Pompée

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Pompée
Tragédie

À Mgr l’Éminentissime cardinal Mazarin

Monseigneur,

Je présente le grand Pompée à Votre Éminence, c’est-à-dire le plus grand personnage de l’ancienne Rome au plus illustre de la nouvelle ; je mets sous la protection du premier ministre de notre jeune roi un héros qui, dans sa bonne fortune, fut le protecteur de beaucoup de rois, et qui, dans sa mauvaise, eut encore des rois pour ses ministres. Il espère de la générosité de Votre Éminence qu’elle ne dédaignera pas de lui conserver cette seconde vie que j’ai tâché de lui redonner, et que, lui rendant cette justice qu’elle fait rendre par tout le royaume, elle le vengera pleinement de la mauvaise politique de la cour d’Égyptee. Il l’espère, et avec raison, puisque dans le peu de séjour qu’il a fait en France, il a déjà su de la voix publique que les maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet État ne sont point fondées sur d’autres principes que ceux de la vertu. Il a su d’elle les obligations que vous a la France de l’avoir choisie pour votre seconde mère, qui vous est d’autant plus redevable, que les grands services que vous lui rendez sont de purs effets de votre inclinatio n et de votre zèle, et non pas des devoirs de votre naissance. Il a su d’elle que Rome s’est acquittée envers notre jeune monarque de ce qu’elle devait à ses prédécesseurs, par le présent qu’elle lui a fait de votre personne. Il a su d’elle enfin que la solidité de votre prudence et la netteté de vos lumières enfantent des conseils si avantageux pour le gouvernement, qu’il semble que ce soit vous à qui, par un esprit de prophétie, notre Virgile ait adressé ce vers il y a plus de seize siècles :

Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Voilà, Monseigneur, ce que ce grand homme a appris en apprenant à parler français :

Pauca, sed a pleno venientia pectore veri.

Et comme la gloire de Votre Éminence est assez assurée sur la fidélité de cette voix publique, je n’y mêlerai point la faiblesse de mes pensées, ni la rudesse de mes expressions, qui pourraient diminuer quelque chose de son éclat ; et je n’ajouterai rien aux célèbres témoignages qu’elle vous rend, qu’une profonde vénération pour les hautes qualités qui vous les ont acquis, avec une protestation très sincère et très inviolable d’être toute ma vie,

Monseigneur,

De votre Éminence,

Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur.

Corneille

Au lecteur[modifier]

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Si je voulais faire ici ce que j’ai fait en mes deux ouvrages, et te donner le texte ou l’abrégé des auteurs dont cette histoire est tirée, afin que tu pusses remarquer en quoi je m’en serais écarté pour l’accommoder au théâtre, je ferais un avant-propos dix fois plus long que mon poème, et j’aurais à rapporter des livres entiers de presque tous ceux qui ont écrit l’histoire romaine. Je me contenterai de t’avertir que celui dont je me suis le plus servi a été le poète Lucain, dont la lecture m’a rendu si amoureux de la force de ses pensées et de la majesté de son raisonnement, qu’afin d’en enrichir notre langue, j’ai fait cet effort pour réduire en poème dramatique ce qu’il a traité en épique. Tu trouveras ici cent ou deux cents vers traduits ou imités de lui. J’ai tâché de suivre ce grand homme dans le reste et de prendre son caractère quand son exemple m’a manqué ; si je suis demeuré bien loin derrière, tu en jugeras. Cependant j’ai cru ne te déplaire pas de te donner ici trois passages qui ne viennent pas mal à mon sujet. Le premier est une épitaphe de Pompée, prononcée par Caton dans Lucain. Les deux autres sont deux peintures de Pompée et de César, tirées de Velleius Paterculus. Je les laisse en latin, de peur que ma traduction n’ôte trop de leur grâce et de leur force. Les dames se les feront expliquer.

Epitaphium Pompeii Magni

(Cato, apud Lucanum, lib. IX.)

Civis obit, inquit, multum majoribus impar

Nosse modum juris, sed in hoc tamen utilis aevo,

Cui non ulla fuit justi reverentia : salva

Libertate potens, et solus plebe parata

Privatus servire sibi, rectorque senatus,

Sed regnantis, erat. Nil belli jure poposcit ;

Quaeque dari voluit, voluit sibi posse negari.

Immodicas possedit opes, sed plura retentis

Intulit ; invasit ferrum, sed ponere norat.

Praetulit arma togae, sed pacem armatus amavit.

Juvit sumpta ducem, juvit dimissa potestas.

Casta domus, luxuque carens, corruptaque nunquam

Fortuna domini. Clarum et venerabile nomen

Gentibus, et multum nostrae quod proderat urbi.

Olim vera fides, Sylla Marioque receptis

Libertatis obit ; Pompeio rebus adempto

Nunc et ficta perit ; Non jam regnare pudebit ;

Nec color imperii, nec frons erit ulla senatus.

O felix, cui summa dies fuit obvia victo,

Et cui quaerendos Pharium scelus obtulit enses !

Forsitan in soceri potuisset vivere regno.

Scire mori, sors prima viris, sed proxima cogi.

Et mihi, si fatis aliena in jura’ venimus,

Da talem, Fortuna, Jubam : non deprecor hosti

Servari, dum me servet cervice recisa.

Icon Pompeii Magni

(Velleius Paterculus, lib. II, cap. XXIX.)

Fuit hic genitus matre Lucilia, stirpis senatoriae ; forma excellens, non ea qua flos commendatur aetatis, sed dignitate et constantia, quae in illam conveniens amplitudinem fortunam quoque ejus ad ultimum vitae comitata est diem : innocentia eximius, sanctitate praecipuus, eloquentia medius ; potentiae quae honoris causa ad eum deferretur, non ut ab eo occuparetur, cupidissimus ; dux bello peritissimus ; civis in toga (nisi ubi vereretur ne quem haberet parem) modestissimus, amicitiarum tenax, in offensis exorabilis, in reconcilianda gratia fidelissimus, in accipienda satisfactione facillimus, potentia sua nunquam aut raro ad impotentiam usus, paene omnium votorum expers, nisi numeraretur inter maxima, in civitate libera dominaque gentium, indignari, cum omnes cives jure haberet pares, quemquam aequalem dignitate conspicere.

Icon C. J. Caesaris

(Velleius Paterculus, lib. II, cap. XLI)

Hic, nobilissima Juliorum genitus familia, et quod inter omnes antiquissimos constabat, ab Anchise ac Venere deducens genus, forma omnium civium excellentissimus, vigore animi acerrimus, munificentia effusissimus, animo super humanam et naturam et fidem evectus, magnitudine cogitationum, celeritate bellandi, patientia periculorum, Magno illi Alexandro, sed sobrio, neque iracundo simillimus : qui denique semper et somno et cibo in vitam, non in voluptatem, uteretur.

Examen[modifier]

À bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu’il y en ait sur le théâtre où l’histoire soit plus conservée et plus falsifiée tout ensemble. Elle est si connue, que je n’ai osé en changer les événements, mais il s’y en trouvera peu qui soient arrivés comme je les fais arriver. Je n’y ai ajouté que ce qui regarde Cornélie, qui semble s’y offrir d’elle-même, puisque, dans la vérité historique, elle était dans le même vaisseau que son mari lorsqu’il aborda en Égyptee, qu’elle le vit descendre dans la barque, où il fut assassiné à ses yeux par Septime, et qu’elle fut poursuivie sur mer par les ordres de Ptolomée. C’est ce qui m’a donné occasion de feindre qu’on l’atteignit, et qu’elle fut ramenée devant César, bien que l’histoire n’en parle point. La diversité des lieux où les choses se sont passées, et la longueur du temps qu’elles ont consumé dans la vérité historique, m’ont réduit à cette falsification pour les ramener dans l’unité de jour et de lieu. Pompée fut massacré devant les murs de Pélusium, qu’on appelle aujourd’hui Damiette, et César prit terre à Alexandrie. Je n’ai nommé ni l’une ni l’autre ville, de peur que le nom de l’une n’arrêtât l’imagination de l’auditeur, et ne lui fît remarquer malgré lui la fausseté de ce qui s’est passé ailleurs. Le lieu particulier est, comme dans Polyeucte, un grand vestibule commun à tous les appartements du palais royal, et cette unité n’a rien que de vraisemblable, pourvu qu’on se détache de la vérité historique. Le premier, le troisième et le quatrième acte y ont leur justesse manifeste ; il y peut avoir quelque difficulté pour le second et le cinquième, dont Cléopâtre ouvre l’un et Cornélie l’autre. Elles sembleraient toutes deux avoir plus de raison de parler dans leur appartement, mais l’impatience de la curiosité féminine les en peut faire sortir, l’une pour apprendre plus tôt les nouvelles de la mort de Pompée, ou par Achorée, qu’elle a envoyé en être témoin, ou par le premier qui entrera dans ce vestibule, et l’autre pour en savoir du combat de César et des Romains contre Ptolomée et les Égypteiens, pour empêcher que ce héros n’en aille donner à Cléopâtre avant qu’à elle, et pour obtenir de lui d’autant plus tôt la permission de partir. En quoi on peut remarquer que, comme elle sait qu’il est amoureux de cette reine, et qu’elle peut douter qu’au retour de son combat, les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier compliment, le soin qu’elle a de conserver la dignité romaine lui fait prendre la parole la première, et obliger par là César à lui répondre avant qu’il puisse dire rien à l’autre.

Pour le temps, il m’a fallu réduire en soulèvement tumultuaire une guerre qui n’a pu durer guère moins d’un an, puisque Plutarque rapporte qu’incontinent après que César fut parti d’Alexandrie, Cléopâtre accoucha de Césarion. Quand Pompée se présenta pour entrer en Égyptee, cette princesse et le roi son frère avaient chacun leur armée prête à en venir aux mains l’une contre l’autre, et n’avaient garde ainsi de loger dans le même palais. César, dans ses Commentaires, ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête de Pompée lui fut présentée quand il arriva ; c’est Plutarque et Lucain qui nous apprennent l’un et l’autre, mais ils ne lui font présenter cette tête que par un des ministres du roi, nommé Théodote, et non par le roi même, comme je l’ai fait.

Il y a quelque chose d’extraordinaire dans le titre de ce poème, qui porte le nom d’un héros qui n’y parle point, mais il ne laisse pas d’en être, en quelque sorte, le principal acteur, puisque sa mort est la cause unique de tout ce qui s’y passe. J’ai justifié ailleurs l’unité d’action qui s’y rencontre, par cette raison que les événements y ont une telle dépendance l’un de l’autre, que la tragédie n’aurait pas été complète, si je ne l’eusse poussée jusqu’au terme où je la fais finir. C’est à ce dessein que, dès le premier acte, je fais connaître la venue de César, à qui la cour d’Égyptee immole Pompée pour gagner les bonnes grâces du victorieux ; et ainsi il m’a fallu nécessairement faire voir quelle réception il ferait à leur lâche et cruelle politique. J’ai avancé l’âge de Ptolomée, afin qu’il pût agir, et que, portant le titre de roi, il tâchât d’en soutenir le caractère. Bien que les historiens et le poète Lucain l’appellent communément rex puer, « le roi enfant, » il ne l’était pas à tel point qu’il ne fût en état d’épouser sa sœur Cléopâtre, comme l’avait ordonné son père. Hirtius dit qu’il était puer jam adulta astate, et Lucain appelle Cléopâtre incestueuse, dans ce vers qu’il adresse à ce roi par apostrophe :

Incestas sceptris cessure sorori ;

soit qu’elle eût déjà contracté ce mariage incestueux, soit à cause qu’après la guerre d’Alexandrie, et la mort de Ptolomée, César la fît épouser à son jeune frère, qu’il rétablit dans le trône : d’où l’on peut tirer une conséquence infaillible, que si le plus jeune des deux frères était en âge de se marier quand César partit d’Égyptee, l’aîné en était capable quand il y arriva, puisqu’il n’y tarda pas plus d’un an.

Le caractère de Cléopâtre garde une ressemblance ennoblie par ce qu’on y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par ambition, et en sorte qu’elle semble n’avoir point d’amour qu’en tant qu’il peut servir à sa grandeur. Quoique la réputation qu’elle a laissée la fasse passer pour une femme lascive et abandonnée à ses plaisirs, et que Lucain, peut-être en haine de César, la nomme en quelque endroit meretrix regina, et fasse dire ailleurs à l’eunuque Photin, qui gouvernait sous le nom de son frère Ptolomée :

Quem non e nobis credit Cleopatra nocentem,

A quo casta fuit ?

je trouve qu’à bien examiner l’histoire, elle n’avait que de l’ambition sans amour, et que, par politique, elle se servait des avantages de sa beauté pour affermir sa fortune. Cela paraît visible, en ce que les historiens ne marquent point qu’elle ne se soit donnée qu’aux deux premiers hommes du monde, César et Antoine, et qu’après la déroute de ce dernier, elle n’épargna aucun artifice pour engager Auguste dans la même passion qu’ils avaient eue pour elle, et fit voir par là qu’elle ne s’était attachée qu’à la haute puissance d’Antoine, et non pas à sa personne.

Pour le style, il est plus élevé en ce poème qu’en aucun des miens, et ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que j’aie faits. La gloire n’en est pas toute à moi ; j’ai traduit de Lucain tout ce que j’y ai trouvé de propre à mon sujet, et comme je n’ai point fait de scrupule d’enrichir notre langue du pillage que j’ai pu faire chez lui, j’ai tâché, pour le reste, à entrer si bien dans sa manière de former ses pensées et de s’expliquer, que ce qu’il m’a fallu y joindre du mien sentît son génie, et ne fût pas indigne d’être pris pour un larcin que je lui eusse fait. J’ai parlé, en l’examen de Poyeucte, de ce que je trouve à dire en la confidence que fait Cléopâtre à Charmion au second acte ; il ne me reste qu’un mot touchant les narrations d’Achorée, qui ont toujours passé pour fort belles, en quoi je ne veux pas aller contre le jugement du public, mais seulement faire remarquer de nouveau que celui qui les fait et les personnes qui les écoutent ont l’esprit assez tranquille, pour avoir toute la patience qu’il y faut donner. Celle du troisième acte, qui est à mon gré la plus magnifique, a été accusée de n’être pas reçue par une personne digne de la recevoir, mais bien que Charmion qui l’écoute ne soit qu’une domestique de Cléopâtre, qu’on peut toutefois prendre pour sa damme d’honneur, étant envoyée exprès par cette reine pour l’écouter, elle tient lieu de cette reine même, qui cependant montre un orgueil digne d’elle d’attendre la visite de César dans sa chambre sans aller au-devant de lui. D’ailleurs, Cléopâtre eût rompu tout le reste de ce troisième acte, si elle s’y fût montrée, et il m’a fallu la cacher par adresse de théâtre, et trouver pour cela dans l’action un prétexte qui fût glorieux pour elle et qui ne laissât point paraître le secret de l’art qui m’obligeait à l’empêcher de se produire.

Acteurs[modifier]

Jules César.

Marc Antoine

Lépide.

Cornélie, femme de Pompée.

Ptolomée, roi d’Égyptee.

Cléopâtre, sœur de Ptolomée.

Photin, chef du conseil d’Égyptee.

Achillas, lieutenant général des armées du roi d’Égyptee.

Septime, tribun romain, à la solde du roi d’Égyptee.

Charmion, dame d’honneur de Cléopâtre.

Achorée, écuyer de Cléopâtre.

Philippe, affranchi de Pompée.

Troupe de Romains.

Troupe d’Égypteiens.

La scène est en Alexandrie, dans le palais de Ptolomée.

Acte premier[modifier]

Scène première[modifier]

Ptolomée, Photin, Achillas, Septime

Ptolomée

Le destin se déclare, et nous venons d’entendre

Ce qu’il a résolu du beau-père et du gendre.

Quand les dieux étonnés semblaient se partager,

Pharsale a décidé ce qu’ils n’osaient juger.

Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides

Par le débordement de tant de parricides,

Cet horrible débris d’aigles, d’armes, de chars,

Sur ses champs empestés confusément épars,

Ces montagnes de morts privés d’honneurs suprêmes,

Que la nature force à se venger eux-mêmes,

Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents

De quoi faire la guerre au reste des vivants,

Sont les titres affreux dont le droit de l’épée,

Justifiant César, a condamné Pompée.

Ce déplorable chef du parti le meilleur,

Que sa fortune lasse abandonne au malheur,

Devient un grand exemple, et laisse à la mémoire

Des changements du sort une éclatante histoire.

Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur,

Vit ses prospérités égaler son grand cœur ;

Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes,

Et, contre son beau-père ayant besoin d’asiles,

Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux

Où contre les Titans en trouvèrent les dieux :

Il croit que ce climat, en dépit de la guerre,

Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre,

Et, dans son désespoir à la fin se mêlant,

Pourra prêter l’épaule au monde chancelant.

Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde

Et veut que notre Égyptee, en miracles féconde,

Serve à sa liberté de sépulcre ou d’appui,

Et relève sa chute, ou trébuche sous lui.

C’est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre.

Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre :

S’il couronna le père, il hasarde le fils,

Et, nous l’ayant donnée, il expose Memphis.

Il faut le recevoir, ou hâter son supplice,

Le suivre, ou le pousser dedans le précipice.

L’un me semble peu sûr, l’autre peu généreux,

Et je crains d’être injuste, et d’être malheureux.

Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie

M’offre bien des périls, ou beaucoup d’infamie.

C’est à moi de choisir, c’est à vous d’aviser

À quel choix vos conseils doivent me disposer.

Il s’agit de Pompée, et nous aurons la gloire

D’achever de César ou troubler la victoire,

Et je puis dire enfin que jamais potentat

N’eut à délibérer d’un si grand coup d’État.

Photin

Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées,

La justice et le droit sont de vaines idées ;

Et qui veut être juste en de telles saisons

Balance le pouvoir, et non pas les raisons.

Voyez donc votre force, et regardez Pompée,

Sa fortune abattue, et sa valeur trompée.

César n’est pas le seul qu’il fuit en cet état :

Il fuit et le reproche et les yeux du sénat,

Dont plus de la moitié piteusemen t étale

Une indigne curée aux vautours de Pharsale ;

Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains,

À qui par sa défaite il met les fers aux mains ;

Il fuit le désespoir des peuples et des princes

Qui vengeraient sur lui le sang de leurs provinces,

Leurs États et d’argent et d’hommes épuisés,

Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés :

Auteur des maux de tous, il est à tous en butte,

Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute.

Le défendrez-vous seul contre tant d’ennemis ?

Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu’il tombe.

Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe,

Sous qui tout l’univers se trouve foudroyé,

Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé ?

Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,

À force d’être juste on est souvent coupable ;

Et la fidélité qu’on garde imprudemment,

Après un peu d’éclat, traîne un long châtiment,

Trouve un noble revers, dont les coups invincibles,

Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.

Seigneur, n’attirez point le tonnerre en ces lieux ;

Rangez-vous du parti des destins et des dieux ;

Et sans les accuser d’injustice ou d’outrage,

Puisqu’ils font les heureux, adorez leur ouvrage ;

Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux,

Et, pour leur obéir, perdez le malheureux.

Pressé de toutes parts des colères célestes,

Il en vient dessus vous faire fondre les restes,

Et sa tête, qu’à peine il a pu dérober,

Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.

Sa retraite chez vous en effet n’est qu’un crime ;

Elle marque sa haine, et non pas son estime ;

Il ne vient que vous perdre en venant prendre port :

Et vous pouvez douter s’il est digne de mort !

Il devait mieux remplir nos vœux et notre attente,

Faire voir sur ses nefs la victoire flottante :

Il n’eût ici trouvé que joie et que festins.

Mais, puisqu’il est vaincu, qu’il s’en prenne aux destins.

J’en veux à sa disgrâce, et non à sa personne :

J’exécute à regret ce que le ciel ordonne,

Et du même poignard pour César destiné

Je perce en soupirant son cœur infortuné.

Vous ne pouvez enfin qu’aux dépens de sa tête

Mettre à l’abri la vôtre, et parer la tempête.

Laissez nommer sa mort un injuste attentat :

La justice n’est pas une vertu d’État.

Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes

Ne fait qu’anéantir la force des couronnes ;

Le droit des rois consiste à ne rien épargner ;

La timide équité détruit l’art de régner.

Quand on craint d’être injuste, on a toujours à craindre,

Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,

Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,

Et voler sans scrupule au crime qui lui sert.

C’est là mon sentiment. Achillas et Septime

S’attacheront peut-être à quelque autre maxime.

Chacun a son avis ; mais quel que soit le leur,

Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.

Achillas

Seigneur, Photin dit vrai ; mais, quoique de Pompée

Je voie et la fortune et la valeur trompée,

Je regarde son sang comme un sang précieux,

Qu’au milieu de Pharsale ont respecté les dieux.

Non qu’en un coup d’État je n’approuve le crime,

Mais, s’il n’est nécessaire, il n’est point légitime ;

Et quel besoin ici d’une extrême rigueur ?

Qui n’est point au vaincu ne craint point le vainqueur.

Neutre jusqu’à présent, vous pouvez l’être encore ;

Vous pouvez adorer César, si l’on l’adore ;

Mais quoique vos encens le traitent d’immortel,

Cette grande victime est trop pour son autel,

Et sa tête immolée au dieu de la victoire

Imprime à votre nom une tache trop noire :

Ne le pas secourir suffit sans l’opprimer.

En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer.

Vous lui devez beaucoup : par lui Rome animée

A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée ;

Mais la reconnaissance et l’hospitalité

Sur les âmes des rois n’ont qu’un droit limité.

Quoi que doive un monarque, et dût-il sa couronne,

Il doit à ses sujets encor plus qu’à personne,

Et cesse de devoir quand la dette est d’un rang

À ne point s’acquitter qu’aux dépens de leur sang.

S’il est juste d’ailleurs que tout se considère,

Que hasardait Pompée en servant votre père ?

Il se voulut par là faire voir tout-puissant,

Et vit croître sa gloire en le rétablissant.

Il le servit enfin, mais ce fut de la langue ;

La bourse de César fit plus que sa harangue.

Sans ses mille talents, Pompée et ses discours

Pour rentrer en Égyptee étaient un froid secours.

Qu’il ne vante donc plus ses mérites frivoles,

Les effets de César valent bien ses paroles,

Et, si c’est un bienfait qu’il faut rendre aujourd’hui,

Comme il parla pour vous, vous parlerez pour lui.

Ainsi vous le pouvez et devez reconnaître.

Le recevoir chez vous, c’est recevoir un maître,

Qui, tout vaincu qu’il est, bravant le nom de roi,

Dans vos propres États vous donnerait la loi.

Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête.

S’il le faut toutefois, ma main est toute prête ;

J’obéis avec joie, et je serais jaloux

Qu’autre bras que le mien portât les premiers coups.

Septime

Seigneur, je suis Romain, je connais l’un et l’autre.

Pompée a besoin d’aide, il vient chercher la vôtre ;

Vous pouvez, comme maître absolu de son sort,

Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort.

Des quatre le premier vous serait trop funeste ;

Souffrez donc qu’en deux mots j’examine le reste.

Le chasser, c’est vous faire un puissant ennemi,

Sans obliger par là le vainqueur qu’à demi,

Puisque c’est lui laisser et sur mer et sur terre

La suite d’une longue et difficile guerre,

Dont peut-être tous deux également lassés

Se vengeraient sur vous de tous les maux passés ;

Le livrer à César n’est que la même chose :

Il lui pardonnera, s’il faut qu’il en dispose,

Et, s’armant à regret de générosité,

D’une fausse clémence il fera vanité,

Heureux de l’asservir en lui donnant la vie

Et de plaire par là même à Rome asservie,

Cependant que, forcé d’épargner son rival,

Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal.

Il faut le délivrer du péril et du crime,

Assurer sa puissance et sauver son estime,

Et du parti contraire, en ce grand chef détruit,

Prendre sur vous le crime et lui laisser le fruit.

C’est là mon sentiment, ce doit être le vôtre :

Par là vous gagnez l’un, et ne craignez plus l’autre,

Mais suivant d’Achillas le conseil hasardeux,

Vous n’en gagnez aucun, et les perdez tous deux.

Ptolomée

N’examinons donc plus la justice des causes,

Et cédons au torrent qui roule toutes choses.

Je passe au plus de voix, et de mon sentiment

Je veux bien avoir part à ce grand changement.

Assez et trop longtemps l’arrogance de Rome

A cru qu’être Romain c’était être plus qu’homme :

Abattons sa superbe avec sa liberté ;

Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté ;

Tranchons l’unique espoir où tant d’orgueil se fonde,

Et donnons un tyran à ces tyrans du monde ;

Secondons le destin qui les veut mettre aux fers,

Et prêtons-lui la main pour venger l’univers.

Rome, tu serviras, et ces rois que tu braves,

Et que ton insolence ose traiter d’esclaves,

Adoreront César avec moins de douleur,

Puisqu’il sera ton maître aussi bien que le leur.

Allez donc, Achillas, allez avec Septime

Nous immortaliser par cet illustre crime !

Qu’il plaise au ciel ou non, laissez-m’en le souci ;

Je crois qu’il veut sa mort, puisqu’il l’amène ici.

Achillas

Seigneur, je crois tout juste alors qu’un roi l’ordonne.

Ptolomée

Allez, et hâtez-vous d’assurer ma couronne,

Et vous ressouvenez que je mets en vos mains

Le destin de l’Égyptee et celui des Romains.

Scène II[modifier]

Ptolomée, Photin

Ptolomée

Photin, ou je me trompe, ou ma sœur est déçue :

De l’abord de Pompée, elle espère autre issue.

Sachant que de mon père il a le testament,

Elle ne doute point de son couronnement ;

Elle se croit déjà souveraine maîtresse

D’un sceptre partagé que sa bonté lui laisse,

Et, se promettant tout de leur vieille amitié,

De mon trône en son âme elle prend la moitié,

Où de son vain orgueil les cendres rallumées

Poussent déjà dans l’air de nouvelles fumées

Photin

Seigneur, c’est un motif que je ne disais pas,

Qui devait de Pompée avancer le trépas.

Sans doute il jugerait de la sœur et du frère

Suivant le testament du feu roi votr e père,

Son hôte et son ami, qui l’en daigna saisir :

Jugez après cela de votre déplaisir.

Ce n’est pas que je veuille, en vous parlant contre elle,

Rompre les sacrés nœuds d’une amour fraternelle :

Du trône et non du cœur je la veux éloigner,

Car c’est ne régner pas qu’être deux à régner ;

Un roi qui s’y résout est mauvais politique ;

Il détruit son pouvoir quand il le communique,

Et les raisons d’État… Mais, Seigneur, la voici.

Scène III[modifier]

Ptolomée, Cléopâtre, Photin

Cléopâtre

Seigneur, Pompée arrive, et vous êtes ici ?

Ptolomée

J’attends dans mon palais ce guerrier magnanime,

Et lui viens d’envoyer Achillas et Septime.

Cléopâtre

Quoi ! Septime à Pompée, à Pompée Achillas !

Ptolomée

Si ce n’est assez d’eux, allez, suivez leur pas !

Cléopâtre

Donc pour le recevoir c’est trop que de vous-même ?

Ptolomée

Ma sœur, je dois garder l’honneur du diadème.

Cléopâtre

Si vous en portez un, ne vous en souvenez

Que pour baiser la main de qui vous le tenez,

Que pour en faire hommage aux pieds d’un si grand homme.

Ptolomée

Au sortir de Pharsale est-ce ainsi qu’on le nomme ?

Cléopâtre

Fût-il dans son malheur de tous abandonné,

Il est toujours Pompée, et vous a couronné.

Ptolomée

Il n’en est plus que l’ombre, et couronna mon père,

Dont l’ombre, et non pas moi, lui doit ce qu’il espère ;

Il peut aller, s’il veut, dessus son monument

Recevoir ses devoirs et son remerciement.

Cléopâtre

Après un tel bienfait, c’est ainsi qu’on le traite !

Ptolomée

Je m’en souviens, ma sœur, et je vois sa défaite.

Cléopâtre

Vous la voyez, de vrai, mais d’un œil de mépris.

Ptolomée

Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.

Vous qui l’estimez tant, allez lui rendre hommage ;

Mais songez qu’au port même il peut faire naufrage.

Cléopâtre

Il peut faire naufrage, et même dans le port !

Quoi ! Vous auriez osé lui préparer la mort !

Ptolomée

J’ai fait ce que les dieux m’ont inspiré de faire

Et que pour mon État j’ai jugé nécessaire.

Cléopâtre

Je ne le vois que trop, Photin et ses pareils

Vous ont empoisonné de leurs lâches conseils ;

Ces âmes que le ciel ne forma que de boue…

Photin

Ce sont de nos conseils, oui, Madame, et j’avoue…

Cléopâtre

Photin, je parle au roi ; vous répondrez pour tous

Quand je m’abaisserai jusqu’à parler à vous.

Ptolomée, à Photin

Il faut un peu souffrir de cette humeur hautaine.

Je sais votre innocence, et je connais sa haine ;

Après tout, c’est ma sœur, oyez sans repartir.

Cléopâtre

Ah ! S’il est encor temps de vous en repentir,

Affranchissez-vous d’eux et de leur tyrannie,

Rappelez la vertu par leurs conseils bannie,

Cette haute vertu dont le ciel et le sang

Enflent toujours les cœurs de ceux de notre rang !

Ptolomée

Quoi ! d’un frivole espoir déjà préoccupée,

Vous me parlez en reine en parlant de Pompée ;

Et d’un faux zèle ainsi votre orgueil revêtu

Fait agir l’intérêt sous le nom de vertu !

Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire,

N’était le testament du feu roi notre père :

Vous savez qu’il le garde.

Cléopâtre

Et vous saurez aussi

Que la seule vertu me fait parler ainsi,

Et que, si l’intérêt m’avait préoccupée,

J’agirais pour César, et non pas pour Pompée.

Apprenez un secret que je voulais cacher,

Et cessez désormais de me rien reprocher.

Quand ce peuple insolent qu’enferme Alexandrie

Fit quitter au feu roi son trône et sa patrie,

Et que jusque dans Rome il alla du sénat

Implorer la pitié contre un tel attentat,

Il nous mena tous deux pour toucher son courage,

Vous, assez jeune encor, moi déjà dans un âge

Où ce peu de beauté que m’ont donné les cieux

D’un assez vif éclat faisait briller mes yeux.

César en fut épris, et du moins j’eus la gloire

De le voir hautement donner lieu de le croire ;

Mais, voyant contre lui le sénat irrité,

Il fit agir Pompée et son autorité.

Ce dernier nous servit à sa seule prière,

Qui de leur amitié fut la preuve dernière ;

Vous en savez l’effet, et vous en jouissez.

Mais pour un tel amant ce ne fut pas assez :

Après avoir pour nous employé ce grand homme,

Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome,

Son amour en voulut seconder les efforts,

Et, nous ouvrant son cœur, nous ouvrit ses trésors ;

Nous eûmes de ses feux, encore en leur naissance,

Et les nerfs de la guerre, et ceux de la puissance,

Et les mille talents qui lui sont encor dus

Remirent en nos mains tous nos États perdus.

Le roi, qui s’en souvint à son heure fatale,

Me laissa comme à vous la dignité royale,

Et, par son testament, il vous fit cette loi

Pour me rendre une part de ce qu’il tint de moi.

C’est ainsi qu’ignorant d’où vint ce bon office,

Vous appelez faveur ce qui n’est que justice,

Et l’osez accuser d’une aveugle amitié,

Quand du tout qu’il me doit il me rend la moitié.

Ptolomée

Certes, ma sœur, le conte est fait avec adresse.

Cléopâtre

César viendra bientôt, et j’en ai lettre expresse ;

Et peut-être aujourd’hui vos yeux seront témoins

De ce que votre esprit s’imagine le moins.

Ce n’est pas sans sujet que je parlais en reine.

Je n’ai reçu de vous que mépris et que haine,

Et, de ma part du sceptre indigne ravisseur,

Vous m’avez plus traité en esclave qu’en sœur ;

Même, pour éviter des effets plus sinistres,

Il m’a fallu flatter vos insolents ministres,

Dont j’ai craint jusqu’ici le fer ou le poison.

Mais Pompée ou César m’en va faire raison,

Et, quoi qu’avec Photin Achillas en ordonne,

Ou l’une ou l’autre main me rendra ma couronne.

Cependant mon orgueil vous laisse à démêler

Quel était l’intérêt qui me faisait parler.

Scène IV[modifier]

Ptolomée, Photin

Ptolomée

Que dites-vous, ami, de cette âme orgueilleuse ?

Photin

Seigneur, cette surprise est pour moi merveilleuse ;

Je n’en sais que penser, et mon cœur étonné

D’un secret que jamais il n’aurait sou pçonné,

Inconstant et confus dans son incertitude,

Ne se résout à rien qu’avec inquiétude.

Ptolomée

Sauverons-nous Pompée ?

Photin

Il faudrait faire effort,

Si nous l’avions sauvé, pour conclure sa mort :

Cléopâtre vous hait ; elle est fière, elle est belle,

Et si l’heureux César a de l’amour pour elle,

La tête de Pompée est l’unique présent

Qui vous fasse contre elle un rempart suffisant.

Ptolomée

Ce dangereux esprit a beaucoup d’artifice.

Photin

Son artifice est peu contre un si grand service.

Ptolomée

Mais si, tout grand qu’il est, il cède à ses appas ?

Photin

Il la faudra flatter, mais ne m’en croyez pas,

Et pour mieux empêcher qu’elle ne vous opprime,

Consultez-en encore Achillas et Septime.

Ptolomée

Allons donc les voir faire, et montons à la tour,

Et nous en résoudrons ensemble à leur retour.

Acte II[modifier]

Scène première[modifier]

Cléopâtre, Charmion

Cléopâtre

Je l’aime, mais l’éclat d’une si belle flamme,

Quelque brillant qu’il soit, n’éblouit point mon âme,

Et toujours ma vertu retrace dans mon cœur

Ce qu’il doit au vaincu, brûlant pour le vainqueur.

Aussi qui l’ose aimer porte une âme trop haute

Pour souffrir seulement le soupçon d’une faute,

Et je le traiterais avec indignité

Si j’aspirais à lui par une lâcheté.

Charmion

Quoi ! Vous aimez César, et si vous étiez crue,

L’Égyptee pour Pompée armerait à sa vue,

En prendrait la défense, et par un prompt secours,

Du destin de Pharsale arrêterait le cours ?

L’amour, certes, sur vous a bien peu de puissance.

Cléopâtre

Les princes ont cela de leur haute naissance ;

Leur âme dans leur sang prend des impressions

Qui dessous leur vertu rangent leurs passions ;

Leur générosité soumet tout à leur gloire ;

Tout est illustre en eux quand ils daignent s e croire,

Et si le peuple y voit quelques dérèglements,

C’est quand l’avis d’autrui corrompt leurs sentiments.

Ce malheur de Pompée achève la ruine :

Le roi l’eût secouru, mais Photin l’assassine ;

Il croit cette âme basse, et se montre sans foi,

Mais, s’il croyait la sienne, il agirait en roi.

Charmion

Ainsi donc de César l’amante et l’ennemie…

Cléopâtre

Je lui garde ma flamme exempte d’infamie,

Un cœur digne de lui.

Charmion

Vous possédez le sien ?

Cléopâtre

Je crois le posséder.

Charmion

Mais le savez-vous bien ?

Cléopâtre

Apprends qu’une princesse aimant sa renommée,

Quand elle dit qu’elle aime, est sûre d’être aimée,

Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris,

N’oseraient l’exposer aux hontes d’un mépris.

Notre séjour à Rome enflamma son courage ;

Là j’eus de son amour le premier témoignage,

Et, depuis, jusqu’ici chaque jour ses courriers

M’apportent en tribut ses vœux et ses lauriers.

Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne,

La fortune le suit, et l’amour l’ac compagne.

Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux

Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux ;

Et de la même main dont il quitte l’épée

Fumante encore du sang des amis de Pompée,

Il trace des soupirs, et, d’un style plaintif,

Dans son champ de victoire il se dit mon captif.

Oui, tout victorieux, il m’écrit de Pharsale,

Et si sa diligence à ses feux est égale,

Ou plutôt si la mer ne s’oppose à ses feux,

L’Égyptee le va voir me présenter ses vœux.

Il vient, ma Charmion, jusque dans nos murailles

Chercher auprès de moi le prix de ses batailles,

M’offrir toute sa gloire, et soumettre à mes lois

Ce cœur et cette main qui commandent aux rois,

Et ma rigueur, mêlée aux faveurs de la guerre,

Ferait un malheureux du maître de la terre.

Charmion

J’oserais bien jurer que vos charmants appas

Se vantent d’un pouvoir dont ils n’useront pas,

Et que le grand César n’a rien qui l’importune

Si vos seules rigueurs ont droit sur sa fortune.

Mais quelle est votre attente, et que prétendez-vous,

Puisque d’une autre femme il est déjà l’époux,

Et qu’avec Calphurnie un paisible hyménée

Par des liens sacrés tient son âme enchaînée ?

Cléopâtre

Le divorce, aujourd’hui si commun aux Romains,

Peut rendre en ma faveur tous ces obstacle s vains :

César en sait l’usage et la cérémonie ;

Un divorce chez lui fit place à Calphurnie.

Charmion

Par cette même voie il pourra vous quitter.

Cléopâtre

Peut-être mon bonheur saura mieux l’arrêter,

Peut-être mon amour aura quelque avantage

Qui saura mieux pour moi ménager son courage.

Mais laissons au hasard ce qui peut arriver ;

Achevons cet hymen, s’il se peut achever :

Ne durât-il qu’un jour, ma gloire est sans seconde

D’être du moins un jour la maîtresse du monde.

J’ai de l’ambition, et soit vice ou vertu,

Mon cœur sous son fardeau veut bien être abattu ;

J’en aime la chaleur, et la nomme sans cesse

La seule passion digne d’une princesse ;

Mais je veux que la gloire anime ses ardeurs,

Qu’elle mène sans honte au faîte des grandeurs,

Et je la désavoue alors que sa manie

Nous présente le trône avec ignominie.

Ne t’étonne donc plus, Charmion, de me voir

Défendre encor Pompée et suivre mon devoir ;

Ne pouvant rien de plus pour sa vertu séduite,

Dans mon âme en secret je l’exhorte à la fuite,

Et voudrais qu’un orage, écartant ses v aisseaux,

Malgré lui l’enlevât aux mains de ses bourreaux.

Mais voici de retour le fidèle Achorée,

Par qui j’en apprendrai la nouvelle assurée.

Scène II[modifier]

Cléopâtre, Achorée, Charmion

Cléopâtre

En est-ce déjà fait, et nos bords malheureux

Sont-ils déjà souillés d’un sang si généreux ?

Achorée

Madame, j’ai couru par votre ordre au rivage ;

J’ai vu la trahison, j’ai vu toute sa rage ;

Du plus grand des mortels j’ai vu trancher le sort ;

J’ai vu dans son malheur la gloire de sa mort ;

Et puisque vous voulez qu’ici je vous raconte

La gloire d’une mort qui nous couvre de honte,

Ecoutez, admirez, et plaignez son trépas.

Ses trois vaisseaux en rade avaient mis voiles bas,

Et, voyant dans le port préparer nos galères,

Il croyait que le roi, touché de ses misères,

Par un beau sentiment d’honneur et de devoir,

Avec toute sa cour le venait recevoir ;

Mais voyant que ce prince, ingrat à ses mérites,

N’envoyait qu’un esquif rempli de satellites,

Il soupçonne aussitôt son manquement de foi

Et se laisse surprendre à quelque peu d’effroi ;

Enfin, voyant nos bords et notre flotte en armes,

Il condamne en son cœur ces indignes alarmes,

Et réduit tous les soins d’un si pressant ennui

À ne hasarder pas Cornélie avec lui :

« N’exposons, lui dit-il, que cette seule tête

À la réception que l’Égyptee m’apprête ;

Et tandis que moi seul j’en courrai le danger,

Songe à prendre la fuite afin de me venger.

Le roi Juba nous garde une foi plus sincère ;

Chez lui tu trouveras et mes fils et ton père,

Mais quand tu les verrais descendre chez Pluton,

Ne désespère point du vivant de Caton. »

Tandis que leur amour en cet adieu conteste,

Achillas à son bord joint son esquif funeste.

Septime se présente et, lui tendant la main,

Le salue empereur en langage romain,

Et, comme député de ce jeune monarque,

« Passez, Seigneur, dit-il passez dans cette barque,

Les sables et les bancs cachés dessous les eaux

Rendent l’accès mal sûr à de plus grands vaisseaux. »

Ce héros voit la fourbe et s’en moque dans l’âme ;

Il reçoit les adieux des siens et de sa femme,

Leur défend de le suivre, et s’avance au trépas

Avec le même front qu’il donnait les États ;

La même majesté sur son visage empreinte

Entre ces assassins montre un esprit sans crainte ;

Sa vertu tout entière à la mort le conduit ;

Son affranchi Philippe est le seul qui le suit ;

C’est de lui que j’ai su ce que je viens de dire ;

Mes yeux ont vu le reste, et mon cœur en soupire,

Et croit que César même à de si grands malheurs

Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.

Cléopâtre

N’épargnez pas les miens ; achevez, Achorée,

L’histoire d’une mort que j’ai déjà pleurée.

Achorée

On l’amène ; et du port nous le voyons venir,

Sans que pas un d’entre eux daigne l’entretenir.

Ce mépris lui fait voir ce qu’il en doit attendre.

Sitôt qu’on a pris terre, on l’invite à descendre ;

Il se lève ; et soudain, pour signal, Achillas,

Derrière ce héros tirant son coutelas,

Septime et trois des siens, lâches enfants de Rome,

Percent à coups pressés les flancs de ce grand homme,

Tandis qu’Achillas même, épouvanté d’horreur,

De ces quatre enragés admire la fureur.

Cléopâtre

Vous qui livrez la terre aux discordes civiles,

Si vous vengez sa mort, dieux, épargnez nos villes !

N’imputez rien aux lieux, reconnaissez les mains :

Le crime de l’Égyptee est fait par des Romains.

Mais que fait et que dit ce généreux courage ?

Achorée

D’un des pans de sa robe il couvre son visage,

À son mauvais destin en aveugle obéit,

Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit,

De peur que d’un coup d’œil contre une telle offense

Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance ;

Aucun gémissement à son cœur échappé

Ne le montre, en mourant, digne d’être frappé :

Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle

Ce qu’eut de beau sa vie, et ce qu’on dira d’elle,

Et tient la trahison que le roi leur prescrit

Trop au-dessous de lui pour y prêter l’esprit.

Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre,

Et son dernier soupir est un soupir illustre,

Qui, de cette grande âme achevant les destins,

Etale tout Pompée aux yeux des assassins.

Sur les bords de l’esquif sa tête enfin penchée,

Par le traître Septime indignement tranchée,

Passe au bout d’une lance en la main d’Achillas,

Ainsi qu’un grand trophée après de grands combats.

On descend et, pour comble à sa noire aventure,

On donne à ce héros la mer pour sépulture,

Et le tronc sous les flots roule dorénavant

Au gré de la fortune, et de l’onde, et du vent

La triste Cornélie, à cet affreux spectacle,

Par de longs cris aigus tâche d’y mettre obstacle,

Défend ce cher époux de la voix et des yeux,

Puis, n’espérant plus rien, lève les mains aux cieux ;

Et, cédant tout à coup à la douleur plus forte,

Tombe, dans sa galère, évanouie ou morte.

Les siens en ce désastre, à force de ramer,

L’éloignent de la rive, et regagnent la mer.

Mais sa fuite est mal sûre ; et l’infâme Septime,

Qui se voit dérober la moitié de son crime,

Afin de l’achever, prend six vaisseaux au port,

Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort.

Cependant Achillas porte au roi sa conquête :

Tout le peuple tremblant en détourne la tête ;

Un effroi général offre à l’un sous ses pas

Des abîmes ouverts pour venger ce trépas ;

L’autre entend le tonnerre ; et chacun se figure

Un désordre soudain de toute la nature

Tant l’excès du forfait, troublant leurs jugements,

Présente à leur terreur l’excès des châtiments !

Philippe, d’autre part, montrant sur le rivage

Dans une âme servile un généreux courage,

Examine d’un œil et d’un soin curieux

Où les vagues rendront ce dépôt précieux,

Pour lui rendre, s’il peut, ce qu’aux morts on doit rendre,

Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre,

Et d’un peu de poussière élever un tombeau

À celui qui du monde eut le sort le plus beau.

Mais comme vers l’Afrique on poursuit Cornélie,

On voit d’ailleurs César venir de Thessalie :

Une flotte paraît, qu’on à peine à compter…

Cléopâtre

C’est lui-même, Achorée, il n’en faut point douter.

Tremblez, tremblez, méchants, voici venir la foudre ;

Cléopâtre a de quoi vous mettre tous en poudre :

César vient, elle est reine, et Pompée est vengé ;

La tyrannie est bas, et le sort a changé.

Admirons cependant le destin des grands hommes,

Plaignons-les, et par eux jugeons ce que nous sommes.

Ce prince d’un sénat maître de l’univers,

Dont le bonheur semblait au-dessus du revers,

Lui que sa Rome a vu, plus craint que le tonnerre,

Triompher en trois fois des trois parts de la terre,

Et qui voyait encore en ces derniers hasards

L’un et l’autre consul suivre ses étendards,

Sitôt que d’un malheur sa fortune est suivie,

Les monstres de l’Égyptee ordonnent de sa vie :

On voit un Achillas, un Septime, un Photin,

Arbitres souverains d’un si noble destin ;

Un roi qui de ses mains a reçu la couronne

À ces pestes de cour lâchement l’abandonne.

Ainsi finit Pompée, et peut-être qu’un jour

César éprouvera même sort à son tour.

Rendez l’augure faux, dieux qui voyez mes larmes,

Et secondez partout et mes vœux et ses armes !

Charmion

Madame, le roi vient, qui pourra vous ouïr.

Scène III[modifier]

Ptolomée, Cléopâtre, Charmion

Ptolomée

Savez-vous le bonheur dont nous allons jouir,

Ma sœur ?

Cléopâtre

Oui, je le sais, le grand César arrive :

Sous les lois de Photin je ne suis plus captive.

Ptolomée

Vous haïssez toujours ce fidèle sujet ?

Cléopâtre

Non, mais, en liberté, je ris de son projet.

Ptolomée

Quel projet faisait-il dont vous puissiez vous plaindre ?

Cléopâtre

J’en ai souffert beaucoup, et j’avais plus à craindre.

Un si grand politique est capable de tout,

Et vous donnez les mains à tout ce qu’il résout.

Ptolomée

Si je suis ses conseils, j’en connais la prudence.

Cléopâtre

Si j’en crains les effets, j’en vois la violence.

Ptolomée

Pour le bien de l’État tout est juste en un roi.

Cléopâtre

Ce genre de justice est à craindre pour moi.

Après ma part du sceptre à ce titre usurpée,

Il en coûte la vie et la tête à Pompée.

Ptolomée

Jamais un coup d’État ne fut mieux entrepris.

Le voulant secourir, César nous eût surpris ;

Vous voyez sa vitesse, et l’Égyptee troublée,

Avant qu’être en défense, en serait accablée ;

Mais je puis maintenant à cet heureux vainqueur

Offrir en sûreté mon trône et votre cœur.

Cléopâtre

Je ferai mes présents, n’ayez soin que des vôtres,

Et dans vos intérêts n’en confondez point d’autres.

Ptolomée

Les vôtres sont les miens, étant de même sang.

Cléopâtre

Vous pouvez dire encore, étant de même rang,

Etant rois l’un et l’autre ; et toutefois je pense

Que nos deux intérêts ont quelque différence.

Ptolomée

Oui, ma sœur, car l’État, dont mon cœur est content,

Sur quelques bords du Nil à grand’peine s’étend,

Mais César, à vos lois soumettant son courage,

Vous va faire régner sur le Gange et le Tage.

Cléopâtre

J’ai de l’ambition, mais je la sais régler :

Elle peut m’éblouir, et non pas m’aveugler.

Ne parlons point ici du Tage, ni du Gange,

Je connais ma portée, et ne prends point le change.

Ptolomée

L’occasion vous rit, et vous en userez.

Cléopâtre

Si je n’en use bien, vous m’en accuserez.

Ptolomée

J’en espère beaucoup, vu l’amour qui l’engage.

Cléopâtre

Vous la craignez peut-être encore davantage.

Mais, quelque occasion qui me rie aujourd’hui,

N’ayez aucune peur, je ne veux rien d’autrui.

Je ne garde pour vous ni haine, ni colère ;

Et je suis bonne sœur, si vous n’êtes bon frère.

Ptolomée

Vous montrez cependant un peu bien du mépris ?

Cléopâtre

Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.

Ptolomée

Votre façon d’agir le fait assez connaître.

Cléopâtre

Le grand César arrive, et vous avez un maître.

Ptolomée

Il l’est de tout le monde, et je l’ai fait le mien.

Cléopâtre

Allez lui rendre hommage, et j’attendrai le sien.

Allez, ce n’est pas trop pour lui que de vous-même ;

Je garderai pour vous l’honneur du diadème.

Photin vous vient aider à le bien recevoir ;

Consultez avec lui quel est votre devoir.

Scène IV[modifier]

Ptolomée, Photin

Ptolomée

J’ai suivi tes conseils, mais plus je l’ai flattée,

Et plus dans l’insolence elle s’est emportée,

Si bien qu’enfin, outré de tant d’indignités,

Je m’allais emporter dans les extrémités :

Mon bras, dont ses mépris forçaient la retenue,

N’eût plus considéré César ni sa venue,

Et l’eût mise en état, malgré tout son appui,

De s’en plaindre à Pompée auparavant qu’à lui.

L’arrogante ! À l’ouïr, elle est déjà ma reine,

Et si César en croit son orgueil et sa haine,

Si, comme elle s’en vante, elle est son cher objet,

De son frère et son roi je deviens son sujet.

Non, non ; prévenons-la : c’est faiblesse d’attendre

Le mal qu’on voit venir sans vouloir s’en défendre.

Otons-lui les moyens de nous plus dédaigner,

Otons-lui les moyens de plaire et de régner,

Et ne permettons pas qu’après tant de bravades

Mon sceptre soit le prix d’une de ses œillades.

Photin

Seigneur, ne donnez point de prétexte à César

Pour attacher l’Égyptee aux pompes de son char.

Ce cœur ambitieux, qui, par toute la terre,

Ne cherche qu’à porter l’esclavage et la guerre,

Enflé de sa victoire, et des ressentiments

Qu’une perte pareille imprime aux vrais amants,

Quoique vous ne rendiez que justice à vous-même,

Prendrait l’occasion de venger ce qu’il aime,

Et, pour s’assujettir et vos États et vous,

Imputerait à crime un si juste courroux.

Ptolomée

Si Cléopâtre vit, s’il la voit, elle est reine.

Photin

Si Cléopâtre meurt, votre perte est certaine.

Ptolomée

Je perdrai qui me perd, ne pouvant me sauver.

Photin

Pour la perdre avec joie il faut vous conserver.

Ptolomée

Quoi ? Pour voir sur sa tête éclater ma couronne ?

Sceptre, s’il faut enfin que ma main t’abandonne,

Passe, passe plutôt en celle du vainqueur.

Photin

Vous l’arracherez mieux de celle d’une sœur.

Quelques feux que d’abord il lui fasse paraître,

Il partira bientôt, et vous serez le maître.

L’amour à ses pareils ne donne point d’ardeur

Qui ne cède aisément aux soins de leur grandeur :

Il voit encor l’Afrique et l’Espagne o ccupées

Par Juba, Scipion et les jeunes Pompées ;

Et le monde à ses lois n’est point assujetti,

Tant qu’il verra durer ces restes du parti.

Au sortir de Pharsale un si grand capitaine

Saurait mal son métier s’il laissait prendre haleine,

Et s’il donnait loisir à des cœurs si hardis

De relever du coup dont ils sont étourdis.

S’il les vainc, s’il parvient où son désir aspire

Il faut qu’il aille à Rome établir son empire,

Jouir de sa fortune et de son attentat,

Et changer à son gré la forme de l’État,

Jugez durant ce temps ce que vous pourrez faire.

Seigneur, voyez César, forcez-vous à lui plaire,

Et, lui déférant tout, veuillez vous souvenir

Que les événements régleront l’avenir.

Remettez en ses mains trône, sceptre, couronne,

Et, sans en murmurer, souffrez qu’il en ordonne :

Il en croira sans doute ordonner justement,

En suivant du feu roi l’ordre et le testament ;

L’importance, d’ailleurs, de ce dernier service

Ne permet pas d’en craindre une entière injustice.

Quoi qu’il en fasse enfin, feignez d’y consentir,

Louez son jugement, et laissez-le partir.

Après, quand nous verrons le temps propre aux vengeances,

Nous aurons et la force et les intelligences.

Jusque-là réprimez ces transports violents

Qu’excitent d’une sœur les mépris insolents ;

Les bravades enfin sont des discours frivoles,

Et qui songe aux effets néglige les paroles.

Ptolomée

Ah ! Tu me rends la vie et le sceptre à la fois :

Un sage conseiller est le bonheur des rois.

Cher appui de mon trône, allons, sans plus attendre,

Offrir tout à César, afin de tout reprendre ;

Avec toute ma flotte allons le recevoir,

Et par ces vains honneurs séduire son pouvoir.

Acte III[modifier]

Scène première[modifier]

Charmion, Achorée

Charmion

Oui, tandis que le roi va lui-même en personne

Jusqu’aux pieds de César prosterner sa couronne,

Cléopâtre s’enferme en son appartement,

Et, sans s’en émouvoir, attend son compliment.

Comment nommerez-vous une humeur si hautaine ?

Achorée

Un orgueil noble et juste, et digne d’une reine

Qui soutient avec cœur et magnanimité

L’honneur de sa naissance et de sa dignité.

Lui pourrai-je parler ?

Charmion

Non, mais elle m’envoie

Savoir à cet abord ce qu’on a vu de joie,

Ce qu’à ce beau présent César a témoigné,

S’il a paru content, ou s’il l’a dédaigné,

S’il traite avec douceur, s’il traite avec empire,

Ce qu’à nos assassins enfin il a su dire.

Achorée

La tête de Pompée a produit des effets

Dont ils n’ont pas sujet d’être fort sa tisfaits.

Je ne sais si César prendrait plaisir à feindre,

Mais pour eux jusqu’ici je trouve lieu de craindre :

S’ils aimaient Ptolomée, ils l’ont fort mal servi.

Vous l’avez vu partir, et moi je l’ai suivi.

Ses vaisseaux en bon ordre ont éloigné la ville,

Et pour joindre César n’ont avancé qu’un mille :

Il venait à plein voile, et si dans les hasards

Il éprouva toujours pleine faveur de Mars,

Sa flotte, qu’à l’envi favorisait Neptune,

Avait le vent en poupe ainsi que sa fortune.

Dès le premier abord notre prince étonné

Ne s’est plus souvenu de son front couronné :

Sa frayeur a paru sous sa fausse allégresse ;

Toutes ses actions ont senti la bassesse ;

J’en ai rougi moi-même, et me suis plaint à moi

De voir là Ptolomée, et n’y voir point de roi ;

Et César, qui lisait sa peur sur son visage,

Le flattait par pitié pour lui donner courage.

Lui, d’une voix tombante offrant ce don fatal :

« Seigneur, vous n’avez plus, lui dit-il, de rival ;

Ce que n’ont pu les dieux dans votre Thessalie,

Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornélie.

En voici déjà l’un, et pour l’autre, elle fuit,

Mais avec six vaisseaux un des miens la poursuit. »

À ces mots Achillas découvre cette tête :

Il semble qu’à parler encore elle s’apprête,

Qu’à ce nouvel affront un reste de chaleur

En sanglots mal formés exhale sa douleur ;

Sa bouche encore ouverte et sa vue égarée

Rappellent sa grande âme à peine séparée,

Et son courroux mourant fait un dernier effort

Pour reprocher aux dieux sa défaite et sa mort.

César, à cet aspect, comme frappé du foudre,

Et comme ne sachant que croire ou que résoudre,

Immobile, et les yeux sur l’objet attachés,

Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés ;

Et je dirai, si j’ose en faire conjecture,

Que, par un mouvement commun à la nature,

Quelque maligne joie en son cœur s’élevait,

Dont sa gloire indignée à peine le sauvait.

L’aise de voir la terre à son pouvoir soumise

Chatouillait malgré lui son âme avec surprise,

Et de cette douceur son esprit combattu

Avec un peu d’effort assurait sa vertu.

S’il aime sa grandeur, il hait la perfidie ;

Il se juge en autrui, se tâte, s’étudie,

Examine en secret sa joie et ses douleurs,

Les balance, choisit, laisse couler des pleurs,

Et, forçant sa vertu d’être encor la maîtresse,

Se montre généreux par un trait de faiblesse.

Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux,

Lève les mains ensemble et les regards aux cieux,

Lâche deux ou trois mots contre cette insolence ;

Puis, tout triste et pensif, il s’obstine au silence,

Et même à ses Romains ne daigne repartir

Que d’un regard farouche et d’un profond soupir ;

Enfin, ayant pris terre avec trente cohortes,

Il se saisit du port, il se saisit des portes,

Met des gardes partout et des ordres secrets,

Fait voir sa défiance, ainsi que ses regrets,

Parle d’Égyptee en maître et de son adversaire

Non plus comme ennemi, mais comme son beau-père.

Voilà ce que j’ai vu.

Charmion

Voilà ce qu’attendait,

Ce qu’au juste Osiris la reine demandait.

Je vais bien la ravir avec cette nouvelle.

Vous, continuez-lui ce service fidèle.

Achorée

Qu’elle n’en doute point. Mais César vient. Allez,

Peignez-lui bien nos gens pâles et désolés,

Et moi, soit que l’issue en soit douce ou funeste,

J’irai l’entretenir quand j’aurai vu le reste.

Scène II[modifier]

César, Ptolomée, Lépide, Photin, Achorée, Soldats romains, Soldats égyptiens

Ptolomée

Seigneur, montez au trône, et commandez ici.

César

Connaissez-vous César de lui parler ainsi ?

Que m’offrirait de pis la fortune ennemie,

À moi qui tiens le trône égal à l’infamie ?

Certes, Rome à ce coup pourrait bien se vanter

D’avoir eu juste lieu de me pe rsécuter,

Elle qui d’un même œil les donne et les dédaigne,

Qui ne voit rien aux rois qu’elle aime ou qu’elle craigne,

Et qui verse en nos cœurs avec l’âme et le sang,

Et la haine du nom et le mépris du rang.

C’est ce que de Pompée il vous fallait apprendre :

S’il en eût aimé l’offre, il eût su s’en défendre,

Et le trône et le roi se seraient ennoblis

À soutenir la main qui les a rétablis.

Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire ;

Votre chute eût valu la plus haute victoire,

Et si votre destin n’eût pu vous en sauver,

César eût pris plaisir à vous en relever.

Vous n’avez pu former une si noble envie.

Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie ?

Que vous devait son sang pour y tremper vos mains,

Vous qui devez respect au moindre des Romains ?

Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale ?

Et, par une victoire aux vaincus trop fatale,

Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort,

La puissance absolue et de vie et de mort ?

Moi qui n’ai jamais pu la souffrir à Pompée,

La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée,

Et que de mon bonheur vous ayez abusé

Jusqu’à plus attenter que je n’aurais osé ?

De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme

Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome,

Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d’affront

Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont ?

Pensez-vous que j’ignore ou que je dissimule

Que vous n’auriez pas eu pour moi plus de scrupule,

Et que, s’il m’eût vaincu, votre esprit complaisant

Lui faisait de ma tête un semblable présent ?

Grâces à ma victoire, on me rend des hommages

Où ma fuite eût reçu toutes sortes d’outrages ;

Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l’honneur ;

Si César en jouit, ce n’est que par bonheur.

Amitié dangereuse et redoutable zèle,

Que règle la fortune, et qui tourne avec elle !

Mais parlez, c’est trop être interdit et confus.

Ptolomée

Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus ;

Et vous-même avouerez que j’ai sujet de l’être.

Etant né souverain, je vois ici mon maître ;

Ici, dis-je, où ma cour tremble en me regardant,

Où je n’ai point encore agi qu’en commandant,

Je vois une autre cour sous une autre puissance,

Et ne puis plus agir qu’avec obéissance.

De votre seul aspect je me suis vu surpris :

Jugez si vos discours rassurent mes esprits,

Jugez par quels moyens je puis sortir d’un trouble

Que forme le respect, que la crainte redouble,

Et ce que vous peut dire un prince épouvanté

De voir tant de colère et tant de majesté.

Dans ces étonnements dont mon âme est frappée

De rencontrer en vous le vengeur de Pompée,

Il me souvient pourtant que, s’il fut notre appui,

Nous vous dûmes dès lors autant et plus qu’à lui :

Votre faveur pour nous éclata la première ;

Tout ce qu’il fit après fut à votre prière ;

Il émut le sénat pour des rois outragés,

Que sans cette prière il aurait négligés ;

Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances

Eussent peu fait pour nous, Seigneur, sans vos finances ;

Par là de nos mutins le feu roi vint à bout,

Et pour en bien parler, nous vous devons le tout.

Nous avons honoré votre ami, votre gendre,

Jusqu’à ce qu’à vous-même il ait osé se prendre,

Mais voyant son pouvoir, de vos succès jaloux,

Passer en tyrannie, et s’armer contre vous…

César

Tout beau. Que votre haine en son sang assouvie

N’aille point à sa gloire ; il suffit de sa vie.

N’avancez rien ici que Rome ose nier,

Et justifiez-vous, sans le calomnier.

Ptolomée

Je laisse donc aux dieux à juger ses pensées,

Et dirai seulement qu’en vos guerres passées,

Où vous fûtes forcé par tant d’indignités,

Tous nos vœux ont été pour vos prospérités ;

Que, comme il vous traitait en mortel adversaire,

J’ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire,

Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours,

Jusque dans les enfers chercherait du secours,

Ou qu’enfin, s’il tombait dessous votre puissance,

Il nous fallait pour vous craindre votre clémence,

Et que le sentiment d’un cœur trop généreux,

Usant mal de vos droits, vous rendît malheureux.

J’ai donc considéré qu’en ce péril extrême

Nous vous devions, Seigneur, servir malgré vous-même,

Et, sans attendre d’ordre en cette occasion,

Mon zèle ardent l’a prise à ma confusion.

Vous m’en désavouez, vous l’imputez à crime,

Mais pour servir César rien n’est illégitime.

J’en ai souillé mes mains pour vous en préserver ;

Vous pouvez en jouir, et le désapprouver ;

Et j’ai plus fait pour vous, plus l’action est noire,

Puisque c’est d’autant plus vous immoler ma gloire,

Et que ce sacrifice, offert par mon devoir,

Vous assure la vôtre avec votre pouvoir.

César

Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses,

De mauvaises couleurs et de froides excuses.

Votre zèle était faux, si seul il redoutait

Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitait,

Et s’il vous a donné ces craintes trop subtiles,

Qui m’ôtent tout le fruit de nos guerres civiles,

Où l’honneur seul m’engage, et que pour terminer

Je ne veux que celui de vaincre et pardonner,

Où mes plus dangereux et plus grands adversaires,

Sitôt qu’ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères ;

Et mon ambition ne va qu’à les forcer,

Ayant dompté leur haine, à vivre et m’embrasser.

Ô ! combien d’allégresse une si triste guerre

Aurait-elle laissé dessus toute la terre,

Si Rome avait pu voir marcher en même char,

Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César !

Voilà ces grands malheurs que craignait votre zèle.

Ô crainte ridicule autant que criminelle !

Vous craigniez ma clémence ! Ah ! N’ayez plus ce soin ;

Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin.

Si je n’avais égard qu’aux lois de la justice,

Je m’apaiserais Rome avec votre supplice,

Sans que ni vos respects, ni votre repentir,

Ni votre dignité, vous pussent garantir ;

Votre trône lui-même en serait le théâtre.

Mais, voulant épargner le sang de Cléopâtre,

J’impute à vos flatteurs toute la trahison,

Et je veux voir comment vous m’en ferez raison :

Suivant les sentiments dont vous serez capable,

Je saurai vous tenir innocent ou coupable.

Cependant à Pompée élevez des autels,

Rendez-lui les honneurs qu’on rend aux immortels,

Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes,

Et surtout pensez bien au choix de vos victimes.

Allez y donner ordre, et me laissez ici

Entretenir les miens sur quelque autre souci.

Scène III[modifier]

César, Antoine, Lépide

César

Antoine, avez-vous vu cette reine adorable ?

Antoine

Oui, Seigneur, je l’ai vue : elle est incomparable ;

Le ciel n’a point encor, par de si doux accords,

Uni tant de vertus aux grâces d’un beau corps ;

Une majesté douce épand sur so n visage

De quoi s’assujettir le plus noble courage ;

Ses yeux savent ravir, son discours sait charmer,

Et si j’étais César, je la voudrais aimer.

César

Comme a-t-elle reçu les offres de ma flamme ?

Antoine

Comme n’osant la croire, et la croyant dans l’âme ;

Par un refus modeste et fait pour inviter,

Elle s’en dit indigne, et la croit mériter.

César

En pourrai-je être aimé ?

Antoine

Douter qu’elle vous aime,

Elle qui de vous seul attend son diadème,

Qui n’espère qu’en vous ! Douter de ses ardeurs,

Vous qui la pouvez mettre au faîte des grandeurs !

Que votre amour sans crainte à son amour prétende :

Au vainqueur de Pompée il faut que tout se rende,

Et vous l’éprouverez. Elle craint toutefois

L’ordinaire mépris que Rome fait des rois,

Et surtout elle craint l’amour de Calphurnie.

Mais l’une et l’autre crainte à votre aspect bannie,

Vous ferez succéder un espoir assez doux

Lorsque vous daignerez lui dire un mot pour vous.

César

Allons donc l’affranchir de ces frivoles craintes,

Lui montrer de mon cœur les sensibles atteintes ;

Allons, ne tardons plus.

Antoine

Avant que de la voir,

Sachez que Cornélie est en votre p ouvoir ;

Septime vous l’amène, orgueilleux de son crime,

Et pense auprès de vous se mettre en haute estime :

Dès qu’ils ont abordé, vos chefs, par vous instruits,

Sans leur rien témoigner, les ont ici conduits.

César

Qu’elle entre. Ah ! l’importune et fâcheuse nouvelle !

Qu’à mon impatience elle semble cruelle !

Ô ciel ! et ne pourrai-je enfin à mon amour

Donner en liberté ce qui reste du jour ?

Scène IV[modifier]

César, Cornélie, Antoine, Lépide, Septime

Septime

Seigneur…

César

Allez, Septime, allez vers votre maître ;

César ne peut souffrir la présence d’un traître,

D’un Romain lâche assez pour servir sous un roi,

Après avoir servi sous Pompée et sous moi.

Septime rentre.

Cornélie

César, car le destin, que dans tes fers je brave,

Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave,

Et tu ne prétends pas qu’il m’abatte le cœur

Jusqu’à te rendre hommage, et te nommer seigneur ;

De quelque rude trait qu’il m’ose avoir frappée,

Veuve du jeune Crasse, et veuve de Pompée,

Fille de Scipion, et, pour dire encor plus,

Romaine, mon courage est encore au-dessus,

Et de tous les assauts que sa rigueur me livre,

Rien ne me fait rougir que la honte de vivre.

J’ai vu mourir Pompée, et ne l’ai pas suivi,

Et bien que le moyen m’en ait été ravi,

Qu’une pitié cruelle à mes douleurs profondes

M’ait ôté le secours et du fer et des ondes,

Je dois rougir pourtant, après un tel malheur,

De n’avoir pu mourir d’un excès de douleur :

Ma mort était ma gloire, et le destin m’en prive

Pour croître mes malheurs, et me voir ta captive.

Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieux

De ce qu’en arrivant je te trouve en ces lieux,

Que César y commande, et non pas Ptolomée.

Hélas ! Et sous quel astre, ô ciel ! m’as-tu formée,

Si je leur dois des vœux de ce qu’ils ont permis

Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,

Et tombe entre leurs mains plutôt qu’aux mains d’un prince

Qui doit à mon époux son trône et sa province ?

César, de ta victoire écoute moins le bruit,

Elle n’est que l’effet du malheur qui me suit ;

Je l’ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse :

Deux fois du monde entier j’ai causé la disgrâce,

Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti

A chassé tous les dieux du plus juste parti.

Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée

Pour le bonheur de Rome à César m’eût donnée,

Et si j’eusse avec moi porté dans ta maison

D’un astre envenimé l’invincible poison !

Car enfin n’attends pas que j’abaisse ma haine.

Je te l’ai déjà dit, César, je suis Romaine,

Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien,

De peur de s’oublier, ne te demande rien.

Ordonne ; et sans vouloir qu’il tremble ou s’humilie,

Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

César

Ô d’un illustre époux noble et digne moitié,

Dont le courage étonne, et le sort fait pitié !

Certes, vos sentiments font assez reconnaître

Qui vous donna la main, et qui vous donna l’être,

Et l’on juge aisément, au cœur que vous portez,

Où vous êtes entrée, et de qui vous sortez.

L’âme du jeune Crasse, et celle de Pompée,

L’une et l’autre vertu par le malheur trompée,

Le sang des Scipions protecteur de nos dieux,

Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux,

Et Rome dans ses murs ne voit point de famille

Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille.

Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux

Qu’Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux,

Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare

N’eût pas si mal connu la cour d’un roi barbare,

Ni mieux aimé tenter une incertaine foi

Que la vieille amitié qu’il eût trouvée en moi,

Qu’il eût voulu souffrir qu’un bonheur de mes armes

Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes,

Et qu’enfin, m’attendant sans plus se défier,

Il m’eût donné moyen de me justifier !

Alors, foulant aux pieds la discorde et l’envie,

Je l’eusse conjuré de se donner la vie,

D’oublier ma victoire, et d’aimer un rival

Heureux d’avoir vaincu pour vivre son égal ;

J’eusse alors regagné son âme satisfaite

Jusqu’à lui faire aux dieux pardonner sa défaite ;

Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur,

Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur.

Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde,

Le sort a dérobé cette allégresse au monde,

César s’efforcera de s’acquitter vers vous

De ce qu’il voudrait rendre à cet illustre époux.

Prenez donc en ces lieux liberté tout entière ;

Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière,

Afin d’être témoin comme, après nos débats,

Je chéris sa mémoire et venge son trépas,

Et de pouvoir apprendre à toute l’Italie

De quel orgueil nouveau m’enfle la Thessalie.

Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment.

Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement,

Et qu’on l’honore ici, mais en dame romaine,

C’est-à-dire un peu plus qu’on n’honore la reine.

Commandez, et chacun aura soin d’obéir.

Cornélie

Ô ciel ! Que de vertus vous me faites haïr !

Acte IV[modifier]

Scène première[modifier]

Ptolomée, Achillas, Photin

Ptolomée

Quoi ! De la même main et de la même épée

Dont il vient d’immoler le malheureux Pompée,

Septime, par César indignement chassé,

Dans un tel désespoir à vos yeux passé ?

Achillas

Oui, Seigneur, et sa mort a de quoi vous apprendre

La honte qu’il prévient et qu’il vous faut attendre.

Jugez quel est César à ce courroux si lent.

Un moment pousse et rompt un transport violent ;

Mais l’indignation qu’on prend avec étude

Augmente avec le temps, et porte un coup plus rude ;

Ainsi n’espérez pas de le voir modéré ;

Par adresse il se fâche après s’être assuré.

Sa puissance établie, il a soin de sa gloire.

Il poursuivait Pompée, et chérit sa mémoire,

Et veut tirer à soi, par un courroux accort,

L’honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort.

Ptolomée

Ah ! Si je t’avais cru, je n’aurais pas de maître ;

Je serais dans le trône où le ciel m’a fait naître ;

Mais c’est une imprudence assez commune aux rois

D’écouter trop d’avis et se tromper au choix ;

Le destin les aveugle au bord du précipice ;

Ou si quelque lumière en leur âme se glisse,

Cette fausse clarté, dont il les éblouit,

Les plonge dans un gouffre, et puis s’évanouit.

Photin

J’ai mal connu César, mais puisqu’en son estime

Un si rare service est un énorme crime,

Il porte dans son flanc de quoi nous en laver ;

C’est là qu’est notre grâce, il nous l’y faut trouver.

Je ne vous parle plus de souffrir sans murmure,

D’attendre son départ pour venger cette injure ;

Je sais mieux conformer les remèdes au mal :

Justifions sur lui la mort de son rival,

Et notre main alors également trempée

Et du sang de César et du sang de Pompée.

Rome, sans leur donner de titre différents,

Se croira par vous seul libre de deux tyrans.

Ptolomée

Oui, par là seulement ma perte est évitable ;

C’est trop craindre un tyran que j’ai fait redoutable.

Montrons que sa fortune est l’œuvre de nos mains,

Deux fois en même jour disposons des Romains,

Faisons leur liberté comme leur esclavage.

César, que tes exploits n’enflent plus ton courage,

Considère les miens, tes yeux en sont témoins,

Pompée était mortel, et tu ne l’es pas moins :

Il pouvait plus que toi ; tu lui portais envie ;

Tu n’as, non plus que lui, qu’une âme et qu’une vie,

Et son sort que tu plains te doit faire penser

Que ton cœur est sensible, et qu’on peut le percer.

Tonne, tonne à ton gré, fais peur de ta justice :

C’est à moi d’apaiser Rome par ton supplice,

C’est à moi de punir ta cruelle douceur

Qui n’épargne en un roi que le sang de sa sœur.

Je n’abandonne plus ma vie et ma puissance

Au hasard de sa haine, ou de ton inconstance ;

Ne crois pas que jamais tu puisses à ce prix

Récompenser sa flamme, ou punir ses mépris ;

J’emploierai contre toi de plus nobles maximes.

Tu m’as prescrit tantôt de choisir des victimes,

De bien penser au choix ; j’obéis et je voi

Que je n’en puis choisir de plus dignes que toi,

Ni dont le sang offert, la fumée et la cendre,

Puissent mieux satisfaire aux mânes de ton gendre.

Mais ce n’est pas assez, amis, de s’irriter ;

Il faut voir quels moyens on a d’exécuter :

Toute cette chaleur est peut-être inutile ;

Les soldats du tyran sont maîtres de la ville ;

Que pouvons-nous contre eux ? Et pour les prévenir,

Quel temps devons-nous prendre, et quel ordre tenir ?

Achillas

Nous pouvons tout, Seigneur, en l’état où nous sommes.

À deux milles d’ici vous avez six mille hommes

Que, depuis quelques jours, craignant les remuements,

Je faisais tenir prêts à tous événements.

Quelques soins qu’ait César, sa prudence est déçue :

Cette ville a sous terre une secrè te issue,

Par où fort aisément on les peut cette nuit

Jusque dans le palais introduire sans bruit ;

Car contre sa fortune aller à force ouverte,

Ce serait trop courir vous-même à votre perte.

Il nous le faut surprendre au milieu du festin,

Enivré des douceurs de l’amour et du vin.

Tout le peuple est pour nous. Tantôt, à son entrée,

J’ai remarqué l’horreur que ce peuple a montrée

Lorsque avec tant de faste il a vu ses faisceaux

Marcher arrogamment et braver nos drapeaux :

Au spectacle insolent de ce pompeux outrage

Ses farouches regards étincelaient de rage,

Je voyais sa fureur à peine se dompter,

Et, pour peu qu’on le pousse, il est prêt d’éclater.

Mais, surtout, les Romains que commandait Septime,

Pressés de la terreur que sa mort leur imprime,

Ne cherchent qu’à venger par un coup généreux

Le mépris qu’en leur chef ce superbe a fait d’eux.

Ptolomée

Mais qui pourra de nous approcher sa personne

Si durant le festin sa garde l’environne ?

Photin

Les gens de Cornélie, entre qui vos Romains

Ont déjà reconnu des frères, des germains,

Dont l’âpre déplaisir leur a laissé paraître

Une soif d’immoler leur tyran à leur maître ;

Ils ont donné parole et peuvent mieux que nous

Dans les flancs de César porter les premiers coups :

Son faux art de clémence, ou plutôt sa folie,

Qui pense gagner Rome en flattant Cornélie,

Leur donnera sans doute un assez libr e accès

Pour de ce grand dessein assurer le succès.

Mais voici Cléopâtre ; agissez avec feinte,

Seigneur, et ne montrez que faiblesse et que crainte.

Nous allons vous quitter, comme objets odieux

Dont l’aspect importun offenserait ses yeux.

Ptolomée

Allez, je vous rejoins.

Scène II[modifier]

Ptolomée, Cléopâtre, Achorée, Charmion

Cléopâtre

J’ai vu César, mon frère,

Et de tout mon pouvoir combattu sa colère.

Ptolomée

Vous êtes généreuse, et j’avais attendu

Cet office de sœur que vous m’avez rendu.

Mais cet illustre amant vous a bientôt quittée.

Cléopâtre

Sur quelque brouillerie, en la ville excitée,

Il a voulu lui-même apaiser les débats

Qu’avec nos citoyens ont eus quelques soldats ;

Et moi, j’ai bien voulu moi-même vous redire

Que vous ne craigniez rien pour vous ni votre empire,

Et que le grand César blâme votre action

Avec moins de courroux que de compassion :

Il vous plaint d’écouter ces lâches politiques

Qui n’inspirent aux rois que des mœurs tyranniques.

Ainsi que la naissance, ils ont les esprits bas ;

En vain on les élève à régir des États ;

Un cœur né pour servir sait mal comme on commande,

Sa puissance l’accable alors qu’elle est trop grande,

Et sa main, que le crime en vain fait redouter,

Laisse choir le fardeau qu’elle ne peut porter.

Ptolomée

Vous dites vrai, ma sœur, et ces effets sinistres

Me font bien voir ma faute au choix de mes ministres.

Si j’avais écouté de plus nobles conseils,

Je vivrais dans la gloire où vivent mes pareils,

Je mériterais mieux cette amitié si pure

Que pour un frère ingrat vous donne la nature ;

César embrasserait Pompée en ce palais ;

Notre Égyptee à la terre aurait rendu la paix,

Et verrait son monarque encore à juste titre

Ami de tous les deux et peut-être l’arbitre.

Mais, puisque le passé ne peut se révoquer,

Trouvez bon qu’avec vous mon cœur s’ose expliquer.

Je vous ai maltraitée, et vous êtes si bonne,

Que vous me conservez la vie et la couronne.

Vainquez-vous tout à fait et, par un digne effort,

Arrachez Achillas et Photin à la mort :

Elle leur est bien due, ils vous ont offensée,

Mais ma gloire en leur perte est trop intéressée.

Si César les punit des crimes de leur roi,

Toute l’ignominie en rejaillit sur moi ;

Il me punit en eux ; leur supplice est ma peine.

Forcez, en ma faveur, une trop juste haine.

De quoi peut satisfaire un cœur si généreux

Le sang abject et vil de ces deux malheureux ?

Que je vous doive tout : César cherche à vous plaire,

Et vous pouvez d’un mot désarmer sa colère.

Cléopâtre

Si j’avais en mes mains leur vie et leur trépas,

Je les méprise assez pour ne m’en venger pas ;

Mais sur le grand César je puis fort peu de chose

Quand le sang de Pompée à mes désirs s’oppose.

Je ne me vante pas de pouvoir le fléchir ;

J’en ai déjà parlé, mais il a su gauchir,

Et, tournant le discours sur une autre matière,

Il n’a ni refusé, ni souffert ma prière.

Je veux bien toutefois encor m’y hasarder,

Mes efforts redoublés pourront mieux succéder,

Et j’ose croire…

Ptolomée

Il vient ; souffrez que je l’évite :

Je crains que ma présence à vos yeux ne l’irrite,

Que son courroux ému ne s’aigrisse à me voir,

Et vous agirez seule avec plus de pouvoir

Scène III[modifier]

César, Cléopâtre, Antoine, Lépide, Charmion, Achorée, Romains

César

Reine, tout est paisible ; et la ville calmée,

Qu’un trouble assez léger avait trop alarmée,

N’a plus à redouter le divorce intestin

Du soldat insolent et du peuple mutin.

Mais, ô dieux ! Ce moment que je vous ai quittée

D’un trouble bien plus grand a mon âme agitée !

Et ces soins importuns, qui m’arrachaient de vous,

Contre ma grandeur même allumaient mon courroux :

Je lui voulais du mal de m’être si contraire,

De rendre ma présence ailleurs si nécessaire,

Mais je lui pardonnais, au simple souvenir

Du bonheur qu’à ma flamme elle fait obtenir.

C’est elle dont je tiens cette haute espérance

Qui flatte mes désirs d’une illustre apparence

Et fait croire à César qu’il peut former des vœux,

Qu’il n’est pas tout à fait indigne de vos feux,

Et qu’il peut en prétendre une juste conquête,

N’ayant plus que les dieux aux-dessus de sa tête.

Oui, Reine, si quelqu’un dans ce vaste univers

Pouvait porter plus haut la gloire de vos fers,

S’il était quelque trône où vous pussiez paraître

Plus dignement assise en captivant son maître,

J’irais, j’irais à lui, moins pour le lui ravir,

Que pour lui disputer le droit de vous servir,

Et je n’aspirerais au bonheur de vous plaire

Qu’après avoir mis bas un si grand adversaire.

C’était pour acquérir un droit si précieux

Que combattait partout mon bras ambitieux,

Et dans Pharsale même il a tiré l’épée

Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.

Je l’ai vaincu, Princesse, et le dieu des combats

M’y favorisait moins que vos divins appas :

Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage ;

Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage ;

C’est l’effet des ardeurs qu’ils daignaient m’inspirer,

Et vos beaux yeux enfin m’ayant fait soupirer,

Pour faire que votre âme avec gloire y réponde,

M’ont rendu le premier et de Rome et du monde.

C’est ce glorieux titre, à présent effectif,

Que je viens ennoblir par celui de captif.

Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre,

Qu’il en estime l’un et me permette l’autre !

Cléopâtre

Je sais ce que je dois au souverain bonheur

Dont me comble et m’accable un tel excès d’honneur.

Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes ;

Je sais ce que je suis ; je sais ce que vous êtes.

Vous daignâtes m’aimer dès mes plus jeunes ans ;

Le sceptre que je porte est un de vos présents ;

Vous m’avez par deux fois rendu le diadème :

J’avoue, après cela, Seigneur, que je vous aime

Et que mon cœur n’est point à l’épreuve des traits

Ni de tant de vertus, ni de tant de bienfaits.

Mais, hélas ! Ce haut rang, cette illustre naissance,

Cet état de nouveau rangé sous ma puissance,

Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis,

À mes vœux innocents sont autant d’ennemis.

Ils allument contre eux une implacable haine,

Ils me font méprisable alors qu’ils me font reine,

Et si Rome est encor telle qu’auparavant,

Le trône où je me sieds m’abaisse en m’élevant ;

Et ces marques d’honneur, comme titres infâmes,

Me rendent à jamais indigne de vos flammes.

J’ose encor toutefois, voyant votre pouvoir,

Permettre à mes désirs un généreux espoir :

Après tant de combats, je sais qu’un si grand homme

À droit de triompher des caprices de Rome,

Et que l’injuste horreur qu’elle eut toujours des rois

Peut céder, par votre ordre, à de plus justes lois ;

Je sais que vous pouvez forcer d’autres obstacles ;

Vous me l’avez promis, et j’attends ces miracles.

Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups,

Et je ne les demande à d’autres dieux qu’à vous.

César

Tout miracle est facile où mon amour s’applique.

Je n’ai plus qu’à courir les côtes de l’Afrique,

Qu’à montrer mes drapeaux au reste épouvanté

Du parti malheureux qui m’a persécuté ;

Rome, n’ayant plus lors d’ennemis à me faire,

Par impuissance enfin prendra soin de me plaire,

Et vos yeux la verront, par un superbe accueil,

Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil ;

Encore une défaite, et dans Alexandrie

Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie,

Et qu’un juste respect conduisant ses regards

À votre chaste amour demande des Césars.

C’est l’unique bonheur où mes désirs prétendent,

C’est le fruit que j’attends des lauriers qui m’attendent.

Heureux, si mon destin, encore un peu plus doux,

Me les faisait cueillir sans m’éloigner de vous !

Mais, las ! Contre mon feu mon feu me sollicite :

Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte ;

En quelques lieux qu’on fuie, il me faut y courir

Pour achever de vaincre et de vous conquérir.

Permettez cependant qu’à ses douces amorces

Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces,

Pour faire dire encore, aux peuples pleins d’effroi,

Que venir, voir, et vaincre, est même chose en moi.

Cleopâtre

C’est trop, c’est trop, Seigneur, souffrez que j’en abuse ;

Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse.

Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour,

Mais, si j’ose abuser de cet excès d’amour,

Je vous conjure encor, par ses plus puissants charmes,

Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes,

Par tout ce que j’espère et que vous attendez,

De n’ensanglanter pas ce que vous me rendez.

Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j’en fasse

Et montre à tous par là que j’ai repris ma place.

Achillas et Photin sont gens à dédaigner ;

Ils sont assez punis en me voyant régner ;

Et leur crime…

César

Ah ! Prenez d’autres marques de reine.

Dessus mes volontés vous êtes souveraine,

Mais, si mes sentiments peuvent être écoutés,

Choisissez des sujets dignes de vos bontés.

Ne vous donnez sur moi qu’un pouvoir légitime

Et ne me rendez point complice de leur crime.

C’est beaucoup que, pour vous, j’ose épargner le roi,

Et si mes feux n’étaient…

Scène IV[modifier]

César, Cornélie, Cléopâtre, Achorée, Antoine, Lépide, Charmion, Romains

Cornélie

César, prends garde à toi :

Ta mort est résolue, on la jure, on l’apprête ;

À celle de Pompée on veut joindre ta tête.

Prends-y garde, César, ou ton sang répandu

Bientôt parmi le sien se verra confondu.

Mes esclaves en sont ; apprends de leur indices

L’auteur de l’attentat et l’ordre et les complices :

Je te les abandonne.

César

Ô cœur vraiment romain,

Et digne du héros qui vous donna la main !

Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage

Je préparais la mienne à venger son outrage,

Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd’hui

Par la moitié qu’en terre il nous laisse de lui.

Il vit, il vit encore en l’objet de sa flamme,

Il parle par sa bouche, il agit dans son âme ;

Il la pousse, et l’oppose à cette indignité,

Pour me vaincre par elle en générosité.

Cornélie

Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance

Que la haine ait fait place à la reconnaissance.

Ne le présume plus : le sang de mon époux

A rompu pour jamais tout commerce entre nous.

J’attends la liberté qu’ici tu m’as offerte,

Afin de l’employer tout entière à ta perte,

Et je te chercherai partout des ennemis,

Si tu m’oses tenir ce que tu m’as promis.

Mais, avec cette soif que j’ai de ta ruine,

Je me jette au-devant du coup qui t’assassine,

Et forme des désirs avec trop de raison

Pour en aimer l’effet par une trahison :

Qui la sait et la souffre a part à l’infamie.

Si je veux ton trépas, c’est en juste ennemie ;

Mon époux a des fils ; il aura des neveux ;

Quand ils te combattront, c’est là que je le veux,

Et qu’une digne main, par moi-même animée,

Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée,

T’immole noblement et par un digne effort

Aux mânes du héros dont tu venges la mort.

Tous mes soins, tous mes vœux, hâtent cette vengeance ;

Ta perte la recule, et ton salut l’avance.

Quelque espoir qui d’ailleurs me l’ose ou puisse offrir,

Ma juste impatience aurait trop à souffrir ;

La vengeance éloignée est à demi perdue,

Et quand il faut l’attendre, elle est trop cher vendue.

Je n’irai point chercher sur les bords africains

Le foudre souhaité que je vois en tes mains.

La tête qu’il menace en doit être frappée ;

J’ai pu donner la tienne au lieu d’elle à Pompée ;

Ma haine avait le choix, mais cette haine enfin

Sépare son vainqueur d’avec son assassin,

Et ne croit avoir droit de punir ta victoire

Qu’après le châtiment d’une action si noire.

Rome le veut ainsi ; son adorable front

Aurait de quoi rougir d’un trop honteux affront,

De voir en même jour, après tant de conquêtes,

Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes.

Son grand cœur, qu’à tes lois en vain tu crois soumis,

En veut aux criminels plus qu’à ses ennemis,

Et tiendrait à malheur le bien de se voir libre

Si l’attentat du Nil affranchissait le Tibre.

Comme autre qu’un Romain n’a pu l’assujettir,

Autre aussi qu’un Romain ne l’en doit garantir.

Tu tomberais ici sans être sa victime ;

Au lieu d’un châtiment ta mort serait un crime ;

Et sans que tes pareils en conçussent d’effroi,

L’exemple que tu dois périrait avec toi.

Venge-la de l’Égyptee à son appui fatale,

Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale.

Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu, tu peux

Te vanter qu’une fois j’ai fait pour toi des vœux.

Scène V[modifier]

César, Cléopâtre, Antoine, Lépide, Achorée, Charmion

César

Son courage m’étonne autant que leur audace.

Reine, voyez pour qui vous me demandiez grâce !

Cléopâtre

Je n’ai rien à vous dire : allez, Seigneur, allez

Venger sur ces méchants tant de droits violés !

On m’en veut plus qu’à vous : c’est ma mort qu’ils respirent ;

C’est contre mon pouvoir que les traîtres conspirent ;

Leur rage, pour l’abattre, attaque mon soutien,

Et par votre trépas cherche un passage au mien.

Mais, parmi ces transports d’une juste colère,

Je ne puis oublier que leur chef est mon frère.

Le saurez-vous, Seigneur ? Et pourrai-je obtenir

Que ce cœur irrité daigne s’en souvenir ?

César

Oui, je me souviendrai que ce cœur magnanime

Au bonheur de son sang veut pardonner son crime.

Adieu, ne craignez rien : Achillas et Photin

Ne sont pas gens à vaincre un si puissant destin ;

Pour les mettre en déroute, eux et tous leurs complices,

Je n’ai qu’à déployer l’appareil des supplices,

Et, pour soldats choisis, envoyer des bourreaux.

Qui portent hautement mes haches pour drapeaux.

César rentre avec les Romains.

Cléopâtre

Ne quittez pas César ; allez, cher Achorée,

Repousser avec lui ma mort qu’on a jurée,

Et quand il punira nos lâches ennemis,

Faites-le souvenir de ce qu’il m’a promis.

Ayez l’œil sur le roi dans la chaleur des armes,

Et conservez son sang pour épargner mes larmes.

Achorée

Madame, assurez-vous qu’il ne peut y périr

Si mon zèle et mes soins peuvent le secourir.

Acte V[modifier]

Scène première[modifier]

Cornélie, tenant une petite urne en sa main, Philippe

Cornélie

Mes yeux, puis-je vous croire, et n’est-ce point un songe

Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge ?

Te revois-je, Philippe, et cet époux si cher

A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher ?

Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre ?

Ô vous, à ma douleur objet terrible et tendre,

Eternel entretien de haine et de pitié,

Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié.

N’attendez point de moi de regrets, ni de larmes :

Un grand cœur à ses maux applique d’autres charmes ;

Les faibles déplaisirs s’amusent à parler,

Et quiconque se plaint cherche à se consoler.

Moi, je jure des dieux la puissance suprême,

Et, pour dire encor plus, je jure par vous-même,

Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé

Que le respect des dieux qui l’ont mal protégé,

Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,

Ma divinité seule après ce coup funeste,

Par vous, qui seul ici pouvez me soulager,

De n’éteindre jamais l’ardeur de le venger.

Ptolomée à César par un lâche artifice,

Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice ;

Et je n’entrerai point dans tes murs désolés

Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés.

Faites-m’en souvenir, et soutenez ma haine,

Ô cendres, mon espoir aussi bien que ma peine,

Et, pour m’aider un jour à perdre son vainqueur,

Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur.

Toi qui l’as honoré sur cette infâme rive

D’une flamme pieuse autant comme chétive,

Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir

De rendre à ce héros ce funèbre devoir ?

Philippe

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même

Après avoir cent fois maudit le diadème,

Madame, j’ai porté mes pas et mes sanglots

Du côté que le vent poussait encor les flots.

Je cours longtemps en vain, mais enfin, d’une roche,

J’en découvre le tronc vers un sable assez proche,

Où la vague en courroux semblait prendre plaisir

À feindre de le rendre, et puis s’en ressaisir.

Je m’y jette, et l’embrasse, et le pousse au rivage,

Et, ramassant sous lui le débris d’un naufrage,

Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art,

Tel que je pus sur l’heure, et qu’il plut au hasard.

À peine brûlait-il que le ciel plus propice

M’envoie un compagnon en ce pieux office :

Cordus, un vieux Romain qui demeure en ces lieux,

Retournant de la ville, y détourne les yeux

Et, n’y voyant qu’un tronc donc la tête est coupée,

À cette triste marque il reconnaît Pompée.

Soudain la larme à l’œil : « Ô toi, qui que tu sois,

À qui le ciel permet de si dignes emplois,

Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses ;

Tu crains des châtiments, attends des récompenses.

César est en Égyptee, et venge hautement

Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment.

Tu peux faire éclater le soin qu’on t’en voit prendre,

Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre.

Son vainqueur l’a reçue avec tout le respect

Qu’un dieu pourrait ici trouver à son aspect.

Achève, je reviens. » Il part et m’abandonne,

Et rapporte aussitôt ce vase qu’il me donne,

Où sa main et la mienne enfin ont renfermé

Ces restes d’un héros par le feu consumé.

Cornélie

Oh ! Que sa piété mérite de louanges !

Philippe

En entrant, j’ai trouvé des désordres étranges.

J’ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port,

Où le roi, disait-on, s’était fait le plus fort.

Les Romains poursuivaient, et César, dans la place

Ruisselante du sang de cette populace,

Montrait de sa justice un exemple si beau,

Faisant passer Photin par les mains d’un bourreau.

Aussitôt qu’il me voit, il daigne me connaître,

Et prenant de ma main les cendres de mon maître :

« Restes d’un demi-dieu, dont à peine je puis

Egaler le grand nom, tout vainqueur que j’en suis,

De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes.

Attendant des autels, recevez ces victimes ;

Bien d’autres vont les suivre. Et toi, cours au palais

Porter à sa moitié ce don que je lui fais,

Porte à ses déplaisirs cette faible allégeance,

Et dis-lui que je cours achever sa vengeance. »

Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant,

Et baise avec respect ce vase qu’il me rend.

Cornélie

Ô soupirs, ô respect ! Oh, qu’il est doux de plaindre

Le sort d’un ennemi quand il n’est plus à craindre !

Qu’avec chaleur, Philippe, on court à le venger

Lorsqu’on s’y voit forcé par son propre danger,

Et quand cet intérêt qu’on prend pour sa mémoire

Fait notre sûreté comme il croît notre gloire !

César est généreux, j’en veux être d’accord,

Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort.

Sa vertu laisse lieu de douter à l’envie

De ce qu’elle ferait s’il le voyait en vie :

Pour grand qu’en soit le prix, son péril en rabat ;

Cette ombre qui la couvre en affaiblit l’éclat ;

L’amour même s’y mêle, et le force à combattre ;

Quand il venge Pompée, il défend Cléopâtre.

Tant d’intérêts sont joints à ceux de mon époux

Que je ne devrais rien à ce qu’il fait pour nous

Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre,

Je n’aimais mieux juger sa vertu par la nôtre

Et croire que nous seuls armons ce combattant,

Parce qu’au point qu’il est j’en voudrais faire autant.

Scène II[modifier]

Cléopâtre, Cornélie, Philippe, Charmion

Cléopâtre

Je ne viens pas ici pour troubler une plainte

Trop juste à la douleur dont vous êtes atteinte :

Je viens pour rendre hommage aux cendres d’un héros

Qu’un fidèle affranchi vient d’arracher aux flots,

Pour le plaindre avec vous, et vous jurer, Madame,

Que j’aurais conservé ce maître de votre âme

Si le ciel, qui vous traite avec trop de rigueur,

M’en eût donné la force aussi bien que le cœur.

Si pourtant, à l’aspect de ce qu’il vous renvoie,

Vos douleurs laissaient place à quelque peu de joie,

Si la vengeance avait de quoi vous soulager,

Je vous dirais aussi qu’on vient de vous venger,

Que le traître Photin… Vous le savez peut-être ?

Cornélie

Oui, Princesse, je sais qu’on a puni ce traître.

Cléopâtre

Un si prompt châtiment vous doit être bien doux.

Cornélie

S’il a quelque douceur, elle n’est que pour vous.

Cléopâtre

Tous les cœurs trouvent doux le succès qu’ils espèrent.

Cornélie

Comme nos intérêts, nos sentiments diffèrent.

Si César à sa mort joint celle d’Achillas,

Vous êtes satisfaite, et je ne le suis pas.

Aux mânes de Pompée il faut une autre offrande :

La victime est trop basse, et l’injure est trop grande ;

Et ce n’est pas un sang que, pour la réparer,

Son ombre et ma douleur daignent considérer ;

L’ardeur de le venger, dans mon âme allumée,

En attendant César, demande Ptolomée.

Tout indigne qu’il est de vivre et de régner,

Je sais bien que César se force à l’épargner ;

Mais, quoi que son amour ait osé vous promettre,

Le ciel, plus juste enfin, n’osera le permettre,

Et, s’il peut une fois écouter tous mes vœux,

Par la main l’un de l’autre ils périront tous deux.

Mon âme à ce bonheur, si le ciel me l’envoie,

Oubliera ses douleurs pour s’ouvrir à la joie ;

Mais si ce grand souhait demande trop pour moi,

Si vous n’en perdez qu’un, ô ciel ! perdez le roi.

Cléopâtre

Le ciel sur nos souhaits ne règle pas les choses.

Cornélie

Le ciel règle souvent les effets sur les causes,

Et rend aux criminels ce qu’ils ont mérité.

Cléopâtre

Comme de la justice, il a de la bonté.

Cornélie

Oui, mais il fait juger, à voir comme il commence,

Que sa justice agit, et non pas sa clémence.

Cléopâtre

Souvent de la justice il passe à la douceur

Cornélie

Reine, je parle en veuve, et vous parlez en sœur.

Chacune a son sujet d’aigreur ou de tendresse,

Qui dans le sort du roi justement l’intéresse.

Apprenons par le sang qu’on aura répandu

À quels souhaits le ciel a le mieux répondu.

Voici votre Achorée.

Scène III[modifier]

Cornélie, Cléopâtre, Achorée, Philippe, Charmion

Cléopâtre

Hélas ! Sur son visage

Rien ne s’offre à mes yeux que de mauvais présage.

Ne nous déguisez rien, parlez sans me flatter :

Qu’ai-je à craindre, Achorée ? Ou qu’ai-je à regretter ?

Achorée

Aussitôt que César eut su la perfidie…

Cléopâtre

Ce ne sont pas ses soins que je veux qu’on me die ;

Je sais qu’il fit trancher et clore ce conduit

Par où ce grand secours devait être introduit ;

Qu’il manda tous les siens pour s’assurer la place

Où Photin a reçu le prix de son audace ;

Que d’un si prompt supplice Achillas étonné

S’est aisément saisi du port abandonné ;

Que le roi l’a suivi, qu’Antoine a mis à terre

Ce qui dans ses vaisseaux restait de gens de guerre,

Que César l’a rejoint ; et je ne doute pas

Qu’il n’ait su vaincre encore et punir Achillas.

Achorée

Oui, Madame, on a vu son bonheur ordinaire…

Cléopâtre

Dites-moi seulement s’il a sauvé mon frère,

S’il m’a tenu promesse.

Achorée

Oui, de tout son pouvoir.

Cléopâtre

C’est là l’unique point que je voulais savoir.

Madame, vous voyez, les dieux m’ont écoutée.

Cornélie

Ils n’ont que différé la peine méritée.

Cléopâtre

Vous la vouliez sur l’heure, ils l’en ont garanti.

Achorée

Il faudrait qu’à nos vœux il eût mieux consenti.

Cléopâtre

Que disiez-vous naguère ? Et que viens-je d’entendre ?

Accordez ces discours que j’ai peine à comprendre.

Achorée

Aucuns ordres ni soins n’ont pu le secourir :

Malgré César et nous il a voulu périr.

Mais il est mort, Madame, avec toutes les marques

Que puissent laisser d’eux les plus dignes monarques ;

Sa vertu rappelée a soutenu son rang,

Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang :

Il combattait Antoine avec tant de courage,

Qu’il emportait déjà sur lui quelque avantage ;

Mais l’abord de César a changé le destin ;

Aussitôt Achillas suit le sort de Photin ;

Il meurt, mais d’une mort trop belle pour un traître,

Les armes à la main, en défendant son maître ;

Le vainqueur crie en vain qu’on épargne le roi ;

Ces mots au lieu d’espoir lui donnent de l’effroi ;

Son esprit alarmé les croit un artifice

Pour réserver sa tête à l’affront d’un supplice ;

Il pousse dans nos rangs, il les perce, et fait voir

Ce que peut la vertu qu’arme le désespoir ;

Et son cœur emporté par l’erreur qui l’abuse,

Cherche partout la mort, que chacun lui refuse ;

Enfin perdant haleine après ces grands efforts,

Près d’être environné, ses meilleurs soldats morts.

Il voit quelques fuyards sauter dans une barque,

Il s’y jette, et les siens, qui suivent leur monarque,

D’un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau

Que la mer l’engloutit avec tout son fardeau.

C’est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire,

À vous toute l’Égyptee, à César la victoire.

Il vous proclame reine ; et, bien qu’aucun Romain

Du sang que vous pleurez n’ait vu rougir sa main,

Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême :

Il soupire, il gémit. Mais le voici lui-même,

Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur

Que lui donne du roi l’invincible malheur.

Scène V[modifier]

César, Cornélie, Cléopâtre, Antoine, Lépide, Achorée, Charmion, Philippe

Cornélie

César, tiens-moi parole, et me rends mes galères ;

Achillas et Photin ont reçu leurs salaires ;

Leur roi n’a pu jouir de ton cœur adouci ;

Et Pompée est vengé ce qu’il peut l’être ici.

Je n’y saurais plus voir qu’un funeste rivage

Qui de leur attentat m’offre l’horrible image,

Ta nouvelle victoire, et le bruit éclatant

Qu’aux changements de roi pousse un peuple inconstant ;

Et, parmi ces objets, ce qui le plus m’afflige,

C’est d’y revoir toujours l’ennemi qui m’oblige.

Laisse-moi m’affranchir de cette indignité,

Et souffre que ma haine agisse en liberté.

À cet empressement j’ajoute une requête :

Vois l’urne de Pompée ; il y manque sa tête ;

Ne me la retiens plus ; c’est l’unique faveur

Dont je te puis encor prier avec honneur.

César

Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre

Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre ;

Mais il est juste aussi qu’après tant de sanglots,

À ses mânes errants nous rendions le repos,

Qu’un bûcher allumé par ma main et la vôtre

Le venge pleinement de la honte de l’autre,

Que son ombre s’apaise en voyant notre ennui,

Et qu’une urne plus digne et de vous et de lui,

Après la flamme éteinte et ses pompes finies,

Renferme avec éclat ses cendres réunies.

De cette même main dont il fut combattu

Il verra des autels dressés à sa vertu ;

Il recevra des vœux, de l’encens, des victimes,

Sans recevoir par là d’honneurs que légitimes.

Pour ces justes devoirs je ne veux que demain :

Ne me refusez pas ce bonheur souverain ;

Faites un peu de force à votre impatience ;

Vous êtes libre après ; partez en diligence,

Portez à notre Rome un si digne trésor ;

Portez…

Cornélie

Non pas, César, non pas à Rome encor :

Il faut que ta défaite et que tes funérailles

À cette cendre aimée en ouvrent les murailles,

Et quoiqu’elle la tienne aussi chère que moi,

Elle n’y doit rentrer qu’en triomphant de toi.

Je la porte en Afrique ; et c’est là que j’espère

Que les fils de Pompée et Caton et m on père,

Secondés par l’effort d’un roi plus généreux,

Ainsi que la justice auront le sort pour eux.

C’est là que tu verras sur la terre et sur l’onde

Les débris de Pharsale armer un autre monde ;

Et c’est là que j’irai, pour hâter tes malheurs,

Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs.

Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles,

Qu’ils suivent au combat des urnes au lieu d’aigles ;

Et que ce triste objet porte en leur souvenir

Les soins de le venger, et ceux de te punir.

Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême ;

L’honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même ;

Tu m’en veux pour témoin. J’obéis au vainqueur ;

Mais ne présume pas toucher par là mon cœur :

La perte que j’ai faite est trop irréparable ;

La source de ma haine est trop inépuisable ;

À l’égal de mes jours je la ferai durer ;

Je veux vivre avec elle, avec elle expirer.

Je t’avouerai pourtant, comme vraiment romaine,

Que pour toi mon estime est égale à ma haine,

Que l’une et l’autre est juste, et montre le pouvoir,

L’une de ta vertu, l’autre de mon devoir ;

Que l’une est généreuse, et l’autre intéressée,

Et que dans mon esprit l’une et l’autre est forcée.

Tu vois que ta vertu, qu’en vain on veut trahir,

Me force de priser ce que je dois haïr ;

Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie :

La veuve de Pompée y force Cornélie.

J’irai, n’en doute point, au sortir de ces lieux,

Soulever contre toi les hommes et les dieux,

Ces dieux qui t’ont flatté, ces dieux qui m’ont trompée,

Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée,

Qui, la foudre à la main, l’ont pu voir égorger ;

Ils connaîtront leur faute et le voudront venger.

Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire,

Te saura bien sans eux arracher la victoire,

Et, quand tout mon effort se trouvera rompu,

Cléopâtre fera ce que je n’aurai pu :

Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces,

Que tu n’ignores pas comme on fait les divorces,

Que ton amour t’aveugle, et que pour l’épouser

Rome n’a point de lois que tu n’oses briser ;

Mais sache aussi qu’alors la jeunesse romaine

Se croira tout permis sur l’époux d’une reine,

Et que de cet hymen tes amis indignés

Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés.

J’empêche ta ruine, empêchant tes caresses.

Adieu : j’attends demain l’effet de tes promesses.

Scène VI[modifier]

César, Cléopâtre, Antoine, Lépide, Achorée, Charmion

Cléopâtre

Plutôt qu’à ces périls je vous puisse exposer,

Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer ;

Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre ;

Le mien sera trop grand, et je n’en veux point d’autre,

Indigne que je suis d’un César pour époux,

Que de vivre en votre âme, étant morte pour vous.

César

Reine, ces vains projets sont le seul avantage

Qu’un grand cœur impuissant a du ciel en partage :

Comme il a peu de force, il a beaucoup de soins ;

Et, s’il pouvait plus faire, il souhaiterait moins.

Les dieux empêcheront l’effet de ces augures,

Et mes félicités n’en seront pas moins pures,

Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs,

Qu’en faveur de César vous tarissiez vos pleurs,

Et que votre bonté, sensible à ma prière,

Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère.

On aura pu vous dire avec quel déplaisir

J’ai vu le désespoir qu’il a voulu choisir ;

Avec combien d’efforts j’ai voulu le défendre

Des paniques terreurs qui l’avaient pu surprendre.

Il s’est de mes bontés jusqu’au bout défendu,

Et, de peur de se perdre, il s’est enfin perdu.

Ô honte pour César, qu’avec tant de puissance,

Tant de soins de vous rendre entière obéissance,

Il n’ait pu toutefois, en ces événements,

Obéir au premier de vos commandements !

Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes

Malgré tous nos efforts savent punir les crimes ;

Sa rigueur envers lui vous offre un sort plus doux,

Puisque par cette mort l’Égyptee est toute à vous.

Cléopâtre

Je sais que j’en reçois un nouveau diadème,

Qu’on n’en peut accuser que les dieux et lui-même ;

Mais comme il est, Seigneur, de la fatalité

Que l’aigreur soit mêlée à la félicité,

Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes,

Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes,

Et si, voyant sa mort due à sa trahison,

Je donne à la nature ainsi qu’à la raison.

Je n’ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche

Qu’aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche ;

J’en ressens dans mon âme un murmure secret

Et ne puis remonter au trône sans regret.

Achorée

Un grand peuple, Seigneur, dont cette cour est pleine

Par des cris redoublés demande à voir sa reine,

Et, tout impatient, déjà se plaint aux cieux

Qu’on lui donne trop tard un bien si précieux.

César

Ne lui refusons plus le bonheur qu’il désire ;

Princesse, allons par là commencer votre empire.

Fasse le juste ciel, propice à mes désirs,

Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs,

Et puissent ne laisser dedans votre pensée

Que l’image des traits dont mon âme est blessée !

Cependant qu’à l’envi ma suite et votre cour

Préparent pour demain la pompe d’un beau jour,

Où, dans un digne emploi l’une et l’autre occupée,

Couronne Cléopâtre et m’apaise Pompée,

Élève à l’une un trône, à l’autre des autels,

Et jure à tous les deux des respects immortels.