Le Cheval sauvage/Texte entier

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H. Lecène et H. Oudin (p. --94).

LE
CHEVAL SAUVAGE

8e SÉRIE, FORMAT PETIT IN-8°.


POITIERS. — TYPOGRAPHIE OUDIN.


Thomas Mayne Reid - Le cheval sauvage - Image 01.png
Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage.
LE
CHEVAL
SAUVAGE
PAR
MAYNE-REID


PARIS
II. LECENE et II. OCDIN, ÉDITEURS
17, rue bonaparte, 17

I

La lettre


— Dans notre dernière campagne au Mexique, dit le capitaine Worfield en achevant de rouler sa cigarette, j’avais été dirigé avec ma compagnie sur un village éloigné où nous devions attendre les ordres du quartier général. C’était un endroit si triste, si monotone, que de ma vie je ne me suis autant ennuyé. Las de cette existence uniforme, où le désœuvrement tenait toute la place, je finis par demander mon changement de garnison. Mais les semaines s’écoulaient, et je ne recevais pas de réponse. Évidemment, mon colonel m’avait oublié, ou bien il avait ses motifs pour ne pas déférer à mon désir. J’aurais eu tort après tout de me plaindre de son silence, car ce fut juste à ce moment qu’il m’arriva une aventure que je vais vous raconter.

Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse, on m’apporta une lettre du propriétaire d’une plantation voisine. Elle était ainsi conçue :

« Mon cher Worfield.

« Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie ; un de mes gardeurs de troupeaux vient de m’annoncer qu’il l’a aperçu dans les grandes pampas qui touchent à ma propriété. Le malheur veut que je sois cloué au lit et incapable de partir en chasse ; mais vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer le temps, pourquoi n’essaieriez-vous pas de faire main basse sur le plus beau coursier qu’il y ait au monde ? L’homme qui vous remettra ce billet vous dira où il l’a vu.

« Tout à vous.
« Manuel de Favia. »

Mon parti fut vite pris. Ce n’était pas la première fois que j’avais entendu conter merveille du Cheval blanc de la prairie. Quel est donc le chasseur, le trappeur, le marchand porte-balle, le voyageur qui a parcouru ces vastes Plaines de l’Amérique du Sud sans avoir recueilli quelque légende fantastique sur ces mustangs dont rien n’égale la vitesse ? Plus rapides que le vent, ils vont par troupes nombreuses, défiant toute poursuite. Moi-même, j’en avais vu souvent, et j’avais tenté, mais vainement, de les prendre au lasso. Seulement, celui qu’on désignait sous le nom de « Cheval blanc de la prairie » avait une particularité qui le distinguait de tous les autres : il avait les oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc, d’une blancheur de neige fraîchement tombée.

C’était de cet animal étrange et mystérieux que parlait la lettre de Manuel. Comment n’aurais-je pas profité de la bonne fortune qui m’était offerte ? Comment ne pas saisir cette occasion peut-être unique de savoir enfin ce qu’il en était ? Le porteur du billet était d’ailleurs tout prêt à me servir de guide.

Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de troupeaux et d’une douzaine de mes chasseurs, je passai le fleuve et je m’enfonçai dans les profondeurs de la forêt qui s’étendait sur l’autre rive.

Mon escorte se composait de gens qui avaient une longue expérience de la chasse. J’avais toute confiance en eux, je ne doutais pas un instant de leur habileté et j’espérais bien trouver avec leur aide la piste que nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais, pour faire ma capture, sur la rapidité de ma jument, qui avait fait ses preuves, et sur ma dextérité à manœuvrer le lasso.

Tandis que nous poussions en avant, je communiquai à mes compagnons l’objet de mon expédition. Presque tous connaissaient le Cheval blanc par ouï-dire ; quelques-uns croyaient bien l’avoir déjà vu dans la prairie ; tous indistinctement se réjouissaient d’avance des émotions que devait leur réserver une chasse si aventureuse.

Nous eûmes d’abord à passer entre d’épaisses broussailles, que les lianes, les épines et les ronces rendaient presque impraticables. Mais plus loin l’aspect changea et la marche devint plus commode. Les fourrés étaient plus rares, les éclaircies plus grandes, et les trouées si rapprochées qu’elles se succédaient presque sans interruption.

Nous avions fait une traite d’à peu près dix milles sans halte, lorsque nous tombâmes sur la piste que cherchait notre guide. Nous la suivîmes quelque temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de mustangs.

Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à nos plus téméraires espérances. Mais voir une horde de chevaux sauvages et s’emparer du plus rapide de tous sont deux choses bien différentes.

La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d’un mille d’étendue et, comme celles que nous venions de traverser, elle était environnée de forêts. Quelques cavales broutaient paisiblement les herbes courtes ; d’autres chevaux gambadaient, s’ébattaient, se pourchassaient, se cabraient, ruaient, hennissaient, s’élançaient les uns contre les autres comme dans un combat, puis partaient au galop, livrant au vent leur crinière et leur longue queue. Nous étions encore assez loin d’eux, mais nous pouvions voir de l’endroit où nous nous trouvions très distinctement la beauté de leurs formes, la souplesse et la vigueur de leurs membres, l’éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant l’excellence du pâturage. Il y en avait de toutes les couleurs : des bais, des alezans, des zains, des louvets, des saures, des tourdillés, des pies, des tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine, pommelés, ces derniers en plus grand nombre. Mais où était le magnifique étalon dont nous rêvions la conquête ? Cette question était sur toutes les lèvres, car un coup d’œil nous avait suffi à tous pour constater que le « Cheval blanc de la prairie » ne se trouvait point parmi le troupeau.

Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute notre déception. Avait-il abandonné la horde pour promener sa course vagabonde loin de là dans l’immensité des pampas ? S’était-il, au contraire, simplement écarté du gros de la troupe avec quelques cavales, comme un roi entouré de sa cour tient ses sujets à distance, et n’avait-il fait que pénétrer dans une clairière proche de nous pour chercher un tapis de verdure moins foulé ? Notre guide nous assura que, dans ce dernier cas, il ne serait pas difficile de l’obliger à se montrer. Il suffisait d’effaroucher les autres cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à l’appeler.

Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution qu’à la condition de cerner le troupeau, car nous avions à craindre qu’il ne partit tout entier au galop, dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc, sans perdre un instant, à former le cordon autour de la pampa. La forêt nous servit à merveille pour dérober nos mouvements ; et, au bout d’une demi-heure, l’investissement de la prairie était accompli.

Les chevaux sauvages continuaient à paître et à s’ébattre sans se douter qu’ils étaient emprisonnés dans une ceinture et gardés à vue par des chasseurs déterminés. S’ils en avaient eu le moindre soupçon, ils nous auraient depuis longtemps échappé, en dépit de toutes nos précautions. Le cheval sauvage est de tous les animaux qui vivent en liberté le plus prompt à s’effrayer. Le cerf, l’antilope, le buffle redoutent beaucoup moins que lui l’approche de l’homme. Le mustang semble connaître et prévoir le sort qui l’attend, une fois qu’il tombe au pouvoir de son dompteur. On serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent à s’échapper des plantations et à rejoindre leurs compagnons nomades et indépendants, leur ont fait le tableau des souffrances et des ennuis qui accompagnent la domestication.

Je m’étais moi-même, sans descendre de selle, transporté à l’autre bout de la prairie, en me chargeant, dès que le cercle aurait été fermé, de sonner du cor pour épouvanter le troupeau. J’avais porté le cor à mes lèvres et m’apprêtai à donner le signal, lorsqu’un cri perçant poussé derrière moi paralysa en quelque sorte mon bras. Je me retournai vivement. Je me demandai avec stupéfaction d’où venait ce cri, tant il était étrange, quand il frappa pour la seconde fois mon oreille. Je le reconnus alors : c’était le hennissement du Cheval blanc de la prairie !

Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une sorte d’allée qui conduisait, à une autre prairie. J’y entendais distinctement le frappement des sabots d’un cheval lancé au galop. Je courus aussi vite que me le permettaient les gaulis et j’atteignis presque aussitôt le bord de l’éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment d’aplomb, m’éblouit au point de m’aveugler. Je fus hors d’état de rien voir. Cependant, je continuais à entendre le bruit retentissant des sabots et le hennissement perçant. Je me fis alors une visière de la main et je parvins à distinguer ce qui se passait à proximité de moi : un magnifique étalon redescendait au grand galop l’allée et se dirigeait vers le troupeau. C’était bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le poil d’un blanc de neige, les oreilles noires, les naseaux rouges et saillants, les paturons larges, les jarrets nerveux, les jambes fines, élancées. Il volait comme une flèche, ne prenant pas un temps d’arrêt, et galopant tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement dès qu’il parut, comme obéissant à un signal. Toute ruse de notre part était maintenant inutile. L’alarme était donnée. C’était à notre agilité et à nos lassos de décider de l’issue de la lutte. Dans cette conviction, j’éperonnai ma jument et je m’élançai dans la plaine. Le hennissement de l’étalon avait averti mes compagnons. Tous bondirent en même temps hors du bois et se précipitèrent à la poursuite du troupeau en poussant de grands cris.

Je n’avais d’yeux que pour le Cheval blanc. Je le suivais ventre à terre. De temps à autre, en se rapprochant des cavales, il ralentissait sa course frénétique, se cabrait deux ou trois fois comme pour les animer d’une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un
Le troupeau volait à sa suite.
hennissement formidable et repartait en ligne droite vers l’extrémité de la prairie, où une large clairière ouvrait la forêt. Le troupeau, volant à sa suite, avait d’abord formé la file ; mais bientôt cet ordre régulier se trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant pêle-mêle leurs compagnons dans leur affolement. La chasse avait quelque chose de ces courses infernales de la mort que l’on voit dans les gravures de Holbein. Les poursuivants enfonçaient leurs éperons dans les flancs de leur monture, les poursuivis mettaient en œuvre toute la vigueur de leurs jarrets pour s’échapper.

II

La chasse


Ma vaillante jument montra bientôt sa supériorité sur les chevaux que montaient mes compagnons. Je les dépassais l’un après l’autre, et quand nous fûmes sortis de l’allée pour arriver dans l’autre prairie, je me trouvais déjà tout proche des derniers mustangs. Quelques-uns étaient de superbes créatures, et j’aurais certainement, en toute autre circonstance, été tenté de leur jeter le lasso ; mais je ne m’occupais en ce moment que de les repousser parce qu’ils me barraient le chemin. Ils n’avaient pas encore franchi toute l’étendue de la seconde prairie, que j’étais déjà parvenu au premier rang. Les mustangs, se voyant atteints, se jetèrent à droite et à gauche, fuyant dans toutes les directions. Un moment après, je n’avais plus devant moi que l’étalon blanc qui me distançait de plusieurs longueurs, en jetant de temps à autre son hennissement strident, comme pour me défier et me railler.

Ma jument n’avait besoin ni de l’éperon ni de la bride. Elle avait le sentiment de ce que j’attendais d’elle. Très intelligente, elle voyait le but de sa poursuite, et devinait la volonté de son cavalier. Je la sentais se soulever sous moi comme eût fait une vague de la mer ; ses pieds touchaient l’herbe, mais ne faisaient que l’effleurer sans s’y enfoncer, et à chaque obstacle elle redoublait d’énergie. Lorsque nous fûmes arrivés au bout de la seconde prairie, la distance qui me séparait du Cheval blanc était déjà bien moins grande ; mais alors, tout à coup, je le vis s’élancer dans un fourré.

J’étais cruellement désappointé. Cependant je trouvai presque aussitôt un sentier, et je poursuivis ma course. Mon oreille me servait de guide, car le mustang faisait craquer les gaulis en poussant plus avant. De temps en temps, j’apercevais sa robe blanche qui se détachait sur le fond vert du feuillage.

Craignant de le perdre de vue, j’avais jeté à ma jument la bride sur le cou, allant, allant toujours, tantôt pénétrant dans le fourré, tantôt suivant les sinuosités d’une espèce de sentier. Je ne m’inquiétais guère des épines et des ronces, et ma jument semblait n’en avoir pas plus de souci que moi. Souvent un grand arbre nous barrait le chemin ou nous embarrassait par l’envergure de ses branches. Parfois, j’étais obligé, pour passer dessous et ne pas avoir le sort d’Absalon, de m’étendre de mon long sur la selle et la croupe de ma monture. Le mustang en profitait pour reprendre de l’avance et pour se rire de moi en faisant éclater son hennissement.

J’étais impatient de me trouver dans la plaine ouverte. Mon vœu fut bientôt exaucé, à ma grande satisfaction. Nous entrâmes dans une prairie entrecoupée d’îlots de bois. Le Cheval blanc y chercha un refuge. Il avait maintenant sur moi un avantage considérable, car les obstacles que j’avais eu à surmonter dans le fourré m’avaient beaucoup retardé, et il était à présent loin de moi.

Dix minutes après, nous avions dépassé les îlots boisés. Autour de nous s’étendait la prairie nue à perte de vue. La chasse continua sur ce terrain uni. Bientôt tous les arbres eurent disparu à nos regards, et l’œil n’avait plus d’antre perspective que la verdure de la pampa et le bleu du ciel. Mes compagnons étaient depuis longtemps restés en arrière. Les mustangs avaient rebroussé chemin. Dans l’immensité de la plaine, il n’y avait plus que deux objets mouvants : la forme blanche de l’étalon qui fuyait, la forme sombre du cavalier lancé à sa poursuite.

Jamais ma jument n’avait fourni une course plus longue, plus acharnée, d’un galop plus persistant. Nous avions déjà dévoré l’espace de dix milles sans que j’eusse eu besoin de donner un seul coup de cravache, tant l’ardeur de ma courageuse monture était infatigable. La pampa avec son tapis d’herbe courte offrait une surface unie comme celle de l’Océan et ne laissait aucun lien de refuge au fugitif qui devait indubitablement devenir ma proie. En avant donc, en avant !

L’étalon avait cessé de faire entendre son hennissement de défi. Il était manifeste qu’il commençait à se fier moins à sa vitesse ; celle-ci paraissait diminuer et ses forces s’épuisaient. Bientôt, il n’y eut plus entre lui et moi que deux cents pas. J’étais convaincu de mon triomphe. « Encore un effort ! m’écriais-je, comme eût fait un général à ses troupes, et la victoire est à nous ! »

Je cherchai des yeux mon lasso. Il pendait au pommeau de ma selle, le bout attaché à un anneau, le nœud libre, les lanières bien en état. Je levai le bras pour le lancer. Hein ! qu’est ceci ? Pendant que je déroulais le lasso, mes yeux s’étaient une minute détachés de ma proie. Quand je les levai, le Cheval blanc n’était plus là.

Je serrai d’une main de fer la bride à ma jument, si violemment, qu’elle plia les genoux et faillit s’abattre. Mon mouvement était d’ailleurs inutile ; le noble animal s’était arrêté de lui-même, paralysé, comme moi, de stupeur. Où donc était passé l’étalon sauvage ?

Je promenai mes regards sur toute l’étendue de la prairie, quoiqu’il m’eût suffi déjà d’un seul coup d’œil pour me rendre compte de la situation. La prairie était, je le répète, unie comme une table rase, sans rochers, sans arbres, sans arbustes, sans broussailles. L’herbe était si courte qu’elle s’élevait à peine de deux pouces au-dessus du sol. Une couleuvre aurait eu de la peine à s’y cacher. Mais un cheval ? Qu’était-il devenu ? J’étais, je vous l’avoue franchement, saisi d’un indicible sentiment d’effroi, et dans le même moment je sentais ma jument tressaillir.


III

La Fondrière


Je n’ai jamais été enclin à la superstition ; et pourtant, au moment où le Cheval blanc de la prairie s’évanouit littéralement, je ne pus m’empêcher de croire aux sorciers et aux fantômes. Je ne voyais aucune cause naturelle qui pût expliquer la mystérieuse et soudaine disparition du mustang. En revanche, je me rappelais d’un coup toutes les histoires de chasseurs et de trappeurs où le Cheval blanc jouait un rôle de spectre. Jusqu’alors je m’étais moqué de la crédulité des narrateurs ; mais, à présent, j’étais tout prêt à ajouter foi à leurs récits merveilleux. Ou bien étais-je victime d’une hallucination ? Tout ce qui s’était passé depuis le matin, la lettre de Manuel, la chasse aux mustangs, la poursuite de l’étalon, cette longue course effrénée, tout cela n’était-il qu’un songe ? J’allais, pendant quelques secondes, jusqu’à me persuader que j’avais été dupe en effet d’un rêve ; mais je repris aussitôt conscience de moi-même, de mes actes, des faits accomplis : j’étais bien en selle, j’avais bien sous moi ma jument frémissante et en nage ; je ma souvenais bien nettement de tous les incidents de la chasse ; je ne pouvais pas mettre en doute que j’avais vu le Cheval blanc, de mes yeux vu, et il m’était impossible de nier sa disparition soudaine.
Le sol était béant comme la suite d’un déchirement produit par un tremblement de terre.

Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste fraîche dans l’herbe. Je reconnus aussitôt que c’était celle d’un cheval, et cette conviction me fit immédiatement recouvrer la raison et le calme. Si le Cheval blanc avait été réellement un fantôme, pourquoi donc aurait-il laissé cette trace derrière lui ? Un moment de réflexion me suffit pour me décider à suivre la piste. Je ramassai la bride que j’avais abandonnée et je repris ma marche, sans quitter des yeux les empreintes marquées dans le sol par les sabots du mustang. J’avais fait environ deux cents pas lorsque brusquement ma jument s’arrêta court. Je me penchai en avant pour tâcher de découvrir la cause de cette halte inopinée et je poussai une exclamation qui attestait que le charme était rompu.

Devant moi, à trente pas environ d’éloignement, se dessinait sur la prairie une ligne sombre coupant en biais le chemin que je suivais. C’était, en apparence, une étroite et longue excavation semblable à un ravin ; mais, en me rapprochant, je découvris un creux large et profond, une de ces fondrières connues dans l’Amérique espagnole sous le nom de barrancas. Le sol était béant comme à la suite d’un déchirement produit par un tremblement de terre, quoique, suivant toute vraisemblance, il n’eût été raviné de la sorte que par quelque torrent subit. La racine que j’avais sous les yeux était partout également large. Son lit était couvert d’énormes blocs de rocher, ses parois escarpées et tout à fait verticales. Du côté droit, il était relativement peu en contre-bas et la pente cessait indubitablement à proximité de l’endroit où je me trouvais. Du côté gauche, au contraire, il allait s’approfondissant, à mesure qu’on avançait.

La disparition du Cheval blanc n’était donc plus un un mystère ; d’un bond formidable, il s’était jeté dans le gouffre de plus de vingt pieds de profondeur, puis, comme l’attestaient visiblement les empreintes de ses sabots, il avait longé la paroi gauche. L’excavation formait, à peu de distance de là, un coude. Le fugitif avait tourné ce coin, et j’avais cessé de le voir. Il était clair qu’il m’avait échappé, qu’il était inutile de vouloir le poursuivre davantage, que j’en étais pour ma peine et qu’il ne me restait plus qu’à renoncer à ma chimère.

Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation qui m’était faite. J’étais, il est vrai, débarrassé de la crainte que j’avais eue un instant auparavant ; mais ma position était loin d’être agréable. Je me trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et je ne savais comment m’orienter pour la rejoindre. Le soleil descendait sous l’horizon, et me fournissait ainsi un point de repère ; mais je n’avais pas la moindre idée de la direction que nous avions prise au départ, et je ne me rappelais plus du tout si nous avions marché à l’est ou à l’ouest. Peut-être aurais-je pu me guider en revenant sur mes propres pas dont les traces devaient exister, mais j’avais remarqué qu’en beaucoup d’endroits cette piste avait été piétinée et par conséquent détruite par les mustangs dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure qu’il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver les nombreuses sinuosités que j’avais décrites dans cette longue course au galop.

Un fait certain, dans tous les cas, c’est qu’il eût été complètement inutile de rien essayer avant le lendemain matin. Le soleil ne pouvait tarder de disparaître. La nuit allait tomber dans une demi-heure et rendrait impossible toute recherche de ma piste. Je n’avais pas d’autres ressources que de rester où j’étais, en attendant le retour du jour.

Rester, soit. Mais comment ? J’étais tiraillé par la faim et, ce qui était pis, je mourais de soif. Il n’y avait pas une goutte d’eau dans le voisinage et je n’en avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles. La course m’avait épuisé, et ma pauvre jument était dans le même état que moi.

Je considérai le lit de la ravine et l’interrogeai des yeux aussi loin que ma vue pût porter. Il était aussi desséché que la prairie, quoiqu’il fût évident qu’il eût été jadis creusé par un torrent.

Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en longeant la ravine je finirais par trouver de l’eau. Il était certain, d’ailleurs, que si je devais en rencontrer quelque part, ce ne pouvait être que dans cette direction.

J’avais mis pied à terre. Je remontai en selle et poussai ma jument jusqu’au bord de l’excavation, que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre s’élargissait de plus en plus, jusqu’à ce que, à un mille de l’endroit où je l’avais d’abord aperçu, il mesurât une largeur d’au moins cinquante pieds, quoique ses parois conservassent toujours le même escarpement.

Le soleil touchait en ce moment le bord de l’horizon, et le crépuscule devait apparemment être de peu de durée. Je ne pouvais traverser la plaine dans l’obscurité, car j’aurais risqué de me jeter avec la jument dans le gouffre ou de la faire tomber dans quelqu’un des sillons plus ou moins profonds qui formaient comme des canaux latéraux de la barranca.

Enfin, la nuit tomba presque d’un coup sur la prairie, et je fus contraint de songer à faire halte sans avoir trouvé de l’eau. J’étais sûr, en outre, de passer les longues heures de cette nuit sans la moindre distraction. Et cette certitude m’épouvantait encore plus que tout le reste.

Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je fus récompensé de cette ardeur au delà de toute espérance : mes yeux tombèrent sur une surface miroitante. J’étais si ému, si ravi de cette découverte que, me dressant debout sur mes étriers, je poussai un cri de joie, un hourra. Il était hors de doute que ce miroitement était celui d’un petit lac ; seulement il n’était pas situé là où je cherchai de l’eau dans l’excavation, mais plus haut, dans la prairie même. Il n’était entouré ni d’arbustes ni de roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de la plaine.

Impatient autant qu’heureux, je poursuivis mon chemin avec empressement. Mais je n’étais pas sans perplexité. Si ce n’était qu’un mirage ? La chose était fort possible, et plus d’une fois dans mes excursions j’avais été le jouet de pareilles illusions. Mais non ; les contours du lac se détachaient nettement sur la prairie, et les derniers rayons projetés encore par le soleil disparu se reflétaient dans son miroir.

Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jument pour lui faire accélérer le pas, oubliant qu’elle n’avait pas besoin de cet aiguillon. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu d’avancer, elle recula, effarée !

Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui pouvait avoir causé cet écart. Il n’y avait déjà plus de crépuscule, mais l’obscurité n’était pas encore assez profonde pour m’empêcher de reconnaître la surface de la prairie. La ravine était de nouveau devant moi et coupait mon chemin. Je remarquai, à mon grand dépit, qu’elle avait brusquement fait une courbe et que le lac se trouvait maintenant de l’autre côté. Je ne pouvais, dans l’obscurité, espérer franchir le gouffre. Il était ici plus profond encore, si profond même que je pouvais à peine distinguer les fragments de roche qui gisaient dans son lit. À la clarté du jour, j’aurais été peut-être en état de trouver un passage, mais en ce moment les ténèbres étaient épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre à passer la nuit au lieu où j’étais arrivé, quoique je dusse m’attendre à peu d’agrément.

Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument à quelque distance de manière à la tenir éloignée du gouffre, je lui enlevai la selle et la bride et je la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui permettait la longueur du lasso qui la tenait attachée à un piquet que je fis d’une branche d’arbre. Pour mon compte, je n’avais à m’arranger que d’une façon toute sommaire. De souper, il n’en pouvait être question ; mais je me résignai bravement à me passer de manger, faisant de nécessité vertu. La soif me tourmentait davantage et me causait de réelles souffrances. J’aurais donné tous les chapons du monde pour un verre d’eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma poire à poudre, mon carnier et ma gourde, malheureusement vide, furent déposés à mes côtés ; je m’enveloppai dans une couverture mexicaine que mon domestique avait, par bonheur, sanglée sur ma selle, et je fermai les yeux pour tâcher de dormir.

Je n’y parvins pas de longtemps, tant la soif me torturait. Je me retournais tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le dos, suivant machinalement du regard la lune qui se dérobait de temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant, au bout de deux heures, je m’accoutumai en quelque sorte à la soif. Une pluie douce tomba sur la prairie, et, en me mouillant, calma la fièvre qui commençait à me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu à peu je me plongeai dans le sommeil.


IV

Égaré


Contrairement à mon attente, je dormis paisiblement. Je ne m’éveillai que lorsque le soleil était déjà levé et montait dans un ciel bleu sans nuages. L’eau de pluie s’était amassée en abondance dans les creux de la prairie. Je pouvais maintenant étancher ma soif et laisser ma jument s’abreuver. Mais alors se renouvelèrent les tiraillements de la faim. Je n’avais rien mangé depuis la veille au matin, et mon dernier déjeuner, très frugal, s’était réduit à une tasse de chocolat et deux cuillerées de confiture. Un homme qui n’a pas l’habitude de faire de longs jeûnes a déjà, dès le premier jour d’abstinence forcée, une notion des tourments de la faim. Ces tourments augmentent le second jour, et le troisième ils ont atteint leur maximum d’intensité. Le quatrième et le cinquième jour, le corps s’affaiblit, le cerveau commence à souffrir, tandis que les maux de la faim proprement dite diminuent. Ces remarques ne s’appliquent naturellement qu’à ceux qui ne sont pas accoutumés à des jeûnes prolongés. J’ai connu des personnes qui pouvaient s’abstenir de toute nourriture pendant six jours et ressentaient les effets de cette privation beaucoup moins que d’autres qui n’avaient jeûné que vingt-quatre heures. À cette catégorie de jeûneurs appartiennent notamment les trappeurs et les chasseurs des prairies.

À peine debout, ma grande préoccupation et mon soin presque unique furent de chercher à me procurer quelque aliment. Je suivais la plaine dans toutes les directions. Mon regard ne rencontra rien : aucun être vivant, aucun corps mort. Je n’avais sous mes yeux que ma jument qui paissait tranquillement et que je plaignais beaucoup moins que je ne l’enviais, en voyant le bon repas qu’elle faisait. J’allai jusqu’au bord du gouffre et y laissai plonger mes yeux. Il avait ici plus de cent pieds de profondeur et à peu près la même largeur. Ses parois étaient moins raides, car les rochers qui les constituaient s’étaient effondrés et lui avaient fait une espèce de rive en pente qu’un piéton pouvait descendre pour se hisser sur l’autre bord ; mais pour un cheval ce sentier n’était pas praticable.

J’avais emporté mon fusil, dans l’espoir de découvrir quelque animal vivant ; mais, après avoir marché assez loin dans le sable, je renonçai à cette recherche. Il me fut impossible de tomber sur la moindre trace d’un quadrupède ou d’un oiseau, et je retournai tout déconcerté à l’endroit où je m’étais couché.

J’arrachai le piquet auquel était attachée ma jument, je la sellai et je délibérai sur ce que j’avais à faire. Retourner au village où j’étais en garnison, c’était évident ; mais ce point résolu, il restait un autre problème plus difficile et dont la solution m’avait déjà embarrassé la veille : comment retrouver le chemin ? Mon projet de suivre, en rétrogradant, ma propre piste n’était plus exécutable, car la pluie avait fait disparaître cette piste. Je me souvins alors que j’avais traversé une vaste étendue de terrain léger et sablonneux où les fers de ma jument n’avaient dû laisser qu’une très faible empreinte, naturellement effacée par la pluie persistante de la nuit. Je n’avais d’abord pas fait attention à cette circonstance, mais elle se présentait maintenant à mon esprit, en me livrant à une véritable angoisse : je ne pouvais plus en douter, je m’étais égaré.

Vous qui êtes assis dans votre chambre, cher auditeur, vous attachez probablement peu d’importance à ce qui vous paraît une contrariété insignifiante, qu’il vous semble facile de vaincre quand on a un bon cheval et de bonnes jambes. Il n’y a, croyez-vous, qu’à prendre, comme on dit, son courage à deux mains, à marcher devant soi en ligne droite, et l’on finit inévitablement par trouver une issue avec du temps et de la patience. C’est là évidemment votre théorie et votre opinion ; mais en pratique la chose est moins aisée que vous ne vous l’imaginez. Il est incontestable qu’en suivant votre méthode et votre tracé d’une facilité élémentaire on devra toujours aboutir quelque part. Mais ce quelque part pourrait fort bien n’être en définitive que le point même d’où l’on s’est mis en route. Croyez-vous que l’on puisse faire à cheval dix milles en ligne droits dans une prairie mexicaine, dans une pampa, sans avoir aucun objet, aucun point de repère ? Les meilleurs cavaliers se sont perdus en pareil cas. Il peut se passer bien des jours avant que l’on parvienne à sortir d’une prairie dont l’étendue dépasse vingt milles, et il ne faut pas beaucoup de jours à un homme pour succomber. Du reste, l’esprit s’égare bientôt au milieu de cette immensité absolument dénudée ; et cet égarement, qui est accablant au plus haut degré, il n’y a que les vieux chasseurs des prairies qui en soient exempts. Les organes de la vue et de l’ouïe perdent vite leur acuité, leur ressort, leur force ; l’intelligence elle-même s’alanguit et la volonté se détend. L’énergie des résolutions s’affaiblit rapidement. À chaque pas que l’on fait, on est en proie au doute, on ne sait si l’on suit le bon chemin ; et n’ayant aucune raison décisive d’y persévérer, on est tenté à tout moment d’en prendre un autre. Croyez-moi, c’est une chose affreuse d’être égaré dans les pampas !

Je pouvais m’en convaincre en ce moment. J’avais déjà en d’autres temps parcouru la grande pampa ; mais c’était la première fois que j’avais le malheur d’y errer à l’aventure, et mon anxiété était d’autant plus vive que la faim épuisait presque toutes mes forces. Il y avait d’ailleurs dans les circonstances qui avaient déterminé cette triste situation quelque chose de singulier. La disparition de l’étalon, quoiqu’elle fût due à des causes naturelles, laissait une profonde et étrange impression dans mon esprit. J’avais beau m’en défendre, le fait que cet animal réputé mystérieux m’avait entraîné si loin pour m’échapper d’une manière si extraordinaire, me paraissait se rattacher à quelque pouvoir qui tenait du prodige. Malgré moi, j’étais ramené à des idées superstitieuses, mon esprit en faiblissant s’emplissait de conjectures fantastiques.

Je luttai cependant contre cet envahissement du découragement et réussis à rester assez maître de moi pour pouvoir m’occuper de prendre des mesures sérieuses en vue de sauvegarder ma sécurité. Je compris qu’il ne me servirait de rien de rester où j’étais. Je savais que je pouvais tout au moins suivre pendant quelques heures le bon chemin. Le soleil me tiendrait lieu de guide sûr jusque vers midi ; puis j’aurais à faire halte et à attendre un peu, car sous cette latitude méridionale et à cette époque de l’année, le soleil est à midi si proche du zénith que le meilleur astronome ne saurait distinguer le nord du sud. Je calculai que je serais peut-être en état d’atteindre vers midi la forêt, tout en sachant que ma position ne s’en trouverait guère meilleure. La nudité de la plaine n’inspire en effet pas de plus grandes inquiétudes que les clairières des bois épais qui l’environnent. Dans la forêt, on peut marcher des jours et des jours sans s’éloigner de plus de dix milles de son point de départ, et les fourrés, les taillis sont aussi dépourvus de ressources d’alimentation que la plaine même.

Telles étaient mes pensées lorsque, après avoir sellé et bridé ma jument, je promenai mes regards sur la pampa pour choisir la direction que je voulais prendre et me décider enfin à adopter une résolution.


V

Un repas dans la prairie


À ce moment, ma vue fut attirée par des objets que je n’avais pas aperçus jusqu’alors. C’étaient des animaux ; mais il aurait été impossible de dire à quelle espèce ils appartenaient. Il y a des heures et des époques où dans la prairie la forme et la grandeur des choses prennent un aspect, des proportions qui trompent : un loup paraît avoir la taille d’un cheval, et un corbeau perché sur une éminence de terrain peut se confondre aisément avec un buffle. Ces grandissements sont dus à des conditions particulières de l’atmosphère, et il n’y a que l’œil exercé du chasseur qui puisse, par une entente exacte des rapports du mirage à la réalité, ramener les objets à leurs dimensions véritables.

Ceux que j’avais remarqués étaient au moins à trois milles de distance de l’endroit où je me trouvais, dans la direction du lac, et par conséquent de l’autre côté du gouffre. Ils m’apparaissaient, au nombre de cinq, comme autant de fantômes qui se mouvaient à l’horizon. Un moment, mon attention fut détournée d’eux, je ne me rappelle plus pourquoi. Lorsque mon regard les chercha de nouveau, il ne les trouva plus ; mais, au bord du lac, à une distance d’environ six cents pas, il découvrit cinq magnifiques antilopes. Elles étaient si près de l’eau que leurs formes s’y réfléchissaient, et leur attitude démontrait qu’après une course rapide, elles venaient de faire halte. Leur nombre répondait, je le répète, à celui des animaux que j’avais vus déjà dans la prairie, et j’étais convaincu que c’étaient bien les mêmes. En effet, la vitesse de ces charmantes créatures égale celle de l’hirondelle.

La vue de ces antilopes ne fit qu’aiguillonner ma faim. Aussi toutes mes pensées se concentrèrent-elles sur les moyens de m’en approcher. La curiosité les avait évidemment attirées vers le lac. Elles avaient dû apercevoir de loin ma jument et son cavalier, et elles étaient sans doute accourues au galop pour faire une reconnaissance ; mais elles semblaient encore très craintives, très circonspectes et peu disposées à venir plus près de nous.

Le gouffre me séparait d’elles. Si je pouvais réussir à les attirer jusque-là, elles seraient infailliblement à la portée de mon fusil. J’attachai mon cheval, et j’employai tous les artifices de séduction que je pus imaginer. Je me couchai dans l’herbe sur le dos, les jambes en l’air, mais mon extravagance fut infructueuse : les antilopes s’obstinaient à ne plus s’éloigner du bord de l’eau.

Alors je m’avisai que ma couverture avait une couleur très vive, et je conçus un plan qui, adroitement exécuté, manque rarement de réussir. Je pris la couverture, je la liai par un bord à la baguette de mon fusil, après avoir passé celle-ci dans l’anneau supérieur de l’arme, et je retins la baguette en place avec le pouce de la main gauche. Ensuite, je m’agenouillai, j’épaulai mon fusil, de telle sorte que la couverture voyante étalée dans toute sa longueur tombât à terre et formât une espèce de paravent derrière lequel je pouvais me dissimuler complétement. Avant d’avoir eu cette idée, j’avais rampé jusqu’au bord du gouffre,
À une distance d’environ six cents pas, je découvris cinq magnifiques antilopes
afin d’être le plus proche possible quand les antilopes viendraient de l’autre côté. Ma manœuvre fut accomplie dans le plus grand silence et avec une extrême précaution, car je savais que mon déjeuner et peut-être ma vie dépendaient du résultat de mon expérience.

Je n’eus pas longtemps à attendre pour avoir la joie de voir les jolies bêtes donner dans mon piège. Le trait caractéristique de l’antilope, c’est la curiosité qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré. Tout en étant les plus timides des habitants de la prairie et en tremblant de tous leurs membres à l’approche d’un ennemi connu, elles semblent, chaque fois qu’elles se trouvent à proximité d’un objet qui les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte ; ou plutôt le sentiment de la peur est dominé par celui de la curiosité, et cédant entièrement à celle-ci, elles arrivent le plus près possible de l’objet inconnu et le considèrent d’un air ébahi. Le loup de la prairie, dont la ruse l’emporte même sur celle du renard, connaît cette faiblesse de l’antilope et la met fréquemment à profit. Il court beaucoup moins vite qu’elle et s’évertuerait en vain à la poursuivre, mais l’artifice lui tient lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer au troupeau d’antilopes, il se flâtre dans l’herbe, se roule en boule, et tout en tournoyant ainsi, en se livrant à une série de manœuvres bizarres, il se rapproche peu à peu de ses victimes jusqu’à ce qu’il soit assez près pour n’avoir plus qu’un dernier bond à faire.

L’éclat de la couverture ne tarda pas à produire son effet. Les cinq antilopes accoururent au trot, jusqu’au bord du lac, considérèrent un instant cet objet qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent chemin. Presque aussitôt après, elles revinrent en courant, cette fois apparemment plus confiantes et excitées par la curiosité. Je pouvais les entendre renâcler tandis qu’elles levaient leurs têtes fines et élégantes et aspiraient l’air. Par bonheur, j’étais favorisé par le vent qui soufflait vers moi ; autrement elles auraient flairé ma présence et découvert ma ruse.

Le troupeau se composait d’un mâle et de quatre femelles, celles-ci se laissant visiblement guider par leur compagnon, qui semblait diriger tous leurs mouvements, car elles se tenaient rangées derrière lui, imitant tout ce qu’elles lui voyaient faire. Tous cinq s’approchèrent jusqu’à deux cents pas. Mon fusil avait bien cette portée, et je me préparai à faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix s’arrêta sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que la fumée se fut dissipée, j’eus l’inexprimable joie de voir l’animal étendu sur la prairie, pantelant et rendant le dernier soupir. À ma grande stupéfaction, aucune de ses quatre compagnes n’avait été effarouchée par la détonation. Elles se tenaient près de lui, comme ébahies et considérant avec pitié leur guide tombé. Ce ne fut que lorsque je me redressai de toute la hauteur de ma taille qu’elles se retournèrent et prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes après, je les avais complètement perdues de vue.

Il me restait à savoir comment je franchirais le gouffre. J’examinai attentivement la pente des parois et je découvris bientôt un endroit d’où je pouvais me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir, et sans devoir mettre en œuvre trop d’efforts. Après avoir enfoncé encore plus solidement en terre le piquet qui retenait ma jument, je déposai mon fusil sur l’herbe et, ne conservant d’autre arme que mon couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente. Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour toucher fond, et alors je fis l’escalade de l’autre paroi. Celle-ci était plus raide, mais je pus me cramponner aux branches des cèdres nains enracinés dans la roche. Je remarquai aussi, non sans étonnement, que le sentier que je gravissais avait déjà été mis à profit par l’homme ou l’animal, car la terre répandue sur les saillies du rocher avait été manifestement foulée et fouillée. Cependant, je n’accordai qu’un instant de réflexion à cette circonstance ; j’étais si affamé que tout mon esprit était obsédé par une pensée unique : celle de faire un repas.

À la fin, j’atteignis le haut du rocher et, m’aidant des deux mains et des genoux, je me hissai sur la prairie. Deux minutes après, j’étais penché sur l’antilope que je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que moi aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et de faire du feu selon la méthode primitive. Mais je ne raisonnai pas : j’avais mon déjeuner sous la main. Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma place, cher auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez été le plus délicat des gastronomes.

Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim en dévorant à belles dents la langue saignante et une couple de côtelettes de l’antilope, je commençai à me montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair de l’animal serait bien plus succulente en la faisant rôtir. Je retournai donc au gouffre pour aller chercher quelques branches de cèdre. Mais, à peine eus-je fait trois pas que je m’arrêtai, les yeux hagards, frissonnant et oubliant d’un seul coup mon rôti, tant mon cœur était serré d’effroi. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris qui sont les plus terribles de tous les habitants de la prairie.


VI

L’ours gris


L’ours qui venait de faire son apparition soudaine était un des plus gros de son espèce. Ce n’était pas la première fois que je faisais la rencontre d’un de ces animaux, dont les mœurs m’étaient connues parfaitement. Je n’étais pas surpris de le trouver ici. L’ours des pampas est assez abondant à l’ouest de l’Amérique espagnole, et choisit de préférence pour séjour les creux des arbres. Plus rarement, il vit en nomade dans la prairie, pousse à l’est et pénètre jusqu’aux environs du Mississipi. L’animal que j’avais devant moi avait la fourrure d’un rouge jaunâtre, les jambes et les pattes noires ; mais cette couleur n’est pas commune à tous les ours généralement appelés gris, car ils varient de l’un à l’autre sous le rapport de la nuance. Ce qui les caractérise plus spécialement, c’est la longueur du poil très fourni, le front droit, la tête large, les yeux jaunes, les grandes et fortes dents à peine à demi couvertes par les lèvres, les pattes longues et recourbées.

lorsque mes yeux tombèrent sur le monstre, il venait de sortir du gouffre, et c’étaient ses traces que j’avais remarquées en escaladant la paroi.

Arrivé dans la prairie, l’ours fit quelques pas en avant pour s’arrêter, se dressa sur ses pattes de derrière et aspira fortement l’air en poussant un
Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris.
rugissement. Il demeura quelques minutes dans cette attitude, en se frottant la tête avec les pattes de devant.

Inutile de vous dire que l’aspect de ce commensal imprévu ne me rassurait guère et m’inspirait une véritable terreur. Si j’avais été à cheval, et surtout si j’avais eu entre mes jambes ma jument noire, je n’aurais pas fait plus de cas de l’énorme bête que d’une couleuvre qui rampe dans l’herbe. L’ours gris est trop lent pour pouvoir se mesurer de vitesse avec un cheval. Mais j’étais à pied et je savais fort bien que l’animal me rejoindrait infailliblement, si je prenais la fuite, quelle que fût mon agilité. Je ne pouvais, d’autre part, pas espérer qu’il s’abstiendrait de m’assaillir. Je connaissais le caractère de mon ennemi et je n’ignorais pas que l’ours gris attaque tous ceux qu’il rencontre, et que, dans toute la faune américaine, il n’y a pas un seul animal qui ne craigne d’entrer en lutte avec lui. Il n’est pas démontré que dans un combat avec un lion d’Afrique l’ours gris ne terrasserait point son adversaire. L’homme lui-même redoute une semblable lutte et le chasseur monté sur un bon cheval laisse, en règle générale, passer en paix le « vieil Ephraïm » (c’est le sobriquet que les coureurs de prairies lui ont donné). Pour le chasseur blanc, l’ours gris vaut, comme force et comme bravoure, deux Indiens. Pour le Peau-Rouge, la destruction d’un de ces animaux est un des plus grands traits d’héroïsme. Chez toutes les tribus indiennes, un collier de griffes d’ours est un insigne de gloire, car cet ornement n’est porté que par ceux qui ont tué le monstre.

L’ours gris se jette sur l’animal qui s’offre à lui, sans regarder à la taille et à la vigueur de son antagoniste. L’élan, le daim, le bison, le mustang succombent à l’instant sous son étreinte. D’un seul coup de patte il leur cloue ses griffes dans la chair, comme s’il assénait un coup de hache, et il peut traîner aussi loin qu’il le veut un buffle qui a toute sa croissance ; il se jette sur l’homme à cheval ou à pied, et l’on raconte que parfois une douzaine de chasseurs ne parviennent pas à lui tenir tête. Dix, quinze, vingt balles tirées sur un ours gris ne le mettent pas hors de combat. Il faut l’atteindre au cerveau ou au cœur pour lui donner la mort. Il n’est donc pas surprenant qu’un animal qui a la vie si dure et l’instinct si féroce soit très redouté. Heureusement, le cheval a sur lui l’avantage de la course et l’homme celui de pouvoir grimper sur les arbres, l’ours gris, contrairement aux autres, n’ayant pas cette agilité. Bien des voyageurs dans les pampas, en danger de mort certaine, n’ont trouvé leur salut que dans cette unique supériorité.

Aucun de ces détails de l’histoire naturelle de l’ours n’était nouveau pour moi. Aussi l’on se figure quelles étaient mes angoisses en voyant à quelques pas de moi un des plus formidables et des plus féroces de ces fauves dans ces plaines nues où j’étais seul, à pied, et pour ainsi dire désarmé. Il n’y avait pas un buisson où j’eusse pu me cacher, pas un arbre sur lequel j’eusse pu me réfugier. Je n’avais pour tout moyen de défense que mon couteau, car j’avais laissé, vous vous le rappelez, mon fusil de l’autre côté du gouffre, et je ne pouvais songer à aller le chercher. En supposant même que j’eusse pu arriver jusqu’au sentier qui dévalait de la paroi rocheuse, c’eût été une vraie folie que de vouloir tenter cette descente, car si l’ours n’est pas grimpeur, il n’en avait pas moins à l’aide de ses longues pattes gravi la pente plus vite que moi. D’ailleurs, il me barrait le chemin et, pour aller an gouffre, je devais commencer par me jeter littéralement dans les bras du monstre.

Un seul regard porté autour de moi suffit pour me démontrer combien ma situation était désespérée. Je compris qu’il ne me restait d’autre parti que d’engager un combat à outrance, un combat au couteau.

J’avais entendu parler des chasseurs qui s’étaient trouvés dans le même cas, et qui étaient parvenus à triompher d’un ours gris sans autre arme qu’un couteau, mais après une lutte longue et terrible, et non sans avoir reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang. Tandis que je réfléchissais aux terribles conséquences d’une semblable entreprise en quelque sorte inévitable, mon adversaire était retombé à quatre pattes et, avec un grognement formidable, qui ressemblait à un cri de guerre, s’avançait vers moi la gueule ouverte.

J’étais décidé à l’attendre de pied ferme ; mais lorsque je le vis s’approcher, étirant sa longue et maigre échine, montrant ses crocs jaunes et polis, dardant sur moi le feu de ses yeux, je changeai subitement d’avis et je pris la fuite. J’espérai que l’ours, alléché par le festin que lui offrait l’antilope dépecée, s’arrêterait pour dévorer cette proie ; mais mon espoir fut de très courte durée : le monstre ne jeta qu’en passant un regard sur le cadavre et me suivit de toute sa vitesse, sans dévier de la ligne droite.

J’étais expert à la course, et je n’avais peut-être pas à cette époque de rival dans cet exercice. Je pourrais vous rappeler bien des succès que je dois à la vélocité de mes jambes ; mais à quoi pouvait me servir de courir en ce moment ? Je ne faisais en somme que m’affaiblir pour la lutte désespérée à laquelle je ne pouvais me soustraire ; et la prudence me commandait de m’arrêter plus tôt d’un coup pour faire face à l’ennemi.

Je venais de m’y résoudre et je pivotais déjà sur mes talons, lorsque mes yeux s’arrêtèrent soudainement sur un objet qui m’éblouit. Sans le savoir, j’étais arrivé près du lac et me trouvai sur son bord. Le disque ardent du soleil réfléchi par la surface tranquille de l’eau m’éblouissait.

Une nouvelle lueur d’espérance traversa alors mon cerveau. J’étais comme l’homme qui se noie et s’accroche à un fétu de paille. Le monstre était maintenant sur mes talons : l’instant d’après, le combat devait commencer.

— Pas encore, pas encore ! pensai-je. J’aime mieux me battre dans l’eau ; cela me donnera peut-être un avantage ; peut-être pourrai-je me dérober en plongeant.

Je sautai d’un bond, sans prendre le temps de mesurer mon élan, au milieu du lac. Je n’avais de l’eau que jusqu’au genou ; mais, en me déplaçant de quelques pas, j’enfonçai jusqu’à la ceinture.

Alors, le cœur serré, je relevai la tête. Quelle ne fut pas ma joie en constatant que l’ours avait fait halte au bord du lac et ne semblait pas se soucier de me suivre ! Mon étonnement était encore plus grand que ma joie, car je savais que l’eau ne pouvait effrayer le vieil Éphraïm, qui est excellent nageur, et j’en avais vu plus d’un passer des lacs plus profonds que celui-ci et nager dans un fleuve impétueux contre le courant. Qu’était-ce donc qui l’empêchait d’avancer ? Je ne pouvais le deviner ; mais pour plus de sécurité, je m’éloignai davantage jusqu’à ce que ma tête seule dépassât. Pendant ce temps, je ne perdais pas un seul instant de vue mon ennemi. L’ours s’était assis sur ses pattes de derrière et épiait mes mouvements, tout en continuant à avoir l’air de ne pas vouloir entrer dans l’eau. Après m’avoir considéré longtemps, il se remit à quatre pattes et fit au trot le tour du lac, sans doute afin de chercher l’endroit le plus favorable pour s’y jeter.

La distance qui nous séparait n’excédait pas deux cents pas, car le lac n’en avait pas plus de quatre cents de diamètre. L’ours aurait pu m’atteindre aisément,
L’ours avait fait halte au bord du lac.
s’il l’avait voulu ; mais il paraissait avoir un motif bien arrêté de ne pas se baigner ce jour-là.

À part la crainte que m’inspirait la présence du monstre, ma position n’était guère commode. Quoique réchauffée à la surface par le soleil, l’eau était glaciale et mes dents commençaient à claquer. Par moments, l’ours semblait dépouiller ses hésitations et prêt à nager vers moi, car il s’arrêtait brusquement, allongeait la tête au-dessus de l’eau, balançait ses avant-mains comme pour s’élancer ; puis il se ravisait, se reculait et reprenait sa course autour du lac. Ce manège se continua durant une heure. De temps à autre, il poussait sa pointe à quelque distance dans la prairie, puis revenait s’asseoir au bord de l’eau, comme s’il avait pris le parti de me guetter. J’espérais qu’il passerait de l’autre côté, et me laisserait ainsi gagner le gouffre ; mais il s’obstinait pour ainsi dire à déjouer mon plan, comme s’il avait lu ma pensée dans mes yeux.

Je commençais à perdre courage, le froid me paralysait. Cependant je ne bougeai pas. À la fin je fus récompensé de ma constance. L’une nouvelle échappée dans la prairie ; cette fois il remarqua l’antilope. Je le vis bientôt s’arrêter, puis relever la tête, tenant dans sa gueule le reste de l’animal qu’il traîna jusqu’au gouffre. Une minute après, il avait disparu.


VII

La lutte


Je fis quelques brassées, puis, me redressant, je marchai prudemment et atteignis en grimpant le bord sablonneux. Tremblant de tout mon corps et ruisselant d’eau, je demeurai immobile, ne sachant ce qu’il me restait à faire. J’étais sorti du côté opposé du lac, craignant un brusque retour de l’ours. Il pouvait fort bien s’être contenté de porter l’antilope dans sa caverne et reprendre fantaisie de venir à ma recherche. Ces animaux ont l’habitude d’enfouir leur butin ou de le cacher dans leur retraite. D’ailleurs, il ne lui fallait que quelques minutes pour dévorer l’antilope.

J’étais indécis. Fuir en ce moment ne me dispensait point de retourner sur mes pas pour rentrer en possession de ma jument et de mon fusil, car il m’était impossible de me risquer dans la prairie à pied. Au reste, j’aimais trop ma monture pour pouvoir songer à l’abandonner, à la laisser en péril. Plutôt que de me séparer d’elle, j’aurais vingt fois risqué ma vie. Mais comment la rejoindre ? Le seul chemin qui pût me conduire jusque-là passait par le gouffre, et celui-ci était occupé par mon ennemi.

Il ne me restait qu’une seule chance, ou, pour parler plus exactement, une seule hypothèse favorable. Peut-être, en continuant de suivre le gouffre, trouverais-je plus loin un autre passage ?

Je réfléchissais à ce projet et j’allais me décider à l’exécuter, lorsque j’eus un tressaillement d’horreur. L’ours venait de reparaître. Seulement il n’était plus du côté où je me trouvais. Il avait escaladé l’autre paroi du gouffre et s’avançait maintenant vers l’endroit où paissait ma jument. Le monstre, debout, la gueule ouverte, se préparait à fondre sur sa proie. J’avais attaché la pauvre bête à quatre cents pas environ du gouffre, et le lasso qui la retenait avait près de vingt yards de long. À la vue de l’ours, la jument avait fui aussi loin que la lanière le lui permettait ; elle ruait, se cabrait et hennissait d’épouvante.

L’ours se précipita vers elle. Mon cœur battait violemment. Le monstre était maintenant si proche qu’il n’avait plus qu’à étendre les pattes pour la saisir. La jument fit un bond désespéré et décrivit au galop un cercle dont le lasso formait le rayon, tandis que l’ours courait d’un point à l’autre pour tâcher de s’en emparer.

Cette scène se prolongea durant quelques minutes sans que la situation relative des deux adversaires se trouvât sensiblement modifiée. Déjà j’avais l’espoir que l’ours, de guerre lasse, renoncerait à ses vaines tentatives, et abandonnerait la partie, d’autant plus que la jument lui avait adressé plusieurs ruades qui avaient effrayé l’agresseur, quand tout à coup le spectacle changea, et la lutte prit une autre tournure. L’ours avait déjà été fouetté à différentes reprises par le lasso ; au lieu de l’écarter, il le saisissait et le tirait à lui avec les dents et avec les griffes. Je crus d’abord qu’il voulait l’arracher ou le rompre en le mordant ; mais j’eus bientôt la conviction qu’il usait d’un autre artifice : à chaque fois qu’il le reprenait, il se laissait couler, sans le lâcher, de manière à se rapprocher de plus en plus de sa victime qui poussait de véritables cris de terreur.

Je ne pus supporter plus longtemps la vue de ce pénible tableau. Je me souvins à ce moment qu’après avoir abattu l’antilope j’avais déposé mon fusil sur l’herbe, à peu de distance du cheval. Je courus sans réfléchir davantage jusqu’au gouffre, je dévalai de la paroi avec affolement, j’escaladai l’autre bord sans m’arrêter, je saisis mon fusil et je m’élançai vers le lieu du combat.

J’arrivai juste à temps. L’ours n’avait pas encore atteint sa proie, mais il n’était plus qu’à trois ou quatre yards d’elle.

Je m’approchai, visai et tirai. Le lasso se déchira comme si ma balle l’avait coupé, et la jument partit au galop dans la prairie en jetant un hennissement sauvage.

J’avais, comme je le constatai dans la suite, atteint l’ours, mais à un endroit peu vulnérable, et ma balle semblait n’avoir produit aucun effet sur lui. En réalité, c’était la jument qui, par un effort suprême, avait rompu elle-même son attache et avait ainsi recouvré sa liberté.

En somme, je n’avais fait qu’offrir au monstre un autre adversaire. Il parut le comprendre, car, à peine le cheval soustrait à sa convoitise, il courut sur moi avec un hurlement de rage. Dans ces conditions, il ne me restait pas d’autre alternative que d’accepter le combat à outrance, car je n’avais plus le temps de recharger mon fusil. J’assénai à l’ours un furieux coup de crosse, puis je lançai mon arme au loin et, tenant des deux mains crispées mon couteau, je le plongeai de toute la longueur de la lame dans le corps de mon ennemi. L’instant d’après, je me sentis saisir et étreindre, les griffes acérées du fauve me déchiraient la chair pénétrant d’une part dans ma hanche, de l’autre dans mon épaule, tandis que ses énormes crocs brillaient sous mes yeux. Par bonheur, mon bras droit était resté libre. Je retirai mon couteau et l’enfonçai entre les deux côtes de mon adversaire avec la force surhumaine que donne le désespoir. Alors nous tombâmes tous deux, roulant sur le sol. Je vis un flot de sang jaillir de la poitrine de l’ours, et je me félicitai de l’avoir percé au cœur. N’écoutant plus que ma frénésie, je portai coup sur coup au monstre qui ne me lâchait point. Je sentais qu’il m’étouffait, ses griffes me labouraient les chairs, ses crocs hideux cherchaient ma tête que je renversai de mon mieux en arrière, son souffle me passait sur le visage, et je ne cessais de jouer du couteau. L’herbe était inondée de sang, dans lequel je baignais en me débattant ; mais mes mains faiblissaient peu à peu, mes yeux se voilaient ; à la fin une secousse horrible ébranla toutes les cavités de mon cerveau ; tout tournoya autour de moi : je m’évanouis.


VIII

Vieux amis


J’avais complètement perdu connaissance ; et ce ne fut que longtemps après que je pus me convaincre, en recouvrant mes sens, que je vivais encore. Mes blessures me faisaient un mal atroce. Je reconnus que quelqu’un s’occupait de les panser, et d’y appliquer un bandage ; il avait la main rude, mais mes prunelles clouées sur les siennes y lisaient la douceur et la bienveillance. Qui était-il ? D’où venait-il ? Qu’était devenu mon redoutable antagoniste ?

J’étais couché sur le dos, les regards fixés sur le ciel bleu et n’apercevant autour de moi, quand je les baissais, que l’herbe verte ; à mes côtés se tenaient debout des hommes armés, un peu plus loin des chevaux. En quelles mains étais-je tombé ? Mes idées étaient encore très confuses ; mais en les rassemblant autant que possible, je me persuadai que je ne pouvais avoir affaire qu’à des amis, qui m’avaient sans doute arraché aux griffes du monstre. Soudain, je ne vis plus rien, j’eus une nouvelle défaillance et je perdis toute conscience de moi-même.

Je reconnus que quelqu’un s’occupait de panser mes blessures et d’y appliquer un bandage.

J’ignore combien de temps dura ce second évanouissement ; mais en revenant à moi je me sentis mieux, il me sembla que mes forces renaissaient lentement. Je remarquai que le soleil touchait à son déclin, mais une peau de buffle attachée à deux piquets empêchaient ses rayons de tomber sur moi. J’étais étendu sur ma couverture, ma tête reposait sur ma selle, et une seconde peau de buffle me couvrait les jambes ; à proximité de moi flambait un feu devant lequel j’aperçus très distinctement deux hommes. L’un était debout, appuyé sur son fusil, les yeux fixés sur la flamme. C’était le type du chasseur des prairies. Il avait au moins six pieds de haut, le corps robustement charpenté, la physionomie énergique, mais pleine de bonté. L’autre était assis sur une souche, le visage tourné vers moi. Il s’occupait d’achever son repas en mangeant à petites bouchées une tranche de viande qu’il venait sans doute de faire rôtir. Son costume se composait d’une espèce de blouse, d’une culotte, de guêtres, le tout en peau de daim, sale, crasseux, couvert de boue. Sa peau, qu’on voyait paraître à travers plusieurs trous de ses vêtements, avait l’air tannée. Il n’avait pas de chemise, et sa coiffure consistait en un bonnet de peau de chat dont la couleur s’harmonisait avec le reste de son accoutrement. Ses traits dénotaient qu’il ne devait pas être loin de la soixantaine. Ils étaient fort expressifs : le nez en bec d’aigle ; les yeux petits, noirs, perçants ; les cheveux ras, d’un noir de jais, les oreilles— chose étrange— complètement absentes. J’avais vu cet homme, bien des années auparavant, tel que je le voyais en ce moment. La première fois que mon regard l’avait rencontré, je l’avais aperçu assis exactement dans la même attitude, près d’un feu de bois, faisant rôtir sa viande et la mangeant. Je le reconnus tout d’abord : c’était le vieux Ruben, un des plus fameux chasseurs de la prairie. Son compagnon, plus jeune que lui, s’appelait Bill Garey. Tous deux, également ardents et habiles à la chasse, étaient inséparables.

Mon cœur se remplit de joie en retrouvant ces deux héros des pampas. Je savais que j’étais avec des amis, et j’allais leur témoigner toute ma reconnaissance et mon bonheur, lorsque mes yeux s’arrêtèrent sur le groupe de chevaux. Je poussai un cri et me dressai sur mon séant. Il y avait parmi ces montures la cavale de Ruben, le grand et vigoureux rubican de Garey, et, jugez de ma joie : ma propre jument. C’était une surprise à laquelle je ne m’attendais pas, car je n’espérais plus revoir l’excellente compagne de mon aventure. Mais ce n’était pas la vue de ma jument qui m’avait arraché une exclamation de stupéfaction, c’était la présence d’un autre animal bien connu : d’un quatrième cheval. N’étais-je pas une fois de plus le jouet d’une hallucination ? Mes yeux ne se plaisaient-ils point à me tromper, mon imagination ne prenait-elle point plaisir à me bercer d’une illusion ? Non, c’était bien une réalité. Je ne pouvais en douter ; ce port superbe, cette robe soyeuse, ces oreilles noires dressées, tout en un mot trahissait le Cheval blanc de la prairie.

Mon émotion était telle qu’après avoir un instant contemplé le noble animal, je me renversai en arrière, ma tête heurta lourdement le pommeau de ma selle, et je m’évanouis de nouveau. Mais cette troisième syncope fut d’assez courte durée. Entretemps les deux hommes s’étaient approchés de moi et s’entretenaient de mon état.

— Ruben, Garey ! dis-je faiblement en tendant la main.

— Ohé ! s’écria le plus âgé des deux, vous voilà enfin revenu à la vie, jeune homme. Il est vrai que vous revenez de loin. Enfin tant mieux. Ne vous alarmez pas ; vos forces vous reviendront. Le tout était d’en réchapper.

— Prenez une gorgée d’eau-de-vie, dit l’autre en approchant sa gourde de mes lèvres.

— Je vois que vous vous souvenez de nous, continua Ruben.

— Parfaitement, mes amis, parfaitement.

— Et moi aussi je ne vous ai pas oublié, dit Garey ; vous m’avez un jour sauvé la vie, et ces services-là ne s’effacent point de la mémoire.

— Je crois que vous m’avez bien rendu la pareille, répondis-je, vous m’avez débarrassé de cet ours.

— De l’un des ours, oui, dit Ruben ; mais vous avez réglé vous-même le compte de l’autre. Il vous a fallu jouer rudement du couteau, avant que le gaillard ait perdu la partie. Heureusement pour vous, nous sommes arrivés juste à temps pour vous délivrer de l’autre.

— Comment ! de l’autre ! Il y en avait donc deux ?

— Regardez de ce côté ! voilà deux peaux, si je ne me trompe.

Je suivis le geste du trappeur, et près du feu je vis en effet deux fourrures d’ours fraîchement écorchés.

— Mais je n’ai eu affaire qu’à un seul ? dis-je.

— Et c’était bien assez, répliqua Ruben. Il n’y a pas beaucoup d’hommes qui demeurent en vie après une querelle vidée avec le vieil Ephraïm.

— J’ai donc tué l’ours ?

— Eh ! oui, jeune homme ; et vous pouvez vous flatter d’avoir fait la besogne tout seul. Quand Bill et moi nous sommes accourus à votre secours, il n’y avait plus à tirer un coup de fusil. L’ours était mort, aussi mort que son patron, le deuxième fils de Joseph. Mais vous ne valiez pas beaucoup mieux. Vous étiez tous deux également immobiles, vos bras étreignant le monstre, ses pattes vous étouffant, votre sang se confondant et formant autour de vous une mare de plusieurs yards de long. Vous n’aviez positivement plus assez de sang dans le corps pour offrir un déjeuner passable à une sangsue.

— Et l’autre ours ?

— Il est sorti du gouffre, comme Bill venait de partir pour aller à la poursuite du Cheval blanc. J’étais accroupi près de vous quand je vis apparaître la hure du monstre. C’était évidemment la femelle du vieil Ephraïm. La vieille venait voir pourquoi son vieux tardait à rentrer au logis. Je pris mon fusil et j’envoyai à la commère une balle dans l’œil. Elle n’eut pas la politesse de dire merci et se coucha pour ne plus se relever. Ils voyagent maintenant ensemble dans les prairies heureuses. Voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas docteur, et Bill n’a pas plus de diplôme que moi ; mais je m’entends assez aux blessures pour savoir que vous ne pouvez en ce moment pas plus bouger que si vous étiez réellement mort. Donc, pas un mouvement, et écoutez nos conseils. Vous avez été rudement malmené, je ne vous le cache pas ; mais il n’y a pas de danger grave ; tout ce qui vous manque, c’est le sang, et il faut nécessairement attendre qu’il vous en vienne d’autre. Allons, encore un bon coup d’eau-de-vie. Laissons-le maintenant reposer, Bill : il a besoin de silence et il nous reste à finir notre beefsteak d’ours.

J’aurais voulu avoir d’autres explications, mais je savais qu’il était inutile d’insister ; pour le vieux Ruben, chose dite était chose irrévocable. Je fus bien obligé de me ranger à son avis et de ne pas contrarier sa volonté.


IX

Le plateau


Je m’endormis bientôt et je ne me réveillai que vers minuit. Le froid s’était considérablement accru, mais j’étais bien emmailloté dans ma couverture, et la peau de buffle tendue derrière moi contribuait à m’abriter. En rouvrant les yeux, je me sentis réconforté. Le feu était éteint. Très probablement les deux trappeurs avaient jugé bon de prendre cette précaution pour ne pas attirer par ses lueurs les Indiens qui rôdaient aux alentours. La nuit était sereine. Je voyais distinctement mes deux compagnons et les quatre chevaux qui paissaient. Garey dormait. Je m’adressai à Ruben qui faisait la garde et était assis près de moi.

— Comment se fait-il, lui demandai-je, que vous m’ayez trouvé ?

— Nous avons suivi votre piste.

— Depuis où ?

— Bill et moi nous étions campés dans l’un des îlots du bois quand nous vous vîmes passer au galop derrière le Cheval blanc, comme si vous aviez eu tous les diables d’enfer à vos trousses. Je vous reconnus du premier coup d’œil, et Bill me dit : « Voilà l’Américain qui m’a sauvé la vie dans la montagne. » Je voyais que vous aviez une bonne monture, mais je savais aussi que vous donniez la chasse au plus rapide des mustangs de toute la prairie, et je dis à Bill : « Ils en ont pour un long temps de galop, et ce jeune homme pourrait finir par s’égarer à ce jeu, suivons-le. » Quand nous rentrâmes dans la prairie, vous vous étiez éclipsé, mais vous aviez laissé votre piste derrière vous. Seulement la nuit tomba avant qu’il fût possible de vous rattraper. Le lendemain matin, la pluie avait presque complètement effacé la piste, et nous mîmes plusieurs heures à la retrouver près du gouffre. Nous étions sur le point d’y descendre, quand nous aperçûmes votre jument qui détalait dans la prairie sans selle ni bride. Nous courûmes dans cette direction, et, en nous rapprochant, nous vîmes à terre quelque chose que votre brave bête semblait flairer. Ce quelque chose, c’était vous et le vieil Ephraïm qui dormiez tous les deux dans les bras l’un de l’autre, comme deux bébés au berceau. Nous crûmes d’abord que c’en était fait de vous ; mais un examen plus attentif nous convainquit que vous étiez simplement en syncope.

— Mais comment avez-vous pris le Cheval blanc ?

— Le gouffre est obstrué, barré complètement à une assez bonne distance d’ici par des roches élevées. Nous savions cela. Bill suivit la piste du mustang, lui jeta le lasso et le mena ici. Voilà, jeune homme, toute l’histoire.

— Et le Cheval blanc, dit Garey en se levant, est à vous, capitaine. Sans la course que vous lui avez fait faire et qui l’a épuisé, il n’aurait pas été possible de le prendre.

— Merci, mille fois merci, non pour le cadeau, mais pour le service impayable que vous m’avez rendu. Je vous dois la vie. Sans vous j’aurais succombé.

Tout s’expliquait. Au cours de la conversation, j’appris que les deux trappeurs avaient l’intention de prendre part à notre expédition militaire contre le Mexique. Les traitements barbares qu’ils avaient eu à subir lorsque le hasard les avait fait tomber entre les mains des soldats mexicains— les oreilles coupées en témoignaient— avaient fait d’eux des ennemis acharnés de cette nation, et la guerre qui venait d’éclater leur fournissait l’occasion tant de fois désirée d’assouvir leur vengeance. Sans faire aucune objection, ils se déclarèrent prêts à entrer dans ma compagnie et à me servir, l’un d’éclaireur ou d’espion, l’autre de guide.

Comme mes blessures, quoique nombreuses et profondes, n’étaient pas dangereuses, mes forces me revinrent rapidement, grâce aux remèdes intelligents et à la sollicitude des deux trappeurs expérimentés. Au bout de trois jours, je fus en état de me remettre en selle.

Nous nous dirigeâmes alors vers le village où j’étais en garnison, mais sans reprendre mon ancienne piste. Mes compagnons connaissaient une route meilleure où nous étions sûrs de trouver de l’eau, ce qui, dans une excursion à travers les pampas, est le point le plus important. Le ciel était gris, le soleil invisible, et nous courions le danger de nous écarter de la bonne voie. Pour éviter ce péril, mes deux amis fabriquèrent une boussole de leur invention. Ils plantèrent une branche d’arbre en terre, et attachèrent au haut un morceau de peau d’ours. Après avoir arrêté la direction que nous avions à suivre, ils enfoncèrent dans le sol un autre bâton également pourvu d’un morceau de peau d’ours, et le fixèrent à plusieurs centaines de pas du premier. À mesure que nous avancions, nous regardions de temps à autre derrière nous, car nous savions que nous continuions à marcher en ligne droite aussi longtemps que le premier et le plus éloigné des deux bâtons disparaissait derrière l’autre. Quand les deux points noirs représentés par la peau d’ours furent hors de portée de notre vue, nous recommençâmes l’opération ; et le procédé ainsi répété de mille en mille nous conduisit vers midi jusqu’à un bois entrecoupé d’allées et de pelouses. Nous marchâmes près d’une demi-heure dans l’épaisseur du taillis, et nous arrivâmes au bout d’un mille à l’entrée d’une prairie qui différait visiblement de la plaine que nous avions laissée derrière nous. Elle appartenait à ce genre de pampas que dans la langue des chasseurs on désigne sous le nom de « prairie fleurie », parce qu’au lieu d’être couverte d’herbes, elle est semée de fleurs et d’arbustes florissants. Au lieu de la traverser, nous en longeâmes la lisière et nous atteignîmes peu de temps après un ruisseau. Nous n’avions, à vrai dire, pas fait beaucoup de chemin, mais mes guides craignaient qu’en espaçant trop nos étapes, la fatigue de la course ne me donnât la fièvre ; ils décidèrent donc de camper en cet endroit, d’y passer la nuit et de ne reprendre notre voyage que le jour suivant. On attacha les chevaux au bord du ruisseau, après leur avoir enlevé leurs selles. Ruben alla à la chasse, Garey à la pêche, tous deux me laissant prendre un repos dont j’avais encore bien besoin. Un daim tué par Ruben et les poissons pris par Garey nous firent un excellent souper ; et après avoir passé toute la nuit à dormir d’un sommeil paisible, je me levai le lendemain matin, complètement rétabli.

Nous déjeunâmes des restes du daim, nous sellâmes nos chevaux et nous nous dirigeâmes vers une haute colline qui dominait la plaine. Mes compagnons connaissaient bien la topographie de cette région. Nous devions longer le pied de cette colline, pousser une dizaine de milles plus loin et arriver enfin au but de notre course. J’avais souvent considéré cette hauteur de ma terrasse, qui me servait généralement d’observatoire ; et comme sa configuration m’intéressait, je m’étais promis de la visiter à la première occasion. Elle offrait l’aspect singulier d’une armoire gigantesque dressée debout sur la prairie. Ses côtés étaient parfaitement d’aplomb et perpendiculaires à son sommet, dont le niveau, exactement horizontal, formait une surface parallèle à la plaine.

Ces collines dont la cime ressemble à une table plane portent au Mexique le nom de « plateaux tabulaires ». Quelquefois, la distance qui sépare deux hauteurs de ce genre est de plusieurs centaines de milles ; mais le plus souvent elles se trouvent rapprochées par groupes comme un jeu de quilles colossales portant un pavois, toutes d’égale élévation et couvertes, en général, à leur cime d’une végétation nettement distincte de celle de la plaine environnante.

En nous approchant de cette singulière éminence, nous vîmes qu’elle perdait beaucoup de son caractère marquant et que sa forme de parallélipipède régulier s’éloignait considérablement de la symétrie géométrique. Des contreforts étroits partaient des flancs du rocher, et en plusieurs endroits les lignes droites se brisaient. Ce qui paraissait indéniable, c’est que le sommet du plateau était inaccessible, car ses parois figuraient des murs escarpés de cinquante pieds de haut que, dans l’opinion de mes compagnons, aucun homme n’avait jusqu’alors escaladés.


X

Un combat avec les Mexicains


Nous n’étions plus qu’à un mille du pied de ce plateau, lorsque Garey s’écria tout à coup : « Alerte ! voilà les Indiens ! »

En même temps, il montra de la main la hauteur que contournaient en venant au-devant de nous une troupe de cavaliers.

Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je suivis leur exemple ; et tous trois bien plantés en selle, nous attendîmes, observant l’étrange apparition.

Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était évident qu’ils marchaient sur nous en ligne droite.

— Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant de silence, ce sont des Comanches.

— Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils suivent le sentier de la guerre et ont de mauvais desseins. Ayez l’œil sur vos fusils.

Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions que si les arrivants étaient réellement des Comanches, nous devions nous attendre à un combat acharné. Nous mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos chevaux, et nous attendîmes l’approche de l’ennemi.

Nous étions depuis quelques minutes dans cette position, lorsque Ruben s’écria :

— Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un
Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à leur faire former un carré.
nègre : ces gaillards sont barbus et ils ont la peau jaune. Ce sont des Mexicains.

Cette affirmation n’était pas de nature à nous rassurer, car nous n’ignorions pas que les Mexicains nous étaient pour le moins aussi hostiles que les Comanches. Les douze cavaliers semblaient d’abord ne pas nous avoir aperçus ; mais lorsqu’ils eurent le soleil derrière eux, ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement. Alors ils firent halte à leur tour et se préparèrent à l’attaque. Malgré l’inégalité du nombre, nous pouvions nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne tiraient jamais au jugé et qui ne lâchaient la détente qu’en sachant à coup sûr où leur balle devait frapper. Je pouvais par conséquent me persuader que si les cavaliers nous attaquaient, il n’y en aurait que neuf qui se rapprocheraient de nous à une portée de pistolet, et dans cette approche il n’y avait pas de quoi nous effrayer : nous y étions préparés ; j’avais un revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le sien et Ruben une paire de pistolets dont il saurait faire bon usage.

— Seize coups, et les couteaux au pis aller ! s’écria Garey avec un accent de triomphe, quand nous eûmes inspecté rapidement nos armes.

Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef allait et venait devant leur front de bataille, comme s’il voulait, par sa harangue, leur inspirer du courage. De notre côté, nous n’étions pas restés inactifs ; nous avions attaché nos chevaux deux à deux d’un côté par la tête, de l’autre par la queue, de manière à leur faire former un carré dont le grand rubican de Garey figurait le front et dont nous occupions l’intérieur. Ainsi postés, nous n’avions plus qu’à surveiller les mouvements de nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et nos pieds.

À la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur chef, fondirent sur nous au galop. Lorsqu’ils ne furent plus qu’à trois cents pas, ils firent halte de nouveau et nous crièrent :

— Que craignez-vous ? Nous sommes des amis.

— Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben. Vous nous prenez donc pour des imbéciles ? Tenez-vous à distance ou, sur mon âme, le premier qui se trouvera à ma portée, sera un homme mort.

Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation, l’un d’eux se détacha du groupe, lança d’un coup d’éperon son cheval au galop et décrivit autour de nous un grand arc de cercle. Lorsqu’il se fut éloigné d’une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi d’un second qui répéta la manœuvre, puis d’un troisième, d’un quatrième, d’un cinquième, qui tournoyèrent l’un derrière l’autre autour de nous. Aussitôt nous changeâmes notre plan de défense en nous postant dos à dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait de son arme un tiers du cercle. Les cinq cavaliers firent deux fois au galop le tour de notre carré, en se rapprochant sans cesse de nous, pendant qu’ils déchargeaient leurs mousquets. Ils s’éloignaient ensuite en continuant le même mouvement, rejoignaient le gros de leur troupe, échangeaient leurs armes contre d’autres toutes chargées et revenaient, toujours en galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu’ils nous dérobaient presque tout leur corps et nous enlevaient ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions pu, il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c’eût été dépenser sans grande utilité notre poudre et nos balles, car nous ne pouvions songer à recharger nos armes. À la première fusillade, toutes les balles avaient passé par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu une blessure insignifiante. Mais la seconde décharge
Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu’ils dissimulaient leur corps.
de l’ennemi nous fit plus de mal. Garey fut atteint par une balle qui lui arracha une partie de sa blouse de chasse en lui éraflant l’épaule. Une autre balle rasa la tête de Ruben.

Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs de l’attaque sans y répondre, dis-je. Qu’en pensez-vous, camarades ?

— Nous devons faire une sortie, répondit Garey : c’est notre seul moyen de salut. Remontons à cheval et lançons nos bêtes ventre à terre dans la prairie.

— À quoi bon ? objecta Ruben en hochant la tête. Le capitaine s’en tirerait peut-être ; mais pour toi et moi il n’y a pas ombre de chance. Ils rattraperaient ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n’a pas à se vanter de ses jambes.

— Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter l’étalon blanc et laisser ta cavale en liberté, ou me céder le Cheval blanc et prendre mon rubican. Mais il est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu’en dites-vous, capitaine ?

— Je crois, repartis-je en désignant d’un coup de tête le plateau, que nous devons gagner au galop la colline et nous y adosser. L’ennemi ne pourra plus alors nous tourner ; et, avec les chevaux devant nous, il nous sera plus facile de lui tenir tête.

— Le jeune homme a raison, interrompit Ruben. Nous n’avons pas une seconde à perdre, ils vont bientôt revenir à la charge.

Nous détachâmes rapidement nos montures, nous sautâmes en selle et nous partîmes comme des traits. Derrière nous volait au triple galop toute la bande, criant et vociférant ; mais nous avions l’avance et nous atteignîmes heureusement le rocher. Puis d’un bond nous fûmes à terre, et nous appuyant contre la paroi granitique, tenant nos chevaux devant nous, nos fusils braqués sur l’ennemi, nous attendîmes.


XI

L’escalade


Pour le moment nous étions en sûreté. Les Mexicains ne pouvaient plus passer derrière nous et ils n’osaient se risquer de front à portée de nos armes. Toutefois, nous nous trouvions encore dans une position extrêmement critique, car les ennemis, auxquels étaient venus vers le soir se joindre un renfort de six cavaliers armés également de mousquets, semblaient décidés à nous bloquer toute la nuit et à nous obliger, faute de vivres, à capituler.

Tandis que, perdu dans de sinistres pensées, je restais en observation, j’aperçus dans le rocher une crevasse longitudinale qui montait en s’élargissant et en s’approfondissant vers le sommet de la colline. C’était un sillon creusé probablement par les eaux de pluie en découlant du plateau le long de la paroi perpendiculaire. Quoique l’escarpement du rocher fût partout également abrupt, ce sillon offrait néanmoins une inclinaison marquante ; et, après l’avoir inspecté soigneusement du regard, j’acquis la conviction qu’un homme habile à grimper pourrait, en le remontant, arriver jusqu’au plateau même. Il y avait, en effet, dans le rocher, certaines saillies qui pouvaient servir d’appui au pied, et çà et là croissaient dans les fentes des pousses de cèdre rampant, dont celui qui ferait l’escalade pourrait s’aider.

Sans hésiter, je communiquai ma découverte à mes compagnons. Tous deux s’en montrèrent fort réjouis et déclarèrent, après un bref examen, le chemin très praticable. Mais dans quel but grimper là-haut ? Nous n’avions aucune perspective de pouvoir descendre de l’autre côté. D’ailleurs, si nous étions sûrs d’échapper à toute attaque, une fois arrivés au plateau, nous étions tout aussi certains de n’y pas trouver d’eau, et la soif était pour nous plus redoutable encore que les Mexicains. En outre, tant que nous restions au pied de la colline, nous gardions nos chevaux qui pouvaient nous servir à fuir et, dans un cas extrême, nous pourrions les manger. Mais faire l’ascension de la hauteur, c’était nous condamner à les perdre. Aussi la lueur d’espoir qui nous était apparue un moment s’évanouit-elle presque aussitôt.

Jusqu’alors Ruben ne s’était pas prononcé. Il restait pensif, appuyé sur son long rifle. Lorsqu’il eut gardé cette attitude pendant plusieurs minutes sans dire une parole, un sourire éclaira sa rude physionomie :

— Combien de yards a ton lasso, Bill ? demanda-t-il.

— Vingt, répondit Garey.

— Et le vôtre, jeune homme ?

— Au moins autant, peut-être un peu plus.

— Très bien, dit-il d’un air satisfait ; avec mon lasso cela fait une longueur de cinquante-six yards. Il est vrai qu’il y a à décompter les nœuds, mais nous avons par contre nos brides en sus. Écoutez donc mon idée. D’abord nous grimpons là-haut, dès qu’il fait assez noir pour ne pas être aperçus ; nous emportons nos lassos et nous les lions bout à bout ; si la courroie n’est pas assez longue, nous y attachons nos brides. L’ennemi, nous croyant toujours aux aguets, n’osera pas s’approcher de nos chevaux qui n’auront rien à craindre jusqu’au jour. Pendant ce temps, nous attachons notre lanière de soixante mètres environ à un arbre et nous nous laissons descendre tout doucement de l’autre côté de la colline. Une fois dans la prairie, nous pendons nos jambes à notre cou, nous filons en droite ligne sur la garnison du capitaine, nous y faisons lever une demi-douzaine de ses meilleurs tireurs, et tous montés à cheval nous revenons à la colline, nous tombons sur les Mexicains endormis et nous leur administrons la plus belle volée qu’ils aient reçue depuis le commencement de la guerre.

Nous nous empressâmes, Garey et moi, de donner notre acquiescement à ce plan, et il ne nous fallut pas longtemps pour ne faire qu’une seule lanière de nos trois lassos et pour attacher solidement nos chevaux, de manière à les empêcher de bouger de place ; cela fait, nous attendîmes la nuit.

Ruben ne s’était pas trompé dans ses prévisions. La nuit, qui tomba bientôt, fut aussi ténébreuse que nous pouvions la souhaiter. D’épais nuages noirs couvrirent tout le firmament, un orage s’annonça, et déjà quelques grosses gouttes de pluie mouillaient nos selles. Tout à coup un éclair embrasa tout le ciel et illumina la prairie comme si l’on avait allumé des milliers de torches. Cette circonstance nous était défavorable : un seul sillon lumineux pouvait révéler tout notre plan aux ennemis.

— Bah ! dit Ruben après avoir considéré le ciel ; nous grimperons entre deux éclairs.

Il avait à peine achevé de parler que pour la seconde fois un véritable incendie s’alluma dans le ciel et projeta sur l’immensité de la prairie des reflets si intenses que nous pûmes distinguer aisément les boutons des habits de nos adversaires.

Pendant ce temps, Garey s’était noué le lasso par un bout autour des reins et avait commencé l’escalade. Il avait atteint à peu près la moitié de la hauteur à gravir, lorsque la plaine s’illumina de nouveau. Je levai les yeux et le vis sur une saillie, le corps collé contre le rocher, les bras en l’air. Tant que dura le feu du ciel, il resta dans cette attitude immobile. Mes regards anxieux interrogeaient les mouvements des cavaliers ; mais aucun d’eux ne bougeait ; ils n’avaient rien vu.

Un nouvel éclair me permit d’inspecter le rocher. La forme humaine avait disparu. Il n’y avait plus que la ligne noire du lasso, qui pendait du haut du plateau, et qu’on eût pris pour une crevasse. Garey était arrivé jusqu’au sommet de la colline, sain et sauf.

C’était mon tour. Il ne me fut pas difficile, en me tenant à la lanière, de monter d’une saillie à l’autre ; et avant que l’éclair eût reparu, j’avais rejoint le plus jeune de mes compagnons.

Cinq minutes après, Ruben était avec nous ; alors nous enroulâmes la lanière et nous cherchâmes un endroit pour opérer notre descente.


XII

Un renfort


Parvenus à l’autre bord du plateau, nous rattachâmes la lanière à un arbre. Ruben, qui était le plus léger et le plus leste de nous trois, devait descendre le premier. Nous lui liâmes la courroie solidement autour de la taille, et le vieux trappeur glissa le long de la paroi, tandis que Garey et moi nous laissions couler doucement le lasso.

Nous avions lâché à peu près les trois quarts de notre corde, et déjà nous nous félicitions du succès de notre expérience, lorsqu’à notre grande épouvante, la courroie cessa brusquement de se tendre et ressauta avec une secousse qui nous jeta tous les deux sur le dos. Dans le même instant, nous entendîmes un craquement, suivi d’un cri perçant. Nous bondîmes sur nos pieds et nous nous empressâmes de tirer la corde à nous : elle était légère comme une ficelle et remonta sans difficulté. La chose était claire : la courroie était rompue et notre pauvre camarade avait fait une chute effroyable. Saisis de terreur, nous nous agenouillâmes, nous rampâmes jusqu’au bord extrême du plateau, nous nous penchâmes à mi-corps par-dessus, au risque de nous précipiter nous-mêmes dans le vide. Nous plongeâmes les yeux dans l’espace qui s’étendait au-dessous de nous, essayant autant que possible de percer les ténèbres. Nous écoutâmes, l’oreille tendue, le cœur affreusement serré. Pas un bruit ne se fit entendre. Oui, nous eussions été heureux de percevoir une plainte, un gémissement, qui nous eût annoncé que Ruben vivait encore ; mais tout était silencieux ; peut-être gisait-il horriblement mutilé au pied de la colline.

À la fin, nous entendîmes des voix d’hommes. Elles venaient bien de la base du rocher, juste au-dessous de nous ; mais au lieu d’une voix il y en avait deux, et ni l’une ni l’autre n’était celle de notre ami. À la clarté d’un sillon lumineux qui courut à ce montent dans le ciel, nous reconnûmes deux cavaliers qui se mouvaient le long du rocher. Nous les vîmes très distinctement ; mais, contrairement à notre attente, nous n’aperçûmes pas le corps de notre compagnon. L’embrasement du firmament fut d’assez longue durée pour nous donner parfaitement le temps de voir tout ce qui se passait au-dessous de nous. Ruben n’était pas là. Etait-il tombé au pouvoir de l’ennemi ? Il ne se serait pas rendu sans résistance et nous aurions entendu ou une détonation ou un cri.

Cependant les deux cavaliers causaient à voix haute, et, dans le silence de la nuit, leurs paroles montaient jusqu’à nous assez distinctement pour nous laisser comprendre ce qu’ils disaient.

— Tu t’es trompé, criait l’un avec impatience, tu n’auras entendu que l’aboiement d’un loup.

— Je vous répète, capitaine, répliqua l’autre avec humeur, que c’était une voix d’homme.

— Alors il faut que ce soit l’un des nôtres qui ait crié de l’autre côté du rocher, car de ce côté-ci il n’y a personne. Retournons au camp.

Les pas des chevaux nous apprirent qu’ils s’éloignaient ; ce fut pour nous un grand soulagement de
Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le vieux trappeur glissa le long de la paroi.
savoir que notre camarade n’avait pas été fait prisonnier.

Mais qu’était-il devenu ? Par où était-il passé ? Avait-il rampé plus loin après sa chute, ou se trouvait-il toujours à proximité de la colline ?

Comme il nous importait de suivre les mouvements des deux cavaliers, nous tendîmes avidement l’oreille, épiant l’occasion de les apercevoir. Nous nous étions de nouveau agenouillés et suspendus au-dessus du vide. Un éclair nous les montra : ils étaient arrêtés pour interroger les alentours, et attendaient comme nous une traînée lumineuse.

— Nous pouvons les désarçonner, chuchota Garey.

J’hésitai à me ranger à cet avis, sans pouvoir me rendre compte de mes scrupules.

Tout à coup un éclair sillonna la nue. Les cavaliers étaient à portée de nos fusils. Nous les couchâmes en joue. Sans dire un mot, j’avais suivi l’opinion de Garey.

À ce moment, quand déjà nous avions le doigt sur la gâchette, nous relevâmes tous deux comme d’un commun accord notre arme. C’est que nous avions tous deux en même temps aperçu le même objet dans la prairie, et que cet objet n’était autre que notre ami Ruben.

Il était couché dans l’herbe de tout son long, les bras et les jambes étendus, le visage collé contre terre. De la hauteur où nous étions, nous eussions pu le prendre pour la peau d’un jeune buffle ainsi étalée pour la faire sécher, mais nous ne nous trompions pas : c’était bien le vieux trappeur dans son costume de peau de daim. L’endroit où il se trouvait n’était guère à plus de cinq cents pas du rocher ; mais quoiqu’il nous fût très facile de le voir, il devait échapper complètement aux regards des deux cavaliers, car nous les entendîmes, à notre grande joie, dès que la nuit se fut replongée dans l’obscurité, regagner leur camp. À peine étaient-ils partis qu’un éclair projeta sa vive lumière sur la prairie. La peau de daim n’était plus là : notre camarade avait donc pu se dérober heureusement.

Pour la première fois depuis que nous avions rencontré les Mexicains, nous respirâmes librement ; et, le cœur léger, nous retournâmes à l’endroit où nous étions montés sur le plateau. Tant que j’avais pu craindre que ma dernière heure ne fût arrivée, le sort de ma jument et du Cheval blanc n’avait eu, je l’avoue, qu’une part très accessoire dans mes préoccupations. L’homme est ainsi fait que lorsqu’il est en danger de mort, il ne songe plus qu’à sa conservation personnelle. Mais maintenant que j’avais la conviction de survivre à cette périlleuse aventure, l’égoïsme faisait place à des sentiments plus généreux, et je souhaitais ardemment de conserver non seulement ma propre monture, mais aussi l’excellent et beau mustang, qui avait été pour moi la cause de tant d’anxiété.

Cependant les éclairs étaient devenus moins intenses et ne se succédaient plus qu’à des intervalles éloignés. Ce fut dans un de ces intervalles de calme que nous entendîmes à quelque distance des pas de chevaux. Il y a une différence très sensible entre le pas d’un cheval qui porte un cavalier, et celui d’un cheval qui n’a pas cette charge. L’habitant des prairies ne s’y trompe que fort rarement. Mon compagnon m’assura que les chevaux dont nous entendions l’approche étaient montés.

Nos ennemis mexicains avaient dû les entendre comme nous : deux d’entre eux partirent au galop pour opérer la reconnaissance ; nous pûmes nous en rendre compte par l’ouïe, car l’obscurité était trop grande pour nous permettre de voir à plus de trois yards devant nous. Nous ne restâmes pas longtemps dans l’incertitude sur les intentions des arrivants : ils échangèrent avec les Mexicains des appels et des salutations amicales, et leurs chevaux hennirent en signe d’assurance.

En ce moment, les éclairs nous vinrent en aide. Nous vîmes avec effroi que l’ennemi avait reçu un renfort d’au moins trente hommes.

Vers minuit, l’orage cessa tout à fait. Une lumière plus douce, plus constante, succéda aux lueurs sinistres et intermittentes de l’éclair : la lune s’était levée et montait rapidement dans le ciel à l’orient. Quelques étoiles scintillaient à travers les nuages qui ne s’étaient pas dissipés, mais roulaient avec plus de vitesse.

Nous étions couchés à plat dans les broussailles. Les cavaliers ne pouvaient nous apercevoir, tandis que nous distinguions parfaitement toute la troupe qui avait fait halte, les uns fumant, les autres causant, d’autres chantant.

Après que nous les eûmes observés pendant quelque temps en silence, Garey me quitta pour explorer le plateau et pour surveiller la prairie du côté d’où nous attendions du secours.

Il était à peine parti depuis deux minutes qu’une forme sombre attira mon attention vers la plaine. Il me sembla que c’était un homme couché sur le sol et se cachant dans l’herbe, exactement comme avait fait le vieux Ruben. Pendant quelque temps un nuage assombrit la plaine en la couvrant d’un voile noir ; mais, quand le nuage fut passé, la figure étrange n’était plus où je l’avais vue d’abord. Elle s’était rapprochée des cavaliers, tout en gardant la même attitude qu’auparavant. Elle n’était plus qu’à deux cents pas des Mexicains ; mais un buisson de hautes herbes paraissait la dérober à leurs yeux. Au bout de quelque temps, cette vision, dans laquelle je finis par reconnaître distinctement un Indien nu, avait complètement disparu.

Tandis que je continuais attentivement de regarder dans la même direction, sondant des yeux la plaine, je remarquai, non plus une seule, mais plusieurs figures fantastiques, qui se dessinaient vaguement sur la lisière de la prairie. J’écarquillai les yeux et je vis que c’étaient des cavaliers ; mais je fus surpris de constater qu’ils ne marchaient pas côte à côte en rangs serrés, mais l’un derrière l’autre en longue file. Les hommes de ma compagnie n’observaient jamais cette manœuvre quand ils avaient à passer dans d’étroits défilés ou dans des sentiers de la forêt : ce n’était donc pas eux.

Une minute après, tous mes doutes étaient dissipés : c’étaient une bande de guerriers indiens qui suivaient la piste de guerre.


XIII

Les Comanches


Les nuages qui cachaient la lune ne se désagrégèrent qu’au bout d’un quart d’heure. Alors, à mon grand étonnement, je vis un grand nombre de chevaux sans cavaliers dans la prairie. C’était apparemment un troupeau de mustangs, arrivés là pendant l’obscurité. Quant aux Indiens, ils n’étaient plus là. Je voulus chercher mon compagnon pour lui faire part de ce qui se passait, lorsqu’en me levant je constatai qu’il était à côté de moi. Il avait fait en rampant le tour du plateau, et n’ayant rien découvert, il était revenu se convaincre si les Mexicains n’avaient pas bougé.

— Ohé ! s’écria-t-il quand ses yeux tombèrent sur les chevaux. En voici bien d’une autre : un troupeau de mustangs ! Les Mexicains ne les ont donc pas vus ? Très drôle, très drôle, par Belzé…

Son exclamation fut interrompue par un vacarme qui partit tout à coup de l’endroit où étaient postés les Mexicains. Nous les vîmes, un instant après, sauter tous en selle et se mettre en mouvement. Nous crûmes d’abord qu’ils avaient aperçu les chevaux sauvages et que cette découverte avait provoqué leur brusque départ. Mais nous reconnûmes bientôt que c’étaient nous-mêmes qui étions cause de leur alarme, car ils accouraient tous ensemble vers le rocher, et en poussant des cris sauvages, ils déchargèrent sur nous leurs mousquets. Nous eûmes un moment quelque peine à comprendre ce qui avait pu nous trahir, mais un regard d’inspection nous fournit aussitôt la solution de l’énigme. La lune était montée dans le ciel vers son point culminant, et les ombres projetées par la colline s’étaient graduellement raccourcies. Tandis que nous considérions les mustangs, nous avions commis l’imprudence de nous lever, et nos propres ombres s’étaient profilées sur la prairie sous les yeux de nos ennemis. Ceux-ci n’avaient eu qu’à lever la tête pour voir où nous étions.

Nous nous agenouillâmes à l’instant sur les broussailles et nous saisîmes nos fusils. En ce moment un nuage passa sur la lune et déroba la plaine à nos regards. Mais nous n’eûmes pas longtemps à attendre pour être tirés d’incertitude. Des hurlements épouvantables ébranlèrent tous les échos. On eût dit des vociférations démoniaques jaillissant du fond des enfers. Il n’y avait pas à s’y méprendre : ceux qui poussaient ces affreux rugissements étaient des Indiens.

— C’est le cri de guerre des Comanches ! dit Garey. Hourra ! Les Indiens sont tombés sur les Mexicains !

Au milieu des clameurs, nous entendions les pas rapides des chevaux faisant trembler sous eux la plaine. Tout à coup la lune se dégagea des nuages. Les mustangs étaient maintenant montés. Sur chacun d’eux se dressait le buste nu d’un Indien dont les tatouages offraient un aspect d’horreur. Les Mexicains ne pouvaient soutenir l’attaque ; à peine eurent-ils le temps de décharger leurs mousquets. Aucun d’eux ne s’occupa de recharger son arme. La plupart la jetaient aussitôt après avoir tiré et fuyaient alors en désordre. Toute la troupe tourna le dos aux Peaux-Rouges et longea au grand galop le pied du rocher. Les Indiens poursuivaient les fuyards sans perdre de vitesse et en les accablant de sinistres imprécations. Garey et moi nous nous précipitâmes vers l’autre bord du plateau. Les deux partis couraient par petits groupes. Il n’y avait pas deux cents pas de distance entre le premier rang des Peaux-Rouges et le dernier des Mexicains. Les sauvages ne cessaient de pousser leur cri de guerre, tandis que les autres galopaient dans le plus profond silence. Tout à coup un cri d’effroi partit de la troupe des Mexicains. Ce cri annonçait évidemment un événement. En même temps nous les vîmes faire halte.

Le motif de cette conduite extraordinaire ne nous demeura pas longtemps inconnu. À trois cents pas environ des Mexicains, s’avançait vers eux au galop une troupe de cavaliers. Les pas pesants de leurs chevaux nous apprirent bientôt quels étaient les nouveaux arrivants. D’ailleurs, leurs cris, qui ne ressemblaient point à ceux des Mexicains ni à ceux des Indiens, ne nous laissaient aucun doute à cet égard.

Ahead ! ahead ! [1] répétaient-ils en éperonnant leurs montures.

— Hourra ! hourra ! s’écria Garey de toutes ses forces. Ce sont vos hommes, capitaine.

Les Mexicains effrayés, à l’aspect de ces nouveaux ennemis sur lesquels ils ne comptaient pas, restaient indécis. Ils crurent d’abord qu’ils avaient affaire à une seconde bande de Peaux-Rouges ; mais une volée de balles leur prouva que leurs adversaires étaient des soldats disciplinés ; et, tournant bride à gauche, ils s’enfuirent dans la prairie.

Alors, les Indiens, pour leur couper le passage, prirent une direction de biais. Nos hommes, qui pendant ce temps s’étaient rapprochés, imitèrent de leur côté cette manœuvre. Un instant après, ils étaient aux prises avec les sauvages.

La lune, qui ne projetait plus qu’une clarté mourante, s’ensevelit tout à coup dans les nuages. Garey et moi nous ne vîmes donc rien du combat ; mais nous entendions le choc des combattants, le cri de guerre des Peaux-Rouges, les clameurs de nos hommes, la fusillade, les décharges successives des révolvers, le cliquetis des sabres et des lances, les hennissements des chevaux, les lamentations des blessés. Nos angoisses ne durèrent pas plus d’un quart d’heure. Au bout de ce temps, le combat cessa. Quand la lune reparut, tout était retombé dans le silence. Sur la prairie gisaient pêle-mêle des hommes et des chevaux. Au loin, vers le sud, fuyaient les Mexicains. Un hourra triomphal nous annonça que la victoire était restée aux nôtres.

— Bill, es-tu là ? cria tout à coup une voix que nous reconnûmes.

— Me voici ! répondit Garey.

— Eh bien, que t’en semble ? Les Indiens ont reçu leur tripotée, quant aux Mexicains, ils ont mieux aimé ne pas l’attendre et ils ont détalé, les lâches.

C’était Ruben qui parlait.

L’engagement avait été même moins long que nous ne l’avions supposé. Des deux côtés l’impétuosité de l’attaque avait été telle que personne n’avait rechargé son arme après le premier coup de feu. Le cri de guerre des Indiens devait avoir semé l’épouvante parmi les Mexicains, car le sol était jonché de leurs mousquets et de leurs lances.

Mais, quoique de courte durée, le combat avait causé des pertes sérieuses aux Mexicains et aux Peaux-Rouges. Huit des premiers, seize des derniers avaient succombé ; malheureusement mes hommes ne s’en étaient pas tirés tout à fait sains et saufs. Deux d’entre eux, atteints par les lances des Comanches, étaient tombés morts. Une douzaine environ avaient été plus ou moins grièvement blessés par les fusils des sauvages.

Les Indiens, comme l’avait fort bien reconnu Garey à leur cri de guerre, étaient en effet des Comanches, qui avaient dessein de piller une ville mexicaine de l’autre côté de Rio-Grande, à une centaine de milles de ma garnison. Leurs éclaireurs avaient aperçu les cavaliers mexicains, dont les chevaux harnachés d’argent, les uniformes et les couvertures de drap fin, les guêtres garnies de boutons d’argent et les mousquets avaient excité la convoitise des Peaux-Rouges, qui s’étaient décidés à les surprendre. Nous apprîmes tous ces détails d’un de leurs guerriers qui était tombé blessé en nos mains. Un interrogatoire plus précis le fit reconnaître pour un Mexicain capturé par une tribu indienne, à laquelle il s’était associé pour échapper au supplice que ces sauvages infligent à leurs prisonniers.

Ruben avait atteint mon village sans encombre. Il avait rapporté sommairement à mon lieutenant ce qui était arrivé et le danger que je courais. Dix minutes après, une cinquantaine de mes hommes étaient partis, sous la conduite du vieux trappeur, dans la direction de la colline. S’ils n’étaient pas arrivés à temps, les Indiens nous auraient probablement débarrassés des Mexicains ; mais, dans ce cas, nous aurions perdu nos chevaux.

Nous opérâmes notre descente à l’aide du lasso, et quand nous eûmes rejoint Ruben et que nous nous fûmes embrassés d’une étreinte vraiment fraternelle, nous remontâmes en selle. Moins d’une heure après, je prenais une délicieuse tasse de café sur ma terrasse avec mes deux compagnons d’aventures, et nos émotions n’étaient plus que des souvenirs.

C’est ainsi que j’entrai en possession du Cheval blanc, le plus beau mustang qui, de mémoire d’homme, ait foulé la pampa mexicaine.


TABLE DES MATIÈRES

Pages
I. 
 7
II. 
 14
III. 
 20
IV. 
 28
 40
VII. 
 50
VIII. 
 54
IX. 
 61
XI. 
 75
XII. 
 79
XIII. 
 87
TABLE DES GRAVURES

Pages.
1. Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage. 
 Frontispice
2. Le troupeau volait à sa suite. 
 13
3. Le sol était béant comme à la suite d’un déchirement produit par un tremblement de terre. 
 21
4. À une distance d’environ six cents pas, je découvris cinq magnifiques antilopes. 
 35
5. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris. 
 41
6. L’ours avait fait halte au bord du lac. 
 47
7. Je reconnus que quelqu’un s’occupait de panser mes blessures et d’y appliquer un bandage. 
 55
8. Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à leur faire former un carré. 
 67
9. Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu’ils dissimulaient leur corps. 
 71
10. Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le vieux trappeur glissa le long de la paroi. 
 81



poitiers. - typographie oudin.
  1. En avant ! En avant ! — Interjection qui n’est employée que par les Américains des États-Unis.