Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/420

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leur, qui approche de la nôtre ; ils en diffèrent encore plus par la fierté et le courage. Ils ne connurent jamais le gouvernement monarchique ; l’esprit républicain a été le partage de tous les peuples du Nord dans l’ancien monde et dans le nouveau. Tous les habitants de l’Amérique septentrionale, des montagnes des Apalaches au détroit de Davis, sont des paysans et des chasseurs divisés en bourgades, institution naturelle de l’espèce humaine. Nous leur avons rarement donné le nom d’Indiens, dont nous avions très-mal à propos désigné les peuples du Pérou et du Brésil. On n’appela ce pays les Indes que parce qu’il en venait autant de trésors que de l’Inde véritable. On se contenta dénommer les Américains du Nord Sauvages ; ils l’étaient moins à quelques égards que les paysans de nos côtes européanes, qui ont si longtemps pillé de droit les vaisseaux naufragés, et tué les navigateurs. La guerre, ce crime et ce fléau de tous les temps et de tous les hommes, n’avait pas chez eux, comme chez nous, l’intérêt pour motif ; c’était d’ordinaire l’insulte et la vengeance qui en étaient le sujet, comme chez les Brasiliens et chez tous les sauvages.

Ce qu’il y avait de plus horrible chez les Canadiens est qu’ils faisaient mourir dans les supplices leurs ennemis captifs, et qu’ils les mangeaient. Cette horreur leur était commune avec les Brasiliens, éloignés d’eux de cinquante degrés. Les uns et les autres mangeaient un ennemi comme le gibier de leur chasse. C’est un usage qui n’est pas de tous les jours ; mais il a été commun à plus d’un peuple, et nous en avons traité à part[1].

C’était dans ces terres stériles et glacées du Canada que les hommes étaient souvent anthropophages : ils ne l’étaient point dans l’Acadie, pays meilleur où l’on ne manque pas de nourriture ; ils ne l’étaient point dans le reste du continent, excepté dans quelques parties du Brésil, et chez les cannibales des îles Caraïbes.

Quelques jésuites et quelques huguenots, rassemblés par une fatalité singulière, cultivèrent la colonie naissante du Canada ; elle s’allia ensuite avec les Hurons qui faisaient la guerre aux Iroquois. Ceux-ci nuisirent beaucoup à la colonie, prirent quelques jésuites prisonniers, et, dit-on, les mangèrent. Les Anglais ne furent pas moins funestes à l’établissement de Québec. À peine cette ville commençait à être bâtie et fortifiée (1629) qu’ils l’atta-

  1. Dans le Dictionnaire philosophique, au mot Anthropophages.