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Qu’il ne faut pas croire légèrement à la délation

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Traduction par Eugène Talbot.
Hachette (Tome 2p. 284-295).

LIX

Qu’il ne faut pas croire légèrement à la délation[1].

[1]1. C’est un terrible fléau que l’ignorance ; c’est la source de mille maux pour l’humanité. Elle répand comme un voile épais sur nos actions, obscurcit la vérité, et couvre d’ombre la vie de chacun de nous. Nous ressemblons alors à des gens errant dans les ténèbres[2], ou plutôt, tels que des aveugles, nous nous heurtons follement aux objets, allant trop loin, sans qu’il soit nécessaire, ne voyant pas ce qui est à nos pieds, et redoutant comme une chose menaçante ce qui est à une distance éloignée : en un mot, peu s’en faut que nous ne trébuchions à chaque pas[3]. Et cependant l’ignorance a déjà fourni aux poëtes une foule de sujets dramatiques, les Labdacides, les Pélopides et le reste[4] ; car presque tous les malheurs qui sont promenés sur le théâtre sont produits par l’ignorance, comme par une sorte de génie qui préside à la scène tragique. Mais en disant ceci, j’ai d’autres objets en vue, et particulièrement ces délations calomnieuses, que des parents font contre leurs parents, des amis contre leurs amis, et par lesquelles on a vu souvent des familles détruites, des villes ruinées de fond en comble, des pères rendus furieux contre leurs enfants, des frères contre leurs frères, des amants contre l’objet de leur tendresse. On a vu mille amitiés brisées, mille maisons renversées par ces délations colorées d’apparence.

[2]2. Afin de nous garder d’y tomber, je veux, dans ce discours, retracer, comme dans un tableau, ce que c’est que la délation, avec sa cause et ses effets. Longtemps avant moi, Apelle d’Éphèse[5] a dessiné cette image : il s’est vu lui-même calomnié auprès de Ptolémée[6], comme complice de la conjuration tramée à Tyr par Théodotas[7] ; Apelle n’avait jamais vu Tyr ; il ignorait absolument quel était ce Théodotas ; il avait seulement entendu dire que c’était un lieutenant de Ptolémée, auquel ce prince avait confié le gouvernement de la Phénicie. Cependant un de ses rivaux, nommé Antiphile[8], jaloux de sa faveur auprès du roi et envieux de son talent, le dénonça à Ptolémée comme ayant trempé dans le complot, prétendant qu’on avait vu Apelle en Phénicie à table avec Théodotas, et lui parlant à l’oreille durant tout le repas. Enfin il affirma que la révolte de Tyr et la prise de Péluse[9] étaient le fruit des conseils d’Apelle.

[3]3. Ptolémée, homme d’une pénétration peu clairvoyante, mais nourri dans la flatterie des cours, se laisse emporter et troubler par cette calomnie absurde, et, sans réfléchir à son invraisemblance, sans faire attention que l’accusateur est un rival, qu’un peintre est trop peu de chose pour entrer dans une pareille trahison, surtout un peintre comblé de ses bienfaits, honoré par lui plus que tous ses confrères, sans s’informer enfin si jamais Apelle a fait voile pour Tyr, Ptolémée, dis-je, s’abandonne à sa fureur, remplit son palais de ses cris, et traite Apelle d’ingrat, de conspirateur, de traître. Peut-être même, si l’un des conjurés, arrêtés pour cette révolte, indigné de l’impudence d’Antiphile et touché de compassion pour le malheureux Apelle, n’eût déclaré que celui-ci n’avait pris aucune part à leur complot, peut-être ce grand peintre aurait-il eu la tête tranchée, victime des maux arrivés à Tyr et qui ne lui étaient point imputables.

[4]4. Ptolémée reconnut son erreur, et il en éprouva, dit-on, de si vifs regrets, qu’il donna cent talents à Apelle et lui livra Antiphile pour qu’il en fît son esclave. Apelle, l’imagination pleine du danger qu’il avait couru, se vengea de la délation par le tableau que je vais décrire.

[5]5. Sur la droite est assis un homme qui porte de longues oreilles, dans le genre de celles de Midas : il tend de loin la main à la Délation qui s’avance. Près de lui sont deux femmes, l’Ignorance sans doute et la Suspicion. De l’autre côté on voit la Délation approcher sous la forme d’une femme divinement belle, mais la figure enflammée, émue, et comme transportée de colère et de fureur. De la gauche elle tient une torche ardente ; de l’autre elle traîne par les cheveux un jeune homme qui lève les mains vers le ciel et semble prendre les dieux à témoin. Il est conduit par un homme pâle, hideux, au regard pénétrant ; on dirait d’un homme amaigri par une longue maladie. C’est l’Envieux personnifié. Deux autres femmes accompagnent la Délation, l’encouragent, arrangent ses vêtements et prennent soin de sa parure. L’interprète qui m’a initié aux allégories de cette peinture m’a dit que l’une est la Fourberie et l’autre la Perfidie. Derrière elles marche une femme à l’extérieur désolé, vêtue d’une robe noire et déchirée : c’est la Repentance ; elle détourne la tête, verse des larmes, et regarde avec une confusion extrême la Vérité qui vient à sa rencontre. C’est ainsi qu’à l’aide de son pinceau Apelle représenta le danger auquel il avait échappé.

[6]6. À notre tour, essayons, s’il vous plaît, à l’exemple du peintre d’Éphèse, de décrire la Délation, avec tous ses attributs, et commençons par la définir : c’est le moyen de rendre son image encore plus ressemblante. La délation est une accusation faite en l’absence et à l’insu de l’accusé, et à laquelle croit un tiers, sans contradicteur. C’est là le fond de notre sujet. Nous avons ainsi trois personnages, comme dans les comédies, le calomniateur, le calomnié, et celui auquel s’adresse la calomnie. Considérons-les tour à tour et voyons-les agir suivant la vraisemblance.

[7]7. D’abord, si vous le voulez bien, introduisons sur la scène le protagoniste[10] du drame, je veux dire l’auteur de la délation. Ce n’est certainement pas un honnête homme : tout le monde le voit aisément, je crois. Car il n’y a pas d’honnête homme qui cherche à faire du tort à son semblable. C’est, au contraire, le propre des gens de bien de se faire connaître par les bienfaits dent ils comblent leurs amis, de ne point formuler d’accusations injustes, de ne pas attirer la haine sur les autres, et de mériter ainsi l’estime de tous.

[8]8. Il suit de là que le délateur est un homme injuste, ennemi des lois, impie, dangereux pour ceux qui le fréquentent. Il est aisé de s’en convaincre. Comment, en effet, ne pas convenir que le caractère de la justice est une parfaite égalité en toute chose et l’absence de tout excès, tandis que l’inégalité et l’empiétement sont le propre de l’injustice ? Comment alors celui qui emploie contre les absents l’arme clandestine de la délation ne serait-il pas comme un empiéteur, lui qui accapare à son profit l’auditeur, dont il s’approprie les oreilles, pour les boucher, les rendre inaccessibles à d’autres discours et les emplir d’avance de ses calomnies ? Une pareille conduite est le comble de l’injustice, au témoignage des plus grands législateurs, Solon et Dracon, qui ont ordonné que les juges s’engageassent par serment à écouter les deux parties avec la même impartialité, à accorder une égale bienveillance à tous ceux qui sont soumis à leur jugement, jusqu’à ce que le discours de l’un, mis en parallèle avec celui du l’autre, parût ou plus faible, ou meilleur. Ils ont donc regardé comme une impiété, comme une injustice révoltante, de prononcer entre les parties, avant d’avoir comparé la défense à l’accusation. Et ne dirions-nous pas que ce serait faire un outrage aux dieux, si nous permettions à l’accusateur de dire librement tout ce qu’il lui plaît, tandis que nous fermerions nos oreilles à la défense de l’accusé, en lui imposant silence et en votant sous l’influence du premier discours ? Ainsi les délations, on doit en convenir, violent la justice, la loi, et le serment qui enchaîne les juges. Mais si ce n’est pas assez de l’autorité des législateurs, quand ils ordonnent de juger suivant la justice et sans partialité, je vais y joindre celle d’un excellent poëte. Il nous dicte à ce sujet une belle maxime, ou plutôt il porte cette loi[11] :

Ne prononce d’arrêt qu’après les deux discours.

Ce poëte savait sans doute que, de toutes les injustices qui se commettent parmi les hommes, il n’en est point de plus criante, de plus contraire à l’équité, que de condamner sans jugement et sans laisser parler la défense. Voilà cependant où veut en venir le delateur ; il livre sans défense l’accusé à la colère de celui qui l’écoute, et lui enlève tout moyen de justification par in clandestinité de son attaque.

9. Un homme de ce caractère montre autant de lâcheté que de dissimulation ; il ne combat point au grand jour, mais, semblable aux soldats d’embuscades, il décoche ses traits d’un endroit obscur, contre lequel on ne peut ni riposter, ni lutter en face, écrasé que l’on est par l’incertitude et l’ignorance du point où se tient l’ennemi[12]. Mais cette obscurité même est la marque la plus certaine que les calomniateurs ne disent rien de vrai. Un homme certain de la vérité de son accusation cherche à convaincre publiquement son adversaire, discute sa conduite, le force à s’expliquer ; par la même raison qu’il n’est point de capitaine qui, pouvant vaincre à découvert, se serve d’embûches et de ruses contre les ennemis[13].

10. Mais c’est surtout dans le palais des rois qu’on voit des gens de cette espèce : ils tirent tout leur lustre de l’amitié des princes et des puissants ; c’est là que règnent l’envie et les soupçons sans nombre, que la flatterie et la délation se donnent carrière. Partout, en effet, où les espérances sont plus grandes, l’envie est plus dangereuse, la haine plus terrible, la jalousie plus adroite à faire jouer ses ressorts. Là tous les courtisans se pénètrent du regard, semblables à ces gladiateurs qui s’observent et cherchent à se trouver quelque partie du corps qui soit à nu. Chacun, dans le désir de parvenir au premier rang, pousse, coudoie son rival, renverse, s’il peut, celui qui le précède, et le jette à bas. L’honnête homme n’a pas de peine à être culbuté, tiré hors des rangs, chassé enfin avec ignominie, tandis que le flatteur, plus exercé, plus adroit à cacher ses impostures, y triomphe en souverain ; la victoire, en un mot, est au plus prompt, et les courtisans justifient parfaitement ce vers d’Homère[14] :

Mars est des deux partis ; et qui tue est tué.

Aussi plus le prix a d’importance, plus ils cherchent de routes nouvelles afin de se perdre les uns les autres : la plus prompte et la plus sûre est celle de la délation. Elle débute par une jalousie et une haine qui se bercent d’espérances, et elle finit par des dénoûments lamentables, tragiques et fertiles en malheurs.

11. Toutefois la délation n’est pas aussi simple, aussi facile qu’on pourrait se le figurer : elle exige, au contraire, une adresse infinie, une vive intelligence, un soin particulier. En effet, elle ne serait pas aussi nuisible, si elle n’avait un air de sincérité ; elle ne prévaudrait pas contre la vérité, qui a par elle-même tant de force, si elle ne captivait ceux qui l’écoutant par la vraisemblance et par mille autres artifices[15].

12. L’homme placé dans une situation élevée est, par cela même, plus exposé que personne aux délations des envieux qu’il laisse au-dessous de lui[16]. Il est en butte à tous leurs traits, comme une gêne et un obstacle. Chacun d’eux s’imagine arriver au premier rang, s’il enlève d’assaut la position de ce fier dominateur, et si on le dépouille lui-même de l’amitié du prince ; c’est ce qui se passe, dans les combats gymniques, entre ceux qui se disputent le prix de la course. Le bon coureur, aussitôt que le barrière est tombée, ne songe qu’à s’élancer en avant ; toutes ses facultés sont tendues vers le but ; il place dans ses pieds seuls l’espérance de la victoire, sans chercher à nuire à son voisin, sans méditer aucune ruse contre ses rivaux. Mais le mauvais athlète, l’antagoniste impuissant, désespérant d’atteindre au prix par la vitesse, recourt à la perfidie. Son unique objet est d’arrêter son concurrent, de le retarder par un obstacle, de le faire tomber ; il sent bien que, si la ruse ne réussit pas, il ne pourra jamais être vainqueur. Il en est de même pour l’amitié des heureux du jour : celui qui la possède est exposé a tous les piéges ; abandonné sans défense au milieu de ses ennemis, il devient bientôt leur proie ; et alors on les aime, on recherche leur amitié, uniquement parce qu’ils semblent dangereux pour les autres.

13. Le caractère de vraisemblance que les délateurs donnent à leurs faux rapports n’est pas pris au hasard ; c’est, au contraire, à les rendre croyables qu’ils s’appliquent, de peur d’avancer quelque fait absurde ou contradictoire. Aussi, la plupart du temps, ils tournent contre leur victime les avantages qui lui sont personnels, et composent ainsi des accusations vraisemblables. Par exemple, ils disent d’un médecin que c’est un empoisonneur, d’un riche qu’il aspire à la tyrannie, d’un ministre qu’il médite une trahison.

14. Quelquefois celui même qui prête l’oreille à la calomnie fournit des armes aux délateurs, dont la malignité, pour mieux atteindre son but, se plie à la tournure d’esprit de l’homme qui les écoute. Volent-ils qu’il est jaloux : « Il a fait un signe à votre femme pendant le repas, disent-ils en le regardant, il a poussé un soupir. Stratonice[17], à son tour, lui a lancé un doux regard, plein d’amoureuse tendresse. » Et alors viennent quelques insinuations sur les intrigues du galant. Si le prince se pique de poésie et qu’il se croie un grand talent : « Par Jupiter ! disent-ils, Philoxène[18] a ri de vos vers ; il les a tournés en ridicule, il a dit qu’ils sont faux et mal bâtis. » Auprès d’un homme religieux et qui respecte beaucoup la divinité, ils accusent son ami d’athéisme, de mépris pour les dieux, de négation de la Providence. À ces mots, l’auditeur, comme piqué pur un taon qui lui perce l’oreille, ne manque pas de s’échauffer et de repousser son ami, sans attendre la pleine conviction de son crime.

15. En général, les délateurs n’imaginait et ne produisent d’accusation que celle qu’lls savent la plus propre à provoquer la colère de celui qui les écoute. Dès qu’ils connaissent son endroit vulnérable, ils y dirigent tous leurs traits ; ils espèrent que, dans son premier accès de colère, il ne prendra pas le temps d’examiner la vérité, et que, si l’accusé veut se justifier, l’autre ne le souffrira pas, tant cette révélation soudaine, fondée sur la vraisemblance, aura prévenu son esprit.

16. En effet, l’espèce de délation qui atteint le mieux son but est celle qui contrarie la passion favorite de celui qui écoute. C’est ainsi que jadis en accusa auprès de Ptolémée Dionysos[19] le philosophe platonicien Démétrius de boire de l’eau et d’être le seul parmi les Égyptiens qui ne portàt pas des habits de femme pendant les Bacchanales. Si Démétrius, cité au tribunal de Ptolémée, n’avait pas bu dès le matin, au vu de tout le monde, et s’il n’avait pas dansé au son des cymbales, vêtu d’une robe tarentine, c’en était fait de lui, sous prétexte qu’il n’approuvait pas les hubiiudes du roi et qu’il blâmait par sa sagesse et ses doctrines les débauches de Ptolémee.

17. L’accusation la plus grave aux yeux d’Alexandre était d’être convaincue d’avoir refusé de rendre un culte divin à Héphestion. Lorsqu’en effet Héphestion fut mort, Alexandre, qui l’aimait beaucoup, voulut ajouter à ses autres magnificences l’honneur de le placer au rang des dieux[20]. Bientôt toutes les villes élèvent des temples, consacrent des enceintes, dédient des autels à cette nouvelle divinité, instituent des fêtes en son honneur : le nom d’Héphestion devient un serment redoutable. Quiconque eût osé sourire, ou ne pas paraître plein de respect religieux, était à l’instant puni de mort. Les flatteurs, caressant cette passion puérile d’Alexandre, ne cherchent qu’à l’allumer davantage : ils racontent des songes envoyés par Héphestion, publient ses apparitions, parlent des guérisons qu’il a opérées, répandent ses oracles, et finissent par lui sacrifier comme à un dieu tutélaire et préservateur. Alexandre, flatté d’abord de leur entendre tenir ce langage, y croit à la longue, et s’estime heureux de n’être pas seulement fils d’un dieu, mais de faire des dieux à son tour. Combien d’amis d’Alexandre recueillent alors, quand on y songe, de tristes fruits de cette apathéose d’Héphestion ! Combien d’entre eux, accusés de n’avoir point honoré le dieu que tout le monde honore, perdent la faveur du roi et sont bannis de sa prêsence !

18. Dans ce temps même, Agathocle de Samos, l’un des taxiarques d’Alexandre, en grand crédit auprès du roi, fut sur le point de se voir enfermé avec un lion, parce qu’il était accusé d’avoir pleuré en passant auprès du tombeau d’Héphestion. Perdiccas heureusement vint, dit-on, à son secours, et jura par tous les dieux, y compris Héphestion lui-même, que celui-ci lui était apparu, en véritable dieu, dans une partie de chasse, et lui avait ordonne de dire à Alexandre qu’il se gardât bien de faire aucun mal à Agathocle ; qu’il ne fallait attribuer ses larmes ni à sun incrédulité, ni au regret de la mort d’Héphestion, mais au souvenir de leur amitié passée[21].

19. La flatterie et la délation trouvaient donc alors un libre accès auprès d’Alexandre, en s’accommodant à sa passion. De même, en effet, que dans un siége les ennemis n’attaquent point les murailles par les endroits élevés, escarpés, difficiles à franchir, mais cherchent quelque partie mal gardée, ruinée ou basse, afin de s’en approcher avec toutes leurs forces, de s’en rendre maîtres et de s’introduire ensuite dans la ville ; ainsi, lorsque les flatteurs découvrent dans l’âme quelque partie faible, corrompue, d’un accès facile, ils dirigent leurs attaques de ce côté, appliquent leurs machines et finissent par se rendre maîtres de la place, sans que personne se mette en devoir de les repousser ou s’aperçoive de leur marche : une fois dans les murs, ils mettent le feu partout, brûlent, tuent, emportent ; or, tel est, on doit le croire, l’état d’une âme prise d’assaut et réduite en esclavage.

20. Les machines que les délateurs font jouer contre celui qui les écoute sont le mensonge, la fourberie, le parjure, l’insistance, l’effronterie et mille autres scélératesses ; mais la plus puissante de toutes est la flatterie, parente ou plutôt sœur de la délation. Il n’y a pas d’homme au cœur bien placé, à l’âme garnie d’un mur de diamant, qui puisse résister aux attaques de la flatterie, surtout lorsque la délation vient miner les fondements par des manœuvres souterraines.

21. Et ce n’est là que l’attaque extérieure. Mais au dedans combien de traîtres, d’intelligence avec l’ennemi, lui tendent la main, lui ouvrent les portes, et concourent de tout leur pouvoir à la perte de l’assiégé ! D’abord, c’est l’amour de la nouveauté, que la nature inspire à tous les hommes, et qui leur fait prendre en dégout ce qu’ils ont à peine effleuré ; puis, c’est l’attrait qui nous porte vers tout ce qui est extraordinaire à entendre, c’est le charme étonnant que nous trouvons aux secrets qu’on nous confie à l’oreille et qui sont faits pour inspirer une foule de soupçons. Je sais, en effet, des personnes dont les oreilles sont aussi delicieusement chatouillées par la délation, que si on les caressait doucement avec une plume.

22. Soutenus par tous ces alliés, quand les délateurs montent à l’assaut, ils n’ont pas de peine, selon moi, à être vainqueurs, et cette victoire leur est d’autant plus facile, que personne ne se présente au combat et ne se met en devoir de repousser l’attaque. Au contraire, celui qui les écoute se livre lui-même de plein gré, et l’accusé ignore la trahison qu’on lui prépare : c’est ainsi que les habitants d’une ville prise la nuit sont tous égorgés pendant leur sommeil.

23. Mais ce qu’il y a de plus douloureux, c’est que le calomnié, qui ne se doute de rien, aborde son ami d’un air souriant ; et, comme sa conscience ne lui reproche aucun grief, il parle, il agit ainsi qu’à l’ordinaire. Hélas ! le malheureux est environné d’embûches. Pour l’autre, s’il a l’âme bien située, libre et loyale, il fait à l’instant éclater sa colère et donne cours à son ressentiment, jusqu’à ce qu’enfin, permettant une justification, il reconnaisse qu’il s’est emporté sans sujet contre son ami.

24. Si, au contraire, c’est un cœur lâche et vil, il reçoit son ami avec un sourire, mais en lui-même il le déteste, il grince des dents en secret, et, comme dit le poëte[22],

Il couve son courroux dans le fond de son âme.

Or, il n’est pas, selon moi, d’injustice plus criante, rien n’est plus digne d’un esclave que de nourrir sa colère en se mordant les lèvres, d’accroître la haine enfermée dans son sein, d’avoir un sentiment dans le cœur et un autre à la bouche, de jouer, sous un masque gai et comique, une tragédie pleine de deuil et de larmes. Ce qui confirme surtout dans cette manière d’agir, c’est de voir le délateur en user de la sorte a l’égard de celui qu’il calomnie, et dont il paraissait autrefois l’ami. On ne veut plus alors entendre la voix de la victime, qui essaye de se disculper ; on préjuge de cette amitié apparente la vérité de l’imputation, et l’on ne songe pas que souvent il s’élève dans les amitiés les plus étroites des motifs de haine inconnus à tous les autres. Souvent même un coupable, pour prévenir une accusation, charge son ami de son propre crime, car il n’y a guère d’homme assez hardi pour l’imputer à son ennemi. Les motifs trop publiés de sa haine rendraient sa délation incroyable. C’est donc contre ceux qui passent pour leurs amis, que les délateurs dirigent leurs manœuvres, ayant soin de témoigner la plus vive attention à l’homme qui les écoute et qui doit croire à leur dévouement, en les voyant sacrifier à ses intérêts ceux qui leur sont chers.

25. Il y a aussi des gens qui, venant à connaître par la suite que leur ami a été injustement accusé, ne le repoussant pas moins, par honte de l’avoir cru coupable, et n’osent plus le regarder en face : on dirait qu’ils se croient offensés d’avoir reconnu son innocence.

26. Ainsi la société est affligés d’une foule de maux, nés d’une trop grande facilité à croire aux délateurs. Antia dit à son époux[23] :

Mourez, Prétus, au bien tuez Bellérophon,
Car il a, malgré moi, pénétré dans ma couche.

Et c’est elle qui avait fait les avances et s’était vue dédaignée. Peu s’en fallut pourtant que ce jeune héros ne pérît en combattant la Chimère, et que, pour prix de sa continence et du respect qu’il portait à son hôte, il ne fût victime des ruses de cette femme éhontée. C’est aussi par une délation semblable contre son beau-fils que Phèdre attira les malédictions d’un père sur Hippolyte, qui n’avait rien fait, grands dieux ! rien fait de criminel.

27. C’est vrai, dira-t-on. Mais quelquefois cependant le délateur peut être digne de confiance, surtout quand c’est un homme qui a le bruit d’être juste et prudent. On doit alors avoir d’autant plus d’égard à ce qu’il avance, qu’il ne s’est jamais souillé d’un crime. Eh quoi ! fut-il jamais un homme plus juste qu’Aristide ? Et pourtant il se ligua contre Themistocle et excita contre lui la colère du peuple, étant, comme on dit, aussi démangé de l’ambition que son rival. Aristide était juste envers tous les autres ; mais enfin il était homme, susceptible de colère, d’amour et de haine[24].

28. Si ce qu’on dit de Palamède est vrai[25], le plus prudent des Grecs et le plus distingué sous d’autres rapports, machina contre ce héros, qui lui était uni par les liens du sang et de l’amitié, et qui avait passé les mers avec lui pour partager tous ses dangers : tant il est naturel aux hommes de se laisser entraîner à leurs pulsions.

29. Parlerai-je de Socrate, injustement accusé devant les Athéniens d’impiété et de complot contre l’État, ou bien de Thémistocle et de Miltiade, qui, après tant de victoires, sont soupçonnés de trahir la Grèce[26] ? Ces sortes d’exemples surabondent, et presque tous sont déjà connus.

30. Que doit donc faire un homme sensé, qui doute de la vertu ou de la sincérité de son ami ? Homère nous l’indique par la fable des Sirènes, quand il ordonne su navire de passer vite loin des charmes funestes de leurs chants ; il faut se boucher les oreilles et se garder de les ouvrir aux gens qui nous paraissent préoccupés de quelque passion : il faut que la raison, comme un portier fidèle, veille sur tous les discours qui nous sont adressés, admettant et faisant entrer ceux qui le méritent, repoussant et excluant, au contraire, ceux qui sont mauvais. Il serait plaisant, en effet, d’avoir des portiers dans nos maisons et de laisser nos oreilles et notre esprit ouverts à tout le monde.

31. Lors donc qu’on s’approchera de nous pour nous faire quelque délation, examinons le fait en lui-même, sans avoir égard ni à l’âge, ni à la dignité, ni aux mœurs de celui qui nous parle, ni même à l’esprit qui brille dans ses discours ; car plus il parait persuasif, plus nous devons redoubler de soins et de précautions dans notre examen. Il ne faut pas croire non plus au jugement d’autrui ni à la haine de l’accusateur, mais faire une enquête scrupuleuse de la vérité, tourner contre le délateur sa propre jalousie, exiger que les deux parties mettent à découvert leur pensée, et déterminer par là notre amitié ou notre haine. Mais prendre un parti, quand on est encore ému par la première impression de la calomnie, par Hercule ! quelle folie de jeune homme, quelle petitesse, et surtout quelle injustice !

32. La source de tous ces maux, comme je l’ai dit au début, c’est l’ignorance, et l’obscurité ou chacun de nous laisse sa conduite. Ah ! s’il plaisait à un dieu de mettra nos actions au grand jour, la calomnie, ne trouvant plus d’asile, fuirait et s’abîmerait dans un gouffre profond, tandis que tout rayonnerait des splendeurs de la vérité !

  1. « On rend ordinairement le mot διαϐολή, par calomnie ; mais cette interprétation est fausse. Le titre même de ce traité le prouve. Lucien n’aurait pas dit qu’il ne faut pas croire légèrement à la calomnie ; mais qu’il n’y faut jamais croire ; car la calomnie est une accusation fausse. Διαϐολή signifie proprement la médisance, les bruits vrais ou faux, que l’on répand contre un ennemi dans le dessein de lui nuire. » Belin de Ballu. Malgré la justesse de cette observation, suggérée à Belin de Ballu par une judicieuse remarque de Gesner, il faut noter que, dans plusieurs passages de ce traité, le mot calomnie peut être substitué à celui de délation, et que la nuance qui les sépare est fort légère.   Voy. dans Rome au siècle d’Auguste de Dezobry la lettre cxvii, qui traite des délateurs.
  2. Cf. Lucrèce, De la nature, II, v. 14 et suivants.
  3. Id., ibid., VI, v. 34 et suivants.
  4. Allusion aux légendes si connues d’Œdipe, d’Atrée et Thyeste, etc.
  5. Il ne faut pas confondre cet Apelle avec le grand peintre, né à Cos, qui vécut sous Alexandre et sous Ptolémée, fils de Lagus. Celui dont il s’agit ici était de Colophon, et, par adoption, citoyen d’Éphèse.
  6. Ptolémée IV, Philopator, fils d’Évergète.
  7. Voy. Polybe, livre V.
  8. Peintre d’un certain renom. Voy. Pline, Hist. nat., XXXV, x.
  9. Cette ville était regardée comme la clef de l’Égypte. Polybe ne parle point de la prise de Péluse, mais de celle de Ptolémaïs.
  10. L’acteur chargé des premiers rôles, celui que nous appelons chef d’emploi.
  11. Le scoliaste attribue ce vers à Phocylide : on le trouve dans les Guêpes d’Aristophane, v. 919. Voy. la traduction de M. Artaud, p. 199 de la 2e édition.
  12. Cf. Beaumarchais, le Barbier de Séville, act. II, sc. viii.
  13. Voy. la réponse d’Alexandre à Parménion et à Polysperchon dans Quinte Curce, IV, xiii.
  14. Iliade, XVIII, v. 309.
  15. Cf. Cicéron, Pro Cluentio, lxv.
  16. Voy. Lucrèce, III, v. 74. Cf. Horace, Ép. 1 du livre II, v. 13 et 14 ; Boileau, Épître à Racine, v. 9 et suivants.
  17. Voy. De la déesse syrienne, 19 et suivants.
  18. On connaît l’histoire de ce poëte dithyrambique et sa réponse à Denys : « Qu’on me reconduise aux Carrières ! »
  19. Ptolémée XI Aulétès, appelé aussi Dionysos, Baccus.
  20. Voy. Arrien, livre VII, xiv ; Plutarque, Vie d’Alexandre, lxxii, lxxv ; Élien, Hist. div., VII, viii.
  21. Cf. La Fontaine, Les obsèques de la lionne.
  22. Homère, Odyssée, VIII, v. 273. Cf. Iliade, I, v. 81.
  23. Iliade, VI, v. 165.
  24. Voy. Plutarque, Vie d’Aristide, iii.
  25. Voy. nos annotations sur l’Apologie de Socrate, édition Hachette, p. 68.
  26. Tel fut, du moins, le prétexte, pour lequel ils furent exilés.