usage que depuis le quinzieme siecle. Le chapeau avec lequel le roi Charles VII. fit son entrée publique à Roüen l’année 1449, est un des premiers chapeaux dont il soit fait mention dans l’histoire. Ce fut sous le regne de ce prince que les chapeaux succéderent aux chaperons & aux capuchons ; & ils firent dans leur tems presqu’autant de bruit que les paniers & les robes sans ceinture en ont fait dans le nôtre. Ils furent défendus aux ecclésiastiques sous des peines très-grieves. Mais lorsqu’on proscrivoit, pour ainsi dire, en France les têtes ecclésiastiques qui osoient se couvrir d’un chapeau, il y avoit deux cents ans qu’on en portoit impunément en Angleterre. Le pere Lobineau dit qu’un évêque de Dole, plein de zele pour le bon ordre & contre les chapeaux, n’en permit l’usage qu’aux chanoines, & voulut que l’office divin fût suspendu à la premiere tête coëffée d’un chapeau qui paroîtroit dans l’église. Il semble cependant que ces chapeaux si scandaleux n’étoient que des especes de bonnets dont les bonnets quarrés de nos ecclésiastiques sont descendus en ligne directe.

La forme du chapeau vêtement, la partie qu’il couvre, sa fonction, &c. ont fait employer par métaphore le nom de chapeau en un grand nombre d’occasions différentes, dont on va donner les principales ci-dessous.

Chapeau, terme d’Architecture, c’est la derniere piece qui termine un pan de bois, & qui porte un chamfrain pour le couronner & recevoir une corniche de plâtre. (P)

Chapeau de lucarne ; c’est une piece de bois qui fait la fermeture supérieure d’une lucarne, & est assemblée sur les poteaux montans. (P)

Chapeau d’étaie, piece de bois horisontale, qu’on met en-haut d’une ou plusieurs étaies. (P)

* Chapeau. On donne ce nom dans certains bâtis de charpente à un assemblage de trois pieces de bois, dont deux posées verticalement & emmortoisées avec une troisieme sur ses extrémités, tiennent cette troisieme horisontale. Voyez un pareil assemblage, Pl. II. des ardoises, premiere vignette dans l’engin en MMLL. Voyez à l’art. Ardoise la description de cet engin.

Chapeau, (Hydraulique.) est une piece de bois attachée avec des chevilles de fer sur les couronnes d’un fil de pieux, soit dans un bâtardeau, ou dans une chaussée. (K)

Chapeau, (Tireur d’or.) est une espece de bobine sur laquelle les tireurs d’or roulent l’or avant que d’être dégrossi. On l’appelle ainsi parce qu’elle a effectivement beaucoup de ressemblance avec un chapeau dont les bords seroient abattus.

Chapeau à sauterelle, (Péche.) voyez Grenadiere.

Chapeau, (Commerce.) mesure de dix tonnes (voyez Tonne) sur laquelle on évalue en Hollande les droits d’entrée & de sortie du tan ; mesure de quinze viertels d’Anvers (voyez Viertels), sur laquelle on mesure les grains à Delft.

Chapeau, se dit du marc qui reste au fond des alembics, après certaines distillations de végétaux, telle que celles des roses.

Chapeau ; c’est un présent, ou plus souvent une espece d’exaction qui a lieu dans certains commerces, au-delà des conventions. Ainsi un maître de navire demande tant pour le fret, & tant pour son chapeau.

Chapeau ou chapel de roses, (Jurisprud.) est un leger don que le pere fait à sa fille en la mariant, pour lui tenir lieu de ce qui lui reviendroit pour sa part & portion. On a voulu par ce nom faire allusion à cette guirlande ou petite couronne de fleurs, qu’on appelle aussi le chapeau de roses, que les filles portent sur la tête lorsqu’elles vont à l’église pour y recevoir la benédiction nuptiale. Anciennement ces guirlandes ou garlandes étoient quelquefois d’or & quelquefois d’argent, comme on le peut voir dans certaines coûtumes locales d’Auvergne, entr’autres dans celles d’Yssat & de la Torrecte, où il est dit que la femme survivante gagne une guarlande d’argent, &c. La coûtume locale de la châtellenie de Proussat dit que la femme survivante recouvre ses lit, robes & joyaux, ensemble une guarlande ou chapel à l’estimation du lit nuptial. Les coûtumes d’Anjou, de Tours, Lodunois, & Maine, parlent du chapeau de roses comme d’un leger don de mariage fait à la fille en la mariant. Dupineau, dans ses observations sur la coûtume d’Anjou, p. 212. col. j. remarque que dans les anciens coûtumiers d’Anjou & du Maine, au lieu de chapel de roses, il y a une noix. Dans l’ancienne coûtume de Normandie, les filles n’avoient aussi pour toute légitime qu’un chapeau de roses ; mais par la nouvelle coûtume elles peuvent demander mariage avenant, c’est-à-dire le tiers de tous les biens des successions de leurs pere & mere. Voyez Mariage avenant.

Dans quelques coûtumes, telles que celles de Tours & d’Auvergne, la fille mariée par ses pere & mere, ne fût-ce qu’avec un chapeau de roses, ne peut plus venir à leur succession.

La même chose a lieu entre nobles dans les coûtumes de Touraine, Anjou & Maine.

On peut cependant rappeller à la succession par forme de legs la fille ainsi mariée. Voyez la coûtume de Normandie, art. 258 & 259. Renusson, tr. des propres, ch. ij. sect. 8. n. 19. & 20.

Sur le chapeau de roses, voyez Bald. lib. 6. consil. cap. v. in princip. Mos. Majemon, de jejunio, cap. v. n. 13. Ducange, gloss. verbo corona, & in Graco, verbo σέφανοι (A)

Chapeau, (Musique) est le nom que plusieurs donnent à ce trait circulaire dont on couvre deux ou plusieurs notes, & qu’on appelle plus communément liaison. Voyez Liaison. (S)

Chapeau, (Blason.) se prend quelquefois pour le bonnet ou pour la couronne armée d’hermine que portent les ducs, &c.

Le cimier se porte sur le chapeau, & le chapeau sépare le cimier de l’écu, parce que dans le blason c’est une regle que le cimier ne touche jamais immédiatement l’écu. Voyez Cimier, &c.