Mozilla.svg

Persuasion/Texte entier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Persuasion (1818)
Traduction par Letorsay.
Librairie Hachette et Cie (p. 1-252).
◄  XXIV




CHAPITRE PREMIER


Sir Walter Elliot, de Kellynch-Hall, dans le comté de Somerset, n’avait jamais touché un livre pour son propre amusement, si ce n’est le livre héraldique.

Là il trouvait de l’occupation dans les heures de désœuvrement, et de la consolation dans les heures de chagrin. Devant ces vieux parchemins, il éprouvait un sentiment de respect et d’admiration. Là, toutes les sensations désagréables provenant des affaires domestiques se changeaient en pitié et en mépris. Quand il feuilletait les innombrables titres créés dans le siècle dernier, si chaque feuille lui était indifférente, une seule avait constamment pour lui le même intérêt, c’était la page où le volume favori s’ouvrait toujours :

Famille Elliot, de Kellynch-Hall :
Walter Elliot, né le 1er mars 1760 ; épousa, le 15 juillet 1784,
Élisabeth, fille de Jacques Stevenson, esquire de South-Park, comté de Glocester, laquelle mourut en 1800. Il en eut :
Élisabeth, née le 1er juin 1785,
Anna, née le 9 aoust 1787,
Un fils mort-né le 5 novembre 1789,
et Marie, née le 20 novembre 1791.

Tel était le paragraphe sorti des mains de l’imprimeur ; mais Sir Walter y avait ajouté pour sa propre instruction, et pour celle de sa famille, à la suite de la date de naissance de Marie :

« Mariée le 16 décembre 1810 à Charles Musgrove, esquire d’Uppercross, comté de Somerset. »

Puis venait l’histoire de l’ancienne et respectable famille : le premier de ses membres s’établissant dans Cheshire, exerçant la fonction de haut shérif ; représentant un bourg dans trois parlements successifs, et créé baronnet dans la première année du règne de Charles II. Le livre mentionnait aussi les femmes ; le tout formant deux pages in-folio, accompagné des armoiries et terminé par l’indication suivante : « Résidence principale : Kellynch-Hall, comté de Somerset. »

Puis, de la main de Sir Walter :

« Héritier présomptif : William Walter Elliot, esquire, arrière-petit-fils du second Sir Walter. »

La vanité était le commencement et la fin du caractère de Sir Elliot : vanité personnelle, et vanité de rang.

Il avait été remarquablement beau dans sa jeunesse, et à cinquante-quatre ans, étant très bien conservé, il avait plus de prétentions à la beauté que bien des femmes, et il était plus satisfait de sa place dans la société que le valet d’un lord de fraîche date. À ses yeux, la beauté n’était inférieure qu’à la noblesse, et le Sir Walter Elliot, qui réunissait tous ces dons, était l’objet constant de son propre respect et de sa vénération.

Il dut à sa belle figure et à sa noblesse d’épouser une femme très supérieure à lui. Lady Elliot avait été une excellente femme, sensée et aimable, dont le jugement et la raison ne la trompèrent jamais, si ce n’est en s’éprenant de Sir Walter.

Elle supporta, cacha ou déguisa ses défauts, et pendant dix-sept ans le fit respecter. Elle ne fut pas très heureuse, mais ses devoirs, ses amis, ses enfants l’attachèrent assez à la vie, pour qu’elle la quittât avec regret.

Trois filles, dont les aînées avaient, l’une seize ans, l’autre quatorze, furent un terrible héritage et une lourde charge pour un père faible et vain. Mais elle avait une amie, femme sensée et respectable, qui s’était décidée, par attachement pour elle, à habiter tout près, au village de Kellynch. Lady Elliot se reposa sur elle pour maintenir les bons principes qu’elle avait tâché de donner à ses filles.

Cette amie n’épousa pas Sir Walter, quoique leur connaissance eût pu le faire supposer.

Treize années s’étaient écoulées depuis la mort de lady Elliot, et ils restaient proches voisins et amis intimes, mais rien de plus.

Il n’est pas étonnant que lady Russel n’eût pas songé à un second mariage ; car elle possédait une belle fortune, était d’un âge mûr, et d’un caractère sérieux, mais le célibat de Sir Walter s’explique moins facilement.

La vérité est qu’il avait essuyé plusieurs refus à des demandes en mariage très déraisonnables. Dès lors, il se posa comme un bon père qui se dévoue pour ses filles. En réalité, pour l’aînée seule, il était disposé à faire quelque chose, mais à condition de ne pas se gêner. Élisabeth, à seize ans, avait succédé à tous les droits et à la considération de sa mère.

Elle était fort belle et ressemblait à son père, sur qui elle avait une grande influence ; aussi avaient-ils toujours été d’accord. Les deux autres filles de Sir Walter étaient, à son avis, d’une valeur inférieure.

Marie avait acquis une légère importance en devenant Mme Musgrove ; mais Anna, avec une distinction d’esprit et une douceur de caractère que toute personne intelligente savait apprécier, n’était rien pour son père, ni pour sa sœur.

On ne faisait aucun cas de ce qu’elle disait, et elle devait toujours s’effacer ; enfin elle n’était qu’Anna.

Lady Russel aimait ses sœurs, mais dans Anna seulement elle voyait revivre son amie.

Quelques années auparavant, Anna était une très jolie fille, mais sa fraîcheur disparut vite, et son père, qui ne l’admirait guère quand elle était dans tout son éclat, car ses traits délicats et ses doux yeux bruns étaient trop différents des siens, ne trouvait plus rien en elle qui pût exciter son estime, maintenant qu’elle était fanée et amincie.

Il n’avait jamais espéré voir le nom d’Anna sur une autre page de son livre favori. Toute alliance égale reposait sur Élisabeth, car Marie, entrée dans une notable et riche famille de province, lui avait fait plus d’honneur qu’elle n’en avait reçu. Un jour ou l’autre, Élisabeth se marierait selon son rang.

Il arrive parfois qu’une femme est plus belle à vingt-neuf ans que dix ans plus tôt. Quand elle n’a eu ni chagrins, ni maladies, c’est souvent une époque de la vie où la beauté n’a rien perdu de ses charmes.

Chez Élisabeth, il en était ainsi : c’était toujours la belle miss Elliot, et Sir Elliot était à moitié excusable d’oublier l’âge de sa fille, et de se croire lui-même aussi jeune qu’autrefois au milieu des ruines qui l’entouraient. Il voyait avec chagrin Anna se faner, Marie grossir, ses voisins vieillir et les rides se creuser rapidement autour des yeux de lady Russel.

Élisabeth n’était pas aussi satisfaite que son père. Depuis treize ans, elle était maîtresse de Kellynch-Hall, présidant et dirigeant avec une assurance et une décision qui ne la rajeunissaient pas.

Pendant treize ans, elle avait fait les honneurs du logis, établissant les lois domestiques, assise dans le landau à la place d’honneur, et ayant le pas immédiatement après lady Russel dans tous les salons et à tous les dîners. Treize hivers l’avaient vue ouvrir chaque bal de cérémonie donné dans le voisinage, et les fleurs de treize printemps avaient fleuri depuis qu’elle allait, avec son père, jouir des plaisirs de Londres pendant quelques semaines. Elle se rappelait tout cela, et la conscience de ses vingt-neuf ans lui donnait des appréhensions et quelques regrets. Elle se savait aussi belle que jamais, mais elle sentait s’approcher les années dangereuses, et aurait voulu être demandée par quelque baronnet avant la fin de l’année. Elle aurait pu alors feuilleter le livre par excellence avec autant de joie qu’autrefois ; mais voir toujours la date de sa naissance, et pas d’autre mariage que celui de sa jeune sœur, lui rendait le livre odieux ; et plus d’une fois, le voyant ouvert, elle le repoussa en détournant les yeux.

D’ailleurs elle avait eu une déception que ce livre lui rappelait toujours. L’héritier présomptif, ce même William Walter Elliot dont les droits avaient été si généreusement reconnus par son père, avait refusé sa main. Quand elle était toute petite fille, et qu’elle espérait n’avoir point de frère, elle avait songé déjà à épouser William, et c’était aussi l’intention de son père. Après la mort de sa femme, Sir Walter rechercha la connaissance d’Elliot. Ses ouvertures ne furent pas reçues avec empressement, mais il persévéra, mettant tout sur le compte de la timidité du jeune homme. Dans un de leurs voyages à Londres, Élisabeth était alors dans tout l’éclat de sa beauté et de sa fraîcheur, William ne put refuser une invitation.

C’était alors un jeune étudiant en droit, Élisabeth le trouva extrêmement agréable et se confirma dans ses projets. Il fut invité à Kellynch. On en parla et on l’attendit jusqu’au bout de l’année, mais il ne vint pas. Le printemps suivant, on le revit à Londres. Les mêmes avances lui furent faites, mais en vain. Enfin on apprit qu’il était marié.

Au lieu de chercher fortune dans la voie tracée à l’héritier de Sir Walter, il avait acheté l’indépendance en épousant une femme riche, de naissance inférieure.

Sir Walter fut irrité ; il aurait voulu être consulté, comme chef de famille, surtout après avoir fait si publiquement des avances au jeune homme ; car on les avait vus ensemble au Tattersall et à la Chambre des Communes. Il exprima son mécontentement.

Mais M. Elliot n’y fit guère attention, et même n’essaya point de s’excuser ; il se montra aussi peu désireux d’être compté dans la famille que Sir Walter l’en jugeait indigne, et toute relation cessa.

Élisabeth se rappelait cette histoire avec colère ; elle avait aimé l’homme pour lui-même et plus encore parce qu’il était l’héritier de Sir Walter ; avec lui seul, son orgueil voyait un mariage convenable, elle le reconnaissait pour son égal. Cependant il s’était si mal conduit, qu’il méritait d’être oublié. On aurait pu lui pardonner son mariage, car on ne lui supposait pas d’enfants, mais il avait parlé légèrement et même avec mépris de la famille Elliot et des honneurs qui devaient être les siens. On ne pouvait lui pardonner cela. Telles étaient les pensées d’Élisabeth ; telles étaient les préoccupations et les agitations destinées à varier la monotonie de sa vie élégante, oisive et somptueuse, et à remplir les vides qu’aucune habitude utile au dehors, aucuns talents à l’intérieur ne venaient occuper.

Mais bientôt d’autres préoccupations s’ajoutèrent à celles-là : son père avait des embarras d’argent. Elle savait qu’il était venu habiter la baronnie pour payer ses lourdes dettes, et pour mettre fin aux insinuations désagréables de son homme d’affaires, M. Shepherd. Le domaine de Kellynch était bon, mais insuffisant pour la représentation que Sir Walter jugeait nécessaire. Tant qu’avait vécu lady Elliot, l’ordre, la modération et l’économie avaient contenu les dépenses dans les limites des revenus ; mais cet équilibre avait disparu avec elle : les dettes augmentaient ; elles étaient connues, et il devenait impossible de les cacher entièrement à Élisabeth. L’hiver dernier, Sir Walter avait proposé déjà quelques diminutions dans les dépenses, et, pour rendre justice à Élisabeth, elle avait indiqué deux réformes : supprimer quelques charités inutiles, et ne point renouveler l’ameublement du salon. Elle eut aussi l’heureuse idée de ne plus donner d’étrennes à Anna. Mais ces mesures étaient insuffisantes ; Sir Walter fut obligé de le confesser, et Élisabeth ne trouva pas d’autre remède plus efficace. Comme lui, elle se trouvait malheureuse et maltraitée par le sort.

Sir Walter ne pouvait disposer que d’une petite partie de son domaine, et encore était-elle hypothéquée. Jamais il n’aurait voulu vendre, se déshonorer à ce point. Le domaine de Kellynch devait être transmis intact à ses héritiers.

Les deux amis intimes, M. Shepherd et lady Russel, furent appelés à donner un conseil ; ils devaient trouver quelque expédient pour réduire les dépenses sans faire souffrir Sir Walter et sa fille dans leur orgueil ou dans leurs fantaisies.



CHAPITRE II


M. Shepherd était un homme habile et prudent. Quelle que fût son opinion sur Sir Walter, il voulait laisser à un autre que lui le rôle désagréable ; il s’excusa, se permettant toutefois de recommander une déférence absolue pour l’excellent jugement de lady Russel.

Celle-ci prit le sujet en grande considération et y apporta un zèle inquiet. C’était plutôt une femme de bon sens que d’imagination. La difficulté à résoudre était grande : lady Russel avait une stricte intégrité et un délicat sentiment d’honneur ; mais elle souhaitait de ménager les sentiments de Sir Walter et le rang de la famille. C’était une personne bonne, bienveillante, charitable et capable d’une solide amitié ; très correcte dans sa conduite, stricte dans ses idées de décorum, et un modèle de savoir-vivre.

Son esprit était très pratique et cultivé ; mais elle donnait au rang et à la noblesse une valeur exagérée, qui la rendait aveugle aux défauts des possesseurs de ces biens.

Veuve d’un simple chevalier, elle estimait très haut un baronnet, et Sir Walter avait droit à sa compassion et à ses attentions, non seulement comme un vieil ami, un voisin attentif, un seigneur obligeant, mari de son amie, père d’Anna et de ses sœurs, mais parce qu’il était Sir Walter.

Il fallait faire des réformes sans aucun doute, mais elle se tourmentait pour donner à ses amis le moins d’ennuis possible. Elle traça des plans d’économie, fit d’exacts calculs, et enfin prit l’avis d’Anna, qu’on n’avait pas jugé à propos de consulter, et elle subit son influence. Les réformes d’Anna portèrent sur l’honorabilité aux dépens de l’ostentation. Elle voulait des mesures plus énergiques, un plus prompt acquittement des dettes, une plus grande indifférence pour tout ce qui n’était pas justice et équité.

« Si nous pouvons persuader tout cela à votre père, dit lady Russel en relisant ses notes, ce sera beaucoup. S’il adopte ces réformes, dans sept ans il sera libéré, et j’espère le convaincre que sa considération n’en sera pas ébranlée, et que sa vraie dignité sera loin d’en être amoindrie aux yeux des gens raisonnables.

« En réalité, que fera-t-il, si ce n’est ce que beaucoup de nos premières familles ont fait, ou devraient faire ? Il n’y aura rien là de singulier, et c’est de la singularité que nous souffrons le plus. Après tout, celui qui a fait des dettes doit les payer ; et tout en faisant la part des idées d’un gentilhomme, le caractère d’honnête homme passe avant tout. »

C’était d’après ce principe qu’Anna voulait voir son père agir. Elle considérait comme un devoir indispensable de satisfaire les créanciers en faisant rapidement toutes les réformes possibles, et ne voyait aucune dignité en dehors de cela.

Elle comptait sur l’influence de lady Russel pour persuader une réforme complète ; elle savait que le sacrifice de deux chevaux ne serait guère moins pénible que celui de quatre, ainsi que toutes les légères réductions proposées par son amie. Comment les sévères réformes d’Anna auraient-elles été acceptées, puisque celles de lady Russel n’eurent aucun succès ?

Quoi ! supprimer tout confortable ! Les voyages, Londres, les domestiques et les chevaux, la table ; retranchements de tous côtés ! Ne pas vivre décemment comme un simple gentilhomme ! Non !

On aimait mieux quitter Kellynch que de rester dans des conditions si déshonorantes !

Quitter Kellynch ! L’idée fut aussitôt saisie par Shepherd, qui avait un intérêt aux réformes de Sir Walter, et qui était persuadé qu’on ne pouvait rien faire sans un changement de résidence. Puisque l’idée en était venue, il n’eut aucun scrupule à confesser qu’il était du même avis. Il ne croyait pas que Sir Walter pût réellement changer sa manière de vivre dans une maison qui avait à soutenir un tel caractère d’honorabilité et de représentation. Partout ailleurs il pourrait faire ce qu’il voudrait, et sa maison serait toujours prise pour modèle. Après quelques jours de doute et d’indécision, la grande question du changement de résidence fut décidée.

On pouvait choisir Londres, Bath, ou une autre habitation aux environs de Kellynch. L’objet de l’ambition d’Anna eût été de posséder une petite maison dans le voisinage de lady Russel, près de Marie, et de voir parfois les ombrages et les prairies de Kellynch. Mais sa destinée était d’avoir toujours l’inverse de ce qu’elle désirait. Elle n’aimait pas Bath, mais Bath devait être sa résidence.

Sir Walter penchait pour Londres, mais M. Shepherd n’en voulait pas pour lui, et il fut assez habile pour le dissuader et lui faire préférer Bath : là il pourrait comparativement faire figure à peu de frais.

Les deux avantages de Bath avaient été pris en grande considération : sa distance de Kellynch, seulement cinquante milles, et le séjour qu’y faisait lady Russel pendant une partie de l’hiver. À la grande satisfaction de cette dernière, Sir Walter et Élisabeth en arrivèrent à croire qu’ils ne perdraient rien à Bath en considération et en plaisirs. Lady Russel fut obligée d’aller contre les désirs de sa chère Anna. C’était en demander trop à Sir Walter que de s’établir dans une petite maison du voisinage. Anna, elle-même, y aurait trouvé des mortifications plus grandes qu’elle ne le prévoyait, et pour Sir Walter, elles eussent été terribles. Lady Russel considérait l’antipathie d’Anna pour Bath comme une prévention erronée provenant de trois années de pension passées là après la mort de sa mère, et en second lieu de ce qu’elle n’était pas en bonne disposition d’esprit pendant le seul hiver qu’elle y eût passé avec elle.

Lady Russel adorait Bath et s’imaginait que tout le monde devait penser comme elle. Sa jeune amie pourrait passer les mois les plus chauds avec elle à Kellynch-Lodge. Ce changement serait bon pour sa santé et pour son esprit. Anna avait trop peu vu le monde ; elle n’était pas gaie : plus de société lui ferait du bien.

Puis, Sir Walter, habitant dans le voisinage de Kellynch, aurait souffert de voir sa maison aux mains d’un autre ; c’eût été une trop rude épreuve. Il fallait louer Kellynch-Hall. Mais ce fut un profond secret, renfermé dans leur petit cercle.

Sir Walter eût été trop humilié qu’on l’apprît. M. Shepherd avait prononcé une fois le mot « avertissement », mais n’avait pas osé le redire.

Sir Walter en méprisait la seule idée et défendait qu’on y fît la moindre allusion. Il ne consentirait à louer que comme sollicité à l’imprévu, par un locataire exceptionnel, acceptant toutes ses conditions comme une grande faveur.

Nous approuvons bien vite ce que nous aimons. Lady Russel avait encore une autre raison d’être contente du départ projeté de Sir Walter. Élisabeth avait formé une intimité qu’il était désirable de rompre.

La fille de M. Shepherd, mal mariée, était revenue chez son père, avec deux enfants. C’était une femme habile qui connaissait l’art de plaire, au moins à Kellynch-Hall. Elle avait si bien su se faire accepter de miss Elliot, qu’elle y avait fait plusieurs séjours, malgré les prudentes insinuations de lady Russel, qui trouvait cette amitié déplacée.

Lady Russel avait peu d’influence sur Élisabeth et semblait l’aimer plutôt par devoir que par inclination. Celle-ci n’avait pour elle que des égards et de la politesse, mais jamais lady Russel n’avait réussi à faire prévaloir ses avis ; elle était très peinée de voir Anna exclue si injustement des voyages à Londres et avait insisté fortement à plusieurs reprises pour qu’elle en fît partie. Elle s’était efforcée souvent de faire profiter Élisabeth de son jugement et de son expérience, mais toujours en vain. Miss Elliot avait sa volonté, et jamais elle n’avait fait une opposition plus décidée à lady Russel, qu’en choisissant Mme Clay et en délaissant une sœur si distinguée, pour donner son affection et sa confiance là où il ne devait y avoir que de simples relations de politesse.

Lady Russel considérait Mme Clay comme une amie dangereuse, et d’une position inférieure ; et son changement de résidence, qui la laisserait de côté et permettrait à miss Elliot de choisir une intimité plus convenable, lui semblait une chose de première importance.



CHAPITRE III


« Permettez-moi de vous faire observer, Sir Walter, » dit M. Shepherd un matin à Kellynch-Hall, en dépliant le journal, « que la situation actuelle nous est très favorable. Cette paix ramènera à terre tous les riches officiers de la marine. Ils auront besoin de maisons. Est-il un meilleur moment pour choisir de bons locataires ? Si un riche amiral se présentait, Sir Walter ?

— Ce serait un heureux mortel, Shepherd, » répondit Sir Walter. « C’est tout ce que j’ai à remarquer. En vérité, Kellynch-Hall serait pour lui la plus belle de toutes les prises, n’est-ce pas, Shepherd ? »

M. Shepherd sourit, comme c’était son devoir, à, ce jeu de mots, et ajouta :

« J’ose affirmer, Sir Walter, qu’en fait d’affaires les officiers de marine sont très accommodants. J’en sais quelque chose. Ils ont des idées libérales, et ce sont les meilleurs locataires qu’on puisse voir. Permettez-moi donc de suggérer que si votre intention venait à être connue, ce qui est très possible (car il est très difficile à Sir Walter de celer à la curiosité publique ses actions et ses desseins ; tandis que moi, John Shepherd, je puis cacher mes affaires, car personne ne perd son temps à m’observer) ; je dis donc que je ne serais pas surpris, malgré notre prudence, si quelque rumeur de la vérité transpirait au dehors ; dans ce cas, des offres seront faites, et je pense que quelque riche commandant de la marine sera digne de notre attention, et permettez-moi d’ajouter que deux heures me suffisent pour accourir ici, et vous épargner la peine de répondre. »

Sir Walter ne répondit que par un signe de tête ; mais bientôt, se levant et arpentant la chambre, il dit ironiquement :

« Il y a peu d’officiers de marine qui ne soient surpris, j’imagine, d’habiter un tel domaine.

— Ils béniront leur bonne fortune, » dit Mme Clay (son père l’avait amenée, rien n’étant si bon pour sa santé qu’une promenade à Kellynch). « Mais je pense, comme mon père, qu’un marin serait un très désirable locataire. J’en ai connu beaucoup. Ils sont si scrupuleux, et si larges en affaires ! Si vous leur laissez vos beaux tableaux, Sir Walter, ils seront en sûreté : tout sera parfaitement soigné. Les jardins et les massifs seront presque aussi bien entretenus qu’actuellement. Ne craignez pas, miss Elliot, que vos jolies fleurs soient négligées.

— Quant à cela, répondit froidement Sir Walter, si je me décidais à louer, j’hésiterais à accorder certains privilèges ; je ne suis pas disposé à faire des faveurs à un locataire. Sans doute le parc lui sera ouvert, et il n’en trouverait pas beaucoup d’aussi vastes.

« Quant aux restrictions que je puis imposer sur la jouissance des réserves de chasse, c’est autre chose. L’idée d’en donner l’entrée ne me sourit guère, et je recommanderais volontiers à miss Elliot de se tenir en garde pour ses parterres. »

Après un court silence, M. Shepherd hasarda : « Dans ce cas, il y a des usages établis, qui rendent chaque chose simple et facile entre propriétaire et locataire. Vos intérêts, Sir Walter, sont en mains sûres : comptez sur moi pour qu’on n’empiète pas sur vos droits. Qu’on me permette de le dire : je suis plus jaloux des droits de Sir Walter, qu’il ne l’est lui-même. »

Ici, Anna prit la parole.

« Il me semble que l’armée navale, qui a tant fait pour nous, a autant de droits que toute autre classe à une maison confortable. La vie des marins est assez rude pour cela, il faut le reconnaître.

— Ce que dit miss Anna est très vrai, répondit M. Shepherd.

— Certainement, » ajouta sa fille.

Mais bientôt après, Sir Walter fit cette remarque : « La profession a son utilité, mais je serais très fâché qu’un de mes amis lui appartînt.

— Vraiment ? répondit-on avec un regard de surprise.

— Oui ; sous deux rapports elle me déplaît. D’abord c’est un moyen pour un homme de naissance obscure d’obtenir une distinction qui ne lui est pas due, d’arriver à des honneurs que ses ancêtres n’ont jamais rêvés ; puis elle détruit totalement la beauté et la jeunesse. Un marin vieillit plus vite qu’un autre. J’ai toujours remarqué cela. Il risque par sa laideur de devenir un objet d’horreur pour lui-même, et il court la chance de voir le fils d’un domestique de son père arrivera un grade au-dessus du sien.

« Voici un exemple à l’appui de ce que je dis. Au printemps dernier, j’étais en compagnie de deux hommes :

« Lord Saint-Yves, dont le père a été ministre de campagne, presque sans pain. Je dus céder le pas à Lord Saint-Yves, et à un certain amiral Baldwin, le plus laid personnage qu’on puisse imaginer. Une figure martelée couleur d’acajou ; tout était lignes et rides : trois cheveux gris d’un côté, et rien qu’un soupçon de poudre. « Au nom du ciel ! quel est ce vieux garçon ? dis-je à un ami qui se trouvait là. — Mon cher, c’est l’amiral Baldwin. Quel âge lui donnez-vous ? — Soixante ans, dis-je. — Quarante, répondit-il. Pas davantage. »

« Figurez-vous mon étonnement. Je n’oublierai pas facilement l’amiral Baldwin. Je n’ai jamais vu un exemple si déplorable de la vie de mer ; et c’est la même chose pour tous, à quelque différence près. Ballottés par tous les temps, dans tous les climats, ils arrivent à n’avoir plus figure humaine. C’est fâcheux qu’ils ne meurent pas subitement avant d’arriver à l’âge de l’amiral Baldwin.

— Ah ! vraiment, Sir Walter, vous êtes trop sévère, dit Mme Clay. Ayez un peu de pitié des pauvres gens. Nous ne sommes pas tous nés beaux, et la mer n’embellit pas certainement. J’ai souvent remarqué que les marins vivent longtemps. Ils perdent de bonne heure l’air jeune. Mais n’en est-il pas ainsi dans beaucoup d’autres professions ? Les soldats ne sont pas mieux traités, et même dans les professions plus tranquilles, il y a une fatigue d’esprit, sinon de corps, qui s’ajoute dans le visage d’un homme au travail du temps. Le légiste se consume, le médecin sort à toute heure, et par tous les temps, et même le prêtre est obligé d’entrer dans des chambres infectes, et d’exposer sa santé et sa personne à des miasmes empoisonnés. En réalité, les avantages physiques n’appartiennent qu’à ceux qui ne sont pas forcés d’avoir un état ; qui vivent sur leur propriété, employant le temps à leur guise, sans se tourmenter pour acquérir. À ceux-là seuls sont réservés les dons de la santé et les plus grands avantages physiques. »

Il semblait que M. Shepherd, dans ses efforts pour disposer Sir Walter en faveur d’un marin, eût été doué d’une seconde vue, car la première offre vint d’un amiral Croft, dont son correspondant de Londres lui avait parlé.

Selon le rapport qu’il se hâta d’en faire à Kellynch, l’amiral, natif de Somersetshire et possesseur d’une très belle fortune, désirait s’établir dans son pays, et était venu à Tauton chercher dans les annonces s’il trouverait quelque chose à sa convenance dans le voisinage ; n’en trouvant pas et entendant dire que Kellynch était peut-être à louer, il s’était présenté chez M. Shepherd pour avoir des renseignements détaillés.

Il avait montré un vif désir de louer, et fourni la preuve qu’il était un locataire recommandable.

« Qui est-ce que l’amiral Croft ? » demanda Sir Walter d’un ton froid et soupçonneux.

M. Shepherd répondit qu’il était noble, et Anna ajouta :

« Il est vice-amiral : il était à Trafalgar ; depuis, il a été aux Indes, et y est resté, je crois, plusieurs années.

— Alors il est convenu, dit Sir Walter, que sa figure est aussi jaune que les parements et les collets d’habits de ma livrée. »

M. Shepherd se hâta de l’assurer que l’amiral avait une figure cordiale, avenante, un peu hâlée et fatiguée, il est vrai ; mais qu’il avait des manières de parfait gentleman ; que probablement il ne ferait aucune difficulté quant aux conditions ; qu’il cherchait avant tout, et immédiatement, une maison confortable ; qu’il payerait la convenance, et n’aurait pas été surpris si Sir Walter avait demandé davantage. M. Shepherd fut éloquent, et donna sur la famille de l’amiral tous les détails qui faisaient de celui-ci un locataire désirable. Il était marié et sans enfants, c’est ce qu’on pouvait désirer de mieux. Il avait vu Mme Croft, qui avait assisté à leur conversation.

« C’est une vraie Lady, fine, et qui cause bien. Elle a fait plus de questions sur la maison, les conditions, les impôts, que l’amiral lui-même. Elle semble plus familière que lui avec les affaires. J’ai appris aussi qu’elle n’est pas inconnue dans cette contrée, pas plus que son mari. Elle est la sœur d’un gentilhomme qui demeurait à Montfort, il y a quelques années. Quel était donc son nom, Pénélope ? ma chère, aidez-moi. Le frère de Mme Croft ? »

Mme Clay causait avec miss Elliot d’une façon si animée, qu’elle n’entendit pas.

« Je n’ai aucune idée de ce que vous voulez dire, Shepherd, dit Sir Walter. Je ne me rappelle aucun gentilhomme demeurant à Montfort, depuis le vieux gouverneur Trent.

— Par exemple, c’est trop fort, je crois que j’oublierai bientôt mon nom. Un nom que je connaissais si bien ; ainsi que le gentleman, je l’ai vu cent fois. Il vint me consulter sur un délit de voisin, saisi sur le fait : un des domestiques du fermier s’introduisant dans son jardin, un mur éboulé, des pommes volées ; puis, malgré mon avis, une transaction eut lieu. C’est vraiment singulier.

— Je suppose que vous voulez parler de M. Wenvorth, dit Anna.

— C’est bien cela. Il eut la cure de Montfort pendant deux ans. Vous devez vous le rappeler.

— Wenvorth ? ah ! oui, le ministre de Montfort, vous m’avez dérouté par le mot gentilhomme. Je croyais que vous parliez d’un homme possédant des propriétés. M. Wenvorth n’en avait aucune, je crois. C’est un nom inconnu, il n’est pas allié aux Straffort. On se demande comment les noms de notre noblesse deviennent si communs ? »

M. Shepherd, s’apercevant que cette parenté des Croft ne leur faisait aucun bien dans l’esprit de Sir Walter, n’en parla plus et mit tout son zèle à s’étendre sur ce qui leur était favorable : leur âge, leur fortune, la haute idée qu’ils s’étaient faite de Kellynch ; ajoutant qu’ils ne désiraient rien tant que d’être les locataires de Sir Walter. Cela eût semblé un goût extraordinaire vraiment, s’ils avaient pu connaître les devoirs d’un locataire de Sir Walter.

L’affaire réussit cependant, quoique Sir Walter regardât d’un mauvais œil quiconque prétendait habiter sa maison, trouvant qu’on était trop heureux de l’obtenir, même aux plus dures conditions.

Il autorisa M. Shepherd à négocier la location et à prendre jour avec l’amiral pour visiter la propriété. Sir Walter ne brillait pas par le jugement ; il comprit cependant qu’on pouvait difficilement trouver un meilleur locataire. Sa vanité était flattée du rang de l’amiral. « J’ai loué ma maison à l’amiral Croft » sonnerait bien mieux qu’à « monsieur un tel », qui exige toujours un mot d’explication. L’importance d’un amiral s’annonce de soi, mais il n’éclipse jamais un baronnet. Dans leurs relations réciproques, Sir Elliot aurait toujours le pas. Élisabeth désirait si fort un changement, qu’elle ne dit pas un mot qui pût retarder la décision. Anna quitta la chambre pour rafraîchir ses joues brûlantes ; elle alla dans son allée favorite et se dit avec un doux soupir : « Dans quelques mois peut-être, il sera ici. »



CHAPITRE IV


Ce n’était pas M. Wenvorth le ministre, mais Frédéric Wenvorth, son frère, qui, nommé commandant après l’action de Saint-Domingue, s’était établi, en attendant de l’emploi, dans le comté de Somerset, dans l’été de 1806, et avait loué pour six mois à Montfort. C’était alors un jeune homme remarquablement beau, intelligent, spirituel et brillant, et Anna était une très jolie fille, douce, modeste, gracieuse et sensée. Ils se connurent, s’éprirent rapidement l’un de l’autre. Ils jouirent bien peu de cette félicité exquise. Sir Walter, sans refuser positivement son consentement, manifesta un grand étonnement, une grande froideur et une ferme résolution de ne rien faire pour sa fille. Il trouvait cette alliance dégradante, et lady Russel, avec un orgueil plus excusable et plus modéré, la considérait comme très fâcheuse. Anna Elliot ! avec sa beauté, sa naissance, son esprit, épouser à dix-neuf ans un jeune homme qui n’avait d’autre recommandation que sa personne, d’autre espoir de fortune que les chances incertaines de sa profession, et pas de relations qui puissent l’aider à obtenir de l’avancement ! La pensée seule de ce mariage l’affligeait ; elle devait l’empêcher si elle avait quelque pouvoir sur Anna.

Le capitaine Wenvorth avait eu de la chance et gagné beaucoup d’argent comme capitaine ; mais il dépensait facilement ce qui arrivait de même, et il n’avait rien acquis. Plein d’ardeur et de confiance, il comptait obtenir bientôt un navire. Il avait toujours été heureux, il le serait encore.

Cette confiance, exprimée avec tant de chaleur, avait quelque chose de si séduisant, qu’elle suffisait à Anna ; mais lady Russel en jugeait autrement. Ce caractère ardent, cette intrépidité d’esprit, lui semblaient plutôt un mal. Il était brillant et téméraire ; elle goûtait peu l’esprit, et elle avait pour l’imprudence presque un sentiment d’horreur. Elle condamna cette liaison à tous égards.

Combattre une telle opposition était impossible pour la douce Anna. Elle aurait pu résister au mauvais vouloir de son père, même sans être encouragée par un regard ou une bonne parole de sa sœur ; mais lady Russel ! qu’elle avait toujours aimée et respectée, si ferme et si tendre dans ses conseils, ne pouvait pas les donner en vain. Son opposition ne provenait pas d’une prudence égoïste : si elle n’avait pas cru consulter plus encore le bien du jeune homme que celui de sa filleule, elle n’aurait pas empêché ce mariage.

Cette conscience du devoir rempli fut la principale consolation de lady Russel, dans cette rupture.

Elle en avait grand besoin, car elle avait à lutter contre l’opinion, et contre Wenvorth. Celui-ci quitta le pays.

Quelques mois avaient vu le commencement et la fin de leur liaison ; mais le chagrin d’Anna fut durable. Ce souvenir assombrit sa jeunesse, et elle perdit sa fraîcheur et sa gaieté.

Sept années s’étaient écoulées depuis, et le temps seul avait un peu effacé ces tristes impressions. Aucun voyage, aucun événement extérieur n’était venu la distraire. Dans leur petit cercle, elle n’avait vu personne qu’elle pût comparer à Wenvorth ; son esprit raffiné, son goût délicat, n’avaient pu trouver l’oubli dans un attachement nouveau.

Elle avait vingt-deux ans, quand un jeune homme, qui bientôt après fut agréé par sa sœur, sollicita sa main. Lady Russel déplora le refus d’Anna, car Charles Musgrove était le fils aîné d’un homme dont l’importance et les propriétés ne le cédaient qu’à Sir Walter. Il avait un bon caractère, de bonnes manières, et lady Russel se serait réjouie de voir Anna mariée aussi près d’elle et affranchie de la partialité de son père.

Mais Anna n’avait accepté aucun avis, et sa marraine, sans regretter le passé, désespéra presque, en lui voyant refuser ce mariage, de la voir entrer dans un état qui convenait si bien à son cœur aimant et à ses habitudes domestiques.

Ce sujet d’entretien fut écarté pour toujours, et elles ne purent savoir ni l’une ni l’autre si elles avaient changé d’opinion ; mais Anna, à vingt-sept ans, pensait autrement qu’à dix-neuf. Elle ne blâmait pas lady Russel ; cependant si une jeune fille dans une situation semblable lui eût demandé son avis, elle ne lui aurait pas imposé un chagrin immédiat en échange d’un bien futur et incertain.

Elle pensait qu’en dépit de la désapprobation de sa famille ; malgré tous les soucis attachés à la profession de marin ; malgré tous les retards et les désappointements, elle eût été plus heureuse en l’épousant qu’en le refusant, dût-elle avoir une part plus qu’ordinaire de soucis et d’inquiétudes, sans parler de la situation actuelle de Wenvorth, qui dépassait déjà ce qu’on aurait pu espérer.

La confiance qu’il avait en lui-même avait été justifiée. Son génie et son ardeur l’avaient guidé et inspiré. Il s’était distingué, avait avancé en grade, et possédait maintenant une belle fortune ; elle le savait par les journaux, et n’avait aucune raison de le croire marié.

Combien Anna eût été éloquente dans ses conseils ! Combien elle préférait une inclination réciproque et une joyeuse confiance dans l’avenir à ces précautions exagérées qui entravent la vie et insultent la Providence !

Dans sa jeunesse on l’avait forcée à être prudente plus tard elle devint romanesque, conséquence naturelle d’un commencement contre nature. L’arrivée du capitaine Wenvorth à Kellynch ne pouvait que raviver son chagrin.

Elle dut se raisonner beaucoup, et fut longtemps avant de pouvoir supporter ce sujet continuel de conversation. Elle y fut aidée par la parfaite indifférence des trois seules personnes de son entourage qui avaient le secret du passé, et qui semblaient l’avoir oublié ; le frère de Wenvorth avait connu, il est vrai, leur liaison, mais il avait depuis longtemps quitté le pays ; c’était en outre un homme très sensé et un célibataire. Elle était sûre de sa discrétion.

Mme Croft, sœur de Wenvorth, était alors hors d’Angleterre avec son mari ; Marie, sœur d’Anna, était en pension ; et les uns par orgueil, les autres par délicatesse ne l’avaient pas initiée au secret.

Anna espérait donc que l’arrivée des Croft ne lui amènerait aucune mortification.



CHAPITRE V


Le jour fixé pour la visite de l’amiral et de sa femme à Kellynch, Anna crut devoir aller se promener, puis elle regretta de les avoir manqués.

Mme Croft et Élisabeth se plurent réciproquement, et l’affaire qu’elles désiraient toutes deux fut bientôt conclue. L’amiral était si gai, si ouvert, son caractère était si généreux et si confiant, que Sir Walter fut influencé favorablement. Il lui fit un accueil d’autant plus poli, qu’il savait par M. Shepherd que l’amiral le considérait comme un modèle de bonnes manières.

La maison, l’ameublement, les parterres, les conditions du bail, tout fut trouvé bien, et les clercs de M. Shepherd se mirent à l’œuvre sans changer un mot aux arrangements préliminaires.

Sir Walter déclara sans hésiter que l’amiral était le plus beau marin qu’il eût encore vu, et alla jusqu’à dire que, s’il se faisait coiffer par son valet de chambre, il ne craindrait point d’être vu en sa compagnie.

L’amiral, avec une cordialité sympathique, dit en sortant à sa femme :

« Je pensais bien, ma chère, que tout s’arrangerait, malgré ce qu’on nous a dit à Tauton. Le baronnet n’est pas un aigle, mais il n’est pas méchant. »

On voit que, de part et d’autre, les compliments se valaient.

Les Croft devaient prendre possession à la Saint-Michel, et Sir Walter proposait d’aller à Bath le mois précédent. Il n’y avait pas de temps à perdre pour se préparer.

Lady Russel savait qu’Anna ne serait pas consultée dans le choix de l’habitation nouvelle. Elle aurait voulu ne la conduire à Bath qu’après Noël ; mais, devant s’absenter de chez elle, elle ne pouvait lui donner l’hospitalité en attendant. Anna, tout en regrettant de ne pouvoir jouir à la campagne des mois si doux de l’automne, sentait qu’il valait mieux ne pas rester.

Mais un devoir à remplir l’appela ailleurs. Marie, qui était souvent souffrante, et qui s’écoutait beaucoup, avait besoin d’Anna à tout propos. Elle se trouva indisposée, et demanda, ou plutôt réclama, la compagnie de sa sœur. « Je ne puis m’en passer, » écrivait Marie ; et Élisabeth avait répondu :

« Anna n’a rien de mieux à faire que de rester avec vous ; on n’a pas besoin d’elle à Bath. »

Être réclamée comme une aide, quoique d’une manière peu aimable, vaut encore mieux que d’être repoussée. Anna, heureuse d’être utile et d’avoir un devoir à remplir, consentit aussitôt.

Cette invitation soulagea lady Russel d’un grand embarras. Il fut convenu qu’Anna n’irait pas sans elle à Bath, et qu’elle partagerait son temps entre Uppercross-Cottage et Kellynch-Lodge.

Tout était donc pour le mieux, mais lady Russel fut saisie d’étonnement en apprenant que Mme Clay allait à Bath avec Sir Walter et Élisabeth, qui la considéraient comme une compagne très utile pour leur installation. Lady Russel s’inquiéta, et fut surtout affligée de l’injure qu’on faisait à sa filleule en lui préférant Mme Clay.

Anna était devenue insensible à ces affronts, mais elle sentait également l’imprudence d’un tel arrangement. Joignant à une grande dose d’observation la connaissance malheureusement trop complète du caractère de son père, elle prévoyait les plus fâcheux résultats de cette intimité. Elle ne croyait pas qu’il eût encore aucune velléité d’épouser Mme Clay, qui était marquée de la petite vérole, avait de vilaines dents et de lourdes mains, toutes choses qu’il critiquait sévèrement en son absence. Mais elle était jeune et d’une figure agréable, et son esprit délié, ses manières assidues avaient des séductions plus dangereuses qu’un attrait purement physique.

Anna sentait si vivement le danger, qu’elle ne put s’empêcher de le faire voir à sa sœur. Elle avait peu d’espoir d’être écoutée, mais elle pensait qu’Élisabeth serait plus à plaindre qu’elle-même, si une pareille chose arrivait, et qu’elle pourrait lui reprocher de ne l’avoir pas avertie.

Elle parla, et Élisabeth parut offensée ; elle ne pouvait concevoir comment un aussi absurde soupçon était venu à sa sœur. Elle répondit avec indignation que son père et Mme Clay savaient parfaitement se tenir à leur place.

« Mme Clay, dit-elle avec chaleur, n’oublie jamais qui elle est. Je connais mieux que vous ses sentiments, et je vous assure qu’en fait de mariage, ils sont particulièrement délicats. Elle réprouve plus fortement que personne toute inégalité de condition et de rang.

« Quant à mon père, je n’aurais jamais cru qu’il pût être soupçonné, lui qui ne s’est pas remarié à cause de nous. Si Mme Clay était une très belle personne, je reconnais que sa présence ici serait dangereuse, non pas que rien au monde puisse engager mon père à faire un mariage dégradant ; mais parce qu’il pourrait éprouver un sentiment qui le rendrait malheureux. Je crois que la pauvre Mme Clay, qui, malgré tous ses mérites, n’a jamais passé pour jolie, peut rester ici en toute sûreté. On croirait que vous n’avez jamais entendu mon père parler de ses imperfections, et vous l’avez entendu vingt fois. Ces dents, et ces marques de petite vérole ! Je suis moins dégoûtée que lui, et j’ai connu une personne qui n’en était pas défigurée. Mais il en a horreur, vous le savez.

— Il n’y a presque point de défaut physique, dit Anna, que des manières agréables ne puissent faire oublier.

— Je pense très différemment, dit Élisabeth d’un ton sec. Des manières agréables peuvent rehausser de beaux traits, mais elles ne peuvent en changer de vulgaires. Mais comme j’ai à cela plus d’intérêt que personne, je trouve vos avis inutiles. »

Anna fut très contente d’avoir achevé ce qu’elle avait à dire, et crut avoir bien agi. Élisabeth, quoique mécontente de l’insinuation, pouvait en faire son profit.

Le landau mena à Bath pour la dernière fois Sir Walter, Élisabeth et Mme Clay. Ils étaient tous de très bonne humeur, et Sir Walter était même disposé à rendre un salut de condescendance aux fermiers et aux paysans affligés qui se trouveraient sur son passage.

Pendant ce temps, Anna, triste mais calme, montait à la Lodge, où elle devait passer la dernière semaine.

Son amie n’était pas plus gaie : elle sentait très vivement cette séparation.

La respectabilité de cette famille lui était aussi chère que la sienne, et l’habitude avait rendu précieuses les relations quotidiennes. Il était pénible de regarder les jardins déserts, et encore plus de penser aux nouveaux propriétaires. Pour échapper à cette triste vue, et pour éviter les Croft, elle s’était décidée à s’en aller quand Anna la quitterait. Elles partirent donc ensemble, et Anna descendit à Uppercross, première station du voyage de lady Russel.

Uppercross est un village de moyenne grandeur, qui, il y a quelques années, était tout à fait dans le vieux style anglais. Il contenait seulement deux maisons supérieures d’apparence à celles des fermiers et des laboureurs : celle du squire avec ses hauts murs, ses portes massives et ses vieux arbres, solide et antique ; et la cure, compacte, ramassée, enfermée dans un jardin bien soigné, avec une vigne et des poiriers palissant les murs. Mais, au mariage du jeune squire, la ferme avait été changée en cottage pour sa résidence ; et le Cottage Uppercross, avec sa véranda, ses fenêtres françaises, et ses autres agréments, attirait l’œil du voyageur à un quart de mille, aussi bien que l’imposante Great-House avec ses dépendances.

Anna était venue souvent là. Elle connaissait les chemins d’Uppercross aussi bien que ceux de Kellynch. Les deux familles se voyaient si souvent, allant à toute heure l’une chez l’autre, qu’Anna fut presque surprise de trouver Marie seule.

Mais étant seule, elle devait nécessairement être souffrante et de mauvaise humeur. Marie, mieux douée qu’Élisabeth, ne valait pas sa sœur Anna comme intelligence et comme caractère.

Quand elle était bien portante, heureuse et entourée, elle était gaie et aimable, mais la moindre indisposition l’abattait. Elle n’avait aucune ressource contre la solitude, et, ayant hérité de la personnalité des Elliot, elle était toujours prête à se croire négligée et méconnue.

Physiquement, elle était inférieure à ses deux sœurs et n’avait jamais été que ce qu’on appelle généralement « une belle fille ».

En ce moment, elle était couchée sur un divan dans le salon, dont l’élégant ameublement avait été fané par quatre étés successifs et la présence de deux enfants.

L’arrivée d’Anna fut saluée par ces mots :

« Ah ! vous voilà enfin ! je commençais à croire que vous ne viendriez pas. Je suis si malade que je puis à peine parler. Je n’ai pas vu depuis le matin une créature vivante.

— Je suis fâchée de vous trouver souffrante, répondit Anna, vous m’aviez donné jeudi de bonnes nouvelles de votre santé.

— Oui, je parais toujours mieux portante que je ne suis. Depuis quelque temps, je suis loin d’aller bien. Je ne crois pas, dans toute ma vie, avoir été si souffrante que ce matin. J’aurais pu me trouver mal, et personne pour me soigner. Ainsi lady Russel n’a pas voulu entrer ? je ne crois pas qu’elle soit venue ici trois fois cet été. »

Anna s’étant informée de son beau-frère, Marie lui répondit :

« Charles est à la chasse ; je ne l’ai pas aperçu depuis sept heures du matin. Il a voulu partir, quoiqu’il ait vu combien j’étais souffrante ; il disait ne pas rester longtemps, mais il est une heure, et il n’est pas rentré. Je n’ai pas vu une âme pendant toute cette longue matinée.

— Vous avez eu vos petits garçons avec vous ?

— Oui, tant que j’ai pu supporter leur bruit ; mais ils sont si indisciplinés qu’ils me font plus de mal que de bien. Le petit Charles ne m’écoute pas, et Walter devient aussi méchant que lui.

— Vous allez bientôt vous trouver mieux, dit gaiement Anna. Vous savez que je vous guéris toujours. Comment se portent vos voisins de Great-House ?

— Je n’en sais rien, je ne les ai pas vus aujourd’hui, excepté M. Musgrove, qui s’est arrêté et m’a parlé à la fenêtre, mais sans descendre de cheval, quoique je lui aie dit combien j’étais souffrante. Personne n’est venu près de moi. Cela ne convenait pas aux misses Musgrove ; sans doute elles n’aiment pas à se déranger.

— Elles peuvent encore venir, il est de bonne heure.

— Je n’ai pas besoin d’elles ; elles parlent et rient beaucoup trop pour moi. Je suis très malade, Anna. C’était peu aimable à vous de ne pas venir jeudi.

— Ma chère Marie, rappelez-vous les bonnes nouvelles que vous m’avez données de votre santé. Le ton de votre lettre était gai, et vous disiez que rien ne pressait pour mon arrivée ; et puis mon désir était de rester avec lady Russel jusqu’à la fin. J’ai été si occupée que je ne pouvais quitter Kellynch plus tôt.

— Mon Dieu ! qu’avez-vous eu à faire ?

— Beaucoup de choses : je ne puis tout me rappeler. J’ai fait une copie du catalogue des livres et tableaux de mon père. J’ai été souvent au jardin avec Mackensie, tâchant de lui faire comprendre quelles sont les plantes d’Élisabeth destinées à lady Russel. J’ai eu mes livres, ma musique à arranger, et à refaire toutes mes malles, pour n’avoir pas compris d’abord ce qu’il fallait emporter. Enfin, j’ai été visiter toutes les maisons de la paroisse. Tout cela prend beaucoup de temps.

— Ah ! mais vous ne me parlez pas de notre dîner chez les Pools, hier ?

— Vous y êtes donc allée ? Je croyais que vous aviez dû y renoncer ?

— Oh ! j’y suis allée ! Je me portais très bien hier. Jusqu’à ce matin je n’étais pas malade ; n’y pas aller aurait semblé singulier.

— J’en suis très contente : j’espère que vous vous êtes amusée ?

— Pas trop. On sait d’avance le dîner et les personnes qui y seront. Quel ennui de n’avoir pas une voiture à soi ! M. et Mme Musgrove m’ont emmenée, et nous étions trop serrés. Ils sont si gros, et occupent tant de place ! J’étais entassée au fond avec Henriette et Louise. Voilà très probablement la cause de mon malaise. »

La patience et la bonne humeur d’Anna apportèrent bientôt un soulagement à Marie, qui put s’asseoir, et espéra pouvoir se lever pour dîner. Puis, oubliant qu’elle était malade, elle alla à l’autre bout de la chambre, arrangea des fleurs, mangea quelque chose et se trouva assez bien pour proposer une petite promenade.

« Où allons-nous ? dit-elle : sans doute vous n’irez pas à Great-House avant qu’on vous ait fait visite ?

— Mais si, dit Anna ; je ne suis pas sur l’étiquette avec les dames Musgrove.

— Oh ! c’est à elles de venir, elles doivent savoir ce qui est dû à ma sœur. Cependant nous pouvons y entrer avant de faire notre promenade. »

Anna avait toujours trouvé très fâcheuse cette façon de comprendre les relations ; mais, croyant qu’on avait à se plaindre de part et d’autre, elle avait cessé de s’en occuper. Elles allèrent à Great-House. On les introduisit dans un antique parloir carré, au parquet brillant et orné d’un maigre tapis. Mais les filles de la maison donnaient à cette pièce l’air de désordre indispensable, avec un grand piano à queue, une harpe, des jardinières, et de petites tables dans tous les coins. Oh ! si les originaux des portraits accrochés à la boiserie, si les gentilshommes habillés de velours brun, et les dames, en satin bleu, avaient vu ce bouleversement de l’ordre et de la propreté ! Les portraits eux-mêmes semblaient saisis d’étonnement !

Les Musgrove, comme leur maison, représentaient deux époques. Les parents étaient dans le vieux style anglais, les enfants, dans le nouveau. M. et Mme Musgrove étaient de très bonnes gens, affectueux et hospitaliers, sans grande éducation et sans aucune élégance. Leurs enfants avaient un esprit et des façons plus modernes. La famille était nombreuse, mais c’étaient encore des enfants, excepté Charles, Louise et Henriette, jeunes filles de dix-neuf et vingt ans, qui avaient rapporté à la maison le bagage ordinaire des talents de pension, et n’avaient, comme mille autres jeunes filles, rien à faire, que d’être gaies, heureuses, et suivre les modes. Leurs vêtements étaient parfaits, leurs figures assez jolies, leur esprit extrêmement bon, et leurs manières simples et agréables. Elles étaient très appréciées à la maison, et très recherchées au dehors. Anna les trouvait fort heureuses ; mais cependant, soutenue, comme nous le sommes tous, par le sentiment de sa supériorité, elle n’aurait pas voulu changer contre toutes leurs jouissances son esprit cultivé et élégant.

Elle n’enviait que la bonne intelligence qui semblait régner entre elles, et cette mutuelle affection qu’elle-même avait si peu connue. Elles furent reçues très cordialement, et Anna ne trouva rien à critiquer. La demi-heure s’écoula en causerie agréable, et Anna ne fut pas peu surprise de voir les misses Musgrove les accompagner à la promenade sur l’invitation pressante de Marie.



CHAPITRE VI


Anna n’avait pas besoin de cette visite pour savoir qu’un changement de société amène un changement total de conversation, d’opinions et d’idées. Elle aurait voulu que les Elliot pussent voir combien leurs affaires, traitées avec une telle solennité à Kellynch, avaient ici peu d’importance. Cependant elle sentit qu’elle avait encore besoin d’une leçon, car elle avait compté sur plus de curiosité et de sympathie qu’elle n’en trouva. On lui avait bien dit : « Ainsi, miss Anna, votre père et votre sœur sont partis ? » Ou bien : « J’espère que nous irons aussi à Bath cet hiver ; mais nous comptons loger dans un beau quartier. » Ou bien, Marie disait : « En vérité ! comme je m’amuserai seule ici pendant que vous serez à Bath ! »

Anna se promettait de ne plus éprouver à l’avenir de telles déceptions, et pensait avec reconnaissance au bonheur inexprimable d’avoir une amie vraie et sympathique comme lady Russel.

Cependant elle trouvait très juste que chaque société dictât ses sujets de conversation. Les messieurs Musgrove avaient leur chasse, leurs chevaux, leurs chiens, leurs journaux. Les dames avaient les soins d’intérieur, la toilette, les voisins, la danse et la musique. Anna, devant passer deux mois à Uppercross, devait meubler son imagination et sa mémoire avec les choses d’Uppercross. Elle ne redoutait pas ces deux mois. Marie était abordable et accessible à son influence. Anna était sur un pied de bonne amitié avec son beau-frère ; les enfants l’aimaient presque autant et la respectaient plus que leur mère. Ils étaient pour elle une source d’intérêt, d’amusement et d’occupation.

Charles était poli et agréable ; il était certainement, comme esprit et comme bon sens, supérieur à sa femme. Cependant Anna et lady Russel pensaient qu’une femme intelligente aurait pu donner à son caractère plus de suite, à ses habitudes plus d’élégance, à ses occupations plus d’utilité et de sens pratique. Il ne mettait beaucoup d’ardeur à rien, si ce n’est au jeu, et il gaspillait son temps.

Il était d’un caractère gai, s’affectant peu des doléances de sa femme ; il supportait son manque de bon sens avec une patience qui émerveillait Anna, et en définitive, malgré quelques petites querelles (où les deux parties appelaient Anna, à son grand regret), ce couple pouvait passer pour heureux. Il y avait une chose sur laquelle ils étaient toujours parfaitement d’accord : le besoin d’argent et le désir de recevoir un cadeau de M. Musgrove. Quant à l’éducation de leurs enfants, la théorie de Charles était meilleure que celle de sa femme. « Je les gouvernerais très bien, si Marie ne s’en mêlait pas, » disait-il, et Anna trouvait que c’était assez vrai. Mais quand Marie répondait à cela : « Charles gâte tellement les enfants que je ne puis en venir à bout, » Anna n’était jamais tentée de dire que c’était vrai.

Ce qu’il y avait de moins agréable dans son séjour, c’était d’être la confidente de tous les partis. On savait qu’elle avait quelque influence sur sa sœur, et l’on voulait qu’elle s’en servît, même au delà du possible. « Tâchez donc de persuader à Marie de ne pas toujours se croire malade, » disait Charles. Et Marie disait : « Je crois que si Charles me voyait mourante, il dirait encore que ce n’est rien. Vous pouvez, Anna, lui persuader que je suis plus malade que je ne l’avoue. » Ou bien : « Je n’aime pas à envoyer les enfants à Great-House, quoique leur grand’mère les demande toujours. Elle les gâte tellement, et leur donne tant de friandises qu’ils reviennent malades et grognons pour le reste de la journée. »

Et Mme Musgrove mère, aussitôt qu’elle était seule avec Anna, disait :

« Ah ! miss Anna ! si seulement Mme Charles avait un peu de votre méthode avec les enfants ! Ils sont tout autres avec vous ! Il faut convenir qu’ils sont bien gâtés ! Ils sont aussi beaux et aussi bien portants que possible, les chers petits, mais ma belle-fille ne sait pas s’y prendre avec eux ! Mon Dieu ! qu’ils sont ennuyeux quelquefois ! Je vous assure que c’est là ce qui m’empêche de les avoir autant que je voudrais. Je crois que Marie est mécontente que je ne les invite pas plus souvent, mais vous savez combien il est désagréable d’avoir des enfants qu’il faut gronder à chaque instant : « Ne faites pas ceci, ne touchez pas à cela, » ou qu’on ne peut tenir tranquilles qu’en leur donnant trop de gâteaux. »

Marie disait encore : « Mme Musgrove croit ses domestiques si fidèles que ce serait un crime de mettre cela en question ; mais je n’exagère pas en disant que sa cuisinière et sa femme de chambre flânent toute la journée dans le village. Je les rencontre partout, et je ne vais pas deux fois dans la chambre des enfants sans rencontrer l’une des deux. Si Jémina n’était pas la créature la plus fidèle et la plus sûre, cela suffirait pour la gâter. »

Et Mme Musgrove :

« Je me fais une loi de ne jamais me mêler des affaires de ma belle-fille, mais je vous dirai, miss Anna, (parce que vous pouvez y remédier), que je n’ai pas bonne opinion de sa femme de chambre, j’entends d’étranges histoires. Elle est toujours dehors, et s’habille comme une dame. C’en est assez pour perdre tous les autres domestiques. Marie ne voit que par ses yeux ; mais je vous avertis : soyez sur vos gardes, parce que, si vous découvrez quelque chose, il ne faut pas craindre de le dire. »

Marie se plaignait aussi de n’avoir pas à table la place qui lui était due. Quand, à Great-House, il y avait d’autres invités, on la plaçait comme si elle était de la maison.

Un jour qu’Anna se promenait avec les misses Musgrove, l’une d’elles, parlant de noblesse et de susceptibilités de rang, dit : « Je n’ai aucun scrupule à vous dire, parce qu’on sait que vous y êtes indifférente, combien quelques personnes sont absurdes pour garder leur rang. Cependant je voudrais qu’on pût faire comprendre à Marie qu’elle ne devrait pas être si tenace, et surtout ne pas se mettre toujours à la place de ma mère. Personne ne doute de son droit à cet égard, mais il serait plus convenable de ne pas toujours le garder. Ce n’est pas que maman s’en soucie le moins du monde, mais beaucoup de personnes le remarquent. »

Comment Anna aurait-elle pu concilier tout le monde ? Elle ne pouvait qu’écouter patiemment, apaiser les griefs ; excuser l’un, puis l’autre ; les engager à l’indulgence nécessaire entre voisins, surtout quand il s’agissait de sa sœur.

Sa visite eut du reste un bon résultat ; le changement de place lui fit du bien, et Marie, ayant une compagne assidue, se plaignit moins. Les relations quotidiennes avec l’autre famille étaient très agréables, mais Anna pensait que tout n’aurait pas été si bien sans la présence de M. et de Mme Musgrove, ou les rires, les causeries et les chansons des jeunes filles. Elle était meilleure musicienne que celles-ci ; mais, n’ayant ni voix, ni connaissance de la harpe, ni parents indulgents pour s’extasier sur son jeu, on ne pensait guère à lui demander de jouer, sinon par simple politesse, ou pour laisser reposer les autres.

Elle savait depuis longtemps qu’en jouant elle ne faisait plaisir qu’à elle-même. Excepté pendant une courte période de sa vie, elle n’avait jamais, depuis la mort de sa mère chérie, connu le bonheur d’être écoutée et encouragée. Elle y était accoutumée, et la partialité de M. et Mme Musgrove pour leurs filles, loin de la vexer, lui faisait plutôt plaisir, à cause de l’amitié qu’elle leur portait.

Quelques personnes augmentaient parfois le cercle de Great-House. Il y avait peu de voisins, mais les Musgrove voyaient tout le monde, et avaient plus de dîners et de visites qu’aucune autre famille. Ils étaient très populaires.

Les jeunes filles aimaient passionnément la danse, et les soirées se terminaient souvent par un petit bal improvisé. À quelques minutes d’Uppercross habitait une famille de cousins, moins riches, qui recevaient tous leurs plaisirs des Musgrove. Ils venaient n’importe quand, organisaient un jeu ou un bal à l’improviste, et Anna, qui préférait à un rôle plus actif s’asseoir au piano, leur jouait des danses de village pendant une heure de suite, obligeance qui attirait sur son talent musical l’attention des Musgrove, et lui valait souvent ce compliment : « Très bien, miss Anna, très bien, vraiment. Bonté du ciel ! Comme vos petits doigts courent sur le piano ! »

Ainsi passèrent les trois premières semaines, puis vint la Saint-Michel, et le cœur d’Anna retourna à Kellynch. La maison aimée occupée par d’autres ! D’autres gens jouissant des chambres, des meubles, des bosquets et des points de vue ! Elle ne put penser à autre chose le 29 septembre, et Marie, remarquant le quantième du mois, fit cette sympathique remarque : « Mon Dieu ! n’est-ce pas aujourd’hui que les Croft entrent à Kellynch ? Je suis contente de n’y avoir pas pensé plus tôt. Cela m’impressionne désagréablement. »

Les Croft prirent possession avec une exactitude militaire. Une visite leur était due. Marie déplora cette nécessité : personne ne savait combien cela la faisait souffrir. Elle reculerait autant qu’elle pourrait. Néanmoins elle n’eut pas un moment de repos tant que Charles ne l’y eut pas conduite, et, quand elle revint, son agitation n’avait rien que d’agréable.

Anna se réjouit sincèrement qu’il n’y eût pas de place pour elle dans la voiture. Elle désirait cependant voir les Croft, et fut contente d’être à la maison quand ils rendirent la visite. Charles était absent. Tandis que l’amiral, assis près de Marie, se rendait agréable en s’occupant des petits garçons, Mme Croft s’entretenait avec Anna, qui put ainsi établir une ressemblance avec son frère, sinon dans les traits, du moins dans la voix et la tournure d’esprit.

Mme Croft, sans être grande ni grosse, avait une carrure et une prestance qui donnaient de l’importance à sa personne. Elle avait de brillants yeux noirs, de belles dents et une figure agréable ; mais son teint hâlé et rougi par la vie sur mer lui donnait quelques années de plus que ses trente-huit ans. Ses manières ouvertes, aisées et décidées n’avaient aucune rudesse et ne manquaient pas de bonne humeur. Anna crut avec plaisir aux sentiments de considération exprimés pour la famille et pour elle-même, car, dès le premier moment, elle s’était assurée que Mme Croft n’avait aucun soupçon du passé. Tranquille sur ce point, elle se sentait pleine de force et de courage, quand ces mots de Mme Croft lui donnèrent un coup subit :

« C’est vous, n’est-ce pas, et non votre sœur que mon frère eut le plaisir de connaître quand il était dans ce pays ? »

Anna espérait avoir dépassé l’âge où l’on rougit ; mais certainement elle fut émue.

« Peut-être ne savez-vous pas qu’il est marié ? »

Elle ne sut quoi répondre ; et quand Mme Croft expliqua qu’il s’agissait du ministre Wenvorth, elle fut heureuse de n’avoir rien dit qui pût la trahir. Il était bien naturel que Mme Croft pensât à Édouard Wenvorth plutôt qu’à Frédéric. Honteuse de l’avoir oublié, elle s’informa avec intérêt de leur ancien, voisin.

Le reste de la conversation n’offrit rien de remarquable, mais en partant, elle entendit l’amiral dire à Marie :

« Nous attendons un frère de Mme Croft, je crois que vous le connaissez de nom ! »

Il fut interrompu par les petits garçons, qui s’accrochaient à lui comme à un vieil ami et ne voulaient pas le laisser partir : il leur offrit de les emporter dans ses poches, et fut bientôt trop accaparé pour finir sa phrase ou se souvenir de ce qu’il avait dit.

Anna tâcha de se persuader qu’il s’agissait toujours d’Édouard Wenvorth ; mais cela ne l’empêcha point de se demander si l’on avait parlé de cela dans l’autre maison, où les Croft étaient allés d’abord.

On attendait ce soir-là au cottage la famille de Great-House. Tout à coup Louisa entra seule, disant qu’elle était venue à pied pour laisser plus de place à la harpe qu’on apportait. « Et je vais vous dire pourquoi, dit-elle : Papa et maman sont tout tristes ce soir, maman surtout ; elle pense au pauvre Richard ; et nous avons eu l’idée d’apporter la harpe, qui l’amuse plus que le piano. Je vais vous dire ce qui la rend si triste. Mme Croft nous a dit ce matin que son frère, le capitaine Wenvorth, est rentré en Angleterre, et ira prochainement les voir. Maman s’est souvenue que Wenvorth est le nom du capitaine de notre frère Richard. Elle a relu ses lettres, et maintenant elle ne pense qu’à son pauvre fils qu’elle a perdu. Soyons aussi gaies que possible, pour que sa pensée ne s’appesantisse pas sur un si triste sujet. »

La vérité de cette pathétique histoire était que les Musgrove avaient eu le malheur d’avoir un fils mauvais sujet, et la chance de le perdre avant qu’il eût atteint sa vingtième année. On l’avait fait marin, parce qu’il était stupide et ingouvernable ; on se souciait très peu de lui, mais assez pour ce qu’il valait. Il ne fut guère regretté quand la nouvelle de sa mort arriva à Uppercross, deux années auparavant. Ses sœurs faisaient aujourd’hui pour lui tout ce qu’elles pouvaient faire en l’appelant « pauvre Richard », mais en réalité il n’avait été rien de plus que le lourd, insensible et inutile Dick Musgrove ; n’ayant droit, vivant ou mort, qu’à ce diminutif de son nom.

Il avait été plusieurs années en mer, et dans le cours de ces changements fréquents pour les mousses dont le capitaine désire se débarrasser, il avait été six mois sur la frégate Laconia, commandée par le capitaine Frédéric Wenvorth, et sous l’influence de ce dernier, il avait écrit à ses parents les deux seules lettres désintéressées qu’ils eussent jamais reçues de lui ; les autres n’étaient que des demandes d’argent. Il disait toujours du bien de son capitaine, mais ses parents s’en souciaient si peu qu’ils n’y avaient fait aucune attention, et si Mme Musgrove fut frappée par le nom de Wenvorth associé avec celui de son fils, c’était par un de ces phénomènes de la mémoire assez fréquents chez les personnes distraites.

Elle avait relu les lettres de ce fils perdu pour toujours, et cette lecture, après un si long intervalle, alors que les fautes étaient oubliées, l’avait affectée plus profondément que la nouvelle de sa mort. M. Musgrove l’était aussi, mais à un moindre degré, et en arrivant au cottage ils avaient besoin d’être écoutés et égayés.

Ce fut une nouvelle épreuve pour Anna d’entendre parler de Wenvorth, et répéter son nom si souvent, d’entendre disputer sur les dates, et affirmer enfin que ce ne pouvait être que le capitaine Wenvorth, ce beau jeune homme qu’on avait rencontré plusieurs fois en revenant de Clifton huit années auparavant. Elle vit qu’il fallait s’accoutumer à ce supplice, et tâcher de devenir insensible à cette arrivée. Non seulement il était attendu prochainement, mais les Musgrove, reconnaissants des bontés qu’il avait eues pour leur fils, et pleins de respect pour le caractère que Dick leur avait dépeint, désiraient vivement faire sa connaissance. Cette résolution contribua à leur faire passer une soirée agréable.



CHAPITRE VII


Quelques jours plus tard, on sut que le capitaine était à Kellynch. M. Musgrove lui fit visite et revint enchanté. Il l’avait invité à dîner avec les Croft pour la semaine suivante, et n’avait pu, à son grand regret, fixer un jour plus rapproché. Anna calcula qu’elle n’avait plus qu’une semaine de tranquillité ; mais elle faillit rencontrer le capitaine, qui rendit aussitôt à M. Musgrove sa visite. Elle et Marie se dirigeaient vers Great-House quand on vint leur dire que l’aîné des petits garçons avait fait une chute grave : l’enfant avait une luxation de la colonne vertébrale. On revint en toute hâte. Anna dut être partout à la fois, chercher le docteur, avertir le père, s’occuper de la mère pour empêcher une attaque de nerfs, diriger les domestiques, renvoyer le plus jeune enfant, soigner et soulager le pauvre malade, enfin donner des nouvelles aux Musgrove, dont l’arrivée lui donna plus d’embarras que d’aide.

Le retour de son beau-frère la soulagea beaucoup ; il pouvait au moins prendre soin de sa femme. Le docteur examina l’enfant, remit la fracture et parla ensuite à voix basse et d’un air inquiet au père et à la mère. Cependant il donna bon espoir, et l’on put aller dîner plus tranquillement. Les deux jeunes filles restèrent quelques instants après le départ de leurs parents pour raconter la visite du capitaine ; dire combien elles étaient enchantées et contentes que leur père l’eût invité à dîner pour le lendemain. Il avait accepté d’une manière charmante, comme s’il comprenait le motif de cette politesse. Il avait parlé et agi avec une grâce si exquise, qu’il leur avait tourné la tête. Elles s’échappèrent en courant, plus occupées du capitaine que du petit garçon.

La même histoire et les mêmes ravissements se répétèrent le soir, quand elles vinrent avec leur père prendre des nouvelles de l’enfant. M. Musgrove confirma ces louanges. Il ne pouvait reculer l’invitation faite le matin au capitaine, et regrettait que les habitants du cottage ne pussent venir aussi. Ils ne voudraient sans doute pas quitter l’enfant. « Oh ! non, » s’écrièrent le père et la mère. Mais bientôt Charles changea d’avis ; puisque l’enfant allait si bien, il pouvait aller passer une heure à Great-House après le dîner. Mais sa femme s’y opposa :

« Oh ! non, Charles, je ne souffrirai pas que vous sortiez. Si quelque chose arrivait ! »

L’enfant eut une bonne nuit et alla mieux le lendemain ; le docteur ne voyait rien d’alarmant, et Charles commença à trouver inutile de se séquestrer ainsi. L’enfant devait rester couché, et s’amuser aussi tranquillement que possible. Mais que pouvait faire le père ? C’était l’affaire d’une femme, et ce serait absurde à lui de s’enfermer à la maison. D’ailleurs son père désirait beaucoup le présenter à Wenvorth. Au retour de la chasse, il déclara audacieusement qu’il allait s’habiller et dîner chez son père.

« Votre sœur est avec vous, ma chère, et vous-même, vous n’aimeriez pas à quitter l’enfant. Je suis inutile ici, Anna m’enverra chercher s’il est nécessaire. »

Les femmes comprennent généralement quand l’opposition est inutile. Marie vit que Charles était décidé à partir. Elle ne dit rien, mais aussitôt qu’elle fut seule avec Anna :

« Ainsi on nous laisse seules nous distraire comme nous pourrons avec ce pauvre enfant malade, et pas une âme pour nous tenir compagnie le soir. Je le prévoyais ; je n’ai pas de chance ; s’il survient une chose désagréable, les hommes s’en dispensent. Charles ne vaut pas mieux que les autres. Il n’a pas de cœur ; laisser ainsi son pauvre petit garçon ! Il dit qu’il va mieux. Sait-il s’il n’y aura point un changement soudain, dans une demi-heure ? Je ne croyais pas Charles si égoïste. Ainsi, il va s’amuser, et parce que je suis la pauvre mère, il ne m’est pas permis de bouger ; et cependant je suis moins capable que personne de soigner l’enfant. Précisément parce que je suis sa mère, on ne devrait pas me mettre à une telle épreuve. Je ne suis pas de force à la supporter. Vous savez combien j’ai souffert des nerfs hier ?

— C’était l’effet d’une commotion soudaine ; j’espère que rien n’arrivera qui puisse nous effrayer. J’ai bien compris les instructions du docteur, et je ne crains rien. Vraiment, Marie, je ne suis pas surprise que votre mari soit sorti. Ce n’est pas l’affaire des hommes.

— Il me semble que je suis aussi bonne mère qu’une autre ; mais ma présence n’est pas plus utile ici que celle de Charles. Je ne puis pas toujours gronder et tourmenter un pauvre petit malade. Vous avez vu, ce matin, quand je lui disais de se tenir tranquille, il s’est mis à donner des coups de pied autour de lui. Je n’ai pas la patience qu’il faut pour cela.

— Seriez-vous tranquille si vous passiez votre soirée loin de lui ?

— Pourquoi non ? son père le fait bien. Jémina certainement est si soigneuse. Charles aurait pu dire à son père que nous irions tous. Je ne suis pas plus inquiète que lui. Hier, c’était bien différent, mais aujourd’hui !

— Eh bien ! si vous croyez qu’il n’est pas trop tard pour avertir, laissez-moi soigner le petit Charles. M. et Mme Musgrove ne trouveront pas mauvais que je reste avec lui.

— Parlez-vous sérieusement ? dit Marie les yeux brillants. Mon Dieu quelle bonne idée ! En vérité, autant que j’y aille. Je ne sers à rien ici, n’est-ce pas ? et cela me tourmente. Vous n’avez pas les sentiments d’une mère : vous êtes la personne qu’il faut. Jules vous obéit au moindre mot. Ah ! bien certainement j’irai, car on désire beaucoup que je fasse connaissance avec le capitaine, et cela ne vous fait rien de rester seule. Quelle excellente idée ! Je vais le dire à Charles, et je serai bientôt prête. Vous nous enverrez chercher, s’il le faut, mais j’espère que rien d’alarmant ne surviendra. Je n’irais pas, croyez-le bien, si je n’étais tout à fait tranquille sur mon cher enfant. »

Elle alla frapper à la porte de son mari, et Anna l’entendit dire d’un ton joyeux :

« Je vais avec vous, Charles, car je ne suis pas plus nécessaire que vous ici. Si je m’enfermais toujours avec l’enfant, je n’aurais aucune influence sur lui. Anna restera : elle se charge d’en prendre soin. Elle me l’a proposé elle-même. Ainsi, je vais avec vous, ce qui sera beaucoup mieux, car je n’ai pas dîné à Great-House depuis mardi.

— Anna est bien bonne, répondit son mari, je suis fort content que vous y alliez. Mais n’est-il pas bien dur de la laisser seule à la maison pour garder notre enfant malade ? »

Anna put alors plaider sa propre cause ; elle le fit de manière à ne lui laisser aucun scrupule. Charles tâcha d’obtenir, mais en vain, qu’elle vînt les rejoindre le soir. Bientôt elle eut le plaisir de les voir partir contents, quelque peu motivé que fût leur bonheur. Quant à elle, elle éprouvait autant de contentement qu’il lui était donné d’en avoir jamais. Elle se savait indispensable à l’enfant, et que lui importait que Frédéric Wenvorth se rendît agréable aux autres, à une demi-lieue de là ?

Elle se demandait s’il envisageait cette rencontre avec indifférence, ou avec déplaisir. S’il avait désiré la revoir, il n’aurait pas attendu jusque-là, puisque les événements lui avaient donné l’indépendance qui lui manquait d’abord.

Charles et Marie revinrent ravis de leur nouvelle connaissance et de leur soirée. On avait causé, chanté, fait de la musique.

Le capitaine avait des manières charmantes ; ni timidité, ni réserve ; il semblait être une ancienne connaissance. Il devait, le lendemain, chasser avec Charles, et déjeuner avec lui à Great-House. Il s’était informé d’Anna comme d’une personne qu’il aurait très peu connue, voulant peut-être, comme elle, échapper à une présentation quand ils se rencontreraient.

Anna et Marie étaient encore à table le lendemain matin, quand Charles vint pour chercher ses chiens. Ses sœurs le suivaient avec Wenvorth, qui avait voulu saluer Marie. Celle-ci fut très flattée de cette attention et enchantée de le recevoir, tandis qu’Anna était agitée par mille sentiments dont le plus consolant était qu’il ne resterait pas longtemps. Son regard rencontra celui du capitaine ; il fit de la tête un léger salut, puis il parla à Marie, dit quelques mots aux misses Musgrove ; un moment la chambre sembla animée et remplie ; puis Charles vint à la fenêtre dire que tout était prêt. Anna resta seule, achevant de déjeuner comme elle put.

« C’est fini, se répétait-elle avec une joie nerveuse. Le plus difficile est fait. » Elle l’avait vu ! Ils s’étaient trouvés encore une fois dans la même chambre !

Bientôt, cependant, elle se raisonna, et s’efforça d’être moins émue. Presque huit années s’étaient écoulées depuis que tout était rompu. Combien il était absurde de ressentir encore une agitation que le temps aurait dû effacer ! Que de changements huit ans pouvaient apporter ! tous résumés en un mot : l’oubli du passé ! C’était presque le tiers de sa propre vie. Hélas, il fallait bien le reconnaître, pour des sentiments emprisonnés, ce temps n’est rien. Comment devait-elle interpréter les sentiments de Wenvorth ? Désirait-il l’éviter ? Un moment après, elle se haïssait pour cette folle question. Malgré toute sa sagesse, elle s’en faisait une autre, que Marie vint résoudre, en lui disant brusquement :

« Le capitaine, qui a été si attentif pour moi, n’a pas été très galant à votre égard, Anna. Henriette lui a demandé ce qu’il pensait de vous, et il a répondu qu’il ne vous aurait pas reconnue, que vous étiez changée. »

En général, Marie manquait d’égards pour sa sœur, mais cette fois elle ne soupçonna pas quelle blessure elle lui faisait.

« Changée à ne pas me reconnaître !… »

Elle se soumit en silence, mais profondément humiliée. C’était donc vrai ! et elle ne pouvait pas lui rendre la pareille, car lui n’avait pas vieilli. Les années qui avaient détruit la beauté de la jeune fille avaient donné à Wenvorth un regard plus brillant, un air plus mâle, plus ouvert, et n’avaient nullement diminué ses avantages physiques. C’était toujours le même Frédéric Wenvorth !

« Si changée qu’il ne l’aurait pas reconnue ! » Ces mots ne pouvaient sortir de son esprit. Mais bientôt elle fut bien aise de les avoir entendus : ils étaient faits pour la refroidir et calmer son agitation.

Frédéric ne pensait pas qu’on répéterait ses paroles ; il l’avait trouvée tristement changée et avait dit son impression. Il ne pardonnait pas à Anna Elliot ; elle l’avait rejeté, abandonné, elle avait montré une faiblesse de caractère, que la nature confiante, décidée, du jeune homme ne supportait pas. Elle l’avait sacrifié pour satisfaire d’autres personnes. C’était de la timidité et de la faiblesse.

Il avait eu pour elle un profond attachement et n’avait jamais vu depuis une femme qui l’égalât ; mais il n’entrait maintenant qu’un sentiment de curiosité dans le désir de la revoir. Elle avait perdu pour toujours son pouvoir.

Maintenant il était riche et désirait se marier. Il était prêt à donner son cœur à toute jeune fille aimable qui se présenterait à lui, excepté Anna Elliot. Il disait à sa sœur : « Je demande une jeune fille entre quinze et trente ans ; un peu de beauté, quelques sourires, quelques flatteries pour les marins, et je suis un homme perdu. N’est-ce pas assez pour rendre aimable un homme qui n’a pas eu la société des femmes ? »

Il disait cela pour être contredit. Son œil fier et brillant disait qu’il se savait séduisant, et il ne pensait guère à Anna en désignant ainsi la femme qu’il voudrait rencontrer : « Un esprit fort, uni à une grande douceur. »



CHAPITRE VIII


À dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvèrent souvent ensemble. Ils dînèrent chez M. Musgrove, car la santé de l’enfant ne pouvait pas servir plus longtemps de prétexte à sa tante.

Le passé devait sans doute se présenter souvent à leur mémoire. Dès le premier soir la profession du capitaine l’amena à dire : « En telle année……… avant d’embarquer…… » etc. Sa voix ne tremblait pas, mais Anna était sûre qu’elle était associée à son passé. Autrefois, ils étaient tout l’un pour l’autre : maintenant plus rien. Ils ne se parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse réunion, eussent trouvé impossible de ne pas se parler ! Jamais, à l’exception de l’amiral et de sa femme, on n’eût trouvé deux cœurs aussi unis qu’ils l’étaient autrefois.

Maintenant ils étaient moins que des étrangers l’un pour l’autre.

Quand Frédéric parlait, c’était pour elle, la même voix, le même esprit. Ceux qui l’entouraient, étant très ignorants des choses de la marine, lui faisaient mille questions. Les misses Musgrove étaient tout oreilles lorsqu’il décrivait la vie à bord, les repas, les occupations de chaque heure ; et leur surprise, en apprenant les arrangements et l’installation d’un navire, faisait surgir quelque plaisante réponse, qui rappelait à Anna le temps où elle était elle-même ignorante de ces choses. Elle aussi avait été plaisantée pour avoir cru qu’on vivait à bord sans provisions, sans cuisinier ni domestiques, et qu’on n’avait ni cuillers ni fourchettes.

Un soupir de Mme Musgrove l’éveilla de sa rêverie :

« Ah ! mademoiselle, lui dit-elle tout bas, si le ciel m’avait conservé mon pauvre fils, il serait un autre homme, aujourd’hui ! »

Anna réprima un sourire, et écouta patiemment Mme Musgrove, qui continua à soulager son cœur.

Quand elle put donner son attention à ce qui se faisait autour d’elle, elle vit que les misses Musgrove avaient apporté la liste navale pour y chercher les noms des navires que le capitaine avait commandés.

« Votre premier navire était l’Aspic.

— Vous ne le trouverez pas ici. Il a été usé et démoli ; j’ai été son dernier capitaine, alors qu’il était presque hors de service. Je fus envoyé avec lui aux Indes orientales. L’Amirauté s’amuse à envoyer de temps en temps quelques centaines d’hommes en mer dans un navire hors de service, mais comme elle en a beaucoup à surveiller, parmi les mille navires qui peuvent sombrer, il s’en trouve quelquefois un qui est encore bon.

— Bah ! s’écria l’amiral. Quelles sornettes débitent ces jeunes gens ! On ne vit jamais un meilleur sloop que l’Aspic dans son temps. Vous n’auriez pas trouvé son égal, à ce vieux sloop ! Frédéric a été un heureux garçon de l’avoir ! Il fut demandé par vingt personnes qui le méritaient mieux que lui. Heureux garçon, de réussir si vite avec si peu de protection !

— Je compris mon bonheur, amiral, je vous assure, répondit Wenvorth avec un grand sérieux. J’étais aussi content que vous pouvez le désirer. J’avais, dans ce temps-là, un grand motif pour m’embarquer. J’avais besoin de faire quelque chose.

— Vous avez raison. Qu’est-ce qu’un jeune homme comme vous pouvait faire à terre pendant six grands mois ? Si un homme n’est pas marié, il faut qu’il retourne bien vite en mer.

— Capitaine Wenvorth, dit Louisa, vous avez dû être bien vexé, en montant sur l’Aspic, de voir quel vieux navire on vous avait donné ?

— Je savais d’avance ce qu’il était, dit-il en riant. Je n’avais pas plus de découvertes à faire que vous n’en auriez pour une vieille pelisse prêtée à vos connaissances, de temps immémorial, et qui vous serait enfin prêtée à vous-même un jour de pluie. Ah ! c’était mon cher vieil Aspic. Il faisait ce que je voulais. Je savais que nous coulerions à fond ensemble, ou qu’il ferait ma fortune. Je n’ai jamais eu avec lui deux jours de mauvais temps, et après avoir pris bon nombre de corsaires, j’eus le bonheur d’accoster, l’été suivant, la frégate française que je cherchais ; je la remorquai à Plymouth. Par une autre bonne chance, nous n’étions pas depuis six heures dans le Sund, qu’un vent s’éleva qui aurait achevé notre pauvre Aspic. Il dura quatre jours et quatre nuits. Vingt-quatre heures plus tard, il ne serait resté du vaillant capitaine Wenvorth qu’un paragraphe dans les journaux, et, son navire n’étant qu’un sloop, personne n’y aurait fait attention. »

Anna frémit intérieurement, mais les misses Musgrove purent exprimer librement leur pitié et leur horreur.

« C’est alors, sans doute, dit Mme Musgrove à voix basse, qu’il prit le commandement de la Laconia et prit à bord notre pauvre cher fils ? Charles, demandez au capitaine où il prit votre frère ; je l’oublie toujours.

— Ce fut à Gibraltar, ma mère. Dick y était resté malade avec une recommandation de son premier capitaine pour le capitaine Wenvorth.

— Oh ! dites-lui qu’il ne craigne pas de nommer le pauvre Dick devant moi, car ce sera plutôt un plaisir d’entendre parler de lui par un si bon ami. »

Charles, sans doute moins tranquille sur les conséquences, répondit par un signe de tête et s’éloigna.

Les jeunes filles se mirent à chercher la Laconia, et le capitaine se donna le plaisir de la trouver lui-même, ajoutant que c’était un de ses meilleurs amis.

« Ah ! c’étaient de bons jours, quand je commandais la Laconia. J’ai gagné bien de l’argent avec elle ! Mon ami et moi, nous fîmes une si belle croisière aux Indes occidentales ! Pauvre Harville ! Vous savez, ma sœur, qu’il avait encore plus besoin d’argent que moi. Il était marié, l’excellent garçon ! Je n’oublierai jamais combien il fut heureux à cause de sa femme. J’aurais voulu qu’il fût là l’été suivant, quand j’eus le même bonheur dans la Méditerranée.

— Ce fut un beau jour pour nous, que celui où vous fûtes nommé capitaine de ce navire, dit Mme Musgrove. Nous n’oublierons jamais ce que vous avez fait. »

L’émotion lui coupait la voix, et Wenvorth, qui n’entendait qu’à demi, et ne songeait nullement à Dick, attendait la suite avec surprise.

« Maman pense à mon frère Richard, » dit Louisa à voix basse.

— Pauvre cher enfant ! continua Mme Musgrove. Il était devenu si rangé, si bon sous vos ordres, et nous écrivait de si bonnes lettres ! Ah ! plût à Dieu qu’il ne vous eût jamais quitté ! »

En entendant cela, une expression fugitive traversa la figure de Wenvorth : un pli de sa bouche et un certain regard convainquirent Anna qu’il n’était pas de l’avis de Mme Musgrove, et qu’il avait eu probablement quelque peine à se débarrasser de Dick ; mais ce fut si rapide qu’elle seule s’en aperçut. Un instant après, il était sérieux et maître de lui ; il vint s’asseoir à côté de Mme Musgrove, et causa de son fils avec une grâce naturelle qui témoignait de sa sympathie pour tout sentiment vrai. Anna était assise à l’autre coin du divan, séparée de lui par la vaste corpulence de Mme Musgrove, plus faite pour représenter la bonne humeur et la bonne chère, que la tendresse et le sentiment, et tandis qu’Anna s’abritait derrière elle pour cacher son agitation, la façon dont le capitaine écoutait les doléances de Mme Musgrove et ses larges soupirs n’était pas sans mérite.

Le chagrin n’est pas nécessairement en rapport avec la constitution. Une grosse personne a aussi bien le droit d’être affligée profondément que la plus gracieuse femme. Néanmoins, il y a des contrastes que la raison admet, mais qui froissent le goût et attirent le ridicule.

L’amiral, après avoir fait quelques tours dans la chambre, les mains derrière le dos, s’approcha de Wenvorth, et, tout à ses propres pensées, il lui dit, sans s’occuper s’il l’interrompait :

« Si vous aviez été une semaine plus tard à Lisbonne, Frédéric, vous auriez eu à bord lady Marie Grierson et ses filles.

— Je suis heureux alors de n’avoir pas été là. »

L’amiral le plaisanta sur son manque de galanterie : il se défendit, tout en déclarant qu’il n’admettrait jamais une femme à son bord, si ce n’est pour un bal, ou en visite.

« Ce n’est point faute de galanterie, dit-il, mais par l’impossibilité d’avoir dans un navire le confortable nécessaire aux femmes, et auquel elles ont droit. Je ne puis souffrir d’avoir une femme à bord, et aucun navire commandé par moi n’en recevra jamais. »

Sa sœur s’écria :

« Ah ! Frédéric ! est-ce vous qui dites cela ? Quel raffinement inutile ! Les femmes sont aussi bien à bord que dans la meilleure maison d’Angleterre. Je ne sais rien de supérieur aux arrangements d’un navire. Je déclare que je n’ai pas plus de confortable à Kellynch que dans les cinq navires que j’ai habités.

— Il n’est pas question de cela, dit Frédéric ; vous étiez avec votre mari, et la seule femme à bord.

— Mais vous avez bien pris, de Portsmouth à Plymouth, Mme Harville, sa sœur, sa cousine et trois enfants ! Où était donc alors votre superfine et extraordinaire galanterie ?

— Absorbée dans mon amitié, Sophie ; je voulais être utile à la femme d’un collègue, et j’aurais transporté au bout du monde tout ce que Harville aurait voulu. Mais croyez bien que je regardais cela comme une chose fâcheuse.

— Mon cher Frédéric, ce que vous dites ne signifie rien. Que deviendrions-nous, nous autres pauvres femmes de marins, si les autres pensaient comme vous ?

— Cela ne m’empêcha pas, comme vous voyez, de conduire Mme Harville et sa famille à Plymouth.

— Mais je n’aime pas à vous entendre parler comme un beau gentilhomme s’adressant à de belles ladies : nous n’avons pas la prétention d’être toujours sur l’eau douce.

— Ah ! ma chère, dit l’amiral, quand il aura une femme, il parlera autrement. Si nous avons le bonheur d’avoir une autre guerre, il fera comme nous, et sera reconnaissant qu’on lui amène sa femme.

— Je me tais, dit Wenvorth, puisque les gens mariés m’attaquent, Ah ! je penserai autrement quand je serai marié ! Eh bien ! non. On me répond si : je n’ai plus rien à dire. »

Il se leva, et s’éloigna.

« Vous avez dû voyager beaucoup ? dit Mme Musgrove à Mme Croft.

— Oui, madame. Pendant les quinze premières années de mon mariage, j’ai traversé quatre fois l’Atlantique, j’ai été aux Indes orientales, sans compter différents endroits voisins de l’Angleterre : Cork, Lisbonne, Gibraltar. Mais je n’ai jamais été au delà des tropiques ni dans les Indes occidentales, car je n’appelle pas de ce nom Bermude ou Bahama. »

Mme Musgrove, qui ne connaissait pas un seul de ces noms, n’eut rien à répondre.

« Je vous assure, madame, dit Mme Croft, que rien ne surpasse les commodités d’un navire de guerre ; j’entends celui d’un rang supérieur. Le plus heureux temps de ma vie a été à bord. J’étais avec mon mari, et, grâce à Dieu, j’ai toujours eu une excellente santé ; aucun climat ne m’est mauvais. Je n’ai jamais connu le mal de mer. La seule fois que j’ai souffert fut l’hiver que je passai seule à Deal, quand l’amiral était dans les mers du Nord. N’ayant pas de nouvelles, je vivais dans de continuelles craintes et je ne savais que faire de mon temps.

— Oui, répondit Mme Musgrove, rien n’est si triste qu’une séparation. Je le sais par moi-même. Quand M. Musgrove va aux assises, je ne suis tranquille que quand il est revenu. »

On dansa pour terminer la soirée. Anna offrit ses services, et fut heureuse de passer inaperçue. Ce fut une joyeuse soirée. Le capitaine avait le plus d’entrain de tous. Il était l’objet des attentions et des déférences de tout le monde. Louise et Henriette semblaient si occupées de lui que, sans leur amitié réciproque, on eût pu les croire rivales. Quoi d’étonnant s’il était un peu gâté par de telles flatteries ?

Telles étaient les pensées d’Anna, tandis que ses doigts couraient machinalement sur le piano. Pendant un moment, elle sentit qu’il la regardait, qu’il observait ses traits altérés, cherchant peut-être à y retrouver ce qui l’avait charmé autrefois. Il demanda quelque chose ; elle entendit qu’on répondait :

« Oh non ! elle ne danse plus ; elle préfère jouer, et elle n’est jamais fatiguée. »

Elle avait quitté le piano ; il prit sa place, essayant de noter un air dont il voulait donner une idée aux misses Musgrove. Elle s’approcha par hasard ; alors il se leva et avec une politesse étudiée :

« Je vous demande pardon, mademoiselle, c’est votre place ; » et malgré le refus d’Anna il se retira.

Elle en avait assez ! Cette froide et cérémonieuse politesse était plus qu’elle n’en pouvait supporter.



CHAPITRE IX


Le capitaine Wenvorth était venu à Kellynch comme chez lui, pour y rester autant qu’il lui plairait ; car il était aimé par l’amiral comme un frère. Il avait fait le projet d’aller voir son frère, dans le comté de Shrop, mais l’attrait d’Uppercross l’y fit renoncer. Il y avait tant d’amitié, de flatterie, quelque chose de si séduisant dans la réception qu’on lui faisait ; les parents étaient si hospitaliers, les enfants si aimables, qu’il ne put s’arracher de là.

Bientôt on le vit chaque jour à Uppercross. Les Musgrove n’étaient pas plus empressés à l’inviter que lui à venir, surtout le matin, car l’amiral et sa femme sortaient toujours ensemble quand il n’y avait personne au château. Ils s’intéressaient à leur nouvelle propriété et visitaient leurs prairies, leurs bestiaux, ou faisaient volontiers un tour en voiture.

L’intimité du capitaine était à peine établie à Uppercross, quand Charles Hayter y revint, et en prit ombrage.

Charles Hayter était l’aîné des cousins. C’était un très aimable et agréable jeune homme, et jusqu’à l’arrivée de Wenvorth, un grand attachement semblait exister entre lui et Henriette. Il était dans les ordres, mais sa présence n’étant pas exigée à la cure, il vivait chez son père à une demi-lieue d’Uppercross.

Une courte absence avait privé Henriette de ses attentions, et en revenant il vit avec chagrin qu’on avait pris sa place.

Mme Musgrove et Mme Hayter étaient sœurs, mais leur mariage leur avait fait une position très différente. Tandis que les Musgrove étaient les premiers de la contrée, la vie mesquine et retirée des Hayter, l’éducation peu soignée des enfants, les auraient placés en dehors de la société sans leurs relations avec Uppercross.

Le fils aîné était seul excepté ; il était très supérieur à sa famille comme manières et culture d’esprit.

Les deux familles avaient toujours été dans des termes excellents, car d’un côté il n’y avait pas d’orgueil ; de l’autre, pas d’envie. Les misses Musgrove avaient seulement une conscience de leur supériorité qui leur faisait patronner leurs cousines avec plaisir.

Henriette semblait avoir oublié son cousin ; on se demandait si elle était aimée du capitaine. Laquelle des deux sœurs préférait-il ? Henriette était peut-être plus jolie, Louise plus intelligente. Les parents, soit ignorance du monde, soit confiance dans la prudence de leurs filles, semblaient laisser tout au hasard et ne se préoccuper de rien.

Au cottage, c’était différent. Le jeune ménage semblait plus disposé à faire des conjectures, et Anna eut bientôt à écouter leurs opinions sur la préférence de Wenvorth. Charles penchait pour Louise, Marie pour Henriette, et tous les deux s’accordaient à dire qu’un mariage avec l’une ou avec l’autre serait extrêmement désirable. Wenvorth avait dû, d’après ses propres paroles, gagner 50 000 livres pendant la guerre ; c’était une fortune, et s’il survenait une autre guerre, il était homme à se distinguer.

« Dieu ! s’écriait Marie, s’il allait s’élever aux plus grands honneurs ! S’il était créé baronnet ! Lady Wenvorth ! cela sonne très bien. Quelle chance pour Henriette. C’est elle qui prendrait ma place en ce cas, et cela ne lui déplairait pas. Mais après tout, ce ne serait qu’une nouvelle noblesse, et je n’en fais pas grand cas. »

Marie aurait voulu qu’Henriette fût préférée pour mettre fin aux prétentions de Hayter. Elle regardait comme une véritable infortune pour elle et pour ses enfants que de nouveaux liens de parenté s’établissent avec cette famille.

« Si l’on considère, disait-elle, les alliances que les Musgrove ont faites, Henriette n’a pas le droit de déchoir, et de faire un choix désagréable aux personnes principales de sa famille, en leur donnant des alliés d’une condition inférieure. Qui est Charles Hayter, je vous prie ? Rien qu’un ministre de campagne. C’est un mariage très inférieur pour miss Musgrove d’Uppercross. » Son mari ne partageait pas son avis, car son cousin, qu’il aimait beaucoup, était un fils aîné, et avait ainsi droit à sa considération.

« Vous êtes absurde, Marie, disait-il. Charles Hayter a beaucoup de chance d’obtenir quelque chose de l’évêque ; et puis, il est fils aîné, et il héritera d’une jolie propriété. L’état de Winthrop n’a pas moins de deux cent cinquante acres, outre la ferme de Tauton, une des meilleures de la contrée. Charles est un bon garçon, et quand il aura Winthrop, il vivra autrement qu’aujourd’hui. Un homme qui a une telle propriété n’est pas à dédaigner. Non, Henriette pourrait trouver plus mal. Si elle épouse Hayter, et que Louisa puisse avoir Wenvorth, je serai très satisfait. »

Cette conversation avait lieu le lendemain d’un dîner à Uppercross : Anna était restée à la maison sous le prétexte d’une migraine, et avait eu le double avantage d’éviter Wenvorth et de ne pas être prise pour arbitre. Elle aurait voulu que le capitaine se décidât vite, car elle sympathisait avec les souffrances de Hayter, pour qui tout était préférable à cette incertitude. Il avait été très froissé et très inquiet des façons de sa cousine. Pouvait-il si vite être devenu pour elle un étranger ? Il n’avait été absent que deux dimanches. Quand il était parti, elle s’intéressait à son changement de cure, pour obtenir celle d’Uppercross du Dr Shirley, malade et infirme. Quand il revint, hélas ! tout intérêt avait disparu. Il raconta ses démarches, et Henriette ne lui prêta qu’une oreille distraite. Elle semblait avoir oublié toute cette affaire.

Un matin, le capitaine entra dans le salon du cottage, où Anna était seule avec le petit malade couché sur le divan.

La surprise de la trouver seule le priva de sa présence d’esprit habituelle, il tressaillit.

« Je croyais les misses Musgrove ici ; » puis il alla vers la fenêtre pour se remettre et décider quelle attitude il prendrait.

« Elles sont en haut avec ma sœur, et vont bientôt descendre, » répondit Anna toute confuse.

Si l’enfant ne l’avait pas appelée, elle serait sortie pour délivrer le capitaine aussi bien qu’elle-même. Il resta à la fenêtre, et après avoir poliment demandé des nouvelles du petit garçon, il garda le silence. Anna s’agenouilla devant l’enfant, qui lui demandait quelque chose, et ils restèrent ainsi quelques instants, quand, à sa grande satisfaction, elle vit entrer quelqu’un. C’était Charles Hayter, qui ne fut guère plus content de trouver là le capitaine, que celui-ci ne l’avait été d’y trouver Anna.

Tout ce qu’elle put dire fut :

« Comment vous portez-vous ? Veuillez vous asseoir. Mon frère et ma sœur vont descendre. »

Wenvorth quitta la fenêtre et parut disposé à causer avec Hayter, mais, voyant celui-ci prendre un journal, il retourna à la fenêtre. Bientôt la porte restée entr’ouverte fut poussée par l’autre petit garçon, enfant de deux ans, décidé et hardi. Il alla au divan et réclama une friandise ; comme il ne s’en trouvait pas là, il demanda un jouet ; il s’accrocha à la robe de sa tante, et elle ne put s’en débarrasser. Elle pria, ordonna, voulut le repousser, mais l’enfant trouvait grand plaisir à grimper sur son dos :

« Walter, ôtez-vous, méchant enfant, je suis très mécontente de vous.

— Walter, cria Charles Hayter, pourquoi n’obéissez-vous pas ? Entendez-vous votre tante ? Venez près de moi, Walter, venez près du cousin Charles. »

Walter ne bougea pas. Tout à coup, elle se trouva débarrassée. Quelqu’un enlevait l’enfant, détachait les petites mains qui entouraient le cou d’Anna, et emportait le petit garçon avant qu’elle sût que c’était le capitaine.

Elle ne put dire un mot pour le remercier, tant ses sensations étaient tumultueuses. L’action du capitaine, la manière silencieuse dont il l’avait accomplie, le bruit qu’il fit ensuite en jouant avec l’enfant pour éviter les remerciements et toute conversation avec elle, tout cela donna à Anna une telle confusion de pensées qu’elle ne put se remettre, et, voyant entrer Marie et les misses Musgrove, elle se hâta de quitter la chambre. Si elle était restée, c’était là l’occasion d’étudier les quatre personnes qui s’y trouvaient.

Il était évident que Charles Hayter n’avait aucune sympathie pour Wenvorth. Elle se souvint qu’il avait dit au petit Walter, d’un ton vexé, après l’intervention du capitaine :

« Il fallait m’obéir, Walter ; je vous avais dit de ne pas tourmenter votre tante. »

Il était donc mécontent que Wenvorth eût fait ce qu’il aurait dû faire lui-même ? Mais elle ne pouvait guère s’intéresser aux sentiments des autres, avant d’avoir mis un peu d’ordre dans les siens.

Elle était honteuse d’elle-même, humiliée d’être si agitée, si abattue pour une bagatelle ; mais cela était, et il lui fallut beaucoup de solitude et de réflexion pour se remettre.



CHAPITRE X


Les occasions ne manquèrent pas pour faire de nouvelles remarques. Elle avait vu assez souvent les deux jeunes gens et les deux jeunes filles ensemble pour avoir une opinion, mais elle était trop sage pour la laisser voir à la maison. Elle n’aurait satisfait ni le mari ni la femme.

Elle supposait que Louisa était préférée à sa sœur, mais sa mémoire et son expérience lui disaient que le capitaine n’éprouvait d’amour ni pour l’une ni pour l’autre. Le sentiment qu’elles avaient pour lui était peut-être plus vif ; c’était de l’admiration qui pouvait devenir de l’amour. Cependant quelquefois Henriette semblait indécise entre Hayter et Wenvorth. Anna eût voulu les éclairer tous sur leur situation, et leur montrer les maux auxquels ils s’exposaient. Elle n’attribuait à aucun d’eux une mauvaise pensée, et se disait avec joie que le capitaine ne se doutait pas du mal qu’il causait ; il n’avait aucune fatuité et ne connaissait pas sans doute les projets de Hayter. Seulement il avait tort d’accepter les attentions des deux jeunes filles.

Bientôt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se passèrent sans qu’on le vît ; il refusa même une invitation à dîner. M. Musgrove l’ayant trouvé chez lui entouré de gros livres en avait conclu qu’il usait sa santé au travail. Marie pensait qu’il était positivement refusé par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l’attendait chaque jour. Enfin Anna l’approuvait de s’absenter.

Vers cette époque, par une belle matinée de novembre, Charles Musgrove et le capitaine étaient à la chasse. Anna et Marie, tranquillement assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passèrent et, s’approchant de la fenêtre, dirent qu’elles allaient faire une promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choquée, répondit :

« Mais si ! j’irais volontiers, j’aime les longues promenades. »

Anna vit aux regards des jeunes filles que c’était là précisément ce qu’elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de famille qui mettait dans la nécessité de tout dire et de tout faire ensemble, sans le désirer. Elle tâcha de dissuader Marie d’y aller ; mais, n’y réussissant pas, elle pensa qu’il valait mieux accepter aussi, pour elle-même, l’invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove, car sa présence pouvait être utile pour retourner avec sa sœur et ne pas entraver leurs plans.

« Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade ? disait Marie en montant l’escalier. On semble croire que je ne suis pas bonne marcheuse, et cependant elles n’auraient pas été contentes si j’avais refusé. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce qu’on peut dire : Non ?… »

Au moment où elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils avaient emmené un jeune chien qui avait gâté leur chasse et avancé leur retour. Ils étaient donc tout disposés à se promener.

Si Anna avait pu le prévoir, elle serait restée à la maison. Elle se dit qu’il était trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans la direction choisie par les misses Musgrove, Quand le chemin devenait plus étroit, Anna s’arrangeait pour marcher avec son frère et sa sœur ; elle ne voulait pas gêner les autres. Son plaisir à elle était l’air et l’exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les feuilles jaunies ; et aussi de se répéter tout bas quelques-unes des poétiques descriptions de l’automne, saison qui a une si puissante influence sur les âmes délicates et tendres. Tout en occupant son esprit de ces rêveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas entendre la conversation du capitaine avec les deux sœurs. C’était un simple bavardage animé, comme il convient à des jeunes gens sur un pied d’intimité. Il causait plus avec Louisa qu’avec Henriette. La première y mettait plus d’entrain que l’autre. Elle dit quelque chose qui frappa Anna. Après avoir admiré à plusieurs reprises cette splendide journée, le capitaine ajouta :

« Quel beau temps pour l’amiral et pour ma sœur ! Ils font ce matin une longue promenade en voiture : nous pourrons les voir en haut de ces collines. Ils ont dit qu’ils viendraient de ce côté. Je me demande où ils verseront aujourd’hui ? Ah ! cela leur arrive souvent ; mais ma sœur ne s’en préoccupe pas.

— Pour moi, dit Louisa, à sa place j’en ferais autant. Si j’aimais quelqu’un comme elle aime l’amiral, rien ne pourrait m’en séparer, et j’aimerais mieux être versée par lui que menée en sûreté par un autre. »

Cela fut dit avec enthousiasme.

« Vraiment, s’écria-t-il, du même ton. Je vous admire. » Puis il y eut un silence.

Anna oublia un instant les citations poétiques des douces scènes de l’automne ; il ne lui resta à la mémoire qu’un tendre sonnet rempli des descriptions de l’année expirante emportant avec elle le bonheur et les images de jeunesse, d’espoir et de printemps.

Voyant qu’on prenait un autre sentier : « N’est-ce pas le chemin de Wenthrop ? » dit-elle. Mais personne ne l’entendit.

On se dirigeait en effet vers Wenthrop, et après une montée douce à travers de grands enclos, où la charrue du laboureur, préparant un nouveau printemps, démentait les poésies mélancoliques, on gagna le sommet d’une haute colline qui séparait Uppercross de Wenthrop. Wenthrop, qu’on aperçut alors en bas, était une laide et vulgaire maison, à toit peu élevé, entourée de granges et de bâtiments de ferme.

« Est-ce là Wenthrop ? dit Marie, je n’en avais aucune idée. Je crois que nous ferons mieux de retourner. Je suis très fatiguée. »

Henriette, un peu mal à l’aise, et n’apercevant pas Charles Hayter aux environs, était prête à faire ce que Marie désirait, mais Charles Musgrove dit non, et Louisa dit non, avec plus d’énergie encore, et, prenant sa sœur à part, elle parut discuter vivement.

Charles déclara d’une façon très nette qu’il irait voir sa tante, puisqu’il en était si près, et il s’efforça de persuader sa femme ; mais c’était un des points sur lesquels elle montrait sa volonté : elle refusa absolument, et tout dans sa figure indiquait qu’elle n’irait pas.

Après un court débat, il fut convenu que Charles et Henriette descendraient la colline, et que les autres resteraient en haut. Marie saisit un moment pour dire au capitaine, en jetant autour d’elle un regard méprisant :

« C’est bien désagréable d’avoir des parents semblables ; je n’y suis pas allée deux fois dans ma vie. »

Il eut un sourire de commande, et se détourna avec un regard de mépris, qu’Anna vit parfaitement.

Louisa, qui avait fait quelques pas avec Henriette, les rejoignit, et Marie s’assit sur un tronc d’arbre. Tant qu’on fut autour d’elle, elle fut contente, mais quand Louisa se fut éloignée avec Wenvorth pour cueillir des noisettes, elle trouva son siège mauvais, et alla à sa recherche. Anna s’assit sur un talus, et entendit derrière elle Wenvorth et Louisa, qui se frayaient un passage dans une haie. Louisa semblait très animée et disait :

« Je l’ai fait partir ; je trouvais absurde qu’elle ne fit pas cette visite. Ce n’est pas moi qui me laisserais influencer pour faire ce que je ne veux pas. Quand j’ai décidé quelque chose, je le fais. Henriette allait renoncer à aller à Wenthrop par une complaisance ridicule.

— Alors, sans vous, elle n’y serait pas allée ?

— Mais oui, j’ai honte de le dire.

— Elle est bien heureuse d’avoir auprès d’elle un caractère tel que le vôtre. Ce que vous venez de dire confirme mes observations. Je ne veux pas feindre d’ignorer ce dont il s’agit : je vois que cette visite est autre chose qu’une simple visite de politesse. Si votre sœur ne sait pas résister à une demande quelconque dans une circonstance si peu importante, je les plains tous deux quand il s’agira de choses graves demandant force et fermeté. Votre sœur est une aimable personne, mais vous êtes ferme et décidée : si vous voulez la diriger pour son bonheur, donnez-lui autant de votre caractère que vous pourrez. Mais vous l’avez sans doute toujours fait. Le pire des maux est un caractère faible et indécis sur lequel on ne peut compter. On n’est jamais sûr qu’une bonne impression sera durable. Que ceux qui veulent être heureux soient fermes. »

Il cueillit une noisette. « Voici, dit-il, une noisette belle et saine qui a résisté aux tempêtes de l’automne. Pas une tache, pas une piqûre. Tandis que ses sœurs ont été foulées aux pieds, cette noisette, dit-il avec une solennité burlesque, est encore en possession de tout le bonheur auquel une noisette peut prétendre. » Puis, revenant au ton sérieux :

« Mon premier souhait pour ceux que j’aime est la fermeté. Si Louisa Musgrove veut être belle et heureuse à l’automne de sa vie, elle cultivera toutes les forces de son âme. »

Il ne reçut pas de réponse. Anna eût été surprise que Louisa pût répondre promptement à des paroles témoignant un si vif intérêt. Elle comprenait ce que Louisa ressentait. Quant à elle, elle n’osait bouger, de peur d’être vue. Un buisson de houx la protégeait. Ils s’éloignèrent : elle entendit Louisa, qui disait :

« Marie a un assez bon naturel, mais elle m’irrite quelquefois par sa déraison et son orgueil. Elle en a beaucoup trop, de l’orgueil des Elliot ! Nous aurions tant désiré que Charles épousât Anna au lieu de Marie. Vous savez qu’il a demandé Anna ? »

Le capitaine répondit après un silence :

« Voulez-vous dire qu’elle l’a refusé ?

— Oui, certainement.

— À quelle époque ?

— Je ne sais pas au juste, car nous étions en pension alors. Je crois que ce fut un an avant d’épouser Marie. Mes parents pensent que sa grande amie, lady Russel, empêcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles assez lettré, et persuada à Anna de refuser. »

Les voix s’éloignèrent, et Anna n’entendit plus rien. D’abord immobile d’étonnement, elle eut beaucoup de peine à se lever. Elle n’avait point eu le sort de ceux qui écoutent : on n’avait dit d’elle aucun mal ; mais elle avait entendu des choses très pénibles. Elle vit comment elle était jugée par le capitaine ; et il avait eu, en parlant d’elle, un mélange de curiosité et d’intérêt qui l’agitait extrêmement.

Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut réunie, elle éprouva quelque soulagement à s’isoler au milieu de tous.

Charles et Henriette ramenèrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas à comprendre ce qui s’était passé, mais il était certain qu’il y avait eu du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient très heureux, quoique Henriette parût un peu confuse. Dès ce moment, ils s’occupèrent exclusivement l’un de l’autre.

Maintenant tout désignait Louisa pour le capitaine, et ils marchaient aussi côte à côte. Dans la vaste prairie que les promeneurs traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins animé des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez fatiguée pour accepter le bras de son beau-frère, qui était alors mécontent de sa femme. Marie s’était montrée peu aimable et en subissait en ce moment les conséquences. Son mari lui quittait le bras à chaque instant pour couper avec sa cravache des têtes d’orties le long de la haie : elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant toutes deux pour courir après une belette, elles purent à peine le suivre.

Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l’amiral, qui s’avançait dans la même direction qu’eux. Apprenant la longue course qu’avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place à celle des dames qui serait la plus fatiguée. Il pouvait lui éviter un mille, puisqu’ils passaient par Uppercross. L’invitation fut refusée par les misses Musgrove, qui n’étaient pas fatiguées, et par Marie, qui fut offensée de n’avoir pas été demandée avant toute autre, ou parce que l’orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d’être en tiers dans une voiture à un seul cheval.

On allait se séparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots à sa sœur.

« Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez être fatiguée : laissez-nous le plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois ; si nous étions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous en prie. »

L’hésitation n’était pas permise à Anna. L’amiral insista aussi. Refuser était impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un mot, l’aida tranquillement à monter en voiture.

Oui, il avait fait cela ! Elle était là, assise par la volonté et les mains de Frédéric ! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu’elle se reposât. Elle fut touchée de cette manifestation de ses sentiments. Elle comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait pas qu’elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d’affection qu’il ne s’avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un mélange de joie et de chagrin.

Elle répondit d’abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses compagnons. On était à moitié chemin, quand elle s’aperçut qu’on parlait de Frédéric !

« Il veut certainement épouser l’une des deux, dit l’amiral ; mais cela ne nous dit pas laquelle.

— Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu’il veut. C’est la paix qui est cause de tout cela. Si la guerre éclatait, il serait bientôt décidé. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s’écoula-t-il de temps, ma chère, entre notre première entrevue et notre installation à Yarmouth ?

— Nous ferons mieux de n’en rien dire, dit gaîment Mme Croft, car si miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que nous ayons pu être heureux. Cependant je vous connaissais de réputation longtemps auparavant.

— Et moi j’avais entendu parler de vous comme d’une jolie fille. Fallait-il attendre davantage ? Je n’aime pas à avoir longtemps de pareils projets en tête. Je voudrais que Frédéric découvrît ses batteries, et amenât une de ces jeunes misses à Kellynch. Elles trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les distingue à peine l’une de l’autre.

— Elles sont très simples et très gracieuses vraiment, dit Mme Croft d’un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer à Anna qu’elle ne les trouvait pas tout à fait dignes de son frère. « C’est une famille très respectable, d’excellentes gens. Mon cher amiral, faites donc attention, nous allons verser. » Elle prit les rênes et évita l’obstacle, puis empêcha la voiture de tomber dans une ornière, ou d’accrocher une charrette. Anna s’amusa à penser que cette manière de conduire ressemblait peut-être à celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette pensée la conduisit jusqu’au cottage.



CHAPITRE XI


L’époque du retour de lady Russel approchait, le jour était même fixé, et Anna, qui devait la rejoindre à Kellynch, commençait à craindre les inconvénients qui en pourraient résulter. Elle allait se trouver à un mille du capitaine ; elle irait à la même église ; les deux familles se verraient.

D’un autre côté, il était si souvent à Uppercross, qu’elle semblerait plutôt l’éviter qu’aller au-devant de lui. Elle ne pouvait donc qu’y gagner, ainsi qu’en changeant la société de Marie contre celle de lady Russel.

Elle aurait voulu ne pas rencontrer le capitaine dans cette maison qui avait vu leurs premières entrevues. Ce souvenir était trop pénible ; mais elle craignait encore plus une rencontre entre lady Russel et le capitaine. Ils ne s’aimaient pas ; l’une était trop calme, l’autre pas assez.

La fin de son séjour à Uppercross fut marquée par un événement inattendu.

Wenvorth s’était absenté pour aller voir son ami Harville, installé à Lyme pour l’hiver avec sa famille. Il ne s’était jamais complètement rétabli d’une blessure reçue deux années auparavant.

Quand Wenvorth revint, la description de ce beau pays excita tant d’enthousiasme qu’on résolut d’y aller tous ensemble. Les jeunes gens surtout désiraient ardemment voir Lyme. Les parents auraient voulu remettre le voyage au printemps suivant, mais quoiqu’on fût en novembre, le temps n’était pas mauvais.

Louisa désirait y aller, mais surtout montrer que quand elle voulait une chose, elle se faisait. Elle décida ses parents, et le voyage fut résolu.

On renonça à l’idée d’aller et revenir le même jour pour ne pas fatiguer les chevaux de M. Musgrove, et l’on se réunit de bonne heure pour déjeuner à Great-House. Mais il était déjà midi quand on atteignit Lyme. Après avoir commandé le dîner, on alla voir la mer. La saison était trop avancée pour offrir les distractions des villes d’eau, mais la remarquable situation de la ville, dont la principale rue descend presque à pic vers la mer, l’avenue qui longe la charmante petite baie, si animée pendant la belle saison, la promenade du Cobb, et la belle ligne de rochers qui s’étend à l’est de la ville, toutes ces choses attirent l’œil du voyageur, et quand on a vu Lyme une fois, on veut le revoir encore. Il faut voir aussi Charmouth avec ses collines, ses longues lignes de terrains et sa baie tranquille et solitaire, cernée par de sombres rochers. On est là si bien à contempler rêveusement la mer ! Il faut voir la partie haute de Lyme avec ses bois, et surtout Pumy avec ses verts abîmes, creusés entre les rochers où poussent pêle-mêle des arbres forestiers et des arbres fruitiers ; sites attestant le long travail du temps qui a préparé ces endroits merveilleux, égalés seulement par les sites fameux de Wight ! Il faut avoir vu et revu ces endroits pour connaître la beauté de Lyme.

Nos amis se dirigèrent vers la maison des Harville, située sur le Cobb ; le capitaine y entra seul et en sortit bientôt avec M. et Mme Harville et le capitaine Benwick.

Benwick avait été commandant sur la Laconia. Les louanges que Wenvorth avait faites de lui l’avaient mis dans une haute estime à Uppercross, mais l’histoire de sa vie privée l’avait rendu encore plus intéressant. Il avait épousé la sœur de Harville et venait de la perdre. La fortune leur était arrivée après deux ans d’attente, et Fanny était morte trop tôt pour voir la promotion de son mari. Il aimait sa femme et la regrettait autant qu’homme peut le faire. C’était une de ces natures qui souffrent le plus, parce qu’elles sentent le plus. Sérieux, calme, réservé, il aimait la lecture et les occupations sédentaires.

La mort de sa femme resserra encore l’amitié entre les Harville et lui ; il vint demeurer avec eux. Harville avait loué à Lyme pour six mois ; sa santé, ses goûts, son peu de fortune l’y attiraient ; tandis que la beauté du pays, la solitude de l’hiver convenaient à l’état d’esprit de Benwick. « Cependant, se disait Anna, son âme ne peut être plus triste que la mienne. Je ne puis croire que toutes ses espérances soient flétries. Il est plus jeune que moi, sinon de fait, du moins comme sentiment ; plus jeune aussi parce qu’il est homme. Il se consolera avec une autre, et sera encore heureux. »

Le capitaine Harville était grand, brun, d’un aspect aimable et bienveillant, mais il boitait un peu : ses traits accentués et son manque de santé lui donnaient l’air plus âgé que Wenvorth. Benwick était et paraissait le plus jeune des trois, et semblait petit, comparé aux deux autres. Il avait un air doux et mélancolique et parlait peu.

Harville, sans égaler Wenvorth comme manières, était un parfait gentleman, simple, cordial, obligeant. Mme Harville, un peu moins distinguée que son mari, paraissait très bonne. Leur accueil aux amis de Wenvorth fut charmant.

Le repas commandé à l’auberge servit d’excuse pour refuser leur invitation à dîner. Mais ils parurent presque blessés que Wenvorth n’eût pas amené ses amis sans qu’il fût besoin de les inviter.

Tout cela montrait tant d’amitié pour le capitaine, et un sentiment d’hospitalité si rare et si séduisant ; si différent des invitations banales, des dîners de cérémonie et d’apparat, qu’Anna se dit avec une profonde tristesse : « Voilà quels auraient été mes amis ! »

On entra dans la maison. Les chambres étaient si petites qu’il semblait impossible d’y recevoir. Anna admira les arrangements ingénieux du capitaine Harville pour tirer parti du peu d’espace, remédier aux inconvénients d’une maison meublée, et défendre les portes et les fenêtres contre les tempêtes de l’hiver.

Le contraste entre les meubles vulgaires et indispensables fournis par le propriétaire, et les objets de bois précieux, admirablement travaillés, que le capitaine avait rapportés de lointains voyages, donnait à Anna un autre sentiment que le plaisir. Ces objets rappelaient la profession de Wenvorth, ses travaux, ses habitudes, et ces images du bonheur domestique lui étaient pénibles et agréables à la fois.

Le capitaine Harville ne lisait pas, mais il avait confectionné de très jolies tablettes pour les livres de Benwick. Son infirmité l’empêchait de prendre beaucoup d’exercice, mais son esprit ingénieux lui fournissait constamment de l’occupation à l’intérieur. Il peignait, vernissait, menuisait et collait ; il faisait des jouets pour les enfants, et perfectionnait les navettes, et quand il n’avait plus rien à faire, il travaillait dans un coin à son filet de pêche.

Quand Anna sortit de la maison, il lui sembla qu’elle laissait le bonheur derrière elle. Louisa, qui marchait à son côté, était dans le ravissement. Elle admirait le caractère des officiers de marine : leur amabilité, leur camaraderie, leur franchise et leur droiture. Elle soutenait que les marins valent mieux que tous les autres, comme cœur et comme esprit ; et que seuls ils méritent d’être respectés et aimés.

On alla dîner, et l’on était si content que tout fut trouvé bon : les excuses de l’hôtelier sur la saison avancée et le peu de ressources à Lyme étaient inutiles.

Anna s’accoutumait au capitaine Wenvorth plus qu’elle n’eût jamais cru ; elle n’avait aucun ennui d’être assise à la même table que lui, et d’échanger quelques mots polis.

Harville amena son ami ; et tandis que lui et Wenvorth racontaient pour amuser la compagnie nombre d’histoires dont ils étaient les héros, le hasard plaça Benwick à côté d’Anna. Elle se mit à causer avec lui par une impulsion de bonté naturelle ; il était timide et distrait, mais les manières gracieuses d’Anna, son air engageant et doux produisirent leur effet, et elle fut bien payée de sa peine.

Il avait certes un goût très cultivé en fait de poésie ; et Anna eut le double plaisir de lui être agréable en lui fournissant un sujet de conversation que son entourage ne lui donnait pas, et de lui être utile en l’engageant à surmonter sa tristesse : cela fut amené par la conversation, car, quoique timide, il laissa voir que ses sentiments ne demandaient qu’à s’épancher. Ils parlèrent de la poésie, de la richesse de l’époque actuelle, et, après une courte comparaison entre les plus grands poètes, ils cherchèrent s’il fallait donner la préférence à Marmion ou à la dame du Lac, à la fiancée d’Abydos ou au Giaour ; il montra qu’il connaissait bien les tendres chants de l’un, les descriptions passionnées et l’agonie désespérée de l’autre. Sa voix tremblait en récitant les plaintes d’un cœur brisé, ou d’une âme accablée par le malheur, et semblait solliciter la sympathie.

Anna lui demanda s’il faisait de la poésie sa lecture habituelle ; elle espérait que non, car le sort des poètes est d’être malheureux, et il n’est pas donné à ceux qui éprouvent des sentiments vifs d’en goûter les jouissances dans la vie réelle.

Benwick laissa voir qu’il était touché de cette allusion à son état d’esprit ; cela enhardit Anna, et, sentant que son esprit avait un droit de priorité sur Benwick, elle l’engagea à faire dans ses lectures une plus grande place à la prose ; et comme il lui demandait de préciser, elle nomma quelques-uns de nos meilleurs moralistes, des collections de lettres admirables, des mémoires de nobles esprits malheureux ; tout ce qui lui parut propre à élever et fortifier l’âme par les plus hauts préceptes et les plus forts exemples de résignation morale et religieuse.

Benwick écoutait attentivement, et, tout en secouant la tête pour montrer son peu de foi en l’efficacité des livres pour un chagrin comme le sien, il prit note des livres qu’elle lui recommandait et promit de les lire.

La soirée finie, Anna s’amusa de l’idée qu’elle était venue passer un jour à Lyme pour prêcher la patience et la résignation à un jeune homme qu’elle n’avait jamais vu.

En y réfléchissant davantage, elle craignit d’avoir, comme les grands moralistes et les prédicateurs, été éloquente sur un point qui n’était pas en rapport avec sa conduite.



CHAPITRE XII


Le lendemain matin, Anna et Henriette descendirent sur la plage pour regarder la marée montante, qu’un léger vent du sud-est amenait en larges nappes sur le rivage uni.

Après avoir admiré ensemble la mer, et aspiré avec délices cette brise matinale, Henriette dit soudain :

« Oui, je suis convaincue que l’air de la mer fait du bien. Il a rendu un bien grand service au docteur Shirley après sa maladie, au printemps dernier. Il a dit lui-même qu’un mois passé à Lyme lui a fait plus de bien que tous les remèdes, et que la mer le rajeunit. C’est fâcheux qu’il n’y demeure pas toute l’année. Il ferait mieux de quitter Uppercross et de se fixer à Lyme. Ne trouvez-vous pas, Anna ? Convenez avec moi que c’est la meilleure chose qu’il puisse faire pour lui et pour Mme Shirley. Elle a ici des cousines et beaucoup de connaissances qui lui rendront le pays agréable, et puis, elle sera bien aise d’avoir ici un médecin à sa portée, en cas d’une nouvelle attaque. Je trouve bien triste que ces excellentes gens, qui ont fait du bien toute leur vie, passent leurs dernières années dans un endroit tel qu’Uppercross, où, excepté notre famille, ils n’ont personne à voir. Ses amis devraient l’engager à venir : il aurait facilement une dispense de résidence. Mais pourra-t-on lui persuader de quitter sa paroisse ? Il est si scrupuleux ! Ne trouvez-vous pas qu’il l’est trop, et qu’il y a une conscience exagérée à sacrifier sa santé pour des devoirs qu’un autre remplirait aussi bien ? S’il venait à Lyme, il ne serait qu’à six lieues, et pourrait savoir ce qui se passe dans sa paroisse. »

Anna sourit plus d’une fois pendant ce discours. Elle était aussi prête à sympathiser avec Henriette qu’avec Benwick. Elle dit tout ce qu’on pouvait dire de raisonnable et d’à-propos. Elle comprenait les droits du docteur Shirley à la retraite et la nécessité d’un remplaçant ; elle poussa l’obligeance jusqu’à insinuer qu’il vaudrait mieux que ce dernier fût marié.

« Je voudrais, dit Henriette très contente, que lady Russel demeurât à Uppercross et fût dans l’intimité du docteur. On m’a toujours dit qu’elle a une grande influence sur ses amis. Je la crains parce qu’elle est très perspicace, mais je la respecte beaucoup et je la voudrais voir à Uppercross. »

Anna s’amusa de voir que les intérêts d’Henriette mettraient lady Russel en faveur. Elle n’eut pas le temps de répondre, car Louisa et Wenvorth s’approchaient. Ils proposèrent de retourner ensemble à la ville. Arrivés à l’escalier qui conduisait à la plage, ils virent devant eux un gentilhomme qui s’effaça pour leur livrer passage.

Anna surprit le regard d’admiration qu’il attacha sur elle, et n’y fut pas insensible. Elle était très jolie ce jour-là, la brise du matin avait rendu la fraîcheur à son teint, et donné de l’éclat à ses yeux. Il était évident que l’inconnu l’admirait. Wenvorth s’en aperçut et jeta à Anna un regard rapide et brillant qui semblait dire : « Cet homme vous admire, et moi je reconnais maintenant Anna Elliot. »

Après avoir un peu flâné par la ville, on revint à l’auberge. Anna, en se rendant de sa chambre dans la salle à manger, rencontra l’inconnu, qui sortait de son appartement. Elle avait déjà deviné que c’était l’étranger, et que c’était son groom qu’elle avait aperçu près de la maison. Maître et domestique étaient en deuil. Il la regarda encore et s’excusa de sa brusque apparition avec une grâce charmante. Il paraissait avoir trente ans : ses traits, sans être beaux, étaient si agréables qu’Anna eut le désir de le connaître.

Le déjeuner était à peine fini quand le bruit d’une voiture attira les convives à la fenêtre. C’était un curricle conduit par un groom en deuil. Tous les regards curieux virent le maître sortir à son tour, accompagné des saluts obséquieux de l’aubergiste. Il monta en voiture et saisit les rênes.

« Ah ! c’est celui que nous avons rencontré déjà, dit le capitaine Wenvorth en jetant un regard à Anna. « Pouvez-vous, dit-il à l’aubergiste, nous dire le nom du gentleman qui vient de partir ?

— C’est un gentleman très riche, M. Elliot, arrivé la nuit dernière de Sydmouth. Il va à Bath, et de là à Londres. »

Elliot ! on se regarda en répétant ce nom.

« Dieu ! s’écria Marie, ce doit être notre cousin, Anna, n’est-ce pas le plus proche héritier de mon père ? Dites-moi, monsieur, dit-elle en s’adressant à l’aubergiste, n’avez-vous pas entendu dire qu’il appartient à la famille de Kellynch ?

— Non, madame, il n’a rien dit de particulier à cet égard, mais le groom a dit que son maître sera un jour baronnet.

— Vous voyez ! s’écria Marie ravie ; héritier de Sir Walter ! Soyez sûrs que ses domestiques prennent soin de le publier partout où il va. Je regrette de ne l’avoir pas mieux regardé. Quel malheur ! Si j’avais été avertie à temps, les présentations auraient pu se faire. Trouvez-vous qu’il ressemble aux Elliot ? Je l’ai à peine regardé ; j’examinais les chevaux. Il est surprenant que ses armoiries ne m’aient pas frappée. Son manteau les cachait, autrement je les aurais remarquées, et la livrée aussi.

— Si nous rassemblons toutes ces circonstances, dit Wenvorth, il faut supposer que la Providence a voulu que nous ne soyons pas présentés à votre cousin. »

Anna fit tranquillement remarquer à Marie que, depuis nombre d’années, leur père et M. Elliot n’étaient pas dans des termes à rendre une présentation désirable.

Cependant elle éprouvait une satisfaction secrète d’avoir vu son cousin, et de savoir que le futur propriétaire de Kellynch était un vrai gentleman. Elle se garda bien de dire qu’elle l’avait rencontré dans le corridor : Marie se fût froissée que sa sœur eût reçu une politesse dont elle n’avait pas eu sa part.

« Vous parlerez sans doute de cette rencontre quand vous écrirez à Bath, dit Marie. Il faut que mon père le sache : n’y manquez pas. »

Marie n’écrivait jamais à Bath, la fatigue d’une froide et ennuyeuse correspondance reposait sur sa sœur.

Bientôt M. et Mme Harville et Benwick vinrent chercher la compagnie pour faire une dernière promenade autour de Lyme. On partit, et Benwick se rapprocha d’Anna. On parla encore de Walter Scott et de lord Byron, sans pouvoir être du même avis, quand le hasard amena Harville auprès d’Anna.

« Miss Elliot, lui dit-il tout bas, vous avez fait une bonne action, en faisant causer ce pauvre garçon. Il faudrait qu’il eût plus souvent votre compagnie ; c’est mauvais pour lui d’être confiné ici. Mais, que voulez-vous, nous n’y pouvons rien. Nous ne pouvons pas nous séparer.

— Non, dit Anna, mais le temps est un grand consolateur, et votre ami est en deuil depuis bien peu de temps. C’est depuis l’été dernier, je crois ?

— Oui, en juin, dit-il avec un profond soupir.

— Et il ne l’a pas su tout de suite ?

— Seulement les premiers jours d’août, en revenant du Cap. Je n’étais pas là pour le préparer : qui pouvait le faire, si ce n’est ce bon capitaine Wenvorth ? Il écrivit pour demander un congé, voyagea jour et nuit et ne quitta pas le pauvre Benwick pendant une semaine ; personne que lui ne pouvait le consoler. Si vous saviez combien nous l’aimons ! »

On ramena les Harville chez eux, puis on voulut revoir une dernière fois le Cobb. Anna se trouva encore près de Benwick. Lord Byron et les Mers bleues ne pouvaient pas manquer d’être cités en présence de la mer ; mais bientôt leur attention fut attirée ailleurs. On descendait les marches qui facilitent la pente raide du Cobb ; Louisa seule préféra sauter comme elle l’avait déjà fait avec l’aide de Wenvorth. Il résista d’abord : elle insista et obtint ce qu’elle voulait. Pour montrer sa joie, elle remonta les marches et voulut sauter de nouveau. Cette fois, le capitaine résista davantage, car il trouvait le saut dangereux.

Elle sourit en disant : « Je suis décidée à sauter. » Il avança les mains, mais elle s’élança trop vite, et tomba sur le pavé du Cobb ! On la releva évanouie ; ni sang ni blessure visible ; mais les yeux étaient fermés, le pouls ne battait plus, elle avait la pâleur de la mort. Ce moment fut horrible pour tous.

Le capitaine s’agenouilla et la prit entre ses bras ; il était aussi pâle qu’elle, et la regardait, muet de douleur. « Elle est morte, s’écria Marie, saisissant le bras de son mari, déjà glacé de terreur. Henriette s’évanouit et serait tombée si Benwick et Anna ne l’avaient soutenue.

Wenvorth, qui semblait accablé, s’écria d’un ton de désespoir : « Personne ne viendra-t-il m’aider ?

— Allez-y ! pour l’amour de Dieu, allez-y, s’écria Anna. Je peux soutenir Henriette. Frottez-lui les mains, les tempes ; tenez voici des sels. »

Benwick obéit, et Charles se dégageant de sa femme, ils soulevèrent Louisa et la soutinrent entre eux deux. On fit ce qu’Anna avait dit, mais en vain tandis que Wenvorth chancelant s’appuyait contre le mur, et s’écriait avec le plus profond désespoir :

« Ah ! ciel ! son père et sa mère !

— Un médecin, dit Anna. »

Ces mots semblèrent l’électriser ; il s’élançait déjà, quand Anna dit vivement :

« Ne vaudrait-il pas mieux que ce fût le capitaine Benwick ? il sait où demeure le docteur. »

Cette observation parut si juste, que Benwick confia à Charles ce pauvre corps évanoui et disparut en un instant.

Il serait difficile de dire lequel des trois était le plus malheureux, de Wenvorth, d’Anna ou de Charles. Ce dernier, penché sur Louisa, sanglotait, et quand il tournait les yeux, il voyait son autre sœur évanouie, et sa femme, presque en proie à une crise nerveuse, qui l’appelait à son aide.

Anna, tout en s’occupant d’Henriette avec tout le zèle que l’instinct lui suggérait, s’efforçait encore de consoler les autres. Elle apaisait Marie, ranimait Charles, rendait un peu de calme au capitaine. Ces deux derniers semblaient se laisser diriger par elle.

« Anna, s’écria Charles, que faut-il faire, au nom du ciel ?

— Ne vaudrait-il pas mieux la porter à l’auberge ?

— Oui, c’est cela, s’écria Wenvorth. Je vais la porter ; Charles, prenez soin des autres. »

Le bruit de l’accident s’était bientôt répandu. Les bateliers et les ouvriers du Cobb se rassemblaient pour contempler une jeune femme morte. Henriette fut confiée à l’un d’eux. Anna marchait à côté de Louisa. Charles soutenait sa femme : ils reprirent le chemin qu’ils venaient de traverser si joyeux, un moment auparavant, maintenant si désolés ! Les Harville vinrent à leur rencontre. Benwick, en passant, les avait avertis.

Harville était un homme de sang-froid et de ressources. Après quelques mots échangés avec sa femme, il décida que Louisa serait transportée chez lui. Il ne voulut écouter aucune objection et fut obéi. Tandis que Mme Harville faisait porter Louisa dans son propre lit, son mari administrait à tous des soins, des cordiaux. Louisa ouvrit une fois les yeux, puis les referma. Ce fut une preuve de vie qui fut utile à sa sœur. L’alternative de crainte et d’espoir empêcha Henriette de retomber dans son évanouissement. Marie aussi fut plus calme. Le médecin arriva plus vite qu’on n’espérait. Pendant son examen, chacun éprouvait une angoisse cruelle. Mais il y avait de l’espoir ; la tête avait reçu un fort ébranlement, le médecin en avait vu de plus graves. Ils en ressentirent tous une joie profonde et l’on adressa au ciel les plus fervents remerciements. Anna se dit qu’elle n’oublierait jamais le regard et l’accent de Wenvorth disant : « Dieu soit loué ! » non plus que son attitude, les bras croisés sur la table, et la tête dans ses mains, comme s’il était écrasé par ses émotions, et cherchait à se calmer par la prière et le silence.

Il fallait pourtant prendre un parti. Louisa ne pouvait être transportée ; mais les Harville avaient déjà tout prévu : Benwick céderait sa chambre, et l’on improviserait des lits pour ceux qui voudraient coucher. Mme Harville offrait de se charger de Louisa : c’était une garde-malade experte ; et sa bonne d’enfants était une seconde elle-même. Louisa serait veillée nuit et jour. Tout cela fut dit d’un accent sincère et vrai, qui était irrésistible.

Charles, Anna et Wenvorth se demandaient avec effroi comment on pourrait porter la triste nouvelle à Uppercross. La matinée était fort avancée. On se désolait, quand Wenvorth s’écria : « Il n’y a pas de temps à perdre, les minutes sont précieuses. L’un de nous doit partir immédiatement. Musgrove, est-ce vous ou moi ? »

Charles répondit qu’il ne pouvait supporter l’idée de quitter Louisa. Henriette voulait aussi rester, mais elle fut forcée de reconnaître qu’elle ne serait utile à rien, elle qui s’était trouvée mal envoyant l’accident de sa sœur. Elle réfléchit à la douleur de ses parents, et consentit à partir.

À ce moment, Anna, sortant de la chambre de Louisa, entendit Wenvorth qui disait :

« C’est entendu, Musgrove, vous restez, et je ramène votre sœur à la maison. Mais si quelqu’un reste ici pour aider Mme Harville, ce ne peut être que miss Anna, si elle le veut bien : elle a toutes les qualités pour cela ; d’ailleurs votre femme veut sans doute retourner auprès de ses enfants. »

Anna, entendant ces paroles, resta d’abord immobile d’émotion. Elle entra dans la chambre.

« Vous resterez pour la soigner, j’en suis sûr, lui dit-il avec un élan et une douceur qui semblaient rappeler le passé. » Elle rougit fortement, et lui, reprenant possession de lui-même, s’éloigna.

Elle dit qu’elle était prête, et heureuse de rester, qu’elle y avait pensé, et souhaité qu’on lui permît de le faire. Un lit à terre dans la chambre de Louisa lui suffirait, si Mme Harville le trouvait bon.

Wenvorth proposa de prendre une chaise de poste pour aller plus vite ; et d’envoyer demain, de bonne heure, l’équipage à Uppercross pour donner des nouvelles de Louisa.

Quand Marie sut ce qu’on avait décidé, elle se récria. Elle se plaignit avec amertume de l’injustice qui lui faisait préférer Anna : elle, la sœur de Louisa. Pourquoi ne serait-elle pas aussi utile qu’Anna ! et la laisser retourner sans son mari ! Non, c’était vraiment trop dur ! Elle en dit tant que Charles dut céder.

Jamais Anna ne s’était soumise avec plus de répugnance aux fantaisies jalouses de Marie. Elle partit pour la ville, avec Henriette, Charles et Benwick. Pendant le trajet, elle revit les endroits qui lui rappelaient les plus petits détails de la matinée : ici elle avait écouté les projets d’Henriette ; plus loin, elle avait vu M. Elliot ; mais elle ne put donner qu’un moment à tout ce qui n’était pas Louisa.

Le capitaine Benwick fut très attentif pour Anna ; l’accident arrivé ce jour-là les avait tous unis davantage ; elle sentait pour lui un redoublement de bienveillance, et pensait même avec plaisir que c’était peut-être une occasion pour elle et lui de se connaître davantage. Wenvorth les attendait avec une chaise de poste au bas de la rue. Anna fut froissée de son air surpris quand il la vit venir au lieu de Marie, et de l’exclamation qui lui échappa quand Charles lui eut dit pourquoi. Elle crut qu’elle n’était appréciée qu’en raison de son utilité.

Elle s’efforça d’être calme et juste. Pour l’amour de Wenvorth, elle eût soigné Louisa avec un zèle infatigable. Elle espéra qu’il ne serait pas longtemps assez injuste pour croire qu’elle avait reculé devant cette tâche.

Après avoir aidé Henriette à monter, Wenvorth s’assit entre elles deux ; ce fut ainsi qu’Anna étonnée et émue, quitta Lyme. Ce long trajet modifierait-il leurs relations ? quelle serait la conversation ? Elle ne pouvait rien prévoir. Il s’occupa d’Henriette, se tournant toujours vers elle, cherchant à soutenir son espoir, à relever son courage. Il tâchait d’avoir l’air calme pour lui épargner toute agitation. Une fois seulement, comme elle déplorait la malencontreuse promenade sur le Cobb, il ne put se contenir, et s’écria :

« Ne parlez pas de cela, de grâce, Ah ! Dieu ! si j’avais refusé au moment fatal ! Si j’avais fait mon devoir ! Mais elle était si vive, si résolue, cette chère et douce Louisa. »

Anna se demandait s’il était encore aussi sûr des avantages et du bonheur attachés à la fermeté de caractère, et s’il ne pensait pas que cette qualité, comme toute autre, a ses limites. Il ne pouvait guère manquer de reconnaître qu’un caractère facile a plus de chance de bonheur qu’un caractère très résolu.

On allait vite ; la route semblait à Anna moitié moins longue que la veille. Cependant la nuit était venue quand on arriva à Uppercross. Henriette, immobile dans un coin de la voiture, la tête enveloppée dans son châle, semblait s’être endormie en pleurant. Wenvorth se pencha vers Anna et lui dit à voix basse : « J’ai songé à ce qu’il y a de mieux à faire. Henriette ne pourra supporter le premier moment ; ne feriez-vous pas mieux de rester dans la voiture avec elle, tandis que je vais annoncer la nouvelle aux parents ? »

Cet appel à son jugement lui fit plaisir, c’était une preuve d’amitié et de déférence.

Quand Wenvorth eut dit aux parents la triste nouvelle, quand il les vit un peu plus calmes, et Henriette contente d’être avec eux, il retourna à Lyme aussitôt que les chevaux furent reposés.



CHAPITRE XIII


Anna passa à Great-House les deux dernières journées de son séjour à Uppercross. Sa société et ses conseils furent d’un grand secours aux Musgrove, dans la situation d’esprit où ils se trouvaient. Ils eurent des nouvelles de Lyme le lendemain, et Charles arriva quelques heures après pour donner plus de détails. Louisa n’était pas plus mal ; on ne pouvait pas espérer une guérison rapide, mais l’accident n’aurait pas de suites fâcheuses. Il ne pouvait tarir sur les louanges de Harville et de sa femme. Celle-ci avait décidé Charles et Marie à aller coucher à l’hôtel.

Marie avait eu une crise nerveuse le matin, puis elle avait été se promener avec Benwick. Son mari espérait que cela lui ferait du bien.

Charles revint encore le lendemain donner de meilleures nouvelles : la malade avait de plus longs intervalles de lucidité. Le capitaine Wenvorth paraissait installé à Lyme.

Le jour suivant, quand Anna se prépara à partir, ce fut un chagrin général. Il semblait qu’on ne pût rien faire sans elle. Alors elle leur suggéra l’idée d’aller tous s’installer à Lyme jusqu’à ce que Louisa pût être transportée. On viendrait ainsi en aide à Mme Harville, en prenant ses enfants.

Ce projet fut accepté avec empressement. Anna les aida à faire leurs préparatifs, et, les ayant vus partir, elle resta seule pour mettre tout en ordre.

Quel contraste dans ces deux maisons si animées quelques jours auparavant ! Excepté les enfants de sa sœur, elle était seule à Uppercross. Mais si Louisa guérissait, le bonheur reparaîtrait ici plus grand qu’avant. Quelques mois encore, et ces chambres, maintenant si désertes, seraient remplies de la joie et de la gaîté de l’amour heureux, si inconnu à Anna Elliot ! Une heure entière de réflexions semblables par un sombre jour de novembre, avec une petite pluie serrée qui empêchait de rien distinguer au dehors, c’en était assez pour que la voiture de lady Russel fût accueillie avec joie. Et cependant, en quittant Mansion-House, en jetant un regard d’adieu au cottage, avec sa triste véranda ruisselant de pluie ; en regardant à travers les vitres les humbles maisons du village, Anna ne put se défendre d’un sentiment de tristesse. Uppercross lui était cher. Il lui rappelait bien des peines, maintenant adoucies ; quelques essais d’amitié et de réconciliation, auxquels elle ne devait plus songer ; de tout cela il ne lui restait rien que le souvenir !

Elle n’était pas rentrée à Kellynch depuis le mois de septembre. Ce fut cette fois dans l’élégante et moderne habitation de son amie qu’elle descendit, y apportant une joie mêlée d’inquiétude, car lady Russel connaissait les visites de Wenvorth à Uppercross.

Elle trouva Anna rajeunie, et lui fit compliment de sa bonne mine. Anna se réjouit de ces louanges, car, en les ajoutant à la silencieuse admiration d’Elliot, elle put espérer qu’un second printemps de jeunesse et de beauté lui était donné. Elle s’aperçut d’un changement dans son propre esprit en causant avec lady Russel. Quand elle était arrivée à Kellynch, elle n’avait pas trouvé d’abord la sympathie qu’elle espérait. Mais peu à peu ses préoccupations changèrent d’objet. Elle oublia son père, sa sœur et Bath et quand, revenue à Kellynch, lady Russel lui en parla, exprimant sa satisfaction de les savoir bien installés à Camben-Place, elle eût été confuse qu’on sût qu’elle ne pensait qu’à Lyme et à Louisa, et à toutes ses connaissances là-bas. L’amitié des Harville et du capitaine Benwick la touchait bien plus que la maison de son père, ou l’intimité de sa sœur avec Mme Clay. Mais elle était forcée de paraître s’intéresser autant que lady Russel à ce qui la touchait pourtant de plus près que toute autre. Il y eut d’abord un peu de gêne dans leur conversation. Wenvorth ne pouvait manquer d’être nommé, en parlant de l’accident arrivé à Lyme : Anna n’osait regarder lady Russel en prononçant le nom de Wenvorth. Elle s’avisa d’un expédient : elle raconta brièvement l’attachement de Wenvorth et de Louisa l’un pour l’autre. Une fois cela fait, elle n’éprouva plus d’embarras. Lady Russel se contenta d’écouter tranquillement, et de leur souhaiter tout le bonheur possible, mais elle éprouva un plaisir amer en voyant l’homme qui, huit ans auparavant, avait paru apprécier Anna Elliot, se contenter de Louisa Musgrove.

Les premiers jours n’eurent d’autre diversion que quelques bonnes nouvelles de Lyme sur la santé de Louisa. Anna ne sut jamais comment elles lui parvinrent.

Lady Russel ne voulut pas remettre davantage ses visites de politesse. Elle dit à Anna d’un ton décidé :

« Je dois aller voir M. et Mme Croft. Aurez-vous le courage de m’accompagner dans cette maison ? C’est une épreuve pour nous deux.

— C’est vous qui en souffrirez le plus probablement ; vous n’avez pas encore pris votre parti de ce changement. En restant dans le voisinage, je m’y suis accoutumée. »

Elle aurait pu ajouter qu’elle avait une haute opinion des Croft, et trouvait son père heureux d’avoir de tels locataires. Elle sentait que la paroisse avait un bon exemple, et les pauvres, aide et secours. Elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître que Kellynch était en de meilleures mains qu’auparavant.

Cette conviction était certainement pénible et mortifiante, mais elle lui épargnait la souffrance que devait éprouver lady Russel en retournant dans cette maison.

Elle ne songeait point à se dire :

« Ces chambres devraient être habitées par nous. Oh ! combien elles sont déchues de leur destination ! Une ancienne famille obligée de céder la place à des étrangers ! »

Non, excepté en pensant à sa mère, qui avait demeuré là, elle n’avait aucun soupir de regret.

Mme Croft semblait l’avoir prise en grande amitié, et, dans cette visite, elle eut des attentions particulières. On causa surtout du triste accident arrivé à Lyme… Wenvorth avait apporté des nouvelles ; il s’était particulièrement informé de miss Elliot, et exprimait l’espoir que tout ce qu’elle avait fait ne l’avait pas trop fatiguée. Cela fit un vif plaisir à Anna.

Quant au triste accident, deux dames si sensées ne pouvaient avoir qu’une même opinion.

C’était pour elles la conséquence de beaucoup d’étourderie et d’imprudence. Les suites en seraient très graves, et il était terrible de penser à la longue convalescence encore douteuse de miss Musgrove, exposée à se ressentir longtemps de cet ébranlement. L’amiral résuma tout, en disant :

« Voilà une triste affaire ; c’est là, pour un jeune homme, une nouvelle manière de faire sa cour. Briser la tête de sa fiancée, puis mettre un emplâtre dessus. N’est-ce pas, miss Elliot ? »

Les manières de l’amiral n’étaient pas complètement du goût de lady Russel, mais elles ravissaient Anna. Cette bonté de cœur et cette simplicité de caractère étaient pour elle irrésistibles.

« C’est vraiment très ennuyeux pour vous de nous voir ici, dit-il tout à coup, sortant d’une rêverie. Je n’y avais pas encore pensé. Ne faites pas de cérémonies, montez et visitez toute la maison, si bon vous semble.

— Une autre fois, monsieur ; je vous remercie ; pas à présent.

— Eh bien, quand vous voudrez. Vous verrez vos ombrelles accrochées à cette porte. N’est-ce pas un bon endroit ? Non, sans doute, car vous mettiez les vôtres dans la chambre du sommelier. Chacun a ses habitudes et ses idées. Nous avons fait très peu de changements, continua-t-il après une pause.

« Celui de la porte de la buanderie a été une grande amélioration. On se demande comment vous avez pu supporter si longtemps la façon dont elle s’ouvrait ? Vous direz à Sir Walter ce que nous avons fait ; M. Shepherd pense que la maison n’a jamais eu de meilleur changement.

« Nous pouvons nous rendre cette justice : tout ce que nous avons fait a été pour le mieux. C’est ma femme qui en a le mérite. J’ai fait moi-même peu de chose, si ce n’est d’enlever les grandes glaces de mon cabinet de toilette, qui était celui de votre père : un homme excellent, et un véritable gentleman ; mais il me semble, miss Elliot, qu’il est bien tiré à quatre épingles pour son âge. Que de glaces, mon Dieu ! il n’y a pas moyen de s’échapper à soi-même. Je suis très commodément maintenant avec mon petit miroir dans un coin, et une autre grande chose dont je n’approche jamais. »

Anna, amusée en dépit d’elle-même, ne savait que répondre, et l’amiral, craignant d’avoir été impoli, ajouta :

« La première fois que vous écrirez à votre bon père, miss Elliot, faites-lui mes compliments ; dites-lui que tout ici est à notre goût, et que nous n’y trouvons aucun défaut. Il faut avouer que la cheminée de la salle à manger fume un peu, mais seulement quand le vent est grand et vient du nord, ce qui n’arrive pas trois fois par hiver, et sachez bien que nous n’avons pas encore trouvé de maison aussi agréable que celle-ci, dites-le-lui, il sera content. »

Les Croft, en rendant à lady Russel sa visite, annoncèrent qu’ils allaient voir des parents dans le Nord. Ainsi disparut tout danger de rencontrer le capitaine Wenvorth à Kellynch. Anna sourit en pensant combien elle s’était tourmentée à ce sujet.



CHAPITRE XIV


Charles et Marie furent les premiers à retourner à Uppercross. Ils ne tardèrent pas à revenir à Lodge. On sut par eux que Louisa commençait à se lever, mais elle était encore très faible, très impressionnable, et il était impossible de dire quand elle pourrait voyager.

Marie avait eu des ennuis, mais son long séjour prouvait qu’elle avait eu plus de plaisir que de peine. Charles Hayter était venu plus souvent, il est vrai, qu’elle n’aurait voulu ; puis, chez les Harville, il n’y avait qu’un domestique pour servir à table, et au commencement on n’avait pas donné à Marie la première place. Mais on lui avait fait de si gracieuses excuses, quand on avait su de qui elle était fille, et l’on avait été si prévenant ensuite ; on lui avait prêté des livres, et l’on avait fait si souvent de jolies promenades, que la balance était en faveur de Lyme. Tout cela, joint à la conviction d’être très utile, lui avait fait passer une agréable quinzaine.

Anna s’informa de Benwick. La figure de Marie se rembrunit aussitôt. Charles se mit à rire :

« Oh ! Benwick va très bien, dit Marie ; mais c’est un drôle de garçon. Il ne sait ce qu’il veut. Nous lui avons demandé de venir passer quelques jours chez nous ; Charles devait l’emmener à la chasse. Il paraissait très content, quand, mardi soir, il donna une singulière excuse : Il ne chassait jamais ; on ne l’avait pas compris : il avait promis ceci, puis cela, etc. ; enfin il ne venait pas. Il a sans doute craint de s’ennuyer, mais en vérité j’aurais cru que nous étions assez gais au cottage pour le cœur brisé du capitaine Benwick. »

Charles dit en riant :

« Mais, Marie, vous savez bien ce qu’il en est.

« Voici votre œuvre, dit-il à Anna. Il s’imaginait vous trouver ici ; quand il a su que vous étiez à une lieue de nous, il n’a pas eu le courage de venir. Voilà la vérité ; parole d’honneur. »

Marie laissa tomber la conversation, soit qu’elle ne jugeât pas Benwick digne de prétendre à une miss Elliot, soit qu’elle ne reconnût pas à Anna le pouvoir de rendre Uppercross plus attrayant.

Je laisse ce point à décider au lecteur.

Le bon vouloir d’Anna cependant n’en fut point diminué. Elle dit qu’on la flattait trop, et continua à questionner.

« Oh ! il parle de vous dans des termes… »

Marie l’interrompit :

« Je vous assure, Charles, que je ne l’ai pas entendu nommer Anna deux fois.

— Je n’en sais rien, mais il vous admire beaucoup. Sa tête est remplie des lectures que vous lui avez recommandées, et il désire en causer avec vous. Il a découvert… oh ! je ne puis me rappeler quoi, quelque chose de très beau. Il expliquait cela à Henriette, et, parlant de vous, il prononçait les mots : élégance, douceur, beauté. Oh ! je l’ai entendu, Marie ; vous étiez dans l’autre chambre : il ne pouvait tarir sur les perfections de miss Elliot.

— Il faut convenir, dit Marie avec vivacité, que, s’il a dit cela, ce n’est pas à sa louange : sa femme est morte en juin dernier. Un cœur pareil n’est pas désirable ; n’est-ce pas, lady Russel ?

— Et je vous affirme que vous le verrez bientôt, dit Charles, il n’a pas eu le courage de venir au cottage, mais il trouvera quelque jour la route de Kellynch, comptez-y. Je lui ai dit que l’église méritait d’être vue, et comme il a du goût pour ces sortes de choses il aura là un bon prétexte. Il a écouté avidement, et je suis sûr qu’il viendra bientôt. Ainsi je vous avertis, lady Russel.

— Les amis d’Anna seront toujours les bienvenus chez moi, répondit-elle obligeamment.

— Oh ! dit Marie, quant à être une connaissance d’Anna, il est plutôt la mienne, car je l’ai vu tous les jours de cette quinzaine.

— Eh bien, je serai très heureuse de voir le capitaine Benwick comme votre connaissance à toutes deux.

— Vous ne trouverez rien de très agréable en lui, je vous assure : c’est l’homme le plus ennuyeux qu’on puisse voir. Il s’est promené sur la plage avec moi, plusieurs fois, sans dire un mot : Il n’est pas bien élevé, et il est certain que vous ne l’aimerez pas.

— En cela, nous différons, dit Anna. Je crois que lady Russel l’aimera, et que son esprit lui plaira tellement qu’elle ne trouvera aucun défaut à ses manières.

— Je pense comme vous, dit Charles. Il a justement ce qu’il faut pour lady Russel. Donnez-lui un livre, et il lira toute la journée.

— Oui, s’écria railleusement Marie. Il méditera sur son livre, et ne saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux. Croyez-vous que lady Russel aime cela ? »

Lady Russel ne put s’empêcher de rire : « En vérité, dit-elle, je n’aurais pas supposé que l’opinion d’une personne calme et positive comme moi pût être appréciée si différemment. Je suis vraiment curieuse de voir celui qui peut donner lieu à des idées si opposées. Il faut le décider à venir ici. Soyez sûre, alors, Marie, que je dirai mon opinion ; mais je suis décidée à ne pas le juger d’avance.

— Vous ne l’aimerez pas, je vous en réponds. »

Lady Russel causa d’autre chose. Marie parla avec animation de la rencontre de M. Elliot.

« C’est un homme, dit lady Russel, que je ne désire pas voir. Son refus d’être en bons termes avec le chef de la famille m’a laissé une impression défavorable. »

Cette réflexion abattit l’enthousiasme de Marie et l’arrêta court dans sa description.

Anna n’osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu’il était moins inquiet à mesure que Louisa se remettait. Il n’avait pas vu Louisa et craignait tellement l’émotion d’une entrevue avec elle, qu’il avait résolu de s’absenter une dizaine de jours. À partir de ce moment, lady Russel et Anna pensèrent souvent à Benwick. Lady Russel ne pouvait entendre sonner sans croire aussitôt que c’était lui, et Anna, chaque fois qu’elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver à la maison.

Cependant on ne vit pas Benwick.

Était-il moins désireux de venir que Charles ne le croyait, ou était-ce timidité de sa part ? Après l’avoir attendu une semaine, lady Russel le déclara indigne de l’intérêt qu’il avait commencé à lui inspirer.

Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenèrent avec eux ceux de Mme Harville, Henriette resta avec Louisa. Lady Russel et Anna allèrent faire visite à Mansion-House : la maison avait déjà repris quelque gaîté. Mme Musgrove, entourée des petits Harville, les protégeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D’un côté on voyait une table occupée par les jeunes filles babillardes, découpant des papiers d’or et de soie ; d’un autre, des plateaux chargés de pâtisseries auxquelles les joyeux garçons faisaient fête. Un brillant feu de Noël faisait entendre son pétillement en dépit du bruit. Charles et Marie étaient là aussi ; M. Musgrove s’entretenait avec lady Russel et ne parvenait pas à se faire entendre, assourdi par les cris des enfants qu’il avait sur les genoux. C’était un beau tableau de famille. Anna, jugeant les choses d’après son tempérament, trouvait que cet ouragan domestique n’était guère fait pour calmer les nerfs de Louisa, si elle eût été là ; mais Mme Musgrove n’en jugeait pas ainsi. Après avoir chaudement remercié Anna de tous ses services, et récapitulé tout ce qu’elle-même avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux autour d’elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette petite gaîté tranquille.

Anna apprit que Louisa se rétablissait à vue d’œil. Les Harville avaient promis de la ramener à Uppercross et d’y rester quelque temps.

« Je me souviendrai à l’avenir qu’il ne faut pas venir ici pendant les vacances de Noël, » dit lady Russel une fois montée en voiture.

Peu de temps après, elle arriva à Bath par un pluvieux après-midi, longeant la longue suite de rues depuis Old-Bridge jusqu’à Camben-Place, éclaboussée par les équipages, assourdie par le bruit des charrettes et des camions, par les cris de marchands de journaux et de gâteaux, ceux des laitières et des piétons, elle ne se plaignit pas : non, c’étaient là des bruits appartenant aux plaisirs de l’hiver. Elle se sentait renaître, et, comme Mme Musgrove, elle pensait, mais sans le dire, qu’après avoir été longtemps à la campagne, rien n’était si bon pour elle qu’une petite distraction tranquille.

Anna n’était pas de cet avis : elle persistait dans son antipathie pour Bath. Elle aperçut la longue suite de maisons enfumées, sans éprouver le désir de les voir de plus près : le trajet, quoique désagréable, lui sembla trop rapide, car personne ne la désirait, et elle donna un souvenir de regret à la gaîté bruyante d’Uppercross et à la solitude de Kellynch-Lodge.

La dernière lettre d’Élisabeth lui annonçait que M. Elliot était à Bath. Il était venu plusieurs fois à Camben-Place et s’était montré extrêmement attentif. Si Élisabeth et son père ne se trompaient pas, il les recherchait avec autant de soin qu’il en avait mis à les éviter. Cela était fort étonnant. Lady Russel était très curieuse et très perplexe, et rétractait déjà ce qu’elle avait dit à Anna : « Un homme qu’elle n’avait aucun désir de voir. » Maintenant elle désirait vivement le voir ; s’il cherchait réellement à se réconcilier, il fallait lui pardonner de s’être écarté de la famille. Anna n’y mettait pas autant d’animation, mais elle préférait le revoir, et elle n’aurait pu en dire autant de bien d’autres à Bath. Elle descendit à Camben-Place, et lady Russel à son appartement, rue River.



CHAPITRE XV


Sir Walter avait loué dans le quartier aristocratique une maison de grande apparence dont lui et Élisabeth étaient très satisfaits. Anna avait le cœur triste en entrant ; elle voyait devant elle un emprisonnement de plusieurs mois, et se disait avec anxiété : « Ah ! quand partirai-je ? »

Elle fut reçue cependant avec une cordialité inattendue qui lui fit du bien. Son père et sa sœur furent contents de l’avoir pour lui montrer la maison et l’ameublement ; puis elle faisait un vis-à-vis à table, ce qui était plus gai. Mme Clay fut très aimable et souriante, c’était son habitude. Tout le monde était de bonne humeur, et bientôt Anna en sut la cause.

Après quelques questions insignifiantes, la conversation n’eut plus d’autre sujet que Bath : on se souciait peu de Kellynch, et pas du tout d’Uppercross.

Bath avait complètement répondu à leur attente : leur maison était la plus belle de Camben-Place, leurs salons supérieurs à tous ceux qu’ils avaient vus, aussi bien par l’arrangement que par le goût du mobilier. Ils étaient recherchés partout ; ils avaient refusé nombre de présentations, et encore à présent beaucoup de personnes inconnues déposaient leurs cartes.

Quelles sources de plaisir ! Anna pouvait-elle s’étonner que son père et Élisabeth fussent heureux ? Non ; mais elle s’attristait à la pensée que son père eût abdiqué les devoirs et la dignité d’un lord résidant sur ses terres, et qu’il n’en eût aucun regret ; que les petitesses d’une petite ville pussent satisfaire sa vanité.

Elle soupirait, mais elle sourit quand Élisabeth, les portes ouvertes à deux battants, passa radieuse d’un salon dans un autre ; elle s’étonna que celle qui avait été maîtresse de Kellynch pût trouver de quoi satisfaire son orgueil dans un espace de trente pieds de long. Mais ce n’était pas cela seul qui causait leur bonheur : c’était la présence de M. Elliot ; non seulement on lui pardonnait ; mais on en raffolait. Il avait passé quinze jours à Bath et, dès son arrivée, avait déposé sa carte à Camben-Place. Il y fut ensuite très assidu, et montra une telle franchise, une telle hâte à s’excuser du passé, et un si grand désir d’être reçu à l’avenir comme un parent, que la bonne entente d’autrefois fut complètement rétablie. Il se justifia à tous égards ; son impolitesse apparente venait d’un malentendu. Il avait cru qu’on voulait rompre avec lui, et s’était retiré par délicatesse. Il était indigné qu’on eût pu l’accuser d’avoir parlé de la famille sans respect ; lui, qui s’était toujours vanté d’être un Elliot, et qui avait, sur la parenté, des idées trop strictes pour l’époque actuelle ! Son caractère et sa conduite démentaient cette accusation. Sir Walter pouvait en appeler à tous ceux qui connaissaient M. Elliot, et, certainement, les efforts qu’il avait faits pour se réconcilier avec la famille étaient une preuve en sa faveur.

Ce fut le colonel Wallis, son ami intime, qui fournit une excuse pour le mariage de M. Elliot. Il, avait connu la femme de son ami ; elle n’était pas de famille noble, mais elle était instruite, bien élevée et riche et adorait William Elliot. Voilà ce qui l’avait séduit, et non sa fortune.

Tout cela atténuait beaucoup sa faute, et Sir Walter l’excusa complètement : il l’avait reçu, invité à dîner, et M. Elliot paraissait très heureux.

Anna écoutait, mais sans comprendre.

Tout en faisant la part de l’exagération, elle sentait qu’il y avait quelque chose d’inexplicable dans la conduite actuelle de M. Elliot, dans son désir si vif de renouer des relations si longtemps interrompues. Matériellement parlant, il n’y gagnait rien, puisque le domaine et le titre de Kellynch lui revenaient en tout cas. Elle ne trouvait qu’une solution : c’était peut-être à cause d’Élisabeth. Sa sœur était certainement très belle, ses manières étaient distinguées et élégantes ; et Elliot, qui ne l’avait vue qu’en public, ne connaissait peut-être pas son caractère. Anna se demandait avec inquiétude comment Élisabeth pourrait soutenir un examen plus attentif, et souhaitait qu’Elliot ne fût pas trop perspicace. Mme Clay encourageait Élisabeth dans la pensée qu’Elliot la recherchait ; elles échangeaient des regards qu’Anna surprit au passage.

Sir Walter rendait justice à William Elliot, à son élégance, à sa figure agréable, mais il déplorait son attitude penchée, défaut que le temps avait augmenté. Il convenait aussi qu’il avait vieilli ; tandis que M. Elliot affirmait que Sir Walter n’avait pas changé depuis dix ans.

On ne parla, le soir, que de M. Elliot et de M. Wallis ; Sir Walter désirait connaître Mme Wallis ; on la disait très jolie ; cela le dédommagerait des laids visages qu’il rencontrait à chaque instant dans les rues. C’était là le fléau de Bath. Un jour il avait compté quatre-vingt-sept femmes, sans en trouver une passable. Il est vrai que c’était par un froid brouillard du matin. Les hommes étaient autant d’épouvantails dont les rues étaient pleines. À la manière dont les femmes regardaient le colonel Wallis, quand il marchait au bras de Sir Walter, on pouvait juger combien rarement elles voyaient un bel homme. Voilà ce que disait le modeste Sir Walter ; mais sa fille et Mme Clay ne lui permettaient pas de s’effacer ainsi et affirmaient qu’il avait au moins aussi bon air que le colonel, dont les cheveux étaient gris.

« Quelle figure a Marie ? dit Sir Walter, à l’apogée de sa bonne humeur. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait le nez rouge, mais j’espère que cela ne lui arrive pas tous les jours.

— Oh ! non ; c’était tout à fait accidentel ; depuis la Saint-Michel, elle a bonne mine et se porte bien.

— Si je ne craignais pas de lui donner la tentation de sortir par ce vent et de se gâter le teint, je lui enverrais un chapeau neuf et une pelisse. »

On frappa à la porte. Qui pouvait-ce être à dix heures ? Mme Clay reconnut la manière de frapper de M. Elliot. Il fut introduit avec cérémonie ; Anna se retira un peu à l’écart, tandis qu’il s’excusait de venir à cette heure, mais il avait voulu savoir si Élisabeth et son amie n’avaient pas pris froid la nuit dernière.

Quand les politesses furent échangées, Sir Walter présenta sa plus jeune fille, et Anna, souriante et rougissante, montra à M. Elliot le joli visage qu’il n’avait point oublié.

Il fut aussi charmé que surpris ; ses yeux brillèrent de plaisir ; il fit allusion au passé, et sollicita les droits d’une ancienne connaissance. Sa physionomie parut à Anna aussi agréable qu’à Lyme. Ses manières étaient si aisées, si charmantes, qu’elle ne pouvait le comparer qu’à une seule personne.

Il s’assit et anima la conversation. Il savait choisir ses sujets, s’arrêter quand il fallait. Son ton, ses expressions annonçaient beaucoup de tact. Il demanda à Anna ce qu’elle pensait de Lyme, et s’étendit surtout sur l’heureux hasard qui les avait réunis dans la même auberge.

Quand elle lui raconta leur voyage à Lyme, il regretta doublement sa soirée solitaire dans la chambre voisine. Il avait entendu des voix joyeuses, et aurait souhaité de se joindre à eux, mais il ne soupçonnait guère qu’il pouvait y prétendre. Cela le guérirait, dit-il, de cette absurde habitude de ne questionner jamais. Bientôt, sentant qu’il ne devait pas s’adresser uniquement à Anna, il rendit la conversation plus générale. Il voulut entendre le récit de l’accident, et Anna put comparer l’intérêt avec lequel il écoutait, à l’air indifférent de Sir Walter et d’Élisabeth.

L’élégante petite pendule aux sons argentins avait frappé onze heures avant que M. Elliot ni personne se fût aperçu qu’il était resté une heure. Anna n’aurait jamais cru passer si bien sa première soirée à Bath.



CHAPITRE XVI


Il y avait une chose qu’Anna désirait connaître par-dessus tout : c’étaient les sentiments de son père pour Mme Clay. Après quelques heures passées à la maison, elle était loin d’être tranquille.

Le lendemain matin, en descendant déjeuner, elle eut lieu de comprendre que cette dame avait trouvé un prétexte pour s’en aller, car Élisabeth répondit tout bas :

« Ce n’est pas une raison, je vous assure ; elle ne m’est rien, comparée à vous. » Puis elle entendit son père, qui disait :

« Chère madame, cela ne doit pas être. Vous n’avez rien vu à Bath, et n’avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant. Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je sais que la vue de la beauté est une réelle satisfaction pour votre esprit délicat. »

Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu’Anna ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta à Élisabeth. Elle ne pouvait résister à de si vives instances : elle resta. Sir Walter, se trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais. Employait-elle quelque chose de particulier ? Peut-être du gowland. Non ! rien du tout ? Cela le surprenait, et il ajouta :

« Vous n’avez qu’à continuer ainsi : vous ne pouvez pas être mieux qu’à présent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage du gowland pendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l’a employé, et vous en voyez le résultat : ses marques de petite vérole ont disparu. »

Si Élisabeth avait pu l’entendre ! Ces louanges l’auraient d’autant plus étonnée que les marques en question n’avaient pas du tout disparu.

Mais il faut subir sa destinée, se dit Anna. Si Élisabeth se mariait, le mariage de son père serait un mal moins grand. Quant à elle, elle pouvait demeurer avec lady Russel.

La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis à l’épreuve quand elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si négligée. Elle était aussi vexée que peut l’être une personne qui passe son temps à prendre les eaux, à lire les nouvelles et à faire des visites.

Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour lui ou plus indifférente pour les autres. Il se recommandait par ses manières. Elle lui trouvait un esprit si sérieux et si agréable qu’elle fut prête à s’écrier : « Est-ce là M. Elliot ? » et qu’elle ne pouvait imaginer un homme plus parfait : intelligence, jugement, connaissance du monde, et avec cela un cœur affectueux. Il avait des sentiments d’honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse ; il vivait sans faste, mais avec la libéralité d’un homme riche. Il s’en rapportait à son propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas l’opinion publique lorsqu’il s’agissait de décorum. Il était ferme, observateur, modéré et sincère, ne se laissant emporter ni par son humeur, ni par son égoïsme, déguisés sous le nom de sentiments élevés, et cependant il était touché par tout ce qui était aimable et bon. Il appréciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualité que possèdent rarement les caractères enthousiastes et remuants. Lady Russel était persuadée qu’il n’avait pas été heureux en mariage ; le colonel Wallis le disait ; mais cela ne l’avait point aigri ; et lady Russel commençait à le soupçonner de songer à un nouveau choix. Sa satisfaction à cet égard, et nous verrons pourquoi, l’emportait sur l’ennui que lui donnait Mme Clay.

Anna savait déjà par expérience que son excellente amie et elle pouvaient différer d’avis ; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel ne vît dans la conduite de M. Elliot qu’un grand désir de réconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant Élisabeth. Lady Russel écouta, regarda et fit cette prudente réponse : « Élisabeth ? très bien, nous verrons ! » Anna dut s’en contenter.

Quoi qu’il en soit, M. Elliot était à coup sûr leur plus agréable connaissance à Bath ; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et trouvait un grand plaisir à parler de Lyme, qu’il désirait revoir autant qu’elle-même. Ils se rappelèrent nombre de fois leur première rencontre ; il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait : elle avait deviné, et se rappelait aussi le regard qu’un autre lui avait jeté.

Leurs opinions n’étaient pas toujours semblables. Elle s’aperçut qu’il partageait sur la noblesse les idées de Sir Walter et d’Élisabeth. Le journal annonça un matin l’arrivée de la douairière, vicomtesse Dalrymph, et de sa fille, l’honorable miss Carteret. À partir de ce moment, la tranquillité fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph étaient cousins des Elliot, et la difficulté était d’être présentés selon les règles. Ce fut un grand sujet de perplexité. Anna n’avait pas encore vu son père ni sa sœur en relation avec la noblesse, et son désappointement fut grand. Elle avait espéré qu’ils avaient une plus haute idée d’eux-mêmes et se trouva réduite à leur souhaiter plus d’orgueil, car nos cousins, les Dalrymph, résonnaient tout le jour à ses oreilles.

À la mort du dernier vicomte, Sir Walter, étant malade, avait négligé de répondre à la lettre de faire part qui lui fut envoyée. On lui rendit la pareille à la mort de lady Elliot : il fallait réparer cette malheureuse négligence, et être reçus comme cousins : ce fut une grave question pour lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour trois mois à Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait été à Bath l’année précédente, et lady Russel l’avait entendu vanter comme une femme charmante. Il fallait renouer, si l’on pouvait le faire sans compromettre la dignité des Elliot.

Sir Walter se décida à écrire à sa noble cousine une longue lettre d’explications et de regrets. Personne ne put admirer cette épître, mais elle obtint le résultat désiré : c’étaient trois lignes de griffonnage de la douairière vicomtesse : « Elle était très honorée, et serait très heureuse de faire leur connaissance. »

Le plus difficile était fait ; il ne restait plus qu’à en goûter les douceurs. On fit visite à Laura-Place ; on reçut les cartes de la douairière, vicomtesse de Dalrymph, et de l’honorable miss Carteret. Ces cartes furent mises en évidence, et l’on allait partout répétant « nos cousines de Laura-Place ».

Anna était confuse de l’agitation causée par ces dames, d’autant plus qu’elles étaient très ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de femme « charmante » parce qu’elle avait un sourire et une réponse pour chacun. Quant à miss Carteret, elle était si vulgaire et si gauche, que sans sa noblesse on ne l’aurait pas supportée à Camben-Place.

Lady Russel confessa qu’elle s’attendait à mieux, mais que c’était une belle relation ; et quand Anna s’aventura à donner son opinion, M. Elliot convint que ces dames n’étaient rien par elles-mêmes, mais qu’elles avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie. Anna sourit.

« J’appelle bonne compagnie, dit-elle à M. Elliot, les personnes instruites, intelligentes et qui savent causer.

— Vous vous trompez, répondit-il doucement. Ce n’est pas là la bonne compagnie : c’est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de la naissance, de bonnes manières et de l’éducation, et même, elle n’est pas exigeante sur ce dernier point : très peu d’instruction ne fait pas mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tête : elle n’est pas satisfaite : elle est difficile.

« Ma chère cousine, dit-il en s’asseyant près d’elle, vous avez plus de droits qu’une autre d’être difficile. Mais cela vous servira-t-il à quelque chose ? En serez-vous plus heureuse ? N’est-il pas plus sage d’accepter la société de ces bonnes dames, et d’en avoir les avantages ? Soyez sûre qu’elles brilleront aux premières places cet hiver, et cette parenté donnera à votre famille (permettez-moi de dire à notre famille) le degré de considération que nous pouvons désirer.

— Oui, soupira Anna, notre parenté sera suffisamment connue. Je crois qu’on a pris trop de peine pour cela. Il faut croire, dit-elle en souriant, que j’ai plus d’orgueil que vous tous, mais j’avoue que je suis vexée de cet empressement à faire connaître notre parenté, qui doit leur être parfaitement indifférente.

— Pardonnez-moi, ma chère cousine ; vous êtes injuste dans votre propre cause. Peut-être qu’à Londres, avec notre simple train de vie, il en serait ainsi ; mais à Bath, Sir Walter Elliot et sa famille seront toujours appréciés à leur valeur.

— Eh bien ! dit Anna, je suis trop orgueilleuse pour me réjouir d’un accueil dû à l’endroit où je suis.

— J’aime votre indignation, dit-il ; elle est très naturelle ; mais vous êtes à Bath, et il s’agit d’y paraître avec la dignité et la considération qui appartiennent de droit à Sir Walter Elliot. Vous parlez d’orgueil : on me dit orgueilleux, je le suis, et ne désire pas paraître autre ; car notre orgueil à tous deux, si l’on cherchait bien, est de même nature, quoiqu’il semble différent. Sur un point, ma chère cousine (continua-t-il en parlant plus bas, quoiqu’il n’y eût personne dans la chambre), je suis sûr que nous sommes du même avis. Vous devez sentir que toute nouvelle connaissance que fera votre père parmi ses égaux ou ses supérieurs peut servir à le détacher de ceux qui sont au-dessous de lui. » Il regardait en parlant ainsi le siège que Mme Clay avait occupé. C’était un commentaire suffisant ; Anna fut contente de voir qu’il n’aimait pas Mme Clay, et elle le trouva plus qu’excusable, en faveur du but qu’il poursuivait, de chercher de hautes relations à son père.



CHAPITRE XVII


Tandis que Sir Walter et Élisabeth se lançaient dans le grand monde, Anna renouait une connaissance d’un genre très différent.

Elle avait appris qu’une de ses anciennes compagnes demeurait à Bath. Mme Shmith (autrefois miss Hamilton), âgée de trois ans de plus qu’Anna, avait été très bonne pour elle, quand elle entra à quatorze ans dans une pension, après la mort de sa mère. Elle fit ce qu’elle put pour adoucir le chagrin d’Anna, qui en garda un souvenir reconnaissant. Miss Hamilton quitta la pension un an après et épousa bientôt un homme riche.

Depuis deux ans, elle était veuve et pauvre. Son mari était un extravagant qui dissipa sa fortune, et laissa des affaires embrouillées. Elle eut des ennuis de toute espèce.

Une fièvre rhumatismale qui attaqua enfin les jambes la rendit infirme. Elle était venue à Bath pour se guérir et demeurait près des bains chauds, vivant très modestement, sans domestique, et par conséquent exclue de la société. Anna, sachant par une amie commune que sa visite serait agréable, ne perdit pas de temps : elle ne dit rien chez elle, et consulta seulement lady Russel, qui l’approuva et la conduisit dans sa voiture près du logement de Mme Shmith.

Les deux anciennes amies renouvelèrent connaissance. Au premier moment, il y eut un peu de gêne et d’émotion : douze ans s’étaient écoulés, et elles se trouvaient mutuellement changées. Anna n’était plus la silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une élégante jeune femme, ayant toutes les beautés, excepté la fraîcheur, aux manières aussi agréables que parfaites ; et douze ans avaient transformé la belle et fière miss Hamilton en une pauvre veuve infirme, recevant comme une faveur la visite de son ancienne protégée.

Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientôt place au charme des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les manières agréables auxquels elle s’attendait, et une disposition à la causerie et à la gaîté au delà de son attente. Ni les plaisirs du monde où elle avait beaucoup vécu, ni la condition présente, pas plus que la maladie ou le chagrin, n’avaient fermé son cœur, ni éteint sa gaîté.

À la seconde visite, elle causa très librement, et l’étonnement d’Anna redoubla. Elle ne pouvait guère imaginer une situation plus triste que celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu’elle adorait, une fortune à laquelle elle était accoutumée ; elle n’avait pas d’enfants pour la rattacher à la vie et au bonheur ; aucun parent pour l’aider dans des affaires embarrassées ; pas même de santé pour supporter tout le reste.

Elle s’accommodait d’un parloir bruyant, et d’une chambre obscure par derrière ; elle ne pouvait bouger sans l’aide de l’unique servante de l’hôtel, et elle ne sortait que pour être portée aux bains chauds. En dépit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n’avait que des minutes de langueur et d’accablement, contre des heures d’activité et de distraction.

Comment cela se pouvait-il !

Elle conclut que ce n’était pas seulement de la force et de la résignation. Une âme soumise peut être patiente ; une forte intelligence peut être courageuse ; mais il y avait là quelque chose de plus : cette élasticité d’esprit. Cette disposition à être consolée, cette faculté de trouver des occupations qui la détachaient d’elle-même : tout cela venait de sa seule nature. C’est le plus beau don du ciel, et Anna voyait là une grâce spéciale, destinée à remplacer tout le reste.

Mme Shmith avait eu une époque de profond découragement. En arrivant à Bath, elle était bien plus invalide qu’alors, car elle avait eu un refroidissement en voyage, et s’était mise au lit, avec de vives et continuelles souffrances. Et cela parmi des étrangers, sans pouvoir se passer d’une garde, et dans une situation pécuniaire très gênée.

Elle avait subi toutes ces choses et disait qu’il en était résulté un bien. Elle s’était sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le monde pour attendre un attachement soudain et désintéressé ; mais sa propriétaire s’était montrée très bonne, et la sœur de cette dame, garde-malade et alors sans emploi, l’avait admirablement soignée, et avait été pour elle une amie précieuse.

« Aussitôt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra à tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et à faire ces paniers, ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si occupée. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien à quelques pauvres familles du voisinage.

» Ma garde dispose de mes marchandises, et les fait acheter à ses clients. Elle saisit toujours le bon moment. Vous savez que quand on a échappé à un grand danger, on a le cœur plus ouvert, et Mme Rock sait quand il faut parler. C’est une femme habile, sensée et intelligente, qui comprend la nature humaine. Elle a un fond de bon sens et d’observation qui la rend infiniment supérieure, comme compagne, à un millier de celles qui, ayant reçu la meilleure éducation, ne trouvent rien digne d’elles. Appelez cela commérage, si vous voulez ; mais quand la garde Rock a une demi-heure de loisir à me donner, je suis sûre qu’elle me dira quelque chose d’amusant et d’utile, quelque chose qui nous fait mieux connaître nos semblables. On aime à savoir ce qui se passe et quelle est la plus nouvelle manière d’être frivole et vain. Pour moi, qui vis seule, sa conversation est une fête.

— Je vous crois aisément ; les femmes de cette classe voient et entendent bien des choses, et si elles sont intelligentes, elles valent la peine d’être écoutées. Elles voient la nature humaine non pas seulement dans ses folies, mais dans les circonstances les plus intéressantes et les plus touchantes. Combien d’exemples passent sous leurs yeux, d’attachements ardents, désintéressés et dévoués ; d’héroïsme, de courage, de patience et de résignation ! Combien d’exemples des plus nobles sacrifices ! Une chambre de malade peut fournir matière à des volumes.

— Oui, dit Mme Shmith d’un air de doute ; cela peut arriver, mais pas dans le sens élevé que vous dites. Par-ci par-là la nature humaine peut être grande en temps d’épreuves, mais en général c’est sa faiblesse et non sa force qui se montre dans une chambre de malade. On y entend parler d’égoïsme et d’impatience plus que de générosité et de courage. Il y a si peu de réelle amitié dans le monde ! et malheureusement, dit-elle d’une voix basse et tremblante, il y en a tant qui oublient de penser sérieusement jusqu’à ce qu’il soit trop tard. »

Anna vit la souffrance cachée sous ces paroles. Le mari n’avait pas fait son devoir, et la femme avait été conduite dans une société qui lui avait donné sur les hommes une plus mauvaise opinion qu’ils ne le méritaient. Mme Shmith secoua cette émotion momentanée et ajouta bientôt d’un ton différent :

« La situation actuelle de mon amie Mme Rock n’a rien en ce moment qui puisse m’intéresser beaucoup. Elle garde Mme Wallis, de Marlboroug-Buildings, femme très jolie, très mondaine, sotte et dépensière, et naturellement elle ne pourra parler que de dentelles et de chiffons. Je veux cependant tirer parti de Mme Wallis. Elle est très riche, et il faut qu’elle achète toutes les choses chères que j’ai en ce moment. »

Anna était allée plusieurs fois chez son amie avant que l’existence de celle-ci fût connue à Camben-Place. À la fin, il fallut en parler. Sir Walter, Élisabeth et Mme Clay revinrent un matin de Laura-Place avec une invitation imprévue de lady Dalrymph pour cette même soirée qu’Anna devait passer chez son amie. Elle était certaine que lady Dalrymph les invitait parce qu’étant retenue chez elle par un refroidissement, elle était bien aise d’user de la parenté qui s’était imposée à elle. Anna s’excusa en disant qu’elle était invitée chez une amie de pension. Élisabeth et Sir Walter, qui ne s’intéressaient guère à cela, la questionnèrent cependant, et quand ils surent de quoi il s’agissait, se montrèrent l’une dédaigneuse, l’autre sévère.

« Westgate-Buildings, dit Sir Walter, et c’est miss Elliot qui va là ! Une Mme Shmith ! une veuve ! Et qui était son mari ? un des cinq mille Shmith qu’on rencontre partout ! Et qu’a-t-elle pour attirer ? Elle est vieille et malade. Sur ma parole, miss Anna Elliot, vous avez un goût extraordinaire ! Tout ce qui révolte les autres : basse compagnie, logement misérable, air vicié ; tout ce qui est repoussant vous attire. Mais vous pouvez sûrement remettre à demain cette vieille dame ? Elle n’est pas si près de sa fin qu’elle ne puisse vivre un jour de plus ? Quel âge a-t-elle ? Quarante ans !

— Seulement trente et un. Mais je ne crois pas pouvoir remettre ma visite, parce que c’est la seule soirée qui nous convienne à toutes deux. Elle va aux bains chauds demain ; et vous savez que nous sommes invités pour le reste de la semaine.

— Qu’est-ce que lady Russel pense de cette connaissance ? dit Élisabeth.

— Elle n’y voit rien à blâmer ; au contraire, elle l’approuve, et m’y a souvent conduite dans sa voiture.

— Westgate-Buildings a dû être surpris de voir un équipage sur ses pavés, fit observer Sir Walter. La veuve de Sir Henri Russel n’a pas de couronne, il est vrai, sur ses armoiries ; néanmoins, c’est un bel équipage, et l’on sait sans doute qu’il contient une miss Elliot. Mme veuve Shmith ! demeurant à Westgate-Buildings ! Une pauvre veuve, ayant à peine de quoi vivre ! entre trente et quarante ans ! une simple Mme Shmith est l’amie intime de miss Elliot, qui la préfère à sa noble parenté d’Écosse et d’Irlande ; Mme Shmith ! quel nom ! »

À ce moment, Mme Clay jugea convenable de quitter la chambre. Anna aurait bien voulu prendre la défense de son amie, mais elle se tut, par respect pour son père. Elle le laissa se souvenir que Mme Shmith n’était pas la seule veuve à Bath, entre trente et quarante ans, ayant peu de fortune et ne possédant aucun titre de noblesse.

Elle tint son engagement, et les autres tinrent le leur. Il va sans dire que, le lendemain, elle entendit raconter la délicieuse soirée.

Sir Walter et Élisabeth s’étaient empressés d’inviter, de la part de sa seigneurie, lady Russel et M. Elliot. Celui-ci avait laissé là le colonel Wallis pour venir, et lady Russel était venue, quoiqu’elle eût déjà disposé autrement de sa soirée. Par elle, Anna sut tout ce qui s’était dit. Son amie et M. Elliot avaient causé d’elle. On l’avait désirée, regrettée ; on avait approuvé le motif de son absence ; sa bonne et affectueuse visite à une ancienne compagne malade et pauvre avait ravi M. Elliot. Il trouvait, comme lady Russel, qu’Anna était une jeune fille extraordinaire, un modèle de perfection en tous genres.

Anna ne pouvait se savoir si hautement appréciée par un galant homme sans éprouver les émotions que lady Russel cherchait à faire naître.

Celle-ci avait son opinion faite sur M. Elliot. Elle était convaincue qu’il recherchait Anna, et le trouvait digne d’elle. Elle calculait combien de semaines lui restaient jusqu’à la fin de son deuil, pour qu’il pût déployer toutes ses séductions.

Elle ne dit qu’à demi ce qu’elle pensait, hasardant seulement quelques mots sur la possibilité d’une telle alliance. Anna l’écoutait en rougissant, et secouait doucement la tête.

« Je ne suis pas une faiseuse de mariages, vous le savez, dit lady Russel. Je connais trop bien l’incertitude des prévisions humaines. Je dis seulement que si M. Elliot vous recherchait et que vous fussiez disposée à l’accepter, il y aurait là des éléments de bonheur.

— M. Elliot est un homme très aimable, et que j’estime beaucoup, mais nous ne nous convenons pas. »

Lady Russel répondit seulement :

« J’avoue que ma plus grande joie serait de vous voir la maîtresse de Kellynch, la future lady Elliot, occupant la place de votre chère mère, succédant à tous ses droits, à sa popularité, à toutes ses vertus. Vous êtes le portrait de votre mère, ma chère Anna, au physique et au moral, et si vous preniez sa place, votre seule supériorité sur elle serait d’être plus justement appréciée qu’elle ne le fut. »

Anna se leva et s’éloigna pour se remettre de l’émotion que cette peinture excitait en elle : son imagination et son cœur étaient séduits.

Toutes ces images avaient un charme irrésistible. Lady Russel n’ajouta pas un mot, laissant Anna à ses réflexions, et se disant que si M. Elliot plaidait en ce moment sa cause……

En résumé, elle croyait ce qu’Anna ne croyait pas encore. Celle-ci, venant à penser à M. Elliot plaidant lui-même sa cause, se trouva subitement refroidie, et se dit qu’elle ne l’accepterait jamais. Quoiqu’elle le fréquentât depuis un mois, elle ne pouvait dire qu’elle le connaissait ; elle voyait bien que c’était un homme sensé, aimable, qu’il causait bien, et professait de bonnes opinions. Il avait le sentiment du devoir, et elle ne pouvait le trouver en défaut sur aucun point, mais cependant elle n’aurait pas voulu répondre de lui. Elle se méfiait du passé, sinon du présent. Quelques mots prononcés parfois lui donnaient des soupçons ; et qui pouvait répondre des sentiments d’un homme habile et prudent, qui feignait peut-être d’être ce qu’il n’était pas ?

M. Elliot n’était pas ouvert : le bien ou le mal n’excitait en lui aucun élan de plaisir ou d’indignation. Pour Anna, c’était un grand défaut : elle adorait la franchise et l’enthousiasme.

Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole irréfléchie qu’à ceux dont la présence d’esprit ne fait jamais défaut, et dont la langue ne se trompe jamais. M. Elliot savait plaire à tous ; il lui avait parlé ouvertement de Mme Clay, et cependant il était aussi aimable avec elle qu’avec toute autre. Lady Russel en voyait plus ou moins que sa jeune amie, car elle n’avait aucune défiance. Elle ne pouvait imaginer un homme plus parfait, et rien ne lui eût été plus doux que de voir sa bien-aimée Anna lui donner la main dans l’église de Kellynch, au prochain automne.



CHAPITRE XVIII


On était au commencement de février. Anna était depuis un mois à Bath, et attendait impatiemment des nouvelles d’Uppercross et de Lyme. Depuis trois semaines elle n’en avait pas reçu : elle savait seulement qu’Henriette était de retour à la maison et que Louisa était encore à Lyme. Elle y pensait un soir plus que de coutume, quand une lettre de Marie lui fut remise avec les compliments de M. et Mme Croft.

« Comment ! les Croft sont à Bath ? dit Sir Walter ; que vous envoient-ils ?

— Une lettre d’Uppercross-Cottage, mon père.

— Oh ! ces lettres sont des passeports commodes pour être reçus. Néanmoins, j’aurais en tout cas visité les Croft. Je sais ce que je dois à mon locataire. »

« Ma chère Anna, disait la lettre, je ne m’excuse pas de mon silence, parce qu’on ne doit guère se soucier des lettres à Bath. Vous êtes trop heureuse pour penser à Uppercross. Notre Noël a été très triste, les Musgrove n’ont pas donné un seul dîner. Je ne compte pas les Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n’en avons jamais eu d’aussi longues quand nous étions enfants. La maison a été débarrassée hier, excepté des petits Harville, et vous serez surprise d’apprendre qu’ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une étrange mère de s’en séparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et même plus que les siens.

« Quel affreux temps nous avons eu ! Vous ne vous en apercevez pas à Bath avec vos pavés propres. À la campagne, c’est autre chose.

« Je n’ai pas eu une seule visite depuis la deuxième semaine de janvier, excepté Charles Hayter, qui est venu trop souvent.

« Entre nous, c’est grand dommage qu’Henriette ne soit pas restée à Lyme aussi longtemps que Louisa, cela l’aurait tenue loin de lui. La voiture vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville. Nous ne sommes invités à dîner avec eux que le surlendemain, tant on craint la fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n’est pas probable si l’on pense aux soins dont elle est l’objet. J’aimerais bien mieux y dîner demain.

« Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot si aimable, et je voudrais le connaître aussi. Mais j’ai la mauvaise chance de n’être jamais là quand il y a quelque chose d’agréable. Je suis la dernière de la famille dont on s’occupe.

« Quel temps immense Mme Clay passe avec Élisabeth ! A-t-elle l’intention de s’en aller jamais ? Pensez-vous que nous serions invités si elle laissait la place libre ? Je puis très bien laisser mes enfants à Great-House pendant un mois ou six semaines.

« J’ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath : ils n’ont pas eu l’attention de demander mes commissions ; ils ne sont guère polis ! Nous les voyons à peine, et c’est réellement de leur part un manque d’égards.

« Charles se joint à moi pour vous dire mille choses amicales.

« Votre sœur affectionnée,
« Marie M.

« P. S. — Je suis fâchée de vous dire que je suis loin d’aller bien, et Jémina vient d’apprendre chez le boucher qu’il y a beaucoup d’angines ici. Je crois que j’en aurai une, car mes maux de gorge sont toujours plus dangereux que ceux des autres. »

Ainsi finissait la première partie, à laquelle avait été ajouté ceci :

« J’ai laissé ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a supporté le voyage ; et j’en suis très contente, car j’ai beaucoup à ajouter. D’abord j’ai reçu hier un mot de Mme Croft, demandant si j’avais quelque chose à vous envoyer : une lettre très bonne, très amicale, et adressée à moi, comme cela doit être. L’amiral ne semble pas très malade, et j’espère sincèrement que Bath lui fera du bien. Je serai vraiment heureuse quand ils reviendront : nous ne pouvons pas nous passer d’une si aimable famille.

« Maintenant, parlons de Louisa : vous serez bien étonnée. Elle est arrivée mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fûmes surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait été invité aussi. Et devinez-vous pourquoi il n’y était pas ? Il fait la cour à Louisa, et n’a pas voulu venir avant d’avoir reçu la réponse de M. Musgrove à sa demande écrite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne m’en a rien dit. Nous sommes très contents, car ce mariage, quoique moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donné son consentement. On attend le capitaine Benwick.

« Charles se demande ce que dira Wenvorth mais vous vous souvenez que je n’ai jamais cru à son attachement pour Louisa.

« Et voilà la fin de la supposition que Benwick était votre adorateur !

« Il est incompréhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela dans la tête. »

Jamais Anna ne fut plus surprise. Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove ! C’était trop étonnant pour le croire.

Sir Walter désirait savoir si les Croft voyageaient à quatre chevaux, s’ils allaient habiter un assez beau quartier pour qu’on pût aller les voir.

« Comment se porte Marie ? » dit Élisabeth. Et sans attendre la réponse :

« Qu’est-ce qui amène les Croft à Bath ?

— C’est à cause du général, qui a la goutte.

— La goutte et la décrépitude ! dit Sir Walter, pauvre vieux gentilhomme !

— Connaissent-ils quelqu’un ici ? demanda Élisabeth.

— Je ne sais pas. Mais, à l’âge de l’amiral et avec sa profession, il ne doit pas manquer de connaissances dans une ville comme Bath.

— Je pense, dit posément Sir Walter, que l’amiral sera connu ici comme locataire de Kellynch. Élisabeth, pouvons-nous nous aventurer à les présenter à Laura-Place ?

— Je ne crois pas ; nous sommes cousins de lady Dalrymph, et nous ne devons pas lui imposer des connaissances qu’elle pourrait désapprouver. Il vaut mieux laisser les Croft avec leurs égaux. »

Ce fut tout l’intérêt qu’Élisabeth prit à la lettre de Marie, et quand Mme Clay se fut informée poliment de Mme Musgrove et de ses charmants enfants, on laissa Anna tranquille.

Une fois dans sa chambre, elle chercha à comprendre. Peut-être Wenvorth, s’apercevant qu’il n’aimait pas Louisa, s’était-il retiré ? Elle ne pouvait admettre l’idée de légèreté ou de trahison.

Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove ! La vive et gaie Louisa, et le triste et sentimental Benwick ! les derniers entre tous qui semblaient se convenir ! Mais ils s’étaient trouvés ensemble pendant plusieurs semaines ; ils avaient vécu dans le même petit cercle. Louisa relevant de maladie était plus intéressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au lieu de tirer du présent les mêmes conclusions que Marie, soupçonnait que Benwick avait eu un commencement d’inclination pour elle. Mais elle n’en tirait point vanité. Benwick lui avait été reconnaissant de la sympathie qu’elle lui avait montrée. Il avait un cœur aimant.

Elle pensait qu’ils pouvaient être heureux : lui gagnerait de la gaîté, elle de l’enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c’était déjà fait probablement ; la poésie avait rapproché leurs cœurs. L’idée de Louisa, devenue personne littéraire et sentimentale, était amusante.

L’accident arrivé à Lyme avait pu avoir une influence sur sa santé et son caractère aussi bien que sur sa destinée.

Non, ce n’était pas le regret qui, en dépit d’elle-même, faisait battre le cœur d’Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle pensait que Wenvorth était libre ! Elle avait honte d’analyser ses sentiments. Ils ressemblaient trop à de la joie : une joie immense.

Les Croft, à la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logèrent dans Gay-Street. Dès lors il ne rougit pas de les connaître, et parla beaucoup plus de l’amiral que celui-ci n’avait jamais parlé de lui. Les Croft apportaient à Bath leur habitude de province d’être toujours ensemble. La marche était ordonnée à l’amiral pour guérir sa goutte, et Anna les rencontrait partout. Ils étaient pour elle l’image du bonheur. Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s’imaginer ce qu’ils disaient marchant côte à côte, heureux et indépendants ; ou de voir quelle cordiale poignée de mains l’amiral donnait à un ami, et le groupe animé qu’il formait parfois avec d’autres marins. Mme Croft, au milieu d’eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu’aucun des officiers qui l’entouraient.

Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l’amiral ; il était seul, et si occupé à regarder des gravures, qu’il ne la vit pas d’abord. Quand il l’eut aperçue, il dit avec sa bonne humeur habituelle : « Ah ! c’est vous. Vous me voyez planté devant ce tableau : je ne puis passer ici sans m’y arrêter. Mais est-ce là un bateau ? Regardez. En avez-vous jamais vu un pareil ? Vos peintres sont étonnants, s’ils croient qu’on voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et cependant, voilà deux personnages qui y semblent parfaitement à l’aise. Ils regardent les rochers et les montagnes comme s’ils n’allaient pas être culbutés, ce qui arrivera certainement. Maintenant, où allez-vous ? Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous ?

— Non, merci, à moins de faire route avec moi. Je vais à la maison.

— Certainement, de tout mon cœur. Nous ferons une bonne promenade, et j’ai quelque chose à vous dire. Prenez mon bras ; je ne me sens pas à l’aise si je n’ai pas le bras d’une femme.

— Vous avez quelque chose à me dire ?

— Oui ; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une autre femme que la mienne. La pauvre âme est prise par la jambe ; elle a au talon une ampoule presque aussi large qu’une pièce de cinq francs. Voyez-vous l’amiral Brand qui vient vers nous avec son frère ? Habits râpés tous deux ; je suis content qu’ils soient de l’autre côté de la rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m’ont joué autrefois un vilain tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous prend pour ma femme. Ah ! la paix est venue trop tôt pour ce jeune homme. Pauvre vieux Sir Archibald !

« Aimez-vous Bath, miss Elliot ? Bath me convient très bien ; nous rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sûr de pouvoir bavarder, puis, rentrés chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous sommes aussi bien qu’à Kellynch. »

Anna le pressa de lui dire ce qu’il avait à lui communiquer. Mais elle fut obligée d’attendre, car l’amiral s’était mis en tête de ne parler que sur la place Belmont.

« Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant ; mais d’abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je l’oublie toujours. »

Anna la nomma.

« Oui, Louisa Musgrove, c’est cela. Si les jeunes filles n’avaient pas d’aussi beaux noms, et s’appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me tromperais jamais. Eh bien ! nous pensions que cette miss Louisa allait épouser Frédéric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l’accident de Lyme. Frédéric, au lieu de rester à Lyme, alla à Plymouth, puis il partit pour aller voir Édouard, et il y est encore. Nous ne l’avons pas vu depuis novembre. Sophie elle-même n’y comprend rien, Mais aujourd’hui les choses ont pris le tour le plus étrange, car cette jeune miss Musgrove, au lieu d’épouser Frédéric, se marie avec James Benwick. Vous le connaissez ?

— Un peu.

— Eh bien, ils doivent être mariés déjà, car je ne vois pas pourquoi ils attendraient.

— Le capitaine Benwick est un homme très aimable, et on lui donne un excellent caractère.

— Oh ! oui, il n’y a rien à dire contre lui. Il n’est commandant que de l’année dernière, il est vrai, et le moment est mauvais pour avoir de l’avancement, mais je ne lui connais pas d’autre défaut. C’est un excellent garçon, un officier actif et zélé, plus que vous ne le croyez, peut-être, car son air tranquille ne lui rend pas justice.

— Vous vous trompez, monsieur ; les manières du capitaine ne me font pas supposer qu’il manque d’énergie. Je les trouve très agréables, et je suis sûre qu’elles plaisent généralement.

— Bien, bien ; les dames sont les meilleurs juges ; mais James Benwick est un peu trop tranquille pour moi. C’est probablement l’effet de notre partialité, mais Sophie et moi, nous préférons les manières de Frédéric.

— Je n’avais pas l’intention, dit Anna après un peu d’hésitation, de comparer les deux amis. »

Mais l’amiral l’interrompit :

« La nouvelle du mariage est certainement vraie, il n’y a pas là de cancans. Nous le savons par Frédéric lui-même, qui l’a écrit à sa sœur. Je pense qu’ils sont tous à Uppercross ? »

Anna ne put résister à la tentation de dire :

« J’espère, amiral, qu’il n’y a rien dans la lettre du capitaine qui puisse vous faire de peine. Il semblait exister un attachement entre lui et Louisa à l’automne dernier ; mais j’aime à croire qu’il s’en est allé de part et d’autre sans déchirement ! J’espère que le capitaine n’a à se plaindre de personne.

— Non, certainement ; Frédéric n’est pas un homme à gémir et à se plaindre. Il a trop d’esprit pour cela. Si la jeune fille en préfère un autre, qu’elle le prenne.

— Vous avez raison ; j’espère seulement que le capitaine n’a pas à se plaindre de son ami. Je serais bien fâchée que leur amitié fût détruite, ou même refroidie par une chose semblable.

— Oui, oui, je vous comprends. Mais sa lettre n’en dit rien. Il ne témoigne pas même le plus léger étonnement. »

Anna ne fut pas aussi convaincue que l’amiral. Mais il était inutile d’en demander davantage.

« Pauvre Frédéric, dit l’amiral ; il faut qu’il recommence à nouveaux frais. Sophie doit lui écrire de venir ; il y a ici de jolies filles, il me semble. Il serait inutile d’aller à Uppercross à présent, car l’autre miss Musgrove est recherchée par son cousin, le jeune ministre. Ne pensez-vous pas, miss Elliot, qu’il fera mieux de venir à Bath ? »



CHAPITRE XIX


Tandis que l’amiral parlait de Wenvorth, celui-ci était déjà en route. Anna l’aperçut la première fois qu’elle sortit. Elle était avec sa sœur, M. Elliot et Mme Clay ; on traversait la rue Nelson, il commençait à pleuvoir. Les dames entrèrent dans un magasin, tandis que M. Elliot s’avançait vers lady Dalrymph, dont la voiture stationnait à quelques pas de là, et lui demandait de prendre ces dames.

Mais la calèche ne contenait que quatre places, et miss Carteret était avec sa mère.

Une place appartenait de droit à miss Elliot l’aînée ; mais il y eut un débat de politesse entre Mme Clay et Anna, pour la seconde place.

Anna se souciait peu de la pluie et préférait marcher ; Mme Clay ne la craignait pas non plus, et était d’ailleurs solidement chaussée. Mais miss Elliot affirma que Mme Clay avait déjà pris froid ; et M. Elliot soutint que les bottines d’Anna étaient les plus solides ; cela mit fin au débat. Tout à coup, Anna, assise près de la fenêtre, aperçut Wenvorth, qui descendait la rue. Elle ne put s’empêcher de tressaillir, tout en se disant que c’était absurde. Pendant quelques minutes, elle ne vit rien ; tout était confus autour d’elle. Quand elle put se remettre, on attendait encore la voiture, et M. Elliot s’apprêtait à faire une commission pour Mme Clay.

Elle alla vers la porte pour voir s’il pleuvait. Quel autre motif aurait-elle eu ? Le capitaine devait être parti ?

Elle rebroussa chemin en voyant entrer le capitaine Wenvorth lui-même avec plusieurs dames et gentlemen. La vue d’Anna parut le troubler ; il rougit extrêmement.

Pour la première fois, elle trahissait moins d’émotion que lui. Elle avait pu se préparer, et pourtant elle était émue.

Il lui dit quelques mots. Il n’était ni froid ni amical, mais embarrassé.

Anna vit avec peine, mais sans surprise, qu’Élisabeth ne voulait pas reconnaître M. Wenvorth. Il n’attendait qu’un signe d’elle pour la saluer, mais elle se détourna avec une froideur glaciale. Bientôt un domestique annonça la voiture de lady Dalrymph.

La pluie recommençait ; il y eut dans la petite boutique un mouvement qui apprit aux assistants que lady Dalrymph venait chercher miss Elliot. Alors le capitaine, se tournant vers Anna, lui offrit ses services plutôt par son attitude que par ses paroles.

« Je vous remercie, dit-elle. Je ne monte pas en voiture ; il n’y a pas de place, et je préfère marcher.

— Mais il pleut.

— Oh ! très peu ; je n’y prends pas garde ».

Après un silence, il dit, en montrant son parapluie :

« Quoique arrivé d’hier, je me suis déjà équipé pour Bath. Prenez-le si vous tenez à marcher ; mais il serait plus prudent de me laisser chercher une voiture. »

Elle refusa, disant qu’elle attendait M. Elliot. Elle parlait encore quand il entra. Wenvorth le reconnut, c’était bien celui qu’il avait vu à Lyme s’arrêter sur l’escalier pour admirer Anna. Sa manière d’être et ses façons étaient celles d’un parent, ou d’un ami privilégié. Il lui offrit son bras. En sortant, Anna ne put jeter à Wenvorth qu’un bonjour, accompagné d’un doux et timide regard.

Quand ils furent parfis, les dames qui étaient avec le capitaine se mirent à parler d’eux.

« Miss Elliot ne déplaît pas à son cousin, je crois ?

— Oh ! c’est assez clair. On peut deviner ce qui arrivera. Il est toujours avec eux. Il vit à moitié dans la famille. Il a très bon air.

— Oui, et miss Atkinson, qui a dîné une fois avec lui, dit qu’elle n’a jamais vu un homme plus aimable.

— Quand on regarde bien miss Elliot, on la trouve jolie. J’avoue que je la préfère à sa sœur, malgré l’avis général.

— Moi aussi.

— Oh ! sans comparaison. Mais les hommes sont tous enthousiastes de miss Elliot. Anna est trop délicate pour eux. »

Anna aurait bien voulu ne pas causer. Son cousin était plein d’attention, et choisissait des sujets propres à l’intéresser, soit des louanges sensées et justes de lady Russel, soit des insinuations contre Mme Clay. Mais Anna ne pouvait en ce moment penser qu’à Wenvorth. Elle ne pouvait deviner ce qu’il pensait, ni être calme. Elle espérait être sage et raisonnable plus tard ; mais, hélas ! elle devait s’avouer qu’elle ne l’était pas encore.

S’il restait à Bath, lady Russel ne pouvait manquer de le voir. Le reconnaîtrait-elle ? Qu’en résulterait-il ? Déjà elle avait dû dire à son amie que Louisa allait épouser Benwick et avait été gênée en voyant la surprise de lady Russel, qui ne connaissait pas bien la situation.

Le lendemain, Anna, en descendant la rue Pulleney avec lady Russel, aperçut Wenvorth sur le trottoir opposé, et ne le perdit plus de vue. Quand il fut plus près, elle regarda lady Russel et vit qu’elle observait attentivement Wenvorth. À la difficulté qu’elle avait à en détacher ses yeux, Anna comprit qu’il exerçait sur lady Russel une sorte de fascination. Elle paraissait étonnée que huit années passées dans des pays étrangers et dans le service actif ne lui eussent rien enlevé de sa bonne mine.

À la fin, lady Russel détourna la tête :

« Vous vous demandez sans doute ce qui a arrêté mes yeux si longtemps : je regardais à une fenêtre des rideaux dont lady Alis m’a parlé. »

Anna soupira et rougit de pitié et de dédain soit pour son amie, soit pour elle-même. Ce qui la vexait le plus, c’est qu’elle n’avait pu s’assurer s’il les avait aperçues.

Un jour ou deux se passèrent sans le voir, et Anna, s’imaginant plus forte qu’elle n’était, attendait avec impatience un concert donné pour le bénéfice d’une personne patronnée par lady Dalrymph. On disait qu’il serait bon, et Wenvorth aimait passionnément la musique. Elle désirait causer quelques instants avec lui, et se sentait le courage de lui adresser la parole. Ni lady Russel, ni Élisabeth n’avaient voulu le reconnaître, et elle pensait qu’elle lui devait une réparation.

Elle avait promis à Mme Shmith de passer la soirée avec elle. Elle y entra un instant, lui promettant une plus longue visite le lendemain.

« Certainement, dit Mme Shmith ; seulement vous me raconterez tout. Où allez-vous ? »

Anna le lui dit, et ne reçut pas de réponse. Mais quand elle sortit, Mme Shmith lui dit d’un air moitié sérieux, moitié malin :

« Ne manquez pas de venir demain. Quelque chose me dit que bientôt vous ne viendrez plus. »



CHAPITRE XX


Sir Walter, ses deux filles et Mme Clay arrivèrent les premiers au concert, et, en attendant lady Dalrymph, s’assirent auprès du feu ; à peine y étaient-ils que le capitaine Wenvorth entra. Anna se trouvait près de la porte, elle s’avança vers lui et lui dit un bonsoir gracieux. Il se mit à causer avec elle, malgré les regards du père et de la sœur. Anna ne les voyait pas, mais entendait leurs chuchotements, et quand elle vit Wenvorth saluer de loin, elle comprit que Sir Walter avait bien voulu lui faire un léger salut. Après avoir parlé de Bath et du concert, il lui dit en souriant et en rougissant un peu :

« Je vous ai à peine vue depuis la journée passée à Lyme. Je crains que vous n’ayez souffert de cette émotion, d’autant plus que vous l’avez renfermée. »

Elle l’assura qu’elle n’avait pas souffert.

« Ce fut un terrible moment, » dit-il, et il passa sa main sur ses yeux, comme si ce souvenir était encore trop pénible, mais bientôt il ajouta en souriant :

« Cette journée cependant a eu des conséquences qui ne sont pas terribles. Quand vous eûtes la présence d’esprit de suggérer que c’était à Benwick de trouver un médecin, vous ne pensiez guère que c’était lui qui avait le plus d’intérêt à la guérison de Louisa.

— Cela est certain. Mais j’espère que ce sera un heureux mariage. Ils ont tous deux de bons principes et un bon caractère.

— Oui, dit-il, mais ici finit la ressemblance. Je les souhaite heureux de toute mon âme. Ils n’auront ni lutte à soutenir, ni caprices, ni opposition, ni retards. Tout cela est beaucoup plus que… »

Il s’arrêta : un souvenir soudain lui donna un peu de cette émotion qui faisait rougir Anna et lui faisait tenir les yeux baissés, il affermit sa voix, et continua :

« J’avoue que je trouve entre eux une différence d’esprit trop grande. Louisa est une aimable jeune fille, douce et assez intelligente, mais Benwick est quelque chose de plus. C’est un homme instruit, un esprit délicat, et j’avoue que je suis étonné de son choix. S’il avait été préféré par elle et l’eût aimée par reconnaissance, c’est différent ; mais il semble, au contraire, qu’il y ait eu chez lui un attachement soudain, et cela me surprend. Un homme comme lui ! un cœur presque brisé ! Fanny Harville était une créature supérieure, et il l’aimait sincèrement. Un homme ne doit pas guérir, et ne guérit pas d’un tel amour pour une telle femme. »

Anna éprouva en un moment mille sensations de plaisir et de confusion. Elle sentait son cœur battre plus vite. Il lui fut impossible de continuer ce sujet, mais, sentant la nécessité de parler, elle prit un détour :

« Êtes-vous resté longtemps à Lyme ?

— Environ quinze jours. Je ne pouvais pas m’éloigner tant que Louisa était en danger. J’avais eu une part trop grande dans ce malheur pour être tranquille. C’était ma faute. Elle n’aurait pas été si obstinée, si j’avais été moins faible. J’ai exploré les environs de Lyme, qui sont très beaux ; et plus je voyais, plus je trouvais à admirer.

— J’aimerais bien à revoir Lyme, dit Anna.

— Vraiment, je ne l’aurais pas cru. La scène de désolation à laquelle vous avez été mêlée, la fatigue et la contention d’esprit que vous avez éprouvées auraient dû vous dégoûter de Lyme.

— Les dernières heures furent certainement pénibles, répondit Anna, mais le souvenir d’un chagrin passé devient un plaisir, et ce n’est pas le seul souvenir que Lyme m’ait laissé. Nous y avons eu beaucoup de plaisir. J’ai voyagé si peu que tout endroit nouveau m’intéresse. Il y a de réelles beautés à Lyme. Il ne me reste que des impressions agréables, » dit-elle en rougissant un peu.

À ce moment la porte s’ouvrit.

« Lady Dalrymph, » s’écria-t-on joyeusement, et Sir Walter et sa fille s’avancèrent avec empressement au-devant d’elle. Anna fut séparée du capitaine Wenvorth, mais elle en avait appris en dix minutes plus qu’elle n’eût osé espérer. Elle cacha son agitation et sa joie sous les banalités de la conversation. Elle se sentait polie et bonne, et disposée à plaindre tous ceux qui n’étaient pas aussi heureux qu’elle.

On entra dans la salle du concert. Élisabeth, au bras de miss Carteret, regardait le large dos de la douairière vicomtesse Dalrymph et semblait au comble du bonheur.

Et Anna ?… Mais ce serait insulter à son bonheur que de le comparer à celui de sa sœur. L’un prenait sa source dans une vanité égoïste, l’autre dans un noble attachement.

Anna ne voyait rien autour d’elle. Son bonheur était en elle-même. Ses yeux brillaient, ses joues brûlaient, mais elle n’en savait rien. Elle ne pensait qu’à cette dernière demi-heure. Les expressions du capitaine, le sujet qu’il avait choisi, et plus encore son air et son regard, ne pouvaient laisser à Anna aucun doute. Son étonnement touchant Benwick, ses idées sur une première affection, les phrases qu’il n’avait pu finir, ses yeux qui se détournaient : tout disait à Anna que ce cœur lui revenait enfin ; que la colère et le ressentiment n’existaient plus, et qu’ils étaient remplacés par l’ancienne tendresse. Oui, il l’aimait ; ces pensées et les images qu’elles suggéraient l’absorbaient entièrement.

Quand chacun fut assis à sa place, elle chercha des yeux Wenvorth, mais elle ne le vit pas, et le concert commença. M. Elliot s’était arrangé de façon à être placé près d’Anna. Miss Elliot, assise entre ses deux cousines et l’objet des attentions du colonel Wallis, était très satisfaite. Anna était dans une disposition d’esprit à jouir de la musique ; pendant l’entr’acte elle expliquait à M. Elliot les paroles d’une chanson italienne. « Voici à peu près le sens, dit-elle, car une chanson d’amour ne se peut guère traduire, et je ne suis pas très savante.

— Oui, je vois que vous ne savez rien, vous vous bornez à traduire fidèlement, élégamment ces inversions et ces obscurités de la langue italienne. Ne parlez plus de votre ignorance, en voici une preuve complète.

— J’accepte vos éloges comme une bienveillante politesse, mais je ne voudrais pas subir un examen sérieux.

— Je n’ai pas fréquenté Camben-Place si longtemps sans apprécier miss Anna Elliot. Elle est trop modeste pour que le monde connaisse la moitié de ses perfections, et chez toute autre femme cette modestie ne serait pas naturelle.

— De grâce, arrêtez : c’est trop de flatterie. Que va-t-on jouer maintenant ? dit-elle en regardant le programme.

— Je vous connais peut-être, dit M. Elliot en baissant la voix, depuis plus longtemps que vous ne pensez.

— Vraiment ! comment cela se peut-il ? Vous ne pouvez me connaître que depuis mon arrivée à Bath.

— Je vous connaissais par ouï-dire, longtemps avant. On vous a dépeinte à moi. Votre personne, vos goûts, vos talents, tout est présent à mon esprit. »

M. Elliot ne se trompait pas en espérant éveiller l’intérêt d’Anna. On éprouve un charme mystérieux et irrésistible à être connue depuis longtemps sans le savoir. Elle le questionna, mais en vain. Il était ravi qu’on l’interrogeât, mais il ne voulait rien dire.

« Non, non, plus tard peut-être, mais pas maintenant. »

Anna se dit que ce ne pouvait être que M. Wenvorth, le frère du capitaine, qui avait parlé d’elle.

« Le nom d’Anna Elliot m’intéresse depuis longtemps, ajouta-t-il, et, si j’osais, j’exprimerais le désir qu’elle n’en change jamais. »

Tout à coup une autre voix attira son attention. Son père parlait à lady Dalrymph.

« C’est un très bel homme, disait-il.

— Oui, dit lady Dalrymph. Il a plus grand air que les gens qu’on voit généralement à Bath. N’est-il pas Irlandais ?

— Son nom est Wenvorth, capitaine de marine. Sa sœur est la femme de M. Croft, mon locataire à Kellynch, dans le comté de Somerset. »

Anna, ayant suivi la direction des regards de son père, aperçut le capitaine, debout au milieu d’un groupe. Quand leurs yeux se rencontrèrent, il lui sembla qu’il détournait les siens.

Mais la musique recommença, et elle fut forcée d’y donner son attention. Quand elle regarda de nouveau, il était parti.

La première partie du concert étant finie, quelques personnes proposèrent d’aller prendre du thé. Anna resta assise à côté de lady Russel, et fut débarrassée de M. Elliot. Elle était décidée à parler à Wenvorth si le hasard l’amenait auprès d’elle, malgré la présence de lady Russel, qui l’avait certainement aperçu. La salle se remplit de nouveau, et Anna eut à entendre une longue heure de musique. Elle était fort agitée, et ne pouvait être tranquille tant qu’elle n’aurait pas échangé avec lui un regard ami.

Elle se plaça à dessein à l’extrémité d’une banquette, avec une place vide auprès d’elle. Bientôt Wenvorth s’approcha, mais avec hésitation ; il avait un air grave ; le changement était frappant. Elle pensa que son père ou lady Russel l’avait peut-être blessé… Il parla du concert, dit qu’il espérait de meilleur chant et qu’il ne serait pas fâché d’en voir la fin. Mais elle défendit si bien les chanteurs, tout en tenant compte, d’une manière charmante, de l’opinion du capitaine qu’il répondit par un sourire et que sa figure s’éclaircit.

Alors il parut plus à l’aise, et jeta même un regard sur le banc pour y prendre place à côté d’Anna. À ce moment elle se sentit toucher l’épaule ; c’était M. Elliot qui la priait de vouloir bien expliquer encore l’italien. Miss Carteret désirait comprendre ce qu’on allait chanter.

Anna ne put refuser, mais jamais elle n’avait fait à la politesse un plus grand sacrifice.

Quand elle se retourna vers le capitaine, il lui dit adieu précipitamment.

« Cette chanson ne mérite-t-elle pas qu’on reste ? dit Anna soudainement poussée à encourager Wenvorth.

— Non, dit-il d’un ton singulier. Rien ici n’est digne de me retenir. » Et il partit.

Il était donc jaloux de M. Elliot. C’était là le seul motif plausible. Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant ! Ce fut un moment de joie exquise. Mais, hélas ! combien différentes furent les pensées qui suivirent ! Comment apaiser cette jalousie ? Comment pourrait-il jamais connaître les vrais sentiments d’Anna ?

Les attentions de M. Elliot la firent souffrir horriblement, ce soir-là.



CHAPITRE XXI


Le lendemain Anna se rappela avec plaisir sa promesse à Mme Shmith. Elle serait absente quand M. Elliot viendrait, car l’éviter était maintenant son seul désir. Elle éprouvait cependant pour lui une grande bienveillance ; elle lui devait de la reconnaissance et de l’estime. Mais Wenvorth existait seul pour elle, soit qu’elle dût être unie à lui, soit qu’elle en fût séparée pour toujours. Jamais peut-être les rues de Bath n’avaient été traversées par de pareils rêves d’amour.

Ce matin-là son amie sembla particulièrement reconnaissante, car elle comptait à peine sur sa visite. Elle demanda des détails, et Anna se fit un plaisir de lui raconter la soirée. Ses traits étaient animés par le souvenir. Mais ce n’était pas assez pour la curieuse Mme Shmith, qui demanda des détails particuliers sur les personnes.

« Les petites Durand étaient-elles là, la bouche ouverte pour gober la musique, comme des moineaux qui demandent la becquée. Elles ne manquent jamais un concert.

— Je ne les ai pas vues. Mais j’ai entendu dire qu’elles étaient dans la salle.

— Et la vieille lady Maclean ? Elle devait être dans votre voisinage, car vous étiez certainement aux places d’honneur, près de l’orchestre, avec lady Dalrymph ?

— Non, c’est ce que je craignais ; mais heureusement lady Dalrymph cherche toujours à être le plus loin possible, et il paraît que je n’ai pas vu grand’chose.

— Oh ! assez pour votre amusement, il me semble, et puis vous aviez mieux à faire. Je vois dans vos yeux que vous avez eu une soirée agréable. Vous causiez dans les entr’actes ? »

Anna sourit. « Que voyez-vous dans mes yeux ?

— Votre visage me dit que vous étiez hier avec la personne que vous trouvez la plus aimable entre toutes, et qui vous intéresse plus que l’univers entier. »

Une rougeur s’étendit sur les joues d’Anna ; elle ne put répondre.

« Et cela étant, continua Mme Shmith après un silence, vous saurez combien j’apprécie votre visite. C’est vraiment bien bon de votre part, vous qui avez tant d’autres invitations. »

La pénétration de Mme Shmith saisit Anna d’étonnement et de confusion ; elle ne pouvait imaginer comment elle savait quelque chose sur Wenvorth.

« Dites-moi, je vous prie, continua Mme Shmith ; M. Elliot sait-il que je suis à Bath, et que vous me connaissez ?

— M. Elliot ! reprit Anna surprise, mais elle se reprit aussitôt, et ajouta d’un air indifférent : Vous le connaissez ?

— Je l’ai connu beaucoup autrefois, dit madame Shmith gravement ; mais c’est fini maintenant.

— Vous ne m’en avez jamais rien dit ! Si je l’avais su, j’aurais eu le plaisir de lui parler de vous.

— Pour dire la vérité, dit Mme Shmith reprenant son air gai, c’est exactement le plaisir que je vous prie de me faire. M. Elliot peut m’être très utile, et si vous avez la bonté, chère miss Elliot, de prendre ma cause en main, elle sera gagnée.

— J’en serais extrêmement heureuse : j’espère que vous ne doutez pas de mon désir de vous être utile, répondit Anna, mais vous me supposez une plus grande influence que je n’en ai. Je suis parente de M. Elliot, à ce titre seulement n’hésitez pas à m’employer. »

Mme Shmith lui jeta un regard pénétrant, puis, souriant, elle lui dit :

« J’ai été un peu trop vite à ce que je vois. Pardonnez-le-moi, j’aurais dû attendre une déclaration officielle. Mais, chère miss Elliot, dites-moi, comme à une vieille amie, quand je pourrai parler. Me sera-t-il permis, la semaine prochaine, de penser, que tout est décidé, et de bâtir mes projets égoïstes sur le bonheur de M. Elliot ?

— Non, répondit Anna ; ni la semaine prochaine, ni les suivantes. Rien de ce que vous pensez ne se fera. Je ne dois pas épouser M. Elliot. Qui vous le fait croire ? »

Mme Shmith la regarda avec attention, sourit, secoua la tête et dit :

« Je crois que vous ne serez pas cruelle quand le moment sera arrivé. Jusque-là, nous autres femmes, nous ne voulons rien avouer. Tout homme qui ne nous a pas encore demandées est censé refusé. Laissez-moi plaider pour mon ancien ami. Où trouverez-vous un mari plus gentleman, un homme plus aimable ? Laissez-moi recommander M. Elliot. Je suis sûre que le colonel Wallis ne vous a dit de lui que du bien ; et qui peut le mieux connaître que le colonel Wallis ?

— Ma chère madame Shmith, il n’y a pas un an que Mme Elliot est morte. Votre supposition n’est pas admissible.

— Oh ! si ce sont là vos seules objections ! dit Mme Shmith d’un air malin, M. Elliot est sauvé, et je ne m’inquiète plus de lui. Ne m’oubliez pas quand vous serez mariée : voilà tout. Dites-lui que je suis votre amie, et il m’obligera plus facilement qu’aujourd’hui. J’espère, chère miss Elliot, que vous serez très heureuse. M. Elliot a assez de bon sens pour apprécier la valeur d’une femme telle que vous. Votre bonheur ne fera pas naufrage comme le mien. Vous avez la fortune, et vous connaissez le caractère de votre fiancé. D’autres ne l’entraîneront pas à sa ruine.

— Oui, dit Anna, je peux croire tout le bien possible de mon cousin. Son caractère paraît ferme et décidé, et j’ai pour lui un grand respect. Mais je ne le connais pas depuis longtemps, et ce n’est pas un homme qu’on puisse connaître vite. Ne comprenez-vous pas qu’il ne m’est rien ? S’il demandait ma main, je refuserais. Je vous assure que M. Elliot n’était pour rien dans le plaisir que j’ai eu hier soir. Ce n’est pas M. Elliot qui… »

Elle s’arrêta, et rougit fortement, regrettant d’en avoir tant dit. Puis, impatiente d’échapper à de nouvelles remarques, elle voulut savoir pourquoi Mme Shmith s’était imaginé qu’elle épouserait M. Elliot.

« D’abord, pour vous avoir vus souvent ensemble. J’ai pensé, comme tout le monde, que vos parents et vos amis désiraient cette union. Mais c’est depuis deux jours seulement que j’en ai entendu parler.

— Vraiment, on en a parlé !

— Avez-vous regardé la femme qui vous a introduite hier soir ? C’était la garde, Mme Rock, qui, par parenthèse, était très curieuse de vous voir et très contente de se trouver là. C’est elle qui m’a dit que vous épousiez M. Elliot.

— Elle n’a pu dire grand’chose sur des bruits qui n’ont aucun fondement, » dit Anna en riant.

Mme Shmith ne répondit pas.

« Dois-je dire à M. Elliot que vous êtes à Bath ?

— Non, certainement. Je vous remercie ; ne vous occupez pas de moi.

— Vous disiez avoir connu M. Elliot pendant longtemps ?

— Oui.

— Pas avant son mariage, sans doute ?

— Il n’était pas marié quand je l’ai connu.

— Et vous étiez très liée avec lui ?

— Intimement.

— Vraiment ! alors dites-moi ce qu’il était à cette époque : je suis curieuse de le savoir. Était-il tel qu’aujourd’hui ?

— Je ne l’ai pas vu depuis trois ans, » répondit Mme Shmith d’une voix si grave, que continuer ce sujet devenait impossible.

La curiosité d’Anna en fut accrue. Elles restèrent toutes deux silencieuses ; enfin Mme Shmith dit :

« Je vous demande pardon, chère miss Elliot, mais j’étais incertaine sur ce que je devais faire, et je me décide à vous laisser connaître le vrai caractère de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n’avez pas l’intention de l’accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver ; vous pourriez un jour ou l’autre penser différemment. Écoutez la vérité :

« M. Elliot est un homme sans cœur et sans conscience ; un être prudent, rusé et froid, qui ne pense qu’à lui, qui, pour son bien-être ou son intérêt, commettrait une cruauté, une trahison, s’il n’y trouvait aucun risque. Il est capable d’abandonner ceux qu’il a entraînés à la ruine sans le moindre remords. Il n’a aucun sentiment de justice ni de compassion. Oh ! il n’a pas de cœur, et son âme est noire. »

Elle s’arrêta, voyant l’air surpris d’Anna, et ajouta d’un ton plus calme :

« Mes expressions vous étonnent ; il faut faire la part d’une femme irritée et maltraitée, mais j’essayerai de me dominer. Je ne veux pas le décrier. Je vous dirai seulement ce qu’il a été pour moi.

« Il était, avant mon mariage, l’ami intime de mon cher mari, qui le croyait aussi bon que lui-même. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et j’eus de lui une haute opinion. À dix-neuf ans on ne raisonne pas beaucoup. Nous vivions très largement : il avait moins d’aisance que nous, et demeurait au temple ; c’est à peine s’il pouvait soutenir son rang. Mais notre maison était la sienne ; il y était le bienvenu ; on le regardait comme un frère. Mon pauvre Henri, qui avait l’esprit le plus fin et le plus généreux, aurait partagé avec lui jusqu’à son dernier sou, et je sais qu’il est venu souvent à son aide.

— Ce doit être alors, dit Anna, qu’il connut mon père et ma sœur. Je n’ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage ; cela ne s’accorde guère avec ce qu’il paraît être aujourd’hui.

— Je sais tout ! s’écria Mme Shmith. Il fut présenté à Sir Walter avant que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu’il refusa les avances qu’on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport à son mariage. Sa femme était d’une condition inférieure ; je l’ai connue pendant les deux dernières années de sa vie.

— On m’a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais j’aimerais à savoir pourquoi il repoussa les avances de mon père.

— M. Elliot, continua Mme Shmith, avait alors le désir de faire rapidement fortune par un riche mariage. Il n’avait aucun secret pour moi ; il me le dit, et me parlait souvent de votre père et de votre sœur.

— Peut-être, dit Anna frappée d’une idée soudaine, lui avez-vous quelquefois parlé de moi ?

— Très souvent : je me vantais de connaître ma chère Anna, et je disais que vous ne ressembliez guère à…… »

Elle s’arrêta brusquement.

« Cela m’explique ce que m’a dit M. Elliot hier soir. Je n’y comprenais rien. Mais je vous ai interrompue : alors M. Elliot fit un mariage d’argent ? et c’est là sans doute ce qui vous ouvrit les yeux sur son caractère ? »

Ici Mme Shmith hésita :

« Oh ! ces choses sont trop communes pour frapper beaucoup. J’étais très jeune, gaie et insouciante. Je ne pensais qu’au plaisir. La maladie et le chagrin m’ont donné d’autres idées. Mais alors je ne voyais rien de répréhensible dans ce que faisait M. Elliot. Chercher son bien avant tout me paraissait naturel.

— Mais sa femme n’était-elle pas de basse condition ?

— Oui, c’était là mon objection, mais il ne voulut rien entendre. De l’argent, c’était tout ce qu’il voulait. Le père était vitrier, le grand-père boucher. Mais elle était jolie, elle avait eu de l’éducation, et ses cousines l’avaient conduite dans la société. Le hasard lui fit rencontrer Elliot : elle l’aima. Il s’assura seulement du chiffre de la fortune. Il n’attachait pas d’importance, comme aujourd’hui, à son rang. Kellynch devait lui revenir un jour ; mais en attendant il ne se souciait guère de l’honneur de la famille. Je lui ai souvent entendu dire que si une baronnie s’achetait il vendrait la sienne pour mille francs, y compris les armoiries et la devise, le nom et la livrée. Mais ce serait mal de raconter tout ce qu’il disait sur ce sujet, et cependant je dois vous donner des preuves.

— Je n’en ai pas besoin : ce que vous m’avez dit s’accorde bien avec tout ce que nous avons entendu dire. Je suis curieuse de savoir pourquoi il est si différent maintenant ?

— Pour ma propre satisfaction, restez, et soyez assez bonne pour aller prendre dans ma chambre une petite boîte incrustée que vous trouverez sur la tablette du cabinet. »

Anna fit ce que son amie désirait, et la boîte fut placée devant Mme Shmith. Elle soupira en l’ouvrant et dit :

« Elle est pleine de lettres de M. Elliot à mon mari. J’en cherche une écrite avant mon mariage et qui a été conservée par hasard. La voici ; je ne l’ai pas brûlée, parce qu’étant peu satisfaite de M. Elliot, j’ai voulu conserver les preuves de notre ancienne intimité :

« Cher Shmith, j’ai reçu votre lettre. Votre bonté m’accable. Je voudrais que les cœurs comme le vôtre fussent moins rares ; mais j’ai vécu vingt-trois ans dans le monde, et je n’ai rien vu de pareil. Je n’ai pas besoin d’argent en ce moment. Félicitez-moi : je suis débarrassé de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retournés à Kellynch, et m’ont fait presque jurer de les visiter cet été. Mais quand j’irai, ce sera accompagné d’un arpenteur, pour savoir le meilleur parti qu’on peut tirer de la propriété. Le baronnet pourrait bien se remarier ; il est assez fou pour cela.

« S’il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation pour l’héritage.

« Je voudrais avoir un autre nom que Elliot ; j’en suis écœuré. Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous ne me le jetiez jamais à la face, voulant pour le reste de ma vie me dire

« Votre dévoué
« William Elliot. »

Anna ne put lire cette lettre sans rougir ; ce que voyant, dit Mme Shmith :

« Les expressions sont assez insolentes. Elles vous peignent l’homme. Peut-on être plus clair ? »

Anna fut quelque temps à se remettre du trouble et de la mortification qu’elle avait éprouvés.

Elle fut obligée de se dire avant de recouvrer le calme nécessaire, que cette lecture était la violation du secret d’une lettre, et qu’on ne devait juger personne sur un pareil témoignage.

« Je vous remercie, dit-elle. Voici bien la preuve complète de ce que vous m’avez dit. Mais pourquoi se lier avec nous, à présent ?

— Vous allez le savoir : je vous ai montré ce qu’était M. Elliot, il y a douze ans ; je vais vous le montrer tel qu’il est aujourd’hui. Je ne puis vous donner des preuves écrites, mais un témoignage verbal authentique. Il désire réellement vous épouser. Ses intentions sont très sincères. Mon autorité en ceci est le colonel Wallis.

— Vous le connaissez donc ?

— Non, la chose ne me vient pas si directement, mais la source n’en est pas moins bonne. M. Elliot parle à cœur ouvert de ses projets de mariage au colonel Wallis, qui me paraît un caractère sensé, prudent et observateur. Mais il a une jolie femme très sotte, à qui il dit tout ce qu’il fait ; celle-ci répète tout à sa garde, qui me le redit.

— Ma chère Mme Shmith, votre autorité est en faute. Les idées que M. Elliot a sur moi n’expliquent aucunement ses efforts pour se réconcilier avec mon père. Ils étaient déjà sur un pied d’intimité quand je suis arrivée à Bath.

— Oui, je sais cela, mais… Écoutez-moi seulement : vous jugerez bientôt s’il faut y croire, en écoutant quelques particularités que vous pourrez immédiatement contredire ou confirmer. Il vous avait vue et admirée avant d’aller à Bath sans vous connaître, est-ce vrai ?

— Oui, je l’ai vu à Lyme.

— Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance à mon amie. Il vous vit à Lyme, et vous lui plûtes tellement qu’il fut ravi de vous retrouver à Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Dès ce moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que l’amie de votre sœur est à Bath depuis le commencement de septembre ; que c’est une femme habile, insinuante ; une belle personne, pauvre et… qui doit désirer s’appeler lady Elliot ; et l’on se demande avec surprise pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger. »

Ici, Mme Shmith s’arrêta un moment ; mais, Anna gardant le silence, elle continua :

« Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps avant votre arrivée. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l’œil sur votre père et étudiait avec intérêt ce qui se passe ici ; il mit M. Elliot au courant des cancans. Celui-ci a complètement changé d’avis pour ce qui touche le rang et les relations ; et maintenant qu’il est riche, il s’est accoutumé à étayer son bonheur sur sa baronnie future. Il ne peut supporter l’idée de ne pas être Sir Walter. Vous pouvez deviner que les nouvelles apportées par son ami ne lui ont pas été agréables. Il a résolu de s’établir à Bath et de se lier avec la famille, afin de s’assurer du danger et de circonvenir la dame, s’il était nécessaire, et le colonel a promis de l’aider. Le seul but de M. Elliot était d’abord d’étudier Mme Clay et Sir Walter, quand votre arrivée y ajouta un autre motif. Mais je n’ai pas besoin d’entrer dans des détails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s’est passé depuis.

— Oui, dit Anna ; ce que vous me dites s’accorde avec ce que j’ai vu. La ruse a toujours quelque chose d’offensif ; et les manœuvres de l’égoïsme et de la duplicité sont révoltantes ; mais rien de ce que j’ai entendu ne me surprend, j’ai toujours supposé à sa conduite un motif caché. J’aimerais à connaître sa pensée sur la probabilité de l’événement qu’il redoute.

— Il pense que Mme Clay sait qu’il voit son jeu, qu’elle le craint, et que sa présence l’empêche d’agir comme elle le voudrait. Mais il partira un jour ou l’autre, et je ne vois pas comment il pourra être jamais tranquille, tant qu’elle gardera son influence. Mme Wallis a une idée amusante, c’est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot que votre père n’épousera pas Mme Clay. Cela ne l’empêchera pas, dit Mme Rock, d’en épouser une autre.

— Je suis très enchantée de savoir tout cela ; il me sera peut-être plus pénible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut agir. M. Elliot est décidément un homme mondain et rusé qui n’a d’autres principes pour le guider que l’égoïsme. »

Mais Mme Shmith n’en avait pas fini avec M. Elliot, Il avait entraîné son mari à sa ruine ; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un cœur aimant, un caractère facile et insouciant, et une intelligence très médiocre ; que son ami le dominait et probablement le méprisait. Devenu riche lui-même, M. Elliot s’inquiéta peu des embarras financiers de son ami, qui mourut juste à temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais ils avaient assez connu la gêne pour savoir qu’il ne fallait pas compter sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus d’honneur à son cœur qu’à son jugement, le nomma son exécuteur testamentaire ; il refusa, malgré les prières de Mme Shmith, ne voulant pas s’engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude équivalait pour Anna presque à un crime. Elle écouta cette histoire, comprenant que ce récit soulageait son amie, et s’étonnant seulement de son calme habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d’Anna, avait espéré obtenir par son intermédiaire un service de M. Elliot. C’était pour recouvrer une propriété dans les Indes, dont les revenus étaient sous le séquestre ; elle était forcée de renoncer à cet espoir.

Anna ne put s’empêcher de s’étonner que Mme Shmith eût d’abord parlé si favorablement de M. Elliot.

« Ma chère, lui répondit-elle, je regardais votre mariage comme certain, et je ne pouvais vous dire sur lui la vérité ; mais mon cœur souffrait quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualités, et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas désespérer. Sa première femme fut malheureuse, mais elle était ignorante et sotte, et il ne l’avait jamais aimée. J’espérais qu’il en serait autrement pour vous. »

Anna frissonna à la pensée de ce qu’elle aurait souffert. Était-il possible qu’elle eût consentie devenir lady Elliot ? Et lequel des deux eût été le plus misérable, quand le temps aurait tout fait connaître, mais trop tard.



CHAPITRE XXII


Une fois rentrée chez elle, Anna se mit à penser à tout cela ; elle était soulagée de pouvoir juger M. Elliot librement et de ne lui plus devoir aucune amitié. Cependant elle sentait combien son père serait froissé ; elle se préoccupait du chagrin et du désappointement de lady Russel, mais il fallait tout lui dire et attendre tranquillement la suite des événements. En arrivant chez elle, elle apprit que M. Elliot était venu, mais qu’il reviendrait le soir.

Je ne pensais pas à l’inviter, dit Élisabeth d’un air qu’elle affectait de rendre insouciant ; mais il désirait tellement venir, du moins à ce que dit Mme Clay.

— Oui, vraiment, dit celle-ci ; je n’ai jamais vu solliciter une invitation d’une manière plus pressante. J’étais réellement en peine pour lui, car votre sœur, impitoyable, semble décidée à être cruelle.

— Oh ! s’écria Élisabeth, je suis trop accoutumée à ces choses pour en être touchée. Mais quand j’ai vu combien il regrettait de ne pas rencontrer mon père, j’ai cédé. Ils paraissent tous deux tellement à leur avantage quand ils sont ensemble. Leurs façons sont si parfaites ; et M. Elliot est si respectueux !

— Cela est charmant, dit Mme Clay n’osant cependant regarder Anna. Ils sont comme père et fils. Chère miss Elliot, ne puis-je pas le dire ?

— Oh ! je laisse chacun dire ce qu’il veut ; s’il vous plaît de penser ainsi ! Mais il me semble que ses attentions ressemblent à celles de tout le monde.

— Ma chère miss Elliot ! dit Mme Clay levant les mains et les yeux au ciel et affectant un silence étudié.

— Ma chère Pénélope, ne prenez pas l’alarme. Je l’ai invité, puis congédié avec un sourire : j’ai eu pitié de lui. »

Anna admira la dissimulation de Mme Clay, qui paraissait attendre avec un tel plaisir celui qui venait contre-carrer ses plans.

Il était impossible qu’elle ne détestât pas M. Elliot, et cependant il lui fallait prendre un air calme, obligeant et se montrer satisfaite d’être une simple amie pour Sir Walter, tandis qu’elle aurait bien voulu être autre chose.

Anna éprouva, en voyant M. Elliot, un pénible embarras. Maintenant qu’elle voyait clairement sa fausseté, sa déférence et ses attentions pour Sir Walter étaient odieuses ; et, songeant à sa conduite avec M. Shmith, elle pouvait à peine supporter ses sourires, son air affable et l’expression de ses sentiments artificiels. Elle ne voulait ni explications, ni rupture, mais être aussi froide que la parenté le permettait. Elle fut bien aise d’apprendre qu’il quittait Bath pour deux jours.

Le lendemain elle annonça son intention d’aller passer la matinée chez lady Russel.

« Très bien, dit Élisabeth : faites-lui mes compliments ; c’est tout ce que j’ai à lui dire. Rendez-lui aussi cet ennuyeux livre qu’elle a voulu me prêter. Je ne puis pourtant pas m’ennuyer à lire tous les poèmes ou toutes les statistiques qui paraissent. Lady Russel est insupportable avec ses nouvelles publications. Je l’ai trouvée horriblement mise hier soir ; mais il n’est pas nécessaire que vous le lui disiez. Je croyais qu’elle avait un peu de goût, et j’ai eu honte d’elle. Un air officiel et apprêté. Et elle se tient si raide ! Faites-lui mes meilleurs compliments, cela va sans dire.

— Et les miens aussi, ajouta Sir Walter, et vous pouvez dire que j’ai l’intention d’aller bientôt la voir. Soyez polie. Mais je me contenterai de laisser ma carte, il ne faut pas faire de visites le matin à de vieilles femmes. Si seulement elle mettait du rouge, elle ne craindrait pas qu’on la voie. La dernière fois que j’y suis allé, les jalousies ont été baissées immédiatement. »

Tandis qu’il parlait, on frappa, et M. et Mme Charles Musgrove furent introduits. La surprise fut grande : mais Anna seule fut contente ; les autres étaient indifférents. Cependant, aussitôt qu’on sut qu’ils n’avaient pas l’intention de s’installer à la maison, Sir Walter et Élisabeth devinrent plus aimables et firent les honneurs de la maison. Élisabeth conduisit Marie dans un autre salon pour lui en faire admirer les magnificences.

Anna, restée seule avec Charles, sut alors que Henriette et Benwick étaient du voyage. Voici comment ceci avait été décidé. Ce dernier ayant affaire à Bath, Charles s’était proposé pour venir avec lui ; mais Marie ne supporta pas l’idée de rester seule et mit tout projet en suspens. Heureusement Mme Musgrove mère se décida à venir à Bath avec Henriette pour acheter les toilettes de noces de ses deux filles, et elle emmena Marie.

Anna apprit que, Charles Hayter ayant obtenu une cure provisoire, les deux familles avaient consenti au mariage de leurs enfants.

« Je suis bien heureuse d’apprendre, dit Anna, que les deux sœurs qui s’aiment tant et qui ont un égal mérite, aient trouvé une situation égale. J’espère que votre père et votre mère sont tout à fait heureux.

— Mon père aimerait autant que ses futurs gendres fussent plus riches ; mais c’est là leur seul défaut. Marier deux filles à la fois n’est pas une opération financière très agréable ; cela diminue singulièrement les ressources de mon père. Je ne dis pas que mes sœurs n’y aient pas droit : mon père s’est toujours montré très libéral envers moi. Mais Marie n’approuve qu’à demi le mariage de Henriette : elle ne rend pas justice à Hayter, et ne pense pas assez à Wenthrop. Je ne puis lui faire admettre la valeur de la propriété. C’est un mariage qui a de l’avenir. J’ai toujours aimé Charles, et je ne cesserai pas de l’aimer aujourd’hui.

— J’espère que Louisa est tout à fait guérie ? »

Il répondit avec hésitation :

« Oui, je la crois guérie ; mais elle est bien changée, on ne la voit plus courir, rire et danser. Si l’on ferme une porte trop fort, elle tressaille et s’agite ; et Benwick s’assoit près d’elle, lui parle bas et lui lit des vers tout le long du jour. »

Anna ne put s’empêcher de rire :

« Cela n’est pas de votre goût ; mais je crois que c’est un excellent jeune homme.

— Certainement ; personne n’en doute, j’apprécie fort Benwick ; quand on peut le décider à parler, il cause bien. Ses lectures ne lui ont fait aucun tort, car il se bat aussi volontiers qu’il lit. Nous avons eu lundi dernier une fameuse chasse aux rats dans les granges de mon père, et il y a joué un si beau rôle que je l’en aime davantage. »

Ici Charles fut obligé d’aller admirer les glaces et les porcelaines de Chine mais Anna en avait entendu assez pour être au courant et pour se réjouir. Cependant elle soupira ; mais ce n’était pas un soupir d’envie : elle eût bien voulu avoir la même part de bonheur que les autres sans diminuer la leur. La visite se passa gaiement ; Marie était de bonne humeur, et si satisfaite du voyage dans le landau à quatre chevaux de sa belle-mère, qu’elle était disposée à admirer tout ce qu’on lui montrait. Son importance personnelle était rehaussée par ce bel appartement.

Élisabeth sentait qu’il fallait inviter à dîner les Musgrove, mais elle ne pouvait supporter l’idée qu’ils verraient une diminution de serviteurs et de représentation, eux si inférieurs aux Elliot de Kellynch ! Ce fut un combat entre les convenances et la vanité. Celle-ci eut le dessus, et Élisabeth fut satisfaite. Elle se dit : « Ce sont de vieilles idées de province sur l’hospitalité. On sait que nous ne donnons pas de dîners ; personne ici ne le fait, et je suis sûre qu’une invitation ne serait pas agréable à Mme Musgrove : elle est gênée avec nous, et hors de son monde. Je les inviterai pour la soirée de demain ; ce sera une nouveauté et un plaisir : ils n’ont jamais vu deux salons comme ceux-ci. Ils seront ravis, ce sera une petite réunion choisie. »

Marie fut parfaitement contente de cette invitation ; on devait la présenter à M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui être plus agréable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait hâte de revoir ses amis d’Uppercross, et elle reçut le meilleur accueil.

Henriette, dont l’âme était épanouie par le bonheur, fut bienveillante et gracieuse. Mme Musgrove était reconnaissante des services d’Anna. Ce fut une expansion, une chaleur, une sincérité qui la ravirent d’autant plus qu’elle en était privée chez elle. Elle fut invitée ou plutôt réclamée comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses habitudes serviables écoutant l’histoire de Louisa et d’Henriette, donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins, s’interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou tâcher de la convaincre qu’elle n’avait été dupe de personne, car Marie, tout en s’amusant à regarder les passants par la fenêtre, ne pouvait s’empêcher de laisser travailler son imagination.

Une nombreuse compagnie arrivant dans un hôtel y porte beaucoup de bruit et de mouvement ; et Anna n’avait pas été là une demi-heure, que la vaste salle était à moitié remplie de boîtes et de paquets ; puis vinrent les amies de Mme Musgrove, et, bientôt après, Harville et Wenvorth. Il sembla à Anna qu’il était dans la même disposition d’esprit que le jour du concert, et qu’il voulait l’éviter. Elle s’efforça d’être calme et se raisonna ainsi : « Si nous nous aimons encore, nos cœurs finiront par se comprendre ; la destinée ne nous a pas rapprochés pour que nous nous cherchions des querelles absurdes. »

« Anna, s’écria Marie, voici Mme Clay debout sous la colonnade avec un monsieur près d’elle. Ils semblent causer intimement. Comment se nomme-t-il ? Venez ; dites-le-moi. Mon Dieu ! je me souviens ; c’est M. Elliot.

— Non, s’écria Anna vivement, ce ne peut être lui. Il a dû quitter Bath ce matin à neuf heures, et il ne reviendra que demain. »

Elle sentit que Wenvorth la regardait, ce qui la vexa et l’embarrassa et lui fit regretter ce qu’elle avait dit.

Marie, voulant qu’on supposât qu’elle connaissait son cousin, se mit à parler des ressemblances de famille, affirma que c’était M. Elliot, et appela encore Anna pour regarder elle-même. Mais Anna ne bougea pas. Son malaise cependant augmenta quand elle vit les sourires et les regards d’intelligence échangés entre deux ou trois dames, comme si elles se croyaient dans le secret. Il était évident qu’on avait causé d’elle.

« Venez voir, s’écria Marie ; ils se séparent et se donnent la main. Est-ce que vous ne reconnaîtriez pas M. Elliot ? Vous semblez avoir oublié Lyme. »

Pour cacher son embarras, Anna alla vivement à la fenêtre. Elle s’assura que c’étaient Mme Clay et M. Elliot, et, réprimant sa surprise, elle dit tranquillement :

« Oui, c’est M. Elliot. Il a changé son heure de départ, voilà tout ; ou je puis m’être trompée. »

Elle revint s’asseoir avec l’espoir consolant d’avoir paru indifférente. Les dames partirent ; Charles, après avoir maudit leur visite, dit :

« Mère, j’ai fait quelque chose qui vous fera plaisir ; j’ai loué une loge pour demain, et j’ai invité Wenvorth, je suis sûr qu’Anna ne sera pas fâchée de venir avec nous. N’ai-je pas bien fait ?

— Bonté du ciel, s’écria Marie. Qu’avez-vous fait ? Avez-vous oublié que nous sommes engagés à Camben-Place, et que nous y rencontrerons lady Dalrymph, M. Elliot et les principaux parents de la famille ?

— Bah, répondit Charles ; qu’est-ce que c’est qu’une soirée ? Votre père pouvait nous inviter à dîner, s’il voulait nous voir. Faites ce que vous voudrez ; moi, j’irai au spectacle.

— Oh ! Charles, ce serait abominable, quand vous avez promis.

— Non ; j’ai seulement salué et souri, en disant : « Trop heureux ! » Ce n’est pas là une promesse.

— Vous irez, Charles ; ce serait impardonnable d’y manquer. On doit nous présenter ; il y a toujours eu une grande liaison entre les Dalrymph et nous. Et M. Elliot est l’héritier de mon père ; des attentions lui sont dues à ce titre.

— Ne me parlez pas d’héritiers, s’écria Charles : je ne suis pas de ceux qui négligent le pouvoir régnant pour s’incliner devant l’astre nouveau. Si je n’y allais pas pour votre père, il serait scandaleux d’y aller pour son héritier. Qu’est-ce que M. Elliot est pour moi ? »

Cette expression d’insouciance ranima Anna, qui vit le capitaine regarder et écouter avec attention, Aux dernières paroles de Charles, il la regarda.

Charles et Marie continuaient à discuter le projet de spectacle : Mme Musgrove s’interposa.

« Il vaut mieux y renoncer, Charles, et demander la loge pour mardi. Ce serait dommage d’être séparés, et nous y perdrions aussi miss Anna ; et si elle n’est pas avec nous, ni Henriette ni moi nous ne nous soucions du spectacle. »

Anna fut sincèrement reconnaissante de ces paroles ; elle dit d’un ton décidé : « S’il ne dépendait que de moi, madame, la soirée à la maison ne serait pas le plus petit obstacle. Je n’ai aucun plaisir à ces présentations, et je serais trop heureuse d’aller au théâtre avec vous. »

Elle sentit qu’on l’observait, et n’osa pas même lever les yeux pour voir l’effet de ses paroles. On convint du mardi. Charles se réserva seulement de taquiner sa femme en déclarant qu’il irait seul au spectacle, si personne ne voulait y aller. Le capitaine Wenvorth quitta sa place, et vint s’arrêter comme par hasard devant Anna.

« Vous n’avez pas été assez longtemps à Bath, dit-il, pour jouir des soirées qu’on y donne.

— Ces soirées ne me plaisent pas, je ne suis pas joueuse.

— Je sais que vous ne l’étiez pas autrefois ; mais le temps opère de grands changements.

— Je n’ai pas tant changé, » dit-elle ; puis elle s’arrêta, craignant quelque interprétation.

Quelques instants après, il dit, comme si c’était une réflexion soudaine :

« Il y a un siècle, vraiment : huit ans et demi ! »

Anna ne put savoir s’il en aurait dit davantage ; Henriette demanda à sortir, et Anna dissimula sa contrariété ; elle se dit que si Henriette l’avait su, elle en aurait eu pitié, elle qui était si sûre de l’affection de son fiancé.

Sir Walter et Élisabeth vinrent interrompre leurs apprêts de départ : leur présence apporta un froid général. Anna se sentit oppressée, et vit la même impression autour d’elle. Le bien-être, la liberté, la gaîté, disparurent ; un froid maintien, un silence compassé, une conversation insipide, accueillirent son père et sa sœur. Quelle mortification c’était pour elle ! Cependant elle eut une satisfaction : le capitaine Wenvorth fut salué par sa sœur plus gracieusement que la première fois. Élisabeth renouvela son invitation pour tous les Musgrove, « une soirée intime, » dit-elle, et, posant sur la table les lettres d’invitation qu’elle avait apportées, elle adressa un sourire à Wenvorth en lui en présentant une. Elle avait réfléchi qu’un homme d’une telle tournure ferait bien dans son salon, et elle consentait à oublier le passé.

Quand Sir Walter et Élisabeth furent partis, l’animation et la gaîté reparurent, excepté pour Anna. Elle pensait à la manière douteuse dont Wenvorth avait remercié plutôt qu’accepté l’invitation, montrant plus de surprise que de plaisir. Elle savait qu’il ne pouvait regarder cette invitation comme une excuse pour le passé. Il tint la carte dans sa main après leur départ, comme s’il réfléchissait à tout cela. « Pensez-donc qu’Élisabeth a invité tout le monde, chuchota Marie assez haut pour être entendue. Je ne suis pas surprise que le capitaine soit ravi. Vous voyez qu’il ne peut pas se séparer de sa carte. »

Anna saisit le regard de Wenvorth ; elle vit sa joue rougir, et sa bouche exprimer le mépris.

Elle se détourna pour ne pas en voir davantage.

On se sépara. Anna, sollicitée de rester à dîner, refusa. Elle avait besoin de calme et de silence après les agitations de la journée.

Revenue à Camben-Place, elle eut à entendre tous les projets d’Élisabeth et de Mme Clay pour la soirée, tous les détails d’embellissement, l’énumération des invités, tout ce qui ferait de cette soirée la plus élégante qu’on eût jamais vue à Bath. Pendant ce temps, elle était obsédée par une pensée unique :

« Viendra-t-il ? » Elle ne pouvait deviner s’il se croirait obligé de venir. Elle oublia un moment sa préoccupation pour dire à Mme Clay qu’elle l’avait vue causer avec M. Elliot. Elle crut voir sur sa figure une certaine confusion, qui pouvait bien être causée par des reproches ou des observations de M. Elliot.

Elle s’écria cependant d’un air assez naturel :

« Ah ! c’est vrai ! ma chère. Croiriez-vous, miss Elliot, que j’ai rencontré M. Elliot dans la rue Bath ? Je n’ai jamais été plus étonnée ; nous avons fait quelques pas ensemble. Quelque chose l’avait empêché de partir ; je ne sais plus quoi, car j’étais pressée et je ne pouvais guère attendre… Il voulait savoir à quelle heure il pourrait être reçu demain, il ne pensait qu’à votre soirée, et moi aussi, et même depuis que je suis rentrée ; sans cela, cette rencontre ne me serait pas si entièrement sortie de la mémoire. »



CHAPITRE XXIII


Anna ayant promis d’aller chez les Musgrove, elle remit au lendemain la visite à lady Russel. Un jour de plus était accordé à la bonne réputation de M. Elliot, comme à la sultane Shéhérazade des Mille et une Nuits.

Le mauvais temps la mit en retard, et quand elle arriva chez les Musgrove, elle y trouva Mme Croft, Harville et Wenvorth. Marie et Henriette ne l’avaient pas attendue ; mais elles avaient recommandé à Mme Musgrove de la retenir jusqu’à leur retour.

Elle dut se soumettre, et fut bientôt plongée dans toutes les agitations que l’extrême bonheur et l’extrême chagrin peuvent procurer.

Deux minutes après son arrivée, Wenvorth dit à Harville.

« Nous écrirons la lettre en question, Harville, si vous voulez me donner ce qu’il faut pour écrire. »

Tout étant préparé, il s’approcha de la table et, tournant le dos à tous, il s’absorba dans sa lettre.

Mme Musgrove racontait à Mme Croft comment le mariage de sa fille s’était décidé, avec cet insupportable chuchotement que tout le monde peut entendre. Anna ne put éviter d’entendre certains détails et des rabâchages insipides que Mme Croft écoutait avec une attention bienveillante. Anna espérait que Wenvorth n’entendait pas.

« Tout bien considéré, disait Mme Musgrove, nous avons jugé convenable de ne pas attendre davantage ; Charles Hayter se mourait d’impatience. Je ne hais rien tant que les longs engagements ; six mois, un an tout au plus, mais pas davantage.

— C’est précisément ce que j’allais vous dire ; surtout quand on ignore s’il ne surviendra pas quelque obstacle ; je trouve cela très imprudent, et les parents devraient l’empêcher autant qu’ils peuvent. J’aimerais mieux voir les jeunes gens se marier avec un petit revenu, et lutter avec les difficultés de la vie que d’être liés longtemps d’avance. »

Anna trouvait là un intérêt inattendu. Elle s’appliqua ces paroles, sentit un frémissement parcourir tout son corps, et jeta involontairement un regard sur la table. Le capitaine avait cessé d’écrire : il écouta et se retourna pour lui jeter un regard rapide et profond.

Les deux dames continuèrent à redire les mêmes vérités, à les renforcer par des exemples. Mais Anna n’entendit qu’un bruit de voix ; tout était confusion dans son esprit.

Harville, qui n’avait rien entendu, s’approcha d’une fenêtre et parut inviter Anna à le rejoindre. Il la regarda avec un sourire et fit un petit mouvement de tête qui disait : « Venez, j’ai quelque chose à vous dire. »

Anna alla vers lui ; alors il reprit l’expression sérieuse et pensive qui lui était habituelle.

« Voyez, dit-il, déployant un paquet qu’il avait dans la main et montrant une miniature. Connaissez-vous cette personne ?

— Certainement, capitaine.

— Et vous pouvez deviner à qui ce portrait est destiné. Mais, dit-il d’une voix grave, il n’a pas été fait pour elle. Miss Elliot, vous rappelez-vous notre promenade à Lyme ? Nous nous affligions pour lui. Je ne croyais guère alors. Mais, n’importe. La peinture a été faite au Cap. Harville rencontra là un jeune artiste allemand, et pour remplir une promesse faite à ma pauvre sœur, il posa, et lui rapporta ce portrait. Je suis chargé maintenant de le donner à une autre femme. Quelle commission pour moi ! mais qui pouvait la faire ? Je ne suis pas fâché, vraiment, de la laisser à un autre, dit-il en désignant Wenvorth. Le capitaine s’en charge ; c’est pour cela qu’il écrit. » Et il ajouta, avec une lèvre tremblante : « Pauvre Fanny} ! Elle ne l’aurait pas oublié sitôt !

— Non, dit Anna d’une voix pénétrée, je le crois facilement.

— Ce n’était pas dans sa nature : elle l’adorait.

— Une femme qui aime vraiment est ainsi. »

Harville eut un sourire qui signifiait : « Réclamez-vous pour votre sexe ? » et Anna répondit, en souriant aussi : « Oui, nous ne sommes pas si oublieuses que vous ; c’est peut-être notre destinée plutôt que notre mérite. Nous n’y pouvons rien. Nous vivons à l’intérieur, tranquilles, renfermées, et nous n’existons que par le sentiment. Vous êtes forcés à l’action ; vous avez toujours quelque affaire qui vous ramène dans le monde ; le changement et l’occupation continuels affaiblissent bientôt vos impressions.

— En admettant (ce que je ne fais pas) que votre assertion soit vraie, elle ne s’applique pas à Benwick. Il n’a pas été forcé à l’action ; la paix l’a ramené à terre à ce moment-là, et depuis il a toujours vécu avec nous.

— C’est très vrai, dit Anna ; je l’avais oublié. Mais qu’allez-vous répondre à cela, capitaine ? Si le changement ne vient pas des circonstances extérieures, il vient du dedans, de la nature de l’homme, ce doit être le cas du capitaine Benwick.

— Non, non, je n’admets pas que ce soit la nature de l’homme plus que de la femme d’oublier ceux qu’on aime ou qu’on a aimés. Je crois le contraire. Il y a une véritable analogie entre notre corps et notre esprit ; là où le corps est le plus fort, le sentiment l’est aussi : il est capable de supporter une plus rude épreuve, comme d’affronter un plus mauvais temps.

— Vos sentiments peuvent être les plus forts, dit Anna ; mais le même esprit d’analogie m’autorise à dire que les nôtres sont les plus tendres. L’homme est plus robuste que la femme, mais il ne vit pas plus longtemps, ce qui explique mes idées sur la nature de ses affections. S’il en était autrement, ce serait trop cruel pour vous. Vous avez à lutter avec des dangers, des souffrances ; vous travaillez et vous fatiguez votre temps ; votre santé, votre vie, ne sont pas à vous. Ce serait cruel vraiment (ceci fut dit d’une voix tremblante) si les sentiments des femmes étaient ajoutés à tout cela.

— Nous ne serons jamais d’accord sur ce point, » commença Harville, quand un léger bruit attira son attention. La plume de Wenvorth était tombée de ses mains, et Anna tressaillit en s’apercevant qu’il était plus près qu’elle ne croyait.

— Avez-vous fini votre lettre ? dit Harville.

— Pas encore, quelques lignes seulement : j’aurai fini dans cinq minutes.

— Rien ne presse ; je suis très bien ancré ici, dit-il en souriant à Anna ; bien approvisionné ; je ne manque de rien. Eh bien, miss Elliot, dit-il en baissant la voix, comme je vous le disais, nous ne serons jamais d’accord sur ce point ; aucun homme ni aucune femme ne peuvent l’être sans doute : mais laissez-moi vous dire que l’histoire est contre vous, en prose et en vers. Si j’avais autant de mémoire que Benwick, j’apporterais cinquante citations pour appuyer ma thèse. Je ne crois pas avoir ouvert dans ma vie un seul livre qui n’ait parlé de l’inconstance des femmes. Chansons et proverbes : tout en parle. Mais, direz-vous peut-être, ils ont été écrits par des hommes ?

— Oui, s’il vous plaît, ne prenons pas pour arbitres les livres. Les hommes, en écrivant l’histoire, ont sur nous tous les avantages ; ils ont plus d’instruction, et la plume est dans leurs mains. Je n’admets pas que les livres prouvent quelque chose.

— Mais quelle preuve aurons-nous ?

— Nous n’en aurons jamais. Nous débutons chacun avec une prévention en faveur de notre propre sexe ; nous y ajoutons toutes les preuves que nous pouvons trouver à l’appui, et précisément ces preuves ne peuvent être données sans trahir un secret.

— Ah ! s’écria Harville d’un ton profondément ému, si je pouvais vous faire comprendre tout ce qu’éprouve un homme, quand, jetant un dernier regard sur sa femme et ses enfants, il suit des yeux le bateau qui les emporte, et se demande s’il les reverra jamais. Si je pouvais vous dire la joie de son âme quand il les revoit après, une longue absence ; quand il a calculé l’heure de leur retour, et qu’il les voit arriver un jour plus tôt, comme si le ciel leur avait donné des ailes ! Si je pouvais vous dire tout ce qu’un homme peut faire et supporter ; tout ce qu’il peut se glorifier de faire pour ses chers trésors ! Je parle seulement de ceux qui ont un cœur ! dit-il en appuyant la main sur sa poitrine.

— Ah ! dit Anna vivement ; je rends justice à vos sentiments et aux hommes qui vous ressemblent. Je mériterais le mépris si j’osais supposer que la véritable affection et la confiance appartiennent seulement aux femmes. Non, je vous crois capables dans le mariage de toutes les grandes et nobles choses. Je crois que vous pouvez supporter beaucoup tant que… (permettez-moi de le dire), tant que vous avez un but. Je veux dire tant que la femme que vous aimez existe et vit pour vous. Le seul privilège que je réclame pour mon sexe (et il n’est pas très enviable, n’en soyez pas jaloux), c’est d’aimer plus longtemps quand il n’y a plus ni vie ni espoir. » Elle ne put en dire davantage ; son cœur était trop plein, sa poitrine trop oppressée.

— Vous êtes une bonne âme, s’écria le capitaine lui posant la main sur le bras avec affection. Il n’y a pas moyen de se quereller avec vous. Et puis ma langue est liée quand je pense à Benwick. »

Leur attention fut appelée ailleurs : Mme Croft s’en allait.

« Nous nous séparons ici, je crois, Frédéric. Je retourne chez moi, et vous, vous avez un rendez-vous avec votre ami. Ce soir, nous aurons le plaisir de nous rencontrer tous à votre soirée, » dit-elle à Anna. « Nous avons reçu hier l’invitation de votre sœur, et j’ai compris que Frédéric était invité aussi. Vous êtes libre, n’est-ce pas, Frédéric ? »

Wenvorth pliait sa lettre à la hâte, il ne put ou ne voulut pas répondre à cela.

« Oui, dit-il, nous nous séparons ; mais nous vous suivrons bientôt, c’est-à-dire Harville, si vous êtes prêt, je le suis dans une minute ; je sais que vous ne serez pas fâché d’être dehors. »

Wenvorth, ayant cacheté rapidement sa lettre, semblait pressé de partir. Anna n’y comprenait rien. Harville lui dit un amical adieu ; mais de Wenvorth elle n’eut pas un mot, pas un regard, quand il sortit.

Elle n’avait eu que le temps de s’approcher de la table, quand la porte s’ouvrit, et qu’il rentra. Il s’excusa, disant qu’il avait oublié ses gants ; il s’approcha de la table, et, tirant une lettre de dessous les autres papiers, la mit sous les yeux d’Anna en la regardant d’un air suppliant, puis il sortit avant que Mme Musgrove eût le temps de voir s’il était entré.

Anna fut agitée au delà de toute expression. La lettre, dont l’adresse « Miss A. E. » était à peine lisible, était celle qu’il avait pliée si rapidement. On croyait qu’il écrivait à Benwick, et c’était à elle ! La vie d’Anna dépendait du contenu de cette lettre ! Mais tout était préférable à l’attente, Mme Musgrove était occupée ailleurs, et Anna put, sans être aperçue, lire ce qui suit :

« Je ne puis me taire plus longtemps. Il faut que je vous écrive. Vous me percez le cœur ! Ne me dites pas qu’il est trop tard ! que ces précieux sentiments sont perdus pour toujours. Je m’offre à vous avec un cœur qui vous appartient encore plus que lorsque vous l’avez brisé il y a huit ans. Ne dites pas que l’homme oublie plus tôt que la femme, que son amour meurt plus vite. Je n’ai jamais aimé que vous. Je puis avoir été injuste, j’ai été faible et vindicatif, mais jamais inconstant. C’est pour vous seule que je suis venu à Bath, c’est à vous seule que je pense ; ne l’avez-vous pas vu ? N’auriez-vous pas compris mes désirs ? Je n’aurais pas attendu depuis dix jours, si j’avais connu vos sentiments comme je crois que vous avez deviné les miens. Je puis à peine écrire. J’entends des mots qui m’accablent. Vous baissez la voix, mais j’entends les sons de cette voix qui sont perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite créature ! vous nous rendez justice, en vérité, en croyant les hommes capables de constance. Croyez à ce sentiment inaltérable chez

F. W.

« Il faut que je parte, incertain de mon sort : mais je reviendrai ici, ou j’irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je dois entrer ce soir ou jamais chez votre père. »

Après cette lecture, Anna fut longtemps à se remettre. Chaque instant augmentait son agitation : elle était comme écrasée de bonheur et avant qu’elle pût sortir de cet état violent, Charles, Marie et Henriette rentrèrent.

Elle s’efforça d’être calme, mais elle ne comprit pas un mot de ce qu’on disait. Elle fut obligée de s’excuser et de dire qu’elle était souffrante. On remarqua alors qu’elle était très pâle, qu’elle paraissait agitée et préoccupée, et l’on ne voulut pas sortir sans elle. Cela était cruel !… Si seulement on était parti, lui laissant la tranquille possession de cette chambre ! mais voir tout le monde autour d’elle lui donnait le vertige et la désespérait. Elle dit qu’elle voulait retourner chez elle.

« Certainement, ma chère, dit Mme Musgrove ; partez vite, et prenez soin de vous, afin d’être bien remise ce soir. Charles, demandez une voiture ; elle ne peut pas marcher. »

Aller en voiture, c’était là le pire, perdre la possibilité de dire deux mots au capitaine ! Elle ne pouvait supporter cette pensée. Elle protesta vivement, et on la laissa enfin partir.

« Soyez assez bonne, madame, dit-elle en sortant, pour dire à ces messieurs que nous espérons les avoir tous ce soir, et particulièrement le capitaine Benwick et M. Wenvorth. »

Elle craignait quelque malentendu qui gâterait son bonheur. Une autre contrariété survint : Charles voulut l’accompagner, cela était cruel, mais elle ne pouvait s’y refuser.

Arrivés à la rue Union, un pas rapide et qui lui était familier se fit entendre derrière eux. Elle eut le temps de se préparer à voir Wenvorth. Il les rejoignit, puis parut indécis sur ce qu’il devait faire ; il se tut et la regarda. Elle soutint ce regard en rougissant. Alors l’indécision de Wenvorth cessa et il marcha à côté d’elle.

Charles, frappé d’une pensée soudaine, dit tout à coup :

« Capitaine, où allez-vous ? À Gay-Street, ou plus loin ?

— Je n’en sais rien, dit Wenvorth surpris.

— Allez-vous près de Camben-Place ? parce qu’alors je n’ai aucun scrupule à vous prier de me remplacer, et de donner votre bras à Anna. Elle est un peu souffrante ce matin et ne doit pas aller seule si loin ; et il faut que j’aille chez mon armurier. Il m’a promis de me faire voir un superbe fusil qu’il va expédier, et si je n’y vais pas tout de suite il sera trop tard. »

Wenvorth n’avait aucune objection à faire à cela, il s’empressa d’accepter, réprimant un sourire et une joie folle.

Une minute après, Charles était au bout de la rue, et Wenvorth et Anna se dirigeaient vers la promenade tranquille, pour causer librement pendant cette heure bénie, qu’ils se rappelleraient toujours avec bonheur. Là ils échangèrent de nouveau ces sentiments et ces promesses qui avaient déjà une fois engagé leur avenir et qui avaient été suivis de longues années de séparation et d’indifférence. Ils se rappelèrent le passé, plus parfaitement heureux qu’ils ne l’avaient jamais été, plus tendres, plus éprouvés, plus certains de la fidélité et de l’attachement l’un de l’autre ; plus disposés à agir, et plus justifiés en le faisant. Ils montaient lentement la pente douce, ne voyant rien autour d’eux, ni les passants qui les coudoyaient. Ils s’expliquaient et se racontaient, sans se lasser jamais, les journées précédentes. C’était bien la jalousie qui avait dirigé toute la conduite de Wenvorth ; mais il n’avait jamais aimé qu’elle. Il avait voulu l’oublier, et croyait y avoir réussi. Il s’était cru indifférent, tandis qu’il n’était qu’irrité ; il avait été injuste pour les qualités d’Anna, parce qu’il en avait souffert. Maintenant elle était pour lui la perfection absolue, mais il reconnaissait qu’à Uppercross seulement il avait appris à lui rendre justice, et qu’à Lyme seulement il avait commencé à se connaître lui-même. L’admiration de M. Elliot pour Anna avait réveillé son affection, et les incidents du Cobb et la suite avaient établi la supériorité d’Anna.

Il avait fait des efforts inutiles pour s’attacher à Louisa, sans se douter qu’une autre femme avait déjà pris possession de son cœur. Il avait appris alors à distinguer la fermeté de principes, de l’entêtement et de l’amour-propre ; un esprit résolu et équilibré, d’un esprit téméraire. Tout contribuait à élever dans son estime la femme qu’il avait perdue ; et il commençait à déplorer l’orgueil et la folie qui l’avaient empêché de la regagner quand elle était sur sa route.

Dès lors sa punition avait commencé. À peine délivré du remords et de l’horreur causés par l’accident de Lyme, il s’était aperçu qu’il n’était plus libre.

« Je découvris, dit-il, que Harville me considérait comme engagé avec Louisa. L’honneur me commandait de l’épouser, puisque j’avais été imprudent. Je n’avais pas le droit d’essayer si je pourrais m’attacher à une de ces jeunes filles, au risque de faire naître des bruits fâcheux. J’avais péché, j’en devais subir les conséquences. Je me décidai à quitter Lyme, j’aurais voulu affaiblir par tous les moyens possibles les sentiments que j’avais pu inspirer. J’allai chez mon frère, il me parla de vous, il me demanda si vous étiez changée. Il ne soupçonnait guère qu’à mes yeux vous ne pouviez jamais changer. »

Anna sourit, car il est bien doux à vingt-huit ans de s’entendre dire qu’on n’a perdu aucun des charmes de la jeunesse. Elle comparait cet hommage avec d’autres paroles qu’il avait dites, et le savourait délicieusement.

Il en était là, déplorant son aveuglement et son orgueil, quand l’étonnante et heureuse nouvelle du mariage de Louisa lui rendit sa liberté.

« Ce fut la fin de mes plus grands tourments, car dès lors la route du bonheur m’était ouverte ; mais attendre dans l’inaction eût été trop terrible. J’allai à Bath. Me pardonnez-vous d’y être arrivé avec un peu d’espoir ? Je savais que vous aviez refusé un homme plus riche que moi ; mais vous voir entourée de personnes malveillantes à mon égard ; voir votre cousin causant et souriant, et savoir que tous ceux qui avaient quelque influence sur vous désiraient ce mariage, quand même vous auriez de l’indifférence ou de la répulsion, n’était-ce pas assez pour me rendre fou ?

— Il fallait ne pas me soupçonner, dit Anna, le cas était si différent. Si j’ai eu tort en cédant autrefois à la persuasion, souvenez-vous qu’elle était exercée pour mon bien, je cédais au devoir. Mais ici on ne pouvait invoquer aucun devoir pour me faire épouser un homme qui m’était indifférent.

— Je ne pouvais pas raisonner ainsi. J’étais la proie de ces vieux sentiments dont j’avais tant souffert. Je me souvenais seulement que vous m’aviez abandonné croyant aux autres plutôt qu’à moi, et qu’enfin vous étiez encore avec la même personne qui vous avait guidée, dans cette année de malheur.

— J’aurais cru, dit Anna, que ma manière d’être pouvait vous épargner tout ce chagrin ?

— Non ; vous aviez l’air aisé d’une personne qui est engagée ailleurs, et cependant j’étais décidé à vous revoir. »

Anna rentra chez elle, plus heureuse que personne ici n’aurait pu comprendre. Tous les sentiments pénibles du matin étaient dissipés : son bonheur était si grand, que, pour contenir sa joie, elle fut obligée de se dire qu’elle ne pouvait pas durer. Elle alla s’enfermer dans sa chambre, pour pouvoir en jouir ensuite avec plus de calme.

Le soir vint, les salons se remplirent. C’était une soirée banale, trop nombreuse pour être intime, pas assez pour être animée.

Cependant jamais soirée ne parut plus courte à Anna. Jolie et rougissante d’émotion et de bonheur, elle fut généralement admirée.

Elle ne trouvait là que des indifférents ou des gens sympathiques, les premiers elle les laissait de côté ; elle causait gaîment avec les autres, puis elle échangeait quelques mots avec Wenvorth, et elle sentait qu’il était là ! Ce fut dans un de ces courts moments qu’elle lui dit :

« J’ai tâché de me juger impartialement, et je crois que j’ai fait mon devoir en me laissant influencer par l’amie qui me servait de mère. Je ne veux pas dire pourtant qu’elle ne se trompait pas : l’avenir lui a donné tort. Quant à moi, je ne voudrais jamais dans une circonstance semblable imposer mon avis. Mais si j’avais désobéi, j’aurais été tourmentée par ma conscience ; aujourd’hui je n’ai rien à me reprocher, et je crois que le sentiment du devoir n’est pas le plus mauvais lot d’une femme en ce monde. »

Il regarda Anna, puis lady Russel :

« Je ne lui pardonne pas encore ; mais j’espère plus tard être bien avec elle.

— Je me suis demandé aussi si je n’avais pas été moi-même mon plus grand ennemi. Dites-moi, si je vous avais écrit, quand je fus nommé commandant de la Laconia, m’auriez-vous répondu ? M’auriez-vous promis votre main ?

— Oui, je l’aurais fait ! » fut toute sa réponse ; mais le ton était décisif.

— Mon Dieu ! s’écria-t-il ; est-ce vrai ? j’y pensais et je le souhaitais, comme le couronnement de tous mes succès, mais j’étais trop orgueilleux pour vous demander une seconde fois. Si j’avais voulu vous comprendre et vous rendre justice, six années de réparation et de souffrance m’eussent été épargnées ! Ce m’est une douleur d’un nouveau genre. Je me suis accoutumé à croire que je méritais tout ce qui m’arrivait d’heureux. Comme d’autres grands hommes dans les revers, ajouta-t-il avec un sourire, je dois m’efforcer de soumettre mon esprit à ma destinée. Je dois apprendre à me trouver heureux plus que je ne mérite. »



CHAPITRE XXIV


Qui peut douter de la suite de l’histoire ? Quand deux jeunes gens se mettent en tête de se marier, ils sont sûrs, par la persévérance, d’arriver à leur but, quelque pauvres, quelque imprudents qu’ils soient. C’est là peut-être une dangereuse morale, mais je crois que c’est la vraie, et si ceux-là réussissent, comment un capitaine Wenvorth et une Anna Elliot, ayant toute la maturité de l’esprit, la conscience du droit et une fortune indépendante, n’auraient-ils pas renversé tous les obstacles ?

Ils n’en rencontrèrent pas beaucoup, en réalité, car ils n’eurent d’autre opposition que le manque de gracieuseté et d’affection.

Sir Walter ne fit aucune objection, et Élisabeth se contenta de paraître froide et indifférente. Le capitaine Wenvorth, avec son mérite personnel et ses 25,000 livres, n’était plus un zéro. On le trouvait digne de rechercher la fille d’un baronnet dépensier et absurde, qui n’avait pas eu assez de bon sens pour se maintenir dans la situation où la Providence l’avait placé, et qui ne pouvait donner à sa fille qu’une petite portion des 10 000 livres venant de sa mère.

Sir Walter, malgré sa vanité, était loin de penser que ce fût là un mauvais mariage. Au contraire, quand il vit Wenvorth davantage à la lumière du jour (et il le regarda bien), il fut frappé de sa bonne mine, et il sentit que cette supériorité physique pouvait entrer en balance avec le rang de sa fille.

Tout cela, aidé d’un nom bien sonnant, disposa Sir Walter à préparer sa plume avec bonne grâce pour insérer le mariage dans le livre d’honneur.

La seule personne dont l’opposition pouvait causer une sérieuse inquiétude était lady Russel. Anna savait que cette dame aurait quelque peine à renoncer à M. Elliot et qu’elle devrait faire des efforts pour rendre justice à Wenvorth.

Il lui fallait reconnaître qu’elle s’était trompée doublement ; que, les manières de Wenvorth ne convenant pas à ses idées, elle avait été trop prompte à lui attribuer un caractère d’une impétuosité dangereuse ; que, les manières de M. Elliot lui ayant plu précisément par leur correction et leur élégance, leur politesse et leur aménité, elle avait été trop prompte à y reconnaître un esprit bien équilibré.

Elle avait à faire une nouvelle provision d’opinions et d’espérances.

Il y a chez quelques personnes une pénétration naturelle que l’expérience ne peut égaler. Lady Russel avait été moins douée que sa jeune amie ; mais c’était une excellente femme, et si elle avait la prétention d’avoir un bon jugement, elle voulait, avant tout, le bonheur d’Anna.

Quand la gêne du premier moment fut passée, elle se mit à aimer comme une mère l’homme qui assurait le bonheur de son enfant.

De toute la famille, Marie fut probablement la plus satisfaite. Ce mariage augmentait sa considération, et elle pouvait se flatter d’y avoir contribué en gardant Anna avec elle pendant l’automne. Elle était fort contente que Wenvorth fût plus riche que Benwick ou Hayter, car sa propre sœur devait être au-dessus des sœurs de son mari.

Elle eut à souffrir, peut-être, de voir reprendre à Anna son droit d’aînesse dans la société, et de la voir propriétaire d’un joli landau ; mais elle avait un avenir qu’Anna n’avait pas. Son mari était fils aîné, et il hériterait d’Uppercross ; et si elle pouvait empêcher Wenvorth d’être fait baronnet, elle ne voudrait pas changer avec Anna.

Il est à désirer que la sœur aînée soit également satisfaite de son sort, car un changement n’est pas probable. Elle a eu la mortification de voir M. Elliot se retirer, et personne ne s’est présenté qui puisse faire naître en elle le moindre espoir.

La nouvelle du mariage d’Anna fut pour M. Elliot un événement inattendu. Il dérangeait ses plans de bonheur conjugal et son espoir de garder Sir Walter célibataire, en le surveillant de près.

Quoique dérouté et désappointé, il pouvait encore faire quelque chose pour son propre plaisir et son intérêt. Il quitta Bath, et Mme Clay, s’en allant bientôt après, le bruit courut qu’elle s’était établie à Londres sous sa protection. On vit alors qu’il avait joué double jeu et qu’il était résolu à empêcher cette femme artificieuse de l’évincer.

Chez Mme Clay, la passion l’avait emporté sur l’intérêt, elle était rusée cependant aussi bien que passionnée ; et l’on se demande aujourd’hui qui des deux sera le plus habile : si M. Elliot, après l’avoir empêchée d’épouser Sir Walter, ne sera pas amené à en faire sa femme.

Sir Walter et Élisabeth furent sans nul doute froissés et vexés en découvrant la duplicité de Mme Clay. Ils ont, il est vrai, pour se consoler leur grande cousine, mais ils sentiront bientôt que le métier de courtisan n’est pas toujours agréable.

Anna n’eut qu’un nuage à son bonheur ; ce fut de voir que personne dans sa famille n’était digne de Wenvorth. La disproportion de fortune ne lui donna pas un moment de regret ; mais ne pouvoir offrir à son mari l’accueil bienveillant d’une famille respectable, en échange de l’accueil empressé de ses beaux-frères et belles-sœurs, fut pour elle une source de chagrin.

Elle n’avait dans le monde que deux amies à ajouter à ceux de son mari : lady Russel et Mme Shmith ; il était tout disposé à aimer la première, et, pourvu qu’on ne l’obligeât pas à dire qu’elle avait eu raison de les séparer, il voulait bien lui reconnaître toutes les autres qualités.

Quant à Mme Shmith, elle avait des titres pour être aimée tout de suite : les bons offices qu’elle avait rendus à Anna. Elle acquit deux amis au lieu d’une, et fut la première à les visiter. Le capitaine s’acquitta envers elle en lui faisant recouvrer sa propriété des Indes.

Cette augmentation de revenu, jointe à une amélioration de santé et à la fréquentation d’aussi bons amis, entretint sa gaîté et sa vivacité, et elle défia alors les plus grandes richesses d’ajouter à son contentement ; mais la source de son bonheur était en elle et dans son caractère, comme celui d’Anna était dans son cœur aimant. Anna était tout tendresse, et Wenvorth l’aima autant qu’elle en était digne. La crainte de la guerre fut la seule ombre à son bonheur. Elle se glorifiait d’être la femme d’un marin, mais il fallait payer cette gloire par les alarmes dues à cette profession, où les vertus domestiques brillent peut-être d’un plus vif éclat que les vertus patriotiques.




TABLE.



Pages.
Chapitre 
I 
 1
— 
II 
 11
— 
III 
 18
— 
IV 
 28
— 
V 
 34
— 
VI 
 47
— 
VII 
 60
— 
 70
— 
IX 
 81
— 
X 
 89
— 
XI 
 102
— 
XII 
 111
— 
 126
— 
XIV 
 134
— 
XV 
 142
— 
XVI 
 149
— 
 158
— 
 170
— 
XIX 
 182
— 
XX 
 188
— 
XXI 
 197
— 
 214
— 
 228
— 
 246
─────────
Châteauroux. – Typog. et Stér. A. MAJESTÉ.