Le Pyrrhonisme de l’histoire/Édition Garnier/4

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Le Pyrrhonisme de l’histoireGarniertome 27 (p. 240-243).
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CHAPITRE IV[1].
de l’histoire juive.

C’est une grande question parmi plusieurs théologiens si les livres purement historiques des Juifs ont été inspirés, car, pour les livres de préceptes et pour les prophéties, il n’est point de chrétien qui en doute, et les prophètes eux-mêmes disent tous qu’ils écrivent au nom de Dieu : ainsi on ne peut s’empêcher de les croire sur leur parole sans une grande impiété ; mais il s’agit de savoir si Dieu a été réellement dans tous les temps l’historien du peuple juif.

Leclerc et d’autres théologiens de Hollande prétendent qu’il n’était pas même nécessaire que Dieu daignât dicter toutes les annales hébraïques, et qu’il abandonna cette partie à la science et à la foi humaine, Grotius, Simon, Dupin[2], ne s’éloignent pas de ce sentiment. Ils pensent que Dieu disposa seulement l’esprit des écrivains à n’annoncer que la vérité.

On ne connaît point les auteurs du livre des Juges, ni de ceux des Rois et des Paralipomènes. Les premiers écrivains hébreux citent d’ailleurs d’autres livres qui ont été perdus, comme celui des Guerres du Seigneur[3], le Droiturier ou le Livre des Justes[4], celui des Jours de Salomon[5], et ceux des Annales des rois d’Israël et de Juda[6]. Il y a surtout des textes qu’il est difficile de concilier : par exemple, on voit dans le Pentateuque[7] que les Juifs sacrifièrent dans le désert au Seigneur, et que leur seule idolâtrie fut celle du veau d’or[8] ; cependant il est dit dans Jérémie[9], dans Amos[10], et dans les discours de saint Étienne[11], qu’ils adorèrent pendant quarante ans le dieu Moloch et le dieu Remphan, et qu’ils ne sacrifièrent point au Seigneur.

Il n’est pas aisé de comprendre comment Dieu dicta l’histoire des rois de Juda et d’Israël, puisque les rois d’Israël étaient hérétiques, et que, même quand les Hébreux voulurent avoir des rois, Dieu leur déclara expressément, par la bouche de son prophète Samuel, que c’est[12] rejeter Dieu que d’obéir à des monarques : or plusieurs savants ont été étonnés que Dieu voulût être l’historien d’un peuple qui avait renoncé à être gouverné par lui.

Quelques critiques trop hardis ont demandé si Dieu peut avoir dicté que le premier roi Saül remporta une victoire à la tête de trois cent trente mille hommes[13], puisqu’il est dit qu’il n’y avait que deux épées[14] dans toute la nation, et qu’ils étaient obligés d’aller chez les Philistins pour faire aiguiser leurs cognées et leurs serpettes ;

Si Dieu peut avoir dicté que David, qui était selon son cœur[15], se mit à la tête de quatre cents brigands chargés de dettes[16] ;

Si David peut avoir commis tous les crimes que la raison, peu éclairée par la foi, ose lui reprocher ;

Si Dieu a pu dicter les contradictions qui se trouvent entre l’histoire des Rois et les Paralipomènes.

On a encore prétendu que l’histoire des Rois ne contenant que des événements sans aucune instruction, et même beaucoup de crimes, il ne paraissait pas digne de l’Être éternel d’écrire ces événements et ces crimes. Mais nous sommes bien loin de vouloir descendre dans cet abîme théologique : nous respectons, comme nous le devons, sans examen, tout ce que la synagogue et l’Église chrétienne ont respecté.

Qu’il nous soit seulement permis de demander pourquoi les Juifs, qui avaient une si grande horreur pour les Égyptiens, prirent pourtant toutes les coutumes égyptiennes : la circoncision, les ablutions, les jeûnes, les robes de lin, le bouc émissaire, la vache rousse, le serpent d’airain, et cent autres usages ?

Quelle langue parlaient-ils dans le désert ? Il est dit au psaume LXXX[17], qu’ils n’entendirent pas l’idiome qu’on parlait au delà de la mer Rouge. Leur langage, au sortir de l’Égypte, était-il égyptien ? Mais pourquoi ne retrouve-t-on, dans les caractères dont ils se servent, aucune trace des caractères d’Égypte ? Pourquoi aucun mot égyptien dans leur patois mêlé de tyrien, d’azotien, et de syriaque corrompu ?

Quel était le pharaon sous lequel ils s’enfuirent ? Était-ce l’Éthiopien Actisan[18], dont il est dit dans Diodore de Sicile qu’il bannit une troupe de voleurs vers le mont Sina, après leur avoir fait couper le nez ?

Quel prince régnait à Tyr lorsque les Juifs entrèrent dans le pays de Chanaan ? Le pays de Tyr et de Sidon était-il alors une république ou une monarchie ?

D’où vient que Sanchoniathon, qui était de Phénicie, ne parle point des Hébreux ? S’il en avait parlé, Eusèbe, qui rapporte des pages entières de Sanchoniathon, n’aurait-il pas fait valoir un si glorieux témoignage en faveur de la nation hébraïque ?

Pourquoi, ni dans les monuments qui nous restent de l’Égypte, ni dans le Shasta et dans le Veidam des Indiens, ni dans les Cinq Kings des Chinois, ni dans les lois de Zoroastre, ni dans aucun ancien auteur grec, ne trouve-t-on aucun des noms des premiers patriarches juifs, qui sont la source du genre humain ?

Comment Noé, le restaurateur de la race des hommes, dont les enfants se partagèrent tout l’hémisphère, a-t-il été absolument inconnu dans cet hémisphère ?

Comment Énoch, Seth, Caïn, Abel, Ève, Adam, le premier homme, ont-ils été partout ignorés, excepté dans la nation juive ?

On pourrait faire ces questions et mille autres encore plus embarrassantes, si les livres des Juifs étaient, comme les autres, un ouvrage des hommes ; mais étant d’une nature entièrement différente, ils exigent la vénération, et ne permettent aucune critique. Le champ du pyrrhonisme est ouvert pour tous les autres peuples, mais il est fermé pour les Juifs. Nous sommes à leur égard comme les Égyptiens qui étaient plongés dans les plus épaisses ténèbres de la nuit[19], tandis que les Juifs jouissaient du plus beau soleil dans la petite contrée de Gessen.

Ainsi n’admettons nul doute sur l’histoire du peuple de Dieu ; tout y est mystère et prophétie, parce que ce peuple est le précurseur des chrétiens. Tout y est prodige, parce que c’est Dieu qui est à la tête de cette nation sacrée : en un mot, l’histoire juive est celle de Dieu même, et n’a rien de commun avec la faible raison de tous les peuples de l’univers[20]. Il faut, quand on lit l’Ancien et le Nouveau Testament, commencer par imiter le P. Canaye[21].

  1. Ce chapitre, sauf la dernière phrase, fut, en 1771, reproduit par Voltaire dans la sixième partie des Questions sur l’Encyclopédie, et avec ce titre : Des Peuples nouveaux, et particulièrement des Juifs. (B.)
  2. Leclerc a commenté la Bible, ainsi que Grotius. Dupin a écrit des Prolégomènes sur le même livre, et Simon a écrit des remarques sur les Prolégomènes de Dupin. (G. A.)
  3. Nombres, chap. XXI. v. 14. (Note de Voltaire.)
  4. Josué, chap. X, v. 13 ; et II des Rois, I, 18. (Id.)
  5. III des Rois, chap. XI, v. 41. (Id.)
  6. Ibid., chap. XIV, v. 19, 29, et ailleurs. (Id.)
  7. Exode, chap. XXXII.
  8. Voyez tome XX, page 101.
  9. III des Rois, chap. XXXII, v. 35. (Note de Voltaire.)
  10. Chapitre V, v. 26. (Id.)
  11. Actes des apôt., chap. VII, v. 43. (Id.)
  12. Ier des Rois, chap. X, v. 19. (Id.)
  13. Ier des Rois, chap. XI, v. 8. (Id.)
  14. Ibid., chap. XIII, v. 20, 22. (Id.)
  15. Ier des Rois, chap. XIII, v. 14. (Id.)
  16. Ibid., chap. XXII, v. 2. (Id.)
  17. Vers. 6. (Note de Voltaire.)
  18. L’édition originale et les diverses réimpressions faites jusqu’à l’édition de Beuchot portent Catisan. Beuchot corrigea cette faute typographique. En citant le passage, en 1771, dans les Questions sur l’Encyclopédie, l’auteur écrivit Actisan. Il avait aussi écrit Actisan dans la Défense de mon oncle (voyez tome XXVI, page 423). Il a écrit Actisanès dans le chapitre XIV de Dieu et les Hommes ; voyez plus loin. Dans Diodore de Sicile, I, IX, on lit Actisanes.
  19. Exode, X, 22, 23.
  20. C’était ici que s’arrêtait la transcription faite, en 1771, dans les Questions sur l’Encyclopédie ; voyez la note 3 de la page 240.
  21. « Point de raison, dit ce Père dans la Conversation du maréchal d’Hocquincourt ; c’est la vraie religion, cela ; point de raison. » Voyez les Œuvres de Saint-Évremond.