Revue musicale/1835-T1

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Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1


Revue musicale, 1835 tome 1

REVUE


MUSICALE.




En vérité, depuis le commencement de la saison d’hiver, l’administration du Théâtre-Italien a fait preuve d’un zèle singulier, d’une infatigable sollicitude à l’égard du public. Après avoir réuni la plus admirable troupe qui se puisse trouver, des chanteurs dont les noms seuls asssuraient trois ans encore, au moins, les succès de l’entreprise, voilà qu’elle appelle aujourd’hui une à une les jeunes gloires de l’Italie ; hier c’était le tour de M. Bellini, qui arrivait tout chargé des lauriers de Florence et de Naples ; plus tard viendra Donizetti, l’auteur d’Anna Bolena. Pour des chanteurs anciens, c’est entendus déjà que je veux dire, elle a fait composer des opéras nouveaux, afin de tenir plus qu’elle n’avait promis, différente en cela d’une administration, autrefois sa rivale, dont le directeur se complaît à rédiger tous les ans, aux approches de l’hiver, une sorte de programme dont il se sert comme d’une glu, qui tient le public en attente de plaisirs qui n’arrivent jamais. C’est encore là une marque de distinction entre l’Opéra français et le Théâtre-Italien, mais dont ce dernier sera peu fier, je pense, car il en a tant d’autres, et de plus glorieuses, à faire valoir. Toutefois, si cet empressement louable dans la pensée qui le dirige sert à varier les émotions de la foule, à coup sûr, il n’augmentera, ni ses connaissances, ni son goût musical, qui semble se pervertir de jour en jour. Pendant qu’on chante les Puritains, Don Juan repose, et le commandeur de marbre ne se souvient plus des sonores accords que Mozart éveilla dans sa poitrine, et bientôt, lorsque toutes les voix du chœur et de l’orchestre seront occupées autour de la partition de Donizetti, que deviendra le Mariage secret ? L’œuvre de Cimarosa restera, comme l’an passé, oubliée des uns, ignorée des autres, et pour peu que cela dure, tant de poussière épaisse la couvrira, que nul n’osera plus la secouer. Ah ! de grâce, pitié pour les chefs-d’œuvre de la grande école. Si les partitions des maîtres pouvaient parler, elles vous diraient : Ingrats, pourquoi nous abandonner ainsi ? Dans des temps moins heureux avons-nous jamais fait défaut à votre appel ? Alors vous n’aviez pas, comme aujourd’hui, des voix incomparables à nous donner. Nous venions sur le théâtre, sans escorte et parées de notre seule pudeur et de notre beauté. Eh bien ! alors la salle était-elle déserte, les yeux manquaient-ils pour nous voir et répandre des larmes à nos célestes mélodies, les mains pour applaudir et jeter des couronnes ? Pourquoi donc aujourd’hui nous refuser à nous, les chastes filles de Mozart et de Cimarosa, ces ornemens sonores que vous prodiguez tant à des courtisanes. Rubini, dirait la partition de Don Juan, divin chanteur que j’ai formé, où trouveras-tu des inspirations plus fraîches et plus sonores que dans mon air si doux ? Reviens, il mio tesoro, et je te donnerai les applaudissemens de la foule, et, ce qui vaut mieux, la conscience d’avoir bien mérité de l’art en chantant de céleste musique ; et toi, reprendrait celle du Mariage secret ; toi, Lablache, dont j’ai soutenu les pas incertains, pourquoi laisses-tu la manière simple et vraiment belle que je t’avais donnée autrefois, quand tu portais l’habit de velours écarlate du bonhomme Géronimo, pour te jeter dans des effets vulgaires, dans de brutales intonations, dignes tout au plus de l’ancien opéra français ? Prends garde, la route que tu suis est fatale et te mène à ta ruine ; arrête-toi, il en est temps encore. Dépouille cette casaque dont tu t’es affublé, pose sur la tête ronde de puritain la perruque du père de Caroline, et le rire éclatera dans la salle, et tous ceux qui l’aiment pourront au moins t’applaudir franchement, comme ils faisaient autrefois. Ah ! ne nous abandonnez pas, divins chanteurs, attendez au moins que Rossini ait mis au monde une partition nouvelle ; alors nous cesserons nos plaintes, et nous nous consolerons en écoutant les sons du maître ; mais de grâce, pour nous remplacer, attendez un antre opéra que les Puritains, un autre homme que M. Bellini.

Voilà ce que diraient les partitions des maîtres, et certes elles auraient raison ; car ce n’est pas un médiocre scandale de voir l’œuvre qui vient de sortir de la tête de M. Bellini, occuper les voix des chanteurs italiens et les loisirs du public, tandis que le Nozze di Figaro, Cenerentola, la dona del Lago, et tant d’autres chefs-d’œuvre, attendent leur tour, qui peut-être ne viendra pas de l’année. M. Bellini a passé l’été dernier à Paris, et sans doute que pendant cette belle saison, il aura visité nos théâtres lyriques, et conçu son œuvre dans un enthousiasme sacré pour les hautes inspirations des Auber, des Caraffa, des Adam, et de mille autres grands musiciens que je ne cite pas, tant la litanie en serait longue ! Comme il est facile de le voir au style incorrect de sa composition, aux négligences de l’orchestre, à l’absence complète de toute distinction dans la mélodie, M. Bellini a dédaigné cette fois de s’adresser à ce public qui, pendant les dernières années qui viennent de s’écouler, a suivi de loin l’astre de Rossini, et maintenant commence à comprendre certaines beautés de Guillaume Tell. Non, en mettant le pied sur notre sol, M. Bellini a lu, comme par intuition, dans l’esprit de cette classe intéressante de la société française qui se réjouit des beautés de Gustave et d’autres pareilles fredaines musicales, et c’est pour elle qu’il a chanté, le beau cygne italien ! Dans ses ouvrages précédens, M. Bellini avait fait preuve, sinon d’originalité, du moins de talent et de goût. Souvent dans la Straniera et le Pirate, au milieu d’un acte languissant et plein de diffusion, s’élevait un chant frais et mélancolique. Ce n’est pas que si l’on eut voulu scrupuleusement en rechercher la source, il eût été bien difficile de la trouver autre part que dans le cerveau de M. Bellini ; mais n’importe, qu’elle vînt d’Italie ou d’Allemagne, c’était de la mélodie, on l’écoutait avec plaisir. Tons se souviennent encore de cette phrase belle et simple que chante Tamburini, au second acte de la Straniera et de cette autre ardente et passionnée qui termine l’opéra. Cette fois, M. Bellini s’est complètement abstenu de toute idée neuve, ou du moins paraissant telle ; il a même négligé de puiser aux sources étrangères, il a trouvé plus simple de se copier lui-même ; or, vous devez penser ce qu’il a cru rester d’une idée après une semblable élaboration, quelle œuvre pâle et débile est éclose à la chaleur d’un reflet ! En vérité, ce qui vous déconcerte dans l’opéra nouveau de M. Bellini, c’est le procédé, le procédé, invention hideuse de ce siècle sans foi, ni conscience, par laquelle un homme doué fait de son art un métier, et reproduit cent fois la même idée, au lieu de s’avancer dans une route de progrès et de travail pénible. Voici le procédé qu’emploie ordinairement M. Bellini dans une cavatine : il commence par un andante simple et mélancolique, celui de la Straniera, il en varie le ton suivant les circonstances ; quand Rubini l’a dit avec un sentiment admirable, il remonte la scène ; alors s’élève de l’orchestre la voix de la clarinette, du cor ou du hautbois, qui fait entendre une cabalette d’une expression semblable à celle de la Somnambule. Le divin chanteur revient et s’en empare, elle public applaudit avec enthousiasme, et la redemande. Pour un duo la formule reste la même, avec cette différence, que dans l’intervalle de l’andante à l’allégro, au lieu d’un, ils sont deux qui remontent la scène ; car de différence musicale, il n’en existe plus, aujourd’hui que la cabalette se chante à l’unisson. Durant tout le cours de son opéra, M. Bellini a montré une profonde connaissance des moyens d’assurer un succès par la manière vraiment savante dont il a réparti les duos et les cavatines ; en effet, chaque acte a son morceau d’éclat, et son chanteur appelé à le faire valoir, de telle façon qu’en suivant la coutume adoptée par M. Hugo, qui donne un nouveau litre à chaque partie de ses drames, on pourrait appeler le premier acte des Puritains, Giulia Grisi ; le second, Tamburini et Lablache ; le troisième, Rubini. La polonaise que chante Giulia Grisi au premier acte, ne manque pas de grâce et de fraîcheur, et brille comme un petit diamant au milieu de ce chaos profond, et se distingue par son allure élégante et la vivacité de son rhythme tout rossinien.

Et puis, Mlle Grisi l’a dit avec une finesse exquise, et chaque note qui jaillit de sa voix a tant de vibration et de sonorité, qu’on dirait de cristal le palais qu’elle vient de frapper. Il est difficile de rien imaginer de plus lent et de plus monotone que le commencement du duo des deux basses, de plus vulgaire que la fin. Certes, si dans cet opéra, plus que médiocre, un morceau devait être rejeté avant tous, c’était celui-là ; eh bien ! le croira-t-on ? dès les dernières mesures, des applaudissemens frénétiques éclataient de toutes parts, et le même public qui peut-être, huit jours auparavant, avait entendu l’ouverture de la Flûte enchantée et la symphonie de Beethoven, redemandait à grands cris l’auteur d’une pareille musique. Bans ce duo, comme toujours, M. Bellini est resté fidèle à son procédé ordinaire ; seulement, lorsque l’instant de la cabalette est venu, c’est la voix du cornet à piston qui s’élève de l’orchestre : en vérité, voilà une innovation bien heureuse. Grâce à M. Bellini, le cornet à piston a pris droit de cité dans l’orchestre du Théâtre-Italien ; le cornet à piston, dont Lablache s’est tant et si spirituellement moqué dans la Prova. Qu’a donc à faire, s’il vous plaît, l’instrument de Musard et des concerts forains dans la salle de Cimarosa et de Rossini ?

Quand l’instrument vulgaire a donné le motif, Lablache s’en empare, le jette dans la salle avec toute la puissance de sa voix de géant, et comme si cette émission ne suffisait pas, arrive Tamburini, qui se joint à lui, et c’est alors une clameur non pareille. Leurs cous se tendent, leurs veines se gonflent ; l’effet est prodigieux, mais, en conscience, est-ce là un effet digne de Tamburini, dont l’expression est si vraie et si touchante dans la Straniera de Lablache, dont l’intelligence dramatique est si haute et l’accent si profond dans l’admirable andante de la scène d’Assur ? Vraiment il est permis d’écrire de pareille musique, mais non de la donner à de tels chanteurs. Le grand artiste et le moins applaudi ce soir-là, c’était Rubini ; jamais sa belle voix limpide ne s’était déployée avec autant d’ampleur et de magnificence ; jamais il n’avait eu de plus nobles inspirations. La puissance matérielle de son organe semble grandir avec le temps ; il saisit dans les Puritains, tout subitement et comme de volée, des notes que jusque-là il n’avait prises qu’à force de ménagemens antérieurs. Ce soir-là, le costumier du théâtre l’avait affublé de je ne sais quel habit de cavalier peu fait pour son allure. On avait plongé ses jambes dans de vastes bottes jaunes, d’où ruisselaient des dentelles avec profusion, et couvert sa tête d’une perruque lisse blonde, et mal adaptée. Lui, trop élevé pour s’occuper de pareilles niaiseries, s’était laissé faire ; sans doute il composait sa cavatine pendant qu’on l’habillait ainsi. Or, il est entré sur la scène sans s’être aperçu que l’ensemble de son costume était de l’effet le plus grotesque. En voyant son ténor chéri vêtu de la sorte, le public s’est mis à rire, mais d’un rire amical et bienveillant, et lui, sans se déconcerter le moins du monde, a fait comme le public. Dès-lors il s’est établi entre le chanteur et l’assemblée un rapport d’intimité singulière ; ils paraissaient causer ensemble sur ce ton de familiarité que le public français ne laisse prendre qu’aux grands artistes italiens. Et Rubini, avec un geste d’une naïveté charmante, semblait dire : « Vous riez tous de mon costume, attendez, et le moment viendra où vous cesserez de le voir. » en effet, ce moment est venu : il a chanté. Alors il s’est fait un silence profond dans toute la salle, et bientôt les larmes ont coulé sur ces joues roses et blanches que sillonnait le rire. Oh ! le divin chanteur, qui peut en finir ainsi tout-à-coup avec l’art de Duponchel, et, comme une baigneuse, jette sa tunique aux buissons avant de se plonger dans les eaux transparentes, dépouille tous ces misérables oripeaux de comédien, et se transfigure par la voix, emportant avec lui son public dans un monde idéal !

Ce soir-là, grâce aux délicieuses inspirations de Giulia Grisi, aux sublimes élans du prince des ténors, nous avons du moins eu des jouissances musicales, et ramassé des perles dans ce désert. Et, grâce à l’organe sonnant de Lablache, au bruit cyclopéen qui résultait de son accouplement avec la voix de Tamburini, l’auteur de la musique a été deux fois triomphateur et appelé sur la scène. Cependant les hommes de bon goût blâmaient hautement dans la salle ces apparitions successives du jeune maître. Le musicien, comme le poète, donne sa pensée à la foule, qui n’a point à s’occuper de sa personne. C’est sur l’œuvre seule qu’agissent les applaudissemens ou les improbations. Si le poète sort du sanctuaire mystérieux, s’il monte sur la scène, il perd son inviolabilité sainte, et rien ne distingue plus alors la pensée du corps qu’elle a pris pour se manifester, le poète qui crée de l’acteur qui traduit. Chaque soir, le succès des Puritains est immense, et cet opéra nouveau fera la fortune du Théâtre-Italien, sinon la gloire de M. Bellini. — On annonce pour demain le Don Juan de Mozart. Ouvrez toutes les portes, afin que l’air se renouvelle, et que les chants d’Anna, de Zerline et d’Elvire ne rencontrent pas dans le vide quelques sons oubliés des Puritains d’Ecosse.

Au Théâtre-Italien, au Conservatoire, partout règne l’activité la plus ardente, partout on s’occupe de musique, excepté pourtant à l’Opéra français, où la Sylphide, la Révolte au Sérail et Nathalie apparaissent chaque soir aux applaudissemens d’un public peu nombreux. Dans les grands jours, ceux qui furent assez bien inspirés pour louer une loge au commencement de l’hiver, jouissent de toutes les voluptés musicales, que procure l’audition du Philtre, du Serment et de la Bayadère. Tandis que le Théâtre-Italien essaie des opéras nouveaux, et reprend les anciens, que l’Opéra-Comique s’empare de Freyschütz, ce chef-d’œuvre immortel, qui donne de la voix à Jansenne, et de Mme Casimir fait presque une cantatrice ; tandis que le Conservatoire éveille sous ses voûtes de solennelles harmonies, lui, le vieux Opéra, dort immobile au soleil. Nous dirons plus tard dans quelle voie a marché jusqu’ici cette administration qui fut royale un jour. Et ce sera peut-être intéressant pour nos lecteurs de voir comment on a traité la musique en ce lieu, comment depuis quatre ans tous les honneurs ont été pour la danse, le dernier des beaux-arts, comment on est allé chercher M. Taglioni, lorsque Rossini était là, comment on a fait appel à Fanny Elssler pour danser les compositions de M. Taglioni, tandis qu’on avait Levasseur, Nourrit, Mme Damoreau et Mlle Falcon pour chanter les opéras de Rossini. Nous ferons plus tard cette histoire. En attendant, l’Opéra répète la Juive, et certes il doit la savoir, car voilà dix-huit mois qu’il se nourrit de cet aliment substantiel ! Il paraît que depuis long-temps tout est prêt pour la représentation, musique et chanteurs, mais qu’on attend encore un bon nombre d’armures. Car aujourd’hui, dans un opéra en cinq actes, il ne s’agit plus de mélodies, d’orchestre et de chanteurs, mais d’armures bien luisantes et de chevaux bien caparaçonnés. Aussi, le théâtre est converti depuis un mois en un vaste manège, on s’escriment jour et nuit de pauvres diables bardés de fer à l’instar de Maximilien. On n’a jamais poussé la bouffonnerie aussi loin ; ce sont les forgerons qui retardent aujourd’hui en France la mise en scène d’un opéra !

Villèle venaient s’asseoir au repas hebdomadaire qu’offrait aussi à ses ministres la coterie monarchique et religieuse de la restauration.

La parade ministérielle étant finie, tous les acteurs vont retourner dans leur retraite. M. Sébastiani repart pour Londres, et M. Soult retourne dans ses terres d’où il ne reviendra pas si facilement.

Quant aux affaires extérieures, la mort de l’empereur d’Autriche perd de sa gravité par le maintien du prince de Metternich au pouvoir. Là, tout est immobile, le système ne change pas, le prince règne sans gouverner. M. de Metternich a pris la monarchie autrichienne dans de tristes circonstances pour elle, à l’époque des conquêtes de Napoléon ; il a reconstitué ce vaste empire tout morcelé ; c’est lui qui a présidé pendant, vingt-cinq ans à l’ordre et à la police des états autrichiens, il restera. Il n’y a là ni tribune qui dévore, ni presse libre qui dévoile les mauvais actes et les abus ; l’immobilité plaît au despotisme et à la servitude ; une nation ainsi gouvernée n’aime pas à se remuer ; il lui faut bien des années pour faire un pas en avant, mais lorsque ce pas est fait, la ruine est rapide, et un coup d’épaule suffit pour renverser les ouvrages les plus laborieusement construits.



REVUE MUSICALE

On sait quelles tentatives musicales a faites pendant les cinq mois qui viennent de s’écouler l’administration du Théâtre Italien, et quels succès constans les ont soutenues. Il semble aujourd’hui que cette administration avait bien le droit de se reposer et d’attendre, en chantant ses airs anciens, la fin d’une saison si magnifique et si laborieuse. Mais non, il était dit que nous assisterions à l’entier développement de l’école nouvelle, et cette parole s’est accomplie cette fois avec une religieuse exactitude. À Rossini devaient succéder Bellini et Donizetti, les seuls qui se soient aventurés avec bonheur dans cette route italienne si fatale à tant de jeunes hommes. Le soleil devait resplendir entouré de ses plus radieux satellites. Après Sémiramis, Otello, la Gazza, on nous avait promis les Puritains et Faliero, simples reflets, je l’avoue, mais reflets encore assez ardens et lumineux pour éclairer nos âmes froides et débiles, et les faire tressaillir. Sur deux partitions, une seule avait paru, les Puritains de M. Bellini, car je ne parle pas ici de l’essai malencontreux tenté dans les premiers jours à propos de l’opéra d’Ernani. L’œuvre de Donizetti nous restait donc encore à connaître. Et vainement la saison avançait, vainement les prés commençaient à verdir, et tous les bruits du printemps à s’éveiller dans l’herbe ; Donizetti était là avec sa partition qu’il nous apportait de Naples. Aussitôt Julie Grisi, Rubini, Lablache, Tamburini, ces infatigables artistes, toujours prêts à chanter comme les oiseaux sur leurs nids, se sont de nouveau mis à l’œuvre, de telle sorte qu’au bout d’un mois nous avons entendu le plus charmant opéra qu’on ait encore écrit pour nous, et que le Théâtre Italien, en mourant pour renaître heureusement bientôt, nous jette comme le cygne ; un chant d’adieu frais et mélancolique.

L’opéra de Donizetti si ardemment désiré a paru enfin. A la répétition de la veille, le Théâtre Italien, le seul où se soit conservée cette fleur de politesse et de bon goût, qui jadis croissait chez nous en pleine terre, le Théâtre Italien avait ouvert ses portes au public élégant qui le fréquente de coutume. Dès midi, cent carrosses blasonnés d’éclatantes armoiries stationnaient sur la place Favart, comme s’il se fût agi d’un bal donné au bénéfice des anciens employés de la liste civile, ou d’une représentation de don Giovanni pour la rentrée de Mme Malibran ; car le Théâtre Italien ne fait point mystère de ses œuvres. Et quel intérêt aurait-il à les dérober au public, puisqu’au jour de la représentation, sa musique, à lui, n’a pas besoin de vêtemens de pourpre et d’or, de chevaux fleurdelisés, et d’impudiques saturnales, où de profanes mains touchent à des simulacres augustes, mais tout simplement d’un orchestre choisi et de chanteurs incomparables comme seul il peut en avoir. De plus, l’administration du Théâtre Italien a le bon esprit de ne pas se croire infaillible, et de consulter son public sur les œuvres qu’elle donne. C’est, d’ordinaire, à ces répétitions, devant une assemblée de femmes élégantes et de jeunes hommes exercés, que le talent du maître se discute, et que son œuvre échoue ou réussit vraiment. Et voilà pourquoi ce mode d’admission, funeste au théâtre habitué à donner des œuvres puériles et sans importance musicale, est favorable à celui qui s’est engagé, dès l’origine, dans une route parfaitement opposée. Or, si cette habitude de convier ses abonnés aux répétitions générales n’était, avant tout, un acte de politesse, je le prendrais volontiers pour une rouerie habile des directeurs ; car il est évident que l’audition de la veille avait, jeudi dernier, contribué d’une façon miraculeuse au noble succès de Faliero.

On sait notre sentiment sur Donizetti ; déjà nous avons eu l’occasion de l’émettre à propos d’Anna Bolena, composition délicieuse, la plus sereine qui soit éclose sur la terre, depuis que l’astre de Rossini s’est retiré du firmament. Donizetti est un homme d’un talent merveilleux ; son inspiration est toujours nette et limpide, son orchestre harmonieux sans affectation, correct sans pédantisme scholastique ; il n’a, selon nous, qu’un seul défaut, celui d’écrire avec une facilité sans exemple. Certes, l’opéra qu’il vient de donner ne manque pas d’une certaine élévation ; la mélodie en est ingénieuse et souvent expressive, le style grave et soutenu, et d’un mérite si réel, que l’on se prend à regretter qu’il n’ait pas mis plus de temps à l’écrire ; car alors il eût été plus sévère dans le choix de ses mélodies, et se serait, sans aucun doute, abstenu de certaines formules tant de fois répétées, et qu’un homme de sa taille ne doit plus employer aujourd’hui. Une fois pour toutes, il faut s’entendre sur les mots : écrire facilement n’est pas être fécond, car la fécondité réside, non pas dans le nombre des œuvres, mais bien dans leur seule valeur. Dante, en cinquante-sept ans, a fait la Divine Comédie, et nul jusqu’à présent n’a sérieusement accusé cette tête de stérilité. Paisiello et Cimarosa passent assez généralement pour des hommes féconds, parce qu’ils ont écrit, l’un Nina et le duo de l’Olympiade, l’autre le Mariage secret, car des trente opéras qu’ils ont composés chacun pendant leur vie, il n’en sera plus question désormais. La partition de Marino Faliero appartient toute entière à l’école de Rossini, et Donizetti n’a pris nul soin de s’en défendre. Il ne vient pas ici avec la prétention d’avoir inventé des systèmes nouveaux, découvert de nouvelles sources d’harmonie ; il n’a pas traversé l’espace sur les ailes de Mozart ou de Beethoven, cherchant quelques sphères sonores : il a tout simplement passé sa jeunesse en Italie, et chanté sous le ciel où Dieu l’avait fait naître. Aussi, dès les premières mesures, l’âme retrouve ses plus douces affections, et s’abandonne aux voluptueuses ondulations de ces rhythmes charmans, confiante et certaine que des tempêtes subites ne viendront pas la jeter tout à coup sûr des rivages inconnus. En effet, ce sont bien là les formules qu’emploie ordinairement Rossini ; mais l’idée qu’elles enveloppent est heureuse et nouvelle. Donizetti emprunte à l’auteur de Sémiramis son moule puissant et fort, mais le métal qu’il y répand est pur et bien souvent tiré des profondeurs de son âme. Jusqu’à présent, Donizetti a trouvé moyen de conserver son individualité, et de ne pas s’absorber complètement dans le grand module qu’il avait sous les yeux ; et c’est pourquoi, seul dans cette myriade de musiciens nés sous les pas de Rossini, il est appelé maître, et conservera ce titre encore long-temps. En vérité, une franchise pareille, quand elle se rencontre chez un artiste de ce talent, est bien digne d’être louée aujourd’hui surtout que des hommes sans missions envahissent nos salles se font proclamer créateurs, parce qu’ils ont affublé quelques chants italiens d’une instrumentation épaisse et lourde, et couvert de leurs chapes de plomb de beaux archanges qui volaient. Les hommes de génie ne poussent pas en une nuit comme des champignons ; Dieu en est plus avare, et ne les envoie ici-bas qu’à certaines distances. Or, ce serait pour l’humanité une douleur profonde, si, pendant ces intervalles qui durent quelquefois des siècles, elle n’entendait plus le concert harmonieux de ces voix qui soupirent, rappelant le passé, ou montent vers le ciel, annonçant l’avenir aux générations nouvelles. Etre le Mariage secret et Sémiramis il fallait Agnese, Camilla, la Griselda, anneaux précieux de la chaîne sonore qui lie entre eux ces deux chefs-d’œuvre. La Straniera, Anna Bolena, Faliero, trouvaient fatalement leur place entre Guillaume Tell et la partition de l’artiste qui doit un jour succéder au grand maître de notre temps. Il n’est pas donné à tous de s’appeler Raphaël, Mozart ou Rossini ; au-dessous de la sphère où planent ces trois noms lumineux, croissent encore de belles fleurs de gloire qui se laissent cueillir, pourvu qu’on soit Léopold Robert ou Donizetti.

Je le répète, Faliero est l’œuvre d’un homme d’un talent contestable ; l’instrumentation est faite avec soi, toujours nette et limpide, et d’une telle transparence, qu’on voit rouler la mélodie au fond. Les chants ne manquent ni de grâce, ni de distinction, ni de véhémence, selon que la situation l’exige. Cependant on chercherait en vain dans Faliero de ces phrases mélancoliques, de ces motifs si ravissans de fraîcheur et de naïveté, que Donizetti a semés avec tant de profusion dans Anna Bolena, et je crois que c’est au sujet qu’il faut s’en prendre, bien plus encore qu’au musicien. En général, les poèmes héroïques me paraissent peu convenir à l’art musical, qui ne peut y trouver que de sèches inspirations. La musique vit d’amour comme les fleurs de rosée ; il lui faut Juliette au balcon, Desdemona chantant le saule. De l’exaltation patriotique nait l’unisson des Puritains ; de l’exaltation amoureuse, la grande scène d’Agathe dans Freyschutz : par les airs qu’elles donnent, jugez maintenant laquelle vaut le mieux de ces exaltations.

Le second acte est sans contredit le meilleur de l’ouvrage. Le chant d’Ivanoff, au commencement, est d’une mélodie heureuse et porte l’empreinte de cette tristesse qui s’exhale comme une vapeur des lagunes de Venise. Ensuite vient la cavatine de Rubini, composition charmante dont l’andante vous ravit par une phrase simple et touchante et largement développée, que les violoncelles exécutent, et dont la fin vous entraîne par sa cabelette vive, pétulante, emportée, l’une des plus originales qui se trouvent dans Donizetti. Jusqu’à présent nous avions regardé l’exécution de la cavatine de Niobé comme une telle merveille, qu’il nous semblait impossible, à Rubini lui-même, de jamais dépasser les limites qu’il s’était tracées. L’air de Faliero lui a donné l’occasion de s’élever plus haut encore, et désormais nous nous abstiendrons de toute prévision à l’égard de cet homme étonnant, car ce serait folie que de vouloir calculer les essors d’une si prodigieuse organisation. Rubini dit l’andante avec un sentiment profond une mélancolie adorable puis, quand toutes ses larmes ont coulé, sa haine se réveille, sa colère éclate. Alors il est grand, impétueux, terrible. C’est bien là le neveu de Faliero, insulté dans l’honneur de la femme du doge. C’est ainsi que devait bouillonner dans un cœur de vingt ans ce sang si chaud encore sous la peau d’un vieillard. Nous savions, nous, que Rubini était aujourd’hui le plus grand tragédien de notre temps, comme il en est le plus divin chanteur ; à la représentation de Faliero, le public a confirmé notre jugement de la plus éclatante façon. L’expression de Rubini est toujours naturelle et profonde. Il ne fait aucun geste, lui ; ses yeux ne roulent pas dans leur orbite, ses mains ne se tordent point en de folles convulsions, et pourtant il fait ce que nul autre que lui ne sait faire : il émeut et ravit, et les applaudissemens éclatent en vous bien avant que vos mains ne les lui transmettent. Fernando est blessé à mort, et vient expirer, comme dans la pièce française, sous les yeux de son oncle. Seulement ici, à la place des emphatiques déclamations de M. Delavigne, Donizetti a mis un chant simple et grandiose, dont Lablache s’empare, et qu’il jette dans la salle avec toute la puissance de sa voix magnifique.

Le troisième acte appartient tout entier à Giulia Grisi. L’air (pie chante Helena après la condamnation de son époux, est heureusement inventé ; Donizetti a renoncé pour cette fois à ses formules ordinaires. Cet andante, d’une expression douloureuse et plaintive, enchassé entre deux phrases rapides et véhémentes, est du meilleur effet. Mlle Grisi la chante avec un sentiment profond, une admirable expression dramatique, et cette voix qu’elle maîtrise avec tant d’art au premier acte, pendant son duo avec Rubini, donne là toutes ses vibrations, et vous émeut autant qu’elle vous ravissait tout-à-l’heure. Durant toute la dernière scène, elle s’est maintenue à la hauteur de ses plus belles inspirations ; il faut dire aussi qu’elle était merveilleusement secondée par Lablache. Après la chute du rideau, toutes les voix de la salle ont demandé Donizetti, et quand il a paru, ont éclaté des applaudissemens auxquels toutes les loges prenaient part, car cette fois ils étaient mérités.

Il se passe aujourd’hui une chose étrange à laquelle nous étions loin de nous attendre. Le Conservatoire ouvre ses portes à M. Halévy. Ainsi le dernier sanctuaire de l’art est envahi. Voilà que le trio de la Juive entre tête haute sous la voûte sonore, tandis que depuis quatre ans le trio de Guillaume Tell et celui de Robert-le-Diable attendent sans être admis. Serait-ce que M. Halévy est déjà un plus grand maître que Rossini ou Meyerbeer ; si vous le voulez, qu’il en soit ainsi, rien ne nous étonne plus. Cependant le répertoire de la Société des concerts est assez vaste et fécond pour qu’elle puisse s’abstenir de l’augmenter de la sorte. Qu’a donc à faire le trio de la Juive dans une salle où l’on va pour entendre de la musique et non pour voir des costumes ou des danses ? En vérité, s’il y avait une lacune dans le programme, il fallait la combler avec un andante de symphonie, une sonate de Sébastien Bach, un chant de Weber, que sais-je ? Mais le trio de la Juive entre une scène de Beethoven, chantée par Mlle Falcon, et le roi des Aunes de Schubert ! entourer de pareilles épines le bouquet de Mozart et de Beethoven ! Maintenant vous tous, maîtres de l’art ancien, retirez-vous pour faire place. On ne veut plus de toi, Beethoven, reprends ton œuvre, et descends, comme un prêtre aboli, les degrés de ton temple ; imite-le, Mozart, et suis dans l’exil celui que tu as précédé dans la gloire. Et toi, Schubert, pâle jeune homme, rassemble sur les pupitres les cahiers que Nourrit vient de déposer, et va en Allemagne continuer tes belles rêveries ! Anges de Dieu, fuyez comme les femmes et les enfans d’une ville prise au bruit des trompettes rivales ! Voici les chevaux, fuyez !




— Maintenant que l’étude de la langue anglaise est presque universelle, les nouvelles productions littéraires de l’Angleterre ont pour nous un intérêt puissant. Le libraire Baudry, rue du Coq, près le Louvre, poursuit avec succès la réimpression des meilleurs ouvrages anglais, et quoique le prix en soit souvent beaucoup moindre, l’exécution typographique n’est pas au-dessous de ce que produit l’Angleterre.

Nous avons annoncé, à mesure qu’ils ont paru, les ouvrages de Washington Irving, qui ont obtenu un succès si mérité ; un nouvel ouvrage du même auteur vient à peine de paraître à Londres, que déjà il est réimprimé ici en anglais ; il a pour titre Tour on the prairies. C’est un voyage fort curieux parmi les tribus sauvages que l’auteur a visitées autrefois. Cette relation est écrite avec l’élégance qui est personnelle à l’auteur. Le même libraire a donné récemment une édition en un volume in-8° des œuvres complètes du même écrivain. Ce volume, d’une fort belle exécution, se recommande par la correction du texte et la modicité du prix.

Sous le titre d’Elia’s Essays, with other select pieces by Ch. Lamb, le même libraire va faire paraître le 87e volume de sa belle collection des Standard authors, que nous ne pouvons trop recommander aux personnes qui, en voulant se tenir au courant des nouveautés remarquables de l’Angleterre, désirent aussi des éditions correctes et à bon marché.

— Depuis long-temps, la presse avait signalé l’importance qu’aurait pour le commerce et pour l’industrie la publication périodique de tous les documens ministériels et des renseignemens de natures diverses que reçoit le gouvernement, et qui peuvent éclairer le commerçant et le fabricant sur la proportion des produits avec la consommation. C’était surtout un service important à rendre au commerce, qui a besoin d’instructions positives, de renseignemens nombreux et précis. Tel est le but que s’est proposé M. Henrichs, fondateur des Archives du Commerce ; huit volumes ont déjà paru dans le cours des deux années qui viennent de s’écouler. — Sous la rubrique : Documens officiels, le recueil dont nous parlons contient de nombreux traités commerciaux, règlemens et tarifs de douanes, qui le rendent nécessaire, non-seulement au commerce français, mais encore au commerce étranger. Une autre partie est consacrée aux arrêts de jurisprudence commerciale.

Guiscriff, scènes de la Terreur dans une paroisse bretonne ; tel est le titre d’un ouvrage fort distingué qui vient de paraître au Palais-Royal, chez Dentu. Nous en reparlerons dans notre prochaine livraison.

— La première livraison de l’Eneide, traduite eu vers français par M. Barthélemy, paraîtra, dans les premiers jours de la semaine prochaine, chez le libraire Perrotin. Les autres livraisons paraîtront de mois en mois et renfermeront chacune un livre entier.