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de rapport auquel ils sont employés, la nécessité de marquer ce rapport par la place des mots n’existe plus au même degré.

Art. II. Du Régime. Les grammaires des langues modernes se sont formées d’après celle du latin, dont la religion a perpétué l’étude dans toute l’Europe ; & c’est dans cette source qu’il faut aller puiser la notion des termes techniques que nous avons pris à notre service, assez souvent sans les bien entendre, & sans en avoir besoin. Or il paroît, par l’examen exact des différentes phrases où les Grammairiens latins parlent de régime, qu’ils entendent, par ce terme, la forme particuliere que doit prendre un complément grammatical d’un mot, en conséquence du rapport particulier sous lequel il est alors envisagé. Ainsi le régime du verbe actif relatif est, dit-on, l’accusatif, parce qu’en latin le nom ou le pronom qui en est le complément objectif grammatical doit être à l’accusatif ; l’accusatif est le cas destiné par l’usage de la langue latine, à marquer que le nom ou le pronom qui en est revêtu, est le terme objectif de l’action énoncée par le verbe actif relatif. Pareillement quand on dit liber Petri, le nom Petri est au génitif, parce qu’il exprime le terme conséquent du rapport dont liber est le terme antécédent, & que le régime d’un nom appellatif que l’on détermine par un rapport quelconque à un autre nom, est en latin le génitif. Voyez Génitif.

Considérés en eux-mêmes, & indépendamment de toute phrase, les mots sont des signes d’idées totales ; & sous cet aspect ils sont tous intrinséquement & essentiellement semblables les uns aux autres ; ils different ensuite à raison de la différence des idées spécifiques qui constituent les diverses sortes de mots, &c. Mais un mot considéré seul peut montrer l’idée dont il est le signe, tantôt sous un aspect & tantôt sous un autre ; cet aspect particulier une fois fixé, il ne faut plus délibérer sur la forme du mot ; en vertu de la syntaxe usuelle de la langue il doit prendre telle terminaison : que l’aspect vienne à changer, la même idée principale sera conservée, mais la forme extérieure du mot doit changer aussi, & la syntaxe lui assigne telle autre terminaison. C’est un domestique, toujours le même homme, qui, en changeant de service, change de livrée.

Il y a, par exemple, un nom latin qui exprime l’idée de l’Etre suprême ; quel est-il, si on le dépouille de toutes les fonctions dont il peut être chargé dans la phrase ? Il n’existe en cette langue aucun mot consideré dans cet état d’abstraction, parce que ses mots ayant été faits pour la phrase, ne sont connus que sous quelqu’une des terminaisons qui les y attachent. Ainsi, le nom qui exprime l’idée de l’Etre suprème, s’il se présente comme sujet de la proposition, c’est Deus ; comme quand on dit, mundum creavit Deus : s’il est le terme objectif de l’action énoncée par un verbe actif relatif, ou le terme conséquent du rapport abstrait énoncé par certaines prépositions, c’est Deum ; comme dans cette phrase, Deum time & fac quod vis, ou dans celle-ci, elevabis ad Deum faciem tuam (Job. 22. 26.) : si ce nom est le terme conséquent d’un rapport sous lequel on envisage un nom appellatif pour en déterminer la signification, sans pourtant exprimer ce rapport par aucune préposition, c’est Dei ; comme dans nomen Dei, &c. Voilà l’effet du régime ; c’est de déterminer les différentes terminaisons d’un mot qui exprime une certaine idée principale, selon la diversité des fonctions dont ce mot est chargé dans la phrase, à raison de la diversité des points de vue sous lesquels on peut envisager l’idée principale dont l’usage l’a rendu le signe.

Il faut remarquer que les Grammairiens n’ont pas coutume de regarder comme un effet du régime la


détermination du genre, du nombre & du cas d’un adjectif rapporté à un nom : c’est un effet de la concordance, qui est fondée sur le principe de l’identité du sujet énoncé par le nom & par l’adjectif. Voyez Concordance & Identité. Au contraire la détermination des terminaisons par les lois du régime suppose diversité entre les mots régissant & le mot régi, ou plutôt entre les idées énoncées par ces mots ; comme on peut le voir dans ces exemples, amo Deum, ex Deo, sapientia Dei, &c. c’est qu’il ne peut y avoir de rapport qu’entre des choses différentes, & que tout régime caracterise essentiellement le terme conséquent d’un rapport ; ainsi le régime est fondé sur le principe de la diversité des idées mises en rapport, & des termes rapprochés dont l’un détermine l’autre en vertu de ce rapport. Voyez Détermination.

Il suit de-là qu’à prendre le mot régime dans le sens généralement adopté, il n’auroit jamais dû être employé, par rapport aux noms & aux pronoms, dans les grammaires particulieres des langues analogues qui ne déclinent point, comme le françois, l’italien, l’espagnol, &c. car le régime est dans ce sens la forme particuliere que doit prendre un complément grammatical d’un mot en conséquence du rapport particulier sous lequel il est alors envisagé : or dans les langues qui ne declinent point, les mots paroissent constamment sous la même forme, & conséquemment il n’y a point proprement de régime.

Ce n’est pas que les noms & les pronoms ne varient leurs formes relativement aux nombres, mais les formes numériques ne sont point celles qui sont soumises aux lois du régime ; elles sont toujours déterminées par le besoin intrinseque d’exprimer telle ou telle quotité d’individus : le régime ne dispose que des cas.

Les Grammairiens attachés par l’habitude, souvent plus puissante que la raison, au langage qu’ils ont reçu de main en main, ne manqueront pas d’insister en faveur du régime qu’ils voudront maintenir dans notre grammaire, sous prétexte que l’usage de notre langue fixe du-moins la place de chaque complément ; & voilà, disent-ils, en quoi consiste chez nous l’influence du régime. Mais qu’ils prennent garde que la disposition des complémens est une affaire de construction, que la détermination du régime est une affaire de syntaxe, & que, comme l’a très-sagement observé M. du Marsais au mot Construction, on ne doit pas confondre la construction avec la syntaxe. « Cicéron, dit-il, a dit selon trois combinaisons différentes, accepi litteras tuas, tuas accepi litteras, & litteras accepi tuas : il y a là trois constructions, puisqu’il y a trois différens arrangemens de mots ; cependant il n’y a qu’une syntaxe, car dans chacune de ces constructions il y a les mêmes signes des rapports que les mots ont entre eux ». C’est-à-dire que le régime est toujours le même dans chacune de ces trois phrases, quoique la construction y soit différente.

Si par rapport à notre langue on persistoit à vouloir regarder comme régime, la place qui est assignée à chacun des complémens d’un même mot, à raison de leur étendue respective ; il faudroit donc convenir que le même complément est sujet à différens régimes, selon les différens degrés d’étendue qu’il peut avoir relativement aux autres complémens du même mot ; mais sous prétexte de conserver le langage des Grammairiens, ce seroit en effet l’anéantir, puisque ce seroit l’entendre dans un sens absolument inconnu jusqu’ici, & opposé d’ailleurs à la signification naturelle des mots.

Ces observations sappent par le fondement la doctrine de M. l’abbé Girard concernant le régime tome I. disc. iij. pag. 87. Il consiste, selon lui, dans des