Principes de la science sociale - Tome 1

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE


PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE


TOME PREMIER[modifier]

PARIS LIBRAIRIE DE GUILLAUMIN ET Cie.


Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux Économistes du Dictionnaire de l’Économie politique, du Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, etc.


RUE RICHELIEU, 14


1861

PRÉFACE.[modifier]

L’ouvrage que nous offrons aujourd’hui à l’examen du public se défendra lui-même ; mais ceux qui le liront excuseront peut-être l’auteur, si, pour quelques instants, il réclame leur attention en faveur de sujets qui n’ont guère d’intérêt que pour lui.

Parmi les principes que nous énonçons ici, quelques-uns apparaissent en ce moment, pour la première fois  ; d’autres avaient déjà été publiés il y a une vingtaine d’années (1). Depuis cette époque, ceux-ci ont fait une nouvelle apparition dans un autre ouvrage dû à un économiste français distingué (2) et dont les nombreux exemplaires ont été lus par des milliers d’individus qui n’avaient jamais eu sous les yeux les volumes, où les mêmes idées avaient été mises au jour antérieurement. En trouvant ici la reproduction de ce qu’elles avaient déjà lu ailleurs, et présenté sans reconnaître un pareil fait, ces personnes seraient, tout naturellement disposées à soupçonner l’auteur actuel de s’être déloyalement approprié le bien d’autrui, bien qu’en réalité, il fût lui-même le propriétaire véritable. Ce serait pour lui une situation pénible et il estime que le seul moyen d’y échapper, est de tracer, en cette circonstance, une courte esquisse des phases successives dans lesquelles ont été découvertes les idées nouvelles renfermées dans les pages suivantes.

La théorie de la valeur, telle que nous la présentons aujourd’hui, parut, pour la première fois, en 1837. Cette théorie étant très-simple, était, en même temps, très-large  ; elle embrassait toutes les denrées ou toutes les choses auxquelles pouvaient s’appliquer l’idée de valeur, la terre, le travail, ou leurs divers produits. C’était un pas de fait vers la généralisation des lois naturelles, la valeur du sol ayant été attribuée jusque-là, par tous les économistes, à des causes énormément différentes de celles qui la communiquaient à ses produits (3).

Une conséquence de cette première découverte fut celle d’une loi générale de distribution, embrassant tous les produits du travail, appliqué à la culture ou à la transformation des matières, à des changements de lieu ou de forme. Suivant les théories alors généralement admises, le profit que fait un individu était toujours accompagné d’une perte subie par un autre, les rentes s’élevant à mesure que le travail devenait moins productif, et les profits haussant, à mesure que les salaires baissaient  ; doctrine qui, si elle était l’expression de la vérité, ne tendrait à rien moins qu’à produire la discorde universelle, et qui ne serait également que la conséquence naturelle d’une grande loi établie par la Divinité pour le gouvernement de l’espèce humaine (4).

La loi que nous avons publiée à cette époque et que nous reproduisons aujourd’hui était complètement contraire à cette doctrine, puisque cette loi prouvait que le capitaliste et le travailleur profitaient l’un et l’autre de toute mesure qui tendait à rendre le travail plus productif, tandis qu’ils ne pouvaient que perdre, par suite d’une mesure quelconque tendant à rendre le travail moins productif  ; ce qui établissait ainsi une parfaite harmonie des intérêts.

Bien qu’intimement persuadé de la vérité des lois qu’il soumettait alors à l’examen, l’auteur n’en demeurait pas moins convaincu qu’il restait encore à découvrir la loi réellement fondamentale ; et que, jusqu’au moment où elle pourrait être mise en lumière, une foule de phénomènes sociaux devaient continuer à rester inexplicables. Toutefois, il n’aurait su dire dans quel sens il devait diriger ses recherches. Il avait déjà acquis la conviction personnelle, que la théorie offerte à l’examen par M. Ricardo, n’étant pas d’une vérité universelle, n’avait pas droit à être considérée comme loi fondamentale ; mais ce ne fut que dix ans plus tard qu’il fut amené à observer ce fait, que la théorie en question était universellement fausse. La loi réelle, telle qu’elle apparut alors à l’auteur, était complètement contraire à celle proposée par Ricardo ; l’œuvre de la culture ayant toujours commencé (et le fait avait eu lieu invariablement) par les terrains les plus ingrats, pour s’appliquer ensuite aux terrains plus fertiles, à mesure que la richesse s’était développée et que la population avait augmenté. Là était la grande vérité fondamentale dont il avait eu l’idée antérieurement ; c’était aussi la vérité indispensable pour la démonstration complète du caractère incontestable des principes qu’il avait établis précédemment. C’était encore une preuve nouvelle de l’universalité des lois naturelles  ; la conduite de l’homme à l’égard de la terre elle-même se trouvait ainsi avoir été identique à celle qu’il adopte à l’égard de tous les instruments qu’il emprunte pour les façonner, à cette immense machine elle-même. Commençant toujours ses travaux avec une hache grossière, il arrive progressivement à l’emploi d’instruments en acier ; s’adressant toujours aux terrains les plus ingrats, il arrive progressivement aux terrains plus fertiles qui donnent au travailleur le revenu le plus considérable ; c’est ainsi qu’il demeure prouvé que l’accroissement de la population est indispensable pour l’accroissement dans la quantité de subsistances. C’était là l’harmonie des intérêts, résultat complètement opposé à la doctrine de discorde enseignée par Malthus.

Il y a aujourd’hui dix ans que fut annoncée cette loi si importante (5). En se livrant à cette démonstration, l’auteur se trouva constamment entraîné à mentionner les faits naturels pour démontrer les phénomènes sociaux, et il fut ainsi amené à remarquer l’étroite affinité qui existe entre les lois physique et les lois sociales. En réfléchissant à ce sujet, il arriva bientôt à exprimer l’opinion, qu’un examen plus approfondi conduirait au développement d’un fait immense : à savoir qu’il n’existait qu’un système unique de loi : les lois instituées pour régir la matière sous forme d’argile et de sable étant reconnues identiques à celles qui régissent cette matière même lorsqu’elle prend la forme de l’homme, ou des sociétés humaines.

Dans l’ouvrage publié à cette époque, les découvertes de la science moderne, démontrant que la matière est indestructible, furent pour la première fois appliquées avec profit à la science sociale ; on fit voir alors la différence qui existe entre l’agriculture et tous les autres travaux de l’homme dans ce fait, que le fermier était constamment occupé à fabriquer une machine dont la puissance augmentait d’année en année, tandis que le patron d’un navire et le conducteur de voiture employaient constamment des machines dont la puissance diminuait aussi régulièrement. Toute industrie du premier, ainsi qu’on le démontra, consistait à créer et à améliorer des terrains, sa puissance augmentant avec l’accroissement de la richesse et de la population. Toutefois il était réservé à un ami de l’auteur, M. E. Peshine Smith, de développer complètement la loi de perpétuité de la matière, relativement à l’influence qu’elle exerce sur la loi de population ; on trouvera dans le présent volume de nombreux extraits, emprunté à cet excellent petit manuel.

La grande loi, la loi véritablement fondamentale de la science, indispensable à la démonstration de l’identité des lois physiques et sociales, restait cependant encore à découvrir ; mais l’auteur pense aujourd’hui l’avoir présentée dans le second chapitre de ce volume. On trouvera, dans le troisième, la loi développée par M. Peshine Smith. Le quatrième offrira la loi d’occupation de la terre, telle qu’elle a été publiée, il y a dix ans ; on trouvera dans les chapitres suivants (V et VI), celles de la valeur et de la distribution des produits, publiées dix ans auparavant. L’ordre indispensable ici pour les mettre dans un jour convenable est, ainsi que le lecteur doit s’en apercevoir, précisément l’ordre inverse de leur découverte, ce qui prouve la vérité de cette idée que les premiers principes sont toujours les derniers découverts.

Il nous reste maintenant à dire quelques mots relativement à la marche suivie par l’auteur, dans les recherches auxquelles il s’est livré jusqu’à ce jour, et qu’il continue en cet ouvrage. Le coup d’œil le plus superficiel jeté sur les diverses parties de l’univers, nous permet d’apercevoir que toutes les périodes de civilisation des temps passés peuvent se retrouver dans le temps présent  ; et que si nous voulons comprendre les premières, nous ne pouvons y arriver qu’en étudiant les dernières, suivant ainsi la voie parcourue depuis si longtemps par les professeurs des sciences physiques. En procédant ainsi, il a donc fallu, nécessairement, examiner avec soin le mouvement des principales sociétés européennes, et particulièrement celles de France et d’Angleterre  ; c’est dans la première qu’a pris naissance la doctrine de l’excès de population, et parmi les autres nations européennes, c’est la seconde qui a le plus souvent troublé la paix du monde. Par suite, il est arrivé que l’auteur a été accusé d’un sentiment hostile par les deux nations  ; et les motifs qui l’ont guidé ont été ainsi en butte aux attaques de personnes qui n’ont pas jugé à propos de chercher à démontrer, que les faits articulés par lui ne pouvaient être admis comme véritables, ou que ses raisonnements n’étaient pas justifiés par les faits. L’accusation, toutefois, entraîne avec elle sa réfutation. Si l’auteur eût été, en effet, assez dénué de jugement pour se permettre de rapporter des faits inexacts, ou de tirer, de ceux-ci, des conséquences qu’ils ne justifiaient pas, il se serait, par là même, si complètement livré à la merci de ses critiques qu’il les eût affranchis complètement de la nécessité de rechercher les motifs qui l’avaient fait agir.


S’il se connaît lui-même le moins du monde, il n’a été poussé que par un seul motif, le désir de découvrir la vérité  ; un fait semble prouver qu’il en est réellement ainsi, c’est que non-seulement, il n’a jamais été accusé d’avoir dénaturé les arguments de ses adversaires, mais qu’au contraire, en mainte occasion, on l’a loué de la parfaite exactitude avec laquelle ces arguments ont été présentés. A son grand regret, il doit le dire, la conduite de ses adversaires a été bien différente, ses vues ayant été la plupart du temps exposées d’abord inexactement, pour avoir ainsi un premier moyen de réfutation. Il espère, cependant, qu’à l’avenir on adoptera un autre procédé, et que ceux qui le critiquent, se persuaderont que «   malgré les prétentions si fréquemment mises en avant par les hommes d’État et les économistes, plusieurs des parties les plus intéressantes des sciences qu’ils professent sont très-imparfaitement comprises, que l’art important d’appliquer ces sciences aux affaires de la vie pour produire la plus grande somme de bien permanent, fait peu de progrès, et que cet art est à peine sorti de l’enfance (6) »


S’ils avaient quelque doute sur l’exactitude de l’opinion émise en ce moment, sur l’état actuel de la science économique, qu’ils jettent encore les yeux sur l’ouvrage de l’un des plus éminents économistes modernes, ils y verront qu’il demande s’il y a lieu d’être surpris, « au milieu de tant de prétentions rivales, de tant d’exigences contradictoires, d’une masse aussi inextricable de vérités et d’erreurs, que la science ait fait un temps d’arrêt  ; qu’elle n’a fait que reconnaître sa voie  ; que sa marche a été chancelante et pleine d’hésitation (7) » Quant à lui, sa marche n’était pas incertaine. Apercevant les nuages épais dans lesquels s’enveloppait la science, il proclama sa résolution bien arrêtée de chercher à ne pas augmenter « l’obscurité, qui, d’après son propre aveu, existait manifestement. » Voilà ce que reconnaissent hautement les hommes qui ont conquis une position éminente parmi les professeurs de la science sociale  ; et cependant, parmi leurs adeptes, il se trouve des individus d’une expérience relativement insignifiante, qui traitent avec un suprême dédain la conception de toute idée nouvelle (8).


L’auteur voudrait que ces individus demeurassent bien persuadés de ce fait, que dans toutes les branches de la science, l’orthodoxie de la génération existante n’est que l’hérésie de la génération qui l’a précédée, la plupart des idées soutenues aujourd’hui par eux et considérées comme incontestables, ayant été, et même tout récemment, traitées comme complètement absurdes (9). Les disciples de Ptolémée, voyant le soleil tourner autour de la terre et trouvant dans les Écritures la preuve de ce fait, avaient les plus fortes raisons pour croire que l’exactitude de pareilles doctrines était hors de contestation. Copernic fut donc considéré comme hérétique et Galilée contraint de se rétracter  ; et pourtant c’est la doctrine établie aujourd’hui dans les écoles, c’est celle du mouvement de la terre. Puisqu’il en a été ainsi dans le passé, il peut en être de même à présent, les doctrines économiques le plus généralement admises aujourd’hui comme vraies tombant dans l’oubli, pour aller prendre place à côté du système de Ptolémée.


Un auteur éminent de notre époque a dit avec raison  : « Que tout individu doit naturellement regarder ses opinions personnelles comme justes  ; car s’il les regardait comme fausses, elles cesseraient bientôt d’être ses opinions  ; mais qu’il y a une énorme différence, entre se regarder comme infaillible et être fermement convaincu de la vérité de sa croyance. Lorsqu’un individu,   » dit-il, «   réfléchit sur une certaine doctrine, il peut être pénétré de la complète conviction qu’il est improbable, ou même impossible, qu’elle soit erronée, et il peut éprouver le même sentiment en ce qui concerne toutes ses autres opinions, s’il en fait l’objet de ses réflexions isolées. Et cependant, lorsqu’il les considère dans leur ensemble, lorsqu’il réfléchit qu’il n’existe pas un seul individu sur la terre qui soutienne collectivement les mêmes opinions, lorsqu’il porte ses regards sur l’histoire ancienne et sur l’état actuel de l’espèce humaine, et qu’il observe les croyances si variées des siècles et des nations, les manières diverses de penser des sectes, des corporations et des individus, les idées autrefois soutenues fermement, et aujourd’hui abandonnées, les préjugés jadis régnant généralement qui ont disparu, et les interminables controverses causes de division entre les hommes qui avaient fait, de la conquête de la vérité, l’affaire de leur vie  ; lorsque ce même individu vient encore à considérer, qu’un grand nombre de ses semblables ont eu une conviction de la justesse de leurs sentiments respectifs égale à la sienne, il ne peut se refuser à cette évidente conclusion  : qu’il est presque impossible qu’à ses propres opinions, il ne se mêle quelque erreur  ; qu’il est infiniment plus probable qu’il a tort sur quelques points, que raison sur tous (10). »


Tout ce que désire l’auteur de cet ouvrage, c’est que ses arguments soient loyalement pesés, et qu’à cet effet, le lecteur se corrobore lui-même en faisant quelque effort, et prenant à certains égards, la résolution d’admettre, sans prévention, toute conclusion qui lui paraîtra basée sur des observations faites avec soin, et des arguments logiques, lors même qu’ils seraient d’une nature contraire aux idées qu’il peut s’être formées, ou avoir admises à l’avance, sans examen, sur la foi d’autrui. « Un tel effort, dit John Herschell, est le commencement de la discipline intellectuelle, qui forme l’un des buts les plus importants de toute science. C’est le premier pas fait vers cet état de pureté mentale, qui seul peut nous rendre capables d’une perception complète et constante de la beauté morale, aussi bien que de l’adaptation physique. C’est l’euphraise et la rue qui doivent servir à éclaircir notre vue avant que nous puissions percevoir et contempler, tels qu’ils sont, réellement, les traits de la nature et de la vérité (11). »


Dans ces efforts tentés aujourd’hui pour démontrer l’universalité des lois naturelles, l’auteur a profité beaucoup des idées que lui ont fourni deux de ses amis, l’un d’eux est M. Peshine Smith dont il a parlé plus haut, l’autre est le docteur William Elder, son compatriote  ; il les prie tous deux aujourd’hui, d’accepter ses remerciements.


Philadelphie, 10 février 1858.


Malgré la parfaite harmonie de tous les principes, dont nous avons retracé plus haut le développement graduel, il existe cependant une profonde différence entre les premiers et les derniers ouvrages de l’auteur, en ce qui concerne la politique nationale, recommandée comme indispensable pour permettre à ces principes de se développer dans toute leur plénitude. Dans les premiers, il se présente comme l’adversaire de toute espèce de réglementation, ayant pour objet l’intervention dans les échanges avec l’étranger, sa croyance à l’universalité des grandes lois naturelles l’ayant conduit même à rejeter cette idée de J.-B. Say  : « que la protection accordée dans le but de favoriser un emploi avantageux du capital et du travail, peut devenir profitable au bien général. » Dans les derniers, il a admis qu’il s’était trompé à cet égard, de nouveaux développements de principes, à la recherche desquels il s’est livré, l’ayant conduit à sentir la nécessité absolue de l’exercice de ce pouvoir régulateur de la société, relativement à ces échanges, qui depuis, a été si bien décrit par M. Chevalier comme indispensable au développement des facultés humaines, et à l’accroissement de l’État en richesse, en force et en puissance (12).


Comme il parait nécessaire de rendre compte d’un semblable changement d’idées, le lecteur nous excusera peut-être de réclamer en ce moment son attention, pour lui en présenter ici les causes dans une courte explication.


A l’époque de la publication de ses premiers ouvrages (de 1835 à 1840), il avait eu peu d’occasions d’étudier, dans son pays, l’effet des systèmes de libre-échange et de protection, les deux tiers de la période entière de l’existence nationale s’étant écoulés au milieu d’une série non interrompue de guerres européennes, qui avaient produit une demande artificielle de services relativement aux navires et aux trafiquants américains, et aux matières premières du sol américain. Le système recommandé au monde par les écrivains de l’école anglaise du libre-échange, avait été alors tout récemment adopté par le gouvernement fédéral, son adoption ayant été suivie d’une prospérité apparente, qui semblait fournir une preuve concluante de la justesse d’opinion de ceux qui s’attachaient à cette idée  ; « que le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins, » et particulièrement en matière d’échanges internationaux. Cependant cette prospérité s’évanouit bientôt, les crises monétaires se succédèrent, jusqu’au moment où enfin la confiance disparut presque complètement, et le commerce fut presque entièrement anéanti, en même temps que des particuliers, des villes, et l’Union en masse, ses routes et ses établissements de banque, n’offrirent plus aux regards que le spectacle de la banqueroute, et de la ruine la plus complète.


Tel était l’état des choses, à l’époque où fut promulgué le tarif hautement protecteur de 1842. A peine était-il passé à l’état de loi, que la confiance reparut et que le commerce se ranima, premiers pas vers le retour du pays tout entier dans le plus court délai, à un état de prospérité, auquel on n’avait encore vu jusqu’alors rien de comparable. En constatant que ces faits si remarquables étaient en complète opposition avec la théorie du libre-échange, l’auteur fut amené à étudier les phénomènes qui s’étaient présentés pendant la période de ce même libre-échange de 1817 à 1824, et pendant la période de protection inaugurée en 1825, et close en 1834  ; la première aboutissant à une banqueroute ruineuse, semblable à celle qui s’était manifestée de nouveau en 1842, et la seconde, donnant au pays un état de prospérité tel, qu’il s’est réalisé une seconde fois en 1846. En portant donc ses regards hors de son pays, il s’aperçut que les phénomènes offerts par le spectacle des autres nations, se trouvaient précisément d’accord avec ceux qu’il avait observés dans son pays, les sociétés protégées accomplissant de constants progrès en richesse et en force, tandis que les sociétés non protégées, marchaient aussi constamment vers l’anarchie et la ruine. Plus il étudia de semblables faits, plus il demeura convaincu que la théorie du libre-échange contenait en elle-même quelque grave erreur  ; mais en quoi consistait cette erreur, où pourrait-on là découvrir ? Pendant plusieurs années, il fut hors d’état de formuler à cet égard une réponse satisfaisante, même pour lui-même.


Toutefois, en 1847, remarquant ce fait considérable, qu’en opposition complète aux doctrines de l’école Ricardo-Malthusienne, l’œuvre de défrichement avait toujours commencé sur les terrains moins fertiles, et que c’était uniquement, à mesure que la population devenait plus compacte que les terrains plus riches pouvaient être soumis à la culture, l’auteur fut amené à étudier la cause de la tendance extraordinaire à la dispersion et à l’isolement dont l’existence était manifeste dans toute l’étendue des États-Unis et pour ainsi dire à toutes les périodes de sa vie nationale. Il lui fallut peu de temps pour être à même de se convaincre qu’on devait l’attribuer à un épuisement constant du sol, résultant de la dépendance des marchés étrangers pour la vente des produits bruts de la terre. Pour triompher d’une semblable difficulté, pour rendre au sol une nouvelle vigueur, pour que l’agriculture devint une science, et que les terres plus fertiles fussent soumises à la culture, il était nécessaire, ainsi qu’il le vit clairement, que les hommes pussent de plus en plus se réunir, au lieu de se trouver, comme aujourd’hui, de temps en temps contraints de s’isoler de leurs semblables. Pour arriver à combiner ainsi leurs efforts, il était indispensable qu’il y eût diversité dans les travaux qui rapprocheraient les consommateurs des producteurs. Produire cette diversité et créer un grand commerce national comme base d’un commerce étendu avec l’Étranger, tel était le but qu’on s’était proposé dans tous les pays qui avaient adopté les mesures de protection, et le résultat se révélait dans la richesse et la puissance croissantes de la France, de l’Allemagne et d’autres pays de l’Europe continentale, comparées avec la décadence, sous ce double rapport, dans tous ceux où l’on avait imposé le système anglais du libre-échange. L’expérience subie en Amérique avait concordé parfaitement avec ces faits, la prospérité ayant été la compagne invariable du système protecteur, tandis que chaque période de libre-échange avait abouti à une banqueroute générale et à la ruine. En voyant ce qui arrivait, il devint évident pour lui que là, comme ailleurs, on avait eu recours à la protection, comme mesure de résistance à ce système vexatoire sous l’empire duquel l’industrie manufacturière tend à se centraliser de plus en plus dans une seule petite île  ; et il n’hésita plus, dès lors, à admettre qu’il s’était trompé, ni à exprimer sa croyance, que c’était par l’adoption de mesures protectrices que nous devions, finalement, obtenir une complète liberté commerciale. Cette croyance s’est fortifiée à chaque heure qui s’est écoulée depuis, ainsi que pourront s’en apercevoir ceux qui voudront bien comparer la manière dont il l’a exprimée et les faits sur lesquels elle s’appuie dans le présent ouvrage, avec ceux du volume où il annonçait cette découverte de la loi qui régit l’occupation des divers terrains, découverte qui l’avait conduit d’abord à voir qu’une agriculture réelle suivait toujours, et jamais ne précédait, l’établissement d’une industrie diversifiée, et que, conséquemment, la protection était une question agricole et non industrielle (13).


Philadelphie, 18 octobre 1860.



CHAPITRE I  :

DE LA SCIENCE ET DES MÉTHODES DE LA SCIENCE.[modifier]

Ch. I, § 1. La connaissance positive des phénomènes naturels dérive de l’observation directe.[modifier]

— Les plus anciennes conceptions abstraites des lois de la nature ne sont que les points d’attente de l’Expérience. La Logique et les Mathématiques ne sont que des instruments pour faciliter l’acquisition de la science et ne sont pas elles-mêmes des sciences.


Lorsque le premier homme eut assisté pendant plusieurs jours (ne fût-ce qu’une seule semaine) au lever et au coucher du soleil et qu’il se fût aperçu que son lever était invariablement accompagné de la présence de la lumière, tandis que son coucher l’était aussi invariablement de son absence, dès ce jour il acquit les premiers et grossiers éléments d’une connaissance positive, c’est-à-dire de la science. Étant donnée la cause, c’est-à-dire le lever du soleil, il lui eût été impossible de concevoir que l’effet ne dût pas en résulter. En continuant ses observations il apprit à remarquer qu’à certaines saisons de l’année le corps lumineux semblait traverser certaines parties du ciel et qu’alors il faisait constamment chaud, qu’il poussait sur les arbres des feuilles auxquelles succédaient les fruits, tandis que pendant d’autres saisons ce même corps lumineux semblait occuper d’autres parties du ciel et qu’alors les fruits disparaissaient et que les feuilles tombaient, semblant ainsi des signes précurseurs du froid de l’hiver. Ce fut pour lui une nouvelle connaissance ajoutée à celles qu’il possédait déjà, et avec elle vint la prévoyance et le sentiment de la nécessité de l’action. S’il voulait subsister pendant la saison du froid, il ne le pouvait qu’en s’y préparant pendant la saison chaude, et c’est là un principe aussi parfaitement compris par les Esquimaux nomades des bords de l’Océan Arctique que des savants les plus éclairés et les plus éminents de l’Europe et de l’Amérique.


Les premières idées d’un tel homme durent être celles d’espace, de quantité et de forme. Évidemment le soleil était très-éloigné, tandis que, parmi les arbres, les uns se trouvaient placés à une certaine distance et les autres à la portée de la main. La lune était un corps d’une espèce unique, tandis que les étoiles étaient innombrables. L’arbre était d’une taille élevée et l’arbuste petit. Les collines étaient hautes et s’élançaient vers un point culminant, tandis que les plaines étaient basses et plates. Nous avons là tous les concepts à la fois les plus abstraits, les plus simples et les plus évidents. L’idée d’espace est la même, soit que nous considérions la distance qui existe entre le soleil et les étoiles qui l’environnent ou celle qui existe entre les montagnes et nous. Il en est de même du nombre et de la forme, qui s’appliquent aussi facilement aux sables du rivage de la mer qu’aux arbres gigantesques de la forêt, ou aux divers corps que nous voyons se mouvoir à travers les espaces de la voûte céleste.


En second lieu vint le désir ou plutôt le besoin de comparer les distances, les nombres et les quantités, et le moyen d’arriver à ce résultat se trouva mis à sa portée dans un mécanisme que lui fournit la nature, mécanisme toujours à sa disposition  : son doigt ou son bras lui donna la mesure de la grandeur et son pas celle de la distance  ; l’étalon auquel il compara le poids se trouva dans quelqu’un des produits les plus ordinaires répandus autour de lui. Il arrive toutefois que dans une foule de cas la distance, la vitesse, les dimensions échappent à une appréciation directe, et c’est ainsi que naît le besoin d’inventer un moyen pour comparer les quantités éloignées et inconnues avec celles qui, placées près de nous, peuvent être déterminées  ; c’est l’origine des mathématiques ou de la science par excellence, ainsi appelée par les Grecs, parce qu’ils lui furent redevables de presque toutes les connaissances positives qu’ils possédèrent.


La table de multiplication donne au cultivateur le moyen de déterminer le nombre de jours contenu dans un nombre donné de semaines, et au marchand le nombre de livres que renferme sa cargaison de coton. A l’aide de sa règle, le charpentier détermine la distance qui existe entre les deux bouts de la planche qu’il travaille. La ligne de sonde fournit au marin le moyen de constater la profondeur de l’eau qui entoure son navire, et, grâce au baromètre, le voyageur détermine la hauteur de la montagne dont il a gravi le sommet. Ce sont là tout autant d’instruments pour rendre plus facile l’acquisition de nos connaissances, et l’on peut aussi considérer comme tels les formules mathématiques, à l’aide desquelles le savant peut déterminer la grandeur et la pesanteur de corps placés par rapport à lui à une distance de plusieurs milliards de lieues  ; et c’est ainsi qu’il peut résoudre d’innombrables questions qui sont pour l’homme du plus haut intérêt. Ces instruments sont la clef de la science, mais on ne doit pas les confondre avec la science elle-même, bien qu’on les ait compris souvent dans la liste des sciences, et même tout récemment dans l’ouvrage si connu de M. Auguste Comte.


Que cela ait jamais pu avoir lieu, il faut l’attribuer à ce fait que tout ce qui appartient réellement à la physique est discuté sous le titre de mathématiques, ainsi qu’on le voit lorsqu’il s’agit de ces lois importantes dont nous devons la découverte à Kepler, à Galilée et à Newton. Qu’un corps poussé par une force unique se meuve en ligne droite et avec une vitesse constante et que l’action et la réaction soient égales et contraires, ce sont là des faits à la connaissance desquels nous sommes arrivés par suite d’investigations dirigées dans un certain sens  ; mais ces faits une fois acquis ne sont que des faits purement physiques, obtenus à l’aide de l’instrument auquel nous appliquons la dénomination de mathématiques et qui, pour nous servir des expressions de M. Comte, «   n’est qu’une immense extension de la logique naturelle à un certain ordre de déductions (1). ».


La logique elle-même n’est qu’un autre instrument inventé par l’homme pour lui permettre d’acquérir la connaissance des lois de la nature. La terre apparaît à ses yeux comme une surface plane, et cependant il voit chaque jour le soleil se lever à l’Orient et se coucher à l’Occident avec la même régularité  ; c’est là un fait dont il peut inférer qu’il en sera toujours ainsi, mais dont il ne peut acquérir la certitude que lorsqu’il se sera rendu compte des causes qui l’ont produit. Un certain jour il voit le soleil s’éclipser, un autre jour la lune cesse de donner sa lumière, et il veut savoir pourquoi ces phénomènes ont lieu, quelle loi régit les mouvements de ces corps. Une fois en possession de cette connaissance  ; il peut prédire à quel moment ils cesseront de nouveau d’éclairer le monde, et déterminer à quelle époque le même fait a dû se passer dans les temps anciens. Tantôt la glace ou le sel se fond, tantôt le gaz fait explosion  ; un autre jour les murailles des cités sont ébranlées dans leurs fondements et leurs débris jonchent le sol  ; il cherche à savoir ce qui a produit ces catastrophes, à connaître les rapports des causes et des effets. Dans ces efforts pour obtenir la réponse à toutes ces questions, il observe et enregistre des faits, et il les systématise dans le but d’en déduire les lois en vertu desquelles ces faits se produisent  ; c’est alors qu’il invente les baromètres, les thermomètres et d’autres instruments pour l’aider dans ses observations  ; mais le but final de tous ses efforts consiste toujours à obtenir une réponse aux questions suivantes  : Quelle est la cause de tous ces faits  ? Pourquoi la rosée tombe-t-elle sur la terre tel jour et non pas tel autre  ? Pourquoi le blé pousse-t-il abondamment dans tel champ et manque-t-il tout à fait dans tel autre  ? Pourquoi la houille brûle-t-elle et pourquoi le granit est-il incombustible  ? Quelles sont en un mot les lois établies par le Créateur pour le gouvernement de la matière  ? Les réponses à ces questions constituent la science, et les mathématiques, la logique et tous les autres mécanismes en usage ne sont que des instruments employés par l’homme pour résoudre ces mêmes questions.


En discutant le sujet de la mécanique rationnelle sous le titre de Mathématiques, M. Comte avertit ses lecteurs «   qu’ici nous rencontrons une confusion perpétuelle entre les points de vue abstraits et concrets  ; logiques et physiques, entre les conceptions artificielles nécessaires pour fonder les lois générales d’équilibre de mouvement, et les faits naturels fournis par l’observation qui doivent former la base même de la science (2)  ».Ceci revient à dire que les faits naturels fournis par l’observation, devenant plus nombreux, il devient nécessaire de chercher à perfectionner le mécanisme à l’aide duquel on doit les étudier, et ce qui démontre qu’il en est ainsi dans l’exemple auquel M. Comte fait allusion, c’est qu’il admet que la science dont il traite «   est fondée sur quelques faits généraux, que nous fournit l’observation et dont nous ne pouvons donner d’explication d’aucune espèce (3).  » De même que nous franchissons successivement les diverses portes de la science, nous passons aussi de serrures simples à de plus compliquées, et qui exigent de nouvelles gardes dans les clefs qui doivent ouvrir ces serrures  ; mais la clef n’est toujours qu’une clef et ne peut devenir une serrure, lors même que les combinaisons en seraient cinquante fois plus multipliées que celles des clefs fabriquées jusqu’à ce jour par les Bramah, les Chubbs ou les Hobbs, et lors même qu’il faudrait employer des années d’études avant d’arriver à savoir s’en servir.


On verrait alors se former ce qu’on pourrait appeler la science de la clef, mais cela ne constituerait aucune partie de la science véritable. «   Lorsque d’Alembert, pour nous servir des propres paroles de M. Comte, fit cette découverte, à l’aide de laquelle toute recherche sur le mouvement d’un corps ou d’un système quelconque pouvait se convertir tout d’abord en une question d’équilibre, » il ne fit qu’ouvrir une nouvelle combinaison dans la clef qui devait nous aider à pénétrer dans le sanctuaire de la nature, et reculer ainsi les limites de cette branche de la science qui traite des propriétés de la matière et des lois qui la régissent, et qui est connue sous le nom de science physique.


Ch. I, § 2. Les sciences se développent en passant de l’abstrait au concret, des masses aux atomes, du composé au simple.[modifier]

— Les vérités particulières se répandent avec leurs sujets dans toute l’étendue de l’univers, les lois de la nature étant partout identiques et dans toutes leurs applications.


Les mathématiques abstraites précédèrent naturellement la physique, par cette raison qu’elles étaient uniquement le produit de la logique et reposaient sur ces premiers principes qui, dans leurs éléments, sont tellement, à peu de chose près, intuitifs, qu’au moment où le jeune écolier commence l’étude de la géométrie, il lui semble qu’il possède déjà la notion d’une foule de choses qu’on lui présente alors comme science. C’est ce qui explique aussi pourquoi la morale, la poésie, les beaux-arts et la métaphysique étaient dans un tel état de progrès chez les Grecs, tandis que la science de la mécanique y existait à peine.


A défaut d’observations positives, des hommes adonnés aux spéculations de la pensée regardèrent au dedans d’eux-mêmes et inventèrent des théories qui furent présentées au monde comme des lois  ; mais ainsi qu’on l’a dit avec beaucoup de raison, «   l’homme ne peut trouver, en matière de science et de religion, que des choses fausses, et toutes les vérités qu’il découvre ne sont que des faits ou des lois qui émanent du Créateur.  » Les hommes du moyen âge, les philosophes des écoles enseignaient des théories qui avaient été découvertes par les Grecs, leurs devanciers, et il était réservé à Bacon d’enseigner cette philosophie qui amène à rechercher la vérité au sein même des faits naturels et non des idées spéculatives des hommes. Depuis l’époque où vivait Bacon jusqu’à nos jours, il y a eu tendance perpétuelle à substituer des observations et des inductions scrupuleuses aux rêves des théoriciens  ; de même que la doctrine cartésienne des tourbillons avait disparu devant la découverte de la gravitation, de même le phlogistique imaginaire de Stahl et les cosmogonies plutonienne et neptunienne ont cédé la place aux découvertes de la science moderne. L’un, depuis longtemps, a été remplacé par l’oxygène de Lavoisier, et les autres n’ont pu se maintenir aussitôt qu’elles ont été réfutées par les observations des géologues, dont la branche de science ne remonte guère au delà du siècle actuel.


En physique, ainsi que cela eu lieu partout, la partie la plus abstraite et la plus générale a précédé, dans son développement, la partie concrète et spéciale. L’astronomie, ou la science des lois qui régissent les corps extérieurs à notre planète, fut étudiée à une époque très-reculée  ; les pâtres de la Chaldée avaient observé avec soin les mouvements des corps célestes, et les Babyloniens avaient calculé les éclipses, des milliers d’années avant l’ère chrétienne. Le puits de Syène fournit à Ératosthène les observations nécessaires pour déterminer le méridien terrestre  ; et bien des siècles avant Copernic, Archimède enseignait le double mouvement que la terre accomplit autour de son axe et autour du soleil. La durée précise de l’année solaire avait été déterminée par Hipparque, en même temps que les observations faites par les Mexicains et celles des Étrusques conduisaient, à cet égard, si près du même résultat que la différence entre les uns et les autres n’était que de 10 minutes.


Les mouvements des corps célestes furent donc ainsi de bonne heure étudiés et compris  ; toutefois il était réservé à Newton de découvrir pour quelle raison la pomme détachée de l’arbre tombe sur la terre  : à Franklin de découvrir l’identité de la foudre et de l’électricité  ; à Cavendish la composition de que nous respirons  ; à Black l’existence du calorique latent, et aux savants même de nos jours les lois en vertu desquelles nous voyons et nous entendons. Le grand ouvrage de Laplace sur la mécanique céleste fut le produit de cette même époque qui assistait à la naissance d’une science nouvelle, ayant pour objet de déterminer la composition du globe sur lequel nous vivons et nous accomplissons nos mouvements, et dont nous tirons notre subsistance de chaque jour. C’est ainsi qu’à mesure que nous nous rapprochons davantage de l’homme, de ses actes ordinaires et de ses desseins, nous trouvons les plus grands retardements dans ces connaissances positives acquises de si bonne heure, si l’on se reporte à la méthode à suivre dans les efforts qu’il a fallu faire pour les acquérir. L’étude de l’histoire conduit inévitablement à admettre avec Buffon cette opinion  : «   Que quelque puissant intérêt que nous ayons à nous connaître, il est probable que nous connaissons toute chose beaucoup mieux que nous-mêmes  ;   » et avec Rousseau cette croyance  : «   Qu’il faut beaucoup de philosophie pour observer les faits qui se passent tout près de nous  ».


Si nous passons, des lois plus abstraites et plus générales qui régissent les mouvements des corps éloignés de nous, à celles qui déterminent la composition de la matière qui nous environne d’une façon immédiate, nous apercevons de nouvelles lois, mais toutes subordonnées à celles que nous avons d’abord obtenues et en harmonie avec elles. Après la physique qui s’occupe des masses, la chimie s’occupe des éléments dont elles se composent, éléments tous sujets aux mêmes lois qui régissent ces masses elles-mêmes. Les atomes, résultats de l’analyse de Cavendish, obéissent à la loi de la gravitation aussi bien que la terre, les satellites de Jupiter et Jupiter lui-même. «   La distinction entre la chimie et la physique, dit M. Comte, est beaucoup moins facile à établir que celle qui existe entre la chimie et l’astronomie  ; et, ajoute-t-il, c’est une distinction à l’égard de laquelle il devient plus difficile de se prononcer, à mesure que de nouvelles découvertes révèlent des rapports plus intimes (4)  »..


Le lecteur se convaincra facilement qu’il en est ainsi, s’il réfléchit aux développements considérables que les sciences physiques doivent aujourd’hui aux travaux de Cavendish, de Priestley, de Black, de Davy, de Lavoisier, de Fourcroy, de Gay-Lussac et d’autres chimistes éminents.


Dans un autre passage de son admirable tableau des progrès et des développements graduels de la science, M. Comte démontre ainsi la relation intime qui existe entre la physique d’une part, la chimie et la physiologie de l’autre.


«   Grâce à la série importante des phénomènes électro-chimiques, la chimie devient, en quelque sorte, un prolongement de la physique  ; et à son autre extrémité, elle établit les bases de la physiologie par suite de ses recherches dans le domaine des combinaisons organiques. Ces relations sont tellement réelles qu’il est arrivé souvent, que des chimistes non exercés à la philosophie de la science sont demeurés incertains si tel ou tel sujet particulier se trouvait compris dans le cercle de leur science, ou devait appartenir, soit à la physique, soit à la physiologie (5).  »


Quant à présent, M. Comte pense «   que la dépendance directe de la chimie à l’égard de l’astronomie, n’est que très-faible  ; mais qu’au moment où arrivera le développement de la chimie concrète, c’est-à-dire l’application méthodique des connaissances chimiques à l’histoire naturelle du globe, les considérations astronomiques se feront jour, sans nul doute, là même où il semble aujourd’hui qu’il n’existe aucun point de contact entre les deux sciences. La géologie, bien qu’encore peu avancée, nous fait pressentir la nécessité future et comme un vague instinct de ce qui existait probablement dans les esprits au siècle de la théologie, lorsqu’on s’était, chimériquement et toutefois obstinément, attaché à cette idée, d’unir l’astrologie et l’alchimie. En réalité, il est impossible de concevoir les grandes opérations qui s’accomplissent à l’intérieur du globe comme radicalement indépendantes de ses conditions planétaires (6)  ».


Si nous laissons les masses dont s’occupe la physique pour passer aux atomes dans lesquels elles se résolvent par suite de l’analyse chimique, nous trouvons immédiatement ces atomes se disposant eux-mêmes en formes organisées et vivantes, et constituant les sujets plus spéciaux de la physiologie végétale, animale et humaine, dont M. Comte définit ainsi les relations avec la chimie  :

«   La physiologie, dit-il, dépend de la chimie à la fois comme point de départ et comme moyen principal d’investigation. Si nous séparons les phénomènes de la vie, proprement dits, des phénomènes de l’animalité, il est clair que les premiers, dans le double mouvement intérieur qui les caractérise, sont essentiellement chimiques. Les opérations qui résultent de l’organisation ont un caractère particulier  ; mais, à part ces modifications, elles sont nécessairement soumises aux lois générales des effets chimiques. Lors même qu’on étudie les corps vivants sous un point de vue uniquement statique, la chimie est d’un usage indispensable, en ce qu’elle nous permet de distinguer avec prévision les divers éléments anatomiques de toute espèce d’organisme (7)  ».


Plus loin, en traitant de la biologie, il s’exprime ainsi  :

«   C’est à la chimie que la biologie est par sa nature le plus immédiatement et le plus complètement subordonnée. En analysant le phénomène de la vie, nous avons vu que les actes fondamentaux, qui, à raison de leur perpétuité, caractérisent cet état, consistent dans une série de compositions et de décompositions, et qu’ils sont conséquemment d’une nature chimique. Bien que dans les organismes les plus imparfaits les réactions vitales soient profondément distinctes des effets chimiques ordinaires, il n’en est pas moins vrai que toutes les fonctions de la vie organique, proprement dite, sont nécessairement régies par les lois fondamentales de composition et de décomposition qui forment le sujet de la science chimique. Si nous pouvions concevoir, en parcourant toute l’échelle des êtres, la même séparation de la vie organique, par rapport à la vie animale, que nous n’apercevons que dans les végétaux, le mouvement vital n’offrirait que des conceptions chimiques, à l’exception des circonstances essentielles qui distinguent cet ordre de réactions moléculaires. Selon moi, la source générale de ces différences importantes doit être recherchée dans le résultat de chaque conflit chimique, qui ne dépend pas uniquement de la simple composition des corps entre lesquels il a lieu, mais qui est modifié par leur organisation propre, c’est-à-dire par leur structure anatomique. La chimie doit évidemment fournir le point de départ de toute théorie rationnelle de nutrition, de sécrétion, en un mot de toutes les fonctions de la vie végétale, considérées isolément  ; chacune de ces fonctions est régie par l’influence des lois chimiques, sauf en ce qui concerne les modifications spéciales appartenant aux conditions organiques (8).  »


Toutefois, ce n’est pas seulement à la chimie que se relie la physiologie. Quelque éloignée de l’astronomie que paraisse cette dernière branche des connaissances, le rapport entre elles «   est plus important, dit M. Comte, qu’on ne le suppose généralement. Je conçois, dit-il, en quelque façon comme plus qu’impossible de comprendre la théorie de la pesanteur et ses effets sur l’organisme, isolée de la considération de la gravitation générale. Je conçois en outre, et plus particulièrement, qu’il est impossible de se former une idée scientifique des conditions de l’existence vitale, sans tenir compte de l’agrégation des éléments astronomiques caractérisant la planète qui est le siège de cette existence vitale. Nous verrons plus complètement, dans le volume suivant, de quelle façon l’humanité est affectée par ces conditions astronomiques  ; mais nous devons examiner rapidement ces rapports.


«   Les données astronomiques propres à notre planète sont naturellement statiques et dynamiques. L’importance biologique des conditions statiques devient de suite évidente. Personne ne met en doute l’importance pour l’existence vitale de la masse de notre planète, en comparaison de celle du soleil, qui détermine l’intensité de pesanteur  ; ni l’importance de sa forme qui régie la direction de la force  ; ou de l’équilibre fondamental et des oscillations régulières des fluides qui couvrent la plus grande partie de sa surface, et à laquelle se lie si étroitement l’existence des êtres vivants  ; ou de ses dimensions qui servent de bornes à la reproduction illimitée des espèces, et notamment de l’espèce humaine  ; ou de sa distance du centre de notre système, qui détermine principalement sa température. Tout changement soudain dans l’une quelconque de ces conditions modifierait considérablement les phénomènes de la vie. Mais l’influence des conditions dynamiques de l’astronomie sur l’étude de la biologie est encore plus importante. Sans les deux conditions, et de la fixité des pôles comme centre de rotation, et de l’uniformité de la vitesse angulaire de la terre, il y aurait une perturbation continuelle des milieux organiques, qui serait incompatible avec la vie. Bichat avait remarqué que l’intermittence de la vie animale, proprement dite, est subordonnée, dans ses périodes, à la rotation diurne de notre planète  ; et nous pouvons étendre l’observation à tous les phénomènes périodiques qui se manifestent dans un organisme quelconque, dans l’état normal ou dans l’état pathologique, en faisant toutefois la part des influences secondaires et transitoires. En outre, il y a toute raison de croire que, dans chaque organisme, la durée totale de la vie et de ses principales phases naturelles dépend de la vitesse angulaire propre à notre planète. En effet, nous sommes autorisés à admettre que, toutes choses égales d’ailleurs, la durée de la vie doit être plus courte particulièrement dans l’organisme animal, à mesure que les phénomènes vitaux se succèdent plus rapidement. Si la terre devait tourner beaucoup plus vite, la série des phénomènes physiologiques en serait accélérée proportionnellement, et, conséquemment, la vie serait plus courte  ; de telle sorte que la durée de la vie peut être regardée comme dépendante de la durée du jour. Si la durée de l’année devait changer, la vie de l’organisme en serait de nouveau affectée. Mais une considération encore plus frappante, c’est que l’existence vitale est absolument enchaînée à la forme de l’orbite de la terre, ainsi qu’on l’a déjà observé. Si cette ellipse devait devenir, au lieu de presque circulaire, aussi excentrique que l’orbite d’une comète, le milieu atmosphérique et l’organisme subiraient tous deux un changement funeste à l’existence vitale. C’est ainsi que la faible excentricité de l’orbite de la terre est une des principales conditions des phénomènes biologiques, presque aussi nécessaire que la rotation immanente de la terre  ; et tout autre élément du mouvement annuel exerce une influence plus ou moins marquée sur les conditions biologiques, bien qu’elle ne soit pas aussi considérable que celle que nous avons avancée. L’inclinaison du plan de l’orbite, par exemple, détermine la division de la terre en climats, et conséquemment, la distribution géographique des espèces vivantes, animales et végétales. Et réciproquement, par suite de l’alternative des saisons, cette inclinaison influence les phases de l’existence individuelle dans tous les organismes  ; et l’on ne peut douter que la vie serait affectée si la révolution de la ligne des nœuds s’accomplissait plus rapidement  ; de telle sorte que son état d’immobilité presque complète a quelque valeur biologique. Ces considérations font voir combien il est nécessaire aux biologistes de se renseigner exactement, et sans aucun intermédiaire, sur les éléments réels particuliers à la constitution astronomique de notre planète. Une connaissance inexacte ne suffirait pas. Les lois des limites de variation des divers éléments, ou, au moins, une analyse scientifique des principales bases de leur fixité, sont indispensables pour les recherches biologiques, et l’on ne peut les obtenir qu’en acquérant la connaissance des conceptions de l’astronomie, géométriques et mécaniques.


«   Il peut sembler d’abord anormal, et cela peut paraître une atteinte au système encyclopédique des sciences, que l’astronomie et la biologie soient aussi directement et éminemment unies, tandis qu’il existe entre elles deux autres sciences. Mais tout indispensables que sont la physique et la chimie, l’astronomie et la biologie sont par leur nature les deux branches principales de la philosophie naturelle. Se complétant réciproquement, elles renferment dans leur harmonie rationnelle le système général de nos conceptions fondamentales. Le système solaire et l’homme sont les termes extrêmes dans lesquels nos idées se renfermeront éternellement. Le système d’abord et l’homme ensuite, conformément à la marche positive de notre raison spéculative  ; et l’inverse dans les opérations actives, les lois du système déterminant celles qui régissent l’homme et demeurant inaltérables par lui. Entre ces deux pôles de la philosophie naturelle s’interposent les lois de la physique, comme une sorte de complément des lois astronomiques, et, à leur tour, celles de la chimie, comme un préliminaire immédiat des lois biologiques. Telle étant la constitution rationnelle et indissoluble de ces sciences, on voit clairement pourquoi j’ai insisté sur la subordination de l’étude de l’homme à celle du système, comme étant le principal caractère philosophique d’une biologie positive.  »


Si nous passons maintenant à la branche plus concrète et plus spéciale de connaissances, qui traite des rapports de l’homme avec ses semblables et avec la terre dont il tire ses moyens de subsistance, nous trouvons la chimie qui en jette les fondements, lorsqu’elle «   abolit l’idée de destruction et de création  (9) » et qu’elle établit comme certains les faits suivants  : que la consommation des subsistances n’est qu’un pas nécessaire vers leur reproduction  ; que, dans toutes les opérations agricoles, l’homme ne fait que fabriquer une machine qui l’entretient pendant qu’il est occupé à cette fabrication  ; que plus il consacre de temps et d’intelligence au développement des forces productives de la terre, plus aussi sa puissance de consommation doit être considérable, et que plus la consommation des subsistances suit rapidement la production de celles-ci, plus la reproduction des éléments indispensables pour de nouveaux approvisionnements sera considérable. Ces aperçus relatifs à l’effet du principe ainsi établi ne paraissent pas s’être présentés à l’esprit de M. Comte  ; mais il démontre clairement la relation directe qui existe entre la chimie et la science sociale, lorsqu’il dit à ses lecteurs  : «   Qu’avant qu’on connût aucune matière ou produit gazeux, beaucoup de phénomènes frappants doivent avoir suggéré inévitablement l’idée de l’annihilation ou de la production réelle de la matière dans le système général de la nature. Ces idées ne pouvaient céder devant la véritable conception de décomposition et de composition jusqu’au moment où nous avons décomposé l’air et l’eau, puis analysé les substances végétales et animales, et terminé par l’analyse des alcalis et des terres, montrant ainsi le principe fondamental de la perpétuité indéfinie de la matière. Dans les phénomènes vitaux, l’examen chimique, non-seulement des corps vivants, mais encore de leurs fonctions, tout imparfait qu’il est à cette heure, doit jeter une vive lumière sur l’économie de la nature vitale, en démontrant qu’il ne peut exister aucune matière organique radicalement hétérogène pour une matière inorganique, et que les transformations vitales sont sujettes, comme toutes les autres, aux lois générales des phénomènes chimiques.  »


Il n’est guère possible d’étudier ces faits sans arriver à croire à l’universalité des lois qui régissent la matière, quelque forme que cette matière puisse revêtir  ; argile, houille, fer, froment, ou homme  ; qu’elle soit condensée sous la forme de chaînes de montagnes, ou d’immenses agglomérations d’hommes. Nous ne pouvons concevoir aucun corps sans pesanteur, et il nous serait impossible d’en imaginer un seul qui ne fût pas soumis à la loi de composition des forces. La chimie et la physiologie, plus concrètes et plus spéciales que la physique, fournissent de nouvelles lois, mais toujours subordonnées à celles qui gouvernent les masses d’où proviennent les atomes dont on s’occupe dans ces branches des connaissances humaines. La chimie concourt au développement de la physique, en même temps que les recherches du physiologiste posent constamment de nouvelles questions et favorisent ainsi le progrès de la science chimique. Chacune d’elle prête son aide et le reçoit à son tour.


La racine, la tige, les branches, les feuilles et les fleurs de l’arbre obéissent au même système de lois. Une eau colorée appliquée à la racine change la couleur de la fleur, et si la racine cesse d’absorber des sucs nourriciers, l’arbre périt. Cet arbre est semblable à l’arbre de la science dont la racine existe dans la physique, en même temps que sa tige se partage en divisions basées sur l’observation et l’expérience, et qu’il nous reste à trouver les feuilles, les fleurs et le fruit dans les branches mêmes de la science qui sont moins susceptibles de démonstration.


On ne peut guère mettre en doute aujourd’hui que cela ne soit vrai, en ce qui concerne les parties les plus abstraites et les plus générales de la science dont nous avons voulu surtout parler.


Pourrions-nous donc mettre en doute que nous trouverons un résultat identique, en ce qui concerne ces sciences plus concrètes et plus spéciales qui traitent de l’homme dans ses rapports avec

le monde matériel, de l’homme dans ses rapports avec ses semblables, de l’homme comme être capable d’acquérir la puissance sur les diverses forces naturelles destinées à son usage, et responsable envers ses semblables et envers son Créateur de l’emploi convenable des facultés dont il a été si merveilleusement doté  ? Si la racine, la tige et les branches obéissent aux mêmes lois, ne trouverons-nous pas que les fleurs et le fruit de l’arbre de la science leur sont soumis également, et le diagramme placé en regard de cette page ne représentera-t-il pas avec une très-grande exactitude la relation existante entre les diverses branches des connaissances et l’ordre successif de leur développement.

§ 3. Distributions et divisions des connaissances par Bacon. Racines et branches de l’arbre de la science.[modifier]

«   Les distributions et les divisions de la science, dit Bacon, dans son Novum Organum, ne sont pas semblables à plusieurs lignes qui se rencontrent à un angle, et ne se touchent que par un point  ; mais aux branches d’un arbre aboutissant à une tige, laquelle a une certaine dimension et une somme d’intégrité et de continuité, avant d’arriver à la cessation de continuité et à la division en branches et mères-branches. Conséquemment, ajoute Bacon, il est à propos, avant d’aborder la première distribution, de créer et de constituer une science universelle sous le nom de Philosophia prima, ou philosophie sommaire, qui nous servira de voie principale ou commune, avant d’arriver à cet endroit où les voies se séparent et se partagent. »


Préoccupé de l’ordre et de la division des sciences, et engagé ainsi qu’il l’était à les présenter au lecteur dans l’introduction de son ouvrage, Bacon n’a pas tenu son engagement  : «   La première partie de cette Introduction, qui comprend la division des sciences, nous manque, » dit son éditeur. Il nous soumet, à la place, une étude proportionnée à l’élucidation que le texte lui a paru exiger plutôt qu’un essai destiné à combler la lacune existante.


On parle généralement des diverses branches de la science naturelle  ; mais cette expression figurée comporte avec le sujet un parallélisme plus complet, puisqu’un arbre a non-seulement des branches, mais encore des racines. Celles-ci sont, à proprement parler, des branches souterraines constituant la base et le soutien de l’arbre, et fournissant la subsistance vitale de l’arbre qui se développe par, et avec ces racines elles-mêmes. Sa tige, ses branches, ses fleurs et ses fruits sont un aliment transformé, fourni par les racines, et les allusions que présente la figure sont bien en harmonie avec l’histoire naturelle du sujet que nous voulons développer.


La racine centrale ou racine pivotante, ainsi que peut le voir le lecteur, représente la matière, avec ses qualités essentielles d’inertie, d’impénétrabilité, de divisibilité, et de force attractive. Les branches latérales représentent, d’une part, les forces mécaniques et chimiques, et de l’autre les forces végétales et animales, et, de ces racines qui servent à la subsistance de l’être, part la tige homme, ainsi composée quant à sa constitution naturelle. L’âme étant la vie occulte de l’organisation, ne peut se représenter, bien qu’elle se manifeste par son évidence propre dans les fleurs et les fruits, ou les émotions et les pensées qui dérivent de ses facultés.


Nous avons maintenant la tige, c’est-à-dire l’homme «   possédant une certaine dimension et une certaine somme d’unité et de continuité, avant d’arriver à se discontinuer et à se diviser  » dans les divers embranchements de ses divers genres d’activité. Ces branches sont ses fonctions, qui se ramifient dans toutes leurs différences spéciales d’application. La première branche du côté matériel est la physique, ainsi qu’on l’a représenté dans la figure. Ses ramifications sont l’histoire naturelle et la chimie — les masses et les atomes  ; et les rejetons sont la mécanique et la dynamique chimique, l’une étant l’action des masses et l’autre celle des atomes.


La branche principale, du côté vital de l’arbre, et qui s’élève un peu au-dessus de la physique, doit être nécessairement l’organologie, qui forme d’abord une branche secondaire, la science des êtres végétaux, ou la phytologie, et d’où naît la physiologie végétale  ; et secondairement la science des êtres animaux, ou la zoologie qui conduit à la biologie, ou la science de la vie.


Si nous suivons la tige dans l’ordre naturel du rang et du développement successif, nous voyons qu’elle nous présente la science sociale, qui se divise en jurisprudence et économie politique, en même temps que, du côté correspondant, la branche principale, la psychologie, se ramifie en éthique et en théologie  ; et enfin l’arbre est couronné à son sommet par l’intuition, qui est comme la branche matérielle, et l’inspiration qui est comme la branche vitale. Ces sciences, placées au point le plus élevé et que nous avons nommées en dernier lieu, sont exactement la source de l’autre science ou des autres sciences auxquelles Bacon fait allusion, et qu’il place au-dessus de la métaphysique lorsqu’il s’exprime en ces termes  : «   Quant au point culminant, la loi suprême de la nature, nous ignorons si les recherches de l’homme peuvent y atteindre, » c’est-à-dire de façon à coordonner et à disposer dans un ordre méthodique ses enseignements.


Dans ce plan de la science des choses, il n’y a place ni pour la logique, ni pour les mathématiques, sciences qui régissent respectivement l’esprit et la matière. Aucune d’elles n’appartient à l’histoire naturelle, toutes deux n’étant que de simples instruments qui servent à étudier la nature.


Historiquement, les branches placées à la cime de l’arbre de la science, comme celles de tous les autres arbres, sont les premières produites  ; bientôt paraissent les branches placées immédiatement au-dessous, mais qui viennent plus tard à maturité, les instincts de religion et de raison apparaissant dans toute leur vigueur dès l’enfance des races. La science sociale, la métaphysique, se développent, la première nécessairement, et la seconde spontanément, aussitôt que les sociétés se forment et que s’éveille la réflexion  ; et elles donnent bientôt naissance à des fleurs et à des fruits  ; c’est-à-dire à la musique, à la poésie, aux beaux-arts, à la logique, aux mathématiques et à ces généralités de la vérité spéculative qui sont les produits de l’imagination et de la réflexion. La correspondance entre la figure choisie et les faits à éclairer nous semble complète.


Avec le temps, les branches les plus rapprochées de la terre, plus matérielles dans leur substance et plus dépendantes de l’observation, acquièrent du développement dans leur plus grande diversité d’usage. Les sciences qui s’appliquent à la substance, aux objets naturels, croissent et se ramifient d’une façon presque indéfinie  ; la philosophie physique et l’organologie, dans leurs dépendances, poussant, pour ainsi dire, dans toutes les directions suivies par l’observation et l’expérience, d’abord dominées par l’ombre des branches spéculatives placées au-dessus d’elles, mais toujours vivifiées par certaines branches spéculatives  ; tandis qu’à leur tour elles reconnaissent ce service en leur fournissant une force substantielle, en modifiant et corrigeant leur développement à mesure qu’il a lieu.


Telle est l’histoire de la science et telle est l’explication de ses divisions, de sa succession et de sa coordination successives  ; elle représente la nature composée de l’homme, les sources de ses facultés et l’ordre de leur développement.


§ 4. L’enfance des sciences est purement théorique ;[modifier]

— à mesure qu’elles arrivent à l’état de connaissance positive, les lois remplacent les hypothèses. Les mathématiques servent à régler leur développement, les choses éloignées s’étudient à l’aide de celles qui sont rapprochées de nous, le passé et l’avenir à l’aide du présent. La méthode pour découvrir est la même dans toutes les branches de la science. Auguste Comte en niant ce fait, ne trouve ni philosophie dans l’histoire, ni science sociale.


L’homme cherche à dominer la matière, et, par cette raison, il désire acquérir la connaissance des lois qui ont été établies pour la régir. Pour que la matière soit soumise à une loi, il est indispensable qu’il existe une succession régulière et uniforme de causes et d’effets, dont la nature puisse s’exprimer en quelques propositions  ; de telle façon qu’en observant les causes nous puissions prédire les effets, ou qu’en observant avec certitude ceux-ci nous puissions affirmer que celles-là ont préexisté.


Dans les premiers âges de la société les théories abondent, et il en est ainsi, par cette raison qu’à défaut de connaissance, presque tous les faits qui se présentent «   sont regardés comme accidentels, ou attribués à l’intervention directe de puissances mythologiques, dont les qualités sont conçues assez vaguement pour faire que l’idée des événements, dépendant de leur action, s’écarte à peine une fois de celle de faits absolument fortuits, et qui ne peuvent se ramener à l’ordre et à la règle  ;   » et c’est ainsi que les Grecs, au temps d’Homère, sollicitaient le secours de divinités imaginaires qui étaient excitées à agir par les mêmes sentiments et les mêmes passions que celles qui dirigeaient leurs adorateurs  ; exactement comme agit aujourd’hui le pauvre Africain qui fait ses offrandes de vin de palmier, de rhum, de blé ou d’huile au bloc de bois ou de pierre, au serpent alligator, ou à l’amas de chiffons dont il a fait son idole. Cependant, avec le temps on arrive à comprendre la succession régulière des effets et des causes, et à chaque phase du progrès la théorie tend à disparaître, laissant la place à la science  ; avec celle-ci arrive pour l’homme la puissance de diriger à son profit les forces de la nature. A chaque phase nouvelle il acquiert une nouvelle preuve de l’universalité des lois naturelles, preuve nouvelle de ce fait, que là où des exceptions paraissent exister, elles sont plutôt apparentes que réelles et ne peuvent que prouver la règle, lorsqu’on les a analysées avec soin et complètement comprises  ; ainsi que nous le voyons pour la fumée, lorsqu’elle s’élève dans l’air, contrariant en apparence cette grande loi, en vertu de laquelle toute la matière dont la terre se compose tend vers son centre (10).


— Prouver l’universalité de la loi, et par là même établir l’unité de la science, c’est ce qui semblait avoir été d’abord l’intention de M. Comte, au livre duquel nous avons emprunté les citations précédentes  ; livre servant de préambule, et qui semblait destiné à former la base d’un ouvrage spécialement consacré à la science sociale. Il a paru depuis  ; mais là, aussi bien que dans toutes les parties du livre publié antérieurement et qui traitait de l’homme et de ses actes, M. Comte a ignoré à dessein la méthode mathématique, à laquelle les branches les plus anciennes et les plus développées de la science ont de si larges obligations. Cette manière de procéder paraît avoir résulté de ce qu’il a regardé les mathématiques comme une science, et non comme un simple instrument pour acquérir les connaissances scientifiques. Ainsi, en traitant de la chimie, il nous dit «   que toute tentative pour rapporter les questions chimiques aux doctrines mathématiques doit être considérée, aujourd’hui et toujours, comme profondément irrationnelle, comme étant contraire à la nature des phénomènes (11)  ». Quelles sont donc ces doctrines  ? Sont-elles plus que de simples formules adaptées aux circonstances particulières du cas à examiner  ? Assurément non. Le géomètre nous dit que tout entier est égal à toutes ses parties, et que les parties qui forment la moitié d’un objet quelconque sont égales entre elles  ; ce sont là des axiomes d’une application universelle également vrais, par rapport à tous les corps, qu’ils soient traités par le chimiste, le sociologue ou celui qui mesure la terre, mais qui n’impliquent aucune question de doctrine quelconque.


Souvent M. Comte parle des mathématiques comme étant, ce qui est évidemment vrai, «   un instrument d’une admirable efficacité,   » mais si ce n’est qu’un instrument, il ne peut pas plus être considéré comme une science qu’une clef ne peut devenir une serrure.


Cet instrument, ou la méthode mathématique, est toujours susceptible d’application quel que soit le sujet de nos investigations. Cette méthode est l’analyse, c’est-à-dire l’étude de chaque cause isolée tendant à produire un effet donné. C’est à cette méthode que nous devons toutes les découvertes de Copernic, de Kepler, de Newton et de leurs successeurs  ; mais c’est également celle du chimiste qui commence par constater la force isolée de chacun des divers éléments des corps et finit en concluant la loi, de l’effet qui se produit. Le physiologiste analyse ce qui est connu, dans l’espoir de pouvoir en déduire ce qui reste encore inconnu, et il emploie toujours les formules qui appartiennent à la catégorie particulière des faits dont il s’occupe. Lorsqu’il s’applique à l’étude du squelette, il emploie les formules du physicien, mais lorsqu’il étudie la composition du sang, il a nécessairement recours aux formules du chimiste, dans lesquelles se trouve comprise toute la science empruntée à l’observation des savants qui l’ont précédé. C’est cependant cette méthode que repousse M. Comte, lorsqu’il traite de la science sociale, ainsi qu’on le verra par le passage suivant  :

«   Il ne peut exister d’étude scientifique de la société, soit dans ses conditions, soit dans ses mouvements, si on sépare cette étude en portions diverses, et qu’on en étudie les divisions isolément. J’ai déjà fait des remarques à ce sujet, relativement à ce qu’on appelle l’économie politique. Les matériaux peuvent être fournis par l’observation de diverses branches de connaissances  ; et cette observation peut être nécessaire pour atteindre le but  ; mais on ne peut l’appeler science. La division méthodique des études qui a lieu dans les simples sciences inorganiques est complètement irrationnelle, lorsqu’il s’agit de la science toute récente, et si complexe, de la société, et ne peut produire aucun résultat. Un jour viendra où une sorte de subdivision pourra être praticable et désirable  ; mais il nous est impossible, quant à présent, de prévoir quel peut être le principe de cette classification  : car le principe lui-même doit naître du développement de la science  ; et ce développement ne peut avoir lieu autrement qu’au moment où nous aurons formé de la science un ensemble (12).  »

«   Dans les sciences organiques, les éléments nous sont bien mieux connus que le tout qu’elles constituent  ; de telle façon que, dans ce cas, nous devons procéder du simple au composé  ; mais la méthode inverse est nécessaire dans l’étude de l’homme et de la société  ; l’homme et la société, pris dans leur ensemble, nous étant mieux connus et étant pour nous des sujets d’étude plus accessibles que les parties dont ils se composent. Si nous explorons l’univers, c’est comme ensemble qu’il est impénétrable pour nous  ; tandis qu’en examinant l’homme ou la société, la difficulté qui nous arrête consiste à pénétrer les détails. Nous avons vu dans notre tableau de la biologie, que l’idée générale de la nature animale est plus distincte pour nos esprits que la notion plus simple de la nature végétale  ; et que l’homme est l’unité biologique  ; l’idée de l’homme étant à la fois l’idée la plus complexe et le point de départ de la spéculation par rapport à l’existence vitale. Ainsi, si nous comparons les deux moitiés de la philosophie naturelle, nous trouverons que, dans un cas, c’est le dernier degré de composition, et dans l’autre le dernier degré de simplicité, qui dépasse le but que peuvent atteindre nos recherches (13).  »


Ceci semblerait être un retour à ce que M. Comte appelle ordinairement la période métaphysique de la science. Dans les siècles passés un philosophe aurait dit pareillement  : «   Ces masses de granit nous sont mieux connues que les parties dont elles se composent, et, en conséquence, nous bornerons nos recherches à résoudre cette question  : Comment sont-elles arrivées à la forme sous laquelle elles existent, et à la position qu’elles occupent actuellement  ?   ». Sans l’analyse du chimiste, il nous eût été aussi impossible de pouvoir «   pénétrer dans les détails  » du bloc de pierre, et d’acquérir ainsi la connaissance de la composition des montagnes éloignées auxquelles il avait été emprunté, qu’il le serait aujourd’hui de pénétrer dans les détails des sociétés qui ont disparu, si nous ne vivions pas au milieu d’autres sociétés, composées d’hommes dotés des mêmes dons naturels, animés des mêmes sentiments et des mêmes passions dont nous avons observé l’existence chez les hommes des temps passés, et si nous n’étions pas également en possession des milliers de faits accumulés pendant les siècles nombreux qui se sont écoulés depuis cette époque. Ce sont les détails de la vie telle qu’elle est autour de nous, que nous avons besoin d’étudier, en commençant par l’analyse pour arriver à la synthèse, ainsi que fait le chimiste, lorsqu’il résout en atomes le morceau de granit et qu’il acquiert ainsi le secret de la composition de la masse. Lorsqu’il s’est assuré que ce morceau est composé de quartz, de feldspath et de mica, et qu’il s’est pleinement édifié à l’égard des circonstances sous l’empire desquelles le granit se présente dans le pays qui l’environne, il demeure complètement certain, que quelque autre bloc qui puisse se présenter, sa composition et son gisement dans l’ordre de formation seront les mêmes. Il procède constamment en partant de l’objet qui est proche et connu qu’il peut analyser et examiner, à celui qui est éloigné et inconnu qu’il ne peut ni analyser ni examiner, étudiant ce dernier au moyen des formules obtenues par l’analyse du premier. C’est ainsi que le géologue, en étudiant les dépôts terreux de la Sibérie et de la Californie, a pu prédire qu’on trouverait de l’or dans les montagnes de l’Australie.


Si nous voulons comprendre l’histoire de l’homme dans les siècles passés ou dans les pays lointains, nous devons commencer par l’étudier dans le présent, et le possédant ainsi dans le passé et le présent, nous devenons alors capables de prédire l’avenir. Pour atteindre ce but, il est nécessaire que nous en agissions avec la société, comme le chimiste avec le morceau de granit  ; c’est-à-dire que nous la résolvions en ses diverses parties et que nous étudiions chacune d’elles séparément, en constatant comment elle se comporterait, si elle était abandonnée à elle-même, et comparant ce que serait son action indépendante, avec l’action que nous apercevons dans l’état de société  ; — et alors, à l’aide de la même loi que mettent à profit le physicien, le chimiste et le physiologiste, la loi de la composition des forces, nous pouvons arriver à la loi de l’effet. Agir ainsi, ce ne serait pas cependant adopter la marche suivie par M. Comte, qui nous présente l’éloigné et l’inconnu, c’est-à-dire les sociétés des siècles passés, comme un moyen de comprendre les mouvements des hommes qui nous entourent, et de prédire ce qu’il adviendra des hommes de l’avenir. Malgré notre profonde considération pour M. Comte, nous devons dire que, suivre une telle marche, nous paraît équivalent à ceci  : donner à ses lecteurs un télescope pour étudier les montagnes de la lune, dans le but de comprendre les mouvements du laboratoire.


La conséquence nécessaire de cette méthode à rebours et erronée, c’est qu’il est amené à des conclusions qui sont directement le contraire de celles auxquelles les instincts naturels aux hommes les amènent, et, en outre, directement opposées aux tendances de pensée et d’action à toutes les époques de civilisation avancée, dans le monde ancien ou moderne  ; et comme conséquence nécessaire, il laisse ses lecteurs aussi ignorants sur l’intelligence des causes de perturbation qui existent aujourd’hui, ou sur le remède qu’il faudrait y appliquer, que le médecin qui bornerait l’étude de son malade à l’examen du corps en masse, abandonnant toute investigation sur l’état des poumons, de l’estomac ou du cerveau. Le système de sociologie de M. Comte n’explique pas le passé et ne peut, conséquemment, être d’aucun usage pour diriger l’avenir  ; et la raison pour laquelle il n’atteint pas, et ne peut atteindre ce but, c’est que M. Comte a évité d’employer la méthode des sciences naturelles, la méthode philosophique, qui consiste à étudier ce qui est près de nous et connu, dans le but d’acquérir la puissance de comprendre ce qui est éloigné et inconnu  ; méthode qui étudie le présent pour obtenir les connaissances à l’aide desquelles nous comprenons les causes des événements dans le passé et nous prédisons ceux qui découleront inévitablement, dans l’avenir, de causes identiques.


§ 5. L’école anglaise des économistes ne reconnaît pas l’homme réel de la société, mais l’homme artificiel créé par son propre système.[modifier]

— Sa théorie, ne s’occupant que des instincts les plus bas de l’humanité, regarde ses plus nobles intérêts comme de simples interpolations dans son système.


Si de la France nous passons à l’Angleterre, nous nous trouvons dans la patrie d’Adam Smith, dont les doctrines ont été répudiées, toutefois, par ses successeurs de l’école moderne qui emprunte son origine aux leçons de Malthus et de Ricardo. «   La science sociale, ainsi que nous l’enseigne un de ses professeurs les plus distingués (et contrairement aux idées de M. Comte), est une science de déduction  ; non pas, sans doute, ajoute-t-il, sur le modèle de la géométrie, mais sur le modèle des sciences physiques les plus élevées. Elle déduit la loi qui régit chaque effet des lois de causalité sur lesquelles l’effet repose  ; non pas, toutefois, simplement d’après la loi d’une cause unique, comme dans la méthode géométrique, mais en considérant toutes les causes qui influent simultanément sur l’effet et fondant ces lois entre elles (14)  ».


Telle est la théorie. Nous pouvons maintenant examiner ce qui se passe dans la pratique, en partant de cette théorie. «   L’économie politique, dit le même auteur, considère l’espèce humaine comme occupée uniquement d’acquérir et de consommer la richesse, et elle cherche à démontrer quelle est la direction des efforts actifs vers laquelle elle serait poussée, vivant dans l’état de société, si ce motif, hormis dans la mesure où il est contrarié par les deux motifs contraires que nous avons signalés plus haut (la répugnance pour le travail et le désir de la jouissance actuelle de plaisirs coûteux) était le régulateur unique de toutes ses actions. Sous l’influence de ce désir, l’économie politique montre l’espèce humaine accumulant la richesse et employant cette richesse même à en produire de nouvelles, sanctionnant par un consentement réciproque l’institution de la propriété  ; établissant des lois pour empêcher les individus d’empiéter sur les propriétés d’autrui par la force ou la fraude  ; adoptant divers procédés pour accroître la productivité du travail  ; plaçant enfin, d’un commun accord la division des produits sous l’influence de la concurrence… et employant certains expédients pour faciliter la répartition. Toutes ces opérations, bien qu’un grand nombre d’entre elles résultent réellement de plusieurs motifs, sont considérées par l’économie politique comme découlant uniquement du désir, de la richesse… Non pas qu’aucun économiste ait été jamais assez absurde pour supposer que l’espèce humaine fût réellement ainsi constituée  ; mais parce que c’est ainsi que la science doit être nécessairement étudiée (15).  »

«   Dans un but d’utilité pratique, cependant, le principe des populations doit être nécessairement intercalé dans l’exposition  ; et cela a lieu, bien qu’agir ainsi, implique, nous dit-on, le besoin de se départir de la stricte exactitude d’un système purement scientifique (16).  »


Cela fait, nous avons l’homme de l’économie politique, d’un côté influencé uniquement par la soif de la richesse, et de l’autre si complètement soumis à l’empire de l’appétit sexuel, qu’il est en tout temps disposé à s’y abandonner, à quelque degré que la satisfaction de cet appétit doive tendre à arrêter le développement de la richesse.


Qu’est-ce donc que cette chose à la recherche de laquelle il se livre si constamment  ? Qu’est-ce que la richesse  ? A cette question l’économie politique ne fournit pas de réponse  ; car, jusqu’à ce jour, on n’a jamais établi en quoi elle consiste. Si l’on eût songé que la terre en formait une partie quelconque, on eût répondu, tout d’abord, qu’en vertu d’une loi importante de la nature, plus on faisait usage de la terre, et, en même temps, plus était considérable la quantité de travail appliquée à son amélioration, moins le fruit des efforts humains devait être considérable, plus la société humaine devait devenir pauvre et tendre à la pauvreté et à la mortalité  ; et les preuves certaines d’un tel état de choses peuvent facilement se tirer de passages empruntés à des écrivains d’une grande autorité. Si l’on eût ensuite admis que la richesse pouvait se trouver dans le développement des facultés intellectuelles, on aurait pu fournir des preuves suffisantes, que non-seulement toute recherche dirigée dans ce sens serait vaine, mais encore qu’elle aurait pour résultat l’établissement de ce fait, que toute augmentation dans le nombre de ceux qui enseignent doit être accompagnée d’une diminution dans la quantité de richesse dont peut disposer la société. Ainsi déçu dans tous ses efforts, l’interrogateur, après avoir étudié attentivement tous les livres, répéterait encore sa question  : qu’est-ce que la richesse  ?


En portant ensuite ses regards sur l’être qui se livre avec tant de persévérance à la poursuite de ce je ne sais quoi d’infini qui semble embrasser tant d’objets, et qui, cependant, exclut une si large part des choses que l’on considère ordinairement comme richesses, il voudra se convaincre lui-même si le sujet de l’économie politique est réellement cet être connu sous le nom d’homme. Il pourra peut-être se demander si l’homme ne possède pas d’autres qualités que celles qui lui sont attribuées. Cet homme est-il, comme les animaux qui paissent dans les champs, uniquement occupé de chercher sa subsistance et de trouver un abri pour son corps  ? Comme les animaux, engendre-t-il des enfants uniquement pour satisfaire ses passions brutales et les laisse-t-il ensuite se nourrir et s’abriter comme ils le peuvent  ? N’a-t-il pas des sentiments et des affections sur lesquels réagit le soin de sa femme et de ses enfants  ? Ne possède-t-il pas le jugement pour l’aider à décider ce qu’il croit devoir lui être utile ou nuisible  ? Il admettra qu’il possède ces qualités  ; mais l’économiste lui assurera que sa science est uniquement celle de la richesse matérielle, à l’exclusion complète de la richesse qui consiste en affection et en intelligence et qu’Adam Smith tenait en si haute estime  ; et c’est ainsi que l’investigateur, au bout de toutes ses recherches, découvrirait que le sujet de l’économie politique n’était pas réellement l’homme, mais un être imaginaire, mu dans ses actions par la passion la plus aveugle et consacrant toute son énergie à la poursuite d’un objet tellement indéfinissable par sa nature que, dans tous les livres en usage, il resterait à trouver une définition qu’un jury d’économistes consentît à admettre, définition qui, à la fois, embrasserait tout ce qui doit y être compris et rejetterait tout ce qui ne doit pas l’être.


La loi de la composition des forces exige que nous étudiions toutes les causes tendant à produire un effet donné. Cet effet, c’est l’Homme, l’homme du passé et l’homme du présent  ; et le philosophe qui renonce à prendre en considération les sentiments, les affections et l’intelligence dont il a été doué, commet exactement la même erreur que celle où tomberait le physicien, si, ne considérant que la gravitation, il oubliait la chaleur  ; et qu’il en conclût, qu’à une époque peu éloignée, toute la matière dont la terre se compose dût devenir une masse solide, dont auraient disparu les plantes, les animaux et les hommes. Telle est l’erreur de l’économie politique moderne, et l’on en voit les résultats dans ce fait, qu’elle nous offre à examiner un animal qui n’est qu’une simple brute, s’il faut trouver un nom pour lequel elle détourne le sens du mot HOMME, reconnu par Adam Smith comme exprimant l’idée d’un être fait à l’image de son Créateur.


C’est avec raison que Goëthe a posé cette question  ? «   Que sont tous nos rapports avec la nature, si en employant la méthode analytique, nous ne nous occupons que des parties matérielles, prises individuellement et que nous ne sentions pas le souffle de l’esprit qui imprime à chaque partie sa direction, et régit ou sanctionne toute déviation, à l’aide d’une loi inhérente  ?   » Et à notre tour, demanderons-nous, quelle est la valeur d’un procédé analytique qui choisit uniquement les parties matérielles de l’homme, celles qui lui sont communes avec la bête, et rejette celles qu’il partage avec les anges. Telle est la marche adoptée par l’économie politique moderne, qui non-seulement ne sent pas le souffle de l’esprit, mais qui ignore l’existence de l’esprit même et que l’on voit par conséquent définir, ce qu’il lui plaît d’appeler le taux naturel du salaire «   le prix nécessaire pour permettre aux travailleurs, l’un dans l’autre, de subsister et de perpétuer leur espèce, sans augmentation ou diminution (17),   » en d’autres termes le prix qui permettra à quelques-uns de s’enrichir et de voir leur espèce s’accroître, tandis que d’autres, exposés à tous les dangers, meurent de faim ou de soif. Tels sont les enseignements d’un système qui a conquis légitimement le nom de science SINISTRE, science dont l’étude a conduit Sismondi à poser cette question : «   La richesse est-elle donc tout, et l’homme n’est-il donc absolument rien  ? » Aux yeux de l’économie politique moderne, il n’est rien et ne peut être rien, puisqu’elle ne tient pas compte des qualités par lesquelles il se distingue de la brute, et qu’elle est amenée, conséquemment, à le regarder simplement comme un instrument à employer par le capital, afin de permettre au possesseur de ce capital d’obtenir une compensation pour l’usage qu’il en fait  !


«   Plusieurs économistes, a dit un économiste français distingué, choqué du caractère matérialiste donné à ce qu’on a appelé la science économique, s’expriment en des termes qui feraient croire que les hommes ont été faits pour les produits, et non les produits pour les hommes (18). » Et c’est à une semblable conclusion que doivent arriver tous ceux qui commencent par la méthode de l’analyse, et finissent par l’exclusion de toutes les qualités élevées et distinctives de l’homme.


§ 6. Toutes les sciences et toutes leurs méthodes se trouvent comprises dans la Sociologie. L’analyse conduit à la synthèse.[modifier]

— La science est une et indivisible. Les relations économiques des hommes exigent des formules mathématiques pour les convertir en vérités systématiques. Les lois de la société ne sont pas établies d’une manière fixe. Les termes employés par les théoriciens ne sont pas suffisamment définis et sont équivoques.


Avec le progrès des connaissances, nous arrivons à passer graduellement du composé au simple, de ce qui est abstrait et épineux, à ce qui est clair et ce qui s’apprend facilement. Grâce à Descartes, nous sommes assurés que «   toutes les idées simples sont vraies » et nous pouvons retrouver partout l’évidence de ce fait dans la magnifique simplicité et l’étendue merveilleuse des propositions de la science, propositions qui sont elles-mêmes le résultat d’une longue induction, conduisant à la connaissance de grandes vérités  ; lesquelles ne sont pas perceptibles tout d’abord, mais qui, une fois proclamées, sont assez concluantes pour clore presque immédiatement et à jamais toute discussion à leur égard. La chute d’une pomme conduisit Newton à la loi de la gravitation, et c’est à la découverte de cette loi que nous devons l’étonnante perfection de l’astronomie moderne. L’identité bien établie de la foudre et de l’électricité a servi de base à la science, grâce au secours de laquelle nous avons pu disposer en maîtres des services d’une grande puissance naturelle, qui a remplacé tous les moyens imaginés par l’homme. Kepler, Galilée, Newton, Franklin, eussent échoué dans tous leurs efforts pour étendre le domaine de la science, s’ils avaient suivi la méthode adoptée par M. Comte, «   dans sa tentative pour établir un système de science sociale.  »


La méthode dont nous parlons remplace-t-elle entièrement la méthode à priori  ? Parce que nous procédons d’après l’analyse, nous interdisons-nous nécessairement la synthèse  ? En aucune façon. L’une est la préparation indispensable de l’autre. C’est par l’observation attentive de faits particuliers que M. Le Verrier fut conduit à cette grande généralisation scientifique  : qu’une planète nouvelle et non observée jusqu’alors devait exister, dans une certaine région des cieux  ; et cette planète y fut presque aussitôt découverte. C’est par suite de l’analyse attentive des diverses terres que Davy put annoncer ce fait si important, que toutes les terres ont une base métallique  ; et c’est là un des plus grands exemples de généralisation que l’on puisse citer, l’un de ceux dont la vérité se confirme plus solidement de jour en jour. Goëthe a parfaitement défini les deux méthodes, lorsqu’il a dit «   que la synthèse et l’analyse étaient la systole et la diastole de la pensée humaine et qu’elles étaient pour lui, comme une seconde manière de respirer, jamais isolée, soumise à un mouvement continuel de pulsation. Le vice de la méthode à priori, dit l’auteur auquel nous empruntons ce passage, lorsqu’elle s’écarte du droit chemin, ne consiste pas en ce qu’elle devance les faits et anticipe sur les conclusions tardives de l’expérience, mais en ce qu’elle se déclare satisfaite de ses propres sentences, ou ne recherche qu’une confrontation partielle et hâtive avec les faits  : c’est ce que Bacon appelle notions temerè è rebus abstractas, (les idées isolées inconsidérément des faits) (19). »


Si la science est une et indivisible, la méthode pour étudier doit être, conséquemment, une. Qu’il en soit ainsi, en ce qui concerne toutes les branches de connaissances sur lesquelles repose la science sociale, c’est-à-dire la physique, la chimie et la physiologie, c’est ce qu’on ne peut guère mettre en doute aujourd’hui  ; mais ce n’est que tout récemment qu’on a eu raison de croire que cette relation réciproque existait. A chaque nouvelle découverte, le rapprochement devient plus étroit, et en même temps que chacune d’elles a lieu, nous apercevons combien les faits acquis à toutes les branches les plus anciennes et les plus abstraites de nos connaissances se relient intimement à la marche progressive de l’homme vers cet état de développement auquel il semble avoir été destiné. De moment en moment, à mesure qu’il acquiert un empire plus étendu sur les diverses forces qui existent dans la nature, il devient capable de vivre en rapport plus immédiat avec son semblable, d’obtenir des quantités plus considérables de subsistances et de vêtements, d’améliorer ses modes de pensée et d’action, et de fournir une instruction plus profitable à la génération destinée à lui succéder. La connaissance qui conduit à de pareils résultats n’est que la base sur laquelle nous devons édifier nécessairement, lorsque nous entreprenons de fonder cette division plus élevée appelée science sociale  ; et l’instrument qui a été employé avec tant de succès, pour jeter les fondations, ne peut qu’être reconnu également utile pour construire l’édifice lui-même.


Les mathématiques doivent être appliquées, dans la science sociale, ainsi qu’elles le sont maintenant, dans toutes les autres branches de recherches, et plus on se sert des mathématiques, plus la science sociale prend la forme d’une science réelle, et plus on démontre combien sont intimes les relations de celle-ci avec d’autres branches de nos connaissances. La loi de Malthus a été le premier exemple de l’application des mathématiques, et si elle s’était trouvée vraie, elle eût donné à l’économie politique une précision qui, jusqu’à ce jour, lui avait complètement fait défaut, en faisant dépendre directement le progrès de l’homme de la présence ou de l’absence de certaines forces sur le sol où il vivait. Il en a été de même de la célèbre théorie de la rente de M. Ricardo, en vertu de laquelle fut établi ce qu’il pensait être la division naturelle des produits du travail entre les travailleurs et les chefs d’industrie, ou les propriétaires du sol qui donnait ces produits. La méthode régulatrice de ces deux grandes lois était exacte, le fait seul de l’avoir adoptée a placé justement leurs auteurs au premier rang des économistes, et a donné à leurs ouvrages une influence que n’a jamais exercée aucun des auteurs qui ont écrit sur la science économique. Bien qu’ils soient tombés dans cette erreur dont nous avons parlé plus haut, qui consiste «   à ne rechercher qu’une confrontation partielle et hâtive avec les faits  » et que, conséquemment, ils aient fourni au monde des théories positivement contraires à la vérité, nous ne pouvons méconnaître quel avantage infini fût résulté pour le progrès de la science d’avoir les faits subordonnés à ces rapports, s’ils eussent été réels, ni de quelle importance il doit être d’avoir les faits réels, soumis à des rapports de cette nature, toutes les fois que cela est possible.


Prenons pour exemple la proposition suivante  :


Dans la première période de la société, lorsque la terre est abondante et que la population est relativement peu considérable, le travail est improductif et sur le faible produit qui en résulte, le propriétaire du sol ou un autre capitaliste prélève une large proportion, n’en laissant qu’une très-mince au travailleur. Cette proportion plus large ne donne pourtant qu’une faible quantité, et le travailleur et le capitaliste sont pauvres tous deux  ; et le premier à ce point qu’on l’a vu partout être l’esclave du second. Cependant la population et la richesse augmentant, et le travail devenant plus productif, la part du propriétaire du sol diminue en proportion, mais s’accroît en quantité. La part du travailleur augmente, non-seulement en quantité, mais aussi en proportion  ; et plus a lieu rapidement l’augmentation de productivité de son travail, plus est considérable la proportion de la quantité augmentée qui lui reste en définitive  ; et de cette façon, en même temps que les intérêts de tous deux sont dans une parfaite harmonie réciproque, il y a une tendance constante à l’établissement d’une égalité de condition  ; l’esclave de la première période devient l’homme libre de la seconde.


Si l’on admet la vérité de notre assertion (et s’il en est ainsi, elle établit directement le contraire de ce qui a été avancé par Malthus et Ricardo), nous avons ici l’expression distincte d’un rapport mathématique entre les variations concomitantes de la puissance de l’homme et de la matière  ; de l’homme représentant seulement ses propres facultés, et de l’homme représentant les résultats accumulés des facultés humaines s’exerçant sur la matière et les forces qui lui sont inhérentes. Le problème de la science sociale et celui qu’ont tenté de résoudre ces auteurs consiste à savoir quels sont les rapports de l’homme et du monde matériel extérieur. Ces rapports changent, ainsi que nous le voyons, les hommes, dans certains pays, devenant d’année en année et de plus en plus les maîtres, et dans d’autres pays, les esclaves de la nature.


De quelle manière arrive-t-il que ces changements s’accomplissent  ? Il nous faut une réponse mathématique à cette question, et jusqu’à ce qu’elle soit donnée, ainsi qu’on croit qu’elle se trouve dans la très-simple proposition énoncée ci-dessus, l’économie politique ne peut avoir, avec la science sociale, d’autres rapports que ceux qui existent entre les observations des pâtres chaldéens et l’astronomie moderne.


On peut dire à peine que la science sociale ait une existence. Pour qu’elle pût exister, il serait nécessaire de posséder d’abord les connaissances physiques, chimiques et physiologiques qui nous permettraient d’observer comment il se fait que l’homme est capable d’acquérir la puissance sur les diverses forces destinées à son usage, et de passer de l’état d’esclave à celui de maître de la nature. «   L’homme, dit Goëthe, ne se connaît qu’autant qu’il connaît la nature extérieure,   » et il a fallu que les parties les plus abstraites et les plus générales de nos connaissances acquissent un haut degré de développement avant de pouvoir aborder avec fruit l’étude des parties éminemment concrètes et spéciales, et la science infiniment variable des lois qui régissent l’homme dans ses rapports avec le monde extérieur et avec ses semblables. La chimie et la physiologie sont toutes deux de date récente. Il y a cent ans, les hommes n’avaient aucune connaissance sur la nature de l’air qu’ils respiraient, et c’est dans cette période qu’Haller a jeté les fondements de la science physiologique de nos jours. En physique même, la doctrine d’Aristote, la doctrine des quatre éléments, régnait encore dans un grand nombre d’écoles, et probablement subsiste encore dans quelques régions placées aux confins extérieurs de la civilisation. Dans un tel état de choses, il ne pouvait guère se faire de progrès qui amenât à acquérir la connaissance de ce fait  : combien il était au pouvoir de l’homme de forcer la terre à lui fournir les subsistances nécessaires pour une population constamment croissante  ; et sans cette connaissance, il ne pouvait rien exister qui ressemblât à la science sociale.


La science exige des lois, et les lois ne sont que des vérités universelles, des vérités auxquelles on ne peut trouver d’exceptions. Celles-ci obtenues, l’harmonie et l’ordre remplacent le chaos, et nous arrivons, dans toute branche de la science, à reconnaître aussi bien les effets comme résultats naturels de certaines causes définies, et à prévoir la réapparition d’effets analogues lorsque des causes semblables se rencontreront, à les reconnaître aussi bien, disons-nous, que le premier homme lorsqu’il eut définitivement lié dans sa pensée la présence et l’absence de la lumière au lever et au coucher du soleil.


Y a-t-il, cependant, dans la science sociale une proposition dont la vérité soit admise universellement  ? Il n’en existe pas une seule. Il y a cent ans on estimait que la force d’une nation tendait à s’accroître avec l’augmentation de sa population  ; mais on nous enseigne aujourd’hui que cette augmentation entraîne avec elle la faiblesse au lieu de la force. Chaque année nous avons de nouvelles théories sur les lois de la population et de nouvelles modifications à celles qui ont vieilli  ; et la question relative aux lois qui régissent la distribution des produits, entre le propriétaire du sol et celui qui l’occupe, se discute aujourd’hui avec autant de vigueur qu’il y a cinquante ans. Parmi les disciples de MM. Malthus et Ricardo, à peine en trouverait-on deux qui s’entendissent sur ce que leurs maîtres ont eu réellement l’intention d’enseigner. Un jour, on nous dit que la doctrine Ricardo-Malthusienne est morte, et le lendemain nous apprenons que douter de sa vérité est une preuve d’ignorance  ; et cependant les personnes auxquelles nous devons toutes ces connaissances appartiennent à la même école d’économistes (20). Les avocats les plus décidés de la suppression de toute entrave lorsqu’il s’agit du commerce des draps, se retrouvent parmi les adversaires les plus intraitables de la liberté, s’il s’agit du commerce de l’argent  ; et c’est parmi les partisans les plus enthousiastes de la concurrence pour la vente des marchandises qu’on trouve les adversaires les plus décidés de la rémunération vénale du temps et des talents du travailleur. Les maîtres de la science qui se réjouissent de toute circonstance, tendant à augmenter le prix du drap et du fer, comme amenant l’amélioration de la condition humaine, se trouvent aux premiers rangs parmi ceux qui repoussent l’augmentation dans le prix attribué aux services du travailleur, comme tendant à diminuer le pouvoir de MAINTENIR le commerce. D’autres qui professent le principe de la non-intervention du gouvernement, lorsqu’elle s’adresse à la diffusion des connaissances parmi le peuple, sont les défenseurs les plus résolus de la convenance de cette intervention, si elle s’adresse à des mesures qui amènent la guerre et la destruction. Tout n’est donc que confusion et rien n’est établi solidement. Il suit de là nécessairement que le monde regarde tranquillement ce spectacle, attendant le moment où les professeurs arriveront à s’entendre quelque peu, réciproquement, sur ce qu’il faut croire.


Pour obtenir ce résultat, il est indispensable qu’ils arrivent à comprendre le sens des diverses expressions d’un usage courant, et l’on n’a fait encore aucun pas vers ce but. «   Le grand défaut d’Adam Smith, et de nos économistes en général, dit l’archevêque de Dublin, Whateley, c’est le manque de définitions. Et, pour preuve de ce qu’il avance, il présente à ses lecteurs les définitions nombreuses et profondément différentes données par les professeurs les plus distingués, et relatives aux termes si importants de valeur, richesse, travail, capital, rentes, salaires et profit  ; et Whateley démontre que, faute de conceptions claires, le même mot est employé par le même auteur, en certain cas, dans un sens complètement contradictoire avec celui qu’il lui donne dans un antre cas. Il pourrait, ainsi qu’il le dit avec beaucoup de vérité, ajouter à cette nomenclature une foule d’autres termes «   que l’on emploie souvent sans plus d’explication, ou sans avoir l’air de se douter qu’ils en méritent plus que s’il s’agissait du mot triangle ou du chiffre vingt (21).  » Et, par suite, il arrive, ainsi que nous le démontrerons plus tard, que des mots qui ont la plus grande importance sont employés par des auteurs distingués comme étant complètement synonymes, lorsque, en réalité, ils expriment des idées non-seulement différentes, mais positivement contraires.


§ 7. La science sociale, qui contient et concrète toutes les autres, attend encore son propre développement.[modifier]

— Obstacles qu’elle rencontre. L’étude métaphysique de l’homme doit être remplacée par son étude méthodique. Les lois physiques et les lois sociales sont indivisibles dans l’étude de la société, tous les phénomènes de cet unique sujet ne formant qu’une seule science.


Les causes de l’existence d’un état de choses semblable s’expliquent facilement. Parmi toutes les autres sciences, la science sociale est la plus concrète et la plus spéciale, celle qui dépend le plus des branches plus anciennes et plus abstraites de nos connaissances, celle dans laquelle il est le plus difficile de recueillir et d’analyser les faits, et, par conséquent, la dernière qui fait son apparition sur la scène du-monde. Parmi toutes les sciences, c’est également la seule qui affecte les intérêts des hommes, leurs sentiments, leurs passions, leurs préjugés, et, conséquemment, la seule dans laquelle il est très-difficile de trouver des individus comparant des faits, uniquement dans le but d’en-déduire la connaissance qu’ils sont destinés à fournir. Traitant, ainsi qu’elle le fait, des rapports réciproques de l’homme avec ses semblables, il lui faut lutter partout contre les attaques des individus qui recherchent la jouissance du pouvoir et du privilège aux dépens des autres hommes. Le souverain tient en faible estime la science qui enseigne, à ses sujets, à mettre en doute qu’il exerce justement son pouvoir par la grâce de Dieu. Le soldat ne peut croire à une science qui songe à anéantir son métier, ni le partisan du monopole accepter volontiers les avantages de la concurrence. L’homme d’État vit en dirigeant les affaires de la société, et il n’a qu’un médiocre désir de voir les membres de cette société instruits sur la direction de leurs propres affaires. Tous ces individus tirent profit de l’enseignement du mensonge, et, conséquemment, regardent d’un œil défavorable ceux qui cherchent à enseigner la vérité. Le propriétaire du sol croit à une certaine doctrine, et son tenancier à une autre, et, en même temps, celui qui alloue le salaire envisage toutes les questions d’un point de vue directement opposé à celui où se place l’individu qui reçoit ce même salaire.


C’est ici que nous nous trouvons en face d’une difficulté contre laquelle, ainsi que nous l’avons déjà dit, aucune autre science n’a eu à lutter. L’astronomie, pour se frayer sa voie, et arriver à la hauteur merveilleuse où nous la voyons aujourd’hui, n’a rencontré qu’une opposition momentanée de la part des écoles, par la raison qu’aucun individu n’était intéressé personnellement à continuer d’enseigner la révolution du soleil autour de la terre. Pendant un certain temps les professeurs, laïques et spirituels, se montrèrent disposés à nier le mouvement de celle-ci  ; mais le fait demeura prouvé et l’opposition cessa. Il en fut de même également lorsque la géologie enseigna, pour la première fois, que la terre existait depuis bien plus longtemps qu’on ne l’avait cru jusqu’alors. Les écoles qui représentaient le passé agirent alors ainsi qu’elles l’avaient fait du temps de Copernic et de Galilée, dénonçant comme hérétiques tons les individus qui mettaient en doute l’exactitude de la chronologie admise  ; mais bien qu’il se soit écoulé peu de temps depuis cette époque, l’opposition a déjà disparu. Les Franklin, les Dalton, les Wollaston, les Berzelius, ont poursuivi leurs recherches sans redouter les attaques  ; car il était peu probable que leurs découvertes dussent faire tort à la bourse des propriétaires de terres, des marchands ou des hommes d’État. La science sociale, cependant, se trouve encore la plupart du temps entre les mains des hommes des écoles, et partout soutenue par ceux qui tirent profit de l’ignorance et de la faiblesse du peuple.


Les hommes qui occupent des chaires, en Autriche et en Russie, ne peuvent enseigner ce qui est défavorable aux droits divins des rois, ou favorable à l’accroissement de la puissance populaire. Les doctrines des écoles françaises varient de temps à autre, selon que le despotisme cède devant le peuple ou le peuple devant le despotisme. L’aristocratie territoriale de l’Angleterre s’est montrée satisfaite le jour où Malthus la convainquit que la pauvreté et la misère des classes populaires résultaient, nécessairement, d’une grande loi émanant d’un Créateur qui n’est que sagesse et bienveillance, et l’aristocratie industrielle n’est pas moins satisfaite lorsqu’elle voit établi (au moins le pense-t-elle) ce fait, que les intérêts généraux du pays doivent être favorisés par des mesures qui ont pour but la production d’une quantité abondante de travail à bon marché, c’est-à-dire mal rétribué.


Le système de l’union américaine étant fondé sur l’idée d’une égalité politique complète, nous serions peut-être autorisés à attendre de nos professeurs quelque chose de différent, sinon même de meilleur  ; mais dans ce cas nous serions généralement désappointés. A quelques faibles exceptions près, nos professeurs enseignent la même science sociale que celle qui est enseignée à l’étranger par les hommes qui vivent de l’inculcation dans les esprits des droits divins de la royauté  ; et ils démontrent que les individus doivent se gouverner par eux-mêmes à l’aide de livres où leurs élèves apprennent  : que plus la tendance vers l’égalité augmente, plus augmente aussi la haine entre les diverses classes dont la société se compose. La science sociale, telle qu’on l’enseigne dans les collèges de l’Amérique du nord et de l’Europe, se trouve aujourd’hui au niveau de la chimie dans la première partie du siècle dernier, et elle demeurera telle, aussi longtemps que ceux qui l’enseignent continueront à ne regarder qu’au dedans d’eux-mêmes et à inventer des théories an lieu de porter leurs regards au dehors, sur le laboratoire de l’univers, pour rassembler des faits dans le but de découvrir des lois. En l’absence de ces lois, ils répètent constamment des phrases qui n’ont aucun sens réel et qui tendent, ainsi que Goëthe le dit avec tant de vérité, «   à ossifier les organes de l’intelligence,   » non-seulement d’eux-mêmes, mais encore de leurs auditeurs (22).


L’état dans lequel existe aujourd’hui la science sociale est celui que M. Comte appelle ordinairement l’état métaphysique, et elle continuera à y demeurer, jusqu’au jour où ceux qui l’enseignent ouvriront les yeux pour reconnaître ce fait, qu’il n’existe qu’un système de lois destiné à régir toute la matière, sous quelque forme que celle-ci se présente  ; charbon de terre, arbre, cheval ou homme, et qu’il n’y a également qu’une manière d’en étudier toutes les divisions. «   La feuille, dit un écrivain moderne, est à la plante ce qu’un petit monde est au vaste univers, la plante en miniature  ; une loi commune les régit toutes deux, et conséquemment toutes les dispositions que nous trouvons dans les parties dont se compose la feuille, nous devons nous attendre à les retrouver dans les parties de la plante, et VICE VERSA.  » Il en est de même de l’arbre de la science avec ses nombreuses branches  ; ce qui est vrai de sa racine ne peut être qu’également vrai de ses feuilles et de son fruit. Les lois de la science physique sont également celles de la science sociale  ; à chaque effort que nous tentons pour découvrir la première, nous ne faisons que nous frayer la route pour découvrir la dernière. «   Les générations successives de l’espèce humaine, dit Pascal, à travers le cours des âges, doivent être regardées comme un seul homme, vivant toujours et apprenant sans cesse.  » Et parmi les hommes qui ont le plus largement contribué à la fondation d’une véritable science sociale, il faut ranger les maîtres éminents auxquels nous avons de si grandes obligations pour le merveilleux développement de la physique, de la chimie et de la physiologie dans les siècles passés et de nos jours.


L’homme moderne est donc celui qui possède le plus de cette connaissance des actes sociaux, nécessaire pour comprendre les causes des effets si variés enregistrés dans les pages de l’histoire, et pour prédire ceux qui résulteront dans l’avenir des causes existant aujourd’hui. L’homme des premiers âges du monde ne possédait guère de la science que l’instrument nécessaire pour l’acquérir, et ce qu’il en acquérait était d’un caractère purement physique et très-limité dans ses proportions. L’homme de nos jours n’est pas seulement en possession de la science physique, et dans une proportion prodigieuse si on la compare à celle qui existait il y a un siècle  ; mais il y a ajouté les sciences chimique et physiologique qui, alors, étaient à peine connues, et il a prouvé que les lois qui régissent les premières et en même temps les plus abstraites, sont également celles qui régissent les sciences plus concrètes et spéciales. Si donc cette idée de Pascal est vraie, que nous devons considérer la succession indéfinie des générations humaines comme un seul homme, ne doit-il pas arriver que les lois de toutes les branches les plus anciennes et les plus abstraites de la science se trouvent également vraies, en ce qui concerne la science éminemment concrète et spéciale qui embrasse les rapports de l’homme en société  ; et qu’en conséquence, il sera démontré que toutes les sciences n’en forment qu’une seule dont les parties diffèrent, comme les couleurs du spectre solaire, mais produisant ainsi que le rayon du soleil, lorsqu’on ne l’a pas décomposé, une seule lumière blanche et éclatante.


Démontrer que les choses se passent ainsi, tel est l’objet du présent ouvrage.


CHAPITRE II.

DE L’HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE.[modifier]

§ 1. L’association est essentielle à l’existence de l’homme ; comme les planètes gravitent l’une vers l’autre, de même l’homme tend à se rapprocher de son semblable.[modifier]

— Les centres locaux équilibrent et répartissent les masses selon les lois de l’ordre et de l’harmonie. La centralisation et la décentralisation sont analogues et également nécessaires, parmi les planètes et au sein des sociétés. Preuves tirées de l’histoire des nations. La liberté d’association maintenue par la balance des attractions. Le bien-être des individus et des agglomérations sociales dépend de leur somme de liberté.


L’homme, élément MOLÉCULAIRE de la société, est le sujet de la science sociale. Il partage avec les autres animaux le besoin de manger, de boire et de dormir, mais son besoin le plus impérieux est celui de l’association avec ses semblables. Né le plus faible et le plus dépendant de tous les animaux, il exige le plus de soins dans son enfance et doit son vêtement à des mains étrangères, tandis que la nature le fournit aux oiseaux et aux quadrupèdes. Capable d’atteindre le plus haut degré de science, il vient au monde dénué même de cet instinct qui enseigne à l’abeille et à l’araignée, à l’oiseau et au castor à construire leurs demeures et à pourvoir à leur subsistance. Dépendant de sa propre expérience et de celle des autres pour tout ce qu’il connaît, il a besoin du langage pour le mettre à même, ou de retenir les résultats de ses propres observations, ou de profiter de celles des autres ; et sans l’association, il ne peut exister aucune espèce de langage. Créé à l’image de celui qui l’a fait, il devait participer à son intelligence, mais ce n’est qu’au moyen des idées qu’il peut mettre à profit les facultés dont il a été doué ; et sans le langage il ne peut exister d’idées — ni pouvoir de penser. Sans le langage, il doit donc demeurer dans l’ignorance des facultés qui lui ont été accordées pour remplacer la force du bœuf et du cheval, la vitesse du lièvre et la sagacité de l’éléphant, et rester inférieur aux brutes. Pour que le langage existe, il faut qu’il y ait association et réunion d’hommes avec leurs semblables  ; et c’est à cette condition seulement que l’homme peut être considéré comme tel ; ce n’est qu’à cette condition que nous pouvons concevoir l’être auquel nous attachons l’idée d’homme. «   Il n’est pas bon que l’homme vive seul, a dit le Créateur,   » et nous ne le trouvons jamais vivant dans cet état ; les souvenirs les plus anciens du monde nous présentent des êtres vivant réunis et employant des mots pour exprimer leurs idées. D’où sont venus ces mots ? D’où est venu le langage ? Nous pourrions, avec tout autant de raison, demander pourquoi le feu brûle-t-il ? Pourquoi l’homme voit-il, sent-il, entend-il, marche-t-il. Le langage échappe à ses lèvres, par une inspiration de la nature, et le pouvoir d’employer les mots est une faculté essentielle qui lui est propre, et qui le rend capable d’entretenir commerce avec ses semblables et en même temps apte à cette association sans laquelle le langage ne peut exister. Les mots société et langage représentent à l’esprit deux idées distinctes, et, toutefois, aucun effort de notre esprit ne pourrait nous faire concevoir l’existence de l’une sans y joindre celle de l’autre.


Le sujet de la science sociale est donc l’homme, c’est-à-dire l’être auquel ont été accordées la raison et la faculté d’individualiser les sons, de manière à donner une expression à toutes les variétés d’idées, et qui a été placé dans une position où il peut exercer cette faculté. Isolez-le, et avec le pouvoir de la parole, il perd le pouvoir de raisonner, et avec celui-ci, la qualité distinctive de l’homme. Rendez-le à la société, et en recouvrant la puissance du langage, il devient de nouveau l’homme qui raisonne.


Ici se présente la grande loi de la gravitation moléculaire, comme condition indispensable de l’existence de cet être que nous connaissons sous le nom d’homme. Les particules de matière ayant chacune une existence indépendante, l’atome d’oxygène ou d’hydrogène est aussi parfait et aussi complet qu’il pourrait l’être, s’il était réuni à des millions d’atomes semblables à lui. Le grain de sable est parfait, soit qu’il vole emporté par le vent, ou qu’il demeure avec d’autres grains de sable sur les rivages du vaste Océan Atlantique. L’arbre et l’arbuste, transportés de pays éloignés et placés seuls dans une serre, produisent les mêmes fruits et donnent les mêmes odeurs qu’au moment où ils se trouvaient dans les bois d’où ils ont été transplantés. Le chien, le chat et le lapin, pris individuellement, possèdent toutes leurs facultés, placés dans un état d’isolement complet. Il n’en est pas ainsi à l’égard de l’homme. L’homme sauvage, partout où on l’a rencontré, a toujours prouvé que, non-seulement il était privé de la faculté de raisonner, mais privé également de l’instinct qui, chez les autres animaux, remplace la raison, et par conséquent, de tous les êtres, le plus dénué de ressources.


L’homme tend, nécessairement, à graviter vers son semblable. De tous les animaux, il est le plus disposé à se réunir en troupeau, et plus est considérable le nombre d’hommes réunis dans un espace donné, plus grande est la force d’attraction que ce centre exerce, ainsi qu’on l’a vu par l’exemple des grandes villes de l’ancien monde, telles que Ninive et Babylone, ainsi qu’on le voit aujourd’hui à Paris, à Londres, à Vienne, à Naples, à Philadelphie, à New-York et à Boston. Là, comme partout ailleurs, la gravitation est en raison inverse de la distance.


Les choses étant ainsi, comment se fait-il que tous les membres de la famille humaine ne tendent pas à se réunir sur un seul point de la terre ? C’est en vertu de l’existence de la même loi simple et universelle, grâce à laquelle se maintient l’ordre magnifique du système dont notre planète forme une partie. Nous sommes environnés de corps de diverses dimensions, et quelques-uns d’entre eux sont eux-mêmes pourvus de satellites, chacun ayant son centre local d’attraction, au moyen duquel ses parties sont maintenues dans leur union. S’il était possible que cette puissance d’attraction fut annihilée, les anneaux de Saturne, les lunes de notre terre et de Jupiter, se briseraient en morceaux et tomberaient comme une masse de ruines, sur les corps auxquels ils servent maintenant de satellites. C’est ce qui a lieu par rapport aux planètes elles-mêmes. Quelques petits que soient les astéroïdes, chacun a en lui-même un centre particulier d’attraction qui lui permet de conserver sa forme et sa substance, malgré l’attraction supérieure des corps plus considérables qui l’entourent de toutes parts.


Il en est de même dans notre univers. — Considérez les centres d’attraction vers lesquels les hommes gravitent, centres dont quelques-uns exercent plus ou moins d’influence. Londres et Paris peuvent être envisagés comme les soleils rivaux de notre système planétaire, chacune de ces villes exerçant une attraction puissante ; et sans l’existence de l’attraction, en sens contraire, de centres particuliers, tels que Vienne et Berlin, Florence et Naples, Madrid et Lisbonne, Bruxelles et Amsterdam, Copenhague, Stockholm et Saint-Pétersbourg, l’Europe offrirait le spectacle d’un vaste système de centralisation, dont la population tendrait toujours vers Londres et Paris, pour y faire tous ses échanges et par suite en recevoir ses lois. Il en est de même aussi dans l’Union. Tout le monde s’aperçoit combien est puissante, même aujourd’hui, la tendance qui porte les populations vers New-York, malgré l’existence de centres locaux d’attraction que leur offrent les villes de Boston, de Philadelphie, Baltimore, Washington, Pittsburg, Cincinnati, Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, Augusta, Savannah et Charlestown, et les nombreuses capitales des États qui forment l’Union. Si nous arrivions à ne plus tenir compte de ces centres d’attraction et à établir à New-York un gouvernement central semblable à ceux d’Angleterre, de France ou de Russie, non-seulement cette ville prendrait un développement pareil à celui de Londres, mais bientôt même il le dépasserait, et l’effet qui en résulterait serait le même que l’effet produit dans le monde astronomique par une série de faits analogues. Les gouvernements locaux tomberaient en pièces, et tous les atomes dont ils se composaient tendraient, tout d’abord, à se porter vers le nouveau centre de gravitation qui aurait été produit ainsi. L’association locale et volontaire formée pour les divers besoins de la vie, au milieu de ce qui ne serait plus alors que les provinces d’un grand état central, cesserait d’exister  ; mais, à sa place, on ne retrouverait plus que l’association forcée entre des maîtres, d’un côté, et des subordonnés de l’autre. Toute localité environnante qui aurait besoin de faire tracer une route ou construire un pont, d’établir une banque ou d’obtenir le redressement de ses griefs, serait conséquemment obligée d’adresser sa demande à la grande ville, placée à plusieurs centaines de milles et de rétribuer une armée de fonctionnaires avant de pouvoir obtenir l’autorisation désirée, ainsi que cela se pratique aujourd’hui en France. Toute association qui aurait à souffrir de taxes trop lourdes ou d’autres mesures vexatoires dont elle voudrait être allégée, chercherait à se faire entendre, mais sa voix serait étouffée par celle des hommes qui profitent de pareils abus, ainsi qu’on le voit aujourd’hui à l’égard des plaintes adressées au Parlement de l’Irlande ou de l’Inde. Au lieu de se transporter comme aujourd’hui à la petite capitale de leur État, située dans leur voisinage immédiat, et d’obtenir, sans frais, les lois nécessaires, ils se verraient forcés d’employer des agents pour la négociation de leurs affaires  ; et ces agents, ainsi que cela a lieu maintenant en Angleterre, amasseraient des fortunes énormes aux dépens des pauvres pétitionnaires placés à de si grandes distances. On assiste déjà à beaucoup de faits pareils, à Washington, et cependant combien cela est insignifiant si on le compare à ce qui arriverait, si toutes les affaires traitées par les législatures d’États et les bureaux de comtés rentraient dans les attributions du Congrès, ainsi que cela a lieu aujourd’hui pour le Parlement britannique !


La tendance de la capitale d’un État à la centralisation est, à son tour, considérablement neutralisée par l’existence de centres opposés d’attraction dont le siège se trouvé dans les divers comtés, et dans les nombreux bourgs et villes de l’Union, chacune gouvernant ses affaires personnelles et offrant des lieux où les populations des divers districts et de tout le pays même se rencontrent et se mettent en contact, pour l’échange des produits matériels ou intellectuels de leur travail. Annulez les centres dont nous parlons, centralisez les pouvoirs des villes et des comtés dans les législatures d’État, et la puissance de l’association locale — dans l’étendue des États, se trouvera en grande partie annihilée. La capitale d’un État, ou celle de l’Union, se développerait rapidement, ainsi que le ferait le soleil, si l’attraction particulière des planètes était supprimée. La splendeur de tous deux s’accroîtrait considérablement, mais dans l’espace maintenant traversé par les planètes le mouvement cesserait d’exister, ainsi que cela arriverait dans l’étendue de l’Union, si elle dépendait d’un centre unique ; et sans mouvement il ne peut y avoir ni association, ni force, ni conséquemment progrès.


Il y a plus, avec le développement de la centralisation, on verrait une diminution dans la force neutralisante qui maintient les familles réunies malgré l’attraction exercée par la capitale. Tout ce qui tend à l’établissement de la décentralisation et à la production de l’emploi local, du temps et du talent, tend aussi à donner de la valeur à la terre, à en favoriser la division et à permettre aux parents et aux enfants de rester plus étroitement unis entre eux, et plus sont forts les liens qui relient les membres des diverses familles dont la société se compose, plus sera complète la révolution qu’elles accompliront sur leur axe, et plus sera considérable l’attraction au sein des agglomérations sociales qui constituent l’État. Tout ce qui, au contraire, tend à la diminution du travail local, tend aussi à immobiliser le sol, à rompre les liens de famille et à favoriser l’érection de grandes villes aux dépens du pays tout entier, ainsi que nous l’avons vu en Italie, en Irlande, dans l’Inde et en Angleterre, et ainsi qu’on le voit aujourd’hui dans ce fait du développement rapide de nos villes, accompagné, comme cela a toujours lieu, par suite de l’exil volontaire de nos populations dans des parties lointaines du territoire, d’une diminution constante dans la faculté d’associer et de combiner leurs efforts.


L’histoire nous fournit à chaque page la preuve que la tendance à l’association, cette tendance sans laquelle l’être humain ne peut devenir l’être auquel nous appliquons la dénomination d’homme, s’est développée partout avec l’accroissement du nombre et de la force des centres locaux d’attraction et a décliné avec eux. De pareils centres se trouvaient dans presque toutes les Îles de la Grèce, tandis que la Laconie et l’Attique, la Béotie et Argos, l’Arcadie et l’Élide, Mégare et Corinthe pouvaient se féliciter d’avoir leurs centres propres et individuels. L’association locale y existait à un degré qui n’avait pas encore été égalé dans le monde  ; et cependant la tendance à l’association générale se manifestait dans la fondation des jeux Isthmiques et Néméens, et de ces jeux Olympiques plus célèbres encore, qui attiraient et réunissaient tous les hommes distingués par leurs facultés physiques ou intellectuelles, non-seulement dans les États et les villes de la Grèce même, mais encore jusqu’au fond de l’Italie et de l’Asie. Nous trouvons dans la ligue des Amphictyons une nouvelle preuve de la tendance à l’association générale, comme conséquence de l’association locale  ; mais là, malheureusement, l’idée ne fut pas complètement développée. La puissance d’attraction de ce soleil du système social ne fut pas suffisante pour maintenir l’ordre dans le mouvement des planètes qui, par suite, s’élancèrent follement hors de leur orbite et s’entrechoquèrent.


C’est à raison de l’action égale des forces contraires que le monde céleste peut nous révéler une harmonie si merveilleuse et un mouvement si continu  ; et c’est au même principe développé dans notre pays, à un degré plus considérable que dans aucun autre pays de la terre, que nous devons de constater que l’histoire de l’Union n’a présenté aucun cas de guerre civile, en même temps qu’elle a présenté une somme d’activité pacifique bien supérieure à celle qui existe ailleurs. Détruisez les gouvernements d’États et centralisez le pouvoir entre les mains du gouvernement général, et vous aurez pour résultat une diminution constante dans la puissance d’association volontaire en vue des travaux de la paix, et un accroissement dans la tendance à l’association forcée ayant la guerre pour but. Détruisez le gouvernement central et les conflits entre les divers états deviendront inévitables. Les populations de la Grèce avaient encore à apprendre toutes ces vérités, et les conséquences s’en retrouvent dans les guerres fréquentes qui éclataient entre les états et les villes ; résultat de l’établissement d’un gouvernement fortement centralisé, maître absolu des dépenses demandées au trésor public, qui se remplissait des impôts levés sur mille cités sujettes. Depuis lors ces cités perdirent le pouvoir de s’associer pour la détermination de leurs droits respectifs et durent recourir, pour obtenir justice, aux tribunaux d’Athènes. C’est à Athènes que s’adressaient tous ceux qui devaient payer de l’argent à l’État ou en recevoir, tous ceux qui avaient des causes à plaider, tous ceux qui recherchaient des places donnant pouvoir ou profit, tous les individus qui se trouvaient dans l’impossibilité de vivre dans leur pays et ceux encore qui préféraient la rapine au travail ; à chaque pas dans cette direction, la décentralisation céda devant la centralisation, jusqu’à ce qu’enfin Athènes et Sparte, Samos et Mitylène et tous les autres états et villes de la Grèce furent enveloppés dans une commune  ; l’Attique même, devint en grande partie la propriété d’un seul homme, entouré d’une multitude d’esclaves ; la disposition à l’association volontaire et le pouvoir de la mettre en pratique avaient disparu complètement.


Si nous jetons nos regards sur l’Italie nous y apercevons une série de faits analogues. Aux époques les plus anciennes de leur existence l’Étrurie et la Campanie, la Grande-Grèce et le territoire montueux des Samnites, offrirent à l’observateur des villes nombreuses, servant chacune de centre à un canton, dans l’étendue duquel existait à un haut degré l’habitude de l’association locale et volontaire. Avec le temps nous voyons cette habitude disparaître graduellement, et d’abord parmi la population de Rome même, occupée perpétuellement à troubler ses pacifiques voisins. La ville centrale se développant à l’aide du pillage, à chaque pas fait dans cette direction, les centres locaux d’attraction diminuèrent d’importance, et il devint de plus en plus nécessaire de recourir à l’arbitrage de Rome même. A mesure que le pouvoir se centralisa de plus en plus dans l’enceinte de ses murs, sa population devint aussi de plus en plus dépendante du trésor public, et la puissance de l’association volontaire disparut peu à peu, eu même temps que l’Italie tout entière offrit le spectacle de grands seigneurs habitant des palais et entourés de troupeaux d’esclaves. Tant que les forces opposées étaient restées en équilibre, l’Italie avait fourni au monde des hommes  ; mais à mesure qu’elle décline, elle n’offre plus chaque jour que des esclaves, tantôt sous les haillons de misérables mendiants, tantôt revêtus de la pourpre impériale.


En étudiant l’histoire de la République et de l’Empire, nous voyons qu’on doit attribuer la longue durée de leur existence à ce fait, que la population des provinces possédait en très-grande partie la faculté de se gouverner elle-même, pourvu qu’elle se soumit seulement à l’accomplissement de certaines obligations envers le gouvernement central. Pendant plusieurs siècles l’association locale appliquée à presque tous les besoins demeura intacte  ; les bourgs et les villes s’imposaient elles-mêmes leurs taxes, fixaient leurs lois et choisissaient les magistrats qui devaient en surveiller l’exécution.


L’Italie moderne, depuis l’époque des Lombards, a présenté pendant une longue suite de siècles, ce fait remarquable de la relation qui existe entre l’attraction locale et le pouvoir de l’association volontaire. Milan, Gênes, Venise, Florence, Rome, Naples, Pise, Sienne, Padoue et Vérone, formaient chacune des centres d’attraction semblables à ceux qui avaient existé autrefois en Grèce ; mais faute d’un soleil doué d’une force attractive suffisante pour maintenir l’harmonie du système, elles se faisaient une guerre perpétuelle, jusqu’à ce qu’enfin l’Autriche et la France en vinrent à centraliser dans leurs mains le gouvernement de la Péninsule  ; et l’habitude de l’association volontaire disparut entièrement.


L’Inde possédait des centres nombreux d’attraction. Outre ses diverses capitales, chaque petit village présentait une communauté sociale se gouvernant elle-même  ; dans laquelle le pouvoir de s’associer existait à un degré qu’on ne trouvait guère aussi considérable en d’autres pays ; mais avec le développement du pouvoir central à Calcutta, l’habitude et la faculté d’exercer la puissance d’association ont presque entièrement disparu.


L’Espagne avait de nombreux centres locaux. Dans ce pays l’association existait dans de grandes proportions, et non-seulement parmi les Maures, peuple éclairé, mais encore parmi les populations de la Castille et de l’Aragon, de la Biscaye et du royaume de Léon. La découverte de ce continent, dont le gouvernement espagnol devint le seigneur absentéiste, augmenta considérablement le pouvoir central et fut accompagnée d’un affaiblissement correspondant dans l’activité et l’association locale ; les conséquences en sont manifestes dans la dépopulation et la faiblesse qui en résultèrent à partir de cette époque.


En Allemagne, nous trouvons la patrie de la décentralisation européenne, de la jalousie contre le pouvoir central et du maintien des droits locaux ; et la conséquence de ce fait a toujours été parmi ses populations une tendance à l’association, très-prononcée, tendance qui de nos jours a eu pour conséquence l’union de ses agglomérations sociales formant le Zollverein, un des événements les plus importants à enregistrer dans l’histoire de l’Europe. Comme la Grèce, l’Allemagne a toujours manqué d’un soleil autour duquel ses nombreuses planètes pussent accomplir leur pacifique révolution, et de même qu’en Grèce, les pouvoirs extérieurs à son système ont dû armer une société contre une autre, dans une mesure qui a retardé considérablement le progrès de la civilisation à l’intérieur, bien qu’en thèse générale elle soit peu intervenue par ses progrès au dehors (1).


Forte pour se défendre, elle a donc été conséquemment faible pour prendre l’offensive, et n’a point montré de disposition à faire des guerres de conquête ou à lever des impôts sur ses voisins plus pauvres, ainsi qu’on l’a vu dans un pays placé près d’elle, la France, où le pouvoir est fortement centralisé. Toujours riche en centres locaux d’attraction, il a toujours été impossible d’y créer une grande ville centrale destinée à diriger les manières de penser et d’agir, et c’est à cela qu’il faut attribuer ce fait, que l’Allemagne prend si rapidement aujourd’hui la position de centre intellectuel principal, non-seulement de l’Europe, mais du monde entier.


Parmi les États de l’Allemagne il n’en est aucun dont la politique ait tendu aussi fortement que celle de la Prusse au maintien des centres locaux d’action, comme avantageux à la fois aux plus précieux intérêts du peuple et de l’État. Toutes les anciennes divisions, depuis les communes jusqu’aux provinces, ont été soigneusement conservées, ainsi que leurs constitutions ; et nous voyons, comme conséquence de ce fait, la population marchant très-rapidement vers la liberté, tandis que l’État fait de non moins rapides progrès en richesse et en pouvoir. Les résultats pacifiques de la décentralisation se manifestent là pleinement dans ce fait, que, sous la conduite de la Prusse, l’Allemagne du Nord a été amenée à un vaste système de fédération, grâce auquel le commerce intérieur a pris un rang qui correspond presque exactement à celui des États-Unis.


Nulle part en Europe, la décentralisation n’avait été plus en vigueur, et nulle part la tendance à une association pacifique, ou, en d’autres termes, la force de résister aux attaques du dehors, résultat de l’union, ne s’était montrée plus complètement qu’en Suisse, malgré l’existence des dissidences religieuses les plus profondes. Les guerres et les révolutions de la période qui se termine en 1815, les révolutions continuelles et le développement toujours croissant de la centralisation en France, ont cependant produit en Suisse leur effet accoutumé, en donnant naissance à l’établissement d’une centralisation plus prononcée, sous l’empire de laquelle les cantons plus faibles ont été privés des droits dont ils avaient joui depuis plusieurs siècles ; et la tyrannie et l’oppression remplacent peu à peu la liberté et l’immunité, en matière d’impôts, qui existaient antérieurement.


La Révolution française anéantit les gouvernements locaux qu’elle aurait dû fortifier ; et c’est ainsi que la centralisation augmenta lorsqu’elle aurait dû diminuer  ; les conséquences de ce fait se manifestent dans une succession perpétuelle de guerres et de révolutions. On fit un grand pas vers la décentralisation lorsque les terres des nobles émigrés et du clergé furent partagées entre le peuple ; et c’est aux effets neutralisateurs de cette mesure qu’il faut attribuer la force croissante de la France, malgré son système excessif de centralisation.


La Belgique et la Hollande nous offrent des exemples remarquables de l’efficacité de l’action locale pour produire des habitudes d’association. Dans ces deux pays les bourgs et les villes étaient nombreux, et les résultats de la combinaison des efforts se révèlent dans la fertilité merveilleuse de contrées qui, primitivement, étaient comptées au nombre des plus pauvres de l’Europe.


Dans aucune partie de l’Europe la division de la terre n’était aussi complète, ou la possession aussi assurée qu’en Norvège, à l’époque de la conquête de l’Angleterre par les Normands et avant cette époque  ; et dans aucune autre partie, conséquemment, la puissance de l’attraction locale ne se manifesta aussi complètement. L’habitude de l’association y existait, conséquemment, à un degré alors inconnu en France et en Allemagne ; elle se développait dans l’établissement « d’une littérature indigène et qui vivait dans la langue vulgaire et l’esprit des populations (2). » Ailleurs, le langage des classes qui ont reçu de l’éducation et celui des classes sans éducation différaient assez profondément pour rendre la littérature des premières complètement inaccessible aux secondes  ; et, comme conséquence nécessaire, il y avait « absence de ce mouvement de circulation d’un même esprit et d’une même intelligence parmi les diverses classes qui forment le corps social, différant seulement de degré, et non de nature, chez les plus instruits et chez les plus ignorants ; absence de cette circulation et de cet échange d’impressions au moyen d’une langue et d’une littérature communes à tous, qui seuls peuvent donner l’âme à une population et en faire une nation (3).  »


La Norvège devançait aussi les autres nations, par ce fait que les travaux y étaient diversifiés ; ce qui fournissait une nouvelle preuve que l’habitude de l’association y existait. «   Le fer, continue M. Laing, est le premier élément de tous les arts utiles, et un peuple qui peut le fondre après l’avoir arraché au minerai, et le travailler de toutes les façons requises pour les constructions maritimes les plus importantes, depuis le simple clou jusqu’à l’ancre, ne pouvait se trouver dans l’état de barbarie complète dans lequel on a voulu nous le représenter. Il possédait une littérature qui lui était propre et des lois, des institutions, des arrangements sociaux, un esprit et un caractère très-analogues à ceux des Anglais, si même ils ne sont la source de ces derniers  ; et il devançait toutes les nations chrétiennes dans une branche des arts utiles où il est indispensable d’en posséder une grande réunion : l’art de construire, de gréer et de manœuvrer de grands navires (4). »


La même habitude d’association locale a toujours existé depuis, accompagnée d’une tendance à l’union, dont les effets se sont pleinement révélés dans l’établissement, depuis quarante ans, d’un système de gouvernement où les forces de centralisation et de décentralisation sont équilibrées avec une exactitude de proportion qui n’a été dépassée dans aucun pays du monde  ; et, comme conséquence de ce fait, ce petit peuple a montré une force de résistance à la centralisation qu’on a cherché à faire pénétrer chez lui du dehors, dont on ne trouverait guère un second exemple dans l’histoire (5).


L’attraction des centres locaux, dans toute l’étendue des Îles Britanniques, autrefois si développée, a, depuis bien longtemps, tendu à diminuer considérablement : Édimbourg, autrefois la capitale d’un royaume, est devenue une simple ville de province, et Dublin, jadis le siège d’un parlement indépendant, a tellement décliné, que, sans l’existence de ce fait, que la ville est la résidence où le représentant de Sa Majesté tient ses levers en certaines occasions, il en serait à peine question. Londres, Liverpool, Manchester et Birmingham ont pris un accroissement rapide  ; mais, sauf ces exceptions, la population du Royaume-Uni est restée stationnaire dans la période écoulée de 1841 à 1851. Partout s’est manifestée une tendance à la centralisation, accompagnée d’un affaiblissement de l’attraction locale, d’un accroissement dans l’absentéisme et du déclin de la faculté de s’associer volontairement  ; ce déclin s’est révélé d’une manière prodigieuse il y a quelques années dans le fait de l’émigration. A chaque pas dans cette direction, on a constaté un accroissement constant dans la nécessité de l’association forcée, qui s’est manifesté par l’augmentation des flottes et des armées et celle des impôts nécessaires à leur entretien.


Les États du Nord de l’Union présentent, ainsi qu’on l’a vu déjà, la combinaison des forces centralisatrices et décentralisatrices dans une proportion qui n’a jamais été égalée en aucun autre pays, et, conséquemment, nous y trouvons existant à un haut degré la tendance à l’exercice de l’action locale pour la création d’écoles et de bâtiments affectés à ces écoles, la construction de routes, la formation d’associations pour presque tous les buts imaginables. Il y a ici une imitation exacte du système de lois qui maintient l’harmonie dans l’étendue de l’univers, chaque État constituant un corps complet en lui-même, pourvu d’une attraction locale qui tend à maintenir sa forme, malgré la tendance à graviter vers le centre, autour duquel lui et les autres États, ses frères, doivent accomplir leur révolution.


Il arrive, comme conséquence de ce fait, que la marche suivie par le Nord de l’Union a toujours été pacifique, et à aucune époque il ne s’y est manifesté le moindre désir d’agrandir son territoire ou d’empiéter sur les droits des États voisins. L’annexion des provinces anglaises, avec ses millions d’habitants libres, augmenterait considérablement la puissance des États du Nord  ; et cependant, en même temps qu’ils ont coopéré avec ceux du Sud à l’achat de la Floride et de la Louisiane, et à l’annexion du Texas, on peut regarder la question de l’incorporation du Canada à l’Union américaine comme n’ayant guère fait jusqu’à ce jour l’objet d’un sérieux examen.


Si nous jetons les yeux sur les États du Sud, ils nous offriront un tableau tout opposé.


Là des maîtres sont propriétaires d’individus auquel est refusé tout pouvoir de s’associer volontairement, et qui ne peuvent même vendre leur travail personnel, ou en échanger le produit contre le travail de leurs semblables. Telle est la centralisation. C’est pourquoi nous voyons dans le Sud une tendance si prononcée à troubler ailleurs la puissance d’association. Telle a été l’origine de toutes les guerres de l’Union. La guerre tend à augmenter le nombre de machines humaines portant le mousquet et exigeant pour leur entretien la levée d’impôts considérables, qui seraient mieux appliqués à la construction de routes ou d’usines utiles à l’encouragement de l’esprit d’association.


La barbarie est une conséquence nécessaire de l’absence d’association. Dépouillé de la sociabilité, l’homme, perdant ses qualités distinctives, cesse d’être le sujet de la science sociale.


§ 2. L’individualité de l’homme est proportionnée à la diversité de ses qualités et des emplois de son activité.[modifier]

— La liberté de l’association développe l’individualité. Variété dans l’unité et repos dans la diversité. L’équilibre des mondes et des sociétés se maintient par un contre-poids.


La seconde qualité distinctive de l’homme est son INDIVIDUALITÉ. Un rat, un rouge-gorge, un loup ou un renard sont chacun, partout où on les trouve, le type de leur espèce, possédant des habitudes et des instincts qui leur sont communs avec toute leur race. Il n’en est pas ainsi à l’égard de l’homme, chez lequel nous trouvons des différences de goûts, de sentiments et de facultés, presque aussi nombreuses que celles qu’on observe sur le visage humain.


Cependant, pour que ces différences se développent, il est indispensable que l’homme forme une association avec ses semblables, et partout où elle lui a été refusée, on ne peut pas plus constater l’individualité que si on la recherchait parmi les renards et les loups. Les sauvages de la Germanie et ceux de l’Inde diffèrent si peu qu’en lisant les récits qui concernent les premiers, nous croirions facilement lire ceux qui concernent les seconds. Si nous passons de ceux-ci à des formes plus humbles d’association, telles qu’elles existent parmi les tribus sauvages, nous trouvons une tendance croissante au développement des variétés du caractère individuel ; mais si nous voulons trouver ce développement élevé à son plus haut point, nous devons le chercher dans les lieux où l’on fait les appels les plus multipliés aux efforts intellectuels, où il y a la plus grande variété de travaux ; dans les lieux où, conséquemment, la puissance d’association existe à son état le plus parfait, c’est-à-dire dans les bourgs et les villes. Un tel fait est complètement d’accord avec ce qui s’observe partout ailleurs.


«   Plus un être est imparfait, dit Goëthe, plus les parties individuelles qui le constituent se ressemblent réciproquement et plus ces parties elles-mêmes ressemblent au tout. Plus un être est parfait et plus sont dissemblables les parties qui le composent. Dans le premier cas, ces parties sont, plus ou moins, une reproduction de l’ensemble ; dans le second, elles en sont totalement différentes. Plus les parties se ressemblent, moins il existe entre elles de subordination réciproque : la subordination des parties indique un haut degré d’organisation (6). »


Ces paroles de Goëthe sont aussi vraies, appliquées aux sociétés, qu’aux végétaux et aux animaux en vue desquels elles ont été écrites. Plus les sociétés sont imparfaites, moins les travaux y sont variés et moins, conséquemment, le développement de l’intelligence y est considérable, plus les parties qui les composent se ressemblent, ainsi que peut le constater facilement toute personne qui étudiera l’homme dans les pays purement agricoles. Plus est grande la diversité des travaux, plus est considérable la demande d’efforts intellectuels, plus les parties constituantes des sociétés deviennent dissemblables, et plus l’ensemble devient parfait, comme on peut s’en apercevoir immédiatement, en comparant un district purement agricole avec un autre où se trouvent heureusement combinés l’agriculture, l’industrie et le commerce. La différence, c’est là le point essentiel pour l’association. Le fermier n’a pas besoin de s’associer avec un autre fermier son confrère, mais il a besoin de le faire avec le charpentier, le forgeron et le meunier. L’ouvrier du moulin n’a guère de motif de faire des échanges avec son confrère, mais il a besoin d’en faire avec celui qui construit des maisons ou qui vend des substances alimentaires, et plus sont nombreuses les nuances de différence qui existent dans la société dont il fait partie, plus sera grande la facilité et la tendance vers cette combinaison d’efforts nécessaire au développement des qualités particulières de ses membres pris individuellement. On a souvent remarqué dans quelle proportion extraordinaire, lorsqu’une demande de services nouveaux surgit, on trouve des qualités spéciales dont l’existence n’avait pas été soupçonnée auparavant. C’est ainsi qu’à l’époque de notre révolution les forgerons et les avocats se révélèrent comme d’excellents soldats, et la Révolution française a mis en lumière les talents militaires de milliers d’individus qui, sans ces circonstances, auraient passé leur vie derrière une charrue. C’est l’occasion qui fait l’homme. Dans toute société, il existe une somme immense de capacité latente qui n’attend que le moment propice pour se révéler  ; et c’est ainsi qu’il arrive que dans les agglomérations sociales où n’existe pas la diversité des travaux, la puissance intellectuelle reste stérile à un si haut point. On a défini la vie : «   un échange de rapports mutuels,   » et là où la différence des objets n’existe pas, les échanges ne peuvent avoir lieu.


Il en est de même dans toute la nature. Pour faire naître l’électricité, il faut mettre deux métaux en contact  ; mais pour les combiner il faut d’abord les réduire à leurs éléments primitifs, et cela ne peut s’opérer que par l’intervention d’un troisième corps différant complètement de tous deux. Ces mesures une fois prises, le corps qui, auparavant était lourd et inerte, devient actif et plein de vie et capable immédiatement d’entrer dans de nouvelles combinaisons. Ainsi également d’une masse de houille. Brisez-la en morceaux les plus petits possible, et dispersez-les sur le sol  ; ils resteront toujours des morceaux de houille. Mais décomposez-les par l’action de la chaleur, faites que leurs diverses parties soient individualisées, et immédiatement elles deviennent susceptibles d’entrer dans de nouvelles combinaisons, de former des parties constituantes du tronc, des branches, des feuilles ou des bourgeons d’un arbre, ou des os, des muscles ou du cerveau d’un homme. Le blé, fruit du travail humain, peut rester (et nous savons que cela a eu lieu), pendant une longue suite de siècles, sans se décomposer et sans se combiner avec aucune autre matière  ; mais s’il est introduit dans notre estomac, il se résout aussitôt dans ses éléments primitifs, dont une partie devient des os, du sang, ou de la graisse, et se dissipe de nouveau dans l’atmosphère sous la forme de transpiration, tandis qu’une autre est rejetée sous la forme de matière excrémentielle, et prête à entrer instantanément dans la composition de nouvelles formes végétales. La puissance d’association existe ainsi partout dans le monde matériel, en raison de l’individualisation. C’est ainsi également qu’il en a été partout à l’égard de l’homme, et le développement de l’individualité a été, en tout temps et dans tous les pays, en raison de son pouvoir d’obéir à cette loi primitive de la nature qui impose la nécessité de s’associer avec ses semblables.


Ce pouvoir ainsi qu’on l’a déjà vu, a toujours existé en raison directe de l’équilibre des forces centralisatrices et décentralisatrices  ; là où cette action s’est trouvée le plus développée, nous devons trouver le plus d’individualité, et l’on peut démontrer facilement que les choses se sont passées ainsi. Dans aucun pays du monde l’individualité n’a existé à un aussi haut degré qu’en Grèce, dans la période immédiatement antérieure à l’invasion de Xerxès  ; et c’est alors, et dans ce pays, que nous le trouvons à son plus haut point de développement. C’est aux hommes que produisit cette période que le siècle de Périclès doit son illustration. La destruction d’Athènes par les armées des Perses amena la transformation des citoyens en soldats, avec une tendance constante à l’accroissement de la centralisation et à l’affaiblissement du pouvoir de s’associer volontairement et de l’individualité, jusqu’au moment où l’on trouve l’esclave seul cultivant le territoire de l’Attique, les citoyens libres de la première période ayant complètement disparu. Il en fut encore de même en Italie où l’on trouvait l’individualité la plus puissante, à l’époque où la Campanie était couverte de nombreuses villes. Par suite de leur déclin, la grande ville se remplit de pauvres et devint la capitale d’un territoire cultivé par des esclaves. Il en est de même encore en Orient, où la société est partagée en deux grandes classes, l’une composée d’individus qui travaillent et sont esclaves, et l’autre qui vit de ce travail des individus esclaves. Entre deux classes semblables il ne peut exister aucune association, parce qu’il manque entre eux cette différence de travaux nécessaire pour produire un échange de services. La chaîne de la société éprouvant alors une interruption dans les anneaux qui la relient, il n’existe aucun mouvement entre les diverses parties, et là où le mouvement cesse, il ne peut exister plus de développement dans l’individualité du caractère qu’on n’en trouverait dans le caillou, avant qu’il n’eût été soumis à l’action du chalumeau chimique.


Les villes et les bourgs nombreux de l’Italie, au moyen âge, étaient remarquables par leur mouvement et le développement de leur individualité. Il en était de même en Belgique et en Espagne, avant la centralisation qui suivit immédiatement l’expulsion des Maures et la découverte des mines d’or et d’argent du continent américain. C’est ce qui eut lieu également dans chacun des royaumes qui forment maintenant le royaume uni d’Angleterre et d’Irlande.


Si nous examinons l’Irlande en particulier, nous la voyons à la fin du dernier siècle donner au monde des hommes tels que Burke, Flood, Grattan, Sheridan et Wellington  ; mais, depuis cette époque, la centralisation s’est développée considérablement et l’individualité a disparu. Le même fait a eu lieu également en Écosse depuis l’union. Il y a cent ans, ce pays offrait aux regards une réunion d’individus occupant un rang aussi distingué qu’aucun autre en Europe ; mais ses institutions locales sont tombées en décadence, et l’on nous apprend, qu’aujourd’hui, il s’y trouve «   moins de penseurs originaux que jamais, depuis le commencement du dernier siècle (7). » L’esprit de toute la jeunesse, nous dit le même journal, est aujourd’hui forcé « de se façonner au moule des universités anglaises, qui exercent sur lui une influence défavorable à l’originalité et à la puissance de la pensée. »


Dans l’Angleterre elle-même la centralisation a fait des progrès considérables, et l’on en a constaté l’influence parmi ses populations, dans l’accroissement constant du paupérisme, situation contraire au développement de l’individualité. Les petits propriétaires fonciers ont peu à peu disparu pour faire place au fermier et à des ouvriers pris à bail, et au grand manufacturier entouré de masses innombrables de travailleurs dont il ignore même les noms  ; à chaque pas fait dans cette direction, on voit diminuer la puissance de l’association volontaire. Londres prend un développement énorme, aux dépens du pays pris en masse, et c’est ainsi que la centralisation produit l’excès de population, maladie qu’il faut guérir par la colonisation qui tend, à chaque moment, à diminuer la puissance d’association.


Si nous jetons les yeux sur la France, nous y voyons le déclin de l’individualité suivre constamment le développement de la centralisation. Au siècle de Louis XIV où la centralisation est si complète, presque tout le territoire du royaume était entre les mains de quelques grands propriétaires et grands dignitaires de l’Église, dont la plupart n’étaient que des courtisans sur le visage desquels se réfléchissait la physionomie du souverain qu’ils étaient obligés d’adorer. Le droit au travail était alors réputé un privilège qui devait s’exercer suivant le bon plaisir du monarque, et il était défendu aux individus, sous peine de mort, d’adorer Dieu selon les inspirations de leur conscience, ou même de quitter le royaume.


Si nous nous transportons en Amérique, nous voyons dans les États du nord l’individualité développée à un degré tout à fait inconnu ailleurs  ; et, par ce motif, que la centralisation y est très-restreinte, en même temps que la décentralisation facilite le rapide développement de la puissance d’association. Là, tous les anneaux de la chaîne sont au complet, et chaque individu sentant qu’il peut s’élever s’il en a la volonté, il y a là le plus puissant stimulant pour s’efforcer de développer son intelligence. Dans les États du Sud le pouvoir se concentre entre les mains de quelques individus, et l’association entre esclaves ne peut avoir lieu, que par la volonté du maître ; comme conséquence de ce fait, l’individualité y est réduite aux plus faibles proportions.


C’est dans la variété qu’existe l’unité, et c’est là un axiome aussi vrai dans le monde social que dans le monde matériel. Que le lecteur observe les mouvements d’une ville et qu’il étudie la facilité avec laquelle des individus, de professions si diverses, combinent leurs efforts, le nombre de gens qui doivent travailler de concert pour produire un journal à deux sous, un navire, une maison, un opéra  ; qu’il compare ensuite ce spectacle avec la difficulté qu’on éprouve dans l’intérieur du pays et surtout dans les districts purement agricoles de se réunir, même pour les opérations les plus simples, et il s’apercevra que c’est la différence des fonctions qui conduit à l’association. Plus l’organisation de la société est parfaite, plus est considérable la variété des appels faits à l’exercice des facultés physiques et intellectuelles, plus aussi s’élèvera le niveau de l’homme considéré dans son ensemble et plus seront prononcés les contrastes entre les individus.


C’est ainsi que l’individualité se développe en même temps que la puissance d’association, et prépare la voie à une combinaison d’efforts nouveaux et plus parfaits.


Plus l’attraction locale tend à faire un équilibre parfait à l’attraction centrale, c’est-à-dire plus la société tend à se conformer aux lois que nous voyons régir notre système des mondes, plus aussi l’action de toutes les parties sera harmonieuse et plus forte sera la tendance à l’association volontaire et au maintien de la paix au dehors aussi bien qu’au dedans.


§ 3. La responsabilité de l’homme se mesure par son individualité.[modifier]

— Preuves historiques à l’appui : L’association, l’individualité et la responsabilité se développent et déclinent simultanément.


Parmi les attributs qui distinguent l’homme de tous les autres animaux, vient ensuite la RESPONSABILITÉ de ses actions devant ses semblables et devant son Créateur.


L’esclave n’est pas un être responsable ; car il ne fait qu’obéir à son maître. Le soldat n’est pas responsable des meurtres qu’il commet, car il n’est qu’un instrument entre les mains de l’officier, son supérieur, et celui-ci, à son tour, ne fait qu’obéir au chef irresponsable de l’État. Le pauvre n’est pas un être responsable, bien que souvent on le considère comme tel. La responsabilité augmente avec l’individualité, et cette dernière se développe, ainsi que nous l’avons vu, avec la puissance d’association.


Le sauvage égorge et pille ses semblables et montre avec orgueil leurs têtes, ou le butin qu’il a conquis, comme une preuve de sa ruse ou de son courage. Le soldat se vante de ses prouesses sur le champ de bataille et énumère avec plaisir les hommes tombés sons son bras  ; et cela, dans une société dont les lois ordonnent l’amende et la prison, pour punir la plus légère atteinte aux droits individuels. Une nation belliqueuse s’enorgueillit de la gloire acquise sur le champ de bataille, au prix de centaines et de milliers de morts ; elle décore ses galeries de tableaux enlevés à titre de butin à leurs possesseurs légitimes, en même temps que ses généraux et ses amiraux vivent dans l’opulence, fruit de leur part respective dans les dépouilles de la guerre. A mesure que l’individualité se développe, les hommes apprennent à donner à de pareils actes leurs noms véritables et les seuls légitimes : ceux de vol et de meurtre.


Le sauvage n’est pas responsable de ses enfants, pas plus que l’esclave qui ne les regarde que comme la propriété de son maître. A chaque pas vers l’individualité parfaite, individualité qui est toujours le résultat d’un accroissement dans le pouvoir de s’associer volontairement, les hommes apprennent à apprécier de plus en plus leur sérieuse responsabilité envers la société en général et envers leur Créateur, pour préparer soigneusement leurs enfants à remplir leurs devoirs envers tous deux. C’est à ce sentiment, plus qu’à tout autre, que sont dus les vigoureux efforts accomplis pour acquérir cette domination sur les forces de la nature qui distingue l’homme en société de l’homme isolé ; il arrive ainsi que chaque aptitude caractéristique d’un individu est aidée par celle de tous les autres et lui vient en aide à son tour. Le sauvage est indolent et fait périr ses enfants du sexe féminin. Le fermier développe la culture de ses terres afin de pourvoir plus complètement à l’éducation morale et physique de ses fils, et de les rendre ainsi plus aptes qu’il ne l’a été lui-même à l’accomplissement de leurs devoirs envers leurs semblables. L’artisan perfectionne ses machines afin d’appeler à son aide la puissance de l’électricité, ou de la vapeur, et chaque pas fait dans cette direction développe plus complètement ses propres facultés spéciales. Il devient ainsi plus individualisé, en même temps que s’accroît considérablement le sentiment de la responsabilité vis-à-vis de lui-même et de ses enfants, et la disposition à associer ses efforts à ceux de ses semblables, soit pour augmenter la productivité de leur travail commun, soit pour administrer les affaires de l’association dont il est membre.


Ici encore nous apparaît la correspondance entre le développement des qualités essentielles de l’homme, développement qui est en raison de l’équilibre des forces centralisatrices et décentralisatrices. Les Spartiates n’admettaient pas la responsabilité du père à l’égard de ses enfants, et ils s’efforçaient de prévenir le développement de la richesse en s’entourant d’esclaves auxquels était déniée toute individualité. L’Ilote n’avait pas de volonté qui lui fût propre. Dans l’Attique, au contraire, bien que les esclaves fussent nombreux, le travail était bien plus respecté, et la diversité des travaux donnait lieu à une demande considérable d’efforts intellectuels. En conséquence les droits des parents y étaient respectés, en même temps qu’on y tenait complètement compte de ceux de l’enfant, sous l’empire des lois de Solon.


Dans l’Orient et en Afrique, où l’individualité n’existe en aucune façon, des parents tuent leurs enfants, des enfants abandonnent leurs parents, lorsque ceux-ci ne peuvent plus se nourrir eux-mêmes. En France, où la centralisation est si puissante, les hospices d’enfants trouvés sont nombreux, et ce n’est que tout récemment qu’on a fait quelques tentatives pour répandre parmi les masses populaires les bienfaits de l’éducation. L’accroissement de la centralisation dans le Royaume-Uni a été accompagné d’un mépris croissant pour les droits des enfants, et l’infanticide y joue aujourd’hui le rôle que remplit en France l’hospice des enfants trouvés. Il n’existe aucune mesure pour l’éducation générale du peuple, et le sentiment de la responsabilité s’affaiblit en même temps que s’abaisse le niveau de l’individualité  ; résultat qui a suivi l’immobilisation du sol et la substitution des journaliers aux petits propriétaires.


Dans l’Allemagne décentralisée, au contraire, il y a progrès constant dans les mesures prises pour l’éducation. Cependant c’est dans les États décentralisés du Nord de l’Union que nous constatons la preuve la plus concluante du sentiment progressif de la responsabilité à cet égard. Le système d’éducation générale inauguré dans le Massachusetts par les premiers colons a fait son chemin peu à peu dans la Nouvelle-Angleterre, dans l’État de New-York, en Pennsylvanie, et dans tous les États de l’Ouest, favorisé dans ces derniers par les concessions de terres du gouvernement général, sous la réserve expresse d’être consacrées à cet objet. New-York, sans aucune subvention, présente dans ses écoles publiques 900.000 élèves, avec des bibliothèques y attachées contenant 1.600.000 volumes. Les écoles publiques de la Pennsylvanie contiennent 600.000 élèves, en même temps que le Wisconsin, le plus nouveau de tous les États, manifeste une disposition à dépasser, sous ce rapport, ses frères aînés.


En aucune partie du monde le sujet de l’éducation n’est étudié avec autant de soin que dans toute l’étendue des États du Nord, tandis que les États si fortement centralisés du Sud présentent seuls ce fait, que toute instruction y est interdite par la loi à la population ouvrière. Il en résulte comme conséquence naturelle, que les écoles de quelque nature qu’elles soient, y existent en petit nombre, et que la proportion des individus dépourvus d’instruction au sein de la population blanche y est très-considérable.


La responsabilité, l’individualité et l’association se développent ainsi de concert, chacune d’elles donnant et recevant une assistance mutuelle ; et partout on les voit se développer, à mesure que le gouvernement social se rapproche davantage du système qui maintient la merveilleuse harmonie du monde céleste.


§ 4. L’homme est un être créé pour le développement et le progrès. Le progrès est le mouvement qui exige l’attraction, qui dépend d’une action et d’une réaction, et implique l’individualité et l’association.[modifier]

— Le progrès a lieu en raison de ces conditions.


En dernier lieu, l’homme se distingue de tous les autres animaux, par sa capacité pour le progrès. Le lièvre, le loup, le bœuf et le chameau, sont encore aujourd’hui les mêmes que ceux qui existaient au temps d’Homère, ou de ces rois d’Égypte qui ont laissé, après eux, dans les pyramides, la preuve manifeste de l’absence d’individualité chez leurs sujets. L’homme seul se souvient de ce qu’il a vu et appris, seul il profite des travaux de ses devanciers.


Pour atteindre ce but il a besoin du langage, et à cet effet il doit former une association.


Pour qu’il y ait progrès il faut qu’il y ait mouvement. Le mouvement est lui-même le résultat de la décomposition et de la recomposition incessante de la matière, et l’œuvre de l’association n’est autre chose que la décomposition et la recomposition incessante des diverses forces humaines. Dans une collection de journaux à deux sous nous retrouvons les portions du travail de milliers d’individus, depuis l’ouvrier qui a extrait de la mine le fer, le plomb et la houille, et le ramasseur de chiffons, jusqu’aux individus qui ont fabriqué les caractères et le papier, aux fabricants de machines et au mécanicien, au compositeur, au pressier, à l’écrivain, à l’éditeur, au propriétaire du journal, et finalement aux enfants qui le distribuent  ; et cet échange de services continue chaque jour, sans interruption, pendant toute l’année, chacun de ceux qui concourent à l’œuvre recevant sa part de rétribution et chaque lecteur du journal sa part de l’œuvre.


Pour qu’il y ait mouvement il faut qu’il y ait chaleur, et plus celle-ci sera intense, plus le mouvement sera accéléré, ainsi qu’on peut le constater dans la rapidité avec laquelle, sous les régions tropicales, l’eau se décompose et se transforme de nouveau en pluie, ainsi que dans la croissance et le développement si prompt des végétaux de ces régions. La chaleur vitale est le résultat de l’action chimique, le combustible c’est la nourriture, et la substance dissolvante, quelqu’un des sucs qui résultent de la consommation des aliments : Plus l’opération de la digestion s’accomplit promptement, plus est régulier et parfait le mouvement de la machine. La chaleur du corps social résulte de la combinaison de divers éléments, et pour que celle-ci ait lieu, il doit y avoir une différence dans ces éléments. «   Partout, dit un auteur que nous avons déjà cité, une simple différence, soit dans la matière soit dans les conditions, ou la position provoque une manifestation des forces vitales, un échange mutuel de relations entre les corps, chacun d’eux donnant à l’autre ce que celui-ci ne possède pas (8).  » Et ce tableau des mouvements qui s’accomplissent dans le monde inorganique est également vrai appliqué au monde social.


Plus est rapide la consommation des aliments matériels ou intellectuels, plus la chaleur qui doit en résulter sera considérable, et plus aussi sera rapide l’augmentation de puissance pour remplacer la quantité consommée. Pour que la consommation suive de près la production, il faut qu’il y ait association et celle-ci ne peut exister sans la diversité dans les modes d’occupation. La réalité de ce fait deviendra évidente pour tous ceux qui constatent combien se répandent promptement les idées dans les pays où l’agriculture, l’industrie et le commerce sont réunis, si on le compare avec ce qu’on observe dans les pays purement agricoles : l’Irlande, l’Inde, l’Amérique, la Turquie, le Portugal, le Brésil, etc. Nulle part, cependant, la différence n’est plus fortement manifeste que dans les États du nord de l’Union comparés à ceux du sud. Dans les premiers, il existe une grande chaleur et un grand mouvement correspondant, et plus il y a de mouvement, plus il y a de force. Dans les seconds, il y a peu de chaleur, très peu de mouvement et une force insignifiante.


Le progrès exige le mouvement. Le mouvement vient avec la chaleur et la chaleur résulte de l’association. L’association implique l’individualité et la responsabilité, et chacune d’elles aide au développement de l’autre, en même temps qu’elle profite du secours qu’elle en reçoit.

§ 5. Les lois qui régissent les êtres sont les mêmes à l’égard de la matière, de l’homme et des sociétés.[modifier]

— Dans le monde solaire, l’attraction et le mouvement sont en raison de la masse des corps et de leur proximité ; dans le monde social, l’association, l’individualité, la responsabilité, le développement et le progrès, sont directement proportionnés l’un à l’autre. Définition de la science sociale.


Les lois que nous venons de présenter sont celles qui régissent la matière sous toutes ses formes, sous celle de charbon de terre, ou d’argile ou de fer, de cailloux, d’arbres, de bœufs, ou d’hommes. Si elles sont vraies à l’égard des sociétés elles doivent l’être également à l’égard de chacun des individus et de tous ceux dont elles se composent, de même que les lois relatives à l’atmosphère, prise en masse, le sont à l’égard de tous les atomes qui la forment. Cette assertion deviendra évidente pour tout lecteur qui réfléchira dans quelle proportion considérable il profite, physiquement et intellectuellement de son association avec ses semblables et qui songera que la peine la plus sévère, de l’aveu général, est la privation des rapports qu’il est habitué à entretenir grâce à cette association. De nouvelles réflexions le convaincront que plus est complète son individualité, c’est-à-dire plus sa richesse matérielle et intellectuelle est considérable, plus est complet le pouvoir qu’il possède de déterminer pour lui-même, dans quelle mesure il lui convient de s’associer avec ceux qui l’entourent. En outre, il s’apercevra que sa responsabilité à l’égard de ses actes augmente en raison de l’augmentation de son pouvoir de déterminer pour lui-même quelle sera sa marche dans la vie  ; que s’il est pauvre et meurt de besoin, il ne peut être tenu à la responsabilité rigoureuse qu’on serait en droit d’exiger de lui, avec raison, s’il vivait dans l’opulence. Enfin il se convaincra que son pouvoir d’accomplir des progrès est proportionnel à son aptitude à combiner ses efforts avec ceux de ses semblables, et qu’au point de vue matériel et intellectuel, sa puissance de produire tend à s’accroître avec tout accroissement dans la demande de produits ou d’idées, résultant de l’accroissement de la capacité de ses semblables pour fournir en échange d’autres produits ou d’autres idées.


Si le lecteur venait à se demander maintenant à lui-même à quoi il a dû d’être l’homme qu’il est en réalité, sa réponse serait qu’il en est redevable au pouvoir de s’associer avec ses semblables du temps présent, et avec ceux du temps passé qui nous ont légué les leçons de leur expérience. S’il poursuivait son enquête, dans le but de déterminer de quel bien il désirerait le moins d’être privé, il trouverait que c’est la puissance d’association. Puis et seulement, en second lieu, il désirerait la volition complète, c’est-à-dire le droit de déterminer, quand, comment, et avec qui il veut travailler et de quelle manière il entend disposer de ses produits : Dépourvu de la faculté de vouloir il sentira qu’il est un être irresponsable. Avec la faculté de vouloir, sachant que son avenir dépendra de lui, il se sentira responsable de l’usage convenable des avantages qu’il possède  ; et il aura toute espèce de motif pour développer ses facultés et se rendre capable de prendre lui-même dans le monde une place plus élevée et de pourvoir aux besoins de sa femme et de ses enfants ; chaque pas dans cette direction sera un acheminement vers de nouveaux progrès.


La science sociale traite de l’homme considéré dans ses efforts pour la conservation et l’amélioration de son existence et peut être définie aujourd’hui : La science des lois qui régissent l’homme dans ses efforts pour s’assurer l’individualité la plus élevée et la puissance la plus considérable d’association avec ses semblables.


CHAPITRE III.

DE L’ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L’ESPÈCE HUMAINE.[modifier]

§1. La quantité de matière n’est pas susceptible d’accroissement. Elle ne peut être changée que de forme ou de lieu.[modifier]

— Elle revêt constamment des formes nouvelles et plus élevées, passant du monde inorganique au monde organique et aboutissant à l’homme. La puissance de l’homme est bornée à la direction des forces naturelles. Loi de la circulation illimitée.


Pour que la puissance d’association prenne de l’accroissement, et qu’il y ait parmi les hommes une augmentation d’activité, accompagnée d’un accroissement de la faculté de disposer en maître des forces de la nature, il faut qu’il y ait augmentation dans la quantité des individus occupant un espace donné, c’est-à-dire qu’en d’autres termes, la population doit augmenter en densité. Un fait démontre qu’il en a été ainsi  ; c’est que la population de la France a doublé depuis le commencement du dernier siècle, ainsi que celle de l’Angleterre dans le siècle actuel, et que celles de New-York et de Massachusetts, qui, il y a soixante ans, ne comptaient que 700 000 habitants, en comptent aujourd’hui plus de 4  000 000.


La quantité de matière n’a pas cependant augmenté, et elle n’est pas susceptible d’augmentation. L’homme ne peut lui en ajouter aucune  ; sa puissance se borne à effectuer des changements de lieu et de forme. Puisqu’il en est ainsi, il est évident qu’une partie de la matière qui existait antérieurement a revêtu des formes nouvelles et plus élevées, passant des formes simples du granit, du schiste, de l’argile ou du sable, aux formes compliquées et hétérogènes qui se manifestent dans les os, les muscles et le cerveau de l’homme.


Avec l’accroissement dans la quantité des individus qu’il fallait nourrir, il a fallu un accroissement correspondant dans la quantité de nourriture animale et végétale  ; et pour que cette quantité pût être fournie, il est devenu nécessaire que d’autres parties des rochers, ou de l’argile et du sable, résultant de leur décomposition, prissent la forme de blé et de seigle, d’avoine et d’herbage, tandis que d’autres parties se transformaient encore en moutons et en veaux, en porcs et en bœufs. La réalité de ce changement devient évidente dans ce fait, que, quelque considérable qu’ait été l’augmentation dans la quantité d’individus à nourrir, la facilité pour se procurer de la nourriture est plus grande aujourd’hui qu’à aucune autre époque antérieure. Quelle a été cependant, pouvons-nous demander aujourd’hui, l’action exercée par l’homme pour amener ces résultats  ?


«   Les phénomènes de l’univers visible se résolvent en Matière et en Mouvement. L’union de tous deux constitue la Force  ; et la matière elle-même a été envisagée, au point de vue de l’analyse métaphysique, comme le résultat et la preuve d’un équilibre de forces. Ces forces accomplissent un mouvement de circulation et de va-et-vient perpétuels. L’homme ne peut ni créer ni détruire une parcelle de matière, ni modifier la quantité de force existante dans l’univers. Sa puissance se borne à modifier le mode selon lequel elle se manifeste, se dirige et se distribue. Cette force existe dans la matière à l’état latent, et il peut la mettre en liberté, en détruisant l’équilibre d’autres forces qui maintenaient celle-ci en repos. L’homme peut arriver à ce résultat en donnant une direction convenable à quelque force indépendante existant en réserve dans la Nature, qui, après l’accomplissement de sa mission, vient former un nouvel équilibre avec une ou plusieurs forces libres, pour demeurer en repos jusqu’à ce qu’elles soient encore évoquées tour un nouveau travail. Tout développement de force entraîne une consommation de matière et non son anéantissement, mais son changement de forme. Pour produire dans la batterie voltaïque une somme donnée de lumière ou de chaleur, ou bien encore une certaine quantité de mouvement électro-magnétique, pour transmettre un message sur les fils métalliques de New-York à Buffalo, il faut qu’une certaine quantité de zinc soit brûlé par un acide et convertie en oxyde.


Pour donner l’impulsion au bateau à vapeur qui doit parcourir des centaines de milles, il faut qu’une quantité donnée de houille se décompose en gaz et en cendres, et qu’une certaine quantité d’eau se transforme en vapeur. Pour effectuer une action musculaire dans le corps humain, le cerveau, c’est-à-dire la batterie galvanique de l’organisme humain, doit transmettre son message par l’intermédiaire des fils télégraphiques animaux, les nerfs, et, dans cet acte, abandonner une partie de sa propre substance  ; le muscle, en obéissant à cet ordre, subit un changement en vertu duquel une portion de sa substance perd ses propriétés vitales et se sépare de la partie vivante, en s’unissant à l’oxygène et se transformant en une matière inorganique qui doit être rejetée hors de l’économie animale. Les gymnotes, ou anguilles électriques de l’Amérique du Sud, si on les stimule pour leur faire donner des décharges électriques répétées, s’épuisent au point de pouvoir être touchées impunément. Il leur faut un repos prolongé et une nourriture abondante pour remplacer la force galvanique qu’elles ont dépensée. Les choses ne se passent pas autrement par rapport à l’homme, si ce n’est eu égard aux proportions.


Le télégraphe électro-magnétique a familiarisé la plupart de nos lecteurs avec la batterie qui le fait mouvoir. On dispose, en les faisant alterner, une certaine quantité de plaques de zinc et de cuivre dans un vase contenant un acide. Lorsque les extrémités de l’appareil sont réunies au moyen d’un fil métallique, quelle que soit sa longueur, une action chimique commence à se manifester à la surface du zinc, et le long du fil se propage une force capable de soulever des fardeaux, de mettre des roues en mouvement et de décomposer des corps composés, dont les éléments ont l’un pour l’autre l’affinité la plus puissante. Au moment où la continuité du fil est interrompue et le circuit suspendu, la force disparaît et la réaction qui s’opérait entre l’acide et le zinc s’arrête immédiatement. Lorsque la communication est rétablie, l’action de l’acide sur le zinc se renouvelle, et la force qui s’était évanouie se manifeste de nouveau avec toute son énergie primitive. La substance qui forme le fil métallique n’est pourtant que le conducteur de la force et ne contribue pas, pour la part la plus minime, aux manifestations de celle-ci. Il se passe quelque chose d’analogue dans le rôle que remplit l’homme à l’égard de la matière et des forces de la nature. L’homme ne sert qu’à les mettre en circulation, sans rien ajouter ou rien ôter à leur quantité même. Sa personne n’est qu’une scène dans le théâtre de leur action, théâtre où ces forces ont leurs entrées et leurs sorties, où chacune d’elles, à son moment donné, joue plusieurs rôles tour à tour, subissant ou causant des métamorphoses  ; mais elles sont immortelles dans leur essence et parcourent, à travers des vicissitudes infinies, un cercle immense d’applications diverses pour l’entretien de la vie et les ressources qui l’alimentent 1.  »


Nous avons ici une circulation perpétuelle, et plus le mouvement est rapide, plus la force produite est considérable. Cette circulation a existé de tout temps, mais à chaque progrès que la terre a fait pour arriver à sa condition actuelle, on a vu un développement plus considérable dans le mécanisme de la décomposition et de la recomposition, avec une tendance constamment croissante vers le développement des forces qui existent toujours dans la matière à l’état latent, et qui attendent le moment où l’homme les dégagera. Les géologues nous apprennent que, dans la période Silurienne, le continent actuel de l’Europe n’était guère représenté que par quelques îles indiquant les points qu’occupent, aujourd’hui, l’Angleterre, l’Irlande, la France et l’Italie. La Russie et la Suède étaient alors un peu plus nettement définies  ; mais ni l’Espagne, ni la Turquie n’existaient encore, et ce qu’on y rencontrait, dans la vie végétale ou animale, avait un caractère uniforme et n’atteignait que le plus humble degré de développement. Plus tard, nous arrivons à l’époque de la formation de la houille, époque où la vie végétale était exubérante, mais cependant n’offrait encore que le caractère le moins varié. Les formations houillères de l’Angleterre, et celles de la Belgique et des États-Unis, présentaient alors partout le même genre de plantes et offraient toutes l’absence totale de véritables fleurs, ce qui caractérise un développement végétal très-peu avancé.


Or, quel pouvait être, demanderons-nous, le but de toute cette végétation  ? de produire la décomposition et de dégager les forces latentes de la matière. « C’est dans l’estomac des plantes, dit Goëthe, que le développement commence. » Sans cet estomac, sans cette opération de la digestion, on n’aurait jamais vu commencer cette phase du changement qui a fait passer le monde inorganique, des formes anguleuses aux formes ovales et magnifiques de l’organisme développé au plus haut point  ; et jamais la terre n’aurait pu devenir la résidence de l’homme qui a besoin, pour se soutenir, d’une nourriture à la fois animale et végétale (2).


« Les animaux qu’il consomme (pour citer ici le même auteur) se nourrissent eux-mêmes d’aliments végétaux. Les végétaux, à leur tour, digèrent les éléments inorganiques qui leur sont fournis par le soleil et l’air. La chimie moderne a prouvé que les éléments ultimes de tous les corps sont le carbone, l’oxygène, l’azote et l’hydrogène, qui forment les quatre principaux éléments de la création organique, ainsi que le soufre, le phosphore, le chlore, la chaux, le potassium, le sodium, le fer et quelques autres substances inorganiques. Ces éléments doivent être introduits dans le corps du végétal, ou de l’animal, afin que celui-ci puisse vivre et se développer. De ce petit nombre d’éléments, combinés en quantités et en proportions diverses, sont formés l’air et l’eau, les rochers et les terres qui sont le résultat de leur décomposition.


Des expériences nombreuses ont démontré que les éléments qui entrent dans la formation des végétaux et des animaux sont empruntés à l’air, à l’eau, à la terre et au rocher  ; elles révèlent ce fait, que les quantités exactes des éléments identiques acquises par ceux-là avaient disparu de ceux-ci, sous l’empire de circonstances préparées de telle sorte que ces quantités ne pussent être tirées d’autres sources que celles dont la disparition était soumise à l’examen. Pour le rapport détaillé des expériences et des raisonnements à l’aide desquels on rend ces conclusions évidentes, nous renvoyons celui qui étudiera ces matières aux ouvrages de Liebig et des autres auteurs qui ont écrit sur la chimie organique, et qui ont poursuivi la voie de recherches ouverte et parcourue par lui avec tant de succès.


La propriété fondamentale de la vitalité, commune à tous les corps organisés, consiste dans leur constante rénovation matérielle  ; attribut qui les distingue des corps inertes ou inorganiques, dont la composition est toujours fixe. Ceux-ci peuvent toujours être recomposés artificiellement en réunissant leurs parties constituantes  ; tandis qu’aucune habileté chimique ne suffit pour produire du bois, du sucre, de l’amidon, de la graisse, de la gélatine, de la chair, etc., dont les éléments, bien qu’également simples, également bien connus, se refusent à se combiner pour former des composés organisés, autrement que sous les influences de cette puissance mystérieuse que nous appelons la force vitale. La formation d’un cristal, l’opération de l’ordre le plus élevé qui s’accomplisse à notre connaissance dans un corps inorganique et qui n’implique qu’un seul acte, celui de l’agrégation moléculaire, peut être dirigée artificiellement par le chimiste  ; tandis que la formation d’une simple cellule telle que celles qui composent le champignon, et les algues microscopiques qui colorent les eaux des étangs, bien que l’opération organique soit de l’ordre le plus infime, implique la double action de l’agrégation et de la désagrégation, et défie la science de pouvoir la produire. Il est au-dessus de la portée de l’homme de créer la forme la plus chétive et la moins compliquée de la vie.


Tandis que les éléments constituants de la vitalité sont abondamment répandus dans le monde naturel, les végétaux seuls ont une puissance d’assimilation suffisante, pour composer leurs tissus en les tirant directement des matières inorganiques, à savoir les matières liquides et gazeuses, et les molécules terreuses, qui sont des minéraux décomposés. Non-seulement les choses se passent ainsi, mais aucune partie d’un être organisé ne peut servir d’aliment aux végétaux, jusqu’à ce que, par suite de la putréfaction et de la décomposition, elle ait pris la forme d’une matière organique. C’est cette propriété qui fait de l’organisation végétale la base essentielle de toutes les autres. En l’absence de végétaux, il faudrait que tous les animaux devinssent carnivores et obtinssent leur subsistance en se détruisant réciproquement, ce qui aboutirait promptement à l’extermination de leur espèce. C’est pour cette raison que la vie végétale a dû nécessairement précéder la vie animale. Que les choses se soient passées ainsi, c’est ce qui est prouvé surabondamment par les recherches des géologues, qui, en retrouvant dans les roches l’histoire des siècles passés, démontrent qu’une longue période s’est écoulée, postérieurement à la croissance des lichens et des fougères dans les premiers âges du monde, avant que l’espèce la plus humble d’animaux fît son apparition sur la terre.


L’organisme animal, au contraire, exige, pour se soutenir et se développer, des atomes fortement organisés. La nourriture des animaux, en toute circonstance, est composée de parties d’organismes. Tandis que quelques-uns d’entre eux se nourrissent directement de substances végétales, d’autres auxquels il est nécessaire que la matière se soit élevée à un plus haut degré d’existence vitale, avant de se l’assimiler, se repaissent d’animaux d’un ordre inférieur. Possédant une moindre faculté d’assimilation, il faut que leur nourriture, à l’aide d’agents intermédiaires, ait formé des combinaisons plus en harmonie avec celles de leurs propres tissus que l’organisation végétale même. Sans un arrangement et une gradation de cette espèce, les êtres d’une nature plus élevée seraient condamnés à périr par défaut d’aliments, ou à dépenser toute leur activité en transformations chimiques, sans en réserver aucune partie pour la locomotion ou tout autre effort musculaire. Nous pouvons remarquer ici, qu’avec cette nécessité de vaincre et de capturer sa proie, naît un degré de puissance intellectuelle, qui rend les animaux carnivores capables de former certains plans, et d’accomplir, par suite de leur association avec leurs semblables, des choses qui dépasseraient leur pouvoir s’ils étaient privés de ce secours. L’araignée tisse sa toile avec art pour attraper des mouches, et les loups se réunissent en meute pour chasser. Partout les fonctions supérieures s’allient à une énergie moindre dans les fonctions inférieures. Les êtres chez lesquelles ces dernières prédominent se suffisent à eux-mêmes et sont indépendants  ; mais ils ont peu de portée dans l’instinct et peu de pouvoir, au delà de ce qu’exige la satisfaction des grossiers besoins primitifs. En remontant l’échelle des êtres jusqu’à l’homme (sommet et couronnement de toutes choses), nous trouvons en lui, le plus dépendant de tous, le plus porté à l’association (à laquelle le rend si éminemment propre la faculté de la parole)  ; et quoique, isolé, il soit de tous les êtres celui qui peut le moins se suffire à lui-même, au moyen de l’association, il établit sa souveraineté sur la nature et sur toutes ses forces animées ou inanimées.


Il existe une autre distinction entre la vie animale et la vie végétale  : La croissance et le développement des végétaux dépendent de l’élimination de l’oxygène, des autres parties qui composent leur nourriture. Les végétaux exhalent continuellement ce gaz dans l’air par la surface de leurs feuilles. La vie des animaux se manifeste dans la continuelle absorption de l’oxygène de l’air, et dans sa combinaison avec certaines parties constituantes du corps. Son office consiste à produire la chaleur animale, en brûlant les parties combustibles de l’organisme. Il se combine avec le carbone des aliments, et, dans cette opération, il se dégage exactement la même quantité de chaleur que s’il eût brûlé directement en plein air. Le résultat donne du gaz acide carbonique qui est rejeté en dehors des poumons et de la peau  ; ce gaz est absorbé par les feuilles des plantes, le carbone se sépare et s’incorpore à leur substance, et l’oxygène s’exhale de nouveau dans l’atmosphère pour recommencer à circuler.


Décrivons plus complètement cette évolution  : Le carbone en s’unissant avec l’eau, dans la plante, forme, entre autres choses, l’amidon que la sève charrie vers la partie de l’organisme qui en a besoin. On en trouve abondamment dans les graines. L’amidon forme dans le blé la moitié du poids du grain, et n’est composé que de carbone et d’eau. L’homme se nourrit de blé, mais on ne trouve pas d’amidon dans le corps humain. Lorsqu’il pénètre dans notre estomac, il subit un changement chimique, une combustion lente, réelle, pendant laquelle le carbone de l’amidon se combine avec l’oxygène et forme du gaz acide carbonique qui, joint à l’eau, mise en liberté sous la forme de vapeur, est rejeté dans l’atmosphère, en abandonnant l’organisme humain, pour se transformer, de nouveau, sous l’influence de l’élaboration que lui fait subir la plante, en cet amidon d’où ils étaient tirés. Après avoir servi à conserver la chaleur interne, base de la vie animale, ces deux éléments séparés, en se rapprochant, recomposent une partie de la substance des plantes qui, lorsqu’elle est complétée de nouveau, fait l’office de combustible dans l’économie animale.


Les exemples que nous avons présentés, suffisent, en tant que cela concerne les parties constituantes organiques, pour démontrer cette loi, que les animaux et les végétaux se transforment réciproquement et dépendent l’un de l’autre pour leur subsistance. L’échange de leurs éléments s’accomplit par l’intermédiaire de l’air atmosphérique, qui fournit aux plantes la plus grande partie de leur nourriture. On a constaté en brûlant toute matière végétale sous une forme quelconque, à l’état sec, que la partie organique, qui est combustible et disparaît dans l’air, est de beaucoup la plus considérable. Elle forme ordinairement, en poids, de 90 à 97 livres sur 100. Cette partie de la plante ne peut avoir été primitivement formée que par l’air, sinon directement, au moins au moyen de composés dont les éléments sons eux-mêmes empruntés à l’air, existant dans le sol et absorbés par les racines. Pour nous servir des expressions du professeur Draper, dans sa Chimie des Plantes, l’air atmosphérique est le grand réservoir où toutes choses prennent leur source et vers lequel toutes choses retournent. C’est le berceau de la vie végétale et le tombeau de la vie animale.


En moyenne, environ une livre sur dix, du poids net de plantes cultivées, y compris leurs racines, tiges, feuilles et graines, est formée d’une matière qui existait comme partie de la substance solide du sol sur lequel la plante croissait. Chaque organe de la tige, des bourgeons et des feuilles de la plante a une charpente réticulée de matière inorganique dont la base est le silex ou la chaux. Le silex qui nous est familier sous les diverses formes de sable blanc, de caillou et de quartz cristallisé, constitue plus de 60 et quelquefois 95 p. 100 (3) de la totalité des terrains. C’est le silex qui donne au sol sa porosité, afin que l’air et l’eau puissent en pénétrer la texture. L’alumine, au contraire, base de l’argile, rend le sol dur et compacte. L’office du silex, dans les plantes, est de donner de la force, comme dans la paille du blé, par exemple. Il sert de charpente osseuse dans toute la famille des graminées  ; Il faut de 93 à 150 livres de silex soluble pour environ une acre de blé. »


§ 2. — Préparation de la terre pour recevoir l’homme.[modifier]

Le développement ainsi commencé dans l’estomac des végétaux se continue dans celui des animaux, jusqu’à ce que la terre peu à peu se prépare à servir aux besoins de l’homme  ; et lorsque celui-ci apparaît, nous constatons cette différence importante  : tandis que tous les autres animaux ont été condamnés à rester à jamais les esclaves de la nature, lui seul a été doté des facultés nécessaires pour lui permettre d’en devenir le souverain, et de lui faire accomplir la tâche qui est dévolue à lui-même.


Si nous jetons en ce moment les yeux sur la terre, nous voyons partout les mêmes forces mises en action, produisant de nouvelles combinaisons pour l’entretien de la vie végétale, comme préparation de la terre qui doit servir de séjour d’abord aux animaux d’un ordre inférieur, mais finalement à l’homme. On estime que la somme de calorique qui soulève l’eau de la mer, sous forme de vapeur, est égale à la force de 16 billions de chevaux. Condensée de nouveau, cette vapeur reprend la forme d’eau qui, retombant en pluie, va se perdre de nouveau dans l’Océan, et dans son passage entraîne avec elle des portions considérables du sol résultant de la décomposition des roches dont la terre est formée  ; cette décomposition, à son tour, est une conséquence des températures sans cesse variables, lesquelles sont elles-mêmes le résultat du mouvement qui s’opère parmi les molécules dont se composent l’air et l’eau. «   La congélation, dit le docteur Clarke, est la charrue de Dieu qu’il pousse à travers chaque pouce de terre, brisant chaque fragment et pulvérisant le tout,   » et rendant ainsi toutes les parties propres à former facilement de nouvelles combinaisons.


Les parcelles de terre ainsi obtenues sont mises, par le mouvement des eaux, en relation étroite et réciproque, et c’est ici que nous trouvons la différence amenant la combinaison et produisant le mouvement. Plus la variété des parties est considérable, plus sera grande l’aptitude du corps composé à fournir l’entretien à la vie végétale, ainsi qu’on le constate dans les deltas du Mississippi, du fleuve des Amazones et du Gange, qui tous nous offrent des arbres d’une dimension gigantesque, environnés d’arbustes de tout genre, se développant avec une exubérance prodigieuse. C’est là que nous trouvons des formes plus humbles de la vie animale. Mais l’impureté de l’air empêche que, de longtemps encore, ces lieux puissent être habités par l’homme, ou même par les animaux d’un ordre élevé.


D’immenses quantités de cette terre sont entraînées dans l’Océan  ; là elle disparaît pour passer dans l’estomac de myriades d’êtres animés dont celui-ci est le séjour. Des sondages pratiqués récemment dans les profondeurs de l’Atlantique ont révélé ce fait, qu’on ne voit point la terre adhérer à la ligne de sonde, tandis que cette dernière amène du fond de l’Océan, des myriades d’animaux microscopiques.


«   Dans son sein, dit un écrivain moderne, on voit à l’œuvre, de tout petits insectes, auxquels la nature a imposé, outre la nécessité de chercher leur nourriture et d’avoir soin de leurs petits, la tâche perpétuelle de se construire de nouvelles demeures. Pour se défendre et pour s’abriter, le Mollusque se livre à un travail incessant, réparant, agrandissant et restaurant sa demeure  ; lorsqu’il meurt enfin, il la laisse comme un nouvel appendice qui s’ajoute à la masse épaisse et toujours croissante du calcaire coquillier. Dans les mers plus méridionales, sur un espace de plusieurs milliers de lieues, des insectes encore plus infimes élèvent leurs massifs remparts de coraux qui, tantôt revêtant une longue étendue de côtes et tantôt formant la ceinture d’îles solitaires, défient la mer la plus furieuse  ; et à mesure que les générations des ces Mollusques périssent successivement, elles laissent sur les lits rocheux de pierre calcaire coralline, un monument impérissable de leurs travaux incessants. Ces roches contiennent les deux cinquièmes de leur poids d’acide carbonique, qui semble destiné à y être à jamais emprisonné. Il a été enlevé, directement ou indirectement, à l’atmosphère  ; et c’est ainsi que la mer puise toujours, nécessairement l’acide carbonique dans l’air. En conséquence, les travaux accomplis par les animaux marins, ainsi que l’anéantissement de la matière végétale, amèneraient, chaque année, une diminution dans la quantité de ce gaz, contenue dans l’atmosphère, si la nature n’accomplissait une autre opération pour compenser cette disparition constante.


Mais la terre elle-même opère des exhalations dans ce but. Se frayant un passage à travers les crevasses et les fissures de son écorce si nombreuses à la surface, le gaz acide carbonique s’en dégage en quantités considérables et se mêle, chaque jour, avec l’air ambiant. Il pétille dans les sources de Carlsbad  ; il se précipite, comme vomi par des soufflets souterrains, sur le plateau de Paderborn. Il va remplir d’écus sonnants les coffres du prince de Nassau  ; il cause le naïf étonnement des voyageurs qui visitent la Grotte du Chien  ; il intéresse le chimiste-géologue dans les souterrains de Pyrmont  ; il est terrible à la fois pour l’homme et pour la brute, dans la fatale Vallée de la Mort, la chose la plus merveilleuse du monde, au milieu même des merveilles de l’île de Java. Et de plus, il est hors de doute que ce gaz se dégage, encore plus abondamment, du milieu inconnu de ces nappes d’eau qui occupent une portion si considérable de la surface du globe. Fournie par ces sources nombreuses, affluant perpétuellement dans l’air, ou s’élevant à la surface de la mer, une certaine quantité d’acide carbonique remplace, chaque jour, la quantité soustraite qui doit s’absorber dans la croûte solide de la terre. Si nous savions au bout de quel laps de temps la terre doit expirer, de nouveau, la somme d’acide carbonique ainsi absorbée journellement, nous pourrions exprimer par le langage combien de temps exige cette lente et séculaire rotation, pour achever l’une de ses immenses évolutions circulaires.


Ainsi, de même que la vapeur aqueuse de l’atmosphère, l’acide carbonique contenu dans celle-ci circule continuellement. Tandis que celui qui flotte suspendu dans l’air, pendant une génération, effectue, pour ainsi dire, plusieurs évolutions, passant de l’atmosphère à la plante, de la plante à l’animal, et de celui-ci retournant encore à l’air, sans être jamais, en réalité, la propriété d’aucun être et s’arrêter longtemps nulle part, toute la quantité de carbone produite se meut lentement dans un cercle plus considérable, entre l’air et l’eau. Il s’élève de la terre à une extrémité de la courbe, à l’état de gaz élastique  ; comme passe-temps, il prend, sur sa route, successivement et pendant de cours intervalles, des formes variées de plantes et d’animaux, jusqu’au moment où il s’absorbe de nouveau dans la terre, à l’autre extrémité de la courbe, à l’état de pierre calcaire solide et de plantes fossiles (4). »


Les couches de pierre calcaire, résultant du travail de ces petits êtres qui absorbent ainsi l’acide carbonique émané de l’atmosphère, deviennent à leur tour les noyaux d’îles destinées à offrir des lieux de séjour aux classes inférieures d’animaux et finalement à l’homme. La manière dont s’accomplit l’œuvre préparatoire est parfaitement décrite dans le passage suivant  :


«   Les îles de corail des mers tropicales offrent les exemples les plus remarquables de la rapidité avec laquelle un rocher nu se pare de la vie végétale et se dispose à devenir l’habitation d’êtres humains. Les créatures qui élèvent ces îles, et les font sortir des profondeurs inconnues de l’Océan, participent, ainsi que l’indique leur nom de zoophyte (ou animal-plante) des caractères distinctifs de deux ordres de vitalité. Ils accomplissent leurs fonctions sans l’office du cœur ou d’un système quelconque de circulation  ; les divers polypes d’un groupe ont chacun une bouche, des tentacules et un estomac, — là s’arrête la propriété individuelle, — et forment une masse vivante d’animaux nourris par des bouches et des estomacs nombreux, mais unis entre eux par des tissus. Ils n’ont d’autres pouvoirs d’action que celui d’allonger leurs bras pour saisir la nourriture que les flots, en passant, mettent à leur portée  ; ils se propagent par bourgeons, une légère saillie se montre d’abord sur leur côté, le bourgeon augmente, on voit se développer un cercle de tentacules, avec une bouche au milieu, et la croissance continue jusqu’à ce que le rejeton soit aussi grand que son auteur et commence à pousser à son tour des bourgeons, et c’est ainsi que le groupe continue à se développer. Ils secrètent le corail (comme le quadrupède secrète ses os) jusqu’à ce qu’ils aient construit des récifs isolés et atteint la surface de l’eau. Mais il est indispensable, pour la vie de ces architectes sous-marins, qu’ils soient couverts par les vagues, et lorsqu’ils sont arrivés à la hauteur de la marée basse, ils meurent. Une nouvelle phase se manifeste alors  ; le sommet du rocher se couvre, par couches » successives, de fragments pulvérisés de corail et de gravier que » les flots ont détachés des flancs du récif et lancés à la surface. Agassiz pose en fait, que toute la partie de la Floride comme sous le nom d’Everglades, n’est qu’un vaste banc de corail, composé de récifs à peu près parallèles, qui, sortis du fond de la mer pour venir à sa surface, se sont développés et se sont soudés à la terre ferme, en remplissant, graduellement, les intervalles qui les séparaient des dépôts de sable corallifère et des débris apportés là par l’action des marées et des courants.


Le coco, avec son enveloppe qui semble si bien faite pour flotter sur les eaux, prend racine sur le sable nu de l’île de corail, à peine élevée au-dessus du niveau de l’Océan, et, baigné par l’embrun, se développe avec un grand luxe de végétation. » Nourri d’abord seulement par le peu d’aliments organiques que lui fournissent les débris des zoophytes qui construisirent l’île, la décomposition de ses feuilles donne bientôt un terreau suffisant pour faire croître d’autres végétaux. Les usages du cocotier sont nombreux. Quand les habitants apparaissent sur l’île, il leur offre la matière première des vêtements légers que demande le climat  ; avec la coque de la noix ceux-ci font des tasses pour boire et d’autres ustensiles, des nattes, des cordages, des lignes à pêcher et de l’huile  ; il donne, en outre, un aliment, une boisson et des matériaux de construction  ; le fruit se présente sur le même arbre et au même instant à tous les degrés de formation, depuis la première, après la chute de la fleur, jusqu’au moment où il devient une noix dure, sèche, qui semble toute prête à germer. Le pandanus, ou pin spirale, qui prend racine promptement dans un terrain maigre, en poussant de son tronc des arcs-boutants qui s’implantent dans la terre et élargissent la base, soutien de l’arbre dans sa croissance, fournit un fruit à gousses douceâtres, qui, bien que légèrement amer, dit M. Dana dans sa Géologie d’un voyage d’exploration de la mer du Sud (à laquelle nous empruntons ces faits), peut se conserver et servir de nourriture quand les autres aliments viennent à manquer. Le petit poisson et les crabes des récifs, ainsi que les gros poissons qu’on pèche dans les eaux profondes avec des hameçons en bois, aident à la subsistance des indigènes. Ces chétives ressources, ajoute M. Dana, entretiennent une population de 10 000 individus dans la seule île de Taputeouea, dont la superficie habitable n’excède pas six milles carrés.


L’opération à l’aide de laquelle, en cette circonstance, le sommet de la montagne sous-marine sortie des flots est préparé à devenir la demeure de l’homme, par suite de la germination des plantes, s’accomplit rapidement. Celle qui transforme, en fragments pulvérisés, les pics des montagnes terrestres comprend un plus grand nombre de phases intermédiaires, et une bien plus grande variété de résultats. Quelques-uns des rochers, tels que les ardoises et les schistes, se décomposent avec une telle facilité qu’on peut observer tout le phénomène dans un court espace de temps, et nous avons constamment l’occasion d’en surveiller les progrès. Au contraire, les masses de roches granitiques, qui, suivant l’opinion des géologues, constituant les couches inférieures et primitives du globe, ont été amenées, par suite du déchirement et du soulèvement de la croûte terrestre, à en occuper les sommets, sont d’une nature moins friable. Mais leur composition chimique favorise leur prompte désagrégation sous l’influence des éléments. La présence des alcalis dans le feldspath et le mica, qui dans le granit, sont combinés avec la silice, exerce dans ce changement une action puissante. L’acide carbonique, le grand dissolvant des matières les plus dures, décompose la potasse, avec laquelle la silice se trouve combinée dans le feldspath et la rend soluble. L’intensité de la gelée et la longueur du temps pendant lequel les roches du sommet des montagnes sont exposées au froid, les brusques changements de température auxquels elles sont soumises, et qui à raison de leur peu d’aptitude à conduire le calorique, entraîne l’inégalité dans la contraction et la dilatation de leur surface, lesquelles, à leur tour, produisent l’exfoliation et les craquements, l’humidité de l’air pendant l’été, alors que les vapeurs aqueuses se condensent sur leur sommet, telles sont, entre autres circonstances, celles qui hâtent la destruction des roches dans ces régions.


A mesure que la désagrégation s’accomplit par suite de la marche des saisons, les parcelles décomposées tombent par leur propre poids et sont entraînées par les pluies dans les vallées sous-jacentes, qui reçoivent de la même façon les débris provenant des roches intermédiaires. Pendant cette opération les roches ne sont pas simplement divisées en petits fragments par une action mécanique  ; mais de leurs éléments insolubles naissent des sels solubles tels que ceux de chaux, de soude, etc., qui peuvent être absorbés par la racine des plantes. Dans la décomposition du feldspath, le silicate de potasse est enlevé peu à peu par les eaux, et tandis que le sable reste sur les pentes, la fine alumine ou l’argile s’accumule dans les vallées, et forme un mélange d’argile et de sable plus favorable à la croissance de l’herbe et des céréales. C’est ainsi qu’on assiste à toutes les gradations, depuis le granit aride et nu du sommet des collines, en passant par les terrains maigres et poreux des coteaux, jusqu’aux riches terres des prairies de la vallée.


Cependant une espèce de végétation peut trouver sa nourriture même sur la surface des rochers (5). Les lichens et les algues croissent au-dessus de la limite des neiges éternelles  ; et dans les climats glacés du Nord, à la surface nue des roches granitiques, on voit fleurir une espèce de lichens que le voyageur canadien, pressé par la faim, recherche comme aliment et auquel il donne le nom appétissant de tripe de roche. Des débris de ces matières végétales sont balayés par chaque orage, et viennent s’accumuler à leur base avec les dépôts d’origine minérale. Après un laps de temps suffisant, il se forme au pied des versants un sol capable de nourrir de grands arbres. Le premier arbre laisse tomber ses feuilles et ses branches pour nourrir le sol qui s’engraisse, dans un cercle autour de son tronc, mesuré par l’étendue de ses branches. En prenant ce point de départ, l’opération continue, probablement, comme il suit  : Sur la circonférence extérieure du premier cercle ainsi fertilisé, et au point du versant, qui placé entre le tronc et le sommet de la colline, n’est pas aussi riche que le point inférieur, dans l’ensemble des principes végétaux propres à la nutrition, il devient possible à un autre arbre de croître. Celui-ci, à son tour, devient le centre d’un cercle de terrain fertilisé, sur la circonférence supérieure duquel s’accumulent, par suite de la chute des feuilles et des branches, de nouveaux matériaux capables de nourrir un nouveau rejeton. Chaque nouvelle plante devient ainsi un engrais du terrain pour celle qui doit la remplacer  ; et la végétation remonte vers le sommet, à travers un sol d’une fécondité sans cesse décroissante et qui, bien que devenu plus fertile et plus tenace par le développement même de cette végétation, abandonne toujours quelque portion de ses éléments minéraux et végétaux qui vont fertiliser la vallée sous-jacente. Le mode de procéder, ainsi qu’une foule d’autres que l’on constate dans les opérations de la nature, consiste dans l’action et la réaction, et dans une perturbation de l’équilibre, mettant en mouvement le mécanisme qui doit le rétablir. Les forces élémentaires, la gravitation et l’action dissolvante des courants d’eau portent jusqu’aux plaines les plus basses les principes minéraux organiques qui doivent alimenter la végétation  ; et la végétation à son tour les reporte sur les coteaux, préparant le sol pour ses propres progrès, à mesure qu’elle continue son développement. Les plantes les plus grêles et les plus chétives apparaissent toujours les premières, semblables aux pionniers et aux troupes légères qui déblayent le terrain, devant les colonnes épaisses de l’armée qui les suit (6). »


La plante est ainsi, nous le voyons, un fabricant de terrain, et ce qui, à cet égard, est vrai par rapport à elle, l’est également de tous les êtres vivants doués de mouvement qui parcourent la surface de la terre. Le développement commencé dans l’estomac de la plante se continue dans celui de l’homme, que l’on a comparé avec raison à une machine locomotive. Nous introduisons dans l’estomac de celle-ci du combustible, sous l’empire de circonstances qui tendent à favoriser sa décomposition, c’est-à-dire le mouvement des éléments qui le composent. Ce mouvement donne la force. L’homme introduit dans son estomac, en guise de combustible, les divers produits des règnes végétal et animal  ; arrivés dans ce réceptacle, ils sont soumis à l’opération de décomposition d’où résultent la chaleur vitale et la force. La manière dont se combinent les végétaux et les animaux, pour produire cette augmentation de mouvement, est parfaitement démontrée dans le passage suivant  :


«   L’homme lui-même et les autres animaux se prêtent secours pour accomplir la même transformation. Ils consomment des aliments végétaux, et cette consommation a les mêmes résultats définitifs que lorsque ces substances périssent par suite d’une décomposition réelle, ou sont anéantis par l’action du feu. Ces aliments sont introduits dans l’estomac sous la forme dans laquelle la plante la donne  ; ils sont expirés de nouveau, par les poumons et la peau, sous la forme d’acide carbonique et d’eau. Nous pouvons d’ailleurs suivre cette opération de plus près, et cet examen sera pour nous, à la fois intéressant et instructif.


La feuille de la plante vivante absorbe l’acide carbonique qu’elle soustrait à l’air, et abandonne l’oxygène contenu dans ce gaz. Elle ne retient que le carbone. Les racines pompent l’eau qu’elles empruntent au sol, et de ce carbone et de cette eau la plante forme de l’amidon, du sucre, de la graisse et d’autres substances. L’animal introduit dans son estomac cet amidon, ce sucre, ou cette graisse, et à l’aide de ses poumons aspire l’oxygène de l’atmosphère  ; avec ces matériaux il anéantit les travaux antérieurs de la plante vivante, rejetant de nouveau par les poumons et la peau l’amidon et l’oxygène, sous la forme d’acide carbonique et d’eau. L’opération est clairement représentée dans le tableau suivant  :


Absorbe : Produit  :
La plante L’acide carbonique par ses feuilles

L’eau par ses racines

L’amidon, etc., dans sa substance solide

L’oxygène par ses feuilles

L’animal L’amidon et la graisse dans son estomac

L’oxygène dans ses poumons

L’acide carbonique et l’eau par la peau et les poumons.

«   L’évolution commence avec l’acide carbonique et l’eau, et se termine avec les mêmes substances. Les mêmes matériaux, le même carbone par exemple, circulent de nouveau, dans tous les sens, tantôt flottant dans l’air invisible, tantôt formant la substance de la plante croissante, tantôt celle de l’animal qui se meut, et tantôt encore se dissolvant dans l’air, prêt à recommencer la même et incessante révolution. Le carbone forme aujourd’hui une partie d’un végétal, demain il peut entrer dans la structure du corps humain, et huit jours après il peut avoir pénétré dans une autre plante et dans un autre animal. Ce qui m’appartient cette semaine vous appartient la semaine suivante. En réalité, rien ne constitue une propriété privée dans une matière sans cesse en mouvement (7). »


§ 3. L’homme a cela de commun avec les animaux qu’il consomme des subsistances. Sa mission sur cette terre consiste à diriger les forces naturelles, de telle façon qu’il fasse produire au sol des quantités plus considérables des denrées nécessaires à ses besoins.[modifier]

— Conditions sous l’influence desquelles, uniquement, ces quantités peuvent s’augmenter. Elles ne peuvent être remplies que dans les pays où les travaux sont diversifiés, où l’individualité reçoit son développement, où la puissance d’association s’accroît.


Dans les premiers âges de la société les changements de forme sont très-lents  ; et c’est ainsi que nous voyons, du temps des Plantagenets, et quelques siècles plus tard, que le rendement d’un acre de terre n’était que de six ou huit boisseaux de froment. Quelque faible que fût ce rendement, il était cependant accompagné d’une amélioration constante, dans la forme de la matière résultant du mouvement qui avait été jusqu’alors obtenu. Les rochers avaient été décomposés, et les argiles et les sables avaient revêtu une forme d’un ordre plus élevé  ; la magnifique verdure du froment avait remplacé la couleur brune et sombre de la terre nue. Peu à peu, on voit l’homme disposer de plus en plus en souverain des forces diverses destinées à son usage, et faire de nouveaux progrès jusqu’à l’époque plus récente où il obtient 30, 40 et 50 boisseaux par acre, en même temps que les autres produits se comptent par centaines d’acres.


Sans la chaleur vitale cette domination des forces ne pourrait s’obtenir, et sans combustible il ne pourrait exister de chaleur. Ce combustible, ainsi que nous le voyons, c’est l’alimentation sans laquelle il ne peut y avoir d’action vitale  ; et c’est ainsi que nous atteignons le point où l’homme et les autres animaux se trouvent placés réciproquement sur le même niveau. Comme tous les animaux, il mange, boit et dort  ; comme eux aussi il doit se procurer des provisions d’aliments.


S’il jette les yeux autour de lui, il aperçoit des masses immenses de matière tenues en repos à raison de la force de gravitation, et, par conséquent, demeurant improductives. C’est une réserve de puissance latente attendant le moyen auxiliaire qui la mettra en liberté. Le sol durci donne à peine un maigre herbage  ; mais à cette heure, il le remue de manière à exposer ses molécules à l’action du soleil et de la pluie  ; puis il y met une semence prête à recevoir dans son estomac l’aliment nécessaire à sa nourriture. La semence germe, et la plante se développe avec le secours de la terre et de l’atmosphère, produisant l’avoine, le seigle ou le blé nécessaires à l’entretien de l’homme ou des animaux dont il se nourrit. En tout ceci, cependant, il n’a pas fait plus que ne fait l’individu qui alimente la locomotive, en plaçant la matière dans les circonstances propres à favoriser sa décomposition, et en communiquant ainsi à ses molécules une individualité grâce à laquelle elles ont pu se combiner avec d’autres molécules. L’acte de combinaison est un acte de mouvement, et ce mouvement communique la force.


Pour arriver à ce résultat, il a labouré plus profondément  ; et, de cette manière, il a pu offrir à l’action du soleil et de la pluie une quantité plus considérable du sol. Il a ouvert des tranchées et il a ainsi facilité l’écoulement des eaux qui, autrement, seraient demeurées stagnantes et auraient détruit ses semences  ; et précisément, pour avoir ainsi favorisé le mouvement de la matière, il s’est trouvé récompensé par un accroissement plus rapide dans la quantité du sol qui a revêtu la forme nécessaire à ses besoins.


Plus le mouvement est considérable, plus le progrès dans la forme est rapide. Le pin au port si raide fait place à l’orge à la tige si gracieuse, en même temps que de magnifiques champs de trèfle rouge remplacent les mauvaises herbes des marais follement développées  ; le loup décharné disparaît de la terre, qui à cette heure nourrit le noble coursier et l’homme civilisé.


En acquérant un empire plus étendu sur les forces naturelles, l’homme devient ainsi capable d’obtenir une quantité constamment plus considérable de substances alimentaires sur toute surface donnée, avec un accroissement constant dans le pouvoir de vivre en relation avec ses semblables. L’association se développe, donnant à son tour le pouvoir de mettre en activité d’autres forces, qui étaient ainsi demeurées en grande partie inertes et n’attendaient que la main de l’homme. Il soulève la pierre à chaux et la soumet au procédé de décomposition, qui fournit à l’air de l’acide carbonique et à la terre de la chaux vive. Il arrache à la mine le charbon de terre, et celui-ci se décompose à son tour, fournissant à l’atmosphère de nouvelles quantités de matériaux qui se recomposeront sous la forme de végétaux destinés à le nourrir. Il exploite le minerai de fer qu’il décomposera à l’aide de la houille, et là encore se trouvent de nouvelles quantités de matières indispensables à l’entretien de la vie organique, et fournies également par la même opération, nécessaire pour lui donner les instruments dont il a besoin pour l’œuvre de culture. La matière ainsi décomposée continue à se mouvoir, et doit continuer à se mouvoir ainsi tant que les hommes verront s’augmenter leur puissance d’association. Les divers minerais ne reviennent jamais à leur forme primitive, et la chaux ne redevient pas de la pierre calcaire, après être entrée dans la composition des substances alimentaires. Consommées, celles-ci retournent encore à l’air atmosphérique, ou à la terre  ; et l’homme lui-même meurt enfin et est enseveli, et s’acquitte ainsi de la dette qu’il a contractée envers la nature. Même lorsqu’il vit encore, il absorbe constamment, et abandonne à la terre et à l’atmosphère, les molécules qui composent son système animal, ainsi que nous le voyons si bien expliqué dans le passage suivant  :


«   Dans les forêts naturelles où les feuilles tombent chaque année et où les arbres meurent périodiquement, la matière minérale abandonne le sol pour la plante, et retourne à son tour au sol, sous la forme des débris de celle-ci, ne parcourant ainsi qu’une phase de courte durée, de la terre à la plante et de la plante à la terre. Et il en est de même aussi dans les prairies naturelles, où chaque année, à l’automne, l’herbe s’épaissit, se fane et rend ses matières minérales au sol  ; et où chaque année aussi, au printemps, les jeunes herbages poussent et se nourrissent des débris de l’année antérieure. Mais il en est autrement lorsque les produits végétaux sont consommés par les animaux. Ils sont alors introduits dans leur estomac, ils s’y dissolvent ou s’y digèrent, et leurs diverses parties sont absorbées par les vaisseaux destinés à cet usage, pour être charriées vers les parties du corps où leurs services sont nécessaires. Nous n’avons pas à suivre, quant à présent, la matière saline au-delà du sang et des tissus. C’est principalement dans les os que sont déposés l’acide phosphorique et la chaux, sous la forme de phosphate de chaux.


L’importance du phosphate de chaux pour l’économie animale deviendra manifeste, si nous citons ce fait, qu’ordinairement les os secs laissent pour résidu, après la combustion, la moitié de leur poids, d’une cendre blanche qui consiste, pour la plus grande partie, en phosphate de chaux.


Mais, ainsi que nous l’avons déjà expliqué, toutes les parties du corps, même les plus solides, accomplissent une série constante de renouvellements. Les os sont soumis à cette loi de changement aussi bien que les parties molles  ; et l’acide phosphorique introduit aujourd’hui, au bout de quelques jours est rejeté au dehors, mêlé à d’autres matières de rebut et aux excrétions du corps  ; le corps lui-même meurt enfin, et toutes ses parties matérielles retournent immédiatement à la terre d’où il est venu. Là elles subissent, sous l’influence de l’air, une complète disjonction ou décomposition, par suite de laquelle leur matière minérale même arrive à cet état où elle peut, avec avantage, pénétrer dans les racines de nouvelles plantes. Relativement à la révolution qu’accomplit cette matière minérale, il y a d’autres détails minutieux et pleins d’intérêt  ; mais nous ne voulons pas mettre à l’épreuve la patience de nos lecteurs en y insistant ici. Les changements généraux que nous avons indiqués se trouvent reproduits succinctement dans le tableau ci-dessous  :


Produit  :


Absorbé par la Plante. Acide phosphorique, chaux, Substance complète des plantes.

sel commun et autres tirés du sol.


  • par l’Animal.a. Parties de plantes.Système osseux complet, sang et

b. c. Les os et les tissus, avectissus,

l’oxygène enlevé aux poumons.Les phosphates et autres sels qui se trouvent dans les excrétions.


  • par le Sol. Excréments des animaux, L’acide phosphorique, la chaux, plantes et animaux morts.etc., etc.

«   Il peut se faire qu’un investigateur curieux de la terre humaine en recueille assez pour «   boucher un trou et se défendre contre le vent.  » Mais notre science nous apprend que cette terre n’est pas l’espèce de matière dont est faite l’argile  ; et ces usages si grossiers ne sont, après tout, que des manques de respect imaginaires envers nos cendres chéries. Elles ont un autre usage désigné auquel elles ne peuvent échapper, de quelque manière qu’on les traite. La plante est merveilleusement organisée de manière à ne pas se développer sans l’acide phosphorique, etc., qu’elle est forcée de recueillir, pour le fournir à l’animal, à mesure qu’il se développe. Et le sol est si pauvrement pourvu de ces substances, et d’autres indispensables, que la plante et l’animal doivent tous deux rendre infailliblement à la terre, leur mère commune, les matériaux qu’ils lui ont empruntés, lorsque le terme de leur vie est arrivé. C’est ainsi qu’est assurée la circulation constante de la même quantité, relativement faible, de substance minérale, et que l’obligation est imposée à chaque parcelle de se préparer avec zèle à rendre un nouveau service, aussitôt qu’a été accomplie chaque charge imposée primitivement. Comme nous n’avons pas la propriété de nos cendres après la mort, nous ne devons pas avoir pour elles une affection ou un respect insensé  ; et assurément nous ne devons pas craindre qu’on puisse jamais les empêcher longtemps de se mêler, sous une forme quelconque, à de nouvelles phases de la vie végétale ou animale (8). »


La plante et l’animal doivent tous deux, ainsi que nous le voyons ici, restituer infailliblement les matériaux qu’ils ont empruntés à leur mère commune, la terre  ; et ce n’est qu’à cette condition que le mouvement peut être augmenté ou même se conserver. La terre, notre puissante mère, ne donne rien, mais elle est disposée à prêter volontiers toute chose, et plus la demande qui lui sera faite sera considérable, plus aussi le sera la quantité fournie, pourvu que l’homme se rappelle qu’il ne fait qu’emprunter à une banque immense, où la ponctualité est exigée aussi rigoureusement que dans les banques d’Amérique, de France, ou d’Angleterre.


Pour que cette condition puisse être remplie, il faut qu’il y ait association, et la différence est aussi indispensable à l’association dans le monde social que dans le monde matériel. L’individu dont la terre produit du blé n’a pas besoin de s’associer avec son confrère producteur de blé  ; le planteur de canne à sucre n’a pas besoin de faire des échanges avec un autre planteur son voisin, non plus que le producteur de laine, d’aller trouver le fermier son confrère, qui a aussi de la laine à lui vendre  ; niais tous, et chacun d’eux, trouvent avantage à échanger le travail et ses produits avec le charpentier, le forgeron, le maçon, celui qui met en œuvre le moulin à scier, le mineur, le fabricant de fourneaux, le fileur, le tisserand et l’imprimeur, tous ayant besoin d’acheter des aliments et de donner en paiement leurs services, ou les diverses denrées qu’ils ont à céder. Là où il y a diversité de travaux, le producteur et le consommateur prennent leur place l’un à côté de l’autre  ; un mouvement rapide a lieu parmi les produits du travail, avec un accroissement constant dans la puissance de rembourser à la terre, notre mère, les prêts qu’elle nous fait et d’établir auprès d’elle un crédit pour des prêts futurs plus considérables. Là, au contraire, où il ne se trouve que des fermiers et des planteurs, et où conséquemment il n’y a pas de mouvement dans la société, le producteur et le consommateur sont séparés par un si profond intervalle, que le pouvoir de rembourser les emprunts faits à la vaste banque s’anéantit, et que le mouvement cesse peu à peu parmi les parcelles de la terre elle-même, ainsi que nous le constatons dans tous les pays purement agricoles. La Virginie et les Carolines se sont appliquées constamment à épuiser les éléments de fertilité que le sol contenait primitivement, par suite du défaut de consommateurs et de leur dépendance nécessaire de marchés éloignés  ; et c’est ce qui a lieu sur une grande échelle aux États-Unis, et particulièrement dans les États du Sud. Le fermier qui commence son exploitation sur une riche terre de prairie obtient d’abord 40 ou 50 boisseaux de blé par acre, mais la quantité diminue, d’année en année, et tombe finalement à 15 ou 20 boisseaux. Il y a cent ans, les fermiers de New-York recueillaient ordinairement 24 boisseaux de froment, mais la moyenne aujourd’hui n’est guère de plus de moitié, en même temps que le riche état de l’Ohio est déchu au point de ne donner qu’une moyenne de 11 boisseaux  ; et à chaque degré de diminution progressive, on voit diminuer la capacité d’association, la puissance du sol pour fournir les moyens d’entretien étant toujours la mesure du pouvoir des individus de vivre en société. Que cet état de choses doive certainement se révéler, lorsque le consommateur et le producteur sont séparés par un immense intervalle, c’est ce qui est clairement démontré dans l’émigration remarquable qui a lieu en ce moment même, de l’état de l’Ohio dont l’établissement n’a guère commencé qu’il y a cinquante ans  ; de la Géorgie, qui possède une population de 900 000 citoyens et un territoire capable de nourrir la moitié de l’Union, et de l’Alabama qui, il y a quarante ans, n’était qu’un désert occupé dans sa principale étendue par quelques bandes d’Indiens errants (9).

«   La plante, dit le professeur Johnston, dans l’article auquel nous avons déjà fait de si larges emprunts, est l’esclave de l’animal. L’homme, continue-t-il, placé sur la terre, s’il n’y eut été précédé par la plante, serait un être complètement dépourvu de secours. Il ne pourrait vivre de la terre ou de l’air  ; et cependant son corps a besoin d’une quantité constante des éléments que chacun d’eux contient. C’est la plante qui choisit, recueille et réunit ces matériaux indigestes, et en fabrique des aliments pour l’homme et les autres animaux. Et ceux-ci n’apparaissent que pour rendre à leurs esclaves laborieux les matériaux de rebut dont ils ne peuvent plus faire usage, en qu’ils soient soumis à une nouvelle élaboration et deviennent des aliments agréables au goût. Considérée sous cet aspect, la plante semble uniquement l’esclave de l’animal  ; et cependant combien cette esclave est dévouée  ! Combien elle est belle et intéressante  ! Elle travaille sans cesse et pourtant elle s’impose à elle-même sa tâche. Elle se fatigue jusqu’à en mourir  ; et cependant elle renaît à un moment précis, aussitôt que le printemps reparaît, jeune, belle et aussi bien disposée que jamais, reprenant avec joie l’œuvre à laquelle elle est destinée (10). Toutefois elle ne peut agir ainsi qu’à la condition que les matériaux de rebut dont l’homme ne peut plus faire usage, retourneront à leur point de départ. »


Ces matériaux, ainsi que nous l’avons vu, sont tirés principalement de l’atmosphère  ; mais pour qu’ils puissent lui être empruntés, il est indispensable que la terre elle-même contienne les éléments nécessaires pour se combiner avec eux (11). L’atmosphère qui plane aujourd’hui, sur les champs de tabac épuisés de la Virginie, contient les mêmes éléments que celle qui plane sur les plus belles fermes du Massachusetts, de la Belgique ou de l’Angleterre  ; et cependant il n’y existe aucune puissance de combinaison, parce que certains autres éléments ont été enlevés et envoyés au dehors, et qu’à défaut de ceux-ci il ne peut y avoir aucun mouvement dans le sol. Pendant que ces éléments existaient dans le pays, les individus pouvaient vivre réunis sur le territoire  ; mais avec l’appauvrissement de celui-ci les premiers ont disparu. Pour que la puissance d’association entre les individus s’accroisse, il faut qu’il y ait un échange réciproque constamment croissant, c’est-à-dire mouvement, entre la terre et l’atmosphère  ; et cet échange ne peut avoir lieu dans un pays quelconque où n’existe pas la diversité des travaux, et dans lequel, conséquemment, le lieu de consommation étant éloigné du lieu de production, le fermier se borne à la culture unique des produits qui peuvent supporter le transport en des contrées lointaines. Aussi voyons-nous diminuer considérablement la puissance productive de la terre, dans les pays du continent oriental où il n’existe que peu ou point de manufactures, en Irlande, en Portugal, en Turquie, dans l’Inde, etc. Aussi voyons-nous pareillement, avec l’abaissement du chiffre de la population et la diminution du mouvement dans la société, la difficulté de se procurer les substances alimentaires augmenter, en même temps que diminue la quantité d’individus qui ont besoin d’être nourris.


Les famines sont, aujourd’hui, plus fréquentes dans l’Inde qu’elles ne l’étaient il y a un siècle, à une époque où la population était bien plus nombreuse, et où la combinaison des efforts actifs existait dans toute l’étendue du pays. Si nous portons nos regards sur les siècles passés, nous retrouvons partout des faits de même nature. La vallée de l’Euphrate offrait autrefois aux regards des millions d’individus bien nourris  ; mais à mesure qu’ils ont disparu, le mouvement a cessé, et le petit nombre de nomades qui l’occupent aujourd’hui ne se procurent, qu’avec peine, les moyens de soutenir leur existence. Lorsque l’Afrique, formant une province, était largement peuplée, sa population était abondamment nourrie, mais le petit nombre d’individus qui y restent maintenant y périssent faute de nourriture. Il en a été de même, en général, dans l’Attique et en Grèce, dans l’Asie mineure, en Égypte et partout en réalité. L’association, c’est-à-dire la combinaison des moyens d’action, est nécessaire pour permettre à l’homme d’obtenir l’empire sur les diverses forces existantes dans la nature  ; et cette combinaison ne peut jamais avoir lieu, si ce n’est lorsque le métier du tisserand et le fuseau prennent leurs places naturelles à côté de la charrue et de la herse. Le consommateur doit se placer près du producteur, pour permettre à l’individu de remplir la condition à laquelle il obtient des prêts de cette vaste banque, la terre, leur mère commune, de remplir, disons-nous, cette simple condition, que lorsqu’il aura consommé le capital qui lui a été fourni, il le restituera au lieu d’où il a été tiré.


Dans tous les pays où l’on a rempli cette condition, nous voyons un accroissement constant dans le mouvement de la matière destinée à fournir à l’homme ses aliments, et un accroissement également constant dans le nombre des individus qui ont besoin de s’en procurer  ; et, pareillement, une amélioration dans la quantité et la qualité des substances alimentaires à répartir entre les membres de cette population croissante. An temps des Plantagenets et des Lancastres, alors que la population de l’Angleterre ne dépassait guère deux millions d’individus, un acre de terre ne donnait guère que six boisseaux de froment, et quelque faible que fût la quantité d’individus à nourrir, les famines étaient fréquentes et cruelles. De nos jours nous voyons dix-huit millions d’individus occupant la même superficie, et se procurant des provisions bien plus considérables d’une nourriture très-supérieure.


En reportant nos regards vers la France, nous rencontrons des faits exactement semblables. En 1760, la population était de 21  000 000 et la production totale de blé de 94 500 000 hectolitres  ; tandis qu’en 1840, la première s’était élevée au chiffre de 34  000 000 et la seconde à 182  516 000 hectolitres, ce qui donne pour chaque individu la quantité de 20 % en plus, dans la dernière période comparée à la première, avec une amélioration considérable dans la qualité du blé lui-même  ; et cependant la superficie appropriée à la culture des céréales n’avait guère augmenté. C’est à la même époque qu’on introduisit la culture de la pomme de terre  ; et des légumes verts de diverses espèces fournissent aujourd’hui des quantités de substance alimentaire qui, seules, sont elles-mêmes pour les deux tiers aussi considérables que toute la quantité produite il y a 80 ans (12). Le produit total a été triplé à cette époque, tandis que le chiffre des individus à nourrir n’a augmenté que de 60 %. Le paysan français s’acquitte aujourd’hui des dettes qu’il a contractées envers la terre, notre mère commune, en lui restituant l’engrais donné par ses récoltes  ; et il devient capable de le faire, par suite de la diversité des travaux  ; tandis’qu’à une époque plus reculée, lorsque dans ce pays il existait à peine des manufactures, les famines étaient assez fréquentes, et souvent assez désastreuses, pour enlever une large part de cette même population disséminée sur le sol.


Il en est de même en Belgique, en Allemagne et dans tous les autres pays où la diversité des travaux — la différence — facilite l’œuvre de l’association  ; tandis que le contraire, exactement, s’observe dans tous les pays purement agricoles qui s’occupent constamment à épuiser le sol et à diminuer la puissance d’association, ainsi que nous l’avons constaté d’une façon permanente, dans la Virginie et la Caroline de ce côté de l’Océan, et du côté opposé en Portugal et en Turquie.


A chaque pas que fait l’homme vers l’accroissement de la puissance d’association, qui résulte d’une augmentation de mouvement parmi les éléments dont se compose sa nourriture, il peut appeler à son aide d’autres forces qu’il emploiera à moudre son blé, et à en transporter le produit au marché  ; à transformer ses arbres en planches, à les façonner pour construire des maisons, à convertir sa laine en drap, enfin à transmettre ses messages avec une rapidité qui semble, pour ainsi dire, supprimer le temps et l’espace. A chaque pas qu’il fait, il peut, de plus en plus, économiser ses labeurs personnels et consacrer son temps et son intelligence avec un redoublement d’énergie à la production du blé qu’il faut moudre, des arbres qu’il faut scier, ou de la laine qu’il faut convertir en drap  ; et préparer ainsi un accroissement d’association avec ses semblables et une correspondance plus développée avec ceux qui sont éloignés, chaque progrès n’étant que le précurseur d’un progrès nouveau.


C’est ainsi, qu’avec le développement des forces latentes de la terre, se manifeste une tendance chaque jour croissante vers l’augmentation dans le mouvement de la matière et un perfectionnement dans la forme sous laquelle elle existe  ; cette matière passant de la forme inorganique à la forme organique et aboutissant à la plus élevée, c’est-à-dire à l’homme. Plus la matière tend à revêtir cette dernière, plus se développe la puissance d’association, avec la faculté constamment croissante, de la part de l’homme, de diriger les grandes forces de la nature, accompagnée d’un développement également rapide de son individualité, ou du pouvoir de se gouverner lui-même  ; développement qui nous est un sûr garant qu’il saura constamment maintenir et augmenter le sentiment de sa responsabilité.


§ 4. Loi de l’augmentation relative, dans l’accroissement de la quantité de l’espèce humaine et de la quantité des subsistances.[modifier]

Nous trouverons maintenant la loi de l’accroissement relatif de la quantité de l’espèce humaine, et de celle des substances alimentaires et autres denrées nécessaires à son entretien, dans les propositions suivantes  :


— Le mouvement donne la force, et plus le mouvement est rapide, plus est considérable la force obtenue.


— Avec le mouvement, la matière revêt des formes nouvelles et plus élevées, passant des formes simples du monde inorganique, et à travers les formes complexes du monde végétal, aux formes encore plus complexes du monde animal et aboutissant à l’homme.


— Plus le mouvement est rapide, plus est grande la tendance aux changements de forme, à l’accroissement de la force, et plus est considérable l’accroissement de puissance dont l’homme peut disposer.


— Plus les formes sous lesquelles la matière existe sont simples, moins est énergique la résistance à la gravitation  ; plus est grande la tendance à la centralisation, moins il y a de mouvement et moins il y a de force.


— Plus la forme est complexe, plus le pouvoir de résistance à la gravitation devient considérable  ; plus la tendance à la décentralisation devient grande, plus il y a de mouvement et plus il y a de force.


— A chaque nouvel accroissement de puissance d’une part, il y a, d’autre part, diminution de résistance. Plus il y a de mouvement produit, plus il doit y avoir, conséquemment, de tendance à une nouvelle augmentation de mouvement et de force.


— La forme la plus complexe et la plus excellemment organisée sous laquelle la matière existe est celle de l’homme  ; c’est là seulement que nous trouvons cette faculté de direction nécessaire pour produire une augmentation de mouvement et de force.


— — Partout où existe surtout l’homme nous trouverons donc la tendance la plus considérable à la décentralisation de la matière, c’est-à-dire à l’accroissement de mouvement, à de nouveaux changements de forme, et à ce développement de plus en plus élevé, qui d’abord se manifeste dans le monde végétal, et aboutit à la production de nouvelles quantités d’individus humains.

— A chaque nouvel accroissement dans la proportion suivant laquelle la matière a revêtu la forme d’homme, nous trouverons, par suite, un accroissement dans le pouvoir de celui-ci, de guider et diriger les forces destinées à son usage avec un mouvement qui s’accélère constamment, et des changements de forme constamment plus rapides, et un accroissement constant dans son pouvoir d’avoir à sa disposition les substances alimentaires et les vêtements nécessaires à son entretien.


Que dans le monde matériel la résistance à la gravitation soit en raison directe de l’organisme, c’est ce qui sera évident pour le lecteur, après un moment de réflexion. La matière inorganique se développant sous l’influence de la chaleur, le plus léger abaissement de température suffit pour la condenser de nouveau et la faire retomber en pluie. Dans le monde organique, on trouve les formes les plus humbles de la vie végétale dans les petites plantes qui chaque année retournent à la poussière d’où elles sont venues  ; tandis qu’on trouve les formes les plus élevées dans le chêne, qui pendant plusieurs siècles étend ses rameaux en défiant l’effort des vents, donne, chaque année, des feuilles, des fleurs et des fruits, malgré la force de gravitation. Dans le monde animal, ce sont les mollusques, les insectes corallifères et les polypes, placés au dernier échelon des êtres organisés, qui sont le plus subordonnés à l’empire des forces qui les enchaînent à la terre. Mais cette subordination diminue à mesure que nous nous élevons jusqu’au cheval, jusqu’à l’abeille et à l’oiseau. Arrivés à l’homme, nous le trouvons se créant une demeure sur les eaux vives, ou à son gré pénétrant dans les profondeurs de l’Océan  ; tantôt faisant sur un navire le tour du globe, et tantôt se préparant des machines à l’aide desquelles il peut descendre au sein de l’immense abîme  ; et non-seulement en remonter, mais en rapporter, contrairement aux lois de la gravitation, les matières inorganiques qui conviennent à ses besoins.


Il en est de même à l’égard des races humaines. Plus elles sont abaissées par rapport à leur condition morale et physique, plus elles sont soumises aux forces centralisatrices, et c’est pourquoi, dans les premiers âges de la société, lorsque ces races n’exercent qu’un faible pouvoir sur la nature, nous voyons qu’il a été si facile aux Attila et aux Alaric de réunir des millions d’individus, pour piller et massacrer ceux qui avaient le bonheur d’être mieux pourvus qu’eux-mêmes des biens terrestres. C’est pourquoi encore nous voyons les grandes villes du globe exercer une force d’attraction si puissante sur les individus qui ont des dispositions perverses, et sur ceux qui vivent plus volontiers de rapine que d’une honnête industrie.


Le rapport direct entre le mouvement, la force et la fonction, que nous avons affirmé plus haut, en ce qui concerne tous les êtres organisés, est pleinement démontré dans la vie individuelle de l’homme. De sa naissance à son âge viril, ses fonctions vitales, c’est-à-dire la digestion, la circulation et l’assimilation, s’accomplissant avec rapidité et énergie, triomphent, en grande partie, des lois physiques et chimiques qui sont en antagonisme direct avec la vitalité  ; « et c’est ainsi qu’elles donnent lieu à la croissance du corps » jusqu’au moment où le terme du développement est atteint. La circulation, échange des relations réciproques de son système, qui représente toutes les forces actives mises en jeu par l’assimilation, parcourt l’intervalle de 130 pulsations par minute à 60 dans l’âge de déclin. L’histoire de sa jeunesse forme une série de triomphes sur la résistance que lui opposent les influences environnantes, jusqu’au jour où il atteint sa grande climatérique  ; et dans toute la marche accomplie pour s’émanciper de l’empire des forces opposées de la nature, la rapidité du mouvement à l’intérieur de son organisme est la mesure et l’exposant de la somme de pouvoir, de vie et de liberté qui lui sont propres. Lorsqu’un des plateaux de la balance commence à baisser, lorsque le mouvement et la sensibilité, sa compagne inséparable, commencent à s’affaiblir, lorsque la transformation opérée par la digestion et le commerce de la circulation et l’assimilation, résultat de la nutrition, commencent à diminuer de force et de rapidité, l’homme aussi commence à mourir. A partir de ce moment, la balance du pouvoir qui lui est opposé s’augmente constamment, en même temps que la résistance de son organisme vital, perd aussi constamment le mouvement et la force, jusqu’au jour où, finalement, son corps est forcé d’obéir aux lois de décomposition et de gravitation.


Dans le monde matériel, le mouvement parmi les atomes de la matière est une conséquence de la chaleur physique. Ce mouvement est donc le plus considérable sous l’équateur, et diminue jusqu’ à ce qu’en nous approchant des pôles nous atteignions la région de centralisation et de mort physique.


Dans le monde moral, le mouvement est une conséquence de la chaleur sociale, le mouvement consistant, ainsi que nous l’avons déjà démontré, dans un échange de rapports résultant de l’existence des différences qui développent la vie sociale. Le mouvement le plus considérable a lieu dans les agglomérations sociales où se trouvent heureusement combinés l’agriculture, l’industrie et le commerce  ; et dans lesquelles, conséquemment, la société jouit de l’organisation la plus élevée. Il diminue à mesure que nous approchons des États despotiques et en décadence de l’Orient, régions de centralisation et de mort sociale. Il s’accroît à mesure que nous quittons les États purement agricoles du sud pour les contrées d’une industrie plus diversifiée dans les États du nord et de l’est  ; et là, conséquemment, nous trouvons la décentralisation et la vie.


Dans le monde matériel aussi bien que dans le monde moral, la centralisation, l’esclavage et la mort sont des compagnons inséparables.


§ 5. Loi de Malthus sur la population. Elle enseigne, qu’en même temps que la tendance de la matière à revêtir les formes les plus humbles n’augmente que dans une proportion arithmétique, on constate que cette même tendance, lorsqu’elle cherche à atteindre la forme la plus élevée, n’existe que dans une proportion géométrique.[modifier]

La manière d’envisager les faits que nous venons de présenter diffère complètement de celle qui est admise aujourd’hui généralement, et connue sous le nom de loi de la population de Malthus, loi qui peut se formuler brièvement dans les termes suivants  : la population tend à s’accroître dans une proportion géométrique, tandis que la quantité de subsistances ne peut s’accroître que dans une proportion arithmétique. La première, conséquemment, dépasse perpétuellement la seconde  ; et de là vient que l’on voit partout se produire la maladie de l’excès de population avec ses compagnes ordinaires, la pauvreté, la misère et la mort  ; maladie qui exige comme remèdes, d’une part, les guerres, les pestes et les famines, et de l’autre l’exercice de la contrainte morale qui engagera les individus des deux sexes à s’abstenir du mariage, et à éviter ainsi le danger résultant d’une nouvelle augmentation dans le nombre des individus à nourrir. Si l’on réduit cette théorie à des propositions distinctes, on peut alors la formuler comme il suit  :


1° La matière tend à se revêtir de formes de plus en plus élevées, passant des formes simples de la vie inorganique aux formes complexes et magnifiques de la vie végétale et animale, et finalement aboutissant à l’homme  ;


2° Cette tendance existe à un faible degré en ce qui concerne les formes les plus humbles de la vie, la matière ne tendant à prendre, que dans une proportion arithmétique, les formes de pommes de terre, de navets et de choux, de harengs et d’huîtres  ;


3° Lorsque, cependant, nous atteignons la forme la plus élevée que la matière soit susceptible de revêtir, nous trouvons que la tendance à prendre cette forme augmente dans une proportion géométrique  ; comme conséquence de ce fait, tandis que l’homme tend à croître en nombre dans la proportion des chiffres 1, 2, 4, 8, 16 et 32, les pommes de terre et les choux, les pois et les navets, les harengs et les huîtres n’augmentent que dans la proportion de 1, 2, 3 et 4  ; d’où découle ce résultat, que la forme la plus élevée dépasse perpétuellement les formes inférieures, et engendre la maladie de l’excès de population.


Si de pareils faits étaient affirmés relativement à toute autre chose que l’homme, on les regarderait comme absurdes au plus haut degré, et l’on exigerait que les individus qui les avancent expliquassent comment on aurait ainsi mis à l’écart une loi universelle. Partout ailleurs l’augmentation dans la quantité est en raison inverse du développement. Il faut des quantités innombrables de petits insectes corallifères pour élever des îles destinées à des animaux et à des individus humains qui se comptent par milliers et par millions. Il faut des milliers d’individus de la Clio Borâlis pour fournir une bouchée à l’énorme baleine. La lignée d’un couple de carpes pourrait, nous dit-on, en une seule décade, croître jusqu’au chiffre de plusieurs millions. D’innombrables fougères préparent le sol, pour un seul chêne  ; et les petits nés d’une seule paire de lapins compteraient par millions au bout d’une vingtaine d’années, tandis qu’il n’en naîtrait pas une douzaine d’un couple d’éléphants. Et lorsque nous atteignons la forme la plus élevée que la matière puisse revêtir, nous apprenons qu’il existe une loi nouvelle et supérieure, en vertu de laquelle la population humaine s’accroît dans une proportion géométrique, tandis que la multiplication des harengs, des lapins, des pommes de terre, des navets, et de toutes les autres denrées nécessaires à son usage, n’a lieu que dans une proportion arithmétique ! Telle est la loi extraordinaire proposée par Malthus, applicable au seul être auquel a été inculqué le désir de l’association, comme nécessaire pour concorder avec la condition unique de son existence  ; au seul être auquel a été départie une variété infinie de facultés qui le rendent apte à s’associer avec ses semblables, facultés qui, pour se développer, exigent l’association  ; au seul être également qui, ayant été doué du pouvoir de distinguer le bien du mal, et devenu ainsi responsable de ses actions, aurait pu demander, avec raison, d’être affranchi d’une loi qui exigeait de lui le choix entre le renoncement à cette espèce d’association, qui, de toutes est la plus propre à l’amélioration de son intelligence et de son cœur, et la nécessité de mourir de faim. Telle est, cependant, suivant les doctrines généralement admises de l’économie politique moderne, la loi de la population instituée par un Créateur qui n’est que sagesse, puissance et bonté, à l’égard de la créature faite à son image et douée du pouvoir de commander à toutes les forces de la nature et de les appliquer à son usage  ; et quelque étrange que cela paraisse, aucune proposition soumise à l’examen n’a exercé, on n’exerce aujourd’hui, une influence aussi considérable sur les destinées de la race humaine. Il faut l’attribuer en partie à ce que cette loi s’est corroborée par une autre, en vertu de laquelle on suppose que partout l’homme a commencé l’œuvre de culture sur des terrains riches, nécessairement ceux des marais et des rivières, en recueillant pour son travail un large profit  ; et qu’il s’est trouvé forcé, à mesure que la population et la richesse se sont développées, de s’adresser à des terrains moins riches, ne recueillant en retour de tous ses efforts qu’un profit constamment moindre  ; théorie qui, si elle était vraie, établirait pleinement l’exactitude de celle de Malthus. Quels sont ses titres à être admise comme telle, c’est ce que nous allons faire voir maintenant.


CHAPITRE IV.

DE L’OCCUPATION DE LA TERRE.[modifier]

§ 1. La puissance de l’homme est limitée, dans l’état de chasseur et dans l’état pastoral. Mouvement du colon isolé.[modifier]

— Il commence toujours par la culture des terrains plus ingrats. Avec l’accroissement de la population, il acquiert un accroissement de force, et devient capable de commander les services de sols plus fertiles, dont il obtient des quantités plus considérables de subsistances. Transition graduelle de l’état d’esclave, à celui de dominateur, de la nature.


De quelque côté que nous jetions nos regards nous verrons que l’homme a commencé par vivre en chasseur, subsistant de son butin de chasse et dépendant complètement des dons spontanés fournis par la terre  ; et qu’ainsi il a été partout l’esclave de la nature. Plus tard nous le trouvons à l’état de pasteur, environné d’animaux qu’il a apprivoisés et dont il dépend pour ses provisions de nourriture, en même temps qu’il tire de ces mêmes animaux les peaux qui le protégeront en hiver contre les rigueurs du froid.


Dans un semblable état de choses il ne peut exister qu’une faible puissance d’association  ; on estime alors que huit cents acres de terre sont nécessaires pour permettre, à un chasseur, d’obtenir autant de subsistances qu’il pourrait le faire, d’une demi-acre de terre mise en culture. Liebig nous en explique ainsi la raison  :


«   Une nation de chasseurs, dit-il, disséminée sur un espace restreint, est complètement incapable de s’accroître au-delà d’une certaine limite qui est bientôt atteinte. Le carbone nécessaire à la respiration doit s’obtenir des animaux  ; et de ceux-ci il ne peut vivre qu’un nombre borné sur l’espace que nous supposons. Les animaux reçoivent des plantes les parties constituantes de leurs organes et de leur sang, et le transmettent, à leur tour, aux sauvages qui ne subsistent que de la chasse. Ceux-ci pareillement reçoivent cette nourriture, ne contenant plus les composés dépouillés d’azote qui, pendant la vie des animaux, servaient à entretenir le mécanisme de la respiration. Chez ces individus qui se bornent à une alimentation animale, c’est le carbone de la chair et du sang qui doit remplacer l’amidon et le sucre. Mais quinze livres de viande ne contiennent pas plus de carbone que quatre livres d’amidon  ; et tandis que le sauvage, avec un seul animal et un poids égal d’amidon, pourrait se conserver en vie et en santé pendant un certain nombre de jours, il serait forcé, s’il se bornait à se nourrir de chair, de consommer cinq animaux semblables pour se procurer le carbone nécessaire à la respiration pendant le même espace de temps (1). »


Pour que la puissance d’association s’accroisse, il est donc indispensable que l’homme puisse se procurer de plus grandes quantités d’aliments végétaux, et il ne peut le faire qu’à l’aide de la culture. Ceci toutefois implique un état qui se rapproche de celui d’individualité, individualité qui, en pareil cas, ne peut exister en aucune façon. Les terres sont alors un fonds commun, et il en est de même des troupeaux  ; et lorsqu’à raison du manque de provisions il devient nécessaire de se déplacer, la tribu émigre, en masse, ainsi qu’on l’a vu dans les tribus de l’Asie et du nord de l’Europe, et qu’on le voit aujourd’hui chez celles du continent occidental. Sous l’empire de pareilles circonstances, il ne peut rien exister d’analogue à cette individualité qui consiste, pour les hommes, dans le pouvoir de déterminer par eux-mêmes, s’ils émigreront ou s’ils resteront dans les lieux où ils s’étaient d’abord fixés. Si la majorité de la tribu décide qu’il faut partir, tous doivent le faire  ; car le petit nombre de ceux qui resteraient seraient massacrés par d’autres tribus, avides d’accroître le territoire sur lequel elles avaient été accoutumées à errer, et dont elles n’avaient tiré qu’une misérable subsistance. Dans cette phase de la société, l’homme n’est donc pas seulement l’esclave de la nature, mais encore l’esclave des individus qui l’environnent et forcé de céder à la volonté tyrannique de la majorité.


L’absence du pouvoir, pour l’homme pris individuellement, de déterminer la série de ses actes personnels, ou pour une minorité, de décider et d’agir par elle-même, est donc, ainsi, une conséquence nécessaire de l’impossibilité d’appeler à leur secours les forces naturelles qui les environnent de toutes parts, et à l’aide desquelles ils obtiendraient des quantités plus considérables de subsistances sur de moindres superficies de terrain  ; ce qui leur permettrait de vivre dans des rapports réciproques plus intimes. Comment, toutefois, le chasseur ou le pâtre, pourrait-il contraindre la nature à travailler à son profit  ?


«   Les instruments qu’il emploie sont de l’espèce la plus grossière, tels que la nature les met à sa portée, tels, par exemple, que le coquillage dont se servent, en guise de houe, les insulaires de la mer du Sud. Toutes les armes et tous les outils dont ses ancêtres ont fait usage, à l’époque où la tribu traversait les périodes de la vie de chasseur et de pâtre, étaient du même genre. Un caillou avait servi de fer de flèche, et l’arête vive d’un silex fourni le seul instrument tranchant qu’ils eussent su façonner. Un arc taillé au moyen d’un pareil couteau, et dont la corde était une lanière coupée dans la peau d’un daim, était son arme principale pour chasser ou combattre de loin  ; avec une massue durcie au feu, quelquefois munie d’une pierre coupante attachée à l’extrémité par des lanières, il combattait corps à corps. L’os pointu de la jambe d’un daim servait à sa femme d’aiguille, et les tendons du même animal fournissaient le fil pour coudre les vêtements de peau de sa famille. L’expérience et la tradition de sa tribu ne lui avaient pas fait connaître d’autres instruments. Que l’on parcoure le plus prochain musée où se trouve rassemblée une collection des outils employés par les sauvages, on verra combien ces outils sont imparfaits, et, en même temps, on observera, avec quelque étonnement, qu’ils suffisent pleinement aux besoins restreints de ceux qui s’en servent  ; et que, pendant une longue suite d’années, des générations se succèdent sans faire d’amélioration sensible dans leur outillage primitif. » (2).


Quelle sera sa manière de procéder, sous l’empire de pareilles circonstances, c’est ce qu’on démontre dans le tableau ci-après de la marche suivie par un individu que l’on suppose isolé, et par ses descendants, pendant une période de temps que le lecteur peut à son gré prolonger, de plusieurs années à plusieurs siècles. En admettant une pareille hypothèse et plaçant ainsi notre colon dans une île, nous pouvons éliminer les causes de perturbation qui, partout, dans la vie réelle, sont résultées du voisinage d’autres individus aussi peu avancés dans la fabrication des instruments nécessaires pour soumettre la nature, et poussés, conséquemment, par l’appréhension de la faim, à piller et à massacrer leurs semblables. Ayant ainsi, à l’aide du procédé adopté par les mathématiciens, étudié quelle serait la marche suivie par l’homme abandonné à lui-même, en supprimant les causes de perturbation, nous serons alors préparés à aborder l’examen de ces mêmes causes, par suite desquelles cette marche a été si prodigieusement différente dans un grand nombre de pays.


Le premier cultivateur, le Robinson de son temps, pourvu cependant d’une femme, ne possède ni hache, ni bêche. La population étant peu nombreuse, la terre est, conséquemment, abondante, et il peut la choisir lui-même, sans craindre qu’on mette son droit en question le moins du monde. Il est environné de terrains ayant au plus haut degré les qualités voulues pour le rémunérer largement de son travail  ; mais ces terrains sont couverts d’arbres énormes qu’il ne peut abattre, ou de marais qu’il ne peut dessécher. Pénétrer à travers les premiers est même une sérieuse tâche  ; car il a affaire à une masse de racines, de tronçons, de débris de bûches et de broussailles, tandis que dans les derniers, à chaque pas il enfonce jusqu’aux genoux. En même temps l’atmosphère est impure, les brouillards séjournent sur les bas-fonds, et le feuillage épais des bois, empêche l’air de circuler. II n’a pas de hache, mais lors même qu’il en aurait une, il n’oserait s’aventurer dans de pareils lieux  ; car, en ce cas, ce serait risquer sa santé et, presque infailliblement sa vie. Puis, la végétation y est tellement exubérante, qu’avant qu’il pût, avec les instruments imparfaits dont il dispose, défricher une seule acre de terre, une partie en serait, de nouveau, tellement envahie par la végétation qu’il lui faudrait recommencer sans cesse son travail de Sisyphe. Les terrains élevés, comparativement pauvres en bois de haute futaie, ne sont guère susceptibles de récompenser ses efforts. Il y a cependant des endroits sur les collines où le peu d’épaisseur de la couche de terre a empêché de croître les arbres et les buissons  ; ou bien il se trouve des espaces entre les arbres qui peuvent être cultivés, pendant qu’il en reste encore  ; et quand l’homme arrache ces racines de quelques arbustes disséminés sur la surface de la terre, il n’a pas à appréhender leur prompte reproduction. Avec ses mains il peut même réussir à enlever l’écorce des arbres, ou bien, à l’aide du feu, les détruire dans une assez grande étendue pour n’avoir plus besoin que de temps pour lui donner quelques acres de terre défrichées, sur lesquelles il pourra répandre ses semences, sans trop redouter les mauvaises herbes. Faire de pareilles tentatives sur des terrains plus riches serait peine perdue. En quelques endroits le sol est toujours humide, tandis qu’en d’autres les arbres sont trop grands pour que le feu puisse les attaquer sérieusement, et l’action du feu n’aurait d’autre résultat que de faire croître les mauvaises herbes et les broussailles. Il commence donc l’œuvre de culture sur les terrains plus élevés, où pratiquant avec son bâton des trous dans le sol léger qui se draine lui-même, il enterre le grain à un pouce ou deux de profondeur, et au temps de la récolte, il obtient un rendement double de ce qu’il a semé. En broyant ce grain entre des pierres, il se procure du pain, et sa condition est améliorée. Il a réussi à faire travailler la terre à son profit, dans le temps où lui-même s’occupe de prendre au piège des oiseaux ou des lapins, ou de cueillir des fruits.


Plus tard l’homme réussit à rendre une pierre tranchante et il se procure ainsi une hache, à l’aide de laquelle il devient capable d’opérer plus rapidement en dépouillant les arbres de leur écorce, et d’extirper les pousses et leurs racines, opération, néanmoins, très-lente et très-pénible. Avec le temps il met en œuvre un nouveau sol dont la puissance productrice, en ce qui concerne les substances alimentaires, était moins apparente que ceux sur lesquels il avait fait ses premières tentatives. Il découvre un minerai de cuivre et réussit à le traiter par le feu, et peut ainsi obtenir une meilleure hache, avec bien moins de peine qu’il ne lui en a fallu pour se procurer celle de qualité inférieure qu’il avait employée jusqu’à ce jour. Il se procure aussi un instrument qui ressemble quelque peu à une bêche  ; et aujourd’hui il peut pratiquer des trous de quatre pouces de profondeur, plus aisément qu’il ne pouvait le faire pour ceux de deux pouces seulement, avec un bâton. Maintenant qu’il pénètre dans un sol plus profond et qu’il peut remuer et diviser la terre, la pluie est absorbée au sein de ce même sol, tandis qu’auparavant elle ne faisait que couler sur une surface aride  ; le nouveau sol ainsi obtenu se trouve meilleur, et peut se cultiver plus facilement que celui sur lequel il dépensait jusqu’alors sa peine en pure perte. Ses semences protégées plus efficacement sont moins exposées à être gelées en hiver, ou desséchées en été  ; aujourd’hui il recueille le triple de ce qu’il a semé. Bientôt nous le verrons exploitant un autre sol nouveau. Il a trouvé un terrain qui, traité par le feu, lui donne de l’étain, et, de la combinaison de ce métal avec le cuivre, il obtient du laiton qui lui fournit de meilleurs instruments et lui permet d’opérer plus rapidement. En même temps qu’il peut labourer plus profondément le terrain déjà occupé, il peut défricher d’autres terrains sur lesquels la végétation devient plus exubérante  ; en effet, il peut maintenant détruire les arbustes, avec quelque espoir de prendre possession de la terre, avant qu’ils ne soient remplacés par d’autres également inutiles à ses projets. Puis ses enfants ont grandi et ils peuvent sarcler le terrain, et peuvent, d’ailleurs, l’aider à faire disparaître les obstacles qui entravent ses progrès. Il profite maintenant de l’association et de la combinaison des efforts actifs, comme il avait déjà profité du pouvoir obtenu sur les diverses forces naturelles qu’il a soumises à son service. Bientôt nous le voyons mettre le feu à une pièce de terrain ferrugineux qu’il foule de tous côtés, et il obtient alors une hache et une bêche véritables, d’une qualité inférieure, il est vrai, mais pourtant bien supérieure encore à celles qui jusqu’à ce jour l’ont aidé dans ses travaux. Avec le secours de ses fils arrivés à l’âge viril, il abat le pin léger qui croît sur le flanc de la colline, laissant toutefois intacts les gros arbres des vallées où coule la rivière. Son terrain cultivable s’accroît en étendue, en même temps qu’avec sa bêche il peut pénétrer plus avant qu’autrefois, exploitant les qualités d’un sol dont les couches sont plus éloignées de la surface. Il constate avec grand plaisir que sous le sable léger il se trouve de l’argile, et qu’en combinant ces deux éléments, il obtient un nouveau sol bien plus productif que celui sur lequel il avait travaillé en premier lieu. Il remarque également, qu’en retournant les surfaces il facilite la décomposition  ; et chaque accroissement de ses connaissances augmente la rémunération de ses efforts. Avec un nouvel accroissement de sa famille, il a conquis l’avantage important d’une combinaison plus considérable d’efforts actifs. Les opérations qu’il était indispensable d’accomplir pour rendre son terrain plus promptement productif, mais qui étaient impraticables pour lui seul, deviennent simples et faciles, aujourd’hui qu’elles sont entreprises par ses nombreux fils et petits-fils, dont chacun se procure une quantité bien plus considérable de subsistances qu’il ne le pouvait primitivement, seul, et cela au prix d’efforts bien moins rudes. Bientôt ils étendent leurs opérations en quittant les hauteurs et se dirigent vers les terrains bas de la rivière, dépouillant de leur écorce les grands arbres et mettant le feu aux broussailles, et facilitant ainsi le passage de l’air pour rendre peu à peu la terre propre à être occupée.


Avec l’accroissement de population, arrive maintenant un accroissement dans la puissance d’association, qui se manifeste par une plus grande division des travaux, et accompagné d’une plus grande facilité de faire servir à son profit les grands agents naturels qui doivent être employés dans ces travaux. Maintenant une partie de la petite communauté accomplit tous les travaux des champs, tandis que l’autre se livre uniquement à ceux qui devront donner un nouveau développement aux richesses minérales dont elle est environnée de toutes parts. On invente la houe, à l’aide de laquelle les enfants peuvent débarrasser le sol des mauvaises herbes et arracher les racines dont sont encore infestées les meilleures terres, celles qui ont été le plus récemment soumises à la culture. On a réussi à apprivoiser le bœuf, mais jusqu’à ce jour on a eu peu d’occasion d’utiliser ses services. On invente alors la charrue, et au moyen de lanières de cuir, on peut y atteler le bœuf, et, grâce à ce secours, labourer le sol plus profondément, en même temps qu’on étend la culture sur un espace plus vaste. La communauté s’accroît, et, avec elle, la richesse des individus qui la composent, devenus capables, d’année en année, de se procurer de meilleurs instruments et de soumettre à la culture plus de terres, et des terres de meilleure qualité. Les subsistances et les vêtements deviennent plus abondants, en même temps que l’air devient plus salubre sur les terrains plus bas, par suite du défrichement des bois. La demeure devient aussi plus confortable. Dans le principe ce n’était guère qu’un trou pratiqué dans la terre. Par suite, elle se composa de troncs d’arbres morts que les efforts isolés du premier colon parvinrent à rouler et à superposer. Jusque-là la cheminée était chose inconnue, et l’homme devait vivre au milieu d’une fumée perpétuelle, s’il ne voulait mourir de froid  ; la fenêtre était un objet de luxe, auquel on n’avait pas encore songé. Si la rigueur de l’hiver l’obligeait à tenir sa porte close, non-seulement il était suffoqué, mais il passait ses journées au milieu de l’obscurité. L’emploi de son temps, pendant la plus grande partie de l’année, était donc complètement stérile, et il courait le risque de voir sa vie abrégée par la maladie, résultat de l’air insalubre qu’il respirait dans l’intérieur de sa misérable hutte, ou du froid rigoureux qu’il endurait au dehors. Avec l’accroissement de la population, tous ont acquis la richesse, produit de la culture de sols nouveaux et de meilleure qualité, et d’un pouvoir plus grand de commander les services de la nature. Avec l’accroissement dont nous venons de parler, il y eut un nouvel accroissement dans la puissance de l’association, en même temps qu’une tendance croissante au développement de l’individualité, à mesure que les modes de travail sont devenus de plus en plus diversifiés. Maintenant l’homme abat le chêne immense et l’énorme pin  ; avec ces matériaux il peut, dès lors, construire de nouvelles demeures  ; et chacune d’elles est, successivement et régulièrement, construite dans de meilleures conditions que la première. La santé s’améliore et la population s’accroît encore plus rapidement. Une partie de cette population s’occupe aujourd’hui des travaux des champs, tandis que l’autre prépare les peaux de bêtes et les rend propres à devenir des vêtements  ; une troisième classe fabrique des haches, des bêches, des houes, des charrues et autres instruments destinés à seconder l’homme dans les travaux des champs et ceux de construction. La quantité de subsistances augmente rapidement et, avec elle, la puissance d’accumulation. Dans les premières années, on était perpétuellement exposé au danger de la disette  ; aujourd’hui qu’il y a un excédant, une partie des produits est mise en réserve en prévision de l’insuffisance des récoltes.


La culture s’étend sur le flanc des collines, où des sols creusés plus profondément, maintenant sillonnés par la charrue, donnent un rapport plus considérable, tandis qu’en bas, sur le revers des coteaux, chaque année est marquée successivement par la disparition des grands arbres qui, jusqu’alors, occupaient les terrains plus riches, les espaces intermédiaires devenant, dans l’intervalle, plus fertiles, par suite de la décomposition d’énormes racines, et plus faciles à labourer, par suite du dépérissement graduel des tronçons d’arbres. Un seul bœuf attelé à une charrue peut maintenant retourner les mottes de terre, sur un espace plus considérable que deux bœufs ne pouvaient le faire dans le principe. Un seul laboureur fait alors plus de besogne que n’en auraient pu accomplir, sur le terrain cultivé primitivement, des centaines d’individus à l’aide de bâtons pointus. La communauté étant devenue ensuite capable de drainer quelques-uns des terrains bas, on obtient d’abondantes moissons de blé, d’un sol meilleur maintenant mis en culture pour la première fois. Jusqu’alors les bœufs erraient dans les bois, attrapant pour se nourrir ce qu’ils pouvaient  ; mais aujourd’hui on abandonne la prairie à leur usage  ; l’emploi de la hache et de la scie permet à la famille de les retenir dans l’enceinte d’une clôture, et de diminuer ainsi la peine qu’il y avait à se procurer des provisions de viande, de lait, de beurre et de peaux. Jusqu’à ce jour, son animal domestique était surtout le porc qui pouvait se nourrir de glands  ; aujourd’hui elle y joint le bœuf et peut-être les moutons, les terres cultivées primitivement étant abandonnées à ces derniers. Elle se procure beaucoup plus de viande et de blé, et avec bien moins de peine qu’à aucune autre époque antérieure, conséquence de l’accroissement du nombre de ses membres et de la puissance d’association. De nombreuses générations ont déjà disparu, des générations plus jeunes profitent aujourd’hui de la richesse que les premières ont accumulée, et peuvent ainsi appliquer leur propre travail avec un avantage chaque jour plus considérable, en obtenant une rémunération constamment croissante, en même temps qu’une augmentation a lieu dans la faculté d’accumuler, et qu’il reste des efforts moins pénibles à accomplir. Maintenant elle appelle à son secours des forces nouvelles, et l’on ne laisse plus l’eau couler en pure perte. L’air lui-même est approprié au travail  ; les moulins à vent doivent moudre le blé et les scieries débiter le bois de charpente, qui disparaît plus rapidement, tandis que le drainage est en voie d’amélioration, grâce à des bêches et des charrues plus perfectionnées. Le petit fourneau fait son apparition, et le charbon étant appliqué maintenant à la réduction du minerai de fer que donne le sol, il se trouve que le travail d’un seul jour devient plus fructueux que n’était autrefois celui de plusieurs semaines. La population se répand le long des collines, descend dans les vallées, et devient de plus en plus compacte au siège de l’établissement primitif  ; à chaque pas en avant, nous trouvons la tendance croissante à combiner les efforts pour produire les substances alimentaires, fabriquer les vêtements et les ustensiles de ménage, construire des maisons, et préparer les machines destinées à l’aider dans tous ces travaux. Maintenant les arbres les plus gros, ceux qui croissent sur le terrain le plus fertile, disparaissent, et des marais profonds sont desséchés. Bientôt on trace des routes pour faciliter les relations entre l’ancien établissement et les établissements plus nouveaux qui se sont formés autour de celui-ci, et permettre ainsi à l’individu qui cultive le blé de l’échanger contre de la laine, on peut-être contre des bêches ou des charrues perfectionnées, contre des vêtements ou des ameublements.


La population s’accroît encore  ; sa richesse et sa force prennent un nouveau développement  ; elle acquiert ainsi du loisir pour songer aux résultats que lui fournit sa propre expérience, non moins que celle de ses devanciers. De jour en jour l’intelligence est provoquée davantage à l’action. Le sable des alentours s’est trouvé recouvrir une couche de marne  ; on combine ces deux éléments à l’aide des moyens perfectionnés aujourd’hui en usage  ; on crée ainsi un sol d’une qualité bien supérieure à ceux qu’on avait jusqu’à ce jour soumis à la culture. En même temps qu’il y a accroissement dans la rémunération du travail, tous les individus sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés, et tous sont excités à faire de nouveaux efforts  ; jouissant d’une meilleure santé et pouvant travailler à l’intérieur aussi bien qu’au dehors, suivant la saison, ils peuvent se livrer à un travail plus constant et plus régulier. Jusqu’à ce jour ils ont eu de la peine à moissonner dans la saison favorable. Le moment de la moisson passant rapidement, il s’est trouvé que toute la force employée par la communauté était insuffisante pour empêcher qu’une quantité considérable de blé ne restât sur pied, à moins qu’étant devenu trop mûr, il ne tombât sur le sol ébranlé par les secousses du vent, ou les efforts des moissonneurs pour le récolter. Très souvent ce blé s’est trouvé complètement perdu, par suite des changements de temps, lors même que le moment était opportun pour le recueillir. Le travail a été surabondant pendant le cours de l’année, en même temps que la moisson créait une demande de travail à laquelle on ne pouvait répondre. La faucille remplace maintenant l’œuvre des bras, en même temps que la faux permet au fermier de couper ses foins. Puis viennent la faux à râteau et la herse, instruments qui tous ont pour but d’augmenter la facilité d’accumulation, et d’accroître ainsi la possibilité d’appliquer le travail à de nouveaux terrains plus profonds ou plus étendus, plus complètement couverts de bois, ou plus exposés aux inondations, et dès lors exigeant des remblais ainsi que des drainages. On crée aussi de nouvelles combinaisons. On constate que l’argile forme une couche inférieure, relativement à la terre appelée chaux, et que cette dernière, comme les terres ferrugineuses, a besoin d’être décomposée pour devenir propre à se combiner. La route tracée, le wagon, le cheval, facilitent le travail et permettent au fermier d’obtenir promptement des approvisionnements de la terre carbonifère qui a reçu le nom de houille  ; et l’homme obtient maintenant, en brûlant la chaux et la combinant avec l’argile, un terrain de meilleure qualité qu’à aucune autre époque antérieure, un terrain qui lui donne plus de blé et qui exige de lui un travail moins pénible. La population et la richesse s’accroissent encore et la machine à vapeur prête son secours pour le drainage, en même temps que le chemin de fer et la locomotive facilitent le transport de ses produits au marché. Son bétail étant maintenant engraissé sous son toit, une portion considérable de ses riches prairies est convertie en engrais, qu’il appliquera aux terrains plus pauvres qui ont été primitivement mis en culture. — Au lieu d’expédier les subsistances qui doivent les engraisser au marché, il tire maintenant du marché leurs débris sous la forme d’os, à l’aide desquels il entretient la bonne qualité de sa terre. En passant ainsi progressivement de terrains peu fertiles à des terrains de meilleure qualité, on se procure une quantité constamment croissante de substances alimentaires et d’autres choses nécessaires à la vie, avec un accroissement correspondant dans la faculté de consommer et d’accumuler. Le danger de la disette et de la maladie a désormais disparu. La rémunération du travail devenant plus considérable et la condition de l’homme, en s’améliorant chaque jour, rendant le travail agréable, on voit aussi l’homme partout s’appliquant davantage au travail, à mesure que son labeur devient moins pénible. La population augmente encore, et l’on voit cet accroissement rapide devenir plus considérable, à chacune des générations qui se succèdent, en même temps qu’avec celles-ci on voit s’accroître la faculté de vivre dans des rapports réciproques, par suite du pouvoir de se procurer constamment des approvisionnements plus considérables sur la même superficie de terrain. A chaque pas fait dans cette direction, on voit le désir de l’association et de la combinaison des efforts actifs se développer, avec le développement du pouvoir de satisfaire ce désir  ; et c’est ainsi que les travaux des individus deviennent plus productifs et qu’augmentent les facilités du commerce, avec une tendance constante à produire l’harmonie, la paix, la sûreté des personnes et des propriétés garantie soit entre ces individus soit avec le monde, accompagnée d’une augmentation constante de population, de richesse, de prospérité et de bonheur.


Telle a été l’histoire de l’homme partout où l’on a laissé s’accroître la population et la richesse. Avec le développement de la population, il y a eu accroissement de la puissance d’association entre les individus pour conquérir la domination sur les grandes forces existantes dans la nature, pour dégager ces mêmes forces et les contraindre à lui prêter secours dans le travail ayant pour but de produire la nourriture, le vêtement et l’abri exigés pour ses besoins, et lui rendre plus faciles les moyens d’étendre la sphère de ses associations. Partout on a vu l’homme commencer pauvre, sans ressources personnelles, et incapable de combiner ses efforts avec ceux de ses semblables, et, conséquemment, partout l’esclave de la nature. Partout, à mesure que la population a augmenté, on l’a vu devenir, d’année en année et de siècle en siècle, de plus en plus en plus le dominateur de cette même nature, et chaque progrès dans ce sens a été marqué par le rapide développement de l’individualité suivi d’un accroissement dans la puissance d’association, dans le sentiment de la responsabilité, et dans la puissance du progrès.


Que les choses se soient passées ainsi chez toutes les nations et dans toutes les parties de la terre, c’est ce qui est tellement évident qu’il semblerait presque inutile de fournir la preuve d’un pareil fait  ; et cela le serait réellement, si l’on n’eût affirmé que la marche des choses avait eu lieu précisément en sens inverse  ; que l’homme avait toujours commencé l’œuvre de culture sur les terrains fertiles, et qu’alors les subsistances avaient été abondantes  ; mais qu’à mesure que la population avait augmenté, ses successeurs s’étaient vus forcés d’avoir recours à des terrains de qualité inférieure, qui n’accordaient à leur labeur qu’une rémunération de moins en moins considérable, en même temps qu’il y avait tendance constante à l’excès de population, à la pauvreté, à la misère et à la mortalité. S’il en était ainsi, il ne pourrait rien exister qu’on pût appeler l’universalité, dans les lois naturelles auxquelles l’homme est soumis  ; car, en ce qui concerne toutes les autres sortes de matières, nous le voyons invariablement s’adresser d’abord à celles qui sont inférieures, et passer, à mesure que la richesse et la population se développent, à celles qui sont supérieures, avec une rémunération constamment croissante pour son travail. Nous l’avons vu commencer par la hache formée d’un caillou tranchant, et passer successivement à l’usage de la hache de cuivre, de bronze et de fer, jusqu’au moment où il est arrivé enfin à celle d’acier  ; nous l’avons vu abandonner le fuseau et la quenouille pour le métier à filer et la mécanique, le canot pour le navire, le transport à dos d’homme pour le transport sur les wagons du chemin de fer, les hiéroglyphes tracés sur des peaux par un pinceau grossier pour le livre imprimé, et la société grossière de la tribu sauvage, chez laquelle la force constitue le droit, pour la communauté sociale organisée, où l’on respecte les droits des individus, faibles sous le rapport du nombre ou de la puissance musculaire. Après avoir étudié ces faits et nous être convaincus que telle a été la marche suivie par l’homme, en ce qui concerne toutes les choses autres que la terre, nécessaires pour la culture, nous sommes portés à croire que là aussi il en a dû être de même, et que cette théorie invoquée, en vertu de laquelle l’homme devient de plus en plus l’esclave de la nature, à mesure que la richesse et la population se développent, doit être une théorie fausse.


§ 2. Théorie de Ricardo.[modifier]

— Elle manque de cette simplicité qui caractérise constamment les lois de la nature. Elle est basée sur la supposition d’un fait qui n’a jamais existé. La loi, ainsi que le prouve l’observation, est directement le contraire de la théorie qu’il a proposée.


Il y a aujourd’hui quarante ans que M. Ricardo communiqua au monde sa découverte sur la nature et les causes de la rente et les lois de son progrès (3), et, pendant presque tout ce laps de temps, cette découverte a été admise par la plupart des économistes de l’Europe et de l’Amérique, comme étant tellement incontestable que le doute, à l’égard de sa vérité, ne pouvait être regardé chez un individu que comme une preuve de son incapacité à la comprendre. Fournissant, ainsi qu’elle le faisait, une explication simple et facile de la pauvreté existante dans le monde, à l’aide d’une loi émanée d’un Créateur, qui n’est que sagesse, puissance et bonté, elle affranchissait les classes gouvernantes de toute responsabilité à l’égard des misères dont elles étaient environnées, et fut, par conséquent, adoptée tout d’abord. Depuis cette époque jusqu’à nos jours, elle a été la doctrine immuable de la plupart des écoles de l’union américaine et de l’Europe  ; et, toutefois, il ne s’est jamais trouvé, parmi ceux qui l’enseignaient, deux économistes complètement d’accord sur le sens réel de ce que leur maître avant voulu enseigner. Après avoir étudié les ouvrages des plus éminents parmi ces économistes, et n’avoir constaté qu’un désaccord presque général, l’élève, en désespoir de cause, a recours à M. Ricardo lui-même  ; et alors il trouve, dans son fameux chapitre sur la rente, des assertions contradictoires qui ne peuvent se concilier, et une série de complications telles qu’on n’en avait jamais rencontrées auparavant dans le même nombre de pages. Plus il étudie, plus sont considérables les obstacles qui lui apparaissent, et plus il se rend facilement compte de la diversité des doctrines enseignées par des hommes qui déclarent hautement appartenir à la même école, et qui tous, s’ils ne s’entendent guère sur aucun autre point, s’accordent sur celui-là seul, qu’ils regardent la nouvelle théorie de la rente comme la grande découverte du siècle.


En portant ses regards autour de lui, il s’aperçoit que toutes les lois de la nature, reconnues, sont caractérisées par la plus parfaite simplicité et l’étendue la plus large  ; que ces lois sont d’une application universelle, et que ceux qui les enseignent n’ont nul besoin d’avoir recours à de mesquines exceptions pour rendre compte de faits particuliers. La simplicité de la loi de Kepler «   sur les aires égales dans des temps égaux  » est parfaite. La vérité de cette loi est, conséquemment, universelle, et tous ceux auxquels on l’explique, non-seulement se sentent assurés qu’elle est vraie, mais encore qu’elle doit continuer de demeurer telle, par rapport à toutes les planètes que l’on peut découvrir, quelque nombreuses qu’elles puissent être et quelle que soit leur distance du soleil et de notre terre. Un enfant peut la comprendre, et l’individu le plus novice peut ainsi se l’assimiler assez complètement pour l’enseigner lui-même aux autres. Elle n’a besoin d’aucun commentaire, et c’est en cela qu’elle diffère, prodigieusement, de celle sur laquelle nous appelons en ce moment l’attention du lecteur. Quels que soient les autres mérites de cette dernière, on ne pourra lui attribuer celui de la simplicité ou de l’universalité.


Au premier coup d’œil, cependant, elle paraît extrêmement simple. On paye une rente, dit-on, pour un terrain de première qualité qui rapporte 100 quarters, en retour d’une quantité donnée de travail, lorsqu’il devient nécessaire, avec l’accroissement de la population, de cultiver le terrain de seconde qualité pouvant ne rapporter que 90 quarters, en retour de la même quantité de travail  ; et le montant de la rente que l’on reçoit ainsi, pour le n° I, est égal à la différence qui existe entre leurs produits respectifs. Aucune proposition n’a pu être destinée à commander un assentiment plus général. Tout individu qui l’entend énoncer aperçoit autour de lui un terrain qui paye une rente, et voit également que celui qui donne 40 boisseaux par acre paye un revenu plus considérable que le terrain qui n’en donne que 30, et que cette différence est presque équivalente à la différence du produit. Il devient immédiatement disciple de M. Ricardo, et admet que la raison pour laquelle on paye certains prix en retour de l’usage de la terre, c’est qu’il existe des sols de diverses qualités, lorsque assurément il regarderait comme souverainement absurde l’individu qui entreprendrait de lui prouver qu’on paye les bœufs certains prix, parce que l’un de ces animaux est plus pesant qu’un autre  ; qu’on paye des rentes pour des maisons, parce que quelques-unes pourront loger 20 personnes, tandis que d’autres n’en logeront que 10, ou que tous les navires peuvent prendre du fret, parce que quelques-uns ont une capacité différente des autres.


Tout le système, ainsi que le lecteur s’en apercevra, est basé sur l’affirmation de l’existence d’un fait  : à savoir, qu’au commencement de la mise en culture, lorsque la population est peu nombreuse, et que, conséquemment, la terre est abondante, les terrains les plus fertiles, ceux que leurs qualités rendent propres à rémunérer le plus largement une quantité donnée de travail, sont les seuls cultivés. Un fait semblable existe ou n’existe pas  ; s’il n’existe pas, tout le système s’écroule. On se propose en ce moment de démontrer qu’il n’existe en aucune façon, et qu’il serait contraire à la nature des choses qu’il en fût, ou que jamais il pût en avoir été ainsi.


Le tableau que nous offre M. Ricardo diffère complètement de celui que nous avons précédemment soumis à l’examen du lecteur. Le premier, plaçant le colon sur les terrains les plus fertiles, exige que ses enfants et ses petits-enfants se trouvent réduits, successivement et régulièrement, à la déplorable nécessité d’occuper les terrains qui ne peuvent donner qu’une rémunération plus faible au travail, et qu’ils deviennent ainsi de plus en plus, de génération en génération, les esclaves de la nature. Le second, plaçant le cultivateur primitif sur les terrains plus ingrats, nous montre ceux qui viennent après lui, usant du pouvoir constamment croissant de passer à la culture de terrains plus fertiles, et devenant aussi de plus en plus, de génération en génération, les dominateurs de la nature, la forçant à travailler à leur profit et s’avançant constamment, de triomphe en triomphe, avec un invariable accroissement dans la puissance d’association, dans le développement de l’individualité, dans le sentiment de la responsabilité, et dans la faculté de faire de nouveaux progrès. De ces deux tableaux, quel est le vrai  ? C’est ce qu’il faut établir par la détermination d’un fait  : Comment les hommes ont-ils agi autrefois  ? et comment agissent-ils aujourd’hui par rapport à l’occupation de la terre  ? Si l’on peut démontrer que, dans tous les pays et dans tous les siècles, l’ordre des événements qui se sont succédé a été en opposition directe avec celui que M. Ricardo suppose avoir existé, alors sa théorie doit être abandonnée comme tout à fait dénuée de fondement. Qu’il en ait été ainsi, et que partout, dans, les temps anciens et modernes, la culture ait toujours commencé par les terrains les plus ingrats, et que l’homme n’ait pu, que grâce au développement de la population et de la richesse, soumettre à la culture les terrains plus fertiles, c’est ce que nous allons démontrer maintenant par un examen succinct des faits, tels qu’ils s’offrent à nous dans l’histoire du monde.


Nous commençons cet examen par les États-Unis, par la raison que leur établissement étant de date récente et se trouvant encore en progrès, la méthode que le colon a été, et est encore porté à suivre, peut être indiquée facilement. Si nous constatons qu’il commence invariablement par les terrains élevés et maigres qui n’exigent que peu de défrichement et aucun drainage, lesquels ne peuvent rendre au travail qu’une faible rémunération, et qu’aussi invariablement il passe, des terrains élevés aux terrains plus bas, lesquels ont besoin à la fois d’être défrichés et drainés, nous aurons alors présenté au lecteur un tableau véritable confirmé par la pratique, au moins par la pratique dans l’Amérique du nord. Si cependant nous pouvons alors suivre le cultivateur dans l’intérieur du Mexique, à travers le Brésil, le Pérou et le Chili, en Angleterre et dans toute l’étendue de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Grèce et de l’Égypte, dans l’Asie et dans l’Australie, et démontrer que telle a été, invariablement, sa méthode d’action, on peut croire alors, que lorsque la population est peu nombreuse et par conséquent la terre abondante, la culture commence et doit toujours commencer sur les terrains les moins fertiles  ; qu’avec l’augmentation de la population et de la richesse, on exploite toujours les terrains plus fertiles, qui donnent une rémunération constamment croissante aux efforts du travailleur  ; et qu’avec le progrès de la population et de la richesse, il y a une diminution constante dans la quantité proportionnelle de ces efforts indispensable pour se procurer les choses nécessaires à la vie, avec un accroissement également constant dans la quantité proportionnelle de ceux que l’on peut appliquer à rendre plus considérable la somme de son bien-être, et des choses qui contribuent à sa commodité, à son luxe et à ses jouissances.


§ 3. — Marche de la colonisation aux États-Unis.[modifier]

On voit les premiers colons de race anglaise s’établir sur le sol stérile de Massachusetts et fonder la colonie de Plymouth. Le continent américain tout entier était devant eux, mais comme tous les colonisateurs, ils n’avaient à prendre que ce qu’ils pouvaient obtenir avec les moyens dont ils disposaient. D’autres établissements se formèrent à Newport et à New-Haven, et de là on peut, en suivant leurs traces, les voir longer le cours des fleuves, mais en tout cas occuper les terrains plus élevés, abandonnant le défrichement des bois et le dessèchement des marais à leurs successeurs plus riches. Si l’on demandait au lecteur de désigner les terrains de l’Union qui semblent le moins destinés à produire des subsistances, son choix tomberait sur les terrains rocheux d’abord occupés par les hardis puritains  ; et s’il se plaçait alors sur les hauteurs de Dorchester, près de Boston, et qu’il jetât les regards autour de lui, il se trouverait environné de preuves de ce fait  : que tout ingrat qu’était en générale le sol de Massachusetts, les parties les plus riches restent encore incultes  ; tandis que, parmi les parties cultivées, les plus productives sont celles qui ont été appropriées aux besoins de l’homme dans ces cinquante dernières années.


Si nous jetons maintenant les yeux sur New-York, nous voyons qu’on a procédé de même. Le sol improductif de l’île Manhattan et les terrains élevés des rives opposées ont appelé d’abord l’attention, tandis que les terrains plus bas et plus riches, qui se trouvent tout à fait à portée du cultivateur, restent même jusqu’à ce jour, incultes et non-soumis au drainage. En suivant la population, nous la voyons longer le cours de l’Hudson jusqu’à la vallée des Mohicans, et là s’établir près de la source du fleuve sur des terrains qui n’exigent que peu de défrichement ou de drainage. Si nous avançons davantage vers l’Ouest, nous voyons le premier chemin de fer suivre la succession des terrains plus élevés sur lesquels on trouve les villages et les bourgs des plus anciens colons  ; mais si nous suivons la route nouvelle et directe, nous la voyons traverser les terrains les plus fertiles de l’État qui ne sont encore ni cultivés ni desséchés.


En considérant ensuite l’histoire même de ces bourgs et de ces villages, nous constatons qu’eux-mêmes sont arrivés tard dans l’ordre d’établissement. Il y a soixante ans, Geneva existait à peine, et la route, de ce point à Canandaigua, n’était qu’un sentier tracé par des Indiens, sur lequel on ne trouvait encore que deux familles établies  ; mais en portant, de là, nos regards vers le sud, dans la direction des hautes terres qui confinent à la Pennsylvanie, nous trouvons partout des traces d’occupation. C’est là qu’a été créé le domaine considérable acquis par M. Pulteney, et qu’un établissement s’est formé sur la petite baie de Coshocton  ; les terrains environnants sont représentés comme étant d’une très-grande valeur, « à raison de l’absence complète de toutes les maladies périodiques, particulièrement les fièvres intermittentes », dont eurent tant à souffrir, on ne l’ignore pas, les premiers colons qui s’établirent sur les terrains fertiles des parties basses (4).


Dans le New-Jersey, nous les trouvons occupant les terrains élevés, vers les sources des fleuves, tandis qu’ils négligent les terrains plus bas qui ne peuvent se drainer (5). Cet État abonde aussi en beau bois de construction, couvrant un sol riche qui n’a besoin que d’être défriché, pour donner au travailleur une rémunération plus ample qu’aucun autre mis en culture n’en a donné depuis un siècle, lorsque la terre était plus abondante et la population peu nombreuse. Sur le bord du Delaware, nous voyons les quakers choisissant les sols plus légers qui produisent le pin, tandis qu’ils évitent les sols plus fertiles et plus gras du rivage opposé de la Pennsylvanie. Chaque colon choisit également les parties plus élevées et plus asséchées de son exploitation rurale, abandonnant les prairies, dont un grand nombre, même aujourd’hui, restent dans l’état de nature, tandis que d’autres ont été soumises au drainage pendant ces dernières années. Les meilleures portions de chaque ferme sont, invariablement, celles qui ont été le plus récemment mises en culture, tandis que les terrains les plus ingrats des divers lieux aux alentours sont ceux où l’on voit les plus anciens bâtiments d’exploitation rurale. Si nous avançons encore à travers les terrains sablonneux de l’État en question, nous trouvons des centaines de petites clairières depuis longtemps abandonnées par leurs propriétaires, attestant la nature du sol que cultivent les individus, lorsque la population est peu nombreuse et que le terrain fertile est très-abondant. Après avoir défriché les terres qui produisent le chêne, ou drainé celles qui donnent le cèdre blanc, ils abandonnent celles qui produisent le pin de cet État, le plus misérable de tous les arbres de ce genre.


Les Suédois ont formé un établissement à Lewistown et à Christiane, sur le sol sablonneux du Delaware. Traversant cet État vers l’entrée de la baie de Chesapeake, nous trouvons, dans les petites villes en décadence d’Elkton et de Charlestown, autrefois les centres d’une population assez active, une nouvelle preuve du peu de fertilité des terres occupées primitivement, lorsque les belles prairies, au milieu desquelles se trouvent aujourd’hui les fermes les plus riches de cet État, étaient en grand nombre, mais considérées comme sans valeur. Penn vient après les Suédois, et, profitant des dépenses qu’ils ont faites et de leur expérience, choisit les terrains élevés sur le Delaware, à environ douze milles au nord de l’emplacement qu’il choisit ensuite pour sa ville, près du confluent de cette rivière et du Schuylkill. En partant de ce dernier point, et suivant la ligne de l’établissement, nous constatons qu’il ne se développe pas d’abord en descendant vers les riches prairies, mais en remontant et longeant les hauteurs entre les deux rivières, où l’on aperçoit encore, sur une étendue de plusieurs milles, d’anciens établissements qui attestent les desseins des premiers colonisateurs. Si nous passons sur la rive droite ou la rive gauche de la rivière, nous reconnaissons, dans la nature des constructions, des preuves d’une occupation et d’une culture plus récentes. Sur les cartes des premiers temps, les terrains fertiles, situés dans le voisinage de la Delaware, depuis New-Castle  ; et presque à la limite atteinte par la marée montante, à une distance de plus de soixante milles, sont notés comme formant de vastes étendues, et, de plus, marqués de points indiquant des arbres, pour montrer qu’ils n’ont pas encore été défrichés, tandis que tous les terrains élevés sont divisés en petites fermes (6). En passant au nord et à l’ouest, nous voyons les plus anciennes habitations toujours à une grande distance de la rivière  ; ce n’est qu’à des époques plus récentes, que l’accroissement de la population et de la richesse a amené la culture au bord de l’eau. A chaque nouveau mille que nous parcourons, nous trouvons des preuves plus nombreuses de la culture récente des terrains de meilleure qualité. Partout nous rencontrons maintenant des fermes sur les flancs des collines, tandis que les terrains bas deviennent de plus en plus âpres et incultes. Plus loin encore, la culture abandonne presque partout le bord de la rivière  ; et si nous en recherchons la trace, nous devons passer en deçà dans des lieux où, à une certaine distance, nous trouverons des fermes qui ont été exploitées pendant cinquante ans ou davantage. Si maintenant, suivant l’ancienne route qui forme aux alentours des sinuosités, et cherchant évidemment des collines à traverser, nous nous enquérons de la cause qui prolonge ainsi la distance, nous apprenons que cette route a été faite pour les convenances des premiers colons  ; si, au contraire, nous suivons les routes nouvellement tracées, nous voyons qu’elles se maintiennent constamment sur les terrains bas et fertiles soumis en dernier lieu à la culture (7).


En revenant au fleuve et continuant notre course, les arbres deviennent de plus en plus nombreux, et le terrain à prairies de moins en moins drainé et occupé, jusqu’à ce qu’enfin, au moment où nous remontons les petits embranchements de la rivière, la culture disparaît et les bois primitifs restent intacts, toutes les fois, du moins, que les besoins de l’industrie houillère, de date toute récente, n’ont pas amené à les abattre. Si nous voulons voir le terrain choisi par les premiers colons, il nous suffira de gravir le flanc de la colline, et sur le plateau supérieur nous trouverons des maisons et des fermes, dont quelques-unes ont cinquante ans d’existence et qui aujourd’hui, pour la plupart, sont abandonnées. En traversant les montagnes, nous voyons près de leur sommet, les habitations des premiers colons, qui choisissaient le terrain où croit le pin, facile à défricher, et auxquels les souches de sapin fournissaient tantôt du goudron, tantôt des matières destinées à remplacer les chandelles que la pauvreté ne leur permettait pas d’acheter. Immédiatement après, nous nous trouvons dans la vallée de la Susquehanna, sur les terrains à prairies, dont la nature nous est révélée par la grande dimension des arbres qui les couvrent, mais sur lesquels la bêche ni la charrue n’ont pas encore laissé leur empreinte. Ainsi les terrains fertiles sont abondants, mais le colon préfère ceux qui sont moins riches  ; les dépenses qu’il faudrait faire pour défricher les premiers dépasseraient leur valeur après le défrichement. En descendant la petite rivière, nous atteignons le Susquehanna, et à mesure que nous avançons, nous voyons la culture descendre des collines, les vallées sont de plus en plus déboisées  ; les prairies et les bestiaux apparaissent, signes irrécusables d’un accroissement de richesse et de population.


En passant à l’ouest et remontant la Susquehanna, l’ordre est encore interverti. La population diminue, la culture tend à abandonner les bas-fonds sur le bord de la rivière et à gravir les flancs des collines. Si, quittant la rivière et gravissant les bords, nous passons au pied des hauteurs de Mancy, la route que nous suivons traversera un beau terrain calcaire, dont la fertilité ayant été moins évidente pour les premiers colons, il en est résulté que de vastes superficies de ce même terrain, contenant des centaines d’acres, passèrent de main en main en échange d’un dollar ou même d’une cruche de whisky. Ils préféraient les terrains qui produisent le chêne, parce qu’ils pouvaient écorcer ces arbres et les détruire ensuite par le feu. Avec l’accroissement de la population et de la richesse, on les voit revenir aux terrains qu’ils avaient d’abord dédaignés, combinant les terrains de qualité supérieure avec ceux de qualité secondaire, et obtenant pour leur travail une rémunération bien plus considérable. Si maintenant nous pouvions considérer le pays à vol d’oiseau, il nous serait facile de suivre très-exactement le cours de chaque petit ruisseau, à cause du bois qui reste encore sur ses bords, remarquable au milieu des terrains plus élevés et défrichés des lieux avoisinants. En atteignant la source de la rivière, nous nous retrouvons au milieu de la culture, et nous voyons que là, comme partout ailleurs, les colons ont choisi les terrains élevés et secs sur lesquels ils pouvaient commencer leur œuvre avec la charrue, de préférence aux terrains plus fertiles qui exigeaient l’emploi de la hache. Si au lieu de tourner au sud dans la direction des comtés plus anciens, nous portons nos regards au nord vers les comtés nouvellement colonisés, nous verrons que le chef-lieu de la population occupe toujours les terrains les plus élevés, près de la source des divers petits cours d’eau qui y prennent leur point de départ. Si nous passons à l’ouest et que nous traversions la crête de l’Alleghany jusqu’aux sources de l’Ohio, l’ordre des faits est de nouveau renversé. La population, d’abord disséminée, occupe les terrains plus élevés  ; mais à mesure que nous descendons la rivière, les terrains plus bas sont de plus en plus cultivés, jusqu’au moment où nous nous trouvons enfin à Pittsburg, au milieu d’une population compacte, consacrant toute son activité à combiner la houille, la pierre à chaux et le minerai de fer, dans le but de préparer une machine qui permette au fermier de l’ouest de fouiller profondément le terrain dont, jusqu’à ce jour, il n’a fait qu’écorcher, pour ainsi dire, les couches superficielles, et de défricher et de drainer les terrains fertiles des bas-fonds sur les bords de la rivière, au lieu des terrains plus élevés et plus secs dont il faisait jusqu’alors ses moyens de subsistance.


Les premiers colons de l’Ouest choisirent constamment les terrains plus élevés, abandonnant à leurs successeurs les terrains plus bas et plus fertiles. Malgré la fécondité du sol, on évitait et on évite encore les vallées situées immédiatement dans le voisinage des rivières, à raison du danger des fièvres qui, encore aujourd’hui, enlèvent en si grand nombre, les individus émigrant vers les États de fondation récente. La facilité de recueillir quelque faible récolte poussait toujours à choisir le terrain le plus promptement cultivable, et aucun autre ne remplissait mieux ce but qu’un terrain couvert de peu de bois et débarrassé de broussailles. Par suite de la chute constante des feuilles et de leur décomposition, le sol était demeuré couvert d’une légère moisissure, ce qui empêchait l’herbe de pousser  ; et en faisant périr les arbres, pour laisser pénétrer le soleil, les colons purent obtenir une faible rémunération de leur travail. Le principal but à atteindre, le but vraiment important, était d’avoir un emplacement sec pour y construire une habitation  ; et conséquemment, on vit le colon choisir toujours les hauteurs  ; la même raison qui l’empêchait de commencer l’œuvre du drainage artificiel agissant avec la même énergie relativement au terrain nécessaire pour la culture (8).


En arrivant au Wisconsin, le voyageur trouve le premier colon de cet État, appartenant à la race blanche, placé sur le terrain le plus élevé connu sous le nom du Gros-Rempart, et il suit les anciennes routes le long des crêtes sur lesquelles se trouvent les petits bourgs et les villages créés par les individus qui ont dû commencer en ces lieux l’œuvre de la culture. Quelquefois il traverse une prairie humide dans laquelle peut se trouver le terrain le plus riche de l’État et « la terreur du premier émigrant (9). »


En descendant l’Ohio et en arrivant au confluent de ce fleuve et du Mississippi, nous perdons de vue tous les indices qui attestent l’existence d’une population, sauf le 1e pauvre bûcheron qui risque sa santé, dans le labeur auquel il se livre pour se procurer le bois destiné à la construction des nombreux bateaux à vapeur. Là, pendant des centaines de milles, nous traversons le terrain le plus riche couvert d’arbres gigantesques  ; malgré toutes ses qualités productives, il reste sans valeur, pour tous les besoins de la culture  ; n’étant pas protégé par des digues, il est exposé aux inondations du fleuve, et le voisinage de ce dernier est funeste à la vie et à la santé  ; des millions d’acres de terre possédant les qualités qui les rendent propres à récompenser le plus amplement le travailleur restent sans être défrichés, ou drainés, tandis que les terrains plus élevés et plus ingrats sont soumis à la culture (10).


En descendant plus loin nous rencontrons la population et la richesse se préparant à gravir le Mississippi, et abandonnant les bords du golfe du Mexique. Des digues ou levées protègent contre l’invasion du fleuve, et l’on aperçoit de magnifiques plantations, sur une terre semblable sous tous les rapports à la région sauvage et sans culture qu’on vient de laisser derrière soi. Si maintenant le voyageur veut chercher les habitations des premiers colons, il doit laisser le bord de la rivière et gravir les hauteurs  ; et à chaque pas il trouvera une nouvelle preuve de ce fait, que la culture commence invariablement par les sols les moins fertiles  ; si vous demandez aux colons pionniers pourquoi ils dépensent leur labeur sur le sol ingrat des hauteurs tandis qu’il y a abondance de sols fertile, leur réponse sera invariablement celle-ci  : qu’ils peuvent cultiver le premier, tel qu’il se comporte, tandis qu’ils ne peuvent cultiver les seconds. Le pin des collines est petit et l’on peut s’en débarrasser facilement  ; puis il fournit du combustible, en même temps que ses souches fournissent la lumière artificielle. Essayer de défricher le terrain qui porte le gros bois de construction serait pour le colon une cause de ruine. Si, au lien de descendre le Mississippi nous remontons le Missouri, le Kentucky, le Tennessee, ou la rivière Rouge, nous constatons invariablement  : que plus la population est compacte et plus la masse de richesse est considérable, plus aussi les bons terrains sont cultivés  ; qu’à mesure que la population diminue, en même temps que nous nous rapprochons des sources des cours d’eau et que la terre devient plus abondante, la culture s’éloigne du bord des rivières, la quantité de bois et des terres à prairies non drainées augmente, et que les habitants disséminés obtiennent des couches superficielles du sol, une rémunération moins considérable pour leur travail, en même temps que diminue leur pouvoir de se procurer facilement les choses nécessaires à la vie et tout ce qui contribue à leur commodité et à leur bien-être. Si nous traversons le Mississippi pour pénétrer dans le Texas, nous trouvons la ville d’Austin, siège du premier établissement américain, placé sur le Colorado, tandis que des millions d’acres du plus beau bois et des plus belles terres à prairies du monde, complètement inoccupées, ont été négligées, comme ne pouvant rembourser les frais de simple appropriation. Si nous portons nos regards sur la colonie espagnole de Bexar, nous y constaterons une nouvelle démonstration du même fait universel, à savoir la tendance complète de la colonisation à se porter vers les sources des cours d’eau.


Si nous tournons les yeux vers les États atlantiques du sud, nous rencontrons partout la preuve de ce même fait si important. Les plus riches terrains de la Caroline du nord, sur une étendue de plusieurs millions d’acres, ne sont jusqu’à ce jour, ni défrichés ni drainés, tandis qu’on y voit sur tous les autres points des individus dépensant leur labeur sur des terrains peu fertiles qui ne leur rendent que de trois à cinq boisseaux par acre. La Caroline du sud possède des millions d’acres des plus beaux terrains à prairies et autres, susceptibles de donner d’immenses revenus au cultivateur, et qui n’attendent que le développement de la richesse et de la population  ; et il en est de même dans la Géorgie, la Floride et l’Alabama. Les terres les plus fertiles de l’ouest, du sud et du sud-ouest, sont tellement dépourvues de valeur que le Congrès en a fait une concession, sur une étendue de près de 40 millions d’acres, aux États dans lesquels elles se trouvent situées, et ceux-ci les ont acceptées.


Les faits sont partout les mêmes, et s’il était possible de trouver une exception apparente, elle ne ferait que prouver la règle. Par la même raison que le colon se bâtit une hutte de bois afin de se pourvoir d’un abri jusqu’à ce qu’il puisse en avoir un construit en pierre, il commence à cultiver là où il peut faire usage de sa charrue, et éviter ainsi le danger de mourir de faim, qui résulterait de ses efforts pour s’en servir dans les lieux où cela lui serait impossible, et où les fièvres, suivies de la mort, seraient l’inévitable résultat de ses tentatives. Dans tous les cas que l’histoire nous a transmis, lorsqu’on a voulu essayer de former des établissements sur des terrains fertiles, ou ils ont échoué complètement, ou leur progrès a été très-lent  ; et ce n’est qu’après des efforts répétés qu’ils ont prospéré. Le lecteur qui désire avoir une preuve de ce fait, et de la nécessité absolue de commencer par les terrains moins fertiles, peut l’obtenir en étudiant l’histoire des colonies françaises dans la Louisiane et à Cayenne, et en comparant leurs échecs répétés avec le développement constant des colonies formées dans la région du Saint-Laurent, où se sont formés des établissements nombreux et assez prospères, sur des points où la terre est maintenant considérée comme presque complètement sans valeur, parce qu’on peut obtenir ailleurs avec très-peu de travail des terrains de meilleure qualité. Il peut se convaincre surabondamment en comparant le développement calme, mais constant, des colonies établies sur les terrains stériles de la Nouvelle-Angleterre, avec les échecs multipliés de la colonisation sur les terrains plus fertiles de la Virginie et de la Caroline. Ces derniers ne pourraient être mis en culture par des individus travaillant pour eux-mêmes. Aussi voyons-nous les plus riches colons acheter des nègres et les forcer d’accomplir leur tâche, tandis que le travailleur libre va chercher les terrains légers et sablonneux de la Caroline du nord. Aucun individu abandonné à lui-même ne commencera l’œuvre de la culture sur les terrains riches, parce que c’est alors que ceux-ci donnent le moindre rapport  ; et c’est sur ces terrains, dans tous les pays nouveaux du monde, que la condition du travailleur se trouve la pire, le travail y étant entrepris avant que ne se soit formée l’habitude de l’association, qui ne vient qu’avec l’augmentation de la richesse et de la population. Le colon qui cherchait les terrains élevés et légers obtenait des moyens de subsistance, bien que la rémunération de son travail fût très-faible. S’il eût entrepris de drainer les riches terrains du marais Terrible (11), il serait mort de faim, ainsi que cela est arrivé à ceux qui ont colonisé l’île fertile de Roanoke.


§ 4. — Marche de la colonisation au Mexique, aux Antilles et dans l’Amérique du Sud.[modifier]

En traversant le Rio-Grande, pour pénétrer dans le Mexique, le, lecteur trouvera une nouvelle démonstration de l’universalité de cette loi. A sa gauche, près de l’embouchure de la rivière, mais à quelque distance de ses bords, il apercevra la ville de Matamoras, dont la création est de date récente. Partant de ce point, il peut suivre le cours de la rivière, à travers de vastes étendues des plus riches terrains à l’état de nature, où se rencontrent des établissements disséminés çà et là, et occupant les points les plus élevés jusqu’à l’embouchure du San-Juan  ; en suivant celui-ci jusqu’à sa source, il se trouvera dans un pays assez peuplé, dont la capitale est Monterrey. Placé là s’il porte ses regards vers le nord, il voit la culture s’avançant à travers les terrains élevés du Chihuahua, mais s’éloignant invariablement des bords de la rivière. La ville de ce nom est située à une distance de vingt milles, même de l’affluent tributaire du grand fleuve, et à plus de cent milles de l’embouchure du petit cours d’eau. En passant à l’ouest, de Monterrey à Saltillo et de là au sud, le voyageur cheminera à travers des plaines sablonneuses, dont l’existence est une preuve de la nature générale du pays. Arrivé au Potosi, il se trouve au milieu d’une contrée sans rivière, où l’irrigation est presque impossible, et dans laquelle, toutes les fois que viennent à manquer les pluies périodiques, sévissent la famine et la mort  ; cependant s’il jette les yeux vers la côte, il aperçoit un pays arrosé par de nombreuses rivières, où le coton et l’indigo croissent spontanément  ; où le maïs pousse avec une exubérance de végétation inconnue partout ailleurs  ; un pays qui pourrait approvisionner de sucre le monde entier, et où le seul danger à redouter, à cause de la nature du sol, c’est de voir les récoltes étouffées, à raison du rapide développement des plantes qui surgissent sur une terre féconde, sans l’assistance, et même contre la volonté de l’homme qui entreprendrait de les cultiver  ; mais on n’y aperçoit point de population. Le terrain n’est ni cultivé, ni desséché, et demeurera probablement tel qu’on le voit aujourd’hui  ; en effet, ceux qui entreprendraient cette double tâche avec les ressources dont le pays dispose actuellement, mourraient de faim, s’ils étaient épargnés par les fièvres qui, là comme partout, règnent sur les terres plus fertiles, jusqu’au moment où celles-ci auront été soumises à la culture (12)


En s’avançant, le voyageur aperçoit Zacatecas, situé sur des hauteurs, et aride, ainsi que Potosi, et cependant cultivé. En continuant son chemin sur la crête, il a sur sa gauche Tlascala, autrefois centre d’une population nombreuse et riche, placée à une grande distance de tout cours d’eau, et occupant les terrains élevés d’où descendent les petits ruisseaux qui vont se réunir aux eaux de l’Océan Atlantique et de l’Océan Pacifique. Sur sa droite est la vallée de Mexico, région susceptible de récompenser amplement les efforts du travailleur, et qui, du temps des Cortez, produisait d’abondantes subsistances pour quarante cités. Cependant la population et la richesse ayant diminué, les individus qu’on y trouve encore se sont retirés vers les hautes terres qui bordent la vallée, pour cultiver le sol plus ingrat dont la seule ville qui reste encore tire ses moyens de subsistance  ; comme conséquence de ce fait, il arrive que le prix du blé est plus élevé qu’à Londres ou à Paris, tandis que le salaire est très-bas. Là le terrain fertile surabonde, mais la population s’en éloigne, tandis que, suivant M. Ricardo, c’est celui qui devrait être approprié tout d’abord.


En passant au sud, on voit Tabasco presque entièrement inoccupé, bien que possédant des terres fertiles. En arrivant dans le Yucatan, pays où l’eau est un objet de luxe, nous rencontrons une population considérable et prospère, presque dans le voisinage des meilleurs terrains de l’Honduras, terrains qui, au moment où la population et la richesse auront augmenté dans une proportion suffisante, donneront au travailleur un revenu aussi considérable, si même il ne l’est plus, que celui qu’on a recueilli jusqu’à ce jour  ; cependant, aujourd’hui, ce n’est qu’un désert n’offrant de moyens de subsistance qu’à quelques misérables bûcherons qui exploitent le bois de campêche ou le bois d’acajou.


Si nous nous arrêtons là et que nous regardions dans la direction du nord, vers la mer des Caraïbes, nous apercevons les petites îles nues et couvertes de rochers de Montserrat, de Levis, de Saint-Kitts, de Sainte-Lucie, de Saint-Vincent et autres cultivées dans toute leur étendue, tandis que la Trinité, avec le sol le plus riche du monde, reste presque à l’état de nature, et que Porto Rico, dont le terrain est d’une fertilité incomparable, ne commence qu’aujourd’hui à être soumis à la culture.


Si nous nous tournons ensuite vers le sud, nous remarquons la ligne du chemin de fer de Panama, percée à travers les jungles épaisses qui se reproduisaient presque aussi rapidement qu’elles avaient été détruites. Abandonnée à elle-même, cette ligne serait presque envahie de nouveau par ces jungles dans l’espace d’une année, la destruction des matières mortes étant, en ce pays, en raison directe de la croissance de la matière vivante. Sur les flancs de Costa-Rica et de Nicaragua, on voit des terres d’une fertilité incomparable, complètement inoccupées, tandis qu’on peut apercevoir partout des villages indiens à mi-chemin des montagnes sur des terres qui se drainent elles-mêmes (13).


En portant nos regards plus au sud, et remarquant la position de Santa Fe de Bogota, et la ville de Quito, centres de population où les habitants se groupent sur les terrains élevés et secs, tandis que la vallée de l’Orénoque (14) reste inoccupée, le lecteur verra se produire sur une grande échelle le même fait, dont nous avons démontré l’existence dans de faibles proportions sur le bord des rivières de Pennsylvanie. Puis, faisant une halte sur les pics du Chimboraçao, et jetant les yeux autour de lui, il apercevra le seul peuple civilisé, à l’époque de Pizarre, occupant le Pérou, pays élevé et sec, où le drainage s’effectue par de petits ruisseaux dont le courant rapide a empêché qu’il ne se formât des marais où la matière végétale pourrait périr, afin de rendre un sol riche pour la production du bois de haute futaie, avant la période de culture, ou, plus tard, des substances alimentaires. Le terrain, étant peu fertile, fut défriché facilement  ; n’ayant pas besoin de drainage artificiel, il fut occupé de bonne heure (15).


En se tournant maintenant vers l’est, il voit devant lui le Brésil, pays baigné par les plus grands fleuves du monde, qui, jusqu’à ce jour, n’est qu’un désert, et cependant peut produire d’énormes quantités de sucre, de café, de tabac et de tous les autres produits des régions tropicales. Ses champs sont couverts de troupeaux innombrables de bétail, et les métaux les plus précieux se trouvent presque à la surface du sol. Mais, « étant privé de ces plateaux qui couvrent une partie considérable de l’Amérique espagnole, le Brésil n’offre pas une situation que choisissent volontiers les colonisateurs européens (16). » « Les plus grandes rivières, dit un autre auteur, sont celles qui sont les moins navigables, et la raison en est (17) que ces rivières constituent les moyens de drainage des grands bassins de l’univers, dont le sol ne doit être soumis à la culture que lorsque la population et la richesse, et, conséquemment, la puissance d’association, ont augmenté considérablement. » Avec cette augmentation viendra le développement de l’individualité, et alors les hommes deviendront libres. Mais partout on voit l’homme fort cherchant à cultiver les terres fertiles avant le développement de la population et de la richesse, et, par suite, s’emparant du pauvre Africain et le forçant de travailler pour un faible salaire, et sous l’influence de conditions funestes à la vie humaine. Les fleuves les plus utiles du Brésil, ceux qui sont le plus navigables, ne sont pas l’Amazone, le Topayos, le Zingu ou le Negro, « traversant des contrées qui, un jour (18), dit Murray, seront les plus magnifiques de l’univers  ; mais ceux qui coulent entre la chaîne des côtes et la mer, et dont aucun ne peut atteindre un cours prolongé. » Et c’est pourquoi nous constatons, en comparant les diverses parties de cette contrée, que le même fait d’une si haute importance, se révèle sur une échelle si considérable dans les parties orientales et occidentales du continent. Les petites pentes escarpées du Pérou ont offert l’exemple de la plus ancienne civilisation de cette portion du globe, et si nous jetons maintenant les yeux sur les pentes analogues du Chili, nous voyons un peuple dont la population et la richesse s’accroissent rapidement, tandis que la grande vallée de la Plata, dont les terrains sont susceptibles de donner au travailleur la plus ample rémunération, reste, jusqu’à cette heure, plongée dans la barbarie. Là, comme partout ailleurs, il nous est démontré que la culture commence sur les terrains les moins fertiles.


§ 5. — Marche de la colonisation en Angleterre.[modifier]

En traversant l’Océan et débarquant dans le sud de l’Angleterre, le voyageur se trouve dans un pays où les cours d’eau sont de peu d’étendue et les vallées circonscrites, et conséquemment de bonne heure bien appropriées à la culture. Ce fut là que César trouva le seul peuple de l’île qui ai fait quelque progrès dans l’art du défrichement, les habitudes de la vie parmi les indigènes devenant plus grossières et plus barbares à mesure qu’ils s’éloignaient de la côte. Les tribus éloignées, à ce qu’il nous rapporte, n’ensemençaient jamais leurs terres, mais poursuivaient le gibier à la chasse ou gardaient leurs troupeaux, vivant des dépouilles de l’un ou du lait de ceux-ci, et n’ayant d’autres vêtements que leurs peaux. — S’il dirige ensuite sa marche vers le comté de Cornouailles, il trouve un pays signalé pour sa stérilité, offrant de toutes parts des indices d’une culture « qui remonte à une antiquité reculée et inconnue », et sur la limite extérieure de cette terre stérile, dans une partie du pays aujourd’hui si éloignée de tous les lieux de passage qu’elle est même à peine visitée, il trouve les ruine de Tintagel, le château où le roi Arthur tenait sa cour (19). Sur sa route, il n’aperçoit guère d’éminence qui aujourd’hui ne révèle des preuves de son antique occupation (20). S’il recherche ensuite les centres de l’ancienne culture, on le renverra aux emplacements des bourgs pourris, à ces parties du royaume où des individus, qui ne savent ni lire ni écrire, vivent encore dans des huttes en terre, et reçoivent pour leur labeur huit schellings par semaine, à ces communes où la culture a recommencé sur une si grande échelle (21). S’il cherche le palais des rois normands, il le trouvera à Winchester, et non dans la vallée de la Tamise. S’il cherche encore les forêts et les terrains marécageux de l’époque des Plantagenets, partout on lui montrera des terres cultivées d’une fertilité incomparable (22). Si la curiosité l’engageait à voir le pays dont les marécages ont englouti presque toute l’armée du conquérant normand, au retour de son expédition dévastatrice dans le nord (expédition qui, même au siècle de Jacques 1er, faisait trembler encore l’antiquaire Camden), on lui montrerait le Lancashire méridional, avec ses champs si fertiles, couverts de blés ondulants, et les plaines où paissent de magnifiques bestiaux. S’il demande où est la terre la plus récemment cultivée, on le conduira aux marais de Lincoln, jadis les déserts sablonneux de Norfolk et du duché de Cambridge (23), qui tous aujourd’hui donnent les meilleures et les plus considérables récoltes de l’Angleterre  ; mais qui, cependant, durent être presque entièrement sans valeur jusqu’au moment où la machine à vapeur, avec sa puissance merveilleuse, vint seconder l’œuvre de l’agriculteur. «   La dépense de quelques boisseaux de houille, dit Porter, donne au fermier le pouvoir d’enlever à ses champs une humidité superflue, en faisant des déboursés comparativement insignifiants (24).  »


Si le voyageur désire, ensuite, étudier comment a eu lieu successivement l’occupation de la terre dans les villes et les villages, il trouvera, en se livrant à cette enquête, que ceux qui ont accompli l’œuvre de culture ont cherché les flancs des collines, laissant les sites moins élevés aux individus qui avaient besoin d’employer l’eau qui s’écoulait de leurs terres desséchées (25). En outre, s’il désire comparer la valeur actuelle du terrain qu’on regardait il y a si peu de temps comme ingrat, il apprendra qu’il n’a plus le même rang que le terrain considéré autrefois comme fertile, et qu’il donne aujourd’hui un revenu plus élevé  ; fournissant ainsi une nouvelle preuve de ce fait, que non-seulement ce sont les terrains de meilleure qualité qui ont été soumis à la culture en dernier lieu, mais que la faculté d’en tirer parti s’obtient au prix d’un travail bien moins considérable, les salaires ayant constamment haussé avec l’accroissement du revenu (26).


En arrivant dans le nord de l’Écosse, si nous désirons trouver les centres de la plus ancienne culture, il faudra visiter les districts éloignés qui sont aujourd’hui ou complètement abandonnés, ou sur lesquels le pâturage de quelque gros bétail peut seul engager à revendiquer la propriété du sol (27), et si nous recherchons les plus anciennes habitations, nous les trouvons dans les cantons qui, aux époques modernes, restent à l’abri de l’invasion de la charrue (28). Les emplacements où le peuple autrefois avait coutume de s’assembler, et où il avait laissé après lui des traces de son existence, dans des pierres rangées en cercle semblables à celles de la plaine de Salisbury en Angleterre, se retrouveront invariablement dans les parties du royaume qui aujourd’hui n’engagent que très-faiblement à les occuper ou à les cultiver (29). En recherchant les demeures de ces chefs qui autrefois troublaient si souvent la paix du pays, nous les trouvons dans les parties les plus élevées  ; mais si nous voulons voir ce qu’on a appelé le grenier de l’Écosse, on nous renvoie aux terrains légers du Moray Frith faciles à défricher et à cultiver. Si nous demandons à connaître les terrains les plus neufs, on nous conduit aux Lothians, ou vers les bords de la Tweed, qui n’ont été, que pendant un court intervalle, habités par des barbares dont la plus grande joie consistait à faire des invasions dans les comtés anglais adjacents, pour les piller. En cherchant les forêts et les marais de l’époque de Marie et d’Élisabeth, nos yeux rencontrent les plus belles fermes de l’Écosse. Si nous voulons voir la population la plus pauvre, on nous renvoie aux îles de l’ouest, Mull ou Skye, qui étaient occupées lorsque les terres à prairies n’avaient pas encore été drainées  ; à l’île de Mona, célèbre à l’époque où le sol fertile des Lothians n’était pas encore cultivé  ; ou bien aux îles Orcades, considérées autrefois comme ayant une valeur assez considérable pour être reçues par le roi de Norvège, en nantissement d’une somme à payer, bien plus considérable que celle qu’on pourrait trouver aujourd’hui de ces pauvres îles, lors même que la vente comprendrait la terre et le droit de souveraineté réunis. Placés sur les hauteurs de Sutherland, nous nous trouvons au milieu des terres, qui, de temps immémorial, ont été cultivées par des highlanders mourant de faim  ; mais sur les terrains plats situés plus bas, on voit de riches récoltes de navets croissant sur un sol qui n’était, il y a quelques années, qu’un désert. Plaçons-nous où nous voudrons, sur le siège d’Arthur, ou les tours de Stirling, ou sur les hauteurs qui bordent la grande vallée de l’Écosse, nous apercevons des terrains fertiles, presque complètement, sinon tout à fait inoccupés et non drainés, tandis qu’à côté nous pouvons apercevoir des terrains élevés et secs, qui depuis une longue suite de siècles ont été mis en culture.


§ 6. — Marche de la colonisation en France, en Belgique et en Hollande.[modifier]

Si nous jetons les yeux sur la France au temps de César, nous voyons les Arvernes, les Éduens, les Séquanais, descendants des plus anciens possesseurs de la Gaule, et dont ils forment les tribus les plus puissantes, établis sur les flancs des Alpes, dans un pays aujourd’hui bien moins populeux qu’il ne l’était alors (30). C’est là cependant que nous trouvons les centres principaux du commerce dans les riches cités d’Autun, de Vienne et de Soissons, tandis que la Gaule Belgique, aujourd’hui si riche, n’offrait aux regards qu’une seule résidence un peu remarquable, à l’endroit où passe la rivière de Somme où se trouve la ville d’Amiens. En montant encore davantage, au milieu des Alpes mêmes, nous voyons les Helvétiens, avec leur douzaine de villes et leurs villages, au nombre de près de quatre cents. En portant nos regards vers l’ouest, nous voyons dans la sauvage Bretagne, où les loups foisonnent encore, une autre portion des anciens colons de la Gaule, avec leurs misérables forts, placés sur les promontoires formés par les rochers escarpés de la côte, ou dans les gorges presque inaccessibles de l’intérieur du pays. Partout aux alentours, au milieu des terrains les plus élevés et les plus ingrats, on aperçoit, même aujourd’hui, des monuments de leur existence, dont on ne retrouve pas les analogues au milieu des terrains les plus bas et les plus fertiles de la France. En recherchant sur la carte les villes dont les noms nous sont le plus familiers (comme liés à l’histoire de ce pays, au temps du fondateur de la dynastie capétienne, de saint Louis et de Philippe-Auguste), telles que Châlons, Saint-Quentin, Soissons, Reims, Troyes, Nancy, Orléans, Bourges, Dijon, Vienne, Nîmes, Toulouse, ou Cahors, autrefois centres principaux des opérations de banque de la France, nous les trouvons à une grande distance vers les sources des rivières sur lesquelles elles sont situées, ou occupant les terrains élevés situés entre les rivières. Si nous considérons ensuite les résidences centrales du pouvoir à une époque plus rapprochée de nous, nous les rencontrons dans la farouche et sauvage Bretagne, encore habitée par un peuple à peine échappé à la barbarie, à Dijon, — au pied des Alpes, — en Auvergne, naguère, si ce n’est même encore, à cette époque, «   asile secret et assuré du crime, au milieu des rochers et des solitudes inaccessibles que la nature semble avoir destinés à servir de retraite aux bêtes fauves plutôt qu’à devenir le séjour d’êtres humains »   ; — dans le Limousin, qui a donné tant de papes à l’Église, qu’à la longue, les cardinaux de ce pays pouvaient dicter, pour ainsi dire, les votes du conclave, et qui, encore aujourd’hui, est l’une des régions les moins fertiles de la France ou sur les flancs des Cévennes, où la littérature et l’industrie étaient très-avancées, à une époque où les terrains les plus fertiles du royaume restaient incultes (31). Même encore maintenant, après tant de siècles écoulés, ses terrains les plus fertiles restent encore sans être drainés  ; l’empire est couvert dans toute son étendue de terrains marécageux, pour l’amendement desquels on invoque aujourd’hui l’assistance du gouvernement (32).


Si nous nous tournons ensuite vers la Belgique, nous voyons que le Luxembourg et le Limbourg, pays pauvres et grossiers, ont été cultivés depuis une époque qui se place bien au-delà de la limite historique, tandis que les Flandres, aujourd’hui si riches, restèrent jusqu’au VIIe siècle un désert impénétrable. Au XIIIe siècle même, la forêt de Soignies couvrait l’emplacement de la ville de Bruxelles, et la fertile province du Brabant était, en très-grande partie, sans culture  ; et cependant, si nous entrons dans une province tout à fait voisine, celle d’Anvers, dans la Campine, maintenant presque abandonnée, nous trouvons des preuves de culture qui remontent jusqu’au commencement de l’ère chrétienne. C’est là qu’on trouve l’ancienne cité d’Heerenthals, avec ses murs et ses portes, et Gheel, dont la fondation date du VIIe siècle  ; le voyageur y traverse le domaine des comtes de Mérode, avec son château de Westerloo, l’un des plus anciens de la Belgique, et dans les fossés duquel on trouve encore des instruments de guerre dont l’usage date de la période romaine. Partout les plus anciens villages se trouvent placés, ou sur les monticules ou dans les sables, dans le voisinage des marais, dont le pays était alors couvert dans une si grande étendue. Le commerce de laine du pays prit sa source dans la Campine, et ce fut à la nécessité des communications, entre la population de ces terrains peu fertiles et d’autres, qu’il faut attribuer l’existence d’un grand nombre de bourgs et de villes. Du temps de César, l’emplacement de la ville actuelle de Maastricht n’était connu que comme le lieu de passage du Maes, et celui d’Amiens n’était guère que le lieu de passage de la Somme, tandis que le Brœcksel, d’une époque plus récente, aujourd’hui Bruxelles, n’arriva à être connu que pour avoir servi à ceux qui avaient besoin de traverser la Senne.


En consultant l’histoire ancienne de la Hollande, nous voyons un peuple misérable, entouré de forêts et de marais qui couvrent les terres les plus fertiles, vivant à peine sur des îles sablonneuses et forcé de se contenter, pour sa subsistance, d’œufs, de poissons et d’aliments végétaux d’une nature quelconque en très-petite quantité. Son extrême pauvreté l’affranchit des impôts écrasants de Rome, et peu à peu sa population et sa richesse augmentèrent. La première entre toutes les provinces, dès une époque reculée, fut l’étroit district s’étendant entre Utrecht et la mer, qui, dans la suite, donna son nom de terre principale (Haupt ou Headland) à toute la contrée  ; et c’est là que nous trouvons le sol le plus ingrat, qui ne peut guère donner que de l’agrostis ou de la fougère. Ne pouvant se procurer des subsistances à l’aide de l’agriculture, les Hollandais cherchèrent à les obtenir par l’industrie et le commerce. La richesse et la population continuèrent à se développer, et avec leur développement vint le défrichement des bois, le dessèchement des marais et la mise en culture des terrains fertiles qu’on avait tant évités dans le principe, jusqu’au jour où nous reconnaissons la Hollande comme la plus riche nation de l’Europe.


§ 7. — Marche de la colonisation dans la Péninsule Scandinave, en Russie, en Allemagne, en Italie, dans les îles de la Méditerranée, en Grèce et en Égypte.[modifier]

Plus au nord, nous rencontrons un peuple dont les ancêtres, quittant le voisinage du Don, traversèrent les riches plaines de l’Allemagne septentrionale, et finirent par choisir pour leur demeure les montagnes arides de la Péninsule scandinave, comme la terre qui leur convenait le mieux dans leur position actuelle (33). Dans l’état d’infécondité où se trouvait alors le sol en général, les parties moins fertiles furent celles où l’on s’établit d’abord. Partout, dans toute l’étendue du pays, on constate la répétition des mêmes faits que nous avons déjà signalés par rapport à l’Écosse, les traces anciennes de l’agriculture sur des terrains élevés et peu fertiles, abandonnés depuis longtemps. Il est si vrai que les choses se sont passées ainsi qu’elles ont consolidé cette opinion, que la Péninsule avait dû être réellement le centre d’occupation de la grande Ruche du Nord, dont le débordement avait peuplé l’Europe méridionale. On supposait que personne n’aurait cultivé ces terrains si ingrats, lorsqu’il lui était loisible de choisir, pour les exploiter, des terrains très-riches, qui, selon M. Ricardo, sont toujours les premiers qu’on occupe de préférence. Les faits qu’on observe ici ne sont cependant que la répétition de ceux qui se sont offerts à nous, dans l’Amérique septentrionale et méridionale, en Angleterre, en Écosse, en France et en Belgique.


Si nous portons ensuite nos regards sur la Russie, nous voyons se représenter le même fait si important (34). «   Presque partout, dit un voyageur moderne anglais, nous voyons le terrain le moins fertile choisi pour la culture, tandis qu’à côté de celui-ci le terrain de la meilleure qualité reste abandonné. En effet, le sol moins fertile est généralement plus élevé et ne donne pas la peine de le soumettre au drainage (35). »


«   Dans la Germanie, suivant Tacite  ; il n’y avait d’occupé qu’une partie du pays plat et découvert, les indigènes habitant surtout les forêts, ou la crête de cette chaîne continue de montagnes séparant les Suèves des autres peuplades qui habitent des parties plus éloignées (36). » Si nous considérons maintenant le pays arrosé par le Danube et ses affluents, nous voyons la population nombreuse vers les sources des rivières, mais diminuant peu à peu à mesure que nous descendons le grand fleuve, jusqu’à ce qu’enfin, parvenus aux terres les plus fertiles, nous les trouvons complètement inoccupées. En faisant une halte de quelques instants en Hongrie, nous voyons dans la Puszta le berceau, ou plutôt, ainsi que nous l’apprend tout récemment un voyageur, le donjon de la nationalité hongroise  ; et là nous avons une vaste plaine qui s’étend de la Theiss au Danube, d’une contenance d’environ 15, 000 milles carrés, consistant en une série de monticules sablonneux qui semblent rouler et onduler comme des vagues, au point de confondre, pour les yeux, le ciel et la terre (37).


Au-delà de la Theiss, abondent des terrains fertiles où la vie ne se révèle que par la présence de troupes innombrables d’oiseaux sauvages, de grues, de canards et autres que l’on rencontre au milieu des roseaux  ; sur les bords, on aperçoit un vautour déchirant quelque charogne, parfois l’aigle hardi, ou l’épervier au vol lourd, et tous faisant à peine un mouvement à notre approche. C’est là un tableau de solitude désolée et d’un aspect assez triste, mais qui ne représente qu’une partie de ces immenses districts marécageux de la Hongrie, dont le drainage, sous l’influence d’une culture efficace, ferait reconquérir tant de terres fécondes, et qui, aujourd’hui, engendrent si fréquemment des fièvres mortelles et d’autres maladies (38).


En portant les regards sur l’Italie, nous voyons une population nombreuse dans les hautes terres de la Gaule cisalpine, à une époque où les terrains fertiles de la Vénétie étaient inoccupés. En passant vers le sud, et longeant les flancs des Apennins, nous trouvons une population qui s’accroît peu à peu, en même temps que se développe une plus grande tendance à cultiver les terrains de meilleure qualité, et des bourgs dont on pourrait presque reconnaître l’âge d’après leur situation. Les montagnes des Samnites étaient peuplées, l’Étrurie était occupée, Veïès et Albe étaient bâties, avant que Romulus rassemblât ses bandes d’aventuriers sur les bords du Tibre, et Aquilée, dans l’histoire romaine, occupait un rang qui était refusé à l’emplacement de la Pise moderne.


Dans l’île de Corse, il existe trois régions distinctes  : dans la première région, la plus basse, peuvent croître la canne à sucre, le cotonnier, le tabac et même la plante à indigo  ; et de cette partie on pourrait faire, nous dit-on, «   l’Inde de la Méditerranée (39). » La seconde représente le climat de la Bourgogne, le Morvan et la Bretagne en France, tous pays qui ont été, le lecteur l’a déjà vu, les centres d’anciens établissements  ; et c’est là, conséquemment, «   que la plupart des Corses vivent dans des hameaux disséminés sur le flanc des montagnes ou dans les vallées (40). » En jetant ensuite les yeux sur la Sicile, nous apprenons «   que les indigènes paraissent avoir eu de grossières habitudes pastorales  ; qu’ils étaient dispersés parmi de petits villages situés sur des hauteurs, ou dans des grottes taillées dans le roc, comme les premiers habitants » des îles Baléares et de la Sardaigne (41). » Et cependant, parmi toutes les îles de la Méditerranée, aucune ne possédait aussi abondamment de ces terrains fertiles qui, d’après M. Ricardo, auraient dû être les premiers appropriés.


Si maintenant nous tournons nos regards vers la Grèce, nous rencontrons le même fait universel si important. Les établissements les plus anciennement formés furent ceux des montagnes de l’Arcadie, qui précédèrent, de longue date, ceux des terres de l’Élide arrosées par l’Alphée  ; et le maigre sol de l’Attique, dont la stérilité était assez connue pour qu’on ait pu la regarder comme la cause qui la sauva autrefois des dévastations des envahisseurs, ce sol, disons-nous, fut un des premiers occupés, tandis que la grasse Béotie n’arriva qu’à pas lents et au dernier rang. Sur les hauteurs, en divers endroits, les emplacements des villes abandonnées présentaient, aux époques historiques de la Grèce, des preuves d’occupation et de culture ancienne (42). Les pentes raides et de peu d’étendue de l’Argolide orientale furent abandonnées de bonne heure, comme n’étant pas susceptibles de donner un revenu au travailleur  ; et cependant, c’est là qu’existaient les « salles de Tyrinthe » et qu’on trouve aujourd’hui les ruines du palais d’Agamemnon et de l’Acropole de Mycènes. « L’emplacement de la ville, au rapport d’Aristote, avait été, choisi, par «   cette raison que la partie basse de la plaine était alors tellement marécageuse qu’elle ne produisait rien », tandis que, de son temps même, c’est-à-dire environ huit siècles plus tard, la plaine de Mycènes était devenue aride et celle d’Argos parfaitement desséchée et très-fertile (43). Au nord du golfe de Corinthe, nous apercevons les Phocéens, les Locriens et les Étoliens, groupés sur les terrains les plus élevés et les moins fertiles, tandis que les riches plaines de la Thessalie et de la Thrace restaient presque complètement dépeuplées.


En traversant la Méditerranée, nous voyons que la Crète, pays montagneux et couvert de rochers, a été occupée depuis les siècles les plus reculés, tandis que le Delta du Nil restait à l’état de désert. En remontant ce fleuve, la culture nous apparaît de plus en plus ancienne à mesure que nous nous élevons, jusqu’à ce qu’enfin, à une très-grande distance, vers sa source, nous atteignions Thèbes, la première capitale de l’Égypte. Avec l’accroissement de la population et de la richesse, nous voyons la cité de Memphis devenir la capitale du royaume  ; mais, plus tard encore, le Delta est occupé, des bourgs et des villes s’élèvent en des lieux qui étaient inaccessibles aux anciens rois, et à chaque pas dans cette direction, la rémunération du travail a augmenté.


En quittant le Nil pour nous diriger à l’est, nous voyons la portion la plus civilisée de la population de l’Afrique septentrionale se groupant autour des montagnes de l’Atlas, tandis que les terres plus riches, situées dans la direction de la côte, restent à l’état de nature. En regardant ensuite vers le sud, on trouve la capitale de l’Abyssinie, à une altitude qui n’est pas moins de 8, 000 pieds au-dessus du niveau de la mer, tandis que des terrains d’une fécondité incomparable restent complètement abandonnés sans culture. Partout, dans toute l’étendue de l’Afrique, la plus grande somme de population et de richesse et l’état le plus rapproché de la civilisation se trouvent sur les plateaux élevés, qui, drainés naturellement, deviennent propres à être occupés de bonne heure, tandis que partout sur les terrains fertiles, vers l’embouchure des grandes rivières, la population est peu nombreuse et l’on n’y rencontre l’homme qu’au dernier degré de barbarie.


§ 8. — Marche de la colonisation dans l’Inde.[modifier]

La théorie de Ricardo est celle de la dépopulation et de la faiblesse croissante, tandis que la loi est celle du développement de l’association et de l’augmentation de la puissance.


En passant par la mer Rouge et pénétrant dans la mer Pacifique, nous apercevons des îles presque innombrables, dont les basses terres sont inoccupées  ; leur fécondité supérieure les rend funestes à la vie, tandis que la population s’agglomère autour des hauteurs. Plus au sud sont les riches vallées de l’Australie, inhabitées, ou lorsqu’elles sont habitées, à tout prendre, ce n’est que par une population placée au dernier échelon de l’espèce humaine, tandis que sur les petites îles, sur les points élevés de la côte, on trouve une race supérieure, habitant des maisons, se livrant à l’agriculture et à l’industrie. En dirigeant nos pas au nord, vers l’Inde, nous rencontrons Ceylan, au centre de laquelle se trouvent les États du roi de Kandy, dont les sujets ont la même aversion pour les terrains bas et fertiles, terrains malsains dans leur état actuel, que celle qui est ressentie par la population du Mexique et de Java. Pénétrant dans l’Inde par le cap Comorin, et suivant la grande ligne de hautes terres, qui forme, pour ainsi dire, l’épine dorsale de la Péninsule, nous trouvons les villes de Seringapatam, de Poonah et d’Ahmed-Nugger, tandis qu’au-dessous, près de la côte, on voit les villes de Madras, de Calcutta et de Bombay, fondées par les Européens, créations de date très-récente. Comme intermédiaires entre les deux catégories, on aperçoit de nombreuses cités, dont la situation, tantôt à une très-grande distance des bords des rivières, et tantôt près de leur source, démontre que les terrains les plus fertiles n’ont pas été les premiers cultivés. Si nous nous arrêtons sur les hautes terres entre Calcutta et Bombay, nous avons d’un côté le Delta de l’Indus, et de l’autre celui du magnifique fleuve du Gange. Le premier poursuit son cours à travers des centaines de milles, sans qu’on aperçoive presque aucun établissement sur ses rives, tandis que, dans le haut du pays, à droite et à gauche, il existe une population nombreuse. Le riche Delta du second est inoccupé, et si nous voulons trouver le siège de la culture primitive, nous devons suivre le cours de l’Indus, jusqu’à ce qu’arrivés à une grande distance vers sa source, nous rencontrons Delhi, capitale de toute l’Inde, lorsque le gouvernement restait encore entre les mains de ses souverains indigènes. Là, comme partout, l’homme délaisse les terrains bas et fertiles qui ont besoin d’être défrichés et drainés, et cherche dans les terrains plus élevés, qui se drainent eux-mêmes, le moyen d’appliquer son travail à se procurer des substances alimentaires  ; et là, comme toujours, lorsqu’on ne cultive que les couches superficielles du sol, la rémunération du travailleur est insignifiante. Aussi voyons-nous l’Hindou travailler pour une roupie ou deux par mois, salaire qui lui suffit pour se procurer chaque jour une poignée de riz et s’acheter un lambeau de coton dont il couvre ses reins. Les sols les plus fertiles existent en quantité illimitée sur une terre qui reste intacte, et tout près de celle que le travailleur creuse avec un bâton, à défaut de bêche, ramassant sa récolte avec ses mains, à défaut de faucille, et rapportant chez lui sur ses épaules sa misérable moisson, faute d’un cheval ou d’une charrette.


Passant au Nord, par le Caboul et l’Afghanistan, et laissant sur notre gauche la stérile Perse, dont les terrains secs et maigres ont été cultivés pendant une longue suite de siècles, nous atteignons le point le plus élevé de la surface de la terre  ; et là, même sur les monts Himalayas, nous retrouvons le même ordre de culture  ; partout les villages sont situés sur les pentes, sur lesquels la population fait croître du millet, du maïs et du sarrasin  ; tandis que les terres des vallées forment généralement une masse de jungles, qui n’est ni appropriée, ni cultivée (44). Dans le voisinage immédiat se trouve le berceau de la race humaine, où prennent leur source les rivières qui se déchargent dans l’Océan Glacial et la baie du Bengale, la Méditerranée et l’Océan Pacifique. C’est la région, parmi toutes les autres, qui convient le mieux au but qu’on se propose  ; celle qui fournira le plus facilement à l’homme qui travaille, sans le secours d’une bêche ou d’une hache, une faible quantité de subsistances, et conséquemment la moins appropriée à ses besoins, lorsqu’il a conquis le pouvoir d’asservir les forces de la nature.


Là nous retrouvons de toutes parts l’homme à l’état de barbarie  ; et en faisant une halte, nous pouvons suivre la marche des peuplades et des nations qui se dirigent successivement vers les terrains moins élevés et plus productifs  ; mais qui, dans tous les cas, sont forcés de chercher la route la moins interrompue par les cours d’eau et, conséquemment, se maintiennent sur la crête qui sépare les eaux de la mer Noire et de la Méditerranée, de celles de la Baltique  ; placés sur ce point nous pouvons les observer descendant des parties escarpées, quelquefois s’arrêtant dans le but de cultiver le terrain élevé, qu’on peut, avec des instruments passables, rendre susceptible de donner une faible quantité de subsistances  ; d’autres fois s’avançant et arrivant dans le voisinage de la mer, pour s’établir non sur les terrains fertiles, mais sur les terrains ingrats du flanc ardu des collines, ceux sur lesquels l’eau ne peut séjourner et servir d’aliment à la croissance des arbres, ou offrir des obstacles aux colons, dont les moyens sont insuffisants pour le drainage des marais  ; ou sur de petites îles formant des prés sur lesquelles l’eau ne fait que passer rapidement, ainsi que cela a lieu pour les îles de la mer Égée, cultivées depuis une époque si reculée. On voit quelques-unes de ces peuplades atteindre la Méditerranée, où l’on trouve les premières traces d’une civilisation, qui s’anéantit très-promptement, sous la pression des flots d’émigrants qui se succèdent  ; tandis que d’autres s’avancent plus loin à l’ouest et pénètrent en Italie, en France et en Espagne. D’autres enfin plus aventureuses abordent dans les îles Britanniques. Nous les voyons encore, après quelques siècles de repos, traverser le grand Océan atlantique et commencer à gravir la pente de l’Alleghany  ; se préparant à gravir et à franchir la grande chaîne qui sépare les eaux de l’Océan pacifique de celles de l’Océan atlantique  ; en tout cas nous observons que les pionniers s’emparent avec joie du terrain sec et dépouillé des flancs escarpés des montagnes, de préférence au pays fertile et très-boisé des terrains d’alluvion. Partout nous les voyons, à mesure que la population s’accroît graduellement, quittant les flancs des collines et des montagnes pour se porter vers les terres fertiles placées à leurs pieds  ; et partout, à mesure que cette population augmente, pénétrant dans le sol pour atteindre les couches plus profondes, et arriver à combiner l’argile ou le sable de la surface supérieure, avec la marne ou la chaux de la surface inférieure, et se créer ainsi, avec les divers matériaux que Dieu leur a fournis, un sol susceptible de donner un revenu plus considérable que celui sur lequel ils avaient été forcés, en premier lieu, de dépenser leurs efforts. Partout, avec l’accroissement de la puissance d’union, nous les voyons exercer sur la terre un pouvoir plus intense. Partout, à mesure que les sols nouveaux sont mis en exploitation et que les individus qui les occupent peuvent obtenir de plus amples revenus, nous constatons un accroissement plus rapide dans la population, lequel, à son tour, produit une plus grande tendance à la combinaison des efforts  ; grâce à ces efforts, la puissance d’action de ces individus est triplée, quadruplée, quintuplée et quelquefois augmentée dans la proportion de cinquante pour cent  ; ils deviennent alors capables de mieux pourvoir à leurs besoins immédiats, en même temps qu’ils accumulent plus rapidement les moyens mécaniques à l’aide desquels ils augmentent encore leur puissance productive, et mettent plus complètement en lumière les immenses trésors de la nature. Partout, nous constatons qu’en même temps que la population s’accroît, les approvisionnements de subsistances deviennent plus abondants et plus réguliers  ; qu’on se procure avec plus de facilité les vêtements et les moyens de se mettre à l’abri  ; que la famine et la peste tendent à disparaître, que la santé devient un fait plus général, que la durée de la vie se prolonge de plus en plus, et que l’homme devient à la fois plus heureux et plus libre.


En ce qui concerne tous les besoins de l’homme, sauf l’unique et si important besoin de subsistances, c’est ainsi qu’on admet que les choses se passent. On voit qu’à mesure que se développent la population et la richesse, les individus se procurent de l’eau, du fer, de la houille et des vêtements  ; qu’ils jouissent de l’usage des maisons, des navires et des routes, au prix d’un travail bien moins considérable que celui qu’il fallait employer primitivement. On ne met pas en doute que les ouvrages gigantesques, au moyen desquels on amène de grands fleuves dans nos cités, permettent aux hommes d’obtenir l’eau à moins de frais, qu’au temps où chaque individu, à l’aide d’un seau, la puisait lui-même sur le bord de la rivière. On voit que le puits de houille, qui avait exigé plusieurs années pour être creusé et se débarrasser de l’eau nécessaire pour mettre en œuvre les plus puissantes machines à vapeur, fournit du combustible, au prix d’un travail bien moins considérable qu’à l’époque où les premiers colons rapportaient dans leur demeure des fragments de bois à moitié pourri, à défaut d’une hache pour tailler la bûche déjà tombée sur le sol  ; on a vu que le moulin à blé convertit le grain en farine, à meilleur marché qu’aux jours où on le broyait entre deux pierres  ; et que l’immense manufacture fournit du drap à moins de frais que le petit métier du tisserand  ; mais on nie qu’il en soit de même à l’égard des terrains à mettre en culture. En ce qui concerne toute autre chose, l’homme emploie d’abord les pires instruments et arrive progressivement aux meilleurs  ; mais en ce qui concerne la terre, et la terre uniquement, selon M. Ricardo, il commence par cultiver la meilleure et finit en s’adressant à celle de la pire qualité  ; et à chaque phase de progrès, il trouve pour son travail une rémunération moindre, qui le menace de la faim et qui le prémunit contre l’idée d’élever des enfants pour l’aider dans sa vieillesse  ; de peur qu’ils n’imitent la conduite des populations de l’Inde et des îles de la mer Pacifique, (dont les terres cependant sont abondantes et dont la nourriture serait à bon marché) et ne l’enterrent vivant, ou ne l’exposent sur le rivage, afin de pouvoir se partager entre eux sa chétive portion de nourriture.


Jusqu’à quel point toute chose se passe-t-elle ainsi  ? C’est ce que le lecteur décidera maintenant par lui-même. Toutes les autres lois de la nature sont largement conçues et universellement vraies, et il peut maintenant être d’accord avec nous sur cette opinion  : qu’il n’existe qu’une loi, une loi unique pour les moyens de subsistance, la lumière, l’air, le vêtement et le combustible  ; que l’homme en toute circonstance, commence son labeur avec les instruments les moins perfectionnés et le continue en faisant usage de ceux qui le sont le plus  ; et qu’il devient ainsi capable, en même temps que se développent la richesse, la population et la puissance d’association, de se procurer, au prix d’un travail constamment moindre, une somme plus considérable de toutes les choses nécessaires ou agréables, qui contribuent au bien-être et au luxe de la vie.


Pour apporter une preuve nouvelle, si toutefois elle peut encore être nécessaire, on peut dire, que presque partout la tradition reporte le premier établissement formé dans les diverses parties du monde, sur les hautes terres. Les traditions des Chinois placent les habitations de leurs ancêtres à la source des grands fleuves sur les plateaux élevés de l’Asie. Les Brahmines tirent leur origine de la vallée de Cachemire, et dans toute l’étendue de l’Asie ce pays est dénommé par un terme équivalent à celui de Voûte du monde. Le nom d’Abram, père de la haute terre, devint avec le temps Abraham, père d’une multitude  ; et les hommes du Nord plaçaient la cité d’Odin dans l’Aaasgard ou château d’Aaas, mot qui, au rapport de M. Laing, « subsiste encore dans les langues du Nord et signifie la crête d’une terre élevée (45). »


En outre, ainsi que nous apprend Agassiz, les rivières n’établissent jamais une ligne de démarcation entre les animaux terrestres, et c’est, comme conséquence de ce fait, que l’on voit les lieux où les rivières prennent leur source, et non les rivières, former les démarcations d’une carte ethnographique dressée exactement (46). S’il était possible que l’homme pût commencer l’œuvre de culture sur les riches terrains d’alluvion, les choses ne se comporteraient pas de cette manière, parce que, à mesure que la population et la richesse augmenteraient, il se trouverait poussé irrésistiblement vers les terres plus élevées et moins fertiles, ainsi que nous le démontrons dans le dessin ci-contre :


M. Ricardo place ses premiers colons au point marqué B, c’est-à-dire celui sur lequel les terres sont le plus fertiles, et celui où les avantages naturels de la situation sont les plus considérables, à cause de la proximité du fleuve. A mesure que leur population augmente, ils doivent gravir la hauteur, ou gagner quelque autre vallée pour y reprendre leurs travaux. C’est là précisément, ainsi que le lecteur l’a vu, l’inverse de ce qui a eu lieu dans toutes les régions du monde, la culture ayant commencé partout sur les flancs des collines indiquées par le point À, là où le sol était le plus ingrat, et où les avantages de la position étaient le moins considérables. Avec le développement de la richesse et de la population, on a vu les individus descendre des terrains élevés qui bornaient l’horizon de la vallée des deux côtés, et s’agglomérer au pied de ces mêmes terrains. De là vient qu’on ne voit jamais les rivières tracer les lignes de séparation entre les diverses races d’animaux, ou les diverses nations.


La doctrine de M. Ricardo est celle d’une dispersion et d’une faiblesse croissante  ; tandis que, sous l’influence des lois réelles de la nature, il y a tendance à un accroissement constant de la faculté de s’associer et de combiner ses efforts, à laquelle l’homme doit uniquement la possibilité de dompter les terrains plus productifs. A mesure qu’il abandonne les hauteurs et qu’il se rencontre avec son voisin, les efforts se combinent, les travaux se partagent, les facultés individuelles sont stimulées et mises en activité, la propriété se divise de plus en plus, l’égalité augmente, le commerce s’agrandit, les personnes et les propriétés jouissent d’une plus grande sécurité, et chaque pas dans cette direction ne fait que préparer un progrès nouveau.


CHAPITRE V.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.[modifier]

§ 1. — Le décroissement de la population force l’homme d’abandonner les terrains les plus fertiles,[modifier]

et le contraint de revenir aux terrains les plus ingrats. Causes de la diminution de la population. La quantité des subsistances décroît dans une proportion plus considérable que celle des individus.


La population et la richesse tendent à augmenter, et la culture tend à se porter vers les sols plus fertiles, lorsque l’individu peut obéir librement à ses instincts naturels, qui le poussent à rechercher l’association avec ses semblables. La population et la richesse tendent à décroître, à mesure que l’association décline, et alors les sols fertiles sont partout délaissés ; à chaque pas dans cette direction, la difficulté de se procurer des subsistances augmente. C’est grâce à la population qu’on tire celles-ci des sols riches de la terre, tandis que la dépopulation ramène le malheureux cultivateur aux sols plus ingrats.


Lorsque les individus sont pauvres, ils sont forcés de choisir les terrains qu’ils peuvent, et non ceux qu’ils voudraient, cultiver. Bien que réunis autour des flancs de la même chaîne de montagnes, la difficulté de se procurer des subsistances les contraint à rester très-éloignés les uns des autres ; et n’ayant point de routes tracées, ils sont incapables de s’associer pour une défense commune. Les terrains maigres sont d’un faible rapport, et la petite peuplade renferme quelques individus, qui aimeraient mieux vivre du travail d’autrui que de leur travail personnel. Une population disséminée peut être pillée facilement, et une demi-douzaine d’hommes réunis dans ce but peut dépouiller, successivement, tous ceux dont se compose la petite communauté. L’occasion fait le larron, et le plus audacieux devient le chef de la bande. Les individus qui désireraient vivre de leur travail sont pillés tour à tour ; et c’est ainsi que ceux qui préfèrent le pillage peuvent passer leur vie dans la dissipation. Le chef partage les dépouilles, et par ce moyen peut augmenter le nombre de ses compagnons et agrandir la sphère de ses déprédations. A mesure que la petite société s’accroît, il arrive cependant à faire avec elle une transaction de rachat, moyennant une certaine portion de ses produits qu’il appelle rente ou taxe, ou taille. La population et la richesse s’accroissent très-lentement, à cause de la disproportion considérable entre les individus non travailleurs et les individus travailleurs. Les sols de bonne qualité ne s’améliorent que lentement, parce que la population ne peut se procurer des bêches pour cultiver la terre, ou des haches pour la défricher. Peu d’individus ont besoin de cuir, et il n’existe pas, sur le lieu occupé, de tannerie pour employer les peaux dont ils disposent. Peu d’individus peuvent fournir des souliers, et il n’y a pas de cordonnier pour consommer leur blé, pendant le temps qu’il fabriquerait les souliers dont on a besoin. Peu d’individus possèdent des chevaux, et il n’y a pas de forgeron. L’association des efforts actifs existe à peine.


Toutefois, et très-lentement, ils deviennent capables de soumettre à la culture des terres de meilleure qualité, diminuant ainsi la distance entre leur établissement et celui de leurs voisins, où règne un autre souverain au petit pied. Chaque chef, à cette heure, ambitionne le pouvoir de taxer les sujets de son voisin, et comme conséquence éclate la guerre ; le but de tous deux est le pillage, mais déguisé sous le nom de gloire. Chacun envahit le domaine de son adversaire et s’efforce de l’affaiblir, en massacrant ceux qui lui payent un revenu, incendiant leurs maisons et dévastant leurs petites fermes, tout en manifestant peut-être la plus grande courtoisie à l’égard du chef lui-même. Les terrains plus riches sont alors délaissés et leurs drainages comblés, tandis que ceux qui les occupaient sont contraints de chercher leur subsistance au milieu des terrains ingrats des collines, où ils se sont réfugiés pour leur sûreté. Au bout d’un an ou deux, la paix se conclut et le défrichement est à recommencer. Cependant la population et la richesse ayant diminué, il faut créer de nouveau les moyens nécessaires à cet effet, et il faut le faire sous l’empire des circonstances les plus désavantageuses. Avec la continuation de la paix, l’œuvre avance, et peu d’années après, la population, la richesse et la culture reviennent au point d’où elles étaient déchues. Cependant de nouvelles guerres ont encore lieu pour décider cette question : Lequel des deux chefs recueillera toute la rente (c’est le nom qu’ils lui donnent). Après une dévastation considérable de propriétés, une immense perte d’hommes, l’un des deux étant tué, l’autre devient son héritier, ayant conquis, de la sorte, et du butin et de la gloire. Il lui faut maintenant un titre pour le distinguer de ceux qui l’entourent. C’est alors un petit roi ; et comme de semblables actes se répètent ailleurs, de tels rois deviennent nombreux. La population se développant, et chaque petit souverain convoitant les domaines de ses voisins, de nouvelles guerres ont lieu, amenant toujours le même résultat : le peuple se réfugiant constamment sur les hauteurs pour sa sûreté, les meilleurs terrains abandonnés, les subsistances devenant plus rares, et la famine et la peste enlevant ceux qui avaient échappé par la fuite à la tendre clémence des envahisseurs.


Les petits rois, devenus maintenant des rois puissants, se trouvent entourés par des chefs inférieurs, qui se glorifient du nombre de gens qu’ils ont tués et de la quantité de butin qu’ils ont conquise. Les comtes, les vicomtes, les marquis et les ducs ne tardent pas à faire leur apparition sur la scène du monde, héritiers du pouvoir et des droits des chefs de brigands d’autrefois. La population et la richesse rétrogradent, et l’amour des titres se développe avec les progrès de la barbarie (1). Les guerres se font alors sur une plus grande échelle et l’on y acquiert plus de gloire. Au milieu de terres éloignées et très-fertiles, occupées par une population nombreuse, se trouvent des cités opulentes, dont la population, non habituée à manier les armes, peut être dépouillée impunément, considération toujours importante aux yeux d’individus pour lesquels la poursuite de la gloire est une industrie. Des provinces sont dévastées et leur population exterminée ; si quelques individus échappent, ils se réfugient sur les collines et les montagnes pour y mourir par suite de la famine. La paix vient ensuite, après des années de dévastation, mais les terrains fertiles sont envahis par un excès de végétation, les bêches et les haches, le gros bétail et les moutons ont disparu ; les maisons sont détruites ; leurs propriétaires n’existent plus ; et l’œuvre de désolation impose une longue période d’abstinence, pour regagner le point d’où la culture a été chassée, par des individus s’appliquant à satisfaire leurs désirs égoïstes, au prix du bien-être et du bonheur du peuple sur les destinées duquel ils ont si malheureusement influé. De nouveau, la population se développe lentement et la richesse n’augmente guère plus vite ; car des guerres presque incessantes ont diminué le penchant et le respect pour le travail honnête, en même temps que la nécessité de recommencer encore l’œuvre de la culture sur les terrains ingrats ajoute à la répugnance pour le travail. A cette heure, on estime que les épées et les mousquets sont des instruments plus honorables que les bêches et les pioches ; et l’habitude de s’unir dans un but honorable étant presque éteinte, il se trouve, à chaque instant, des milliers d’individus tout prêts à former des corps d’expéditions pour se mettre en quête de butin. C’est ainsi que la guerre s’alimente elle-même, en produisant la pauvreté, la dépopulation et l’abandon des terroirs les plus fertiles ; tandis que la paix s’entretient également, en augmentant le nombre des individus, et l’habitude de l’association, par suite de l’augmentation constante de la faculté de tirer les provisions de subsistances de la superficie déjà occupée, à mesure que les forces presque illimitées de la terre se développent au milieu du progrès de la population et de la richesse.


§ 2. — Les faits réels sont précisément le contraire de ceux que suppose M. Ricardo.[modifier]

Progrès de la dépopulation en Asie, en Afrique et dans plusieurs parties de l’Europe.


Les tableaux que nous venons de présenter ne sont pas d’accord avec la doctrine de M. Ricardo ; cependant, de quelque part qu’on jette les yeux, on trouvera la preuve de leur vérité. Si nous portons nos regards vers l’Inde, nous y verrons un sol fertile partout transformé en un dédale de jungles, tandis que le dernier occupant de ce sol même meurt de faim, au milieu des forts situés sur les hauteurs. Dans la partie de l’Asie la plus rapprochée de nous, nous voyons le pays baigné par le Tigre et l’Euphrate, terre d’une fertilité incomparable et qui, à des époques très-reculées, entretenait les plus puissantes sociétés du monde, aujourd’hui si complètement abandonné, que M. Layard s’est trouvé lui-même forcé de rechercher la terre des collines, au moment où il voulait constater l’existence d’un peuple dans ses demeures. Aussi voit-on que les fièvres intermittentes, hôtesses constantes des terrains sauvages et en friche, sont le fléau général du voyageur en Orient.


En allant vers l’Ouest, nous constatons que les terres élevées de l’Arménie sont assez bien occupées pour permettre la continuation de l’existence d’une ville telle qu’Erzeroum ; tandis qu’aux environs de l’ancienne Sinope, on n’aperçoit plus que des forêts de bois de haute futaie, dont la dimension gigantesque fournit une preuve concluante de la fécondité du sol sur lequel elles croissent. En passant plus à l’Ouest et arrivant à Constantinople, nous trouvons l’immense vallée de Buyukderé, autrefois connue sous le nom de la Belle-Terre, complètement abandonnée, tandis que la ville tire les subsistances nécessaires à sa consommation journalière, de collines situées à une distance de 40 ou 50 milles ; et le tableau que nous offrons ici n’est que le spectacle en miniature de l’empire turc tout entier. Les riches terres du Bas-Danube, autrefois le théâtre où s’agitaient la vie et l’industrie romaine, n’offrent plus aujourd’hui que de misérables moyens d’existence à quelques porchers de la Servie, Ou à quelques paysans valaques. Dans toute l’étendue des îles Ioniennes, les terres les plus riches, autrefois très-cultivées, sont aujourd’hui abandonnées presque complètement, et doivent continuer de l’être, jusqu’à l’instant où pourra, de nouveau, s’y montrer cette habitude de l’association qui permet à l’homme de combiner ses efforts avec ceux de ses semblables pour dompter la nature.


Si nous arrivons maintenant en Afrique, nous pouvons suivre l’accroissement de cette habitude d’association et le développement de cette puissance, dans le fait suivant : la population descendant peu à peu vers le Nil, pour mettre en exploitation les terres fertiles du Delta ; et à mesure que la population décroît, l’abandon de ces mêmes terres, le comblement des canaux et la concentration de la population sur un sol plus élevé et moins productif. Si de là, nous passons à la province romaine, nous voyons ces terres autrefois si fertiles, les plaines de la Metidja, de Bône et autres, presque entièrement, sinon tout à fait abandonnées, tandis que la population qui subsiste encore se groupe autour des montagnes de l’Atlas. En considérant ensuite l’Italie, nous voyons une population croissante, soumettant à la culture ces riches terrains de la Campanie et du Latium, destinés à être de nouveau abandonnés peu à peu, et n’offrant aujourd’hui qu’une misérable subsistance à des individus dont la plupart cheminent vêtus de peaux de bêtes, et dont le nombre ne dépasse guère celui des villes qui jadis étaient si florissantes en ce pays. En nous dirigeant vers le Nord, nous verrons les terres fécondes de la république de Sienne cultivées jusqu’au XVIe siècle, à l’époque où le cruel vainqueur de Marignan rejeta vers les montagnes les faibles restes de la population échappés au fer de l’ennemi, et transforma en un désert pestilentiel les fermes si bien cultivées qu’on y voyait auparavant en si grand nombre. Plus au Nord on peut constater la destruction des canaux de Pise et l’abandon de son sol fertile, tandis que ses habitants meurent de la peste dans l’enceinte de la ville, ou se transportent vers la source de l’Arno, pour y chercher les moyens de subsistance que ne leur offrent plus, désormais, les terrains plus riches situés à son embouchure.


En France, à l’époque des guerres avec les Anglais, nous voyons les pays de vallées, et les plus fertiles, ravagés par des bandes de féroces montagnards, le farouche Breton, le cruel Gascon et le Suisse mercenaire, unis pour piller les hommes qui cultivaient un sol plus fécond et les contraignant à chercher un refuge dans la sauvage Bretagne elle-même. Nous pouvons voir les terres les plus riches du royaume complètement dévastées ; la Beauce, l’une de ses parties les plus fertiles, redevenue une forêt, tandis que, de la Picardie aux bords du Rhin, il ne reste debout aucune maison, si elle n’est protégée par les remparts d’une ville, ni une ferme qui ne soit saccagée. Plus tard, la Lorraine fut convertie en un désert, et l’on vit de magnifiques forêts aux mêmes lieux, où jadis le sol le plus fertile récompensait libéralement le travailleur. Sur toute l’étendue de la France, nous constatons les effets d’une guerre perpétuelle, dans la concentration de toute la population agricole au sein des villages, à une certaine distance des terres qu’elle cultive ; y respirant une atmosphère viciée et perdant la moitié du temps à se transporter eux-mêmes, ainsi que leurs grossiers instruments et leurs produits, à leurs petites propriétés ; tandis que le même travail appliqué à la terre elle-même mettrait en culture les terrains plus fertiles.


§ 3. — Épuisement du sol et progrès de la dépopulation aux États-Unis.[modifier]

A chaque pas fait dans cette direction, l’homme perd de sa valeur et la nature acquiert de la puissance à ses dépens.


En traversant l’océan Atlantique, nous trouvons une nouvelle preuve de ce fait ; à savoir, que de même que partout une population nombreuse tire la subsistance des sols fertiles, de même la dépopulation chasse de nouveau les hommes vers les sols ingrats. Au temps de Cortez, la vallée du Mexique nourrissait un peuple nombreux ; aujourd’hui elle n’offre qu’un spectacle de désolation, ses canaux sont engorgés et la culture est abandonnée, tandis que des files de mulets y transportent, des terrains plus pauvres qui la bordent à une distance de 50 milles, les provisions nécessaires à l’entretien de la ville.


En nous transportant au nord et arrivant aux États-Unis, nous trouvons encore une démonstration de cette loi : que pour permettre aux individus de quitter la culture des terrains pauvres pour celle des terrains riches, il faut qu’il y ait développement dans l’habitude de l’association, conséquence de la diversité dans les modes de travail et du développement des individualités respectives. L’État de Virginie était autrefois placé à la tête de l’Union américaine ; mais le système qu’elle a adopté a amené l’épuisement des terres cultivées en premier lieu et l’abandon de son territoire ; état de choses dont on peut constater les conséquences, dans l’insalubrité constamment croissante des parties occupées primitivement, les bas comtés de la Virginie. « Le pays, dans toute son étendue, dit un auteur moderne, est couvert de ruines d’habitations de gentilshommes, dont quelques-unes égalent des palais par leurs dimensions, et d’anciennes et magnifiques églises, dont les solides murailles ont été construites avec des briques importées, mais qui n’ont pu conserver dans leur enceinte ceux qui les ont construites. Et quant à leurs descendants, où sont-ils ? demande l’auteur. Cette splendeur qui remplissait tous les comtés de la Virginie a disparu. Pour quelle raison ? Parce que tout le pays est en proie à des miasmes délétères et qu’on a laissé un pareil état de choses s’y perpétuer. Il est dangereux pour les blancs d’y passer la saison des maladies ; et, conséquemment, tous ceux qui le peuvent, abandonnent leurs habitations, pendant les mois d’août et de septembre, pour chercher une localité moins insalubre.  »

«   Cette région imprégnée de miasmes malfaisants couvre toute la côte maritime de la Virginie, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Géorgie, la Floride, l’Alabama, l’État du Mississippi et la Louisiane, excepté parfois quelque endroit isolé, et s’étend à l’intérieur des terres, sur un espace de 10 à 100 milles. Dans le voisinage de Charlestown, le pays est tellement mauvais, qu’il est mortel de dormir, une seule nuit, en dehors de la ville, et que le passage même à travers le district infecté, pendant la nuit, sur le chemin de fer, a provoqué chez les voyageurs des vomissements, comme à bord d’un navire chez les passagers atteints du mal de mer. »


Comme conséquence de ce fait, on voit la Virginie et la Caroline, constamment décliner relativement à la position qu’elles occupent dans l’Union ; et cet état de choses continuera, nécessairement, jusqu’au moment où l’accroissement de la faculté d’association leur permettra de cultiver les terres les plus fertiles. En portant les regards vers la Jamaïque, nous constatons le même fait si considérable, comme effet d’une cause exactement identique ; un rapport récent sur les propriétés de l’île indique 128 domaines où se cultive la canne à sucre, complètement ou en partie abandonnés. Si l’on y ajoute ceux où l’on cultive le café, et autres dans la même situation, le chiffre s’élève à 413, et embrasse une superficie de plus de 400, 000 acres de terre.


L’abandon du sol par une portion de ses habitants entraîne, inévitablement, avec lui une diminution dans la faculté d’associer ses efforts pour l’entretien des conduits de drainage nécessaires à la conservation de la santé, et pour la construction et l’entretien des routes ; et à mesure que les charges augmentent, on voit la disposition à quitter le pays augmenter chaque année. Le pays purement agricole doit exporter des matières premières et épuiser son sol ; et cette exportation doit entraîner également avec elle la nécessité d’exporter l’individu, nécessité qu’accompagne constamment la diminution de la puissance d’association, du développement de l’individualité, de la facilité d’entretenir le commerce, et du rang qu’occupe la société particulière parmi les autres sociétés du monde. L’expérience de toute l’antiquité prouve qu’il en est ainsi ; et si nous voulons nous convaincre que les choses sont complètement établies de cette manière dans les temps modernes, nous n’avons qu’à tourner les yeux vers le Portugal, l’Irlande et la Turquie, dans l’hémisphère oriental, et dans l’hémisphère occidental, vers la Jamaïque, la Caroline et la Virginie.


Toutes les fois qu’on laisse s’accroître la population et la richesse, et, conséquemment, la puissance d’association, il eu résulte une tendance à l’abandon des terrains ingrats cultivés en premier lieu, ainsi que cela est prouvé par l’expérience de la France, de l’Angleterre, de l’Écosse, de la Suède, et de plusieurs de nos États du nord. Toutes les fois qu’au contraire, la population, la richesse et la puissance d’association déclinent, c’est le sol fertile qui est abandonné par les individus qui le quittent de nouveau pour les terrains ingrats, dans l’espoir de trouver dans la culture de ceux-ci les moyens de subsistance nécessaires à leurs familles et à eux-mêmes. A chaque pas dans la première direction, il y a accroissement dans la valeur de l’homme et décroissance dans celle de toutes les denrées nécessaires à ses besoins, accompagnée d’une plus grande facilité d’accumulation, tandis qu’à chaque mouvement fait dans la seconde, l’homme devient de plus en plus l’esclave de la nature et de son semblable, en même temps que la valeur des denrées augmente constamment, et que diminue, non moins constamment, sa valeur personnelle.


CHAPITRE VI.

DE LA VALEUR.[modifier]

§ 1. — Origine de l’idée de valeur. Mesure de la valeur.[modifier]

Elle est limitée par le prix de reproduction.


En même temps que la population se développe et que la puissance d’association augmente, on voit partout l’homme abandonner la culture des terrains ingrats pour celle des terrains plus fertiles ; d’esclave de la nature il devient son souverain absolu et la force d’obéir à ses ordres ; on le voit de l’état d’individu faible passer à celui d’homme fort ; l’être qui n’était qu’une simple créature nécessaire devient un être puissant : de la pauvreté il arrive à la richesse, et maintenant il possède une foule d’objets auxquels il attache l’idée de valeur. Nous pouvons alors examiner pourquoi il agit ainsi, et de quelle manière il est habitué à la mesurer.


Notre Robinson, sur son île, trouvait autour de lui des fruits, des fleurs et des animaux de diverses espèces, plus ou moins appropriés à la satisfaction de ses besoins, mais dont la plupart restaient hors de sa portée en l’absence d’auxiliaires. Le lièvre et la chèvre le surpassaient tellement en vitesse qu’il ne pouvait espérer aucun succès en les poursuivant à la chasse, tant qu’il n’aurait à compter que sur ses jambes. L’oiseau pouvait prendre son essor dans les airs, tandis que lui-même restait enchaîné à la terre. Le poisson pouvait se plonger dans la profondeur des eaux, où l’homme était sûr de périr, en tentant de l’y suivre. Il pouvait mourir de faim, ayant sous les yeux des quantités illimitées de substances alimentaires, tandis que la mouche et la fourmi consommaient joyeusement des provisions surabondantes. L’arbre lui aurait fourni les matériaux d’une habitation, s’il eût possédé une hache pour l’abattre, ou une scie pour en faire des planches. Privé de ces instruments, il se trouve contraint à se creuser dans la terre un trou toujours humide et toujours exposé au vent, tandis que le mâle de l’abeille peut se construire l’habitation la plus parfaite.


Inférieur à tous les êtres de la création, sous le rapport des qualités physiques nécessaires à la conservation de l’individu, et de l’instinct qui pousse ceux-ci à faire usage des facultés dont ils ont été doués, l’homme est de beaucoup leur supérieur, par ce fait, qu’il a reçu en don l’intelligence, pour apprécier les forces naturelles dont il est entouré, et des bras qui lui permettent de mettre à exécution les idées que lui suggère son cerveau. S’il peut façonner un caillou pour frapper l’oiseau, il s’aperçoit que la loi de gravitation mettra celui-ci à sa portée. Après des efforts répétés, l’élasticité du bois lui permet de détacher une branche de l’arbre, et bientôt il met en activité les propriétés de pesanteur et de dureté de celui-ci, en faisant tomber sous ses coups des animaux sauvages d’une force bien supérieure à la sienne. Connaissant donc ainsi l’existence de l’élasticité, il courbe un morceau de bois, et bientôt il utilise la ténacité de la fibre animale qu’il convertit en une corde, et celle-ci sert à compléter un arc. Il construit un canot, et, grâce à lui, il peut naviguer et se transporter d’un point à un autre à la poursuite du gibier ; et c’est ainsi que, par degrés, on le voit arriver à dominer les diverses forces qui existent toujours dans la nature, et qui n’attendent que son appel pour s’enrôler à son service. A chaque pas qu’il fait, il constate une diminution dans le travail nécessaire pour le mettre à même de se procurer la nourriture, les vêtements et l’abri dont il a besoin pour soutenir et fortifier ses facultés physiques, en même temps que ses facultés intellectuelles se développent de plus en plus.


Dans les premiers temps de son séjour sur l’île, travaillant avec le seul secours de ses bras, Robinson était forcé de ne compter que sur les fruits que la terre produit spontanément, et pour s’en procurer une quantité suffisante, il lui fallait déployer une activité presque incessante, et parcourir des étendues immenses de terrain. Si parfois il se procurait une petite provision de nourriture animale, il y attachait une valeur très-élevée, sachant bien quels obstacles considérables il avait constamment rencontrés sur son chemin pour arriver à ce résultat ; et c’est ici que nous trouvons la cause de l’existence, dans l’esprit humain, de cette idée de valeur, qui n’est tout simplement que l’appréciation faite par nous de la résistance qu’il nous faudra vaincre, avant de pouvoir entrer en possession de l’objet désiré. Cette résistance diminue avec tout accroissement dans la puissance qu’acquiert l’homme de disposer des services toujours gratuits de la nature : aussi voyons-nous, dans toutes les sociétés en progrès, une augmentation constante dans la valeur du travail lorsqu’on l’évalue en denrées, et une diminution dans celle des denrées lorsqu’on les évalue d’après le travail.


Au début, il pouvait obtenir la nourriture végétale, au prix d’un travail moindre qu’il ne lui en fallait pour se procurer une nourriture animale ; mais maintenant qu’il possède un arc, il peut obtenir un surcroît de viande avec moins d’efforts que n’exigerait la possession d’un fruit. Immédiatement il s’opère un changement de valeur ; celle des oiseaux et des lapins baisse, comparée à celle des fruits, et la valeur de ceux-ci hausse, comparée à celle des premiers. Cependant il ne peut encore atteindre le poisson, quoiqu’il abonde dans la mer, et tout près de lui ; il donnerait peut-être volontiers une douzaine de lapins pour une seule perche. Ses facultés inventives sont maintenant mises en éveil par le désir de changer de régime, en même temps que la facilité plus grande qu’il possède de se procurer des provisions de nourriture lui permet de consacrer plus de temps, au perfectionnement des instruments à l’aide desquels il disposera des services de la nature. Il convertit un os en hameçon, et l’attache à une corde semblable à celle dont il a déjà fait usage dans le confection de son arc, et il peut alors se procurer du poisson, même avec moins de peine qu’il ne lui en faudrait pour se procurer des quantités semblables d’autres espèces d’aliments Immédiatement, le poisson diminue de valeur, comparé avec celles-ci, et celles-ci, à leur tour, augmentent, comparées avec le poisson ; mais la valeur de l’homme augmente par rapport à toutes choses, à raison de l’empire qu’il a conquis sur les diverses forces naturelles. Dans le principe, toute sa journée suffisait à peine pour lui fournir des quantités médiocres des aliments les moins substantiels ; mais maintenant, aidé par la nature, il se les procure en abondance, et il lui en coûte moitié moins de temps ; ce qui lui en reste, il peut l’appliquer à se confectionner des vêtements, à rendre son habitation plus confortable, à préparer les instruments nécessaires pour accroître encore sa puissance.


A chaque pas fait dans cette direction, il y a diminution dans la valeur de tous les instruments accumulés antérieurement, à raison de la diminution constante dans le prix de reproduction, à mesure que la nature est forcée, de plus en plus, à travailler au profit de l’homme. Au début, ce n’était qu’avec peine qu’il pouvait se procurer une corde pour son arc ; mais aujourd’hui cet arc même lui permet de se procurer, facilement, des oiseaux et des lapins qui lui fournissent des cordes dans une proportion supérieure à ses besoins ; et c’est ainsi que l’arc lui-même devient une cause de dépréciation de sa valeur personnelle. Il en est de même partout. La houille nous permet d’obtenir plus facilement des quantités de minerai de fer, avec une diminution dans la valeur du fer ; et le fer permet, à son tour, de se procurer des quantités plus considérables de houille, en même temps qu’il se manifeste une diminution constante dans la valeur du combustible et une augmentation dans celle de l’homme.


Profitant de son loisir, Robinson met à profit, maintenant, les services que lui rend son canot, pour étendre sa connaissance de la côte ; et, dans une de ses excursions nautiques, il découvre, sur une partie éloignée de l’île, un autre individu dans une situation analogue à la sienne, si ce n’est que, sur certains points, il a conquis une puissance plus grande, et, sur certains autres, une puissance moindre à l’égard de la nature. Cet individu n’a point de barque, mais ses flèches sont meilleures, parce qu’il a pu mettre à profit la pesanteur et la dureté du caillou dont il les arme ; il peut, conséquemment, tuer plus d’oiseaux et de lapins, en un jour, que Robinson ne pourrait le faire en une semaine. Leur valeur, à ses yeux, est donc moindre ; mais celle du poisson est bien plus considérable, à raison des obstacles plus grands qu’il faut vaincre avant de pouvoir s’en procurer. Nous trouvons ici les circonstances qui précèdent l’établissement d’un système d’échanges. Le premier des deux individus pouvait se procurer plus de nourriture, en un jour, par le moyen indirect de la pêche du poisson qu’il devait échanger avec son voisin, qu’il ne l’eût fait en une semaine avec son arc et ses flèches impuissants ; et le second pouvait se procurer plus de poisson, en consacrant un jour entier à tuer des oiseaux, qu’il ne l’eût fait en un mois, privé de hameçon et de ligne. Par l’opération de l’échange, le travail de tous deux peut devenir plus productif. Chacun, cependant, cherchant à ne donner que le travail d’un jour en échange du travail d’un autre jour, se refuse à laisser son semblable obtenir une somme de service plus considérable que celle qu’il donne en retour. Le premier possède des poissons de diverses espèces, dont la capture a exigé plus ou moins de temps, et il évalue chacun de ces poissons par rapport à la résistance qu’il a eue à vaincre pour se les procurer ; et, pour cette raison, il regarde un seul comme l’équivalent d’une douzaine de perches. Le second possède des substances alimentaires animales de plusieurs sortes, et, pareillement, il regarde un dindon comme l’équivalent d’une douzaine de lapins. La valeur échangeable est donc déterminée exactement par les mêmes règles qui ont guidé chacun des individus, lorsqu’il travaillait pour lui-même.


Quelle est maintenant leur position, comparée à celle où ils se trouvaient antérieurement ? Tous deux ont recueilli un profit, en appelant à leur aide certaines forces naturelles, grâce au secours desquelles leur travail a été allégé, en même temps que les résultats de celui-ci ont augmenté considérablement ; et cette augmentation, ils l’ont gardée tout entière pour eux, la nature ne réclamant pour ses services aucune compensation. En outre, tous deux ayant recueilli un profit, par suite du pouvoir de combiner leurs efforts pour l’amélioration de leur sort commun, chacun maintenant peut se consacrer, avec moins d’interruption, aux travaux particuliers pour lesquels il se trouve le plus apte, en même temps qu’il y a tendance constante à l’accroissement dans la rémunération que donne le travail, à mesure que l’individualité se développe de plus en plus. Pour tous deux, il y a plus de temps à consacrer au perfectionnement des instruments à employer comme auxiliaires d’une nouvelle production ; et c’est ainsi que chaque pas fait en avant, pour conquérir l’empire de la nature, se trouve n’être que le précurseur d’un progrès nouveau et plus considérable. Si notre insulaire, au lieu de trouver un voisin, eût été assez heureux pour trouver une femme, il se serait établi un semblable système d’échanges. Il poursuivrait le gibier, tandis qu’elle ferait cuire les aliments et transformerait les peaux en vêtements. Il produirait le lin et elle le convertirait en un tissu. La famille devenant nombreuse, l’un de ses membres cultiverait la terre, tandis qu’un second procurerait la nourriture animale nécessaire à son entretien, et qu’un troisième s’occuperait de la direction du ménage, de la préparation des aliments et de la confection des vêtements ; on verrait alors un système d’échanges, aussi complet dans sa succession que celui de la ville la plus considérable.


§ 2. — L’idée de comparaison se lie d’une façon indissoluble à celle de valeur.[modifier]

Les denrées et les choses diminuent de valeur, à mesure que la puissance d’association et la combinaison des efforts actifs deviennent de plus en plus complètes.


L’idée de comparaison se lie d’une façon inséparable à celle de valeur ; nous estimons qu’un daim vaut le travail d’une semaine et un lièvre celui d’un jour ; c’est-à-dire qu’en échange de ces animaux, nous donnerions volontiers cette quantité de travail. L’habitant isolé d’une île a donc ainsi un système d’échange établi, avec une mesure de valeur exactement semblable à celle en usage parmi les divers membres d’une société considérable. Lorsque cet habitant rencontre un autre individu, les échanges se forment entre eux, et sont régis suivant les mêmes lois, que lorsqu’ils s’accomplissent entre des nations dont la population se compte par millions.


En mesurant la valeur, la première idée, et la plus naturelle, est de comparer les denrées avec la résistance qu’il a fallu vaincre pour se les procurer, ou en d’autres termes, avec le travail physique et intellectuel qu’on a donné en échange de ces denrées. Dans l’échange, le mode le plus évident, c’est de donner travail pour travail. La terre de A donne plus de fruit qu’il n’en peut consommer, et celle de B plus de pommes de terre. Aucune ne possède de valeur dans son état actuel, et chaque individu peut approprier l’une ou l’autre à son gré. Comme il convient parfaitement à chacun de récolter ce qui est le plus à sa portée, chacun aussi veut que l’autre individu travaille ainsi pour lui, en recevant du travail en échange. Cependant chacun désirant avoir une quantité aussi considérable que celle qu’il pourrait se procurer, avec la même somme d’effort, veille avec soin à ne pas donner plus de travail qu’il n’en reçoit.


Nos colons ayant ainsi établi entre eux un système d’échanges, désirent, naturellement, se procurer pour leur travail les meilleurs auxiliaires qui soient à leur portée ; et il devient bientôt évident que, pour le défrichement des terres, la construction des maisons, et presque toute espèce de travaux, ils seraient puissamment aidés par la possession d’une hache, ou de tout autre instrument tranchant. N’ayant point de fer, ils sont forcés de se servir de l’équivalent dont ils peuvent disposer, un caillou ou quelque autre pierre dure ; et ils réussissent, à la longue, à en fabriquer un instrument, qui, bien que grossier, les aide si essentiellement dans leurs opérations que maintenant ils construisent une maison, en moins de temps qu’il n’en eût fallu pour construire la première. Ce résultat produit un changement immédiat dans la valeur de tous les articles existant antérieurement, et pour la production desquels une hache peut être utile. Le bateau qui aurait coûté une année de travail peut maintenant être reproduit, en n’y employant que la moitié de ce temps ; et maintenant l’on peut, en une semaine, couper la même quantité de bois de chauffage qui eût, autrefois, exigé quinze jours de travail. Cependant, comme aucun nouveau progrès n’a eu lieu dans la manière de prendre le daim ou le poisson, leur valeur en travail demeure la même. Si maintenant l’un des individus a plus de poisson qu’il ne lui en faut, en même temps que l’autre possède un surcroît de combustible, il faut que ce dernier en donne le double de ce qu’il aurait donné, avant qu’on eût fabriqué des haches ; en effet, il peut maintenant reproduire cette même quantité, avec la même somme d’efforts qui eût été nécessaire, antérieurement, pour s’en procurer la moitié.


Toutes les accumulations existant antérieurement sous la forme de maisons, de bateaux, ou de combustibles, s’échangent maintenant, uniquement, contre la quantité de travail nécessaire pour leur reproduction ; de telle façon que l’acquisition de la hache, à l’aide de laquelle ils ont pu commander les services de la nature, a augmenté la valeur de travail, estimé en maisons ou en combustible, et diminué la valeur des maisons et du combustible estimé en travail. Le prix de production a cessé d’être la mesure de la valeur, le prix auquel ces choses peuvent être reproduites ayant baissé. Toutefois la baisse ayant été occasionnée par le perfectionnement dans les moyens d’appliquer le travail, les valeurs actuelles continueront de rester identiques, jusqu’à ce qu’il s’opère de nouveaux changements. Plus ces progrès s’accomplissent lentement, plus demeure constante la valeur de la propriété comparée avec le travail ; et plus ils s’accomplissent rapidement, plus est rapide aussi le développement de la puissance d’accumulation, et la diminution de valeur de tous les instruments existants mesurée par le travail.


Dans cet état de choses, supposons qu’il arrive un navire dont le patron désire des fruits, du poisson, ou de la viande, en échange desquels il offre des haches ou des fusils. Nos colons évaluant les denrées qu’ils doivent céder, d’après la somme de travail qu’elles ont coûté pour leur reproduction, — c’est-à-dire les fruits moins que les pommes de terre, les lièvres et les lapins moins que le daim, — Nos colons, disons-nous, ne donneront pas le produit du travail de cinq jours, en venaison, s’ils peuvent se procurer ce dont ils ont besoin, contre des pommes de terre qu’ils peuvent obtenir en échange du travail de quatre jours.


En estimant la valeur des produits qu’on leur offre en échange des leurs, ils suivront une marche exactement semblable, mesurant la somme de difficultés qu’ils rencontrent pour les obtenir par tout autre procédé. Pour fabriquer une hache grossière, il leur en a coûté le travail de plusieurs mois, et s’ils peuvent s’en procurer une bonne au même prix, il sera plus avantageux d’agir ainsi que d’employer le même laps de temps à produire une autre hache, semblable à celle qu’ils possèdent déjà. Toutefois ils peuvent se fabriquer ces outils, mais des fusils ils ne le pourraient pas ; et ils attacheront plus de valeur à la possession d’un seul fusil qu’à celle de plusieurs haches. Pour l’un des objets ils donneraient les provisions obtenues par le travail de plusieurs mois ; mais ils seraient disposés à donner pour l’autre toutes les épargnes d’une année.


Supposons que chacun peut se pourvoir d’un fusil et d’une hache, et examinons le résultat. Les deux individus se trouvant dans une situation exactement identique, c’est-à-dire chacun possédant les mêmes instruments, leur travail aurait une valeur égale et le produit moyen du travail de l’un, pendant un jour, continuerait à s’échanger contre le produit du travail de l’autre, pendant le même temps.


La maison qui avait coûté d’abord le travail d’une année pourrait, avec le secours de la première hache grossièrement faite, être reproduite en six mois ; mais aujourd’hui on en pourrait bâtir une semblable en un mois. Toutefois, cette maison est tellement inférieure à celles que l’on peut construire maintenant, qu’elle est abandonnée et cesse d’avoir aucune espèce de valeur. Elle n’exigerait peut-être pas les efforts d’un seul jour. La hache primitive diminue pareillement de valeur. L’accroissement de capital de la communauté a été, ainsi, accompagné de la diminution dans la valeur de tout ce qui avait été accumulé avant l’arrivée du navire ; tandis que celle du travail comparée avec les maisons, s’est élevée ; deux mois suffisent, aujourd’hui, pour se construire un abri bien supérieur à celui que l’on obtenait dans le principe, en échange du travail d’une année.


La valeur des provisions qui avaient été accumulées subit une baisse analogue. Le travail de huit jours, d’un individu armé d’un fusil, produit plus de gibier que celui du même individu pendant plusieurs mois, privé du secours de cette arme ; et la valeur du capital existant se mesure par l’effort exigé pour sa reproduction, et non par ce qu’a coûté sa production. Le travail étant maintenant secondé par l’intelligence, il faut une moindre dépense de force musculaire pour produire un effet donné.


Considéré simplement sous le rapport de la force brutale, un homme équivaut à la traction de 200 livres, calculée sur un chiffre uniforme de quatre milles par heure, tandis qu’un cheval peut tirer un poids de 1800 livres, en calculant dans une proportion semblable ; et conséquemment, pour égaler un seul cheval, il ne faut pas moins que neuf hommes privés du secours de l’intelligence. Mais l’intelligence permet à l’homme de maîtriser le cheval ; et dès lors ajoutant les facultés de celui-ci à ses propres facultés, il peut mettre en mouvement un poids dix fois aussi considérable, tandis que la quantité de travail exigée, pour se procurer la nourriture nécessaire à l’entretien d’activité de cette somme plus considérable d’effort musculaire, n’est pas même doublée. En acquérant de nouvelles connaissances, il dispose en maître de la puissance merveilleuse de la vapeur ; et alors, avec l’aide d’une demi-douzaine d’individus chargés de fournir l’aliment combustible, il commande à une puissance égale à celle de centaines de chevaux ou de milliers d’individus. La force, grâce à laquelle ce travail s’accomplit, est dans l’homme ; et à mesure que cette force arrive à peser sur la matière qui l’entoure, la valeur de ses travaux est augmentée, avec un constant accroissement dans son pouvoir d’accomplir de nouveaux progrès. Le capitaine de navire a obtenu, en échange d’une hache fabriquée par un ouvrier en un seul jour, des provisions qui avaient exigé plusieurs mois pour être recueillies et conservées, parce que les travaux de l’ouvrier avaient été aidés par son intelligence ; tandis que les colons pauvres et isolés ne pouvaient guère compter que sur une qualité à l’égard de laquelle ils étaient dépassés par le cheval et, beaucoup d’autres animaux, la simple force brutale.


En parcourant le cercle des actes qui s’accomplissent dans le monde, on trouve le même résultat. Le sauvage donne des peaux de bêtes, produit de plusieurs mois d’activité, en échange de quelques colliers de verroterie, d’un couteau, d’un fusil et d’un peu de poudre. Les Polonais donnent du froment, produit du travail de quelques mois, pour des vêtements produit du travail de quelques jours, aidé du capital sous forme d’instrument et de l’intelligence nécessaire pour en diriger l’emploi. Les Indiens donnent une année de travail pour une quantité de vêtements, ou de provisions, équivalente à celle qu’aux États-Unis on pourrait se procurer en un mois. Les Italiens donnent le fruit du travail d’une année pour moins que le même travail n’obtient en Angleterre, en six mois. L’ouvrier, aidé de la connaissance de son métier obtient, en une seule semaine, autant que le simple manœuvre peut gagner en quinze jours ; et le marchand qui a consacré son temps à acquérir une connaissance complète de sa profession gagne, en un mois, autant que son voisin moins habile à cet égard peut le faire, en une année.


Pour que la quantité de travail puisse devenir une mesure de la valeur, il faut qu’il existe un pouvoir égal de disposer des services de la nature. Le produit du travail de deux charpentiers, à New-York ou à Philadelphie, peut, généralement, s’échanger pour celui du travail de deux maçons ; et le produit du travail de deux cordonniers ne différera guère de celui de deux tailleurs. Le temps d’un ouvrier à Boston est presque égal en valeur à celui d’un autre ouvrier à Pittsburg, à Cincinnati ou à Saint-Louis ; mais ce temps ne pourrait s’échanger contre celui d’un ouvrier de Paris ou du Havre, ce dernier n’étant pas secondé dans la même proportion par les machines et conséquemment, devant plus compter sur la simple force brute. La valeur du travail, si on la compare avec celle des denrées nécessaires pour l’entretien d’un individu, varie, sur une faible échelle, dans les diverses parties de la France, ainsi que cela a lieu dans les différentes parties de l’Angleterre et de l’Inde ; mais entre l’individu de Paris et son concurrent de Sedan ou de Lille, la variation est insignifiante, comparée avec celle qui existe entre un ouvrier d’une partie quelconque de la France et un ouvrier des États-Unis. Les circonstances qui affectent la puissance d’un individu sur la nature, à Paris et à Lille, sont en grande partie communes à toute la population de la France, comme le sont les circonstances qui affectent celles d’un ouvrier, à Philadelphie, par rapport à la totalité de la population de l’Union. Nous constatons là au même moment, mais en différents lieux, le même effet dont nous avons démontré la manifestation au même lieu, mais à divers moments. Le perfectionnement des instruments de nos colons ayant augmenté la somme de leurs forces, leur troisième année de résidence a représenté une valeur plus considérable que ne l’avait été celle des deux années antérieures ; et pareillement le travail d’une seule année, aux États-Unis, vaut plus que celui de deux années en France. Le travail croît en valeur, en raison directe de la substitution de la force intellectuelle à la force musculaire ; c’est-à-dire des qualités particulières qui distinguent l’homme de l’animal, à celle qu’il possède en commun avec tant d’autres animaux, et la valeur de toutes les autres denrées baisse exactement dans la même proportion.


§ 3. — L’homme augmente en valeur à mesure que celle des denrées diminue.[modifier]

La maison et la hache, formant le capital qui avait été accumulé, ont diminué de valeur, lorsqu’à l’aide d’instruments perfectionnés, le travail est devenu plus productif ; conséquence nécessaire d’une plus grande facilité d’accumulation. A chaque pas fait dans cette direction, le travailleur trouve un accroissement dans la rémunération de ses efforts physiques ou intellectuels, ainsi que nous l’avons constaté dans ce fait, que le vêtement qui, il y a cinquante ans, se fût vendu pour le travail de plusieurs semaines, ne pourrait aujourd’hui commander le travail d’un nombre de journées équivalent. Il y a cinquante ans, le paiement d’une machine à vapeur eût exigé le travail d’une vie entière ; mais aujourd’hui on pourrait l’échanger contre le travail d’un ouvrier ordinaire des États-Unis, pendant un très petit nombre d’années. En réalité, ainsi qu’à l’égard de la maison construite primitivement par le colon, on trouverait dans cette machine, relativement à celles que l’on fabrique aujourd’hui, une telle infériorité qu’elle rencontrerait difficilement un acheteur à quelque prix que ce fût.


La valeur des denrées ou des machines, au moment de leur production, se mesure par la quantité et la qualité du travail nécessaire pour les produire. Tout perfectionnement dans le mode de production tend à augmenter la puissance du travail, et à diminuer la quantité de celui-ci, nécessaire pour la reproduction d’articles semblables. En même temps qu’a lieu chacun de ces nouveaux progrès, il y a diminution dans la quantité que l’on peut obtenir en échange des articles qui existent déjà ; et cela par le motif, qu’aucune denrée ne peut s’échanger contre une plus grande somme de travail que celle nécessaire pour sa reproduction. Dans toute société où la population et la richesse augmentent, de semblables changements se manifestent, et l’on peut constater que chacun d’eux n’est que le prélude de changements nouveaux, et plus importants, accompagnés d’une tendance constamment croissante à l’abaissement dans la valeur, en travail, des denrées existantes, ou des machines qui ont été accumulées. Conséquemment, plus il y a longtemps qu’existe l’une des denrées ou machines pour la production desquelles des perfectionnements se sont accomplis, même lorsqu’il ne s’est opéré aucun changement résultant de l’usage, plus est faible la proportion que représente sa valeur actuelle, relativement à celle qu’elle possédait dans le principe.


L’argent produit au quatorzième siècle s’échangeait contre du travail à raison de sept pence 1/2, prix du travail d’une semaine. Depuis cette époque, sa puissance de commander les services humains, a constamment diminué, jusqu’à l’époque actuelle, où il faut donner 12 ou 15 schellings pour obtenir une somme de ces mêmes services, équivalente à celle qu’on obtenait il y a cinq siècles pour sept pence 1/2. Les divers individus, entre les mains desquels est passé l’argent qui existait au quatorzième siècle, ont ainsi éprouvé une dépréciation constante, dans la quantité de travail que leur capital pouvait leur procurer. Une hache fabriquée il y a cinquante ans, d’une qualité égale à la meilleure fabriquée de nos jours, et qui serait restée sans emploi, ne s’échangerait pas aujourd’hui contre une somme équivalente, de moitié, à celle qu’on l’eût payée au moment de sa fabrication.


§ 4. — La diminution, dans les proportions des charges dont est grevé l’usage des denrées et des choses, est une conséquence nécessaire de la diminution dans le prix de reproduction. Définition de la valeur.


La diminution dans la valeur du capital est accompagnée d’une diminution dans la proportion du produit du travail donné pour l’usage de ce capital, par ceux qui, ne pouvant l’acheter, désirent le louer. Si la première hache eût été la propriété exclusive de l’un de nos colons, il eût demandé plus que la moitié du bois que l’on pouvait abattre avec son secours, en retour de la concession du prêt de cette même hache. Quoiqu’elle lui eût coûté une somme énorme de travail, elle ne faisait que peu de besogne : et quelque considérable que fût la proportion de son produit, qu’il fût ainsi à même de demander, la quantité qu’il avait à recevoir était encore très-faible. D’un autre côté, son voisin trouvait bien plus avantageux de donner les trois quarts du produit de son travail, pour l’usage de la hache, que de continuer à ne pouvoir compter que sur ses bras ; en effet, avec celle-ci il pouvait abattre plus d’arbres en un jour qu’il ne l’eût pu faire sans elle en un mois. L’arrivée d’un navire leur ayant procuré de meilleures haches à moins de frais, aucun d’eux ne voudrait maintenant donner, pour l’usage de celles-ci, autant qu’il l’eût fait antérieurement. L’individu qui, il y a cinquante ans, désirait se servir de cet instrument pendant une année, aurait donné le travail d’un bien plus grand nombre de jours qu’il ne le ferait aujourd’hui, pouvant, grâce au travail d’un seul jour, devenir propriétaire d’une hache d’une qualité éminemment supérieure. Lorsque A possédait la seule maison existante dans la colonie, il aurait pu demander à B, en échange de la permission d’en faire usage pendant un certain temps, une somme bien plus considérable de journées de travail que B ne consentirait à lui donner, maintenant que la possession d’une hache l’a rendu capable d’en construire une semblable en un mois. A l’époque où avec le travail d’une semaine on ne pouvait se procurer que 7 pence 1/2 d’argent, le possesseur d’une livre de ce métal pouvait demander bien davantage, en retour de l’usage dudit argent, qu’il ne peut le faire, aujourd’hui que l’ouvrier obtient cette quantité en ne travaillant guère plus de quinze jours. Tout progrès qui favorise la production est suivi, non-seulement d’une diminution dans la valeur en travail des instruments existant antérieurement, mais encore d’une diminution dans la proportion du produit du travail que l’on peut demander, en échange de la concession de l’usage desdits instruments.


Plus est complète la puissance d’association et plus le mouvement de la société est considérable, plus doit augmenter la tendance au développement de l’individualité ; plus est rapide l’accroissement de la production, plus est considérable la facilité de l’accumulation, plus augmente la tendance à la baisse dans la valeur de toutes les accumulations existantes, et plus devient faible la proportion des produits du travail que l’on peut réclamer en échange de leur usage. Pour que la puissance d’association puisse augmenter, il doit y avoir, ainsi que le lecteur l’a déjà vu, différence. Et cette différence résulte de la diversité des travaux. Plus cette diversité est considérable, plus doit être rapide le développement de la faculté d’accumuler ; plus est grande la tendance à la diminution dans la proportion de ce que reçoit le capitaliste, et à l’accroissement dans celle que reçoit l’ouvrier, et plus est grande la tendance à l’abaissement dans le taux de la rente, du profit ou de l’intérêt. Dans tous les pays du monde purement agricoles, ce taux est élevé ; et il tend à s’accroître à raison de la diminution dans la puissance d’accumulation, résultant de l’épuisement du sol ; ce qui est exactement l’inverse de ce qu’on a observé dans tous les pays où la diversité des travaux augmente progressivement, et dans lesquels l’individualité prend des développements de plus en plus considérables.


La valeur est la mesure de la résistance à vaincre pour se procurer les denrées nécessaires à nos besoins, c’est-à-dire la mesure de la puissance de la nature sur l’homme. Le but important que l’homme doit atteindre en ce monde, c’est d’obtenir la domination sur la nature, en la forçant de travailler pour lui ; et, à chaque pas fait dans cette direction, le travail devient moins pénible, en même temps qu’augmente la rémunération qui en résulte. A chaque pas les accumulations du passé conservent moins de valeur, et l’on voit diminuer constamment leur pouvoir de commander les services des travailleurs au moment actuel. A chaque pas, la puissance d’association augmente, en même temps qu’il y a augmentation constante dans la tendance au développement des diverses facultés de l’homme pris individuellement, ainsi qu’au pouvoir d’accomplir de nouveaux progrès ; et c’est ainsi, qu’en même temps que la combinaison des efforts permet à l’homme de triompher de la nature, chaque triomphe successif est suivi d’une facilité plus grande pour accomplir de nouveaux efforts qui, à leur tour, seront suivis de triomphes nouveaux et plus importants.


§ 5. — Quelles sont les choses auxquelles nous attachons l’idée de valeur ?[modifier]

Pourquoi y attache-t-on de la valeur ? Quel est leur degré de valeur  ?


Le lecteur qui désire maintenant vérifier par lui-même l’exactitude des idées qui lui ont été présentées jusqu’à ce moment, peut le faire facilement sans quitter la chambre où il se tient assis. Qu’il porte d’abord les regards autour de lui, et qu’il voie quelles sont les choses auxquelles il attache l’idée de valeur. En se livrant à cet examen, il trouve qu’au nombre de ces choses n’est pas compris l’air qu’il aspire constamment, et sans lequel il ne pourrait vivre. En lisant pendant le jour, il trouve qu’il n’attache aucune valeur à la lumière, ni dans l’été à la chaleur. Si c’est pendant la nuit qu’il se livre à la lecture, il attache une valeur au gaz qui lui fournit la lumière ; et pendant l’hiver au charbon de terre, ou au bois, dont la combustion réchauffe ses membres. En recherchant ensuite pourquoi il attache une idée de valeur à l’une de ces choses et non à l’autre, il trouve que la raison en est, que la première est fournie gratuitement par la nature, en quantités abondantes, et dans les lieux et au moment où l’on en a besoin ; tandis que pour obtenir la dernière, il faut dépenser une certaine somme de travail humain. La nature fournit la houille dans une proportion illimitée et gratuitement, ainsi que l’air ; mais il faut quelques efforts pour amener cette houille au lieu où elle doit être consommée. Les matières dont on fait les chandelles sont également fournies en abondance ; mais pour les changer de lieu et de forme, de manière à les approprier aux besoins de l’homme, il faut appliquer une certaine somme de travail ; et c’est à raison de la nécessité de vaincre l’obstacle qui empêche la satisfaction de nos désirs, que nous apprécions la houille et la chandelle, tandis que nous n’attachons aucune valeur à la lumière du jour, ou à la chaleur de l’été.


Si le lecteur se demande ensuite combien de valeur il attache au siège sur lequel il est assis, à la table sur laquelle il écrit, au livre qu’il lit, ou à la plume à l’aide de laquelle il trace des caractères, il trouve que cette valeur est limitée par le prix de reproduction ; et que plus il s’est écoulé de temps depuis que ces divers objets ont été fabriqués, plus est considérable l’abaissement de cette valeur au-dessous du prix de production. La plume, qui vient d’être fabriquée à l’instant, peut être remplacée, rien que par la dépense de la même somme de travail qui a été nécessaire pour la produire ; et sa valeur ne change pas. Le siège et la table, qui ont peut-être aujourd’hui dix ans de date, sont tombés aujourd’hui bien au-dessous de leur valeur primitive ; car, depuis cette époque, on a inventé des machines, à l’aide desquelles la vapeur a été appliquée aux diverses opérations qui se rattachent à la fabrication de ces produits ; ceux-ci, conséquemment, ont baissé de valeur comparés au travail, tandis que le travail a haussé comparé avec eux. Le livre qu’il lit est peut-être encore plus ancien ; et depuis qu’il a été imprimé, des perfectionnements ont eu lieu dans l’industrie, perfectionnements qui tendent à diminuer considérablement la somme d’efforts humains nécessaire pour sa reproduction. Le chimiste a fourni les poudres de blanchiment qui ont amélioré la couleur du papier. Le chemin de fer, en diminuant les frottements des véhicules, a diminué les frais de transport des chiffons et du papier. La puissance de la vapeur a remplacé le travail des bras de l’homme, et a permis au fabricant de papier de livrer au dehors, et provenant de la même manufacture, autant de rames qu’il pouvait autrefois fabriquer de mains. La vapeur devient encore un auxiliaire pour transformer le métal en caractères d’imprimerie ; et la presse à vapeur, qui livre des milliers de feuilles par heure, a remplacé la presse à bras qui ne les livrait que par centaines. A chaque accroissement pareil dans l’empire que l’homme conquiert sur la nature, il y a diminution dans la valeur des livres existants comparés à celle du travail, et augmentation dans la valeur du travail comparée à celle des livres, ainsi que le lecteur peut s’en convaincre, en jetant les yeux autour de lui sur sa bibliothèque, et comparant la valeur qu’il attache aujourd’hui aux ouvrages classiques qui sont constamment reproduits, à celle qu’il y attachait dix ou vingt ans auparavant. On peut aujourd’hui se procurer, en échange du travail d’un individu habile, pendant un seul jour, un exemplaire de la Bible, de Milton, ou de Shakespeare, mieux fabriqué que celui qu’on eût obtenu, il y a cinquante ans, en échange du travail d’une semaine ; la conséquence nécessaire de ce fait a été une diminution dans la valeur de tous les exemplaires existant, soit dans les bibliothèques particulières, soit entre les mains des libraires, le prix de reproduction étant la limite que ne peut dépasser la valeur (1).


En outre, parmi les livres qui sont en sa possession, tous ceux qui ont été reliés il y a quarante ans le sont en peau ; tandis que parmi les livres modernes presque tous le sont en toile. A une époque plus reculée, la toile de coton exigeait, pour sa fabrication, une large dépense de travail humain, et sa valeur était tellement considérable, qu’une quantité de douze ou quinze mètres était tout ce que l’ouvrier pouvait obtenir, au prix des efforts d’une semaine. Mais depuis cette époque, diverses forces naturelles ont été mises en œuvre pour seconder les efforts du fabricant de toile ; la vapeur a remplacé les doigts qui antérieurement filaient la laine, et les bras qui autrefois tissaient la toile, en même temps que la chimie a accompli une œuvre analogue à l’aide de la lumière du soleil, et a permis au blanchisseur de toiles de faire, en une heure, ce qui autrefois avait exigé le travail d’une semaine ; et la conséquence de cet accroissement de pouvoir sur la nature a été qu’on peut maintenant obtenir, en retour du travail d’une seule heure, un mètre de toile qui, il y a cinquante ans, eût été une compensation suffisante pour celui d’une demi-journée. Le commerçant, qui eût conservé sur les rayons de son magasin une pièce de toile fabriquée il y a un siècle, aurait constaté nécessairement la diminution constante de sa valeur, en même temps que la diminution des frais qu’exige aujourd’hui sa reproduction. Supposons qu’il continue à garder cette pièce de toile, et à mesure que de nouvelles forces sont appelées au service de l’homme, il peut constater une nouvelle diminution, jusqu’au moment où il ne l’appréciera que comme équivalente au cinquième de la somme de travail, en échange de laquelle elle se vendait primitivement. L’utilité du coton a augmenté considérablement ; mais la valeur de la toile de coton a diminué dans la même proportion ; et tous ces résultats ont eu lieu, parce que la nature qui travaille gratuitement a été, chaque année, rendue plus apte à faire ce qui se faisait autrefois à l’aide du travail de l’homme ; lequel exige une quantité constante de nourriture et de vêtement pour que la machine soit maintenue en état d’accomplir son œuvre.


§ 6. — Inconséquences d’Adam Smith et d’autres économistes relativement à la cause de la valeur.[modifier]

Il n’existe qu’une seule cause pour la valeur de la terre, de toutes ses parties et de tous ses produits. Les phénomènes relatifs à la valeur de la terre se manifestent en Angleterre, aux États-Unis et dans d’autres pays.


« Le travail, dit Adam Smith, a été le premier prix, la monnaie payée pour l’achat primitif de toutes choses. » Et, suivant son opinion, « il constitue la seule mesure définitive et réelle qui puisse servir à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises (2). » En comparant donc le prix payé avec le produit obtenu, le travail serait, d’après cette autorité, l’étalon de la valeur pour toute espèce de denrées, qu’il s’agisse de la terre cultivée elle-même, ou des denrées obtenues en retour du travail appliqué à sa culture. Dans un autre passage, Smith nous dit que le prix payé pour l’usage de la terre « n’est nullement en proportion des améliorations que le propriétaire peut avoir faites sur sa terre, ou de ce qu’il lui suffirait de prendre (pour ne pas perdre), mais bien de ce que le fermier peut consentir à donner, et se trouve donc être naturellement un prix de monopole (3). » Nous avons là une des causes de la valeur de la terre, en sus du travail appliqué à sa culture ou à son bénéfice ; et c’est ainsi que l’auteur établit, pour elle, une loi complètement différente de celle qui a été proposée comme la cause de la valeur « en toute chose. »


M. Mac Culloch apprend à ses lecteurs « que le travail est la source unique de la richesse, » et que « l’eau, les feuilles des arbres, les peaux des animaux, en un mot tous les produits spontanés de la nature, ne possèdent aucune valeur que celle qu’ils tirent du travail nécessaire pour les approprier à notre usage. Toutefois, continue-t-il, les forces agissantes de la nature peuvent être appropriées ou accaparées par un ou plusieurs individus, à l’exclusion de tous les autres ; et ceux qui accaparent ces forces peuvent exiger un prix pour les services qu’elles rendent. Mais cela démontre-t-il, se demande l’auteur, que ces services coûtent quelque chose aux accapareurs ? Si A possède sur sa propriété une chute d’eau, il pourra probablement en retirer un revenu. Il est clair, toutefois, que le travail accompli par la chute d’eau est aussi complètement gratuit que celui du vent agissant sur un moulin. La seule différence entre ces deux cas consiste en ceci : que tout homme pouvant, à son gré, utiliser les services du vent, personne ne peut intercepter à son profit la bonté de la nature, et exiger un prix pour une chose qu’elle accorde libéralement, tandis que A, en appropriant la chute d’eau, et, par conséquent, en acquérant le pouvoir d’en disposer, peut complètement empêcher qu’on n’en fasse usage, ou vendre les services qu’elle rend (4). »


Nous apercevons ici la même contradiction que nous avons déjà signalée dans la Richesse des nations. On nous assure que le travail est la source unique de la richesse, la cause unique de la valeur ; et, cependant, le principal article parmi les valeurs de ce monde se trouve entre les mains d’individus, qui, suivant notre auteur, « interceptent à leur profit la bonté de la nature et exigent un prix pour une chose qu’elle accorde libéralement ; » et ce prix, ils peuvent le demander, parce qu’ils ont pu « acquérir la faculté de disposer » de certaines forces naturelles, et empêcher qu’elles ne fussent utilisées par ceux qui ne consentent pas à payer, à celui qui en est propriétaire, « les services qu’elles leur rendraient. »


Ainsi, d’après ces deux autorités, il existe deux causes de la valeur, le travail et le monopole, la première restant la seule pour ce qui regarde tous les produits spontanés de la nature ; et les deux causes se combinant par rapport à la terre, la grande source de toute production.


C’est ainsi que M. Ricardo assure à ses lecteurs, que le prix payé pour l’usage de la terre doit se diviser en deux parts ; 1a première, que l’on peut demander en retour du travail « employé à améliore la qualité de cette terre, et à construire les bâtiments nécessaires pour garantir et conserver les produits, et la seconde, que l’on paye au propriétaire pour l’usage des facultés productives, primitives et impérissables du sol ; » et cette dernière doit s’ajouter encore, à celle que l’on pourrait demander pour l’usage de tout autre instrument parmi ceux qui concourent à la production.


M. Say nous apprend :

« Que la terre n’est pas le seul agent de la nature qui ait un pouvoir productif, mais qu’il est le seul, ou à peu près, que l’homme ait pu s’approprier : que l’eau des rivières et de la mer, par la faculté qu’elle a de mettre en mouvement nos machines, de porter nos bateaux, de nourrir des poissons, a bien aussi un pouvoir productif, que le vent qui fait aller nos moulins, et jusqu’à la chaleur du soleil, travaillent pour nous, mais qu’heureusement personne n’a pu dire : Le vent et le soleil m’appartiennent, le service qu’ils rendent doit m’être payé (5). »


M. Senior, au contraire, insiste sur ce point, que l’air et le soleil, les eaux d’un fleuve et celles de la mer, « la terre et toutes les qualités qu’elle possède, sont également susceptibles d’appropriation (6). » Suivant lui, pour qu’une denrée puisse avoir une valeur aux yeux des hommes, il est nécessaire qu’elle soit utile, susceptible d’appropriation et, naturellement, transportable et limitée dans sa quantité, toutes qualités qu’il suppose possédées par la terre, dont les propriétaires peuvent, conséquemment, imposer des prix de monopole en échange de son usage.


M. Mill nous dit que « la rente de la terre est le prix payé en échange de l’usage d’un agent naturel ; qu’aucun prix semblable ne se paye dans l’industrie, que la raison du prix payé pour l’usage de la terre est simplement la limitation de sa quantité » et que « si l’air, la chaleur, l’électricité, les agents chimiques, et les autres forces de la nature mises en œuvre par les manufacturiers, n’étaient fournis que dans des limites restreintes, et pouvaient, comme la terre, être accaparés et appropriés, on exigerait également une rente en retour de la concession de leur usage. » Nous trouvons encore ici une valeur de monopole, qui vient s’ajouter au prix que pourrait demander le propriétaire, comme compensation du travail appliqué à la terre, ou à son amélioration. Le lecteur a vu que la valeur de ces portions de la terre que l’homme convertit en arcs et en flèches, en canots, navires, maisons, livres, hameçons, drap, ou machines à vapeur, est déterminée par le prix de reproduction ; que ce prix, dans toutes les sociétés en progrès, est moindre que le prix de production, et que la baisse du premier, au-dessous du dernier, a toujours lieu très-rapidement, lorsque la population, et la puissance d’association qui en résulte, augmentent avec une égale rapidité. Et cependant, lorsque nous considérons les portions de la terre que l’homme met en œuvre pour les besoins de la culture, nous trouvons, d’après tous ces auteurs, une loi précisément contraire ; la valeur de la terre se trouve égale à ce qu’il en a coûté pour lui donner sa forme actuelle, plus la valeur d’un pouvoir de monopole qui s’accroît avec la population, et très-rapidement lorsque le développement de la population et la puissance d’association sont également très-rapides.


Admettre l’exactitude d’une pareille manière de voir, ce serait admettre que la terre, au moment où le fermier l’ouvrait avec sa charrue, était soumise à une certaine série de lois, et a été soumise à des lois directement contraires, aussitôt qu’elle a passé dans les mains du potier pour être convertie en porcelaine ou en faïence ; ce serait admettre qu’il n’existait rien qu’on pût appeler l’universalité des lois régissant la matière, et que, conséquemment, le Grand-Architecte de l’Univers nous a donné un système fécond en discordances, et dont la mise en œuvre ne pouvait nous faire prévoir rien qui ressemblât à l’harmonie. Les choses se passent-elles ainsi, en réalité ? c’est ce qu’il faut déterminer par un examen des faits de la circonstance, tels qu’ils se présentent dans la comparaison de la valeur de la terre, avec le travail qui serait aujourd’hui nécessaire pour la reproduire sous sa forme existante. Si le résultat aboutit à prouver que la première est plus considérable que le second, alors la doctrine de tous ces écrivains doit être admise comme exacte ; mais si ce résultat prouve, que nulle part la terre ne s’échangera contre une somme de travail équivalente à celle qui serait nécessaire pour sa reproduction, il faudra bien admettre alors que la valeur n’est, dans tous les cas, que la mesure de la somme d’efforts physiques et intellectuels nécessaire pour triompher des obstacles qui contrarient l’accomplissement de nos désirs ; que le prix demandé pour l’usage de la terre, de même que celui qui est demandé pour l’usage de toutes les autres denrées ou choses quelconques, n’est qu’une compensation pour les épargnes accumulées résultant des travaux du passé ; que le prix tend partout à diminuer, en proportion du produit obtenu avec le secours des machines ; et qu’il n’existe qu’un seul système de lois qui régit toute la matière, sous quelque forme qu’elle se présente.


Il y a douze ans, la valeur annuelle de la terre et des mines de la Grande-Bretagne, en y comprenant la part du clergé, était estimée par Robert Peel à 47, 800, 000 liv., 239, 000, 000 de fr., ce qui donnerait pour une possession de 25 ans, une somme principale de près de douze cents millions de liv. st., soit fr. 6, 000, 000, 000. En évaluant le salaire des ouvriers, des mineurs, des artisans et de ceux qui dirigent leurs travaux, à raison de 50 liv., ou 1, 250 fr. par an, pour chaque individu, la terre alors représenterait le travail de 24 millions d’individus en une seule année, ou d’un million d’individus pendant 24 années.


Supposons maintenant la Grande-Bretagne réduite à l’état où la trouva César ; couverte de forêts impénétrables (dont le bois n’a point de valeur à cause de sa surabondance), de marais, de bruyères et de déserts sablonneux ; estimons alors la quantité de travail qui serait nécessaire pour la placer dans la situation où elle se trouve aujourd’hui, avec ses terrains défrichés, nivelés, enclos et drainés ; avec ses routes à barrière de péage et ses chemins de fer, ses églises, ses écoles, ses collèges, ses tribunaux, ses marchés, ses hauts-fourneaux et ses foyers ; ses mines de houille, de fer et de cuivre, et les milliers d’autres améliorations nécessaires, pour mettre en activité ces forces pour l’usage desquelles on paie une rente, et l’on constatera que le travail de millions d’individus pendant plusieurs siècles, serait indispensable, lors même qu’ils seraient pourvus de toutes les machines des temps modernes, des meilleures haches et des meilleures charrues ; et qu’ils auraient à leur disposition la machine à vapeur, le chemin de fer et sa locomotive.


La même chose peut se voir aujourd’hui sur une plus petite échelle. Une partie du Lancashire du sud, la forêt et la chasse de Rossendale, embrassant une superficie de 24 milles carrés, contenait 80 habitants au commencement du seizième siècle ; et le montant du livre censier, au temps de Jacques Ier, il y a un peu plus de deux siècles, s’élevait à la somme de 122 1., 13 sch. 8 pence, soit 3, 066 fr. 43 c. Cette région possède maintenant une population de 81, 000 individus ; et l’état de revenus annuel s’élève à 50, 000 liv, soit 12, 500 fr., qui, pour une possession de vingt-cinq ans équivalent à 1, 250, 000 liv., soit 31, 250, 000 fr. ; sans avoir vu cette terre, on ne peut hésiter à affirmer, que si on la donnait aujourd’hui au baron Rothschild dans l’état où elle existait sous le règne de Jacques 1er, avec une prime égale à sa valeur, à la condition de tirer, des bois, le même parti qu’on avait tiré de ceux qui existaient à cette époque sur le sol, M. Rothschild s’engageant à rendre à cette propriété les mêmes avantages que ceux pour lesquels aujourd’hui on paie un revenu, on peut affirmer, disons-nous, que sa fortune personnelle serait dépensée en sus de la prime, longtemps avant que l’œuvre fût à moitié complète. La somme reçue comme rente est l’intérêt de la valeur du travail, moins la différence entre la puissance productive de Rossendale, et celle des terrains plus neufs qui peuvent maintenant être exploités par l’application du même travail qui a été là consacrée à l’œuvre.


La valeur au comptant des fermes, dans l’État de New-York, a été estimée sur les registres du Maréchal, au dernier recensement, à 554, 000, 000 de doll., soit 2, 770, 000, 000 fr., et en y ajoutant la valeur des routes, constructions et autres œuvres d’amélioration, nous obtiendrons une somme qui s’élèvera probablement à un chiffre double, c’est-à-dire à l’équivalent du travail d’un million d’individus, travaillant 300 jours par an, pendant quatre ans, et recevant pour leur travail un dollar par jour. Si la terre était rétablie dans l’état où elle se trouvait au temps d’Hendrick Hudson, et qu’elle fût offerte en pur don à une association formée des plus riches capitalistes de l’Europe, avec un boni en argent égal à sa valeur actuelle, on verrait leur fortune privée et le boni épuisés, avant que les améliorations existantes eussent été exécutées, même dans la proportion d’un cinquième.


La terre de Pennsylvanie a été estimée dans un rapport fait après le cens, à une valeur au comptant, de 403, 000, 000 de dollars. En doublant ce chiffre, pour obtenir la valeur du domaine réel et de ses améliorations, nous obtenons le chiffre de 806, 000, 000 de doll., en d’autres termes l’équivalent des travaux de six cent soixante-dix mille individus pendant quatre ans ; ce qui ne forme pas le dixième de ce qui serait nécessaire pour reproduire l’État dans sa situation actuelle, s’il était rétabli dans celle où il se trouvait à l’époque de l’arrivée des Suédois qui commencèrent l’œuvre de colonisation.


William Penn vint après eux, et profita de ce qu’ils avaient déjà fait. Lorsqu’il obtint la concession de tout ce territoire qui constitue maintenant la Pennsylvanie, et vers l’ouest jusqu’à l’Océan Pacifique, on supposa qu’il possédait un domaine princier. Il plaça son capital dans le transport des colons, et consacra son temps et ses soins à la nouvelle colonie ; mais après plusieurs années de tracas et de tourment, il se trouva tellement obéré, qu’en 1708, il hypothéqua le tout pour 6, 600 liv., soit 33, 000 fr., afin de payer les dettes contractées dans le but de coloniser la province. Il avait reçu la concession en payement d’une dette s’élevant avec les intérêts à 29, 200 liv., soit 46, 000 fr., et ses débours y compris l’intérêt, étaient de 52, 373 liv. ; tandis que le montant reçu dans l’espace de vingt ans, n’était que de 19, 460, ce qui lui laissait un déficit dont le total était de 62, 113. Quelques années plus tard le gouvernement fit avec lui une convention en vertu de laquelle il lui achetait le tout pour une somme de 12, 000 liv. ; mais une attaque d’apoplexie empêcha l’exécution des conditions convenues. A sa mort William Penn laissa ses propriétés irlandaises à son fils favori, comme la partie la plus précieuse de sa propriété, la partie américaine étant d’une valeur de beaucoup inférieure aux frais de production. Le duc d’York obtint pareillement la concession de New-Jersey, mais quelques années après elle fut offerte en vente au prix d’environ 5, 000 liv., soit 125, 000 fr., prix bien inférieur aux dépenses qui y avaient été appliquées.


Les propriétaires des terrains inoccupés aux États-Unis ont constaté à leurs dépens que l’agent naturel n’avait pas de valeur. Fourvoyés de la même manière que William Penn, le duc d’York, les concessionnaires de l’établissement de la rivière de Swan et beaucoup d’autres, ils supposèrent que la terre devait acquérir une, très-grande valeur ; et un grand nombre d’individus très-perspicaces furent entraînés à y placer des sommes considérables. Robert Morris, l’habile financier de la Révolution, fut celui qui poussa cette spéculation au plus haut point, accaparant des quantités immenses à des prix très-bas et souvent à raison de 10 cents par acre. Mais l’expérience a démontré l’erreur de Morris. Sa propriété, quoique la plus grande partie du terrain fût d’une qualité excellente, n’a jamais remboursé les charges dont elle était grevée. Et tel a été le résultat de toutes les opérations de ce genre. Un grand nombre de personnes, propriétaires de mille et de dix mille acres, qui ont acquitté les taxes de comté et les taxes de route, et qui se sont ainsi appauvries, recevraient maintenant bien volontiers le montant de leurs dépenses avec l’intérêt, en perdant complètement le prix d’achat primitif. Leurs embarras ne sont pas résultés du défaut de fécondité du sol, mais de ce fait, que le prix de reproduction diminuant constamment, on obtient de meilleures fermes, en retour d’une plus petite quantité de travail.


La compagnie foncière hollandaise acheta des portions de terrains considérables à des prix extrêmement bas, et sa propriété fut bien gérée. Mais les propriétaires y engloutirent un capital énorme ; aucune portion des États-Unis ne s’est améliorée plus rapidement que cette partie de l’État de New-York, où cette propriété se trouvait principalement située ; aucune portion n’a tiré plus d’avantage de la construction du canal Érié ; et cependant la totalité du prix d’achat y a été absorbée. Si la compagnie eût abandonné la terre, et qu’elle eût employé d’une autre manière le même capital appliqué à cet usage, le résultat eût été trois fois plus avantageux.


Il serait facile de multiplier les exemples pour prouver ce principe : que la propriété foncière obéit à une loi identique à celle qui régit toutes les autres espèces de propriété ; et qu’elle s’applique aux bourgs et aux villes aussi bien qu’à la terre. Avec tous leurs avantages de situation, Londres et Liverpool, Paris et Bordeaux, New-York et la Nouvelle-Orléans, ne s’échangeraient que contre une faible portion du travail qui serait nécessaire pour les reproduire, si leurs emplacements étaient, de nouveau, réduits à l’état dans lequel les trouva la population qui, la première, commença à les fonder. Dans toute l’étendue de l’Union, il n’existe pas un comté, un bourg ou une ville qui se vendît pour ce qu’il a coûté ; il n’en existe aucun dont les revenus soient équivalents à l’intérêt du travail et du capital appliqués à leur amélioration.


Tout le monde est familiarisé avec ce fait, que les fermes ne se vendent qu’à un prix de très-peu supérieur à la valeur des améliorations. Lorsque l’on en vient à rechercher quelles sont les améliorations comprises dans cette estimation, on voit que l’on n’a pas tenu compte de celles qui sont les plus onéreuses ; on n’a pas tenu compte du défrichement et du drainage de la terre, des routes qui ont été tracées, du tribunal ou de la prison qui ont été construits au moyen des taxes payées annuellement ; de l’église et de la maison d’école élevées par souscription ; du canal qui traverse une belle prairie, de la part pour laquelle le propriétaire a contribué à cette œuvre importante, ou de mille autres convenances, ou avantages, qui donnent de la valeur à la propriété, et disposent à payer une rente en échange de l’usage de celle-ci. Si l’on évaluait toutes ces choses, on trouverait que le prix de vente est le coût, moins une différence très-considérable.


Le gouvernement des États-Unis a fait récemment l’achat de plusieurs millions d’acres de terre, pour lesquels il a contracté l’engagement de payer aux propriétaires indiens un prix qui paraît très-bas ; et cependant la valeur totale de l’acquisition est due à ce fait, que la population de notre propre pays a fait les routes qui conduisent à cette terre ; elle a creusé des canaux et construit des navires de toute espèce, grâce auxquels ses produits peuvent être transportés au marché à peu de frais. Il y a cinquante ans, le territoire du Missouri était également sans valeur ; et celui de l’Indiana et de l’Illinois, du Michigan et du Wisconsin ne valaient guère mieux. Il y a soixante ans, il en était de même en ce qui regardait le Kentucky et l’État de l’Ohio, et il y a soixante-dix ans, par rapport à la Pennsylvanie occidentale et à l’État de New-York. Il y a un siècle, les parties orientales de ces États étaient dans la même situation, et il est probable que la valeur totale des terrains de la Nouvelle-Angleterre, à cette date, n’était pas aussi considérable que celle du petit coin où se trouve maintenant située la ville de Boston. Peu à peu et lentement, les terrains les plus rapprochés de la mer ont acquis de la valeur, à ce point qu’une terre de fermier se vend, en quelques régions, à raison de deux ou trois cents dollars par acre ; et à chaque pas fait dans cette voie, les terrains plus éloignés se sont élevés progressivement d’une valeur nulle à celle de dix, vingt et cinquante cents, puis au prix donné par le gouvernement d’un dollar 25 cents, puis de 10, 15 et 20 dollars ; mais quelque rapide qu’ait été la hausse, le prix que l’on pourrait obtenir aujourd’hui, pour tout le domaine réel du nord de la ligne de Mason et Dixon, ne rembourserait pas le cinquième du travail qui serait nécessaire pour le reproduire dans son état actuel, s’il était de nouveau réduit à son état de nature.


A chaque pas en avant que fait l’homme pour conquérir l’empire sur la nature, pour devenir capable de s’asservir les forces qui l’environnent de toutes parts, il y a diminution dans les frais nécessaires pour reproduire les denrées et les objets nécessaires à son usage, et en même temps une diminution constante dans leur valeur, comparée au travail, et augmentation dans la valeur du travail comparée à ces produits. Le lecteur a eu des preuves nombreuses qu’il en est ainsi, en ce qui concerne les haches, les bêches, les charrues et les machines à vapeur, le froment, le seigle, les tissus de coton et autres ; et ce qui prouve qu’il en est de même par rapport à la terre, c’est ce fait qu’elle peut s’acheter partout à un prix moindre que le prix de production.


§ 7. — Loi de distribution. Son application universelle.[modifier]

Avec la diminution dans la valeur des haches et des bêches, il se manifeste partout une diminution dans la proportion du produit dont est grevé leur usage ; et cette diminution est toujours très-rapide lorsque l’amélioration dans leur qualité est très-considérable. II en est de même aussi par rapport à la terre, dont la rente diminue constamment, dans la proportion qu’elle comporte à l’égard du produit du travail, et très-promptement, là où la marche du progrès est très-prompte également. Au temps des Plantagenets, le propriétaire du sol en Angleterre prenait tout et ne donnait au serf que ce qu’il lui plaisait d’accorder. Depuis cette époque, à mesure que le travail est devenu plus productif, il y a eu diminution constante dans la proportion réclamée par le propriétaire du sol, au point que celle-ci est tombée à une moyenne d’un cinquième ; ce qui laisse les quatre autres cinquièmes, comme compensation de son travail, à l’individu qui cultive la terre. Ici, nous le voyons, le mouvement est exactement le même que celui que nous avons observé par rapport au loyer des haches, au fret des navires et à l’intérêt de l’argent ; et il nous fournit une nouvelle preuve de l’universalité des lois qui régissent la matière, sous quelque forme qu’elle existe.


L’erreur de tous les économistes auxquels nous avons fait allusion, et à dire vrai, de tous les auteurs qui ont écrit sur la science sociale, consiste en ceci : qu’au lieu d’étudier ce que les hommes ont toujours fait, et ce qu’ils font encore aujourd’hui, par rapport à la terre, ils étudient dans leurs cabinets ce que ces mêmes hommes doivent faire, et ce qu’ils imaginent qu’ils feraient eux-mêmes, sous l’empire de circonstances semblables. Lorsque, par exemple, Adam Smith écrivit le passage dans lequel il prétendit « que les terrains les plus fertiles et les mieux situés ayant été occupés les premiers, » les hommes ne pouvaient, en conséquence, obtenir qu’un profit moins considérable de la culture des terrains restant, inférieurs pour la qualité du sol et la situation ; donnant ce fait comme une raison de la diminution dans la part proportionnelle du capitaliste, diminution qui suit toujours le progrès de la richesse et de la population, il négligeait complètement les faits que lui offrait l’histoire de son propre pays ; tous ces faits démontrent que les hommes ont partout commencé par les terrains plus pauvres des hauteurs, et ont travaillé pour arriver aux terrains plus riches des vallées arrosés par des rivières, et non pour abandonner ceux-ci.


Il était naturel que Smith et ses successeurs, en Angleterre et en France, eussent cette opinion, que les hommes, lorsqu’ils ont à choisir entre les terrains fertiles et les terrains ingrats, veulent, naturellement, s’emparer des premiers comme susceptibles de donner les revenus les plus considérables, en échange d’une quantité donnée de travail. Si cependant ils avaient réfléchi sur ce fait, que les premiers colons de leurs pays respectifs avaient été obligés de travailler avec le seul secours de leurs bras, et n’avaient eu, conséquemment, qu’à un très-faible degré le pouvoir de forcer la nature à travailler pour eux, tandis que la nature elle-même, telle qu’elle se montre dans les riches terrains de vallées, était toute-puissante et capable de manifester une résistance très-énergique à leurs efforts, ils n’auraient pu manquer de reconnaître, que c’était sur les terrains maigres et ingrats des hauteurs que l’œuvre de culture avait dû nécessairement commencer, et, en consultant l’histoire, ils auraient pu se convaincre qu’un pareil fait a été universel.


C’est à cette supposition qu’il faut attribuer l’erreur qui a été partout commise, relativement à la cause de la valeur appliquée à la terre, ainsi que cela deviendra évident pour le lecteur, lorsqu’il verra que de semblables erreurs ont dû se produire, par rapport à toutes les autres denrées et objets soumis à la même série de raisonnements. Supposons, par exemple, qu’on ait admis que la nature a fourni partout des haches toutes prêtes, et que tout l’effort exigé de l’homme a été de faire son choix entre celles de première, de seconde, de troisième, dixième ou vingtième qualité ; puis examinons le résultat. Sous l’empire de pareilles circonstances, on peut affirmer franchement que les premiers colons prendraient les meilleures haches, celles qui, dans le moins de temps possible, abattraient la quantité de bois la plus considérable, et que, lorsqu’elles auraient été toutes prises, ceux qui viendraient ensuite seraient forcés de prendre les haches de seconde qualité, et ainsi, successivement, jusqu’au moment où, avec le nombre croissant, quelques individus se trouveraient réduits à travailler avec des haches de dixième ou vingtième classe. Quelle serait maintenant la valeur de celles de première qualité ? Évidemment le prix d’appropriation, plus la différence entre les qualités naturelles de la hache n° 1 et de la hache n° 10 ou 20 ; et plus serait rapide l’accroissement de la population, plus serait considérable la demande de nouvelles quantités ; plus serait impérieuse la nécessité d’avoir recours aux haches de qualité inférieure, plus serait rapide la diminution dans la rémunération moyenne du travail, et plus rapide également l’augmentation de valeur des haches appropriées en premier lieu. La résistance offerte par la nature augmentant continuellement, les accumulations du passé atteindraient un pouvoir constamment croissant sur les travaux du présent.


Nous savons que la réalité est précisément le contraire de tout ceci. L’homme coupe d’abord le bois avec une coquille affilée, puis il emploie le caillou tranchant, puis il obtient une hache en cuivre, à laquelle en succède une en fer et enfin en acier. Et à chaque pas dans cette direction, le travail obtient une rémunération plus considérable, en même temps qu’il y a diminution constante dans la valeur de toutes les haches existantes, le coût de reproduction diminuant constamment. La résistance qu’offre ici la nature à la satisfaction des désirs de l’homme diminue constamment, et les travailleurs du temps présent obtiennent un pouvoir qui s’accroît constamment sur les accumulations du passé. Dans le premier des cas cités, la valeur des haches a dû se composer du travail d’appropriation, plus celle de l’agent naturel qui a été approprié. Dans le second, c’est le même travail d’appropriation, moins celui qui est économisé par la substitution des forces gratuites qui existent toujours dans la nature et qui sont, de plus en plus, contraintes de travailler au profit de l’homme.


L’expérience ayant démontré une parfaite similitude dans la série d’opérations qui s’accomplissent par rapport à la terre et à tous les instruments dans lesquels se transforment, à certains moments, des parties de celle-ci, soit haches ou machines à vapeur, maisons ou navires, l’homme isolé ayant commencé avec de misérables instruments de production, et l’homme associé à son semblable étant devenu capable de commander les services d’instruments d’un ordre plus élevé, les mêmes résultats doivent toujours suivre, comme les mêmes causes produisent les mêmes effets. C’est ce qui est démontré par ce fait, que la valeur de la terre est soumise à la même loi que celle des haches, diminuant dans son pouvoir de commander les services des travailleurs, et permettant aux travailleurs de commander ses services, en retour d’une proportion constamment décroissante du produit augmenté de la terre, et du travail exigé comme rente par le propriétaire du sol. Les choses étant ainsi, il doit être évident que ce dernier ne possède pas plus le pouvoir d’exiger un impôt pour le travail de l’agent naturel employé dans la production du froment, que le propriétaire de la hache pour ceux des agents naturels employés pour couper le bois ; et que tout ce que l’un reçoit est une compensation pour une partie du travail appliqué à soumettre la terre à la culture et à l’améliorer de toute autre manière ; tandis que l’autre reçoit, pareillement, une compensation pour ses services, en exploitant le minerai et le soumettant à la fusion, ainsi qu’en fabriquant la hache. C’est la population, et la puissance d’association qui en résulte, qui permet aux individus d’obtenir des subsistances des sols fertiles, et d’abandonner la hache formée d’une pierre tranchante pour la hache au tranchant d’acier ; et c’est la dépopulation, accompagnée de la diminution dans la faculté de combiner les efforts, qui les chasse de nouveau vers les sols ingrats pour y chercher leur nourriture, et les force de ne plus compter que sur la hache armée d’un caillou tranchant, à la place de la hache au tranchant d’acier. Avec la population, il y a augmentation constante dans le pouvoir de l’homme sur la nature, accompagnée de diminution des valeurs comparées au travail. Avec la dépopulation, il y a augmentation constante dans le pouvoir de la nature sur l’homme, accompagnée de la diminution dans la valeur du travail comparé avec les instruments de toute espèce.

§ 8. — Toutes les valeurs ne sont simplement que la mesure de la résistance opposée par la nature à la possession des choses que nous désirons.[modifier]

On peut dire cependant : voilà deux champs à la culture desquels on appliqué une quantité identique de travail, et dont l’un commandera deux fois la rente et se vendra pour deux fois le prix qu’obtiendra l’autre, et l’on peut poser la question suivante : Si la valeur résulte exclusivement du travail, comment arrive-t-il que le propriétaire de l’un de ces champs soit, à un tel point, plus riche que le propriétaire de l’autre ?


En réponse à cette question, il est facile de démontrer qu’il existe des faits analogues, par rapport à ces autres denrées et objets dont on admet généralement que la valeur résulte exclusivement du travail. Le verrier met dans un fourneau une quantité considérable de sable, puis de la soude ou tout autre alcali, et il en retire du verre ; mais les qualités de cet article sont très-variées, bien qu’il soit produit avec les mêmes matières premières. Quelques-unes arrivent sur le marché, pour être vendues comme verres du no 1, et d’autres comme verres des n° 2, 3, 4 et 5 ; une partie d’entre eux peut aussi être d’une qualité tellement inférieure qu’elle n’a presque aucune valeur ; et cependant le travail appliqué à tous a été exactement identique. Tous ont également la même limite de valeur, le prix de reproduction. La résistance offerte par la nature à la production de celui de première qualité étant considérable, sa valeur équivaut à une somme considérable de travail, tandis que la résistance offerte à la production de celui de la qualité la plus inférieure n’étant que faible, il s’échange contre une faible dépense d’efforts humains. La valeur de tous est due à la nécessité de vaincre cette résistance et non, en aucune façon, aux propriétés naturelles que l’on sait exister dans le verre lui-même.


Un fermier élève cent chevaux, et pour chacun il dépense une quantité semblable de nourriture et de travail. Arrivés au moment où leur éducation est complète, ils présentent à la vue une grande variété de qualités ; les uns ont une très-grande vitesse et n’ont que peu de fond, tandis que d’autres ont du fond et très-peu de vitesse. Quelques-uns sont bons pour le harnais, tandis que d’autres n’ont guère de valeur que comme chevaux de selle. Plusieurs sont lourds et d’autres sont légers ; d’autres encore ont une grande puissance de traction, et plusieurs n’en ont qu’une très-faible. Leur valeur est également différente ; pour un seul cheval, on pourra peut-être demander un prix aussi considérable que celui qu’on pourrait obtenir, en échange d’une douzaine d’autres chevaux. Néanmoins, toutes ces valeurs ne représentent que les mesures de la résistance à vaincre, pour produire des chevaux possédant certaines qualités ; et toutes ne sont que les récompenses du travail et de l’habileté appliqués à cette branche particulière de production. Acquérant plus de connaissances, d’année en année, le fermier apprend que par le soin apporté dans le choix des matières appliquées à l’élève, il peut diminuer la résistance qu’il a d’abord éprouvée ; et, chaque année, il peut obtenir une quantité plus considérable d’animaux de première classe, en même temps qu’une augmentation constante a lieu dans la rémunération de ses efforts physiques et intellectuels, ainsi qu’une constante diminution dans la valeur de tout le capital restant, provenant des années précédentes.


«   Jenny Lind pouvait obtenir mille dollars pour chanter une seule soirée ; elle a sans doute chanté à l’Opéra, où de jeunes filles, qui faisaient partie des chœurs, recevaient moins d’un dollar. Supposez, cependant, que quelque Barnum entreprenant résolût de former à son profit une nouvelle Jenny Lind, ou du moins une rivale passable de cette cantatrice, il verrait, de suite, la nécessité de multiplier ses chances de succès, en faisant cette expérience sur un grand nombre de personnes, des centaines ou des milliers. Leur éducation musicale, pendant plusieurs années, serait pour lui une charge énorme ; et s’il produisait enfin un prodige de chant, qui, par la puissance de sa voix, pût gagner le revenu de Jenny Lind, il aurait aussi sur les bras un certain nombre de cantatrices inférieures, qui ne pourraient attirer la foule dans la salle, que grâce au talent supérieur de sa prima dona, et des vingtaines de choristes dont le gain ne pourrait rembourser les frais de leur nourriture, de leur habillement et de leur éducation, sans compter celles qui seraient mortes, qui auraient perdu la voix, ou qui auraient échoué complètement, avant même de rien gagner (7). »


Pourquoi Jenny Lind est-elle estimée à un prix aussi élevé ? c’est à raison des obstacles qu’il faut vaincre, avant de pouvoir reproduire une pareille voix. Il en est de même du beau cheval, du bel échantillon de verre, et de la terre qui donne au travailleur des revenus considérables. Quelle est la limite de leur évaluation ? celle du prix de reproduction, et pas au-delà. Et ce prix tend à diminuer, avec chaque progrès dans le développement de la population et de la richesse. Les mêmes lois s’appliquent ainsi à toute matière, quelle que soit la forme sous laquelle elle existe.


Dans certains états de la société, le cheval préféré sera le cheval propre aux besoins de la guerre, tandis qu’en d’autres ce sera celui qui est le mieux approprié aux besoins de la paix. A certaines époques, le guerrier aura la préférence ; à d’autres époques, au contraire, les qualités de l’homme d’État et du négociant seront plus appréciées et le guerrier sera négligé. Il en est de même à l’égard de la terre, dont la valeur naturelle ne représente qu’une part, et généralement très-faible, de ce qu’elle a coûté.


Souvent le travail appliqué à sa culture l’est en pure perte, parce que ses qualités ne sont pas de l’espèce particulière qu’on demande en ce moment même. Le colon qui commence par dessécher les marais perd son travail et meurt de la fièvre. Le terrain est fertile, mais le moment n’est pas venu. L’individu qui perce le granit, pour trouver de la houille, perd également son travail. La terre aura de la valeur, lorsqu’on aura besoin de blocs de granit, mais le moment n’est pas venu. L’individu qui cherche à tirer, du sol, de la marne, tandis qu’il a autour de lui une prairie fertile, perd son temps. La terre est fertile, mais le moment n’est pas venu. Tous les sols possèdent des qualités susceptibles de devenir utiles à l’homme ; et tous sont destinés, finalement, à être utilisés ; mais la nature ayant décrété qu’on n’obtiendrait pour ses besoins les meilleurs sols, ceux qui sont les plus propres à donner au travailleur le revenu le plus considérable, qu’au prix d’efforts combinés et longtemps continués, leur acquisition est une récompense qui lui est offerte comme un encouragement à déployer une constante activité, à pratiquer la prudence et l’économie, et à observer sans cesse cette loi fondamentale du christianisme, qui exige que chacun de nous respecte, à l’égard d’autrui, ces droits de l’individu et de la propriété qu’il désire que les autres respectent à son égard. Là où ces droits subsistent, on voit l’homme, constamment et régulièrement, quitter les sols stériles pour ceux qui sont plus productifs, en même temps qu’il y a augmentation constante de la population, de la richesse et du bien-être, et diminution constante de valeur dans toutes les terres cultivées primitivement, excepté dans les lieux où l’application continue du travail a tendu à les rendre plus productives. Le dernier historien de l’univers, avant le moment de sa dissolution, devra dire des terres diverses, ce que Byron disait des nuages du ciel d’Italie :


«   Le jour qui va finir meurt comme le dauphin, auquel chaque minute de souffrance donne une couleur nouvelle, à mesure qu’il expire ; la dernière est encore la plus charmante, jusqu’au moment où elle disparaît, et tout n’est plus qu’une masse grise. »


La valeur de la terre est une conséquence de l’amélioration que le travail y a accomplie, et elle constitue dans la richesse un article important. La richesse tend à augmenter avec la population, et la faculté d’accumuler augmente, marchant d’un pas constamment accéléré, à mesure que de nouveaux terrains sont soumis à la culture, chacun d’eux donnant successivement au travailleur un revenu plus considérable. La rente tend donc, conséquemment, à s’accroître en quantité et à diminuer en proportion, avec le développement de la richesse et de la population. C’est en Angleterre, le pays le plus opulent de l’Europe, que celle-ci est la plus considérable. Diminuant à mesure que nous quittons ce pays pour les contrées plus pauvres telles que la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, elle disparaît enfin, complètement, au sein des Montagnes Rocheuses et des îles de l’Océan Pacifique, où la terre n’a aucune valeur.


§ 9. — Toute matière est susceptible de devenir utile à l’homme.[modifier]

Pour qu’elle le devienne, il faut que l’homme puisse la diriger. L’utilité est la mesure du pouvoir de l’homme sur la nature. La valeur est celle du pouvoir de la nature sur l’homme.


Robinson Crusoé était environné de choses qu’il pouvait utiliser pour sa nourriture ou son vêtement, ou comme des instruments à l’aide desquels il pouvait se procurer les diverses denrées nécessaires à la satisfaction de ses besoins ; mais dans sa position actuelle il était incapable de disposer de leur secours. L’oiseau qui prenait son essor dans les airs, et l’écureuil qui bondissait d’un arbre à l’autre, étaient aussi complètement convenables pour satisfaire son appétit des aliments que ceux qu’il avait pris dans ses pièges ; mais ces animaux n’avaient pour lui aucune utilité. L’eau abondait en poissons, mais il lui manquait un hameçon pour les pêcher. Sur cette eau une barque aurait pu être mise à flot ; mais ne possédant ni hache ni instrument tranchant pour abattre un arbre ou le creuser, cette propriété de soutenir une barque était pour lui aussi inutile que si elle n’eût jamais existé. Cette eau était susceptible de produire la vapeur, qu’on pouvait utiliser pour accomplir l’œuvre de milliers de travailleurs ; mais Robinson ne possédait aucune des machines, grâce au secours desquelles il pût disposer des services de la vapeur. L’air était riche en fluide électrique qu’on eût pu utiliser ; mais les usages de ce fluide lui étaient inconnus. Robinson étant faible et la nature forte, la résistance qu’elle lui offrait, par rapport à la satisfaction de ses désirs, était trop considérable pour être vaincue par ses moyens personnels, s’il ne recevait aucune assistance.


Avec le temps, toutefois, nous le voyons appeler à son aide les diverses propriétés du bois, son élasticité, sa dureté et sa pesanteur ; puis obtenir un instrument tranchant qui lui sert à rendre d’autres forces propres à seconder ses desseins ; puis encore creuser un arbre et maîtriser à son profit la propriété de l’eau de porter une barque, et utiliser ainsi, par degrés, les diverses forces qui existent dans la nature et qui n’attendent que la demande de leurs services.


La propriété d’être utile à l’homme appartient à toutes les molécules de matière dont la terre se compose ; elle existe en égale proportion dans la houille, placée à des milliers de pieds au-dessous de la surface de la terre, et dans celle qui brûle en ce moment dans la grille du foyer ; dans le minerai, encore enseveli au sein de la mine, et dans celui qui a été converti en cheminées à l’anglaise, en grilles ou en rails pour les chemins de fer. Pour utiliser ces choses il a fallu, la plupart du temps, une dépense considérable d’efforts physiques et intellectuels ; et c’est à cause de la nécessité de ces efforts, que l’homme arrive à attacher l’idée de valeur aux denrées et aux choses qu’il a obtenues par ce moyen.


En quelques cas, lui étant fournies abondamment et précisément sous la forme et dans le lieu où elles sont nécessaires, ainsi que cela a lieu pour l’air que nous respirons, elles sont alors complètement sans valeur. En d’autres, elles lui sont fournies par la nature sous la forme où elles sont utilisées, comme lorsqu’il s’agit de l’eau ou de l’électricité ; mais ces choses mêmes exigent un changement de lieu, et conséquemment, d’après notre appréciation, elles ont une valeur équivalente à l’effort nécessaire pour triompher de la résistance qui s’oppose à leur possession. Dans une troisième série de cas, et la plus nombreuse de toutes, elles ont besoin de subir un changement de lieu et de forme, et acquièrent alors une valeur plus élevée, à raison de la résistance plus considérable dont il faut triompher.


Pour que l’homme devienne capable d’effectuer ces changements, il doit d’abord utiliser les facultés qui le distinguent de la brute. Dans l’homme isolé elles sont à l’état latent ; l’association est indispensable pour les stimuler et créer le mouvement nécessaire à la production de la force. Si Bacon, Newton, Leibniz, ou Descartes, eussent été laissés seuls dans une île, la capacité dont ils étaient doués pour être utiles à leurs semblables eût été exactement la même que celle que nous leur avons vu révéler ; mais leurs facultés seraient restées inactives et sans utilité. Telle qu’était cette capacité, pouvant s’associer à d’autres semblables ou différentes, leurs diverses idiosyncrasies furent provoquées à l’activité, et l’individualité se développa de plus en plus, avec un accroissement constant dans la somme de connaissances accumulées et la facilité de nouvelles accumulations.


Chaque jour on nous assure que « savoir c’est pouvoir » et si nous désirons avoir une preuve de ce fait, il nous suffit d’observer, d’une part, à quel degré de pauvreté et de faiblesse se trouvent réduites les diverses sociétés du globe, occupant des régions pourvues abondamment de toutes les qualités nécessaires pour permettre à leurs propriétaires de devenir riches et puissants ; sociétés qui cependant continuent à ne faire aucun progrès, à défaut de cette facilité pour combiner les efforts, si indispensable au développement des facultés intellectuelles ; et de l’autre quelle est la richesse et la puissance d’autres sociétés, dont les terres paraissent manquer de presque toutes les qualités nécessaires pour produire la richesse ou la puissance. Il est peu de pays qui offrent à leurs habitants un sol plus ingrat pour la culture que celui de nos États de l’est ; ils n’ont que peu de charbon de terre, en même temps qu’ils manquent complètement de la plupart des produits métalliques de la terre ; et cependant, parmi les sociétés humaines répandues sur le globe, la Nouvelle-Angleterre occupe un rang élevé, parce qu’au sein de sa population on trouve l’habitude de l’association existant sur une grande échelle, en même temps qu’une activité correspondante dans ses facultés. Si nous tournons les regards vers le Brésil, nous y trouvons un tableau tout à fait opposé ; la nature y fournit un sol fertile pour tous les besoins de la culture, un sol où se trouvent abondamment les minéraux et les métaux les plus précieux ; et tous ces biens restent presque complètement inutiles, faute de cette activité d’esprit qui résulte nécessairement de l’association de l’homme avec ses semblables.


Le pouvoir de commander aux diverses forces de la nature est une force qui existe dans l’homme, à l’état latent, tout le temps qu’il est contraint de vivre et de travailler seul, mais qui, de plus en plus, se réveille et devient active, à mesure qu’il devient plus capable de travailler de concert avec ses semblables.


Ainsi que nous l’avons déjà dit, la propriété d’être utile à l’homme existe dans toute la matière ; mais pour que cette propriété soit utilisée, l’homme doit posséder la puissance nécessaire pour triompher de la force de résistance de la nature, et cette puissance il ne peut l’avoir dans l’état d’isolement. Placez-le au milieu d’une société considérable où les occupations sont diversifiées à l’infini, et ses facultés vont se développer. Avec l’individualité arrive la puissance d’association, toujours accompagnée de ce mouvement rapide de l’intelligence d’où résulte l’empire sur la nature ; et chaque progrès fait dans cette direction n’est que le précurseur de progrès nouveaux et plus considérables. Il y a un siècle, l’homme était de toutes parts environné par l’électricité qu’il pouvait utiliser ; mais il manquait complètement des connaissances nécessaires pour faire exécuter à celle-ci son propre travail. Franklin fit un pas, en identifiant la foudre à ce qu’on avait connu jusqu’alors sous le nom d’électricité ; et, depuis cette époque, Arago, Ampère, Biot, Henry, Morse et beaucoup d’autres, ont consacré leurs efforts à acquérir la connaissance de ses propriétés, connaissance nécessaire pour diriger ses mouvements et utiliser sa puissance. Une fois celle-ci acquise, au lieu de contempler l’aurore et la foudre comme de simples objets d’un stupide étonnement, nous les regardons, aujourd’hui, comme la manifestation de l’existence d’une grande force qui peut être appropriée à transmettre nos messages, à argenter nos couteaux et nos fourchettes, et à mettre nos navires en mouvement.


L’utilité des choses est la mesure du pouvoir de l’homme sur la nature, et celle-ci se développe avec la faculté d’association parmi les individus. D’autre part, la valeur de ces choses est la mesure du pouvoir de la nature sur l’homme, et celle-ci diminue avec le développement de la faculté d’association. Les deux pouvoirs se meuvent ainsi en sens divers, et l’on constate toujours qu’ils existent en rapport inverse l’un de l’autre.


La déperdition de subsistances résultant des opérations diverses auxquelles le blé est soumis, dans le but de perfectionner l’apparence du pain que l’on en fabrique, est évaluée à un quart de la quantité totale ; et cette déperdition, sur 20 millions de quarters nécessaires à la consommation de l’Angleterre, équivaut au chiffre de cinq millions. Si toute cette quantité était économisée, l’utilité du blé s’accroîtrait considérablement ; mais l’accroissement correspondant de la facilité avec laquelle on pourrait obtenir la substance alimentaire, serait accompagné d’une diminution considérable de valeur ; et il en est de même, ainsi que nous l’avons vu, de toutes les autres denrées et choses quelconques. Le perfectionnement des machines à vapeur permettant d’obtenir une force constamment croissante, de la même quantité de houille, l’utilité de celle-ci augmente ; mais sa valeur décroît, à cause de la facilité plus grande d’obtenir le fer pour la construction de nouvelles machines, à l’aide desquelles on se procure une plus grande quantité de houille. A mesure que l’ancienne route devient plus utile, par suite de sa fréquentation plus constante par une population qui se développe, la valeur de cette route diminue ; et cela a lieu, à raison de la facilité croissante d’obtenir des routes nouvelles et mieux tracées. L’individu qui doit descendre d’une colline, pour se rendre à une fontaine éloignée, dépense un travail considérable pour fournir de l’eau à sa famille ; mais lorsqu’il a creusé un puits, il s’en procure une provision quadruple en ne faisant usage, à cet effet, que de la vingtième partie de ses forces musculaires. L’utilité ayant augmenté, la valeur en échange a diminué considérablement. Plus tard il adapte une pompe au puits, et là nous constatons qu’il se produit un effet semblable. En outre, avec le développement de la population et de la richesse, nous le voyons s’associer avec ses voisins pour donner de l’utilité à de grandes rivières, en dirigeant leurs eaux à travers les rues et les maisons ; et il se trouve alors pourvu, à si peu de frais, que la plus petite monnaie en circulation paie plus que ses devanciers ne pouvaient obtenir au prix d’une journée entière de travail ; d’où il suit que la famille consomme, en un seul jour, une quantité plus grande que celle qui auparavant eût suffi pour un mois sous la pression de la nécessité ; et les avantages qu’elle recueille sont presque affranchis de toute charge.


Avec chaque accroissement dans la facilité d’obtenir des subsistances de la terre, à raison de l’abandon des terrains ingrats pour les terrains plus fertiles, l’homme acquiert le pouvoir constamment croissant d’utiliser des terrains encore plus riches ; et plus cet accroissement est rapide, plus est rapide aussi la diminution dans la valeur des terrains cultivés en premier lieu. Il en est de même encore à l’égard des métaux précieux, dont la valeur diminue à mesure que leur utilité augmente. La masse immense d’or et d’argent, accumulée en France, est inutile à la société ; et la valeur élevée à laquelle se maintiennent ces métaux, est due au fait de leur accumulation. Si toute cette masse était rendue à la circulation, la monnaie deviendrait abondante, et l’intérêt tendrait à baisser, en même temps que le prix du travail hausserait. Si nous portons nos regards autour de nous, nous voyons partout que c’est dans les pays où ces métaux rendent le moins de services à l’individu qu’ils sont estimés à la plus grande valeur ; et que là leur valeur en travail et en terre diminue, à mesure que nous arrivons à cette société où ils rendent les services les plus considérables : la Nouvelle-Angleterre, et particulièrement dans les états manufacturiers de Rhode-Island et de Massachusetts. Les choses étant ainsi, nous pouvons apercevoir facilement comment il se fait que les métaux tendent partout à se porter hors des pays où l’intérêt est élevé et vers ceux où il est faible. Dans les derniers, leur valeur diminue constamment, et cette diminution est nécessairement accompagnée d’un accroissement constant dans la facilité de les appliquer aux divers usages auxquels ils sont propres, tantôt à la dorure des livres et tantôt à leurs conversions en couteaux, cuillers et fourchettes, ou autres changements dans leurs formes, de manière à servir aux usages, ou à satisfaire les goûts de leurs propriétaires. C’est dans les lieux et au moment où l’intérêt tend à baisser que l’application des métaux à ces usages s’étend le plus rapidement, prouvant ainsi que la valeur diminue en même temps que l’utilité augmente ; et, dans les lieux et au moment où l’intérêt tend à hausser, que leur usage décline le plus rapidement, fournissant une nouvelle preuve de ce fait, que l’utilité et la valeur sont toujours en raison inverse l’une de l’autre.


L’utilité de la matière augmente avec le développement de la puissance d’association et de la combinaison des efforts entre les individus ; et chaque pas fait dans cette voie est accompagné d’une diminution dans la valeur des denrées nécessaires pour leur usage et un accroissement dans la facilité d’accumuler la richesse.


CHAPITRE VII.

DE LA RICHESSE.[modifier]

§ 1. —En quoi consiste la Richesse ?[modifier]

Les denrées, ou les choses, ne sont pas la richesse pour ceux qui ne possèdent pas la science de s’en servir. Les premiers pas vers l’acquisition de la richesse sont toujours les plus coûteux et les moins productifs. Définition de la richesse.


Robinson avait fabriqué un arc et avait ainsi acquis une richesse. En quoi, cependant, consistait cette richesse ? Était-ce dans la possession de l’instrument ? Assurément non ; mais dans le pouvoir qu’il lui donnait sur les propriétés naturelles du bois et de la corde, en le rendant capable de substituer l’élasticité de l’un et la ténacité des fibres de l’autre, à la contraction musculaire dont le secours, seul, lui avait jusqu’alors permis de se procurer des subsistances. Lorsqu’il eut creusé un canot, il trouva sa richesse augmentée. En effet, à l’aide de sa nouvelle machine, il pouvait commander les services de l’eau ; et comme la nature travaille toujours gratuitement, tout ce qu’il pouvait maintenant ajouter à ses provisions, il l’obtenait entièrement sans frais. Lorsqu’il eut fixé dans son canot, une perche, au haut de laquelle il plaça une peau de bête, en guise de voile, il put commander les services du vent, et, de cette façon, augmenter encore le pouvoir de se transporter d’un lieu dans un autre ; et sa richesse s’accrut ainsi constamment.


Supposons, cependant, qu’au lieu d’avoir été amené par l’observation des propriétés du bois à fabriquer un arc ; il en eut trouvé un, et qu’il eût été assez dépourvu de connaissances pour être incapable d’en faire usage, en ce cas, sa richesse aurait-elle augmenté. Assurément non. L’arc fût demeuré pour lui aussi inutile que les arbres dont la terre était couverte. Supposons encore qu’il eût trouvé un canot et qu’il eût ignoré les propriétés de l’eau, ou du bois, aussi complètement que nous pouvons l’admettre chez les peuplades sauvages de l’Inde ou de la Germanie, ne serait-il pas alors demeuré aussi pauvre qu’auparavant ? On ne peut mettre en doute qu’il en eût été ainsi. En pareil cas, la richesse ne peut consister dans la simple possession d’un instrument, qui ne se rattache pas à la connaissance des moyens de s’en servir. Si l’on faisait don d’un million d’arcs à un aveugle-né, il n’en serait pas plus riche ; et si nous transmettions, aux sauvages des Montagnes Rocheuses, le droit absolu de propriété sur les usines et les hauts-fourneaux de l’Union, ils n’y trouveraient aucun accroissement de richesse ; pour eux la chance de mourir de froid ou de faim serait restée la même, bien qu’ils fussent ainsi devenus propriétaires de machines, pouvant produire tous les instruments nécessaires pour leur permettre de se procurer largement les subsistances et les vêtements, à la seule condition de posséder la science. Des livres et des journaux ne seraient pas une richesse pour l’homme qui ne sait pas lire, mais les aliments en seraient une ; et il donnerait, de grand cœur, une bibliothèque tout entière, en échange de la quantité de blé dont il aurait besoin pour se nourrir pendant une année.


Pendant des milliers d’années, le peuple anglais posséda des quantités presque illimitées de ce combustible dont un seul boisseau peut soulever, en une minute, cent mille livres par pied, et faire ainsi le travail de centaines d’individus ; et cependant ce combustible ne constituait pas une richesse, faute de connaître les moyens d’utiliser sa puissance. Il y avait là une force cachée. Mais ce ne fut qu’à l’époque où parut Watt, que l’homme put contraindre cette force à travailler à son profit. Il en a été de même à l’égard des mines d’anthracite de la Pennsylvanie. Ce combustible était plus pur et de meilleure qualité que tout autre, et, conséquemment susceptible d’accomplir une plus grande somme de travail ; mais, par cette raison, il fallait une science plus avancée pour développer sa puissance latente. Plus est considérable le pouvoir d’être utile, c’est-à-dire plus est considérable la somme d’utilité qu’une denrée recèle à l’état latent, plus grande est toujours la somme de résistance à vaincre pour la soumettre à l’empire de l’homme. Une fois ce résultat acquis, le pouvoir ainsi obtenu se concentre dans l’homme même, à mesure que se développe l’utilité de la matière première qui l’entoure.


Le pauvre cultivateur des premiers temps commence ses travaux, ainsi que nous l’avons vu, sur les flancs des collines. Au-dessous de lui se trouvent les terrains qui, pendant plusieurs siècles, ont reçu les eaux des terrains supérieurs, en même temps que les feuilles des arbres et les arbres tombés eux-mêmes, dont la totalité, de temps immémorial, s’est décomposée et s’est incorporée à la terre, formant ainsi des sols devenus susceptibles de donner au travailleur la plus ample rémunération. Cependant, par ce motif, ceux-ci sont inaccessibles. Leur nature se révèle dans les grands arbres dont ils sont couverts, et dans leur faculté de retenir l’eau nécessaire pour favoriser l’œuvre de décomposition ; mais le pauvre colon n’a pas le pouvoir de débarrasser ces mêmes sols de leur bois, ou de les drainer pour enlever l’excédant d’humidité. Il commence ses travaux sur le penchant de la colline ; mais en même temps que sa famille augmente et que se perfectionnent ses instruments de culture, nous le voyons descendre des hauteurs, et non-seulement se procurer pour lui-même une plus grande quantité de subsistances, mais encore les moyens de nourrir le cheval ou le bœuf dont il a besoin pour l’aider dans ses travaux. Grâce à l’engrais que lui ont rapporté les terres de meilleure qualité, nous voyons ses successeurs reprenant immédiatement la trace de ses pas, améliorant le flanc de la colline, et la forçant de donner un revenu deux fois plus considérable que celui qu’on obtenait primitivement. A chaque pas qu’ils font pour descendre, ils obtiennent pour leur travail une plus ample rémunération, et chacun de ces pas les ramène avec un accroissement de puissance, à la culture du sol primitif et ingrat. A cette heure ils possèdent des chevaux et des bœufs ; et tandis qu’avec leur secours ils tirent, de sols nouveaux, un engrais accumulé depuis plusieurs siècles, ils possèdent aussi des charrettes et des wagons pour le transporter sur la colline ; et à chaque progrès nouveau, leur rémunération augmente, tandis que leurs labeurs diminuent. Ils reviennent au sable et apportent de la marne, dont ils recouvrent la couche superficielle de la terre ; ou bien ils reviennent à l’argile et y incorporent de la pierre à chaux, et par ce moyen doublent leurs produits. Pendant tout cet intervalle ils fabriquent une machine, qui les nourrit dans le moment même où ils la fabriquent, et dont la puissance augmente à mesure qu’on lui enlève davantage. Dans le principe, elle était sans valeur, mais aujourd’hui qu’elle les a nourris et vêtus pendant plusieurs années, elle a acquis un tel degré d’utilité que ceux qui voudront en tirer parti, devront, pour en obtenir le droit, payer une large rétribution.


La terre est une immense machine qui a été donnée à l’homme pour être façonnée à son usage. Plus il la façonne, mieux elle le nourrit, parce que chaque progrès ne fait qu’en préparer un nouveau plus productif que le dernier accompli, exigeant moins de travail et donnant un plus large revenu. Le travail du défrichement est considérable ; cependant le revenu qu’il donne est faible, la terre étant couverte de débris de troncs d’arbres et jonchée de racines. Chaque année, celles-ci se décomposent, et la fertilité de la terre augmente, en même temps que le travail du labourage diminue. A la fin, les tronçons d’arbres ayant disparu, le rapport est doublé, tandis que le travail est de moitié moins pénible qu’auparavant. Pour hâter cette opération le propriétaire n’a pas fait autre chose qu’exploiter la terre, la nature a fait le reste. Le secours qu’elle lui prête, en cette circonstance, produit bien plus de subsistances qu’on n’en avait recueilli, d’abord, en retour du défrichement de la terre. Cependant ce n’est pas tout. L’excédant ainsi obtenu lui a donné les moyens d’améliorer les terrains ingrats, en lui fournissant l’engrais propre à les fertiliser ; et de cette façon, il a triplé ou quadruplé son revenu primitif, sans être obligé à de nouveaux efforts ; le travail qu’il s’épargne, dans la culture des sols neufs, lui suffit pour transporter de l’engrais sur les sols plus anciens. Il conquiert alors un pouvoir, chaque jour plus considérable, sur les trésors variés de la terre.


Relativement à toutes les opérations qui se rattachent à la soumission de la terre à l’empire de l’homme, le résultat est le même. Le premier pas est constamment celui qui coûte le plus et qui produit le moins (1). Le drainage commence nécessairement près du cours d’eau où le travail est le plus pénible ; et toutefois cette opération ne débarrasse de l’eau qu’une petite portion de terre. Un peu plus loin la même somme de travail, utilisant ce qui a déjà été fait, peut drainer une étendue triple ; et alors on peut établir un système complet de drainage, avec moins d’efforts qu’il n’en fallait d’abord pour celui qui était le plus défectueux. Mettre la chaux en contact avec l’argile, sur un espace de 50 acres, devient un travail plus facile que n’a été le défrichement d’une seule acre ; cependant l’opération double le rendement de chacune des cinquante acres. L’individu qui a besoin d’une petite quantité de combustible, pour son usage personnel, dépense beaucoup de travail pour ouvrir dans le voisinage un filon de houille. Élargir ce filon de manière à doubler le produit est une besogne qui n’exige, relativement, que peu d’efforts ; il en est de même d’un nouvel élargissement, au moyen duquel il peut faire usage d’un wagon, et qui lui donne un rapport cinquante fois plus considérable que celui qu’il avait obtenu, lorsqu’il n’avait à compter que sur ses seules forces, sans aucun autre secours. Creuser un puits conduisant au premier filon, au-dessous de la couche superficielle de la terre, puis établir une machine à vapeur, ce sont là des opérations coûteuses ; mais creuser postérieurement celui qui doit conduire à un second filon, et le tunnel pour arriver à un troisième, ne sont que des bagatelles en comparaison de la première opération ; et pourtant chacune d’elles est également productive. La première ligne d’une voie ferrée longe les maisons et les villes occupées par quelques centaines de milliers d’individus. On fait ensuite de petits embranchements, qui coûtent incontestablement bien moins de travail que la ligne primitive, mais qui mettent en rapport avec elle probablement une population triple. Le commerce prenant de l’accroissement, on peut avoir besoin d’une seconde, d’une troisième, ou d’une quatrième voie. La voie primitive facilitant le passage des matériaux et le triomphe des obstacles à vaincre, trois nouvelles voies peuvent se construire maintenant, avec moins de dépenses qu’il n’en a fallu pour construire la première.


Tout le travail ainsi dépensé pour façonner l’immense machine n’est que le prélude de nouvelles demandes qui sont faites à celle-ci, et qu’accompagnent un revenu croissant et la hausse du salaire ; d’où il résulte que les portions de cette machine, telle qu’elle existe, s’échangent constamment, lorsqu’elles arrivent sur le marché, pour une somme de travail bien inférieure à celle qu’elles ont coûté. L’individu qui cultivait les terrains maigres se trouvait heureux d’obtenir cent boisseaux, en retour de son travail pendant une année ; mais avec les progrès accomplis par lui-même et par ses voisins au bas de la colline sur des terrains plus fertiles, le salaire a haussé, et l’on peut maintenant exiger 200 boisseaux. Sa ferme rapportera 1, 000 boisseaux, mais elle exige le travail de quatre individus qui doivent avoir pour leur part chacun 200 boisseaux. En calculant sur un prix d’achat capitalisé depuis vingt ans, cela donne un capital de 4, 000 boisseaux, ou l’équivalent d’un salaire de vingt ans, tandis qu’elle peut avoir coûté, si l’on tient compte de son travail personnel, de celui de ses fils et de ses auxiliaires, l’équivalent de cent ans de travail, ou peut-être bien davantage. Pendant tout ce temps, cette ferme les a tous nourris et vêtus ; et elle est devenue le produit d’accroissements insensibles qui ont eu lieu, d’année en année, sans qu’on y songeât ou qu’on s’en aperçût.


Elle a maintenant la valeur d’un salaire de vingt ans, parce que son propriétaire, pendant nombre d’années, en a retiré annuellement mille boisseaux ; mais lorsque durant une longue suite de siècles elle est restée inexploitée, accumulant le pouvoir de servir les besoins de l’homme, elle n’avait aucune valeur. Il en est de même partout à l’égard de la terre. Plus on en tire de richesse, plus on trouve qu’il en existe encore. Lorsque les mines de houille de l’Angleterre demeuraient intactes, elles étaient sans valeur. Aujourd’hui, elles en ont une presque illimitée ; et cependant la terre renferme d’énormes quantités de ce combustible, pour des milliers d’années. Il y a un siècle, le minerai de fer était peu estimé et l’on passait des baux moyennant des rentes presque nominales. Aujourd’hui malgré les quantités considérables qui ont été enlevées, ces baux sont regardés comme équivalents à la possession de grandes fortunes, bien que la proportion du minerai dont on connaît l’existence, en d’autres contrées, ait probablement augmenté au centuple.


Les riches terrains dont nous venons de parler, ceux où se trouvent la houille, la chaux et le minerai de fer, possédaient, il y a un siècle, autant qu’aujourd’hui, le pouvoir de contribuer au bien-être et aux jouissances de l’homme ; cependant ils ne constituaient point une richesse, parce que l’homme lui-même manquait de la science nécessaire pour le rendre capable de les forcer de travailler à son profit ; leur utilité était latente, elle attendait, pour se développer, l’action de l’intelligence humaine.


Chez l’individu de cette époque, nous constatons une série de faits exactement semblables : ses facultés étaient identiques à celles des individus de nos jours ; mais, elles étaient également latentes ; son cerveau était prêt à lui rendre des services s’il les eût réclamés ; mais il était incapable de le faire. Ce cerveau eût également travaillé à son profit sans qu’il lui en coûtât rien ; et non-seulement les choses se seraient passées ainsi ; mais en diminuant la somme des demandes faites aux forces musculaires de l’homme, il eût diminué, considérablement, la somme de nourriture nécessaire pour réparer les pertes résultant de l’emploi de son activité. L’emploi du temps indispensable pour subvenir à ses besoins eût été ainsi réduit dans sa durée, en même temps qu’il y aurait eu une augmentation correspondante dans la quantité des heures dont il pouvait disposer, pour étudier d’une façon plus approfondie les forces de la nature, et préparer les machines nécessaires pour soumettre ces mêmes forces et les faire servir à son profit.


La richesse consiste dans le pouvoir de commander les services toujours gratuits de la nature, que ceux-ci soient rendus par le cerveau de l’homme, ou par la matière au milieu de laquelle il vit et sur laquelle il doit agir. Plus est considérable la puissance d’association, c’est-à-dire plus grande est la diversité des demandes faites à l’intelligence humaine, plus est considérable également, ainsi que nous l’avons vu, le développement des facultés particulières —ou l’individualité — de chaque membre de la société ; et plus se développe la capacité pour l’association. Avec cette dernière arrive l’accroissement du pouvoir sur la nature et sur lui-même ; et plus est complète sa capacité pour se gouverner lui-même, plus doit être rapide le mouvement de la société, — plus est considérable la tendance vers de nouveaux progrès et plus est rapide aussi le développement de la richesse.


Ainsi que nous l’avons dit, la somme de puissance qui n’attend que les demandes de l’homme est illimitée. Elle est, à l’égard du monde considéré dans son ensemble, ce qu’étaient les trésors accumulés dans la caverne des brigands, pour Ali-Baba, qui n’avait besoin que de prononcer un mot magique pour voir s’ouvrir les portes de cette caverne, et devenir ainsi possesseur des richesses qu’elle renfermait. Pour que l’homme acquière la puissance d’opérer le même prodige et de faire ainsi, pour lui-même, tout ce que les génies pouvaient accomplir autrefois, il lui suffit de se rendre capable de s’écrier aussi : Sésame, ouvre-toi, en combinant ses efforts avec ceux de ses semblables.


§ 2. — La combinaison des efforts actifs est indispensable aux développements de la richesse.[modifier]

Moins les instruments d’échange sont nécessaires, plus est considérable, la puissance d’accumulation. La richesse s’accroît avec la diminution dans la valeur des denrées, ou des choses nécessaires aux besoins et aux desseins de l’homme.


Plus est développée parmi les individus la tendance à la combinaison des efforts actifs, plus est intense la rapidité avec laquelle se répandent les connaissances, s’acquiert la puissance d’action et s’accumule la richesse. Pour que la combinaison des efforts ait lieu, il faut qu’il y ait différence, et, pour que celle-ci existe, il doit y avoir diversité de travaux. Là où cette dernière se rencontre, on voit l’individu obtenir un pouvoir constamment croissant sur la nature et sur lui-même, qui acquiert ainsi la liberté, en raison directe du développement de ses facultés latentes.


Dans les premiers âges de la société, à l’époque où les individus cultivent les terrains ingrats, il ne peut y avoir qu’une faible association, et conséquemment qu’une faible combinaison d’efforts actifs. N’ayant ni cheval, ni chariot, le colon isolé ne compte guère que sur ses bras pour ramasser sa petite récolte. Transportant une peau de bête au lieu où il l’échangera, à une distance de plusieurs milles, il cherche à obtenir en retour du cuir, des souliers ou du drap. En même temps que la population augmente, on trace des routes et l’on cultive des terrains plus fertiles. Le magasin et la manufacture se trouvant plus rapprochés de lui, il se procure des souliers et de la farine, à l’aide d’un mécanisme d’échange moins compliqué ; et jouissant maintenant de plus de loisir pour mettre sa machine en œuvre, les revenus du travail s’accroissent. Un plus grand nombre d’individus se procurent maintenant des subsistances sur la même superficie, de nouveaux lieux d’échange apparaissent. La laine étant convertie en drap sur place, il la troque directement avec le fabricant de drap. La scierie étant à sa portée, il fait des échanges avec celui qui la met en œuvre. Le tanneur lui donne du cuir contre ses peaux, et le fabricant du papier contre ses chiffons. Son pouvoir de commander l’emploi du mécanisme d’échange augmente ainsi constamment, tandis que la nécessité d’en faire usage diminue dans la même proportion ; à mesure que les années se succèdent, il se manifeste une tendance plus considérable au rapprochement réciproque du producteur et du consommateur ; chaque année, le colon constate un accroissement dans le pouvoir de consacrer son temps et son intelligence, aux opérations ayant pour but de façonner le puissant instrument auquel il doit les substances alimentaires et la laine ; et c’est ainsi, que l’accroissement de la population qui consomme est indispensable au progrès de la production.


La perte résultant de l’emploi du mécanisme de l’échange est en raison du volume de l’article à échanger ; au premier rang sont les substances alimentaires, au second le combustible, au troisième la pierre à bâtir ; le fer occupe le quatrième, le coton le cinquième et ainsi de suite, jusqu’à ce que nous arrivions aux dentelles et aux épices (nut-megs). Les matières premières étant celles à la formation desquelles la terre a le plus coopéré, et celles aussi par la production desquelles le sol est le plus amélioré, plus le lieu d’échange, ou de transformation, peut être rapproché du lieu de production, moins il doit y avoir de perte dans l’opération, et plus doit être considérable le pouvoir d’accumuler le capital destiné à seconder la production d’une richesse nouvelle. Que les choses doivent nécessairement se passer ainsi, c’est ce qui sera évident pour quiconque réfléchira qu’en physique c’est une loi : que tout ce qui tend à diminuer la quantité du mouvement mécanique, tend à diminuer le frottement et à augmenter la force.


L’individu qui produit les subsistances sur son propre terrain construit la machine, en vue de produire avec plus d’avantage l’année suivante. Son voisin auquel elles sont données à la condition de rester en repos, perd le travail d’une année sur sa machine, et tout ce qu’il a gagné s’est réduit au plaisir de consumer son temps à ne rien faire. S’il a employé lui-même ses chevaux et son chariot à transporter ces subsistances dans sa demeure, en employant le même nombre de jours qui eût été nécessaire pour les produire, il a fait un mauvais emploi de son temps ; car la ferme n’a pas été améliorée. Il a perdu le travail et l’engrais. Comme toutefois personne ne donne rien gratuitement, il est évident, que l’homme qui possède une ferme et se procure ailleurs des subsistances doit payer pour leur production, et aussi pour leur transport ; que, bien qu’il ait obtenu un salaire aussi élevé en se livrant à quelque autre occupation, sa ferme, au lieu d’être améliorée par une année de culture, s’est détériorée par suite d’une année d’abandon ; et qu’il reste plus pauvre qu’il ne l’eût été, s’il avait produit les subsistances nécessaires à sa propre nourriture.


L’article qui, ensuite, est le plus encombrant est le combustible. En même temps que l’homme chauffe sa maison, il défriche son terrain. Il perdrait à rester dans l’inaction, si son voisin lui apportait son propre combustible, et plus encore s’il devait employer le même temps à le transporter, parce qu’il userait sa charrette et perdrait l’engrais. S’il devait louer ses services, et ceux que peut rendre son chariot, à un autre individu, et pour la même quantité de bois de chauffage qu’il aurait coupée sur sa propriété, il subirait une perte ; car son exploitation rurale n’aurait pas été défrichée.


En enlevant sur ses propres champs les pierres avec lesquelles il doit bâtir sa maison, il gagne doublement ; car à mesure que sa maison se construit, son terrain est débarrassé. S’il demeure dans l’inaction et laisse son voisin apporter la pierre, il subit une perte ; car ses champs demeurent impropres à la culture. S’il accomplit une quantité égale de travail pour un voisin, en recevant le même salaire apparent, il subit une perte, par ce fait qu’il a encore à enlever les pierres, et jusqu’au moment où cela aura eu lieu, il ne peut cultiver son terrain.


A chaque amélioration dans le mécanisme de l’échange, il y a diminution dans la proportion qui s’établit entre ce mécanisme et la masse de denrées susceptibles d’être échangées, à raison de l’accroissement extraordinaire de produits, résultant de l’accroissement de la somme de travail qui peut être appliquée à fabriquer la puissante machine. C’est un fait d’observation journalière, que la demande de chevaux et d’individus augmente, à mesure que les chemins de fer font renoncer aux barrières des péages ; et la raison en est que les moyens qu’acquiert le fermier d’améliorer sa terre augmentent plus rapidement que la quantité d’hommes et de chevaux nécessaires pour le travail. L’individu, qui jusqu’à ce jour avait envoyé au marché ses bestiaux à moitié élevés, accompagnés de chevaux et d’hommes qui doivent servir à les amener, ainsi que de chariots et d’autres chevaux chargés de fourrages ou de navets, pour les nourrir en route et les engraisser lorsqu’ils seront arrivés sur le marché, cet individu, disons-nous, maintenant engraisse son bétail sur place, et l’expédie par le chemin de fer, tout prêt pour l’abattoir ; et de cette façon le besoin qu’il a du mécanisme de l’échange se trouve diminué considérablement. Il garde chez lui ses hommes, ses chevaux et ses chariots, et les matières excrémentielles, produit de son foin et de son avoine ; les premiers sont employés à creuser des tranchées et à drainer ses terres, tandis que les dernières fertilisent le sol qu’il a cultivé jusqu’à ce jour. Sa production doublant, il accumule promptement, tandis que les individus qui l’entourent peuvent consommer plus d’aliments, dépenser davantage pour se vêtir et peuvent eux-mêmes amasser davantage. Il a besoin de travailleurs dans son champ, et ceux-ci ont besoin de vêtements et de maisons. Le cordonnier et le charpentier, voyant qu’il y a demande de travail, se rapprochent alors de la communauté, consommant les subsistances sur le terrain qui les produit ; et c’est ainsi que le mécanisme de l’échange s’améliore. La quantité de farine consommée sur place engageant le meunier à venir et à consommer sa part, en même temps qu’il prépare celle des autres, la somme de travail nécessaire à l’échange diminue encore, et il en reste davantage à consacrer à la culture de la terre. La chaux du sol étant maintenant retournée, on obtient des tonnes de navets, sur la même superficie qui auparavant ne donnait que des boisseaux de seigle. La quantité de subsistances à consommer augmentant plus rapidement que la population, il faut un plus grand nombre de consommateurs sur le terrain ; et bientôt arrive la filature de laine. Cette laine n’exigeant plus pour son transport ni chariots ni chevaux, ceux-ci sont maintenant employés à transporter de la houille ; ce qui permet au fermier de défricher son terrain boisé, et de soumettre à la culture le sol magnifique qui, depuis des siècles, n’a produit que du bois. La production augmentant encore, la nouvelle richesse prend la forme d’une filature de coton ; et à chaque pas fait dans cette direction, le fermier constate de nouvelles demandes adressées à cette grande machine qu’il a construite, accompagnées d’un accroissement constant dans le pouvoir de l’élever à une plus grande hauteur, de la rendre plus solide et de lui donner des fondements plus inébranlables. Aujourd’hui il fournit du bœuf et du mouton, du blé, du beurre, des œufs, de la volaille, du fromage, et toutes les autres choses qui contribuent au bien-être et aux jouissances de la vie et auxquelles le climat est approprié ; et il les tire de la même terre qui, à l’époque où ses devanciers commencèrent l’œuvre de culture sur le sol léger des hauteurs, donnait à peine le seigle nécessaire à l’entretien de la vie.


Nous voyons ici s’établir une attraction locale, tendant à neutraliser l’attraction de la capitale, ou de la principale ville de commerce ; et dans les pays où il existe le plus de pareils centres locaux, on constate invariablement la tendance la plus prononcée au développement de l’individualité et à la combinaison des efforts actifs, ainsi qu’aux progrès les plus rapides de la science, de la richesse et du pouvoir. Plus le système social se rapproche dans ses dispositions, de celle que nous avons vu établies pour conserver l’ordonnance du grand système dont notre planète fait partie, plus le mouvement sera considérable et plus l’harmonie sera parfaite, et plus aussi l’homme deviendra capable de maîtriser et de diriger les diverses forces destinées à son usage ; et plus il arrivera promptement à abdiquer l’état de créature esclave de la nécessité, pour conquérir son véritable rang, celui de créature puissante.


A chaque pas fait dans cette direction, il y a, ainsi que nous l’avons démontré, diminution dans la valeur de toutes les accumulations existantes, d’une part, à raison de la diminution constante dans la résistance qu’offre la nature à la satisfaction des désirs de l’individu, et d’autre part de l’accroissement constant dans la faculté conquise par l’homme, de triompher de la résistance qui reste encore à vaincre. Que les choses doivent nécessairement se passer ainsi, c’est là ce qui sera évident pour quiconque réfléchira que si l’on pouvait se procurer la houille, le fer, le drap, ou toute autre denrée, aussi facilement que l’on se procure l’air atmosphérique, les premiers n’auraient pas, à nos yeux, une valeur plus considérable que celle que nous attachons au dernier. Les accumulations existantes sont le résultat de travaux accomplis antérieurement. Tout ce qui tend à augmenter la puissance de l’homme de nos jours tend, aussi, à lui donner une plus grande facilité de disposer des accumulations du passé, et de diminuer la proportion du produit du travail que peut demander celui qui les possède, en retour de la concession de leur usage. Conséquemment, tous ceux qui désirent diminuer la domination du capital à l’égard du travail, et accroître ainsi la liberté de l’individu, doivent souhaiter que le développement de la richesse soit favorisé.


La richesse augmente en même temps que la puissance d’association et le développement de l’individualité. L’individualité se développe à mesure que les occupations se diversifient ; et c’est pourquoi l’individu est devenu toujours plus libre, à mesure que le fermier et l’artisan ont tendu de plus en plus à se rapprocher l’un de l’autre.


§ 3. — De la richesse positive et de la richesse relative.[modifier]

Le progrès de l’homme est en raison de la diminution de la valeur des denrées et de l’accroissement de sa propre valeur.


Nous sommes accoutumés à mesurer la richesse des individus ou des sociétés, d’après la valeur de la propriété qu’ils possèdent ; tandis que la richesse augmente, ainsi que nous le voyons, avec la diminution des valeurs, lesquelles sont, uniquement, la mesure de la résistance à vaincre avant qu’une propriété ou des denrées semblables puissent être reproduites. Cette manière de voir peut donc sembler en opposition avec l’idée générale qu’on se forme de la richesse ; mais en la soumettant à l’examen, on s’apercevra que cette différence n’est qu’apparente. La richesse positive d’un individu doit s’évaluer d’après le pouvoir qu’il exerce ; mais on doit évaluer sa richesse relative, d’après la somme d’efforts que devraient échanger d’autres individus, avant d’être capables d’acquérir un pouvoir semblable. Le propriétaire d’une maison qui lui offre un abri, et d’une ferme qui lui fournit subsistances et vêtements, possède une richesse positive, bien que ni l’une ni l’autre n’ait de valeur d’après l’estimation d’autres individus. Si on lui demande de fixer le prix auquel il consentirait à s’en dessaisir, il estimera la somme d’efforts qu’on exigerait d’autres individus, avant qu’ils pussent acquérir un semblable pouvoir ; et ce sera la mesure de sa richesse, comparée à celle d’un individu qui n’aurait ni maison ni ferme. Sa richesse positive consiste dans l’étendue du pouvoir qu’il exerce sur la nature. Sa richesse relative est la mesure de ce même pouvoir, comparé avec celui qu’exercent ses semblables.


Cependant, à ce moment même, un perfectionnement survient dans le mode de fabrication des briques et le défrichement des terres ; immédiatement il y a diminution dans sa richesse relative, mais sans aucune modification dans sa richesse positive ; sa maison, comme auparavant, continuant de l’abriter et sa ferme de le nourrir. La diminution de la première est une conséquence de l’accroissement de la richesse et de la puissance de la société tout entière, dont il est membre ; et elle devient plus rapide à mesure que les perfectionnements se multiplient, parce qu’en même temps que chacun d’eux a lieu successivement, il y a décroissance dans les obstacles qu’offre la nature à la production des maisons et des fermes, et accroissement dans le nombre de celles qui sont produites, accompagnée d’un progrès constant dans la condition de la société. La richesse positive de l’individu ne subit aucun changement, et cependant sa richesse relative diminue constamment ; et le fait demeure également vrai, qu’on l’envisage par rapport aux accumulations intellectuelles, ou aux accumulations matérielles. L’homme qui sait lire possède une richesse ; et plus il y a autour de lui d’individus ignorants, plus sa valeur personnelle augmente ; placez-le au milieu d’autres individus qui savent a la fois lire et écrire, et il devient, par comparaison, plus pauvre qu’auparavant, bien que sa richesse positive n’ait subi aucune diminution.


La richesse d’une société consiste dans le rapport à établir, à l’égard de son pouvoir pour commander les services de la nature ; et plus ce pouvoir est considérable, moins le sera la valeur des denrées, et plus grande sera la quantité qu’on peut s’en procurer en retour d’une certaine somme de travail. A chaque pas fait dans cette direction, il y aura une diminution dans la proportion à établir pour le temps nécessaire à la production des choses indispensables à la vie, avec celle que l’on peut consacrer à préparer les machines dont on a besoin pour exercer un empire plus étendu sur la nature, ou encore aux besoins de l’éducation, des délassements ou des plaisirs. Le progrès de l’individu est donc en raison de la diminution de la valeur des denrées, et de l’accroissement de sa valeur personnel

§ 4. — Caractère matériel de l’économie politique moderne.[modifier]

— Elle soutient qu’on ne doit regarder comme valeurs que celles qui revêtent une forme matérielle. Tous les travaux sont regardés comme improductifs, s’ils n’aboutissent pas à la production de denrées ou de choses.


L’économie politique moderne ayant tendu à exclure du domaine de ses considérations tous les phénomènes qui ne se rattachent pas directement à la production et à la consommation de la richesse matérielle, il en est résulté la nécessité de donner, à la nouvelle science, un nom qui fut plus en harmonie avec ces limites tracées à sa sphère d’action. De là diverses propositions ayant pour but de faire adopter les noms de chrématistique, de catallattique, ou d’autres encore, qui excluraient expressément l’idée, que l’intelligence et l’individualité morale de l’homme pussent rentrer dans le cercle des recherches de l’économiste. Il est vrai que ces noms n’ont jamais été adoptés ; mais la simple intention manifestée à cet égard, par des économistes distingués, est une preuve de la nature complètement matérielle du système, et il nous a été démontré que tel est en effet son caractère, dans un document très-remarquable émanant de l’un des hommes les plus distingués parmi les économistes français (M. Dunoyer) qui apprend à ses lecteurs :


« Que la plupart des livres d’économie politique, jusqu’aux derniers y compris les meilleurs, ont été écrits dans la supposition, qu’il n’y avait de richesses réelles, ni de valeurs susceptibles d’être qualifiées de richesses, que celles que le travail parvenait à fixer dans des objets matériels. Adam Smith, dit-il en continuant, ne voit guère de richesse que dans les choses palpables (2). J.-B. Say débute en désignant par le nom de richesse, des terres, des métaux, des grains, des étoffes, etc., sans ajouter à cette énumération aucune classe de valeurs non réalisées dans de la matière. Toutes les fois, selon Malthus, qu’il est question de la richesse, notre attention se fixe à peu près exclusivement sur les objets matériels. Les seuls travaux, d’après Rossi, dont la science de la richesse ait à s’occuper, sont ceux qui entrent en lutte avec la matière pour l’adapter à nos besoins. Sismondi ne reconnaît pas pour de la richesse les produits que l’industrie n’a pas revêtus d’une forme matérielle. Les richesses, suivant M. Droz, sont dans tous les biens matériels qui servent à la satisfaction de nos besoins. L’opinion la plus vraie, ajoute-t-il, est, qu’il faut la voir dans tous les biens matériels qui servent aux hommes. Enfin, dit M. Dunoyer, l’auteur de ces lignes ne peut oublier qu’il a eu à soutenir, il y a à peine quelques mois, un long débat, avec plusieurs économistes, ses collègues à l’Académie des sciences morales, sans avoir pu réussir à leur persuader, qu’il y a d’autres richesses que celles que l’on a, si improprement, appelées matérielles (3).  »


L’économie politique moderne ayant créé à son usage un être auquel elle a donné le nom d’homme, et de la composition duquel elle a exclu tous les éléments constitutifs de l’homme ordinaire qui lui étaient communs avec l’ange, en conservant soigneusement tous ceux qu’il partageait avec les bêtes fauves vivant dans les forêts, cette économie politique, disons-nous, s’est vue forcée, nécessairement, de retrancher de sa définition de la richesse tout ce qui appartient aux sentiments, aux affections ou à l’intelligence. A ses yeux, l’homme est un animal destiné à procréer, et qu’on peut rendre propre au travail ; mais pour qu’il puisse accomplir ce travail, il faut qu’on le nourrisse ; et il est arrivé, comme conséquence nécessaire de cette opinion que, non-seulement les économistes que nous avons déjà cités, mais encore une foule d’autres aussi éminents, se sont vus amenés, nécessairement, à traiter comme improductifs tous les emplois du temps ou de l’intelligence qui ne revêtent pas une forme matérielle. Des magistrats, des hommes de lettres, des professeurs, des savants, des artistes, etc. Les Humboldt et les Thierry, les Savigny et les Kant, les Arago et les Davy, les Canova et les David sont considérés par cette école comme des êtres improductifs, hormis le cas où ils produisent des choses, et, comme le dit avec raison M. Dunoyer, une semblable manière de voir nous entraîne à cette contradiction :


«   Qu’au milieu de ce concert pour déclarer improductifs les arts qui agissent directement sur le genre humain, ces économistes sont unanimes pour les trouver productifs, lorsqu’ils les considèrent dans leurs conséquences, c’est-à-dire dans les utilités, les facultés, les valeurs qu’ils parviennent à réaliser dans les hommes. C’est ainsi qu’Adam Smith, après avoir avancé dans certains passages de son livre, que les hommes de lettres, les savants et autres travailleurs de cette catégorie, sont des ouvriers dont le travail ne produit rien, dit expressément, ailleurs, que les talents utiles acquis par les membres de la société, talents qui n’ont pu être acquis qu’à l’aide des hommes qu’il appelle des travailleurs improductifs, sont un produit fixe et réalisé pour ainsi dire dans les personnes qui les possèdent, et forment une partie essentielle du fonds général de la société, une partie de son capital fixe. C’est ainsi que J.-B. Say qui dit, des mêmes classes de travailleurs, que leurs produits ne sont pas susceptibles de s’accumuler, et qu’ils n’ajoutent rien à la richesse sociale, déclare formellement, d’un autre côté, que le talent d’un fonctionnaire public, que l’industrie d’un ouvrier (créations évidentes de ces hommes dont on ne peut accumuler les produits) forment un capital accumulé. C’est ainsi que M. Sismondi qui d’une part, déclare improductifs les travaux des instituteurs, etc., affirme positivement, d’un autre côté, que les lettrés et les artistes (ouvrage incontestable de ces institutions) font partie de la richesse nationale. C’est ainsi que M. Droz, qui fait observer quelque part, qu’il serait absurde de considérer la vertu comme une richesse proprement dite, termine son livre en disant : qu’on tomberait dans une honteuse erreur si l’on considérait comme ne produisant rien, la magistrature qui fait régner la justice, le savant qui répand les lumières, etc. (4). »

§ 5. — La définition de la richesse que nous donnons aujourd’hui est pleinement d’accord avec sa signification générale de bonheur, de prospérité et de puissance.[modifier]

La richesse s’accroît avec le développement, à l’égard de l’homme, du pouvoir de s’associer avec son semblable.


En adoptant la définition de la richesse que nous avons donnée plus haut, on évite de pareilles contradictions, et ce terme recouvre sa signification primitive de bonheur général, de prospérité et de pouvoir, non pas le pouvoir de l’homme sur son semblable, mais sur lui-même, sur ses facultés, et les forces multiples et merveilleuses destinées à son usage. Telle était, en grande partie, l’idée d’Adam Smith, ainsi qu’on le verra dans le passage ci-dessous, où il démontre jusqu’à quel point le bonheur, la richesse et le progrès seraient favorisés, si l’on adoptait un système en harmonie avec ces «   penchants naturels de l’individu » qui le portent à se concerter avec ses semblables pour développer les facultés diverses de tous les membres de la société, en facilitant l’extension du commerce et l’affranchissement des exactions du trafiquant et du soldat (5).


Le docteur Smith n’était pas le défenseur de la centralisation. Au contraire, il croyait pleinement à un système tendant à la création de centres locaux d’action ; et il ne croyait pas à celui qui avait pour but d’empêcher l’association, en forçant tous les fermiers du monde de s’adresser à un marché unique et éloigné, lorsqu’ils voulaient convertir en drap leurs substances alimentaires et leur laine.


Telle était cependant la politique de son pays, et c’est pourquoi il devint nécessaire pour M. Malthus de prouver que le paupérisme, conséquence inévitable de la centralisation, devait son origine à une grande loi naturelle, qui s’opposait à ce que la quantité de subsistances pût jamais rester de niveau avec les demandes d’une population croissante. Puis vint M. Ricardo, auquel le monde est redevable de cette idée, que la culture a toujours commencé par les sols fertiles, et que les individus qui alors abandonnaient l’Angleterre pour émigrer aux colonies, quittaient la culture des terrains ingrats pour celle des terrains fertiles, lorsque le contraire précisément avait toujours eu lieu. Sa doctrine, ainsi que celle de ses partisans, est conséquemment la doctrine de la dispersion, de la centralisation et des grandes villes ; tandis que celle du docteur Smith tendait à l’association, au gouvernement local des individus, par eux-mêmes, et aux pays couverts de villages et de villes, où doivent s’accomplir les échanges de la campagne environnante.


Toute la tendance des économistes modernes a été en opposition directe avec celle qu’a indiquée, comme la seule véritable, l’auteur de la Richesse des nations ; et conséquemment, de là est venu que leur science s’est restreinte à cette unique considération : Par quels moyens peut-on augmenter la richesse matérielle ? en mettant de côté complètement la question de la moralité, ou du bonheur, des sociétés qu’ils désiraient enseigner. C’est pour cette raison que la science a revêtu peu à peu une forme si répulsive, et que l’un de ses professeurs les plus éminents s’est trouvé obligé de dire à ses lecteurs, que l’économiste est requis de songer au développement de la richesse, seule, et de se borner à la discussion des mesures à l’aide desquelles il pense qu’elle peut se développer, ne permettant «   ni à la sympathie pour l’indigence, ni à l’aversion pour la prodigalité ou l’avarice, au respect pour les institutions existantes, à la haine des abus actuels, ou à l’amour de la popularité, du paradoxe ou des idées systématiques de l’empêcher d’affirmer ce qu’il croit être des faits, ou de tirer, de ces faits, les conclusions qui lui paraissent légitimes (6). »


Heureusement la véritable science n’est pas obligée d’imposer de pareilles exigences à ceux qui l’enseignent. Plus elle est étudiée, plus l’indigence qu’ils aperçoivent autour d’eux doit exciter leur sympathie, et plus ils doivent devenir libres dans l’expression de cette sympathie, parce qu’ils doivent demeurer plus pleinement convaincus, que l’existence d’un semblable état de choses est la conséquence des lois humaines et non divines ; plus doit être énergique l’aversion provoquée par la prodigalité et l’avarice, comme tendant toutes deux à produire l’indigence ; plus leur respect doit être profond pour toutes les institutions qui ont pour but de favoriser le développement de cette habitude de l’association, grâce à laquelle, uniquement, l’homme acquiert l’empire sur la nature, qui constitue sa richesse ; plus doit être prononcée sa haine des abus existants qui tendent à perpétuer la pauvreté et la misère actuelles ; plus aussi doit être prononcée leur résolution de travailler honnêtement à les extirper.


La richesse se développe en même temps que le pouvoir de l’homme de satisfaire le premier et le plus impérieux besoin de sa nature, le désir de l’association avec ses semblables. Plus ce développement est rapide, plus est grande la tendance à l’annihilation de l’indigence d’une part, et de l’autre, à celle de la prodigalité et de l’avarice ; à la cessation des abus existant actuellement, qui tendent à limiter l’exercice de la puissance d’association, à restreindre le développement de l’individualité, ainsi qu’à diminuer le sentiment de responsabilité rigoureuse envers Dieu et l’homme, et à obtenir le résultat suivant : la société prenant la forme la mieux calculée pour faciliter la marche progressive de ce même homme vers la position éminente à laquelle il a été destiné primitivement, et conséquemment, la forme la mieux faite pour inspirer respect et « révérence. »


CHAPITRE VIII.

DE LA FORMATION DE LA SOCIÉTÉ.[modifier]

§ 1. — En quoi consiste la Société.[modifier]

Les mots société et commerce ne sont que des modes divers d’exprimer la même idée. Pour que le commerce existe, il doit exister des différences. Les combinaisons dans la société sont soumises à la loi des proportions définies.


Robinson Crusoé était obligé de travailler seul. Au bout de quelque temps, toutefois, Vendredi s’étant réuni à lui, la société commença. Mais en quoi consistait cette société ? Était-ce dans l’existence d’un second individu résidant sur son île  ? Assurément non. Si Vendredi se fût assez rapproché de lui pour le voir chaque jour, mais qu’il se fût abstenu de converser ou d’échanger des services avec lui, se livrant seul à la chasse ou à la pêche, et consommant seul le produit de ses travaux, il n’eût existé là aucune société. Ce n’est pas ainsi qu’agit Vendredi ; mais, au contraire, il conversa avec Robinson, échangea avec lui des services, fit cuire le poisson que celui-ci avait péché, et combina de mille façons ses efforts avec son compagnon de captivité dans l’île, et c’est ainsi qu’il créa une société, ou, en d’autres termes, une association ; laquelle n’est autre chose que l’acte d’échanger des idées et des services, et s’exprime, à juste titre, par le simple mot de commerce. Tout acte d’association étant un acte de commerce, lès termes société et commerce ne sont que des modes différents d’exprimer une idée identique.


Pour que le commerce puisse exister, il faut qu’il y ait différence dans le monde organique ou inorganique. Si Robinson et Vendredi s’étaient bornés à exercer une seule et même faculté, l’association n’aurait pu avoir lieu, entre eux, plus qu’elle ne le pourrait, maintenant, entre deux molécules d’oxygène ou d’hydrogène. Opérez l’union de ces deux éléments, et immédiatement une combinaison se manifeste ; il en est de même à l’égard de l’homme. Si Robinson n’eût possédé que l’usage de ses yeux, et que Vendredi, privé de la vue, eût joui uniquement de l’usage de ses bras, l’association entre eux aurait eu lieu immédiatement. La société consiste dans des combinaisons résultant de l’existence de différences, de l’existence de diverses individualités parmi les individus dont elle se compose ; et plus est parfaite la proportion réciproque dans chacun des divers éléments, plus doit être considérable la tendance à la combinaison des efforts, ainsi que nous l’avons déjà débouté. Parmi les sociétés purement agricoles, l’association existe à peine ; tandis qu’on la trouve développée à un haut degré, là où l’on voit le fermier, l’homme de loi, le marchand, le charpentier, le forgeron, le maçon, le meunier, le filateur, le tisserand, l’entrepreneur de bâtiments, le fondeur de minerai, l’affineur de fer et le fabricant de machines, former des parties intégrantes de la société.


Il en est de même par rapport au monde inorganique, la puissance de combinaison se développant avec l’accroissement des différences, mais toujours d’accord avec la loi des proportions définies, à laquelle la chimie est redevable de cette précision qu’elle n’eût jamais pu atteindre sans elle. Placez mille atomes d’oxygène dans un récipient, et ils demeureront immobiles ; mais, dans ce récipient, introduisez un seul atome de carbone, et mettez en jeu leurs affinités réciproques, immédiatement il y aura production de mouvement, une certaine portion du premier élément se combinera avec le second et formera l’acide carbonique. Les autres parties d’oxygène continueront à rester immobiles. Si, cependant, on introduit successivement des atomes d’hydrogène, d’azote et de carbone, il se formera de nouvelles combinaisons, jusqu’à ce qu’enfin le mouvement se soit produit dans toutes les parties ; mais dans chaque cas de combinaison accomplie successivement, les proportions seront aussi définitivement fixées qu’elles l’ont été dans le premier ; et il en est de même dans le monde inorganique tout entier.


Les choses se passant ainsi en ce qui concerne toute autre matière (1), il en doit être de même par rapport aux combinaisons où il s’agit de l’homme et qui sont désignées par le mot Société, la tendance au mouvement étant en raison directe de l’harmonie des proportions entre les diverses parties dont cette société se compose. En réalité, c’est ce qui a lieu, l’association prenant de l’accroissement en même temps que s’accroissent les différences, et diminuant en même temps qu’il y a une diminution quelconque à cet égard, jusqu’à ce qu’enfin le mouvement cesse d’exister, ainsi qu’on l’a constaté dans tous les pays dont la richesse et la population ont baissé.


Dans le monde inorganique, l’association des éléments a lieu suivant des lois fixes et immuables. Là, toutefois, les corps qui se combinent entre eux possèdent constamment, et en tout lieu, le même principe de combinaison ; l’atome d’oxygène du siècle des Pharaons étant d’une composition exactement identique à celui du siècle des Lavoisier et des Davy. Les choses se passent différemment à l’égard de l’homme. Capable de progrès, chacune de ses facultés se développe successivement, à mesure que son intelligence est provoquée à agir par l’habitude de l’association avec son semblable. Conséquemment, en ce qui le concerne, la faculté de combiner les efforts est progressive, et doit s’accroître de jour en jour, d’année en année, à mesure que la quantité des différences augmente, et à mesure que la société atteint, de plus en plus, ces proportions qui sont indispensables (comme dans le cas de l’oxygène et du carbone) pour s’approprier chaque faculté des individus dont elles se composent ; et nous constaterons qu’il en est ainsi.


§ 2. — Tout acte d’association est un acte de mouvement.[modifier]

Les lois générales du mouvement sont celles qui régissent le mouvement sociétaire. Tout progrès a lieu, en raison directe de la substitution du mouvement continu au mouvement intermittent. Il n’existe ni continuité de mouvement, ni puissance, là où il n’existe point de différences. Plus ces dernières sont nombreuses, plus est rapide le mouvement sociétaire et plus est considérable la tendance à son accélération. Plus le mouvement est rapide, plus est grande la tendance à la diminution de la valeur des denrées et à l’accroissement de la valeur de l’homme.


Dans le monde inorganique, chaque acte de combinaison est un acte de mouvement ; les diverses molécules échangeant réciproquement leurs propriétés respectives. Il en est de même dans le monde social ; tout acte d’association est un acte de mouvement ; les idées se communiquent et s’approprient ; on rend et on accepte des services, on échange des denrées ou des objets. Toute force résulte du mouvement, et c’est là où se développe dans une société le mouvement le plus considérable, que l’on voit l’homme déployant la puissance la plus intense, pour soumettre à son empire les diverses forces naturelles qui l’environnent de toutes parts. Quelles sont donc alors les lois du mouvement ? S’il est vrai qu’il n’existe qu’un système unique de lois qui régit toute la matière, en ce cas, celles qui régissent les mouvements des divers corps inorganiques doivent être les mêmes que celles qui règlent le mouvement de la société ; et l’on peut démontrer facilement que les choses se passent réellement ainsi.


Un corps mis en mouvement par une force unique se meut constamment dans la même direction, à moins qu’il ne soit arrêté par une force contraire. Nous savons que ce qui constitue cette dernière, c’est la gravitation, et tant que la force exercée par l’individu est ainsi contrariée, tous ses mouvements doivent être sujets à une constante intermittence, ainsi que nous avons pu le constater en tout lieu. Dans les premiers âges de la société, il obtient le pouvoir de moudre son grain en soulevant une pierre et la laissant retomber ; ou bien il se meut sur l’eau à l’aide d’une rame, ou bien encore il assomme un animal d’un coup de massue ; tous ces divers actes résultent de l’application d’une force unique, et tous, conséquemment, ne sont que des mouvements intermittents, exigeant l’emploi répété de la même force, nécessaire, lorsqu’il s’est agi, d’abord, de passer de l’état de repos à l’état de mouvement. C’est ainsi qu’il y a constante déperdition de puissance, et que le mouvement produit est faible.


L’homme le comprend ; aussi le voyons-nous constamment s’efforcer d’obtenir un mouvement continu ; et c’est là ce qu’il fait en imitant, autant qu’il le peut, le mécanisme qui se révèle à ses regards dans la direction des corps célestes. Lorsqu’il veut mettre un corps en mouvement, et que sa forme le permet, il le fait rouler sur son axe, et appelle ainsi à son aide la gravitation pour le seconder dans ses efforts, qui, antérieurement, rencontraient de la résistance, comme dans le cas où il roule une boule, un baril ou une balle de coton. Cependant la forme d’un grand nombre de corps ne permettant pas de les faire rouler, bientôt il construit un instrument qui roulera lui-même sur son axe, ainsi que fait la terre : entre deux machines de ce genre, il place le corps qu’il veut mettre en mouvement, et obtient ainsi une action qui se continue bien plus longtemps. Se trouvant toutefois encore entravé considérablement par le frottement, il pose sur la route un rail de fer, et peut ainsi obtenir une action continue en même temps qu’une grande vitesse, et la quantité de mouvement augmente en raison directe de la vitesse ; puisqu’un corps qui retombe, dans la proportion de mille pieds par minute, donne une force précisément dix fois plus considérable que celle qui serait donnée par ce corps, s’il retombait dans la proportion de cent pieds dans le même espace de temps.


Si nous examinons maintenant le progrès que fait l’individu dans la domination qu’il conquiert sur la nature, nous constatons qu’elle est en raison directe de la substitution du mouvement continu au mouvement intermittent. Ainsi que nous l’avons vu, il abandonne le coquillage affilé dont se servait Robinson Crusoé pour le couteau, pour la scie ordinaire, la scie à deux mains, et enfin la scie à mouvement circulaire, qui peut être mise en œuvre avec la plus grande vitesse ; et par ce moyen il obtient, de la même dépense de force musculaire, des résultats mille fois plus considérables que ceux obtenus primitivement.


Dans l’opération du drainage le fermier ne cherche qu’à établir la continuité du mouvement. Sachant que l’eau, lorsqu’elle est stagnante, détruit la vie des végétaux, et se voyant environné de grandes masses du sol le plus fertile, qui n’attendent que la production du mouvement dans l’eau dont celui-ci est saturé, il creuse des canaux et pose des conduits, il abat les arbres pour laisser pénétrer le soleil ; et ayant ainsi permis au mouvement de se développer, il obtient des récoltes dont le produit est triplé.


En outre, il substitue le mouvement circulaire de la faucille au mouvement plus anguleux du bras, puis l’abandonne pour la faux, et enfin pour le mouvement constant de la machine à moissonner, à l’aide de laquelle il coupe plus d’épis, en une heure, qu’il ne pourrait en récolter en une semaine. C’est ainsi que l’imprimeur abandonne le billot de bois et le marteau pour l’action plus prolongée de l’écrou et de là, en passant à travers diverses phases, par l’action alternative de la presse à bras, à l’instrument merveilleux grâce auquel nous obtenons, en un seul jour, un résultat plus considérable que Caxton ne l’obtenait en une année. De son côté, le manufacturier dispose de telle sorte son usine, que sa laine et son coton entrent par une porte et sortent par l’autre ; à chaque pas, elles changent de forme, de plus en plus, jusqu’au moment où la matière première, qui entrait d’un côté, part vers un autre, toute prête à être employée. Dans tous les travaux poursuivis par l’homme pendant sa vie, il cherche ainsi à obtenir un mouvement continuel ; et partout l’on constate, que sa marche progressive vers la richesse et la puissance, est en raison directe de l’accomplissement de ce dessein.


Si nous jetons les regards à travers le monde, nous voyons partout la nature appliquant la force à l’aide du mouvement continu. Pour développer l’électricité, il faut le mouvement de rotation ; et cette rotation, nous la retrouvons partout autour de nous, soit que nous étudiions le mouvement des vents, ou la formation de la rosée, ou la circulation du sang à travers les artères qui le charrient du cœur, ou à travers les veines qui le rapportent à son point de départ. Plus le mouvement est rapide, plus aussi il est continu et plus est considérable la force déployée. Le Rhin, qui prend sa source au milieu des pics neigeux des Alpes, se précipite rapidement vers la mer, et à mesure qu’il entraîne l’eau qui a été dissoute, de nouvelles condensations se forment à une plus grande hauteur, fournissant ainsi, pour les besoins de l’homme, un mouvement qui reste constant pendant les chaleurs de l’été et les froids de l’hiver. L’Ohio et le Mississippi prenant leur source à des hauteurs comparativement faibles, qui confinent à l’est et au nord la grande vallée de l’ouest, ont un mouvement plus lent ; et, comme conséquence de ce fait, ces rivières sont presque sans utilité pendant environ la moitié de l’année. Quelque part que nous portions les yeux dans toute l’étendue de la nature, nous voyons que la puissance est en raison de la continuité du mouvement ; et c’est une semblable continuité que l’homme cherche à obtenir en toute circonstance.


Cependant il ne peut exister de continuité dans les mouvements du colon isolé. Dépendant pour ses subsistances de sa puissance d’appropriation, et forcé de parcourir des surfaces immenses de terrain, il se trouve souvent en danger de mourir faute de nourriture. Lors même qu’il réussit à s’en procurer, il est forcé de suspendre ses recherches, et de songer à effectuer le changement de résidence, indispensable pour transporter à la fois ses subsistances, sa misérable habitation et lui-même. Arrivé là, il est forcé de devenir tout à tour cuisinier, tailleur, maçon, charpentier. Privé du secours de la lumière artificielle, ses nuits sont complètement sans emploi, en même temps que le pouvoir de faire de ses journées un emploi fructueux dépend complètement des chances de la température.


Découvrant enfin, cependant, qu’il a un voisin, il se fait des échanges entre eux ; mais, comme tous deux occupent des parties différentes de l’île, ils se trouvent forcés de se rapprocher exactement comme les pierres à l’aide desquelles ils broient leur blé ; et lorsqu’ils se séparent, la même force est encore nécessaire pour les rapprocher encore. En outre, lorsqu’ils se rencontrent, il se présente des difficultés pour fixer les conditions du commerce, à raison de l’irrégularité dans l’approvisionnement des diverses denrées dont ils veulent se dessaisir. Le pêcheur a eu une chance favorable, et a pêché une grande quantité de poissons ; mais le hasard a permis au chasseur de se procurer du poisson, et en ce moment il n’a besoin que de fruit, et le pêcheur n’en possède pas. La différence étant, ainsi que nous le savons déjà, indispensable pour l’association, l’absence de cette condition offrirait ici un obstacle à l’association difficile à surmonter ; et nous voyons que cette difficulté existe, dans toutes les sociétés ou l’on ne trouve pas les diversités. Le fermier a rarement occasion de faire des échanges avec le fermier son confrère ; le planteur n’a jamais besoin d’échanger un produit avec un autre planteur, ni le cordonnier avec un autre cordonnier ; et c’est par suite du défaut de diversité dans les travaux que nous voyons, dans l’enfance de la société, tant d’obstacles contrarier le commerce, et faire du trafiquant qui aide à les écarter un membre très-important de la communauté sociale.


Cependant avec le temps, la richesse et la population se développent ; et, avec ce développement, il se manifeste un accroissement dans le mouvement de la société ; dès lors le mari échange des services contre ceux de sa femme, les parents contre ceux de leurs enfants, et les enfants échangent des services réciproques ; l’un fournit le poisson, un autre de la viande, un troisième du blé, tandis qu’un quatrième transforme la laine en drap, un cinquième les peaux de bêtes en souliers. Le mouvement devient alors plus continu, et avec cet accroissement de mouvement a lieu une augmentation constante dans le pouvoir de l’homme sur la nature, suivi d’une diminution dans la résistance de celle-ci à ses efforts ultérieurs. Partout autour de lui on voit d’autres familles dont chacune accomplit une révolution sur son axe, tandis que la société, dont elles forment une partie, accomplit constamment la sienne autour d’un centre commun ; et c’est ainsi que, progressivement, nous voyons s’établir un système correspondant avec celui qui maintient dans l’ordre l’ensemble admirable de l’univers. A chaque pas nous constatons un accroissement dans la rapidité du mouvement, en même temps qu’un accroissement de force de la part de l’homme, qui se révèle dans ce fait : que bien que la population ait augmenté, il se procure une quantité constamment plus considérable de blé, sur la superficie qui ne donnait au premier colon que les plus minces provisions des plus misérables subsistances.


A chaque pas fait en avant, nous constatons la tendance à une plus grande vitesse dans le pas qui lui succède ; et comme l’homme a été doué de la capacité nécessaire pour accomplir de nouveaux progrès, il en doit être nécessairement ainsi. Pour la première société, encore faible, la formation d’un simple sentier exigeait de grands efforts ; mais aujourd’hui, avec le développement de la population et de la richesse, on la voit obtenir successivement des routes à barrières, des chaussées en bois, des chemins de fer et des locomotives ; et tout cela avec moins de peine qu’il n’en avait fallu d’abord pour tracer le sentier à travers lequel on transportait, à dos d’homme, les produits de la chasse. Nous trouvons là le mouvement accéléré que l’on constate dans un corps qui se précipite vers la terre. Dans la première seconde, il peut ne tomber que dans la proportion d’un pied ; mais au bout de 10 secondes on constate qu’il est tombé de 100 pieds ; au bout de 10 autres secondes de 400 ; au bout de 30 secondes de 900 ; au bout de 40 secondes de 1, 600 ; au bout de 50 secondes de 2, 500 et ainsi de suite jusqu’au moment où, arrivé au chiffre de 1, 000 secondes, ce corps est tombé dans la proportion d’un million de pieds. S’il eût été arrêté à la fin de chaque chute d’un pied, et qu’il lui eût fallu prendre un nouveau point de départ, il serait tombé en ne parcourant qu’une distance de mille pieds ; mais à raison de la vitesse acquise, constamment croissante, résultant d’un mouvement continu, sa chute a eu lieu après qu’il a eu parcouru une distance mille fois plus considérable. Il en doit être aussi de même, par rapport à la société. Dans le principe, il y existe peu de mouvement et une faible puissance de progrès ; mais à mesure que ses membres deviennent de plus en plus capables de s’associer, on voit la faculté d’accomplir des progrès ultérieurs se développer avec une rapidité constamment croissante. Les améliorations accomplies dans ces dix dernières années ont été plus considérables que celles des trente années antérieures, et celles-ci, à leur tour, l’ont été plus que celles du siècle qui avait précédé, et dans ce siècle, l’homme a conquis sur la nature un empire plus étendu que celui qu’on avait obtenu, pendant la longue période écoulée depuis l’époque d’Alfred le Grand ou de Charlemagne.


Cependant pour qu’il puisse exister dans la société un mouvement continu, il faut qu’il y ait sécurité à l’égard des personnes et de la propriété ; mais lorsque les individus sont pauvres et disséminés sur un grand espace, il est difficile d’obtenir l’une ou l’autre de ces conditions. Comme il n’existe alors d’antre loi que celle de la force, partout on a vu l’homme fort disposé à écraser et à piller les faibles, tantôt s’emparant de la terre et les contraignant à travailler à son profit ; tantôt se plaçant en travers de la route et interdisant toute relation commerciale, si ce n’est à des conditions que lui-même doit fixer ; ou encore exigeant que chaque travailleur paie une taxe ou taille, ou, enfin, dépossédant ces être faibles de leurs maisons, de leurs fermes et de leurs outils ; et peut-être vendant pour être réduits en esclavage, les maris et leurs femmes, les parents et leurs enfants afin d’accroître ainsi les dépouilles, trophées d’une guerre glorieuse. Dans toutes ces circonstances, il y a, ainsi que le lecteur l’observera, un retard de mouvement aux dépens de ceux qui vivent de leur travail, et au profit de ceux qui vivent de l’appropriation du produit du travail des autres.


La valeur de toutes les denrées consiste dans la mesure de la résistance à vaincre avant de se les procurer. A mesure que cette résistance diminue, il y a diminution dans leur valeur, et augmentation de celle de l’individu. Tout ce qui tend à favoriser l’accroissement du mouvement de la société tend à diminuer la valeur des premières, et à augmenter celle du dernier. Au contraire tout ce qui tend à retarder les mouvements de la société et à empêcher le développement de la puissance d’association, ou du commerce, tend également à empêcher la diminution des valeurs, à retarder l’augmentation de la richesse, à arrêter le développement de l’individualité, et à diminuer la valeur de l’homme.


§ 3. — Causes de perturbation qui tendent à arrêter le mouvement sociétaire.[modifier]

Dans la période de l’état de chasseur, la force brutale constitue la seule richesse de l’homme. Le commerce commence avec le trafic à l’égard de l’homme, des os, des muscles et du sang.


Dans le tableau que nous avons offert jusqu’à ce moment des mouvements des premiers colons, nous les avons représentés comme chefs des deux uniques familles résidant sur une île, chacune d’elles jouissant d’une parfaite sécurité pour sa personne et sa propriété, toutes deux pouvant approprier à leurs besoins et à leurs desseins tout le produit de leur travail et, conséquemment, arriver à un accroissement de richesse, de prospérité et de bonheur. Mais les choses ne se sont passées de la sorte en aucun pays du globe. Dans tous il a existé des causes de perturbation, tendant considérablement à arrêter les progrès de l’homme ; mais conformément à la loi de composition des forces, on a regardé comme juste de faire voir quelle eût été la marche des événements, si de semblables causes n’eussent pas existé. Cela fait nous pouvons maintenant soumettre à un examen intime ces perturbations, dans le but de constater de quelle manière chacune d’elles a tendu à produire la suite des actes consignés dans nos ouvrages d’histoire.


A cet effet, aux deux individus qui occupent l’île, ajoutons-en un troisième, remarquable par la force de son bras, capable, s’il le veut, de dicter des lois à ses compagnons de colonisation et disposé à vivre de leur travail au lieu de vivre du sien propre. Se plaçant entre eux, il dit à A, qui occupe l’une des parties de l’île et possède un canot : « Apporte-moi ton poisson. Cela te donnera moins de peine que tu n’en aurais à le transporter, en traversant l’île, et j’arrangerai les conditions de l’échange entre toi et B. » Au second il dit : « Apporte-moi tes oiseaux, tes lapins et tes écureuils, et je négocierai les conditions auxquelles tu pourras te procurer du poisson. »


Ace discours, les deux habitants de l’île pourraient objecter qu’ils étaient tout à fait compétents pour faire leurs échanges personnels, et qu’ils épargneraient ainsi les frais nécessités par l’emploi d’un agent ; et s’ils étaient unis, ils pourraient opposer une résistance efficace à la réalisation de ses désirs. Comme il est probable que tout effort semblable pour s’associer déjouerait son désir de vivre à leurs dépens, il devient indispensable que celui-ci empêche autant que possible tout ce qui ressemblerait à un concert d’efforts entre eux ; il suscite donc des conflits. Et la discorde engendre la faiblesse et la pauvreté, là même où l’association eût produit la richesse et la force. Plus ils mettent entre eux de distance, plus est considérable la proportion du produit de leur travail que le troisième occupant s’approprie ; et de cette façon, en même temps qu’ils deviennent, chaque jour, plus dépendants de sa volonté, sa richesse et sa puissance augmentent constamment.


Cependant leurs familles prenant de l’accroissement, l’idée vient à quelques-uns des plus intelligents, que leur situation pourrait s’améliorer, en adoptant des mesures tendant à leur permettre de combiner leurs efforts et leur travail. Bien que A ne possède qu’un arc et des flèches, il n’existe aucune raison pour que son fils ne puisse posséder un canot ; et autour de lui la mer abonde en poissons. Bien que B ne possède qu’un canot, il serait facile à son fils de se procurer un arc et des flèches ; et dès lors le père et le fils pourraient échanger du poisson contre de la viande, sans être obligés de traverser avec de grands frais pour le transport, et en se soumettant aux demandes du trafiquant qui s’est ainsi placé en travers de la route. Cependant cet accroissement dans la puissance d’association et dans la continuité de mouvement, ne cadre pas avec les desseins de celui-ci, auquel le trafic fournit le moyen de vivre dans l’abondance, aux frais des pauvres individus qui dépendent de lui, et il ne permettra pas que cet accroissement ait lieu. Comme il est riche, il peut payer les auxiliaires nécessaires pour maintenir son autorité ; et parmi les enfants de ses voisins, il en est quelques-uns qui aimeraient mieux vivre du travail d’autrui que de leur propre travail. Pauvres et débauchés, ils sont prêts à vendre leurs services à qui leur donnera le pouvoir de manger, de boire et de vivre joyeusement, à la condition qu’ils l’aideront dans ses efforts pour empêcher toute relation par un intermédiaire ; et c’est alors que le brigand à gages fait son apparition sur la scène.


Il faut maintenant des impôts plus considérables, et pour les obtenir, de nouveaux efforts sont nécessaires dans le but d’empêcher que l’association ait lieu à l’intérieur, ou l’échange au dehors, sans payer de redevance au trésor du trafiquant. A chaque pas, dans cette direction, nous constatons une diminution dans le pouvoir de construire une machine à l’aide de laquelle on obtient l’empire sur la nature, ou l’on donne de l’utilité aux diverses substances destinées à l’usage de l’homme ; nous constatons une augmentation dans la valeur de toutes les denrées indispensables à l’homme, résultant de l’augmentation des obstacles à surmonter avant de pouvoir se les procurer, une diminution dans la valeur de l’homme, en même temps qu’une diminution dans ses progrès vers la richesse, le bonheur et la puissance. Nous pouvons maintenant examiner jusqu’à quel point le tableau que nous avons présenté est d’accord avec les faits consignés dans l’histoire.


A défaut de la richesse, ou du pouvoir de commander les services de la nature qui caractérise l’origine de la société, l’homme est forcé de ne compter que sur ses efforts isolés, pour se procurer les choses nécessaires à la vie. Ses facultés intellectuelles étant alors à peine développées d’une façon quelconque, il est obligé de se reposer presque entièrement sur ses facultés physiques ; et comme ces dernières sont nécessairement, et prodigieusement différentes chez les divers individus, il existe à cette époque la plus profonde inégalité de conditions. L’enfant et la femme sont alors les esclaves de leurs parents et de leurs maris, tandis que les individus que l’âge ou la maladie a rendus incapables de travailler, deviennent, à leur tour, esclaves de leurs enfants et sont généralement délaissés pour mourir faute de nourriture.


Dans la période de la vie de chasseur, lorsque l’homme ne fait que s’approprier les dons spontanés de la nature, la force brutale constitue son unique richesse. Forcé de se livrer à un exercice constant et pénible pour chercher ses aliments, en même temps qu’il manque des vêtements nécessaires pour entretenir la chaleur animale, la déperdition de force est considérable et il lui faut, en conséquence, d’amples provisions de subsistances ; ainsi qu’il est démontré par ce fait, qu’on n’alloue pas aux chasseurs et aux trappeurs de l’ouest moins de huit livres de viande par jour.


C’est ainsi que les besoins de l’homme sont très-grands, tandis que sa puissance est très-faible. Il faut, dit-on, huit cents acres de terre équivalant à une étendue d’un mille et un quart carré, pour fournir à l’homme, à l’état de chasseur, la même quantité de subsistances que l’on pourrait obtenir d’une acre de terre soumise à la culture. Les famines, étant conséquemment fréquentes, les individus sont forcés, parfois, d’avoir recours aux aliments les plus nauséabonds ; et c’est ainsi que nous trouvons, d’une part les mangeurs de terre et de l’autre les mangeurs d’hommes, tous deux appartenant à cette période de la société où l’espèce homme est la moins abondante, et peut exercer à son gré le droit de choisir entre les terrains fertiles et les terrains ingrats qui sont alors si abondants. Mais comme l’homme n’est que l’esclave de la nature, elle lui offre, lorsqu’il veut occuper les terrains fertiles, des obstacles assez complètement insurmontables, pour le forcer, ainsi que nous l’avons vu, à commencer en tout pays par les terrains les plus ingrats, ceux dont les qualités naturelles les rendent moins propres à rémunérer le travailleur. Les subsistances ont donc une grande valeur, parce qu’on ne se les procure qu’au prix d’efforts infinis.


Le gibier devenant plus rare chaque année, les famines deviennent plus fréquentes et entraînent avec elles la nécessité de changer de lieu. Ce changement, à son tour, engendre la nécessité de déposséder les heureux possesseurs des lieux où l’on peut se procurer plus facilement les subsistances ; et c’est ainsi qu’il arrive que le manque de pouvoir sur la nature force l’homme, en tous pays, de devenir le voleur de son semblable. La terre où il était né n’ayant pour lui que peu d’attrait, — son séjour n’y ayant guère été qu’une suite constante de souffrances par suite du manque d’aliments, —il est toujours prêt à changer de demeure pour se mettre en quête de pillage, ainsi que nous le voyons se pratiquer chez les Comanches et autres tribus sauvages de l’ouest. Il en a été de même partout. L’histoire du monde, lorsqu’on parcourt ses annales, nous montre les peuples résidant sur les terrains plus élevés et plus ingrats, ceux des monts Himalaya, les premiers Germains, les Suisses et les Highlanders, pillant ceux auxquels leurs habitudes paisibles avaient permis d’accumuler la richesse et de cultiver des terrains plus fertiles.


Dans les premiers âges de la société, comme il n’existe guère de propriété d’aucune espèce, nous constatons que partout les hommes forts se sont approprié de vastes portions de terre, tandis que les autres hommes, les femmes et les enfants, ont été transformés en propriété, réduits en esclavage et forcés de travailler pour des maîtres qui remplissent l’office de trafiquants, se plaçant entre ceux qui produisaient et ceux qui voulaient consommer ; et ravissant tout le fruit des travaux des premiers, en même temps qu’ils ne laissaient aux seconds que ce qui leur était absolument nécessaire pour soutenir leur existence. Toute la préoccupation du propriétaire se bornant à empêcher un concert quelconque d’efforts entre ses esclaves, plus ce but est atteint complètement, plus est constamment considérable la proportion des produits retenus par lui, et plus est faible celle qui se partage entre ceux qui avaient travaillé pour produire et ceux qui avaient besoin de consommer les produits.


Le commerce commence ainsi avec le trafic d’os, de muscles, de sang, le trafic de l’homme. Le guerrier achète ses denrées au meilleur marché possible ; il les vole au milieu de la nuit, brûlant les villages de ceux qui les possèdent, massacrant les hommes, et réduisant en captivité les femmes et les enfants. Sa gloire se mesure par le nombre de ses meurtres, et sa richesse augmente avec le butin qu’il a pu s’assurer. Gardant pour ses besoins et ses desseins autant de prisonniers qu’il lui en faut, il vend les autres à d’autres trafiquants, qui, les ayant achetés au meilleur marché, transportent ailleurs leur propriété, cherchant le marché le plus cher pour la revendre avec le profit le plus considérable.


A cette époque de la société on trouve toujours les hommes au milieu des hautes terres de l’intérieur, ou sur les petites îles hérissées de rochers, telles que celles de la mer Ionienne et de la mer Égée, dans lesquelles la formation d’un sol propre à la culture est assurément une opération très-lente à accomplir. Comme il n’existe point de route, les voies de communication par terre sont très-difficiles et le petit nombre de celles qui existent sont entretenues au moyen de barques ou de navires, pour la construction et la mise en œuvre desquels ces populations d’insulaires sont aptes de bonne heure ; et c’est ainsi, conséquemment, que le commerce se développe d’abord dans une proportion quelque peu considérable. Cependant les facilités du commerce étant accompagnées d’une égale facilité pour piller et massacrer les populations des côtes, et entraver tout commerce qui ne tournerait pas au profit du trafiquant, la piraterie et le trafic se développent naturellement de conserve. Avec le temps, toutefois, la population augmentant, on trouve plus profitable de se fixer aux lieux où les échanges doivent se faire nécessairement pour y lever des impôts sur ceux qui font les échanges ; et c’est ainsi que l’on a vu s’élever de grandes villes sur les emplacements où furent autrefois Tyr, Sidon, Corinthe, Palmyre, Venise, Gênes, et d’autres encore dont l’accroissement était dû exclusivement au commerce.


§ 4. — Le Trafic et le Commerce sont regardés ordinairement comme des termes qu’on peut réciproquement convertir, et cependant ils diffèrent complètement, le second étant l’objet que l’on cherche à atteindre et le premier n’étant que l’instrument employé à cet effet.[modifier]

La nécessité d’employer le trafiquant et l’individu chargé du transport est un obstacle qui s’interpose dans la voie du commerce. Le commerce se développe avec la diminution de la puissance du trafiquant. Le trafic tend à la centralisation et à la perturbation de la paix générale. La guerre et le trafic regardent l’homme comme un instrument à employer, tandis que le commerce regarde le trafic comme l’instrument à employer par l’homme.


Tout acte d’association étant, ainsi qu’on l’a déjà dit, un acte de commerce, le maintien du commerce est ce qui constitue la société. L’homme recherche dans le commerce l’association, ou l’union avec ses semblables. C’est là son premier besoin, et celui sans lequel il ne serait pas l’être auquel nous attachons l’idée d’homme. Le guerrier oppose des entraves au commerce, en empêchant toute relation autre que celles qui ont lieu par son intermédiaire. Le grand propriétaire de terres et d’esclaves est l’intermédiaire — le trafiquant — qui règle tous les échanges accomplis par les individus dont il est propriétaire avec d’autres individus, propriété de ses voisins. Le trafiquant en marchandises apporte des entraves à tout commerce qui se fait sans son concours ; il veut partout avoir le monopole, afin que le producteur de subsistances ne puisse obtenir que peu de vêtements, et que le fabricant de vêtements soit forcé de se contenter d’une petite quantité de subsistances ; son principe consistant à acheter, au prix le plus bas, et de vendre au prix le plus élevé.


Les mots commerce et trafic sont regardés ordinairement comme des termes qui peuvent se convertir l’un dans l’autre ; cependant les idées qu’ils expriment sont assez profondément différentes, pour qu’il devienne indispensable de faire clairement comprendre leur différence. Tous les hommes sont portés à s’associer et à se réunir avec leurs semblables, à échanger des idées et des services avec eux, et à entretenir ainsi le commerce. Quelques individus cherchent à accomplir des échanges pour d’autres individus et à entretenir ainsi le trafic.


Le commerce est le but que l’on désire, et que l’on a cherché à atteindre, en tout pays. Le trafic est l’instrument employé par le commerce pour accomplir ce résultat et, plus est grand le besoin de l’instrument, plus est faible le pouvoir de ceux qui ont besoin d’en faire usage. Plus le producteur et le consommateur se trouvent rapprochés, et plus est complète la faculté d’association, moins est indispensable la nécessité d’avoir recours aux services du trafiquant ; mais plus est considérable la puissance de ceux qui produisent et consomment, et qui désirent entretenir le commerce. Plus le producteur et le consommateur sont éloignés l’un de l’autre, plus se fait sentir le besoin des services du trafiquant et plus sa puissance est considérable, mais plus deviennent pauvres et faibles les producteurs et les consommateurs, et moins le commerce est développé.


La valeur de toutes les denrées étant proportionnelle aux obstacles qui s’opposent à leur acquisition, il suit de là, nécessairement, que les premières augmenteront toutes les fois que les derniers augmenteront également ; et que chaque progrès dans cette voie sera suivi d’une diminution dans la valeur de l’homme. La nécessité d’employer les services du trafiquant constituant un obstacle placé sur le chemin du commerce, et tendant à faire hausser la valeur des produits en même temps qu’à abaisser celle de l’homme, dans quelque proportion qu’elle puisse être diminuée, elle tend à diminuer également la valeur du premier et à augmenter celle du dernier. Cette diminution arrive avec l’augmentation de la richesse et de la population, avec le développement de l’individualité, et avec l’accroissement de la puissance d’association ; et, le commerce se développe constamment en raison directe de son accroissement de puissance sur l’instrument connu sous le nom de trafic, exactement ainsi que nous voyons qu’il agit par rapport aux routes, aux véhicules, aux navires et autres instruments. Les individus qui achètent et vendent, qui trafiquent et transportent, désirent empêcher l’association et s’opposer à l’entretien du commerce ; et plus leur but est atteint complètement, plus est considérable la proportion des denrées qui passent entre leurs mains et qu’ils retiennent ; et plus est faible la proportion à partager entre les producteurs et les consommateurs.


Pour démontrer ceci, nous pouvons prendre comme exemple l’administration des postes, machine admirable, inventée pour entretenir le commerce de paroles et d’idées, mais complètement inutile aux individus qui vivent réunis. Isolez ces derniers, et la machine devient une nécessité accompagnée d’une diminution considérable du pouvoir d’entretenir le commerce. Réunissez-les de nouveau et la nécessité disparaît, en même temps qu’il y a un accroissement considérable du commerce, la conversation étant accompagnée d’une rapidité dans le mouvement des idées qui permet, en une demi-heure, d’accomplir plus de choses qu’on n’eût pu le faire, en échangeant une correspondance pendant une année entière. Ceux qui écrivent les lettres sont les gens qui entretiennent le commerce, tandis que ceux qui les transportent sont les trafiquants employés par les premiers pour l’entretenir. Dans les premiers temps de la société, les obstacles à ce commerce ayant été très-considérables, le produit total en fut conséquemment très-faible. Le trafic en lettres a été un monopole des gouvernements, qui ont dicté les conditions auxquelles le commerce pouvait être entretenu ; mais avec le progrès de la population et de la richesse, la population des divers pays a pu diminuer la puissance du trafiquant, et comme conséquence nécessaire, le commerce a pris des développements considérables. Même aujourd’hui, les relations entre les États-Unis et l’Europe subissent une taxe onéreuse par suite des entraves qu’y apporte l’Angleterre, en ne permettant à aucune lettre de passer sur son territoire, si limité, qu’à un prix presque égal à celui qu’on exigerait pour le faire parvenir à travers les milliers de lieues de mer qui séparent les continents.


Les navires ne sont pas le commerce, non plus que les chariots, les matelots, les porteurs de lettres, les courtiers, ou les négociants commissionnaires. La nécessité de les employer constitue un obstacle placé sur la voie du commerce et qui ajoute considérablement à la valeur des denrées qui ont besoin de leur secours, dans leur trajet du consommateur au producteur. Le trafiquant désire augmenter cette valeur en achetant à bon marché et vendant cher, augmentant ainsi le pouvoir de l’instrument employé par le commerce. Les agents réels dans l’opération de l’échange désirent le contraire, diminuant ainsi le pouvoir de l’instrument, en augmentant celui des individus qui l’emploient. Plus est considérable la puissance du trafiquant, plus le commerce doit être faible ; tandis que celui-ci doit être d’autant plus considérable que le pouvoir des commettants est plus complet.


Que tous ceux qui ont des échanges à opérer reconnaissent que la nécessité d’employer le trafiquant et l’individu chargé du transport est un obstacle aux transactions, c’est ce qui demeure prouvé par ce fait, que toute mesure ayant pour but de diversifier les travaux, ou d’améliorer les voies de communication, et conséquemment de diminuer le pouvoir de ces intermédiaires, est accueillie, en général, comme un acheminement à l’amélioration dans la condition de toutes les autres parties de la société. L’ouvrier se réjouit, lorsque la demande de ses services arrive à sa porte par suite de la construction d’une usine ou d’un fourneau, ou la création d’une route. Le fermier voit avec plaisir s’ouvrir un marché placé tout à fait sous sa main, et qui lui donne des consommateurs pour ses subsistances alimentaires. Sa terre se réjouit de la consommation de ses produits à l’intérieur ; car le propriétaire de ces produits peut ainsi restituer, à cette terre, leur résidu ultime sous la forme d’engrais. Le planteur se réjouit de voir élever, dans son voisinage, une filature qui lui offre un marché pour son coton et ses substances alimentaires. Le père de famille est content, lorsqu’un marché ouvert au travail de ses fils et de ses filles permet à ceux-ci de s’approvisionner des aliments et des vêtements dont ils ont besoin. Chacun se réjouit de voir se développer un marché intérieur pour son travail et ses produits ; car alors le commerce prend un accroissement sûr et rapide ; et chacun s’afflige si ce marché vient à décliner ; car on ne peut suppléer ailleurs aux lacunes qu’il laisse. Le travail et ses produits sont ainsi perdus, la puissance de consommation diminue en même temps que la puissance de production, le commerce devient languissant, le travail et la terre diminuent de valeur, et l’ouvrier et le propriétaire terrien deviennent chaque jour plus pauvres qu’auparavant.


Chaque pas fait dans la première direction est suivi d’un accroissement dans la continuité de mouvement, parmi les individus qui produisent et qui consomment, accompagné d’un accroissement dans la puissance d’association, et d’une plus grande liberté. Chaque pas tendant à augmenter la puissance du trafiquant, ou de tout autre instrument employé par le commerce, est suivi, au contraire, d’une détérioration dans la condition de l’homme et d’une diminution de liberté ; et il restera évident qu’il en doit être ainsi, pour tous ceux qui réfléchiront que l’on voit, partout, le développement de la richesse et de la liberté résulter de l’augmentation du pouvoir de l’homme sur les instruments nécessaires à l’accomplissement de ses desseins. A mesure que la qualité des haches et des machines à vapeur s’améliore, les individus qui en font usage acquièrent un empire constamment plus considérable sur les produits constamment augmentés de leur travail, suivi d’un accroissement constant dans la possibilité de devenir eux-mêmes possesseurs de ces instruments. A mesure que s’améliore la qualité des instruments dont l’usage est nécessaire pour l’accomplissement des échanges, le producteur et le consommateur acquièrent un empire constamment croissant sur les produits de leur travail, en même temps qu’il se manifeste invariablement une tendance à se rapprocher davantage les uns des autres, et à s’affranchir complètement de la puissance du trafiquant.


Le trafic tendant nécessairement à la centralisation, chaque pas fait dans cette direction, soit dans le monde moral, soit dans le monde physique, est un pas qui rapproche de l’esclavage et de la mort. Le commerce, au contraire, tendant à l’établissement de centres locaux et d’une action locale, chaque mouvement accompli dans ce sens rapproche de la liberté. Tout ce qui tend à augmenter le pouvoir de l’un, tend aussi à annuler l’individualité et à diminuer la puissance d’association ; mais tout ce qui tend à accroître la puissance de l’autre, tend à développer l’intelligence et à augmenter le désir de l’association ainsi que la faculté de jouir des avantages immenses qui en découlent en tout pays.


Les mouvements du trafic dépendant en grande partie, ainsi que ceux de la guerre, de la volonté des individus, sont nécessairement très-irréguliers. Réunis dans l’enceinte de villes considérables, les trafiquants n’ont pas de peine à combiner leurs opérations, lorsqu’il faut déprimer les prix des denrées qu’ils cherchent à se procurer, ou faire hausser ceux des denrées qu’ils possèdent déjà ; et c’est ainsi qu’ils obtiennent le pouvoir de lever une taxe, à la fois, sur les producteurs et sur les consommateurs. Le commerce, au contraire, tend à produire la fixité et la régularité, et à diminuer ainsi la puissance du trafiquant. La régularité du mouvement est indispensable à sa continuité, ainsi que le savent bien toutes les personnes familiarisées avec le jeu des machines. Une machine à vapeur qui, mise en action, serait irrégulière dans ses mouvements, ne pourrait donner, comme produit, du drap ou de la farine de bonne qualité ; et la machine elle-même ne pourrait continuer d’exister longtemps. Quelque faibles que soient les changements produits par un léger excès de vapeur à un moment donné, ou par un manque correspondant dans un autre moment, on a jugé nécessaire d’imaginer un régulateur dont l’action tendît à produire un mouvement parfaitement constant ; et de cette manière on a obtenu le résultat désiré.


Sans une régularité constante, il ne peut exister de machine durable ; et cette qualité est aussi indispensable par rapport à la société, qu’elle peut l’être à la machine à vapeur où à la montre. Avec le développement du commerce la régularité constante s’accroît, et c’est ainsi qu’il arrive que, dans toutes les sociétés où la puissance d’association se développe, à raison d’une plus grande diversité dans les travaux et d’un plus grand développement de l’individualité, nous voyons se produire une augmentation constante de force et de puissance. La régularité diminue, lorsqu’il y a une nécessité croissante d’avoir recours an trafiquant ; et de là il arrive que, dans toutes les sociétés où les travaux deviennent moins diversifiés, il se révèle à la fois une constante diminution de force et de puissance. La force, dit Carlyle, ne « se manifeste pas par des mouvements spasmodiques, mais par la faculté de porter des fardeaux sans broncher ; » et c’est par là, ainsi que nous aurons occasion de le démontrer, que les sociétés qui se livrent au trafic sont toujours tombées en décadence.


La guerre et le trafic considèrent l’homme comme l’instrument à employer, tandis que le commerce considère le trafic lui-même comme l’instrument que l’homme doit employer ; et conséquemment, il en résulte que l’homme décline, lorsque la puissance du guerrier et du trafiquant augmente, et s’élève à mesure que cette puissance décline.


La richesse s’accroît à mesure que la valeur des denrées, c’est-à-dire le prix auquel on peut les reproduire, diminue. Les valeurs tendent à baisser avec chaque diminution dans la puissance du trafiquant ; et de là vient, en conséquence, que nous voyons la richesse prendre un accroissement si rapide lorsque le consommateur et le producteur sont placés réciproquement dans des rapports immédiats. Si les choses se passaient autrement, ce serait contrairement à une loi bien connue en physique, dont l’étude nous apprend, qu’à chaque amoindrissement dans l’action mécanique pour produire un effet donné, il y a diminution de frottement, et par suite accroissement de puissance. Le frottement du commerce résulte de la nécessité d’avoir recours aux services du trafiquant, à ses navires et à ses chariots. A mesure que cette nécessité diminue, à mesure que les individus deviennent de plus en plus capables de s’associer, il y a diminution de frottement, avec tendance constante vers un mouvement continu entre les diverses portions de la société, en même temps que se manifeste un rapide accroissement de l’individualité et du pouvoir d’accomplir de nouveaux progrès.


Le commerce est donc le but qu’on doit se proposer. Le trafic est l’instrument. Plus l’homme devient maître de l’instrument, plus est grande la tendance vers l’accomplissement du but. Plus l’instrument le domine, moins cette tendance est grande et moins doit être considérable le résultat final du commerce. Ces prémisses posées, nous pouvons maintenant nous occuper d’examiner le procédé à l’aide duquel se forme la société.


§ 5. — Le développement des travaux de l’homme est le même que celui de la science ;[modifier]

la transition a lieu, de ce qui est abstrait à ce qui est plus concret. La guerre et le trafic sont les travaux les plus abstraits et, conséquemment, se développent en premier lieu. Les soldats et les trafiquants sont toujours des alliés réciproques.


Dans les sciences, ainsi que le lecteur l’a déjà vu, c’est la plus abstraite et la plus générale qui se développe la première, laissant celle qui est concrète et spéciale la suivre lentement à l’arrière ; et il en est de même des travaux de l’homme. Piller et massacrer nos semblables, chercher la gloire au prix de la destruction des villes et des bourgades, cela n’exige aucune connaissance scientifique ; tandis que l’agriculture est une occupation qui à chaque moment réclame les secours de la science. Il en est de même encore du trafic, qui n’exige qu’un faible emploi des facultés intellectuelles. Que la lettre remise par le facteur de la poste apporte avec elle la nouvelle de la paix ou de la guerre, d’une naissance ou d’un décès, cela n’a pour lui aucune importance. Il importe peu au négociant en cotons ou en sucres, que ses denrées croissent sur les collines ou dans les vallées, sur des arbres ou des arbustes. Le marchand d’esclaves ne se soucie en aucune façon de savoir si la chose qu’il achète est mâle ou femelle, si c’est un père ou un enfant ; tout ce qu’il a besoin de savoir se borne à ceci : pourra-t-il vendre cher ce qu’il a acheté bon marché ? Le trafic est au commerce, ce que les mathématiques sont à la science. Tous deux sont des instruments qu’on doit employer pour atteindre le but qu’on se propose.


Les mathématiques abstraites s’occupent simplement du nombre et de la forme, tandis que la chimie songe à la décomposition, et la physiologie à la recomposition des éléments des corps. Le trafic s’occupe des corps qu’il faut mettre en mouvement ou échanger, n’ayant aucun égard aux qualités par lesquelles un corps se distingue d’un autre, tandis que le commerce a pour but la décomposition et la recomposition des diverses forces de la société, résultant du pouvoir de s’associer et de l’exercice de l’habitude de l’association. Comme la guerre, le trafic, abstrait et général, se développe de bonne heure, tandis que l’agriculture et le commerce exigent, pour leur développement, un progrès considérable dans la population, la richesse et la puissance. Le sauvage des Montagnes Rocheuses ou des îles de la mer du Sud, est un trafiquant aussi sagace que l’individu qui aurait fait son apprentissage à New-York ou à Londres ; et le principal désir du serf russe est d’arriver à pouvoir trafiquer du travail produit par d’autres bras que les siens.


Dans les premiers âges de la société, le pillage et le meurtre furent déifiés sous les noms d’Odin et de Mars. Alexandre et César, Tamerlan et Nadir-Shah, Drake et Cavendish, Wallenstein et Napoléon ont été mis au rang des grands hommes, à cause du nombre de meurtres qu’ils ont commis et des villes et des villages qu’ils ont réduits en cendres. Les princes marchands de Venise et de Gènes furent considérés comme grands, à cause des fortunes immenses qu’ils réalisèrent en achetant et revendant des esclaves et d’autres marchandises ; ne faisant autre chose que se placer entre les individus qui produisaient et ceux qui consommaient, et augmentant ainsi, dans une proportion considérable, la valeur des denrées qui passaient entre leurs mains, aux dépens de ceux qui se trouvaient forcés de contribuer au développement de leurs fortunes exorbitantes. Dans cet état de la société, les seules qualités qui commandent le respect parmi les hommes sont uniquement la force brutale et la ruse, l’une représentée à juste titre par Ajax, tandis que l’autre se personnifie dans le sage Ulysse. La morale de la guerre et celle du trafic sont les mêmes. Le guerrier se réjouit de tromper son antagoniste, toute action étant légitime lorsqu’il s’agit de guerre ; tandis que de son côté le trafiquant obtient la considération de ses amis, grâce à une immense fortune acquise peut-être en fournissant aux malheureuses peuplades de nègres des fusils qui ont fait explosion à la première tentative pour les faire partir, ou des étoffes qui se sont déchirées, dès la première fois qu’on a voulu les laver. Dans les deux cas, on voit la fin sanctifier les moyens ; le seul critérium de la justice se trouvant dans le succès, ou la non-réussite. La prééminence des soldats et des trafiquants, doit donc être regardée comme la preuve d’un état de barbarie.


Le but du général en chef étant d’empêcher l’existence de tout mouvement de la société qui ne se centralise pas en lui-même, il accapare le monopole de la terre et anéantit, parmi les hommes qu’il emploie comme ses instruments, le pouvoir de s’associer volontairement. Le soldat, obéissant au commandement qu’il reçoit, est tellement éloigné de se regarder comme responsable vis-à-vis de Dieu ou de l’homme, de sa façon d’observer les droits de l’individualité ou de la propriété, qu’il se glorifie de la proportion de ses vols et du nombre de ses meurtres. L’homme des Montagnes Rocheuses se pare des crânes de ses ennemis massacrés, tandis que le meurtrier plus civilisé se contente d’ajouter un ruban à la décoration de son habit ; mais tous deux sont également des sauvages. Le trafiquant, de même que le soldat, cherchant à arrêter tout mouvement qui ne se centralise pas en lui-même, — emploie aussi des machines irresponsables. Le matelot compte parmi les êtres humains le plus en butte à des traitements brutaux ; il est contraint, ainsi que le soldat, d’exécuter des ordres, sous peine de voir son dos sillonné par les cicatrices du fouet. Les machines humaines qu’emploie la guerre et le trafic sont les seules, à l’exception de l’esclave nègre, qui soient fouettées aujourd’hui.


Le soldat désire que le travail soit à bon marché, afin qu’on puisse obtenir facilement des recrues. Le grand propriétaire terrien désire qu’il soit à bon marché, afin de pouvoir s’approprier une proportion considérable du produit de sa terre ; et le trafiquant le désire également, afin de pouvoir dicter les conditions auxquelles il achètera, aussi bien que celles auxquelles il vendra.


Le but que tous ces individus se proposent étant ainsi identique, à savoir d’obtenir le pouvoir sur leurs semblables, il n’y a pas lieu d’être surpris, que nous voyions si invariablement le trafiquant et le soldat se prêter et recevoir réciproquement assistance l’un de l’autre. Les banquiers de Rome étaient aussi prêts à fournir des secours matériels à César, à Pompée et à Auguste, que le sont aujourd’hui ceux de Londres, de Paris, d’Amsterdam et de Vienne, à accorder ces mêmes secours aux empereurs de France, d’Autriche et de Russie ; et ces banquiers étaient aussi indifférents que ceux de nos jours, au but que ces secours matériels étaient destinés à faire atteindre. La guerre et le trafic marchent ainsi de conserve, ainsi qu’on le voit dans les annales du monde ; la seule différence entre les guerres entreprises pour faire des conquêtes, et celles qui ont pour but de maintenir des monopoles, c’est que la violence des secondes est bien plus grande que celle des premières. Le conquérant, cherchant à se créer une puissance politique, est guidé, quelquefois, par le désir d’améliorer la condition de ses semblables. Mais le trafiquant, dans la poursuite de son pouvoir, n’est animé d’aucune autre idée que de celle d’acheter sur le meilleur marché, et de vendre sur le marché le plus cher possible, abaissant le prix des marchandises dans le premier cas, dût-il même faire mourir de faim les producteurs, et les élevant dans le second, dût-il faire mourir de faim les consommateurs. Tous deux profitent de toute mesure qui tend à diminuer le pouvoir de s’associer volontairement, et, par conséquent, à faire décliner le commerce. Le soldat empêche la réunion d’assemblées parmi ses sujets. Le propriétaire d’esclaves interdit aux individus qu’il possède de se réunir entre eux, excepté aux heures et dans les lieux qu’il approuve. Le capitaine de navire se réjouit, lorsque des Anglais se séparent de la mère-patrie et se transportent par millions au Canada et en Australie, parce que cela fait hausser le fret ; et le trafiquant se réjouit à son tour, par ce motif que plus les hommes sont largement disséminés, plus ils ont besoin des services d’un intermédiaire, et plus celui-ci devient riche et puissant à leurs dépens.


§ 6. — Les travaux nécessaires pour opérer des changements de lieu, viennent au second rang dans l’ordre de développement.[modifier]

Ils diminuent proportionnellement à mesure que s’accroissent la population et la richesse.


Étroitement liés avec les mouvements de l’individu qui trafique, et placés au second rang dans l’ordre de développement, viennent ensuite les travaux consacrés à opérer les changements de lieu. Aux époques reculées, ces travaux se bornent presque entièrement à changer de résidence les individus réduits en esclavage, ainsi que nous le voyons dans la plus grande partie de l’Afrique, et, jusqu’à un certain point, dans nos États du sud. Peu à peu, cependant, le conducteur de chameaux, le roulier et le marin, font leur apparition sur la scène ; formant une portion très-importante parmi les membres de la société, à raison de la quantité considérable d’efforts musculaires indispensables pour transporter une faible quantité de marchandises. Là, encore, nous constatons que l’industrie qui se développe le plus promptement est celle qui exige le moins de connaissances. Pour le roulier, il est indifférent de savoir ce qu’il transporte, que ce soit des balles de coton, du rhum, ou des livres de prières ; et quant au marin, il lui importe peu de porter de la poudre de guerre aux Africains, ou des vêtements aux peuplades des îles Sandwich, pourvu qu’il soit satisfait du prix qui lui est alloué pour le transport. Avec le développement de la richesse et de la population, et avec l’accroissement dans la puissance d’association qui en résulte, la nécessité du transport diminue, tandis que les facilités pour effectuer les changements de lieu s’accroissent aussi invariablement. La route à barrière de péage et le chemin de fer remplacent bientôt, et successivement, le sentier indien, comme le navire et le steamer remplacent le simple canot ; et à chaque pas fait dans cette direction, il y a diminution dans la proportion des membres de la société qu’il faut employer de cette façon, accompagnée d’un accroissement dans la proportion de la puissance musculaire et intellectuelle que l’on peut appliquer à accroître la quantité de produits susceptibles d’être transportés.


§ 7. — Travaux nécessaires pour opérer des changements mécaniques et chimiques dans la forme ;[modifier]

ils exigent un degré de connaissance plus élevé. Avec cette connaissance arrive la richesse.


Immédiatement après, dans l’ordre de développement, viennent les changements mécaniques et chimiques dans la forme de la matière, changements plus concrets et plus spéciaux.


Une branche arrachée à un arbre suffit à Caïn pour accomplir le meurtre de son frère Abel ; mais il aurait eu besoin de comprendre la nature de la matière qu’il fallait employer pour fabriquer un couteau, avant qu’il pût la convertir en arc, ou transformer en canot le tronc d’arbre auquel il avait arraché la branche. La peau peut être arrachée au daim et employée comme vêtement ; mais il faut que le pauvre sauvage de l’Ouest possède quelques connaissances pour la transformer en chaussures. On peut se servir de la pierre comme d’une arme offensive ; mais il faut connaître quelque peu les propriétés de la matière, pour découvrir qu’elle contient du fer, et savoir plus encore, si l’on veut être capable de convertir le fer en épées et en bêches.


Avec cette connaissance arrive le pouvoir de l’homme sur la matière, ou, en d’autres termes, sa richesse ; et à chaque accroissement de puissance, il devient de plus en plus capable de vivre en rapport avec ses semblables ; s’associant avec eux pour l’établissement ou le maintien de leurs droits d’individu ou de propriétaire. Le mouvement devient plus continu, en même temps qu’a lieu un accroissement constant dans sa rapidité ; et à chaque accroissement de cette nature, la société tend à revêtir une forme plus naturelle et plus stable ; la proportion des individus qui vivent de l’appropriation diminue invariablement, en même temps qu’a lieu une augmentation correspondante dans la proportion de ceux qui vivent en déployant leurs facultés physiques et intellectuelles. Le droit tend donc à triompher de la force, avec la diminution dans la proportion des travaux de la société, nécessaires pour sa défense personnelle ; il se manifeste en même temps un accroissement dans la proportion des travaux qui peuvent être appliqués à conquérir la puissance sur les forces de la nature ; et à chaque pas fait dans cette direction, le sentiment de responsabilité qui accompagne l’exercice de la puissance tend constamment à augmenter.


§ 8. — Changements vitaux dans les formes de la matière.[modifier]

L’agriculture est l’occupation capitale de l’homme. Elle exige une somme considérable de connaissances, et c’est pourquoi elle est la dernière à se développer.


Après les travaux énoncés plus haut, et leur succédant dans l’ordre du développement, viennent ceux que l’on applique à opérer les changements vitaux dans les formes de la matière, et qui sont suivis d’une augmentation dans la quantité des choses susceptibles d’être transformées, transportées, vendues ou achetées.


Les travaux du meunier n’opèrent aucun changement dans la quantité de substance alimentaire qui doit être consommée, non plus que ceux du filateur dans la quantité de l’étoffe de coton qui doit être usée ; mais nous devons aux travaux du fermier une augmentation dans la quantité du blé et de la laine.


L’exercice de ce pouvoir se borne à la terre seule. L’homme façonne et échange ; mais, avec toute sa science, il ne peut façonner les éléments dont il est entouré, pour en former un grain de blé ou un flocon de laine. Une partie de son travail étant consacrée à façonner la grande machine elle-même, produit des changements qui sont permanents ; le canal de dérivation une fois ouvert reste un canal, et la pierre à chaux, une fois réduite à l’état de chaux pure, ne revient pas à son premier état.


Passant dans la nourriture de l’homme et des animaux, celle-ci prend toujours sa part dans le même cercle, en même temps que l’argile avec laquelle elle s’est combinée. Le fer, en se rouillant, passe peu à peu dans la profondeur du sol, pour en faire partie à son tour, en même temps que l’argile et la chaux. Cette portion du travail de l’homme lui donne un salaire, tandis qu’il prépare la machine pour une production future bien plus considérable : mais celle qu’il applique à façonner et à échanger les produits de la machine, ne donne lieu qu’à des résultats temporaires et ne lui donne qu’un salaire seulement. Tout ce qui tend à diminuer la proportion de travail nécessaire pour façonner et échanger, tend à augmenter la proportion de celui qui peut être consacré à augmenter la quantité des choses dont la forme peut être changée de nouveau, et à développer les qualités de la terre ; et de cette manière, en même temps qu’il y a accroissement dans la rémunération actuelle du travail, il se prépare pour l’avenir un accroissement nouveau.


Le pauvre cultivateur qui vient le premier obtient pour son salaire d’une année, cent boisseaux (de blé) qui lui donnent beaucoup de peine à broyer entre deux pierres ; et pourtant ce travail ne s’accomplit que très-imparfaitement. S’il avait un moulin dans le voisinage, il aurait de meilleure farine ; et il pourrait consacrer presque tout son temps à cultiver sa terre. Il arrache son blé ; s’il possédait une faux, il aurait plus de temps à donner à la préparation de la machine productrice. Il perd sa hache, et il lui faut plusieurs jours de voyage pour qu’il puisse s’en procurer une autre. Sa machine subit une perte de temps et d’engrais, double perte qu’il eût épargnée si le fabricant de haches eût été à sa portée. L’avantage réel qui résulte de l’emploi du moulin et de la faux, et de la proximité du fabricant de haches, consiste simplement en ce que le cultivateur économise le temps et peut consacrer son labeur, d’une façon plus continue, à l’amélioration de la grande machine productrice ; et c’est ce qui a lieu, pareillement, à l’égard de tous les instruments de préparation et d’échange. La charrue lui permettant de faire en un seul jour autant de besogne qu’il en pourrait faire avec une bêche en plusieurs journées, le temps qu’il gagne ainsi peut être employé au drainage. La machine à vapeur, opérant le drainage avec assez de puissance pour remplacer le travail de milliers de journées, il lui reste maintenant plus de loisir pour amender sa terre avec de la marne ou de la chaux. Plus il peut tirer de sa machine, plus la valeur de celle-ci est considérable, toute chose qu’il enlève devenant, par suite de cet acte même, changée dans sa forme et appropriée à une production nouvelle. La machine s’améliore donc par l’usage, tandis que les bêches, les charrues et les machines à vapeur, et tous les autres instruments employés par l’homme, ne sont que les formes diverses, qu’il donne aux diverses parties de la grande machine primitive, pour disparaître dans l’acte de leur emploi, de même que les aliments, bien que cela n’ait pas lieu aussi rapidement. La terre est la grande banque des épargnes du travail et la valeur, pour l’homme, de toutes les autres choses, est en raison directe de leur tendance à l’aider à augmenter le chiffre de ses dépôts dans la seule banque dont les dividendes s’accroissent constamment, en même temps que son capital augmente sans cesse. Pour continuer à le faire sans interruption, tout ce qu’elle demande, c’est que le mouvement soit maintenu en lui restituant le rebut de ses produits, l’engrais ; et pour qu’il en soit ainsi, il faut que le consommateur et le producteur se rapprochent l’un de l’autre. Cela fait, chaque changement qui a lieu devient permanent, et tend à faciliter d’autres changements plus considérables. Toute l’industrie du fermier consistant à créer et à améliorer des sols, la terre le récompense de ses soins généreux en lui donnant des aliments de plus en plus, à mesure qu’il lui consacre plus de soins.


La grande occupation de l’homme, c’est l’agriculture. C’est la science qui exige le plus de connaissances, et les connaissances les plus variées, et conséquemment c’est celle qui, en tout pays, se développe la dernière. Ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle devient une science ; et elle ne le devient qu’avec le secours des connaissances en géologie, en chimie et en physiologie, dont la plus grande partie même n’est que le résultat de travaux modernes. Elle est plus récente aussi, par ce motif qu’elle est très exposée à l’intervention de la part des soldats, des trafiquants et autres individus qui s’occupent de l’œuvre d’appropriation. Le guerrier se sent en sûreté renfermé dans l’enceinte de son château fort ; le trafiquant, le cordonnier, le tailleur, le fabricant d’épées et de haches d’armes se renferment dans les murs de la ville ; et cette ville elle-même est placée sur le terrain le plus élevé du voisinage, dans le but de garantir la sécurité de ceux qui l’habitent, ainsi qu’on peut le voir dans les anciennes villes de la Grèce et de l’Inde, de l’Italie et de la France. L’agriculteur, au contraire, étant forcé de travailler hors de l’enceinte des villes, voit sa propriété ravagée, toutes les fois qu’il existe un conflit entre la société commerçante dont il fait partie et celles dont il est voisin. Dans toute occasion de cette nature, le mouvement est interrompu, et il est forcé de chercher une protection pour lui et sa famille dans l’enceinte des murs de la ville ; événement qui entraîne une interruption quotidienne dans ses travaux, à raison de la distance qui existe entre le théâtre de ses efforts journaliers et son lieu de refuge. Plus est grand le pouvoir de l’homme sur la nature, plus est considérable la puissance d’association en vue de la sécurité générale, et plus est grande la tendance au maintien de la paix ; et conséquemment, il arrive que la richesse tend à augmenter à mesure que la force augmente chaque jour.


§ 9. — Le commerce est le dernier dans l’ordre successif.[modifier]

Il se développe avec l’accroissement de la puissance d’association.


Le dernier, dans l’ordre du développement, vient le commerce. Tout acte d’association étant un acte de commerce, celui-ci tend nécessairement à s’accroître, à mesure qu’avec le développement du pouvoir obtenu sur la nature, les hommes deviennent capables de se procurer des quantités plus considérables de subsistances, sur des superficies de terrain constamment moindres. Pendant l’époque où ils ne cultivent que des terrains ingrats, et où ils sont forcés de rester éloignés les uns des autres, la faculté d’entretenir le commerce existe à peine, ainsi que nous le voyons aujourd’hui en Russie, en Portugal, au Brésil et au Mexique ; mais c’est alors qu’il arrive que le pouvoir du soldat, du trafiquant et autres, qui vivent de l’appropriation est le plus absolu. Avec le progrès de la population et de la richesse, les hommes se trouvent à même de cultiver les sols fertiles de la terre ; et alors ils ont plus de loisir pour perfectionner leur intelligence et construire les machines nécessaires pour obtenir un accroissement de pouvoir. Ce progrès, à son tour, leur permet de perfectionner leurs modes de culture, tandis que la diversité de travaux amène avec elle la puissance d’association et le développement de l’individualité, en même temps qu’un sentiment plus intense de responsabilité, et une plus grande faculté de progrès ; et c’est ainsi que chacun vient en aide à ses semblables et en est aidé. Plus le commerce est considérable, moins est impérieuse la nécessité d’avoirs recours aux services du trafiquant, moins est grande la proportion de ce qu’il faut payer pour de pareils services, plus est considérable la proportion (du temps) qui peut être consacré à développer la puissance productive de la terre, et plus est rapide le développement ultérieur du commerce.

§ 10. — Plus la forme de la société est naturelle, plus elle a de tendance à la durée. Plus est complète la puissance d’association, plus la société tend à revêtir une forme naturelle. Plus les différences sont nombreuses, plus est considérable la puissance d’association.


La machine sociale, comme la machine humaine, se compose de parties agissant d’une façon indépendante, et dont chacune toutefois se trouve dans une harmonie parfaite et réciproque. L’estomac accomplit son acte, pendant que les yeux sont fermés dans le sommeil ; et l’oreille est ouverte, lors même que les nerfs auditifs ne sont pas excités. Chacun de ces organes change de jour en jour dans ses parties constituantes, la machine restant cependant toujours la même ; et, plus est rapide l’assimilation de la nourriture nécessaire pour l’accomplissement de ces changements, plus est parfaite l’action de l’ensemble ; et plus est grande la tendance à la stabilité et à la durée de la machine elle-même. Il en est de même à l’égard de la société, sa tendance, à la régularité constante et à la durée, étant en raison directe de la rapidité du mouvement qui s’accomplit entre ses diverses parties, et de l’activité du commerce.


Plus la forme est naturelle, plus est grande, ainsi que nous le voyons partout, la tendance à la continuité de l’existence. Déchargez d’un tombereau un amas de terre et il prendra immédiatement, de lui-même, presque la forme d’une pyramide ; et le monceau accumulé continuera de prendre cette forme aussi longtemps qu’il grossira, la base s’élargissant constamment à mesure que le faîte gagne en hauteur. L’Himalaya et les Andes dureront à jamais, parce qu’ils ont naturellement la forme d’un cône ou d’une pyramide, la plus belle de toutes celles que la matière puisse revêtir. Les Pyramides d’Égypte démontrent combien cette forme est durable ; après des milliers d’années, elles restent encore aussi parfaites qu’elles l’étaient à l’époque des souverains qui les firent élever. Si nous reportons notre attention sur la machine sociétaire, nous constatons que partout, à mesure que la richesse et la population s’accroissent, ses membres s’occupent de creuser plus profondément ses fondations, produisant au jour la marne et la chaux, la houille et le minerai si abondants au sein de la terre ; nous constatons encore qu’à mesure que les fondations deviennent plus profondes, l’élévation augmente, en même temps qu’il y a diminution dans la proportion du sommet ; et que chaque mouvement dans cette direction est suivi d’un accroissement dans l’attraction locale, nécessaire pour produire le même double mouvement, dont nous apercevons l’existence répandue dans tout l’univers, et auquel sont dus l’harmonie parfaite et la merveilleuse durée du système cosmique.


Si nous considérons le monde végétal, nous voyons partout, que la tendance à la durée est en raison de la profondeur et de l’étendue de la racine, comparées à la longueur de la tige. L’arbre qui croît dans une forêt et qui est entouré d’autres arbres, comme lui enfermés et étouffés de toute part, n’obéit qu’à la seule influence de la centralisation, et s’élève rapidement pour chercher la lumière et l’air, dont il serait privé si l’on permettait aux autres arbres de le dominer. Comme il ne pousse que de faibles racines, son peu de résistance se révèle bientôt, lorsque débarrassé des arbres qui l’entourent, il reste exposé à l’action du vent. Ceux, au contraire, qui se sont développés, dans des sites où l’air et la lumière abondaient, ont des racines proportionnées à leur hauteur et à leur largeur, et sont encore debout après des siècles écoulés, ainsi qu’on l’a vu arriver pour un nombre si considérable de chênes en Angleterre.


Plus est considérable le nombre des individus qui peuvent vivre réunis, plus doit être considérable la puissance d’association, plus le mouvement doit être constant, régulier et rapide, plus doit être complet le développement des facultés, et plus doit être grande la tendance à creuser plus profondément les fondations de la société, en développant les merveilleux trésors que renferme la terre. Plus est prononcée la tendance à utiliser les diverses forces qui se présentent sous la forme de puissance hydraulique, de masses de houille, de fer, de plomb, de cuivre, de zinc, et d’autres métaux, plus est grande nécessairement la tendance à la formation de centres locaux, neutralisant l’attraction qui porte vers le chef-lieu politique ou commercial ; en même temps qu’il y a tendance constante au déclin de la centralisation, et diminution constante dans la proportion qui s’établit entre les soldats, les hommes politiques, les trafiquants et tous les autres individus faisant partie de la classe qui vit de l’appropriation, et la masse de la population dont la société se compose ; en même temps qu’il se manifeste également une tendance constante à obtenir ce résultat : la société elle-même revêtant cette forme que l’on voit partout concentrer et réunir la beauté, la solidité et la durée, celle d’un cône ou d’une pyramide.

§ 11. — Histoire naturelle du commerce.[modifier]

Classification et démonstration des sujets, de l’ordre, de la succession, et de la coordination des classes de producteurs, d’individus chargés du transport et de consommateurs de produits industriels. Les analogies de la loi universelle.


Un arbre se conformant dans ses dispositions de structure aux conditions que nous avons décrites plus haut, ainsi qu’on peut le voir dans le diagramme présenté ci-contre, et ses ramifications de racines et de branches, servant à démontrer l’histoire naturelle du commerce sociétaire, il peut y avoir un certain avantage à présenter, avec quelque détail, les faits démonstratifs qui lui correspondent. Admettons donc que la tige est le commerce, dans le sens où nous entendons ce mot, et que les racines lui sont subordonnées. Dans le premier état de la société, c’est-à-dire l’état de chasseur, la seule affaire de l’homme consiste dans l’appropriation, les animaux sauvages et leurs produits, les végétaux et les fruits, poussés sans qu’il y ait donné ses soins et développés sans qu’il les ait cultivés, devenant sa proie. Dans cette période, il n’existe ni trafic, ni industrie manufacturière, ni agriculture ; et la jeune plante, dans des circonstances parallèles, ne montre que les branches primitives et les racines les plus élevées, dont la production n’est que peu avancée. N’ayant point de termes pour décrire d’une façon précise les périodes moins importantes du développement social, les états sauvage, pastoral et patriarcal que nous traversons pour arriver à cet état auquel le trafic et le transport des denrées donnent leur caractère propre, le diagramme ci-contre, ainsi que le lecteur le verra, offre nécessairement des lacunes dans les branches nécessaires pour leur démonstration méthodique.


Dans la seconde époque, la propriété étant détenue en vertu d’un titre un peu plus stable que la simple occupation et la possession manuelle, le trafic naît et se fonde sur sa reconnaissance réciproque. Le changement de lieu s’effectuant alors par les moyens ses plus grossiers de transport, l’eau et l’air, —branches-racines —sont les forces naturelles que l’on met donc en œuvre pour l’accomplissement de ce but ; le canot et le bateau à voile utilisent les rivières et les vents. Le marin et le marchand, et le voiturier par la voie de terre avec son chameau, ou son bœuf, ou son cheval, et peut-être son chariot, forment alors les parties importantes du système sociétaire.


Immédiatement après, dans l’ordre successif, viennent les manufactures correspondant avec les racines qui sont les troisièmes dans le rang occupé ; car, parmi les sujets primitifs, qui marquent cette époque, les minéraux et les terres sont essentiels à la fois comme matériaux et comme instruments.. Toutefois, longtemps auparavant, le sauvage a été accoutumé à opérer des changements dans la forme de la matière ; son arc a été fabriqué avec du bois, et la corde de son arc avec les nerfs du daim ; son canot l’a été avec une écorce, en même temps qu’on l’a muni d’une peau de bête en guise de voile ; mais c’est vers une époque un peu plus avancée du progrès humain qu’il nous faut tourner nos regards, en ce qui concerne les travaux des hommes se rattachant à la transformation des minerais en instruments, ou du coton et de la laine en vêtements. Les métaux précieux, l’or, l’argent et le cuivre, se trouvant tout prêts ou à peu près pour les besoins, ainsi que les fruits et les animaux sauvages, sont employés de bonne heure pour l’ornement ; mais le fer, ce grand instrument de civilisation, et le charbon minéral, cet agent si important qui sert à transformer le fer natif, ne comptent que parmi les derniers triomphes de l’homme sur les forces puissantes de la nature.


Ce sont donc les métaux, et les terres, branches-racines, qui correspondent à la branche principale, dans leur rapport nécessaire et dans la date de leur développement. C’est l’époque du progrès scientifique ; et c’est là que, en conséquence, nous rencontrons des phénomènes exactement d’accord avec ceux que nous avons observés par rapport à l’occupation de la terre, et sur lesquels a déjà été appelée l’attention du lecteur. Le cultivateur des terrains fertiles est mis à même de revenir, avec une augmentation de force, aux terrains plus ingrats qui avaient été occupés en premier lieu ; et il arrive alors que, développant leurs qualités latentes, il les place au premier rang sur la liste, où, jusqu’à ce jour, ils ne figuraient qu’au dernier, ainsi qu’on l’a vu sur une si grande échelle en Angleterre et en France (2).


Pareillement, la science de la période plus récente se repliant sur le commerce grossier de la période plus ancienne, découvre les éléments cachés des règnes végétal et animal, et les propriétés chimiques et mécaniques des fluides liquides et élastiques, et les place sous l’empire de l’homme, augmentant ainsi sa force dans une proportion considérable, tandis qu’elle diminue, dans une proportion correspondante, la résistance offerte à ses efforts ultérieurs. L’eau, employée d’abord uniquement comme breuvage, ou, à cause de la faculté qu’elle possède, de porter un bateau ou un navire, l’eau maintenant fournit de la vapeur ; et l’air, qui n’était d’abord apprécié que comme indispensable aux besoins de la respiration, ou comme du vent pour enfler la voile, l’air se résout maintenant dans les gaz qui le composent, et devient propre à fournir la lumière et la chaleur ; en même temps que de mille autres manières il seconde les efforts, ou contribue aux jouissances de l’homme. Les mondes animal et végétal, qui, dans les premiers âges n’avaient donné au sauvage que des aliments et des remèdes, maintenant lui fournissent des acides, des alcalis, des huiles, des gommes, des résines, des drogues, des substances tinctoriales, des parfums, des poils, de la soie, de la laine, du coton et du cuir, et lui donnent par l’application de l’habileté et de la science manufacturières des vêtements, des habitations, tout ce qui contribue au bien-être et au luxe de la vie, sous les formes les plus variées de l’embellissement et de l’usage.


Vient ensuite, et la dernière, l’agriculture qui embrasse, nécessairement, les découvertes et les influences de toutes les époques plus anciennes sur le progrès accompli en science et en pouvoir. Commençant grossièrement dans l’état sauvage, l’agriculture se développe un peu à l’époque du trafic ; mais, pour son développement le plus considérable, elle attend l’âge des manufactures, celui du développement scientifique, où l’on voit l’homme ayant déjà obtenu, dans une grande proportion, l’empire et la direction des forces naturelles destinées à son usage. S’appropriant les éléments tout formés de la nature, elle commande le secours du trafic et du transport, tandis qu’elle contraint de se mettre à son service toutes les forces chimiques et mécaniques fournies par l’âge des manufactures, embrassant ainsi tout le progrès de chaque époque précédente. Elle réclame non-seulement les secours de la physiologie végétale et animale et de la chimie organique et inorganique, mais encore les commodités et les applications de l’âge du transport, telles qu’elles se révèlent dans les routes, les navires et les ponts, et toutes les forces chimiques et mécaniques de l’âge des manufactures ; trouvant ainsi ses sujets, ses instruments et ses agents, dans les matériaux et dans les forces de toutes les branches du commerce humain, qui se sont développées antérieurement.


Les branches secondaires de l’arbre indiquent la production successive des actions des diverses classes ; et c’est ainsi qu’il se fait qu’à la branche du sommet, après le chasseur viennent le soldat, l’homme d’État, et le rentier, tous individus non-producteurs, se développant dans leur ordre, procédant de la même tige, et en même temps que la civilisation augmente ; mais diminuant dans leur nombre proportionnel, à mesure que la société se développe de plus en plus. Dans l’état d’enfance cette branche placée au faîte — dans le monde naturel ou social — formait l’arbre tout entier.


La branche suivante, la transportation, donne naissance aux voituriers par terre et par eau et aux trafiquants en marchandises (3), et finalement, lorsque la science et la civilisation sont arrivées à leur point de maturité, aux ingénieurs ; mais la proportion, par rapport à la masse d’individus dont la société se compose, diminue à mesure que les facultés de l’homme se développent de plus en plus, et que la société revêt de plus en plus sa forme naturelle.


La troisième branche, consistant dans les changements chimiques et mécaniques de la forme, et engendrant à mesure qu’elle s’accroît, les ouvriers, les architectes, mineurs, machinistes et les nombreuses variétés d’autres professions, compense considérablement, et au-delà, les classes qui vivent de l’appropriation, du trafic et de la transportation.


En dernier lieu, nous avons la branche des agriculteurs qui se subdivise, successivement, en celles des éleveurs de bestiaux et de volailles, des laitiers, des jardiniers ordinaires, de ceux qui cultivent les arbres fruitiers, et des laboureurs chargés d’accomplir la grande fonction fondamentale de producteurs, pour tous les autres travailleurs qui concourent à l’œuvre du commerce social.


Le lecteur ne doit pas perdre de vue, dans la théorie des parallèles que nous essayons ici, le souvenir de ce fait, que notre figure ne peut donner que la représentation contemporaine de la distribution des diverses fonctions dans la société. Les branches placées au sommet sont en réalité les dernières produites par suite du développement de notre arbre ; et les premières poussées, se résolvent, par le changement de forme et l’accroissement de la substance dans les mères-branches, celles qui sont placées au plus bas de l’arbre parvenu à sa perfection ; mais l’identité des mères-branches est, en réalité, aussi bien perdue dans les autres branches de l’arbre qu’elle l’est dans la succession des fonctionnaires de l’État ; les chasseurs d’une race se transformant dans la série de leurs descendants en transportateurs, en manufacturiers et en savants cultivateurs du sol, successivement et à l’aide de développement de la civilisation. Le Breton indigène, ayant passé successivement par l’effet de la génération et de la régénération, dans toutes les formes de l’individu, nous apparaît aujourd’hui dans l’aristocratie anglaise ; mais l’individu qui lui correspond, en Australie, est encore un chasseur et un sauvage. Les appropriateurs de sa classe changeant, avec le changement des temps, se présentent à nous maintenant sous la forme de soldats, d’hommes d’État et de rentiers. Le non-producteur primitif faisait sa proie de ce que lui offrait la nature ; et les individus qui correspondent à ce non-producteur, chacun dans la voie qu’ils se sont tracée, font aujourd’hui leur proie de la société et de son industrie, et vivent aux dépens du commerce. Le sauvage le plus grossier était, de son temps, la branche la plus élevée de l’arbuste et vivait de pillage. Le soldat, de nos jours, est comme lui un spoliateur privilégié ; en même temps que l’homme d’État vit des impôts, et que le rentier de l’État tire tout son entretien des contributions levées sur toutes les classes qui contribuent au développement du commerce.


Dans sa position relative, la branche du sommet est, conséquemment, encore à sa place ; et en parcourant tous les changements qui ont eu lieu dans le système général, elle a toujours occupé, et doit occuper toujours une position qui correspond au rapport établi entre les appropriateurs de l’espèce à l’égard des travailleurs de la société. On voit aussi, que dans l’échelle de la prééminence, la classe des transportateurs occupe sa place véritable. Le propriétaire du navire et le trafiquant en marchandises viennent, pour le rang et le pouvoir, après l’homme d’État, comme le transportateur suit le chasseur ; les deux classes à leur tour dominant la société, jusqu’au moment où l’industrie et le talent, ainsi que des relations intimes entre les individus, développent dans une population l’idée de se gouverner elle-même, et diminuent ainsi la puissance des classés qui s’occupent de trafic et de gouvernement.


Les agriculteurs sont les derniers à se développer et à conquérir leur force légitime, mais ici nous rencontrons une difficulté résultant de l’insuffisance du langage ; il n’existe point de mots qui expriment convenablement la différence essentielle entre la culture sauvage, barbare et patriarcale, et la culture civilisée et savante de la terre. La différence entre les deux est tellement profonde qu’on ne peut les appeler du même nom général ; et nous ne faisons allusion maintenant qu’aux différences entre la culture à l’état d’enfance, de jeunesse et de maturité, pour rendre compte de ce fait que l’agriculture privée de lumières est éclipsée par les autres branches du commerce humain, jusqu’à l’instant où la fonction si importante de la production en tout genre, nécessaire pour satisfaire les besoins les plus élevés du monde, se développe et acquiert la perfection à laquelle elle est destinée et qu’elle doit atteindre, forcément, et en dernière analyse. Ce résultat étant obtenu et le cône étant géométriquement et socialement placé en équilibre sur la base de la science, les harmonies dans la distribution seront complètes.


La racine pivotante s’enfonce plus profondément, et les branches se développent à mesure que l’arbre s’élève dans l’air. Les éléments impondérables, — la lumière, la chaleur et l’électricité, — sont les derniers parmi les éléments soumis à l’empire de l’homme et appropriés aux besoins de la vie. Le feu et l’eau, sous leurs formes et dans leur action sont naturellement connus de bonne heure ; mais ce n’est qu’à une époque avancée de progrès que leurs forces mécaniques et chimiques sont soumises à la direction de l’homme. La lumière était quelque peu comprise au siècle de la peinture ; mais ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle est devenue l’esclave docile des arts, dans la photographie appliquée des portraits ; l’électricité est employée pour la transmission des nouvelles et le traitement des maladies ; mais considérée comme puissant moteur, ou comme force mécanique — devant remplacer le travail humain, — nous ne sommes encore pour ainsi dire qu’au seuil de la découverte. L’agriculture compte sur ces agents et sur le développement de la météorologie pour régir, en souveraine, sa sphère spéciale de service dans la vie de l’homme.


Dans le cheval et dans l’homme, la disposition des parties constituantes qui donne la plus grande force étant de la beauté la plus élevée, il en devait être de même par rapport aux agglomérations d’individus qui forment les sociétés.


A chaque pas fait dans la direction que nous avons indiquée plus haut, la société acquiert une individualité plus parfaite, ou la faculté plus complète de se gouverner elle-même ; et plus cette faculté est entière, plus est grande la disposition de cette société à concerter ses efforts avec ceux des autres sociétés de l’univers, et plus est considérable son pouvoir de s’associer avec elles sur la base d’une stricte égalité. Ce qui a lieu pour les individus a lieu également pour les communautés sociales. Plus est parfaite l’individualité de l’homme, plus est grande sa disposition à l’association, et plus est complète sa faculté de combiner ses efforts avec ceux des autres hommes ; et ici nous trouvons une nouvelle preuve du caractère d’universalité des lois qui régissent la matière sous toutes ses formes, depuis le roc jusqu’au sable et à l’argile, éléments dans lesquels il se décompose ; et de là, en remontant et traversant les végétaux et les animaux pour arriver aux sociétés humaines.


§ 12. — Idée erronée, suivant laquelle les sociétés tendent naturellement à passer par diverses formes, aboutissant toujours à la mort.[modifier]

Il n’existe pas de raison pour qu’une société quelconque n’arrive pas à devenir plus prospère, de siècle en siècle.


Comme en vertu d’une grande loi mathématique, il est nécessaire, que lorsque plusieurs forces se combinent pour produire un résultat donné, chacune d’elles soit étudiée isolément et traitée comme s’il n’en existait aucune autre, telle a été précisément la marche que nous avons adoptée plus haut. Nous savons que l’homme tend à augmenter en quantité et dans son pouvoir sur la nature, et que chaque progrès fait successivement, dans la route qu’il poursuit vers la science et le pouvoir, n’est que le prélude de progrès nouveaux et plus considérables, qui lui permettront d’obtenir de plus grandes quantités de subsistances et.de vêtements, plus de livres et de journaux et un abri plus confortable, au prix de moindres efforts musculaires. On constate cependant qu’en dépit de cette tendance, il existe diverses sociétés où la population et la richesse décroissent constamment ; tandis que parmi celles qui sont en progrès, il n’en existe pas deux où le degré de progrès soit le même. Dans quelques parties de la terre, les lieux qui jadis étaient occupés par d’immenses agglomérations d’individus, sont aujourd’hui complètement abandonnés ; tandis qu’en d’autres la malheureuse portion restante vit dans un état de pauvreté, de misère et d’esclavage, bien qu’elle cultive les mêmes terres qui, autrefois, nourrissaient des milliers d’individus riches et vivant dans la prospérité ; et de là l’on s’est hâté de conclure que les sociétés ont une tendance naturelle à traverser, successivement, les diverses formes de l’existence qui aboutissent à la mort physique et morale ; mais assurément les choses ne se passent pas ainsi en réalité. Il n’y a aucun motif naturel pour qu’une société quelconque ne réussisse pas à devenir plus prospère d’année en année ; et lorsque cela n’a pas eu lieu, ça a été la conséquence de causes perturbatrices dont chacune a besoin d’être étudiée isolément, si l’on veut comprendre jusqu’à quel point elle a tendu à produire l’état de choses existant ; mais préalablement à cette étude, il est nécessaire que nous comprenions quelle serait la marche des choses, si de pareilles causes n’existaient pas. Le médecin, bien qu’on ne lui demande pas de traiter l’individu qui jouit d’une parfaite santé, commence invariablement ses études par constater quelle est l’action naturelle de l’organisation ; cela fait, il se sent capable de se livrer à l’examen des causes perturbatrices, par suite desquelles la santé et la vie sont constamment détruites. La physiologie est le préliminaire indispensable de la pathologie, et cela est aussi vrai de la science médicale que de la science sociale.


Maintenant que nous avons complété l’étude de la physiologie de la société, en montrant ses progrès vers une forme naturelle et stable, nous consacrerons les chapitres suivants à sa pathologie, dans le but de constater quelles ont été les causes du déclin et de la chute des diverses sociétés qui ont péri ; et en même temps pourquoi le degré de progrès est si profondément différent, dans les sociétés qui existent aujourd’hui.


§ 13. — Caractère antichrétien de l’économie politique moderne.[modifier]

La théorie de M. Ricardo conduit à des résultats directement contraires, en prouvant que l’homme doit devenir de plus en plus l’esclave de la nature et de ses semblables.


La théorie de Ricardo, relative à l’occupation de la terre, conduit à des résultats complètement contraires à ceux que nous avons retracés plus haut. Si l’on commence l’œuvre de la culture sur les sols les plus fertiles, qui sont toujours ceux des vallées, il suit de là qu’à mesure que les individus deviennent plus nombreux, ils doivent se disperser, gravissant les hauteurs, ou cherchant en d’autres cantons des vallées où les terrains riches soient demeurés jusqu’à ce jour sans appropriation. La dispersion amenant avec elle un plus grand besoin d’avoir recours aux services du soldat, du marin et du trafiquant, est accompagnée d’un accroissement constant de possibilité, pour ceux qui ont approprié la terre, de demander un payement en retour de la jouissance qu’ils concèdent, et c’est ainsi qu’il se produit un accroissement constant dans les proportions et dans l’importance des classes qui vivent en vertu de l’exercice de la puissance d’appropriation. La centralisation se développe conséquemment, et son développement est en raison directe de la diminution du pouvoir de l’individu de satisfaire son désir naturel qui le porte à l’association avec ses semblables, et à ce développement de ses facultés qui le rend apte à l’association, et lui permet d’obtenir un empire plus étendu sur les forces merveilleuses de la nature. Le plus grand nombre d’individus, dans ce cas, deviennent, d’année en année et de plus en plus, les esclaves de la nature et de leurs semblables ; et cela a lieu également en vertu de ce qui (s’il faut en croire M. Ricardo et ses successeurs) est une grande loi établie par le Créateur pour le gouvernement de l’espèce humaine.


S’il en était ainsi, la société prendrait une forme directement opposée à celle que nous présentons ici, — celle d’une pyramide renversée, — tout accroissement dans la population et la richesse étant indiqué par une irrégularité et une instabilité croissantes, avec une détérioration correspondante dans la condition de l’individu. Cependant l’ordre ayant été la première loi du ciel, il est difficile de comprendre comment une loi semblable à celle qu’annonce M. Ricardo pourrait venir à sa suite, et le simple fait que cette loi produirait un pareil désordre, semblerait une raison suffisante de douter de sa vérité, si même elle ne la faisait rejeter immédiatement. Il en est de même de la loi de Malthus, qui conduit inévitablement à la soumission du plus grand nombre à la volonté du plus petit, à la centralisation et à l’esclavage. Aucune loi semblable ne peut ou ne pourrait exister. Le Créateur n’en a établi aucune en vertu de laquelle la matière dût nécessairement revêtir sa forme la plus élevée, celle de l’homme, dans une proportion plus rapide que celle où cette matière tendait à revêtir ses formes plus humbles : celles des pommes de terre et des navets, des harengs et des huîtres nécessaires à la subsistance de l’homme. Le grand Architecte de l’univers n’a pas été un faiseur de bévues tel que l’économie politique moderne voudrait nous le représenter. Dans sa sagesse suprême, il n’avait pas besoin d’établir des catégories différentes de lois pour régir une matière identique. Dans sa justice souveraine, il était incapable d’en établir aucune qui pût être alléguée pour justifier la tyrannie et l’oppression. Dans son infinie miséricorde, il ne pouvait en créer aucune qui pût autoriser parmi les hommes ce manque de compassion pour leurs semblables, tel qu’il se montre maintenant chaque jour, dans des ouvrages d’économie politique moderne qui jouissent d’une grande autorité (4).


En parlant de la théorie de Ricardo, un éminent écrivain moderne assure à ses lecteurs « que cette loi générale de l’industrie » agricole est la plus importante proposition en économie politique ; » et que « si cette loi était différente, presque tous les phénomènes de la production et de la consommation de la richesse seraient autres qu’ils ne sont. » Ils seraient autres, sans doute, que ceux qui ont été décrits par les économistes mais non pas « autres que ce qu’ils sont réellement. » La loi qu’on suppose être vraie conduit à la glorification du trafic, cette occupation de l’individu qui tend le moins à développer l’intelligence de l’homme, et qui tend aussi le plus à endurcir le cœur pour les souffrances de ses semblables ; tandis que la loi réelle trouve son point le plus élevé, dans le développement de ce commerce de l’homme avec son semblable qui tend le plus à son progrès, comme être moral et intelligent, et à la formation de ce sentiment de responsabilité envers son Créateur, pour l’usage qu’il fait des facultés qu’il a reçues en don et de la richesse qu’il lui est permis d’acquérir. L’une des lois est antichrétienne dans toutes ses parties, tandis que l’autre, à chaque ligne, est en accord parfait avec la grande loi du christianisme, qui nous enseigne que nous devons faire aux autres ce que nous voudrions qu’ils nous fissent, et avec le sentiment qui inspire cette prière :


" Cette pitié que je montre envers mes semblables, cette pitié montre-la envers moi. »


CHAPITRE IX.

DE L’APPROPRIATION.[modifier]

§ 1. — La guerre et le trafic forment les traits caractéristiques des premières époques de la société:[modifier]

Le besoin des services du guerrier et du trafiquant diminue avec le développement de la richesse et de la population. Le progrès des sociétés, dans la voie de la richesse et de la puissance, est en raison directe de leur faculté de se passer des services de tous deux.


Dans la première période de la société, les hommes étant pauvres et dispersés sur un grand espace, il est nécessaire qu’ils soient toujours préparés à se défendre eux-mêmes. Tel a été le cas des premiers colons des États-Unis, tel est le cas de ceux qui aujourd’hui s’apprêtent à occuper les États de l’Oregon, de Washington et d’autres territoires de l’Ouest. Cette nécessité disparaissant avec l’accroissement de la population et l’accroissement de la puissance d’association qui en résulte, les hommes peuvent poursuivre leurs travaux d’une manière plus continue, affranchis désormais de la crainte de voir leurs champs ravagés, leurs maisons et leurs instruments détruits, leurs femmes et leurs enfants massacrés sous leurs yeux ; et c’est alors que la production s’accroît rapidement, avec une tendance plus prononcée vers le développement de l’individualité, ainsi que vers le progrès physique, moral et social.


Dans cette période, les services du trafiquant sont également une des nécessités de la vie. N’ayant que peu à échanger, les colons disséminés saluent l’arrivée du colporteur, qui reçoit d’eux le surplus de leurs produits contre des souliers, des couvertures, des chaudrons, des scies ou des gants. Ici cependant nous voyons une série d’opérations semblables à celles que nous avons observées par rapport aux mesures prises pour la défense personnelle ; le besoin des services du soldat et du trafiquant diminue, à mesure que les fabricants de souliers, de couvertures, de chaudrons et de gants, viennent prendre place dans la colonie ; et l’on voit cette diminution, à chacun de ses degrés, coïncider avec un accroissement dans la continuité de l’effort, dans le développement des facultés individuelles, et dans la puissance de la communauté dont les individus font partie.


La diminution des besoins étant accompagnée d’une diminution dans l’effort exigé pour leur satisfaction, chaque pas successif dans la direction qui a été indiquée ci-dessus, est accompagné d’une décroissance dans la proportion des travaux de la communauté nécessaires à l’œuvre de la défense personnelle, ou à celle du trafic ou des transports. Plus cette proportion est faible, plus doit être considérable, naturellement, celle des travaux qui peuvent être appliqués à l’œuvre de la culture, en même tennis que la puissance d’association augmente et que le commerce se développe. Les deux nécessités que nous venons de retracer formant les obstacles les plus importants qui s’opposent à la satisfaction du premier et du plus vif désir de l’homme, il en résulte que plus ceux-ci pourront être écartés, plus la sécurité de sa personne et de sa propriété deviendra complète, plus aussi son travail deviendra productif, moins sera grande la valeur de tous les objets nécessaires à sa consommation ; et plus grand doit être son pouvoir d’accumuler la richesse. La vérité de ce principe devient évidente, par la satisfaction qu’éprouvent en tout lieu les membres d’une communauté, lorsque par une cause quelconque, ces nécessités sont ou amoindries, ou annihilées ; et la puissance de l’association pour les entreprises pacifiques s’en accroît d’autant.


Cette appréciation ne doit cependant pas s’étendre à ceux qui tirent profit du pouvoir qu’ils exercent sur leurs semblables, soit comme hommes de guerre, soit comme hommes d’État ou trafiquants. Le soldat, cherchant le pillage pour lequel il est toujours prêt à risquer sa vie, a peut-être approprié de vastes terrains qui ont besoin d’esclaves pour leur culture ; ou bien d’autres individus sont disposés à acheter les prisonniers qu’il peut faire. Le trafiquant, de son côté, qui profite de l’irrégularité des communications en temps de guerre, achète des hommes et des marchandises, dans les lieux et au moment où ils sont à bon marché, et les revend dans les lieux et au moment où ils sont chers. Tous cherchent à centraliser dans leurs mains l’autorité exercée sur ceux qui les entourent, le soldat, en monopolisant le pouvoir de lever les impôts, le grand propriétaire terrien, les produits que lui fournit le travail de ses esclaves ; et le trafiquant, désirant accaparer partout à son profit l’achat et la rente de ces produits, de manière à imposer les prix, auxquels il entend les acheter ou les vendre. Ce sont tous des intermédiaires faisant obstacle à l’association, et qui s’opposent à toute relation continue entre les individus qui produisent et ceux qui ont besoin de consommer. Les progrès d’une société vers la richesse et la puissance étant en raison directe de la combinaison des efforts parmi les membres qui la composent, il s’ensuit que l’avancement, vers l’un ou l’autre de ces biens, doit être en proportion des moyens qu’ils ont de se passer des services de l’homme politique, du soldat, du propriétaire d’esclaves et du trafiquant, de cette classe qui subsiste en vertu du simple acte de l’appropriation. Cependant chaque mouvement dans cette direction tendant à une diminution de leur pouvoir, le soldat, le trafiquant et l’homme politique, se liguent partout pour assujettir le peuple, ainsi qu’on l’a vu à Athènes ou à Rome, et qu’on peut l’observer aujourd’hui dans tous les pays de l’Europe et de l’Amérique. L’histoire du monde n’est qu’un monument des efforts de la minorité pour taxer la majorité, et des efforts de cette dernière pour échapper à cette taxe. Toutefois le succès ne s’accomplit que lentement et péniblement, à raison du pouvoir que possèdent ceux qui vivent de l’appropriation, de se réunir dans les villes, tandis que ceux qui contribuent à former les revenus des premiers sont dispersés dans tout le pays.


§ 2. — Les rapports intimes entre la guerre et le trafic se manifestent à chaque page de l’histoire.[modifier]

Leur tendance à la centralisation. Leur puissance diminue avec le développement du commerce.


A chaque page de l’histoire, on aperçoit la liaison intime qui existe entre la guerre et le trafic. Les Ismaélites dont le bras était dirigé contre tout homme, tandis que celui de tout individu était dirigé contre eux, faisaient un vaste trafic d’esclaves et de marchandises de toute espèce. Les Phéniciens, les Cariens, et les Tyriens se faisant tantôt flibustiers, tantôt trafiquants, selon que leurs intérêts l’exigeaient, étaient toujours disposés à adopter toutes les mesures propres à accroître leur monopole à l’intérieur, en augmentant le nombre de leurs esclaves, ou leurs monopoles au dehors, en empêchant d’autres individus d’intervenir dans le trafic qu’ils entretenaient eux-mêmes avec des individus éloignés les uns des autres. Les poënaes d’Homère nous montrent Ménélas se vantant de ses pirateries et du butin qu’il en avait recueilli; ils nous offrent le sage Ulysse, comme ne se sentant nullement atteint dans son honneur, lorsqu’on lui demande s’il est venu en qualité de trafiquant ou de pirate. Si nous tournons ensuite nos regards sur une période de civilisation correspondante dans l’histoire de l’Europe moderne, nous trouvons les Norvégiens, rois de la mer, ainsi que leurs sujets, s’occupant tantôt de recueillir des richesses (c’est ainsi qu’ils appellent naïvement leurs brigandages sur mer et sur terre), tantôt de transporter des produits d’un pays à un autre, ces deux occupations étant tenues en aussi haute estime l’une que l’autre:enfin la même liaison entre toutes deux apparaît encore dans les histoires de Hawkins, de Drake et de Cavendish, dans celle du trafic des esclaves, depuis son origine jusqu’à sa cessation (1) ; dans celle des boucaniers et des colonies des Indes occidentales ; dans les guerres des Français et des Anglais en Amérique, aux Indes occidentales et orientales ; dans la fermeture de l’Escaut, dans les guerres de l’Espagne et de l’Angleterre, dans les blocus sur le papier résultant des guerres de la révolution française, dans l’occupation de Gibraltar, transformé en dépôt de contrebande (2), dans les dernières guerres de l’Inde, et particulièrement dans celle entreprise tout récemment contre les Birmans, et dont l’origine avait été la réclamation d’on commerçant, s’élevant à quelques centaines de livres sterling (3), dans la guerre de Chine, au sujet de l’opium, dans la manière dont les guerres de l’Inde sont provoquées en ce pays, dans la récente démonstration belliqueuse que nous avons faite contre le Japon, pour contraindre ce pays à accepter les bienfaits qui devaient suivre la résurrection de son commerce ; dans les procédés de la France aux îles Sandwich et aux îles Marquises; et enfin, bien que ce ne soit pas l’exemple le moins important, dans le maintien de la guerre à la propriété maritime privée, ainsi qu’on l’a vu récemment dans la Baltique et la mer Noire, par la capture de tant de navires sans défense, appartenant à des hommes qui ne prenaient à cette guerre d’autre part que celle résultant de ce fait:d’avoir été contraints de payer des impôts pour subvenir aux dépenses qu’elle entraîne.


La guerre et le trafic, recherchant toujours le monopole du pouvoir, tendent invariablement vers la centralisation. L’entretien des soldats et des marins, des généraux et des amiraux, exige l’établissement de contributions, dont les produits doivent chercher un point central avant qu’ils ne soient distribués ; et leur distribution provoque nécessairement la réunion de multitudes d’individus, comptant sur la Providence, et jaloux de s’assurer leur part, ainsi que le montre l’exemple d’Athènes et de Rome, et qu’on le voit de nos jours à Paris et à Londres, à New-York et à Washington. La cité croissante devient, d’année en année, un lieu où le trafic des marchandises, ou celui des principes, peut se faire avec avantage ; et plus la cité s’agrandit, plus la tendance vers la centralisation s’accroît rapidement, chaque augmentation d’impôt tendant à diminuer le pouvoir des associations salutaires dans les districts qui payent les contributions, et à augmenter le mouvement maladif dans la capitale qui les reçoit.


A chaque nouvel accroissement de l’attraction centralisatrice, la société tend à prendre une forme tout à fait contraire à celle qui est naturelle ; cette forme devient de plus en plus celle d’une pyramide renversée ; et voilà comment, dans toute communauté sociale, qui repose sur la puissance d’appropriation, et non sur la puissance de production, qui a ralenti dans son propre sein la rapidité du mouvement, en même temps qu’elle s’efforce d’en faire autant chez ses voisins, arrive une période de splendeur et de force apparente, mais de faiblesse en réalité, suivie de décadence sinon de mort. En enrichissant la minorité, la centralisation appauvrit la masse de la population ; en même temps qu’elle permet à la première d’élever des palais et des temples, d’ouvrir des parcs, d’entretenir des armées, et, pour ainsi dire, de créer de nouveau des villes, elle force la seconde à chercher un refuge dans les plus misérables demeures, et crée ainsi une population toujours prête à vendre ses services au plus offrant, quelque sacrifice qu’il en puisse coûter à sa conscience. A chaque pas dans cette direction, la machine sociale devient moins stable et moins sûre, et tend de plus en plus à s’écrouler, jusqu’à ce qu’enfin elle tombe, entraînant sous ses ruines ceux qui avaient le plus espéré profiter d’un état de choses qu’ils avaient travaillé à produire. C’est ce qui est arrivé, même de nos jours, à l’égard de Napoléon et de Louis-Philippe, qui n’étaient cependant que des types de leur classe, de celle qui profite de son pouvoir sur les autres hommes, leurs semblables, et cherche à se distinguer dans les rôles de guerriers, d’hommes d’État et de trafiquants.


Plus la puissance d’association est parfaite, c’est-à-dire plus l’organisation de la société est élevée, et le développement de l’individualité, parmi ses membres, complet, plus aussi ces individus tendent à occuper leur place naturelle, celle d’instruments dont la société doit se servir, et plus encore la société tend à prendre sa forme naturelle, tandis qu’augmente à chaque instant sa force de résistance à tout empiétement sur ses droits et sa vitalité. Tout ce qui tend à diminuer la puissance d’association et à empêcher le développement de l’individualité, produit l’effet inverse, en faisant de la société l’instrument de ces individus ; la centralisation, l’esclavage et la mort marchent toujours de conserve dans le monde moral comme dans le monde physique (4).


Par suite de ce fait, que la politique d’Athènes, de Rome et d’autres sociétés anciennes et modernes, tendait directement à produire ce dernier état de choses, on a vu se produire, dans un grand nombre d’entre elles, une situation qui a fait croire, avec quelque ombre de vérité, que les sociétés, ainsi que les hommes et les arbres, ont leur période de croissance et de déclin, et aboutissent, naturellement et nécessairement, à la mort. Après un rapide examen du but poursuivi par quelques-unes des principales nations du globe, le lecteur sera peut-être en mesure de décider jusqu’à quel point cette assertion est vraie.


§ 3. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire de l’Attique.[modifier]

Dans la première période de l’histoire grecque, nous trouvons le peuple de l’Attique divisé en plusieurs petites tribus indépendantes, puis, à la fin, se réunissant sous Thésée, à l’époque où Athènes devint la capitale du royaume. Les tribus de la Béotie s’associèrent pareillement avec Thèbes, et les petits États de la Phocide s’unirent, à leur exemple. La tendance à l’association, qui s’était ainsi manifestée au sein des divers États, se montra bientôt dans les affaires de la Grèce en général, dans l’institution du conseil des amphictyons, des jeux olympiques, etc.


Pendant une longue période, l’histoire d’Athènes nous apparaît, pour ainsi dire, vide d’événements, à raison de ses progrès calmes et pacifiques. Cette ville a quelquefois des démêlés avec ses voisins ; mais la tendance à l’association étant très-développée, « la paix était la condition habituelle et régulière de leurs rapports réciproques. » La paix amena avec elle un accroissement de population et de richesse si constant, que, longtemps avant l’époque de Solon, les individus livrés au commerce et aux arts mécaniques, formaient un corps riche et intelligent, tandis que, dans tout le reste de l’État, le travail et l’industrie étaient consacrés au développement des trésors cachés au sein de la terre. La faculté de s’associer et l’habitude de l’association augmentèrent constamment, avec ce développement continu de l’individualité, auquel Athènes est redevable de sa place éminente dans l’histoire de l’humanité.


Sous l’empire de la législation de Solon, la masse entière des citoyens exerçait le droit de vote dans les assemblées populaires ; mais tous n’étaient pas également éligibles aux charges de l’État. D’un autre côté, tous n’étaient pas, au même degré, soumis aux impôts nécessaires pour l’entretien du gouvernement ; les plus lourdes contributions se prélevaient sur la première classe, éligible aux plus hautes fonctions ; ces contributions diminuaient en descendant dans les autres classes, jusqu’à ce qu’elles atteignissent la quatrième, laquelle en était exempte, de même qu’elle était exclue de la magistrature ; et nous trouvons ici la plus équitable répartition des droits et des charges que l’on puisse signaler dans l’histoire du monde. Partout ailleurs la minorité a monopolisé les emplois, en même temps qu’elle levait des impôts sur la majorité, pour subvenir à son propre entretien ; tandis qu’ici le petit nombre de ceux qui étaient en possession des emplois publics payait les contributions, et la majorité, qui était exclue des premières, se trouvait elle-même entièrement affranchie du payement des dernières.


Dans le siècle qui suit l’établissement de cette organisation, nous voyons l’Attique jouissant d’une paix générale, et croissant par degrés en richesse et en population. Vers la fin de ce siècle, nous trouvons l’État divisé en une centaine de circonscriptions territoriales, dont chacune a son assemblée locale et sa magistrature, chargées de régler les affaires particulières à la localité ; et c’est ainsi que fut constitué un système plus complètement en harmonie avec les grandes lois physiques auxquelles nous avons fait allusion jusqu’à présent, qu’aucun de ceux que le monde eût encore vus, avant la formation définitive des provinces qui composent aujourd’hui les États-Unis. L’action bienfaisante de la paix se révéla encore davantage à cette époque dans ce fait, que le nombre des commettants fut augmenté par l’admission de nombreux esclaves au droit de bourgeoisie, et d’un grand nombre d’étrangers aux droits de cité.


A partir de la première invasion des Perses qui finit avec la bataille de Marathon, et de l’occupation postérieure de l’Attique par les troupes de Xerxès, il se produisit un changement complet. Les champs avaient été dévastés, les maisons, les bestiaux, les instruments de culture avaient été détruits, et la population avait diminué considérablement. Dès lors nous voyons les Athéniens passer, de l’état d’une démocratie pacifique, où chacun s’occupait à l’intérieur d’associer ses efforts à ceux de ses concitoyens, à celui d’une aristocratie militaire s’efforçant d’entraver l’association au dehors, et se servant de cette puissance perturbatrice comme d’un moyen de s’enrichir. Après avoir amassé des richesses par leurs extorsions et leurs rapines, Cimon et Thémistocle furent en état de s’assurer les services de milliers de misérables dépendant de leur puissance, et qui se montraient dans les rues suivant avec empressement ceux que la guerre venait de rendre leurs maîtres. La pauvreté engendra la soif du pillage, et l’espoir du pillage permit de compléter facilement une armée de terre et d’armer des navires, et bientôt l’armée et la flotte furent employées à soumettre des États et des villes qui, jusqu’alors, avaient été regardés comme des égaux ou des alliés. Ils succombèrent successivement, et le butin acquis par de tels moyens provoqua le désir de nouvelles rapines, en même temps que s’accroissait constamment le pouvoir de satisfaire la convoitise. Athènes était alors devenue la dominatrice des mers, et elle ne permettait à aucun État, ainsi que nous l’apprend Xénophon, de faire le commerce avec un peuple éloigné, s’il ne se soumettait complètement à son impérieuse volonté.


«   C’est de cette volonté, continue-t-il, que dépend l’exportation de l’excédant des produits de toutes les nations. » Et pour être en état de l’exercer d’une façon tout à fait absolue, nous la voyons ensuite amener ses alliés, par persuasion ou par force, à s’exonérer du service personnel, moyennant des contributions en argent, grâce auxquelles presque toute la population athénienne fut retenue au service de l’État.


La guerre étant devenue alors l’occupation d’Athènes, on voit ses armées répandues en tout lieu, en Égypte et dans le Péloponnèse, à Mégare et à Égine ; et pour être en état d’entretenir ces armées, elle s’empare du trésor public qui est transporté dans la grande cité centrale. Puis nous voyons s’accroître le tribut élevé sur les alliés, qui sont forcés de payer des droits sur toutes les marchandises importées et exportées ; la perception de ces droits est affermée à des individus qui trouvent, dans toute entrave apportée au mouvement social, le moyen d’augmenter leur fortune. De plus, Athènes se déclare elle-même Cour en dernier ressort pour toutes les affaires criminelles et pour la plupart des affaires civiles ; et maintenant la ville étant encombrée de demandeurs en justice, les individus qui forment sa population deviennent des juges toujours prêts à vendre leurs arrêts au plus offrant. Les États eux-mêmes jugent nécessaire d’employer des agents au sein de la cité, et de distribuer des présents, dans l’espoir d’acheter ainsi une protection contre les exigences de l’État souverain.


A chaque pas fait dans cette direction, la minorité s’enrichit, tandis que la majorité s’appauvrit de plus en plus. On élève des temples, et la splendeur de la ville s’accroît chaque jour. On construit des théâtres, où les Athéniens peuvent gratuitement satisfaire leurs goûts ; mais le droit de vivre ainsi du travail d’autrui étant, à cette heure, regardé comme un privilège dont la jouissance doit être réservée au petit nombre, on procède à une enquête sur les titres au droit de cité ; et par suite, l’exclusion ne va pas à moins de cinq mille individus, qui tous sont vendus comme esclaves. A chaque accroissement de splendeur, nous constatons un accroissement d’indigence, et la nécessité plus impérieuse de transporter une partie de la population, qui doit prendre possession de terres éloignées pour y exercer sur les anciens colons, la même domination que les riches ont appris à exercer à l’intérieur. Le peuple, dont le temps est aujourd’hui complètement employé au maniement des affaires publiques, veut bientôt être payé aux frais du trésor public, et la pauvreté est devenue si générale, qu’une obole, monnaie valant trois cents (15 centimes) est devenue un objet de convoitise comme indemnité pour le service journalier dans les tribunaux.


La tyrannie et la rapacité se montrant partout et amenant partout une décadence du commerce entre les individus et les États, donnent lieu bientôt à la guerre du Péloponnèse qui se termine par la soumission de l’Attique au pouvoir des Trente tyrans. La propriété privée est alors confisquée, en grande partie, au profit du public ; et pour s’assurer les services du pauvre dans l’œuvre de spoliation des riches, il est alloué une rémunération triple à ceux qui assistent aux assemblées générales. Les impôts s’accroissent, et à mesure qu’ils deviennent plus considérables, les encouragements à un travail honnête s’affaiblissent d’une manière aussi continue. La population, pour nous servir de l’expression moderne, devient surabondante ; et comme l’homme diminue de valeur, nous voyons s’accroître la soif du pillage et la facilité de se procurer des troupes à l’aide desquelles on peut se l’assurer. La licence et la dissipation deviennent universelles, et les villes sont partout livrées aux déprédations d’hommes stipendiés, toujours prêts à vendre leurs services au plus offrant. Le commandement militaire est brigué comme la seule voie qui conduise à la fortune ; et les richesses ainsi acquises sont dépensées en présents, an peuple, grâce auxquels on s’assure ses votes. De nouvelles oppressions amènent ensuite la guerre sociale, qui entraîne avec elle l’extermination de la population mâle, la vente des femmes et des enfants comme esclaves, et la confiscation de tous leurs biens ; et c’est ainsi que désormais nous pouvons suivre le peuple de l’Attique s’épuisant en efforts pour arrêter la marche des autres peuples, jusqu’à ce qu’enfin il ne soit plus, lui-même, qu’un pur instrument entre les mains de Philippe de Macédoine, d’où il passe successivement entre celles d’Alexandre et de ses lieutenants.


Il est partout visible qu’à partir des guerres persiques, le but des Athéniens a été d’obtenir le monopole du pouvoir, et celui du commerce, comme moyen de s’assurer la jouissance du pouvoir. Plus la ville et son port devenaient l’entrepôt central, plus Athènes pouvait dominer ceux qui dépendaient d’elle, comme d’une place où leurs échanges pouvaient avoir lieu. Elle chassait donc de l’Océan, non seulement les peuples avec lesquels elle était en guerre, mais les bâtiments neutres étaient constamment saisis et retenus par elle, au mépris de la loi ; et ce n’était, qu’avec des difficultés infinies, que les navires et les marchandises ainsi retenus pouvaient être arrachés aux mains des ravisseurs. En lisant l’histoire des procédés de la Maîtresse des Mers de cette époque et celle de ses tribunaux des prises, on ne peut guère éviter d’être frappé de la ressemblance qu’offrent ces procédés avec ceux des temps modernes, à l’époque où les mers étaient balayées des neutres, en vertu du Règlement en 56 articles, des blocus sur le papier, et des Ordonnances rendues en conseil. A chaque pas dans cette direction, correspondait une tendance plus grande à recourir aux embargos et aux prohibitions qui frappaient les relations internationales ; prohibitions qui ne contribuèrent pas peu à amener la guerre du Péloponnèse. Toutes ces mesures tendaient à ralentir le mouvement de la société au dehors ; mais en même temps à produire un amoindrissement dans la puissance d’association volontaire à l’intérieur ; et cet amoindrissement ne fit qu’augmenter, d’année en année, jusqu’à ce qu’un jour cette république jadis si fière, après avoir passé d’abord entre les mains des rois de Macédoine et des proconsuls de Horne, n’est plus représentée que par des troupes d’esclaves ; tandis qu’Atticus restait, pour ainsi dire, le seul propriétaire et le seul améliorateur d’un pays qui, à une époque plus heureuse, avait donné la nourriture et le vêtement, la prospérité et le bonheur à des millions d’individus libres et industrieux.


§ 4. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire de Sparte.[modifier]

Commençant nécessairement l’œuvre de la culture sur les sols les plus pauvres, Sparte ne s’étendit jamais au-delà; et ce fut par la raison que ses institutions étaient basées sur cette idée : empêcher toute association volontaire et ne donner aucun encouragement au commerce, sous quelque forme qu’il se produisît. Dans cette république, l’homme n’était envisagé que comme une machine ou un instrument, formant une partie constitutive d’un être imaginaire appelé l’État ; à l’orgueil de cet être, à ses rancunes, ainsi qu’à sa vengeance, les individus étaient contraints de faire le sacrifice de tous leurs sentiments et de toutes leurs affections. Si le Spartiate ne se mariait pas, il était passible de certaines peines ; et s’il se mariait, on entourait de difficultés ses relations avec sa femme, dans l’espoir de stimuler les appétits sexuels et de favoriser ainsi le développement de la population. Les enfants appartenant à l’État, les parents ne pouvaient exercer aucune espèce de contrôle sur leur éducation physique, morale ou intellectuelle. Le foyer domestique (le home) n’existait pas ; car non-seulement les parents étaient privés de la société de leurs enfants, mais ils n’avaient même pas la liberté de prendre leurs repas en particulier. Les citoyens ne pouvaient ni acheter, ni vendre ; et il leur était interdit de se servir, pour aucun usage, des métaux les plus utiles, l’or et l’argent. Ils ne pouvaient ni cultiver les sciences, ni se livrer à leur goût pour la musique ; en même temps on leur défendait absolument toute espèce de divertissement théâtral. Les tendances d’un pareil système se trouvant ainsi en opposition avec le développement des facultés individuelles, la richesse ne pouvait se développer, et les Spartiates eux-mêmes ne purent s’élever au-delà des arts les plus primitifs et les plus grossiers, ceux qui concernent l’appropriation de la propriété d’autrui ; et c’est pour cela, qu’engagés dans des guerres continuelles, ils se montrèrent toujours prêts à se vendre au plus offrant. L’histoire de la république spartiate, pauvre et avide, perfide et tyrannique, n’est qu’un long récit du développement de l’inégalité, et des obstacles constamment apportés au mouvement de la société, jusqu’à ce qu’enfin le territoire de Sparte passe sous l’empire de quelques propriétaires environnés d’une multitude d’esclaves ; c’est le prélude de l’anéantissement d’une nation qui ne lègue à la postérité que le souvenir de son avarice et de ses crimes.


§ 5. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire de Carthage.[modifier]

L’histoire de Carthage n’est guère que le récit de guerres entreprises dans le but de monopoliser le trafic, et qui eurent pour principaux théâtres la Corse et la Sardaigne, la Sicile et l’Espagne. Elle dut s’assurer des colonies auxquelles étaient interdites toutes relations avec le reste du monde, si ce n’est par l’intermédiaire des marchands et des navires carthaginois ; et les colons fournissaient, eux-mêmes, au trésor de la métropole les moyens de développer le système dont ils avaient à souffrir ; dans les lieux où l’on ne pouvait établir de colonies, tous les mouvements du trafiquant étaient enveloppés du secret le plus rigoureux, le monopole étant le but qu’on se proposait ; et partout l’on avait recours, sans scrupule, aux moyens les moins délicats pour en assurer le maintien. Ne pouvant supporter de rivaux, les Carthaginois tenaient caché, comme un secret d’État, tout ce qui se rattachait au commerce de caravane, en même temps qu’ils étaient toujours prêts à autoriser les pirates qui voulaient capturer les navires de leurs voisins. Les monopoles remplissaient le trésor public, et la faculté de disposer de ses revenus assurait la puissance à une aristocratie qui faisait, du trafic, son premier et principal objet ; et pour s’assurer l’exercice de cette puissance, elle soudoyait les barbares de tous les pays, depuis le sud du Sahara jusqu’au nord de la Gaule. La splendeur de la ville s’accrut considérablement ; mais, ainsi qu’il arrive en pareil cas, où la faiblesse réelle est en raison de la force apparente, le jour de l’épreuve fit voir que les fondements de l’édifice social avaient été établis non sur le roc, mais sur de la poussière d’or et de sable ; et Carthage périt, ne laissant après elle qu’une nouvelle preuve fournie par son histoire, de la vérité de cette sentence : Que ceux qui vivent de l’épée doivent périr par l’épée.


§ 6. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire de Rome.[modifier]

Au temps de Numa et de Servius Tullius, le peuple romain cultivait un sol fertile ; et la Campanie était couverte de villes, ayant chacune une existence indépendante et constituant, chacune, un centre local vers lequel gravitait la population du territoire environnant. Sous les Tarquins, leurs successeurs, un changement se manifeste ; et depuis ce moment jusqu’à la chute de l’empire, on voit que Rome a consacré sans relâche toutes ses forces à empêcher toute association pacifique entre ses voisins, à s’approprier leurs biens et à centraliser tout le pouvoir dans l’enceinte de ses murailles. La splendeur de la capitale allait croissant ; mais avec ce développement arrivait un déclin correspondant dans la condition du peuple, jusqu’au moment où nous voyons enfin celui-ci réduit à la misère et dépendant de distributions journalières d’aliments, tribut levé pour son entretien sur des provinces éloignées ; et, sous ce rapport, l’histoire de Rome n’est que la répétition de celle d’Athènes, sur une plus grande échelle. Dans la ville et hors de la ville s’élèvent des palais ; mais à chaque pas fait dans cette direction nous voyons se manifester parmi le peuple, un affaiblissement dans la puissance d’association volontaire. La terre qui autrefois faisait vivre des milliers de petits propriétaires est bientôt abandonnée ; ou lorsqu’elle est quelque peu cultivée, elle l’est par des esclaves ; et plus la population de la campagne est asservie, plus devient impérieuse la nécessité de faire des distributions publiques dans la ville, où affluent tous les individus qui cherchent à vivre de pillage. Panem et circenses, une nourriture gratuite, et des exhibitions également gratuites de combats de gladiateurs, ou d’autres combats d’une férocité brutale, voilà ce qui forme maintenant l’unique bill des droits d’une populace dégradée ! La ville prend des accroissements, d’âge en âge, en même temps qu’un déclin correspondant se révèle dans le mouvement de la société qui constitue le commerce. La dépopulation et la pauvreté se répandent, de l’Italie, en Sicile et en Grèce, en deçà et au-delà de la Gaule, en Asie et en Afrique, jusqu’à ce qu’enfin frappé au cœur, l’empire périt après une existence de près d’un millier d’années, pendant lesquelles il avait offert le modèle de l’avidité, de l’improbité et de la déloyauté ; et dans toute cette période, à peine voit-on surgir une douzaine d’hommes dont les noms soient arrivés jusqu’à la postérité avec une réputation sans tache.


Les trafiquants, les gladiateurs et les bouffons étaient regardés chez les Romains comme appartenant à la même classe ; et cependant l’histoire romaine n’est que le récit des opérations des trafiquants sur la plus grande échelle. Pendant les siècles qui ont suivi l’expulsion des Tarquins et l’établissement du pouvoir aristocratique, nous assistons à une guerre perpétuelle entre les débiteurs plébéiens, appauvris par l’altération constante de la loi au profit des riches et des nobles, et les créanciers patriciens, possédant des cachots particuliers où ils renfermaient des hommes dont l’unique crime était l’impuissance de payer leurs dettes. Plus tard nous trouvons Rome remplie de Chevaliers, accoutumés à s’interposer comme intermédiaires entre ceux qui avaient des impôts à payer et ceux qui avaient à les recevoir, achetant le droit de percevoir l’impôt au meilleur marché, et le vendant le plus cher possible, payant au receveur la plus petite somme, et tirant, du malheureux qui payait la taxe, la plus forte somme qu’il pût fournir. Scipion trafiqua de sa conscience en pillant le trésor public, et lorsqu’on le somma de rendre ses comptes, il convoqua l’assemblée pour se rendre au temple et y rendre grâces aux dieux des victoires qui l’avaient enrichi (5). Verrès en Sicile et Fonteius en Gaule, n’étaient que des trafiquants. Brutus prêtait de l’argent à quatre pour cent par mois, et César aurait probablement payé un intérêt encore plus élevé pour les millions qu’il avait empruntés, s’il eût réussi à monter sur le trône impérial. Tous faisaient le trafic des esclaves, se réservant le monopole des produits du travail de ces malheureux soumis à leur pouvoir, et qu’ils traitaient de la façon la plus inhumaine.


§ 7. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire de Venise, de Pise et de Gènes.[modifier]

Si maintenant nous tournons nos regards vers Venise, nous assisterons à une succession non interrompue de guerres entreprises en vue du trafic, et qui tendaient constamment à centraliser le pouvoir entre les mains d’un petit nombre d’hommes que le hasard de la naissance ou de la fortune, avait placés à la tète de l’État pour le diriger. Démocratique, à l’origine, nous voyons son gouvernement devenir d’âge en âge plus aristocratique, jusqu’à ce qu’enfin nous arrivions à l’époque de la dissolution du Grand Conseil, mesure dirigée contre tous ceux qui n’en avaient pas encore fait partie (6). Elle fut suivie de l’établissement du fameux Conseil des Dix, dont les espions pénétraient dans toutes les maisons, dont les supplices pouvaient atteindre tout individu quelque élevé que fût son rang, et dont l’existence même était complètement incompatible avec rien qui pût se rapprocher de la liberté du commerce. Dans la suite de son histoire, nous trouvons toujours Venise cherchant à établir son trafic, an moyen de son intervention militaire pour entraver le mouvement des autres peuples, et conquérant des colonies qui seront administrées uniquement au profit de son aristocratie trafiquante, frappant d’impôts ses sujets éloignés au point de faire renaître constamment une suite de tentatives de révolutions, dont la répression exige des flottes et des armées considérables ; et de cette manière, élevant la classe qui vivait de l’appropriation du bien d’autrui, en même temps qu’elle empêchait tout mouvement tendant au développement de l’individualité, ou à l’extension des habitudes d’association. Toute son histoire n’est que celle de la monopolisation constamment croissante du trafic et de la centralisation du pouvoir ; et l’on en aperçoit les conséquences dans ce fait, qu’elle n’a jeté aucunes racines dans la terre ; et lorsque arriva le jour de l’épreuve, elle tomba ainsi que l’avaient fait Athènes, Carthage et Rome, et pour ainsi dire sans qu’il fût besoin de lui porter un coup.


Les histoires de Gênes et de Pise ne sont, comme celle de Venise, que celles d’une succession constante de guerres entreprises pour s’assurer le monopole du trafic et de la puissance ; et cette puissance ainsi acquise, l’expérience le prouva, fut aussi instable que celles d’Athènes et de Carthage.


§ 8. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire de la Hollande.[modifier]

L’histoire des premiers temps de la Hollande nous montre un peuple chez lequel l’habitude de l’association et le développement de l’individualité ont pris des accroissements rapides ; mais son histoire plus récente se fait remarquer, parmi celles de l’Europe moderne, par les manifestations qu’elle nous présente du désir de monopoliser le trafic ; par la résistance que ce désir provoqua à la fois en France et en Angleterre, par les guerres auxquelles la soif du trafic entraîna la Hollande, par l’épuisement qui résulta pour elle de ces guerres, et enfin par la preuve qu’elle nous fournit : que là où le trafic cesse d’être un instrument social, et arrive à être considéré comme l’objet pour le développement duquel on doit se servir de la société, il ne peut exister que peu de progrès physiques ou intellectuels. La terre qui autrefois donna au monde des hommes tels que Érasme, Spinosa, Jean de Witt et Guillaume d’Orange, aujourd’hui n’exerce pas la moindre influence par rapport aux lettres ou aux sciences, et très-peu même par rapport au trafic.


§ 9. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire du Portugal.[modifier]

Dans l’histoire du Portugal, nous trouvons une preuve frappante de la faiblesse des sociétés qui dépendent complètement du trafic, pour la prospérité dont elles peuvent jouir pendant un certain temps. La fin du XVe siècle vit le passage du Cap de Bonne-Espérance, et l’établissement de la puissance portugaise dans toute l’étendue de l’Inde, où la guerre était partout fomentée pour favoriser le trafic. Lisbonne se développant, grâce à des monopoles que l’on croyait s’être assurés, s’éleva promptement au premier rang parmi les cités de l’Europe ; mais là comme partout ailleurs, la puissance de la communauté sociale déclina, à mesure que la capitale s’accrut en étendue et en splendeur ; et avant qu’un autre siècle se fût écoulé, le Portugal lui-même devint une province espagnole.


§ 10. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire de l’Espagne.[modifier]

Si nous tournons ensuite nos regards vers l’Espagne, nous voyons que, par suite d’une longue série de guerres entre les divers prétendants au pouvoir, l’anarchie, dans la période immédiatement antérieure à la réunion des divers royaumes en 1474, avait atteint son apogée. Les châteaux des nobles étaient convertis en repaires de brigands ; repaires d’où ils s’élançaient pour piller les voyageurs, dont les dépouilles étaient ensuite vendues publiquement, en même temps qu’eux-mêmes étaient vendus comme esclaves chez les Maures. Les communications sur les grandes routes étaient partout suspendues, tandis qu’à l’intérieur des villes les nobles rivaux se faisaient des guerres particulières, attaquant les églises, et incendiant des maisons quelquefois par milliers. Au lieu de cinq établissements royaux pour frapper la monnaie, il n’y en avait pas alors moins de 150 particuliers ; et celle-ci arriva à un tel point de dépréciation que les denrées ordinaires nécessaires à la vie atteignirent un prix trois, quatre et même six fois plus élevé que leur valeur courante.


Comme il n’y avait plus aucune sécurité pour les individus ou les propriétés, le cultivateur, dépouillé de sa récolte et chassé de son champ, s’abandonna à l’oisiveté, ou bien eut recours au pillage comme au seul moyen de conserver la vie. Les famines dès lors devinrent fréquentes, et aux famines succédèrent des pestes dont les ravages s’étendirent au loin ; et c’est ainsi que le peuple se trouva réduit à la misère la plus hideuse, à mesure que ses maîtres nombreux devinrent capables d’acquérir la propriété et la puissance. Nous constatons cependant, à l’époque de la réunion de la Castille à l’Aragon, sous le règne de Ferdinand et Isabelle, un changement dans la condition et des souverains et du peuple ; partout les châteaux sont détruits et le pays est purgé des hordes de bandits dont il était infesté.


La sûreté des individus et des propriétés étant ainsi établie, et l’attention des souverains se portant alors sur la résurrection du commerce, les mesures restrictives à l’intérieur furent écartées et les étrangers furent invités à visiter les ports de l’Espagne. On construisit des routes et des ponts, des môles, des quais et des phares ; on creusa et on élargit des ports, dans le but de servir le développement considérable du trafic. Le droit de battre monnaie fut réservé aux établissements royaux, et des dispositions furent prises pour établir, dans toute l’étendue du royaume, un système uniforme de poids et mesures : On abolit de nombreux droits de péage et de nombreux monopoles, et l’alcavala, taxe levée sur les échanges, qui antérieurement était arbitraire, fut alors fixée à 10%.


L’habitude de l’association prenant alors un accroissement rapide, la marine marchande, à la fin du siècle, compta jusqu’à mille navires, et les fabriques de soieries et d’étoffes de laine de Tolède, donnèrent du travail à dix mille ouvriers. Ségovie fabriqua des draps fins, tandis que Grenade et Valence produisirent des soieries et des velours ; et Valladolid se fit remarquer par sa vaisselle d’un travail curieux et sa coutellerie fine, en même temps que les manufactures de Barcelone rivalisaient avec celles de Venise. La foire de Medina del Campo devint le grand marché pour les échanges de la Péninsule ; et les quais de Séville commencèrent à être encombrés de marchands, venus des parties de l’Europe les plus reculées. L’impulsion ainsi donnée se faisant bientôt ressentir dans les dispositions prises en vue de l’amélioration intellectuelle, on rouvrit d’anciennes écoles et on en créa de nouvelles ; dans toutes affluèrent de nombreux disciples, et elles donnèrent de l’emploi à plus de presses typographiques qu’il n’en existe en Espagne aujourd’hui.


L’union à l’intérieur donna cependant le pouvoir aux souverains qui, bien malheureusement, désiraient en faire usage pour détruire l’habitude de l’association au dehors, et pour concentrer entre leurs mains la direction des modes d’action et de pensée de leurs sujets. Des millions d’individus les plus industrieux du royaume, chez lesquels l’individualité était développée à un point alors inconnu dans toute autre partie de l’Europe, furent expulsés pour des différences de croyance ; et c’est ainsi que fut arrêté, en grande partie, le mouvement de la société qui commençait à se développer. Celui-ci, à son tour, tendit considérablement à faciliter le recrutement des armées que l’on devait employer à piller l’Italie et les Pays-Bas, le Mexique et le Pérou ; et plus la tendance à la dispersion fut prononcée, plus devint rapide la diminution dans la compensation du travail honnête. Plus les armées furent nombreuses, plus fut considérable l’accroissement et de la splendeur et de la faiblesse ; et le résultat est évident dans ce fait, que pendant un siècle et demi, Madrid fut le foyer d’intrigues relatives à la question de savoir qui, de la France ou de l’Angleterre, aurait la direction de son gouvernement ; et que le royaume fut appauvri par des guerres fréquentes ayant pour but de déterminer l’ordre de succession au trône. Dans ses efforts pour anéantir tout pouvoir de se gouverner soi-même, chez les étrangers, l’Espagne avait perdu toute individualité à l’intérieur (7). Maîtresse des Indes, elle fut trop faible pour conserver la domination sur Gibraltar qui lui appartenait ; et il y a aujourd’hui plus d’un siècle qu’elle s’est vue forcée de le voir occupé, dans le seul et unique but de permettre à des étrangers de mettre à néant ses propres lois. A chaque page de son histoire nous trouvons la confirmation de cette leçon donnée jadis à Athènes et à Sparte, à Carthage et à Rome : que si nous voulons commander le respect pour nos droits personnels nous ne pouvons l’obtenir qu’en respectant nous-mêmes les droits d’autrui (8).


§ 11. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire de la France.[modifier]

Pendant plus de mille ans les souverains, les nobles et les gentilshommes de la France ont appliqué leurs efforts à détruire la puissance d’association parmi les diverses nations de l’univers ; ainsi qu’on le voit dans les histoires des Pays-Bas et de l’Allemagne, de l’Espagne et de l’Italie, de l’Inde et de l’Égypte, de l’Amérique du Nord et de celle du Sud. L’étude de cette nation, avec moins d’interruption qu’on n’en constate dans presque aucune autre histoire, a été de développer l’action du trafic et de détruire le pouvoir d’entretenir le commerce. Les épées se sont montrées souvent là où l’on voyait rarement les bêches, et où les navires de guerre étaient nombreux, tandis que les routes étaient mal entretenues et qu’il n’existait point de canaux. Partout le nombre des camps avait augmenté à mesure que les villes et les villages tombaient en ruines ; et les gentilshommes devenaient plus nombreux à mesure que les laboureurs disparaissaient. Le sol qu’ils cultivaient n’avait produit « que ces fruits des rivages de la mer Morte qui tentent le regard, mais ne sont plus que cendre lorsqu’on les porte à la bouche. La moisson qu’on avait récoltée avait été constamment la faiblesse, le malheur, et presque toujours la ruine.


L’histoire de ce pays est le récit d’une série d’immixtions dans les droits d’autres communautés sociales, immixtions rarement interrompues, si ce n’est lorsque ce même pays est devenu impuissant pour nuire au dehors, par suite de troubles survenus dans son propre sein. Pépin et Charlemagne, ayant cherché la gloire en Italie et en Allemagne, léguèrent à leurs successeurs un royaume dont les ressources étaient tellement épuisées, qu’il fut complètement hors d’état de se défendre contre les attaques de quelques pirates normands, et un pouvoir royal tout à fait incapable de se soutenir contre les chefs de brigands qui entouraient les souverains. Comme conséquence de ce fait, il arriva que le système social se résolut dans ses éléments primitifs ; et c’est à l’état d’anarchie qui existait alors que les historiens ont donné le titre pompeux de «   système féodal  » au moment où il n’existait aucun système.


La population et la richesse se développèrent lentement, mais en même temps qu’ elles se développent, on peut observer un rapprochement graduel vers le rétablissement d’un pouvoir central, soleil du système autour duquel pourront faire leur révolution pacifique les diverses parties de la société française ; mais ce rapprochement est accompagné, ainsi que nous l’avons vu en Espagne, d’un désir intense d’employer le pouvoir ainsi obtenu, à empêcher le mouvement des autres sociétés au dehors. Louis IX gaspilla les ressources de son royaume dans les guerres qu’il entreprit en Orient ; et ses successeurs s’appliquèrent eux-mêmes à troubler le repos de leurs voisins de l’Occident ; faisant invasion sur leurs territoires, pillant leurs villes et leurs bourgs, et massacrant leurs habitants. La poursuite constante de la gloire étant toujours suivie de la faiblesse à l’intérieur, les armées anglaises ne tardèrent pas à reparaître sur le sol de la France pour y répéter les scènes de pillage et de dévastation, qu’elles-mêmes avaient accomplies à l’étranger ; occupant sa capitale et dictant des lois à son peuple. Le règne de l’anarchie étant revenu, toute puissance d’association volontaire fut anéantie.


Sous Louis XI, nous rencontrons encore quelques faits qui semblent tendre à la réorganisation de la société, suivie toutefois d’invasions répétées des pays voisins ; et alors de nouveau l’on constate l’effet de la guerre perpétuelle, dans la confusion presque complète qu’elle engendre, ainsi qu’on le voit à la fin des règnes des souverains de la branche des Valois, à l’époque où le pouvoir royal étant presque complètement anéanti, des armées étrangères envahirent la France, incapable d’opposer aucune résistance.


Une fois encore et pour la quatrième fois, la société se réorganisa sous un prince de la maison de Bourbon, Henri IV, et sous ses descendants. Toutefois, avec la résurrection du pouvoir se ranima le désir d’en faire usage pour nuire aux sociétés étrangères. La centralisation se développa avec l’augmentation des armées, et l’épuisement du peuple s’accrut en même temps que la splendeur qui environnait le trône ; mais alors aussi nous voyons la splendeur et la faiblesse marchant de conserve ; les dernières années du règne de Louis XIV sont empoisonnées par la nécessité de solliciter une paix qu’on ne consent à accorder qu’aux conditions dictées par Marlborough et le prince Eugène (9).


Les guerres entreprises par Louis XV et Louis XVI frayèrent bientôt le chemin à la Révolution ; pendant cette époque disparut toute autorité royale, et l’on vit l’arrière-petit-fils du fondateur de Versailles, payer de sa tête, sur la place de la Révolution, toute la splendeur passée du trône. L’ordre étant rétabli de nouveau, et pour la cinquième fois, nous voyons tous les efforts du pays consacrés, une fois de plus, à détruire tout pouvoir d’association entre les diverses agglomérations sociales de l’Europe. De nouveau l’Espagne et l’Italie, les Pays-Bas et l’Allemagne furent ravagés par l’invasion des armées, et la France fit voir encore quel est le résultat d’une constante immixtion dans l’action des autres peuples : une faiblesse complète à l’intérieur, sa capitale deux fois envahie par des armées étrangères et deux fois son trône occupé sous l’influence directrice de souverains étrangers (10).


L’ordre encore une fois rétabli, nous voyons les flottes et les armées de la France occupées pendant vingt ans à détruire la vie et la propriété dans l’Afrique du nord, et c’est la gloire ainsi acquise que Louis-Philippe considérait comme un moyen de consolider sa propre puissance, et d’établir dans sa famille la succession au trône. Il put se convaincre, cependant, que pendant tout ce temps il n’avait fait qu’élever une pyramide à base renversée, centralisant le pouvoir à Paris et l’annulant dans les provinces ; et lorsque vint pour lui le jour de l’épreuve, il tomba aussi sans coup férir. Nous voyons encore le gouvernement de la France s’appliquant à l’œuvre de la centralisation, diminuant la faculté d’association à l’intérieur, en même temps qu’il s’efforce d’arriver au même résultat à l’extérieur, d’un côté augmentant les armées et les flottes, tandis que de l’autre il dénie au peuple le droit de discuter librement les mesures prises par lui (11). Il reste à voir quelle sera la fin ; mais la gloire ayant toujours été jusqu’à ce jour suivie par l’épuisement des forces, nous pouvons peut-être admettre que la Faiblesse future de la France sera en proportion exacte avec sa splendeur actuelle.


Dans les temps modernes, aucun pays n’a montré plus complètement que celui dont nous venons de tracer l’histoire la liaison intime de la guerre et du trafic, et l’étroite relation qui existe entre toutes les classes qui vivent de l’appropriation. Ses souverains ont été constamment des trafiquants, achetant les métaux précieux à bas prix et les vendant à des prix élevés, jusqu’à ce que la livre d’argent dégénérât jusqu’au franc ; vendant les charges à leurs sujets dans le but de partager avec eux les impôts levés sur le peuple ; et vendant à ce peuple le privilège d’appliquer leur travail d’une façon qui leur permit de payer les taxes. Les fermiers-généraux, trafiquants sur la plus grande échelle, flagellaient la nation, pour accumuler d’immenses fortunes ; et les hommes de guerre vendaient leurs services et leur conscience, recevant en retour une part dans les confiscations des biens de leurs voisins, et se constituant ainsi comme centres des échanges d’une population qu’un point seul séparait du servage.

§ 12. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l’histoire de l’Angleterre et celle des États-Unis.[modifier]

L’histoire de l’Angleterre, depuis la révolution de 1688, n’offre que des guerres presque continuelles pour le développement du trafic ; mais comme le système qu’on se proposait d’établir différait essentiellement de tous ceux qui l’avaient précédé, les considérations sur ces guerres et sur leurs résultats trouveront plus convenablement leur place dans un autre chapitre.


Aux États-Unis, toutes les dispositions belliqueuses se révèlent dans les États de Sud, où le possesseur d’esclaves agit comme le trafiquant, régissant tous les échanges entre les individus qui travaillent à là production du coton et du tabac, et ceux qui ont besoin de consommer des vêtements. Là, comme partout ailleurs, la prédominance de l’esprit militaire et de l’esprit de trafic est accompagnée d’une faiblesse croissante, résultant de la nécessité chaque jour croissante de la dispersion, et d’une diminution constante de la puissance d’association. Là, toutefois, ainsi que pour l’Angleterre, il existe des motifs pour renvoyer avec convenance à un chapitre ultérieur les considérations sur la politique de l’Union.


§ 13. Les sols les plus fertiles sont délaissés, dans tous les pays où la guerre obtient la prédominance sur le commerce.[modifier]

La splendeur individuelle s’accroît en raison de la faiblesse croissante de la société. Moins est considérable la proportion qui existe entre les soldats et les trafiquants, et la masse des individus dont la société se compose, plus est considérable la tendance de celle-ci à la force et à la durée.


Que la faculté de s’associer volontairement, ou le pouvoir d’entretenir le commerce, existe en raison directe du développement de l’individualité, c’est un fait dont la vérité ne peut être contestée par ceux qui ont observé les mouvements des individus dont la société se compose. Ce fait est aussi vrai à l’égard des nations qu’il l’est à l’égard des personnes, l’individualité parmi celles-ci se développant également en même temps que la paix et le commerce, et s’amoindrissant avec le développement des habitudes militaires et la nécessité de dépendre des services du trafiquant. Chaque pas fait dans la première direction est suivi d’un accroissement dans cette domination exercée sur la nature, qui constitue la richesse ; tandis que chaque pas fait dans la direction contraire est suivi d’une diminution de puissance ; et c’est pourquoi nous voyons les sols fertiles abandonnés, dans tous les pays où la guerre, ou le trafic, obtiennent la prééminence sur le commerce, ainsi qu’on le voit en Irlande, en Italie, dans l’Inde, la Turquie, la Virginie et la Caroline.


Moins est intense la puissance d’association locale, plus est considérable la tendance à la centralisation et à la création de grandes villes, ainsi qu’on a pu le constater dans l’accroissement d’Athènes et de Rome, toutes deux si magnifiques à la veille même de leur ruine, ainsi qu’on peut le constater aujourd’hui à Londres, à Paris et à Calcutta. Avec le développement de la centralisation, nous assistons au spectacle d’une inégalité constamment croissante dans la condition des diverses fractions de la société ; nous voyons quelques hommes amassant leurs fortunes avec une extrême rapidité, en même temps que les chances de la guerre et du trafic tendent à priver de pain les classes pauvres de la société. C’est ainsi que furent amassées les immenses fortunes de Crassus et de Lucullus, à l’époque où le peuple de Rome était forcé de s’adresser au trésor pour subsister ; celle de Jacques Cœur, au moment où la France était presque entièrement dépeuplée ; celle du Vénitien millionnaire, qui l’emporta sur Carlo Zeno, son compétiteur, pour les fonctions de doge, pendant la guerre de la Chiozza, où Venise, grâce à ce dernier, échappa à une destruction complète (12), et celle des Médicis, à l’époque où régnait à Florence la plus grande détresse. La faiblesse de la communauté sociale augmente en raison de la magnificence des fortunes privées et de la splendeur de la capitale ; et à mesure que la faiblesse augmente, nous observons invariablement une tendance à employer des mercenaires ; individus qui, pour de l’argent ou le pillage, se battent volontiers au profit de toutes les causes, ainsi qu’on l’a vu à Athènes, à Carthage, à Rome, en Espagne, et qu’on le voit aujourd’hui en Angleterre.

La guerre et le trafic étant les occupations de l’homme qui exigent le moins de connaissances, prennent le pas sur toutes les autres dans leur développement. La nécessité de porter les armes pour sa défense personnelle, ou de dépendre des services du trafic quant, tendant à diminuer à mesure que la société accomplit des progrès, cette diminution dût être partout accompagnée d’une diminution dans la proportion existante entre les soldats et les trafiquants, et la masse d’individus dont la société se compose. Lorsque tel est l’état des choses, la société tend de plus en plus à prendre la forme où se combinent le mieux la force et la beauté ; mais s’il en est autrement, la part proportionnelle du trafic et de la guerre tendant à augmenter, et celle du commerce à diminuer, la société tend à prendre une forme directement contraire, celle d’une pyramide renversée. Naturellement, la stabilité diminue ; et si le mouvement dans ce sens continue longtemps, il aboutit à la ruine ainsi que nous l’avons vu par rapport à Athènes et à Carthage, à Venise et à Gènes, en Portugal et en Turquie ; ou bien il produit, comme cela a eu lieu en France, une série interminable de révolutions.


§ 14. — Plus l’organisation de la société est élevée, plus est grande sa vigueur et plus est heureuse sa perspective de vitalité.[modifier]

L’accroissement dans la part proportionnelle des soldats et des trafiquants tend à la centralisation et à la mort morale, physique et politique.


La résistance à la gravitation soit dans le monde végétal, soit dans le monde animal, est en raison directe de l’organisation. Il en est de même, ainsi que le lecteur l’a vu, à l’égard de l’homme, Plus son organisation est élevée, plus s’agrandit sa perspective de vie. Il en est de même encore par rapport aux sociétés ; leur chance de vie s’accroît, à mesure qu’avec le développement des diverses facultés de leurs membres, leur organisation devient d’un ordre plus éminent. Le système suivi par les diverses communautés sociales dont nous avons parlé plus haut, ayant cherché à maintenir le pouvoir du soldat et du trafiquant, et à empêcher ce développement, leur résistance à la gravitation a nécessairement diminué, jusqu’à ce qu’enfin, comme à Athènes, à Carthage et à Rome, la mort mit fin à leur triste existence.


Tout accroissement dans la part proportionnelle de la société, qui se consacre à la guerre et au trafic, tend à amener la centralisation et l’esclavage ; c’est un résultat inévitable du décroissement de l’individualité et de la diminution de la puissance d’association volontaire. Toute diminution dans cette part proportionnelle, tend à produire la décentralisation, la vie et la liberté ; c’est une conséquence d’un développement plus intense de l’individualité, d’un accroissement de la puissance d’association, et d’une organisation plus parfaite de la société.


La force d’une communauté sociale croît en raison du développement de la puissance d’association, et de la perfection de son organisation. Plus sont nombreuses les différences parmi les membres, plus l’organisation doit être parfaite et plus grande doit être, conséquemment, la force.


Les différences résultent de l’association ou du commerce ; et le commerce prend des accroissements en même temps que se développe l’individualité, et que se produisent les différences ; et moins est impérieuse la nécessité d’avoir recours aux services du soldat et du trafiquant, plus le commerce prend des accroissements rapides.


La puissance d’association augmente, en raison directe de l’observance, par les communautés sociales, de cette grande loi du christianisme qui nous enseigne le respect pour les droits de nos semblables ; et comme la force augmente avec le développement de l’association, il suit de là naturellement que la nation qui veut croître en force, et voir durer ses institutions, doit apporter dans la direction des affaires publiques, le système de morale reconnu comme obligatoire pour ses membres pris individuellement.


Si nous voulons maintenant trouver les causes de la décadence et de la ruine définitive des diverses communautés sociales du monde, nous devons rechercher ces causes dans l’examen du système qu’elles ont suivi par choix, ou par nécessité ; soit celui qui tend à augmenter la proportion des classes de la société dont nous avons parlé plus haut, soit celui qui tend à diminuer cette proportion ; et, dans tous les cas, nous constaterons ce fait que : tandis que le premier a entraîné avec lui la ruine et la mort, le second a amené l’accroissement de la richesse, de la prospérité, du bonheur et de la vie.


§ 15. — L’économie politique enseigne le contraire de ces faits.[modifier]

Erreur qui résulte de l’emploi d’expressions identiques, pour exprimer des idées qui diffèrent complètement.


La doctrine Ricardo-Malthusienne ayant été inventée pour expliquer, à l’aide des lois établies par le Créateur, l’existence de la maladie sociale, et pour affranchir ainsi de toute responsabilité la classe qui vit de l’appropriation et dirige les affaires des nations, il n’y a pas lieu d’être surpris que l’économie politique moderne envisage les individus dont les occupations sont la guerre et le trafic, sous un point de vue différent de celui sous lequel nous les avons représentés ici. Mac Culloch nous dit que l’homme qui transporte des denrées est aussi bien un producteur que le fermier, et que l’absentéisme, exigeant l’emploi d’intermédiaires ou de trafiquants, entre le propriétaire de la terre et ceux qui la cultivent, est un bien et non un mal. M. Chevalier borne la sphère de l’économie politique aux transactions dans lesquelles il y a achat ou vente de marchandises (13), et Bastiat nous apprend qu’une des erreurs du socialisme moderne consiste à classer parmi les races parasites les intermédiaires, ou individus qui se placent entre le producteur et le consommateur. Le courtier et le marchand, créant, nous dit-il, une valeur, suivant son opinion, il est parfaitement exact de les classer avec les agriculteurs et les manufacturiers ; tous et chacun étant également des intermédiaires qui rendent des services en retour desquels ils attendent une rémunération.


Il est complètement vrai que l’intermédiaire crée des valeurs ; mais c’est pour cette raison même que l’on est satisfait de pouvoir se passer de ses services. La valeur étant la mesure du pouvoir de la nature à l’égard de l’homme, et la valeur de l’homme augmentant avec la diminution dans celle des denrées nécessaires à ses besoins, il en résulte nécessairement que, dans quelque proportion que le trafiquant augmente la valeur des denrées, il doit diminuer la valeur de l’homme. Sur le prix imposé à la population anglaise pour les denrées qu’elle consomme, une très-large part revient aux intermédiaires, qui s’enrichissent ainsi aux dépens et du consommateur et du producteur. Il en est de même en Turquie, où les bénéfices du trafiquant sont énormément considérables. Il en est encore de même dans l’Inde, au Mexique, dans nos États de l’Ouest et dans les îles de l’Océan Pacifique ; et sans nul doute, dans tous les pays où les individus sont incapables de combiner leurs efforts avec ceux de leurs semblables. Le trafiquant est une nécessité et non une puissance ; et il en est de même à l’égard de toutes les classes de la société auxquelles nous avons fait allusion. A chaque accroissement dans la population et la richesse, les hommes deviennent de plus en plus capables de se réunir et d’arranger leurs affaires eux-mêmes, en même temps que diminue constamment pour eux le besoin d’employer des intermédiaires, en leur qualité de courtiers, de trafiquants, d’agents de police, de soldats ou de magistrats ; et plus ils peuvent se dispenser des services de ces individus, et plus doit être prononcée la tendance de la société à prendre une forme unissant la force et la solidité, et celle qui s’accorde le mieux avec nos idées de beauté.


Dans toutes les classes dont nous venons de parler ici, tous désirent que les hommes soient à bon marché, tandis que les hommes eux-mêmes désirent que le travail soit cher. L’homme d’État sait que lorsque les hommes sont à bon marché, ils sont gouvernés plus facilement que lorsqu’ils sont chers. Le souverain trouve plus de facilité à se procurer des soldats, lorsque les salaires sont bas, que lorsqu’ils sont élevés. Le grand propriétaire terrien désire que les hommes soient à bon marché et conséquemment qu’on puisse se les procurer facilement (14). Le trafiquant désire que le travail soit à bon marché lorsqu’il achète ses marchandises, et que celles-ci soient à un prix élevé, et naturellement que le travail soit à bas prix, lorsqu’il les vend. Tous ces individus regardent l’homme comme un instrument dont le trafic doit faire usage. Tous sont nécessaires dans les premiers âges de la société ; mais la nécessité de leurs services doit diminuer, et les hommes doivent se réjouir toutes les fois que chaque diminution de cette nature a lieu, autant qu’ils le font lorsque le navire à vapeur remplace le navire à voiles, lorsque la pompe remplace l’effort des bras, ou que de grandes machines hydrauliques remplacent la pompe elle-même. Moins est compliqué le mécanisme nécessaire pour entretenir le commerce parmi les hommes, plus ce commerce doit être considérable.


La grande difficulté, dans toutes ces circonstances, résulte de ce fait, que le même terme est constamment employé pour exprimer des idées complètement différentes. L’individu qui fabrique mille paires de souliers pour mille individus, dont chacun vient chez lui pour trouver une chaussure à son pied, entretient un commerce qui n’est entravé en aucune façon par la nécessité de payer des porteurs, ou des marchands commissionnaires. Son voisin, qui fabrique le même nombre de souliers, trouve nécessaire d’employer un porteur pour les remettre au trafiquant, puis de payer le trafiquant pour trouver des individus qui achèteront et payeront ses souliers. Nous avons là trois opérations distinctes, dont chacune doit être rétribuée ; la première, celle du trafiquant, qui ne fait uniquement que régler les conditions de l’échange, la seconde, celle du porteur, qui opère les changements de lieu, et la troisième, celle du cordonnier, qui opère les changements de forme ; la rémunération de ce dernier individu dépend entièrement de la part qui lui reste, après que les deux premiers ont été payés. On a l’habitude de comprendre toutes ces opérations sous le titre général de commerce, tandis que les individus qui prennent réellement part au commerce sont, uniquement, celui qui fabrique les souliers et ceux qui les usent. Les autres sont utiles en tant qu’ils sont nécessaires, mais tout ce qui tend à diminuer le besoin qu’on a de leurs services est autant de gagné pour l’homme, en même temps qu’un perfectionnement dans les instruments de toute autre espèce quelconque. La valeur de l’homme augmente avec chaque diminution des obstacles apportés au commerce, et le plus grave de ces obstacles, c’est la nécessité d’employer le trafiquant et le transportateur à opérer les changements de lieu (15).


CHAPITRE X.

DES CHANGEMENTS DE LIEU DE LA MATIÈRE.[modifier]

§ 1. — Difficulté, dans la première période de la société, d’effectuer les changements de lieu de la matière.[modifier]

La nécessité de le faire constitue le principal obstacle au commerce. Cette nécessité diminue avec le développement de la population et de la richesse.


Le pauvre premier colon, incapable de soulever les poutres avec lesquelles il doit construire sa demeure, est forcé de compter, pour trouver un abri, sur les rochers en saillie, ou de s’ensevelir dans les cavités de la terre qui le protègent faiblement contre la chaleur de l’été ou la rigueur du froid en hiver. Hors d’état de commander les services de la nature, il est obligé de parcourir de vastes étendues de terrain pour chercher une nourriture dont le transport à son foyer domestique, lors même qu’il se la procure, dépasse souvent sa puissance privée de secours ; aussi les fruits de sa chasse se perdent-ils sur le sol, tandis que lui et sa femme souffrent par défaut d’une alimentation convenable. Avec le temps cependant, ses fils grandissent, et alors unissant leurs efforts, ils se font des instruments à l’aide desquels ils commandent les forces naturelles, au point de pouvoir couper et transporter les poutres et de se construire quelque chose qui ressemble à une maison. On les voit encore fabriquer d’autres instruments à l’aide desquels ils se procurent des quantités plus considérables d’aliments, et sur des surfaces moins étendues, avec une diminution constante dans la proportion de leur travail nécessaire pour opérer les changements de lien de la matière, et un accroissement constant dans la proportion de ce travail qui peut être consacrée à changer sa forme, dans le but de la rendre propre à lui fournir sa nourriture et à l’aider dans l’œuvre de production.


La vie de l’homme est une lutte contre la nature. Le premier besoin pour lui et son premier désir, c’est de s’associer avec ses semblables, et l’obstacle, à la satisfaction de ce désir, se trouve dans la nécessité d’effectuer les changements de lieu. Pauvre et faible, le colon primitif, hors d’état de se procurer une hache, une bêche ou une charrue, est forcé de cultiver les sols les plus ingrats, qui lui donnent la subsistance en si petite quantité qu’il doit nécessairement rester isolé des autres hommes. A mesure que la population augmente, la richesse se développe, et avec le développement de la richesse et de la population, il devient capable de cultiver des sols plus riches, qui lui donnent la subsistance en quantité plus considérable, et diminuent pour lui la nécessité d’aller au dehors et de se séparer de ses semblables. De simple créature n’ayant que des besoins, il passe à l’état d’être doué de puissance, et peut chaque année se procurer plus facilement les instruments à l’aide desquels il entretient le commerce avec des individus éloignés, en même temps que chaque année, également, il devient plus individualisé et moins dépendant du commerce pour avoir à sa disposition tout ce qui contribue à la commodité, au bien-être et au luxe de la vie. Les forces de la nature s’incorporent dans l’homme, dont la valeur augmente à mesure que celle de toutes les denrées diminue ; et avec cette augmentation, il trouve chaque jour une diminution dans la résistance que la nature oppose à ses efforts nouveaux.

§ 2. — Diminution dans la proportion de la société nécessaire pour effectuer les changements de lieu.[modifier]

Elle est accompagnée du rapide développement du commerce et du développement, correspondant, du pouvoir d’obtenir des moyens de transport plus perfectionnés.


Si nous considérons maintenant le colon solitaire de l’Ouest, lors même qu’il est pourvu d’une hache et d’une bêche, nous le voyons obtenant, avec peine, même la cabane de la construction la plus vulgaire. Arrive cependant un voisin amenant avec lui un cheval et une charrette ; et dès lors une seconde maison peut être construite avec moitié moins de travail qu’il n’en fallait pour la première. D’autres individus arrivent successivement, un plus grand nombre de maisons devient nécessaire ; et maintenant, grâce aux efforts réunis de la colonie, une troisième maison est édifiée complètement en un jour, tandis que la première avait exigé des mois entiers, et la seconde des semaines, de pénibles efforts. Ces nouveaux voisins, ayant amené avec eux des charrues et des houes, de meilleurs sols sont mis en culture, et récompensent plus largement le travail, en permettant de conserver l’excédant pour les besoins de l’hiver.


Le sentier tracé pour des Indiens, dont ils se servaient d’abord, est transformé maintenant en une route, et les échanges commencent avec les établissements éloignés, échanges qui servent de prélude à l’installation du magasin destiné à devenir le noyau de la ville future.


La population et la richesse, prenant de nouveaux accroissements, et des sols plus riches étant mis en culture, la ville commence à croître, et à chaque augmentation successive du nombre des habitants, le fermier trouve un consommateur pour ses produits et un producteur prêt à fournir à ses besoins ; le cordonnier cherchant à se procurer du cuir et du blé en échange de ses souliers, et le charpentier des souliers et du blé en échange de son travail. Le forgeron a besoin de combustible et de subsistances, et le fermier de fers pour ses chevaux ; et c’est ainsi que le commerce s’accroît de jour en jour, en même temps qu’il y a diminution correspondante dans la nécessité du transport. A cette heure, comme on peut consacrer plus de temps à la production, la rémunération du travail augmente, avec un accroissement constant du commerce. La route ordinaire devenant une route à barrière de péage, et le bourg devenant une ville, le marché qui se trouve tout à fait rapproché des colons prend un accroissement constant, tandis que le chemin de fer facilite les échanges avec les bourgs et les villes éloignés.


La tendance à l’union et à la combinaison des efforts s’augmente ainsi avec l’augmentation de la richesse. Cette tendance ne peut se développer dans l’état d’extrême pauvreté. La tribu insignifiante de sauvages qui erre sur des millions d’acres du terrain le plus fertile, regarde avec des yeux jaloux tout nouvel arrivant, sachant bien que chaque bouche nouvelle ayant besoin d’être nourrie, augmente la difficulté de se procurer des subsistances ; tandis que le fermier se réjouit de l’arrivée du forgeron et du cordonnier, par la raison qu’ils viennent consommer, dans son voisinage, le blé que jusqu’à ce jour il a porté à un marché éloigné, pour l’y échanger contre des chaussures à son usage et des fers pour ses chevaux. A chaque nouveau consommateur de ses produits qui survient, il peut, de plus en plus, concentrer son activité et son intelligence dans la sphère de sa demeure, et son pouvoir de consommer les denrées apportées d’autres pays augmente, en même temps que diminue la nécessité de chercher au loin un marché pour les produits de sa ferme. Donnez à la pauvre peuplade sauvage des bêches et la science de s’en servir, et la puissance d’association va naître. Les provisions de subsistances devenant plus abondantes, elle accueille avec joie l’étranger qui apporte des couteaux et des vêtements qu’elle échangera contre des peaux et du blé ; la richesse augmente et avec elle se développe l’habitude de l’association.


La petite tribu se trouve cependant forcée d’occuper les terrains plus élevés et plus ingrats, les terrains plus bas et plus riches consistant en forêts épaisses et en tristes marais, parmi lesquels la nature règne en souveraine absolue, défiant tous les efforts d’individus pauvres et disséminés. Sur le penchant opposé de la vallée, on peut trouver une autre tribu, mais le terrain d’alluvion n’étant pas encore défriché et les ponts n’étant pas une chose à laquelle on ait songé jusqu’à ce jour, il n’existe point de relation entre elles. Toutefois la population et la richesse continuant à s’accroître, et les subsistances pouvant être obtenues en retour de moindres efforts, la puissance d’association augmente aussi invariablement, en même temps qu’augmente constamment l’appréciation des avantages à recueillir d’une nouvelle association. Les routes étant maintenant tracées dans la direction de la rivière, la quantité de subsistances augmente rapidement, à raison de la plus grande facilité de cultiver des sols plus riches ; et le développement de la population et de la richesse est encore plus rapide.


Le bord de la rivière étant atteint à la longue, la nouvelle richesse prend la forme d’un pont, à l’aide duquel les petites sociétés peuvent plus facilement combiner leurs efforts pour le bien commun. L’un a besoin de chariots ou de wagons, tandis que l’autre possède du blé qui aurait besoin d’être converti en farine ; celui-ci a des peaux plus qu’il ne lui en faut, tandis qu’un autre possède un excédant de vêtements ou de chaussures. Le premier fait usage d’un moulin à vent, tandis que le second se réjouit de posséder un moulin à scier. Les échanges s’accroissent, les travaux deviennent, de jour en jour, plus diversifiés, et les villes augmentent en population et en force, à raison de l’augmentation de la somme de commerce. Des routes étant maintenant tracées dans la direction des autres établissements, on voit disparaître peu à peu les forêts et les marécages à cause desquels, jusqu’à ce jour, ceux-ci avaient été tenus dans l’isolement ; ils cèdent la place aux sols les plus riches que l’on soumet à la culture, et qui récompensent plus largement le travailleur, en lui permettant d’obtenir chaque année des aliments, des vêtements et un abri meilleur, avec une dépense moins considérable de force musculaire. Le danger de la famine a cessé maintenant d’exister, la durée de la vie est prolongée, en même temps qu’il y a un accroissement correspondant dans la facilité de s’associer pour toute entreprise utile, ce qui forme le trait caractéristique et distinctif de la civilisation.


Avec le nouveau développement de la population et de la richesse, les désirs de l’homme et la possibilité pour lui de les satisfaire progressent constamment. La nation qui s’est formée maintenant possède un excédant de laine, mais elle manque de sucre ; chez la nation voisine au contraire, on peut trouver un excédant de sucre, tandis que la quantité de laine est insuffisante. Toutes deux sont séparées l’une de l’autre par de vastes forêts, des marais profonds et des fleuves rapides, formant des obstacles aux communications, obstacles qu’il faut anéantir, si l’on veut compter sur de nouveaux progrès dans la population et la richesse. Celles-ci prennent un nouvel accroissement et bientôt disparaissent les forêts et les marécages, faisant place à de riches fermes à travers lesquelles on trace de larges routes, avec de beaux ponts, et qui permettent au marchand de transporter facilement la laine qu’il échangera avec ses voisins, riches maintenant, contre leur excédant de sucre. Les nations associant à cette heure leurs efforts, la richesse augmente avec une rapidité encore plus grande, facilite le drainage des marais et livre à l’exploitation les sols les plus riches, tandis que les mines de houille fournissent à bon marché le combustible pour convertir la pierre à chaux en chaux pure et le minerai de fer en instruments, tels que les bêches et les haches, ou en rails qui formeront les nouveaux chemins nécessaires pour expédier sur le marché les immenses produits des sols fertiles, maintenant soumis à la culture, et en rapporter des provisions considérables de sucre, de thé, de café, et d’autres produits de régions éloignées avec lesquelles on entretient des relations aujourd’hui. A chaque pas reculent les limites de la population et de la richesse, du bonheur et de la prospérité ; et l’on a peine à croire ce fait : que le pays qui, à cette heure, fournit à dix millions d’individus tout ce qui leur est nécessaire, tout ce qui peut contribuer au bien-être, à la commodité et aux jouissances de la vie, est le même qui, à l’époque où la terre surabondante n’était occupée que par dix mille, donnait à ce nombre si restreint d’individus de maigres quantités de la plus misérable nourriture, si maigres que les famines étaient fréquentes et suivies dans leurs ravages de la peste qui, à de courts intervalles, enlevait la population des petits établissements disséminés sur les hauteurs.


Nous constatons ici le mouvement constamment plus rapide de la société, et l’accroissement du commerce résultant d’une diminution constante dans la part proportionnelle du travail social, nécessaire pour effectuer les changements de lieu ; diminution qui a lieu par suite d’un accroissement constant dans la puissance d’association et dans le développement de l’individualité, résultant de la diversité des travaux. A mesure que le village grandit et peut plus facilement se suffire à lui-même, il lui devient possible d’améliorer ses communications avec les villages voisins ; et bientôt tous sont en état d’effectuer des améliorations dans les routes qui conduisent à la ville plus éloignée. A mesure que le travail se diversifie davantage dans la ville, celle-ci peut associer ses efforts à ceux des villes voisines pour réaliser des améliorations dans le transport à la cité plus éloignée ; et à mesure que les cités grandissent, elles peuvent pareillement s’unir pour faciliter les relations avec les nations éloignées. Le pouvoir d’entretenir le commerce augmente ainsi, avec chaque diminution dans la nécessité d’avoir recours au trafic et au transport des denrées.


§ 3. — Plus le commerce est parfait parmi les hommes, plus est grande la tendance à faire disparaître les obstacles qui subsistent à l’association.[modifier]

Le progrès de l’homme, dans quelque direction que ce soit, suit un mouvement constant d’accélération.


La nécessité d’effectuer des changements de lieu, est un obstacle qu’oppose la nature à la satisfaction des désirs de l’homme ; et il était nécessaire que cet obstacle existât afin que ses facultés fussent excitées à faire des efforts pour l’écarter. Ces facultés existent chez tous les hommes, mais elles restent à l’état latent, lorsqu’elles ne sont pas mises en éveil pour agir, par le sentiment de l’avantage qui doit résulter d’un accroissement dans le pouvoir d’entretenir des rapports avec ses semblables. Plus est grande la facilité des relations, plus sont appréciés leurs avantages, et plus devient profonde la conviction de pouvoir réaliser de nouveaux progrès, dans le but de faire disparaître complètement l’obstacle qui s’oppose aux rapports directs et réciproques entre les hommes, c’est-à-dire le commerce. Dans les premiers âges de la société cet obstacle est assez sérieux pour devenir presque insurmontable ; et c’est pourquoi nous voyons, même de nos jours, qu’en même temps que la valeur des denrées sur le lieu de consommation, est la plupart du temps assez considérable pour les mettre en quelque sorte hors de la portée de tout autre individu que le riche, leur valeur sur le lieu de production est assez faible pour maintenir celui qui les produit dans un état de pauvreté, et le retenir dans la position d’un homme esclave, non-seulement de la nature, mais encore de son semblable. Celui qui produit le sucre du Brésil, ne peut se procurer les vêtements qui doivent couvrir sa nudité, en même temps que celui qui produit les étoffes de l’Angleterre, est également hors d’état de se procurer le sucre nécessaire pour l’alimentation de sa famille, et la sienne propre. Si les choses sont nécessairement ainsi, cela ne résulte d’aucun défaut dans les arrangements de la Providence, la nature rémunérant libéralement les efforts des deux producteurs, et remplissant son rôle de manière à leur permettre d’être bien vêtus et bien nourris ; mais cela résulte d’une erreur dans les arrangements pris par les individus. L’Anglais et le Brésilien se procureraient d’abondantes provisions de subsistances, seraient bien vêtus et deviendraient plus libres, si le premier pouvait obtenir tout le drap qu’il a donné en échange de son sucre, et le second tout le sucre qu’il a donné en échange de son drap, et c’est, parce qu’une portion si considérable est absorbée avant d’arriver de l’un des deux producteurs à l’autre, que la condition de tous deux se rapproche tellement de l’état d’esclavage.


Il n’y a que trente ans, le prix d’un boisseau de froment, dans l’Ohio, était d’un tiers moins élevé que celui auquel on le vendait à Philadelphie ou à New-York ; toute la différence se trouvant absorbée dans le trajet du producteur au consommateur. Le premier n’obtenait, conséquemment, qu’une petite quantité d’étoffes en échange de ses substances alimentaires, et le second peu de substances alimentaires en échange de ses étoffes. Tout récemment, le blé était abondant en Castille, tandis que l’Andalousie qui fait partie du même royaume que la Castille, s’adressait à l’Amérique pour ses approvisionnements de subsistances. De nos jours, les subsistances sont gaspillées dans une partie de l’Inde, tandis que des millions d’individus périssent par la famine dans une autre. Il en est de même partout, en l’absence de cette diversité de travaux qui constitue un marché dans le pays même, ou dans son voisinage. « En Russie, dit un voyageur moderne, une saison propice et une récolte abondante ne garantissent pas au fermier une année fructueuse. » Les prix dépendant, ainsi que cela a lieu, des accidents et des changements qui surviennent dans les pays éloignés, peuvent, continue-t-il, être tout à coup tombés si bas, qu’aucune combinaison matérielle de circonstances ne peut devenir avantageuse pour lui. « Il se trouve ainsi victime de circonstances » sur lesquelles il ne peut exercer aucun empire quel qu’il soit. « Complètements hors d’état d’agir lui-même sur le prix des grains, ce prix dépend de la demande faite pour les pays étrangers, des facilités de communication et de sa position par rapport à eux, ainsi que d’une foule d’autres causes pouvant agir accidentellement sur un pays immense (mais où la population est peu compacte) subissant à ses points extrêmes, l’influence de températures très-différentes, exposé dans le cours de la même année, à la disette et à l’abondance qui ont lieu sur des points éloignés du territoire, entre lesquels c’est pur hasard s’il existe un moyen quelconque de communication (1) » Le tableau offert ici, est celui de toutes les contrées purement agricoles ; leurs récoltes sont presque complètement absorbées par les frais de transport, à cause de la distance excessive à laquelle le consommateur se trouve placé à l’égard du producteur. De là vient que l’esclavage, ou le servage, règne dans les pays où les travaux ne sont pas diversifiés.


Il y a soixante ans, l’utilité des produits de l’Ohio était très-insignifiante, si insignifiante qu’il fallait, disait-on alors, tout ce qu’une acre de terre pouvait rendre « pour payer une culotte. » Il y a trente ans, l’utilité de ces produits avait augmenté considérablement, mais cependant elle était très-ordinaire, la plus grande partie étant appliquée à nourrir les individus et les chevaux qui transportaient ces produits au marché ; tandis que la valeur de toutes les denrées dont le fermier avait besoin, était tellement considérable, qu’il fallait 15 tonnes de froment pour payer une seule tonne de fer. La population de cet État exerçait alors peu d’empire sur la nature ; mais à mesure qu’elle a pris de l’accroissement, elle a obtenu cet empire, et maintenant elle jouit de la richesse, parce qu’elle a écarté quelques-uns des obstacles qui entravaient le commerce.


C’est à cause de cela, qu’en même temps que l’utilité de leurs propres produits a augmenté considérablement, à raison de la diminution de la part proportionnelle de ceux-ci, nécessaire pour nourrir les hommes et les animaux employés au transport des denrées, la valeur du fer a diminué à tel point qu’on peut aujourd’hui s’en procurer six ou huit tonnes, en échange de la même quantité de froment qu’on eût alors donnée en échange d’une seule tonne. Comme conséquence de ce fait, il arrive qu’une seule année permet au fermier d’augmenter la quantité et la qualité de ses instruments de culture, plus qu’il ne pouvait le faire autrefois en vingt ans ; il substitue alors le mouvement continu du râteau traîné par des chevaux et des machines à moissonner et à battre le blé, au mouvement constamment interrompu du râteau à la main, de la faux et du fléau ; il peut s’appliquer plus promptement à écarter les obstacles qui subsistent encore, et qui résultent de la nécessité d’effectuer les changements du lieu. Plus les routes sont bien entretenues, plus est considérable la demande des instruments ; et plus celle-ci est considérable, plus est grande la tendance à la réalisation de ce fait : le meunier, le forgeron, le charpentier, le fileur et le tisserand venant prendre place près du fermier, en même temps que se manifeste un grand accroissement dans le mouvement de la société, dans l’attrait du foyer, et dans la faculté de s’associer avec les peuples étrangers.


La puissance de l’homme sur la nature tend ainsi à se développer constamment, et chaque période de son progrès vers la puissance est accompagnée, naturellement et nécessairement, d’une diminution dans la résistance que la nature oppose à ses efforts. Il y a, conséquemment, tendance constante à l’accélération du mouvement ; et la quantité de mouvement d’un corps est, comme le lecteur le sait, ainsi que son poids, multipliée par sa vitesse. Les sentiers de piste indiens des six Nations doivent avoir coûté une plus grande somme d’efforts qu’il n’en a fallu postérieurement pour établir, déblayer et construire la route d’État ; et celle-ci, à son tour, a été une œuvre d’un travail plus sérieux que ne l’a été, il y a quelques années, la construction du chemin de fer. La route à barrière de péages, de Baltimore à Cumberland, dont le parcours est de 180 milles, était, il n’y a que quarante ans, une œuvre d’une telle importance, qu’on fit appel au trésor fédéral pour supporter les frais de construction ; mais aujourd’hui le nombre des chemins de fer s’accroît si rapidement que la population de la vallée de l’Ohio peut déjà choisir entre ces chemins si nombreux, lorsqu’elle veut visiter les villes de l’Océan Atlantique. Le Santa-Maria, ce grand navire de Christophe Colomb, ne jaugeait que 90 tonneaux, et cependant la construction d’un pareil bâtiment était, alors, une affaire bien plus sérieuse que ne l’est, aujourd’hui, celui d’un steamer qui accomplirait le même voyage en moins de semaines qu’il ne fallut de mois à Colomb. Là, comme partout, le premier pas exige les efforts les plus considérables et donne les résultats les plus faibles. A chaque pas nouveau, la valeur de l’homme augmente et celle des denrées diminue ; et nous constatons aussi un accroissement dans la richesse dont il peut disposer, accroissement qui lui donne de nouvelles facilités pour en acquérir une nouvelle.


Jusqu’à ce jour nous n’avons encore fait qu’un pas dans cette direction. Le pouvoir de devenir utile à l’homme est une force qui se trouve à l’état latent dans toute la matière qui l’environne ; mais partout le développement de cette force est retardé par la difficulté inhérente à la réalisation des changements de lieu. Le sauvage est forcé d’abandonner sur le sol, pour être dévorée par les oiseaux de proie, la partie la plus précieuse du gibier que sa chasse lui a procuré ; tandis que l’individu qui vit en société avec son semblable peut utiliser non-seulement la chair, mais encore la peau, les os et même les parties non encore digérées, contenues dans l’estomac. L’homme isolé abat l’immense palmier pour obtenir le chou qui couronne son sommet ; laissant le tronc devenir la proie des vers ; mais l’homme vivant en société utilise non-seulement le tronc, mais les branches, l’écorce et même les feuilles. Les individus peu nombreux et disséminés qui cultivent les terrains ingrats d’un nouvel établissement, portent leurs denrées alimentaires et leur laine à un marché éloigné, perdant ainsi l’engrais et ajoutant aux frais de transport l’épuisement du sol, et le temps d’arrêt d’activité qui en résulte pour leur terre, tandis que l’homme associé à son semblable épargne tous ces frais et rend son terrain plus fertile à chaque nouvelle récolte. L’homme isolé parcourt de vastes espaces de terrains riches en charbon de terre et en minerais métalliques, et continue de rester pauvre ; mais l’homme associé à son semblable utilise ces dépôts et perfectionne les instruments qui lui servent à produire les substances alimentaires ; et plus il persévère dans cette voie, plus augmente le pouvoir de s’associer de nouveau et de combiner ses efforts. Considérons ce fait partout où vous voudrez, nous verrons qu’à mesure que les hommes peuvent se réunir, ils conquièrent la faculté de commander les services de la nature ; améliorant leurs routes en même temps qu’ils diminuent leur dépendance des instruments de transport, et transportant des tonneaux de produits avec moins d’efforts qu’il n’en fallait pour déplacer le poids de plusieurs livres ; bien que chaque année, successivement, ils se trouvent de plus en plus capables de condenser leurs matières premières en drap et en fer, et de diminuer ainsi le poids des denrées qu’il faut transporter.


§ 4. — La première et la plus lourde taxe que doivent acquitter la terre et le travail est celle du transport.[modifier]

Le fermier placé près d’un marché, fabrique constamment une machine, tandis que le fermier éloigné d’un marché la détruit sans cesse.


La première et la plus lourde taxe que la terre et le travail doivent acquitter est celle du transport ; et c’est la seule à laquelle les droits de l’État lui-même sont forcés de céder la priorité. Cette taxe augmente dans une proportion géométrique, la distance du marché augmentant dans une proportion arithmétique ; et c’est pourquoi l’on voit que, suivant des tableaux récemment publiés, le blé qui, au marché, produirait 24 dollars 75 par tonne, n’a aucune valeur à la distance seulement de 160 milles, lorsque les communications ont lieu par la route que parcourent ordinairement les voitures de transport, le prix du transport étant égal au prix de vente. Par le chemin de fer, dans les circonstances ordinaires, ce prix n’est que de 2 dollars 40, ce qui laisse au fermier 22 dollars 35, montant de la taxe qu’il épargne par suite de la construction du chemin ; et si maintenant nous prenons le produit d’une acre de terre comme donnant en moyenne une tonne, la différence en moins est égale à l’intérêt à 6 %, sur une valeur de 370 dollars par acre. Supposant que le produit d’une acre de froment est de 20 boisseaux, la différence en moins est égale à l’intérêt de 200 dollars ; mais si nous prenons les produits les plus encombrants, tels que le fourrage, les pommes de terre et les navets, on verra que cette différence s’élève jusqu’à trois fois cette somme. De là vient qu’une acre de terre, dans le voisinage de Londres, se vend mille dollars, tandis qu’une acre d’une qualité exactement identique peut s’acheter dans l’Iowa ou le Wisconsin pour un peu plus d’un dollar. Le propriétaire du premier terrain jouit de l’immense avantage du mouvement illimité de ses produits ; il tire de ce terrain plusieurs récoltes dans l’année, et il lui restitue immédiatement une quantité d’engrais égale à tout ce qu’il lui avait enlevé ; et c’est ainsi que chaque année il améliore sa terre. Il fabrique une machine, tandis que son concurrent de l’Ouest, forcé de perdre l’engrais, en détruit une. N’ayant point de transport à payer, le premier peut faire naître ces produits que la terre fournit libéralement, tels que les pommes de terre, les carottes ou les navets, ou ceux dont la nature délicate empêche qu’on ne les transporte à un marché éloigné ; et c’est ainsi qu’il obtient une ample récompense pour cette continuelle application de ses facultés qui résulte du pouvoir de s’associer avec ses semblables.


A l’égard du second, tout se passe bien différemment. Ayant à payer de lourds frais de transport, il ne peut faire pousser des pommes de terre, des navets ou du fourrage, parce que la terre fournit ces produits par tonnes, et que, conséquemment, ils se trouveraient presque complètement, sinon tout à fait absorbés dans le parcours de la route qui conduit au marché, Il peut produire du blé que la terre donne par boisseaux, ou du coton qu’elle donne par livres ; mais s’il produit même du maïs, il doit, de ce maïs, faire un porc, avant que les frais de transport soient diminués dans une assez notable proportion, pour lui permettre d’obtenir une rémunération suffisante en échange de son travail. Les cultures successives étant donc pour lui chose inconnue, il ne peut y avoir continuité de mouvement, soit en ce qui le concerne lui-même, soit à l’égard de sa terre. Son blé n’occupe celle-ci qu’une partie de l’année, en même temps que la nécessité de renouveler le sol au moyen de jachères, fait qu’une portion considérable de sa ferme reste complètement improductive, bien que les frais nécessaires pour entretenir les routes et les haies soient exactement les mêmes que si toutes les portions étaient complètement employées.


L’emploi de son temps n’étant également nécessaire que pendant certaines parties de l’année, une part considérable de ce temps se trouve complètement perdue, comme celui pendant lequel il emploie son chariot et ses chevaux ; la consommation que font ces derniers est exactement aussi considérable que s’ils travaillaient continuellement. Lui et eux se trouvent dans la condition des machines à vapeur, constamment alimentées par du combustible ; tandis que le mécanicien perd aussi régulièrement la vapeur qui se produit, manière d’opérer qui entraîne une lourde perte de capital. D’autres temps d’arrêt, qui ont lieu dans son mouvement individuel et dans celui de sa terre, résultant de changements dans la température, découlent de cette limitation dans la variété des cultures réalisables. Sa récolte a besoin peut-être de pluie, et la pluie ne vient pas, et son blé et son coton meurent de sécheresse. Une fois poussés, ils ont besoin de lumière et de chaleur ; mais à leur place surviennent des nuages et de la pluie, et ces denrées, ainsi que lui-même, sont presque complètement ruinées. Le fermier, dans le voisinage de Londres ou de Paris, est dans la condition d’un souscripteur d’assurance, qui court mille risques, dont quelques-uns sont près d’échoir chaque jour, tandis que le risque éloigné est pour l’individu qui a exposé toute sa fortune sur un seul navire. Après avoir accompli son voyage, ce navire arrive à l’entrée du port de destination ; à ce moment, il touche sur un rocher, se perd, et son propriétaire est ruiné. Telle est exactement la position du fermier, qui, ayant exposé tout ce qu’il possède sur son unique récolte, voit celle-ci détruite, par la nielle ou la rouille, au moment même où il croyait récolter. Pour les hommes isolés, toutes les occupations sont pleines de hasards ; mais, à mesure qu’ils peuvent se rapprocher les uns des autres et combiner leurs efforts, les risques diminuent jusqu’à ce qu’enfin ils disparaissent presque complètement, L’association des efforts actifs fait ainsi, de la Société, une immense compagnie d’assurance, grâce à laquelle tous et chacun de ses membres peuvent se garantir réciproquement contre presque tous les risques imaginables.


Quelque considérables que soient cependant ces différences, elles deviennent, pour ainsi dire, insignifiantes, si on les compare à celle qui existe par rapport à l’entretien de la puissance productive de la terre. Le fermier éloigné du marché vend sans cesse le sol qui constitue son capital, tandis que le fermier placé dans le voisinage de Londres, non-seulement restitue à sa terre le rebut de ses produits, mais lui ajoute l’engrais résultant de la consommation de l’énorme quantité de blé importée de la Russie et de l’Amérique, du coton importé de la Caroline et de l’Inde, du sucre, du café, du riz et des autres denrées que donnent les régions tropicales, du bois de charpente et de la laine, produits du Canada et de l’Australie, et non-seulement il entretient l’activité de sa terre, mais il l’augmente d’année en année.


§ 5. — L’engrais est la denrée la plus nécessaire à l’homme et celle qui supporte le moins le transport.[modifier]

De toutes les choses nécessaires aux desseins de l’homme, celle qui peut le moins supporter le transport et qui, cependant, est la plus importante de toute, c’est l’engrais. Le sol ne peut continuer de produire, qu’à la condition de lui restituer les éléments dont s’est composée sa récolte. Cette condition étant remplie, la quantité de subsistances augmente, et les hommes peuvent se rapprocher davantage et combiner leurs efforts, en développant leurs facultés individuelles et augmentant ainsi leur richesse ; et cependant cette condition d’amélioration, toute essentielle qu’elle est, a échappé à tous les économistes. Le sujet étant très-important et ayant été traité avec des développements considérables, dans un ouvrage que nous avons déjà cité, nous avons jugé à propos de soumettre à l’examen du lecteur le passage suivant :


«   Chaque récolte est formée de substances fournies par les récoltes antérieures ; tous les principes qui manquent dans l’engrais disparaîtront tôt ou tard dans les produits. L’épuisement et la rénovation doivent se succéder en mesure égale. Si un élément, quelque faible qu’en soit la proportion, est constamment retiré du sol, le produit, dont il est une des parties intégrantes, doit enfin cesser de reparaître. Si les animaux sont nourris sur le sol, leurs excréments lui rendent une grande partie de la matière inorganique que les plantes dont ils se nourrissent lui ont dérobée. Mais les pâturages les plus gras donnent, au bout d’un certain temps, des signes d’épuisement, si les jeunes bestiaux qui y paissent sont envoyés à des marchés éloignés. Que les bestiaux restent, et ils rendront fidèlement leur engrais ; si ce sont des vaches, leur lait contient une quantité considérable de phosphate de chaux, et si on l’envoie au marché sous sa forme naturelle, ou sous la forme de beurre ou de fromage, le sol cessera de fournir l’herbage propre à faire du lait. Les pâturages du Cheshire, en Angleterre, fameux par leur exploitation du lait de vache, ont été appauvris de cette manière. On les a restaurés par l’application d’un engrais d’os moulus, d’os humains apportés, en grande partie, des champs de bataille du continent, qui contiennent, dans leur constitution intime les mêmes substances que le lait. Nous avons une preuve de l’importance réelle de ce qui peut paraître une perte insignifiante pour le sol, dans ce fait rapporté par le professeur Johnston, que des terres qui ne payaient que 5 schellings de rente par acre, sont devenues susceptibles, en leur restituant les phosphates calcaires provenant des os, dont on les avait dépouillées par ignorance, de donner une rente de 40 schellings, en laissant, en outre, un honnête profit à l’éleveur de vaches. Des récoltes de différentes espèces absorbent les matières inorganiques du sol dans des proportions diverses ; les grains, par exemple, s’emparent principalement des phosphates, les pommes de terre et les navets, surtout de la potasse et de la soude. Mais toutes les récoltes, naturelles ou artificielles, enlèvent à la terre quelque élément essentiel, et, sous quelque forme que cet élément soit enlevé finalement, qu’il entre dans les muscles et dans les os des animaux ou des hommes, dans les tissus de coton, de laine ou de lin, dans les bottes ou dans les chapeaux faits de la peau ou de la fourrure des animaux, quel que soit enfin le nombre des transformations qu’il ait pu subir, le pouvoir végétatif de la terre, à laquelle il a été enlevé, se trouve diminué d’autant. La nature est un créancier débonnaire, qui ne présente pas de mémoire de dommages-intérêts pour l’épuisement de sa fertilité. Nous n’avons donc pas coutume de porter en compte ce qui est dû à la terre. Mais nous pouvons nous former une idée de l’importance pécuniaire de cette dette, par ce fait, que l’engrais appliqué annuellement au sol de la Grande-Bretagne était évalué, en 1850 (2), à 103  369 139 liv. sterl., somme qui dépasse, de beaucoup, la valeur totale de son commerce extérieur. Dans la Belgique, qui entretient une population de 336 habitants par mille carré, soit un habitant par chaque acre labourable du royaume, — dans ce pays, qui, selon Mac Culloch, « produit ordinairement plus du double de la quantité de grains nécessaire à la consommation de ses habitants, et où l’on nourrit dans des étables d’immenses quantités de bestiaux pour se procurer du fumier, les excréments liquides d’une seule vache se vendent 10 dollars par an. Les habitants de la Belgique, en rendant leur population, tant en hommes qu’en bestiaux, la plus dense du monde, peuvent produire du bœuf, du mouton, du porc, du beurre et du grain, à un prix assez bas pour leur permettre d’exporter ces articles en Angleterre, et de nourrir ces individus qui croient à l’excès de population.  »


«   La nécessité de mettre en ligne de compte l’épuisement comparatif provenant de la croissance et de l’enlèvement des récoltes, modifie considérablement les conséquences qu’on pourrait autrement en tirer à l’égard de leur valeur. Un ouvrage dans lequel toutes les circonstances qui peuvent affecter l’économie des différents modes de culture, sont soumises à un calcul mathématique rigoureux (3), dont l’auteur a puisé les éléments indispensables dans des comptes exacts qu’il a tenus pendant quinze ans, en qualité de directeur d’une école d’agriculture et d’une ferme-modèle en Allemagne, nous fournit l’exemple suivant : cet écrivain s’est assuré que trois boisseaux de pommes de terre contiennent la même quantité de substance nutritive qu’un boisseau de seigle, étalon auquel il compare toutes les autres récoltes. Il pose aussi en fait, qu’un terrain de même étendue et de même qualité produit neuf boisseaux de pommes de terre, tandis qu’il n’en produirait que trois de seigle ; mais qu’un boisseau de ce dernier article demande autant de travail qu’en exigeraient 5 7/10 boisseaux du premier. En cultivant des pommes de terre, on pourrait donc obtenir une quantité donnée de nourriture, d’une superficie d’un tiers moins considérable et avec moitié moins de travail, qu’il n’en faudrait pour la produire sous la forme de seigle. Mais, pour entretenir le sol en bon état, de manière à ce qu’il puisse produire du seigle ou des pommes de terre, il faut consacrer une portion de la ferme à la pâture, afin de se procurer de l’engrais. En faisant la part de ce que les deux récoltes en question demandent de cet article, on trouve que la même superficie qui suffit à la production de 39 mesures de substance nutritive sous la forme de seigle, au lieu d’en produire trois fois autant en pommes de terre, n’en donne que 64. La valeur réelle des deux récoltes, au lieu d’être dans la proportion de 100 à 300, n’est que de 100 à 164. »


«   Le calcul ci-dessus est fondé sur la supposition que la ferme fabrique elle-même et économise son engrais. Chaque ville, cependant, chaque hameau, où il y a une réunion d’artisans, est un endroit d’où l’on peut enlever le rebut des récoltes, après qu’elles ont servi à la subsistance de l’homme, avec un grand avantage pour la santé des habitants, et sans aucun préjudice pour la puissance productive de leur industrie. L’eau des égouts des grandes villes contient ce rebut à l’état de dilution, extrêmement favorable à la croissance des plantes et à l’augmentation de la fertilité. « Les égouts de chaque ville de mille habitants, dit le professeur Johnston, entraînent annuellement à la mer une quantité d’engrais égale à 270 tonneaux de guano, valant, au prix courant du guano en Angleterre, 13, 000 dollars, et capable de donner une augmentation de produits qu’on ne peut évaluer à moins de 1, 000 quarters de grains. Des ingénieurs compétents ont affirmé, que l’engrais liquide peut se distribuer avec bien moins de frais que ne coûterait le charroi d’une quantité d’engrais solide, d’une puissance fertilisante identique. On a conduit l’eau, provenant du drainage de la plus grande partie de la ville d’Édimbourg, dans une tranchée qui sert à inonder trois cents acres de plaine, que l’on a rendus, de cette façon, tellement productifs, qu’on a pu souvent les faucher jusqu’à sept fois dans une saison. Une portion de cette plaine, louée à long bail, à raison de 5 liv. sterl. par acre, est sous-louée pour 30 liv., et quelques-unes des plus riches prairies sont louées à des taux encore plus élevés. Des avantages de cette espèce sont le résultat de combinaisons exécutées sur une grande échelle. Cependant les centres de population fournissent des engrais que le fermier utilise immédiatement, sans aucun autre secours que celui de ses charrettes et de ses chevaux. Pour juger s’il est plus avantageux de faire l’engrais sur la ferme, en consacrant à cet objet des portions de terrain qui, autrement, pourraient produire des récoltes pour la vente, que de l’acheter à la ville, il faut savoir quel en est le prix, et à quelle distance il est nécessaire de le transporter. L’agronome allemand, que nous avons cité plus haut, a calculé la relation qui existe entre les prix que le fermier peut donner pour l’en grain qu’il achète à la ville, — dans le but de produire des pommes de terre avec la même économie que si cet engrais provenait des autres récoltes de la ferme, — et la distance à laquelle il faut le transporter. Il résulte de son calcul, qu’une quantité d’engrais, qui vaudrait 5 doll. 40, si on l’appliquait à un terrain situé dans les faubourgs de la ville, ou dans un endroit où les frais de transport sont si faibles qu’on peut n’en pas tenir compte, ne vaut que 4 doll. 20, si la ferme est éloignée d’un mille allemand (4, 60 milles anglais) ; 3 doll. 10, si la distance est de deux milles allemands ; 1 doll. 80, à trois milles ; 83 cents, à quatre milles ; et qu’à la distance de 4 3/4 milles allemands ou 22 milles anglais, il ne peut plus rien en donner, quoiqu’il puisse encore le transporter à un prix assez bas pour abandonner la culture des pommes de terre sur cette portion de sa ferme, qui, sans cela, doit être consacrée à la production de récoltes propres à rendre à la terre la fertilité que les tubercules épuisent. Il suit des considérations que, dans les paragraphes précédents, nous avons essayé d’élucider d’une manière bien imparfaite, eu égard à leur importance, que la proximité du producteur de l’endroit où la transformation et l’échange s’effectuent, — en d’autres termes, des consommateurs, — est absolument nécessaire pour qu’il puisse produire les récoltes que la terre fournit le plus abondamment. La même surface de terrain, qui, semée en blé, donne deux cents livres de ce qu’on a appelé substance musculaire, — c’est-à-dire ayant la faculté d’entretenir les muscles, — en donne quinze cents, si on la plante en choux ; elle en donne mille, quand on y sème des navets, et quatre cents seulement, si elle produit des haricots (4) » Ce n’est cependant, comme nous l’avons vu, que dans un cercle limité autour des centres de population, que l’agriculteur peut choisir l’objet auquel il consacrera son terrain et son travail. A mesure qu’augmente son éloignement du consommateur, deux causes agissent de concert pour diminuer son pouvoir. La première, ce sont les frais de transport de ses récoltes au marché, qui le forcent à choisir celles qui ont le plus de valeur sous le moindre volume ; car la production de ces récoltes demande beaucoup d’espace et de travail. La seconde est la difficulté de rapporter, d’une grande distance, le rebut de la récolte, — l’engrais, — faute duquel, la récolte elle-même disparaît. Quelle que soit la qualité du sol, ces conclusions s’appliquent également. Elles sont vraies, sans qu’il soit besoin de se référer à la vérité ou à la fausseté de la théorie de Ricardo sur l’occupation du sol ; mais elles anéantissent celle de Malthus, en démontrant que la densité de la population est indispensable à l’abondance des moyens de subsistance (5). »


La somme de toutes les taxes que nous avons énumérées jusqu’à ce moment est immense, et cependant elles ne forment qu’une partie de celles auxquelles sont soumis nos fermiers de l’Ouest. L’individu, qui doit aller à un marché quelconque, doit payer un certain prix pour y arriver, sous quelque forme que ce puisse être, et parmi ces charges se trouvent les assurances maritimes et les assurances contre l’incendie. Toutes les pertes résultant des nombreux incendies qui ont lieu dans les grandes villes de commerce, — tels qu’on en a vus à New-York et à Liverpool, à Hambourg, à Memel et à Londres, sont payables sur les denrées fournies par le fermier, et ne le sont, en aucune façon, par les individus qui se placent comme intermédiaires entre lui et son marché. Le contraire est tellement vrai, que ceux-ci profitent largement des pertes subies, une des parties les plus avantageuses de leur industrie consistant dans l’assurance contre des pertes qui n’auraient jamais lieu, si les marchés pour les matières premières étaient partout, pour ainsi dire, sous la main. Le fermier qui réside dans le voisinage de Londres n’a aucune assurance à payer, toutes ses denrées trouvant un demandeur, immédiatement, et sur le lieu même de production (6).


Voilà ce qui forme une partie, et une partie seulement des taxes qui grèvent la terre et le travail, par suite de la nécessité d’effectuer des changements de lieu, résultant de la dépendance d’un marché éloigné. Après les avoir examinées, le lecteur ne pourra guère mettre en doute qu’elles expliquent parfaitement ces deux faits, que, dans tous les pays purement agricoles, la terre est sans valeur, et que l’homme continue à rester dans un état d’esclavage. Partout où l’on construit des usines et des fourneaux, où l’on ouvre des mines, il se produit une demande de pommes de terre et de navets, de choux et de foin, de fraises et de framboises, qui permettent au fermier de recueillir de la terre des tonnes là où jadis il ne recueillait que des boisseaux, et de lui restituer, en outre, tous les éléments dont elle a été dépouillée. Se trouvant sur un marché, et économisant tous les frais de transport et de commission, il peut perfectionner sa machine cultivant. Défrichant et drainant ses terrains les plus fertiles, en même temps qu’il exploite la chaux ou les autres substances minérales et métalliques, qui se trouvent en abondance dans ses terrains plus ingrats, il obtient une succession de récoltes qui mûrissent à diverses époques de l’année ; la réussite complète de quelques-unes compense l’insuffisance partielle des autres, et donne à son travail une certitude de rémunération qui autrefois n’existait pas. Il trouve maintenant sur sa ferme une demande continuelle pour son travail et celui de ses chevaux, et il arrive à ce résultat par la raison que, toutes les fois qu’il envoie au marché une charge de subsistances, sa charrette revient chargée de rebuts que lui rapporte ce marché, et avec lesquels il pourra améliorer sa terre. Le temps acquérant plus de valeur, il substitue constamment une machine qui accomplit un mouvement continu, à celle dont il avait fait usage jusqu’à ce jour, et dont il n’obtenait qu’un mouvement intermittent ; et c’est ainsi qu’il avance sans cesse, avec une force constamment plus rapide, qui permet à un nombre constamment croissant d’individus, de se procurer de plus grandes quantités de subsistances, avec un accroissement invariable dans la puissance d’association, dans le développement de l’individualité et dans la possibilité de faire de nouveaux progrès.


§ 6. — La liberté s’accroît avec l’accroissement de la puissance d’association.[modifier]

L’obstacle à l’association étant la nécessité d’effectuer les changements de lieu, l’homme devient plus libre, à mesure que cette nécessité tend à disparaître.


Chaque degré dans le progrès de l’association étant accompagné d’une diminution dans la part proportionnelle de travail d’une société, qui doit être consacrée nécessairement à effectuer les changements de lieu, et d’un accroissement dans la part qui peut être consacrée à effectuer les changements de forme à l’aide des opérations agricoles ou manufacturières, le fermier peut soumettre à la culture des sols encore plus riches, et, chaque jour, élaborer de plus en plus leurs produits, de manière à les approprier immédiatement à la consommation à l’intérieur, ou à chercher à peu de frais des consommateurs dans des pays éloignés ; le pouvoir d’entretenir le commerce avec des individus éloignés de lui, augmentant à chaque progrès de la Société, vers l’individualité, résultant d’une nécessité moins impérieuse de chercher un marché lointain. Le pouvoir qu’acquiert l’individu d’effectuer les changements de lieu augmente donc, dans une proportion qui dépasse de beaucoup celle du développement de la population, en même temps qu’il se manifeste un accroissement constant dans l’utilité des articles produits, dans la richesse, dans la puissance et la force de la Société, et dans la prospérité et le bien-être de la population dont elle se compose.


Que tout acte d’association soit un acte de commerce, c’est là une vérité d’une telle importance qu’on ne peut la graver trop profondément dans l’esprit du lecteur ; et il doit, en conséquence, nous pardonner de la répéter. Le développement du commerce étant en raison directe de l’accroissement de la puissance d’association, le mouvement d’une société vers le but de ses désirs, — vers ce point où se trouve la facilité la plus complète pour l’individu, de concerter ses efforts avec ceux de ses semblables, — doit être en raison directe de l’accroissement que prend cette société en population et dans la variété de ses travaux ; et à chaque accroissement de cette nature la nécessité d’effectuer les changements de lieu tend, de plus en plus, à disparaître. Plus cette variété est considérable et plus le commerce est parfait, plus aussi doit être considérable le développement de l’individualité, plus doit s’élever le sentiment de la responsabilité et doit augmenter la possibilité d’accomplir de nouveaux progrès. Plus est rapide le mouvement de la société, plus doit être grande sa tendance à revêtir la forme qui, dans le monde matériel, donne la stabilité la plus complète et la plus grande force de résistance à toute attaque extérieure, la forme, conséquemment, qui garantit la plus grande durée.


Pour que le commerce prenne de l’accroissement, il est indispensable que l’homme puisse rembourser la dette qu’il contracte envers la terre, sa puissante mère, lorsqu’il enlève au sol les éléments qui entrent dans la composition des denrées nécessaires à sa subsistance. Ce n’est qu’à cette condition que le progrès peut s’accomplir. Si elle est remplie, la terre augmente ses prêts, d’année en année, et permet à un nombre d’individus toujours croissant de se procurer à la fois des subsistances et des vêtements, en même temps qu’il y a constamment augmentation dans le pouvoir d’associer leurs efforts. Si elle ne l’est pas, le mouvement dans la terre diminue, et l’on voit les individus peu à peu augmentant les distances qui les séparent les uns des autres, en même temps que se manifeste une diminution constante dans la puissance d’association, et une constante augmentation dans l’impôt qui résulte de la nécessité d’effectuer les changements de lieu. C’est ce que nous avons vu arriver en Grèce et en Italie, en Espagne et au Mexique ; et c’est ce que nous voyons aujourd’hui, non-seulement dans la Virginie et les Carolines, mais même dans les États d’une occupation récente, comparativement tels que ceux de l’Ohio, de New-York et de Géorgie. Pourquoi les choses se sont-elles passées ainsi autrefois, et pourquoi se passent-elles de même aujourd’hui, c’est ce qu’il faut expliquer.


Pour les individus qui vivent du travail d’appropriation, l’accroissement du commerce n’est pas désirable, son développement étant partout accompagné de la diminution dans l’éclat et la magnificence de ceux qui veulent diriger les mouvements de la Société en vue de leur avantage personnel. L’homme d’État profite de son isolement à l’égard de ses semblables, et il en est de même de l’homme de loi, du trafiquant, du grand propriétaire d’une terre mal cultivée, et de tous les autres individus appartenant aux classes dont les moyens d’existence et de distinction sont dus à leur intervention, entre ceux qui produisent les denrées et ceux qui en ont besoin pour leur consommation. Tous ces individus recueillent un profit temporaire, en empêchant la continuité du mouvement dans la société ; et plus est grand leur pouvoir d’agir ainsi, plus est considérable la part proportionnelle du produit du travail qui leur revient, et plus est faible celle qui reste à partager entre les travailleurs.


Le courtier ne désire pas que ses commettants puissent se réunir et arranger leurs affaires sans son intervention. Le contraire est tellement vrai que plus les distances qui les séparent sont considérables, plus il peut facilement amasser une fortune à leurs dépens, achetant, pour lui-même à bas prix et à leur détriment, lorsque les prix sont bas, et vendant pour son compte, et de plus aux dépens de ses commettants, lorsque les prix sont élevés. Le propriétaire d’esclaves vit en empêchant l’association parmi ces individus qui lui appartiennent, exigeant d’eux qu’ils lui apportent les denrées qu’ils produisent, et qu’ils viennent à lui pour toutes celles qu’ils ont besoin de consommer. Le voiturier n’ignore pas que plus les obstacles sont nombreux entre le producteur et le marché où il vend ses produits, plus sera considérable la demande de chevaux ou de voitures, et plus sera forte la proportion des denrées qu’il retiendra à titre de compensation pour ses services. L’armateur se réjouit lorsque les individus sont forcés de se séparer les uns des autres, ainsi que cela a eu lieu dans la dernière guerre de Crimée ; ou lorsque la pauvreté les force d’abandonner leurs foyers pour émigrer vers des contrées lointaines, parce que cet état de choses amène la demande de navires. Il se réjouit également lorsque les récoltes sont abondantes, et que la quantité qui a besoin d’être transportée, s’accumule constamment, amenant une hausse dans le prix du fret. Les intérêts réels et permanents de toutes les classes d’individus sont uns et identiques ; mais leurs intérêts apparents et temporaires sont différents ; et c’est pourquoi nous voyons les individus et les nations s’occupant constamment de poursuivre les derniers, à l’entière exclusion des premiers. Aveuglés par l’idée du profit et de la puissance du moment, les grands hommes de la Grèce et de Rome, ne tinrent aucun compte de ce fait, qu’ils épuisaient constamment les forces de la société dont ils faisaient partie ; et suivant leurs traces aveuglément, ceux de Venise et de Gênes, de la France et de la Hollande, de l’Espagne et du Portugal, ont suivi une marche exactement semblable, et toujours accompagnée des mêmes résultats.


Il en a été de même, invariablement, par rapport au trafiquant, dont le plus vif désir a toujours été de maintenir à son plus haut point, et même d’accroître le besoin qu’ont les individus d’user des instruments de transport et de limiter même ce besoin à l’usage de l’instrument qu’il possédait lui-même. Plus ce but put être complètement atteint, plus devint complète aussi la centralisation du pouvoir, — plus devinrent splendides les lieux où les échanges devaient s’effectuer nécessairement, — et plus fut grande la prospérité temporaire du trafiquant ; mais plus rapide aussi fut sa décadence et plus complète sa ruine. Les Phéniciens et les Carthaginois, les Vénitiens et les Génois, les Espagnols et les Portugais, les citoyens des villes anséatiques, et leurs rivaux les Hollandais, se montrèrent en tout temps impitoyables dans leurs efforts pour forcer les habitants de leurs colonies à venir dans leurs ports et à faire usage de leurs navires. En même temps qu’ils cherchaient ainsi à accaparer le pouvoir comme moyen d’obtenir la richesse, tout ce pouvoir était employé dans le but de maintenir à son apogée la charge imposée aux autres peuples, par suite de la nécessité d’effectuer les changements de lieu. Ceci, en outre, leur donna des avantages pour l’achat des matières premières, en les leur faisant accumuler dans leurs ports, et les soumettant, conséquemment, comme aujourd’hui, à de lourdes charges et à des risques considérables, et des avantages égaux pour le reste de ces matières, lorsqu’elles furent fabriquées et prêtes pour la consommation. C’est ainsi qu’ils s’enrichirent momentanément, tandis qu’ils appauvrissaient considérablement tous ceux qui dépendaient de leur assistance, précisément, ainsi que nous le voyons aujourd’hui, par rapport aux individus et aux compagnies qui trafiquent avec les malheureux aborigènes de notre continent occidental, avec la population mexicaine, avec les Finlandais et les Lapons de l’Europe septentrionale, les indigènes des îles de l’Océan Pacifique et ceux de l’Afrique.


Épuisant les peuples avec lesquels ils trafiquaient, ils trouvèrent une difficulté perpétuellement croissante pour l’entretien du trafic, par suite de l’accroissement constant des famines et des épidémies, telles qu’on en voit sévir si fréquemment, de nos jours, en Irlande et dans l’Inde. A mesure que la population diminuait, on voyait diminuer en même temps le pouvoir d’entretenir les routes et les ponts qui la conduisaient au marché, soit pour vendre les misérables produits de ses terres, soit pour acheter les denrées nécessaires à sa consommation ; état de choses que l’on voit maintenant en action à la Jamaïque et en Irlande, dans l’Inde et au Mexique ; dans tous ces pays la variété dans les produits de la terre diminue constamment, en même temps qu’il y a tendance correspondante à la diminution dans leur quantité. Nulle part cet état de choses ne se révèle d’une façon plus éclatante qu’en Turquie ; C’est à propos de ce pays qu’un voyageur moderne s’exprime ainsi : « Dans chaque canton, la plus grande partie des classes agricoles cultive les mêmes articles de produit et suit la même routine de culture. Conséquemment, chaque individu possède en surabondance les articles que son voisin désire vendre. (7) » C’est là précisément la situation qui existe au Brésil et dans l’Inde, dans la Virginie et la Caroline. Sous l’empire de pareilles circonstances, — le pouvoir d’entretenir le commerce étant nul, — le pauvre cultivateur se trouve soumis « à la tendre compassion  » du trafiquant, dont le pouvoir à son égard augmente, avec la diminution de la possibilité d’entretenir des relations avec ses semblables ; et de là vient que ce cultivateur est tellement asservi. Tels sont les résultats qui dérivent nécessairement de ce fait : l’homme devenu un instrument dont se sert le trafic ; mais que celui-ci ne réussisse pas à profiter d’une telle injustice, c’est ce qui est prouvé, par la décadence et par la chute définitive des sociétés dont la prospérité était due exclusivement à ce même trafic.


§ 7. — La liberté s’accroît avec l’accroissement de la puissance d’association.[modifier]

L’obstacle à l’association étant la nécessité d’effectuer les changements de lieu, l’homme devient plus libre, à mesure que cette nécessité tend à disparaître.


La liberté se développe avec la puissance d’association. L’obstacle à l’association résulte de la distance interposée entre les individus et leurs semblables. Cette distance diminue, à mesure que les hommes peuvent se procurer les instruments à l’aide desquels ils commandent les services de la nature, et mettent au jour les trésors que la terre recèle dans son sein. A chaque développement nouveau, ils peuvent disposer d’un mécanisme plus perfectionné qu’ils appliquent au transport des denrées, en même temps qu’ils diminuent constamment la nécessité de ce transport, avec un constant accroissement dans la puissance d’association et dans le développement de la liberté.


Telles ne sont pas cependant les doctrines de l’économie politique moderne, dont le système est basé sur l’idée « de la stérilité constamment croissante du sol, » et qui trouve dans les tableaux d’importations et d’exportations, dans l’augmentation de la demande de navires, et dans la nécessité croissante des services du trafiquant, les preuves de la prospérité et de la puissance d’une nation. Aujourd’hui, comme il y a presque un siècle, lorsque cette idée fut dénoncée par Adam Smith, on cherche à remplir « le trésor de l’Angleterre » par le commerce avec l’étranger ; et le commerce intérieur ou national qu’il regardait « comme le plus important de tous, » comme le seul « dans lequel un capital identique donnait les revenus les plus considérables et créait le travail le plus étendu pour la population d’un pays » est considéré « comme n’étant que subsidiaire par rapport au commerce avec l’étranger. (8) » Jusqu’à quel point nous devons à la prolongation de cette erreur essentielle l’invention de l’idée d’un excès de population, c’est ce que le lecteur pourra juger immédiatement après avoir examiné l’effet produit par le système colonial de l’Angleterre.


CHAPITRE XI.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.[modifier]

§ 1. — Politique coloniale de la Grèce, de l’Espagne et de la France.[modifier]

Celle de l’Angleterre est la première où l’on rencontre la prohibition de l’association entre les Colons. L’objet de la prohibition est de donner lieu au besoin d’effectuer les changements de lieu de la matière. Ce système est barbare dans ses tendances ; aussi a-t-il engendré la théorie de l’excès de population.


Les États à la politique desquels nous avons fait allusion jusqu’à présent se bornaient à imposer des entraves aux sociétés placées dans la sphère de leur domination en ce qui concernait les relations établies entre elles, ainsi qu’avec les autres sociétés non soumises à cette domination, sans chercher, en aucune façon, à leur imposer des entraves quant à leurs arrangements intérieurs. Les premières colonies grecques étaient aussi libres d’entretenir le commerce à l’intérieur, ou au dehors, que l’étaient les États dont les citoyens les avaient fondées ; aussi vit-on dans les cités de la Sicile et de la Grande Grèce, le même développement de l’individualité qui partout ailleurs distinguait la civilisation grecque. Les peuples de l’Espagne, de la Corse ou de la Sardaigne, pouvaient, à leur gré, faire subir à la forme de leurs divers produits les modifications qu’ils jugeaient convenables, pour les approprier à une consommation immédiate ; mais s’ils désiraient expédier ces produits en Égypte ou en Grèce, ils étaient alors obligés de les faire passer par le port de Carthage. L’Espagne et le Portugal refusaient aux Indes le droit de commercer avec la Hollande ou l’Angleterre, si ce n’est en passant par les ports de Séville ou de Lisbonne ; mais ils n’intervinrent jamais dans l’industrie intérieure du Mexique ou du Brésil, de la population de Goa ou de Manille. La France chercha à établir des colonies dans les Indes Orientales ou Occidentales ; mais le système de Colbert était basé sur l’idée du développement de l’agriculture au moyen des manufactures et du commerce. Il en a été tout autrement dans le vaste système colonial des temps modernes pour lequel nous réclamerons maintenant l’attention du lecteur, — système qui diffère autant, de celui de la Grèce, que celui de l’ancienne Attique, — en donnant aux colons la jouissance de tous les droits exercés par la population de la mère-patrie, — différait du système qui lui succéda et anéantit toutes les institutions locales, en constituant la populace d’Athènes juge en dernier ressort, dans tous les cas qui intéressaient la vie et la fortune d’individus tombés, dès lors, de la position de citoyens à celle de sujets.


C’est dans le système colonial de l’Angleterre que nous rencontrons pour la première fois, les mesures prohibitives frappant cette association de l’homme avec ses semblables qui conduit au développement des facultés individuelles, et les règlements ayant pour objet le maintien, et à leur degré le plus élevé, des difficultés qui résultent de la nécessité d’effectuer les changements de lieu de la matière. Il s’est écoulé près de deux siècles depuis l’époque où les marchands de Londres suppliaient le gouvernement d’employer tous ses efforts « pour décourager les manufactures d’étoffes de laines de l’Irlande, » pour diminuer ainsi l’habitude de l’association qui faisait alors des progrès rapides en ce pays et d’empêcher, à l’avenir, la consommation de la laine irlandaise, si elle ne passait d’abord par les métiers de l’Angleterre. Au lieu de la convertir chez eux en drap, il fallait qu’ils l’expédiassent au dehors dans son état le plus grossier, et qu’ils la reçussent de nouveau à l’état de produit achevé, établissant ainsi la suprématie du trafic, aux dépens du commerce. Bien qu’ils eussent déjà subi l’interdiction de toute relation directe avec les étrangers, la même interdiction s’étendait maintenant au commerce intérieur ; et c’est ainsi que le système dépassait tout ce qui avait existé antérieurement, en augmentant la nécessité du transport des produits, ainsi que la difficulté de l’association.


Le trafic devenant prédominant, on soutint des guerres dans le but d’avoir des colonies, ou, suivant Adam Smith, « de créer des colonies de chalands  » ; pour satisfaire ce désir, il fallait que toutes les tentatives d’association locale, parmi les colons, fussent découragées d’une façon aussi efficace qu’elles l’avaient déjà été en Irlande.


On peut constater que les choses se sont passées ainsi, en considérant que la première tentative ayant pour but la fabrication d’une espèce quelconque d’étoffes, dans les provinces américaines, fut suivie d’une intervention de la part de la législature anglaise. En 1710, la chambre des Communes déclara a que la création de manufactures dans les colonies tendait à diminuer la dépendance de celles-ci à l’égard de l’Angleterre. » Bientôt après, des plaintes ayant été adressées au Parlement sur ce fait, que les colons élevaient des manufactures dans leur intérêt particulier, la chambre des Communes ordonna an Bureau du Commerce de lui faire un rapport à ce sujet, ce qui eut lieu longtemps après. Eu 1732, l’exportation des chapeaux, de province à province, fut prohibée, et le nombre des apprentis-chapeliers fut limité en vertu d’une loi. En 1750, la création d’une usine ou la construction d’une machine quelconque destinée à fendre ou à laminer le fer, fut interdite ; mais on permit d’importer en Angleterre, franche de droit, la fonte en saumon, pour y être soumise à la fabrication et réexpédiée. A une époque plus récente, lord Chatham déclarait qu’il ne permettrait pas que les colons fabriquassent pour leur compte, même un clou de fer à cheval. Tel était le système mis en pratique à l’égard de ces colonies. On peut voir ce qu’il était par rapport au monde, en général, en parcourant la nomenclature suivante des actes du parlement.


Par l’acte 5 du règne de Georges III (1765), le transport des artisans hors de l’Angleterre fut interdit sous des peines sévères. Par l’acte de la 21e année du même règne (1781), l’exportation des ustensiles nécessaires pour la fabrication des étoffes de laine, ou de soie, fut également interdite. Par l’acte de la 22e année (1782), la prohibition s’étendit aux artistes employés à l’impression des calicots, des cotonnades, des mousselines, des toiles de lin, ou à la confection des formes et des instruments à employer dans leur fabrication. Par l’acte de la 25e année (1785), elle atteignit, en outre, les instruments dont on se servait dans les manufactures d’objets en fer et en acier, et les ouvriers qu’on y employait. Par l’acte de la 39e année (1799), elle en vint à y comprendre les houillers (1).


Ces lois continuèrent à être en pleine vigueur jusqu’à ce que, il y a trente ans, un grand nombre de machines ayant été exportées en contrebande, la prohibition fut abolie en ce qui concernait le transport des artisans hors de l’Angleterre ; et l’on se relâcha tellement, à l’égard de toutes les prohibitions relatives à l’exportation des instruments, qu’on put obtenir la permission d’exporter les articles les plus ordinaires ; un pouvoir discrétionnaire fut accordé au Bureau du Commerce qui décide sur chaque demande « suivant les mérites du cas. » Mais aujourd’hui, dit-on, les marchands éprouvent peu de difficultés ; ils savent, généralement, à quelles machines s’appliquera une décision favorable, à quelles autres on la refusera, et cela aussi certainement que si la décision était rendue en vertu d’un acte du Parlement ; cependant on a jugé avantageux de laisser les choses à la discrétion du bureau, afin qu’il reste en possession « du pouvoir de régler la matière, suivant les intérêts variables du commerce »


Toute la législation de l’Angleterre à ce sujet fut ainsi dirigée vers un seul but important : empêcher la population de ses colonies, et celle des nations indépendantes de sa domination, de se procurer des machines qui pussent les mettre en état de combiner leurs efforts en vue de se procurer des tissus ou du fer, et de les forcer ainsi de lui apporter ses matières premières, afin qu’elle-même les transformât en denrées nécessaires à la consommation pour les réexpédier alors, en partie, aux producteurs, grevés de lourds impôts à raison du transport et de la transformation.


L’immense étendue de l’empire britannique, l’influence extraordinaire exercée par le peuple anglais, auraient en toute circonstance, rendu son système — si différent de tous les autres, — digne d’une attention spéciale, de la part de l’économiste ; mais cette nécessité augmente en conséquence, considérablement, par suite de ce fait, que c’est au pays qui a établi ce système que le monde est redevable de la théorie de l’excès de population. Cette théorie est exacte, ou elle ne l’est pas. La matière tend à revêtir la forme humaine, dans une proportion plus rapide que celle dans laquelle elle tend à prendre la forme de pommes de terre et de navets, ou bien elle tend à prendre celle de pommes de terre et de navets plus rapidement que celle de l’homme. Tous les économistes anglais nous assurent que le premier cas est celui que l’on constate, et que nous devons, conséquemment, décourager le développement de la population ; et pour prouver que les choses se passent ainsi, on nous signale la misère et l’état d’indigence, et de l’Angleterre et de l’Irlande ; mais avant d’admettre l’existence d’une erreur de la part du Créateur suprême, il est à propos d’examiner les actions de ses créatures, pour constater jusqu’à quel point cet état de choses doit leur être attribué. Si les lois naturelles sont, en réalité, telles que le disent Malthus et Ricardo, alors plus sera complet l’examen de la mise en œuvre du système sous l’influence duquel la misère et l’indigence ont pris naissance, plus se trouveront établies, d’une façon complète, l’exactitude des observations de ces économistes et leur réputation ; mais s’ils se trompent, — si de pareilles lois naturelles n’existent pas, alors un examen scrupuleux peut nous faire découvrir la cause de l’erreur dans laquelle ils tombent. Pour arriver à ce but, quelques développements seront nécessaires, et par la raison que le temps constitue un élément d’une si haute importance dans le problème à résoudre. « L’enfant, dit-on, est le père de l’homme, » et pareillement les sociétés du passé sont mères de celles d’aujourd’hui. Le paupérisme de l’Angleterre, — à l’étude duquel il faut attribuer l’idée de l’excès de population, — a été le développement du temps ; et si nous voulons comprendre les causes de l’existence du paupérisme, nous devons examiner le système adopté dans ce pays, pendant les cinquante années antérieures à Malthus et le siècle qui s’est écoulé depuis. Les causes de la condition actuelle de l’Irlande remontent à des centaines d’années ; et si nous cherchons à comprendre pourquoi la Jamaïque est abandonnée, nous devons étudier la suite des actes qui s’y sont accomplis au siècle dernier, et dans le siècle où nous vivons.


§ 2. — Le système anglais tend à la dispersion des individus et à l’accroissement de la part proportionnelle de la société qui se consacre au trafic et au transport.[modifier]

Un des besoins impérieux de l’homme, c’est de s’associer avec ses semblables, et l’un des grands obstacles à la satisfaction de ce désir, c’est, ainsi que le lecteur l’a déjà vu, l’absence de ces différences qui résultent de la diversité des travaux et qui rendent l’homme apte à l’association. Le but que l’on cherchait à atteindre, au moyen des lois que nous avons citées plus haut, c’était d’empêcher ces différences, et de perpétuer un état social, où la population des autres pays continuerait à n’être que simple cultivatrice du sol, contrainte de l’épuiser constamment, à raison de la nécessité d’expédier au dehors ses produits à l’état le plus grossier, et de s’épuiser constamment elle-même, par suite des transports énormes auxquels ces produits étaient soumis. Ces transports, à leur tour, entraînaient la dispersion, qui augmentait constamment, à cause de la nécessité toujours croissante de s’adresser à des sols nouveaux et plus éloignés, en même temps qu’il y avait augmentation constante dans la part proportionnelle du travail de la société, qu’il fallait appliquer au trafic et au transport, et diminution dans la part proportionnelle qui pouvait être consacrée à la production des articles à transporter ou à échanger.


C’était, en réalité, le sacrifice du commerce sur l’autel du trafic, et ce sacrifice tendait nécessairement à l’asservissement de l’homme dans toutes les sociétés où il pouvait être imposé par la force (3).


L’harmonie du système dont notre planète forme une partie, est due à l’existence de la gravitation locale, à l’aide de laquelle tous et chacun de ses membres deviennent capables de conserver leur parfaite individualité, quoique exposés à une attraction aussi puissante dans son étendue que l’est celle exercée par le soleil. Aussi longtemps que ces forces continueront à rester en équilibre, l’harmonie subsistera ; mais si la force centrale devait, ne fût-ce qu’un moment, prédominer sur les forces locales, chaque planète se briserait immédiatement, et le chaos universel en serait l’inévitable conséquence. Tel serait également le résultat de l’excès de centralisation dans le monde social, et l’expérience d’Athènes et de Rome, de Carthage et de Venise, démontre que les choses se sont passées ainsi ; et cependant la centralisation, qu’elles cherchaient à réaliser par leurs systèmes de politique, était complètement insignifiante, si on la compare à celle qu’on a cherché à produire au moyen du système que nous avons retracé plus haut. A l’égard de ces villes, c’était seulement avec les individus des pays éloignés qu’il s’agissait d’entraver le commerce ; mais ici c’était le commerce le plus important de tous, — le commerce intérieur, — c’était la puissance d’association et le développement de l’individualité qu’on voulait anéantir. Pour atteindre ce but, aucun effort ne fut épargné. Les produits à l’état brut, soumis à des taxes onéreuses pour le transport, ainsi que cela avait lieu pour le riz en grains (ou riz brut), et le sucre, étaient admis en ne payant que des droits peu élevés ; tandis que le riz pur et le sucre raffiné étaient grevés de droits assez lourds pour offrir une prime considérable en faveur de leur exportation de l’Inde ou de l’Amérique sous leur forme la plus grossière ; et, dans ce cas même, ils ne pouvaient être expédiés, sur aucun point du globe, que par l’intermédiaire d’un port ou d’un navire anglais.


On avait donc ainsi recours, d’un côté, à l’interdiction des manufactures, et, de l’autre, aux primes sur les matières premières, dans le but d’empêcher les colons d’effectuer ces changements dans la forme de la matière, indispensables pour rendre les produits propres à être consommés au sein même du pays. Le seul but important du système consistait à maintenir, sous sa forme la plus encombrante, la denrée qu’il s’agissait de transporter, en réduisant, à la plus petite dimension possible, les instruments à l’aide desquels le transport et la transformation devaient s’opérer, enrichissant ainsi le trafiquant, et l’individu qui effectuait le transport, aux dépens et du consommateur et du producteur. Plus on pouvait mettre complètement en pratique de pareilles mesures, plus était faible la quantité de tissus que pouvait obtenir l’individu qui produisait le sucre, plus était faible aussi la quantité de sucre que pouvait se procurer l’individu au travail duquel étaient dus les tissus ; plus était grande la tendance à voir la population acculée aux dernières limites des moyens de subsistance, et à trouver dans les dispositions erronées, prises par le Créateur, une excuse pour un état de choses dont l’existence ne devait être attribuée qu’aux combinaisons de l’homme.


§ 3. — Idées d’Adam Smith relativement aux avantages du commerce.[modifier]

Société, association, et commerce ne sont, ainsi que nous l’avons démontré, que des formes diverses pour exprimer la même idée, et cette idée exprime le premier de tous les besoins de l’homme. Sans association, il ne peut exister de société, et sans société il ne peut exister de commerce. Ces trois mots retracent le mouvement qui s’accomplit parmi les individus et résultant de l’échange des services ou des idées, produits de la force musculaire ou des efforts intellectuels. Plus la forme de la société est parfaite, plus seront toujours considérables les différences entre ses diverses parties, plus sera toujours, également, continu et régulier leur mouvement réciproque, et plus sera considérable la force exercée. Il en est de même à l’égard de tout instrument inventé par l’homme, dans le but d’asservir à son profit les forces prodigieuses de la nature. Les merveilles accomplies par la machine à vapeur sont grandes ; elles le sont à tel point qu’elles seraient regardées comme tout à fait incroyables, par un individu qui aurait quitté le monde il y a cinquante ans ; et cependant il n’est guère possible de fixer un prix que l’on ne payât pas aujourd’hui, à qui trouverait le secret d’une machine rotatoire fonctionnant parfaitement, par la raison, qu’au moyen de cette machine, la rapidité du mouvement pourrait encore être augmentée d’autant. C’est le mouvement continu de la société que recherchent les individus, lorsqu’ils aiment mieux conclure leurs affaires tète à tète et verbalement, plutôt que d’avoir recours au mouvement constamment interrompu de la correspondance. C’est ce mouvement que cherche tout inventeur d’une machine, tout possesseur d’usine, tout individu, en réalité, qui désire accroître son empire sur les forces que la nature fournit pour les besoins de l’homme. C’est ce mouvement que nous retrace Adam Smith dans les passages suivants, que nous donnons dans toute leur étendue, par ce motif que leur illustre auteur est cité fréquemment comme une autorité à l’appui du système qui a pour but de fonder le trafic aux dépens du commerce.


«   Un pays enfoncé dans les terres, naturellement fertile et d’une culture aisée, produit un grand surcroît de vivres, au-delà de ce qu’exige la subsistance des cultivateurs et l’énormité des frais de transport par terre. L’incommodité de la navigation des rivières peut, souvent, rendre difficile l’exportation de cet excédant de produits. L’abondance met donc les vivres à bon marché et encourage un grand nombre d’ouvriers à s’établir dans le voisinage, où leur industrie leur permet de satisfaire aux besoins et aux commodités de la vie, mieux que dans d’autres endroits. Ils travaillent sur place les matières premières que produit le pays, et ils échangent leur ouvrage, ou ce qui est la même chose, le prix de leur ouvrage, contre une plus grande quantité de matières et de vivres. Ils donnent une nouvelle valeur au surplus de ce produit brut, en épargnant la dépense de le transporter au bord de l’eau, ou à quelque marché éloigné ; et ils donnent, en échange, aux cultivateurs, quelque chose qui leur est utile ou agréable, à de meilleures conditions que ceux-ci n’auraient pu se le procurer auparavant. Les cultivateurs trouvent un meilleur prix du surplus de leurs produits, et ils peuvent acheter, à meilleur compte, d’autres choses à leur convenance et dont ils ont besoin. Cet arrangement les encourage donc, en même temps qu’il leur permet d’augmenter encore ce surplus de produits, par de nouvelles améliorations et par une culture plus soignée de leurs terres ; et de même que la fertilité de la terre a donné naissance à la manufacture, de même la manufacture, en se développant, réagit à son tour sur la terre, et augmente encore sa fertilité. Les manufacturiers fournissent d’abord le voisinage, et, plus tard, à mesure que leur ouvrage se perfectionne, des marchés plus éloignés ; en effet, si le produit brut, et même le produit manufacturé d’une grossière fabrication, ne peuvent, sans de très-grandes difficultés, supporter les frais d’un long transport par terre, des ouvrages d’un travail perfectionné peuvent le supporter aisément. Sous un petit volume, ils contiennent, souvent, le prix d’une grande quantité de produit brut. Une pièce de drap fin, par exemple, qui ne pèse que 80 livres, renferme, non-seulement le prix de 80 livres pesant de laine, mais quelquefois de plusieurs milliers pesant de blé, employé à la subsistance des différents ouvriers qui ont travaillé cette laine, et de ceux qui les ont mis en œuvre directement. De cette manière, le blé qu’il eût été si difficile de transporter au loin, sous sa première forme, se trouve virtuellement exporté sous la forme d’un produit complet et peut, sous cette forme, s’exploiter facilement dans les coins du monde les plus reculés. C’est ainsi que se sont élevées, naturellement et pour ainsi dire spontanément, les manufactures de Leeds, d’Halifax, de Sheffield, Birmingham et Volwerhampton. De pareilles manufactures doivent leur naissance à l’agriculture (4).

« Le grand commerce de toute société civilisée est celui qui s’établit entre les habitants de la ville et ceux de la campagne. Il consiste dans l’échange du produit brut contre le produit manufacturé, échange qui s’opère, soit d’une façon immédiate, soit par l’intervention de la monnaie, ou de quelque espèce de papier qui la représente. La campagne fournit à la ville des moyens de subsistance et des matières pour ses manufactures. La ville rembourse ces avances, en renvoyant aux habitants des campagnes une partie du produit manufacturé. On peut dire que la ville, dans laquelle il n’y a ni ne peut y avoir aucune reproduction de substances, gagne, à proprement parler, toute sa subsistance et toutes ses richesses sur la campagne. Il ne faut pourtant pas s’imaginer, par ce motif, que la ville fasse ce gain aux dépens de la campagne. Les gains sont réciproques pour l’une et pour l’autre, et dans cette circonstance comme dans toute autre, la division du travail tourne à l’avantage des différents individus employés aux tâches particulières dans lesquelles le travail se subdivise. Les habitants de la campagne achètent de la ville une plus grande quantité de denrées manufacturées, avec le produit d’une bien moindre quantité de leur propre travail qu’ils n’auraient été obligés d’en employer, s’ils avaient essayé de les préparer eux-mêmes. La ville fournit un marché au surplus du produit de la campagne, c’est-à-dire à ce qui excède la subsistance des cultivateurs, et c’est là que les habitants de la campagne échangent ce surplus, contre quelque autre objet dont ils ont besoin. Plus les habitants de la ville sont nombreux et plus ils ont de revenu, plus est étendu le marché qu’ils fournissent à ceux de la campagne ; et plus ce marché est étendu, plus il est toujours avantageux pour le grand nombre. Le blé qui croît à un mille de la ville, s’y vend au même prix, que celui qui vient d’une distance de vingt milles. Mais le prix de celui-ci doit, en général, non-seulement payer la dépense nécessaire pour le faire croître et l’amener au marché, mais rapporter au fermier les profits ordinaires de la culture. Les propriétaires et les cultivateurs du pays placé dans le voisinage de la ville, gagnent donc, dans le prix qu’ils vendent, outre les profits ordinaires de la culture, toute la valeur du transport du pareil produit qui est apporté d’endroits plus éloignés, et ils épargnent, en outre, toute la valeur d’un pareil transport, sur le prix de ce qu’ils achètent. Comparez la culture des terres situées dans le voisinage d’une ville considérable, avec celle des terres qui en sont à quelque distance, et vous pourrez vous convaincre aisément combien la campagne retire d’avantage de son commerce avec la ville (5).  »


Le mouvement que l’on retrace ici est caractérisé avec raison comme étant le commerce. Le bon sens si droit d’Adam Smith lui fit comprendre ce qu’il y avait d’erroné dans un système qui trouvait uniquement dans les importations et les exportations l’indice de la prospérité ; il lui fit comprendre aussi pleinement l’énorme déperdition de travail, résultant de ce fait, d’imposer aux sociétés la nécessité d’exporter la laine, le blé, le coton et les autres produits de la terre sous leur forme la plus grossière, pour leur être renvoyés de nouveau sous la forme de vêtements. Adam Smith n’avait foi à aucune espèce de centralisation. Il croyait, moins que tout autre, à celle qui avait pour but de contraindre tous les fermiers et tous les planteurs de venir à un marché unique, et d’augmenter la nécessité d’avoir recours aux voitures et aux navires, en accroissant ainsi les profits du trafiquant, et la part proportionnelle de toute population vouée nécessairement à effectuer les changements de lieu. Au contraire, il avait une foi pleine et entière dans le système des centres locaux, à l’aide desquels, ainsi qu’il le voyait si clairement, le commerce s’était partout développé sur une si grande échelle ; et c’était là le système sur lequel il voulait appeler l’attention de ses compatriotes. Depuis ce jour, cependant, et jusqu’à présent, on a suivi le système qu’il dénonçait ; tous les efforts de ceux-ci ont tendu à produire le résultat suivant : continuer à élever à son apogée la taxe du transport des produits ; et c’est là peut-être que nous pouvons trouver la cause de l’idée de population surabondante.


§ 4. — Système colonial de l’Angleterre, tel qu’il se révèle aux Antilles.[modifier]

Depuis la conquête des diverses colonies de l’Inde occidentale, les manufactures de toute espèce furent rigoureusement prohibées, et l’interdiction fut poussée à tel point qu’il ne fut pas même permis aux habitants de raffiner leur propre sucre. Il ne resta donc plus, en conséquence, d’autre travail, même pour les enfants et les femmes, que le travail des champs. Tous les individus furent forcés de rester producteurs de denrées à l’état brut, ne pouvant entretenir aucun commerce entre eux que par l’intermédiaire d’un peuple placé à une distance de plusieurs milliers de lieues, qui employait sa puissance, non-seulement à interdire la formation des manufactures, mais encore à empêcher la diversité des travaux de l’agriculture elle-même. A la Jamaïque, on avait essayé de cultiver l’indigo ; mais il se trouva que, sur le prix auquel il se vendait en Angleterre, une part si considérable était absorbée par les armateurs, les négociants commissionnaires et le gouvernement, que la culture en fut abandonnée. Celle du café fut introduite sur une grande échelle, et, comme il croît sur des terrains plus élevés et plus salubres, elle y eût été très-avantageuse pour la société ; mais là, comme pour l’indigo, une part si faible revenait au producteur, que la production fut presque complètement abandonnée, et ne fut sauvée que grâce à une transaction qui consistait à réduire les droits du gouvernement à un schelling par livre. Le produit évalué étant d’environ 750 livres de café, pouvant être livrées au commerce, donnait environ 180 dollars par acre (6). Le résultat ultime du système fut d’anéantir tout commerce entre les individus, même celui qui avait existé antérieurement entre ceux qui produisaient le café, d’une part, et, de l’autre, ceux qui avaient du sucre à vendre, toute culture étant abandonnée, à l’exception de celle de la canne, la plus funeste de toutes pour la vie et pour la santé.


En même temps qu’on prohibait ainsi le commerce entre ces individus, on leur interdisait toute relation avec les nations étrangères, excepté par l’intermédiaire de navires, de ports et de marchands anglais. Cependant, on sanctionna le trafic avec les Africains ; car l’Afrique fournissait des esclaves ; et ce trafic fut continué sur la plus vaste échelle, la plus grande partie de la demande, faite par les colonies espagnoles, étant fournie par les îles appartenant à l’Angleterre. Toutefois, en 1775, la législature coloniale, voulant empêcher l’excessive importation des nègres, imposa un droit de 2 liv. sterl. par tète ; mais les marchands de l’Angleterre ayant fait une pétition contre ce droit, le gouvernement de la métropole en ordonna l’abrogation (7). A cette époque, il est établi que l’exportation annuelle du sucre (8) s’est élevée à 980 346 quintaux, dont la vente en bloc, sans compter le droit, a donné en moyenne 1 liv. sterl. 14 schell. 8 pence par quintal, ce qui forme un total de 1  699 421 liv. sterl. ; dont, toutefois, une part si considérable a été absorbée par le fret, les droits de commission, l’assurance, etc., qu’il est constaté que le produit net de 775 domaines à sucre ne s’est élevé qu’à 726 992 liv. sterl., soit moins de 1 000 liv. par domaine. Si maintenant aux 973 000 liv. sterl. ainsi déduites, on ajoute la part du gouvernement (12 schell. 3 d. par quintal), et les autres frais à acquitter avant que le sucre parvint au consommateur, on verra que le producteur ne recevait qu’un quart du prix auquel il se vendait. Le colon n’était donc guère autre chose que le surveillant d’esclaves que l’on faisait travailler au profit du gouvernement de la Grande-Bretagne et non à son profit personnel. Placé, d’une part, entre l’esclave qu’il était obligé d’entretenir, et de l’autre, le créancier hypothécaire, les marchands et l’État, qu’il était obligé d’entretenir également, il ne pouvait s’attribuer que la part qui lui était laissée ; et lorsque la récolte était abondante et que les prix baissaient, il était ruiné. On peut établir les conséquences d’un pareil état de choses par ce fait, que dans les vingt années postérieures à cette époque, on ne mit pas en vente, par le ministère du shérif, moins de 177 domaines, en même temps que 92 restaient invendus entre les mains des créanciers, et que 55 autres étaient complètement abandonnés. Lorsqu’on voit de pareilles choses, il n’est pas difficile de comprendre la cause de la mortalité excessive qui sévit dans les îles appartenant à l’Angleterre. Le colon, ne pouvant accumuler les instruments à l’aide desquels il eût commandé les services de la nature, était obligé de ne compter que sur la force brutale, et il lui était plus facile d’acheter cette force, toute prête à fonctionner, sur la côte d’Afrique, que de la créer sur ses propres plantations. D’où il résultait qu’il fallait un approvisionnement constant de nègres pour maintenir le niveau de la population ; et c’est pourquoi l’on a vu que, de tous ceux qui avaient été importés, il ne s’en trouvait plus guère qu’un sur trois au jour de l’émancipation (9).


Le colon lui-même était esclave, presque autant que le nègre qu’il avait acheté. Toujours endetté, sa propriété se trouvait généralement entre les mains d’agents intermédiaires, représentant les individus envers lesquels il avait contracté des dettes, les facteurs résidant en Angleterre, qui amassaient des fortunes à ses dépens, et dont les agents dans les colonies s’enrichissaient aux dépens du propriétaire nominal de la terre, d’un côté, et de l’autre des esclaves qui la mettaient en culture (10). A l’époque dont nous avons parlé plus haut, des agents intermédiaires, au nombre de 193, n’étaient pas chargés de la gérance de moins de 600 ateliers, donnant un produit de 80 000 boucauds de sucre, et de 3 600 pièces de rhum dont la valeur pouvait être estimée à 4  000 000 de liv. sterl. sur lesquels ils avaient droit à 6 %. Plus l’état de détresse du planteur augmentait, plus le mandataire s’engraissait ; et c’est ainsi que nous retrouvons, en cette circonstance, un état de choses exactement semblable à celui qui existe en Irlande, où les domaines des seigneurs absents étaient régis par des intermédiaires n’ayant aucun intérêt dans la terre, ou dans les esclaves virtuels qui y résident ; et jaloux seulement de tirer, et des uns et des autres, tout ce qu’ils pourraient, en ne leur restituant à tous deux que le moins possible. Dans les deux cas, la centralisation, l’absentéisme et l’esclavage marchaient de conserve, ainsi qu’ils l’avaient fait au temps des Scipion, des Caton, des Pompée et des César.


A quelle cause était dû cet absentéisme ? Pour quelle raison, à la Jamaïque, de même qu’en Irlande, les propriétaires terriens ne résidaient-ils pas sur leurs domaines, s’occupant personnellement de les exploiter ? Parce que la politique qui défendait que le sucre même fût raffiné dans l’île, et restreignait toute la population, jeunes gens et vieillards, hommes et femmes, à la culture unique de la canne, empêchait, en réalité, la formation d’une classe moyenne quelconque qui eût constitué la population des villes, dans lesquelles le planteur pût trouver la société nécessaire pour l’engager à regarder l’île comme sa patrie. Dans les îles françaises tout se passait différemment. Le gouvernement français n’étant jamais intervenu pour empêcher le développement du commerce parmi ses colons, les villes avaient grandi, et des individus de toute espèce étaient venus de France avec l’intention de faire des îles leur patrie ; tandis que les colons anglais ne songeaient qu’à réaliser des fortunes pour retourner les dépenser en Angleterre. Le système français tendait à développer l’individualité et à encourager le commerce, tandis que le système anglais tendait à les détruire tous deux. Les deux systèmes étaient profondément différents et les résultats le furent également ; partout les îles françaises offrant la preuve de ce fait, qu’elles sont occupées par des individus qui se sentent chez eux (at home), et les îles anglaises, pour la plupart, révélant qu’elles ont été occupées par des individus qui s’appliquent à tirer, de la terre et du travailleur, tout ce qu’on peut en obtenir, puis abandonnant l’une et enterrant l’autre. Dans le premier cas, on trouvait des magasins de toute espèce, où l’on pouvait se procurer des habits, des livres, des bijoux et d’autres produits ; tandis que dans le second, de semblables magasins n’existant pas, les individus qui avaient des achats à faire étaient obligés d’importer les produits directement de l’Angleterre. Dans l’un, il y avait association d’efforts, c’est-à-dire commerce, société ; dans l’autre, au contraire, il n’y avait que trafic (11).


Sous l’empire d’un pareil système, il ne pouvait s’élever des villes, et, conséquemment, il ne pouvait y avoir d’écoles. D’où il résultait que le colon était forcé d’envoyer ses enfants en Angleterre pour y faire leur éducation, et y contracter l’amour de la vie européenne, et l’aversion pour la vie coloniale. A sa mort, sa propriété passait, sans conteste, entre les mains d’agents, c’est-à-dire d’individus dont les profits devaient s’augmenter, par l’accroissement des cargaisons obtenues au prix d’un sacrifice quelconque de la vie humaine. Tel était le résultat naturel d’un système qui refusait aux hommes, aux femmes et aux enfants, le privilège de se consacrer à aucune occupation à l’intérieur, les ouvriers étant inutiles là où l’on ne pouvait employer de machines ; et la ville ne pouvant prendre de l’accroissement là où il n’y avait ni artisans ni écoles.


L’exportation du rhum, en général, constituait le planteur en dette, c’est-à-dire que la somme pour laquelle ce rhum se vendait, et au-delà, était absorbée par les diverses charges dont il était grevé. Le peuple anglais payait, pour un certain produit des travailleurs de la Jamaïque, un million de livres sterling sur lesquels pas un schelling n’arrivait aux mains du colon, pour être appliqué à l’amélioration de son domaine, au progrès de son mode de culture, ou au profit des individus dont les bras exécutaient le travail (12). Le lecteur se convaincra ainsi que M. Gee n’exagérait pas, lorsqu’il présentait comme une des recommandations du système colonial ce fait : que les colons laissaient en Angleterre les trois quarts de tous leurs produits, la différence étant absorbée par les individus qui opéraient ou surveillaient les échanges. Tel était le résultat désiré par ceux qui forçaient le colon de dépendre d’un marché éloigné où il devait vendre tout ce qu’il produisait, et acheter tout ce qui était nécessaire à sa consommation. Plus il enlevait à la terre ; plus elle se trouvait épuisée et moins il obtenait en échange de ses produits, des récoltes abondantes augmentant dans une proportion considérable le montant des frets, du magasinage, des droits de commissions et des profits, en même temps qu’elles diminuaient les prix d’autant ; ainsi que nous le voyons aujourd’hui pour le coton. Plus sa terre était ruinée, et plus ses esclaves dépérissaient, moins était grand, en conséquence, son pouvoir d’acheter des machines à l’aide desquelles il aurait augmenté les facultés productives de tous deux. Esclave lui-même de ceux qui dirigeaient ses travaux, il serait injuste d’attribuer au colon l’énorme déperdition de vie résultant de ce fait, de toute une population ainsi bornée aux travaux des champs et privée de toute action pour l’entretien du commerce.


Avec des quantités inépuisables de bois de construction, la Jamaïque ne possédait pas, même en 1850, une seule scierie, bien qu’elle offrît un marché considérable pour le bois de charpente arrivant du dehors. Produisant en abondance les plus beaux fruits, il n’existait pas encore de gens des villes, avec leurs navires, pour les transporter aux marchés de ce pays ; et faute de ces marchés, ces fruits pourrissaient au pied des arbres. « Les ressources manufacturières de l’île, dit un voyageur moderne, sont inépuisables (13) » et elles l’ont toujours été, en effet ; mais privée de la puissance d’association, la population a été forcée de dépenser en pure perte une activité qui, employée convenablement, aurait payé au centuple toutes les denrées qu’elle était contrainte d’aller demander à un marché lointain. « Pendant six ou huit mois de l’année, dit-il encore, on ne travaille pas sur les plantations de canne à sucre ou de café. » L’agriculture, dans la voie où elle est dirigée aujourd’hui, ne prend pas plus de la moitié de leur temps ; et elle ne l’a pas toujours pris ; et c’est à cette perte de travail, résultant du défaut de diversité dans les occupations, qu’il faut attribuer la pauvreté et la décadence des colons.


La population diminua parce qu’il ne pouvait y avoir d’amélioration dans la condition du travailleur qui, borné ainsi dans l’emploi de son temps, était forcé d’entretenir non-seulement lui-même et son maître, mais l’agent, le négociant-commissionnaire, l’armateur, le créancier hypothécaire, le marchand en détail et le gouvernement ; et tout cela sous l’empire d’un système qui enlevait tout à la terre et ne lui rendait rien. Sur la somme payée, en 1831, par le peuple anglais, en échange des produits du travail de 320 000 ouvriers noirs de la Jamaïque, le gouvernement de la métropole ne perçut pas moins de 3  736 113 liv. sterl. 10 schell. 6 pence (14), soit environ 18 millions de dollars, ce qui donne presque 60 dollars par tête ; et cela uniquement pour surveiller les échanges. Si l’on n’eût exigé une somme aussi considérable sur le produit du travail de ces pauvres gens, le consommateur — ayant son sucre à meilleur marché, — en eût absorbé une quantité double, et eût permis ainsi aux producteurs de sucre de devenir pour lui-même des acheteurs, dans une proportion plus considérable.


La part contributive de chaque nègre, jeune et vieux, du sexe masculin et féminin, à l’entretien du gouvernement anglais, ne s’éleva pas cette année à moins de 5 liv. sterl. ou 24 dollars, somme considérable à payer pour un peuple borné complètement aux travaux agricoles, et privé des instruments nécessaires pour rendre ceux-ci mêmes productifs. Si, maintenant, à cette charge si lourde, nous ajoutons les droits de commissions, le fret, les assurances, les intérêts et frais divers, on se convaincra facilement qu’un système d’impôts aussi écrasant ne pouvait aboutir qu’à la ruine, ainsi qu’il y aboutit en effet. On put constater que les choses tendaient à ce résultat par la constante diminution de la production. Dans les trois années expirant à la fin de 1802, la moyenne des exportations donna les chiffres suivants :


Sucre 113 000 boucauds.
Rhum 44 000 pièces.
Café 14  000 000 balles.

Tandis que la moyenne des exportations des trois années expirant à la fin de 1829 n’était que de :


Sucre 92 000 boucauds.
Rhum 34 000 pièces.
Café 17  000 000 balles.

Le système qui avait pour but de priver le cultivateur de l’avantage d’un marché placé à sa proximité, pour y vendre ses produits, et d’où il pût rapporter chez lui de l’engrais, entretenant ainsi les forces productives de la terre, ce système, disons-nous, engendrait ici ses résultats naturels, en augmentant chaque jour l’état de barbarie de l’esclave ; et ce qui démontra qu’il en était ainsi, ce fut la prédominance exorbitante des décès sur les naissances. La preuve de l’épuisement de la terre se révèle donc en tout ce qui se rattachait à la Jamaïque. Le travail et la terre baissèrent de valeur, et les garanties pour le paiement des dettes contractées en Angleterre devinrent moindres d’année en année, à mesure que la population des autres pays était contrainte de se livrer aux travaux agricoles, à raison de son impuissance à lutter avec l’Angleterre pour les manufactures. Le sucre ayant baissé jusqu’à ne plus guère valoir qu’une guinée le quintal, et le rhum un peu moins que 2 schell. le gallon (15), presque toute la récolte fut absorbée en droits de commissions et intérêts. Sous l’empire de semblables circonstances, la mortalité était inévitable, et c’est pourquoi nous avons vu des milliers d’hommes, importés sur cette terre, ne laissant après eux aucune trace de leur existence. Sur qui cependant doit peser la responsabilité d’un état de choses aussi révoltant que celui qui se manifeste ici ? Ce n’est pas assurément sur le colon ; car sa volonté n’y participait en aucune manière. Il lui était interdit d’employer le surplus de son activité à raffiner son propre sucre, et il ne pouvait, légalement, introduire dans l’île un fuseau ou un métier de tisserand. Il ne pouvait exploiter la houille, ou soumettre à la fusion le minerai de cuivre. Hors d’état de rembourser les emprunts qu’il faisait à la terre, il voyait diminuer la quantité des prêts qu’il pouvait en obtenir ; et ces prêts mêmes, quelque faibles qu’ils fussent, étaient absorbés par les individus intervenant dans les échanges, et ceux qui les surveillent, exerçant les droits du gouvernement. N’étant plus lui-même qu’un pur instrument entre leurs mains, pour détruire chez le nègre la moralité, l’intelligence et la vie, c’est sur ces hommes et non sur le colon que pèse la responsabilité de ce fait, que sur la masse totale des esclaves importés à la Jamaïque, il n’en restait plus que les deux cinquièmes, à l’heure de l’émancipation.


Néanmoins, ce fut le colon qui fut stigmatisé comme le tyran et le destructeur de la moralité et de la vie ; et l’opinion publique, l’opinion publique des mêmes gens qui avaient absorbé une si large part des produits du travail des nègres, — poussa le gouvernement à prendre cette mesure qui consistait à affranchir l’esclave du service forcé, puis à appliquer une certaine somme, d’abord au paiement des dettes hypothécaires contractées en Angleterre, laissant le propriétaire, la plupart du temps, sans un schelling pour continuer à exploiter sa plantation. On peut constater les conséquences de ce fait par l’abandon de la terre sur un espace très-étendu, et par l’abaissement de sa valeur. On peut en acheter une quantité quelconque, aussi fertile qu’il soit possible de la trouver dans aucune partie de l’île, et la préparer pour la culture, à raison de 5 dollars par acre ; tandis qu’une autre terre, bien plus riche naturellement qu’aucune autre dans la Nouvelle-Angleterre, se vend de cinquante cents à un dollar. En même temps que se manifeste la diminution dans la valeur de la terre, le travailleur tend à l’état de barbarie, et l’on peut en trouver la raison dans ce fait, que la puissance d’association n’existe pas, — c’est-à-dire qu’il n’y a pas de diversité dans les occupations, —et, qu’après des siècles de relation avec une société qui se vante de la perfection de ses machines, on ne trouve pas dans l’île même une hache d’une qualité passable (16).


A chaque page de l’histoire du monde, on peut voir que l’artisan a toujours été l’allié de l’agriculteur, dans sa lutte contre le trafiquant et contre l’État. Le premier de ceux-ci désire le taxer en achetant bon marché et vendant cher. Le second le taxe pour lui faire payer le privilège d’entretenir le commerce ; et plus le lieu d’échange est éloigné, plus est considérable la puissance de taxation. Lorsque l’artisan se rapproche de l’agriculteur, les matières premières sont transformées sur place, et ne se trouvent soumises à aucune taxe pour l’entretien des armateurs, des négociants-commissionnaires ou des boutiquiers, et, dans ce cas, le commerce se développe avec une grande rapidité.


Dans une pièce de drap, dit Adam Smith, pesant 80 livres, il y a non-seulement plus de 80 livres de laine, mais encore « plusieurs milliers pesant de blé, qui ont servi à entretenir les ouvriers ; » et ce sont la laine et le blé qui voyagent à bon marché sous la forme de drap. Que devient donc finalement le blé ? Bien que consommé, il n’est pas anéanti ; comme il est restitué à la terre, et qu’il rembourse la dette de l’individu dont le travail l’avait produit, la terre elle-même s’enrichit, les récoltes deviennent plus abondantes, et le fermier peut plus souvent avoir recours aux services de l’artisan. La récompense des efforts de l’homme, augmentant avec la valeur de la terre, tous deviennent à la fois riches et libres ; et c’est pourquoi les intérêts de tous les membres d’une société sont aussi étroitement liés à l’adoption d’un système ayant pour but d’accroître le commerce et la valeur de la terre. Plus est complète la puissance d’association entre les individus, plus sera considérable le développement des facultés individuelles ; moins le sera la puissance du trafiquant, et plus s’accroîtra la liberté de l’homme.


Le système colonial que nous avons retracé plus haut, — visant à produire des résultats directement opposés à ceux-ci, empêchait l’association, parce qu’il confinait toute la population dans un travail unique. Il empêchait l’immigration des artisans, l’accroissement des villes ou l’établissement d’écoles ; et, conséquemment, il empêchait le développement de l’intelligence parmi les travailleurs ou leurs maîtres. Il empêchait l’accroissement de la population, en contraignant les femmes et les enfants de cultiver la canne à sucre, au milieu des terrains à la fois les plus riches et les plus insalubres de l’île. Il appauvrissait ainsi et la terre et les propriétaires, faisait périr l’esclave et affaiblissait la société —devenue un pur instrument entre les mains de ceux qui effectuaient et surveillaient les échanges, — de cette classe d’individus, qui, dans tous les siècles, s’est enrichie aux dépens des cultivateurs de la terre. En isolant le consommateur du producteur, ils purent, ainsi qu’on l’a vu, s’approprier les trois quarts de la totalité du produit, n’abandonnant qu’un quart à partager entre la terre et le travail, qui avait créé ce produit. Ils devinrent, conséquemment, forts ; tandis que le propriétaire de la terre et le travailleur s’affaiblirent:et plus le dernier devint faible, moins il fut nécessaire d’avoir égard à ses droits d’individualité et de propriété.


C’est dans cette situation que le maître fut requis d’accepter une somme d’argent déterminée, comme compensation pour l’abandon de son droit de demander à l’esclave l’accomplissement de la tâche à laquelle il avait été accoutumé. Malheureusement, le système suivi avait contrarié efficacement ce progrès, dans les sentiments et les goûts, nécessaire pour produire chez cet esclave le désir d’une chose quelconque, au-delà de ce qui était indispensable au soutien de l’existence. Les villes et les magasins n’ayant pas pris d’accroissements, il n’avait pas été habitué à voir les denrées qui stimulaient l’activité de ses frères de travail, dans les colonies françaises. Comme il ne s’était point établi d’écoles, même pour les Blancs, il n’avait point désiré de livres pour lui-même ou pour l’instruction de ses enfants. Sa femme, toujours parquée dans les travaux des champs, n’avait pas acquis le goût de la toilette. Émancipé tout à coup, on le vit satisfaire le seul goût qu’on eût laissé se développer chez lui, l’amour d’une oisiveté complète, dans toute l’étendue compatible avec la nécessité de se procurer le peu de subsistances et de vêtements indispensables à l’entretien de son existence.


Les choses se fussent passées bien différemment si on leur eût permis de faire leurs échanges chez eux, de donner du coton et du sucre pour du drap et du fer produits par le travail, et provenant du sol, de l’île. Le producteur de sucre aurait eu alors tout le drap donné en échange de ce sucre par le consommateur, au lieu de n’en obtenir qu’un quart ; et dès lors la terre eût augmenté de valeur, le planteur serait devenu riche, et le travailleur libre; et ce résultat aurait eu lieu en vertu d’une grande loi naturelle, qui veut:que plus la richesse s’accroît rapidement, plus doit être considérable la demande du travail, plus doit l’être également la quantité des denrées produites par le travailleur, plus doit être considérable sa part proportionnelle du produit, et plus doit être-grande la tendance à ce qu’il devienne un homme libre, et lui-même un capitaliste.


Plus est complète la puissance d’association, moins l’homme a besoin des instruments nécessaires pour effectuer les changements de lieu, par la raison que ses échanges se font principalement à l’intérieur ; mais son pouvoir augmente, par la raison que l’association lui permet de s’assurer l’empire sur les grandes forces naturelles qui lui ont été données pour ses besoins. Moins est développé son pouvoir d’entretenir le commerce, plus augmente sa dépendance des instruments de transport, et diminue son pouvoir de les obtenir ; et ce qui démontre que les choses se sont passées ainsi dans les Antilles, c’est ce fait, que dans la riche capitale de la Jamaïque, Sant-Iago de la Vega (Spanishtown) qui renferme une population de 5 000 individus, on ne trouvait, il y a cinq ans, ni un seul magasin, ni un hôtel respectable, ni même un camion (17) et dans toute l’étendue de l’île il n’y avait ni diligence, ni aucun autre moyen régulier de transport par terre ou par mer, excepté sur le petit chemin de fer, d’un parcours de 15 milles, qui conduit de Kingston à la capitale (18). Comme conséquence nécessaire de cet état de choses, il fallait une proportion si considérable du travail de la société pour accomplir l’œuvre du transport, dans les limites et hors des limites de l’île, qu’on n’en pouvait consacrer qu’une proportion très-faible à tout autre objet (19).


§ 5. — La théorie de l’excès de population s’efforce d’expliquer des faits produits artificiellement, à l’aide de prétendues lois naturelles.[modifier]

Le pouvoir de commander les services de la nature augmente avec la puissance d’association; et pour que cette dernière s’accroisse, il est indispensable qu’une population plus considérable puisse se procurer des subsistances sur un espace donné. Cependant l’économie politique moderne enseigne exactement le contraire:à savoir qu’à mesure que la population augmente, arrive le besoin de s’adresser aux terrains de qualité inférieure, en même temps que se manifestent une diminution constante dans le pouvoir de commander les services de la nature, et une difficulté constamment croissante de se procurer des subsistances, et que cette cause engendre le fléau de l’excès de population. Cette théorie, ainsi que le lecteur l’a vu, a pris naissance en Angleterre, et a été simplement une tentative pour expliquer les phénomènes non naturels, œuvre de l’homme, au moyen de lois naturelles imaginaires attribuées à son Créateur.


Dans l’état de barbarie, la population est toujours surabondante. A mesure que la civilisation se développe, une plus grande quantité d’individus obtiennent plus de subsistances, et de meilleure qualité, en échange de moins de travail. L’histoire du monde prouve à chaque page que les choses se passent ainsi en réalité ; et pourtant, si nous devons en croire Malthus, Ricardo, et leurs disciples, le mal constamment inséparable de l’absence du pouvoir d’association est celui qui exerce ses plus grands ravages, lorsque ce pouvoir d’association existe an plus haut degré.


Pour que la puissance de l’homme s’accroisse, il faut qu’il y ait développement de ses facultés latentes ; mais pour que ce développement ait lieu, il est indispensable que les travaux soient diversifiés et que les individus soient mis à même de s’associer. Plus est rapide l’augmentation du pouvoir exercé sur la nature, moins est impérieuse la nécessité d’effectuer les changements de lieu, c’est-à-dire moins est considérable la proportion du travail de la société nécessaire pour l’œuvre du transport, moins est grande la puissance du soldat, du trafiquant, ou de l’individu qui transporte les produits ; et plus il est prouvé complètement que la matière revêt la forme de subsistances à l’usage de l’homme, plus rapidement qu’elle ne tend à revêtir la forme de l’homme lui-même.


Le système que nous avons retracé plus haut, et si énergiquement blâmé par Adam Smith, tendait à produire des résultats tout à fait différents. Visant, ainsi qu’il le faisait, à empêcher l’association, il augmentait la part proportionnelle du travail de la société nécessaire pour accomplir l’œuvre du transport ; en même temps qu’en empêchant les facultés latentes de l’homme de se développer, il réduisait le sujet de ses opérations à la condition d’une pure brute. C’est ainsi qu’on a vu le monde appelé à être témoin de l’extermination d’une immense population importée dans les îles anglaises de l’Amérique, de la paupérisation du peuple anglais, et de la découverte d’un système d’économie politique qui méconnaît les qualités distinctives de l’homme, ne reconnaissant que celles qu’il possède en commun avec le bœuf, le loup et le cheval.


La destruction de la vie et du bien-être à la Jamaïque et en Angleterre résultaient du pouvoir que le trafic s’était arrogé de dominer le commerce et de le taxer à son profit. L’habitant de la Jamaïque produisant beaucoup de sucre et l’Anglais produisant beaucoup de tissus, si tous deux avaient pu accomplir leurs échanges directement, ils auraient été tous deux bien nourris et bien vêtus ; mais dans l’opération de ces échanges une part si considérable se trouvait absorbée que l’un ne pouvait se procurer que peu de tissus et l’autre peu de sucre. De là l’idée de l’excès de population.


Cette idée ayant pris naissance parmi les économistes anglais et se trouvant être l’idée admise chez le peuple anglais, il est nécessaire, pour la réfuter, d’examiner l’histoire des diverses sociétés soumises au système britannique, dans le but de constater si celui-ci est réellement une loi de la nature, ou seulement une conséquence naturelle d’une politique qui tendait à séparer l’artisan de l’agriculteur et à créer un unique atelier pour tout l’univers. Le Portugal, la Turquie, l’Irlande et l’Inde ayant été les pays qui lui ont été particulièrement soumis, nous allons passer en revue tous ces états, pour constater jusqu’à quel point les phénomènes que nous y observerons correspondent avec ceux qui se sont révélés à la Jamaïque (20).


CHAPITRE XII.

CONTINUATION DU MEME SUJET.[modifier]

§ 1. — Phénomènes sociaux, tels qu’ils se présentent dans l’histoire du Portugal.[modifier]

La splendeur du Portugal au XVIe siècle, résultant de l’exercice de sa puissance d’appropriation dans l’Orient, a été, ainsi qu’il arrive toujours, suivi d’une faiblesse croissante ; et la fin de ce siècle même l’a trouvé, ainsi que l’a vu le lecteur, réduit à la condition d’une province espagnole. Quarante ans plus tard, il réussit à recouvrer son indépendance, et, à la fin du XVIIe siècle, on le vit faire de vigoureux efforts pour continuer à s’en assurer la possession, en établissant, parmi les individus qui formaient sa population, l’habitude d’association nécessaire pour développer leurs facultés et étendre leur commerce. Depuis une époque reculée, le Portugal avait été renommé pour la qualité de ses laines, mais pendant longtemps il avait manqué des moyens de la convertir en drap. Maintenant, cependant, dans le but de réaliser l’idée si bien exprimée par Adam Smith que, pour arriver à développer le commerce, il est nécessaire de condenser « non-seulement les quatre-vingts livres de laine, mais encore les milliers de livres de blé nécessaires à l’entretien des ouvriers, en une pièce de drap, » le Portugal avait importé des artisans étrangers, à l’aide desquels la fabrication des étoffes de laine s’était développée assez rapidement pour répondre complètement aux demandes de drap à l’intérieur ; et pouvoir ainsi, tout en développant le commerce, diminuer considérablement sa dépendance des chances et des vicissitudes du trafic extérieur.


Cependant l’administration du pays passa en d’autres mains, et, en 1703, fut signé le fameux traité de Méthuen, par lequel, en retour de la faveur accordée à ses vins, l’idée de créer dans son sein, un marché pour les substances alimentaires et la laine, et de développer ainsi son commerce, fut entièrement rejetée. Immédiatement, ses marchés furent inondés de produits, ses manufactures ruinées, et les métaux précieux disparurent (1).


Ainsi transformé de nouveau en pays purement agricole, l’épuisement du sol devint une conséquence nécessaire ; et l’épuisement du sol fut suivi à son tour de la diminution de la population, diminution qui continua si longtemps, que cette population n’est aujourd’hui que de trois millions, la décroissance, au siècle dernier seulement, ayant presque atteint le chiffre de 700 000. Avec la diminution de la population et de la puissance d’association, il se manifesta un accroissement dans la difficulté d’effectuer les changements de lieu, des produits et des individus. Dans un pays qui, même au temps de César, était pourvu de routes, on transporte maintenant les dépêches à dos de mulet, à raison de trois milles par heure, entre la capitale et les villes de province. Comme il n’y a de moyen de transport d’aucune espèce, si ce n’est sur la route de Lisbonne à Oporto, les voyageurs sont forcés de louer des mulets, s’ils veulent se rendre d’un lieu dans un autre. «   Non-seulement, dit un voyageur moderne, il n’existe aucune route digne de ce nom, mais les rues mêmes et les lieux de passages sont convertis en pépinières pour l’engrais, et le seul mode de transport pour les marchandises d’un poids considérable consiste à se servir de charrettes traînées par des bœufs, et, pour les marchandises plus légères, des mulets ou des épaules des Galiciens ; la valeur de l’homme, en ce pays, étant regardée comme tellement insignifiante, qu’il est assimilé à une simple bête de somme. »


L’isolement arrive, nécessairement, à la suite de la dépopulation, et le développement des facultés humaines diminue ; la qualité des instruments de production diminue, en conséquence, et la puissance de la nature augmente aux dépens de celle de l’homme. «   On est surpris de voir, au rapport d’un autre voyageur, à quel point les Portugais ignorent, ou du moins connaissent superficiellement, toute espèce de main-d’œuvre ; le charpentier est maladroit, et gâte toute besogne qu’il entreprend ; et la façon dont sont unies les portes et les boiseries de maisons, ayant une belle apparence, aurait été digne des siècles les plus grossiers. Leurs véhicules de toute nature, depuis le carrosse de famille de l’hidalgo jusqu’à la charrette qui conduit le paysan, leurs instruments agricoles, leurs clefs et leurs serrures sont ridiculement mal confectionnés. Ils semblent dédaigner le progrès et sont placés si énormément au-dessous du pair et à un degré d’infériorité si frappant, relativement au reste de l’Europe, qu’ils forment une sorte de honteux sujet d’étonnement au milieu du XIXe siècle. »


L’utilité de la terre et de ses produits diminue conséquemment, en même temps qu’il y a constante augmentation dans la valeur des denrées nécessaires pour les besoins de l’homme et diminution dans la valeur de l’homme lui-même ; c’est là précisément le contraire de ce qu’on observe, dans les pays où celui-ci peut satisfaire ce premier besoin de sa nature qui le porte à rechercher l’association avec ses semblables.


Le système a duré un siècle et demi, et pendant tout ce laps de temps le pouvoir de commander les services de la nature a diminué, ainsi qu’on le voit manifestement par la difficulté constamment croissante de se procurer les subsistances, les vêtements et l’abri nécessaires pour entretenir l’existence de l’homme. La part proportionnelle des produits du travail, nécessaire pour payer les frais de transport, a constamment augmenté, à mesure que la quantité des choses produites a diminué ; et le résultat peut se constater maintenant dans ce fait, qu’avec la décadence du commerce à l’intérieur, le pouvoir de l’entretenir au dehors a diminué à tel point, que le Portugal a cessé de compter parmi les nations, même pour ceux qui, en 1703, convoitaient si vivement le trafic avec ce pays. L’individualité de la communauté sociale a disparu avec l’individualité du peuple qui la constitue; et, ainsi que nous le voyons rapporté dans un ouvrage récent qui jouit d’une grande réputation : « Les finances sont dans le plus déplorable état, le trésor est à sec, et tous les services publics sont eu souffrance. Une insouciance et une apathie réciproques règnent dans toutes les administrations, et, il faut le dire aussi, dans la nation. Pendant que partout, en Europe, on cherche à améliorer, le Portugal reste stationnaire. Le service postal de ce pays en offre un curieux exemple ; il faut encore 19 à 21 jours à une lettre, pour aller et revenir de Lisbonne à Bragance ; la distance est de 423 kilomètres (soit environ 300 milles américains). Toutes les ressources de l’État sont épuisées aujourd’hui, et il est probable que les recettes provenant des ventes, redevances, fermages, pensions censitaires, droits sur ventes, dettes à l’État, ne donneront pas le tiers du montant pour lequel on les fait figurer au budget (2). »


Tel était l’état des affaires, il y a quelques années ; mais les résultats épuisants d’une culture exclusive deviennent, chaque année, plus évidents. Le marché intérieur pour le blé s’est transformé en un marché étranger pour la vigne ; mais aujourd’hui ce dernier lui-même a cessé d’exister, parce qu’on a enlevé sans relâche au sol tous les éléments constitutifs de la vigne. Des classes entières d’individus, en Portugal, sont maintenant réduites à une complète pauvreté, en même temps qu’à Madère des individus périssent faute de subsistance, ainsi qu’il arrive en tout pays, à défaut de cette diversité de travaux, qui est la cause du commerce et développe les facultés latentes de l’individu. La nation qui commence par exporter les produits bruts du sol doit finir par l’exportation, ou l’extermination des individus.


Lorsque la population s’accroît et que les hommes se réunissent, un terrain ingrat même peut devenir fécond ; et c’est ainsi que «   la puissance fertilisante de l’engrais fait rapporter, aux terres de pauvre qualité du département de la Seine, trois fois autant que celles des bords de la Loire (3). » Lorsque la population diminue et que les hommes sont, par cette raison, forcés de vivre à de plus grandes distances les uns des autres, les terres riches elles-mêmes s’appauvrissent, et il n’est pas besoin d’en chercher une meilleure preuve que celle qui s’offre ici. Dans le premier cas, chaque jour rapproche davantage les individus de cette parfaite liberté de pensée, de parole et d’action indispensable au développement du commerce. Dans le second, ces mêmes individus deviennent, de jour en jour, plus barbares et plus asservis, et sont de plus en plus la proie des classes qui « vivent, se meuvent, et n’ont d’existence » qu’en vertu de l’exercice de leur puissance d’appropriation, — c’est-à-dire les soldats et les trafiquants. La force des nations est en raison inverse des proportions où se trouvent ces classes par rapport à la masse dont la société se compose. Ces proportions augmentent avec la décroissance du commerce. Le commerce augmente toutes les fois qu’il y a diminution dans la nécessité d’effectuer des changements de lieu et de dépendre des services de ces individus qui ne subsistent, qu’en transportant des armes, équipant des navires ou mettant des véhicules en mouvement. Il diminue toutes les fois que cette nécessité augmente. Si l’on voulait une preuve de cette assertion, on la trouverait en comparant l’état passé et l’état présent du Portugal, pays naturellement riche, si longtemps soumis au système de cet autre pays où la théorie de l’excès de population a pris naissance.


§ 2. — Phénomènes sociaux, tels qu’ils se présentent dans l’histoire de l’empire Turc.[modifier]

De toutes les contrées de l’Europe, il n’en est aucune dotée d’avantages naturels comparables à ceux qui constituent l’empire turc, en Europe et en Asie. Avec une culture convenable, on pourrait y produire, en quantités presque illimitées, la laine et la soie, le blé, l’huile et le tabac ; en même temps que la Thessalie et la Macédoine, depuis longtemps renommées pour la production du coton, sont couvertes de terres en friche, susceptibles d’en fournir une quantité suffisante pour vêtir l’Europe entière, la houille et le fer s’y trouvent abondamment, et en qualité égale à celle d’un pays quelconque ; tandis qu’en certaines parties de l’empire « les collines semblent une masse de carbonate de cuivre. » La nature a tout fait pour ce pays, et cependant, parmi toutes les populations de l’Europe, c’est celle des rayas turcs qui se rapproche le plus de la condition d’esclaves ; et parmi tous les gouvernements européens, celui de la Turquie se trouve le plus réellement contraint de se soumettre aux lois que lui imposent, non-seulement les nations étrangères, mais encore les trafiquants étrangers et indigènes en argent et autres marchandises. Nous pouvons maintenant examiner pourquoi il en est ainsi.


Il y a deux siècles, le trafic avec la Turquie constituait la partie la plus importante de celui qu’entretenait l’Europe occidentale ; et les négociants turcs prenaient rang parmi les plus riches entre ceux qui fréquentaient les marchés de l’Occident. Un peu plus tard, son gouvernement s’unit à ceux de France et d’Angleterre par un traité, en vertu duquel il s’engagea à ne pas frapper leurs importations d’un droit supérieur à 3 pour % ; et comme leurs navires, aux termes de ce même traité, étaient affranchis de tous frais de port, le système ainsi établi était, en réalité, celui de la liberté commerciale la plus absolue et la plus complète.


Pendant plus d’un siècle après, la Turquie fut encore capable de soutenir la concurrence avec les manufactures de l’Occident et de conserver parmi ses sujets la puissance et l’habitude de l’association. «   Ambelakaia, dit M. Beaujour, approvisionna l’industrieuse Allemagne, non par la perfection de ses métiers à filer le coton, mais par le travail de ses quenouilles et de ses fuseaux. Elle enseigna à Montpellier l’art de la teinture, non pas avec le secours des professeurs de chimie expérimentale, mais parce que l’art de la teinture était pour elle une industrie domestique et qui s’étudiait, pour ainsi dire, chaque jour sur les fourneaux de chaque cuisine. Par la simplicité et la loyauté, mais non par la science de son système, elle a donné au monde une leçon d’association commerciale ; elle a donné l’exemple sans pareil, dans l’histoire commerciale de l’Europe, d’une compagnie de capital et de travail tout ensemble, administrée avec habileté, économie, succès, et dans laquelle les intérêts du travail et du capital furent longtemps également représentés. Et cependant le système d’administration, auquel tous ces faits se relient, est commun aux nombreux hameaux de la Thessalie qui ne sont pas sortis de leur obscurité ; mais pendant vingt ans Ambelakaia fut laissée parfaitement tranquille (4) »


Les revenus que l’on tirait des douanes ayant cessé d’être perçus, tout le vide que le traité avait créé avait besoin, naturellement, d’être comblé, au moyen de l’impôt direct ; et, en conséquence, le gouvernement a, depuis cette époque, jusqu’à nos jours, reposé entièrement sur les impôts de capitation, les impôts sur les maisons et les terres, ce dernier perçu d’abord sous la forme d’une taxe sur la terre elle-même, et, en second lieu sous la forme de droits à l’exportation (5). Le trafic était affranchi de tout empêchement ou obstacle ; mais le commerce intérieur était entravé par de continuelles interventions.


En dépit de celles-ci, le système des centres locaux, neutralisant la force d’attraction des grandes capitales, politiques et commerciales, continua d’exister, ainsi que nous l’avons vu, jusqu’à la fin du dernier siècle ; et, comme conséquence de ce fait ; le pays demeura, ainsi qu’il l’est encore, à la fois riche et puissant. Même à cette époque, cependant, l’Angleterre avait inventé des machines pour filer le coton, et en prohibant l’exportation de ces machines aussi bien que l’émigration de tous les artisans à l’aide desquels, autrement, le travail aurait pu s’accomplir, elle avait pris des mesures ayant pour but de faire apporter à ses métiers tout le coton de l’univers pour y être converti en tissus. La Turquie ayant du coton à vendre, avait été accoutumée à le vendre sous cette forme ; et la possibilité d’agir ainsi lui avait permis d’entretenir le commerce à l’intérieur et au dehors. A cette heure cependant, le commerce devait cesser pour faire place au trafic ; et le commerce cessa en effet ; Ambelakaia et divers autres sièges de manufactures ayant été complètement abandonnés, dans l’intervalle des vingt années postérieures à la date du tableau que nous avons retracé plus haut. Sur 600 métiers qui existaient à Scutari en 1812, il n’en restait plus que 40 en 1821 ; et sur les 2 000 établissements de tissage que l’on trouvait à Tournovo en 1812, il n’en restait que 200 en 1830. Depuis lors l’industrie, à ce que l’on croit, a complètement disparu.


Pendant un certain temps, le coton fut exporté, pour revenir sous la forme de fil, faisant ainsi un voyage de plusieurs milliers de lieues pour trouver le petit fuseau ; mais ce trafic même a disparu, et comme conséquence de ce fait, il y a eu diminution considérable dans le salaire qui a affecté tous les genres de travail. «   Les profits, il y a vingt ans, dit M. Urquhart qui écrivait en 1832, ont été réduits à la moitié, et quelquefois au tiers par l’introduction des cotons (filés) anglais, qui, bien qu’ils aient fait baisser les prix à l’intérieur et arrêté l’exportation des cotons filés turcs, n’ont cependant pas supplanté l’industrie domestique d’une manière sensible ; les ouvriers ayant été forcés de continuer à travailler, seulement pour gagner leur pain, et réduisant leurs demandes de salaires pour soutenir une concurrence désespérée. Cependant les habitudes laborieuses des femmes et des enfants, continue-t-il, sont très-remarquables ; dans les moments que leur laissent les travaux domestiques, pendant qu’ils gardent le bétail, ou portent de l’eau, la quenouille ou le fuseau, comme au temps de Xercès, ne sortent jamais de leurs mains. Les enfants sont constamment occupés, dès l’instant que leurs petits doigts peuvent tourner le fuseau. Aux environs d’Ambelakaïa, le premier centre de fabrique de coton filé, la classe agricole eut à souffrir terriblement de cet état de choses, bien qu’autrefois les femmes pussent, dans leurs maisons, gagner autant que les hommes dans les champs ; maintenant le gain quotidien d’un homme ne s’élève pas au-delà de 20 paras ; et encore faut-il pour cela qu’il le réalise ; car souvent il ne trouve pas à se défaire du coton qu’il a filé (6). »


Le salaire des femmes n’était alors que de quatre cents par jour. «   Il fallait le travail continu de toute une semaine pour gagner un quart de dollar (1 fr. 25 c.). » Les hommes employés à récolter des feuilles de mûrier et à soigner des vers à soie, pouvaient gagner, lorsqu’ils avaient de l’emploi, cinq cents par jour ; mais à Salonique, port maritime de la Thessalie, le salaire s’élevait jusqu’à 50 cents par semaine. Le commerce avait cessé, et avec la diminution dans la puissance d’association, la valeur de l’individu et l’utilité de la terre avaient été presque complètement anéanties ; tandis que la valeur des denrées était devenue assez considérable pour faire périr, faute de subsistance, hommes, femmes et enfants.


Tant que les manufactures existèrent et que le commerce put se maintenir, l’agriculture fut dans un état florissant ; et par la raison, que le marché où elle pouvait écouler ses produits étant très-rapproché, elle était soumise à peu d’impôts résultant de la nécessité d’effectuer des changements de lieu. Les routes et les ponts pouvaient alors être bien entretenus ; et à mesure qu’il devint de plus en plus nécessaire de transporter les produits encombrants de la terre au marché éloigné, le besoin de routes augmenta ; mais le pouvoir de les entretenir diminua ; résultat toujours inévitable du sacrifice du commerce sur l’autel du trafic. « L’augmentation des frais de transport, dit un voyageur moderne, a permis à un petit nombre de capitalistes de monopoliser tout le trafic sur tous les articles d’exportation ; la conséquence de ce fait, c’est-à-dire la ruine des propriétaires terriens et des agriculteurs, ne tarda pas à se produire, des familles entières furent réduites à la pauvreté et des villages cessèrent d’exister ; en même temps que dans un grand nombre de districts fort étendus, toute la population rurale abandonna la culture du sol natal pour émigrer vers les villes commerciales les plus rapprochées (7). » C’est ainsi qu’à mesure que la dépendance du marché éloigné augmente, la faculté de s’y rendre diminue, tandis qu’à mesure que cette dépendance diminue, la faculté d’avoir recours à ce même marché augmente dans une proportion également constante. Dans le premier cas, la nature obtient constamment un pouvoir plus considérable sur l’homme, tandis que dans le second il obtient, aussi constamment, le pouvoir sur la nature. Dans le premier cas, l’utilité diminue et la valeur des denrées augmente, tandis que dans le second, les utilités augmentent et la valeur diminue. Dans le premier cas, l’homme devient de jour en jour plus esclave, tandis que dans le second il devient plus libre.


« Aucune amélioration, nous apprend le même auteur, ne peut être tentée aujourd’hui que dans le voisinage des grandes villes (qui offrent un marché constant et immédiat pour toute espèce de produits agricoles) » ou, en d’autres termes, des parties du pays où le commerce existe encore. On ne peut espérer rien de semblable dans ces districts, hors desquels « les articles même les plus lourds doivent être transportés par des chevaux de charge » avec des frais pour le transport, « qui ont augmenté constamment pendant ces dernières années ; ce qui a fait diminuer la culture et l’exportation de plusieurs denrées, particulièrement adaptées au sol et au climat ; » et cependant ce sont ces portions de pays qui l’exigent le plus. La part proportionnelle du travail national consacrée à l’œuvre du transport s’accroît constamment, et, comme conséquence nécessaire, celle qui est consacrée à la production décroît, en même temps qu’a lieu une diminution constante dans la puissance de la société et des individus dont elle se compose.


La dépopulation et la pauvreté ayant été, dans tous les pays du monde, la conséquence de l’accroissement de la puissance du trafiquant et de la diminution du pouvoir d’entretenir le commerce, il n’y a pas lieu d’être surpris que tous les voyageurs modernes aient dépeint la nation turque comme marchant constamment à sa ruine, et la population à la servitude la plus complète ; résultat inévitable d’un système qui repousse les ouvriers et empêche le développement de l’individualité parmi les hommes. Au nombre de ces voyageurs les plus modernes, il faut citer M. Mac Farlane (8). A la date de sa visite en Turquie, non-seulement les manufactures de soieries avaient complètement disparu, mais les filatures mêmes, pour apprêter la soie grège, étaient fermées ; les tisserands s’étaient faits laboureurs, les femmes et les enfants n’avaient aucune espèce de travail. Les sériciculteurs étaient devenus complètement dépendants d’un marché éloigné, où il n’existait point de demande pour les produits de leur terre et de leur travail. L’Angleterre, se trouvant alors en proie à l’une de ses crises périodiques, avait jugé nécessaire de réduire les prix de tous les produits agricoles, dans le but d’en arrêter l’importation. En certaine circonstance, pendant les voyages de M. Mac Farlane, le bruit se répandit que la soie avait haussé de prix en Angleterre, ce qui produisit instantanément un mouvement et une animation qui, dit-il, « flattèrent sa vanité nationale, en songeant qu’un choc électrique partant de Londres, ce siège puissant du commerce, pût être ressenti en quelques jours en un lieu tel que Biljek. » Voilà ce qu’est la centralisation trafiquante ! Elle fait, des agriculteurs répandus sur la surface du globe, de purs esclaves, dépendant pour leur subsistance et leur vêtement de la volonté de quelques individus, propriétaires d’une petite quantité de machines au centre puissant du commerce. A un moment donné, la spéculation étant maîtresse du terrain, les denrées haussent de prix, et l’on s’efforce, par tous les moyens possibles, d’engager à faire d’immenses chargements de matières premières. L’instant qui suit, on dit que l’argent est rare et les expéditeurs sont ruinés.


On peut voir partout en Turquie, les ruines de villages autrefois florissants, et les résultats de cette diminution dans la force d’attraction locale se révèlent dans la décadence générale de l’agriculture. La charrue, le pressoir et le moulin à huile, qu’on met en œuvre aujourd’hui, sont tous également d’une construction barbare. Les champs de coton de la Thessalie restent incultes ; il n’existe aucune terre cultivée dont on puisse parler dans un espace de vingt milles, et de cinquante milles, en suivant certaines directions. Les choses les plus nécessaires à la vie viennent de points éloignés ; le blé nécessaire au pain de chaque jour, d’Odessa ; le gros bétail et les moutons, d’endroits situés au-delà d’Andrinople, ou de l’Asie mineure ; le riz, dont il se fait une consommation si considérable, des environs de Philippopolis (Filèbe) la volaille, principalement de la Bulgarie, les fruits et les légumes, de Nicomédie et de Mondanie (Mondania). C’est ainsi qu’il y a épuisement constant du numéraire sans qu’il y ait aucun revenu évident, si ce n’est pour le trésor, ou provenant de la propriété de l’Uléma (9).


Il faut maintenant que la soie fabriquée, — mal apprêtée à cause de la difficulté de se procurer de bonnes machines, — arrive en Angleterre à son état le plus grossier pour y subir une préparation et être expédiée en Perse ; et c’est ainsi que le commerce avec les nations étrangères diminue, en même temps que le pouvoir de maintenir le commerce à l’intérieur.


Non-seulement l’étranger est libre d’introduire ses marchandises ; mais il peut, en payant un droit insignifiant de 2 %, les transporter dans toute l’étendue de l’empire, jusqu’à ce qu’il les ait vendues complètement. Voyageant à la suite de caravanes, il est logé gratuitement. Il apporte ses marchandises pour les échanger contre du numéraire, ou toute autre chose dont il a besoin, et l’échange accompli, il disparaît aussi subitement qu’il est venu. Comme résultat nécessaire de cette complète liberté du trafic, il arrive que le commerce local n’existe en aucune façon ; le marchand, qui payait une rente et des impôts, s’est trouvé hors d’état de lutter contre le colporteur ambulant, qui ne payait ni l’une ni les autres (10). Le pauvre cultivateur se voit donc dans l’impossibilité d’échanger ses produits, quelque faibles qu’ils soient, excepté à l’arrivée fortuite d’une caravane, qui généralement se montre bien plus disposée à absorber le peu de numéraire qui est en circulation qu’aucun des produits plus encombrants, et de moins de valeur, de la terre.


Ainsi que cela arrive d’ordinaire dans les pays purement agricoles, la masse entière des cultivateurs est endettée sans espoir de pouvoir rembourser, et le prêteur d’argent les rançonne tous. S’il vient en aide au paysan avant la moisson, il doit percevoir un intérêt exorbitant et se faire payer en produits, en prélevant un escompte considérable sur le prix de marché. La faiblesse et la pauvreté qui existent parmi les classes agricoles, se retrouvent dans toutes les sociétés où l’on n’a pas laissé l’agriculture se fortifier elle-même, au moyen de cette alliance naturelle, entre la charrue et le métier, entre le marteau et la herse, si admirée d’Adam Smith ; et c’est par suite de la ressemblance réciproque qui se rencontre, sous ce rapport, entre le Portugal, la Jamaïque et la Turquie, que nous pouvons constater aussi les causes de leur ressemblance dans ce fait, que la valeur de l’individu y diminue constamment, et que lui-même y devient, de jour en jour, plus asservi à la nature et à ses semblables. Le gouvernement, aussi faible que la population, dépend si complètement de la volonté des trafiquants indigènes et étrangers, que ceux-ci peuvent se considérer comme les véritables propriétaires du pays, possédant le pouvoir de taxer à discrétion ceux qui l’occupent ; et c’est à eux certainement que reviennent tous les profits de la culture.


II suit de là que la masse des biens immeubles est presque complètement sans valeur. Dans la grande vallée de Buyukderé, autrefois connue sous le nom de la belle région et située tout à fait dans le voisinage de Constantinople, une propriété de douze milles de circonférence avait été vendue, très-peu de temps avant la visite de M. Mac Farlane, pour moins de 5 000 dollars, tandis qu’ailleurs, une autre presque aussi considérable l’avait été pour une somme bien inférieure. Quelque faibles même que soient de pareils prix de vente, ils ne peuvent manquer de baisser encore, sous l’influence d’un système qui force le malheureux cultivateur d’épuiser le sol, dans les efforts auxquels il se livre pour approvisionner un marché éloigné. Aux environs de Smyrne, on peut acheter facilement la terre à raison de six cents l’acre ; mais ceux qui se contentent d’aller résider à peu de distance de la ville peuvent acquérir cette terre tout à fait libre d’impôt. Le commerce intérieur y existant à peine, il suit de là, comme partout, que le commerce étranger est tout à fait insignifiant. Tout récemment, la somme totale des exportations n’était que de trente-trois millions de dollars, soit environ deux dollars par tête ; tandis que le total des exportations de l’Angleterre pour la Turquie n’était que de 2  221 000 liv. sterl. ou 11  000 000 de dollars ; ce qui donne un peu plus de 50 cents par tête ; et cependant une portion considérable de cette quantité si faible n’arrivait là que se trouvant en route pour les marchés étrangers. Dans toute l’étendue de l’univers, le commerce s’est développé, la terre s’est divisée et a augmenté de valeur, les hommes sont devenus libres et les sociétés fortes, en raison directe du pouvoir de s’associer pour obtenir l’empire sur les forces de la nature. Partout ce pouvoir a augmenté avec l’augmentation de la demande des diverses facultés des individus, demande résultant de la variété dans les modes d’emploi, et conduisant au développement de l’individualité parmi les membres qui ont formé la société. Avec le progrès de ce développement, on a constaté une économie croissante de la force humaine intellectuelle et physique ; et la force ainsi économisée, à un certain moment, a constitué le capital à employer dans le moment qui a suivi. Plus cette économie a été considérable, plus l’a été également le pouvoir de se procurer de nouvelles machines à l’aide desquelles on a obtenu un empire plus étendu sur la nature ; l’eau, le vent, la vapeur et l’électricité ont été forcés d’accomplir l’œuvre qui, jusqu’à ce jour, avait exigé l’effort des bras humains. A mesure que le progrès a diminué, et que les différences parmi les individus sont devenues moins nombreuses, l’individualité a diminué, en même temps qu’il y a eu accroissement constant dans la déperdition de la force humaine, chaque pas dans cette voie n’étant que le prélude d’un nouveau pas plus considérable. Quand les usines se sont arrêtées et que les manufactures ont décliné, les individus qui y avaient travaillé ont été contraints de chercher au dehors les moyens de subsistance qui leur étaient refusés à l’intérieur. Avec la diminution de la population, a diminué le pouvoir d’entretenir les routes et les ponts ; et lorsque les ponts ont disparu, les terres fertiles ont été abandonnées. La Malaria ne tardant pas à décimer la population disséminée qui reste encore, nous constatons, avec chaque phase du progrès, une diminution dans la quantité des denrées produites, accompagnée d’une augmentation dans les obstacles placés entre le producteur et le marché où il peut vendre ses produits ; augmentation qui exige, pour être annulée, une proportion constamment croissante d’efforts, et qui permet au voiturier et au trafiquant de s’enrichir aux dépens des pauvres individus qui veulent encore cultiver la terre. C’est ainsi que le trafic tend d’une façon aussi certaine à l’esclavage que le commerce à la liberté.


Dans les intérêts réels et permanents des nations il n’existe point de discordances. Tout ce qui tend au préjudice de l’une tend également au préjudice de l’autre, et le jour viendra peut-être où l’on admettra qu’il en est ainsi ; et où l’on admettra également que, parmi les nations de même que parmi les individus, un intérêt personnel éclairé impose l’observation constante de cette règle si précieuse, base même du christianisme : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît à toi-même ! Il n’y a qu’un siècle, la Turquie, le Portugal et les Antilles étaient pour l’Angleterre les acheteurs les plus avantageux entre tous, les pays avec lesquels le trafic était recherché avec le plus d’ardeur ; et cependant où sont aujourd’hui ces acheteurs et que sont-ils ? La cause de guerres, de difficultés et de dépenses de toute sorte : pauvres par eux-mêmes, négligés et dédaignés par toutes les autres nations et plus particulièrement par l’Angleterre elle-même. Contraints de suivre un système qui anéantissait le commerce parmi eux, ils sont devenus de plus en plus, et d’année en année, de purs instruments que le trafic met en œuvre, jusqu’à ce qu’enfin ils ont cessé complètement d’inspirer aucun respect parmi les sociétés répandues sur le globe. Telle est la cause réelle de la décadence et de la chute de l’empire turc, dont la puissance serait aujourd’hui plus considérable qu’elle n’a jamais été, si sa politique eût été dirigée vers le développement des facultés latentes de sa population et de son sol, ainsi que vers l’encouragement du commerce.


A mesure que le Portugal, la Turquie et la Jamaïque sont devenues plus complètement dépendantes du trafic, il y a eu diminution dans leur pouvoir de consommer les produits du travail et de l’industrie britanniques ; et c’est ainsi que de nos jours, on a vu se reproduire la fable d’Ésope de la poule aux œufs d’or. De là vient qu’en même temps que nous avons eu occasion, d’un côté, de constater la décadence dans tous les pays étrangers où le commerce était sacrifié au trafic, nous avons vu, de l’autre, le développement prodigieux du paupérisme en Angleterre ; c’est là ce qui a enfanté la doctrine de l’excès de population et conduit à cette croyance, que les nécessités du trafic exigent que le travail soit à bon marché, afin que le capital puisse commander ses services ; ou en d’autres termes, que l’homme doit être asservi pour permettre au trafic de s’enrichir. Telle est la morale de cette économie politique moderne qui ignore l’existence de toutes les qualités distinctives de l’homme, et se borne à tenir compte des qualités physiques qui lui sont communes avec le bœuf, le cheval et les autres animaux. La science réelle — nous dirigeant dans une voie tout opposée — nous permet de trouver, à chaque page de l’histoire, la confirmation de cette proposition : que dans le monde moral ainsi que dans le monde physique l’esclavage et la mort se donnent constamment la main ; et que cette vérité s’applique aussi bien aux nations qui exercent la puissance, qu’à celles qui la subissent.

§ 3. —Phénomènes sociaux, tels qu’ils se présentent dans l’histoire de l’Irlande.[modifier]

A l’époque de la révolution de 1688, la fabrication des étoffes de laine faisait de rapides progrès en Irlande (11). Mais le gouvernement de Guillaume et Marie, pour répondre à la requête qui lui était adressée par les marchands de Londres, s’engagea à décourager cette fabrication dans le but d’amener forcément en Angleterre l’exportation des matières premières, tandis qu’on en prohibait l’exportation dans les pays étrangers. On ne permit l’importation des étoffes ou des fils de laine, de l’Irlande en Angleterre, qu’en passant par certains ports ; mais leur exportation aux colonies aussi bien que celle des autres produits manufacturés, fut complètement prohibée. Les navires irlandais furent ensuite privés de toute participation aux bénéfices des lois sur la navigation, en même temps qu’on leur interdisait les pêcheries. Le sucre ne put être importé que par la voie de l’Angleterre ; et comme on n’accordait pas de prime pour son exportation en Irlande, celle-ci se trouvait ainsi taxée pour l’entretien du gouvernement étranger, en même temps qu’elle entretenait le sien propre. Tous les produits coloniaux devaient être transportés d’abord en Angleterre, après quoi ils pouvaient être embarqués pour l’Irlande ; on exigeait que le voyage d’importation se fit sur des navires anglais, manœuvrés par des matelots anglais et possédés par des négociants anglais ; on augmentait ainsi, dans la proportion la plus élevée, la taxe de transport, en même temps qu’on refusait au peuple irlandais toute participation à l’emploi des taxes ainsi perçues.


En même temps que, dans les limites du possible, on leur interdisait tous les travaux tendant à la diversité des industries, et qu’on leur ôtait ainsi la faculté de s’associer au profit de leurs intérêts, on les engageait, par toute espèce de moyens, à se borner à la production des denrées demandées par les manufacturiers anglais ; la laine, le chanvre et le lin étaient admis en Angleterre sans payer de droits. Les hommes, les femmes et les enfants étaient regardés comme des instruments que le trafic avait à mettre en œuvre ; et là, comme à la Jamaïque, on leur refusait tout emploi de leurs bras autre que le travail des champs, et toute occasion d’accomplir des progrès intellectuels, telle qu’elle résulte ailleurs de l’association de l’agriculture et des arts mécaniques.


Toutefois, pendant la guerre de la révolution américaine, la liberté du commerce fut réclamée pour l’Irlande, et sous l’empire de circonstances qui firent accueillir favorablement la demande ; comme conséquence de ce fait, des changements s’opérèrent peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin, en 1783, on en vînt à reconnaître complètement son indépendance législative. La première des mesures adoptées à cette époque, fut l’imposition de droits sur divers articles de fabrication étrangère, dans le but avoué de permettre à la nation irlandaise d’employer l’excédant de son travail à convertir en drap son blé et sa laine ; et à la rendre ainsi capable de mettre en pratique le système si admiré par Adam Smith. A partir de ce moment, le commerce fit de rapides progrès, qui furent suivis d’un développement correspondant des facultés intellectuelles ; ainsi qu’on peut le déduire de ce fait, que, bien que la population fût peu nombreuse, il y existait une demande de livres assez considérable pour avoir justifié la reproduction de tous les principaux rapports du jour sur les lois anglaises, d’un grand nombre de rapports anciens ainsi que des principaux romans, voyages et ouvrages sur divers sujets. Une seule maison de librairie, à Dublin, publia plus de livres qu’on n’en demande aujourd’hui, probablement, pour les besoins du royaume, malgré l’accroissement de la population.


Avec l’année 1801, la centralisation étant établie, il survint un changement. Par l’Acte d’Union, les lois relatives aux droits d’auteur s’étendirent à l’Irlande, et aussitôt la fabrication des livres, déjà considérable, et qui prenait des accroissements rapides, fut complètement anéantie. Les lois sur les patentes ayant été également appliquées par extension à ce pays, il devint, tout d’abord, évident que les manufactures irlandaises de toute sorte devaient suivre un mouvement rétroactif. L’Angleterre possédait le marché national, le marché étranger, et celui de l’Irlande lui était ouvert ; tandis que les manufacturiers irlandais étaient forcés de lutter pour leur existence, et sous l’influence des conditions les plus désavantageuses sur leur propre sol. La première disposait des moyens nécessaires pour acheter des machines coûteuses, et pour adopter tous les perfectionnements réalisables, de quelque nature qu’ils fussent, tandis que la seconde était hors d’état de le faire. Il arriva, comme conséquence naturelle, que les manufactures irlandaises cessèrent peu à peu d’exister, à mesure que l’Acte d’Union eut son effet. En vertu des dispositions de cet Acte, les droits établis par le parlement irlandais, en vue de protéger les fermiers de l’Irlande dans leurs efforts pour rapprocher d’eux plus étroitement les artisans, devaient diminuer graduellement, jusqu’à ce que le libre échange fût complètement établi ; ou, en d’autres termes, Manchester et Birmingham devaient accaparer le monopole de l’approvisionnement de l’Irlande en drap et en fer. La perception du droit sur les laines anglaises devait continuer pendant vingt ans. Les droits presque prohibitifs, dont étaient frappés les calicots et les mousselines de l’Angleterre, devaient être prorogés jusqu’en 1808 ; après cette époque ils devaient diminuer graduellement, pour cesser, finalement, d’être perçus en 1821. Les droits sur le fil de coton devaient être abolis en 1810. L’effet produit par ces mesures, pour diminuer la demande du travail irlandais, se révèle dans ce fait, que les chefs de manufactures de Dublin, dont le nombre, en 1800, ne s’élevait pas à moins de 91, était tombé à 12 en 1840 ; que le nombre de bras employés avait diminué dans la proportion de 4 918 à 602 ; et que les cardeurs de laine et les fabricants de tapis avaient presque entièrement disparu. Il en était de même à Cork, à Kilkenny, à Wicklow et dans tous les autres centres manufacturiers. Dans la première de ces villes, se trouvaient en grand nombre les filateurs de coton, les blanchisseurs d’étoffes et les imprimeurs sur calicots, en même temps que, dans la dernière, les tisseurs de tresse et de laine grossière, les bonnetiers et les tisseurs d’étoffes de laine se comptaient par milliers ; tandis qu’en 1834, la totalité des individus se livrant à ces travaux ne dépassait pas le chiffre de 500 (12).


Se trouvant privé de tout emploi de ses bras excepté dans le travail agricole, la terre devint naturellement le but principal de ses poursuites. «   La terre est la vie, a dit avec tant de vérité et d’énergie le premier Juge Blackburn, » et la population avait maintenant, devant elle, le choix entre l’occupation de la terre, moyennant un fermage quel qu’il fût, ou la mort par la faim. Le seigneur de la terre put ainsi imposer ses propres conditions ; et c’est ainsi que nous avons entendu parler d’une acre de terre payée jusqu’à cinq, six, huit et même jusqu’à dix liv. sterl. «   Des fermages énormes, des salaires bas, des fermes d’une étendue excessive, louées par des propriétaires rapaces et indolents à des spéculateurs fonciers monopoleurs, pour être sous-louées par des oppresseurs intermédiaires à une valeur quintuple, au milieu de misérables mourant de faim, ne mangeant que des pommes de terre et ne buvant que de l’eau,   » tous ces faits amenèrent une série constante d’attaques contre la propriété, suivie de la promulgation d’actes contre l’insurrection, d’actes contre la détention des armes, d’actes de coercition, lorsque le véritable remède se trouvait, dans l’adoption d’un système qui eût permis aux Irlandais d’associer leurs efforts, et d’entretenir ainsi le commerce qui était alors sacrifié sur l’autel du trafic.


Pour que le commerce puisse naître ou se maintenir en quelque lieu que ce soit, il faut qu’il existe, en effet, des différences entre les positions des individus ; car les fermiers n’ont pas besoin d’échanger entre eux des pommes de terre, quelque besoin qu’ils aient des services du forgeron, du charpentier, du mineur, ou du meunier. La centralisation anéantit toutes les différences qui avaient existé, et força toute la population de se livrer à la culture de la terre ; et les résultats obtenus furent précisément ceux auxquels on pouvait s’attendre avec raison. La demande d’efforts humains, intellectuels ou physiques, cessant graduellement d’avoir lieu, des millions d’individus se trouvèrent acculés à la position de consommateurs de capital sous la forme d’aliments, en même temps qu’ils étaient complètement hors d’état de vendre le travail qui en était le produit. Quelque part que se transportât le voyageur, il trouvait des centaines et des milliers d’individus désireux de travailler, mais n’ayant pas de travail ; tandis que des dizaines de milliers erraient à travers l’Angleterre, cherchant à vendre leur travail, pour gagner le maigre salaire qui devait leur permettre de payer leur fermage dans leur pays. Tous les travaux leur étant interdits à l’exception d’un seul, ils étaient contraints de dépenser, en pure perte, plus de force cent fois qu’il n’en eût fallu pour payer tous les produits des manufactures anglaises qu’ils consommaient aujourd’hui, et c’est ainsi qu’ils devinrent, ainsi que s’exprime le Times de Londres, « les fendeurs de bois et les tireurs d’eau du Saxon (13).  »


Les écrivains anglais nous affirment que l’Irlande a manqué du capital indispensable pour l’industrie manufacturière ; mais il doit toujours en être ainsi à l’égard des pays purement agricoles. Dans un pays quelconque, il ne faut, pour rendre le capital abondant, que l’existence de cette puissance d’association qui permet à tout individu de trouver un acheteur pour son propre travail, et de devenir acheteur de celui des autres. Le pouvoir de rendre des services corporels ou intellectuels résulte d’un capital consommé, et il constitue le capital que le travailleur peut offrir en échange. Lorsque la diversité des travaux existe, le mouvement de la société est rapide, et tout ce capital reparaît sous la forme de denrées ; mais lorsqu’il n’y a d’autre occupation que l’agriculture, le mouvement est lent, et la plus grande partie se trouve perdue. Des millions d’Irlandais dissipaient chaque jour leur capital, et c’est ainsi, conséquemment, que ce capital faisait défaut. On n’avait pas éprouvé une pareille insuffisance de ressources dans la période qui s’écoula entre 1783 et 1801, parce qu’alors le commerce prenait un accroissement constant, donnant lieu à la demande de toutes les forces physiques et intellectuelles de la société. Depuis cette époque, le commerce déclina peu à peu, jusqu’au moment où il cessa complètement d’exister ; et c’est ainsi qu’il y eut déperdition, chaque année, d’un capital irlandais, qui eût pu suffire, appliqué convenablement, à la création de toutes les machines employées à la fabrication des étoffes de coton et de laine existantes en Angleterre. C’est cette déperdition forcée de capital que nous devons considérer, si nous voulons trouver la cause de la décadence et de la chute de la nation irlandaise.


A mesure que le commerce déclina, le pouvoir du trafiquant augmenta ; et les intermédiaires amassèrent des fortunes qu’ils ne pouvaient placer dans des machines d’aucune sorte, et qu’ils ne voulaient pas appliquer à l’amélioration du sol de l’Irlande ; d’où il résulta que des quantités considérables de capital furent chaque année transportées en Angleterre. D’après un document officiel, il fut démontré que pendant les treize années qui suivirent le triomphe définitif du trafic sur le commerce en 1821, le transfert des cautionnements publics, de l’Angleterre en lrlande, s’éleva presque au même nombre de millions de liv. sterl. ; et c’est ainsi que le travail et le capital à bon marché furent contraints de servir à élever «   les grands ateliers de l’Angleterre. » En outre, il fut ordonné par une loi que toutes les fois que de pauvres gens contribueraient aux fonds de réserve, la somme ne serait employée d’aucune façon calculée pour fournir un travail local, mais serait transférée pour être placée dans les fonds publics anglais. Les landlords émigrèrent en Angleterre et leurs revenus les y suivirent. Les agents intermédiaires firent passer leur capital en Angleterre. Le trafiquant ou l’ouvrier qui put amasser un petit capital, le vit envoyer en Angleterre et fut alors obligé de le suivre.


Que la centralisation, l’esclavage, la dépopulation et la mort marchent toujours ensemble, c’est un fait dont la preuve se retrouve à chaque page de l’histoire ; mais nulle part elle n’est aussi complète que dans les pages où se trouve retracée l’histoire de l’Irlande, depuis le jour où elle cessa d’avoir un Parlement, et ne fut plus qu’un appendice de la couronne d’Angleterre.


La forme sous laquelle s’en allèrent au dehors les revenus, les profits et les épargnes, aussi bien que les impôts, fut celle des produits bruts du sol devant être consommés ailleurs, ne rapportant rien qui dût retourner à la terre, laquelle en conséquence s’appauvrit. L’exportation du blé, dans les trois premières années qui suivirent la promulgation de l’Acte d’Union, donna en moyenne environ 300 000 quarters ; mais le marché national cessant peu à peu d’exister, cette exportation augmenta, jusqu’au moment où, trente ans après, elle atteignit une moyenne annuelle de 2 millions et demi de quarters, ou 22  500 000 de nos boisseaux. Les pauvres gens vendaient, en réalité, leur sol pour payer les tissus de coton et de laine qu’ils auraient fabriqués eux-mêmes, la houille abondante leur pays, le fer dont tous les éléments existaient chez eux à profusion, et enfin une petite quantité de thé, de sucre et d’autres denrées étrangères ; tandis que la somme nécessaire pour payer la rente aux seigneurs absents et l’intérêt aux créanciers hypothécaires était évaluée à plus de 30 millions de dollars. Il y avait là un moyen d’épuisement qu’aucune nation ne pourrait supporter, quelque considérable que fût sa puissance productive ; et l’existence de ce moyen était due à un système qui, interdisant l’application du travail, du talent ou du capital à toute autre chose que l’agriculture, empêchait le progrès de la civilisation. Ceux qui pouvaient vivre sans travailler, voyant que l’organisation de la société avait changé, émigrèrent en Angleterre, en France ou en Italie. Ceux qui voulaient travailler, et se sentaient capables de faire quelque chose de plus qu’un simple travail manuel, émigrèrent en Angleterre ou en Amérique ; et c’est ainsi que, peu à peu, ce malheureux pays fut dépouillé de tout ce qui pouvait en faire un séjour où l’on se plût à demeurer, en même temps que ceux qui ne purent partir «   mouraient de faim par millions (14) » et se trouvaient heureux lorsque, parmi eux, un individu parvenu à l’âge adulte pouvait trouver du travail à raison de 6 pence par jour, sans être ni vêtu, ni logé, ni même nourri.


L’existence d’un pareil état de choses, disaient les défenseurs du système qui tend à transformer tous les pays situés hors de l’Angleterre en une seule et immense ferme, devait s’expliquer par ce fait, que la population était trop nombreuse pour la terre ; et cependant un tiers de la superficie, renfermant les terrains les plus fertiles du royaume, restait inoccupé et inculte. «   Parmi les comtés particuliers, dit un écrivain anglais, Mayo, avec une population de 389 000 individus et un état de revenus qui n’est que de 300 000 liv., possède une superficie de terrain de 1  364 000 acres sur lesquelles 800 000 sont en friche. Une étendue qui n’est pas moindre que 470 000 acres, c’est-à-dire presque égale à la totalité de la superficie cultivée aujourd’hui, est déclarée revendicable. Galway, avec une population de 423 000 individus et un revenu évalué à 433 000 liv. sterl., a plus de 700 000 acres de terres incultes, dont 410 000 sont revendicables. Herry, avec une population de 293 000 individus, possède une superficie de 1  186 000 acres, dont 727 000 sont incultes et 400 000 revendicables. Même l’Union des Glenties, appartenant à lord Monteagle, et le nec plus ultra d’une population surabondante, possède une superficie de 245 000 acres, sur lesquelles 200 000 sont incultes, et dont la plus grande partie est revendicable pour sa population de 43 000 individus. La baronnie d’Ennis, celte abomination de la désolation, contient 230 000 acres, pour ses 5 000 pauvres, proportion qui, ainsi que le fait remarquer M. Carter, un des principaux propriétaires, dans son avertissement circulaire à ses tenanciers, constitue le chiffre d’une famille seulement par 230 acres ; de telle façon que si un seul membre de la famille était occupé sur une étendue de 230 acres, il n’y aurait pas un seul pauvre en proie au besoin dans toute l’étendue du district ; ce qui prouve, ajoute-t-il, qu’il ne manque que le travail pour rendre à ce pays sa situation normale, opinion à laquelle nous nous rallions complètement. »


Il ne fallait rien autre chose que du travail, — rien autre chose que le pouvoir d’entretenir le commerce ; mais le commerce ne pouvait exister sous l’empire d’un système qui, en peu de temps, avait anéanti la fabrication des tissus de coton de l’Inde, malgré l’avantage d’avoir le coton sur les lieux mêmes, affranchi de tous frais de transport. Ainsi qu’à la Jamaïque, ainsi que dans l’Inde, la terre ayant été peu à peu épuisée par l’exportation de ses produits à leur état le plus grossier, le pays avait vu tarir son capital ; et il en était résulté, comme conséquence nécessaire, que le travail des hommes mêmes n’était pas demandé, tandis que les femmes et les enfants mouraient de faim, afin que les femmes et les enfants de l’Angleterre pussent filer le coton et tisser le drap que l’Irlande, trop pauvre, ne pouvait acheter.


Quelque déplorable, toutefois, que fût l’état de choses constaté par nous jusqu’à ce moment, un état pire encore était presque imminent. La pauvreté et la misère forçant la malheureuse population irlandaise de traverser la Manche par milliers, — suivant ainsi le capital et le sol transférés à Birmingham et à Manchester — les rues et les caves de ces villes et celles de Londres, de Liverpool et de Glasgow se trouvèrent remplies d’hommes, de femmes et d’enfants, hors d’état de vendre leur travail et périssant faute de nourriture. Dans la campagne, on vit des hommes offrir de faire le travail des champs, pour la nourriture seule ; un cri s’éleva parmi le peuple anglais, les ouvriers, disait-on, allaient être débordés par ces Irlandais affamés. Pour obvier à cet inconvénient, il fallait que les landlords Irlandais fussent contraints d’entretenir leurs pauvres, ainsi qu’ils en furent immédiatement requis par acte du Parlement, bien que pendant près d’un demi-siècle, antérieurement, l’Angleterre eût retenti de publication de lois sur les pauvres, comme étant complètement en contradiction avec tous les principes d’une saine économie politique. Et cependant le système — visant ainsi qu’il le faisait en réalité, à l’anéantissement de la puissance d’association, — était lui-même en opposition avec tous ces principes ; et conséquemment il arriva que l’action de la législation fut requise, pour être opposée directement à tout ce qu’on avait enseigné dans les écoles. La pratique, sous l’empire d’un bon système, peut être compatible avec la théorie, mais elle ne peut l’être sous l’empire d’un système mal ordonné.


Avec la promulgation de la loi irlandaise sur les pauvres, il se manifesta naturellement un plus grand désir de débarrasser le pays d’une population qui, incapable de vendre son travail, l’était aussi de payer aucune rente ; et depuis cette époque jusqu’à nos jours, l’Irlande a offert à l’observateur les scènes les plus repoussantes, par suite de la destruction des maisons et de l’expulsion de ses habitants, scènes dignes bien plutôt des parties les plus sauvages de l’Afrique, que d’une nation faisant partie intégrante de l’empire britannique (15).


Jusqu’à ce moment l’agriculture irlandaise avait été protégée sur le marché Anglais, et c’était une sorte de petite compensation pour le sacrifice du marché national ; mais aujourd’hui, cette faveur même, tout insignifiante qu’elle fût, lui était enlevée. Comme la population de la Jamaïque, la population de l’Irlande est devenue pauvre et le trafic avec elle a cessé d’avoir de la valeur, bien que les Irlandais, il n’y a guère que 70 ans, fussent les meilleurs chalands de l’Angleterre. Ce système ayant épuisé tous les pays où le commerce avait été sacrifié au trafic, — tels que l’Inde, le Portugal, la Turquie, les Antilles et l’Irlande elle-même, — il devint nécessaire de faire effort pour se créer des marchés parmi ceux qui, jusqu’à un certain point, avaient rapproché le consommateur du producteur, à savoir : les États-Unis, la France, la Belgique, l’Allemagne et la Russie ; et pour atteindre ce but, on leur offrit de mettre en pratique le même système qui avait épuisé l’Irlande. Partout les fermiers furent invités à appauvrir leur sol en expédiant les produits en Angleterre pour y être consommés ; et les lois sur les céréales furent rapportées, dans le but de permettre à ces pays d’entrer en concurrence avec l’Irlandais affamé, qui fut ainsi privé immédiatement du marché de l’Angleterre, ainsi qu’il avait été privé du sien propre par l’Acte d’Union. La coupe de la misère, déjà bien près d’être pleine fut alors comblée. Le prix des subsistances baissa et le travailleur fut ruiné ; car tout le produit de sa terre pouvait à peine payer son fermage. Le land-lord fut ruiné ; car en même temps qu’il ne pouvait percevoir de revenu, il se trouvait taxé d’une façon onéreuse pour entretenir ses tenanciers appauvris. La terre était grevée d’hypothèques et de constitutions de rentes créées, à l’époque où les subsistances étaient à un prix élevé ; mais maintenant il ne pouvait continuer à payer l’intérêt. Ce fut dans cette intention que le peuple anglais eut recours à la mesure révolutionnaire de la création d’un tribunal spécial, pour la vente de toutes les propr