Le Vingtième Siècle. La vie électrique/Texte entier

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Librairie illustrée (p. Titre-229).
Le Vingtième Siècle

LA VIE ÉLECTRIQUE

CORBEIL. — IMPRIMERIE CRÉTÉ-DE L’ARBRE

Le Vingtième Siècle

La
vie électrique
Texte et dessins
par
A. Robida
Robida - Le Vingtième siècle - la vie électrique, 1893 (page 11 crop).jpg
Paris
À la librairie illustrée
8, rue Saint-Joseph, 8
Tous droits réservés.



À mon ami ANGELO MARIANI.


A. ROBIDA



Robida - Le Vingtième siècle - la vie électrique, 1893 (page 13 crop).png

LE VINGTIÈME SIÈCLE
La Vie électrique



i

L’accident du grand réservoir d’électricité N. — Un dégel factice. — Le grand Philox Lorris expose à son fils son moyen pour combattre en lui un fâcheux atavisme. — Admonestations téléphonoscopiques interrompues.

Dans l’après-midi du 12 décembre 1955, à la suite d’un petit accident dont la cause est restée inconnue, une violente tempête électrique, une tournade, suivant le terme consacré, se déchaîna sur tout l’Ouest de l’Europe et amena, au milieu du trouble et des profondes perturbations à la vie générale, bien de l’inattendu pour certaines personnes que nous présenterons plus loin.

Des neiges étaient tombées en grande quantité depuis deux semaines, recouvrant toute la France, sauf une petite zone dans le Midi, d’un épais tapis blanc magnifique, mais fort gênant. Suivant l’usage, le Ministère des Voies et Communications aériennes et terriennes ordonna un dégel factice et le poste du grand réservoir d’électricité N (de l’Ardèche), chargé de l’opération, parvint, en moins de cinq heures, à débarrasser tout le Nord-Ouest du continent de cette neige, le deuil blanc de la nature que portaient tristement jadis, pendant des semaines et des mois, les horizons déjà tant attristés par les brumes livides de l’hiver.

La science moderne a mis tout récemment aux mains de l’homme de puissants moyens d’action pour l’aider dans sa lutte contre les éléments, contre la dure saison, contre cet hiver dont il fallait naguère subir avec résignation toutes les rigueurs, en se serrant et se calfeutrant chez soi, au coin de son feu. Aujourd’hui, les Observatoires ne se contentent plus d’enregistrer passivement les variations atmosphériques ; outillés pour la lutte contre les variations intempestives, ils agissent et ils corrigent autant que faire se peut les désordres de la nature.

Quand les aquilons farouches nous soufflent le froid des banquises polaires, nos électriciens dirigent contre les courants aériens du Nord des contre-courants plus forts qui les englobent en un noyau de cyclone factice et les emmènent se réchauffer au-dessus des Saharas d’Afrique ou d’Asie, qu’ils fécondent en passant par des pluies torrentielles. Ainsi ont été reconquis à l’agriculture les Saharas divers d’Afrique, d’Asie et d’Océanie ; ainsi ont été fécondés les sables de Nubie et les brûlantes Arabies. De même, lorsque le soleil d’été surchauffe nos plaines et fait bouillir douloureusement le sang et la cervelle des pauvres humains, paysans ou citadins, des courants factices viennent établir entre nous et les mers glaciales une circulation atmosphérique rafraîchissante.

Les fantaisies de l’atmosphère, si nuisibles ou si désastreuses parfois, l’homme ne les subit plus comme une fatalité contre laquelle aucune lutte n’est possible. L’homme n’est plus l’humble insecte, timide, effaré, sans défense devant le déchaînement des forces brutales de la Nature, courbant la tête sous le joug et supportant tristement aussi bien l’horreur régulière des interminables hivers que les bouleversements tempétueux et les cyclones.

Les rôles sont renversés, c’est à la Nature domptée aujourd’hui de se plier sous la volonté réfléchie de l’homme, qui sait modifier à sa guise, suivant les nécessités, l’éternel roulement des saisons et, selon les besoins divers des contrées, donner à chaque région ce qu’elle demande, la portion de chaleur qu’il lui faut, la part de fraîcheur après laquelle elle soupire ou les ondées rafraîchissantes réclamées par un sol trop desséché ! L’homme ne veut plus grelotter sans nécessité ou cuire dans son jus inutilement.

L’homme a régularisé aussi les saisons et les a mieux distribuées. Il a capté les pluies au moyen d’appareils électriques et recueilli pour ainsi dire à la main les nuages chargés d’humidité, les ondées menaçantes qui s’en allaient ici ruiner les moissons, — pour les conduire là-bas vers des contrées où la terre calcinée, où l’agriculture altérée imploraient ces pluies comme un bienfait.

Cette merveilleuse conquête de la science moderne, vieille à peine d’une quinzaine d’années en 1953, a déjà sur bien des points changé la face du globe ; elle a rendu à la vie des zones devenues presque inhabitables, des déserts de roches effritées ou de sables arides, sur lesquels la créature végétait misérablement entre la soif et la faim.

Allez voir renaître la vieille Nubie ou les steppes brûlants de la Perse, semés de débris qui furent des capitales de nations éteintes. Les mamelles naguère desséchées de l’Asie, vénérable mère des peuples, redonnent du lait aux fils de l’homme !

C’est la conquête définitive de l’Électricité, du moteur mystérieux des mondes qui a permis à l’homme de changer ce qui paraissait immuable, de toucher à l’antique ordre des choses, de reprendre en sous-œuvre la Création, de modifier ce que l’on croyait devoir rester éternellement en dehors et au-dessus de la Main humaine !

L’Électricité, c’est la Grande Esclave. Respiration de l’univers, fluide courant à travers les veines de la Terre, ou errant dans les espaces en fulgurants zigzags rayant les immensités de l’éther, l’Électricité a été saisie, enchaînée et domptée.

C’est elle maintenant qui fait ce que lui ordonne l’homme, naguère terrifié devant les manifestations de sa puissance incompréhensible ; c’est elle qui va, humble et soumise, où il lui commande d’aller ; c’est elle qui travaille et qui peine pour lui.

Elle est l’inépuisable foyer, elle est la lumière et la force ; sa puissance captive est employée à faire marcher aussi bien l’énorme accumulation de machines colosses de nos millions d’usines, que les plus délicats et subtils mécanismes. Elle porte instantanément la voix d’un bout du monde à l’autre, elle supprime les limites de la vision, elle véhicule dans l’atmosphère l’homme, son maître, la lourde créature, jadis ridiculement attachée au sol comme un insecte incomplet.


Les pluies régularisées. Appareils de captation électrique des courants atmosphériques.

Enfin, si elle est outil, flambeau, porte-voix intercontinental, interocéanique et bientôt interastral, et mille choses encore, elle est arme aussi, arme terrible, terrifiant engin de bataille…

Mais l’Esclave que nous avons su forcer à nous rendre tant et de si variés services n’est pas si bien domptée, si bien rivée à ses chaînes qu’elle n’ait encore parfois ses révoltes. Avec elle, il faut veiller, toujours veiller, car la moindre erreur, la plus petite négligence ou inattention peut lui fournir l’occasion qu’elle ne laissera pas échapper d’une sournoise attaque ou même d’un de ces brusques réveils qui font éclater les catastrophes.


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l’accident du poste électrique 17.

Précisément, en ce jour de décembre, l’un de ces accidents, causé par un oubli, par une seconde de distraction d’un employé quelconque, venait de se produire malheureusement, dans l’opération de dégel menée avec tant de rapidité par le poste central électrique 17 ; juste au moment où tout était heureusement terminé, une fuite se produisit au grand Réservoir avec une telle soudaineté que le personnel ne put préserver que deux secteurs sur douze, et qu’une perte énorme, une formidable déflagration s’ensuivit. C’était une tournade qui commençait, une de ces tempêtes électriques à ravages terribles comme il s’en déchaîne quelques-unes tous les ans dans les centres électriques, déjouant toutes les prévoyances et toutes les précautions.

Il faut bien nous y habituer, ainsi qu’aux mille accidents graves ou minces auxquels nous sommes exposés en évoluant à travers les extrêmes complications de notre civilisation ultra-scientifique. La tournade fusant du poste 17 suivit d’abord une ligne capricieuse tout le long de laquelle un certain nombre de personnes qui téléphonaient furent foudroyées ou paralysées ; puis, le courant fou, attirant à lui avec une force irrésistible les électricités latentes, prit un rapide mouvement giratoire à la manière des cyclones naturels, produisant encore nombre d’accidents dans les régions par lui traversées et jetant dans la vie générale une perturbation désastreuse, qui se fut terminée bientôt par quelque violent petit cataclysme régional si, dès la première minute, les appareils de captation des régions menacées n’avaient été mis en batterie. Mais les électriciens veillaient et, comme d’habitude, après quelques désastres plus ou moins graves, la tournade devait avorter et le courant fou serait capté et canalisé avant l’explosion finale.

À Paris, dans une somptueuse demeure du xliie arrondissement, sur les hauteurs de Sannois, un père était en train de sermonner véhémentement son fils lorsque éclata la tournade. Ce père n’était rien moins que le fameux Philoxène Lorris, le grand inventeur, l’illustre et universel savant, le plus gros bonnet de tous les gros bonnets des industries scientifiques.

Nous sommes, avec Philoxène Lorris, bien loin de ce bon et timide savant à lunettes d’antan. Grand, gros, rougeaud, barbu, Philoxène Lorris est un homme aux allures décidées, au geste prompt et net, à la voix rude. Fils de petits bourgeois vivotant ou plutôt végétant en paix de leurs 40,000 livres de rente, il s’est fait lui-même. Sorti premier de l’École polytechnique d’abord et ensuite de International scientific industrie Institut, il refusa d’accepter les offres d’un groupe de financiers qui lui proposaient de l’entreprendre — suivant le terme consacré — et se mit carrément de lui-même pour dix ans en quatre mille actions de 5,000 francs chacune, lesquelles, sur sa réputation, furent toutes enlevées le jour même de l’émission.

Avec les quelques millions de la Société, Philoxène Lorris fonda aussitôt une grande usine pour l’exploitation d’une affaire importante étudiée et mijotée par lui avec amour et dont les bénéfices furent si considérables que, sur la grosse part qu’il s’était réservée par l’acte de fondation, il fut à même de racheter toutes les actions de la commandite avant la fin de la quatrième année. Ses affaires prirent dès lors un essor prodigieux ; il monta un laboratoire d’études, admirablement organisé, s’entoura de collaborateurs de premier ordre et lança coup sur coup une douzaine d’affaires énormes, basées sur ses inventions et découvertes.

Honneurs, gloire, argent, tout arrivait à la fois à l’heureux Philoxène Lorris. De l’argent, il en fallait pour ses immenses entreprises, pour ses agences innombrables, pour ses usines, ses laboratoires, ses observatoires, ses établissements d’essais. Les entreprises en exploitation fournissaient, et très largement, les fonds nécessaires pour les entreprises à l’étude. Quant aux honneurs, Philoxène Lorris était loin de les dédaigner ; il fut bientôt membre de toutes les Académies, de tous les Instituts, dignitaire de tous les ordres, aussi bien de la vieille Europe, de la très mûre Amérique, que de la jeune Océanie.

La grande entreprise des Tubes en papier métallisé (Tubic-Pneumatic-Way) de Paris-Pékin valut à Philoxène Lorris le titre de mandarin à boulon d’émeraude en Chine et celui de duc de Tiflis en Transcaucasie. Il était déjà comte Lorris dans la noblesse créée aux États-Unis d’Amérique, baron en Danubie et autre chose encore ailleurs, et, bien qu’il fût surtout fier d’être Philoxène Lorris, il n’oubliait jamais d’aligner, à l’occasion, l’interminable série de ses titres, parce que cela faisait admirablement sur les prospectus.

Bien que plongé jusqu’au cou dans ses études et ses affaires, Philoxène Lorris, à force d’activité, trouvait le temps de jouir de la vie et de donner à son exubérante nature toutes les vraies satisfactions que l’existence peut offrir à l’homme bien portant jouissant d’un corps sain, d’un cerveau sagement équilibré. S’étant marié entre deux découvertes ou inventions, il avait un fils, Georges Lorris, celui que, le jour de la tournade, nous le trouvons en train de sermonner.

Georges Lorris est un beau garçon de vingt-sept ou vingt-huit ans, grand et solide comme son père, à la figure décidée, ayant comme signe particulier de fortes moustaches blondes. Il arpente la chambre de long en large et répond parfois d’une voix agréable et gaie aux admonestations de son père.

Celui-ci n’est pas là de sa personne, il est bien loin, à trois cents lieues, dans la maison de l’ingénieur chef de ses Mines de vanadium des montagnes de la Catalogne, mais il apparait dans la plaque de cristal du téléphonoscope, cette admirable invention, amélioration capitale du simple téléphonographe, portée récemment au dernier degré de perfection par Philoxène Lorris lui-même.


M. Philox Lorris mis en actions.
Cette invention permet non seulement de converser à de longues distances, avec toute personne reliée électriquement au réseau de fils courant le monde, mais encore de voir cet interlocuteur dans son cadre particulier, dans son home lointain. Heureuse suppression de l’absence, qui fait le bonheur des familles souvent éparpillées par le monde, à notre époque affairée, et cependant toujours réunies le soir au centre commun, si elles veulent, — dînant ensemble à des tables différentes, bien espacées, mais formant cependant presque une table de famille.

Dans la plaque du télé, abréviation habituelle du nom de l’instrument, Philoxène Lorris apparaît, arpentant aussi sa chambre, un cigare aux dents et les mains derrière le dos. Il parle.

« Mais enfin, mon cher, dit-il, j’ai eu beau chauffer et surchauffer ton cerveau pour faire de toi ce que moi, Philoxène Lorris, j’étais en droit d’attendre et de réclamer, c’est-à-dire un produit de haute culture, un Lorris supérieur, affiné, perfectionné, voilà tout ce que tu m’offres pour fils à moi : un Georges Lorris, gentil garçon, j’en conviens, intelligent, je ne dis pas le contraire, mais voilà tout… simple lieutenant d’artillerie chimique à… Quel âge as-tu ?

— Vingt-sept ans, hélas ! répondit Georges avec un sourire en se tournant vers la plaque du téléphonoscope.

— Je ne ris pas, tâche un peu d’être sérieux, fit avec vivacité Philoxène Lorris en tirant avec énergie quelques bouffées de son cigare.


la tournade était dans son plein.

— Ton cigare est éteint, dit le fils ; je ne t’offre pas d’allumettes, tu es trop loin… — Enfin, reprit le père, à ton âge, j’avais déjà lancé mes premières grandes affaires, j’étais déjà le fameux Philox Lorris, et toi, tu te contentes d’être un fils à papa, tu te laisses tranquillement couler au fil de la vie… Qu’es-tu par toi-même ? Lauréat de rien du tout, sorti des grandes écoles dans les numéros modestes et, pour le quart d’heure, simple lieutenant dans l’artillerie chimique…

— Hélas ! voilà tout, fit le jeune homme, pendant que son père, dans la plaque du téléphonoscope, tournait rageusement le dos et s’en allait au bout de sa chambre ; mais, est-ce ma faute si tu as tout découvert ou inventé, et tout arrangé ?… je suis venu trop tard dans un monde trop bien outillé, trop bien machiné, tu ne nous as rien laissé à trouver, à nous autres !

— Allons donc ! Nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements de la science, le siècle prochain se moquera de nous… Mais ne nous égarons pas… Georges, mon garçon, j’en suis désolé, mais, tel que te voilà, tu ne me parais guère préparé à reprendre, maintenant que tes années de service obligatoire sont faites, la suite de mes travaux, c’est-à-dire à diriger mon grand laboratoire, le laboratoire Philox Lorris, à la réputation universelle, et les deux cents usines ou entreprises qui exploitent mes découvertes.

— Veux-tu donc te retirer des affaires ?

— Jamais ! s’écria le père avec énergie, mais j’entendais t’associer sérieusement à mes travaux, marcher avec toi à la découverte, chercher avec toi, creuser, trouver… Qu’est-ce que j’ai fait auprès de ce que je voudrais faire si j’avais deux moi pour penser et agir… Mais, mon bon ami, tu ne peux pas être ce second moi… C’est déplorable !… Hélas ! je ne me suis pas préoccupé jadis des influences ataviques, je ne me suis pas suffisamment renseigné jadis !… Ô jeunesse ! Moi, no 1 d’International scientific industrie Institut, j’ai été léger ! Car, mon pauvre garçon, je suis obligé d’avouer que ce n’est pas tout à fait ta faute si tu n’as point la cervelle suffisamment scientifique ; c’est parbleu bien la faute de ta mère… ou plutôt d’un ancêtre de ta mère… J’ai fait mon enquête un peu tard, j’en conviens, et c’est là que je suis coupable. J’ai fait mon enquête et j’ai découvert dans la famille de ta mère…

— Quoi donc ? dit Georges Lorris intrigué.

— À trois générations seulement en arrière… une mauvaise note, un vice, une tare…

— Une tare ?

— Oui, son arrière-grand-père, c’est-à-dire ton trisaïeul à toi, fut, il y a 115 ans, vers 1840, un…

— Un quoi ? Que vas-tu m’apprendre ? Tu me fais peur !

— Un artiste ! » fit piteusement Philox Lorris en tombant dans un fauteuil.

Georges Lorris ne put s’empêcher de rire avec irrévérence, et, devant ce rire, son père bondit furieusement dans le téléphonoscope.


l’ancêtre frivole.

« Oui ! un artiste ! s’écria-t-il, et encore un artiste idéaliste, nébuleux, romantique, comme ils disaient alors, un rêveur, un futiliste, un éplucheur de fadaises !… Tu penses bien que je me suis renseigné… Pour connaître toute l’étendue de mon malheur, j’ai consulté nos grands artistes actuels, les photo-peintres de l’Institut… Je sais ce qu’il était, ton trisaïeul ! N’aie pas peur, il n’aurait pas inventé la trigonométrie, ton trisaïeul !… Il n’eut à sa disposition qu’une cervelle légère et vaporeuse évidemment, comme la tienne, dépourvue des circonvolutions sérieuses, comme la tienne, car c’est de lui que tu tiens celle inaptitude aux sciences positives que je te reproche. Ô atavisme ! voilà de tes coups ! Comment annihiler l’influence de ce trisaïeul qui revit en toi ? Comment le tuer, ce scélérat ? Car tu penses bien que je vais lutter et le tuer…

— Comment tuer un trisaïeul mort depuis plus de cent ans ? fit Georges Lorris en souriant ; tu sais que je vais défendre mon ancêtre, pour lequel je ne professe pas le même superbe dédain que toi…

— Je veux le détruire, moralement bien entendu, puisque le scélérat qui vient ruiner mes plans est hors de ma portée ; mais je veux combattre son influence malheureuse et la dominer… Tu penses bien, mon garçon, que je ne vais pas t’abandonner, pauvre enfant plus malchanceux que coupable, abandonner ma race !… Certes non !.. Je ne puis pas te refaire, hélas ! je ne peux pas te remettre, comme j’y avais songé, pour cinq ou six ans, à Intensive scientific Institut

— Merci, fit Georges avec effroi, j’aime mieux autre chose…

— J’ai autre chose, et mieux, car tu ne sortirais pas beaucoup plus fort…

— Voyons ce meilleur plan ?

— Voici ! Je te marie ! Je nous sauve par le mariage !

— Le mariage ! s’écria Georges stupéfait.

— Attends ! un mariage étudié, raisonné, où j’aurai mis toutes les chances de notre côté ! Il me faut quatre petits-enfants, de sexe quelconque — garçons si possible, j’aimerais mieux — enfin, quatre rejetons de l’arbre Philox-Lorris : un chimiste, un naturaliste, un médecin, un mécanicien, qui se compléteront l’un par l’autre et perpétueront la dynastie scientifique Philox-Lorris… Je considère la génération intermédiaire comme ratée…

— Merci !

— Absolument ratée ! C’est une non-valeur, un resté pour compte. Je laisse donc de côté cette génération intermédiaire, et je m’arrange pour durer jusqu’au moment de passer la main à mes petits-enfants. Voilà mon plan ! Je vais donc te marier…

— Peut-on savoir avec qui ?

— Ça ne te regarde pas. Je ne sais pas encore moi-même. Il me faut une vraie cervelle scientifique, assez mûre, autant que possible, pour avoir la tête débarrassée de toute idée futile !… »

Georges se disposait à répondre lorsque se produisit la première secousse électrique due à l’accident du réservoir 17. Georges tomba dans son fauteuil et leva vivement les jambes pour éviter le contact du plancher qui transmettait de nouvelles secousses. Son père n’avait pas bronché.

« Écervelé ! lui cria-t-il, tu n’as pas tes semelles isolatrices et tu évolues comme cela dans une maison où l’électricité court partout dans un réseau le fils entre-croisés et circule comme le sang dans les veines d’un homme !… Mets-les donc et fais attention. C’est une fuite qui vient de se produire quelque part, et l’on ne sait pas jusqu’où peuvent aller les accidents… Allons, je n’ai pas le temps, je te laisse ; d’ailleurs, voilà nos communications embrouillées… »

En effet, l’image très nette dans la plaque du Télé s’affaiblissait soudain, les contours se perdaient dans le vague, et bientôt ce ne fut plus qu’une série de taches tremblotantes et confuses.


georges lorris, lieutenant dans l’artillerie chimique.


courses d’aéroflèches.


ii

Le courant fou. — Le désastre de l’Aéronautic-Club de Touraine. — Où l’on fait téléphonoscopiquement connaissance avec la famille Lacombe, des Phares alpins.

La tournade était dans son plein ; les accidents causés par la terrible puissance du courant fou, par ces effroyables forces naturelles emmagasinées, concentrées et mesurées par l’homme, échappées soudain à sa main directrice, libres maintenant de tout frein, se multipliaient sur une région représentant à peu près le cinquième de l’Europe. Depuis une heure, toutes les communications électriques se trouvant coupées, on peut juger de la perturbation apportée à la marche du monde et aux affaires. La circulation aérienne était également interrompue, le ciel s’était vidé presque instantanément de tout véhicule aérien, l’ouragan avait le champ libre pour dérouler dans l’atmosphère ses spirales dangereuses. Mais, bien qu’au premier signal de leurs électromètres toutes les aéronefs se fussent garées au plus vite, quelques sinistres s’étaient produits. Plusieurs aérocabs rencontrés par la trombe au moment où elle fusait du réservoir furent littéralement pulvérisés au-dessus de Lyon ; il n’en tomba point miette sur le sol et des aéronefs surprises çà et là sans avoir eu le temps de s’envelopper d’un nuage de gaz isolateur, dont le rôle est analogue à celui de l’huile dans les tempêtes maritimes, s’abattirent désemparées avec leur personnel tué ou blessé.

Le plus terrible sinistre eut lieu entre Orléans et Tours. L’Aéronautic-Club de Touraine donnait, ce jour-là, ses grandes régates annuelles. Mille ou douze cents véhicules aériens, de toutes formes et de toutes dimensions, suivaient avec intérêt les péripéties de la grande course du prix d’honneur, où vingt-huit aéroflèches se trouvaient engagées. Tous les regards suivant les coureurs, dans la plupart des véhicules on ne s’aperçut pas que l’aiguille de l’électromètre s’était mise à tourner follement, et, parmi les hourras et les cris des parieurs, on n’entendit même pas la sonnerie d’alarme.

Quand on vit le danger, il y eut dans la foule des aéronefs une bousculade fantastique pour chercher un abri à terre. Le millier de véhicules s’abattit à toute vitesse en une masse confuse et enchevêtrée où les accidents d’abordage furent nombreux et souvent graves. La tournade, arrivant en foudre, balaya tout ce qui n’eut pas le temps de fuir ; il y eut des aéronefs désemparées, emportées dans le tourbillon et précipitées en quelques secondes à cinquante lieues de là ; par bonheur, dans ce désastre, les grandes aéronefs portant les membres de l’Aéronautic-Club et leurs familles étaient pourvues du nouvel appareil réunissant l’électromètre et les tubes de gaz isolateur à une soupape automatique ; l’appareil s’ouvrit de lui-même dès que l’aiguille marqua danger et les aéronefs, enveloppées dans un nuage protecteur, fortement secouées seulement, purent regagner l’embarcadère du club.

Si nous revenons à Paris, à l’hôtel Philox Lorris, nous trouvons, au « plein » de la tournade, le quartier de Sannois dans un désarroi facile à imaginer : de terrifiants éclairs jaillissent de partout et, dans le lointain, roulent d’effroyables explosions qui vont se répercutant encore d’écho en écho, s’affaiblissant peu à peu, pour revenir soudain et éclater avec plus de violence.

Georges Lorris, en chaussons et gantelets isolateurs, regarde de la fenêtre de sa chambre le spectacle du ciel convulsé. Il n’y a rien à faire qu’à attendre, dans une prudente inaction, que le courant fou soit capté.

Tout à coup, après un crescendo de décharges électriques et de roulements accompagnés d’éclairs prodigieux, en nappe et en zigzags, la nature sembla pousser comme un immense soupir de soulagement, et le calme se fit instantanément. Les héroïques ingénieurs et employés du poste 28, à Amiens, venaient de réussir à crever la tournade et à canaliser le courant fou. Le sous-ingénieur en chef et treize hommes succombaient victimes de leur dévouement, mais tout était fini, on n’avait plus de désastres à craindre.


surpris par l’ouragan.

Le danger avait disparu, mais non les dernières traces de la grande perturbation. Sur la plaque du téléphonoscope de Georges Lorris, comme sur tous les Télés de la région, passèrent avec une fabuleuse vitesse des milliers d’images confuses et des sons apportés de partout remplirent les maisons de rumeurs semblables au rugissement d’une nouvelle et plus farouche tempête. Il est facile de se figurer cette assourdissante rumeur, ce sont les bruits de la vie sur une surface de 1 600 lieues carrées, les bruits recueillis partout par l’ensemble des appareils, condensés en un bruit général, reportés et rendus en bloc par chacun de ces appareils avec une intensité effroyable !


« mademoiselle ! » cria georges d’une voix forte.

Au cours de la tournade, quelques graves désordres s’étaient naturellement produits au poste central des Télés ; sur les lignes, des fils avaient été fondus et amalgamés. Ces petits accidents ne font courir aucun danger à personne, à condition, bien entendu, que l’on ne touche pas aux appareils. Georges Lorris, ayant pris un livre à illustrations photographiques, s’installa patiemment dans un fauteuil pour laisser finir la crise des Télés. Ce ne fut pas long. Au bout de vingt minutes, la rumeur s’éteignit subitement. Le bureau central venait d’établir un fil de fuite ; mais, en attendant que les avaries fussent réparées, ce qui allait demander encore au moins deux ou trois heures de travaux, chaque appareil recevait au hasard une communication quelconque qui ne pouvait s’interrompre avant que tout fût remis en ordre.

Et, dans la plaque du Télé, les figures, cessant de passer dans une confusion falotte, se précisèrent peu à peu, le défilé se ralentit, puis tout à coup une image nette et précise s’encadra dans l’appareil et ne changea plus.

C’était une chambre au mobilier très simple, une petite chambre aux boiseries claires, meublée seulement de quelques chaises et d’une table chargée de livres et de cahiers, avec une corbeille à ouvrage devant la cheminée. Réfugiée dans un angle, presque agenouillée, une jeune fille semblait encore en proie à la plus profonde terreur. Elle avait les mains sur les yeux et ne les retirait que pour les porter sur ses oreilles dans un geste d’affolement.

Georges Lorris ne vit d’abord qu’une taille svelte et gracieuse, de jolies mains délicates et de beaux cheveux blonds, un peu en désordre. Il parla tout de suite pour tirer l’inconnue de sa prostration :

« Mademoiselle ! mademoiselle ! » fit-il assez doucement.

Mais la jeune fille, les mains sur les oreilles et la tête pleine encore des terribles rumeurs qui venaient à peine de cesser, ne sembla point entendre.

« Mademoiselle ! » cria Georges d’une voix forte.

La jeune fille, tournant la tête sans baisser ses mains et sans bouger, regarda, d’un air effaré, vers le Télé de sa chambre.

« Le danger est passé, mademoiselle ; remettez-vous, reprit doucement Georges ; m’entendez-vous ? »

Elle fit un signe de tête sans répondre autrement.

« Vous n’avez plus rien à craindre, la tournade est passée…

— Vous êtes sûr que cela ne va pas revenir ? fit la jeune fille d’une voix si tremblante que Georges Lorris comprit à peine.

— C’est tout à fait fini, tout est rentré dans l’ordre, on n’entend plus rien de ce fracas de tout à l’heure qui semble vous avoir si fort épouvantée…

— Ah ! monsieur, comme j’ai eu peur, s’écria la jeune fille, osant à peine se redresser ; comme j’ai eu peur !

— Mais vous n’aviez pas vos pantoufles isolatrices ! dit Georges, qui, dans le mouvement que fit la jeune fille, s’aperçut qu’elle était chaussée seulement de petits souliers.

— Non, répondit-elle, mes isolatrices sont dans une pièce au-dessous ; je n’ai pas osé aller les chercher…


Des sons apportés de partout remplirent les maisons.

— Malheureuse enfant, mais vous pouviez être foudroyée si votre maison s’était trouvée sur le passage direct du courant fou ; ne commettez jamais pareille imprudence ! Les accidents aussi sérieux que cette tournade sont rares, mais enfin il faut se tenir constamment sur ses gardes et conserver à notre portée, contre les accidents, petits ou grands, qui se peuvent produire, les préservatifs que la science nous met entre les mains… ou aux pieds, contre les dangers qu’elle a créés !…

— Elle eût mieux fait, la science, de ne pas tant multiplier les causes de danger, fit la jeune fille avec une petite moue.

— Je vous avouerai que c’est mon avis ! fit Georges Lorris en souriant. Je vois, mademoiselle, que vous commencez à vous rassurer ; allez, je vous en prie, prendre vos pantoufles isolatrices.

— Il y a donc encore du danger ?

— Non, mais cette bourrasque électrique a jeté partout un tel désordre qu’il peut s’ensuivre quelques petits accidents consécutifs : fils avariés, poches ou dépôts d’électricité laissés par la tournade sur quelques points, se vidant tout à coup, etc.… La prudence est indispensable pendant une heure ou deux encore…

— Je cours chercher mes isolatrices ! » s’écria la jeune fille.

La jeune fille revint, au bout de deux minutes, chaussée de ses pantoufles protectrices par-dessus ses petits souliers. Son premier regard, en rentrant dans sa chambre, fut pour la plaque du Télé ; elle parut surprise d’y revoir encore Georges Lorris.

« Mademoiselle, dit celui-ci, qui comprit son étonnement, je dois vous prévenir que la tournade a quelque peu embrouillé les Télés ; au poste central, pendant que l’on recherche les fuites, qu’on rétablit les fils perdus, on a donné à tous les appareils, pendant les travaux, une communication quelconque ; ce ne sera pas bien long, tranquillisez-vous… Permettez-moi de me présenter : Georges Lorris, de Paris…, ingénieur comme tout le monde…

— Estelle Lacombe, de Lauterbrunnen-Station (Suisse), ingénieure aussi, ou du moins presque, car mon père, inspecteur des Phares alpins, me destine à entrer dans son administration…

— Je suis heureux, mademoiselle, de cette communication de hasard qui m’a permis au moins de vous rassurer un peu, car vous avez eu grand-peur, n’est-ce pas ?

— Oh oui ! Je suis seule à la maison, avec Grettly, notre bonne, encore plus peureuse que moi… Elle est depuis deux heures dans un coin de la cuisine, la tête sous un châle, et ne veut pas bouger… Mon père est en tournée d’inspection et ma mère est partie par le tube de midi quinze pour quelques achats à Paris… Pourvu, mon Dieu, qu’il ne leur soit pas arrivé d’accident ! Ma mère devait rentrer à cinq heures dix-sept, et il est déjà sept heures trente-cinq…

— Mademoiselle, les tubes ont supprimé tout départ pendant l’ouragan électrique ; mais les trains en retard vont partir, et madame votre mère ne sera certainement pas bien longtemps à rentrer… »

Mlle Estelle Lacombe semblait encore à peine rassurée, le moindre bruit la faisait tressaillir, et de temps en temps elle allait regarder le ciel avec inquiétude à une fenêtre qui semblait donner sur une profonde vallée alpestre. Georges Lorris, pour la tranquilliser, entra dans de grandes explications sur les tournades, sur leurs causes, sur les accidents qu’elles produisent, analogues parfois à ceux des tremblements de terre naturels. Comme elle ne répondait rien et restait toujours pâle et agitée, il parla longtemps et lui fit une véritable conférence, lui démontrant que ces tournades devenaient de moins en moins fréquentes, en raison des précautions minutieuses prises par le personnel électricien, et de moins en moins terribles en leurs effets, grâce aux progrès de la science, aux perfectionnements apportés tous les jours aux appareils de captation des fuites de fluide.


le phare de lauterbrunnen.

« Mais vous savez cela tout aussi bien que moi, puisque vous êtes ingénieure comme moi, fit-il, s’arrêtant enfin dans ses discours, qui lui semblaient quelque peu entachés de pédanterie.

— Mais non, monsieur, j’ai encore un dernier examen à passer avant d’obtenir mon brevet et… faut-il vous l’avouer, j’ai déjà été retoquée deux fois. Je continue à suivre par phonographe les cours de l’Université de Zurich, je me prépare à me représenter une troisième fois, et je travaille, et je pâlis sur mes cahiers, mais sans avancer beaucoup, il me semble… Hélas ! je ne mords pas très facilement à tout cela, et il me faut mon grade pour entrer dans l’administration des Phares alpins, comme mon père… C’est ma carrière qui est en jeu !… Pourtant, j’ai très bien compris ce que vous m’avez dit ; je vais prendre quelques notes, pendant que c’est encore frais, car demain tout sera un peu brouillé dans ma tête ! »

Pendant que la jeune fille, un peu rassurée, cherchait dans l’amoncellement de livres, de cahiers, de clichés phonographiques qui couvrait sa table de travail et griffonnait quelques lignes sur un carnet, Georges Lorris la regardait et ne pouvait s’empêcher de remarquer la grâce de ses attitudes et l’élégance naturelle de toute sa personne, dans sa toilette d’un goût simple et modeste. Quand elle relevait la tête, il admirait la délicatesse et la régularité de ses traits, la courbure gracieuse du nez, les yeux profonds et purs, et le front large sur lequel de magnifiques torsades blondes faisaient comme un casque d’or.

Estelle Lacombe était la fille unique d’un fonctionnaire de l’administration des Phares alpins de la section helvétique. Depuis le grand essor de la navigation aérienne, il a fallu éclairer à des altitudes différentes nos montagnes, nos alpes diverses et les signaler aux navigateurs de l’atmosphère. Nos monts d’Auvergne, la chaîne des Pyrénées, le massif des Alpes, ont ainsi à différentes hauteurs des séries de phares et de feux. L’altitude de 500 mètres est indiquée partout par des feux de couleur, espacés de kilomètre en kilomètre ; il en est de même pour les altitudes supérieures, de 500 mètres en 500 mètres ; des phares tournants signalent les cols, les passages et les ouvertures de vallées ; enfin, plus haut, sur tous les pics et toutes les pointes étincellent des phares de première classe, brillantes étoiles perdues dans la pâle région des neiges et que l’homme des plaines confond parmi les constellations célestes.

M. Lacombe, inspecteur régional des phares alpins, habitait depuis huit ans Lauterbrunnen-Station, un joli chalet établi au sommet de la montée de Lauterbrunnen, sur le côté du phare, à 1 000 mètres au-dessus de la belle vallée, juste en face de la cascade du Staubach. Ingénieur d’un certain mérite et fonctionnaire consciencieux, M. Lacombe était fort occupé. Toutes ses journées et souvent ses soirées étaient prises par ses tournées d’inspection, ses rapports, ses surveillances de travaux aux phares de sa région. Mme Lacombe, Parisienne de naissance, assez mondaine avant son mariage, se considérait comme en exil dans ce magnifique site de Lauterbrunnen-Station, où s’était fondé, à 1 000 mètres au-dessus de l’ancien Lauterbrunnen, un village neuf, avec annexe aérienne pour les cures d’air, c’est-à-dire un casino ascendant à 700 ou 800 mètres plus haut l’après-midi et redescendant ensuite après le coucher du soleil.


grettly est depuis deux heures la tête sous un châle dans un coin.

À Lauterbrunnen-Station, pendant l’été, dans ce chalet suspendu comme un balcon au flanc de la montagne, l’hiver dans un chalet aussi confortable en bas, à Interlaken, Mme Lacombe s’ennuyait et regrettait l’immense et tumultueux Paris.

Pourtant, les distractions ne manquaient pas. Il passait chaque jour un nombre considérable d’aéronefs ou de yachts ; le véloce aérien London-Roma-Cairo, passant quatre fois par vingt-quatre heures, déposait toujours quelques voyageurs faisant leur petit tour d’Europe ; de plus, le casino aérien de Lauterbrunnen, très fréquenté pendant les mois d’été, donnait chaque semaine à ses malades une grande fête et chaque soir un concert ou une représentation dramatique par Télé. Mme Lacombe s’ennuyait cependant et saisissait toutes les occasions et prétextes possibles pour reprendre l’air de son cher Paris.

Fatiguée de ne participer que par Télé aux petites réunions chez ses amies restées Parisiennes, elle prenait, de temps en temps, le train du tube électro-pneumatique ou le véloce aérien pour se retrouver une après-midi dans le mouvement mondain, pour se montrer à quelques six o’clock élégants, où, tout en prenant les anti-anémiques à la mode, on passe en revue tous les petits potins du jour, on s’imprègne de toutes les médisances et calomnies qui sont dans l’air. Ou bien Mme Lacombe s’en allait un peu boursicoter, tâcher de mettre à flot son budget trop souvent chargé d’excédents de dépenses, par quelques bénéfices réalisés à la Bourse. L’agente de change qui la guidait se trompait souvent et le budget de ménage s’équilibrait à grand’peine. M. Lacombe n’avait pour tout revenu que ses appointements, 35 000 francs et le logement, juste de quoi vivoter à la campagne, en se contraignant à une sévère économie. Dure nécessité, d’autant plus que Mme Lacombe aimait aussi à magasiner, et qu’au lieu de se faire montrer par Télé, sans se déranger, les étoffes ou les confections dont elle et sa fille pouvaient avoir besoin, elle préférait courir les grands magasins de Paris et vite filer en tube ou en véloce aérien pour la moindre occasion, pour une idée de ruban qui lui passait par la tête.


lauterbrunnen-station.

Cette modeste situation se fût améliorée si Mme Lacombe avait eu ses brevets. Par malheur, au temps de sa jeunesse, en 1930, les exigences de la vie étant moindres, son éducation avait été négligée. Elle n’était pas ingénieure ; ne possédant que ses diplômes de bachelière ès lettres et ès sciences, elle n’avait pu entrer dans les Phares avec son mari.


les cours par téléphonoscope.

Trop bien éclairé sur les difficultés de la vie, M. Lacombe avait voulu pour sa fille une instruction complète. Il la destinait à l’administration. À vingt-quatre ans, lorsqu’elle aurait fini ses études et serait pourvue de ses diplômes, elle entrerait comme ingénieure surnuméraire à 6 000 francs, avec certitude d’arriver un jour, vers la quarantaine, à l’inspectorat. Alors, qu’elle restât célibataire ou qu’elle épousât un fonctionnaire comme elle, sa vie était assurée.

Estelle, depuis l’âge de douze ans, suivait les cours de l’Institut de Zurich, sans quitter sa famille, uniquement par Télé. Précieux avantage pour les familles éloignées de tout centre, qui ne sont plus forcées d’interner leurs enfants dans les lycées ou collèges régionaux. Estelle avait donc fait toutes ses classes par Télé, sans sortir de chez elle, sans bouger de Lauterbrunnen. Elle suivait aussi de la même façon les cours de l’École centrale d’électricité de Paris et prenait, en outre, des répétitions par phonogrammes de quelques maîtres renommés.

Par malheur, elle n’avait pu passer ses examens par Télé, les règlements surannés s’y opposant, et, devant les maîtres examinateurs, une timidité qu’elle tenait un peu de son père lui avait nui.


les pantoufles isolatrices.


dans l’ouest s’avançait un gigantesque aéro-paquebot.

iii

Les tourments d’une aspirante ingénieure. — Les cours par Télé. — Une fidèle cliente de Babel-Magasins. — L’ahurie Grettly circulant parmi les engins. — Le Téléjournal.

Maintenant que la jeune fille était à peu près rassurée. Georges Lorris aurait très bien pu prendre congé ; mais, sans chercher à se rendre compte des motifs qui le retenaient, il resta près du Télé à causer avec elle. Ils parlaient sciences appliquées, instruction, électricité, morale nouvelle et politique scientifique… Estelle Lacombe, quand elle sut que le hasard l’avait mise en présence téléphonoscopique du fils de ce grand Philox, prit naïvement devant Georges une attitude d’élève, ce qui fit bien rire le jeune homme.

« Je suis le fils de l’illustre Philox, comme vous dites, fit-il, mais je ne suis moi-même qu’un bien pauvre disciple ; et, puisque vous voulez bien me faire confidence de vos insuccès, sachez donc, que tout à l’heure, au moment où la tournade éclata, mon père était en train de m’administrer ce qui s’appelle un rebrousse-fil de vraiment premier ordre, c’est-à-dire un joli petit savon, et de me reprocher mon insuffisance scientifique… et c’était mérité, trop mérité, je le reconnais !…

— Oh ! non, non ; ce que le grand Philox Lorris peut traiter de faiblesse scientifique, pour moi c’est encore la force, la force écrasante… Ah ! si je pouvais arriver seulement au premier grade d’ingénieure !

— Vous vous empresseriez de dire : ouf ! et de laisser là vos livres, » dit Georges en riant.

La jeune fille sourit sans répondre et remua machinalement la montagne de cahiers et de livres qui couvrait son bureau.

« Mademoiselle, si cela peut vous servir, je vous enverrai quelques-uns de mes cahiers et les phonogrammes de quelques conférences de mon père aux ingénieurs de son laboratoire…

— Que de remerciements, monsieur !….. J’essayerai de comprendre, je ferai tous mes efforts… »

Brusquement une sonnerie tinta et le Télé s’obscurcit. L’image de la jeune fille disparut. Georges demeura seul dans sa chambre. Au poste central des Télés, les avaries causées par la tournade étant réparées, le jeu normal des appareils reprenait et la communication provisoire cessait partout.

Georges, consultant sa montre, vit que le temps avait coulé vite pendant sa conversation et que l’heure de se rendre au laboratoire était arrivée. Il pressa un bouton, la porte de sa chambre s’ouvrit d’elle-même, un ascenseur parut ; il se jeta dedans et fut transporté en un quart de minute à l’embarcadère supérieur, un très haut belvédère sur le toit, abritant l’entrée principale de la maison.

La loge du concierge, placée maintenant, dans toutes les habitations, en raison de la circulation aérienne, à la porte supérieure, sur la plate-forme embarcadère, était, chez Philox Lorris, remplacée, ainsi que le concierge lui-même, par un poste électrique où tous les services se trouvaient assurés par un système de boutons à presser.


un aérocab sortit de la remise aérienne.

Un aérocab, sorti tout seul de la remise aérienne et filant sur une tringle de fer, attendait déjà Georges à l’embarcadère. Le jeune homme, avant de sauter dedans, jeta un regard sur l’immense Paris étendu devant lui dans la vallée de la Seine, à perte de vue, jusque vers Fontainebleau rattrapé par le faubourg du Sud. La vie aérienne suspendue pendant l’ouragan électrique reprenait son cours ; le ciel était sillonné déjà de véhicules de toutes sortes, aéronefs-omnibus se suivant à la file et cherchant à rattraper leur retard, aéroflèches des lignes de province ou de l’étranger, lancées à toute vitesse, aérocabs, aérocars fourmillant autour des stations de Tubes où les trains retenus devaient se suivre presque sans intervalles. Dans l’Ouest s’avançait majestueusement, estompé dans la brume lointaine, un gigantesque aéro-paquebot de l’Amérique du Sud qui avait failli se trouver pris dans la tournade et ajouter un chapitre de plus à l’histoire des grands sinistres.

« Allons travailler ! » dit enfin Georges en dégageant de sa tringle l’aérocab, qui fila bientôt vers un des laboratoires Philox Lorris, établis avec les usines d’essai, sur un terrain de 40 hectares dans la plaine de Gonesse.

Pendant ce temps, à Lauterbrunnen-Station, Estelle Lacombe, demeurée seule, laissait bien vite ses cahiers et courait à sa fenêtre pour interroger anxieusement l’horizon. Pendant l’ouragan, n’était-il rien arrivé à sa mère dans sa course à Paris, ou à son père dans sa tournée d’inspection ? Tout était tranquille dans la montagne ; le Casino aérien, redescendu à Lauterbrunnen-Station au premier signal d’alarme, remontait doucement aux couches supérieures, pour donner à ses hôtes le spectacle du coucher du soleil derrière les cimes neigeuses de l’Oberland.

Estelle ne resta pas longtemps dans l’inquiétude : un aérocab venant d’Interlaken partit tout à coup, et la jeune fille, avec le secours d’une lorgnette, reconnut sa mère penchée à la portière et pressant le mécanicien. Mais aussitôt une sonnerie du Télé fit retourner Estelle, qui jeta un cri de joie en reconnaissant son père sur la plaque.

M. Lacombe, dans une logette de phare, de l’air d’un homme très pressé, se hâta de parler :

« Eh bien ! fillette, tout s’est bien passé ? Rien de cassé par cette diablesse de tournade, hein ? Heureux ! Je t’embrasse ! J’étais inquiet… Où est maman ?

— Maman revient ! Elle arrive de Paris…

— Encore ! fit M. Lacombe. À Paris ! pendant cette tourmente ! Quelle inquiétude, si j’avais su !

— La voici…

— Je n’ai pas le temps ! Gronde-la pour moi ! Je suis resté en panne pendant la tournade au phare 189, à Bellinzona ; je serai à la maison vers neuf heures ; ne m’attendez pas pour dîner… »

Drinn ! Il avait déjà disparu. Au même moment, Mme Lacombe mettait le pied sur le balcon et payait précipitamment son aérocab. La porte du balcon s’ouvrit et la bonne dame, chargée de paquets, s’écroula dans un fauteuil.

« Ouf ! ma chérie, comme j’ai eu peur ! Tu sais que j’ai vu plusieurs accidents…

— Je viens de communiquer avec papa, répondit Estelle en embrassant sa mère ; il est au 189, à Bellinzona ; il va bien, pas d’accident… Et toi, maman ?


mondaine par télé.

— Oh ! moi, mon enfant, je suis mourante ! Quelle tempête ! Quelle affreuse tournade ! Tu verras les détails dans le Téléjournal de ce soir… C’est effrayant ! Tu sais que, tout bien réfléchi, je n’ai pas changé le chapeau rose… Figure-toi que j’étais à Babel-Magasins quand elle a éclaté, cette tournade ; j’y suis restée trois heures, affolée, mon enfant, littéralement affolée !… J’en ai profité pour voir ce qu’ils avaient de nouveau dans les demi-soies à 14 fr. 50… Il est tombé devant Babel-Magasins des débris d’aéronefs, il y a eu tant d’accidents !… Et puis, dans les dentelles pour manchettes ou collerettes, j’ai trouvé quelque chose de délicieux… et de très avantageux !… Oui, mon enfant, j’ai vu, de mes yeux vu, de la plate-forme de Babel-Magasins, un abordage d’aéronefs au milieu des éclairs quand le fluide a passé… Ce fut horrible… Voyons, n’ai-je pas oublié quelque paquet ? Non, tout est bien là… Et j’étais inquiète, ma pauvre chérie ; je me suis précipitée dans la salle des Télés dès que je l’ai pu, pour te voir et te faire une foule de recommandations, mais les Télés étaient détraqués… Quelle administration ! Quelle mécanique ridicule ! Et on appelle ça la science ! J’arrive, je veux prendre une communication. Drinn ! J’aperçois un intérieur de caserne avec un major en train de faire la théorie des pompes à mitraille à ses hommes… Oh ! je suis ferrée là-dessus maintenant… et des jurons, mon enfant, des jurons affreux, parce qu’il y avait un des hommes… une espèce de moule… — bon, voilà que je parle comme le major maintenant ! — qui ne saisissait pas le mécanisme… Oh ! dans les vingt-quatre Télés du magasin, rien que des scènes semblables, des communications qu’on ne pouvait pas couper… Quelle administration !


emplettes par télé.

— Oui, je sais, dit Estelle ; on a donné provisoirement, pendant le travail nécessité par les avaries, une communication quelconque à tous les abonnés.

— Et ici, mon enfant, j’espère que tu n’es pas tombée sur une communication désagréable.

— Non, maman, au contraire !… C’est-à-dire, dit Estelle en rougissant, que nous avions communication avec un jeune homme très comme il faut… »

À ces mots, Mme Lacombe sursauta. « Un jeune homme, parle, tu m’inquiètes ! Mon Dieu ! quelle administration ridicule que celle des Télés ! Sont-ils inconvenants parfois avec leurs erreurs ou leurs accidents ! On voit bien que leurs employées sont de jeunes linottes qui ne songent qu’à bavarder, à médire, à se moquer des abonnés, à rire des petits secrets qu’elles peuvent surprendre !… Un jeune homme !… Oh ! je me plaindrai !

— Attends, maman !… c’était le fils de Philox Lorris !

— Le fils de Philox Lorris ! s’écria Mme Lacombe ; tu ne t’es pas sauvée, n’est-ce pas ? tu lui as parlé ?

— Oui, maman.

— J’aurais mieux aimé le grand Philox Lorris lui-même ; mais enfin j’espère que tu n’as pas baissé la tête comme une petite sotte, ainsi que tu le fais devant ces messieurs des examens ?


mme lacombe mettait le pied sur le balcon.

— J’avais très peur, maman, la tournade m’avait terrifiée… il m’a rassurée…

— Je suppose que tu as montré pourtant, par quelques mots spirituels, mais techniques, sur la tournade électrique, que tu étais ferrée sur tes sciences, que tu avais tes diplômes…

— Je ne sais trop ce que j’ai pu dire… mais ce monsieur a été très aimable ; il a vu mon insuffisance, au contraire, car il doit m’envoyer des notes, des phonogrammes de conférences de son père.

— De son père ! de l’illustre Philox Lorris ! Quelle heureuse chance ! Ces Télés ont quelquefois du bon avec leurs erreurs… je le reconnais tout de même… Il t’enverra des phonogrammes, je ferai une petite visite de remerciements, je parlerai de ton père qui croupit dans un poste secondaire aux Phares alpins… J’obtiendrai une recommandation du grand Philox Lorris et ton père aura de l’avancement. Je me charge de tout, embrasse-moi ! »

Drinn ! Drinn ! C’était le Télé. Dans la plaque apparut encore M. Lacombe.

« Ta mère est revenue ! Ah ! bon, te voilà, Aurélie ? J’étais inquiet ; au revoir, très pressé ; ne m’attendez pas pour dîner, je serai ici à neuf heures et demie… »

Drinn ! Drinn ! M. Lacombe avait disparu.

Nous ne savons si l’incident amené par la tournade troubla le sommeil d’Estelle, mais sa mère fit, cette nuit-là, de beaux rêves où MM. Philox Lorris père et fils tenaient une place importante. Mme Lacombe était en train, aussitôt levée, de se faire encore une fois raconter par sa fille les détails de sa conversation de la veille avec le fils du grand Philox Lorris, lorsque l’aéro-galère du tube amenant des touristes d’Interlaken apporta un colis tubal adressé de Paris à Mlle Estelle Lacombe.

Il contenait une vingtaine de phonogrammes de conférences de Philox et de leçons d’un maître célèbre qui avait été le professeur de Georges Lorris. Le jeune homme avait tenu sa promesse.

« Je vais prendre le tube de midi pour faire une petite visite à Philox Lorris ! s’écria Mme Lacombe joyeuse. C’est mon rêve qui se réalise, j’ai rêvé que j’allais voir le grand inventeur, qu’il me promenait dans son laboratoire en me donnant gracieusement toutes sortes d’explications, et qu’enfin il m’amenait devant sa dernière invention, une machine très compliquée… « Ça, madame, me disait-il, c’est un appareil à élever électriquement les appointements ; permettez-moi de vous en faire hommage pour monsieur votre mari… »

— Toujours ton dada ! fit M. Lacombe en riant.

— Crois-tu qu’il soit agréable de vivre de privations de chapeaux roses comme j’en ai vu un hier à Babel-Magasins ?… Je vais l’acheter en passant pour aller chez Philox Lorris !

— Du tout, je m’y oppose formellement, dit M. Lacombe, pas au chapeau rose, tu le feras venir si tu veux, mais à la visite chez Philox Lorris… Attendons un peu ; quand Estelle passera son examen, si, grâce aux leçons envoyées par M. Lorris, elle obtient son grade d’ingénieure, il sera temps de songer à une petite visite de remerciement… par Télé… pour ne pas importuner.

— Tiens, tu n’arriveras jamais à rien ! » déclara Mme Lacombe.


petites opérations de bourse.

L’entrée de la servante Grettly apportant le déjeuner coupa court au sermon que Mme Lacombe se préparait, suivant une habitude quotidienne, à servir à son mari avant son départ pour son bureau. La pauvre servante, à peine remise de sa frayeur de la veille, vivait dans un état d’ahurissement perpétuel. Dans nos villes, les braves gens de la campagne, fils de la terre ne connaissant que la terre, cervelles dures, réfractaires aux idées scientifiques, les ignorants contraints d’évoluer dans une civilisation extraordinairement compliquée qui exige de tous une telle somme de connaissances, vont ainsi perpétuellement de la stupéfaction à la frayeur. Tourmentés, effarés, ces enfants de la simple nature ne cherchent pas à comprendre cette machinerie fantastique de la vie des villes ; ils ne songent qu’à se garer et à regagner le plus vite possible leur trou au fond d’un hameau encore oublié par le progrès. L’ahurie Grettly, une épaisse et lourde campagnarde à tresses en filasse, vivait ainsi dans une terreur de tous les instants, ne comprenant rien à rien, se rencognant le plus possible dans sa cuisine et n’osant toucher à aucun de tous ces appareils, de toutes ces inventions qui font de l’électricité domptée l’humble servante de l’homme. Comme elle cassa une ou deux tasses en circulant autour de la table, le plus loin possible des appareils divers, dans sa peur de frôler en passant les boutons électriques ou le Téléjournal, gazette phonographique du soir et du matin, ce fut sur elle que tombèrent les flots d’éloquence indignée de Mme Lacombe.


m. lacombe, inspecteur des phares alpins.

Puis, sur une pression de M. Lacombe, pour achever la diversion, le Téléjournal fonctionna et l’appareil commença le bulletin politique dont M. Lacombe aimait à accompagner son café au lait.


la famille lacombe à table.

« Si tout porte à croire que les difficultés pendantes pour la liquidation des anciens emprunts de la république de Costa-Rica ne pourront se résoudre diplomatiquement et que Bellone seule parviendra à tirer au clair ces comptes embrouillés, nous devons, au contraire, constater que notre politique intérieure est tout à l’apaisement et à la concorde.

« Grâce à l’entrée dans la combinaison, avec le portefeuille de l’Intérieur, de Mme Louise Muche (de la Seine), leader du parti féminin qui apporte l’appoint des 45 voix féminines de la Chambre, le ministère de la conciliation est sûr d’une importante majorité… »

Dans l’après-midi de ce jour, comme Estelle était plongée dans les leçons de Philox Lorris, — sans y trouver beaucoup d’agrément d’ailleurs, cela se voyait à la manière dont elle pressait son front dans sa main gauche pendant qu’elle essayait de prendre des notes — la sonnerie du Télé, retentissant à son oreille, la tira soudain de cette pénible occupation.

Son phonographe était en train de débiter une conférence de Philox Lorris ; la voix nette du savant expliquait avec de longs développements ses expériences sur l’accélération et l’amélioration des cultures par l’électrisation des champs ensemencés. Estelle mit l’appareil au cran d’arrêt et coupa le discours juste au milieu d’un calcul. Elle courut au Télé et ce fut le fils de Philox qui se montra.

Georges Lorris, debout devant son appareil personnel, là-bas à Paris, s’inclina devant la jeune fille.

« Puis-je vous demander, mademoiselle, dit-il, si vous êtes complètement remise de la petite secousse d’hier ? Je vous ai vue si effrayée…

— Vous êtes trop bon, monsieur, répondit Estelle rougissant un peu ; je conviens que je ne me suis pas montrée très brave hier, mais, grâce à vous, ma peur s’est vite dissipée… Je vous dois bien d’autres remerciements : j’ai reçu les phonogrammes et, vous le voyez, j’étais en train de…

— De subir une petite conférence de mon père, acheva Georges en riant ; je vous souhaite bon courage, mademoiselle… »


pas de diplômes.


l’apport des ancêtres.

iv

Comment le grand Philox Lorris reçoit ses visiteurs. — Mlle Lacombe rate une fois de plus ses examens. — Demande en mariage inattendue. — Les théories de Philox Lorris sur l’atavisme. — La doctoresse Sophie Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe.

Tantôt pour se rendre compte des progrès d’Estelle Lacombe, ou pour lui envoyer de nouveaux phonogrammes pédagogiques, tantôt pour prendre des nouvelles de sa santé et de celle de madame sa mère, Georges Lorris prit assez souvent communication par Télé avec le chalet de Lauterbrunnen-Station. Ce devint peu à peu pour lui une douce habitude ; il lui fallut bientôt, toutes les après-midi, comme compensation à ses heures d’étude et de travail au laboratoire, une causerie de quelques minutes avec l’élève ingénieure de là-bas.

Estelle faisait de notables progrès grâce à ses conseils et à tous les documents qu’il lui envoyait. Pour Estelle, le fils de Philox Lorris, que son père, sévère et difficile, traitait sans façon de mazette scientifique, était un géant de science. D’ailleurs, quand une question embarrassait la jeune fille, Georges Lorris, muni d’un petit phonographe, trouvait le moyen, dans le cours de la conversation à table, d’amener son père à résoudre cette question et le phonogramme obtenu par surprise partait pour Lauterbrunnen-Station.

Malgré l’opposition de son mari, Mme Lacombe, entre deux courses à la Bourse des dames, où elle venait de réaliser 2 000 francs de bénéfices, et aux Babel-Magasins, où elle en avait dépensé 2 005 pour quelques achats indispensables, s’en vint, un jour, faire visite à M. Philox Lorris, sous prétexte de lui apporter ses remerciements.

Sous la loggia d’attente, au débarcadère aérien, elle trouva une série de timbres avec tous les noms des habitants de la maison : M. Philox Lorris, Madame, M. Georges Lorris, M. Sulfatin, secrétaire général particulier de M. Philox Lorris, etc. Elle remarqua, tout en admirant l’installation, que ces noms n’étaient pas, comme d’usage, suivis de la mention : sorti, ou à la maison ou empêché, ce qui fait gagner du temps aux visiteurs et supprime des démarches inutiles.

« C’est que ce n’est plus distingué, se dit-elle, c’est devenu bourgeois et commun, je ferai supprimer cela aussi chez nous. »

La bonne dame appuya sur le timbre du maître de la maison, et aussitôt la porte s’ouvrit ; elle n’eut qu’à entrer dans un ascenseur qui se présenta devant la porte et à descendre lorsque l’ascenseur s’arrêta. Une autre porte s’ouvrit d’elle-même, et elle se trouva dans une grande pièce aux lambris garnis du haut en bas de grandes épures coloriées ou de photographies d’appareils extrêmement compliqués. Au milieu se trouvait une grande table entourée de quelques fauteuils. Mme Lacombe n’avait encore vu personne, aucun serviteur ne s’était présenté. Étonnée, elle prit un fauteuil et attendit.

« Que désirez-vous ? » dit une voix comme elle commençait à s’impatienter.

C’était un phonographe occupant le milieu de la table qui parlait.

« Veuillez me dire votre nom et l’objet de votre visite ? » ajouta le phonographe.

C’était la voix de Philox Lorris, Mme Lacombe la connaissait par les phonogrammes de conférences envoyés à Estelle. Elle fut interloquée par cette façon de recevoir les visiteurs.

« En voilà un sans-gêne, par exemple ! s’écria-t-elle ; ne pas daigner se déranger soi-même, faire recevoir par un phonographe les gens qui ont pris la peine de se déranger en personne… je trouve cela un peu faible comme politesse. Enfin !

— Je suis en Écosse, très occupé par une importante affaire, poursuivit le phonographe, mais ayez l’obligeance de parler… »


visite de mme lacombe à l’hôtel philox lorris.

Mme Lacombe ignorait que Philox Lorris était toujours en Écosse ou ailleurs d’abord, pour toutes les visites, mais qu’un fil lui transmettait dans son cabinet le nom du visiteur. Alors, s’il lui plaisait de le recevoir, il pressait un bouton, le phonographe de la salle de réception invitait l’arrivant à prendre telle porte, tel ascenseur et ensuite tel couloir et encore telle porte qui s’ouvrirait d’elle-même.

« Je suis Mme Lacombe. Mon mari, inspecteur des phares alpins, m’a chargée de vous présenter tous ses remerciements… de vifs remerciements… »

Mme Lacombe balbutiait ; la chère dame, pourtant bien rarement prise à court, ne trouvait plus rien à dire à ce phonographe. Elle se proposait de gagner Philox Lorris par ses manières élégantes, par le charme de sa conversation, mais elle n’était pas préparée à cette entrevue avec un phono.


« continuez, j’écoute ! » dit le phonographe.

« Oui, vous êtes en Écosse comme moi, je m’en doute ! dit-elle en se levant fortement dépitée ; vous êtes un ours, monsieur, je l’avais déjà entendu dire et je m’en aperçois, un triple ours et un impoli, avec votre phonographe ; si vous croyez que je vais prendre la peine de causer avec votre machine…

— Continuez, j’écoute ! dit le phonographe.

— Il écoute ! fit Mme Lacombe, on n’a pas idée de ça ; croyez-vous que j’aie fait deux cents lieues pour avoir le plaisir de faire la conversation avec vous, monsieur le phonographe ? Tu peux écouter, mon bonhomme ! Je m’en vais ? Oui, Philox Lorris est un ours ; mais son fils, M. Georges Lorris, est un charmant garçon qui ne lui ressemble guère heureusement !… Il doit tenir ça de sa maman ; la pauvre dame n’a sans doute pas beaucoup d’agrément avec son savant de mari ; j’ai entendu vaguement parler de bisbilles de ménage… Évidemment, avec ses phonographes, c’est cet ours de mari qui avait tous les torts.

— C’est tout ? dit le phonographe ; c’est très bien, j’ai enregistré…

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Mme Lacombe soudain effrayée, il a enregistré ; Qu’ai-je fait ?… Je n’y pensais pas, il parlait, mais en même temps il enregistrait ! Ce phonographe va répéter ce que j’ai dit ! C’est une trahison !… Mon Dieu, que faire ? Comment effacer ? Oh ! l’abominable machine ! Comment la tromper ?… Aoh ! je volais vous dire… Je suis une dame anglaise, mistress Arabella Hogson, de Birmingham, venue pour apporter un témoignage d’admiration à l’illustre Philox Lorris… »

Mme Lacombe fouilla fébrilement dans le petit sac qu’elle tenait à la main, elle en tira une tapisserie de pantoufles qu’elle venait d’acheter pour M. Lacombe et la déposa sur le phonographe.


« ah ! mon dieu !… il a mon portrait maintenant ! ».

« Tenez, c’est une paire de pantoufles que j’ai brodées moi-même pour le grand homme… Vous n’oublierez pas mon nom, mistress… Ah ! mon Dieu, fit-elle, en voilà bien d’une autre, il y a un petit objectif au phono, le visiteur est photographié ! Il a mon portrait maintenant… Tant pis, je me sauve ! »

Elle se dirigea vers la porte, mais elle revint vite.

« J’allais mettre le comble à mon impolitesse, partir sans prendre congé ; que penserait-on de moi ?… Heureuse et fière d’avoir eu un instant de conversation avec l’illustre Philox Lorris, malgré les interruptions d’une dame anglaise très ennuyeuse, son humble servante met toutes ses civilités aux pieds du grand homme ! prononça-t-elle en se penchant vers le phonographe.

— J’ai bien l’honneur de vous saluer, » répondit l’appareil.

Mme Lacombe, bien qu’elle ne se démontât pas facilement, rentra tout émue à Lauterbrunnen et ne se vanta pas de sa visite.

Quelque temps après, Estelle passa son dernier examen pour l’obtention du grade d’ingénieure. Elle avait confiance maintenant, elle se trouvait bien préparée, bien ferrée sur toutes les parties du programme, grâce aux conseils de Georges Lorris et à toutes les notes qu’il lui avait communiquées. Elle partit donc avec tranquillité pour Zurich, se présenta comme tous les candidats et candidates à l’Université et, forte des bonnes notes obtenues à l’examen écrit, affronta l’examen oral sans trop de battements de cœur cette fois.

Aux premières questions tombant du haut des imposantes cravates blanches de ses juges, l’aplomb inhabituel et tout factice de Mlle Estelle l’abandonna tout à coup ; elle rougit, pâlit, regarda en l’air, puis à terre en hésitant… Enfin, par un violent effort de volonté, elle parvint à retrouver assez de sang-froid pour répondre. Mais toutes ces matières qu’elle avait étudiées avec tant de conscience se brouillaient maintenant dans sa tête ; elle confondit tout ce qu’elle savait pourtant si bien et répondit complètement de travers. Quelle catastrophe ! le fruit de tant de travail était perdu ! Des zéros et des boules noires sur toute la ligne, voilà ce qu’elle obtint à cet examen décisif.

Sa désolation fut grande ; dans son trouble, elle oublia que sa mère, certaine de son triomphe, devait la venir chercher à Zurich ; elle prit bien vite son aérocab et, à peine rentrée, courut se renfermer dans sa chambre pour pleurer à l’aise, après avoir chargé le phonographe du salon d’apprendre à ses parents son échec.

Elle était ainsi plongée dans son chagrin depuis une demi-heure, lorsque la sonnerie d’appel du teléphonoscope retentit à son oreille. Elle mit la main en hésitant sur le bouton d’arrêt.

« Qui est-ce ? se dit-elle en s’essuyant les yeux ; tant pis si ce sont des amis qui viennent s’informer du résultat de mon examen, je ne reçois pas, je les renvoie à maman.

— Allô ! allô ! Georges Lorris, » dit l’appareil.

Estelle pressa le bouton, Georges Lorris apparut dans la plaque.

« Eh bien ? dit-il, comment ! des larmes, mademoiselle, vous pleurez ?… Cet examen ?

— Manqué ! s’écria-t-elle, essayant de sourire, encore manqué !

— Ces bourreaux d’examinateurs vous ont donc demandé des choses extraordinaires ?

— Mais non, fit-elle, et j’en suis d’autant plus furieuse contre moi !… Les questions étaient difficiles, mais je pouvais répondre, je savais… grâce à vous…

— Eh bien ?

— Eh bien ! ma déplorable timidité m’a perdue ; devant mes juges, je me suis troublée, embrouillée, j’ai tout confondu… et j’ai été écrasée sous les boules noires…


elle répondit complètement de travers.

— Ne pleurez pas, vous vous présenterez une autre fois et vous serez plus heureuse. Voyons, Estelle, ne pleurez pas… je ne veux pas… je ne puis vous voir pleurer !… Voyons donc, je vous en prie, Estelle, ma chère petite Estelle…

— Comment ! ma chère petite Estelle ? s’écria une voix derrière la jeune fille ; je vous trouve bien familier, monsieur Georges Lorris ! »

C’était Mme Lacombe, qui, n’ayant pas rencontré Estelle à Zurich, venait de rentrer en proie aux plus vives inquiétudes et d’apprendre la triste nouvelle par le phono du salon.

Georges Lorris resta un instant interdit. Il connaissait Mme Lacombe, ayant déjà eu plusieurs fois, depuis la tournade, l’occasion de causer avec elle.

« Madame, fit-il, je voyais Mlle Estelle si désolée de son échec, j’essayais de la consoler, et la vive amitié que j’ai conçue pour elle depuis l’heureux hasard… Enfin, elle pleurait, elle se lamentait, et je ne pouvais voir couler ses larmes sans…

— Je vous suis très obligée, dit sèchement Mme Lacombe, nous avons subi un petit échec, nous travaillerons et nous nous représenterons, voilà tout… Je me charge de consoler ma fille moi-même… Monsieur, je vous présente mes civilités…

— Madame ! s’écria Georges Lorris, je vous en conjure, ne vous fâchez pas… Un seul mot, je vous prie… j’ai l’honneur de vous demander la main de Mlle Estelle !

— La main d’Estelle ! s’écria Mme Lacombe en se laissant tomber dans un fauteuil.

— Si vous voulez bien me l’accorder, ajouta le jeune homme, et si Mlle Estelle ne… Excusez le manque de formes de ma demande, ce sont les circonstances… le chagrin de Mlle Estelle m’a tout à fait troublé. Je vous en prie, Estelle, ne me découragez pas…

— Monsieur, fit Mme Lacombe avec dignité, je ferai part de votre demande si honorable pour nous à mon mari, et M. Lacombe vous fera connaître sa réponse ; quant à moi, je ne puis que vous dire que mon vote vous est acquis… et il compte ! »

On voit, à cette brusque demande en mariage, que Georges Lorris était un homme de décision rapide. Il ne ressentait, une heure auparavant, aucune velléité matrimoniale précise. Il trouvait depuis quelque temps un vrai plaisir à ces entrevues téléphonoscopiques avec la jeune étudiante, sans chercher à se rendre compte des sentiments qui lui en faisaient trouver l’habitude si douce. La vue des larmes d’Estelle lui avait subitement révélé l’état de son cœur, et, sans hésiter, il avait pris la résolution, de lier sa vie à la sienne. Il avait vingt-sept ans, il était libre de ses actes et il était plus que suffisamment riche pour deux.

Il ne se dissimulait pas que des difficultés pouvaient se présenter du côté de sa famille à lui. Son père avait d’autres idées. Précisément, le jour de la tournade, Philox Lorris lui avait développé son plan matrimonial : trouver une doctoresse pourvue des plus hauts diplômes, une vraie cervelle scientifique, une femme sérieuse et assez mûre pour avoir la tête débarrassée de tout vestige d’idée futile… Georges frissonnait en se rappelant les expressions de Philox Lorris. Brr… ! Rien que cette menace suffisait pour le décider à brusquer la situation.

Le soir, lorsque M. Lacombe rentra pour le dîner, Georges Lorris, arrivé par le tube pneumatique d’Interlaken, débarqua d’aérocab à Lauterbrunnen-Station presque en même temps que lui. Mme Lacombe avait à peine eu le temps de prévenir son mari.


mlle la doctoresse bardoz.

« Mon ami, la journée est solennelle ! avait-elle dit à son mari, en prenant sa figure des grands jours ; tu ne sais pas ce qui arrive à Estelle ? Prépare-toi à entendre quelque chose de grave… Ne cherche pas à deviner… Prépare-toi seulement…

— Je m’en doute, répondit M. Lacombe. J’ai demandé la communication pour savoir le résultat de son examen, et vous ne m’avez pas répondu… Elle est refusée, parbleu, encore refusée !

— Il s’agit bien de ces vétilles ! fit Mme Lacombe avec un superbe haussement d’épaules. Dieu merci, elle ne sera pas ingénieure ; non, elle ne le sera pas ! Voilà : on nous demande notre fille en mariage ; moi, j’ai dit oui, et, quand j’ai dit oui, j’espère que M. Lacombe ne dira pas non !

— Mais qui ?


la servante grettly.

— Mon gendre, dit Mme Lacombe avec emphase, s’appelle M. Georges Lorris, fils unique de l’illustre Philox Lorris ! »

M. Lacombe, à ce nom, se laissa tomber sur une chaise. C’était le coup de théâtre que méditait Mme Lacombe. Contente de l’effet produit, elle s’assit en face de son mari.

« Oui, M. Georges Lorris adore notre fille, je m’en doutais, vois-tu, et Estelle l’aime aussi.

— Tu rêves ! Le fils de Philox Lorris ! Songe à la distance qui existe entre nous et le grand Philox Lorris !… entre notre situation modeste, et…

— Modeste, j’en conviens, mais à qui la faute, monsieur ?

« Et puis assez de Philox, le grand Philox, l’illustre Philox, l’immense et vertigineux Philox, ce n’est pas lui qu’Estelle épouse !… C’est un jeune homme moins immense, mais plus aimable.

— Mais la dot ? lui as-tu dit qu’Estelle…

— Une dot ! Nous nous occupons bien de ces misères… Quel bourgeois tu fais ! »


georges remonta en aérocab vers onze heures.

L’arrivée de Georges Lorris interrompit l’entretien. Il n’était jamais venu à Lauterbrunnen-Station. Jusqu’à présent, le jeune homme avait communiqué avec le chalet Lacombe uniquement par Télé. Il était un peu ému, il allait se trouver réellement en présence d’Estelle. Qu’allait-elle dire ? Il lui venait des craintes ; si, par malheur, elle n’avait pas le cœur libre, si elle allait le repousser !

Il fut bientôt rassuré. L’accueil de Mme Lacombe lui montra que tout allait bien, et lorsque enfin Estelle parut toute confuse et pâle d’émotion, une douce pression de main fut la réponse à la question muette que posaient les yeux inquiets du jeune homme.

Il passa une soirée charmante au chalet Lacombe, et, quand il remonta en aérocab, vers onze heures, pour regagner le tube d’Interlaken, les larges rayons de lumière électrique du phare éclairant fantastiquement les montagnes, perçant l’obscurité des vallées et faisant étinceler comme des escarboucles les énormes pics, et luire les glaciers ainsi que des coulées de diamants, lui semblaient, comme des promesses d’avenir lumineux, éclairer devant lui une longue existence de bonheur.

Bien entendu, Philox Lorris bondit de colère et d’étonnement, lorsque, le lendemain matin, son fils lui fit part de sa détermination en sollicitant son consentement. Philox eut un violent accès d’éloquence rageuse. Eh quoi ! son fils n’attendait pas qu’il lui eût découvert la doctoresse en toutes sciences, la femme scientifique, la fiancée sérieuse et mûre qu’il lui avait promise ! Eh quoi ! il allait déranger tous ses plans, ruiner toutes ses espérances avec ce sot mariage…

« La sélection ! la sélection ! Tu méconnais la grande loi de la sélection… Ce n’est pourtant pas d’aujourd’hui que la science a donné raison aux vieilles idées d’autrefois et reconnu que la sélection était la base de toutes les aristocraties… En notre temps de démocratie à outrance, on a tout de même été forcé d’en rabattre et de s’incliner devant la force de la vérité… Mon garçon, les anciennes aristocraties avaient raison de se montrer hostiles à la mésalliance !

« Il a bien fallu le reconnaître, oui, de toute évidence, les races de rudes soldats et de fiers chevaliers des âges révolus, en s’entre-croisant et s’alliant toujours entre elles, fortifiaient les hautes qualités de vaillance qui les distinguaient et légitimaient leur belle fierté, et aussi ces prétentions qu’on leur reproche à la domination sur des sangs moins purs.

« Oui, la décadence a commencé, pour ces vieilles races, le jour où le sang des fiers barons s’est mélangé avec le sang des enrichis, et ce sont les mésalliances réitérées qui ont tué la noblesse ! Démonstration scientifique très facile : Prenons un descendant de Roland le paladin, fils de trente générations de superbes chevaliers… Que ce fils des preux épouse une fille de traitant, et voilà soudain cette crème du sang des preux annihilée dans le fruit de cette union, noyée par un afflux de sang très différent !… Voilà que, par l’atavisme, l’âme d’ancêtres maternels, petits boutiquiers ou gens de finance, braves revendeurs d’épiceries ou maltôtiers concussionnaires, va renaître dans le corps de ce descendant du paladin Roland !… Que recouvrira maintenant le pennon du paladin ?… Allez-y voir ! quelque chose de bon peut-être, quelque chose de douteux ou de médiocre ! Pauvre Roland, quelle grimace il fera là-haut !… Vois-tu, on ne saurait trop se préoccuper de ces questions… Il faut toujours songer à ses descendants et ne pas les exposer à loger dans leurs corps des âmes dont on ne voudrait pas pour soi… Nous sommes aujourd’hui, nous autres, une aristocratie, l’aristocratie de la science ! Songeons aussi à fonder, par une sélection bien étudiée, une race vraiment supérieure ! Je ne veux pas, dans ma famille, de renaissances ancestrales désagréables. Je ne veux pas m’exposer à voir renaître, dans un petit-fils à moi, Philox Lorris, l’âme d’un grand-papa du côté maternel, qui aura été un brave homme peut-être, mais un simple brave homme ! Les recherches sur l’atavisme l’ont établi, et la photographie, depuis un siècle, nous a fourni des documents tout à fait probants quant aux ressemblances physiques : l’enfant qui naît reproduit toujours un type familial plus ou moins lointain — absolument et trait pour trait souvent — souvent aussi mélangé de traits divers pris à plusieurs autres types dans l’une ou dans l’autre famille !… Eh bien ! il en est de même pour les qualités intellectuelles : on les tient aussi d’un ancêtre ou de plusieurs… Il y a comme un capital spirituel dans une race, réservoir pour la descendance ; la nature puise au hasard dans ce capital pour remplir ce petit crâne qui naît.. Elle en met plus ou moins, tant mieux si elle a fait bonne mesure, tant pis si elle a été chiche ; c’est au hasard de la fourchette, tant pis si nous n’avons que des rogatons ! dans tous les cas, elle ne peut puiser que dans ce capital amassé par les ancêtres et augmenté peu à peu par les générations !…

« C’est donc à nous de bien choisir nos alliances, pour apporter à notre race un supplément de qualités, pour mettre nos descendants à même de puiser dans un capital intellectuel plus considérable… Écoute, tu connais les Bardoz ; ce nom représente, du côté du père, trois générations de mathématiciens des plus distingués ; du côté de la mère, un astronome et un grand chirurgien, plus un grand-oncle qui avait du génie, puisque c’est lui qui a inventé les tubes électriques pneumatiques remplaçant les chemins de fer de nos ancêtres… Une belle famille, n’est-ce pas ? Eh bien ! il y a une demoiselle Bardoz, trente-neuf ans, doctoresse en médecine, doctoresse en droit, archi-doctoresse ès sciences sociales, mathématicienne de premier ordre, une des lumières de l’économie politique et en même temps brillante sommité médicale ! Je te la destinais. Je voyais en elle la compensation indispensable à ta légèreté… »


recherches sur l’atavisme. — luttes d’influences ancestrales.

Georges Lorris eut un geste d’effroi et tenta d’interrompre la conférence de son père. Il entreprit un portrait d’Estelle Lacombe.

« Mlle Bardoz ne te plaît pas, continua Philox Lorris, sans faire attention à l’interruption ; soit, j’en ai une autre : Mlle Coupard, de la Sarthe, trente-sept ans seulement, femme politique des plus remarquables, future ministresse, fille de Jules Coupard, de la Sarthe, l’homme d’État de la Révolution de 1933, dictateur élu pendant trois quinquennats consécutifs, petite-fille de l’illustre orateur, Léon Coupard, de la Sarthe, qui fit partie de dix-huit ministères… Union de la haute science et de la haute politique, ainsi les plus belles ambitions sont permises à nos descendants… Arriver à prendre en mains la direction des peuples, à influer sur les destinées de l’humanité par la science ou la politique, voilà ce que nous pouvons rêver !…

— Voilà celle que j’épouserai, et pas d’autre, ni la sénatrice Coupard, de la Sarthe, ni la doctoresse Bardoz, déclara Georges, en mettant une photographie d’Estelle entre les mains de son père : c’est Mlle Estelle Lacombe, de Lauterbrunnen-Station… Elle n’est pas doctoresse ni femme politique, mais…


la sénatrice coupard, de la sarthe.

— Attends donc, je connais ce nom, dit Philox Lorris ; il est venu l’autre jour une dame Lacombe, qui m’a dit un tas de choses que je n’ai pas bien comprises, qui m’a traité d’ours, parlant à mon phonographe, et qui, finalement, m’a fait hommage d’une paire de pantoufles brodées par elle… Attends, mon appareil l’a photographiée comme tous les visiteurs, pendant qu’elle exposait l’objet de sa visite… Tiens, la voici ; connais-tu cette dame ?

— C’est la mère d’Estelle, fit Georges Lorris en examinant la petite carte.

— Très bien, je m’explique tout ; elle a même ajouté que tu étais un aimable jeune homme… Je comprends sa préférence ! Eh bien ! je ne donne pas mon consentement. Tu épouseras Mlle Bardoz !

— J’épouserai Mlle Estelle Lacombe !

— Voyons, épouse au moins Mlle Coupard, de la Sarthe !

— J’épouserai Mlle Estelle Lacombe.

— Va-t’en au diable !!! »


« c’est la mère d’estelle », fit georges.


le voyage de noces de philox lorris.

v


Séduisant programme de Voyage de fiançailles. — L’ingénieur médical Sulfatin et son malade. — Tout aux affaires. — Le pauvre et fragile animal humain d’aujourd’hui.

Georges Lorris n’était pas homme à se décourager pour un refus bien prévu. Il renouvela tous les jours ses instances, subit tous les jours un assaut de Philox Lorris, qui s’obstinait à lui jeter à la tête ces deux séduisantes incarnations de la femme moderne, Mlles la sénatrice Coupard, de la Sarthe, et la doctoresse Bardoz.

Cependant, Mme Philox Lorris, ayant vu la famille Lacombe et s’étant trouvée tout de suite séduite par le charme d’Estelle, avait pris le parti de son fils. Disons bien vite que, si sa petite enquête n’avait pas tourné à l’avantage de la famille Lacombe, elle eût été désolée de se trouver de l’avis de son grand homme de mari… pour la première fois.

Il fallut quatre ou cinq mois de luttes intestines assez violentes et de combats renouvelés chaque jour pour amener M. Philox Lorris à abandonner Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, et à consentir enfin au Voyage de fiançailles.

Le Voyage de fiançailles, sage coutume que nos aïeux n’ont pas connue, a remplacé, depuis une trentaine d’années, le voyage de noces d’autrefois. Ce voyage de noces, entrepris par les jeunes mariés de jadis après la cérémonie et le repas traditionnels, ne pouvait servir à rien d’utile. Il venait trop tard. Si les jeunes époux, tout à l’heure presque inconnus l’un à l’autre, découvraient après la noce, dans ce long et fatigant tête-à-tête du voyage, qu’ils s’étaient illusionnés mutuellement et que leurs goûts, leurs idées, leurs caractères vrais ne concordaient qu’imparfaitement, il n’y avait nul remède à ce douloureux malentendu, nul autre que le divorce, et, quand on ne se décidait pas à recourir à cette amputation qui ne pouvait se faire sans douleur ou tout au moins sans dérangement, il fallait se résigner à porter toute la vie la lourde chaîne des forçats du mariage.


fiancés partant pour le voyage de fiançailles.

Aujourd’hui, quand un mariage est décidé, quand tout est arrangé, contrat préparé, mais non signé, les futurs, après un petit lunch réunissant seulement les plus proches parents, partent pour ce qu’on appelle le Voyage de fiançailles, accompagnés seulement d’un oncle ou d’un ami de bonne volonté. Ils vont, libres de toute crainte, avec leur mentor discret, faire leur petit tour d’Europe ou d’Amérique, courant les villes ou se portant, suivant leurs goûts, vers les curiosités naturelles des lacs et des montagnes.

Dans le tracas du voyage, des courses de montagne, des parties sur les lacs ou des promenades aériennes, à l’hôtel, aux tables d’hôte, les jeunes fiancés ont le temps et la facilité de s’étudier et de se bien connaître.


Chacun s’en va de son côté.

C’est alors, en ce quasi tête-à-tête de plusieurs semaines, que les vrais caractères se révèlent, que les vraies qualités s’aperçoivent, que les petits défauts se devinent et les grands aussi, quand il y en a. Et alors, si l’épreuve a révélé aux fiancés quelques incompatibilités, on ne s’obstine pas. Un seul mot de l’un d’eux en débarquant suffit — avec une petite signification par huissier pour la régularité — et, sans discussion, sans brouille, le projet d’union est abandonné, le contrat préparé est déchiré et chacun s’en va de son côté, libre et tranquille, soupirant largement, avec soulagement, avec le sentiment d’avoir échappé à un grand danger, et prêt à recommencer l’épreuve avec un autre ou une autre.


l’épreuve a révélé quelques incompatibilités.

La statistique nous apprend que, l’an dernier, en 1954, en France, 22 1/2 pour 100 seulement des Voyages de fiançailles aboutirent au résultat négatif, 77 1/2 ont fini par le mariage définitif. La morale a gagné à ce changement de coutumes ; grâce aux Voyages de fiançailles, le chiffre des divorces a baissé considérablement.

« Soit, dit enfin Philox Lorris, fatigué de lutter et pris d’ailleurs par les soucis d’une importante invention nouvelle ; soit, faites toujours votre Voyage de fiançailles, puisque tu le veux, mais rappelle-toi que ça n’engage à rien… nous verrons après. »

Georges Lorris ne se fit pas répéter deux fois la permission ; il courut à Lauterbrunnen-Station et, les démarches nécessaires faites, les arrangements pris, il fixa lui-même le jour du départ.

« Nous verrons après, » a murmuré Philox Lorris en donnant son consentement, et un sourire sardonique a passé sur sa figure. Ce savant pessimiste est persuadé — hélas ! son expérience personnelle le lui a donné à croire — qu’il n’y a pas d’affection qui résiste aux mille ennuis du voyage en tête à tête, pour ces deux jeunes gens presque inconnus encore l’un à l’autre. Il se rappelle son voyage de noces à lui, car, en ce temps-là, l’usage n’était pas encore adopté de faire voyager les fiancés. Il est revenu brouillé avec Mme Philox Lorris, après quinze jours d’excursion seulement, mais trop tard pour s’en aller sans cérémonie chacun de son côté, M. le maire et M. le curé y ayant passé. En débarquant du tube, M. et Mme Philox Lorris mirent les avoués en campagne pour obtenir le divorce par consentement mutuel. Mais cela nécessitait une foule de pas et de démarches, de dérangements, de rendez-vous chez les hommes de loi, de séances dans les greffes et chez les juges, et le volcanique Philox, pressé par ses inventions et découvertes, n’avait pas de temps à gâcher aussi absurdement.

Ayant terminé ses travaux de perfectionnement des appareils aviateurs, il fondait d’immenses ateliers de construction d’aéronefs et d’aéropaquebots en celluloïd rendu incombustible, avec membrure d’aluminium, et jetait dans la circulation, avec un succès prodigieux, l’Aérofléchette, qu’il avait inventée, ou plutôt dont il avait trouvé le principe, étant encore sur les bancs des écoles, en se livrant, les jours de congé, sur son aéroflèche de collégien, à de vertigineuses courses de fond. Ce véhicule, d’une si parfaite sécurité et d’une si facile manœuvre qu’on peut sans danger le mettre entre les mains des enfants pour leur faire donner leurs premiers coups d’aile, fit la fortune non pas seulement de Philox Lorris, mais aussi d’une foule de fabricants de tous pays, qui lancèrent aussitôt des quantités d’appareils aviateurs à peu près semblables et quelque peu entachés de contrefaçon.

Mais l’inventeur songeait à bien autre chose qu’à leur faire des procès. Et le temps pour cela, grand Dieu ! Philox Lorris, appliquant ses facultés à des travaux d’un autre genre, était en train de monter une grande affaire d’éditions phonographiques.


l’aérofléchette : premiers coups d’aile.

Ô Bibliophonophiles ! vous les connaissez ces phono-livres Philox Lorris, ces clichés de chevet si souvent écoutés, et que nous aimons tous à reprendre aux bonnes soirées d’hiver, aux heures de repos comme aux nuits d’insomnie ! Tous les érudits gardent précieusement dans leurs Phonoclichothèques ces superbes éditions des chefs-d’œuvre de toutes les littératures, d’une diction admirable et pure, clichés avec tant de perfection, d’après les auteurs eux-mêmes, pour les contemporains, ou, pour les œuvres d’autrefois, d’après les artistes, les conférenciers, les liseurs les plus célèbres. Philox lançait alors son Histoire universelle en douze clichés, sa célèbre Anthologie poétique de dix mille morceaux phonographiés, contenus en une boite portée sur une colonne antique et surmontée d’un buste d’Homère, de Dante, de Hugo ou de Lamartine, au choix. Il lançait un Grand Dictionnaire mécanico-phonographique, dont il se vendit trois millions d’exemplaires en dix ans, et un Manuel du bachot en quatre mille leçons phonographiées, sans préjudice de sa bibliothèque de romans modernes, clichés garantis trois mois pour la vente, ou servis à raison d’un volume par jour aux abonnés, par la Librairie phonographique qu’il avait fondée en commandite.

Ainsi occupé, l’esprit accaparé par mille entreprises diverses en sus de ses recherches et travaux en cours, Philox Lorris ne pouvait guère fréquenter le Palais de justice. C’est à peine s’il pouvait voler à la science le temps de conférer téléphoniquement pendant deux minutes tous les quinze jours avec son avocat.

Le divorce traînant, Philox fit quelques concessions, il se montra un peu plus gracieux à la maison et se raccommoda avec Mme Lorris pour avoir l’esprit libre et pouvoir se consacrer plus complètement à son laboratoire.


Anthologie des poètes en 10 000 pièces phonographiées.

Quand il disposa d’un peu plus de temps, toutes les affaires industrielles lancées par lui pouvant se passer de sa direction, les hostilités recommencèrent ; mais d’autres préoccupations de recherches et de découvertes nouvelles le reprirent, et l’instance en divorce traîna encore. Le ménage alla ainsi de brouilles en raccommodements jusqu’au jour où Philox s’aperçut que ces brouilles tournaient, en définitive, au profit de la science, puisque les discussions habituelles avec Mme Lorris étaient comme des coups de fouet pour son esprit, qui l’empêchaient de s’affadir dans la mollesse et la tranquillité, et qui surexcitaient ses nerfs.

« Nous verrons, se disait donc Philox Lorris, fort de son expérience personnelle ; du voyage résulteront des ennuis, les ennuis produiront de petits chocs, les petits chocs des désillusions, les désillusions de grandes brouilles !

« Je m’arrangerai, d’ailleurs, pour faire naître ces ennuis et ces petits chocs… Nous allons bien voir ! »

Il se chargea de tous les préparatifs du voyage. Au lieu de mettre son aéroyacht de voyage à la disposition des fiancés, il leur donna une simple aéronef d’un confortable plus sommaire et il choisit lui-même les compagnons des deux jeunes gens. Georges Lorris, tout entier à ses espérances, heureux de voir son père s’amadouer, ne fit aucune objection et accepta toutes ces dispositions.


un érudit dans sa phonoclichothèque.


Le déjeuner de fiançailles eut lieu à l’hôtel Lorris. M. et Mme Lacombe arrivèrent avec Estelle par un train de tube du matin. Philox se montra rempli d’attentions pour Mme Lacombe, qui restait un peu gênée par le ouvenir de sa conversation avec le phonographe de l’illustre savant.

« Vous voyez, chère madame, lui dit-il, que j’ai eu soin de mettre les pantoufles que vous avez eu l’amabilité de m’offrir, vous savez, le jour où certaine dame anglaise s’en vint me traiter de vilain ours… Mais je confonds peut-être, est-ce bien la dame anglaise qui…

— C’était la dame anglaise, dit vivement Mme Lacombe ; et je vous prie de croire que, dans l’ascenseur qui nous a transportées à l’embarcadère, j’ai vertement relevé l’inconvenance de cette insulaire !

— Je n’en doute pas et je vous en offre tous mes remerciements. »

Philox Lorris avait tracé le plan du Voyage de fiançailles ; au dessert, il remit ce programme à son fils.


Bagages pour voyages de fiançailles.

« Mes chers enfants, dit-il, tout a été préparé par mes soins pour vous rendre ce voyage agréable et profitable ; vous trouverez dans vos bagages tous les livres et instruments nécessaires, sextants, cartes, guides, statistiques, questionnaires, compas, éprouvettes, etc. Voici le programme, rempli, comme vous allez le voir, de vraies attractions :

« Visite des hauts fourneaux électriques, forges et laminoirs de Saint-Étienne ; études et rapports sur les diverses améliorations apportées depuis une dizaine d’années, etc.

« Visite du grand réservoir central d’électricité d’Auvergne ; en établir un relevé complet, plan, coupe et élévation, avec notices explicative détaillées ; étudier le système de volcans artificiels adjoint à ce grand réservoir, développer des considérations sur l’avenir des grandes exploitations de la force électrique, etc.

« Étude, dans l’ancien bassin houiller de Flandre, des établissements de la grande Entreprise de transformation électrique du mouvement planétaire en force motrice transportable à distance et distribuable en quantités infinitésimales ; établissements qui se fondèrent lors de l’épuisement des houillères et sauvèrent les industries de la région d’une ruine complète, etc. Trouver quelques applications nouvelles si possible ou quelques simplifications aux procédés, etc…

« Que dites-vous de cela ? Vous ai-je préparé un voyage charmant ? dit Philox Lorris en tendant cet attrayant programme avec un carnet de chèques à son fils.

— Superbe ! » répondit le jeune homme en mettant programme et carnet dans sa poche.

Estelle n’osa rien dire ; mais, au fond du cœur, elle trouva les attractions un peu faibles. La courageuse Mme Lacombe seule hasarda quelques observations.

« Est-ce bien un Voyage de fiançailles ? fit-elle ; il me semblait qu’une bonne petite excursion au Parc européen d’Italie, à Gênes, Venezia la Bella, Rome, Naples, Sorrente, Palerme, en poussant, de ville d’eaux en ville d’eaux, jusqu’à Constantinople, par Tunis, le Caire, etc., eût mieux fait l’affaire.

— On est fatigué de voir cela par Télé, répondit le grand Philox, tandis qu’on revient, d’un bon voyage d’études, bourré d’idées nouvelles…

« Tenez, demandez à Mme Lorris ; nous avons fait notre voyage de noces dans les centres industriels d’Amérique, allant d’usine en usine ; je suis sûr, bien qu’elle n’ait pas adopté la carrière scientifique et n’ait pas voulu s’associer à mes travaux, que Mme Lorris n’en a pas moins rapporté de Chicago les meilleurs souvenirs… »

Le déjeuner ne traîna pas, M. Philox Lorris étant pressé de retourner à son laboratoire. Il ne monta même pas à l’embarcadère pour assister au départ des fiancés et se contenta de remettre à son fils un cliché phonographique.

« Tiens, voici mes souhaits de bon voyage, mes effusions paternelles et mes dernières recommandations ; je les ai préparées en me débarbouillant ce matin ; au revoir ! »

Les fiancés ne partaient pas seuls. Les compagnons exigés par les convenances étaient le secrétaire général particulier de Philox Lorris, M. Sulfatin, et un grand industriel, M. Adrien La Héronnière, autrefois associé aux grandes entreprises de Philox, actuellement retiré des affaires pour cause de santé.

Pendant que les voyageurs s’installent dans l’aéronef, il convient de présenter ces deux personnages. Le secrétaire Sulfatin est un grand, fort et solide gaillard, marquant environ trente-cinq ou trente-six ans, large d’épaules, bâti carrément, un peu rugueux de manières et de physionomie inélégante, mais extrêmement intelligente, avec des yeux extraordinaires, vifs, perçants, d’un éclat de lumière électrique. Ce nom de Sulfatin peut sembler bizarre, mais on ne lui en connaît pas d’autre.


une librairie phonographique.

Il y a une mystérieuse légende sur le secrétaire général de Philox Lorris. D’après ces on dit, acceptés pour vérités dans le monde savant, Sulfatin n’a ni père ni mère, sans être orphelin pour cela, car il n’en a jamais eu, jamais !… Sulfatin n’est pas né dans les conditions normales — actuelles du moins — de l’humanité ; Sulfatin, en un mot, est une création ; un laboratoire de chimie a entendu ses premiers vagissements, un bocal a été son berceau ! Il est né, il y a une quarantaine d’années, des combinaisons chimiques d’un docteur fantastique, au cerveau enflammé par des idées étranges, parfois géniales, mort fou, après avoir épuisé sa fortune et son cerveau en recherches sur les grands problèmes de la nature. De toutes les découvertes de l’immense génie sombré si malheureusement dans l’aliénation mentale avant d’avoir pu conduire à bonne fin ses recherches et ses miraculeuses expériences, il ne reste que la résurrection d’une ammonite comestible disparue depuis l’époque tertiaire, et cultivée maintenant sur nos côtes par grands bancs, qui font une sérieuse concurrence aux établissements ostréicoles de Cancale et d’Arcachon ; un essai d’ichtyosaure, qui n’a vécu que six semaines, et dont le squelette est conservé au Muséum, et enfin Sulfatin, échantillon produit artificiellement de l’homme naturel, primordial, exempt des déformations intellectuelles amenées au cours d’une longue suite de générations.


l’hôtel de philox lorris.

Le docteur ayant emporté son secret dans la tombe, personne ne sait au juste ce qu’il y a de vrai dans la mystérieuse origine attribuée à Sulfatin. En tout cas, les observateurs qui l’ont suivi depuis son enfance n’ont jamais pu découvrir en lui aucune trace de ces penchants, de ces idées préconçues, de ces préférences d’instinct que nous apportons en venant au monde, que nous tenons d’ancêtres lointains et qui germent dans notre cerveau et se développent d’eux-mêmes. L’esprit de Sulfatin, cerveau neuf, terrain absolument vierge, se développait régulièrement et logiquement, suivant ses observations personnelles. Extrêmement intelligent, manifestant une véritable fringale, pour ainsi dire, d’étude et de science, Sulfatin, ayant toujours vécu dans un milieu scientifique, devint peu à peu un ingénieur médical de premier ordre. Et, si l’esprit progressait sans cesse, le corps aussi se développait admirablement, défiant toute attaque des microbes innombrables et de toute nature parmi lesquels nous sommes condamnés à évoluer. Cet organisme tout neuf, sans aucune tare ni défectuosité physiologique atavique, ne donnait à peu près aucune prise aux maladies qui nous guettent tous et trouvent, hélas ! trop souvent le terrain préparé.

L’autre compagnon de voyage, M. Adrien La Héronnière, n’est pas taillé sur le modèle de Sulfatin, le pauvre hère ! Regardez cet homme chétif et maigre, long plutôt que grand, aux yeux caves abrités sous un lorgnon, aux joues creuses sous un front immense, au crâne rond et lisse semblable à un œuf d’autruche posé dans une espèce de coton rare et filandreux, tout ce qui reste de la chevelure, relié par quelques mèches à une barbe rare et blanche. Cette tête bizarre tremble et oscille constamment dans le faux-col qui soutient le menton, elle se relie à un corps lamentable et macabre, ayant l’apparence d’un squelette habillé dont on s’étonne de ne pas entendre claquer et cliqueter les os au moindre souffle.

Pauvre débris humain, hélas ! triste invalide civil, carcasse ridée, broyée, triturée, concassée et décortiquée pour ainsi dire, par tous les féroces engrenages, les courroies infernales, les rouages à l’allure frénétique de cette terrible machinerie de la vie moderne.

Vous donnerez par politesse à ce pauvre monsieur un peu moins de soixante-dix ans, pensant le rajeunir, et, en réalité, ce vénérable aïeul n’en a que quarante-cinq !

Oui, Adrien La Héronnière est l’image parfaite, c’est-à-dire poussée jusqu’à une exagération idéale, de l’homme de notre époque anémiée, énervée ; c’est l’homme d’à présent, c’est le triste et fragile animal humain, que l’outrance vraiment électrique de notre existence haletante et enfiévrée use si vite, lorsqu’il n’a pas la possibilité ou la volonté de donner, de temps en temps, un repos à son esprit tordu par une tension excessive et continuelle, et d’aller retremper son corps et son âme chaque année dans un bain de nature réparateur, dans un repos complet, loin de Paris, ce tortionnaire impitoyable des cervelles, loin des centres d’affaires, loin de ses usines, de ses bureaux, de ses magasins, loin de la politique et surtout loin de ces tyranniques agents sociaux, qui nous font la vie si énervante et si dure, de tous les Télés, de tous les phonos, de tous ces engins sans pitié, pistons et moteurs de l’absorbante vie électrique au milieu de laquelle nous vivons, courons, volons et haletons, emportés dans un formidable et fulgurant tourbillon !


M. Adrien La Héronnière.

La profonde et lamentable déchéance physique des races trop affinées apparaît nettement chez cet infortuné bipède, qui n’a presque plus l’apparence humaine. Des échantillons semblables du Roi de la création se rencontrent aujourd’hui par milliers dans nos grandes villes, dans les centres d’affaires où la vie moderne, avec ses terribles exigences, ravage les organismes énervés dès la naissance et surexcités intellectuellement ensuite par la culture à outrance du cerveau, par la série ininterrompue d’examens torturants, qui se poursuit, du commencement à la fin, de l’entrée à la sortie, dans presque toutes les carrières, pour l’obtention des innombrables brevets et diplômes indispensables.

Les tentatives de rénovation par la gymnastique, par les exercices physiques, logiquement ordonnés et conduits, entreprises au siècle dernier, n’ont pas réussi. Après quelques succès relatifs et une certaine vogue au commencement, gymnastique et entraînement raisonné ont été abandonnés, le temps accaparé par les études ou dévoré par le travail manquant d’abord et les forces ensuite.

Les générations, de plus en plus débilitées par le travail cérébral excessif, par le surmenage intellectuel imposé par les circonstances, surmenage auquel personne ne pouvait se soustraire, ont bientôt cessé la lutte ; elles ont renoncé à ce contrepoids si nécessaire des exercices corporels, et se sont laissé abattre peu à peu par l’anémie et coucher l’une après l’autre sur le champ de bataille, épuisées avant l’âge.

Les médecins, effrayés par cette dégénérescence impossible à enrayer, ont, il est vrai, lorsqu’il a fallu renoncer à la lutte par les exercices physiques, essayé d’un autre moyen et tenté quelques essais de reconstitution des races trop affinées par des croisements intelligents, unissant quelques fils de cérébraux usés à de solides campagnardes découvertes à grand’peine au fond de quelque village écarté, ou quelques pâles et frêles descendantes d’ultra-civilisés à de grossiers portefaix nègres sachant à peine lire et écrire, cueillis dans les ports du Congo ou des lacs africains.


On rêve affaires.

Mais, pour que ces tentatives de reconstitution eussent quelque action sur l’avenir de la race, il faudrait l’ingérence de l’État et une réglementation obligatoire des mariages. Une reconstitution imposée par décret, entreprise en grand et poursuivie avec méthode pendant plusieurs générations donnerait certainement de bons résultats ; par malheur, les circonstances politiques n’ont point, malgré l’urgence, permis jusqu’ici au gouvernement d’entrer courageusement dans cette voie et d’assumer ces nouvelles responsabilités.

Nous ne sommes pas mûrs pour cette idée, nous admettons qu’un gouvernement dispose à son gré de l’existence des citoyens et sème par le monde les cadavres des gouvernés, nous ne concevons pas encore un gouvernement véritablement père de famille, se préoccupant, au contraire, des hommes à naître et songeant à leur assurer par de sages mesures, autant que possible, un organisme sain et robuste.

Voilà dans ce funèbre épouvantail à moineaux, dans le flageolant Adrien La Héronnière, le descendant des gaillards robustes que nous dépeignent les vieux historiens, le fils des Gaulois endurcis à toutes les luttes et bravant, à demi nus, toutes les intempéries, le fils des Francs gigantesques, des rudes Normands, des soudards vigoureux du Moyen âge qui évoluaient sous des carapaces de fer et maniaient des armes d’un poids formidable ! Le petit-fils, hélas ! ressemble moins à ces ancêtres à la chair dure et au sang chaud, qu’à un grotesque macaque tremblant de sénilité !


le surmené dans la couveuse.

Pauvre La Héronnière ! Soumis depuis ses plus tendres années à la plus intensive culture, il eut, au jour de son dix-septième printemps, un diplôme de docteur en toutes sciences et son grade d’ingénieur. Ô joie ! il sortait avec un des premiers numéros d’International scientific Industrie Institut, et, muni des meilleures armes intellectuelles, se jetait dans la mêlée avec la volonté d’arriver le plus vite possible à la fortune.

Aujourd’hui que le coût de la vie est monté si fabuleusement, quand le petit rentier qui possède un million peut à peine vivoter de son revenu dans un coin retiré de campagne, songez à ce que le mot « fortune » peut représenter de millions !

Hypnotisé par l’éclat de ce mot magique, notre La Héronnière se jeta dans l’engrenage ; corps, âme et pensée, tout en lui fut aux affaires. Attaché au laboratoire de Philox Lorris, il devint bientôt, de collaborateur de ses hautes recherches, associé à quelques-unes de ses grandes entreprises.

Pendant des années, il ne connut pas le repos. À notre époque, si le corps a le repos des nuits — après les longues veillées, bien entendu, — l’esprit enfiévré ne peut s’arrêter et, machine trop bien lancée, il continue le travail pendant le sommeil. On rêve affaires, on dort un sommeil cahoté dans le perpétuel cauchemar du travail, des entreprises en cours, des besognes projetées…

« Plus tard ! Je n’ai pas le temps !… Plus tard !… Quand j’aurai fait fortune ! » se disait La Héronnière lorsque des aspirations au calme lui venaient par hasard.

À plus tard les distractions ! à plus tard le mariage ! La Héronnière se plongeait davantage dans l’étude et le travail pour arriver plus vite à son but.

Mais lorsqu’il toucha enfin ce but : la fortune, la brillante fortune, qui devait lui permettre toutes les joies si longtemps repoussées, l’opulent Adrien La Héronnière était un quadragénaire sénile, sans dents, sans appétit, sans cheveux, sans estomac, échiné jusqu’à la doublure, usé jusqu’à la corde, capable tout au plus, avec bien des précautions, de végéter encore quelques années au fond d’un fauteuil, dans un avachissement complet du corps, aux dernières lueurs d’un esprit vacillant qu’un souffle peut éteindre. Ce fut en vain que les sommités de la Faculté, appelées à la rescousse, essayèrent, par les plus vigoureux toniques, de redonner un peu de vigueur à ce vieillard prématuré, de galvaniser cet infortuné millionnaire ; tous les systèmes essayés ne produisirent guère que des mieux passagers et ne réussirent qu’à enrayer un tout petit peu l’affaiblissement.

C’est alors que Sulfatin, ingénieur médical des plus éminents, esprit audacieux cherchant l’au delà de toutes les idées et de tous les systèmes connus, entreprit de reprendre en sous-œuvre l’organisme prêt à s’écrouler et de rebâtir l’homme complètement à neuf.

Par traité débattu et signé, moyennant une série de primes fortement ascendantes augmentant par chaque année gagnée, il s’engagea à faire vivre son malade et à lui rendre pour le moins les apparences de la santé moyenne au bout de la troisième année. Le malade se remettait entièrement entre ses mains et s’engageait, sous peine d’un énorme dédit, à suivre complètement et intégralement le traitement institué. La Héronnière, après avoir vécu quoique temps dans une couveuse inventée par le docteur-ingénieur Sulfatin, assez semblable à celle dans laquelle on élève, pendant les premiers mois, les enfants trop précoces, commença lentement à renaître ; Sulfatin lui avait donné d’abord pour gouvernante une ancienne infirmière en chef d’hôpital qui le traitait comme un enfant, l’alimentait au biberon, le promenait dans une petite voiture sous les arbres du parc Philox-Lorris et rentrait le coucher lorsque le bercement du véhicule l’avait endormi. Lorsqu’il put remuer et marcher sans trop de difficultés, Sulfatin lui fit abandonner la petite voiture et permit quelques sorties. C’était déjà un joli résultat.


la gouvernante le promenait dans une petite voiture.

« Si ce diable de Sulfatin me prolonge vingt ans, je suis absolument ruiné ! gémissait parfois La Héronnière.

— Soyez tranquille, disait Sulfatin ; dans cinq ou six ans, lorsque vous serez suffisamment rétabli, je vous permettrai de rentrer un peu dans les affaires, légèrement, à petites doses mesurées, et vous rattraperez les primes que vous aurez à me payer… Mais, vous savez, obéissance absolue, ou je vous abandonne en touchant le dédit, le fameux dédit !


naissance de sulfatin.

— Oui ! oui ! oui ! »

Et M. La Héronnière, effrayé, subissait, sans se permettre la moindre observation, la direction de l’ingénieur médical.

M. Philox Lorris, « le grand chef », lorsqu’il organisa le Voyage de fiançailles de son fils, en donnant pour compagnons aux jeunes fiancés cet étrange docteur Sulfatin, flanqué de son malade, eut une longue conférence avec Sulfatin et lui donna de minutieuses instructions :

« En deux mots, mon ami, votre rôle vis-à-vis de ces deux fiancés est très simple ! Ce qu’il me faut, c’est qu’ils reviennent brouillés ou, pour le moins, que cet étourneau de Georges perde en route ses illusions sur le compte de sa fiancée. Vous le savez, parbleu, un amoureux est un hypnotisé et un illusionné ; eh bien ! réveillons-le, désillusionnons-le !… Quelques bonnes projections d’ombre sur l’objet brillant et l’étincellement cesse… Vous comprenez, n’est-ce pas ? que j’ai d’autres vues pour mon fils : Mlle la sénatrice Coupard, de la Sarthe, ou la doctoresse Bardoz… Et même, ce qui arrangerait complètement les choses, si vous étiez adroit, vous l’épouseriez, vous, cette demoiselle, — je me chargerais de la dot, — ou vous la feriez épouser à La Héronnière… Il commence à être présentable, La Héronnière ! Entendu, n’est-ce pas ? En même temps, comme vous avez votre malade avec vous, songez aux expériences pour notre grande affaire, que tous ces tracas pour ces jeunes gens ne doivent pas nous faire oublier.

— Entendu, compris ! » répondit Sulfatin.

Comme on le voit, si Philox Lorris avait eu l’air d’accorder à son fils la fiancée de son choix, il n’en avait pas moins conservé une arrière-pensée et il espérait bien, en fin de compte, que, le Voyage de fiançailles terminé de la bonne façon par un refroidissement et une rupture, le sang des Lorris, vicié par un ancêtre artiste, aurait l’occasion de se revivifier par l’alliance de son fils avec une doctoresse. Pour être bien certain d’amener une brouille entre les deux fiancés, il mettait auprès d’eux un homme sûr qui trouverait le moyen de désillusionner le jeune Lorris, de lui faire sentir les ennuis de ce mariage frivole.


essais de reconstitution des races épuisées.


la plage de kernoël.


vi

Le Parc national d’Armorique barré à l’industrie et interdit aux innovations de la science. — Une diligence ! — La vie d’autrefois dans le décor de jadis. — L’auberge du grand Saint-Yves, à Kernoël. — Où se découvre un nouveau Sulfatin.

Les vagues de l’Océan battent doucement en caresse le sable étincelant et doré d’une crique étroite, bordée de belles roches, escarpées par endroits, sur lesquelles se mamelonnent des masses de verdures suspendues parfois jusqu’au-dessus des flots. Il fait beau, tout sourit aujourd’hui, le soleil brille, le murmure du flot, comme une douce et lente chanson, s’élève parmi les roches où l’écume floconne.

Au fond de la crique, près de quelques barques hissées sur la grève, se voient quelques vieilles maisons de pêcheurs, couvertes d’un chaume roux, par-dessus lesquelles, au sommet de l’escarpement rocheux, trois ou quatre menhirs, fantômes des temps lointains, dressent dans le ciel leurs têtes grises et moussues. Au loin, sur le bord d’une petite rivière capricieuse et cascadante, un gros bourg cache à demi ses maisons sous les ombrages des chênes, des aulnes et des châtaigniers que perce une belle flèche d’église, élancée et ajourée. Un calme profond règne sur la région tout entière ; d’un bout de l’horizon à l’autre, aussi loin que l’œil peut voir par-dessus les lignes de collines bleuâtres où surgissent aussi d’autres clochers çà et là, nulle trace d’usines ou d’établissements industriels, gâtant tous les coins de nature, polluant de leurs déjections infâmes les eaux des rivières, salissant tout au loin, en haut comme en bas, et jusqu’aux nuages du ciel ; pas de tubes coupant le paysage d’une ligne ennuyeuse et rigide, point de ces hauts bâtiments indiquant des secteurs d’électricité, point d’embarcadères aériens, et pas la moindre circulation d’aéronefs dans l’azur.

Où sommes-nous donc ? Avons-nous reculé de cent cinquante ans en arrière, ou sommes-nous dans une partie du monde si lointaine et si oubliée que le progrès n’y a pas encore pénétré ?

Non pas ! Nous sommes en France, sur la mer de Bretagne, dans un coin détaché des anciens départements du Morbihan et du Finistère, formant, sous le nom de Parc national d’Armorique, un territoire soumis à un régime particulier.

Bien particulier, en effet. De par une loi d’intérêt social, votée il y a une cinquantaine d’années, le Parc national a été dans toute son étendue soustrait au grand mouvement scientifique et industriel qui commençait alors à bouleverser si rapidement et à transformer radicalement la surface de la terre, les mœurs, les caractères et les besoins, les habitudes et la vie de la fourmilière humaine.

De par cette loi préservatrice qui a si sagement, au milieu de ce bouleversement universel, dans cette course haletante vers le progrès, songé à garder intact un coin du vieux monde où les hommes puissent respirer, le Parc national d’Armorique est une terre interdite à toutes les innovations de la science, barrée à l’industrie. Au poteau marquant sa frontière, le progrès s’arrête et ne passe pas ; il semble que l’horloge des temps soit détraquée ; à quelques lieues des villes où règne et triomphe en toute intensité notre civilisation scientifique, nous nous trouvons reportés en plein Moyen âge, au tranquille et somnolent 19e siècle.

Dans ce Parc national, où se perpétue l’immense calme de la vie provinciale de jadis, tous les énervés, tous les surmenés de la vie électrique, tous les cérébraux fourbus et anémiés viennent se retremper, chercher le repos réparateur, oublier les écrasantes préoccupations du cabinet de travail, de l’usine ou du laboratoire, loin de tout engin ou appareil absorbant et énervant, sans Télés, sans phonos, sans tubes, sous un ciel vide de toute circulation.

Comment les fiancés Georges Lorris et Estelle Lacombe, avec Sulfatin et son malade La Héronnière, sont-ils ici, au lieu d’étudier en ce moment, suivant les instructions de Philox Lorris, les hauts fourneaux électriques du bassin de la Loire ou les volcans artificiels d’Auvergne ?


l’ingénieur médical sulfatin.

Georges Lorris, dès qu’il eut installé Estelle dans un fauteuil d’osier, plia soigneusement les instructions de Philox Lorris, les mit dans sa poche et s’en alla dire deux mots au mécanicien. Aussitôt l’aéronef, qui avait pris la direction du Sud, vira légèrement sur tribord et pointa droit vers l’Ouest. Sans doute Sulfatin, qui tâtait le pouls à son malade, ne s’en aperçut pas, car il ne fit aucune observation. Le temps était superbe, l’atmosphère, d’une limpidité parfaite, permettait à l’œil de fouiller jusqu’en ses moindres détails l’immense panorama qui semblait avec une vertigineuse rapidité se dérouler sous l’aéronef : chaînes de collines, plaines jaunes et vertes, capricieusement découpées par les méandres des rivières, forêts étalées en larges taches d’un vert sombre, villages, villes, bourgs de plaisance, groupements de villas élégantes, faubourg de quelque riche cité devinée dans le lointain à sa couronne de véhicules aériens, agglomérations industrielles, noires usines aux formes étranges, enveloppées d’une atmosphère d’épaisses fumées dont la coloration suffit parfois à indiquer le genre d’industrie exploité…


départ pour le voyage de fiançailles.

On suivit quelque temps, à 600 mètres au-dessus, le tube de Paris-Brest, on croisa plusieurs aéronefs ou omnibus de Bretagne, et Sulfatin, qui contemplait le paysage avec une lorgnette, ne dit rien ; on passa au-dessus des villes de Laval, de Vitré, de Rennes, signalées pourtant à haute voix par Georges, sans qu’il fit aucune observation.

Ce fut Estelle, plongée comme dans un rêve charmant, qui tout à coup quitta le bras de Georges.

« Mon Dieu, fit-elle, je n’y songeais pas, tant j’étais heureuse, mais nous n’allons pas à Saint-Étienne ?

— Étudier les hauts fourneaux électriques, forges, laminoirs, établissements industriels et volcans artificiels, etc., répondit Georges en souriant ; non, Estelle, nous n’y allons pas !…

— Mais les instructions de M. Philox Lorris ?

— Je ne me sens pas en train en ce moment pour ce genre d’occupations… Je serais obligé de faire une trop dure violence à mon esprit, qui est aujourd’hui entièrement fermé aux beautés de la science et de l’industrie…

— Pourtant…

— Voudriez-vous me voir devenir un second La Héronnière ? Je désire pour quelque temps, pour le plus longtemps possible, ignorer toutes ces choses, à moins que vous ne teniez vous-même à vous plonger dans ces douceurs ; je souhaite ne plus entendre parler d’usines, de hauts fourneaux, d’électricité, de tubes, de toutes ces merveilles modernes qui nous font la vie si bousculée et si fiévreuse !… »

L’aéronef atterrit au dernier débarcadère aérien, à la limite du Parc national, sans que Sulfatin soulevât la moindre objection. Il était six heures du soir lorsque les voyageurs touchèrent le sol ; immédiatement, Georges Lorris emmena tout son monde vers un véhicule bizarre, à caisse jaune, traîné par deux vigoureux petits chevaux.


Une diligence !

« Oh ! c’est une diligence ! s’écria Estelle ; j’en ai vu dans les vieux tableaux ! Il y en a encore ! Nous allons voyager en diligence, quel bonheur !

— Jusqu’à Kernoël, un pays délicieux, vous verrez ! Vous n’êtes pas au bout de vos étonnements ! Dans le Parc national de Bretagne, vous n’allez plus retrouver rien de ce que vous connaissez… Ce qui me surprend, c’est que notre ami Sulfatin ne dise rien et ne réclame pas contre ces accrocs au programme… Son silence me stupéfie ; mais ces savants sont si distraits, que Sulfatin se croit peut-être en aérocab ! »

Deux heures de route par des chemins charmants, où rien ne rappelait le décor de la civilisation moderne : petits villages tranquilles à toits de chaume, calvaires de granit à personnages sculptés, groupés au pied de la croix, auberges indiquées par des touffes de gui, troupeaux de porcs gardés par de vieux bergers à silhouettes fantastiques, apparitions vraiment surprenantes qui semblaient surgir du fond du passé, ou se détacher de vieilles peintures de musées, voilà tout ce que le regard apercevait, défilant sur le côté de la route. Estelle, penchée au carreau de la diligence, croyait rêver. Sur le pas des portes, dans les villages, des femmes faisaient tourner des rouets, de vrais rouets, comme on n’en voit plus que dans les vieilles images ; bien mieux, sur les talus des routes, des femmes, assises dans l’herbe, filaient l’antique quenouille !

« Quand on songe, dit Sulfatin, aux grandes usines de Rouen, où quarante mille balles de laine entrent tous les matins pour se faire laver, carder, teindre, tisser et en sortent, le soir, transformées en camisoles, gilets, bas, châles et capuchons ! »

Sulfatin n’était pas si distrait qu’on le pensait. Georges le regarda très surpris. Comment ! il savait où l’on allait et il ne réclamait pas !


Des femmes faisaient tourner des rouets !

À toutes les auberges de la route, suivant l’antique usage, le postillon s’arrêtait, échangeant quelques mots avec les servantes accourues sur la porte, et prenait une grande bolée de cidre avec un petit verre d’eau-de-vie. Enfin, après bien des changements de décors plus charmants et plus surannés les uns que les autres, le conducteur, du bout de son fouet, indiqua aux voyageurs une flèche d’église qui se dressait en haut d’une colline.

C’était la toute petite ville de Kernoël, assise dans le cadre d’or des genêts, au bord d’une petite rivière qui s’en allait trouver la mer à une demi-lieue. Clic, clac ! avec un grand bruit de ferraille secouée et de claquements de fouet, la diligence traversa la ville au grand galop de ses chevaux. Jolie petite ville, à la mode de jadis en son cadre de remparts ébréchés et moussus, ombragés de grands arbres, avec une belle église grise et jaune en haut de la colline, étendant son ombre protectrice sur un fouillis de vieux toits, avec des rues tortueuses et des files serrées de maisons à pignons ardoisés, dont toutes les poutres sont soutenues par de bonnes figures de saints barbus, par des animaux bizarres, ou se terminent par de grosses têtes qui font au passant les plus comiques grimaces.


il y a même des réverbères.

Ô étonnement ! il y a même des réverbères suspendus au-dessus des carrefours ! Des réverbères qu’un bonhomme descend en tirant sur la corde, et qu’il allume gravement avec un bout de chandelle qu’il porte dans une petite lanterne. C’est véritablement inimaginable ! Toute la population est en l’air sur le passage de la diligence, les boutiquiers sont bien vite sur les portes, les bonnes femmes se mettent aux fenêtres. Nos voyageurs admirent les costumes de ces bonnes gens. Foin des modes modernes, les naturels de ce pays s’en moquent autant que des idées nouvelles. Ils sont restés fidèles aux vieux costumes de leurs ancêtres. Les hommes ont les bragou-brass et les guêtres, la veste brodée et le grand chapeau. Les femmes portent les corsages bleus ou rouges à larges entournures de velours, les jupes droites à plis lourds, les belles collerettes blanches et les coiffes à grandes ailes. C’est superbe, et l’on ne voit plus cela qu’ici ou dans les opéras.

La diligence s’arrêta sur la grande place, à l’auberge du Grand Saint-Yves, flanquée à droite du Cheval-Rouge et à gauche de l’Écu-de-Bretagne. Une plantureuse hôtesse, très empressée, et des servantes à la figure réjouie reçurent les voyageurs à la descente de la diligence. On leur donna de vastes chambres éclairées d’un côté sur la rue et de l’autre sur une cour pittoresque, entourée de bâtiments divers à grands pavillons et tourelles d’escalier, d’écuries, de remises aux vieux piliers de bois et encombrée de véhicules, omnibus, cabriolets et autres antiques guimbardes.


l’auberge du grand saint-yves.

Estelle avait deux chambres, une petite pour Grettly et, pour elle, une immense pièce à poutres apparentes, à grande cheminée et à meubles antiques. De naïves lithographies du Moyen âge, retraçant les malheurs de Geneviève de Brabant, ornaient les murs tapissés d’un papier à grandes fleurs.

Dès le lendemain, une existence nouvelle commença pour nos voyageurs. C’était le jour du marché, qui se tenait sur la place, devant le Grand Saint-Yves ; ils furent réveillés par le bruit et assistèrent de leurs fenêtres au défilé des voitures de légumes, des ânes chargés de paniers de pommes de terre, de choux et d’oignons, des fermiers menant des cochons roses dans de petites charrettes, des paysannes guidant avec une gaule des troupes d’oies cancanantes.

Estelle et Georges, suivis de Grettly, furent bientôt sur la place à tourner autour des paysans et des marchandes, des laitières, des petites bourgeoises de la ville marchandant une botte de carottes ou une paire de canards. Sulfatin et son malade les rejoignirent. Toutes ces petites scènes de la rue semblaient extrêmement curieuses à ces ultra-civilisés ; ils faisaient de longues stations devant une laitière mesurant son lait, devant le rémouleur ambulant repassant les couteaux des paysans, devant le maréchal ferrant en train de remettre un fer à un cheval, spectacle nouveau et plein d’intérêt pour ces chevaucheurs d’aéronefs.


spectacle nouveau et plein d’intérêt.

Après un déjeuner qui menaçait de ne plus finir, car de la cuisine aux bonnes fumées odorantes surgissaient constamment des servantes avec des plats nouveaux, les voyageurs gagnèrent la rivière et descendirent vers la mer par un sentier des plus irréguliers menant à des champs de roseaux, à de petites criques de sable jaune sous les arbres, où résonnait le battoir des lavandières en corsages bleus, à côté de ponts de bois cahotants, jetés de roche en roche, sous les vieux moulins moussus dont les grandes roues verdies, tournant lentement avec le courant, versaient comme des ruissellements d’étincelles.


sous les vieux moulins.

Grettly était aux anges. Elle retrouvait la vraie nature sans aucune trace de ces fils électriques tendus comme un immense filet aux mailles mille fois entre-croisées sur le reste de la terre. De temps en temps, elle levait la tête, surprise et charmée de ne plus voir le ciel sillonné de nos véhicules aériens à grande vitesse.

Elle jetait des regards d’envie aux Bretonnes qui marchaient pieds nus sur la rive, et son bonheur eût été complet s’il lui eût été permis de retirer ses souliers, ainsi qu’elle faisait, pour ne pas les user, au temps de son enfance, dans la montagne.

Au moins, il n’était pas besoin de pantoufles isolatrices, et l’on n’avait point à redouter les dangereuses fantaisies de l’Électricité !

Certes, M. Philox Lorris eût marqué un vif mécontentement s’il avait pu voir, dans l’après-midi de ce jour et tous les jours suivants pendant une quinzaine, sur la plage de Kernoël, Georges Lorris étendu sur le sable à côté d’Estelle Lacombe, à l’ombre d’un rocher ou d’un bateau, ou couché dans l’herbe, plus haut, à marée haute, au pied des menhirs, avec Estelle près de lui, passant ces douces journées en causeries d’une intimité charmante, ou lisant — horreur ! au lieu des Annales de la Chimie ou de la Revue polytechnique, — quelque volume de vers ou quelque recueil de légendes et traditions bretonnes !


sulfatin sur les grèves de kernoël.

Enfin, sujet d’étonnement non moins grand, Sulfatin était là aussi, la pipe à la bouche, lançant en l’air des nuages de fumée, pendant que son malade Adrien La Héronnière ramassait des coquillages ou faisait des bouquets de fleurettes avec Grettly. La Héronnière n’était plus tout à fait le lamentable surmené qu’on avait été obligé de nicher pendant trois mois dans une couveuse mécanique ; il allait très bien, le traitement de l’ingénieur médical Sulfatin faisait merveille et surtout le régime suivi au Parc national.

Le tête-à-tête du Voyage de fiançailles est bien loin d’avoir produit la brouille que Philox Lorris jugeait inévitable. Au contraire. Les deux jeunes gens passent de bien douces journées en longues causeries, à se faire de mutuelles confidences, à se révéler plus complètement, pour ainsi dire, l’un à l’autre et à reconnaître dans leurs goûts, leurs pensées, leurs espoirs, une conformité qui permet d’augurer pour l’union projetée un long avenir de bonheur.


on danse sur la place.

Dans une belle vieille église remplie de naïves statuettes religieuses, avec des petits navires en ex-voto suspendus aux voûtes gothiques, ils ont assisté à la messe et aux vêpres au milieu d’une population revêtue des costumes des grands jours. Après les vêpres, on danse sur la place ; sur une estrade faite de planches posées sur des tonneaux, des joueurs de biniou soufflent dans leurs instruments aux sons aigrelets. Bretons et Bretonnes, formant d’immenses rondes, tournent et sautent en chantant de vieux airs simples et naïfs.


Bonheur de revivre aux temps primitifs,
D’écouter des chants joyeux ou plaintifs…

Georges et Estelle, entraînés par le courant sympathique de ces bonnes vieilles mœurs, se joignirent aux rondes avec quelques étrangers en train de faire une cure de repos, et Sulfatin lui-même parut s’y mettre de bon cœur. Son malade regardait, n’osant se risquer : Grettly le poussa dans la ronde et lui fit faire quelques tours, après lesquels il s’en alla tomber, essoufflé, sur un banc de bois, près des tonneaux de cidre, parmi les gens que la danse altérait.

Estelle est tout à fait heureuse. Tous les deux jours, le facteur lui apporte une lettre de sa mère. Le facteur ! On ne connaît guère plus ce fonctionnaire maintenant, excepté dans le Parc national d’Armorique. Partout ailleurs, on préfère téléphonoscoper, ou pour le moins téléphoner ; les messages importants sont envoyés en clichés phonographiques arrivant par les tubes pneumatiques ; il n’y a donc plus que les parfaits ignorants du fond des campagnes qui écrivent encore. Estelle seule connaît les émotions de l’heure du courrier, car Georges Lorris ne reçoit pas de lettres. Il a écrit à son père après quelques jours passés à Kernoël, mais Philox Lorris n’a pas répondu. Peut-être n’a-t-il pas encore eu le temps d’ouvrir la lettre.


Le dernier facteur.

Sulfatin reçoit aussi sa correspondance, non pas des lettres, mais de véritables colis apportés par la diligence, des paquets de phonogrammes qu’il se fait lire par le phonographe apporté dans son bagage. Il répond de la même façon, c’est-à-dire qu’il parle ses réponses et envoie ensuite les clichés phonographiques par colis. Cette correspondance est ainsi expédiée rapidement et Sulfatin est ensuite maître de tout son temps.

À la grande surprise de Georges, l’imperturbable Sulfatin continuait à ne rien dire, à ne pas protester contre le séjour dans ce pays arriéré de Kernoël. Il oubliait complètement les instructions de M. Philox Lorris ; un Sulfatin nouveau s’était révélé, un Sulfatin gai, aimable et charmant. Il ne cherchait aucunement à troubler les joies paisibles de ces bonnes journées et ne s’efforçait point de susciter, ce qui n’eût pas été facile d’ailleurs, des motifs de brouille, ainsi que le lui avait pourtant si expressément recommandé Philox Lorris. Étrange ! étrange !

Georges, qui s’était préparé à soutenir de violents combats contre le sévère Sulfatin, se réjouissait de n’avoir pas eu même à commencer la lutte. Seul, le malade de Sulfatin, Adrien La Héronnière, devant qui Philox Lorris ne s’était pas gêné de parler quand il avait expliqué ses intentions à Sulfatin, seul La Héronnière se creusait la tête pour chercher à deviner le motif d’une si complète infraction aux instructions de son grand Patron. Bien que toute opération mentale, tout enchaînement d’idées un peu compliqué fût encore une dure fatigue pour lui, La Héronnière s’efforçait de réfléchir là-dessus, mais il n’y gagnait que de terribles migraines et des admonestations de Sulfatin.

Vers le quinzième jour, Sulfatin changea tout à coup : il parut moins gai, presque inquiet. Sous prétexte que l’on commençait à s’ennuyer à Kernoël dans un paysage trop connu, il proposa de partir vers Ploudescan, à l’autre extrémité du Parc national. Georges, pour le satisfaire, y consentit volontiers. On quitta donc Kernoël. Empilés dans un mauvais omnibus, secoués sur des chemins rocailleux, entretenus avec négligence, les voyageurs durent faire quinze longues lieues.


Le marché de Kernoël.

C’était une autre Bretagne, une Bretagne plus rude et plus sévère qui se révélait à eux, avec ses landes mélancoliques malgré la parure des genêts, avec ses horizons aux lignes austères, ses sites rocailleux et ses falaises chauves.

Ploudescan était bien loin de posséder les agréments de Kernoël. C’était un simple village aux rudes maisons de granit, couvertes en chaume, au bord de la mer sur des roches sombres, dans un paysage d’une grandiose austérité. Il s’y trouvait seulement une auberge passable, fréquentée par les photo-peintres qui viennent braquer chaque été leurs appareils sur les rochers et récifs de la tempétueuse baie de Ploudescan, et nous donnent ainsi, en groupant avec art les habitants de Ploudescan, leurs modèles, dans des scènes ingénieusement trouvées, sur des fonds appropriés, les magnifiques photo-tableaux que nous admirons aux différents Salons.

Georges et Estelle entreprirent, à Ploudescan, une série de petites promenades. Sulfatin ne les accompagnait pas toujours, il était de plus en plus préoccupé, il s’absentait maintenant assez souvent et laissait son malade aux soins de Grettly.

Où allait-il pendant ces absences mystérieuses ?


la cuisine du grand saint-yves.

Nous allons le dire et révéler, quoiqu’il nous en coûte, les faiblesses de Sulfatin, cet homme si remarquable d’ailleurs et que nous pouvions croire d’un modèle nouveau. Ploudescan est situé sur la limite du Parc national ; à trois quarts de lieue se trouve Kerloch, station de Tubes, pourvu de toutes les facilités que nous assure la science moderne. Tous les jours, Sulfatin s’en allait à Kerloch et accaparait, pour une heure ou deux, l’un des Télés de la station.

Pénétrons avec lui dans la cabine du téléphonoscope qui permet n’importe où et n’importe quand de retrouver les êtres aimés restés au logis, de revoir l’usine ou le bureau qu’on a laissés au loin… Chaque jour, Sulfatin demande la communication, soit avec Paris, 375, rue Diane-de-Poitiers, quartier de Saint-Germain-en-Laye, soit avec Paris, Molière-Palace, loge de Mlle Sylvia. À Saint-Germain, la correspondante de Sulfatin est également Mlle Sylvia ; le 375 de la rue Diane-de-Poitiers, élégant petit hôtel tout neuf, a l’honneur d’abriter la célèbre artiste Sylvia, la tragédienne-médium, étoile de Molière-Palace, qui fait courir depuis six mois tout Paris à l’ancien Théâtre-Français.


la tragédienne-médium.

Bien entendu, courir est une manière de parler, les théâtres, même avec les plus grands succès, étant souvent presque vides, maintenant qu’avec le Télé on peut suivre les représentations de n’importe quelle scène sans bouger de chez soi, sans sortir de table même, si l’on veut, si bien qu’on a été amené à réduire considérablement les salles et qu’on parle même de les supprimer complètement, ce qui apportera une notable diminution aux frais des entreprises théâtrales et permettra d’abaisser encore le prix des abonnements pour le théâtre à domicile. Sylvia, la tragédienne-médium, a, en six mois, amené quatre cent mille abonnés téléphonoscopiques au Molière-Palace, qui réalise des bénéfices fantastiques, malgré le faible prix de l’abonnement.

Précédemment, Molière-Palace languissait quelque peu, malgré ses tentatives plus ou moins heureuses, malgré ses changements de genre ; il avait eu beau donner de resplendissants ballets et réunir un superbe ensemble de ballerines di primo cartello et de mimes extrêmement remarquables, il avait eu beau engager les clowns les plus extravagants, le public le délaissait de plus en plus, lorsque le directeur de Molière-Palace vit un jour, par hasard, Mlle Sylvia, sujet extraordinairement doué sous le rapport de la médiumnité, dans une évocation de Racine sur la scène d’un petit théâtre spirite. En écoutant Mlle Sylvia dire des vers de Phèdre avec l’organe de Racine lui-même, évoqué pour la circonstance, le directeur de Molière-Palace entrevit le parti à tirer de la tragédienne-médium et l’engagea aussitôt.

Avec sa tragédienne-médium, devenue tout de suite étoile de première grandeur, Molière-Palace revint au genre qui avait, plusieurs siècles auparavant, fait sa fortune et sa gloire, au théâtre classique, mais en introduisant dans les vieux drames, dans les antiques tragédies, d’importants changements, en les corsant par des attractions nouvelles. Tous les événements qui se narraient d’un mot au cours de ces vieilles pièces, tout ce qui était récit, tout ce qui se passait simplement à la cantonade, était mis en scène et fournissait des tableaux souvent bien plus intéressants que la pièce elle-même, qui n’était plus que l’assaisonnement. Quand la pièce ne fournissait pas suffisamment, on trouvait tout de même le moyen de la bourrer d’attractions. On vit ainsi, sur la scène transformée de l’antique et jadis trop solennelle maison de Molière, des combats d’animaux féroces, des sièges, des tournois, des batailles navales, des courses de taureaux, des chasses avec du vrai gibier.

De plus, la tragédienne-médium, évoquant tour à tour les esprits des grands artistes d’autrefois, apporta dans l’interprétation des grands rôles tragiques une extraordinaire variété d’effets. Ce n’était pas seulement Sylvia, c’était la Clairon, c’était Adrienne Lecouvreur, c’était Mlle Georges, c’était Rachel ou Sarah Bernhardt apparaissant, revenant sur le théâtre de leurs anciens succès, retrouvant leurs voix éteintes depuis cent ou deux cents ans, pour redire encore, dans leur manière personnelle, les grandes tirades qui avaient enflammé les spectateurs de naguère. Rien de plus empoignant, de plus tragique même, que le changement à vue qui se produisait lorsque la tragédienne Sylvia, grande femme, d’apparence robuste, massive même, très calme et très bourgeoise d’allures quand le fluide ne rayonnait pas, après avoir quelque temps assez froidement occupé la scène, se trouvait soudain, avec une contraction amenée par un simple effort de volonté, transfigurée comme sous la secousse d’une pile électrique par l’esprit qui entrait en elle et chassait pour ainsi dire sa personnalité, par l’esprit de l’artiste depuis longtemps disparue qui reparaissait soudain sur les planches foulées autrefois, théâtre de ses anciens succès, qui volait à l’artiste vivante son âme ou l’annihilait, pour se substituer à elle et retrouver ainsi quelques heures d’une existence nouvelle.


sulfatin accapare la cabine du télé.

Parfois, aux grands jours, c’était l’esprit des auteurs eux-mêmes que Sylvia évoquait, et l’on avait cette étonnante surprise d’entendre vraiment Racine, Corneille, Voltaire, Hugo, disant eux-mêmes leurs vers et introduisant parfois dans leurs sublimes ouvrages des variantes tombées dans l’oubli ou des changements marqués au sceau d’un génie progressant encore outre-tombe.

De bonne famille bourgeoise, la tragédienne-médium était, hors du théâtre, une femme très simple, vivant tranquillement avec ses parents, commerçants retirés des affaires, qui ne s’étaient jamais senti aucune puissance évocatrice ou suggestionniste. Sylvia était un phénomène, sa puissante médiumnité était pourtant d’origine ancestrale, car elle lui venait d’un arrière-grand-oncle que ses étranges facultés, son goût pour l’occultisme et les sciences de l’au delà, laissées jadis de côté ou abandonnées aux plus insignes charlatans, avaient fait enfermer comme fou !

Un soir, assis en sommeillant devant son Télé, Sulfatin l’a vue débuter dans la doña Sol du grand Hugo et le coup de foudre l’a frappé, véritable coup de foudre, car, oubliant qu’il suivait la représentation de loin, par téléphonoscope, Sulfatin, à un moment, emporté par une idée soudaine, absolument scientifique, croyez-le bien, voulut se précipiter vers l’actrice et brisa la plaque du Télé.

Cette idée, c’était celle-ci : Que ne pourrait-il, s’il pouvait tourner au profit de la science l’étonnante puissance de l’actrice-médium, s’il pouvait, grâce à elle, évoquer les génies des siècles lointains, les puissants cerveaux endormis dans la tombe, les faire parler, retrouver les secrets perdus, percer les mystères des sciences obscurcies de l’antiquité ! Qui sait ? après le repos absolu, goûté pendant des centaines d’années au fond des tombeaux, ces génies réveillés, mis au courant des progrès modernes, ne trouveraient-ils pas tout à coup des merveilles auxquelles nos cerveaux, accoutumés à certaines idées, entraînés par d’autres courants, ne pouvaient penser ?

En conséquence, entourant ses plans d’un profond mystère, il se fit présenter chez les parents de la tragédienne-médium et demanda la main de Sylvia. Le mariage traînait un peu, Sylvia se montrant, en présence de Sulfatin, d’humeur très irrégulière, tantôt aimable, tantôt inquiète ; un jour consentant presque au mariage projeté, et reprenant sa parole le lendemain, sans donner de motif.


les photo-peintres.

Au moment du départ pour le Voyage de fiançailles, tout le temps de Sylvia étant pris par les répétitions d’une pièce nouvelle à grand spectacle, Sulfatin dut se contenter d’une correspondance par clichés phonographiques ; mais maintenant il lui fallait chaque jour une entrevue par Télé avec la grande artiste. Oui, vraiment, l’absence avait développé chez lui un défaut qu’il ne se connaissait pas auparavant : il devenait jaloux, violemment jaloux ; au nom de la science, et, songeant qu’un autre pouvait avoir la même idée que lui et se faire agréer en son absence, il regrettait amèrement de n’avoir pas disposé dans le petit hôtel les ingénieux et invisibles appareils photo-phonographiques qui rendent, en certains cas, la surveillance si facile.

C’est ainsi que, peu à peu, il en vint à courir trois ou quatre fois par jour au Télé de la station de Kerloch, à prendre communication avec l’hôtel de la tragédienne-medium ou avec sa loge et même à passer là-bas une partie de ses soirées à suivre les représentations de Molière-Palace. Pendant ce temps, La Héronnière restait un peu abandonné, mais Estelle et Grettly étaient là pour veiller sur le malade.

Un soir que tout le monde, moins Sulfatin, était réuni dans la grande salle de l’auberge de Kerloch, où quelques joyeux photo-peintres déroulaient leurs théories sur l’art, agrémentées de plaisanteries, La Héronnière, qui semblait plongé depuis longtemps dans un laborieux et douloureux travail de réflexion, se frappa le front tout à coup et gloussa dans l’oreille de Georges :

« J’y suis ! je devine pourquoi le docteur Sulfatin, ayant pour instructions précises d’amener, par n’importe quels moyens, une brouille entre vous et votre fiancée, laisse complètement de côté ses instructions… Il est déjà le second de Philox Lorris ; eh bien ! en vous écartant… ou plutôt en vous aidant à vous écarter vous-même des laboratoires et des grandes affaires… pas votre goût, hein ! les grandes affaires… il a… qu’est-ce que je disais ? je ne me rappelle plus… ah ! oui… il a l’espoir… il compte rester le seul successeur possible de Philox Lorris… Combinaison très canaille… mais habile… Hein ! avez-vous compris ? Voilà ! »

La Héronnière n’en pouvait plus après cet effort du cerveau, un violent mal de tête le terrassait. Grettly le conduisit coucher avec une tasse de camomille.


« j’y suis !… je devine !… »


le bouclier de fumée.

vii

Ordre d’appel. — Mobilisation des forces aériennes, sous-marines et terriennes du XIIe corps. — Comment le 8e chimistes se distingua dans la défense de Châteaulin. — Explosifs et asphyxiants. — Le bouclier de fumée.

Cependant Philox Lorris, se reposant entièrement sur le traître Sulfatin, s’était replongé dans ses travaux et n’avait pas même songé un instant aux fiancés, pendant une dizaine de jours. Lorsque enfin, dans un intervalle de ses travaux, le souvenir lui en revint, il se rappela soudain la lettre reçue quelques jours auparavant.

Il avait si peu l’habitude de ce mode arriéré de correspondance, que cette lettre, jetée dans un coin, était restée oubliée. Il eut même beaucoup de peine à la retrouver. Quand il vit que Georges avait changé l’itinéraire et que, tout en promettant de faire un petit tour aux volcans artificiels d’Auvergne en revenant, il avait préféré s’en aller perdre son temps dans des promenades sans but et sans utilité en Bretagne, M. Philox Lorris fut très en colère et, tout de suite, il demanda des éclaircissements à Sulfatin. La réponse par phonogramme arriva bientôt. L’hypocrite Sulfatin rejetait toute la faute sur Georges, qui s’obstinait à repousser ses avis et ses bons conseils.

Philox patienta un peu, puis il adressa à Sulfatin un phonogramme débitant ces simples mots :

« Et cette brouille, où en sommes-nous ? Ça ne va pas assez vite ! »

Sulfatin répondit par le cliché d’une conversation de Georges et d’Estelle, recueillie par un petit phonographe qu’il avait adroitement dissimulé sous le feuillage en laissant les deux jeunes gens en tête à tête sous la tonnelle de l’auberge.

Cette conversation montrait suffisamment à Philox Lorris que la brouille attendue était encore bien loin, si elle devait jamais venir !

« Oh ! cet ancêtre qui reparaît toujours ! se dit Philox Lorris. Que faire ? Puisque Sulfatin n’y suffit pas, il faut que je m’en mêle et que je tâche de les gêner un peu !… »

Philox Lorris, ayant beaucoup de choses à faire, allait très vite en besogne et sans barguigner dans tout ce qu’il entreprenait, et Georges s’en aperçut bientôt.

Un matin, comme il était en train de préparer une promenade avec partie de pêche dans les roches pour l’après-déjeuner, il reçut, par un exprès venu de Kerloch, un petit paquet et un fort colis. Le petit paquet contenait deux phonogrammes, l’un portant l’estampille Philox Lorris et l’autre le cachet du ministère de la Guerre.

Aussitôt portés au phonographe, voici ce que dirent les clichés :

Premier phonogramme :

« Artillerie chimique de ton corps d’armée mobilisée pour manœuvres ; envoie ordre appel reçu pour toi… Désolé du dérangement apporté à ton délicieux Voyage de fiançailles. »

Deuxième phonogramme :

MINISTÈRE DE LA GUERRE

xiie CORPS D’ARMÉE. — RÉSERVE

Essai de mobilisation et manœuvres extraordinaires de 1956.

Artillerie chimique et corps médical offensif, torpilleurs à vapeurs délétères, pompistes et torpédistes aériens sont convoqués du 12 au 19 août.

ORDRE D’APPEL

Le capitaine Georges Lorris, de la 17e batterie du 8e régiment d’artillerie chimique, se rendra le 12 août, à cinq heures du matin, à Châteaulin, au Dépôt chimique militaire, pour prendre le commandement de sa batterie.

« Allons, bon ! fit Georges contrarié, un appel !… Qu’est-ce que cela veut dire ? Cet appel n’était que pour l’année prochaine !… Mais je me doute, c’est l’ingénieur général d’artillerie chimique Philox Lorris qui l’a fait avancer pour gêner un peu le pauvre capitaine Georges Lorris dans son Voyage de fiançailles… Allons, je parie maintenant que ce colis renferme mon uniforme… Juste !


un exprès venu de kerloch.

— Quel malheur ! dit Estelle, voilà notre pauvre voyage fini…

— Bah ! fit Sulfatin, c’est à Châteaulin qu’ont lieu les manœuvres ? Eh bien ! mais Châteaulin est près d’ici, à deux pas du Parc national : nous assisterons aux manœuvres… Nous cherchions des distractions, en voici, et nous aurons le plaisir de contempler le brillant capitaine Lorris en uniforme, à la tête de sa batterie…

— Mais nos opérations, à nous autres de l’artillerie chimique, n’ont rien de pittoresque.

— Cela ne fait rien, dit Estelle, nous irons voir les manœuvres.

— S’il n’y a pas de danger, fit observer la prudente Grettly.

— Si vous êtes là, ma chère Estelle, je prendrai mes ennuis en patience et je tâcherai que ma batterie se distingue dans ces combats pour rire, » dit Georges en riant.

Il fut convenu que Georges partirait le soir même, à dix heures, pour Kerloch, d’où un train de tube devait le conduire à Châteaulin.

La charmante Estelle et Grettly, accompagnées de Sulfatin, ainsi que La Héronnière, très fatigué de l’usure cérébrale dans l’effort qu’il avait fallu pour deviner les plans de Sulfatin, gagneraient Châteaulin le lendemain dans la matinée.

Les armées d’aujourd’hui sont des organismes extraordinairement compliqués, dont tous les rouages et ressorts doivent marcher avec une sûreté et une précision absolues. Pour que la machine fonctionne convenablement, il faut que tous les éléments qui la constituent, tous les accessoires divers s’emboîtent avec la plus grande régularité, sans à-coup ni frottement.

Il le faut bien, hélas ! et maintenant plus que jamais ! Le Progrès, qui, d’après les suppositions de nos bons rêveurs des siècles passés, devait, dans sa marche triomphale à travers les civilisations, tout améliorer, hommes et institutions, et faire à jamais régner la Paix universelle, le Progrès ayant multiplié les contacts entre les nations, ainsi que les conflits d’intérêts, a multiplié de même les causes et les occasions de guerre.

Les mœurs, les habitudes, les idées d’aujourd’hui, enfin, diffèrent des idées d’autrefois autant que le monde politique, en sa constitution actuelle, diffère du monde politique de jadis. — Qu’était-ce que la petite Europe du 19e siècle, régentant les continents de par la puissance que lui fournissaient ses sciences — à l’état embryonnaire pourtant, mais dont elle seule monopolisait la possession ? L’Europe seule comptait. Maintenant, la Science, s’étant comme un flot d’inondation répandue à peu près également sur toute la surface du globe, a mis tous les peuples au même niveau, ou à peu près, aussi bien les vieilles nations méprisées de l’Asie que les peuples tout jeunes nés de quelques douzaines d’émigrants ou d’un noyau de convicts et d’outlaws dans les solitudes lointaines des Océans. Maintenant, tout l’univers compte, car il possède les mêmes explosifs, les mêmes engins perfectionnés, les mêmes moyens pour l’attaque et la défense.

Les idées n’ont pas moins changé, ô rêveurs de l’universel embrassement entre les peuples, doux utopistes, innocents et naïfs historiens, qui flétrissiez les violences d’autrefois, aussi bien les guerres de conquêtes entreprises par quelque prince ambitieux en vue d’arrondir ses États avec quelques méchantes bribes de provinces, que les guerres allumées par la vanité des nations, sans motifs intéressés, uniquement pour établir la suprématie d’une race sur une autre.


programme du voyage de fiançailles : l’usine de captation des forces planétaires.

Ô doux rêveurs ! ô poètes ! il s’agit bien maintenant de ces vétilles, querelles de princes ou querelles de peuples, petites guerres de monarques se disputant, dans le tohu-bohu du Moyen âge, la possession de quelque maigre duché, troubles intérieurs de nationalités en train de se constituer, ou même grandes guerres entreprises pour l’établissement ou la conservation d’un certain équilibre entre les nations !

Fadaises que tout cela ! Ces luttes, ces querelles sanglantes que vous flétrissiez si vigoureusement, c’était tout de même la manifestation d’un confus idéalisme régnant sur les cerveaux ; les plus enragés guerroyeurs ne parlant que de droit, toujours on croyait ou l’on prétendait combattre pour le droit ou la liberté ou même la fraternité des peuples, en ce temps-là ! Aujourd’hui, c’est le règne du Réalisme dominateur ! Nous faisons la guerre autant et même plus qu’autrefois, non point pour des idées creuses ou des rêveries, mais, au contraire, en vue de quelque avantage sérieux et palpable, de quelque profit important.


Georges Lorris en uniforme.

L’industrie d’une nation périclite-t-elle parce qu’une autre nation voisine ou éloignée possède les moyens fournis par la nature ou l’industrie de produire à meilleur compte ? Une guerre va décider à qui doit rester le marché, par la destruction des centres industriels du vaincu ou par quelque bon traité imposé à coups de torpilles.

Notre commerce a-t-il besoin de débouchés pour le trop-plein de ses produits ? Bellone, avec ses puissants engins, se chargera d’en ouvrir. Les traités de commerce ainsi imposés ne durent pas longtemps, soit ; mais, en attendant, ils font la richesse d’une génération, et, quand ceux-ci seront déchirés, nous trouverons bien d’autres occasions !

Lors du triomphe de la Science et de la grande mise en exploitation industrielle des continents, certaines nations n’ont pu supporter les frais d’établissement et se sont trop fortement obérées. Les nations débitrices se moquèrent d’abord très gentiment de leurs créanciers ruinés ; mais les créances existent toujours, elles sont tombées, par rachat des titres, entre bonnes mains, entre les puissantes tenailles de nations qui savent se faire payer manu militari, ou, ce qui est encore plus malin, par une saisie de tous les revenus de l’État en faillite, et convertir les royaumes obérés en bonnes fermes productives.


défilé du 8e chimistes.

Ainsi va désormais le monde, aussi bien en cette vieille Europe, dont la division territoriale change assez souvent, que dans l’Amérique, subdivisée en un certain nombre de coupures plutôt qu’en nations, où les changements sont encore moins rares, ou que dans l’Asie, plus compacte, envahie par l’âpre et prolifique race chinoise.

Ainsi donc, dans notre civilisation ultra-scientifique, toujours environnée de périls latents, une nation doit, suivant le vieil adage, plus vrai encore que jadis, rester toujours sur le pied de guerre pour avoir la paix et se garder sévèrement, à terre, sur mer et dans l’atmosphère.

Que de précautions, que de soins, que d’ordre pour tenir la machine militaire prête à fournir toute son énergie, à toute heure, à toute minute, au premier signe, sur un simple bouton pressé dans le cabinet du ministre de la Guerre !

Mais on y arrive.

Tout est prévu, combiné, arrangé. Notre organisation militaire d’aujourd’hui est un chef-d’œuvre de mécanique qui semble dû aux génies combinés de Vaucanson, de Napoléon et d’Edison.

Les habitants de Châteaulin s’éveillaient à peine, le 12 août, lorsqu’à cinq heures sonnant aux cadrans électriques officiels, une centaine d’officiers de réserve de tous grades, débarqués des tubes ou venus par aéronefs, se présentèrent au Dépôt chimique, où les attendait le colonel du 8e chimistes.

Georges était là, revêtu de l’uniforme élégant et sévère de son corps : vareuse marron sombre à brandebourgs, culotte noire et bottes, casque à visière et mentonnière mobiles se baissant au moment des opérations chimiques. Un réservoir d’oxygène à tube mobile, un revolver à air comprimé et un sabre complètent l’équipement.

Le sabre est une tradition, un dernier vestige de l’ancien armement du Moyen âge ; on ne se sert guère, sur les champs de bataille modernes, de ces instruments encombrants, d’un maniement compliqué et de si peu d’effet.

Par Bellone ! nous avons aujourd’hui mieux que ces glaives, bons tout au plus à découper les gigots en garnison.

Nous avons beaucoup mieux, certes, avec notre joli catalogue d’explosifs variés, qui commencent, il est vrai, à se démoder un peu. Ne possédons-nous pas la série des gaz asphyxiants ou paralysants, commodes à envoyer par tubes à petites distances ou par obus légers, simples bonbonnes facilement dirigées à 30 ou 40 kilomètres de nos canons électriques ! Et l’artillerie miasmatique du corps médical offensif ! Elle est en train de s’organiser, mais ses redoutables boîtes à miasmes et ses obus à microbes variés commencent à être appréciés.

Ah oui ! nous avons mieux que l’antique coupe-choux, mieux que tous les instruments perforants ou contondants qui, pendant tant de siècles, furent les principaux outils des batailles ! Quelques esprits, chagrins contempteurs du progrès, osent les regretter et prétendent que ces merveilles de la science, appliquées à la guerre, ont tué la vaillance et supprimé cette belle poussée du cœur qui jetait les hommes en avant sur l’ennemi, dans la lutte ardente et loyale. D’après eux, feu le courage militaire, inutile et impuissant désormais, se trouve remplacé par une résignation fataliste, par la passivité des cibles…

Mais foin de ces vains regrets et vive le progrès !

À 5 h. 15, le 8e chimistes se complétait avec ses réservistes amenés par train spécial du grand tube de Bretagne, bifurquant à Morlaix ; ils recevaient leurs uniformes et leur équipement, plus sept jours de boulettes de viande concentrée, et à 5 h. 48, sur un coup de sifflet, les vingt batteries du 8e chimistes, étincelantes sous le soleil levant, s’alignaient sur le champ de manœuvres, devant le dépôt.


les bombardes roulantes arrivant par les routes de terre.

À 5 h. 51, les pompistes du corps médical offensif, en quatre sections, arrivaient à leur tour et presque en même temps paraissaient, à 200 mètres dans le ciel, les torpédistes aériens sortant de leur dépôt.

Le général commandant parut à six heures précises, à la tête d’un brillant état-major, et parcourut rapidement le front des troupes.

Il réunit les officiers supérieurs pour leur communiquer le programme des manœuvres et leur donner des ordres.

Un ennemi, représenté par une première portion du corps d’armée, partie la veille, était supposé avoir pris Brest, en glissant dans le port une nuée de Goubets de toutes tailles, — ces terribles et difficilement saisissables torpilleurs sous-marins inventés vers la fin du siècle dernier, qui font de toute guerre maritime une succession de surprises, — et en faisant sauter toutes les défenses qui eussent pu s’opposer au débarquement de ses forces.

Dans sa marche sur Rennes, il menaçait Châteaulin par son aile droite et cherchait à le déborder par son escadre aérienne.


les mitrailleurs.

On devait donc exécuter toutes les opérations nécessaires pour défendre Châteaulin, puis chercher à couper les escadrilles aériennes et les torpédistes roulants lancés en avant par l’ennemi, couvrir certaines zones de vapeurs délétères, reprendre, coûte que coûte, les positions, villes, villages ou hameaux enlevés, et enfin rejeter l’ennemi à la côte ou dans les zones supposées rendues inhabitables par le corps médical offensif. Tel était le plan des opérations de défense, exposé en tous ses détails à ses officiers par le général commandant, un de nos plus brillants ingénieurs militaires.

À 6 h. 15, les opérations commençaient.

La mobilisation avait donc demandé une heure quinze minutes, ce qui était un beau résultat, le précédent essai ayant pris une heure dix-huit minutes.


grandes manœuvres. — surprise du port de brest par les goubets.

Les officiers de l’escadre aérienne, faisant virer leurs hélicoptères, regagnèrent rapidement leurs postes ; on vit aussi une nuée d’éclaireurs torpédistes à marche accélérée s’élancer en avant, en décrivant une sorte d’éventail dans le ciel, et disparaître bientôt, perdus dans les lointaines vapeurs. Derrière, les grosses aéronefs, sur une seule et immense ligne dont les intervalles s’élargissaient de plus en plus, de façon à embrasser le plus possible d’horizon, marchaient plus lentement, toutes prêtes à pivoter sur un point au premier signal, dès que l’escadrille ennemie serait aperçue.

Les forces terriennes, pendant ce temps-là, s’étaient ébranlées aussi ; un train spécial du tube transporta quelques bataillons de mitrailleuses jusqu’au trentième kilomètre, où le tube était censé coupé par des éclaireurs ennemis.

Le premier contact était pris ; les éclaireurs torpédistes aériens ou bicyclistes terriens repoussés, l’ennemi fut signalé en train de se concentrer à 16 kilomètres de là. Aussitôt les bombardes roulantes électriques, arrivant par les routes de terre à 10 h. 45, commencèrent l’attaque en refoulant les bombardes ennemies.

Toute la journée fut employée en manœuvres aussi savantes d’un côté que de l’autre. L’ennemi avait eu le temps de se couvrir en semant des torpilles à blanc qui, dans une guerre, eussent causé des pertes énormes. Il fallait donc avancer prudemment, les éventer autant que possible et tourner les obstacles. Les mitrailleurs, divisés en petites sections, se faufilaient en profitant de tous les mouvements de terrain, portant leurs petits réservoirs à bras, les officiers et sous-officiers en avant, fouillant l’horizon avec leurs lorgnettes et calculant les distances. Dès qu’une section arrivait à bonne portée, c’est-à-dire à 4 kilomètres d’un ennemi visible, chaque homme vissait son tube-fusil aux embouchures mobiles du réservoir et on ouvrait le feu.

L’artillerie chimique, à 10 kilomètres en arrière de la ligne d’attaque, tirait sur les points que les éclaireurs à hélicoptères venaient leur signaler. L’artillerie tirait au jugé, bien entendu, en se repérant sur la carte, le but, toujours placé à 12 ou 15 kilomètres pour le moins, restant forcément invisible pour elle. Dans une vraie guerre, elle eut couvert les points indiqués par les éclaireurs de ses terribles explosifs ou d’obus à vapeurs délétères.

L’escadre aérienne resta invisible pendant toute la journée. Vers le soir, le corps de défense remporta quelques avantages marqués, mais on s’aperçut que l’ennemi avait adroitement dissimulé un mouvement tournant sur la droite et qu’en somme cette première journée lui était favorable.

Cependant le général commandant avait laissé une réserve de cinq batteries du 8e chimistes avec le bataillon médical offensif tout entier à Châteaulin pour couvrir la ville, et nous allons voir que cette sage précaution ne fut pas inutile. La batterie de Georges Lorris faisait partie de cette réserve. Le jeune homme put recevoir sa fiancée et ses amis, et les installer dans un bon hôtel en belle situation sur la colline dominant tout le cours de la rivière. Il offrit à déjeuner à Estelle au campement des chimistes, un vrai déjeuner militaire, où les convives n’avaient pour sièges que des caisses de torpilles et d’explosifs divers.


déjeuner sur le champ de bataille.

Dans l’après-midi, voyant qu’il pouvait disposer d’un peu de temps après une revue du matériel, il prit une aéronef et mena ses amis voir l’engagement ; mais, comme on ne put approcher trop près de peur de tomber dans les mains de l’ennemi, on ne vit pas grand’chose ; à peine, sur l’immense terrain découvert, quelques groupes d’individus minuscules filant le long des haies et, çà et là, quelques flocons de fumée aussitôt dissipée dans l’air.

Comme on ne soupçonnait nul péril, Georges alla diner à l’hôtel où il avait logé ses amis ; il passa gaiement la soirée avec eux, puis s’en fut rejoindre ses hommes à leur baraquement. Mais la nuit devait être troublée : entre trois et quatre heures du matin, Châteaulin endormi fut réveillé en sursaut par de violentes détonations. C’était l’ennemi qui, ayant réussi dans son mouvement tournant, essayait de surprendre la ville ; heureusement, les grand’gardes venaient de l’arrêter à 8 kilomètres. On avait le temps de préparer la défense.


les éclaireurs à hélicoptères.


Et, sous les yeux des voyageurs de l’hôtel éveillés par la canonnade, sous les yeux d’Estelle, souriant à son fiancé qui passe à la tête de sa batterie, devant la pauvre Grettly, qui croit que c’est pour de vrai, les chimistes, visières baissées, avec les tubes d’ordonnance communiquant à leurs réservoirs portatifs d’oxygène, établissent des batteries sur le monticule, à l’abri d’un rideau d’arbres. En vingt minutes, tous les appareils sont montés, les tubes et tuyaux vissés. Georges, monté sur son hélicoptère, est allé reconnaître l’ennemi et, grâce à ses indications reportées sur la carte et soigneusement vérifiées, les appareils sont pointés sur diverses directions.


une batterie d’artillerie chimique.

Pendant que les aéronefs de réserve se portent en avant, les sections de torpédistes ont semé de torpilles les points menacés, et les chimistes commencent à tirer. La situation reste bonne ; l’ennemi, se heurtant à tous les obstacles qu’on sème sur son chemin, fait d’abord peu de progrès ; mais, vers les sept heures, il réussit, en profitant d’un pli de terrain, à s’avancer de quelques kilomètres en enveloppant certains postes aventurés.

Pour gagner du temps et laisser aux secours le temps d’arriver, Georges, qui a le commandement en sa qualité d’officier le plus ancien en grade, fait couvrir tout le périmètre de la défense de boîtes à fumée. Ces boîtes, éclatant à 100 mètres en l’air, répandent des flots de fumée noirâtre et nauséabonde, qu’en cas de guerre les chimistes eussent rendue absolument asphyxiante. Châteaulin, où l’atmosphère reste pure, est enveloppé d’un cercle de brouillard opaque qui le rend invisible à l’ennemi déconcerté.

Les batteries chimiques de la défense continuent à tirer ; puis, à l’abri de la fumée, des torpédistes se glissent jusqu’à l’ennemi, et enfin le bataillon médical, avec sa batterie particulière, prend l’offensive à son tour. Il se porte en avant et envoie sur les points repérés quelques boîtes inoffensives, simplement nauséabondes aujourd’hui et provoquant des toux désagréables, lesquelles boîtes, dans une guerre, eussent porté sur les points de concentration de l’ennemi, sur les villages occupés, les miasmes les plus dangereux.

Châteaulin est sauvé ; pendant que l’ennemi tâtonne dans le brouillard, se heurte aux torpilles ou tourne les points supposés rendus infranchissables par les miasmes, les secours arrivent.

Nous n’avons pas l’intention de suivre pas à pas ces manœuvres si intéressantes ; Georges Lorris, qui avait eu l’idée du bouclier de fumée, fut très chaudement félicité le lendemain par le général, puis, comme sa batterie avait soutenu presque tout l’effort du combat pendant un jour et une nuit, et qu’un certain nombre d’hommes, n’ayant pas eu le temps de renouveler leur provision d’oxygène, étaient indisposés par suite de la manipulation des produits, elle fut, pendant tout le reste des opérations, mise en réserve, ce qui permit à Georges de consacrer un peu plus de temps à sa fiancée.

L’escadre aérienne, après avoir attaqué et dispersé au-dessus de Rennes les aéronefs ennemies, revenait avec des aéronefs prisonnières, apportant son concours aux forces terriennes. Le corps de défense, grâce aux savantes combinaisons du général, reconquit vite le terrain perdu et, dès le troisième jour des manœuvres, la situation de l’ennemi devint assez critique. Toutes les journées étaient employées en combats ou en conférences par le général lui-même ou par quelques ingénieurs de l’état-major. Parfois, au milieu d’une bataille, lorsqu’une circonstance se présentait qui pouvait servir à l’instruction des officiers, un signal arrêtait brusquement les deux armées, les clouant sur leurs positions respectives, et, de chaque côté, les officiers réunis écoutaient la conférence du général, émettaient des opinions ou proposaient des plans. Puis, sur un signal, l’action reprenait au point où on l’avait arrêtée.


le corps médical offensif.

Bientôt, l’armée ennemie, malgré ses efforts, se vit rejetée dans un canton montagneux et acculée à la mer. Une partie de son escadre aérienne avait été faite prisonnière, le reste tenta vainement d’enlever une partie du corps menacé, pour le porter nuitamment sur une meilleure position ; mais les aéronefs veillaient, leurs jets de lumière électrique fouillant le ciel firent découvrir la tentative.

L’heure suprême avait sonné. Après un travail de toute une nuit pour le placement des batteries, à l’aube du sixième jour les chimistes et le corps médical offensif couvrirent la région occupée par l’ennemi de boîtes à fumée et d’obus à miasmes. L’ennemi riposta aussi vigoureusement qu’il put ; mais ses boîtes, sur le périmètre très étendu de l’attaque, ne produisaient pas grand effet ; il fut bientôt évident que, dans une action véritable, l’ennemi, noyé dans les gaz asphyxiants des chimistes et sous les vapeurs délétères à effet rapide du corps médical offensif, eût été bien vite et définitivement mis hors de combat. Les deux corps d’armée, attaque et défense, réunis le soir du septième jour à Châteaulin, furent passés en revue par les généraux, sous les flots de lumière électrique, félicités pour leurs belles opérations, et les réservistes, immédiatement congédiés, regagnèrent leurs foyers.


le corps médical offensif entre en scène.

Seuls restèrent les officiers ayant à passer des examens pour l’obtention d’un grade supérieur ou à soutenir des thèses pour le doctorat ès sciences militaires. Le général se montra charmant pour Georges Lorris.

« Capitaine, lui dit-il, je serais heureux de vous proposer pour le grade de commandant, mais il vous faut le doctorat auparavant ; donc, si vos occupations au laboratoire de monsieur votre père vous en laissent le temps, travaillez, piochez ferme et, aux examens de printemps, vous pourrez vous présenter avec toutes les chances…

— Mon général, je vous remercie, mais je suis en train de préparer autre chose. — Quoi donc ?

— Mon mariage, et je dois, mon général, remettre les rêves ambitieux à plus tard… Permettez-moi de vous présenter ma future… »

Après une journée de repos, les fiancés se décidèrent au retour, sur les instances de Sulfatin qui, dédaigneux des beautés de la bataille, avait passé ses journées au Télé de l’hôtel, à Châteaulin, à communiquer avec Molière-Palace, en confiant son malade aux soins de Grettly.


le parc national, barré à l’industrie.


mlle estelle lacombe au laboratoire.

DEUXIÈME PARTIE


i

Préparatifs d’installation. — La féodalité de l’or. — Quelques figures de l’aristocratie nouvelle. — La nouvelle architecture du fer, du pyrogranit, du carton, du verre. — Les photo-picto-mécaniciens et les progrès du grand art. — Messieurs les ingénieurs culinaires.

« Êtes-vous brouillés ? demanda Philox Lorris, lorsque son fils se présenta devant lui au retour du Voyage de fiançailles.

— Pas le moins du monde ; au contraire, je…

— Ta ta ta ! Vous ne vous êtes pas éprouvés sérieusement, vous êtes restés tous les deux, toi surtout, la bouche en cœur, à soupirer des gentillesses ; ce n’est pas ainsi qu’on éprouve celle dont on veut faire la compagne de sa vie… Ce n’est pas loyal, je trouve que tu as manqué tout à fait de bonne foi…


— Bigre ! quand je serai le mari de cette dame !

— Comment ! j’ai manqué de bonne foi ?

— Certainement ! Et ta fiancée aussi, de son côté ! Tu n’es pas autrement bâti que tous les autres hommes, parbleu ! et ta fiancée ne diffère pas du reste du genre féminin. Tu devais te montrer comme tu seras pendant le reste de ta vie — ainsi du reste que tous les hommes occupés — rude, distrait, grincheux souvent, emporté, violent même… Nous sommes tous comme cela dans la vie ; elle est si courte, la vie ; une fois mariés, est-ce qu’on a du temps à perdre en manières ?

— J’ai pourtant bien l’intention de ne pas me montrer aussi désagréable que cela…


— Attention ! quand je serai la femme de ce monsieur !

— Certainement, parbleu ! des bonnes intentions, ça ne prend pas de temps, on en a tant que l’on veut… mais les rapports journaliers, la vie enfin… C’est là que je t’attends ! De même une fiancée, pour que le Voyage de fiançailles constitue un essai vraiment loyal de la vie conjugale, devrait tout de suite se montrer futile, légère, contrariante, souvent revêche, portée à la domination, etc., etc., enfin, telle qu’elle sera plus tard dans le ménage. Alors, on se juge franchement, et l’on décide en parfaite connaissance de cause si la vie commune est possible : « Attention ! Quand je serai la femme de ce monsieur, je l’aurai toujours devant moi ! — Bigre ! Quand je serai le mari de cette dame, songeons-y, ce sera à perpétuité… » Voilà les sages réflexions que les personnes raisonnables doivent faire ! »

Georges se mit à rire.

« Est-ce que tu me peindrais l’éminente doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe, avec les mêmes couleurs ? demanda-t-il à son père.

— Pas tout à fait ! Si je les ai distinguées, c’est qu’elles sont de vraies exceptions… Et puis elles seraient si occupées elles-mêmes ! Enfin ! concluons ! Tu persistes vraiment ?

— Je persiste à voir le bonheur de ma vie dans l’union avec…

— Bon ! bon ! pas de phrases ! C’est ton ancêtre l’artiste, le poète qui te travaille… Laisse-le dormir ! Nous verrons ; mais avant de donner mon consentement définitif, je veux étudier ta fiancée… Tu connais mes principes : pas de femme inoccupée. Je propose à Mlle Lacombe d’entrer à mon grand laboratoire, section des recherches ; elle travaillera sous mes yeux, à côté de toi… Ne crains rien, pas de surmenage, un petit travail doux ! Et, entre temps, vous monterez votre maison et nous causerons ménage quand le nid sera achevé. »

Georges, comptant bien abréger le plus vite possible cette dernière période d’épreuves, se déclara satisfait de l’arrangement et porta la proposition de son père à Estelle. Tout fut vite entendu. D’ailleurs, Philox Lorris n’eut qu’un mot à dire aux Phares alpins pour faire passer M. Lacombe aux bureaux de Paris de cette administration : les parents d’Estelle purent venir habiter Paris, au grand plaisir de Mme Lacombe, qui voyait ainsi se réaliser un de ses rêves.

Georges Lorris et Estelle s’occupaient de leur installation future avec Mme Lacombe, mais sur les idées de Philox Lorris. Celui-ci négocia en quelques jours l’achat pour son fils, au centre de l’ancien Paris, sur les hauteurs de Passy, d’un petit hôtel que désirait céder, pour s’installer dans un vaste domaine dans le Midi, un banquier milliardaire d’Australie qui venait de réaliser dans les bourses du Nouveau Monde un krach fabuleusement fructueux et qui voulait, avec l’immense fortune récoltée dans sa magnifique opération, fonder, assez loin des désagréables criailleries des anciens actionnaires et dans un pays plus aristocratique que la terre australienne, une puissante famille seigneuriale.

Ce richissime ex-banquier, Arthur Pigott, traitant M. Philox Lorris en homme digne de le comprendre, exposa ses plans avec tranquillité quand il fit visiter son petit hôtel à son acheteur.

« Votre vieille aristocratie territoriale est morte d’inanition, illustre monsieur, ou elle achève de s’éteindre, dit-il ; soufflons donc dessus et remplaçons-la, car il faut la remplacer, c’est le vœu de la nature ; vous savez bien qu’une aristocratie a son rôle dans la vie sociale et qu’on n’en a pas plutôt jeté une à terre, — vos révolutions l’ont prouvé — qu’une autre apparaît. À l’origine de toutes les grandes et hautes familles, monsieur, que voyez-vous ? Un fondateur malin, plus riche et, par conséquent, plus puissant que ses voisins ! Je dédaigne de rechercher comment il a ramassé cette fortune : il l’a, c’est le principal !… Les historiens passent assez légèrement là-dessus comme détail négligeable…

— Des chevauchées la lance au poing en pays ennemi, fit M. Philox Lorris, la conquête de quelque territoire ; autrement dit, l’expulsion violente ou l’oppression des occupants, venus jadis de la même façon…


sur les hauteurs de passy.

— Autrement dit des rapines de soudards, de brutales rapines, continua M. Pigott, hideuses violences des temps barbares ! Eh bien ! qu’on nie encore le progrès ! J’ose prétendre que, plus tard, les historiens qui regarderont à l’origine de la noble famille fondée par moi en mon duché sur la Dordogne, où j’aurai, j’espère, le plaisir de vous avoir à mes grandes chasses, distingueront autre chose ! Pas de violences, pas de soudards brutaux ! Ils pourront dire : L’ancêtre Pigott, le fondateur, fut tout autre chose qu’un vulgaire Montmorency ; ce fut un doux malin, un combattant de l’intelligence qui sut prélever sur des créatures inférieures la dune de l’intelligence.....

— Deux ou trois cent mille actions de 5,000 francs, n’est-ce pas, dans vos dernières affaires ?

— Plus quelques petites choses, pour compenser les frais très sérieux… Je reprends ! Voici ce qu’ils diront, les historiens : Il sut prélever la dîme de l’intelligence et vint, apportant la richesse en notre belle province, fonder une illustre maison, planter l’arbre seigneurial dont les rameaux s’étendent aujourd’hui si largement, abritant nos têtes sous leur ombre, et contribuer puissamment au relèvement des principes d’autorité et des saines idées de hiérarchie sociale trop longtemps ébranlées par nos révolutions..... Voilà ! ainsi se fonde la nouvelle aristocratie ! »

Et M. Pigott avait raison.

Sur les ruines bientôt déblayées de l’ancien monde, une aristocratie nouvelle se fonde. Que devient l’ancienne ? Les vieilles races en décadence semblent fondre et disparaître de jour en jour avec plus de rapidité. Nous voyons leurs descendants appauvris, éloignés par la défiance des masses des affaires publiques, peu aptes à la pratique des sciences, impropres aux grandes affaires industrielles et commerciales, tirer la langue dans leurs châteaux délabrés, qu’ils ne peuvent entretenir et réparer, ou végéter dans de misérables petites places sans ouvertures d’avenir.

Leurs terres, leurs châteaux, et leurs noms mêmes avec, s’en vont à la nouvelle aristocratie, aux seigneurs des nouvelles couches, aux Crésus de la Bourse, enrichis par l’épargne des autres, aux notabilités de la grande industrie ou de la productive politique, et, à côté de ces illustres débris heureux d’obtenir de maigres emplois en des bureaux de ministère ou d’usine, où le sang actif des anciens chevaucheurs croupit dans une stagnation lamentable, nous voyons tels grands industriels, gigantesques coffres-forts, planter le drapeau de Plutus sur les anciens domaines de l’ex-noblesse, reconstituer peu à peu les vastes fiefs d’autrefois sur des bases plus solides. Quelques exemples, en outre de celui fourni par le milliardaire Pigott :

Le célèbre marquis Marius Capourlès, fondateur d’une centaine d’usines, organisateur de syndicats accaparant toutes les féculeries et distilleries d’une immense région. Avec ses bénéfices, dont il sait à peine le compte, Marius Capourlès a peu à peu aggloméré un noyau de vastes domaines comprenant l’étendue d’un département et récemment érigés en marquisat.


m. arthur pigott.

Ajoutons bien vite que, parmi les simples petits commis d’une de ses agences, Marius Capourlès compte un duc authentique, descendant des rois de Sicile et de Jérusalem, et trois ou quatre pauvres diables couverts de blasons, dont les pères ont eu terres et châteaux, gardé, casque en tête, des marches de frontières et arrosé de leur sang tous les champs de bataille de l’ancienne France.

M. Jules Pommard est non moins célèbre que le marquis Marius. Lancé sur le terrain giboyeux de la politique, M. Jules Pommard n’est pas de ceux qui restent bredouilles. Il a eu des hauts et des bas ; accusé jadis de trafics et de malversations, mais amnistié par le succès, il s’est, après avoir purgé quelques petites condamnations, taillé dans sa province un véritable petit royaume où il tient tout, dirige tout, commande à tous et plane sur tous du haut de sa sereine majesté d’homme arrivé, qu’encadre noblement un grand château historique ayant fait partie du domaine royal, château dont il compte bien faire porter le nom à ses héritiers.

Voici une illustration plus haute encore, M. Malbousquet, autre grand industriel, roi du fer et prince de la fonte, maître et possesseur de formidables établissements métallurgiques, propriétaire de tubes et de nombreuses lignes d’aéronefs, à la tête de trois cent mille ouvriers et du plus titanique outillage qu’il soit possible de rêver, immense réunion d’engins terrifiants, grinçant, tournant, virant, frappant, hurlant effroyablement en des usines monstres, colossales cités de fer aux architectures étranges, où les marteaux-pilons géants s’élèvent comme d’extraordinaires monuments mobiles et féroces, parmi des ouragans de vacarmes métalliques et des tourbillons d’acres fumées, au-dessus de rouges fournaises attisées par des cohues d’hommes hâves et demi-nus, roussis, grillés et charbonneux.

Le maître de ce royaume, véritablement infernal, n’a garde de l’habiter ; il domine de loin, il commande et dirige, loin de l’infernal mouvement, loin des rivières de fonte incandescente et des hauts fourneaux soufflant des haleines de feu ; il règne sur ses esclaves de chair et de fer du fond d’un somptueux cabinet relié par Télé au cabinet de l’ingénieur-directeur des usines, dans un castel resplendissant, grand comme Chambord et Coucy réunis, élevé à coups de millions dans un site charmant, avec un fleuve à ses pieds, filant vers la mer, et de belles forêts, sévèrement gardées, se déroulant aux divers horizons.

À perte de vue, tout ici appartient à M. Malbousquet, déjà comte romain, devenu duc tout récemment, par la grâce du milliard ; dans cette terre, érigée pour lui en duché par les Chambres, tout est à lui, le sol et aussi les gens, tenus et bridés par mille liens.

C’est pourtant le domaine actuel du roi du fer, le grand centre métallurgique qui fut, en 1922, le principal foyer de la révolution sociale et qui vit, lors du triomphe momentané des doctrines collectivistes, le plus complet bouleversement.

Ici, pendant qu’une effroyable lutte éclatait à Paris, pendant que se déroulaient des scènes de sauvagerie épouvantables, où le peuple énervé et halluciné, dans l’impossibilité de réaliser les rêves insensés des révoltés et des utopistes, des naïfs farouches et des hâbleurs, accumulait ruines sur ruines et se ruait à la folie furieuse et à l’effondrement universel, pendant ce déchaînement de tous les délires, dans le grand centre métallurgique saisi au nom de la collectivité, s’appliquaient à peu près pacifiquement les théories socialistes.


embarcadère de l’hôtel georges lorris.

Les meneurs, au jour du triomphe, avaient ici trouvé un organisme bien complet, en bon état de fonctionnement, et ils avaient pensé que tout devait continuer à marcher comme par le passé et même beaucoup mieux, simplement par la bonne volonté de tous, moyennant la simple suppression des directeurs et des actionnaires, et le partage égal entre tous du produit intégral du travail de tous.

Le programme était simple, clair, à la portée des moins larges intelligences, mais l’application, au grand étonnement de chacun, donna lieu pourtant, dès la première heure, à de rudes frottements. L’égalité des droits décrétée — la Sainte Égalité — pouvait-elle s’accommoder de l’inégalité des fonctions et des travaux ? On laissait les ingénieurs à leurs travaux forcément, parce que le simple manœuvre ne pouvait songer à prendre leur place ; mais les autres, bureaucrates, contremaîtres, chefs ouvriers, ne devaient-ils pas rentrer dans le rang ? Comment procéder à la distribution du travail, avec toutes ces inégalités, qui semblaient apparaître pour la première fois aux yeux de tous ? Personne ne voulait plus du travail rude, du travail dangereux ; chacun, naturellement, réclama le travail le plus facile et le plus doux, les postes les plus tranquilles.

Dès le premier jour, les heurts violents se produisirent, les discussions éclatèrent et s’envenimèrent très vite. Au milieu des tiraillements, des désordres et même des grèves de certaines spécialités, les usines marchèrent quelque temps cahin-caha, dévorant les stocks de minerais amassés et les fonds saisis dans les caisses. Puis, brusquement, tout s’arrêta, les machines poussèrent leur dernier râle, les hauts fourneaux s’éteignirent, tout tomba dans une confusion épouvantable.

Le collectivisme mourait de son triomphe. Tant bien que mal, l’organisme qu’il avait trouvé en fonctions avait encore marché quelques semaines, produisant — suivant les comptes rigoureusement tenus par les bureaux — tout à perte, pour diverses causes, par suite de l’immense gâchis d’abord, du labeur mal conduit et mollement soutenu pendant les heures de travail diminuées de moitié, — et laissant, au lieu de fabuleux bénéfices à répartir, comme tous l’espéraient, un déficit à combler, gouffre énorme, s’élargissant d’heure en heure.

Six mois d’anarchie épouvantable, avec la tristesse amère des beaux rêves écroulés, les lugubres désespoirs, les colères impuissantes, avec la ruine, la fureur et la faim partout !

Le grand centre industriel resta comme un immense tas de ferrailles inutiles, autour duquel peu à peu la solitude se faisait et que les affamés abandonnaient en colonnes lamentables.

Quand, après bien d’autres catastrophes, l’anarchie de Paris, s’éteignant peu à peu dans le sang des sectes socialistes qui s’entre-dévoraient, fut écrasée définitivement par un retour du bon sens, puissamment aidé par la force passée aux mains des meneurs satisfaits, gorgés des dépouilles de l’ancienne société, il n’y avait plus de désordres à réprimer dans le royaume du fer, il n’y avait plus que des ruines.

Édouard Malbousquet, jeune alors, ex-petit ingénieur des usines, riche de quelques petits bénéfices recueillis dans l’eau trouble de la révolution sociale, eut alors l’habileté de grouper quelques amis parmi les nouveaux capitalistes éclos dans la tourmente et de racheter, pour un morceau de pain jeté aux actionnaires survivants, ces tristes ruines inutiles, et de tout recommencer.


La nouvelle féodalité : Monsieur le duc Malbousquet.

Le résultat, le voici : tout en haut, le puissant seigneur suzerain ; tout en bas, la tourbe des humbles vassaux ; d’un côté, une haute personnalité politique, financière et industrielle, comblée de richesses, de titres et d’honneurs ; et, de l’autre, la noire fourmilière des travailleurs du fer, revenus au travail avec de la misère et de cruelles désillusions en plus.

Notre haute civilisation scientifique, l’excès du machinisme, l’industrialisme écrasant l’homme sous l’engin ou changeant cet homme, non pas en machine même, mais en simple fragment de rouage de machine, ont donc, en définitive, abouti à ramener le monde en arrière et à créer au-dessus des masses travailleuses une nouvelle féodalité, aussi puissante, aussi orgueilleuse et aussi rude en sa domination que l’ancienne, si ce n’est plus !

Serfs des enfers industriels rivés aux plus dures besognes, petits employés cloués à leur pupitre, petits ingénieurs, rouages un peu plus fins de la grande machine, petits commerçants, laminés et broyés par les gigantesques syndicats, paysans cultivant, suivant les nouvelles méthodes scientifiques, la terre des nouveaux seigneurs, dites-nous si le sort des manants du Moyen âge, des siècles où l’on avait au moins le temps de respirer, était plus rude que le vôtre ? Certes, la main humaine, même recouverte du gantelet de fer des hauts barons, le poing de la féodalité de fer était moins lourd que le marteau-pilon d’aujourd’hui, symbole écrasant de la nouvelle féodalité de l’or !…

Le petit hôtel acheté par M. Philox Lorris, à l’un de ces potentats de la finance et de l’industrie, avoisiné par d’autres hôtels d’un luxe babylonien, résidences urbaines appartenant à de non moins notables seigneurs, allait donc être transformé complètement pour le fils du grand ingénieur ; toutes les innovations, toutes les applications de la science moderne devaient y faire régner un confort scientifique absolument digne du siècle éclairé où nous avons le bonheur de vivre et du grand Philox Lorris lui-même.


forêts d’appartement.

Il y avait naturellement très peu de jardins, un simple cadre de verdure, sertissant les différents bâtiments, — l’espace est si mesuré à Paris ! — mais on s’était rattrapé sur les terrasses, les petites plates-formes et les balcons suspendus, transformés en véritables forêts, en forêts vues par le gros bout de la lorgnette, avec des arbres nains japonais suivant la mode actuelle.

Il n’y a pas que Paris qui soit étroit et resserré, on se sent tellement pressé aujourd’hui sur notre globe archi-plein, dans le coude à coude des continents bondés, qu’il faut tâcher de gagner un peu de place, de toutes les façons possibles, par d’ingénieux subterfuges.


le sol de paris.

Voulez-vous des forêts ombreuses avec de vieux chênes aux ramures puissantes, tordant leurs racines comme un nid de serpents et lançant au loin de grosses branches à l’épais feuillage ? Voulez-vous des pins fantastiques, hérissés de pointes et cramponnés à des blocs de rochers moussus ? Voulez-vous des arbres exotiques, des fourrés étranges, dominés par des baobabs monstrueux ?

En voici sur votre balcon, dans de jolis bacs de faïence japonaise, voici sur votre véranda la forêt vivante en réduction, les géants nains, les arbres centenaires, les colosses végétaux, maintenus, par l’art inouï du jardinier de Yeddo, à des proportions de plantes d’appartement. C’est la forêt minuscule, mais c’est la forêt tout de même, avec ses fourrés touffus, ses dessous tapissés de bruyères naines, avec ses profondeurs mystérieuses, qui vous donnent le vertige et le frisson des solitudes, avec ses rochers, ses ravins même, au-dessus desquels se dressent de vieux troncs dépouillés, tordus et déchiquetés par les siècles, ravagés par les ouragans ; ce sont de vastes paysages factices, absolument illusionnants, devant lesquels, en y mettant un atome de bonne volonté, on peut chercher la poésie du rêve, tout comme si l’on errait dans les quelques coins de nature sauvage qui nous restent, éparpillés çà et là par le monde et sur le point de disparaître à jamais.

Ne cherchez pas d’autres feuillées à Paris, en dehors de ces futaies factices et des maigres jardinets entretenus à grand’peine autour des maisons riches.

Le sol de Paris n’en peut guère produire, puisqu’il n’existe plus, puisque la vraie terre y a disparu ou à peu près, remplacée par un lacis embrouillé de tunnels, de canalisations diverses, de tubes métropolitains réunissant les quartiers, de tubes d’expansion au dehors, d’égouts, de caniveaux, de conduits pour les innombrables fils des divers Télés et des services électriques divers, force, lumière, théâtre, musique, etc., entrecroisés à travers un massif de béton et de pierrailles, où les racines des pauvres diables d’arbres que leur malheur a exilés dans ce conglomérat rocailleux, saturé de fluides divers, ne peuvent, même en s’allongeant et s’échevelant outre mesure, puiser qu’une bien maigre nourriture.

Mais si la villa parisienne de Georges Lorris ne pouvait guère montrer d’autres verdures que les arbres comprimés et rabougris de ces forêts d’appartement, elle possédait une annexe un peu plus loin, dans les montagnes du Limousin, à trente-cinq minutes de tube et deux heures d’aéronef à peine, une maison de campagne, petite, mais commode, agréablement placée dans un fort beau paysage, à mi-côte d’une colline rocheuse, avec des arbres de proportions naturelles et des coins de véritables bois sous ses fenêtres.

Par une heureuse idée de l’architecte, la partie supérieure de la maison, sorte de tourelle carrée dominant le corps de bâtiment principal, était mobile et pouvait monter, faisant cage d’ascenseur, jusqu’à la crête de la colline voisine et stationner ainsi, pendant les belles journées, à 80 mètres au-dessus de la maison.

De là, le pays se découvrait plus vaste, pittoresque et tourmenté, coupé de ravins, sillonné de rivières, et montrait au loin, sur des roches isolées ou sur les différentes croupes de collines, cinq ou six ruines de vieux châteaux et seulement, l’industrie étant encore peu développée dans la région, une vingtaine de groupes d’usines fumeuses à l’horizon.

Pour revenir à l’hôtel parisien abandonné par le banquier milliardaire comme trop simple et ne convenant plus à sa haute situation, il n’en était pas moins un somptueux petit bijou d’architecture moderne en délicieuse situation.

On jouissait d’une vue admirable et très étendue des loggias du grand salon du dixième étage au-dessus du sol, c’est-à-dire du premier, comme on a l’habitude de dire, maintenant que l’entrée principale d’une maison est sur les toits, à l’embarcadère aérien. De cette loggia, ainsi que des miradors vitrés suspendus aux façades, on apercevait tout Paris, l’immense agglomération quasi-internationale de 11 millions d’habitants qui fait battre sur les rives de la Seine le cœur de l’Europe et presque le cœur du monde, en raison des nombreuses colonies asiatiques, africaines ou américaines fixées dans nos murs ; on planait au-dessus des plus anciens quartiers, ceux de la vieille Lutèce, bouleversés par les embellissements et les transformations, par delà lesquels d’autres quartiers plus beaux, les quartiers modernes, si étonnamment développés déjà, projetaient au loin d’immenses boulevards en construction.

Là-bas, derrière les hauts fourneaux, les grandes cheminées et les coupoles de réservoirs électriques du grand musée industriel des Tuileries, se dressent, au centre du berceau de Lutèce, flottant entre les deux bras de la Seine, — de la vieille Lutèce agrandie et transformée, allongée, grossie, gonflée et hypertrophiée — les tours de Notre-Dame, la vieille cathédrale, surmontées d’un transparent édifice en fer, simple carcasse aérienne de style ogival comme l’église, portant, à 80 mètres au-dessus de la plateforme des tours, une seconde plate-forme avec bureau central d’aéronefs omnibus, commissariat, restaurant et salle de concert de musique religieuse. La tour Saint-Jacques se montre non loin de là, surmontée, elle aussi, à 30 mètres, d’un immense cadran électrique et d’une seconde plate-forme autour de laquelle voltigent, à différentes hauteurs, les aérocabs d’une station.

Des édifices aériens pointent très nombreux au-dessus des cent mille embarcadères des maisons, au-dessus des toits où s’étalent, de cime en cime, de gigantesques réclames pour mille produits divers. On distingue d’abord les embarcadères des grandes lignes d’aéronefs omnibus, les wharfs d’aéronefs transatlantiques, — ces constructions de toutes les formes et de tous les styles, monumentales, mais très légères, portées sur de transparentes armatures de fer, — le grand embarcadère central des Tubes, plus massif, projetant dans toutes les directions des tubes, portés parfois sur de longues arcatures de fer ou traversant en tunnels les collines chargées de maisons, — puis bien d’autres édifices divers, plus ou moins turriformes : phares de quartier, commissariats et postes aériens pour la surveillance de l’atmosphère, si difficile pendant la nuit, malgré les flots de lumière électrique répandus par les phares, embarcadères de grands établissements ou de magasins.


petite maison de campagne, avec ascenseur et pavillon mobile.

Quelques quartiers apparaissent voilés par un treillis serré et embrouillé de fils électriques qui semblent les envelopper d’une gigantesque toile d’araignée. Trop de fils ! Ces réseaux courant en tous sens sont, à certains endroits, un obstacle à la circulation aérienne ; bien des accidents ont été causés par eux aux heures nocturnes, malgré l’éclat des phares et des lampadaires de toits, et l’on a vu maintes fois des passagers d’aérocabs foudroyés au passage, ou blessés et presque décapités par la rencontre d’un fil inaperçu.


la bonne à tout faire.

Tout près de l’hôtel Lorris se montre le plus ancien de ces légers édifices escaladant les nuées construit jadis par un ingénieur qui pressentait la grande circulation aérienne de notre temps, l’antique et bien vénérable tour Eiffel, élevée au siècle dernier, un peu rouillée et déversée.

Cette vieille tour a reçu récemment, au cours d’une complète restauration bien nécessaire, de considérables adjonctions ; ses deux étages inférieurs sont enserrés dans de magnifiques et décoratives plates-formes d’une contenance de plusieurs hectares, organisées en jardins d’hiver, supportées par deux ceintures d’arcs de fer d’un grand style. Comme pendant, de l’autre côté du fleuve, montent et se perdent, dans l’atmosphère des coupoles, les terrasses et les pointes de Nuage-Palace, le grand hôtel international aux architectures étranges, construit au sommet de l’ancien Arc de Triomphe, par une société financière qui a, par toutes ces splendeurs, ruiné deux séries d’actionnaires, mais qui, sur l’Arc de Triomphe à elle vendu par l’État en un moment de gêne après notre douzième révolution, a superposé de véritables merveilles.

Plus loin, au-dessus du bois de Boulogne, découpé en petits squares, s’élève Carton-Ville, un quartier ainsi baptisé à cause de ses élégantes et vastes maisons de rapport entièrement construites en pâte de papier aggloméré, rendue plus solide que l’acier et plus résistante que la pierre aux intempéries des saisons, avec des épaisseurs bien moindres, ce qui économise la place. L’avenir est là ; dans la construction moderne, on n’emploie plus beaucoup les lourds matériaux d’autrefois : la pierre est à peu près dédaignée, le Pyrogranit en tient lieu dans les constructions monumentales, disposé en cubes fondus d’une bien autre résistance que la pierre et appliqué de mille façons à la décoration des façades. On n’a plus recours au fer que dans certains cas, lorsqu’on a besoin de supports solides, colonnes ou colonnettes, et partout maintenant le carton-pâte est employé concurremment avec les plaques de verre, murailles transparentes, qui laissent les pièces d’apparat des maisons se pénétrer de lumière.

Les grands magasins, certains établissements, comme les banques, sont maintenant construits entièrement en plaques de verre ; l’industrie est même parvenue à fondre d’une seule pièce des cubes de 10 mètres de côté, à cloisons intérieures pour bureaux, et des belvédères également d’une seule pièce.

De son petit hôtel si merveilleusement situé, M. Philox Lorris veut faire un modèle d’arrangement intérieur ; le chef de son bureau d’ingénieurs-constructeurs est à l’œuvre. Georges Lorris donne ses idées et ses plans, qui sont un peu les idées et les plans d’Estelle et, par conséquent, ceux de Mme Lacombe ; mais son père les met imperturbablement de côté ou les modifie si complètement que Georges ne les reconnaît plus. N’importe, ce sera bien.

L’embarcadère, à 12 mètres au-dessus du toit, est tout en verre, supporté par une gracieuse et artistique arcature de fer. Une coupole, surmontée d’un phare électrique, abrite quatre ascenseurs desservant les appartements particuliers de Monsieur et de Madame, les appartements de réception et l’aile des laboratoires et cabinets de travail. Sur l’un des côtés de la plate-forme de l’embarcadère débouche le grand ascenseur de service, près de la remise des aéronefs, haute tour rectangulaire sur un angle de la maison, ayant place pour dix véhicules superposés, avec les ouvertures de ses dix étages sur un des côtés.

Les salons de réception sont tout à fait somptueux ; le précédent propriétaire en avait fait une galerie de photo-peinture. M. Philox Lorris a remplacé les tableaux partis par quatre grands panneaux décoratifs : l’Eau, l’Air, le Feu, l’Électricité, panneaux animés, vivants pour ainsi dire, et non froides peintures.

Dans chacune de ces grandes décorations, par un procédé tout nouveau, autour de la statue allégorique de l’élément représenté, cet élément lui-même joue son rôle. Sur le panneau consacré à l’Élément humide, l’eau ruisselle et cascade véritablement sur un fond de rochers et de coquillages, animé par des échantillons des plus remarquables habitants de l’onde, des poissons vrais ou faux, vrais pour les races de petite taille et, dans le lointain, représentations minuscules, à mouvements automatiques bien réglés, des plus formidables espèces.

Le panneau consacré au Feu est le pendant naturel de l’Eau. Le feu est allégoriquement représenté par une figure à buste de femme sur un corps de salamandre à longue queue contournée ; autour de cette figure des flammes véritables, mais sans chaleur, dessinent d’étincelantes volutes et, dans le fond, un volcan en éruption laisse couler des rivières de lave flamboyante dont on peut à volonté varier les couleurs. On devine quel magnifique thème les deux autres éléments, l’Air et l’Électricité, ont pu fournir à l’artiste décorateur ; dans le panneau de l’Air, au milieu de magnifiques effets de nuage, produits, avec l’inépuisable variété de la nature elle-même, par un procédé particulier, passent les habitants de l’atmosphère, de charmantes réductions d’aéronefs aux contours atténués par les vapeurs, absolument comme dans la nature. Tout ce panneau est admirablement réglé : les aspects changent à volonté, on a de ravissants levers et couchers de soleil, et même de superbes effets de véritables nuits constellées d’étoiles, réduction de notre ciel nocturne aux chemins azurés, poudrés de sable d’or, comme disent les poètes.

Quant à l’Électricité, l’artiste mécanicien a tiré un bon effet décoratif des si curieux appareils producteurs et transmetteurs, et M. Philox Lorris a mis la grande plaque de Télé comme motif central au-dessus de la figure allégorique. Nous voyons donc ici vraiment l’art de l’avenir. Après la peinture d’autrefois, les timides essais artistiques des Raphaël, Titien, Rubens, David, Delacroix, Carolus Duran et autres primitifs, nous avons eu la photo-peinture, qui représentait déjà un immense progrès ; les photo-peintres d’aujourd’hui seront dépassés par les photo-picto-mécaniciens de demain. Ainsi l’art va toujours progressant.


un peu d’hygiène.

Est-il besoin de dire que le laboratoire-cabinet de travail de Monsieur et celui de Madame, aménagés par les soins de M. Philos Lorris, qui n’a pas craint de sacrifier une bonne demi-heure à en tracer de sa main le plan détaillé, sont pourvus de tous les instruments et appareils perfectionnés indispensables pour les hautes études ?

Mme Lacombe, qui suivait les travaux d’installation avec un intérêt que l’on comprend, pendant que sa fille était occupée au grand laboratoire Philox Lorris, ne ménageait ni son admiration lorsqu’elle la croyait légitimement méritée, ni ses critiques quand il y avait lieu. Mais il ne lui était pas très facile de faire part de ses observations au père de son futur gendre. M. Philox Lorris, horriblement avare de son temps, avait chargé un simple phonographe de recevoir ses observations, auxquelles ce même phonographe répondait seulement le lendemain… quand il daignait répondre.

« Ma première opinion sur cet original de Philox Lorris était la bonne ! se disait Mme Lacombe, en se gardant bien cependant de penser tout haut ; ce Philox Lorris est un ours ! Enfin, ce n’est pas lui que nous épousons. Sa pauvre femme est une martyre ; heureusement, Georges est doux et charmant, ma fille sera heureuse ! »

Une chose inquiétait Mme Lacombe : elle ne voyait pas de cuisine dans cette maison si bien montée ; elle se hasarda un jour à en témoigner son étonnement au phono du savant.

La réponse vint le lendemain.

« Une cuisine ! s’écria le phono, y pensez-vous, chère madame ? C’est bon pour les rétrogrades et tardigrades réfractaires au progrès ! D’ici vingt ans, il n’y aura plus de maisons à cuisines que dans les malheureux hameaux perdus au fond des campagnes ! L’économie sociale bien entendue proscrit les petites cuisines particulières où l’élaboration des petits plats est forcément et de toutes façons plus dispendieuse que l’élaboration en grand des mêmes plats dans une cuisine centrale. Il n’y aura pas plus de cuisine chez mon fils que chez moi. Nous sommes abonnés à la Grande Compagnie d’alimentation et les repas nous arrivent tout préparés par une série de tubes et tuyaux spéciaux. On n’a donc à s’occuper de rien. Économie de temps, ce qui est précieux, et, de plus, très notable économie d’argent !


« … ce n’est jamais que de la confection ! »

— Merci ! fit Mme Lacombe, vous me traiterez de tardigrade si vous voulez, mais je préfère notre petite cuisine de ménage, où je puis combiner des petites douceurs agréables quand il me plait ! Votre cuisine de la Grande Compagnie d’alimentation, tenez, ce n’est jamais que de la confection !

— Je vous assure, dit le phono, qui semblait avoir prévu des objections, que la cuisine est succulente et que les menus sont très variés. Ce ne sont pas de vulgaires marmitons, madame, ou d’ignorants cordons bleus qui préparent nos repas, ce sont des cuisiniers instruits, diplômés, des ingénieurs culinaires ayant poussé très loin leurs études ! Ils sont sous la direction d’un comité d’hygiénistes des plus distingués, qui savent ordonner nos repas selon les lois d’une bonne hygiène et nous fournir une alimentation rationnelle… Au lieu de plats combinés par des chefs sans responsabilité médicale, au hasard de l’inspiration, à tort et à travers, la Compagnie fournit la nourriture qui convient à la saison, aux circonstances, rafraîchissante ou tonifiante, abondante en viandes fortes ou en légumes quand elle le juge bon pour la santé générale… Et l’on a constaté, parmi les abonnés, une forte amélioration des gouttes, gastralgies, dyspepsies, etc. »

Le phono s’arrêta, semblant attendre des objections que Mme Lacombe, qui se défiait, se garda bien de formuler.

Après un instant, le phono continua avec une nuance d’ironie dans la voix :

« Dans tous les cas, il est honteux pour des gens de notre époque de se montrer trop préoccupés des satisfactions de l’estomac ! Cet insignifiant organe ne doit pas primer et opprimer le cerveau, l’organe roi, madame ! D’ailleurs, ces questions sont sans importance ; vous savez bien que, de nos jours, on n’a plus d’appétit ! »

Mme Lacombe soupira :

« Bon ! il est avare, je m’en doutais ! »

Ce fut aussi M. Philox Lorris qui se chargea d’engager le personnel nécessaire. Mme Lacombe fut terriblement surprise quand elle sut que ce personnel devait se composer seulement d’un concierge, d’un mécanicien breveté et d’un aide-mécanicien. Pas plus de femme de chambre ou de valet de chambre que de cuisinière.

« Heureusement ma fille aura Grettly ! » pensa-t-elle.

M. Philox Lorris avait chargé son phono de recevoir les candidatures des gens.

Ce fut un véritable défilé pendant quelques jours. L’appareil enregistrait les déclarations, photographiait les candidats. M. Philox Lorris, de cette façon, put fixer ses choix sans bavardages oiseux et sans perte de temps. Il eut à écarter de nombreux candidats ne pouvant justifier d’études complètes et bons à servir seulement dans la petite bourgeoisie, moins exigeante sur les titres ; il lui fallut même repousser aussi des polytechniciens dont certaines circonstances avaient entravé la carrière :

« Quels sont vos titres ? demandait le phonographe aux candidats ; parlez et veuillez remettre vos brevets. »

Le concierge engagé avait, ainsi que sa femme, outre les meilleures références, les brevets des baccalauréats ès sciences ; quant aux mécaniciens, ils sortaient dans les bons numéros de l’École centrale. On pouvait leur remettre en toute confiance la direction des forces électriques de la maison.

C’est ainsi que fut organisée la maison destinée aux deux jeunes gens. Malgré les hauts cris de Mme Lacombe, Philox Lorris tint bon et fit accepter son programme sans y apporter aucune modification. Il sut fournir la maison de tous les perfectionnements que la mécanique a de nos jours apportés dans la vie habituelle, perfectionnements qui permettent de se passer des bonnes, des domestiques et du nombreux personnel que nos aïeux devaient entretenir autour d’eux.


réception des solliciteurs.


« … nos fleuves charrient les plus dangereux bacilles. »

II

Les grandes affaires en train. — Conflit Costa-Rica-Danubien. — L’ère des explosifs va être close. — La guerre humanitaire. — Triste état de la santé publique. — Trop de microbes. — Le grand médicament national.

M. Philox Lorris ne voulait pas de femmes inoccupées. C’est un principe d’ailleurs généralement adopté. Devant la femme égale de l’homme, ayant reçu la même instruction, électrice, éligible, ayant les mêmes droits politiques et sociaux que l’homme depuis plus de trente ans, toutes les carrières jadis fermées se sont ouvertes. C’est un progrès immense, bien que certaines femmes à l’esprit réactionnaire, et justement Mme Philox Lorris est du nombre, prétendent y avoir perdu. Mais, hélas ! toutes les carrières libérales, si encombrées déjà lorsque les hommes seuls pouvaient s’y lancer, le sont bien davantage maintenant que les femmes peuvent être notairesses, avocates, doctoresses, ingénieures, etc. Grâce aux vigoureuses campagnes menées par les cheffesses du parti féminin, nous avons maintenant des mairesses et même quelques sous-préfètes, et l’on vient de voir dans le dernier cabinet une ministresse ! On le voit, une des carrières les plus belles et les plus productives en bénéfices, celle qui nourrit le mieux son homme, comme on disait autrefois, nourrit aussi la femme — l’industrie politique, petite et grande, côté opposition ou côté gouvernement, compte déjà de nombreuses notabilités féminines.


Ce sont des savants vieillis dans les laboratoires.

La femme travaille donc à côté de l’homme, comme l’homme, autant que l’homme, au bureau, au magasin, à l’usine, à la Bourse !… Par ce temps d’industrialisme et d’électrisme, quand la vie est devenue si déplorablement coûteuse, tous, hommes et femmes, s’occupent fiévreusement d’affaires. La femme qui ne trouve pas l’emploi de ses facultés dans l’industrie de son mari doit se créer à côté une autre industrie ; elle ouvre un magasin, fonde un journal ou une banque, se démène et se surmène comme lui à travers la grande bataille des intérêts, au milieu des concurrences surexcitées.

Que deviennent le ménage intérieur et les enfants dans ce tourbillon ? Les soucis du ménage sont allégés considérablement par les compagnies d’alimentation qui nourrissent les familles par abonnement ; pour le reste, on a des femmes à gages, d’une éducation moins soignée ou d’ambition moindre, qui s’en chargent. Quant aux enfants, qui sont un embarras considérable pour des gens si occupés, les écoles, puis les collèges les reçoivent dès l’âge le plus tendre et l’on n’a que le souci des trimestres à payer, ce qui est déjà bien suffisant.

Mme Philox Lorris faisait exception à la règle, elle était restée complètement étrangère aux entreprises de son mari, n’avait jamais paru à ses laboratoires ni à ses bureaux et ne s’était lancée dans aucune entreprise particulière. Elle avait même dédaigné jusqu’à la politique, où pourtant la situation de son mari eût pu lui servir de marchepied initial. Elle ne sortait pas beaucoup ; le bruit courait qu’elle s’occupait de sciences philosophiques et qu’au fond de son cabinet elle méditait les problèmes métaphysiques, attelée à un grand ouvrage de haute philosophie.

On aimait à se représenter ainsi la femme du plus illustre représentant de la science moderne, enfoncée dans ses recherches, au milieu des livres, lancée dans les chemins de l’inconnu, dans la forêt des hypothèses, à travers le lacis embroussaillé des erreurs, à la recherche des hautes vérités morales, comme son mari à la poursuite des grandes lois physiques.

Philox Lorris avait assigné une place à Estelle Lacombe au grand laboratoire, dans la section des recherches, la plus importante ; les ingénieurs de cette section des recherches forment, pour ainsi dire, l’état-major du savant et travaillent sous ses yeux, avec lui ; ce sont pour la plupart des gloires de la science, des savants vieillis dans les laboratoires, dès longtemps célèbres et pâlissant encore avec joie parmi les livres et les instruments, ou des jeunes gens dont Philox Lorris a deviné le génie naissant et que le maître illustre lance, pleins d’ardeur, sur les pistes inexplorées, sur toutes les voies pouvant conduire à la découverte des secrets de la nature.

Que faisait la pauvre Estelle, avec son médiocre bagage de science, au milieu de ces sommités scientifiques ? C’est que les questions à l’ordre du jour dans le laboratoire, les sujets à l’étude sont bien autrement ardus, compliqués et difficiles que les questions et les sujets qui l’ont le plus tracassée au temps où elle piochait ses examens pour le brevet d’ingénieure ! Au cours des discussions qu’elle entendait, lorsqu’elle essayait de monter jusqu’à la compréhension, même superficielle, des problèmes soulevés, il lui semblait que sa tête allait éclater.

Estelle avait d’abord été adjointe à quelques dames attachées à la section des recherches, savantes non moins éminentes, dans leurs diverses spécialités, que leurs confrères barbus. L’une de ces dames, sortie jadis de l’École polytechnique, section féminine, avec le no 1, avait d’abord paru s’intéresser à la jeune fille, à qui elle supposait, en raison de son entrée au grand Labo, des facultés transcendantes. Mais le fond de la science d’Estelle lui était bien vite apparu et alors elle avait, avec une moue de mépris, tourné le dos à cette représentante de l’antique et douloureuse futilité féminine.


Elle avait, avec une moue de mépris, tourné le dos à Estelle.

Estelle devint donc le secrétaire de l’ingénieur-secrétaire-général de Philox Lorris, de Sulfatin, bras droit de l’illustre savant, et cela lui plut davantage, d’abord parce que Sulfatin, qui lui montrait une certaine condescendance, ne l’intimidait plus, et surtout parce que cela la rapprochait de Georges Lorris. Alors elle passa ses journées dans le grand hall du secrétariat, prête à prendre des notes, à transmettre à l’occasion quelques ordres, ou à recevoir dans les phonos les recommandations de Philox Lorris destinées à être communiquées, comme des ordres du jour, à ses innombrables chefs de service. Philox Lorris jouait toujours du phonographe : de cette façon, c’était toujours et partout, même dans les plus lointaines usines, la voix du grand chef qui se faisait entendre et entretenait l’ardeur de ses collaborateurs.

C’est en cette qualité de secrétaire adjointe qu’elle assista maintes fois aux discussions de Sulfatin et de Philox Lorris, aux conférences avec de très hautes personnalités, conférences et discussions relatives à trois grandes, à trois immenses affaires, très différentes l’une de l’autre, qui occupaient alors presque exclusivement les méditations de Philox Lorris.

Pour être initié aux préoccupations du savant, il nous suffit d’assister indiscrètement à quelques-unes de ses conférences. Voici aujourd’hui, dans le grand hall du secrétariat, discutant avec Philox, des messieurs aux figures basanées, aux chevelures crépues, aux barbes d’un noir luisant, des militaires revêtus d’uniformes étrangers. Ce sont des diplomates de Costa-Rica, avec une commission de généraux, qui traitent une affaire de fourniture d’engins et produits. Écoutons Philox Lorris, en train de résumer la question avec la concision d’un homme qui tient à ne jamais gaspiller le quart d’une minute.

« En deux mots, messieurs, dit Philox Lorris en coupant la parole à un diplomate loquace, la république de Costa-Rica, pour sa guerre avec la Danubie…


Engins inédits.

— Pardonnez ! pardonnez ! fait le diplomate, pas de guerre ! La république de Costa-Rica, pour assurer le maintien de la paix avec la Danubie… Les négociations sont pendantes, nous n’en sommes pas encore aux ultimatums !… pour assurer le maintien de la paix…

— Désire acquérir une ample provision de nos explosifs inédits, continue Philox…

— C’est bien cela.

— Ainsi que les engins de notre création, destinés à porter, en cas de besoin, ces explosifs aux endroits les plus favorables pour endommager le plus sérieusement possible l’ennemi…

— Précisément.

— Vous avez assisté aux essais de nos produits nouveaux, vous avez entrevu — de loin — les engins dont nous gardons le secret, et vous désirez acquérir engins et produits. Vous avez transmis à votre gouvernement nos conditions ; ces conditions ne varieront pas. Certains de la supériorité de nos produits sur tout ce qui s’est fait jusqu’à ce jour, nous n’abaisserons pas nos prétentions : c’est à prendre ou à laisser !

— Cependant…

— Rien du tout… Dites oui, dites non, mais concluons…

— Une simple observation… La république de Costa-Rica fera tous les sacrifices… pour l’amour de la paix… Mais, en consentant à ces lourds sacrifices, elle désirerait avoir, pour conduire les armées chargées d’expérimenter vos nouveaux engins, l’homme qui les a conçus… vous-même, illustre savant !


« nous désirons acquérir, pour assurer le maintien de la paix, quelques engins et explosifs… »

— Moi ! s’exclama Philox Lorris ; croyez-vous que j’aie le temps ? Et puis, je suis ici ingénieur général de l’artillerie, je ne puis prendre du service à l’étranger…

— Oh ! service provisoire ! L’autorisation serait facile à obtenir, en payant même un fort dédit à votre gouvernement ! Vous voyez à quel prix nous mettons votre précieux concours !

— Messieurs, c’est inutile, d’autres affaires me réclament…

— Donnez-nous au moins l’un de vos collaborateurs, M. Sulfatin, par exemple…

— J’ai besoin de Sulfatin ; je pourrais vous donner quelques-uns de mes ingénieurs, mais pour un temps seulement… Mais je me réserve le droit d’exploiter mes engins et produits comme il me conviendra et de livrer à toutes puissances, même à la Danubie, ce qu’elles me demanderont…


les envoyés de la république de costa-rica.

— À la Danubie ! les mêmes produits qu’à nous !

— C’est également pour le maintien de la paix…

— Oh ! mais, rien de fait !

— Soit, je ne vous cache pas que la Danubie a, ces jours derniers, accepté toutes mes conditions et pris livraison de ces engins que vous refusez d’acquérir… Elle sera seule pourvue !

— Elle a pris livraison !… Nous acceptons alors…

— C’est ce que vous avez de mieux à faire ; il ne reste qu’à régler le mode de paiement et les sûretés.

— Voulez-vous des hypothèques sur palais gouvernementaux ?

— Non, je préfère recevoir de régulières délégations sur produits des douanes et octrois… »

Si l’affaire de fourniture des engins perfectionnés et produits chimiques nouveaux aux deux belligérants actuels et dans l’avenir à tous belligérants quelconques pendant un certain temps était d’une colossale importance, la seconde affaire, d’un caractère absolument différent, n’avait pas de moins gigantesques proportions. Inclinons-nous devant la souveraine puissance de la science ! Si, impassible comme le destin, elle fournit à l’homme les plus formidables moyens de destruction ; si elle met entre ses mains, avec la liberté d’en abuser, les forces mêmes de la nature, elle donne aussi libéralement les moyens de combattre la destruction naturelle ; elle fournit aussi abondamment des armes puissantes pour le grand combat de la vie contre la mort !


Un énorme cerveau sous un crâne semblable à un dôme.

Cette fois, Philox Lorris n’a plus affaire à des soldats, à des généraux ayant hâte d’expérimenter sur les champs de bataille ses nouvelles combinaisons chimiques ; il s’agit d’une affaire de médicaments nouveaux, et pourtant ce ne sont pas des médecins qui discutent avec lui dans le grand laboratoire, mais des hommes politiques.

Il est vrai que, parmi ces hommes politiques, il y a Son Excellence le ministre de l’Hygiène publique, un avocat célèbre, un des maîtres de la tribune française, ayant déjà fait partie, depuis vingt ans, de cent quarante-neuf combinaisons ministérielles, avec les portefeuilles les plus divers, de puis celui de la Guerre, celui de l’Industrie ou celui des Cultes jusqu’au ministère des Communications aériennes ; en somme, un homme d’une compétence universelle.

« Hélas ! messieurs, dit Philox Lorris, la science moderne est quelque peu responsable du mauvais état de la santé générale ; l’existence hâtive, enflammée, horriblement occupée et énervée, la vie électrique, nous devons le reconnaître, a surmené la race et produit une sorte d’affaissement universel…

— Surexcitation cérébrale ! dit le ministre.

— Plus de muscles, fit Sulfatin avec mépris. Le cerveau seul travaillant absorbe l’afflux vital aux dépens du reste de l’organisme, qui s’atrophie et se détériore ; l’homme futur, si nous n’y mettons ordre, ne sera plus qu’un énorme cerveau sous un crâne semblable à un dôme monté sur les pattes les plus grêles !

— Donc, reprit Philox, surmenage ; conséquence : affaiblissement ! De là, défense de plus eu plus difficile contre les maladies qui nous assiègent. Premier point : la place est affaiblie. — Deuxième point : les ennemis qui l’assiègent se montrent de plus en plus nombreux et de plus en plus dangereux !

— Les maladies nouvelles ! fit le ministre.

— Vous l’avez dit ! Lorsqu’on a cherché à susciter à des microbes dangereux des microbes ennemis chargés de les détruire, ces microbes développés sont devenus à leur tour des ennemis pour la pauvre race humaine et ont donné naissance à des maladies inconnues, déroutant pour un instant les hommes de science qui ont le plus étudié la toxicologie microbienne…

— Et, permettez-moi de vous le dire, messieurs, fit le ministre, les méfaits de la chimie sont pour beaucoup dans notre triste état de santé à tous…

— Comment ! les méfaits ?…

— Disons, pour ne pas offenser la science, les inconvénients de la chimie trop sue, trop pratiquée, c’est-à-dire la chimie appliquée à tout, à la fabrication scientifique en grand des denrées alimentaires, liquides ou solides, de tout ce qui se mange et se boit, à l’imitation de tous les produits naturels et sincères, ou à leur sophistication… Hélas ! tout est faux, tout est feint, tout est fabriqué, imité, sophistiqué, adultéré, et nous sommes, en un mot, tous empoisonnés par tous les Borgias de notre industrie trop savante !

— Hélas ! dit un député, qui était un ex-bon vivant, actuellement ravagé par une incurable maladie d’estomac.

— Sans compter mille autres causes, comme le nervosisme général produit par l’électricité ambiante, par le fluide qui circule partout autour de nous et qui nous pénètre — les maladies industrielles frappant les hommes employés à telle ou telle industrie dangereuse et se répandant aussi autour des usines, puis l’effrayante agglomération des grouillantes fourmilières humaines de plus en plus serrées sur notre pauvre univers trop étroit…

— Les continents, l’Amérique, l’Europe, l’Afrique bondées, l’Asie débordant de Chinois, dit un des hommes politiques, sont comme d’immenses radeaux flottant sur les eaux et chargés à sombrer de passagers affamés, prêts à s’entre-dévorer entre eux !…


la nouvelle bellone.

— Malgré l’application en grand à l’agriculture de la chimie modificatrice du vieil humus usé et l’excitation électrique des champs assurant la germination et la pousse rapides.

— Ah ! si nous n’avions pas, pour y déverser notre trop-plein dans un avenir très prochain, ce sixième continent en construction, sous la direction d’un homme au génie créateur, le grand ingénieur Philippe Ponto, là-bas, dans l’immense et jusqu’ici tout à fait inutile océan Pacifique ! Quelle œuvre, messieurs, quelle œuvre !


« mes espérances ! »

— Revenons à notre affaire, reprit Philox Lorris, voyant que la conversation menaçait de s’égarer ; les trop grandes agglomérations humaines et l’énorme développement de l’industrie ont amené un assez triste état de choses. Notre atmosphère est souillée et polluée, il faut s’élever dans nos aéronefs à une très grande hauteur pour trouver un air à peu près pur, — vous savez que nous avons encore, à 600 mètres au-dessus du sol, 49,656 microbes et bacilles quelconques par mètre cube d’air. — Nos fleuves charrient de véritables purées des plus dangereux bacilles ; dans nos rivières pullulent les ferments pathogènes ; les établissements de pisciculture ont beau repeupler régulièrement tous les cinq ou six ans fleuves et rivières, les poissons n’y vivent plus ! Le poisson d’eau douce ne se rencontre plus que dans les ruisselets et les mares au fond des campagnes lointaines. Ce n’est pas tout, hélas ! Il y a encore une autre cause à notre triste dépérissement ; elle tient aux mœurs modernes et aux universelles et impérieuses nécessités pécuniaires, tourment de notre civilisation horriblement coûteuse. Cette cause, c’est le mariage par sélection à l’envers. Comme philosophes, nous nous élevons contre ce funeste travers et, comme pères, nous nous laissons aller à pratiquer aussi pour nos fils cette sélection à l’envers. Que recherche-t-on généralement quand l’heure est venue de se marier et de fonder une famille ? Quelles fiancées font prime ? Les orphelines, c’est-à-dire les jeunes personnes dont les parents n’ont pu dépasser la faible moyenne de la vie humaine, ou, à défaut d’orphelines, celles dont les parents sont au moins souffreteux et caducs, ce qui permet de compter sur la réalisation rapide des fameuses espérances, miroir aux alouettes des fiancés, supplément de dot généralement apprécié ! Fatal calcul ! Le manque de vitalité, la faiblesse d’endurance, se transmettent dans les descendants et cette sélection à l’envers amène un dépérissement de plus en plus rapide de la race… Que peuvent tous les congrès de médecins, de physiologistes et d’hygiénistes contre ces causes multiples ? Vous avez beau, monsieur le ministre de l’Hygiène publique, faire passer à certains jours des iodures et des toniques par les tubes des compagnies d’alimentation, ce qui ne peut se faire seulement que dans les villes assez importantes pour que ces compagnies aient pu s’établir, la santé générale, dans les grands comme dans les petits centres, reste mauvaise…


surveillance aérienne des frontières.

— Sans compter, ajouta Sulfatin, en ce qui nous concerne, cette dangereuse épidémie de migranite, qui, malgré les efforts du corps médical, a désolé nos régions… et qui dure encore, attaquant même les animaux !

— L’affaire de la migranite sera tirée au clair par la commission de médecins chargée de l’étudier dans ses effets et de remonter à ses causes, dit un des hommes politiques ; dès à présent, il est permis de soupçonner qu’elle est due à la malveillance d’une nation étrangère qui, par des moyens que nous sommes sur le point de découvrir, par des courants électriques chargés de miasmes soigneusement préparés, nous a envoyé cette maladie inconnue, fabriquée de toutes pièces pour ainsi dire, maladie d’abord bénigne et seulement gênante, mais devenue rapidement, en certains cas, suivant les terrains où elle éclatait, maligne et désastreuse ! Mais ceci doit rester entre nous, messieurs, c’est de la politique, c’est l’affaire du gouvernement de prendre, un jour, telles mesures de représailles qu’il jugera convenables.

— Déplorable ! s’exclama un des messieurs, situation inquiétante ! Il n’y a plus de sécurité pour les nations avec ces continuels progrès de la science ! Le ministère de la Guerre accable le budget, il réclame sans cesse des crédits supplémentaires pour création de nouveaux engins pour croisières aériennes de surveillance… S’il nous faut maintenant nous défendre contre des invasions de miasmes, au risque de paraître blasphémer, je me permettrai de déplorer ces incessants et désolants progrès de la science…

— Ne blasphémez pas ! la science poursuit toujours sa marche en avant, s’écria Philox Lorris ; au point de vue militaire, nous sommes en train de clore l’ère barbare des explosifs et des produits chimiques aux effets de plus en plus effroyables… Le dernier mot du progrès de ce côté vient d’être dit, et c’est, messieurs, la maison Philox Lorris qui l’a prononcé. On ne pourra trouver mieux que les engins et produits que nous mettons actuellement en circulation… La collision entre la république de Costa-Rica d’Amérique et la Danubie vous le démontrera. Je suis heureux de cette occasion de les expérimenter… Vous allez voir, messieurs, une belle guerre ! Mes explosifs sont réellement supérieurs à tout comme effet et comme facilité d’emploi. Tenez, je me fais fort, avec une simple pilule de mon produit, de faire sauter très proprement une ville à 20 kilomètres d’ici… Facilité, simplicité, propreté ! Pfuit ! c’est fait ! L’explosif idéal vraiment !… C’est, je vous le répète, le dernier mot du progrès ! Hâtons-nous de le prononcer et cherchons autre chose…

— Il nous va donc falloir encore une fois réformer notre matériel et notre approvisionnement ? Vous m’épouvantez ! Et notre budget déjà si terriblement lourd !

— Monsieur le ministre des Finances, c’est le progrès ! Mais tranquillisez-vous. Je me fais fort de vous trouver mieux, beaucoup mieux que tout cela, avant deux ans !

— Comment ! Mais alors il nous faudra encore recommencer dans deux ans ?


« plus d’explosifs, des miasmes ! »

— Sans doute !… Mais attendez et ne maudissez pas la science ! Je vous disais que l’ère des explosifs touchait à sa fin… Nous avons eu l’ère du fer, le temps des chevaliers enfermés dans leurs carapaces, chargeant, la lance en avant, ou tapant comme des sourds, à coups de masses d’armes, de pommes de lourdes épées ; ensuite, l’ère de la poudre, le temps des canons lançant d’abord assez maladroitement boulets et obus ; puis l’ère des explosifs divers, des produits chimiques meurtriers et des engins perfectionnés, portant la destruction à des distances de plus en plus longues ; ce temps-là touche à sa fin, la guerre chimique est usée à son tour !


une goutte d’eau vue au microscope : 590,000 microbes et bacilles !

Faut-il vous révéler le sujet de mes recherches actuelles, l’affaire à laquelle je vais exclusivement me consacrer dès que nous aurons réglé celle qui fait l’objet de notre réunion ? Le temps me semble venu de faire la guerre médicale ! Plus d’explosifs, des miasmes ! Nous avons déjà commencé, vous le savez, puisque nous comptons dans nos armées un corps médical offensif, pourvu d’une petite artillerie à miasmes délétères ; mais ce n’est qu’un essai, un timide essai !… Notre corps médical offensif n’a encore servi à rien de bien sérieux… Et pourtant, l’avenir est là, messieurs ! De tous côtés, les savants cherchent ; l’affaire de la migranite, cette indisposition à laquelle personne n’a pu échapper, en est une preuve : la migranite nous a été envoyée par une nation étrangère… Avant peu, on ne se battra pas autrement qu’à coups de miasmes ! Je vais poursuivre mes recherches dans le plus grand secret, et, avant deux ans, je transforme définitivement l’art de la guerre ! Plus d’armées, ou du moins n’en aura-t-on que juste ce qu’il faut pour recueillir les fruits de l’action du corps médical offensif ! Supposons-nous en état de guerre avec une nation quelconque : je couvre cette nation de miasmes choisis, je répands telle ou telle combinaison de maladie qu’il me plait, et l’armée auxiliaire du corps médical n’a qu’à se présenter et à imposer à cette nation couchée sur le flanc, tout entière malade, les conditions de la paix… C’est simple, c’est facile et c’est humanitaire ! Messieurs, j’en suis certain d’avance, ce n’est pas comme chimiste, c’est comme philanthrope que l’avenir m’appréciera…


la nymphe de la seine.

— Mais cette diffusion des miasmes de l’autre côté de la frontière n’est pas sans danger pour nous…

— Pardon, général ! J’ai eu préalablement le soin de couvrir notre frontière d’un rideau de gaz isolateur, impénétrable à ces miasmes, autant pour empêcher le retour de nos miasmes que pour arrêter ceux de l’ennemi… Je ne me dissimule pas les difficultés, mais c’est une affaire de temps : avant deux ans, j’aurai trouvé les procédés et paré à toutes les difficultés, l’affaire sera mûre et nous entrerons dans la période de la réalisation… Vous voyez que la science transforme encore une fois la guerre et que, d’effroyablement barbare dans ses effets, elle la rend tout à coup douce et humanitaire. Lorsque les corps médicaux offensifs seuls seront aux prises, vous ne verrez plus ces effroyables hécatombes d’êtres jeunes et valides dont l’ère de la poudre et l’ère des explosifs nous donnaient l’horrible spectacle à chaque collision de peuples. Quel est l’objectif d’un général au jour d’une bataille ? C’est de mettre le plus possible d’ennemis hors d’état de nuire à ses troupes ou de s’opposer à sa marche en avant, n’est-ce pas ? Il fallait, jusqu’à présent, se livrer pour cela à de féroces tueries, par le canon, les explosifs, les produits chimiques, les gaz asphyxiants, etc.… Eh bien ! lorsque je serai maître de tous mes procédés, toutes les armées que l’ennemi lancera sur nous, je me chargerai de les coucher sur le sol, intoxiquées, malades autant que je le voudrai et, pour quelque temps, incapables de lever le doigt ! La science, à force de perfectionner la guerre, la rend humanitaire, je maintiens le mot ! Au lieu d’hommes, dans la fleur de leur vigueur et de leur santé, couchés par centaines de mille dans un sanglant écrabouillement, la guerre, par les corps médicaux offensifs, ne laissera sur le carreau que les valétudinaires, les affaiblis, les organismes grevés de mauvaises hypothèques, qui n’auront pu supporter l’effet des miasmes ! Ainsi la guerre, éliminant les êtres faibles et maladifs, tournera finalement au profit de la race… Une nation vaincue sur le champ de bataille se trouvera, en compensation, purifiée, j’ose le dire ! Ai-je raison de qualifier de bienfaisante et d’humanitaire cette future forme de la guerre ? N’ai-je pas, en définitive, le droit de me proclamer un véritable bienfaiteur de l’humanité, puisque avec la guerre purement médicale que j’inaugure je terrasse à jamais l’antique barbarie ? Maintenant, donnez-moi deux ans encore ou dix-huit mois, le temps de porter au point de perfection les engins spéciaux que je rêve, de surmonter les dernières difficultés et de réunir des approvisionnements de gaz toxiques suffisamment étudiés, préparés et dosés… et revenons pour l’instant à notre affaire…

— Du grand MÉDICAMENT NATIONAL ! acheva Sulfatin.

National ! appuya Philox Lorris, c’est un médicament national que je veux lancer et pour lequel je sollicite l’appui du gouvernement ! Mon grand médicament microbicide, dépuratif, régénérateur, réunit toutes les qualités, concentrées et portées à leur maximum, des mille produits divers plus ou moins bienfaisants, exploités par la pharmacie ; il est destiné à les remplacer tous… L’État, qui veille surtout et sur tous, qui s’occupe du citoyen souvent plus que celui-ci ne voudrait, qui le prend dès l’instant de sa naissance pour l’inscrire sur ses registres, qui l’instruit, qui dirige une grande partie de ses actions et l’ennuie très souvent, il faut l’avouer, qui s’occupe même de ses vices, puisqu’il lui fournit son alcool et son tabac, l’État a pour devoir de s’occuper de sa santé… Pourquoi n’aurait-il pas le monopole des médicaments, comme il avait jadis celui des allumettes, quand il y avait des allumettes, et comme il a encore celui du tabac ? Oui, c’est un monopole nouveau que je vous propose de créer, pour exploiter avec moi mon grand médicament national

— Mais êtes-vous absolument certain de l’efficacité de votre médicament national ?…

— Si j’en suis certain !… Attendez ! Sulfatin, qu’on fasse venir votre malade La Héronnière. C’est sur lui que nous avons expérimenté… Vous avez tous connu Adrien La Héronnière, notre très éminent concitoyen, arrivé au dernier degré de l’anémie physique et morale, tellement archi-usé qu’aucun médecin ne voulait l’entreprendre, malgré l’énormité des primes proposées, en raison de l’indemnité payable en cas de non-réussite… Mon collaborateur Sulfatin l’a entrepris, et vous allez voir ce qu’il a fait en dix-huit mois de ce valétudinaire à bout de souffle… M. La Héronnière est en bon état de réparation ; avant peu, il sera comme neuf !…

— Très bien, mais c’est que nous avons à compter avec l’opposition dans les Chambres, dit un des hommes politiques, et la création d’un nouveau monopole soulèvera peut-être de fortes objections…

— Allons donc ! Avec un exposé des motifs bien fait : état morbide de la nation bien démontré, l’ennemi signalé ; l’anémie et la déchéance physique qu’elle entraine, la terrible anémie s’abattant sur un organisme déjà envahi par cent variétés de microbes divers… Puis chant de victoire, le remède est trouvé, c’est le grand médicament national de l’illustre savant et philanthrope Philox Lorris ! Le grand médicament national foudroie tous les bacilles, vibrions et bactéries, il terrasse la terrible anémie, il relève le tempérament national, rétablit les fonctions de tous les organismes fêlés, combat victorieusement l’atrophie musculaire, la sénilité prématurée, etc… Et le monopole est voté à quatre cents voix de majorité. Et nous avons, en même temps que le profit matériel, la gloire et la joie de rendre réellement force et santé à l’homme moderne, si horriblement surmené !!! »


comment on se représente mme lorris en son cabinet de travail.

iii

Estelle Lacombe assiste à une dispute conjugale. — Bienfaits de la science appliquée aux scènes de ménage. — Autres beautés du phonographe. — La petite surprise de Sulfatin.

Estelle, qui passait toutes ses journées dans la maison Philox Lorris, ne voyait pas souvent Mme Lorris, occupée sans doute à son fameux livre de haute philosophie. Elle était au courant de la situation du ménage et savait qu’il y avait toujours eu, presque depuis leur mariage, divergence d’idées entre Mme Lorris et le savant à l’esprit impérieux et systématique. On voyait rarement ensemble M. et Mme Lorris, même à la salle à manger, l’illustre inventeur oubliant facilement l’heure des repas au milieu de ses immenses occupations.

Un jour qu’Estelle était occupée à rechercher un document dans une des nombreuses bibliothèques de l’hôtel Philox Lorris, où les livres et les collections s’accumulaient dans toutes les pièces, à tous les étages, garnissant tous les coins et recoins, envahissant jusqu’aux couloirs, elle entendit tout à coup comme une dispute s’élever dans une petite pièce ouvrant sur le grand salon, où pourtant elle n’avait vu personne lorsqu’elle l’avait traversée.

Elle reconnut les voix de M. et Mme Lorris se succédant après de courts intervalles de silence. Mme Lorris semblait faire de vifs reproches à son mari, puis la pauvre dame se taisait, sans doute en proie à une vive émotion, et, après un instant, la voix grondeuse de Philox Lorris s’élevait à son tour, parfois sur un ton de colère.


Elle reconnut les voix de M. et Mme Lorris.

Estelle, très embarrassée, toussa, remua des chaises pour indiquer sa présence ; mais, dans le feu de la colère sans doute, M. et Mme Lorris n’y prirent garde et continuèrent leur échange d’aménités conjugales.

Que faire ? Pour quitter la place, il fallait de toute nécessité qu’Estelle traversât le petit salon, théâtre de cette querelle de ménage. Elle n’osait se montrer et s’exposer aux regards irrités du terrible Philox Lorris ; il lui fallait donc bien rester là et, contre son gré, continuer à saisir quelques bribes de l’altercation.

« Je vous déclare encore une fois, disait Mme Lorris, que vous êtes insupportable, extraordinairement insupportable ! Quelle existence m’avez-vous faite, je vous le demande ? Vous avez toujours été l’être le plus désagréable du monde, avec vos idées particulières et vos systèmes !… J’exècre votre science, si c’est elle qui vous fait ce caractère ; je me moque de vos laboratoires, de votre chimie, de votre physique et je me soucie très peu de vos inventions et découvertes. Oui, monsieur, je m’en flatte, notre fils Georges ne sera pas le hérisson de savant que vous êtes, il tient trop de moi… »

Un instant de silence suivit cette blasphématoire déclaration, puis la voix de Philox Lorris se fit entendre.

« … Je désire n’être pas contrecarré toujours dans mes plans et mes idées… Croyez-vous que j’aie le temps de discuter sur des fadaises de ménage, sur les futilités auxquelles l’esprit féminin se complaît…

« Vous vous plaignez toujours, vous dites que, sans cesse plongé dans mes expériences, je ne songe pas assez à vous offrir quelques distractions… Je ne veux pas discuter ce point… Pourtant, vous êtes maîtresse de votre temps et je ne vous empêche en aucune façon de le gaspiller comme il vous plaît… Vous demandez des distractions, des soirées, des fêtes mondaines, eh bien ! en voici… J’ai horreur de tout cela, mais enfin vous allez être satisfaite ; je donne, nous donnons une grande soirée artistique, musicale, scientifique même… Oui, madame, scientifique aussi ; cette partie du programme me regarde ; pour le reste, je compte absolument sur vous… »

Nouveau silence, puis quelques phrases de Mme Lorris qui n’arrivent pas distinctement à l’oreille d’Estelle.

« Cette science, madame, sur laquelle vos faibles sarcasmes viennent s’émousser, ces travaux dont votre esprit irrémédiablement frivole ne peut même soupçonner l’importance, ont créé notre situation… Ces préoccupations que vous me reprochez, ces jours et ces nuits passés dans les laboratoires à l’âpre poursuite de l’inconnu, de l’introuvé, ces prises de corps avec tous les éléments, ces luttes violentes avec la nature pour lui arracher ses secrets, tout cela, finalement, a créé la puissante maison Philox Lorris… Et vous, quelle part avez-vous prise à ces gigantesques efforts ? Vous n’avez qu’à jouir du fruit de ces énormes labeurs, et vous…

— Oui, monsieur, notre fils Georges tient de moi, et je l’en félicite… Il ne sera pas un savant morose et maniaque se racornissant parmi les cornues et tous les ingrédients de votre diabolique cuisine scientifique ! Pauvre cher enfant ! Peut-être bien, comme vous le lui reprochez sans cesse, l’âme de mon arrière-grand-père, qui fut un artiste et sans doute un homme vraiment digne de vivre, appréciant la vie, aimant surtout ses beaux côtés, revit-elle en lui… Je me permets d’avoir d’autres idées que les vôtres. »

Estelle n’en entendit pas davantage : la porte du petit salon, entre-bâillée, s’ouvrit brusquement. Toute confuse de son indiscrétion forcée, Estelle laissa s’écrouler une pile de volumes et se plongea la tête dans les comptes-rendus de l’Académie des Sciences.

« Eh bien ! Estelle ?… » dit la personne qui venait d’entrer.

Estelle releva la tête avec une joie mêlée de surprise. Le survenant n’était pas le terrible Philox Lorris, c’était Georges, son fiancé. Pourtant, malgré l’arrivée de Georges, qui ne semblait nullement ému, la querelle continuait dans la pièce à côté. Estelle, très embarrassée et n’osant parler, montra du doigt la porte.

Georges éclata de rire.

« Ne craignez rien, fit-il, c’est une petite explication entre mon père et ma mère, une simple escarmouche, ils sont toujours en divergence de vues et d’opinions…


la dispute des deux phonographes.

— Je n’ose pas passer devant eux pour m’en aller, dit tout bas Estelle ; je suis bloquée ici depuis quelques instants, entendant bien malgré moi…

— Vous n’osez pas passer devant eux ? Mais avec moi vous ne craignez rien ; venez donc et voyez !

— Oh ! non… je ne veux pas…

— Mais si, venez !… »

Il fit passer devant lui Estelle, qui s’arrêta stupéfaite au milieu de la pièce. Il y avait de quoi : les voix de M. et Mme Lorris continuaient la discussion commencée et pourtant la pièce était vide !

Georges, d’un geste, montra deux phonographes placés sur la table, au milieu d’un fouillis de livres et d’instruments…

« Voilà, dit-il, mes parents se chamaillent un petit peu par l’intermédiaire de leurs phonographes… Laissons-les, cela n’a pas grand inconvénient, et je vais vous expliquer…

— Ils se disputent par phonographes ! s’écria Estelle, heureuse et soulagée.


Mme Lorris confie le sermon à son phono.

— Mon Dieu, oui ! Admirez les bienfaits de la science ! Vous n’ignorez pas qu’une certaine mésintelligence règne malheureusement entre mes parents, cela date de loin !… Vous connaissez mon père, un savant terrible, autoritaire, systématique… De plus, toujours absorbé par ses travaux et ses entreprises, il est d’une humeur assez difficile parfois… Ma mère est d’un caractère tout opposé, elle a des goûts tout différents ; de là, des heurts, des chocs, depuis le lendemain de leur mariage, parait-il… Le grand mot de mon père, quand il est bien hors de lui, à la fin de toutes les querelles, c’est : « Madame Philox Lorris ! Tenez ! vous n’êtes… qu’une femme « du monde !!! » Ma mère tient bon ; alors que tout plie devant l’autorité du savant, elle entend garder sur tout ses opinions particulières… Et tous les jours, par suite de ces divergences de vues de mes parents, il y a discussion, querelle…

— Hélas ! fit Estelle tristement.

— Heureusement, ajouta Georges, grâce à cette science que ma mère s’obstine à ne pas vénérer, l’inconvénient est moindre que vous ne supposez, on se dispute par phonographe ! Quand mon père a sur le cœur quelque chose qui l’étouffe, une semonce, une scène à faire, il saisit vite son phonographe et se soulage en le chargeant de transmettre récriminations, admonestations, reproches amers et autres douceurs. Pas d’objections, pas de répliques qui gâteraient tout, le phono reçoit tout, mon père

le fait porter ici dans cette pièce ainsi consacrée aux scènes de ménage, et il se remet, l’esprit rasséréné, à ses travaux. De son côté, ma mère, lorsqu’elle se croit quelque grief contre son mari, lorsqu’elle a quelque observation à lui faire, emploie le même procédé et, tout à son aise, confie aussi le sermon à son phonographe… Elle est tranquille après, le nuage est passé, le ciel se découvre ; quand on se retrouve à table aux repas, il n’est question de rien, on ne se douterait aucunement que M. et Mme Philox Lorris viennent de se chamailler… Et je soupçonne que, depuis longtemps, chacun d’eux a cessé d’écouter ce que le phonographe de l’autre a été chargé de lui faire savoir ! Les phonographes prêchent dans le désert… Mon père envoie son phono, ma mère arrive avec le sien, fait marcher les appareils et s’en va… Personne n’écoute le duo ! Mon père, pour éviter des pertes de temps, a fait adapter à ces appareils des récepteurs qui enregistrent les réponses aux messages, mais il se garde bien d’entendre ces messages ; il a ainsi les clichés de tous les sermons conjugaux depuis plus de vingt ans, une belle collection, je vous assure, classée dans un cartonnier !… »


m. philox lorris charge son phonographe de transmettre reproches, admonestations et récriminations.

Les phonographes, pendant ces explications, s’étaient tus ; la querelle avait pris fin…

« Je vous soupçonne, ma chère Estelle, fit Georges, de garder encore contre la science les mêmes préventions que ma mère. Vous voyez pourtant qu’elle a du bon !… Grâce à elle, on peut vivre en parfaite mauvaise intelligence sans s’arracher quotidiennement les yeux !… Si vous voulez, quand nous serons mariés, lorsque nous aurons à nous disputer, nous prendrons aussi des phonographes ?

— C’est entendu, » répondit Estelle en riant.

Estelle, ayant trouvé le document qu’elle cherchait, laissait la pièce consacrée aux scènes de ménage et regagnait le hall du secrétariat. « Ma chère Estelle, lui dit Georges, vous venez de voir une des plus heureuses applications du phonographe ; il y en a d’autres encore : ainsi, ma mère a pu me faire entendre le premier cri jeté par moi à mon arrivée sur cette terre et recueilli phonographiquement par mon père… Ainsi nous avons le premier vagissement de l’enfant surpris à la naissance en cliché phonographique, de même que nous pouvons garder de la même façon, pour les réentendre toujours, à volonté, les derniers mots d’un parent, les dernières recommandations d’un ancêtre à son lit de mort… Le hasard m’a mis, ces jours-ci, à même d’apprécier une autre application toute différente, mais aussi heureuse… Il faut que je vous conte cela… Vous savez que notre ami Sulfatin, l’homme de bronze, nous donnait, depuis quelque temps, des inquiétudes par ses surprenantes distractions ? J’ai la clef du mystère, je connais la cause de ces distractions : Sulfatin se dérange tout simplement ; la science n’a plus son cœur tout entier !

— En Bretagne, déjà, M. La Héronnière s’en était aperçu.

— Mais c’est bien autre chose, maintenant ! Figurez-vous que, l’autre jour, j’allais entrer, pour un renseignement à demander, dans le petit bureau spécial où Sulfatin s’enferme pour méditer quand il a quelque grosse difficulté à vaincre, lorsque j’entendis une voix de femme qui disait : « Mon Sulfatin, je t’adore et n’adorerai jamais que toi !… » Jugez de mon effarement ! Par la porte entre-bâillée, ma foi, je risquai un coup d’œil indiscret et je ne vis pas de dame : c’était un phonographe qui parlait sur la table de travail de Sulfatin.

— Et vous vous êtes sauvé ?

— Non, je suis entré. Sulfatin, comme réveillé en sursaut, a bien vite arrêté son phonographe et m’a dit gravement : « Encore l’Académie des sciences de Chicago qui me communique quelques objections relatives à nos dernières applications de l’électricité… Ces savants américains sont des ânes ! » Vous pensez si j’ai dû me retenir pour garder mon sérieux ; ils ont une jolie voix, ses savants américains ! Eh bien ! nous allons rire un peu, si vous voulez me suivre jusqu’au cabinet de Sulfatin ; je crois que je lui ai préparé une petite surprise…


Albert Rodida - La Vie Electrique - illustration p211.png
La féodalité nouvelle.

— Qu’avez-vous fait ? » Georges s’arrêta sur le seuil du laboratoire. « Quand j’y songe, j’ai peut-être été un peu loin… — Comment cela ?


les premiers vagissements de l’enfant, reçus par le phonographe.

— Ma foi, je dois vous l’avouer, j’ai manqué de délicatesse ; pendant que Sulfatin avait le dos tourné, je lui ai volé le cliché phonographique du savant américain, et… — Et ? — Et je l’ai fait reproduire à cent cinquante exemplaires, que j’ai placés dans les phonographes du laboratoire de physique, reliés par un fil ; j’ai tout préparé, c’est très simple ; tout à l’heure, Sulfatin, en s’asseyant dans son fauteuil, établira le courant et cent cinquante phonographes lui répéteront ce que disait l’autre jour le savant américain…

— Mon Dieu ! pauvre M. Sulfatin ; qu’avez-vous fait ? Vite, enlevez ce fil… »

Georges hésitait.

« Vous croyez que j’ai été un peu trop loin ?… Mais il est trop tard, voici Sulfatin ! »

Dans le grand laboratoire où, devant des installations diverses, parmi des appareils de toutes tailles, aux formes les plus étranges, au milieu d’un formidable encombrement de livres, de papiers, de cornues et d’instruments, travaillent une quinzaine de graves savants, plus ou moins barbus, mais tous chauves, enfoncés dans les méditations ou suivant, attentifs, des expériences en train, Sulfatin venait d’entrer, marchant lentement, la main gauche derrière le dos et se tapotant le bout du nez de l’index de la main droite, ce qui était chez lui signe de profonde méditation.

Il alla, sans que personne levât la tête, jusqu’à son coin particulier et lentement tira son fauteuil. Il fut quelque temps à prendre sa place, il remuait sur la grande table des papiers et des appareils. Georges, voyant qu’il tardait à s’asseoir, allait s’élancer et couper le fil pour arrêter sa mauvaise plaisanterie, mais tout à coup Sulfatin, toujours d’un air préoccupé, se laissa tomber sur son siège.

Ce fut comme un coup de théâtre.

Drinn ! drinn ! drinn !

Cette sonnerie électrique à tous les phonographes fit lever la tête à tout le monde. Sulfatin regarda d’un air stupéfait le petit phonographe placé sur sa table. La sonnerie s’arrêta et immédiatement tous les phonographes parlèrent avec ensemble :

« Sulfatin ! mon ami, tu es charmant et délicieux ! je t’adore et je jure de n’adorer jamais que toi !!! Sulfatin ! mon ami, tu es charmant et délicieux ! je t’adore et je jure… Sulfatin ! mon ami, tu es charmant et délicieux… »

Les phonographes ne s’arrêtaient plus et, dès qu’ils arrivaient à l’exclamation finale, accentuée avec énergie, reprenaient le commencement de la phrase, doucement modulé !

Tous les savants s’étaient dérangés de leurs méditations ou avaient quitté leurs expériences ; debout, aussi ahuris que pouvait l’être Sulfatin, ils regardaient alternativement leur collègue et les phonographes indiscrets. Enfin, quelques-uns, les plus vieux, éclatèrent de rire en jetant un coup d’œil malicieux à Sulfatin, tandis que les autres rougissaient, se renfrognaient tout de suite et fronçaient les sourcils, l’air indigné et presque personnellement offensés.

« Sulfatin ! mon ami, tu es charmant et dé… »

Les phonographes s’arrêtèrent, Sulfatin venait de couper le fil.


« c’est scandaleux ! — vous compromettez la science française ! ».

Profitant du trouble général, Georges et Estelle refermèrent la porte sans avoir été aperçus ; ils se sauvaient pendant que retentissait encore dans la salle un brouhaha d’exclamations et de protestations. Des oh ! — des ah ! — des : C’est un peu fort ! — C’est scandaleux ! — Quelles turpitudes !… — Vous compromettez la science française !

« Pauvre M. Sulfatin ! fit Estelle.

— Bah ! il trouvera une explication !… répondit Georges, et vous voyez, ma chère Estelle, que le phonographe a du bon ; il enregistre les serments que l’on peut se faire répéter éternellement ou faire entendre, comme un reproche, s’il y a lieu, à l’infidèle ; il ne laisse pas se perdre et s’envoler la musique délicieuse de la voix de la bien-aimée et il la rend à notre oreille charmée dès que nous le désirons… Savez-vous, ma chère Estelle, que j’ai pris quelques clichés de votre voix sans que vous vous en doutiez et que, de temps en temps, le soir, je me donne le plaisir de les mettre au phonographe ?


la femme nouvelle.


grande soirée à l’hôtel lorris.

iv

Grande soirée artistique et scientifique à l’hôtel Philox Lorris. — Où l’on a la joie d’entendre les phonogrammes des grands artistes de jadis. — Quelques invités. — Première distraction de Sulfatin. — Les phonographes malades.

M. Philox Lorris se préparait à donner la grande soirée artistique, musicale et scientifique dont la seule annonce avait surexcité la curiosité de tous les mondes. Devant une assemblée choisie, réunissant le Tout-Paris académique et le Tout-Paris politique, toutes les notabilités de la science et des Parlements, devant les chefs de partis, les ministres, devant le chef de cabinet, l’illustre Arsène des Marettes, à la parole puissante, il compte, après la partie artistique, exposer, dans une rapide revue des nouveautés scientifiques, ses inventions récentes et jeter tout à coup l’idée du grand médicament national, intéresser les ministres, enlever les sympathies du monde parlementaire, lancer tous les journaux, représentés à cette soirée par leurs principaux rédacteurs et leurs reporters, sur cette immense, philanthropique et patriotique entreprise de la régénération d’une race fatiguée et surmenée, d’un peuple de pâles énervés, par le prodigieux coup de soleil revivifiant du grand médicament microcidide, dépuratif, tonique, anti-anémique et national, agissant à la fois sur les organismes par inoculation et par ingestion !

Tel est le but de Philox Lorris. Après le concert, dans une conférence avec exemples et expériences, Philox Lorris exposera lui-même sa grande affaire ; le coup de théâtre sera l’apparition du malade de Sulfatin, M. Adrien La Héronnière, que tout le monde a connu, que l’on a vu, quelques mois auparavant, tombé au dernier degré de l’avachissement et de la décadence physique. Aucun soupçon de supercherie ne peut naître dans l’esprit de personne, celui qui fournit la preuve vivante et éclatante des assertions de l’inventeur, le sujet enfin, n’est pas un pauvre diable quelconque et anonyme. Tout le monde a déploré la perte de cette haute intelligence sombrée presque dans une sénilité prématurée, et l’on va voir reparaître M. La Héronnière restauré de la plus complète façon au physique comme au moral, réparé physiquement et intellectuellement, redevenu déjà presque ce qu’il était autrefois !…

M. Philox Lorris s’est déchargé du soin des divertissements frivoles, de la partie artistique sur Mme Lorris, assistée de Georges et d’Estelle Lacombe.

« À vous le grand ministère de la futilité, leur a-t-il dit gracieusement, à vous toutes ces babioles ; seulement, j’entends que ce soit bien et je vous ouvre pour cela un crédit illimité. »

Georges, ayant carte blanche, ne lésina pas.

Il ne se contenta pas des simples petits phonogrammes suffisant aux soirées de la petite bourgeoisie, des clichés musicaux ordinaires, des collections de « Chanteurs assortis », de « Voix d’or », que l’on vend par boites de douze chez les marchands, comme on vend, pour soirées plus sérieuses, des boites de « douze tragédiens célèbres », « douze avocats célèbres », etc.

Il consulta quelques-uns des maestros illustres du jour, et il réunit à grands frais les phonogrammes des plus admirables chanteurs et des cantatrices les plus triomphantes d’Europe ou d’Amérique, dans leurs morceaux les plus fameux, et, ne se contentant pas des artistes contemporains, il se procura des phonogrammes des artistes d’autrefois, étoiles éteintes, astres perdus. Il obtint même du musée du Conservatoire des clichés de voix d’or du siècle dernier, lyriques et dramatiques, recueillis lors de l’invention du phonographe. C’est ainsi que les invités de Philox Lorris devaient entendre Adelina Patti dans ses plus exquises créations, et Sarah Bernhardt détaillant perle à perle les vers d’Hugo, ou rugissant les cris de passion farouche des drames de Sardou. Et combien d’autres parmi les grandes artistes d’autrefois, Mmes Miolan-Carvalho, Krauss, Christine Nilsson, Thérésa, Richard, etc…

Quelques marchands peu scrupuleux essayèrent bien de placer des morceaux de Talma et de Rachel, de Duprez et de la Malibran ; mais Georges avait sa liste avec chronologie bien établie et il ne se laissa pas prendre à ces clichés frauduleux de voix éteintes bien avant le phonographe, petites tromperies constituant de véritables faux phonographiques, auxquelles tant de bourgeois et de dilettanti de salon se laissent prendre.


S. E. Bonnard-Pacha.

Le grand soir arrivé, tout le quartier de l’hôtel Philox Lorris s’illumina, dès la tombée de la nuit, de la plus prestigieuse explosion de feux électriques dessinant comme une couronne de comètes flamboyantes autour et au-dessus du vaste ensemble de bâtiments de l’hôtel et des laboratoires. Cela formait ainsi au-dessus du quartier comme une réduction des anneaux de la planète Saturne. Bientôt ces flots de lumière furent traversés par des arrivées d’aérocabs de haute allure, aux élégantes proportions, amenant des invités de tous les points de l’horizon, de véhicules aériens des formes les plus nouvelles… Dans la foule, le service d’ordre était admirablement fait par des gardes civiques à hélicoptères, circulant constamment autour des débarcadères, maintenant à distance les aéronefs non munies de cartes.

Le flot des notabilités de tous les mondes, en uniformes divers ou revêtues de l’habit, des dames en superbes toilettes endiamantées, se répandit du débarcadère aérien dans les salons par les élégants praticables, remplaçant les ascenseurs pour ce jour-là.


M. Albeitus Palla.

Il nous suffît de jeter indiscrètement les yeux sur le carnet d’une reporteuse du grand journal téléphonique l’Époque, que nous rencontrons dès l’entrée, pour avoir les noms des principaux personnages que nous aurons l’honneur de croiser dans les salons de M. Philox Lorris.

Déjà sont arrivés, entre autres illustrations :

Mme Ponto, la cheffesse du grand parti féminin, actuellement députée du xxxiiie arrondissement de Paris.

M. Ponto, le banquier milliardaire, organisateur de tant de colossales entreprises, comme le grand Tube transatlantique franco-américain et le Parc européen d’Italie.


M. le duc de Béthanie.

M. Philippe Ponto, l’illustre constructeur du sixième continent, en ce moment à Paris pour des achats considérables de fers et fontes devant renforcer l’ossature des immenses territoires créés en soudant l’un à l’autre, à travers les bras de mer desséchés, les archipels polynésiens.

M. Arsène des Marettes, député du xxxixe arrondissement, l’homme d’État, le grand orateur qui tient entre ses mains les ficelles de toutes les combinaisons ministérielles.


le général zagovicz,
l’illustre vainqueur de la grande invasion chinoise
.

Le vieux feld-maréchal Zagovicz, ex-généralissime des forces européennes qui repoussèrent, en 1941, la grande invasion chinoise et anéantirent, après dix-huit mois de combats dans les grandes plaines de Bessarabie et de Roumanie, les deux armées de sept cent mille Célestes chacune, pourvues d’un matériel de guerre bien supérieur à ce que nous possédions alors et conduites à la conquête de la pauvre Europe par des mandarins asiatiques et américains.

Ce vieux débris des guerres d’autrefois est encore admirablement conservé malgré ses quatre-vingt-cinq ans et domine de sa haute taille, toujours droite, les grêles figures de nos ingénieurs généraux, toujours penchés sur les livres.

Le célébrissime Albertus Palla, photo-picto-mécanicien, membre de l’Institut, l’immense artiste qui obtint au dernier Salon un si grand succès avec son tableau animé la Mort de César, où l’on voit les personnages se mouvoir et les poignards se lever et s’abaisser, pendant que les yeux des meurtriers roulent avec une expression de férocité qui semble le dernier mot de la vérité dans l’art.


m. jacques loizel.

Son Excellence M. Arthur Lévy, duc de Béthanie, ambassadeur de Sa Majesté Alphonse v, roi de Jérusalem, qui a quitté tout simplement son splendide chalet de Beyrouth, malgré les attractions de cette ravissante ville de bains en cette semaine des régates aériennes.

M. Ludovic Bonnard-Pacha, ancien syndic de la faillite de la Porte ottomane, directeur général de la Société des casinos du Bosphore.

Quelques-uns des huit cents fauteuils de l’Académie française, c’est-à-dire les plus illustres parmi les illustres de nos académiciens et académiciennes.

Le journaliste le plus considérable, celui dont les rois et les présidents sollicitent la protection ou la bienveillance en montant sur le trône, le rédacteur en chef de l’Époque, M. Hector Piquefol, qui vient de se battre en duel avec l’archiduc héritier de Danubie, à cause de certains articles où il le morigénait vertement sur sa conduite, — et qui traite en ce moment avec le conseil des ministres récalcitrant du royaume de Bulgarie, pour le mariage du jeune prince royal.

L’honorable Mlle Coupard, de la Sarthe, sénatrice.

L’éminente Mlle la doctoresse Bardoz.

Un groupe nombreux d’anciens présidents de républiques sud-américaines et des îles, retirés après fortune faite, parmi lesquels Son Excellence le général Ménélas, qui abdiqua le fauteuil d’une république des Antilles après avoir réalisé tous les fonds d’un emprunt d’État émis en Europe. Le bon général, dans la haute estime qu’il professe pour notre pays, n’a pas voulu manger ses revenus ailleurs qu’à Paris.

Quelques monarques de différentes provenances, en retraite volontaire ou forcée.

Quelques milliardaires internationaux : MM. Jéroboam Dupont, de Chicago ; Antoine Gobson, de Melbourne ; Célestin Caillod, de Genève, le richissime propriétaire de quelques principautés gérées encore par des rois et princes devenus simplement ses employés et appointés suivant leur rang et l’illustration de leur famille, etc., etc.

M. Jacques Loizel, un des représentants de la nouvelle féodalité financière et industrielle, l’aventureux business-man qui, après avoir eu, en quelques affaires montées avec la fougue de sa jeunesse, 800,000 actionnaires ruinés sous lui, — mais lui avec, — fit preuve, lors de son retour aux grandes affaires, — après qu’il eut purgé en un voyage à l’étranger quelques petites condamnations, et laissé refroidir son ardeur trop imprudente, — d’un si lumineux génie pour l’organisation et le maniement des syndicats sur les matières premières, qu’il récupéra pour lui seul en quelques années les millions perdus dans les spéculations trop audacieusement mal conçues de sa première jeunesse.

Le grand socialiste Évariste Fagard, le Jean de Leyde de Roubaix lors du grand essai de socialisme de 1922, revenu à de plus saines idées après fortune faite dans le grand bouleversement, et qui vit aujourd’hui de ses modestes petites rentes, en sage un peu désillusionné, abritant sa philosophie dans un charmant petit castel du Calvados, où, comme un patriarche respecté, il vit entouré de sa nombreuse famille et de ses nombreux fermiers ou ingénieurs agricoles, regardant avec un sourire bienveillant, mais légèrement ironique, se dérouler l’éternel défilé des erreurs humaines.


l’essai de socialisme de 1922.


Quelques débris de l’ancienne noblesse, personnages insignifiants, mais que M. Philox Lorris tient à traiter avec bienveillance et qu’il honore assez souvent d’invitations à ses réceptions ou dîners, en raison des souvenirs qu’ils représentent et bien qu’ils n’occupent point des situations très élevées dans le monde nouveau, où ils ne sont généralement que très minces employés de ministères ou très subalternes ingénieurs sans grand avenir.

M. Jean Guilledaine, savant de premier ordre, ingénieur médical de la maison Philox Lorris, principal collaborateur de M. Philox Lorris dans ses recherches de bactériologie et microbiologie, dans la découverte, parmi tous les représentants de l’innombrable famille de bacilles, vibrions et bactéries, du microbe de la santé, et dans les études relatives à sa propagation par bouillon de culture et inoculations.

La foule des invités s’était répandue dans les différents salons de l’hôtel et jusque dans les halls où l’on avait à examiner quelques-unes des récentes inventions de la maison. Pour offrir quelques menues distractions à ses invités avant le commencement de la partie musicale, M. Philox Lorris faisait passer dans le Télé du grand hall des clichés téléphonoscopiques, pris jadis, des événements importants arrivés depuis le perfectionnement des appareils ; ces scènes historiques, catastrophes, orateurs à la tribune aux grandes séances, épisodes de révolutions ou scènes de batailles, intéressèrent vivement ; puis, les salons étant pleins, la partie musicale commença.


quelques représentants de l’ancienne noblesse.

Plus de musiciens, plus d’orchestre dans les salons de notre temps pour les concerts ou pour les bals : économie de place, économie d’argent. Avec un abonnement à l’une des diverses compagnies musicales qui ont actuellement la vogue, on reçoit par les fils sa provision musicale, soit en vieux airs des maîtres d’autrefois, en grands morceaux d’opéras anciens et modernes, soit en musique de danse, en valses et quadrilles des Métra, Strauss et Waldteufel de jadis ou des maîtres d’aujourd’hui.


plus d’orchestre.

Les appareils remplaçant l’orchestre et amenant la musique à domicile sont très simples et parfaitement construits ; ils peuvent se régler, c’est-à-dire que l’on peut modérer leur intensité ou les mettre à grande marche, suivant que l’on aime la musique vague et lointaine, celle qui fait rêver quand on a le temps de rêver, ou le vacarme musical qui vous étourdit assez douloureusement d’abord, mais vous vide violemment la tête, en un clin d’œil, de toutes les préoccupations de notre existence affairée.

Par exemple, il faut, autant que possible, avoir soin de placer l’appareil hors de portée, pour ne pas permettre à quelque invité distrait de mettre, ainsi qu’il arrive quelquefois, le doigt sur l’appareil au cran maximum, au moment inopportun, ce qui produit, au milieu des conversations du salon, une secousse désagréable.

On abuse un peu de la musique ; quelques passionnés font jouer leurs phonographes musicaux pendant les repas, moment consacré généralement à l’audition des journaux téléphoniques, et des raffinés vont même jusqu’à se faire bercer la nuit par la musique, le phonographe de la compagnie mis au cran de sourdine.

Cette consommation effrénée n’a rien de surprenant. Après tout, à quelques exceptions près, les gens énervés de notre époque sont beaucoup plus sensibles à la musique que leurs pères aux nerfs plus calmes, gens sains, assez dédaigneux des vains bruits, et ils vibrent aujourd’hui, à la moindre note, comme les grenouilles de Galvani sous la pile électrique

M. Philox Lorris ne se serait pas contenté du concert envoyé téléphoniquement par les compagnies musicales ; il offrit à ses abonnés l’ouverture d’un célèbre opéra allemand de 1938, cliché pour Télé à la première représentation, avec le maître — mort couvert de gloire en 1950 — conduisant l’orchestre. Pendant cette exécution par Télé de l’œuvre du petit-fils de Richard Wagner, Estelle Lacombe, qui s’était assise dans un coin, à côté de Georges, lui pressa soudain le bras.

« Ah, mon Dieu ! dit-elle, écoutez donc ?

— Quoi ? fit Georges, cette algébrique et hermétique musique ?

— Vous ne vous apercevez pas ?

— Il faut l’avoir entendue trente-cinq fois au moins pour commencer à comprendre…

— Je l’ai entendue hier, moi, j’ai essayé le cliché pour voir…


le musicophone de chevet.

— Gourmande !

— Eh bien ! aujourd’hui, c’est très différent… Il y a quelque chose… cette musique grince, les notes ont l’air de s’accrocher… Je vous assure que ce n’est pas comme hier !

— Qu’est-ce que ça fait ? on ne s’en aperçoit pas ; moi-même, je croyais que c’était une des beautés de la partition ; écoutez, pour ne pas applaudir tout haut, on se pâme.

— N’importe, je suis inquiète… M. Sulfatin avait les clichés ; qu’en a-t-il pu faire ? Il est si distrait depuis quelques jours… Je vais à sa recherche ! »

Lorsque les dernières notes de l’ouverture de l’opéra célèbre se furent éteintes sous un formidable roulement d’applaudissements, l’ingénieur, chargé de la partie musicale fit passer au Télé un air de Faust, par une cantatrice célèbre de l’Opéra français de Yokohama. La cantatrice elle-même apparut dans le téléphonoscope, saisie par le cliché, il y a quelque dix ans, à l’époque de ses grands succès, un peu minaudière peut-être en détaillant ses premières notes, mais fort jolie.


chez l’éditeur de musique.

Après quelques notes écoutées dans un silence étonné, un murmure s’éleva soudain et couvrit sa voix : la cantatrice était horriblement enrouée, le morceau se déroulait avec une succession de couacs plus atroces les uns que les autres ; au lieu de la remarquable artiste à l’organe délicieux, c’était un rhume de cerveau qui chantait ! Et dans le Télé, elle souriait toujours, épanouie et triomphante comme jadis !


les phonogrammes enrhumés.

Vite, l’ingénieur, sur un signe de Philox Lorris, coupa le morceau de Faust et fit passer dans le Télé le grand air de Lucia par Mme Adelina Patti. Rien qu’à la vue du rossignol italien du 19e siècle, les murmures s’arrêtèrent et, pendant cinq minutes, les dilettanti en pâmoison modulèrent des bravi et des brava en se renversant au fond de leurs fauteuils, dans une délectation anticipée. Drinn ! drinn ! La Patti lance les premières notes de son morceau… Un mouvement se produit, on se regarde sans rien dire encore… Le morceau continue… Plus de doute : ainsi que la première cantatrice, la Patti est abominablement enrhumée, les notes s’arrêtent dans sa gorge ou sortent altérées par un lamentable enrouement… Ce n’est pas un simple chat que le rossignol a dans la gorge, c’est toute une bande de matous vocalisant ou miaoulisant sur tous les tons possibles ! Quelle stupeur ! Les invités effarés se regardent, on chuchote, on rit tout bas, pendant que, sur la plaque du Télé, Lucia, souriante et gracieuse, continue imperturbablement sa cantilène enchifrenée !

Philox Lorris, préoccupé de sa grande affaire, ne s’aperçut pas tout de suite de l’accident ; quand il comprit, aux murmures de l’assemblée, que le concert ne marchait pas, il fit passer au troisième numéro du programme. C’était le chanteur Faure, du siècle dernier. Aux premières notes, on fut fixé sur le pauvre Faure : il était aussi enrhumé que la Patti ou que l’étoile de l’Opéra de Yokohama. Qu’est-ce que cela voulait dire ? On passa aux comédiens. Hélas ! Mounet-Sully, le puissant tragique d’autrefois, paraissant dans le monologue d’Hamlet, était complètement aphone ; Coquelin cadet, dans un des plus réjouissants morceaux de son répertoire, ne s’entendait pas davantage ! Et ainsi des autres. Étrange ! Quelle était cette plaisanterie ?

Était-ce une mystification ?

Furieux, M. Philox Lorris fit arrêter le Télé et se leva pour chercher son fils.

Georges et Estelle, de leur côté, demandaient partout Sulfatin. Philox Lorris les arrêta dans un petit salon.

« Voyons, dit-il, vous étiez chargés de la partie musicale ; que signifie tout ceci ? Je donne carte blanche pour l’argent, je veux les premiers artistes d’hier et d’aujourd’hui, et vous ne me donnez que des gens enrhumés ?

— Je n’y comprends rien ! dit Georges ; nous avions des clichés de premier ordre, cela va sans dire ! C’est tout à fait inouï et incompréhensible…

— D’autant plus, ajouta Estelle, que, je dois vous l’avouer, je me suis permis hier de les essayer au Télé de Mme Lorris : c’était admirable, il n’y avait nulle apparence d’enrouement…

— Vous avez essayé le cliché Patti ?

— Je l’avoue…

— Et pas de rhume ?

— Tout le morceau était ravissant !… J’ai remis les clichés à M. Sulfatin, et je cherche M. Sulfatin pour lui demander… »

Georges, qui, pendant cette explication, avait gagné le cabinet de Sulfatin, revint vivement avec quelques clichés à la main.

« J’y suis, dit-il, j’ai le mot de l’énigme. Sulfatin a laissé passer la nuit à nos phonogrammes musicaux en plein air, sous sa véranda… En voici quelques-uns oubliés encore ; la nuit a été fraîche, tous nos phonogrammes sont enrhumés, tous nos clichés perdus !

— Animal de Sulfatin ! s’écria Philox Lorris, voilà mon concert gâché ! C’est stupide ! Ma soirée sombre dans le ridicule ! Toute la presse va raconter notre mésaventure ! La maison Philox Lorris ne manque pas d’ennemis, ils vont s’esclaffer… Que faire ?…

— Si j’osais… fit Estelle, avec timidité.

— Quoi ? osez ! dépêchez-vous !

— Eh bien ! M. Georges a pris en double, pour me les offrir, les clichés de quelques-uns des meilleurs morceaux du programme, ceux que j’ai essayés hier… Je cours les chercher, ceux-là n’ont pas passé par les mains de M. Sulfatin, ils sont certainement parfaits…

— Courez, petite, courez ! vous me sauvez la vie ! s’écria M. Philox Lorris. Oh ! la musique ! bruit prétentieux, tintamarre absurde ! comme j’ai raison de me défier de toi ! Si l’on me reprend jamais à donner des concerts, je veux être écorché vif ! »

Il retourna bien vite au grand salon et fit toutes ses excuses à ses invités, rejetant la faute sur l’erreur d’un aide de laboratoire ; puis, Estelle étant arrivée avec ses clichés particuliers, il la pria de se charger elle-même de les faire passer au téléphonoscope.

Estelle avait raison, ses clichés étaient excellents, la Patti n’était pas enrhumée, Faure n’avait aucun enrouement, chanteurs et cantatrices pouvaient donner toute l’ampleur de leur voix et faire résonner magnifiquement les sublimes harmonies des maîtres. À chaque diva célèbre, à chaque ténor illustre qui paraissait dans le Télé, un frisson de plaisir secouait les rangs des invités et des dames s évanouissaient presque dans leurs fauteuils.

Encore une fois, Sulfatin avait eu une distraction, lui qui n’en avait jamais. Pour un homme d’un nouveau modèle, inédit et perfectionné, à l’abri de toutes les imperfections que nous lèguent nos ancêtres en nous lançant sur la terre, il faut avouer que le secrétaire de Philox Lorris baissait considérablement ; à tout prendre, l’aïeul artiste de son fils Georges faisait moins de dommages dans la cervelle de ce dernier : la formule chimique d’où l’on avait fait éclore Sulfatin n’était sans doute pas encore assez parfaite. Philox Lorris, absolument furieux, se promit d’adresser une verte semonce à son secrétaire.


découverte du bacille de la santé. — projection de ses luttes avec les différents microbes.

v

M. le député Arsène des Marettes, chef du parti masculin. — La Ligue de l’émancipation de l’homme. — Encore Sulfatin ! — M. Arsène des Marettes songe à son grand ouvrage.

Parmi toutes ces notabilités de la politique, de la finance et de la science que M. Philox Lorris comptait intéresser à ses idées, il était un homme tout puissant par son influence et sa situation, qu’il était important surtout de convertir. C’était le député Arsène des Marettes, tombeur ou soutien des ministères, le grand leader de la Chambre, le grand chef du parti masculin opposé au parti féminin, l’homme d’État qui, depuis l’admission de la femme aux droits politiques, s’efforce d’élever une barrière aux prétentions féminines, de mettre une digue aux empiétements de la femme, et qui vient tout récemment de créer pour cela la Ligue de l’émancipation de l’homme.

Cette tentative, d’une véritable urgence, a tout naturellement suscité à la Chambre une violente interpellation de Mlle Muche, députée du quartier de Clignancourt, soutenue par les plus distinguées oratrices du parti féminin et par quelques députés transfuges, trahissant par faiblesse honteuse la noble cause masculine.


Le parti féminin à la chambre.

Mais M. des Marettes s’y attendait, il était préparé. Courageusement, pour défendre son œuvre, il a fait tête à l’orage, dans le tumulte d’une séance comme on n’en a guère vu depuis les grandes journées de la dernière Révolution ; il est monté quatre fois à la tribune, malgré les plus furibondes clameurs, malgré quelques paires de gifles et un certain nombre d’égratignures reçues des plus farouches députées, et il a enlevé, avec 330 voix de majorité, un ordre du jour approuvant l’attitude de stricte neutralité observée par le gouvernement dans la question.

Le grand orateur est sorti de la lutte en meilleure situation que jamais et rien ne semble désormais pouvoir se faire à la Chambre et dans le pays en dehors de lui.

De la sympathie ou tout au moins de la neutralité de M. Arsène des Marettes dépend le succès des deux grosses affaires de la maison Philox Lorris : l’adoption du monopole du grand médicament national d’abord, et ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique mise à l’étude, la transformation complète de notre système militaire, de l’armée et du matériel, et l’organisation en grand de corps médicaux offensifs.

M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses idées ; mais, pour arriver vite, il doit gagner à ses vues M. Arsène des Marettes. Aussi toutes les attentions du savant sont pour l’illustre homme d’État. Dès qu’il a vu qu’Arsène des Marettes commençait à en avoir assez de la musique et à somnoler, bercé malgré lui par les grands airs d’opéra téléphonoscopés, M. Philox Lorris a entraîné le député vers un petit salon réservé, pour causer un peu sérieusement, pendant le défilé des futilités de la partie artistique du programme.

« Je suis très intrigué, cher maître, dit le député, et je me demande à quelles nouvelles révélations scientifiques étonnantes nous devons nous attendre de votre part ; le bruit court que vous allez encore une fois bouleverser la science…

— J’ai, en effet, quelques petites nouveautés à exposer tout à l’heure dans une courte conférence, avec expériences à l’appui ; mais c’est justement parce que mes nouveautés ont un caractère à la fois humanitaire et politique que je ne suis pas fâché de cette occasion d’en causer un peu avec vous avant ma conférence… Je serais singulièrement flatté de conquérir là-dessus l’approbation d’un homme d’État tel que vous…

— Vos découvertes nouvelles ont un caractère humanitaire et politique, dites-vous ?

— Vous allez en juger ! D’abord, mon cher député, ayez l’obligeance de regarder un peu là-bas à votre droite.

— Ces appareils compliqués ?

— Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes coudés, ces tuyaux, ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espèce de réservoir où tout aboutit ?…

— Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt sur l’appareil.

— Ne touchez pas, fit négligemment Philox Lorris ; il y a là dedans assez de ferments pathogènes pour infecter d’un seul coup une zone de 40 kilomètres de diamètre… »

M. Arsène des Marettes fit un bond en arrière. « Si les dames et les messieurs en train d’écouter notre Télé-concert, reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu’il suffirait d’une légère imprudence pour déterminer ici tout à coup l’explosion de la plus redoutable épidémie, j’imagine que leur attention aux roulades des cantatrices en souffrirait ; mais nous ne leur dirons que tout à l’heure… Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivés, amenés par des mélanges et amalgames, combinaisons et préparations, au plus haut degré de virulence et concentrés par des procédés particuliers, le tout dans un but que je vais vous révéler bientôt… Maintenant, cher ami, ayez l’obligeance de regarder à votre gauche…

— Ces appareils aussi compliqués que ceux de droite ?

— Oui ! Cet ensemble d’alambics, de tubes, de ballons, de tuyaux…

— Il y a un réservoir aussi au milieu !


« il y a ici assez de ferments pathogènes pour infecter une zone de 40 kilomètres ! »

— Tout juste ! Considérez ce réservoir !

— Encore plus dangereux que l’autre, peut-être ?

— Au contraire, mon cher député, au contraire ! À droite, c’est la maladie, c’est l’arsenal offensif, ce sont les miasmes les plus délétères que je suis prêt, au premier signal de guerre, à porter chez l’ennemi pour la défense de notre patrie ! À gauche, c’est la santé, c’est l’arsenal défensif, c’est le bienfaisant médicament qui nous défend contre les atteintes de la maladie qui répare les dégâts de notre organisme et l’universelle usure causée par les surmenages outranciers de notre vie électrique !

— J’aime mieux ça ! fit Arsène des Marettes en souriant.

— Vous savez, reprit Philox Lorris, combien nous gémissions tous de l’usure corporelle si rapide en notre siècle haletant ? Plus de jambes !

— Hélas !

— Plus de muscles !

— Hélas !

— Plus d’estomac !

— Trois fois hélas ! C’est bien mon cas !

— Le cerveau seul fonctionne passablement encore.

— Parbleu ! Quel âge me donnez-vous ? demanda piteusement Arsène des Marettes.

— Entre soixante-douze et soixante-dix-huit, mais je pense que vous avez beaucoup moins !


« plus d’estomac ! »

— Je vais sur cinquante-trois ans !

— Nous sommes tous vénérables aujourd’hui dès la quarantaine ; mais tranquillisez-vous, il y a là dedans de quoi vous remettre presque à neuf… Vous commencez maintenant à pressentir l’importance des communications que j’ai à vous faire, n’est-ce pas ? Mais j’ai besoin de mon collaborateur Sulfatin et de son sujet, un ex-surmené que vous avez jadis connu et que vous allez revoir avec quelque étonnement, j’ose le dire ! Permettez que j’aille le chercher… »

Sulfatin avait disparu dès le commencement du concert. Philox Lorris, qui aurait bien voulu en faire autant, le tapage musical ne l’intéressant nullement, ne s’en était pas inquiété. Sans doute, Sulfatin avait préféré causer dans quelque coin avec des gens plus sérieux que les amateurs de musique. Quelques groupes d’invités, pour la plupart illustrations scienti-fiques françaises ou étrangères, se livraient çà et là, dans les petits salons, à de graves discussions en attendant la partie scientifique de la fête, mais il n’y avait pas de Sulfatin avec eux.

Où pouvait-il être ? Ne serait-il pas monté prendre l’air sur la plateforme ? M. Philox Lorris s’informa. Sulfatin, peu contemplatif, n’était pas allé admirer l’illumination électrique de l’hôtel portant ses jets de lumière, au loin dans les profondeurs célestes, par-dessus la couronne stellaire des mille phares parisiens.


« nous sommes tous vénérables dès la quarantaine. »

« J’y suis, se dit Philos Lorris, où avais-je la tête ? Parbleu ! Sulfatin avait une heure à lui ; au lieu de rester à bâiller au concert, ce digne ami, il est allé travailler… »

Le compartiment du grand hall où se trouvait le laboratoire personnel de Sulfatin avait été réservé ; on avait entassé là tous les appareils qui eussent pu gêner la foule. Philox Lorris y courut et frappa vivement à la porte, pensant que Sulfatin s’y était enfermé. Pas de réponse. Machinalement, M. Lorris mit le doigt sur le bouton de la serrure et la porte, non fermée, s’ouvrit sans bruit.

Dans l’encombrement des appareils, Philox Lorris n’aperçut pas d’abord son collaborateur ; à son grand étonnement, il entendit une voix de femme parlant vivement sur un ton de colère ; puis la voix de Sulfatin s’éleva non moins furieuse.

« Qui diable mon Sulfatin peut-il invectiver ainsi ? pensa Philox Lorris stupéfait et hésitant un instant à avancer, partagé qu’il était entre la curiosité et la crainte d’être indiscret.

— Et d’abord, mon bon, disait la voix de femme, je vous dirai que vous commencez à m’ennuyer en m’appelant à tout instant au téléphonoscope ; c’est bien assez déjà de vous voir arriver tous les jours avec votre mine de savant renfrogné… Avec ça que votre conversation est amusante !… Tenez, j’en ai assez !

— Je n’ai pas la mine d’un de ces idiots qui tournent autour de vous au Molière-Palace… répliquait Sulfatin ; mais pas tant de raisons… Vous allez me dire tout de suite qui était ce monsieur qui vient de filer ? Je veux le savoir !

— Je vous dis que j’en ai assez de vos scènes incessantes ! J’en ai assez, enfin, de votre surveillance par Télé ou par phonographe ! Savez-vous que vous m’insultez avec toutes vos machines qui notent mes faits et gestes ; je ne veux plus supporter ces façons ! On rit de moi au théâtre !

— Je ne ris pas, moi !

— Je ne puis faire un pas chez moi, recevoir quelqu’un, causer avec des amis, sans que des appareils subrepticement braqués sur moi ne me photographient, ne phonoclichent mes faits et gestes… et alors, quand vous avez vos clichés, quand vos phonographes répètent ce qui s’est dit ici, ce sont des bouderies ou des scènes à n’en plus finir ! J’en ai assez !…

— Encore une fois, qui était ce monsieur ?

— C’était mon pédicure !… mon bottier !… mon notaire !… mon oncle !… mon grand-père !… mon neveu !… mon coiffeur !… s’écria la dame avec volubilité.

— Ne vous moquez pas de moi… Voyons, je vous en supplie, Sylvia, ma chère Sylvia ! rappelez-vous… »

M. Philox Lorris, avançant doucement, aperçut alors Sulfatin : il était seul, criant et gesticulant devant la grande plaque du Télé, dans laquelle on distinguait une dame paraissant non moins émue que lui, une forte et plantureuse brune dans laquelle le savant reconnut l’étoile du Molière-Palace, Sylvia, la tragédienne-médium, qu’il avait vue quelquefois dans ses grands rôles des classiques arrangés.

« Eh bien ! eh bien ! se dit M. Philox Lorris, c’est donc vrai ce qu’on m’a dit. Sulfatin se dérange ! Qui l’eût dit ! Qui l’eût cru ! »

Mais Sulfatin faiblissait maintenant, sa voix s’adoucissait ; plus de colère dans ses paroles, seulement un accent de reproche.


sulfatin lançait une chaise à travers le télé.

« Je vous demande seulement de m’expliquer… Mon Dieu, vous devriez comprendre… Sylvia, je vous prie, rappelez-vous ce que vous me disiez naguère, ce que vous m’avez juré… »

La dame du Télé eut un accès de rire nerveux.

« Ce que j’ai juré ? serments de théâtre, monsieur, s’il faut vous le dire pour en finir avec toutes vos scènes de jalousie, serments de théâtre ! Ça ne compte pas !

— Ça ne compte pas ! s’écria Sulfatin rugissant de fureur. Coquine !!! »

Un grand bruit de cristal brisé fit bondir M. Philox Lorris, l’image de Sylvia disparut, la plaque du Télé éclata en morceaux. Sulfatin venait de lancer une chaise à travers le Télé et piétinait maintenant sur les débris.


surveillance à domicile par photo-phonographe.

« Coquine ! Gueuse ! Ah ! ça ne compte pas !… Tiens ! attrape ! »

Philox Lorris se précipita sur son collaborateur :

« Sulfatin ! que faites-vous ? Voyons, Sulfatin, j’en rougis pour vous ! C’est une honte ! »

Sulfatin s’arrêta brusquement. Ses traits contractés par la fureur se détendirent et il resta tout penaud devant Philox Lorris.

« Un accident, dit-il ; je crois que j’ai eu une rage de dents… il faudra que j’aille chez le dentiste.

— Vous ne savez pas ce que vous faites ! Vous laissez mes phonogrammes musicaux se détériorer sur votre balcon ; et maintenant, vous cassez les appareils… Vous allez bien ! Mais il n’est pas question de cela, mon ami ; reprenez vos esprits et songeons à notre grande affaire… Où est Adrien La Héronnière ?

— Je ne sais pas, balbutia Sulfatin, en passant la main sur son front, je ne l’ai pas vu.

— Mais sa présence est nécessaire, s’écria Philos Lorris, il nous le faut pour la démonstration de l’infaillibilité de notre produit… Est-ce désolant d’être aussi mal secondé que je le suis ! Mon fils est un niais sentimental, il n’aura jamais l’étoffe d’un savant passable… je renonce à l’espoir de voir jaillir en lui l’étincelle… Et voilà que vous, Sulfatin, vous que je croyais un second moi-même, vous vous occupez aussi de niaiseries ! Voyons, qu’avez-vous fait de La Héronnière ? Qu’avez-vous fait de votre ex-malade ?

— Je vais voir, je vais m’informer…

— Dépêchez-vous et revenez bien vite avec lui dans mon cabinet… M. Arsène des Marettes nous attend… Vite, voici la partie musicale qui tire à sa fin, je vais dire à Georges d’ajouter quelques morceaux. »


m. arsène des marettes.

Pendant ce temps, pendant que Philox Lorris courait à la poursuite de Sulfatin, pendant la scène du Télé, M. Arsène des Marettes, resté seul, s’était légèrement assoupi dans son fauteuil. L’illustre homme d’État était fatigué, il venait de travailler fortement, pendant les vacances de la Chambre, d’abord à une édition phonographiée de ses discours, pour laquelle il avait dû revoir un à un les phonogrammes originaux afin de modifier çà et là une intonation ou de perfectionner un mouvement oratoire ; puis à un grand ouvrage qu’il avait en train depuis de bien longues années, lequel grand ouvrage, outre l’énorme érudition qu’il exigeait, outre une quantité inouïe de recherches historiques, d’études documentaires, demandait à être longuement et fortement pensé, à être creusé en de profondes et solitaires méditations.

Cet ouvrage, d’un intérêt immense et universel, destiné à une Bibliothèque des Sciences sociales, portait ce titre magnifique :

HISTOIRE DES DÉSAGRÉMENTS
causés à l’homme par la femme
depuis l’âge de pierre jusqu’à nos jours
ÉTUDE SUR L’ÉTERNEL FÉMININ À TRAVERS LES SIÈCLES
subdivisée en plusieurs parties :


Livre ier. — Ces fautes lointaines et leurs funestes conséquences.
Livre ii. — Tyrannie hypocrite et domination ouverte.
Livre iii. — Développement général des tendances dominatrices dans la vie privée.
Livre iv. — Les époques troublées et leurs vraies causes. Siècles frivoles et sanglants.
Livre v. — Les reines du monde.
Livre vi. — Grandissement néfaste de la puissance féminine depuis l’accession de la femme aux fonctions publiques.


Est-il, nous le demandons, un sujet plus vaste et plus passionnant, qui soulève les plus importants problèmes et touche davantage aux éternelles préoccupations de la race humaine ? Cet ouvrage, qui prend l’homme à ses débuts et nous montre les longues et douloureuses conséquences de ses premières fautes, doit bouleverser toutes les notions de l’histoire. En réalité, M. Arsène des Marettes entend créer une nouvelle école historique, moins sèche, moins politique, plus réaliste et plus simple.

Il faut nous attendre à de véritables révélations, à un bouleversement complet des vieilles idées traditionnellement admises ! La lumière de l’histoire va éclairer enfin bien des causes obscures ou restées inaperçues jusqu’ici et faire apparaître les peuples et les races sous leur vrai jour. Ce gigantesque ouvrage soulèvera, le jour de son apparition, les plus violentes polémiques, M. Arsène des Marettes s’y attend bien ; mais il est armé pour la lutte et il soutiendra vaillamment ce qu’il croit être le bon combat. Déjà, sur de vagues indiscrétions, le parti féminin, très remuant à la Chambre et dans le pays, attaque en toute occasion M. des Marettes ; celui-ci a déjà porté un premier coup au parti en créant la Ligue pour l’émancipation de l’homme, et il s’est juré de lancer son Histoire des désagréments causés à l’homme par la femme avant les élections prochaines.

Hélas ! on le devine aisément, M. Arsène des Marettes a souffert. Le chef de la ligue revendicatrice des droits masculins est une victime !

Jadis, au temps de sa lointaine jeunesse, M. des Marettes a été marié. Jadis, il y a trente-deux ans, il a eu quelques graves désagréments avec Mme des Marettes, épouse frivole et capricieuse, volage même, dit-on. À la suite de pénibles dissentiments, M. et Mme des Marettes, un beau matin, abandonnèrent, chacun de son côté, le domicile conjugal, sans s’être donné le mot. M. des Marettes partit à droite, Mme des Marettes à gauche.

Ce fut le commencement d’une ère de douce tranquillité. M. Arsène des Marettes put reprendre ses esprits, revenir à ses chères études et consacrer tous ses instants à la lutte par la parole et par la plume contre toutes les tyrannies.

Pendant quelque temps, les deux époux se sont parfois rencontrés dans les salons, en voyage, aux bains de mer ; après un échange de regards courroucés, chacun d’eux tournait vivement les talons. Puis Mme des Marettes disparut et M. des Marettes, à son grand soulagement, n’en entendit plus parler.

Étendu dans un large fauteuil, l’auteur de l’Histoire des désagréments causés à l’homme somnole en songeant à ce livre qui couronnera sa carrière et posera définitivement sa gloire sur de larges assises. Il voit, dans une rêverie évocatrice, le défilé des grandes figures féminines de tous les temps, de ces femmes dont la beauté ou l’intelligence pernicieuse influèrent trop souvent sur le cours des événements, sur le destin des empires, de ces femmes qui furent toutes, suivant M. des Marettes, en tous pays et à toutes les époques, par leurs défauts ou même par leurs qualités, plus ou moins funestes au repos des peuples !

Regardez ! C’est l’aurore des temps. C’est Ève d’abord, la première, dont il est inutile de rappeler la faute aux incalculables conséquences, Ève marchant, blonde et souriante, en tête d’un cortège d’apparitions étincelantes et fulgurantes : Sémiramis, Hélène, Cléopâtre, et bien d’autres ; des reines, des princesses, des épouses tyranniques, tourments de paisibles monarques, des fiancées jalouses bouleversant les États de malheureux princes inoffensifs, de terribles reines mérovingiennes, d’altières duchesses du Moyen âge amenant ou portant la ruine et la dévastation de province en province, des favorites enfin qui, par leurs intrigues ou simplement par le jeu de leurs jolis yeux, doucement voilés de cils blonds, lancent les peuples les uns contre les autres !…

Et, parmi ces figures historiques, d’autres femmes de toutes les époques, bourgeoises de condition modeste, qui, dans le cercle restreint de la vie privée, à défaut de peuples à tracasser, de destins de nations à bouleverser, ont dû se contenter de gouverner plus ou moins despotiquement leur ménage…


la ligue des revendications masculines.

Ah, grand Dieu ! ces tyrannies minuscules qui s’exercent sur cet infime théâtre, contenues entre les quatre murs d’un appartement et non répandues entre les frontières d’un vaste royaume, ce sont peut-être les plus dures, celles dont le joug pèse le plus lourdement, sans repos, sans trêve, toujours… Ce pauvre Arsène des Marettes ne le sait que trop par expérience !

Phénomène étrange, toutes ces apparitions, impératrices ou favorites, grandes dames ou bourgeoises, depuis Hélène jusqu’à la Pompadour, elles ont toutes la figure de Mme des Marettes, telle qu’elle était lors de sa fugue il y a trente-deux ans, telle que se la rappelle son vindicatif époux ! Ève elle-même, la première de toutes, c’est déjà Mme des Marettes, qui fut une fort jolie blonde d’ailleurs, aux yeux pleins de langueur ; l’orgueilleuse Sémiramis, c’est Mme des Marettes cherchant à imposer cruellement son autorité ; Frédégonde, c’est la coléreuse petite Mme des Marettes s’escrimant du bec et des ongles et cassant jadis les assiettes du ménage ; Marguerite de Bourgogne, c’est encore Mme des Marettes ; Marie Stuart, qui avait le mot piquant et qui, ses maris manquant, ennuya fort Élisabeth d’Angleterre, c’est Mme des Marettes lançant à son époux, dès la lune de miel, changée en lune de vinaigre, des mots désagréables ; Catherine de Médicis, la terrible dame aux poisons savants, aux élixirs de courte vie, c’est Mme des Marettes, servant un jour aux invités de son mari, de graves magistrats, des carafes d’Hunyadi-Janos avec le vin !…


« je viens reprendre ma place au foyer ! »


Toutes, toutes, jusqu’aux derniers rangs du défilé, ont les traits de la terrible Mme des Marettes… C’est toujours la même, toujours la figure blonde inoubliable qui hante depuis si longtemps les rêves et les cauchemars de M. Arsène des Marettes.

Mêlant ainsi ses petits souvenirs personnels, toujours cuisants, aux réminiscences historiques, M. Arsène des Marettes voit défiler, pour ainsi dire, tous les chapitres de son œuvre maintenant si avancée, la partie historique et la partie philosophique, où, de déduction en déduction, de constatation en constatation, avec sa pénétrante analyse, il nous montre ce phénomène psychologique qui a déjà préoccupé les penseurs : la femme restant toujours la femme, toujours identique à elle-même, toujours pareille, en tous lieux et en tous temps, à tous les âges et sous tous les climats, alors que l’homme présente tant de variétés de caractère, suivant les races, les époques et les milieux.

Et M. des Marettes est satisfait, et il est heureux, et il songe à l’effet que la grande Histoire des désagréments causés à l’homme va produire, aux bienfaits qui en découleront, aux idées de révoltes masculines qu’elle va réveiller.

Tout à coup, la sonnerie du Télé, cet éternel drinn-drinn que nous entendons retentir à toute minute, qui ne nous laisse aucun repos, qui toujours nous rappelle que nous faisons partie d’une vaste machine électrique traversée par des millions de fils, la sonnerie du Télé tira M. des Marettes de sa rêverie historico-philosophique.

Il sursauta sur son fauteuil, allongea le bras et, machinalement, appuya sur le bouton du récepteur.

« Allô ! allô ! dit une voix, M. le député Arsène des Marettes est-il à la soirée de M. Philox Lorris ? Il est prié de venir à l’appareil… »

C’était justement lui qu’on demandait. Le grand historien se réveilla tout à fait et répondit immédiatement :

« Allô ! allô ! me voici ! Qui me demande ? »

La plaque du Télé s’éclaira subitement et, après quelques secondes d’un balancement papillotant, une image se forma. C’était une dame assise dans le cabinet de travail de M. des Marettes, là-bas, en son austère retraite, sur les hauteurs du quartier de Montmorency (xxxiie arrondissement), une dame d’un certain âge, assez forte, aux traits accentués, aux sourcils très fournis dessinant un arc noir au-dessus d’un nez à courbure aquiline.

M. Arsène des Marettes se laissa retomber comme pétrifié dans son fauteuil. Il l’avait reconnue tout de suite, malgré les années, malgré les changements apportés par l’âge : c’était la femme de son rêve, toujours la même, l’éternelle ennemie, Elle enfin, Mme des Marettes !

Elle était blonde jadis, elle était plus svelte, plus souriante ; n’importe, il la reconnaissait d’instinct, après les trente-deux années d’absence, dans la majestueuse dame, un peu épaissie, à l’expression un peu alourdie mais toujours dominatrice, qui était devant lui.


m. arsène des marettes composant son grand ouvrage.

« Eh bien ! oui, cher monsieur des Marettes, c’est moi, dit la dame ; vous voyez que j’ai bon caractère, c’est moi qui reviens la première, en laissant de côté mes légitimes griefs ; le moment est venu d’oublier nos légers dissentiments de l’autre jour… »

L’autre jour, c’était trente-deux ans auparavant. M. des Marettes le pensa, mais il n’eut pas la force de le faire remarquer.

« Je suis heureuse de voir votre émotion à ma vue, mon ami, continua la dame, cette émotion prouve en faveur de votre cœur… Je vois que vous ne m’avez pas oubliée tout à fait, n’est-ce pas ?

— Oh ! non, murmura M. des Marettes.

— Quel long malentendu et quelle douloureuse erreur fut la vôtre !… mais je suppose que dans la solitude vous vous êtes amélioré… »

M. des Marettes soupira.

« J’espère que vous avez fini par reconnaître vos torts, mon ami, n’en parlons plus, je suis prête à passer l’éponge sur tout cela ; j’oublie, mon ami, j’oublie et je reprends ma place au foyer… Ah ! je comprends votre émotion ; remettez-vous, Arsène ; vous êtes en soirée, présentez mes meilleurs compliments à M. et Mme Philox Lorris. Allez !… Pendant ce temps-là, je vais m’installer !… »

La communication cessa, Mme des Marettes disparut.

M. Arsène des Marettes resta un moment sans voix et sans souffle dans son fauteuil comme un homme foudroyé. Enfin, il soupira, releva la tête et fit un geste de résignation.

« Allons. Elle est revenue, soit !… Après tout, mon livre finissait un peu mollement, c’était faiblot ! Auprès de Mme des Marettes, l’inspiration va venir… Seigneur, va-t-elle me tourmenter ! Mais tout est pour le mieux ; ma conclusion, la dernière partie de mon Histoire des désagréments causés à l’homme par la femme, depuis l’âge de pierre jusqu’à nos jours, c’est le morceau le plus important ; il faut, Mme des Marettes aidant, que ce soit quelque chose de foudroyant ! »


« l’ennemi est à nos portes, l’anémie, la terrible anémie !… »


le coin des femmes sérieuses.

vi

M. Philox Lorris développe ses plans. — La santé obligatoire par le grand Médicament national. — Deuxième distraction de Sulfatin. — Le réservoir à miasmes.

Sulfatin, ayant enfin retrouvé son ex-malade Adrien La Héronnière dans la salle de billard, en train de faire une partie avec sa garde, la grosse Grettly, rejoignit M. Philox Lorris au milieu d’un groupe d’invités sérieux qui avaient délaissé le concert. Il y avait là Mlle Bardoz, la savante doctoresse, et Mlle la sénatrice Coupard, de la Sarthe, qui discutaient certains points de science avec Philox Lorris

« Je te laisse avec ces demoiselles, dit tout bas Philox Lorris à son fils ; tu vas voir ce que c’est que de vraies femmes, dont l’esprit n’est pas simplement un moulin à fadaises… Il est encore temps… il est encore temps ; tu sais, tu peux préférer l’une ou l’autre… n’importe laquelle !

— Merci ! »


l’ex-malade et sa garde.

Adrien La Héronnière était bien changé depuis quelques mois ; sous l’action du fameux médicament national essayé sur lui par l’ingénieur Sulfatin, suivant les instructions de Philox Lorris, il avait remonté rapidement la pente descendue. Tombé au dernier degré de l’avachissement, on l’avait vu reprendre peu à peu toutes les apparences de la vigueur et de la santé. Le fluide vital, tout à fait évaporé précédemment, semblait bien revenu. Adrien La Héronnière, placé naguère comme une larve humaine dans la couveuse de Sulfatin, couché ensuite comme un pantin cassé dans un fauteuil roulant, était redevenu un homme ; il marchait, agissait et pensait comme un citoyen en possession de toutes ses facultés.

Philox Lorris voulait faire admirer à M. des Marettes et à ses invités ces résultats vraiment merveilleux ; il voulait leur montrer cette ruine humaine solidement réparée. Mais Adrien La Héronnière, qui avait retrouvé avec la vigueur de son intelligence son grand sens des affaires, discutait déjà chaudement avec Sulfatin.

« Mon cher ami, je suis guéri, c’est une affaire entendue ; mais, si je consens à vous payer immédiatement, en résiliant notre traité, les formidables sommes stipulées à une époque où je ne jouissais pas de tous mes moyens et où je ne pouvais guère discuter vos conditions, il me semble juste de réclamer en compensation ma part dans l’affaire du grand Médicament national…

— Du tout, déclara Sulfatin ; notre traité subsiste, je ne résilie pas, vous me payerez à leur date les annuités stipulées… D’ailleurs, mon cher, vous vous abusez, vous n’êtes réparé qu’à la surface et pour un temps, le traitement doit continuer…

— Permettez si je demande à résilier ?

— Soit, mais vous payez les annuités et le dédit…

— Alors, je ne résilie pas, mais je vous fais un procès pour avoir essayé sur moi des médicaments sur le bon effet desquels vous ne pouviez être fixé…

— Puisque ces médicaments vous ont remis sur pied…


« Le coffre est bon, je vous l’affirme… »

— Vous deviez les essayer sur d’autres auparavant ; en somme, j’étais un sujet pour vous, sur lequel vous opériez tranquillement, et au lieu d’être payé pour servir à vos expériences, je payais… Cela me semble abusif. Nous plaiderons !… Je ne suis pas le premier venu, je suis un malade connu, j’ai une notoriété, l’effet pour le lancement de votre produit est donc bien plus considérable, je veux entrer tout à fait dans l’affaire ou bien nous plaiderons !

— En attendant, dit Sulfatin impatienté, comme, de par notre traité, vous êtes encore sous ma direction, vous allez venir ou je vous fais avaler d’autres médicaments et je vous remets dans l’état où vous étiez lorsque je vous ai entrepris… C’est mon droit… je vous réintègre dans votre couveuse, vous n’étiez pas gênant, là… Je me suis engagé par notre traité à vous faire durer ; je vous ferai seulement durer, voilà tout !

— Voyons ! ne discutons pas, dit Philox Lorris impatienté ; M. La Héronnière sera de l’affaire, j’y consens, c’est entendu… D’ailleurs, voici M. des Marettes qui s’ennuie… »

En effet, dans le petit salon, M. des Marettes se promenait de long en large d’un air agité, en murmurant des phrases indistinctes :

« … Irréductible esprit de domination… servi par un charme dangereux, pernicieux… profonde astuce cachée sous un vernis de fausse douceur… Femme, créature artificielle et artificieuse…

— Ah ! ah ! fit M. Lorris, je n’ai pas besoin de vous demander des explications, grand homme ; je reconnais le portrait, vous travaillez à un discours destiné à battre en brèche les prétentions du parti féminin… »

M. des Marettes passa la main sur son front.

« Je vous demande pardon, messieurs, je m’oubliais… Nous disions donc ?

— Nous disions, reprit Philox Lorris, que j’avais à vous présenter un homme que vous avez connu, il y a peu de mois, tombé, par l’excessif surmenage moderne, dans une lamentable sénilité… Regardez-le aujourd’hui ! »

Philox Lorris amena l’ex-malade en pleine lumière.

« Ce cher La Héronnière ! s’écria M. des Marettes, est-il possible ! Est-ce bien vous ?

— C’est bien moi, répondit l’ex-malade en souriant ; vous pouvez en croire vos yeux, je vous assure… »

Et La Héronnière se frappa vigoureusement sur la poitrine.

« Le coffre est bon, je vous l’affirme, l’estomac digne de tous éloges, et je ne dirai rien du cerveau, par pure modestie !

— Vous tenez sur vos jambes ? on le croirait vraiment, ma foi ! Vous n’êtes donc plus en enfance ?

— Comme vous voyez, mon bon ami !


le grand médicament national.

— Il revient de loin ; nous l’avions pris à son dernier souffle pour que l’exemple fût plus probant ! dit Philox Lorris. Ah ! nous avons eu de la peine, il nous a fallu d’abord le garder dans une couveuse et le mettre peu à peu en état de recevoir nos inoculations… Maintenant, vous pouvez regarder, toucher, faire mouvoir M. de La Héronnière, il n’y a pas de supercherie ; voyez, il est solide, il remue, il parle… Allons donc, La Héronnière, remuez donc ! Soulevez-moi ce fauteuil… Voyez, il jonglerait avec ce divan ! Bien ; maintenant passons aux facultés intellectuelles, à la mémoire… Quel était avant-hier le cours du 2 % ?… Bien, bien, assez ! M. des Marettes est convaincu… Maintenant que vous avez vu le résultat, nous allons vous expliquer comment il a été obtenu… Sulfatin, passez-moi ces petits flacons là-bas… Pas par là, c’est l’appareil aux miasmes ; faites donc attention, mon ami !… Ne touchez donc pas aux robinets, vous êtes terriblement distrait, savez-vous !… »

Sulfatin, en effet, n’était pas encore complètement revenu de son trouble de tout à l’heure ; lui, jadis l’homme froid et mesuré par excellence, il était agité, fronçait les sourcils par moments et se promenait d’un pas saccadé.

« Voici donc, reprit M. Philox Lorris lorsque Sulfatin lui eut remis les deux flacons, voici donc le grand médicament que j’aspire à dénommer national ; dans ce minuscule flacon est le liquide pour les inoculations microbicides, et dans cette fiole le même liquide, considérablement dilué et mélangé à différentes préparations qui en font le plus puissant des élixirs… Une inoculation tous les mois du vaccin microbicide, deux gouttes matin et soir de l’élixir, voici le traitement très simple par lequel je me charge de faire d’un peuple d’anémiques, de surmenés, de nervosiaques, un peuple solide, équilibré, sain, dans les veines duquel circulera un torrent de sang nouveau, chargé de globules rouges et dépouillé de tous bacilles, vibrions ou microbes ! Mais il me faut l’appui d’hommes politiques éminents, d’hommes d’État comme vous, monsieur le député ; il me faut l’intervention gouvernementale, l’autorité de l’État, pour que ma grande découverte produise les résultats que j’en attends… Permettez-moi de vous exposer en deux mots l’idée que je vais développer tout à l’heure dans ma conférence…

— Exposez ! dit le député.

— Une loi dont vous êtes le promoteur, monsieur le député, une loi que votre entraînante éloquence fait voter par toutes les fractions du Parlement, rend mon grand Médicament national obligatoire en garantissant à la maison Philox Lorris, sous le contrôle du gouvernement, le monopole de la fabrication et de l’exploitation… Inutile de dire, monsieur le député, que des avantages sont réservés aux amis de l’entreprise qui l’ont soutenue de leur haute influence… Je reprends !… Nous organisons par tout le pays des services d’inoculation et de vente… Chaque Français, une fois par mois, est vacciné avec le liquide microbicide et il emporte un flacon du médicament. L’obligation n’a rien de vexatoire, tant de choses sont obligatoires aujourd’hui ; l’État peut bien intervenir une fois de plus et imposer sa direction lorsque l’intérêt public est si évident… Par cette loi bienfaisante et vraiment de salut public, c’est tout simplement la santé obligatoire que vous nous décrétez ! Êtes-vous conquis, mon cher député ?

— Je m’incline et j’admire, répondit M. des Marettes ; dans quatre jours, à la rentrée des Chambres, je dépose une proposition… Mais quelle est cette étrange odeur ?

— Je vous remettrai un croquis du projet de loi… Oui, vous avez raison, quelle singulière odeur !… Sulfatin… Grands dieux ! vous avez touché aux tuyaux… voyez donc, malheureux, il y a une fuite !


l’accident au réservoir des miasmes.

— Une fuite !… Où cela ? demanda M. des Marettes.

— Au réservoir de droite, celui des miasmes pour le corps médical offensif… mon autre grande affaire.

— Sapristi de sapristi ! gémit M. des Marettes renversant les chaises pour gagner la porte, vite, mon aérocab… Je suis attendu chez moi… Je ne me sens pas bien !… »

Sulfatin et Philox Lorris s’étaient précipités et tous deux cherchaient à découvrir le point de fuite des miasmes ; ce fut Philox Lorris qui le trouva. Un tuyau que Sulfatin, dans sa préoccupation, avait un peu dérangé, laissait fuser un mince filet de vapeurs délétères. M. Philox Lorris et Sulfatin, la sueur au front, s’efforcèrent de réparer la légère et imperceptible avarie, ce n’était pas grand’chose et ce fut bientôt fait, mais il était temps ; s’ils avaient tardé, d’épouvantables malheurs eussent été la conséquence de la fatale distraction de Sulfatin.

Mais l’air effaré de M. des Marettes, qui s’efforçait de percer la foule pour gagner un ascenseur, avait jeté l’émoi parmi les invités et interrompu un morceau en exécution. Quelques personnes se levèrent dans le clan des gens sérieux que la musique ne passionnait pas ; à leur tête, accoururent la doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe.

« Qu’est-ce qu’il y a, cher maître ? demanda la doctoresse ; seriez-vous malade ? Quelle odeur singulière !

— Tranquillisez-vous, il n’y a plus de danger, dit Philox Lorris, mais la tête me tourne. N’ébruitez pas l’accident… Vite, que tout le monde, le plus tôt possible, se mette au lit… C’est le plus sûr…

— N’alarmez personne, dit Sulfatin, il n’y aura rien de grave, la fuite est trouvée et bouchée… Ah ! je ne me sens pas bien !

— Quel accident ? quelle fuite ? firent quelques voix effrayées.

— Le réservoir aux miasmes ! gémit M. des Marettes, qui revenait s’écrouler sur un divan.

— Du calme ! s’écria Philox Lorris en se serrant le front, ce ne sera rien, nous aurons une légère épidémie !… une toute petite épidémie ! Aïe ! la tête !

— Une épidémie !!! »

Déjà le désarroi avait gagné le grand hall, le concert était abandonné, on se pressait, on se bousculait pour savoir ce qui venait d’arriver. Sur ce mot épidémie ! tout le monde pâlit et quelques personnes furent sur le point de s’évanouir.

Une toute petite épidémie ! Je réponds de tout, la fuite était insignifiante…

— Je ne me sens pas bien non plus, dit Mlle la doctoresse Bardoz en se tâtant le pouls.

— Du calme ! du calme ! »

En moins de cinq minutes, le petit salon où s’était produit l’accident fut plein de gens qui accouraient, s’informaient, entouraient les malades et, peu après, tombaient eux-mêmes indisposés… Ce fut bientôt un concert de plaintes indignées contre M. Lorris. Des invités, pâles et affadis, gisaient sans force sur tous les meubles ; d’autres, au contraire, agités et surexcités, semblaient en proie à de véritables attaques de nerfs. M. Philox Lorris, très atteint, n’avait pas la force de faire évacuer le petit salon, particulièrement dangereux, ni même de faire ouvrir les fenêtres pour laisser échapper les miasmes ; ce fut M. La Héronnière qui, voyant les gens continuer à s’accumuler dans la pièce infectée, eut la pensée de les ouvrir toutes grandes.


« c’est moi qui vous soigne, maintenant ! »

La Héronnière s’interrogeait inquiet et se tâtait le pouls ; mais, seul de tous ceux qui se trouvaient là, il était indemne et ne ressentait pas le plus petit malaise. Cependant l’ex-malade, rassuré pour lui-même, prit peur tout de même en songeant que son médecin était atteint, et il s’en vint offrir son aide et ses soins à Sulfatin.

« Vous m’affirmiez que mon traitement n’était pas terminé, lui dit-il, n’allez pas me faire la mauvaise farce de me laisser en plan ! C’est moi qui vous soigne, maintenant ; je devrais vous réclamer des honoraires ou une déduction sur mon compte !… Comment se fait-il que je n’aie rien quand tous ceux qui sont là sont atteints ?

— Vous pouvez braver les miasmes grâce aux inoculations que vous avez subies, répondit Sulfatin d’une voix entrecoupée… Faites évacuer l’hôtel, les personnes qui ne sont pas entrées dans cette pièce auront… une petite migraine tout au plus… »

Ainsi La Héronnière continuait à être une réclame vivante et venait ajouter le poids d’une nouvelle expérience à la belle théorie des inoculations obligatoires que Philox Lorris avait développée à M. des Marettes. Jusqu’à présent, on était sûr que le remède de Sulfatin guérissait ; on pouvait être certain maintenant que son inoculation rendait réfractaire aux millions de microbes que l’accident survenu au laboratoire Philox Lorris allait répandre dans l’atmosphère.


l’illustre philox lorris.


l’ambulance de l’hôtel philox lorris.

vii

La catastrophe de l’hôtel Philox Lorris. — Trente-trois martyrs de la science. — Naissance d’une maladie nouvelle absolument inédite. — Le grand ouvrage de Mme Lorris. — Où l’illustre savant se trouve cruellement embarrassé.

L’hôtel Philox Lorris est converti en ambulance. Trente-quatre personnes sont entrées dans le salon aux miasmes, trente-trois sont malades. Seul, Adrien La Héronnière n’a rien ressenti. Les autres invités de M. Philox Lorris ont pu rentrer chez eux avec une très légère indisposition qui s’est dissipée rapidement dans la journée du lendemain.

Les malades sont restés à l’hôtel, les dames dans les chambres particulières, les hommes dans les salons de réception, subdivisés par des cloisons mobiles en petites salles d’hôpital. La maladie n’a rien de grave heureusement, mais elle présente une singulière variété de symptômes qui tiennent tous en partie d’autres maladies connues.


philox lorris et sulfatin passaient le temps à se quereller.

Par suite d’une heureuse chance, Georges Lorris, Estelle et Mme Lorris se trouvaient à une autre extrémité de l’hôtel quand l’épidémie a éclaté, ils n’ont donc ressenti qu’un simple malaise, un mal de tête, accompagné de vertiges. Ils ont pu prendre la direction de l’ambulance et donner tous leurs soins aux malades. Dans la même salle, M. Philox Lorris, Sulfatin et M. des Marettes sont couchés en proie à une fièvre assez violente. Comme ils ont absorbé les vapeurs délétères plus longtemps que les autres, ils sont les plus atteints.

M. Philox Lorris et Sulfatin passent leur temps à se quereller. L’illustre savant, excité par la fièvre, accable son collaborateur de ses sarcasmes et de sa colère.

« Vous êtes un âne ! Est-ce qu’un véritable homme de science a de ces distractions ? Mon fils Georges, ce jeune homme futile et léger, n’en eût pas fait autant ! Je vous croyais d’une autre étoffe ! Quelle désillusion ! quelle chute ! Notre grande affaire va manquer par votre faute… Vous m’avez couvert de ridicule devant le monde savant !… Mais vous me le paierez ! Je vous fais un procès et vous demande de formidables dommages et intérêts pour notre affaire ratée… »

Quant à M. des Marettes, il déclamait dans un vague délire des morceaux de ses anciens discours à la Chambre, ou des chapitres entiers de son Histoire des désagréments causés à l’homme par la femme, ou bien il se croyait chez lui et se disputait avec Sulfatin qu’il prenait pour Mme des Marettes.

« Ah ! ah ! femme ridicule et surannée ! Vous voilà donc revenue… Vous voulez ressaisir votre proie et me faire connaître de nouveaux tourments !… »


mlle bardoz fut en état d’étudier la maladie sur elle-même.

Mlle la doctoresse Bardoz au bout d’une huitaine se trouva rétablie, elle avait été furieuse en premier lieu et s’était promis de traîner Philox Lorris devant les tribunaux ; mais, quand elle fut en état d’étudier la maladie sur elle-même d’abord, puis sur les autres, sa colère tomba. C’est que cette maladie était extrêmement intéressante ; il n’y avait pas moyen de la rattacher à une fièvre connue et classée ; dans la première phase, elle participait de toutes les fièvres possibles à la fois, elle réunissait les symptômes les plus divers, compliqués et entre-croisés, avec les anomalies les plus bizarres, puis soudain son évolution devenait complètement originale, absolument inédite.

Il n’y avait pas à en douter, c’était une maladie nouvelle, créée de toutes pièces dans le laboratoire Philox Lorris et qui de là, peu à peu, commençait à se répandre épidémiquement dans Paris. Quelques cas étaient signalés çà et là, dans les quartiers les plus divers ; il fallait attribuer cette contamination soit à des miasmes emportés par le vent lorsqu’on avait ouvert les fenêtres du salon infecté, soit à des invités qui pourtant n’avaient ressenti eux-mêmes qu’un insignifiant malaise. Et de ces centres épidémiques la maladie rayonnait peu à peu, prenant, au fur et à mesure, un caractère plus franc.


la discorde menaçait de diviser le corps médical.

Sur les rapports de Mlle la doctoresse Bardoz, ingénieure en médecine et doctoresse en toutes sciences, l’Académie de médecine avait délégué une commission de docteurs et de doctoresses pour étudier de près cette maladie nouvelle, la classer autant que possible et lui donner un nom. On ne s’entendait guère sur ce point, et chaque membre de la commission avait déjà son mémoire en train dans lequel il formulait des conclusions différentes et proposait un nom particulier. La discorde menaçait de diviser le corps médical, car on ne s’accordait pas davantage sur la question du traitement.


« C’est une maladie nouvelle ! »

Par bonheur, M. Philox Lorris se trouva enfin rétabli. Quand la fièvre lui laissa la faculté de réfléchir, l’immunité d’Adrien La Héronnière traité par le grand Médicament national lui fut une indication précieuse ; il s’inocula lui-même pour essayer. En deux jours, il se trouva complètement guéri. Il se garda bien de rien dire à la commission de médecins et, les laissant discuter et disputer sur le nom à donner à la maladie et sur le traitement à lui appliquer, il inocula tous ses malades et les remit sur pied au grand étonnement de la Faculté. L’affaire, qui faisait un bruit énorme depuis une quinzaine au détriment du crédit et de la renommée de l’illustre savant, prit soudain une autre tournure. Ses ennemis avaient eu beau jeu pendant quelques jours pour dauber sur lui à propos de l’aventure et ils s’étaient efforcés de jeter un peu de ridicule sur l’accident. Mais, lorsqu’on vit Philox Lorris et son collaborateur Sulfatin se lever de leur lit de souffrance, se guérir eux-mêmes en un tour de main et guérir tous leurs malades pendant que la Faculté continuait à se perdre dans les plus contradictoires hypothèses et à développer les plus bizarres théories sur cette maladie entièrement inconnue, l’opinion publique changea brusquement. On les proclama martyrs de la science ! Des adresses de félicitations leur arrivèrent de toutes parts.

Martyrs de la science ! Et tous les invités de la fameuse soirée l’étaient aussi quelque peu en leur compagnie. Tous avaient plus ou moins été atteints, tous avaient droit aux mêmes palmes.

Écoutons les journaux les plus importants et les plus autorisés leur rendre un public hommage après avoir détaillé leurs souffrances :

« Au moment où l’illustre inventeur, — disait l’Époque, le journal téléphonoscopique de M. Hector Piquefol, invité de la grande soirée et martyr de la science lui aussi, — au moment où le grand Philox Lorris venait de couronner sa carrière en faisant profiter la France d’abord et l’humanité ensuite, non pas d’une, comme on l’a dit, mais de deux immenses découvertes, il a failli périr victime de ses courageux essais et, avec lui, l’élite de la société parisienne…


Martyr de la science !

« Non pas une, mais deux immenses découvertes qui doivent, la première, révolutionner complètement l’art de la guerre et le faire sortir de son éternelle routine, et la seconde révolutionner de même l’art médical et lui faire quitter les mêmes sempiternels errements où il se traîne depuis Hippocrate !

« Deux découvertes sublimes véritablement, et qui se tiennent, malgré leur apparente opposition !

« La première amène la suppression des anciennes armées et le rejet complet des anciens systèmes militaires ; elle permet d’organiser la guerre médicale, faite seulement par le corps médical offensif mis en possession d’engins qui portent chez l’ennemi les miasmes les plus délétères. Plus d’explosifs comme jadis, plus même d’artillerie chimique, mais seulement l’artillerie des miasmes, les microbes et bacilles envoyés électriquement sur le territoire de l’ennemi.

« Merveilleuse transformation ! Gigantesque pas en avant ! Bellone n’ensanglante plus ses lauriers, immense progrès !

« La seconde découverte, qui met l’illustre savant au rang des bienfaiteurs de l’humanité, c’est le grand médicament national, agissant par inoculation et ingestion, médicament dont la formule est encore un secret, mais qui va rendre soudain vigueur et santé à un peuple surmené, à un sang appauvri par toutes les fatigues de la vie électrique que nous menons tous…

« Bienfaiteur de l’humanité, le sublime Philox Lorris l’est donc doublement — par la santé et l’énergie physique et morale rendues à tous au moyen du miraculeux philtre que le grand magicien moderne a composé et par sa puissante conception de la guerre médicale qui clôt à jamais l’ère sanglante des explosifs projetant au loin en débris sanglants les innombrables bataillons amenés sur les champs de bataille… La guerre médicale, ô progrès ! ayant pour but seulement la mise hors de combat, déchaînera sur les belligérants des maladies qui coucheront des populations entières sur le flanc pour un temps donné, mais du moins n’enlèveront que les organismes déjà en mauvaises conditions !…


nouvelles de la maladie de m. lorris.


Martyr de la science !

« Mais, de même que, lors de l’invention de la poudre, le moine Schwartz, inaugurant l’ère des explosifs, fut la première victime de sa grande découverte, de même Philox Lorris, inaugurant l’ère de la guerre médicale, inventeur de procédés et d’engins merveilleux, faillit périr dans son laboratoire sur le théâtre de sa victoire, terrassé, avec son collaborateur Sulfatin, par une fuite des miasmes concentrés réunis pour ses études !

« Il a failli périr, mais il vit pour assurer le triomphe de la science, pour faire franchir une étape nouvelle à l’humanité, pour faire faire un pas décisif à la cause sacrée du progrès et de la civilisation !…


Martyr de la science, l’illustre savant entre en convalescence.

« Il a failli périr, mais il vit… Couché sur un lit de douleur, il paye par de cruelles souffrances noblement supportées la rançon du génie… »

Et dans le grand téléphonoscope de l’Époque, celui qui montrait chaque jour aux Parisiens, devant l’hôtel du journal, l’événement à sensation, apparut, matin et soir, la chambre du malade, avec l’illustre savant dans son lit, en proie à la fameuse fièvre inédite.

On voyait, avec le bulletin rédigé chaque matin et chaque soir par les illustrations médicales :

L’illustre savant en proie à un accès de délire ;

L’illustre savant commençant à aller un peu mieux ;

L’illustre savant ayant une rechute ;

… Jusqu’au jour où l’on put voir ce martyr de la science debout dans la robe de chambre du convalescent et déjà au travail.

L’homme d’État, le grand orateur et historien des Marettes, fier d’être aussi compté parmi les martyrs de la science, se hâta, aussitôt rétabli, de déposer à la Chambre, en demandant l’urgence, la proposition de loi relative au grand médicament national. Depuis quinze jours on ne parlait que de l’affaire Philox Lorris ; c’était la grande actualité à l’ordre du jour de toutes les conversations, le sujet de toutes les discussions des Académies scientifiques. La proposition des Marettes ne traîna donc pas dans les bureaux ; elle fut examinée par une commission, ses articles furent débattus avec l’illustre savant, discutés d’avance par tous les journaux, et, lorsqu’elle parut devant les Chambres, presque tous les partis s’y rallièrent, opposants et gouvernementaux ; et même, grâce à l’appui de Mme Ponto à la Chambre, de la sénatrice Coupard, de la Sarthe, au Sénat, le parti féminin, et le parti intégral masculin, les adhérents de la Ligue de l’émancipation de l’homme, dirigés par M. des Marettes, se trouvèrent d’accord et votèrent du même côté pour la première fois.

La loi passa à une énorme majorité.

Il résultait ceci de ses nombreux articles :

1° L’inoculation du grand médicament devenait obligatoire une fois par mois pour tous les Français à partir de l’âge de trois ans ;

2° Le monopole de la fabrication du grand médicament national microbicide et dépuratif, anti-anémique et reconstituant, était assuré pour cinquante ans à la maison Philox Lorris ;

3° Une récompense nationale à l’illustre Philox Lorris était votée à l’unanimité.

Disons tout de suite que celui-ci n’accepta qu’une grande médaille d’or, remarquable objet d’art, qui représentait d’un côté l’illustre savant en Hercule, vainqueur des hydres modernes, avec une inscription commémorative de sa grande découverte sur le revers.

Les questions secondaires, relatives à l’organisation des services, restaient à régler ; mais c’était l’affaire de Philox Lorris, nommé administrateur général, avec pleins pouvoirs. De plus, sur l’avis de Philox Lorris, la création d’un ministère de plus fut décidée ; on l’intitula ministère de la Santé publique. Le portefeuille en fut donné à une éminente avocate et femme politique, Mlle la sénatrice Coupard, de la Sarthe, rapporteuse au Sénat du projet de loi sur le grand médicament national.

Cette réglementation de tout ce qui concerne l’hygiène et la santé publique va simplifier considérablement bien des choses et rendre aux populations d’immenses services.

En bien des cas le grand médicament national suffira parfaitement à rétablir les santés chancelantes, à remettre en bon état les organismes avariés ou fatigués, sans intervention aucune du médecin.

Anémiés, dyspeptiques, gastralgiques, malades du foie, etc., seront très vite soulagés. Ils n’auront plus besoin de prendre leurs repas, ainsi que beaucoup s’y résignaient, dans les restaurants pharmaceutiques fondés avec tant de succès en ces dernières années, cuisines officinales où les repas étaient préparés, sur ordonnances, par des pharmaciens diplômés, disciples à la fois de M. Purgon et de Brillat-Savarin, inventeurs de plats hygiéniques renommés, mais, en somme, assez coûteux.


au restaurant pharmaceutique.


la guerre miasmatique.
comité de réorganisation du corps médical
offensif
.

M. Philox Lorris se trouva donc débarrassé des préoccupations de sa grande affaire du médicament. Il était temps, car il commençait à se sentir le cerveau horriblement fatigué. Lui aussi, dans le travail formidable de ces derniers jours, il avait eu des distractions et par moments s’était vu sur le point de confondre les flacons du grand médicament national avec les cornues de l’affaire des miasmes. Maintenant il était libre, et suivant son habitude de se reposer d’une fatigue par une autre fatigue et d’un travail par un autre travail, dont la nouveauté surexcitait ses facultés, il pouvait se consacrer entièrement aux dernières études sur la concentration des miasmes et leur emploi généralisé dans les opérations militaires.

Une commission d’ingénieurs généraux, nommée par le ministère de la Guerre, avait été chargée d’élaborer dans le plus grand secret un projet d’organisation du corps médical offensif. Elle tenait séance toutes les après-midi, sous la présidence de l’illustre savant.

On voyait peu Estelle Lacombe au laboratoire ; la jeune fille, en arrivant chaque matin, se hâtait, après avoir fait acte de présence chez M. Sulfatin, de gagner l’appartement de Mme Lorris, où personne des amis et relations de Philox Lorris, tous gens de science, d’affaires ou de politique, ne pénétrait jamais. Mme Philox Lorris était si occupée, pensait-on, toujours perdue dans les plus profondes méditations philosophiques, tournant et retournant pour son grand ouvrage les plus nébuleux problèmes de la métaphysique.

La fiancée de Georges Lorris, ayant gagné complètement la confiance et l’amitié de sa future belle-mère, fut pourtant à la fin mise dans la confidence de ces travaux, dont la seule idée la faisait trembler presque autant que les vastes conceptions scientifiques de Philox Lorris. Un jour, Mme Lorris l’introduisit mystérieusement dans une petite pièce que Philox Lorris appelait le cabinet d’études de Madame.

C’était un petit salon fort gai, rempli de fleurs, suspendu comme une cage vitrée sur l’angle de l’hôtel, avec vues sur le parc et sur l’immense déroulement des toits et des monuments de la grande ville.

« Voyez si j’ai confiance en vous, ma chère Estelle, dit Mme Lorris ; je vais tout vous dire, il me semble que vous n’êtes pas trop ingénieure pour me comprendre.

— Hélas ! je le suis si peu, madame, à mon grand regret et malgré mes efforts ! M. Philox Lorris me le reproche toujours…

— Tant mieux ! tant mieux ! Je puis vous révéler mon grand secret… Je m’enferme ici pour…

— Je sais, madame, pour méditer et écrire votre grand ouvrage philosophique, dont M. Lorris donnait l’autre jour devant moi des nouvelles à quelques membres de l’Institut…

— Vraiment ! il en parlait ?

— Oui, madame…

Il parait que votre travail avance… du moins c’est ce que disait M. Lorris…

— Mon grand ouvrage philosophique, le voici ! » dit Mme Lorris en riant.

Et elle montrait à Estelle stupéfaite une petite tapisserie en train et diverses broderies jetées parmi des journaux de modes sur une coquette table à ouvrage.

« Oui, je m’enferme ici pour travailler à ces petites inutilités, je me cache soigneusement de mes amies bourrées de sciences, ingénieures, doctoresses, femmes politiques ! C’est ma frivolité qui s’obstine à lutter et à protester contre notre siècle scientifique et polytechnique, contre mon tyrannique mari et ses tyranniques théories… Nous serons deux, si vous voulez ?

— Si je le veux ? Ah ! je crois bien… J’abandonne le laboratoire et je reste avec vous, « dit Estelle avec joie.

Ne voyant presque plus Estelle, M. Philox Lorris en était arrivé à l’oublier. Georges Lorris put s’en apercevoir un jour que M. Lorris, entre une matinée de manipulations de miasmes dans son laboratoire et une après-midi réclamée par le Comité d’organisation du nouveau corps médical offensif, crut pouvoir consacrer quelques instants à ses devoirs de père de famille.


le cabinet de travail de mme lorris.

« À propos, et l’affaire de ton mariage ? dit-il à Georges ; qu’est-ce que nous avons conclu donc, je ne me rappelle plus ? Où en sommes-nous ?

— Nous en sommes, répondit Georges, à la conclusion naturelle, vous n’avez plus qu’à fixer le jour…

— Très bien ! Voyons, je suis tellement pris… Passe-moi mon carnet… Bien… mercredi prochain, non, il faut les huit jours de publications… samedi, alors ! j’aurai une heure à moi, vers midi ; crie-moi cette date dans mon phono-calendrier de chevet : samedi 27, mariage Georges au revoir… À propos, sapristi ! avec laquelle des deux ?… — Comment ! des deux ?

— Oui, de la doctoresse Bardoz, ou de la sénatrice Coupard, de la Sarthe… Je dois t’avouer, mon cher enfant, que j’ai eu des distractions en ces temps derniers… Je baisse, mon ami, je baisse… Je voyais beaucoup ces dames dans nos comités. Un jour, j’ai demandé la main de la doctoresse Bardoz et, deux jours après, par suite d’un oubli que je ne m’explique pas, j’ai aussi demandé celle de la sénatrice… Je suis fort embarrassé et ennuyé… C’est à toi de décider… Tu sais, j’ai eu acceptation immédiate, ces dames n’aiment pas à gaspiller leur temps ni celui des autres… Voyons, laquelle ?

— Ni l’une ni l’autre ! s’écria Georges en s’efforçant de ne pas rire ; votre distraction a été plus grande que vous ne le soupçonniez ; vous avez oublié que j’étais fiancé à une troisième personne… Et c’est celle-là que j’épouse.

— Ah ! sapristi ! qui donc ?

Mlle Estelle Lacombe !

— Aïe ! la jeune demoiselle encore imbue des frivolités d’un autre âge… Je n’y pensais plus du tout, je te croyais guéri !… Ah ! mais, nous en recauserons… nous verrons… Je me sauve ! »

Le samedi 27, le téléphono-agenda de M. Philox Lorris lui rappela que le jour fixé pour le mariage de Georges était arrivé. Quelle corvée ! Justement, il avait le matin une série d’expériences décisives pour l’affaire des miasmes, et ensuite une importante séance du Comité !… M. Philox Lorris s’habilla à la hâte et téléphona son fils

« Tu ne m’as pas dit avec laquelle ?

— Mais si, avec Mlle Estelle Lacombe !

— Alors, c’est décidé ?

— Tout à fait ! Toute la noce est prévenue… Maman s’habille pour la cérémonie…

— Je n’ai pas le temps de discuter… Tu y mets vraiment de l’obstination… Soit ! mon garçon ; je te préviens seulement une dernière fois que tu ne dois pas t’attendre à une descendance forte en mathématiques…

— J’y suis résigné !…

— Comme tu voudras !…

« Mais avec tout cela, me voilà fort embarrassé… avec mes deux autres demandes en mariage… Tu m’as tellement troublé depuis quelque temps, l’inconcevable légèreté avec laquelle tu arranges ta vie et gâches si regrettablement ton avenir, m’a si fort inquiété !… J’ai la doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe, sur les bras maintenant. Et à cause de toi !… Cela va me faire certainement deux bons procès à soutenir… Et j’ai bien d’autres choses en tête pour le moment… Comment me tirer de là ?

— Dame ! je ne sais pas trop.


la guerre miasmatique. préparation des engins.

— J’y pense : une sénatrice, une doctoresse, cela ferait bien l’affaire de Sulfatin…

— Comment ! toutes les deux ?

— Non, une seulement, n’importe laquelle, c’est un homme sérieux, lui… Ce n’est pas un joli cœur comme toi, un cerveau atrophié par le futilisme, il est redevenu le Sulfatin d’autrefois, d’avant la petite chute… Sur lui, désormais, fadaises, billevesées sentimentales n’auront plus prise ! Pour Sulfatin, j’en suis sûr, sénatrice ou doctoresse, peu importe, elles se valent.

— Mais c’est qu’il en restera une…

— Saperlotte ! Tu peux dire que ton mariage me jette dans de cruels embarras, à un moment où, je te le répète, je n’ai guère le temps de m’occuper de toutes ces niaiseries… Que ferons-nous de la deuxième ? Mon Dieu, qu’en ferons-nous ?

— Il y a bien M. Adrien La Héronnière, votre ex-malade… Mais il avait parlé, pour être bien soigné, d’épouser Grettly, qui s’entendait à le dorloter…

— Puisqu’il n’est plus malade… D’ailleurs, il pourrait épouser la doctoresse Bardoz, et Sulfatin, qui est ambitieux, aurait la main de la sénatrice… Il faut absolument que j’arrange ces affaires-là avant d’aller pour toi à la mairie…


la lutte contre le microbe. — médaille d’honneur de m. philox lorris.


migraines scientifiques.

viii

Le mariage Lorris. — M. Philox Lorris n’en a pas fini avec les difficiles négociations. — Double mariage à arranger. — Retour à Kernoël. — Le temps des vacances. — Arrivée des énervés.

Enfin, tous les obstacles étant aplanis, tout se trouvant à peu près arrangé, Georges et Estelle sont mariés.

La cérémonie a été imposante. Comme M. Philox Lorris se préparait à voler, en soupirant, un quart d’heure à ses occupations pour aller donner la signature indispensable, à la mairie, une avouée se présenta, en même temps qu’une grêle de papiers timbrés et de phonogrammes d’avoués, d’huissiers et autres officiers ministériels s’abattait sur lui. C’étaient Mlles la doctoresse Sophie Bardoz et la sénatrice Hubertine Coupard, de la Sarthe, qui entamaient chacune un procès en rupture de négociations matrimoniales, demande en mariage impliquant promesse, et demandaient chacune 6 millions de dommages-intérêts.

M. Philox Lorris, qui n’aimait pas à laisser traîner les affaires et tenait à se débarrasser de toutes préoccupations aussi rapidement que possible, se mit, de plus en plus maugréant, à son Télé et entreprit toute une série de négociations difficultueuses pour essayer d’amener Mlles Bardoz et Coupard à renoncer à ce procès qui devait produire un tel éclat de scandale, susceptible même de nuire à leur carrière, à rappeler les huissiers lancés sous le coup de la colère, et enfin, aux lieu et place de ce jeune écervelé de Georges Lorris, qui ne pouvait se couper en deux — et dans tous les cas peu digne d’elles, — à vouloir bien accepter l’illustre docteur Sulfatin, bras droit et successeur tout désigné de M. Philox Lorris, et l’éminent Adrien La Héronnière, également ingénieur et docteur en toutes sciences et plus particulièrement docteur es finances, grand brasseur d’affaires, tout nouvellement restauré et remis à neuf par le grand, par le merveilleux médicament national, sur le produit duquel il prélevait une part assez sérieuse, suivant contrat.


l’avoué de mlle coupard.

Hâtons-nous de dire, à la louange du sens pratique de ces dames, que leur colère bien justifiée s’apaisa vite devant les explications de M. Philox Lorris et qu’elles consentirent à discuter elles-mêmes les propositions de leur adversaire, au lieu de le renvoyer aux hommes de loi.

M. Philox Lorris, pour épargner du temps, avait pris la communication en même temps avec les deux dames ; il n’avait pas à se répéter, son discours servait pour les deux.


le mariage lorris. — arrivée à la mairie.

Enfin, après deux heures de discussions téléphoniques, tout fut arrangé : Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, désarmèrent ; la plaque des Télés refléta des visages rassérénés.

M. Philox Lorris fit retentir toutes les sonneries de l’hôtel et manda dans son cabinet ou au Télé Sulfatin et La Héronnière, pour les mettre au courant de l’affaire.

Nouvelles et délicates négociations.

Par convenance, M. Philox Lorris interrompit la communication avec ces dames, afin que l’on pût discuter tranquillement et sérieusement, sans perdre de temps en formules et en vaines périphrases.

Un quart d’heure d’explications.

Un quart d’heure de réflexions.

Total : encore une demi-heure de perdue ! Mais M. Philox Lorris eut la joie d’enlever l’adhésion de Sulfatin et de son ex-malade à la combinaison qui arrangeait l’ennuyeux imbroglio et sauvait la maison Philox Lorris d’un scandaleux procès.

Sulfatin et La Héronnière consentaient. Vite ! l’illustre savant, poussant un ouf ! de soulagement, mit le doigt sur le timbre pour rétablir la communication avec ces dames, avec les adversaires !

Trop tôt, hélas ! Aux premiers mots, M. Philox Lorris vit qu’il était tombé dans une nouvelle distraction. Dans sa hâte d’en finir, il avait négligé de préciser un point assez important : laquelle des deux épousait Sulfatin ? laquelle épousait La Héronnière ? Il leur avait donné le choix à toutes les deux et chacune avait jeté le dévolu sur le même, sur l’illustre ingénieur et docteur Sulfatin, certain du plus magnifique avenir et n’ayant jamais eu besoin d’être remis à neuf.

Ce fut peut-être la partie la plus difficile de ces négociations. Sulfatin, aux premiers mots, eut par bonheur la délicatesse de couper la communication avec Adrien La Héronnière, resté chez lui et en train de s’habiller pour la noce ; l’amour-propre de l’ex-malade n’eut donc pas à souffrir trop cruellement de la discussion.

Une heure encore de négociations !

M. Philox Lorris rongeait furieusement son frein. Que de temps perdu ! Tout cela par la faute de cet étourneau de Georges, en ce moment bien tranquille et en train de roucouler des fadeurs vieilles comme le monde auprès de sa fiancée, pendant que son père se donnait tant de mal et se fatiguait aussi ridiculement la cervelle à cause de lui !

Enfin, cette fois tout fut conclu et arrangé. Mlle la sénatrice Coupard, de la Sarthe, acceptait la main de l’ingénieur-docteur Sulfatin, moyennant contrat d’association complète de ce dernier à la grande maison Philox Lorris et promesse de cession pour plus tard, — et Mlle la doctoresse Bardoz daignait agréer la main de M. Adrien La Héronnière. Un si curieux cas de restauration ! Un triomphe de la science médicale ! C’était si bien son affaire, à elle doctoresse…


l’arrivée des énervés.

Enfin, on put faire reparaître Adrien La Héronnière pour lui apprendre son bonheur et terminer les derniers arrangements.

M. Philox Lorris était libre ; il se hâta, après courtes félicitations aux deux couples, de commander son aéronef pour voler à la mairie et en finir avec ses absorbants devoirs de père.

Il se trouvait en retard pour l’État-civil ; comme il allait partir en coup de foudre, la sonnerie du Télé, retentissant de nouveau, l’arrêta encore une fois.

C’était M. le maire du lxiie arrondissement qui tranchait la difficulté en proposant de marier téléphoniquement les jeunes époux.

M. Philox Lorris, heureux de la bonne attention de ce magistrat, lequel d’ailleurs était très pressé lui-même, accepta bien vite et téléphona sans plus tarder le consentement paternel.

Il eut de cette façon l’agrément de s’épargner une course et d’éviter la rencontre de quelques huissiers lancés trop vite et non avertis encore de l’apaisement si difficilement obtenu, qui venaient, de la part des demoiselles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, signifier aux jeunes époux l’ouverture des hostilités, parlant à leur personne, en pleine noce. Coût : 7,538 fr. 90.

Après la signature sur le registre, M. le maire, pour aller plus vite, eut l’obligeance, au lieu de prononcer l’allocution des grandes occasions, réservée aux mariés d’importance, de remettre des phonogrammes de cette allocution à Georges, qui les mit dans sa poche, en promettant de les écouter avec respect et attention le lendemain même, ou plus tard.

La noce se dirigea ensuite vers l’église, où se pressaient déjà toutes les notabilités de la science, de la politique, de l’industrie, du haut commerce, des lettres et des arts. Plus de douze cents aéronefs ou aérocabs se balançaient au-dessus de l’édifice et ce fut un charmant coup d’œil que le défilé de tous ces élégants véhicules aériens escortant les nouveaux époux jusqu’à l’hôtel Philox Lorris.

Dans l’après-midi, les nouveaux mariés remontèrent dans leur aéronef. Ils fuyaient vers le coin de nature tranquille interdit aux envahissements de la science moderne, vers le Parc national de Bretagne, où ils avaient naguère fait leur Voyage de fiançailles.

La petite ville de Kernoël les revit. Par autorisation spéciale, Georges Lorris put amener dans une anse de la petite baie un aéro-chalet des plus confortables et s’y installer avec Estelle à 50 mètres au-dessus de la grève, dans l’embrun de la mer et le parfum des landes, devant un panorama splendidement pittoresque de criques sauvages ou de pointes rocheuses hérissées de vieux clochers, de forêts de chênes enchâssant dans l’émeraude frissonnante de vieilles ruines féodales ou de mystérieux cercles de pierres celtiques…

Les semaines passèrent vite dans ces délicieuses solitudes… Un jour vint cependant où elles furent envahies. C’était le commencement des vacances. Toutes les diligences du pays, toutes les carrioles, toutes les guimbardes roulaient chargées de gens pâles et fatigués, dont les têtes ballottaient sous les cahots des chemins. C’était l’arrivée annuelle des citadins lamentables venant chercher le repos et puiser de nouvelles forces dans le calme et la tranquillité des landes, l’arrivée de tous les énervés et de tous les surmenés, accourant se rejeter sur le sein de la bonne nature, haletants des luttes passées et heureux d’échapper pour quelque temps à la vie électrique.

Il fallait les voir jaillir de toutes les voitures, descendre plus ou moins péniblement, aux portes de Kernoël, les pauvres énervés et se laisser tomber aussitôt sur la première herbe entrevue, s’étendre sur le gazon, s’allonger dans le foin, se rouler sur le ventre ou sur le dos, avec des soupirs de soulagement et des frémissements d’aise.

Il en venait, il en arrivait de partout par bandes lamentables…

Ouf ! enfin ! L’air pur, non souillé par toutes les fumées soufflées par les monstrueuses usines ! la tranquillité, la détente complète du cerveau et des nerfs, la joie suprême de se sentir renaître et le bonheur de revivre !

Nous, dans la douceur des prairies, dans la bonne senteur des prairies, dans la fraîcheur des grèves, nous allons nous reprendre, nous allons respirer, souffler, nous allons reconquérir des forces pour les luttes futures… Continue à tourner avec les autres, ceux qui, hélas ! ne peuvent se donner ces quelques bonnes semaines de vacances, avec les malheureux ilotes trop profondément engagés dans tes rudes engrenages, absorbante et terrifiante machine sociale !

FIN

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Héliog. et Imp. Lemercier, Paris

L’Électricité
(la grande Esclave)


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Les saisons régularisées. — Distribution de la pluie à la demande.


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les saharas rendus à l’agriculture par la refonte des climats.


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les tubes (vue prise en aéronef à 700 mètres)


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on respire la fraîcheur du soir.


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d’examens en examens


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grand choix d’aïeux. Quelle influence atavique va dominer ?


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la course à l’argent


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Héliog. et Imp. Lemercier, Paris

Le Voyage de Fiançailles


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dernières architectures navales. — les donjons flottants.


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Doux repos sous les dolmens (Parc National)


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Grandes manœuvres. — Charge de Bicyclistes.


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Quelques échantillons de la flotte aérienne


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Héliog. et Imp. Lemercier, Paris

Feu le Courage militaire
remplacé par la résignation fataliste des Cibles.


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Grandes manœuvres sous-marines. — Monitor sous-marin surpris par les torpédistes.


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Examens pour le doctorat ès sciences militaires.


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Un quartier embrouillé.


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La vieille Lutège et la nouvelle.


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Les continents bondés comme les Radeaux de La Méduse.


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Déchéance physique des races trop affinées.


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L’invasion asiatique. — Concentration des 18 armées Tartares en Danubie sous les ordres du mandarin ingénieur en chef.


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Adduction et distribution du feu central. — Transformation de l’agriculture, emplois industriels et de ménage.


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Nos fleuves et notre atmosphère. — Multiplication des ferments pathogènes, des différents microbes et bacilles.


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La Chimie vénéneuse, empoisonneuse et sophistiqueuse.


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Le rêve de M. Arsène des Marettes.


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Le déblaiement de l’ancien monde.


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Héliog. et Imp. Lemercier, Paris

Le parc National d’Armorique


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la guerre miasmatique. — manœuvres de l’artillerie du corps médical offensif.


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Parc national. — L’arrivée des énervés.


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table
des matières



PREMIÈRE PARTIE

i. De l’accident du grand réservoir d’électricité N. Le dégel factice. Le grand Philox Lorris expose à son fils son moyen pour combattre en lui un fâcheux atavisme. Admonestations téléphonoscopiques interrompues 
 1
ii. Le courant fou. Le désastre de l’Aéronautic-Club de Touraine. Où l’on fait téléphonoscopiquement connaissance avec la famille Lacombe, des phares alpins 
 14
iii. Les tourments d’une aspirante ingénieure. Les cours par Télé. Une fidèle cliente de Babel-Magasins. L’ahurie Grettly circulant parmi les engins. Le Téléjournal 
 27
iv. Comment le grand Philox Lorris reçoit ses visiteurs. Mlle Lacombe rate une fois de plus ses examens. Demande en mariage inattendue. Les théories de Philox Lorris sur l’atavisme. La doctoresse Sophie Bardoz et la sénatrice Coupart, de la Sarthe 
 39
v. Séduisant programme du Voyage de fiançailles. L’ingénieur médical Sulfatin et son malade. Tout aux affaires. Le pauvre et fragile animal humain d’aujourd’hui 
 55
vi. Le Parc national d’Armorique barré à l’industrie et interdit aux innovations de la science. Une diligence ! La vie d’autrefois dans le décor de jadis. L’auberge du grand Saint-Yves, à Kernoël. Où se découvre un nouveau Sulfatin 
 74
vii. Ordre d’appel. Mobilisation des forces aériennes, sous-marines et terriennes du XIIe corps. Comment le huitième chimistes se distingua dans la défense de Châteaulin. Explosifs et asphyxiants. Le bouclier de fumée 
 95



i. Préparatifs d’installation. La féodalité de l’or. Quelques figures de l’aristocratie nouvelle. La nouvelle architecture du fer, du pyrogranit, du carton, du verre. Les photo-picto-mécaniciens et les progrès du grand art. Messieurs les ingénieurs culinaires. 
 114
ii. Les grandes affaires en train. Conflit Costa-Rica-Danubien. L’ère des explosifs va être close. La guerre humanitaire. Triste état de la santé publique. Trop de microbes. Le grand Médicament national. 
 136
iii. Estelle Lacombe assiste à une dispute conjugale. Bienfaits de la science appliquée aux scènes de ménage. Autres beautés du phonographe. La petite surprise de Sulfatin 
 154
iv. Grande soirée artistique et scientifique à l’hôtel Philox Lorris. Où l’on a la joie d’entendre les phonogrammes des grands artistes de jadis. Quelques invités. Première distraction de Sulfatin. Les phonographes malades. 
 165
v. M. le député Arsène des Marettes, chef du parti masculin. La Ligue de l’émancipation de l’homme. Encore Sulfatin. M. Arsène des Marettes songe à son grand ouvrage. 
 180
vi. M. Philox Lorris développe ses plans. La santé obligatoire par le Grand Médicament national. Deuxième distraction de Sulfatin. Le réservoir à miasmes. 
 197
vii. La catastrophe de l’hôtel Philox Lorris. Trente-trois martyrs de la science. Naissance d’une maladie nouvelle absolument inédite. Le grand ouvrage de Mme Lorris. Où l’illustre savant se trouve cruellement embarrassé. 
 207
viii. Le mariage Lorris. M. Philox Lorris n’en a pas fini avec les difficiles négociations. Double mariage à arranger. Retour à Kernoël. Le temps des vacances. Arrivée des énervés. 
 223


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Table
des
gravures hors texte




L’Électricité (la grande esclave). 
 Frontispice.
Les saisons régularisées. Distribution de la pluie à la demande. 
 9
Les Saharas rendus à l’agriculture par la refonte des climats. 
 17
Les Tubes, vue prise en aéronef à 700 mètres. 
 25
On respire la fraîcheur du soir. 
 33
D’examens en examens. 
 41
Grand choix d’aïeux. Quelle influence atavique va dominer ? 
 49
La course à l’argent. 
 57
Le Voyage de fiançailles. 
 65
Dernières architectures navales. Les donjons flottants. 
 73
Doux repos sous les dolmens (Parc national). 
 81
Grandes manœuvres. Charge de bicyctistes. 
 89
Quelques échantillons de la flotte aérienne. 
 97
Feu le courage militaire, remplacé par la résignation fataliste des cibles. 
 105
Grandes manœuvres sous-marines. Monitor sous-marin surpris par les torpédistes. 
 113
Examens pour le doctorat es sciences militaires. 
 121
Un quartier embrouillé. 
 129
La vieille Lutèce et la nouvelle. 
 137
Les continents bondés comme des radeaux de la Méduse. 
 145
Déchéance physique des races trop affinées. 
 153
La féodalité nouvelle. 
 161
L’invasion asiatique. Concentration des dix-huit armées tartares en Danubie, sous les ordres du Mandarin ingénieur en chef. 
 169
Adduction et distribution du feu central. Transformation de l’agriculture emplois industriels et de ménage. 
 177
Nos fleuves et notre atmosphère. Multiplication des ferments pathogènes, des différents microbes et bacilles. 
 185
La chimie vénéneuse, empoisonneuse et sophistiqueuse. 
 193
Le rêve de M. Arsène des Marettes. 
 201
Le déblaiement de l’ancien monde. 
 206
Le Parc national d’Armorique. 
 217
La guerre miasmatique. Manœuvres de l’artillerie du corps médical offensif. 
 225
Parc national. L’arrivée des énervés. 
 226