Scènes de la vie du clergé/Texte entier

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Traduction par A.-F. d’Albert-Durade.
Librairie Hachette et Cie (p. 1-306).

TRIBULATIONS


DU


RÉVÉREND A. BARTON


DU MÊME AUTEUR




Adam Bede. 2 volumes. 
 2 50
Scènes de la vie du Clergé. La conversion de Jeanne. 1 volume. 
 1 25




coulommiers. — Typ. p. brodard et gallois.
Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/11

SCÈNES DE LA VIE DU CLERGÉ


TRIBULATIONS
DU
RÉVÉREND AMOS BARTON



CHAPITRE PREMIER


L’église de Shepperton offrait, il y a environ vingt ans, un aspect bien différent de celui qu’elle présente aujourd’hui. À la vérité, sa tour massive vous surveille encore ; le cadran de l’horloge conserve l’expression amicale des anciens jours ; mais, pour tout le reste, que de changements ! Un ample toit d’ardoise couronne le vieux clocher ; les fenêtres sont hautes et symétriques ; les portes extérieures sont en beau chêne poli, et celles de l’intérieur sont capitonnées d’une serge rouge pour amortir le bruit ; jamais aucun lichen ne reviendra se fixer sur les murs ; ils sont aussi lisses et aussi stériles que le sommet de la tête du Rév. Amos Barton après dix ans de calvitie.

Entrez et vous verrez une nef remplie de bancs commodes ouverts à tous et, dans quelques points bien choisis, placés immédiatement sous le regard du prédicateur, vous remarquerez certains bancs fermés, destinés à la haute société de Shepperton. Sur une des vastes galeries que supportent des piliers de fer, se trouve le joyau de l’église de Shepperton : un orgue qui n’est point en mauvais état, et sur lequel un petit rentier, changé en organiste par la force des circonstances, accompagnera votre départ d’un menuet sacré ou d’un facile Gloria après la bénédiction.

Grande amélioration ! dira l’esprit bien réglé, admirateur de toutes les preuves du progrès, cet esprit de réforme constamment en activité, ne permettant point à l’imagination de faire un peu de torysme et de regretter que cette respectable, cette ancienne et pittoresque dégradation, cette sombre couleur, cèdent partout la place à des constructions fraîchement peintes et vernies, qui offrent à l’œil des plans, des élévations et des coupes nombreuses et variées, mais, hélas, rien de romantique. Je crains bien que mon esprit ne soit point un de ces esprits bien ordonnés ; il a des accès de tendresse pour ces vieux abus ; il se complaît dans le souvenir des chantres à voix nasillarde et des pasteurs à bottes à revers ; il a son soupir de regret pour les anciennes et vulgaires erreurs. Aussi n’est-il pas surprenant que je conserve un doux souvenir de l’église de Shepperton, telle qu’elle était naguère, avec sa couche de stuc grossier, son toit de tuiles rouges, ses fenêtres irrégulières parsemées de fragments de verres de couleur ; avec son petit escalier à barrière de bois, montant le long du mur extérieur et conduisant à la galerie réservée aux enfants de l’école.

Puis, à l’intérieur, que de chers et vieux ornements, que je regardais déjà avec délices alors que j’étais un membre si novice de la congrégation, que ma bonne, pour soutenir ma dévote patience, trouvait nécessaire d’introduire de contrebande des beurrées dans le saint édifice !

C’était d’abord le sanctuaire gardé par deux petits chérubins, qui paraissaient peu à l’aise, pressés comme ils l’étaient entre l’arcade et le mur, pour soutenir les écussons de la famille Oldinport — des mains rouges de sang, des têtes de mort, des os croisés, des pattes de léopard et des croix de Malte — qui m’offraient un thème inépuisable d’interprétations variées.

Puis, sur les murs de la galerie des chanteurs, se lisaient des inscriptions commémoratives des libéralités faites aux pauvres de Shepperton, inscriptions ornées de lettres capitales et de parafes que mon érudition alphabétique déchiffrait avec un plaisir toujours nouveau. Il n’y avait point de bancs à cette époque, mais de vastes prie-Dieu, autour desquels les fidèles assis pendant les « instructions » laissaient leurs regards errer de côté et d’autre. On ne voyait point, comme aujourd’hui, de ces séparations, si peu élevées qu’elles vous permettent de tout voir, mais de sombres et hauts dossiers, dans l’ombre desquels je me plongeais avec un sentiment de solitude, qui me faisait jouir plus vivement de la vue des assistants lorsque, pendant le chant des psaumes, on me faisait tenir debout sur la chaise.

Ce chant n’était point une affaire de routine officielle : il avait son côté dramatique lorsque approchait le moment de psalmodier et que, par un procédé aussi mystérieux pour moi que l’éclosion des fleurs ou l’apparition des étoiles, on voyait paraître en face de la galerie une ardoise indiquant en gros caractères le psaume que l’on allait chanter, dans la crainte que l’annonce faite par la voix sonore du clerc n’eût pas été entendue de tous. Puis le chantre se transportait à la galerie, où, en compagnie d’un basson, de deux cors à clefs, d’un charpentier doué de la rare faculté de chanter la « haute-contre » et de deux moindres étoiles, il complétait un chœur considéré à Shepperton comme suffisant pour attirer parfois des auditeurs de la paroisse voisine. On n’avait point encore songé à introduire des livres d’hymnes ; même la Nouvelle Version était acceptée avec une espèce de tolérance mélancolique, comme faisant partie de la dégénérescence universelle, dans un temps où les prix de toute chose avaient considérablement baissé, et où une robe de cotonnade n’était plus assez forte pour durer toute la vie ; car le goût musical des principaux personnages de Shepperton s’était formé d’après Sternhold et Hopkins. Mais le plus grand triomphe du chœur de Shepperton avait lieu les dimanches où l’ardoise annonçait une antienne, dont paroles et musique dépassaient de beaucoup la portée des amateurs les plus distingués de la congrégation — une antienne dans laquelle les cors à clefs s’enfuyaient toujours à grande vitesse, tandis que le basson leur lançait de temps en temps une note foudroyante.

Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très longues pipes et prêchait des sermons très courts, je n’en parlerai pas ; sinon je serais tenté de vous raconter l’histoire de sa vie, qui avait eu son petit roman, comme toutes les vies, entre l’âge de la dentition et celui du tabac.

Pour le moment je m’occupe d’un ministre d’une espèce toute différente : le Rév. Amos Barton, qui vint à Shepperton longtemps après que M. Gilfil eut quitté cette vie, après un intervalle pendant lequel l’évangélisation et la question catholique avaient commencé à agiter les esprits ruraux. Un maréchal papiste avait suscité une forte réaction protestante, en déclarant qu’aussitôt que le bill d’émancipation aurait passé, il ferait un fameux gain, par la vente de grils ; et le peu d’inclination de la majorité des paroissiens de Shepperton à partager la gloire de saint Laurent fit de la question d’Église et de constitution une affaire qui les touchait de près. Un zélé prédicateur évangéliste avait fait vibrer les vieilles parois du temple sous une parole absolument différente de celle de M. Gilfil ; le livre d’hymnes l’avait presque emporté sur la Vieille et sur la Nouvelle Version, et les grands prie-Dieu carrés étaient entourés d’une foule de nouveaux visages venus des points reculés de la paroisse, peut-être de chapelles dissidentes.

Ne supposez point qu’Amos Barton fût le bénéficiaire en titre de Shepperton. C’était le temps où un homme pouvait être titulaire de trois cures à la fois, payer très peu un suffragant pour chacune de celles qu’il n’occupait pas lui-même, et vivre sur la troisième. Il en était ainsi du vicaire titulaire de Shepperton, ministre qui, ayant la manie des briques et du mortier, s’endettait dans la cure qu’il occupait dans un comté au nord, et qui remplissait ses fonctions pastorales à l’égard de Shepperton en gardant annuellement pour lui la somme de trente-cinq livres et demie[1] qui lui restait du produit de cette cure, après en avoir donné quatre-vingts à son ministre suffragant.

Et maintenant pouvez-vous me résoudre le problème suivant ? Étant donné un homme avec une femme et six enfants, obligez-le à ne se montrer hors de chez lui que vêtu d’un costume de drap noir, sur lequel n’apparaisse aucune trace luisante d’usure pouvant nuire au respect dû à l’Église établie ; portant une cravate d’un blanc de neige, ce qui entraîne un travail constant de couture et de repassage, et un chapeau ne trahissant aucun de ces changements de forme qu’exigent les circonstances. Donnez-lui en outre une paroisse assez étendue pour lui créer la nécessité de prendre une nourriture fortifiante, et d’user une quantité considérable de souliers ; paroisse assez pauvre aussi pour l’obliger à offrir souvent les consolations pastorales sous la forme de shillings et demi-shillings ; et enfin, qu’il soit forcé, par sa propre fierté et par celle des autres, à vêtir convenablement sa femme et ses enfants, depuis les rubans de chapeau jusqu’aux cordons de soulier. Par quel procédé la somme de quatre-vingts livres par année pourra-t-elle former un total capable de couvrir les dépenses de cet homme ? Tel était le problème posé, il y a un peu plus de vingt ans, par la position du Rév. Amos Barton comme pasteur suffragant de Shepperton.

Ce que pensaient de ce problème et de l’homme qui devait le résoudre quelques-uns des habitants aisés de Shepperton, deux ans ou plus après l’arrivée de M. Barton parmi eux, c’est ce que vous apprendrez, si vous voulez bien m’accompagner à la ferme de la Croix, près du foyer de Mme Patten, vieille femme sans enfants, devenue riche a force de ne faire aucune dépense ; l’accumulation de fortune de Mme Patten, en dépit des « mauvais temps » sur la ferme dont elle était restée seule tenancière depuis la mort de son mari, était attribuée, par l’esprit caustique de sa voisine Mme Hackit, à la supposition que les « six pence poussaient dans les champs de la ferme de la Croix » ; M. Hackit exprimait son opinion d’une manière plus exacte, en rappelant à sa femme que « l’argent produit l’argent ».

M. et Mme Hackit, de la ferme voisine, sont ce soir les hôtes de Mme Patten, ainsi que M. Pilgrim, le médecin de la petite ville la plus rapprochée, qui, bien qu’il affecte parfois des airs aristocratiques en donnant des dîners à heure tardive, avec des entremets énigmatiques et du porte frelaté, n’est jamais plus à l’aise que lorsqu’il repose ses jambes doctorales dans une de ces excellentes habitations de ferme où les souris sont grasses et la maîtresse maladive. Il est pour le moment comme le poisson dans l’eau, car le brillant scintillement du feu de Mme Patten est reflété par la théière de cuivre poli ; les galettes de ménage sont appétissantes, et la nièce de Mme Patten, demoiselle de cinquante ans qui a refusé les demandes les plus inacceptables par dévouement pour sa vieille tante, verse avec une libéralité discrète la crème épaisse dans le thé parfumé.

Lecteur ! avez-vous jamais goûté une tasse de thé semblable à celle que miss Gibbs présente en ce moment à M. Pilgrim ? Connaissez-vous l’agréable force, la douceur excitante d’un thé suffisamment mélangé de véritable crème de ferme ? très probablement vous êtes un de ces lecteurs tristement élevés à la ville, qui ne connaissez la crème que comme un liquide clair et blanchâtre, vendu par petites portions de la valeur d’un penny ; ou bien, peut-être dans la crainte des falsifications, préférez-vous irriter votre gosier avec du thé noir sans crème. Vous vous figurez probablement qu’une vache laitière est semblable à l’animal de plâtre blanc décorant la fenêtre d’un marchand de beurre, et vous ne savez rien de l’histoire d’une crème véritable telle que celle offerte par miss Gibbs ; dans ce cas vous ignorez ce que c’est qu’un thé excellent, et M. Pilgrim le sait beaucoup mieux que vous.

Mme Hackit refuse la crème ; elle s’en est si longtemps privée en vue du produit hebdomadaire du beurre, qu’elle a fini par la prendre en aversion. Mme Hackit est une femme maigre, atteinte d’une maladie de foie chronique, qui lui aurait valu les égards et les mots affectueux de M. Pilgrim, même s’il n’avait pas redouté la langue de la chère dame aussi tranchante qu’une lancette. Elle a apporté son ouvrage, non point un de ces inutiles ouvrages dits de fantaisie frivole, mais un solide bas de laine ; le cliquetis de ses aiguilles à tricoter sert d’accompagnement continuel a sa conversation, et, même au milieu du plaisir qu’elle éprouve à rabattre l’amour propre d’un ami, on ne l’a jamais vue lâcher une maille.

Mme Patten admire peu cette incessante activité. Le repos dans un fauteuil commode, en méditant sur l’accumulation d’intérêts composés s’augmentant perpétuellement, lui a longtemps paru un travail suffisant ; elle exerce maintenant sa malveillance avec délicatesse. C’est une jolie petite vieille de quatre-vingts ans, avec un bonnet serré et des boucles blanches autour du visage ; le tout d’une netteté, d’une propreté tellement immaculée qu’elle semble sortir de dessous un globe de cristal. Naguère femme de chambre, elle fut épousée pour sa beauté. Elle avait adoré son mari, et maintenant elle adorait son argent, et nourrissait en silence contre sa nièce une véritable haine de parenté. Sachant que Janet Gibbs s’attendait a un beau legs, elle était bien décidée à tromper cette espérance. Son argent devait aller tout entier a un parent éloigné de son mari, et elle épargnerait à. Janet la peine de simuler des regrets, en ne lui laissant presque rien.

Mme Patten avait plus de considération pour M. Hackit que pour la plupart des autres personnes. M. Hackit était un homme de poids et de jugement, dont les conseils au sujet des denrées méritaient toujours d’être suivis, et qui se trouvait dans une trop bonne position pour avoir besoin d’emprunter.

Maintenant que nous sommes chaudement à l’aise avec cette petite société, tandis que le gel mordant de février sévit au dehors, nous allons écouter sa conversation.

« Ainsi, dit M. Pilgrim la bouche a moitié pleine de galette, vous avez eu de l’agitation à l’église de Shepperton dimanche dernier ? Je suis allé ce matin faire visite a la femme de Jem Hood, l’homme au basson, et il jure qu’il se vengera du pasteur, un mauvais méthodiste, dit-il, un tatillon, qui veut mettre le doigt dans chaque plat. Que s’est-il donc passé ?

— Oh ! des absurdités », dit M. Hackit en enfonçant un de ses pouces entre les boutons de son vaste gilet, et en gardant une prise de tabac entre le pouce et l’index de l’autre main, car il ne s’adonnait, que modérément aux boissons qui égayent sans enivrer, et avait déjà fini son thé. « Ils commençaient à chanter le psaume du mariage pour un nouveau couple, un des plus jolis psaumes du livre de prières. On l’a chanté depuis que j’étais petit garçon. Et que peut-il y avoir de mieux ? » Ici M. Hackit étendit son bras gauche, renversa la tête en arrière et entonna :

Ô quelle chose belle
Et joyeuse à voir
Que des frères qui demeurent
Unis par l’amitié.

Mais M. Barton est toujours pour les hymmes et pour une espèce de musique a laquelle je ne puis rien comprendre.

— Et ainsi, dit M. Pilgrim en ramenant M. Hackit de ses souvenirs lyriques a son récit, il a crié silence ! en entrant en chaire ; est-ce vrai ? Puis il a indiqué un hymme sur un air de quelque maison de réunion dissidente ?

— Oui, dit M. Hackit en se baissant vers la lumière pour ramasser un fil, et il est devenu rouge comme un coq d’Inde. Je dis souvent que, lorsqu’il prêche sur la douceur, il se donne un soufflet a lui-même. Il est comme moi, il a un caractère à lui.

— C’est, je crois, un individu d’assez basse extraction que ce Barton », dit M. Pilgrim qui haïssait le Rév. Amos pour deux raisons : d’abord, parce que le pasteur avait consulté un nouveau médecin récemment établi à Shepperton ; puis, parce que, se connaissant lui-même en remèdes, on lui attribuait la guérison d’un malade de M. Pilgrim. « On dit que son père était un cordonnier dissident, et qu’il est dissident lui-même. Mais n’improvise-t-il pas aussi dans cette chaumière là-haut, le dimanche soir ?

— Tchaw ! » ceci était l’interjection favorite de M. Hackit, « cette prédication sans cahier n’est pas bonne, à moins que l’homme n’ait un don, et qu’il sache la Bible sur le bout du doigt. C’était très bien pour Parry, il avait un don ; étant jeune, j’ai entendu, dans le Yorkshire, des prédicateurs en plein air parler une heure ou deux de suite, sans jamais s’arrêter. Je me rappelle qu’un malin disait à ce sujet : « vous êtes comme le pigeon des bois qui dit toute la « journée : Faites, faites[2], et qui lui-même ne se met « jamais a faire quelque chose. » Cela s’appelle rendre aux gens la monnaie de leur pièce. Mais notre pasteur n’a aucun don ; il peut aussi bien qu’un autre faire un sermon quand il l’écrit, mais, quand il essaye de prêcher sans cahier, il s’égare, ne s’en tient pas au texte, et de temps en temps se débat comme une brebis qui est sur le des et ne peut se relever. Madame Patten, vous n’aimeriez pas cela, si vous alliez à l’église à présent ?

— Eh ! vraiment, dit Mme Patten en se renversant dans son fauteuil et en élevant ses petites mains maigres, que dirait M. Gilfil s’il pouvait connaître les changements survenus dans l’église pendant ces dix dernières années ? Pour moi, je ne comprends rien a cette nouvelle espèce de doctrine. Quand M. Barton väznt me voir, il ne me parle que de mes péchés et du besoin que j’ai de pardon. Pourtant, Monsieur Hackit, je n’ai jamais commis de péchés. Dès le commencement, quand j’étais en service, j’ai toujours rempli mon devoir envers mes maîtres. J’ai été une femme aussi bonne qu’aucune autre du comté ; je n’ai jamais contredit mon mari. Le marchand auquel je vendais mes fromages disait que l’on pouvait toujours se fier à ceux que je faisais. J’ai connu des femmes dont les fromages gonflaient d’une manière honteuse, et pourtant leurs maris comptaient sur le produit de cette vente pour payer leur ferme, et, malgré cela, ces mêmes femmes s’achetaient trois robes pour une que je m’accordais. Si moi je ne dois pas être sauvée, j’en connais beaucoup alors qui sont dans une mauvaise route. Il est heureux pour moi que je ne puisse aller à l’église, car, si les vieux chanteurs sont mis de côté, il ne nous restera plus rien de ce que nous avions du temps de M. Patten, et, pour achever, j’apprends qu’on veut démolir l’église pour en bâtir une nouvelle ? »

Le fait est que le Rév. Amos Barton, dans sa dernière visite à Mme Patten, l’avait pressée d’augmenter la souscription de vingt-cinq livres qu’elle avait promises, en lui représentant qu’elle n’était que l’intendante de ses richesses, et qu’elle ne pouvait mieux les employer a la gloire de Dieu qu’en souscrivant largement pour la reconstruction du temple de Shepperton : conseil qui n’était pas fait pour engager Mme Patten à adopter les dogmes de M. Barton. M. Hackit, qui avait plus d’instruction dogmatique, avait été un peu choqué du paganisme qui perçait dans le discours de Mme Patten ; mais il fut satisfait du nouveau tour donné a la conversation par cette question, qui lui était adressée comme a un administrateur des fonds de l’église dont le jugement faisait autorité dans les affaires de la paroisse.

« Ah ! répondit-il, le pasteur en est venu à ses fins ; au printemps nous commencerons la démolition. Mais nous n’avons pas encore assez d’argent ; mon avis était qu’on attendit d’avoir la somme, car je crois que la congrégation a diminué dernièrement, quoique M. Barton dise qu’il n’y a pas assez de place quand tout le monde vient. La congrégation, voyez-vous, s’était tellement accrue du temps de Parry, que les gens se tenaient debout dans les nefs ; mais aujourd’hui les fidèles sont rares.

— Moi », dit Mme Hackit, dont la nature commençait à se montrer sous son véritable jour, maintenant qu’elle pouvait contrarier, « j’aime M. Barton. Je crois que c’est un bon et honnête homme, quoique l’étage supérieur de son individu ne soit pas très bien meublé ; quant à sa femme, elle est comme il faut, telle qu’on n’en saurait rencontrer de plus gentille. Comme ses enfants sont proprement tenus ! et avec si peu d’argent ; une femme délicate, avec six enfants et bientôt un septième ! Je ne sais comment ils peuvent réussir à nouer les deux bouts, a présent que la tante de Mme Barton les a quittés. Mais je leur ai envoyé un fromage et un sac de pommes de terre la semaine dernière ; c’est toujours quelque chose pour nourrir ces petites bouches.

— Oui, dit M. Hackit, et ma femme prépare à M. Barton un bon verre d’eau et de rhum quand il vient souper après sa prédication à la chaumière. Le pasteur aime cette boisson qui lui donne des couleurs et embellit un peu son visage. »

L’allusion a l’eau et au rhum suggéra a miss Gibbs l’idée d’apporter des flacons de liqueur après avoir desservi le thé, car, dans la société villageoise d’il y a vingt-cinq ans, le sexe masculin passait pour être perpétuellement altéré, et la moindre boisson était aussi nécessaire au développement de la pensée que le temps et l’espace.

« Quant à cette prédication a la chaumière, dit M. Pilgrim en se préparant un grand verre de liqueur, j’en parlais l’autre jour avec notre pasteur Ely, qui ne l’approuve nullement. Il dit qu’en donnant à l’enseignement religieux un air trop familier, on fait autant de mal que de bien. Ce sont ses propres paroles. »

M. Pilgrim parlait généralement avec une espèce de tic intermittent. « Il est bien dommage, disait un de ses malades, qu’un homme aussi habile ait un empêchement dans son langage. » Mais, quand il en venait à ce qu’il considérait comme le fort de son argumentation ou comme la pointe de sa plaisanterie, il mâchait ses paroles lentement et avec emphase : de même qu’une poule annonçant qu’elle a pondu passe a intervalles irréguliers des simples notes pianissimo aux doubles croches fortissimo. Il trouvait cette sentence de M. Ely remarquablement profonde et d‘autant plus décisive dans cette question que c’était une généralité ne présentant rien de particulier a son esprit.

« Mais je ne suis pas sûre de cela, dit Mme Hackit qui avait toujours le courage de son opinion, et je sais que plusieurs de nos laboureurs et de nos ouvriers qui n’allaient jamais à l’église, vont au cottage, et cela vaut mieux pour eux que de ne jamais rien entendre de bon d’un bout à l’autre de la semaine. Puis il y a cette société pour la lecture de traités religieux que M. Barton a créée. J’ai vu plus de pauvres gens se rendre la pour lire que je n’en ai vu à l’église de tout le temps que j’ai vécu dans la paroisse. Il était bien nécessaire de faire quelque chose pour eux, car dans les clubs de perfectionnement on boit honteusement. On a peine a trouver un homme ou une femme sobre en dehors des dissidents. »

Pendant ce discours de Mme Hackit, M. Pilgrim avait émis une succession de petits « hems » assez semblables aux faibles grognements d’un cochon d’Inde, ce qui était toujours chez lui le signe d’une désapprobation contenue. Mais il ne contredisait jamais Mme Hackit, femme chez laquelle on pouvait toujours venir dîner à la fortune du pot, et qui, en outre, avait une confiance illimitée dans la saignée, les vésicatoires et les potions.

Mme Patten n’avait pas les mêmes raisons de cacher ce qu’elle pensait. « Bien, fit-elle, je n’ai jamais entendu dire qu’il y eût rien à gagner a se mêler des affaires des autres, pauvres ou riches. Je ne puis souffrir de voir des femmes se traîner de maison en maison par tous les temps, secs ou humides, et y entrer avec leurs jupons et leurs sou— liers pleins de boue ou de poussière. Janet voulait se mêler de ce colportage religieux; mais je lui ai dit que je ne le permettrais à personne de ma maison ; quand je ne serai plus la, elle pourra faire ce qu’elle voudra. Je n’ai de ma vie crotté mes jupons et je n’ai point bonne opinion de ces nouvelles pratiques en religion.

— Non, dit M. Hackit qui aimait a adoucir les formes acerbes de l’esprit féminin par quelque plaisanterie flatteuse, vous teniez vos cotillons assez haut pour qu’on vit vos jolies chevilles ! Tout le monde ne tient pas a laisser voir les siennes. »

Cette plaisanterie fut généralement acceptée , même par la réprimandée Janet, dont les chevilles étaient des plus saillantes. Mais Janet s’identifiait toujours avec la personnalité de sa tante, se considérant généralement comme en dehors de la question.

A la faveur du rire général, les hommes remplirent leurs verres, M. Pilgrim essayant de donner au sien le caractère du coup de l’étrier, en disant qu‘il était obligé de partir. »— Pendant qu’ils s’occupaient ainsi, miss Gibbs dit à Mme Hackit qu’elle soupçonnait Betty, la fille de la laiterie, de faire frire le meilleur lard pour le berger, quand il restait avec elle pour l’aider à battre le beurre; sur quoi Mme Hackit répondit qu’elle avait toujours vu Betty dissimulée, et Mme Patten ajouta que, tant qu’elle avait pu tenir elle-même le ménage, ou ne volait point de lard. M. Hackit, qui disait souvent « ne rien comprendre aux rapports des femmes avec leurs servantes » et n’avoir pour son compte jamais « d’ennuis avec ses employés », évita d‘écouter cette discussion, en soulevant avec M. Pilgrim la question des fèves. Le cours de la conversation se trouva ainsi divisé ; on ne dit rien de plus au sujet du Rév. Amos Barton, qui est l’objet capital de notre récit. Nous pouvons donc quitter la ferme de la Croix sans attendre que Mme Hackit chausse résolument ses socques et s’enveloppe de son châle, forçant ainsi M. Pilgrim à mettre aussi à exécution les fréquentes menaces de départ.


CHAPITRE II


Heureusement que le Rév. Amos Barton n’avait pas entendu comme nous la conversation rapportée dans le chapitre précédent. Quel mortel, en vérité, pourrait s’enorgueillir s’il avait l’occasion de comparer sa conduite avec l’effet qu’elle produit sur l’esprit des autres ? Nous sommes de pauvres machines gonflées par notre satisfaction personnelle ; malheur à nous si nous rencontrons quelque pression nous faisant perdre cette bonne opinion de nous-mêmes — ce gaz qui nous soutient. Notre aptitude au bien pourrait même alors nous abandonner. Dites soudain h l’orateur le plus passionné que sa perruque est de côté, que son rabat est détaché et qu’il divertit ses auditeurs par la singularité de sa mise, au lieu de les émouvoir par l’énergie de ses périodes, et vous tarirez la source de son éloquence. On a dit un mot profond et d’une grande portée en affirmant que nul miracle ne peut se produire sans la foi nécessaire pour l’accomplir et sans la foi en celui qui en est l’auteur. C’est la confiance que nous savons inspirer qui nous donne le plus de force.

Si je suis persuadé que mon voisin Jenkins me considère comme un imbécile, je ne brillerai jamais en causant avec lui. Si je découvre que la charmante Phébé trouve mon strabisme insupportable, je ne serai jamais capable de la regarder franchement, même avec mon bon œil.

Le ciel soit loué de l’illusion qui nous rend capables d’être agréables ou utiles ; qu’il soit loué aussi de ce que nous ne savons pas exactement ce que nos amis pensent de nous, de ce que le monde n’est pas composé de miroirs pour nous montrer au juste la figure que nous faisons, et surtout ce qui se passe derrière nous ! La bienveillante illusion nous permet de rêver que nous sommes charmants, et nos visages ont alors un air d’assurance qui leur sied ; nous nous imaginons que les autres admirent nos talents, et notre bienveillance est à l’aise ; que bous faisons beaucoup de bien, et cela nous aide à en faire un peu.

Il en était justement ainsi d’Amos Barton, ce jeudi soir où il servait de sujet de conversation h la ferme de la Croix. Il avait dîné chez M. Farquhar, le notable qui tenait la seconde place dans la société de Shepperton ; et, stimulé par le porto, auquel il n’était pas habitué, il avait émis son opinion sur les affaires de la paroisse et sur d’autres avec une grande animation. Et maintenant il retournait chez lui, au clair de lune, un peu grelottant, c’est vrai, car il n’avait point de grand manteau en harmonie avec sa dignité ecclésiastique, et ses jambes n’étaient guère protégées contre le froid par la cape imperméable qu’il portait sur les épaules et par le boa de fourrure qui enveloppait son cou. Il n’avait aucune idée de l’évaluation que faisait M. Hackit de ses facultés oratoires, pas plus que des remarques que firent à son sujet les miss Farquhar, aussitôt que les portes du salon se furent fermées sur lui. Miss Julia affirmait n’avoir jamais entendu quelqu’un respirer d’une manière aussi bruyante que M. Barton, et miss Arabella s’étonnait de ce qu’il disait toujours qu’il allait pour faire ceci ou cela. Lui, cependant, l’excellent homme ! il méditait sa tâche pastorale du lendemain ; il constituait sa bibliothèque circulante, où il avait introduit quelques livres capables, à ce qu’il pensait, de porter un rude coup aux dissidents, un entre autres, écrit par un ouvrier qui, par zèle pour ceux de sa classe, prenait la peine de les mettre en garde contre ces hypocrites, les prédicateurs dissidents. Le Rév. Amos Barton croyait sincèrement à l’existence de cet ouvrier et avait quelque velléité de lui écrire. La dissidence, pensait-il, aurait la tête écrasée à Shepperton, car ne l’attaquait-il pas de deux manières ? Il prêchait les dogmes de la Basse Église, dogmes aussi évangéliques qu’on pouvait le désirer dans la chapelle indépendante ; et il soutenait les pouvoirs et les fonctions hiérarchiques de la Haute Église. Évidemment les dissidents trouveraient que le pasteur Barton était trop fort pour eux, rien n’égalant la force d’un homme réunissant la sagacité à l’énergie. Pour lui, il trouvait que sa finesse égalait celle du serpent.

Regardez-le traverser le petit cimetière. La lumière argentée qui éclaire obliquement l’église et les tombes nous permet de voir, pendant qu’il passe entre les pierres sépulcrales, sa longue silhouette noire, rendue encore plus mince par l’étroitesse de son pantalon. Il marche d’un pas rapide et frappe vivement à la porte de la cure. Elle est aussitôt ouverte par la bonne d’enfant, cuisinière et femme de chambre réunies dans la personne de Nanny, la robuste fille à tout faire. Tandis que M. Barton pend son chapeau au crochet du corridor, vous voyez un visage qui n’a rien de particulier ; même la petite vérole qui l’a marqué semble avoir été d’une espèce bénigne. Ses traits sans accentuation et ses yeux sans expression définie sont surmontés d’un crâne dont la calvitie s’étend jusqu’au sommet de la tête. À l’apparence, vous lui accordez environ quarante ans. La maison est tranquille, car il est dix heures et demie, et les enfants sont couchés depuis longtemps. Il ouvre la porte du salon : mais, au lieu de voir, comme il s’y attendait, sa femme cousant à la clarté d’une bougie, il la trouve sans lumière. Elle se promène de long en large, à la lueur rouge du feu, tenant dans ses bras le petit Walter, bébé d’une année, qui regarde par-dessus son épaule avec des yeux tout grands ouverts, tandis que sa patiente mère lui caresse le dos de sa douce main, et jette en soupirant des regards sur un paquet de bas, grands et petits, posés sur la table, prêts à être raccommodés.

C’était une charmante femme que Mme Barton ; elle avait la fraîcheur et la grâce d’une madone, de grands yeux au doux regard, d’épaisses boucles brunes encadrant ses joues arrondies. L’élégance de sa taille haute et svelte faisait valoir le plus simple vêtement, et, dans sa robe de soie noire, rien n’égalait la distinction de sa personne. Ses bonnets auraient paru lourds et affreux sur une autre tête, car à cette époque les bonnets à la mode étaient grands et largement étalés ; mais les siens, en mêlant leur garniture de dentelle et leurs modestes rubans avec ses boucles brunes, semblaient des prodiges de bon goût.

Avec les étrangers elle était timide comme une jeune fille de quinze ans ; elle devenait pourpre si quelqu’un en appelait à son opinion ; cependant elle était si imposante dans sa douceur, que les hommes ne lui parlaient qu’avec une déférence respectueuse.

Puissance inexprimable de la distinction féminine, charme inné qui l’emporte sur tout ce qui s’acquiert : elle n’avait nul besoin, pour plaire, des ressources de la musique ou de la peinture. On eût regretté de la voir descendre de la sereine dignité d’être à l’agitation continuelle de faire.

Heureux l’homme, eussiez-vous dit, dont les yeux peuvent s’arrêter sur elle pendant le repos d’une lecture faite au coin du feu,4ont la douleur de tête fiévreuse peut être calmée par le contact de cette douce main fraîche ; heureux enfin celui que la clarté aimante de ces yeux sans reproche réconfortera aux heures d’abattement et de découragement.

Peut-être n’eussiez-vous point prévu que ce bonheur pût être le partage d’un homme tel qu’Amos Barton, qui ne vous semble pas doué suffisamment pour apprécier les qualités aimables de Mme Barton. Mais, pour moi, je ne regrette point qu’il possède cette charmante femme. Toute ma vie j’ai eu de la sympathie pour certains chiens métis et disgracieux qui ne sont les favoris de personne, et je serais plus disposé à leur accorder une caresse ou un bon morceau qu’à répondre aux avances que daignerait me faire le plus joli terrier de Skye couché sur un coussin près du fauteuil de milady. Ce n’est certainement pas ce qui se passe dans le monde. S’il s’y présente un personnage de belle tournure, de grand maintien, qui ne commette pas de bévues et sache captiver l’opinion, on désigne aussitôt la plus aimable des jeunes demoiselles, et l’on dit : « Voilà qui ferait une union bien assortie ! » Pour moi, ce n’est pas mon opinion ; il me semble que ce monsieur à succès, si bien bâti, si discret et si capable, devrait s’allier à quelque personne un peu inférieure, tandis que la douce et charmante femme irait servir de soleil et de soutien au pauvre diable dont la tournure est moins irréprochable, dont les actes sont souvent des bévues, et qui, en général, reçoit plus d’affronts que de compliments. Elle, la douce femme, l’en aimera tout autant ; car cette sublime puissance d’aimer aura, pour s’exercer, un champ plus vaste ; et je me hasarde même à dire que le caractère de Mme Barton ne serait pas devenu aussi angélique si elle avait épousé l’homme que vous aviez en vue pour elle, un homme possédant un revenu suffisant et beaucoup d’éclat personnel. De plus, Amos était un mari affectionné, et il estimait à sa manière sa femme comme son trésor le plus précieux.

Maintenant il a fermé la porte en disant : « Eh bien, Milly ? » Et il a reçu pour réponse un « Bonsoir, chéri ! » rendu éloquent par le sourire qui l’accompagnait. « Eh bien, ce petit coquin ne veut pas s’endormir ? Ne pourriez-vous le donner à Nanny ?

— Nanny a été occupée toute la soirée à repasser ; mais je vais le lui donner à présent. »

Et Mme Barton descend à la cuisine, tandis que son mari va mettre sa robe de chambre. Lorsque sa femme rentre au salon, il bourre tranquillement sa longue pipe. Décidément, la couleur maïs ne convient pas à son teint ; pourquoi donc M. Barton l’a-t-il choisie pour son costume de maison ? Peut-être parce qu’il a le talent de tomber à faux dans le choix de ses vêtements comme pour le reste.

Mme Barton allume alors la bougie et s’assied devant sa montagne de bas à raccommoder. Elle a quelque chose de pénible à dire à son mari ; mais elle voudrait n’en pas parler trop tôt.

« Avez-vous eu une assez agréable soirée, cher ami ?

— Oui, assez agréable. Ely était aussi du dîner ; il est parti de bonne heure. Miss Arabella a l’air de le menacer d’une vengeance. Mais je ne crois pas qu’il soit bien amoureux. J’ai dans l’idée qu’Ely est engagé ailleurs, et qu’il surprendra toutes les dames qui languissent ici pour lui, en y amenant une épouse un de ces jours. Ely est un rusé compère ; cela lui plairait.

— Les Farquhar ont-ils dit quelque chose au sujet du chant de dimanche dernier ?

— Oui. Farquhar prétend qu’il serait nécessaire de faire quelque changement dans le chœur. Croiriez-vous qu’il a été presque scandalisé que j’eusse indiqué l’air de Lydia? Il dit qu’il l’entend toujours quand il passe devant la réunion indépendante. » Ici M. Barton se prit à rire, il avait une manière de rire des critiques qui paraissait généralement offensante, et il montrait ainsi les restes d’une rangée de dents qui, semblables aux débris de la vieille garde, pour être peu nombreuses n’en étaient que plus fatiguées.

« Mais, continua-t-il, Mme Farquhar a surtout parlé de M. Bridmain et de la comtesse. Elle a accueilli tous les commérages à leur sujet, et voulait me convertir à son opinion ; mais je lui ai dit très nettement ce que j’en pensais.

— Bonté du ciel ! pourquoi les gens se donnent-ils tant de peine pour trouver le mal chez les autres ? J’ai reçu un billet de la comtesse, depuis que vous êtes sorti ; elle nous invite à dîner pour vendredi. »

Ici Mme Barton prend le billet sur la cheminée et le donne à son mari. Nous regarderons par-dessus son épaule pendant qu’il le lit :

« Très douce Milly, amenez-nous votre charmant visage ainsi que votre mari, pour dîner avec nous vendredi à sept heures, faites cela. Sinon, je vous bouderai jusqu’à dimanche ; je serai bien alors obligée de vous voir, et, malgré cela, je résisterai au désir de vous embrasser suivant votre réponse. Votre

« Caroline Czerlaska. »

« Cela lui ressemble tout à fait, n’est-ce pas ? dit Mme Barton. Je pense que nous pourrons y aller ?

— Oui ; je n’ai point d’engagement. La réunion ecclésiastique a lieu demain, vous savez.

— Ah! cher ami, Woods le boucher est venu me dire qu’il a besoin d’argent pour la semaine prochaine. Il a un payement à faire. »

Cette nouvelle rendit M. Barton tout pensif. Il renvoya au plafond des bouffées plus rapides et resta les yeux fixés sur le feu.

« Je crois qu’il faut que je prie Hackit de me prêter vingt livres, car il y a encore près de deux mois d’ici à Notre-Dame, et nous ne pouvons donner à Woods notre dernier shilling.

— Je n’aimerais guère que vous vous adressiez à à M. Hackit, cher ami ; lui et Mme Hackit ont été si bons pour nous : ils nous ont envoyé tant de choses dernièrement.

— Alors je m’adresserai à Oldinport. Je lui écrirai demain matin pour lui communiquer l’arrangement auquel j’ai pensé, de célébrer le service à la maison de travail pendant les travaux d’agrandissement de l’église. S’il consent à y assister une ou deux fois, les autres paroissiens y viendront. Prenez le gros poisson, vous êtes sûr de prendre le fretin.

— Je voudrais bien que nous pussions nous passer d’emprunter, et cependant je ne vois pas comment nous pourrions faire. Le pauvre Fred a besoin de chaussure ; je n’ai pu le laisser aller hier chez Mme Bond, parce que ses orteils sortaient de ses souliers, le cher enfant, et je ne puis le laisser aller nulle autre part qu’au jardin. Il lui faut de la chaussure avant dimanche. Vraiment, les bottes et les souliers sont le plus grand tourment de ma vie. Toute autre pièce de vêtement peut être tournée et retournée ; on finit par donner un air neuf à ce qui est vieux ; mais il n’y a pas moyen de faire paraître la chaussure meilleure. »

Mme Barton ne rendait pas justice à son talent pour métamorphoser la chaussure, car elle avait en ce moment même aux pieds une paire de pantoufles naguère en prunelle, qu’elle avait très proprement recouvertes de soie noire. Quels doigts habiles et étonnants que ceux de Mme Barton ! Ils n’étaient jamais oisifs ; si elle allait passer quelques heures chez des amis, on la voyait tirer de sa poche son dé, son aiguille et un morceau de calicot ou de mousseline, qui, avant son départ, devenait quelque mystérieux petit vêtement, avec toutes sortes de coutures en dedans et en dehors. Elle essayait même de persuader son mari de renoncer aux pantalons étroits, parce qu’il voulait porter les larges canons ordinaires : elle pourrait les faire assez bien pour que personne ne soupçonnât le sexe du tailleur.

Lorsque M. Barton eut fini sa pipe, la bougie avait bien diminué. Mme Barton alla voir si Nanny avait réussi à endormir Walter en le berçant. Nanny a posé l’enfant dans sa couchette, à coté du lit de sa mère ; la tête ornée de boucles brunes s’enfonce dans l’oreiller, et un petit poing potelé cache les lèvres roses, car bébé commet souvent le péché enfantin de sucer son pouce.

Nanny peut maintenant se joindre à la courte prière du soir, puis tous vont prendre du repos.

Mme Barton avait porté avec elle le reste des bas, qu’elle posa sur une table à côté de son lit. Son corps était fatigué, mais, en dépit des chaussures et de M. Woods, le boucher, son cœur ne sentait aucun poids ; il était inondé d’amour, et elle se savait si sûrement sous la garde d’une Providence qui prendrait soin de son mari et de ses enfants mieux qu’elle ne pouvait le prévoir, qu’elle s’endormit bientôt. Mais à cinq heures et demie du matin, si quelque ange veillait près de son lit, — et un ange pouvait être heureux de cette charge, — il put voir Mme Barton se soulever doucement, en prenant garde de ne pas réveiller Amos, qui dormait du sommeil du juste, allumer la bougie, s’asseoir sur son lit, jeter un châle sur ses épaules et se mettre vaillamment à ses raccommodages. Elle travailla jusqu’au moment où elle entendit Nanny aller et venir ; alors l’assoupissement vint avec l’aurore ; elle éteignit la lumière et se rendormit. Mais à neuf heures elle était à la table du déjeuner, préparant des tartines pour cinq bouches affamées, tandis que Nanny, ayant sur les bras le bébé aux joues roses, apportait un pot de lait chaud. Près de sa mère est assise Patty, âgée de neuf ans, Tablée des enfants, dont la calme et fraîche figure est parfois presque grave et qui offre toujours de courir en haut pour soulager les jambes de maman, si fatiguées quand vient le soir. Puis il y a quatre autres têtes blondes, deux garçons et deux filles, rangés par ordre de taille, jusqu’à Chubby, qui fait un O de sa bouche, pour recevoir une bouchée de lard que lui offre son père. L’attention de papa est partagée entre ses caresses à Chubby et les réprimandes, que, tout en déjeunant, il adresse avec une vivacité presque excessive au bruyant Fred. Il n’a pas encore regardé maman et n’a pas vu qu’elle a les joues plus pâles qu’à l’ordinaire. Mais Patty dit à voix basse :

« Maman, avez-vous mal à la tête ? »

Heureusement le charbon était à bon marché dans le voisinage de Shepperton, et M. Hackit en faisait de temps en temps apporter sans frais une charge par ses bœufs pour le pasteur ; aussi y avait-il un feu brillant au salon, et non sans raison, car le jardin de la cure, vu par la fenêtre, était durci par le gel, et le ciel avait cette apparence laineuse qui annonce la neige.

Le déjeuner fini, M. Barton monta à son cabinet d’étude et s’occupa d’abord de sa lettre à M. Oldinport. C’était à peu près la même lettre que la plupart des ministres auraient écrite dans les mêmes circonstances. M. Barton n’avait pas une connaissance parfaite de l’orthographe et de la syntaxe anglaises, ce qui était malheureux, car on savait qu’il n’était point érudit en hébreu, et on ne le soupçonnait nullement d’être versé dans le grec. Ces bévues, chez un homme qui avait subi les épreuves éleusiniennes d’une éducation universitaire, surprenaient excessivement les jeunes dames de sa paroisse, surtout les miss Farquhar, auxquelles il avait une fois adressé une lettre commençant par « Chères Meds. », abréviation pour Mesdames. Les personnes les moins surprises des bévues du Rév. Amos étaient ses confrères, qui avaient eux-mêmes passé par là.

À onze heures M. Barton, protégé par sa cape et son boa, sortit malgré la neige qui lui fouettait le visage, pour aller lire les prières à la maison de travail, généralement appelée le « collège ». C’était un gros bâtiment de pierre, situé sur une élévation de terrain qui le faisait apercevoir de*dix milles à la ronde. Ce district est dans un pays plat, assez peu agréable à l’œil, même les jours les plus brillants. Les routes sont noircies de poussière de charbon, les maisons de briques salies par la fumée, et, comme en ce temps-là le tissage à la main était encore en usage, on pouvait voir près de la fenêtre de la moitié des chaumières un homme ou une femme à l’air maladif, penché sur le métier et accomplissant avec les jambes et les bras son travail mécanique. Un pénible district pour un pasteur qui, ainsi qu’Amos Barton, attachait une réelle importance au soin des âmes de sa paroisse, car, sans parler de la simplicité rustique des laboureurs, les mineurs étaient d’une ignorance invétérée, et les tisserands adonnés à un radicalisme et à une dissidence acrimonieux. Et Mme Hackit faisait souvent observer que les charbonniers, qui, pour la plupart, étaient mieux payés que M. Barton, passaient leur temps à ne rien faire, sinon à avaler de l’ale et à fumer comme les animaux qui doivent périr tout entiers.

Le mouvement religieux créé par la prédication populaire de M. Parry, le prédécesseur d’Amos, avait cessé, et la vie religieuse de Shepperton redescendait au niveau des basses eaux. Il y avait là, vous le voyez, une terrible proie pour Satan ; et vous pouvez, avec raison, plaindre le Rév. Amos Barton, seul chargé de lui tenir tête et de le sommer de se rendre. Nous lisons, il est vrai, que les murs de Jéricho tombèrent au son des trompettes ; mais nous ne trouvons nulle part que ces trompettes fussent rauques et faibles. Sans aucun doute elles éclatèrent en sons clairs et puissants, pour ébranler le mortier et les briques. Le débit oratoire du Rév. Amos ressemblait plutôt à une trompe de chemin de fer belge, ce qui témoignait de ses intentions louables, mais en même temps de son impuissance à atteindre le but. Car, bien qu’Amos se crût fort, il ne se sentait pas fort. La nature lui avait accordé une bonne opinion de lui-même, mais non la conviction de ses talents. Sans cette disposition à juger favorablement sa propre personne, il n’aurait jamais porté le rabat, mais il eût été un excellent ébéniste ou le diacre dévoué de quelque église indépendante, comme l’avait été avant lui son père (qui n’était point cordonnier, ainsi que l’avait avancé M. Pilgrim). Il aurait pu alors respirer longuement et vigoureusement au coin de son banc à la chapelle de Gun Street ; il aurait pu se donner le plaisir de parler, même avec hésitation, aux réunions de prières et de se servir d’un anglais incorrect dans sa vie privée et ces petites infirmités ne l’auraient point empêché, l’honnête homme, d’être une lumière dans le cercle dissident de Bridgeport. Une chandelle de suif est une excellente chose dans un chandelier de cuisine, et le nez et les yeux de Betty ne sont point aptes à saisir la différence qu’il y a entre le suif et la plus belle cire ; ce n’est que lorsque vous placez cette chandelle dans un flambeau d’argent et que vous l’introduisez au salon, qu’elle paraît commune, jaune et sans clarté. Malheur au digne homme qui, ainsi que la chandelle, se trouve dans une place au-dessus de son mérite ! Il n’y a que des esprits larges qui soient capables de l’apprécier et d’avoir pitié de lui, qui puissent discerner et aimer la sincérité de ses intentions, au milieu de la faiblesse de ses facultés.

Maintenant, Amos Barton, bravant la neige, est arrivé au collège ; il a ôté son chapeau, sa cape et son boa, et dans la salle h manger froide et dallée il lit aux habitants de la maison, assis devant lui, une partie du service du matin.

Rappelez-vous que la nouvelle loi des pauvres n’était pas encore appliquée, et que M. Barton ne fonctionnait pas comme chapelain payé par l’Union, mais comme pasteur ayant la charge de toutes les âmes de la paroisse, des pauvres aussi bien que des autres. Après les prières il leur adressait toujours une courte exhortation sur quelque sujet tiré de la leçon du jour, essayant si, par ce moyen, quelque édification pourrait trouver accès dans l’esprit et la conscience de ces pauvres gens, tâche qui est peut-être la plus grande épreuve que vous puissiez imaginer pour la foi et la patience de tout honnête ministre. Ses yeux cherchaient à reconnaître sur les visages du premier banc si ses exhortations produisaient quelque effet, et si quelque chose s’émouvait sous ces rudes enveloppes ?

Juste en face de lui, parce qu’il était sourd comme une pierre, et considérant probablement comme plus édifiant de se placer aussi près que possible du prédicateur, était le Vieux Maxum, comme on l’appelait familièrement, son véritable nom étant un mystère pour presque tous. On pouvait supposer, d’après ce surnom, que le pauvre patriarche avait été naguère sentencieux dans ses discours ; mais, à présent, le poids de quatre-vingt-quinze ans pèse sur sa langue comme sur ses oreilles, et il est assis devant le ministre, le menton en avant, la bouche remuante, et les yeux paraissant regarder dans le vide.

À côté de lui est assise Poil Fodge, connue aussi des magistrats de son pays sous le nom de Mary Higgins, une borgne au visage couturé, la rebelle la plus notoire de la maison de travail, accusée d’avoir une fois jeté son bouillon sur l’habit du directeur, et qui, malgré sa laideur repoussante, n’en a pas moins perpétué la race des Fodge dans la personne d’un garçonnet, qui se conduit irrévérencieusement sur un banc du fond de la salle. Miss Fodge fixe son œil unique sur M. Barton d’un air de défi insolent.

Près de ce représentant du sexe faible se trouve le jeune Silly Jim , affligé d’une hydrocéphalie* balançant la tête de droite à gauche et regardant le bout de son nez. Tels sont les voisihs de droite du Vieux Maxum.

À sa gauche est le grand M. Fitchett, jadis laquais dans la famille d’Oldinport, et qui, dans cette situation élevée, osa énoncer une opinion dédaigneuse à l’égard du bœuf bouilli, ce qui, au dire des habitants de Shepperton, le conduisit à être à la charge de la commune. Ses mollets sont maigres maintenant, et ses cheveux gris sans l’aide de la poudre ; mais il porte encore le menton haut, comme s’il était soutenu par une cravate empesée, et son chapeau déformé est incliné sur l’oreille gauche. Quand on l’emploie aux travaux des champs, il y apporte l’élégante désinvolture avec laquelle il introduisait chez milady les visites matinales ; et il continue à diviser la société en gens du monde, en laquais du grand monde et en fournisseurs. Un pasteur sans laquais est une anomalie qui n’appartient à aucune de ces catégories. M. Fitchett a une irrésistible tendance à l’assoupissement pendant l’instruction religieuse, et, dans la régularité périodique avec laquelle il s’endort pour ne se réveiller qu’à la phrase finale, il ressemble à une pièce mécanique ingénieusement calculée pour mesurer la longueur des discours de M. Barton.

Sa voisine de gauche, au contraire, est parfaitement éveillée : c’est une de ces vieilles femmes qui ne meurent pas, auxquelles la vieillesse a donné un tissu de rides qui leur sert de cuirasse enchantée contre le froid de l’hiver et les ardeurs de l’été. Le point sur lequel Mme Brick est encore sensible, la seule chose qui puisse encore exciter ses espérances ou ses craintes, c’est le tabac à priser. Il est devenu le sel de son âme.

Et maintenant, composez le reste de la congrégation dont ce premier banc vous fournit le modèle, avec un certain nombre d’enfants indociles, sur lesquels M. Spratt, le directeur de la maison de travail, exerce une surveillance impatiente, et vous admettrez, je pense, qu’un ministre formé à l’université, et dont la charge est de faire comprendre l’Évangile à une réunion de pareilles âmes, a une tâche suffisamment pénible. Car, pour avoir quelque chance de succès, sans une intervention miraculeuse, il faut qu’il descende à la portée de pauvres gens qui n’ont aucun aperçu des vérités religieuses, lui chez qui les dogmes ont une si grande vitalité. Il faut une imagination bien flexible pour faire un tel saut, et une langue bien souple pour y adapter son langage. Le Rév. Amos Barton n’avait ni l’une ni l’autre. Il parlait d’Israël et des péchés d’Israël, de vases d’élection , de l’agneau pascal , du sang comme moyen de réconciliation ; et il s’efforçait ainsi, de son mieux, de mettre la vérité religieuse à la portée de l’esprit borné des Fodge et des Fitchett. Ce matin même, la première leçon fut le douzième chapitre de l’Exode, et l’explication de M. Barton porta sur le pain sans levain. Rien au monde de plus convenable pour les intelligences simples que l’instruction donnée au moyen de types familiers et de symboles ! Mais il en résulte toujours un danger : c’est que l’intérêt et la compréhension de vos auditeurs s’arrêtent précisément au point où commence votre interprétation spirituelle. Ainsi M. Barton, ce jour-là, réussit bien à fixer l’attention de ces pauvres gens, tant qu’il leur parla du pain et de l’auge à pétrir ; mais il ne fut malheureusement pas capable de les intéresser aux vérités inconnues qu’il avait l’intention d’en faire sortir.

Hélas ! une incapacité naturelle pour l’enseignement, corroborée par un séjour à Cambridge, où il y a encore d’habiles mathématiciens, et où le beurre se vend à l’aune, n’est apparemment pas le moyen le plus sûr pour permettre aux dogmes chrétiens de s’infiltrer comme une rosée bienfaisante dans des âmes égarées.

Aussi, tandis que le grésil se changeait en une véritable neige, que la salle à manger dallée paraissait de plus en plus sombre et désagréable, que M. Fitchett oscillait de plus en plus et que M. Spratt souffletait les garçons avec un constant rinforzando, comme s’il sentait de plus en plus l’approche du dîner, M. Barton termina son exhortation sous l’influence du froid de février qui envahissait son cœur aussi bien que ses pieds. M. Fitchett, complètement réveillé, une fois l’exhortation terminée, s’avança obséquieusement pour aider M. Barton à mettre sa cape, tandis que Mme Brick frottait de son doigt maigre le tour de sa petite tabatière en forme de soulier, cherchant en vain quelque apparence de tabac. Je ne puis m’empêcher de croire que, si M. Barton avait secoué dans cette petite boîte quelques bribes de son tabac écossais bien sec, il eût produit une plus aimable émotion dans l’esprit de Mme Brick que n’avait pu le faire toute son exhortation sur le pain sans levain. Mais notre bon Amos ne possédait pas plus de tact que d’argent, et, quand il remarqua le mouvement de l’index de la vieille femme, il lui dit de sa manière brusque : « Ainsi, tout votre tabac est fini, eh ? »

Les yeux de Mme Brick clignèrent à l’espoir que le pasteur allait remplir sa boîte, ou tout au moins lui donner une petite pièce de cuivre.

« Vous irez bientôt là où il n’y a plus de tabac. Vous aurez besoin de miséricorde. Rappelez-vous qu’alors vous chercherez le pardon, et que vous ne le trouverez plus, pas plus que votre tabac maintenant. »

Dès le début de cette exhortation, le clignement d’yeux de Mme Brick s’arrêta. Le couvercle de la boîte fit click, et son cœur se ferma en même temps.

Mais l’attention de M. Barton fut appelée sur M. Spratt, qui tirait de la foule un petit garçon récalcitrant. M. Spratt était un homme de petite taille, d’une loquacité tempérée par l’hésitation, et qui se piquait d’exprimer en toute occasion des sentiments irréprochables en termes irréprochables.

« Monsieur Barton, monsieur, ah ! ah ! excusez-moi d’empiéter sur votre temps, ah ! pour vous prier d’administrer une semonce à ce garçon ; il est, ah ! ah ! tout à fait endurci dans sa mauvaise conduite pendant le service. »

Le coupable endurci était un garçon de sept ans, dont le nez réclamait vainement un mouchoir. Mais M. Spratt n’eut pas plus tôt énoncé sa plainte, que miss Fodge s’élança et se plaça entre M. Barton et l’accusé.

« C’est mon enfant, monsieur Barton, s’écria-t-elle, manifestant son instinct maternel en appliquant son tablier au nez de sa progéniture. Il est toujours à le trouver en faute et à le maltraiter pour rien. Qu’il aille manger son oie rôtie, dont l’odeur nous vient au nez pendant que nous avalons notre bouillon maigre, et qu’il laisse mon garçon tranquille.

Les yeux de M. Spratt étincelèrent, et il faillit exprimer devant le ministre des sentiments peu irréprochables ; mais M. Barton, prévoyant que cet épisode contribuerait peu à l’édification, dit : « Silence ! » de sa voix la plus sévère. « Que je n’entende point de dispute. Votre garçon ne se conduira pas bien si vous lui donnez l’exemple de l’insolence. » Puis se baissant vers maître Fodge et le prenant par l’épaule : « Aimez-vous à être battu ?

— Non.

— Alors vous êtes un nigaud de vous mal conduire. Si vous n’étiez pas méchant, vous ne seriez pas battu. Si vous êtes indocile, Dieu sera fâché, ainsi que M. Spratt, et Dieu peut vous brûler pour toujours. Ce sera bien pire que d’être battu. »

L’expression de maître Fodge témoignait que cette menace le laissait assez indifférent.

« Mais, continua M. Barton, si vous êtes un garçon sage, Dieu vous aimera et vous grandirez pour être un honnête homme. Maintenant, faites en sorte que j’entende dire jeudi prochain que vous avez été un bon garçon. »

Maître Fodge ne distinguait pas clairement quel bénéfice lui reviendrait de ce changement de conduite. Mais M. Barton, comprenant que miss Fodge avait touché un sujet délicat, en faisant allusion à l’oie rôtie, était «décidé à ne plus entendre de discussion entre elle et M. Spratt ; aussi, disant adieu à ce dernier, il quitta promptement le collège.

La neige tombait en flocons de plus en plus épais, et le jardin de la cure avait déjà son manteau blanc lorsque le pasteur le traversa. Mme Barton l’entendit ouvrir la porte et courut du salon à sa rencontre.

« Je crains que vous n’ayez les pieds mouillés, cher ami. Quelle terrible matinée ! Donnez-moi votre chapeau. Vos pantoufles sont près du feu. »

M. Barton se sentait un peu refroidi et de mauvaise humeur. Il est difficile, quand on a rempli des devoirs désagréables sans qu’on vous en ait témoigné de la reconnaissance, surtout un jour neigeux, de se soumettre aux petits devoirs de la vie domestique. Sans se montrer aucunement reconnaissant des attentions de Milly, il lui répondit : « Allez me chercher ma robe de chambre, s’il vous plaît.

— Elle est en bas, cher ami. J’ai pensé que vous n’iriez pas dans votre chambre d’étude, parce que vous aviez dit que vous vouliez cataloguer et numéroter les livres pour la bibliothèque circulante. Patty et moi, nous les avons recouverts, et ils sont au salon tout prêts.

— Je ne puis pas faire cela ce matin, dit M. Barton en ôtant ses bottes et mettant ses pantoufles ; il faut porter ces livres au parloir. »

Le salon était aussi la chambre où les enfants se tenaient et prenaient leurs leçons, et, pendant que maman était sortie, le second des garçons avait insisté pour prendre la place de Chubby et conduire un cheval sans tête, qu’elle traînait autour de la chambre ; et, lorsque papa ouvrit la porte, Chubby donnait énergiquement de la voix.

« Milly, il faut que ces enfants sortent de la chambre. J’ai besoin d’être tranquille.

— Oui, cher ami. Silence, Chubby ; va avec Patty, voir ce que Nanny prépare pour le dîner. À présent, Fred, Sophie et Dickey, aidez-moi à porter ces livres au parloir. En voici trois pour Dickey. Porte-les sagement. »

Pendant ce temps, le père s’installa dans son fauteuil et prit un ouvrage sur l’épiscopat, qu’il tenait de la Société des Livres théologiques, désirant en achever la lecture pour le rendre le jour où il irait à la réunion ecclésiastique, à la cure de Milby, où la Société des Livres religieux avait son siège.

Les réunions ecclésiastiques et la Société des Livres religieux, fondées depuis huit ou dix mois, avaient exercé une influence notable sur le Rév. Amos Barton. À son arrivée à Shepperton, c’était simplement un ministre évangélique, qui avait commencé ses études chrétiennes sous l’enseignement du Rév. M. Johns, de la chapelle de Gun Street, et les avait achevées à Cambridge, sous la direction de M. Simeon. John Newton et Thomas Scott étaient pour lui l’idéal dogmatique ; il se serait abonné à l’Observateur chrétien et au Record, si ses moyens pécuniaires le lui avaient permis. Ses anecdotes étaient surtout du genre pieusement gai, ayant cours dans les cercles dissidents, et il pensait qu’un établissement relevant de l’épiscopat ne pouvait rencontrer d’objection.

Mais, à cette époque, l’effet de l’agitation produite par les traités religieux commençait à se faire sentir dans les régions provinciales reculées, et la satire tractarienne contre le parti de la Basse Église commençait à agir même sur ceux qui désavouaient les dogmes tractariens ou leur résistaient. La vibration de ce mouvement intellectuel fut ressentie de la tête dorée de l’établissement jusqu’à ses talons boueux ; et il en résulta que, dans le district qui environnait Milby, petite ville près de Shepperton, le clergé résolut d’avoir chaque mois une réunion ecclésiastique, où les membres exerceraient leur intelligence en discutant des questions théologiques et ecclésiastiques, et cimenteraient leur amour fraternel en dégustant un bon dîner. On émit naturellement l’opinion qu’une société de livres devrait s’adjoindre à cet agréable plan ; et vous voyez qu’il y avait là de quoi exciter un ample développement de l’esprit ecclésiastique.

Il faut savoir que le Rév. Amos Barton était un de ces hommes qui ont une volonté et une opinion à eux ; il se tenait fièrement debout et n’avait point de méfiance de soi-même. Il marchait d’un pas déterminé dans la route qu’il croyait la meilleure ; mais, aussi, il n’y avait rien de plus facile que de lui persuader quelle était la meilleure route. En sorte qu’une lecture nouvelle pour lui et une discussion en dehors de ses habitudes lui démontrèrent qu’un établissement épiscopal était supérieur à tout ce qu’on pouvait lui opposer, et il commença à penser que sur plusieurs points il avait des opinions trop élevées et trop profondes pour pouvoir les communiquer d’emblée et crûment à des esprits ordinaires./Il était comme un oignon qui a été frotté d’épices ; la forte .odeur primitive était absorbée par quelque chose de nouveau et d’étranger. L’oignon de la Basse Église offensait encore l’odorat de la Haute Église, et le goût des nouvelles épices était mal venu au palais du mangeur d’oignon au naturel.

Nous ne l’accompagnerons pas aujourd’hui à la réunion ecclésiastique, parce que nous aurons peut-être besoin de nous y transporter un jour ou il n’y figurera pas. Pour le moment, je désire vous présenter M. Bridmain et la comtesse, chez lesquels M. et Mme Barton sont invités à dîner demain.


CHAPITRE III


La lune inonde de sa pâle lueur la neige gelée et les pins à barbe blanche qui entourent Camp-Villa, en jetant leur ombre bleuâtre à travers la route ; le Rév. Amos Barton et sa femme font craquer sous leurs pieds la neige friable, en s’approchant vendredi soir, vers les sept heures, de cette agréable habitation de campagne, qui n’est qu’à un demi-mille de Milby.

Au salon brille un feu dont la clarté réjouissante vacille sur la robe de soie d’une dame qui, protégée par un écran, s’appuie dans l’angle d’un sofa, et cette même clarté permet de voir que les cheveux d’un personnage assis sur le fauteuil en face, une gazette sur les genoux, deviennent décidément gris. Un petit king’s-Charles, un ruban rouge autour du cou, assis au milieu du garde-feu, s’aperçoit que cette zone est trop chaude pour lui et saute sur le sofa avec l’intention évidente de se coucher sur la robe de soie. Deux bougies sont sur la table, prêtes à être allumées dès qu’on entendra les invités.

On frappe ; les bougies sont allumées et bientôt M. et Mme Barton sont introduits : M. Barton, raide et en costume ecclésiastique, la cravate irréprochable et le crâne brillant ; Mme Barton, toute gracieuse dans sa robe noire nouvellement retournée.

« Voilà qui est charmant de votre part, dit la comtesse Czerlaska, en s’avançant à leur rencontre et embrassant Milly avec une élégance affectueuse. Je suis vraiment honteuse de l’égoïsme qui me fait demander à mes amis de venir me voir par ce temps affreux. » Puis tendant la main à Amos : « Et vous, monsieur Barton, dont les minutes sont si précieuses ! Mais je fais une bonne action en vous arrachant à votre travail ; je vous empêche de vous martyriser. »

Pendant ce temps M. Bridmain, homme un peu épais, souhaite la bienvenue avec une cordialité empesée. Il est étonnant combien peu il ressemble à sa sœur la comtesse Czerlaska, qui est vraiment très belle. Lorsqu’elle s’assit près de Mme Barton sur le sofa, les yeux de celle-ci s’arrêtèrent, faut-il l’avouer ? principalement sur la riche soie de teinte lilas rose (la comtesse portait toujours le soir des couleurs délicates), sur la pèlerine de dentelle noire et sur les barbes semblables retombant derrière sa petite tête ornée de tresses. Car Milly avait une faiblesse (c’était une jolie faiblesse de femme) : elle aimait la parure ; et souvent, tandis qu’elle travaillait comme une couturière économe, elle avait des visions chatoyantes du plaisir qu’elle éprouverait à porter elle-même de belles choses à la mode, par exemple des manches à ballon bien raides, sans lesquelles un costume féminin n’était rien à cette époque. Vous et moi, lecteur, n’est-ce pas, nous avons aussi notre faiblesse qui nous fait de temps en temps penser à des choses folles ? Peut-être nous complaisons-nous dans une admiration excessive pour de petites mains et de petits pieds, pour une taille élancée, pour de grands yeux foncés, pour des cheveux noirs et soyeux. La comtesse possédait tout cela, et de plus un nez délicatement formé, très légèrement bombé, et le teint clair d’une brune. Sa bouche, il faut l’avouer, était un peu en arrière de son menton et, pour un œil exercé, annonçait le casse-noisette pour l’âge avancé.

Mais, à la clarté du feu et des bougies, la vieillesse semblait bien éloignée ; la comtesse ne paraissait pas plus de trente ans.

Regardez ces deux femmes assises sur le même sofa ! Milly, forte, blonde, aux yeux doux et timides ; même dans l’intimité il ne lui est pas facile de parler de l’affection dont son cœur est plein. La comtesse, petite, brune et les lèvres minces, agite son petit cerveau pour trouver des mots caressants et de charmantes exagérations.

« Et comment se portent les chérubins de la maison ? » dit-elle en se baissant pour prendre Jet ; et sans attendre la réponse : « J’ai été retenue chez moi depuis dimanche par un refroidissement ; sans cela je ne serais pas restée sans vous voir. Qu’avez-vous fait de ces malheureux chanteurs, monsieur Barton ?

— Nous avons organisé un nouveau chœur qui, avec un peu d’étude, ira très bien. J’étais décidé à ce que l’ancienne bande fût renvoyée. Je leur avais donné l’ordre de ne pas chanter le psaume du mariage, comme ils l’appellent, qui jette le ridicule sur les nouveaux mariés, et ils l’ont chanté pour me braver. Je pourrais, si je le voulais, les faire comparaître devant une cour ecclésiastique pour avoir fait dans l’église opposition au pasteur.

— Et ce serait une leçon utile, dit la comtesse ; en vérité, vous êtes trop patient et trop tolérant, monsieur Barton. Pour ma part, je suis hors de moi, lorsque je vois combien vous êtes loin d’être apprécié à votre juste valeur dans ce misérable Shepperton. »

Si, comme cela est probable, M. Barton ne savait que répondre h ce compliment, ce fut un soulagement pour lui que l’annonce du dîner. Il offrit le bras à la comtesse.

Pendant que M. Bridmain conduisait Mme Barton à la salle à manger, il lui fit observer que le temps était bien rigoureux. « Certainement », répondit Milly.

M. Bridmain étudiait la conversation comme un art. Aux dames il parlait du temps, qu’il avait coutume d’envisager sous trois points de vue. D’abord, comme une question de climat en général, comparant à cet égard l’Angleterre avec les autres pays ; puis, comme question personnelle, demandant s’il affectait particulièrement la santé de son interlocutrice ; et ensuite, comme question de probabilité, discutant s’il y aurait un changement ou une continuation des conditions atmosphériques actuelles. Avec les messieurs il parlait politique, et chaque jour il lisait deux feuilles publiques pour se préparer. M. Barton le croyait un homme fort au courant de la politique, mais de peu d’activité personnelle.

« Vous comptez donc toujours avoir vos réunions ecclésiastiques chez M. Ely ? dit la comtesse entre deux cuillerées de potage.

— Oui, dit M. Barton ; Milby est un point central, et il y a beaucoup d’avantages à n’avoir qu’un lieu de réunion.

— Bon, continua la comtesse ; chacun paraît vouloir accorder la préférence à M. Ely. Pour moi, je ne puis l’admirer. Sa prédication est trop froide pour moi. Elle n’a point de ferveur, point d’onction. Je le dis souvent à mon frère : c’est un grand avantage pour moi que Shepperton ne soit pas trop loin, afin que nous puissions y aller ; n’est-ce pas, Edmond ?

— Oui, répondit M. Bridmain ; nous avons un si mauvais banc à Milby ; il est justement exposé à un courant d’air qui vient de la porte. La première fois que j’y suis allé, j’en suis revenu avec le cou tout raide.

— Ah ! c’est le froid qui part de la chaire qui m’affecte ; ce n’est pas celui du banc. Ce matin, en écrivant à mon amie lady Porter, je lui disais mon opinion. Elle et moi, nous pensons de même sur ces sujets. Elle désire vivement que, lorsque sir William aura l’occasion de disposer de la cure de Dippley, il puisse y placer un homme habile et d’un véritable zèle. Je lui ai parlé de certain de mes amis qui, je crois, serait bien son fait. C’est une si jolie cure, Milly, que vraiment je voudrais vous en voir la maîtresse. »

Milly sourit en rougissant un peu. Le Rév. Amos, lui, devint très rouge, et fit entendre un petit rire d’embarras. Il pouvait difficilement contenir ses muscles dans les limites du sourire.

En ce moment, John, le domestique, s’approcha de Mme Barton avec une saucière et aussi avec une légère odeur d’écurie, qu’il conservait généralement pendant son service à l’intérieur. John était nerveux, et, la comtesse lui ayant adressé la parole dans ce moment inopportun, la saucière glissa de ses mains, et son contenu se répandit sur la robe nouvellement retournée de Mme Barton.

« Quelle horreur ! Dites à Alice de venir tout de suite essuyer la robe de Madame », dit la comtesse au domestique ahuri, en faisant grande attention d’écarter sa robe lilas du plancher inondé de sauce. Mais M. Bridmain, qui s’intéressait aux soieries, s’élança et appliqua sa serviette sur la robe de Mme Barton.

Milly éprouvait quelque inquiétude, mais ne montra point de mauvaise humeur, et chercha à prendre la chose légèrement, par égard pour le valet tout autant que pour ses hôtes. La comtesse, reconnaissante de ce que sa propre parure avait échappé au danger, poussa de sympathiques interjections.

« Chère sainte que vous êtes, dit-elle lorsque Milly fit remarquer en riant que, sa robe n’étant pas très brillante, la tache ne s’y verrait pas beaucoup, vous ne tenez pas à la toilette, je le sais. Pareil accident m’arriva un jour chez la princesse Wengstein, sur un satin rose. J’étais au désespoir. Mais vous êtes si indifférente à ces choses-là, et vous avez raison, car c’est vous qui embellissez la parure, et non la parure qui vous embellit. »

Alice, sémillante femme de chambre, beaucoup mieux mise que Mme Barton, parut enfin pour suppléer l’obligeant M. Bridmain ; après des frottements réitérés, l’ordre fut rétabli, et le dîner continua.

Quand John raconta cet événement à la cuisine, il ajouta : « Mme Barton est une bien aimable femme ; j’aurais préféré avoir versé la sauce sur la belle robe de la comtesse ; mais quel tapage elle aurait fait, une fois les invités partis !

— Vous auriez bien mieux fait de ne pas la verser du tout, répondit la sympathique cuisinière, à qui John ne faisait point la cour. Comment voulez-vous qu’on vous fournisse assez de sauce si vous l’employez à inonder les robes ? »

John répliqua humblement : « Vous devriez humecter le dessous de la saucière, pour l’empêcher de glisser.

— Humectez votre cervelle », riposta la cuisinière, qui probablement regardait cette réponse comme une impertinence et dont la réplique eut le don de réduire John au silence.

Plus tard, dans la soirée, tandis que John enlevait du salon le service à thé et brossait les miettes de pain de la table, tout en sifflant comme il en avait l’habitude pour s’encourager à brosser le cheval de M. Bridmain, le Rév. Amos Barton tira de sa poche une mince brochure à couverture verte, et dit en la présentant à la comtesse :

« Vous avez été satisfaite, je crois, de mon sermon du jour de Noël. Il a été imprimé dans le journal la Chaire, et j’ai pensé qu’un exemplaire vous serait agréable.

— Oh ! certainement. Je serai très heureuse de pouvoir lire ce sermon. Il y avait tant de profondeur, tant de raisonnement ! Ce n’était pas un sermon à n’entendre qu’une fois. Je suis enchantée qu’il puisse être connu, comme il le sera, maintenant qu’il est imprimé dans la Chaire.

— Oui, dit Milly innocemment ; j’ai été si charmée de la lettre de l’éditeur. » Et elle prit son petit agenda de poche, où elle renfermait comme un trésor cet autographe, tandis que M. Barton riait, en disant : « Quelle niaiserie, Milly.

— Vous voyez, dit-elle en donnant la lettre à la comtesse, que je suis très fière des éloges que reçoit mon mari. »

Le sermon en question, disons-le, était un raisonnement très fort sur l’Incarnation ; prêché à une congrégation où personne n’avait le moindre doute sur ce dogme et à laquelle les Sociniens, dont il était fait mention, étaient aussi inconnus que les Arimaspiens ; ce sermon était merveilleusement propre à jeter le doute et la confusion dans l’esprit sheppertonien.

« L’éditeur a grandement raison, dit la comtesse en rendant la lettre, de dire qu’il sera satisfait de recevoir d’autres écrits de la même plume. Mais j’aimerais mieux voir publier vos sermons dans un volume à part, monsieur Barton : ce serait agréable de les voir sous cette forme. Je pourrais en envoyer un exemplaire au doyen de Radborough, ainsi qu’à, lord Blarney, que j’ai connu avant qu’il fût chancelier. J’étais sa favorite, tout à fait, et vous ne sauriez croire les aimables choses qu’il me disait. Je ne pourrai pas résister un de ces jours à la tentation de lui écrire sans façon, pour lui signaler en faveur de qui il devrait disposer de la première cure qu’il aura à sa disposition. »

Je ne saurais dire si Jet, l’épagneul, voulait désapprouver ces paroles de la comtesse, comme ne s’accordant pas avec ses idées de véracité ; mais en ce moment il sauta de dessus ses genoux et, lui tournant le dos, posa une patte sur le garde-feu et leva l’autre pour la chauffer, comme pour témoigner qu’il ne prenait plus aucune part à la conversation.

À ce moment, M. Bridmain proposa les échecs, et M. Barton accepta avec une immense satisfaction la perspective d’une partie. Le Rév. Amos aimait beaucoup les échecs, comme les gens qui peuvent, pendant des journées, préparer dans leur jeu d’intéressantes péripéties, en faisant faire à leur cavalier des mouvements longuement médités, pour découvrir ensuite qu’ils ont exposé leur reine !

Les échecs sont un jeu silencieux, et, le babil de la comtesse avec Milly ayant trait, sans doute, à des su¬ jets féminins qu’il nous serait impertinent d’écouter, nous quitterons Camp-Villa et nous nous rendrons à la cure de Milby, où M. Farquhar rend visite à M. Ely, avec deux autres personnes qu’il a reçues à dîner ; il est en gaieté et fatigue le révérend par ses paroles oiseuses et incohérentes.

M. Ely était un homme de trente-trois ans, aux cheveux foncés, à l’air distingué. Les laïques de Milby et des environs le considéraient comme un homme de facultés et savoir remarquables, devant faire une grande sensation dans les chaires et dans les salons de Londres, lors de ses visites à la métropole ; et ses confrères ecclésiastiques le jugeaient un collègue discret et agréable. M. Ely ne s’abandonnait jamais à la chaleur de la discussion ; il suggérait aux autres ce qu’on devait penser et disait rarement ce qu’il pensait lui-même ; il ne laissait voir à personne, homme ou femme, qu’il se moquait d’eux et ne donnait jamais à, personne l’occasion de rire de lui. Il ne manquait de jugement qu’en une chose. Il séparait au milieu du front ses cheveux noirs et ondulés, et, comme sa tête était plutôt plate, ce genre de coiffure ne lui était pas avantageux.

Quoique n’appartenant point à la paroisse de M. Ely, M. Farquhar était l’un de ses plus chauds admirateurs ; il pensait que ce révérend serait un gendre fort acceptable, quoiqu’il ne fût point d’une famille distinguée. M. Farquhar était très susceptible à l’égard du sang, le fluide circulant qui animait son torse court et ses membres flasques lui paraissant d’une qualité très supérieure.

À propos, dit-il avec une certaine emphase contre-balancée par un zézayement prononcé, quel âne que ce Barton à l’endroit de Bridmain et de la comtesse, comme elle veut qu’on l’appelle. Après votre départ, l’autre soir, Mme Farquhar lui parlait de l’opinion générale du voisinage à leur égard ; il s’est fâché tout rouge. Dieu nous garde, mais il croit toute l’histoire du mari polonais et de sa merveilleuse délivrance ; quant à elle, il la regarde comme une femme pleine de sentiments distingués, une perfection ; c’est à n’en pas finir. »

M. Ely sourit.

« Quelques personnes pourraient dire que notre ami Barton n’est pas le meilleur juge en fait de distinction. Peut-être cette dame le flatte-t-elle un peu, et nous autres hommes nous sommes sensibles à l’adulation. Elle va tous les dimanches à l’église de Shepperton, entraînée, à ce qu’il est permis de supposer, par l’éloquence de M. Barton.

— Bah ! dit M. Farquhar, il n’y a qu’à regarder cette femme pour voir ce qu’elle est ; s’habillant d’une manière ébouriffante pour attirer l’attention et promenant ses regards de tous côtés, quand elle vient à l’église ; Je Croirais volontiers qu’elle est fatiguée de son frère Bridmain et qu’elle cherche quelqu’un d’autre partageant mieux ses goûts. Mme Farquhar aime beaucoup Mme Barton, et est très peinée de la voir se lier avec une telle femme ; aussi a-t-elle entrepris M. Barton à ce sujet, mais cela est inutile, avec une tête d’âne comme la sienne. Barton a de bonnes intentions, mais il est d’un entêtement… J’ai cessé de lui donner des conseils. »

M. Ely pensa : « Quelle punition ! » sourit, intérieurement, puis répondit : « Barton pourrait être plus judicieux, il faut l’avouer ». Il commençait par être fatigué et ne sentait aucune nécessité d’allonger le sujet.

« Personne ne les voit, excepté les Barton, continua M. Farquhar, et pourquoi viendraient-ils ici, s’ils n’avaient des raisons particulières de préférer un milieu où ils ne soient pas connus ? Cela a mauvais air. Mais vous leur avez fait une visite, vous ; comment les avez-vous trouvés ?

— Oh ! M. Bridmain me fait l’effet d’un homme assez ordinaire qui tâche de paraître bien élevé. Il vous fatigue avec des nouvelles politiques, et paraît instruit de ce qui se passe en France* La comtesse est une très belle femme ; mais elle prend de trop grands airs. Woodcock s’y est laissé prendre ; il a exigé que sa femme la vit et l’invitât à dîner ; mais je crois que Mme Woodcock s’est montrée rebelle et qu’elle ne l’invitera pas une seconde fois.

— Ha ! ha ! Woodcock a toujours en son cœur une place réservée pour un joli visage. C’est singulier qu’il ait épousé une femme laide et sans fortune.

— Mystères de l’amour, dit M. Ely ; je n’y suis pas initié, vous savez. »

En cet instant on annonça la voiture de M. Farquhar, et, comme nous n’avons pas trouvé sa conversation avec M. Ely remarquablement brillante, nous ne l’accompagnerons pas chez lui dans l’atmosphère encore moins animée de sa vie domestique.

M. Ely se jeta, avec un sentiment de soulagement, dans son fauteuil le plus commode, mit ses pieds sur les chenets et, dans cette attitude de célibataire en pleine satisfaction, commença à lire les mémoires de l’évêque Jebb.


CHAPITRE IV


Il est probable que, si les bonnes gens de Milby avaient connu la vérité au sujet de la comtesse Czerlaska, ils auraient été très désappointés de trouver son histoire beaucoup moins compliquée qu’ils ne se l’imaginaient. Il est plus facile de dire qu’une chose est noire que de discerner les teintes particulières de brun, de bleu ou de vert qui lui appartiennent en réalité. N’est-il pas bien plus aisé de déclarer que notre voisin n’est bon à rien que de rechercher les circonstances qui modifieraient cette opinion ?

Outre cela, pensez à toutes les vertueuses déclamations, à toutes les observations profondes fondées sur l’hypothèse que la comtesse prêtait au blâme ; tout cela serait renversé et annulé par la découverte du contraire ! Mme Phipps, la femme du banquier, et Mme Landor, la femme du procureur, avaient échafaudé leur réputation de perspicacité sur la supposition que M. Bridmain n’était pas le frère de la comtesse. De plus, Mme Phipps savait bien que, s’il était prouvé que la comtesse n’était pas une personne équivoque, elle-même n’aurait rien à offrir pour contre-balancer l’évidente supériorité de beauté de cette daine. Cette dame à, lourde tournure, de mauvais goût, au lieu de regarder la comtesse du haut de sa vertu et de son auréole de sainteté, serait placée au même niveau qu’elle et vue à la même clarté que ses élégantes toilettes. Mme Phipps, quant à elle, n’aimait pas à s’habiller pour paraître ; elle avait toujours évité de chercher à faire sensation.

Puis combien d’amusantes inventions des messieurs de Milby eussent été’ réduites à néant si vous leur eussiez dit que la comtesse n’avait eu aucune aventure qui pût l’exclure delà société la plus strictement respectable ; que son mari avait été le véritable comte Czerlaski, qui avait accompli de si étonnantes évasions, disait-elle, et qui, elle ne le disait pas, mais cela était prouvé par certaines circulaires pliées autrefois par ses belles mains, avait donné des leçons de danse dans la métropole ; que M. Bridmain n’était ni plus ni moins que son demi-frère, qui, par son intégrité et son activité, avait obtenu une association dans une manufacture de soie, et par là une modeste fortune, qui lui avait permis de se retirer, comme vous le voyez, pour étudier à loisir la poli¬ tique et l’art de causer. M. Bridmain, célibataire de quarante ans, eut le plus grand plaisir à recevoir chez lui sa sœur devenue veuve, et à briller dans le reflet que projetaient son titre et sa beauté. Tout homme qui n’est pas un monstre, un mathématicien ou un philosophe est l’esclave de quelque femme. M. Bridmain s’était mis sous le joug de sa très belle sœur, à ce point que, quoique sa propre âme fût de peu de valeur, il n’aurait pas osé dire qu’il en fût le réel possesseur. Il pouvait bien être un peu rétif de temps en temps au joug de la belle comtesse, comme c’est l’habitude des pachydermes à longues oreilles ; mais il y avait peu de probabilité qu’il recouvrât jamais son indépendance. Toutefois le cœur d’un célibataire est une forteresse qu’un jour ou l’autre une belle ennemie peut surprendre par force ou par adresse, et il y avait à craindre que les premières noces de M. Bridmain n’eussent lieu avant les secondes de la comtesse. Quoi qu’il en fût, il se soumettait à tous les caprices dé sa sœur, ne murmurait jamais de ce que les dépenses de sa toilette dépassassent la rente de soixante livres qu’elle possédait, et consentait à mener une vie errante, placée entre l’aristocratie et le peuple, au lieu de prendre place parmi les paroissiens dans un endroit où cinq cents livres de rente lui eussent permis de tenir son rang.

La comtesse avait eu ses vues en choisissant un lieu retiré comme Milby. Après trois ans de veuvage, elle avait accepté la possibilité de donner un successeur à son regretté Czerlaski, dont les beaux favoris, le grand air et les aventures romanesques avaient, dix ans auparavant, gagné le cœur de demoiselle Caroline Bridmain, alors dans tout l’éclat de ses vingt-cinq ans, gouvernante des filles de lady Porter, qu’il initiait aux grâces de la chorégraphie moderne. Elle avait passé avec Czerlaski sept années assez heureuses ; il l’avait conduite à Paris et en Allemagne, et l’avait présentée à beaucoup de ses anciens amis, gens de grands titres et de petites fortunes. En sorte que la belle Caroline avait une grande expérience de la vie et en avait retiré, non une sagesse très profonde, mais beaucoup d’élégance et certaines conclusions pratiques d’un genre très arrêté. L’une était qu’il y a dans la vie des choses plus solides qu’un titre et de beaux favoris, et que, en acceptant un second mari, elle regarderait ces avantages comme tout à fait subordonnés à une voiture ou à un douaire. Elle avait aussi reconnu par des expériences multipliées que l’espèce de poisson qu’elle recherchait était difficile à rencontrer dans les villes de bains, toutes occupées par de nombreuses et belles pêcheuses et par des hommes dont les favoris et les revenus étaient fort problématiques ; en sorte qu’elle s’était résolue à essayer d’un endroit où les gens fussent tous parfaitement au courant des affaires les uns des autres et où les femmes fussent pour la plupart laides et mal mises. Le pauvre esprit de M. Bridmain avait adopté les vues de sa sœur, et il lui semblait qu’une femme aussi belle et aussi distinguée devait faire un mariage qui l’élèverait jusqu’à la région des célébrités du comté, et lui donnerait au moins une sorte de parenté avec les membres du Parlement.

Telle était la simple vérité ; elle aurait paru bien plate aux médisants de Milby, qui se complaisaient à des inventions bien autrement piquantes. Il n’y avait rien là de bien terrible. La comtesse était un peu vaine, un peu ambitieuse, un peu égoïste, un peu légère, un peu frivole, un peu coutumière d’innocents mensonges.

Mais qui est-ce qui s’arrête à de si minimes imperfections, à ces toutes petites taches morales ? Ont-elles jamais empêché d’être admis dans la société la plus respectable ? Certes les dames sévères de Milby auraient reconnu que ces bagatelles ne créaient aucune démarcation entre elles et la comtesse Czerlaska ; et, puisqu’il y avait démarcation, la cause en devait être dans quelques vilains défauts qu’avait cette femme et dont elles étaient exemptes.

Il résulta de là que les gens comme il faut de Milby refusèrent de voir la comtesse Czerlaska, malgré son assiduité à l’église et son blâme pour l’inexcusable réduction de la congrégation le Mercredi des cendres. Aussi commença-t-elle à sentir qu’elle avait mal calculé les avantages d’un lieu où chacun était au fait des affaires des autres. Dans de semblables circonstances vous pouvez vous imaginer avec quel plaisir elle accepta la confiance et l’admiration que lui témoignèrent M. et Mme Barton. Elle avait été surtout irritée de la conduite de M. Ely à son égard ; elle était sûre qu’il n’était point sous le charme de sa beauté, qu’il critiquait sa conversation et qu’il parlait d’elle avec dédain. Une femme sait toujours où sa puissance échoue, et elle fuit un regard froidement critique, comme elle fuirait une Gorgone. Elle tenait particulièrement b l’approbation et à l’amitié ecclésiastiques, non seulement parce que c’est la protection la plus respectable dans la société, mais aussi parce qu’elle tenait à s’occuper de sujets religieux et avait le sentiment inquiétant de n’être pas très avancée de ce côté-là. Elle avait de sérieuses intentions de devenir pieuse, sans réserve, quand elle aurait une fois sa voiture et son sort assuré. « Encore ce petit tour d’adresse, dit Ulysse à Néoptolème, et ensuite nous serons toujours parfaitement honnêtes. » La comtesse ne citait pas Sophocle ; mais elle se disait : « Seulement ce petit reste de prétention et de vanité, et ensuite je serai tout à fait bonne, et je prendrai de mon mieux mes dispositions pour l’autre monde. »

Comme elle était loin d’avoir en science théologique les connaissances et le goût aussi développés qu’en toilette, le Rév. Amos Barton lui parut un homme non seulement savant, ce qui se sous-entend toujours chez un ministre, mais encore d’une grande puissance comme directeur spirituel. Quant à Milly, la comtesse l’aimait autant que la subjectivité de ses affections pouvait le lui permettre, car vous avez déjà pu vous apercevoir qu’il y avait un être à qui la comtesse était complètement dévouée et aux désirs duquel elle subordonnait tout le reste : savoir, Caroline Czerlaska, née Bridmain.

Ainsi il n’y avait réellement pas beaucoup d’affectation dans ses douces paroles et ses attentions pour M. et Mme Barton. Dans tous les cas, leur amitié ne suffisait point à atteindre le but qu’elle poursuivait en venant à Milby, et, depuis quelque temps, il devenait clair qu’il fallait préparer son frère à un nouveau changement de résidence. Les choses que nous avons prévues arrivent souvent, mais jamais exactement comme nous nous l’étions imaginé. La comtesse quitta effectivement Camp-Villa quelques mois plus tard, mais dans des circonstances qu’elle n’avait point prévues.


CHAPITRE V


Le Rév. Amos Barton, dont j’ai entrepris de vous raconter les épreuves, n’était à aucun égard, comme vous le voyez, un caractère idéal ; et peut-être est-ce une chose hasardée que de vous demander votre sympathie en faveur d’un homme si peu remarquable, d’un homme dont les vertus n’étaient point héroïques, et qui ne gardait dans son cœur aucun tendre regret ; qui n’avait pas le plus léger remords planant sur sa tête, qui était positivement et indubitablement ordinaire et qui n’était pas même amoureux, étant guéri de ce mal -là. depuis plusieurs années : « Un caractère n’offrant aucune espèce d’intérêt ! » s’écriera une de mes lectrices, Mme Farthingale par exemple, qui veut l’idéal dans les fictions, pour qui le mot tragédie s’associe à des fourrures d’hermine, à l’adultère et au meurtre, et le mot comédie, aux aventures de quelque personnage qui offre positivement un caractère.

Mais, ma chère dame, il y a une si grande majorité de vos concitoyens qui présentent ces types insignifiants. Quatre-vingts pour cent parmi les Bretons adultes, comptés au dernier recensement, par exemple, ne sont ni extraordinairement niais, ni extraordinairement méchants, ni extraordinairement sages. Leurs discours n’accusent pas de profondeur, le sentiment n’y met aucune limpidité, le bon mot à venir aucun scintillement. Nul d’entre eux n’a probablement h raconter quelque évasion palpitante, quelque aventure terrifiante ; leurs cerveaux ne sont point fécondés par le génie, et leurs passions n’ont pas fait éruption. Ce sont simplement des hommes à conversation plus ou moins stérile et décousue. Cependant, ces gens bien ordinaires, beaucoup d’entre eux du moins ont une conscience et ont obéi à la sublime impulsion de quelque devoir pénible à remplir ; ils ont leurs tristesses et leurs joies ; leurs cœurs se sont élancés peut-être vers leur premier-né, et il se peut qu’ils aient gémi sur une mort violente. Bien plus, n’y a-t-il pas de l’éloquence dans leur insignifiance même, par la comparaison que nous faisons de leur obscure et étroite existence avec les possibilités glorieuses de cette nature humaine, dont ils font partie ?

Soyez-en sûrs, vous gagneriez plus qu’on ne peut le dire si vous vouliez comprendre avec moi un peu de la poésie, de l’éloquence, des sentiments dramatiques et de l’enseignement qui se trouvent dans ces âmes humaines que laissent à peine deviner de tristes yeux gris et des voix aux vulgaires accents.

Dans ce cas je n’hésiterais point à vous raconter ce qui arriva au Rév. Amos Barton, ne craignant pas que vous trouviez peu dignes d’attention les détails domestiques dont je voudrais vous entretenir. Quoi qu’il en soit, vous êtes libre de refuser de poursuivre mon histoire, et vous trouverez facilement quelque lecture plus à votre goût, car il ne manque pas de romans remarquables, pleins d’incidents émouvants et de situations déchirantes.

Maintenant, ceux qui portent déjà quelque intérêt au Rév. Amos Barton et à sa femme seront satisfaits d’apprendre que M. Oldinport prêta les vingt livres. Mais vingt livres sont bientôt épuisées quand on en doit déjà douze au boucher et que les huit souverains qui restent font naître, pendant le froid de février, la tentation de se commander un vêtement chaud. M. Bridmain s’écarta des règles d’économie que lui imposaient la toilette de la comtesse et son habile femme de chambre ; il choisit une belle robe de soie noire et solide, telle que son œil expérimenté pouvait en juger, et l’offrit à Mme Barton, en dédommagement de l’accident qui lui était arrivé à sa table ; mais, hélas ! chaque mari a pu le savoir, qu’est-ce qu’une robe quand vous manquez de tous les accessoires qui doivent l’accompagner, et quand il y a six enfants qui usent et déchirent plus de vêtements que ne peut l’imaginer l’esprit d’un célibataire ?

L’équilibre entre le revenu et la dépense offrait aes difficultés nouvelles à M. et à Mme Barton ; car, peu de temps après la naissance du petit Walter, une tante de Milly, qui avait toujours habité avec elle depuis son mariage, s’était retirée chez une autre nièce, emportant ses meubles et son revenu annuel ; très probablement poussée à cette démarche par une légère altercation qu’elle avait eue avec le Rév. Amos pendant que Milly était retenue dans sa chambre, et qui dépassa un peu trop les bornes de la patience et de la longanimité de la vieille dame. M. Barton était un peu vif ; mais, d’un autre côté, on sait que les vieilles dames célibataires sont parfois susceptibles ; aussi nous ne supposons pas que tout le tort fût du côté du ministre, d’autant qu’il avait intérêt à maintenir en bonne humeur un hôte dont la présence éloignait la gêne de sa maison. Il y avait déjà près d’une année que miss Jackson était partie, et avec un peu d’attention on aurait pu constater bien des embarras dans la tenue du ménage.

Il arriva aussi une triste chose. Lorsque la dernière neige fut fondue, que les crocus jaunes parurent dans le jardin, que la vieille église fut à moitié abattue, Milly devint malade et obligée à un repos complet pendant quelque temps. M. Brand, le docteur de Shepperton, si opposé à M. Pilgrim, ordonna à Milly de boire du vin de Porto, et il fallut avoir souvent une femme de peine pour aider Nanny dans les travaux supplémentaires qui l’accablaient, x

Mme Hackit, qui ne faisait presque jamais de visite, si ce n’est à sa plus proche voisine la vieille Mme Patten, fit alors la démarche inusitée de se rendre un matin à la cure ; et ses yeux se remplirent de larmes quand elle vit Milly pâle et faible assise dans le parloir, incapable de continuer à coudre le sarrau posé sur la table devant elle. Le petit Dickey, turbulent garçon de cinq ans, aux grosses joues rouges, aux jambes solides, dont le tour était venu d’être assis près de maman, s’était blotti à ses genoux, tranquille comme une souris, tenant dans ses petites mains rouges, aux ongles noirs, la main blanche de la malade. C’était cet enfant que Mme Hackit, dans un accès de sévérité, avait déclaré n’être bon qu’à fouetter ; mais, en le voyant aussi tranquille et aussi sage, elle lui sourit le plus agréablement qu’elle put, et se baissa pour lui donner un baiser, faveur que Dickey refusa obstinément.

« Voyons, prenez-vous des choses assez nourrissantes ? » fut une des premières questions de Mme Hackit, et Milly s’efforça de faire croire qu’elle ne courait d’autre risque que d’être trop gâtée. Mais Mme Hackit découvrit par ses réponses que M. Brand avait ordonné le vin de Porto.

Pendant cette conversation, Dickey s’occupait de caresser et de baiser la main de sa mère, tellement qu’elle lui dit en souriant : « Pourquoi baises-tu ma main, Dickey ?

— Elle est si zolie », répondit l’enfant, qui, vous le voyez, était en retard pour la prononciation.

Mme Hackit se rappela toujours cette petite scène et ne pensa plus qu’avec une tendre pitié au garçon bon à fouetter.

Le jour suivant, arriva, avec les compliments de Mme Hackit, un panier contenant une demi-douzaine de bouteilles de porto et une couple de poulets. Mme Farquhar se montra aussi très bonne ; elle insista pour que Mme Barton ne prit d’autre arrow-root que le sien, qui était du véritable indien, et elle emmena Sophie et Fred passer quinze jours chez elle. Ces attentions et d’autres rendirent plus supportable la situation aggravée par la maladie de Milly, mais ne purent empêcher l’augmentation des dépenses, et M. Barton pensa sérieusement à la nécessité d’exposer sa situation à une certaine caisse de secours fondée pour le soulagement des pasteurs dans le besoin.

Dans cet état de choses, les paroissiens de Shepperton durent penser que leur ministre avait bien plus besoin de leur aide matérielle, qu’eux-mêmes n’avaient besoin de ses secours spirituels ; ce qui n’était pas très convenable dans ce siècle et pour ce pays, où la confiance dans les hommes, basée seulement sur leurs dons spirituels, a considérablement diminué, et surtout dans une localité très peu sensible à l’influence du Rév. Amos Barton, dont les discours n’auraient pas eu un pouvoir bien efficace, même dans un siècle de foi.

Mais, demanderez-vous, la comtesse Czerlaska ne s’occupa-t-elle pas de ses amis ? Certainement ; elle fut infatigable à visiter la douce Milly ; elle restait auprès d’elle des heures entières, et, s’il vous paraît singulier qu’elle ne pensât ni à emmener l’un ou l’autre des enfants, ni à subvenir à quelques-uns des besoins de Milly, c’est qu’on ne peut pas s’attendre à ce que des dames de haute condition et habituées au luxe s’immiscent dans des détails de pauvreté. Elle mettait beaucoup d’eau de Cologne sur le mouchoir de Mme Barton, arrangeait son coussin et son tabouret, l’embrassait, l’enveloppait d’un châle qu’elle enlevait de ses propres épaules et l’amusait avec des anecdotes de ses voyages à l’étranger. Quand M. Barton les rejoignait, elle parlait de tractorianisme, de sa détermination à ne pas rester dans le tourbillon de la vie mondaine, et de son désir de voir le ministre dans une sphère digne de ses talents. Milly trouvait charmantes sa vivacité et son affection ; tandis que le Rév. Amos avait le sentiment intime d’une sorte d’introduction dans la vie aristocratique, quia son point de vue le plaçait au-dessus de ses paroissiens de la classe moyenne.

Cependant, à mesure que les jours s’éclaircirent, les joues et les lèvres de Milly en firent autant, et au bout de quelques semaines elle se montra aussi laborieuse que jamais, quoique des regards attentifs eussent pu découvrir que cette activité ne lui était pas facile. Mme Hackit s’en était aperçue, et, un jour que M. et Mme Barton avaient dîné chez elle pour la première fois depuis le rétablissement de Milly, elle dit à son mari : « Cette pauvre femme est terriblement faible ; elle ne pourra pas résister si elle a encore un enfant ».

M. Barton, pendant ce temps, avait été infatigable. Il avait improvisé deux sermons chaque dimanche à la maison de travail, où l’on avait arrangé une salle pour le service divin, pendant les réparations de l’église ; et il s’était rendu le même soir dans quelque chaumière à l’une ou à l’autre des extrémités de sa paroisse, pour faire un autre sermon, encore plus improvisé, dans une atmosphère nauséabonde. Après tous ces travaux, on comprend sans peine qu’il était épuisé à neuf heures et demie du soir, et qu’un souper amical à la table de l’un de ses paroissiens, suivi d’un ou de deux verres de grog, était un renfort bienvenu. M. Barton n’était nullement ascétique ; il pensait que les avantages du jeûne n’étaient bons que dans ses rapports avec l’Ancien Testament ; il aimait à se reposer par un peu de causerie ; il est vrai que miss Bond et d’autres dames enthousiastes regrettaient quelquefois que M. Barton laissât de temps à autre faiblir sa supériorité à l’égard des choses de la chair. Les dames maigres, qui prennent peu d’exercice, et dont le foie n’est pas de force à supporter des stimulants, sont excessivement portées à critiquer les habitudes différentes des autres personnes. Après tout, le Rév. Amos Barton n’allait jamais jusqu’à l’excès. Il n’était pas dans sa nature d’être supérieur en quoi que ce fût, sauf peut-être en médiocrité. Il n’était excessif qu’en un seul point, savoir, dans sa confiance en sa finesse et en son habileté pratiques ; aussi avait-il la tête remplie de plans qui, de même que ses mouvements au jeu d’échecs, étaient admirablement calculés, en supposant un état de choses tout autre que celui qui existait. Par exemple, son fameux plan d’introduire des livres antidissidents dans sa bibliothèque circulante ne parut pas avoir le moins du monde écrasé la tête de la dissidence, quoique cela eût très fortement disposé celle-ci à mordre le talon du Rév. Amos. Puis aussi, il fatiguait l’esprit de ses diacres et de ses paroissiens influents par la fertilité de ses suggestions sur ce qu’ils devraient faire au sujet des réparations de l’église et d’autres détails ecclésiastiques.

« Je ne connais personne de semblable aux pasteurs, dit un jour M. Hackit en causant avec son collègue le diacre, M. Bond ; ils veulent toujours se mêler des affaires, et ils ne s’y entendent pas plus que mon poulain noir.

— Ah ! répondit M. Bond, ils ont une instruction trop supérieure pour avoir beaucoup de sens commun.

— Vraiment, ajouta M. Hackit d’un ton modeste et comme s’il émettait une hypothèse hardie, je dirais presque que c’est une mauvaise espèce d’éducation que celle qui rend les gens peu raisonnables »

Vous voyez que la popularité de M. Barton était dans cet état précaire et chancelant où un très léger coup du sort pouvait la renverser complètement. Ce coup ne se fît pas attendre.

Un matin de mai, comme il était sorti pour ses visites paroissiales et que les rayons du soleil brillaient à travers la fenêtre du salon où Milly était assise à coudre, jetant de temps en temps un regard sur les enfants qui jouaient au jardin, la porte résonna sous des coups précipités, et la comtesse entra bientôt, son voile baissé. Milly fut satisfaite de la voir ; mais, lorsque la comtesse, en relevant son voile, lui montra des yeux rouges et gonflés, Milly fut à la fois surprise et peinée.

« Que vous est-il arrivé, chère Caroline ? »

Caroline laissa tomber Jet, qui poussa un gémissement, puis elle jeta ses bras autour du cou de Milly et commença à sangloter ; ensuite elle s’affaissa sur le sofa et demanda un verre d’eau ; puis elle se débarrassa de son chapeau et de son châle ; et au moment où l’imagination de Milly était à bout de suppositions, elle dit :

« Chérie, comment pourrais-je vous le dire ? Je suis la plus malheureuse des femmes. Être trompée par un frère auquel j’étais si dévouée : le voir se dégrader, s’avilir !

— Qu’a-t-il fait ? dit Milly, qui se représenta le sobre M. Bridmain s’adonnant à l’eau-de-vie et aux paris.

— Il va se marier ! Se marier avec ma femme de chambre, cette trompeuse Alice, pour laquelle j’ai été la maîtresse la plus indulgente ! Avez-vous jamais entendu rien de si honteux, de si mortifiant, de si déshonorant ?

— Vous a-t-il informée de ce projet ? dit Milly, qui même dans sa vie innocente, ayant souvent entendu parler de conduites pires que celles de M. Bridmain, évita de répondre directement.

— M’en parler ! Non. Il n’a pas même eu cette politesse. Je suis entrée à l’improviste dans la salle à manger et je l’ai surpris qui embrassait cette fille ; à son âge, c’est écœurant, n’est-ce pas ? Et, quand je lui ai reproché à elle de permettre de semblables libertés, elle m’a répondu effrontément que, mon frère s’étant engagé h l’épouser, elle ne voyait aucun mal à lui permettre de l’embrasser. Edmond est un lâche et a eu l’air effrayé ; mais, lorsqu’elle l’a sommé de dire si cela n’était pas vrai, il a essayé de prendre courage et a prononcé un oui. J’ai quitté la chambre avec dégoût, et ce matin j’ai interrogé Edmond. Il est décidé à épouser cette fille ; il avait tardé de me le dire, parce qu’il est honteux de lui-même. Je ne puis rester, vous le comprenez, dans une maison dont ma femme de chambre est devenue la maîtresse. Et maintenant, Milly, je viens implorer votre hospitalité pour une semaine ou deux. Voulez-vous me recevoir ?

— Certainement, dit Milly, si vous voulez vous accommoder de notre pauvre local et de notre simple manière de vivre. Nous serons charmés de vous recevoir.

— Je trouverai une véritable consolation à passer quelques jours avec vous. Je me sens incapable pour ie moment de me rendre chez d’autres amis. Je ne sais à quoi se résoudront ces deux misérables, ils (quitteront le voisinage, j’espère. J’ai engagé mon frère à le faire avant de se déshonorer ainsi. »

Quand Amos rentra, il approuva l’accueil bienveillant de Milly. Bientôt les malles formidables remplies et fermées de la comtesse arrivèrent, avant que l’indignation l’éloignât elle-même de la maison de Camp-Villa, et elles furent déposées dans la chambre à coucher disponible et dans deux cabinets qui étaient encombrés, mais que Milly vida pour les recevoir. Une semaine après, les beaux appartements de Camp-Villa étaient de nouveau à louer, et le départ soudain de M. Bridmain ainsi que l’installation de la comtesse Czerlaska à la cure de Shepperton faisaient le sujet de la conversation générale. La population vertueuse et clairvoyante de Milby et de Shepperton y trouva la confirmation de ses soupçons et s’apitoya sur l’augmentation des frais de table du Rév. Amos Barton.

Mais, lorsque les semaines et les mois se succédèrent, sans amener le départ de la comtesse, lorsque l’été et la moisson l’eurent laissée occupant encore la chambre à coucher et les deux cabinets, ainsi qu’une grande partie du temps et des soins de Mme Barton, de nouvelles et peu flatteuses conjectures s’ajoutèrent aux anciennes et commencèrent à prendre la forme de convictions arrêtées, même dans l’esprit des paroissiens les mieux disposés pour M. Barton.

Ce serait ici l’occasion, pour un auteur accompli, d’apostropher la calomnie, de citer Virgile et de montrer qu’il connaît à fond les choses les plus ingénieuses dites à ce sujet dans la littérature choisie. Mais à quoi sert l’occasion pour un homme qui ne peut pas en profiter ? Ce n’est qu’un œuf stérile que les vagues du temps emportent dans le néant. Aussi, comme ma mémoire est peu fournie et mon livre de notes encore moins, je suis incapable de me montrer savant ou éloquent à propos des calomnies dont le Rév. Amos Barton fut victime. Je ne puis que demander à mon lecteur s’il a jamais renversé son encrier et vu avec désespoir le rapide courant noir s’étendre sur son beau manuscrit ou sur son tapis de table encore plus beau. Ce fut avec le même courant rapide et noir que la médisance attaqua la réputation du Rév. Amos Barton, engageant les malveillants à le mépriser et les bienveillants à se tenir à l’écart, au moment où des difficultés d’un autre genre s’amoncelaient rapidement autour de lui.


CHAPITRE VI


Un matin de novembre, six mois au moins après que la comtesse Czerlaska s’était installée à la cure, Mme Hackit apprit que Mme Patten avait une attaque de son ancienne maladie, vaguement appelée les spasmes. En conséquence, vers onze heures elle mit son chapeau de velours et son manteau de drap, et prit un manchon assez vaste pour y renfermer un enfant de belle venue ; car cette dame réglait son costume d’après le calendrier et prenait ses fourrures le 1er novembre, quelle que fût la température. Ce notait pas une femme assez faible de caractère pour s’arrêter h des considérations momentanées. Si la saison ne savait pas ce qu’elle faisait, Mme Hackit, elle, le savait bien. Au beau temps de Mme Hackit, il faisait toujours un froid vif à la Conspiration des Poudres, et elle n’aimait pas les nouveaux usages.

Ce matin-là le temps était réellement d’accord avec elle, tandis qu’elle traversait les prés de la ferme de la Croix ; les feuilles jaunes des ormes, qui naguère s’enlevaient en brillantes masses d’or sur les nuages pourpres de l’horizon, se dispersaient maintenant en tournoyant sous le souffle âpre de novembre.

« Ah ! pensa Mme Hackit, je crois que nous serons rudement pincés cet hiver, et je ne serais pas étonnée que ce froid emportât la vieille dame. On dit qu’un vert Noël engraisse le cimetière ; mais, dans cette circonstance, un Noël blanc ferait le même effet. Quand la chaise est assez usée, n’importe qui s’y assied… »

Toutefois, à son arrivée à la ferme de la Croix, la perspective de la mort de Mme Patten fut, dans son imagination, renvoyée à une distance indéfinie ; car miss Gibbs lui apprit que la malade était beaucoup mieux, et la conduisit, sans la faire annoncer, à la chambre à coucher de la vieille dame. Janet terminait à peine son récit circonstancié de l’attaque dont sa tante avait été frappée et des souffrances qu’elle avait éprouvées ensuite, récit que Mme Patten, dans son bonnet de nuit bien plissé, semblait écouter avec une résignation dédaigneuse, se contentant de critiquer de temps en temps le récit de Janet par un mouvement de tête, lorsque le bruit des fers d’un cheval sur le pavé de la cour annonça l’arrivée de M. Pilgrim, dont le grand corps et les bottes à revers firent leur apparition. Il trouva Mme Patten en si bonne voie de guérison, qu’il n’eut pas besoin de prendre l’air solennel et put passer, sans l’offenser, des expressions de condoléance au commérage ; la tentation d’avoir Mme Hackit pour auditeur fut irrésistible.

« Quelle chose honteuse arrive à votre pasteur ! dit-il en se renversant en arrière dans son fauteuil, après s’être penché vers le lit.

— Oui ! malheureusement ! dit Mme Hackit, cela est assez honteux. J’ai tenu le parti de M. Barton aussi longtemps que je l’ai pu, à cause de sa femme ; mais je ne puis tolérer plus longtemps une telle conduite. Il est insupportable de voir cette comtesse venir avec eux au service du dimanche, et, si M. Hackit n’était pas diacre et si je ne trouvais pas mauvais d’abandonner sa propre paroisse, j’irais à l’église de Knebley. Plusieurs de nos paroissiens y vont déjà.

— Je pensais que Barton n’était que sot, fît M. Pilgrim d’un ton indiquant sa persuasion d’avoir montré une véritable indulgence. Je pensais d’abord que ces gens lui en imposaient. Mais c’est impossible à croire maintenant.

— Il est certain, dit Mme Hackit, qu’elle est venue à Milby avec son prétendu frère, comme un moineau se perche sur une branche ; tout à coup le frère s’esquive et elle se jette sur les Barton. Dieu sait ce qui peut lui avoir donné du goût pour ce pauvre hère de pasteur, qui ne peut pas seulement entretenir sa femme et ses enfants ; moi, je ne sais pas.

— M. Barton peut avoir des agréments que nous ignorons, dit M. Pilgrim, qui se piquait du talent d’ironie. La comtesse n’a point de femme de chambre à présent, et l’on dit que M. Barton est très adroit pour l’aider à sa toilette, pour lacer ses bottines et le reste.

— Périsse la toilette ! dit Mme Hackit avec indignation. Et cette pauvre créature qui use ses doigts jusqu’aux os à coudre pour ses enfants ! avoir tout cela à supporter ! Le cœur me saigne de lui tourner ainsi le dos, mais elle a tort de se laisser écraser.

— J’en parlais l’autre jour à Mme Farquhar. Elle m’a dit : « Je pense que Mme Barton est une femme « très faible. » (M. Pilgrim mit quelque emphase à cette citation, comme s’il pensait que Mme Farquhar avait dit quelque chose de très remarquable.) Les Farquhar ne peuvent l’inviter, tant que cette personne équivoque demeure à la cure.

— Certainement, fit miss Gibbs, si j’étais mariée, rien ne pourrait m’engager à supporter ce que supporte Mme Barton.

— Oui, c’est facile à dire, dit Mme Patten, dessus son oreiller ; les maris des vieilles filles sont toujours bien gouvernés. Si vous étiez mariée, vous seriez aussi bête que celles qui probablement valent mieux que vous.

— Ce qui m’étonne le plus, fit Mme Hackit, c’est que les Barton réussissent à nouer les deux bouts. J’ai compris qu’il a reçu de l’argent d’une bourse ecclésiastique. Soyez sûrs qu’elle n’a rien à leur donner. Au commencement, elle a monté la tête à M. Barton, en disant qu’elle écrirait au chancelier et à ses amis, pour lui faire avoir un bénéfice. Je ne sais pas au juste ce qu’il en est. M. Barton se tient éloigné de nous depuis que je lui ai dit ma façon de penser. Peut-être a-t-il honte de lui-même. Il me semble bien maigre et harassé.

— Il doit bien s’apercevoir qu’il est partout en mauvaise odeur. Le clergé est dégoûté de sa folie. On dit que Carpe voudrait retirer à Barton son vicariat ; mais il ne le peut sans venir lui-même à Shepperton, et Carpe n’aimerait guère à venir. »

Ici Mme Patten donna quelques signes de malaise qui rappelèrent M. Pilgrim aux devoirs de sa profession ; et Mme Hackit, observant que c’était jeudi et qu’elle avait à s’occuper du beurre, prit congé, en promettant de revenir bientôt et d’apporter son tricot.

Ce jeudi est le premier du mois, le jour où la réunion ecclésiastique se tient à la cure de Milby ; et, comme le Rév. Amos a des raisons pour ne pas s’y rendre, il fera certainement le sujet de la conversation de ses confrères. Supposons que nous y allions et assurons-nous si le docteur Pilgrim a rapporté exactement l’opinion de ces messieurs,

La réunion n’est pas nombreuse, car c’est la saison des maux de gorge et des catarrhes, en sorte que les discussions exégétiques et théologiques, préliminaires du dîner, n’ont pas été aussi animées qu’à l’ordinaire ; et, quoique une question relative à l’épitre de Jude n’ait pas été tout à fait éclaircie, l’horloge du clocher frappant six heures, l’annonce du repas ne parait inopportune à personne.

Il est agréable (lorsqu’on n’a pas le tempérament bilieux) d’entrer dans une confortable salle à manger, où des rideaux bien fermés reflètent la double lueur du feu et des lumières, où les cristaux et l’argenterie brillent sur le linge damassé et où la soupière vous donne un avant-goût des arômes qui viendront bientôt caresser vos sens affamés et les prépareront à des sensations plus positives ; surtout si vous avez confiance dans l’habileté de votre hôte au point de vue des dîners, si vous savez que ce n’est point un homme à considérer le manger et le boire comme une simple satisfaction de l’estomac, et qui, insensible à toutes les délicates sensations du palais, s’attend à ce que ses invités soient d’une entraînante gaieté devant des sauces de mauvais goût et du marsala de qualité inférieure. M. Ely était digne d’une semblable confiance, et ses vertus comme amphitryon avaient probablement contribué, tout autant que la position centrale de Milby, à faire choisir sa maison comme rendez-vous ecclésiastique. Au haut bout de sa table il a l’air gracieux, de même que dans toutes les occasions où il figure comme président ou modérateur ; c’est un homme qui parait savoir écouter, et il offre un excellent amalgame de qualités diverses.

À l’autre bout de la table est assis M. Fellowes, recteur et magistrat ; homme à la voix mielleuse et à la langue agile ; il obtint naguère un bénéfice, grâce au charme de sa conversation et à la facilité avec laquelle il interprétait les opinions d’un baronnet obèse et hésitant, de manière à donner à ce vieux, gentilhomme une très agréable opinion de sa propre sagesse. M. Fellowes a parfaitement réussi et a la meilleure réputation partout, excepté dans sa propre paroisse, où, ses paroissiens étant sans doute des gens querelleurs, il est toujours en dispute avec un ou deux fermiers, avec un propriétaire de houillère, un épicier qui fut une fois diacre, et un tailleur qui officiait précédemment comme clerc.

À la droite de M. Ely vous voyez un petit homme au visage blafard et bouffi, dont les cheveux sont relevés tout droits, dans l’intention évidente de donner à sa taille une hauteur plus en rapport avec le sentiment de sa propre importance ? C’est le Rév. Archibald Duke, homme très morose et très évangélique, qui a les vues les plus tristes au sujet de l’humanité et de ce qui l’attend, et qui pense que l’immense débit des Pickwick-Papers, récemment terminés, est une des plus fortes preuves du péché originel. Quoique M. Duke ne soit pas chargé d’une famille, ses dépenses annuelles dépassent considérablement son revenu ; et les circonstances désagréables qui en sont résultées, jointes à de lourds déjeuners à la fourchette, peuvent avoir contribué à donner à son opinion sur le monde en général une couleur défavorable.

Après lui vient M. Furness, grand jeune homme aux cheveux et favoris blonds, qui, grâce à son génie, s’est fait une sorte de réputation en sortant de Cam¬ bridge ; tout au moins je sais qu’à cette époque il publia un volume de poésies, qui furent très appréciées par plusieurs jeunes dames de sa connaissance. Les sermons de M. Furness ressemblaient à ses poésies ; dans ces deux genres de composition il y avait une exubérance de métaphores et de comparaisons tout à fait originales et qui n’étaient nullement empruntées à la similitude des choses comparées.

À la gauche de M. Furness vous voyez M. Pugh, autre jeune vicaire, beaucoup moins caractérisé. Il n’a point publié de poésies ; il n’a point été mis en évidence ; il ale teint pâle et de jolis favoris noirs ; deux fois chaque dimanche, il lit les prières et un sermon, et toujours on peut le voir sortir, pour remplir ses devoirs de paroisse, en cravate blanche, en chapeau bien brossé, en habit noir irréprochable et en bottes bien cirées, costume qu’il suppose peut- être représenter hiéroglyphiquement l’esprit du christianisme pour ses paroissiens de Whittlecombe.

M. Pugh a pour vis-à-vis le Rév. Martin Cleves, homme d’à peu près quarante ans, de taille moyenne, aux larges épaules, avec une cravate nouée négligemment, de grands traits irrégulier et une grosse tête couverte d’épais cheveux bruns et allongés. Au premier coup d’œil, M. Cleves paraît l’homme le plus laid et le moins ecclésiastique de toute la compagnie ; cependant, chose singulière a dire, c’est là le véritable prêtre de paroisse, le pasteur chéri, consulté, ayant la confiance de son troupeau ; le soutien le plus sûr dans les moments difficiles, le mentor encourageant plutôt que sévère. M. Cleves a le talent de prêcher des sermons que le charron et le maréchal peuvent comprendre ; non qu’il leur parle de choses sans importance, mais il sait appeler une bêche une bêche, et il a le talent de débarrasser les idées de mots inutiles. Regardez-le attentivement et vous trouverez son visage très intéressant, vous verrez beaucoup de vivacité et de sentiment dans ses yeux gris et dans les coins de sa bouche rudement découpée ; un homme, penserez-vous probablement, sorti de la portion la plus laborieuse de la classe moyenne et pour lequel la vie doit être difficile. Il rassemble le lundi soir les ouvriers de sa paroisse et il leur fait une espèce de cours en manière de conversation sur des sujets pra¬ tiques ; il leur raconte des histoires ou leur lit, en les leur expliquant, des passages choisis de quelque livre agréable. Si vous veniez à demander au premier laboureur ou artisan de Tripplegate quelle espèce d’homme est le pasteur, il répondrait : « C’est un homme instruit, de bon sens et de franc parler ; très bon et très bienveillant ». Avec tout cela, c’est peut-être le plus savant helléniste de la réunion, si nous en exceptons M. Baird, le jeune homme assis à sa gauche.

Depuis lors, M. Baird a acquis une grande célébrité comme écrivain original et comme professeur donnant des cours dans la métropole ; mais dans ce temps-là il prêchait dans une petite église assez semblable à une grange, et sa congrégation consistait en trois riches fermiers et leurs domestiques, à peu près quinze laboureurs et une proportion convenable de femmes et d’enfants. Les riches fermiers le considéraient comme de haute instruction ; mais, si on leur avait demandé des renseignements exacts, ils auraient dit que c’était un « homme à visage maigre, ayant un regard particulier ».

En tout, sept ; nombre charmant pour un dîner, en supposant que chaque unité soit charmante. Pendant le repas M. Fellowes tint le dé de la conversation, qui roula sur les frais de culture et sur l’assolement ; car M. Fellowes et M. Cleves cultivaient leurs terres. M. Ely avait aussi quelques connaissances en agriculture, et même le Rév. Archibald Duke s’y intéressait, vu le champ de pommes de terre qui était en sa possession. Les deux jeunes vicaires parlèrent entre eux pendant cette discussion, qui offrait peu d’intérêt à leurs esprits ; et le transcendant et myope M. Baird sembla écouter avec quelque distraction, connaissant peu de chose aux pommes de terre et à l’assolement, sinon que c’était quelque terme d’agriculture.

« Quelle passion de fermes a lord Watling ! dit M. Fellowes quand on eut enlevé la nappe. J’ai visité avec lui, l’été dernier, sa ferme de Tetterley. C’est un modèle ; une laiterie de premier ordre, des prairies, des champs et de si beaux bâtiments ! Une fantaisie coûteuse toutefois. Il doit y fondre beaucoup d’argent. Il a un grand goût pour le bétail noir, et il envoie tous les ans dans le Nord son vieil ivrogne d’intendant écossais, avec des centaines de livres en poche, pour acheter des animaux de cette couleur.

— À propos, dit M. Ely, savez-vous à qui lord Watling a donné la place de Bramhill ?

— À un nommé Sargent. Je l’ai connu à Oxford. Son frère, qui est légiste, a été très utile à lord Watling dans cette vilaine affaire de Brounsell. C’est lui qui a procuré la place à Sargent.

— Sargent, dit M. Ely. Je le connais. N’est-ce pas un individu qui babille avec assurance ; qui a écrit des voyages en Mésopotamie ou quelque chose d’ana¬ logue ?

— C’est bien cela.

— Il a été une fois à Witherington, comme vicaire de Bagshawe. Il y était en assez mauvaise odeur, à cause de quelque léger scandale, je crois.

— En parlant de scandale, reprit M. Fellowes, avez-vous appris la dernière histoire concernant Barton ? Nisbett m’a dit qu’il dîne seul, à six heures, avec la comtesse, tandis que Mme Barton fait la cuisine en bas.

— C’est une autorité assez apocryphe que Nisbett, dit M. Ely.

— Ah ! dit M. Cleves, les yeux pétillants de bonne humeur, soyez sûrs que c’est une fausse version. La vérité est qu’ils dînent ensemble avec leurs six enfants, et que Madame est une excellente cuisinière.

— Je souhaite que ces dîners en tête-à-tête soient le pire de cette triste affaire, dit le Rév. Archibald Duke d’un ton légèrement ironique.

— Bon ! dit M. Fellowes en remplissant son verre d’un air gai, Barton est certainement la plus grande dupe qui existe, ou bien il a quelque secret, quelque philtre ou autre pour paraître charmant aux yeux du beau sexe.

— La dame paraît avoir fait sa conquête à première vue, dit Ely. Je me suis énormément amusé un soir chez Granby, pendant que Barton racontait les histoires qu’elle fait au sujet de son mari. Il nous dit : « Quand je l’ai entendue, je me suis senti tout impressionné. J’ai été ému de la racine des cheveux à la plante des pieds. »

M. Ely prononça ces paroles dramatiquement, en imitant la ferveur du Rév. Amos Barton, et chacun se mit à rire, excepté M. Duke, dont la manière de voir les choses après le dîner n’était pas gaie en général.

« Je pense, dit-il, que quelqu’un de nous devrait faire une remontrance à M. Barton au sujet de ce scandale. Il ne met pas en péril son âme seule, mais aussi celles de ses ouailles.

— Soyez sûrs, dit M. Cleves, qu’il y a quelque chose de très simple au fond de cette affaire. Barton m’a toujours paru un homme au cœur droit, qui a la manie de se faire du tort par sa façon d’agir.

— Moi, je n’ai jamais aimé Barton, ditM. Fellowes. Ce n’est pas un gentleman. Il était sur un pied d’intimité avec ce baragouineur de Prior, qui est mort il y a quelque temps, un être qui s’imbibait de spiritueux et qui parlait de l’Évangile avec un nez enflammé !

— J’espère que la comtesse lui aura donné des goûts plus délicats, fit M. Ely.

— Hélas ! dit M. Cleves, le pauvre homme doit avoir une rude charge à traîner, avec son petit revenu et sa nombreuse famille. La comtesse aide sans doute à faire bouillir la marmite.

— Pas du tout, dit M. Duke ; il y a autour d’eux plus d’apparence de pauvreté que jamais.

— Eh bien, alors, répliqua M. Cleves, qui était parfois caustique et chérissait très peu son Rév. frère M. Duke, c’est tout en faveur de Barton. Il pourrait être pauvre en dissimulant l’apparence de la pauvreté. »

M. Duke devint un peu jaune, ce qui était sa manière de rougir, et M. Ely vint à son secours, en disant :

« Ils font de très bon ouvrage à l’église de Shepperton. Dolby, l’architecte, est un homme habile.

— C’est lui qui a réparé l’église de Coppleton, dit M. Furness. Elle a été en parfait état pour la visite. »

Ce mot de visite fit penser à l’évêque et détourna le courant de malveillance qui menaçait de noyer le Rév. Amos Barton.

La conversation de ces ecclésiastiques au sujet de l’évêque nous intéressant peu, nous quitterons la cure de Milby, dans la crainte d’entendre quelque remarque peu appropriée à l’intelligence laïque, et peut-être dangereuse pour notre esprit.


CHAPITRE VII


J’aime à croire, cher lecteur, que le séjour prolongé de la comtesse Czerlaska à la cure de Shepperton vous intrigue tout autant que les confrères de M. Barton ; et que vous n’êtes nullement disposé, je l’espère, à y attacher la maligne interprétation adoptée par le bilieux M. Duke, ainsi que par le sanguin M. Fellowes. Tous en avez assez vu sur le Rév. Amos Barton pour être convaincu qu’il était plus sujet à commettre des bévues que des péchés, plus sujet à être trompé qu’à tromper : et, pour peu que vous soyez physionomiste, vous aurez découvert que la comtesse Czerlaska s’aimait beaucoup trop elle-même pour se laisser entraîner à mal faire sans profit.

Comment donc, direz-vous, cette belle dame avait-elle pu se décider à s’établir dans la demeure d’un pauvre vicaire, où les tapis étaient criblés de trous, où le domestique consistait en une seule servante pour tout faire, et où six enfants couraient en liberté depuis huit heures du matin jusqu’à huit heures du soir ? Sûrement vous abusez de notre crédulité.

Le ciel m’en préserve ! je n’ai pas l’imagination fertile, vous devez vous en apercevoir, et je suis incapable d’inventer quoi que ce soit pour vous amuser ; mon seul mérite consiste dans la fidélité avec laquelle je vous raconte l’humble histoire d’un homme très ordinaire. Je désire exciter votre sympathie pour des peines communes, vous faire répandre des larmes sur un chagrin simple mais réel ; sur une douleur telle qu’il peut s’en trouver à votre porte, une douleur qui n’est enveloppée ni de haillons, ni de velours, mais d’un costume très décent.

Pour que vous rendiez justice à ma véracité, veuillez, je vous prie, considérer qu’au moment où la comtesse quitta Camp-Villa, elle n’avait en poche que vingt livres, formant à peu près le tiers du revenu qu’elle possédait personnellement. Vous comprendrez qu’elle se trouvait dans la situation fâcheuse d’une personne qui s’est querellée, non pas, à la vérité, avec son pain et son fromage, mais avec son poulet et ses friandises, situation d’autant plus fâcheuse pour elle que l’habitude de l’oisiveté l’avait rendue incapable de se procurer ces superfluités, et qu’avec tous ses moyens de séduction elle ne s’était point ménagé d’amis enthousiastes dont les bourses lui fussent ouvertes et qui fussent dévorés du désir de la voir chez eux. En sorte qu’elle était complètement échec et mat, à moins qu’elle ne se décidât à une démarche désagréable, celle de s’humilier devant son frère et de reconnaître sa femme. Ceci lui sembla impossible, et elle se flatta qu’il ferait les premières avances ; dans cet espoir, elle resta mois après mois â la cure de Shepperton, supportant avec une gracieuse indulgence l’absence de confortable et sentant qu’elle se conduisait d’une manière charmante. « Qui vraiment, pensait-elle, pourrait agir autrement avec une créature aussi aimable, aussi supérieure que Milly ? Je serais fâchée de quitter cette pauvre amie. »

Aussi, quoiqu’elle restât au lit jusqu’à dix heures et descendit pour déjeuner seule à onze heures, elle consentait gracieusement à ne pas dîner plus tard que cinq heures, repas où l’on servait une pièce de viande chaude qui, le lendemain, faisait le dîner froid des enfants : elle empêchait avec soin Milly de s’occuper trop exclusivement de sa famille, en la faisant lire, causer et se promener avec elle ; et même elle commença à broder un bonnet pour le prochain bébé, qui serait certainement une fille et s’appellerait certainement Caroline.

Après un ou deux mois de ce séjour à la cure, le Rév. Amos s’aperçut, comme cela était vraiment inévitable, de la forte désapprobation générale et du changement de manières de ses paroissiens à son égard. Mais d’abord il regardait encore la comtesse comme une femme charmante et influente, disposée à le servir de son amitié, et il pouvait difficilement chercher à renvoyer de chez lui une dame qui avait été si bonne pour lui et les siens, et qui pouvait d’un jour à l’autre annoncer spontanément la fin de sa visite ; de plus, il était fort de son innocence et éprouvait quelque dédain pour les gens qui le jugeaient mal ; enfin, il avait, comme je l’ai déjà indiqué, une forte volonté en partage, en sorte qu’une certaine obstination et un sentiment de défi se mêlaient à ses autres idées à cet égard.

La seule conséquence que cet état de choses ne pouvait empêcher était la saignée de sa maigre bourse ; le secours qu’il avait reçu d’une fondation ecclésiastique était insuffisant pour refermer la plaie. La sérénité de la conscience peut vaincre la calomnie, mais elle ne saurait payer le compte du boulanger et pas davantage celui du boucher. De mois en mois la position du Rév. Amos lui paraissait de plus en plus grave, et de mois en mois aussi il se dépouillait peu à peu de cette armure d’indignation par laquelle il s’était d’abord défendu contre la dureté des visages qui naguère lui souriaient avec amitié.

Mais la tâche la plus pénible pesait sur Milly, sur l’aimable et patiente Milly, dont la santé devenait de jour en jour plus faible. Elle avait pensé d’abord que la visite de la comtesse ne durerait pas longtemps, et elle avait déployé avec plaisir un excès d’activité pour le bien-être de son amie. Cela me peine de penser à tout l’ouvrage grossier qu’elle fit de ses douces mains, le tout en cachette, sans en rien laisser savoir à son mari, et les maris ne sont pas très clairvoyants ; elle salait du porc, repassait des chemises et des cravates, mettait pièces sur pièces et mailles sur mailles. Puis il fallait aussi préparer la layette de l’enfant attendu, et sans cesse elle agitait la question de savoir comment elle et Nanny pourraient suffire à la tâche quand le nouveau bébé serait là.

Tandis que le temps s’écoulait et que se prolongeait la visite de la comtesse, Milly ne se faisait aucune illusion sur les difficultés de leur position. Elle connaissait les médisances dont ils étaient l’objet, et remarquait l’éloignement des anciens amis ; mais ces choses ne la touchaient que par rapport à son mari. Le monde d’une femme aimante est contenu dans les quatre murs de sa maison ; et ce n’est que par son mari qu’elle a quelque communication avec le monde extérieur. Mme Simpkins peut bien l’avoir regardée avec dédain, bébé n’en caquette et n’en tend pas pour cela ses petits bras moins joyeusement

Mme Tomkins peut cesser de venir la visiter,

son mari n’en rentre pas moins pour recevoir ses soins et ses caresses ; il a fait un temps triste et humide aujourd’hui, mais elle a réparé des chemises, elle a taillé des sarraux pour les enfants et fait à moitié la robe de Willy.

Il en était ainsi pour Milly. Elle n’était affectée que de ce qui peinait son mari, elle n’était blessée que parce qu’il était incompris. Mais elle souffrait autrement de leurs difficultés pécuniaires et cherchait les moyens d’en sortir. Sa droiture s’alarmait de devoir faire attendre l’argent des fournisseurs ; son amour maternel redoutait la diminution de bien-être pour ses enfants, et l’affaiblissement de sa santé lui faisait exagérer ses craintes.

Milly, sans juger trop sévèrement la comtesse, ne pouvait fermer les yeux sur sa conduite imprudente ; et elle en vint à croire que ce serait un devoir pour elle de lui dire franchement qu’il ne leur était pas possible de voir son séjour chez eux se prolonger plus longtemps. Mais il se faisait dans deux autres esprits un travail qui épargna à Milly cette tâche pénible.

D’abord, la comtesse commençait à être fatiguée de Shepperton, fatiguée d’attendre de son frère des ouvertures qui n’arrivaient pas ; aussi, un beau matin, elle réfléchit que le pardon était un devoir chrétien, qu’une sœur devait s’apaiser, que M. Bridmain devait éprouver le besoin de ses conseils, auxquels il avait été habitué pendant trois ans ; que très probablement cette « femme » ne le rendait pas heureux. Dans cette agréable disposition d’esprit, elle écrivit une épitre très conciliante, qu’elle adressa à M. Bridmain par le moyen de son banquier.

Un autre esprit travaillé au plus haut degré était celui de Nanny, la bonne à tout faire, qui avait le cœur chaud et le caractère bouillant. Elle adorait sa maîtresse, dont on l’avait entendu dire qu’elle « était prête à baiser les pas » ; et elle regardait Walter comme « son » bébé à elle. Elle avait d’emblée montré peu d’admiration pour la comtesse Gzerlaska. Cette dame, au point de vue de Nanny, était une personne toujours « attifée » et dont la présence avait pour résultat principal de donner des lits de plus à faire, de l’eau chaude à porter, une nappe à mettre et des dîners à cuire. C’était une irritation perpétuelle pour Nanny de penser qu’elle et sa maîtresse étaient plus que jamais esclaves, parce qu’il y avait cette belle dame dans la maison.

« Elle ne paye rien non plus pour ça, faisait observer Nanny à M. Jacob Tomms, jeune monsieur, tailleur de profession, qui de temps en temps, pour le simple plaisir de causer, entrait le soir à la cuisine de la cure. Le maître est plus à court d’argent que jamais, et sa présence n’aide en rien au ménage ; en outre, on est obligé d’avoir constamment une femme de peine pour nous aider.

— On fait de jolies histoires sur son compte dans le village, dit M. Tomms. On dit que master Barton en tient joliment pour elle : sinon elle ne resterait pas ici.

— Alors on dit un tas de menteries, et vous devriez avoir honte de les répéter. Pensez-vous que le maître, qui a une femme comme madame, irait courir après une poupée couverte de chiffons comme cette belle dame, qui ne serait pas même bonne à cirer les souliers de ma maîtresse ? Je n’aime déjà pas tant le maître ; mais je sais qu’il est incapable de ça.

— Ne vous fâchez pas, je ne l’ai pas cru, dit humblement M. Tomms.

— Vous seriez un imbécile, si vous l’aviez cru. C’est une mauvaise avare que cette comtesse. Elle ne m’a jamais donné une pièce de six pence, ni la moindre nippe depuis qu’elle est ici. Elle vous reste au lit et descend pour déjeuner, quand les autres en sont au dîner. »

Si l’esprit de Nanny était dans cet état au mois d’août, époque où eut lieu ce dialogue avec M. Tomms, vous pouvez supposer ce qu’il devait être au commencement de novembre, lorsque la plus légère étincelle devait faire jaillir, de cette colère longtemps amassée, la flamme d’une franche indignation.

Cette étincelle brilla le matin même du jour où Mme Hackit fit à Mme Patten la visite que je vous ai racontée. L’inimitié de Nanny contre la comtesse s’étendait jusqu’à l’innocent Jet, qu’elle ne pouvait supporter voir traiter comme un chrétien. Et il fallait encore laver cette sale petite bête chaque dimanche, comme si ce n’était pas assez de laver les enfants.

Il arriva ce matin-là que Milly fut trop souffrante pour se lever, et que M. Barton dit à Nanny, en sortant, qu’il irait chez M. Brand le prier de venir. Ces circonstances suffisaient déjà pour rendre Nanny inquiète et susceptible. Mais la comtesse, les ignorant, descendit à onze heures, comme d’habitude, pour prendre seule son déjeuner, qui à cette heure-là était préparé pour elle au salon. Il y avait un petit pot de crème, prise comme d’habitude sur le lait de la veille et réservée spécialement pour le déjeuner de la comtesse. Jet attendait toujours sa maîtresse à la porte de sa chambre à coucher, et elle descendait habituellement en le portant dans ses bras.

« Voilà, mon petit Jet, dit-elle en le posant doucement à terre devant le foyer, tu auras un gentil, gentil déjeuner. »

Jet indiqua qu’il trouvait cette promesse très agréable, en se dressant immédiatement sur ses pattes de derrière, et la comtesse versa le pot de crème dans la soucoupe. Il y avait ordinairement sur le plateau à côté de la crème un pot de lait, destiné au déjeuner de Jet ; mais, ce matin-là, Nanny, dans son émotion, avait oublié ce détail, en sorte que, lorsque la comtesse eut fait son thé, elle s’aperçut qu’il n’y avait pas le second pot et sonna. Nanny parut, très rouge et échauffée ; elle venait d’allumer le feu de la cuisine, ce qui ne prédispose pas à la douceur.

« Nanny, vous avez oublié le lait de Jet ; voulez-vous m’apporter un peu plus de crème, s’il vous plaît ? »

C’en fut trop pour la patience de Nanny.

« Oui, certes. Me voici les mains tout occupées des enfants et du dîner, et la maîtresse malade au lit, et M. Brand qui va venir : et il me faudrait courir par le village pour chercher de la crème, parce que vous l’avez donnée à ce vilain petit moricaud !

— Est-ce que Mme Barton est malade ?

— Malade ? je crois bien, qu’elle est malade, vous vous en inquiétez beaucoup ! Elle peut bien être malade, fatiguée comme « elle » l’est du matin au soir, pour des gens qui feraient mieux d’être ailleurs qu’ici.

— Que voulez-vous dire par ces paroles ?

— Ce que je veux dire ? Je veux dire que ma maîtresse mène une vie d’esclave en se tenant debout la nuit, pour des gens qui feraient mieux de la soigner, au lieu de ne rien faire toute la sainte journée que de se dorloter.

— Sortez, insolente.

— Insolente ? J’aime mieux être insolente que de vivre aux dépens des autres et de leur, apporter un mauvais renom par-dessus le marché. »

Ici Nanny sortit brusquement, laissant la comtesse digérer ce déjeuner inattendu.

Elle fut pétrifiée pendant quelques minutes ; mais, lorsqu’elle commença à se rappeler les paroles de Nanny, elle ne put s’empêcher de voir sa position à la cure sous un jour nouveau. L’allusion de Nanny à un « mauvais renom » ne resta point en dehors de l’imagination de la comtesse, qui vit la nécessité de quitter Shepperton sans délai. Elle aurait préféré attendre la réponse de son frère, mais elle prierait Milly de la lui faire parvenir ; mieux encore, elle se rendrait à Londres, demanderait à son banquier l’adresse de son frère, et irait le voir sans préliminaires.

Elle monta chez Milly, et, après l’avoir embrassée et questionnée sur sa santé, elle lui dit :

« Tout bien considéré, je trouve, chère Milly, qu’en raison de la lettre que j’ai reçue hier, il faut que je vous quitte pour me rendre directement à Londres. Mais je ne voudrais pourtant pas vous laisser malade, méchante enfant.

— Oh non ! dit Milly, qui sentit un poids enlevé de ses épaules. Je serai bien dans une heure ou deux ; je me sens beaucoup mieux maintenant. Vous avez besoin de moi pour vous aider à faire vos malles. Mais vous ne partirez pas avant deux ou trois jours.

— Il faut que je parte demain. Mais vous ne m’aiderez point ; ce ne serait pas raisonnable. Tenez-vous tranquille. On attend M. Brand, à ce que dit Nanny ? »

Cette nouvelle ne causa point à M. Barton, quand il rentra, une surprise désagréable ; cependant il témoigna autant de regrets qu’en purent exprimer les lèvres de Milly. Il sentait qu’il allait être délivré d’une situation embarrassante de la manière la plus facile. Ni lui ni Milly ne soupçonnèrent Nanny d’avoir tranché la difficulté, car la comtesse eut grand soin de n’en rien laisser deviner. Quant à Nanny, parfaitement convaincue de la relation entre la cause et l’effet, elle pouffait de rire en secret de son impertinence comme du meilleur ouvrage qu’elle eût jamais fait.

Le vendredi matin on put voir stationner devant la porte de la cure une calèche chargée des malles de la comtesse ; et, bientôt après, cette dame y monta elle-même. Après un dernier serrement de mains de M. Barton et les derniers adieux à Milly et aux enfants, la portière fut refermée ; et comme la calèche s’éloignait, les habitants de la cure purent apercevoir une dernière fois la belle comtesse se penchant en dehors de la voiture et leur envoyant des baisers. On vit aussi le petit museau noir de Jet, qui sans doute avait aussi ses pensées et ses sentiments à cette occasion ; mais il les garda strictement pour lui-même.

La maîtresse de l’école en face de la cure assista à ce départ et ne perdit point de temps pour le dire au maître d’école, qui de son côté communiqua la nouvelle à l’hôte des Gais Mineurs, après la classe du matin. Nanny fit part de cet heureux événement au laquais de M. Farquhar, qui par aventure vint apporter une lettre, et M. Brand la communiqua à tous les malades qu’il visita dans cette matinée, après avoir vu Mme Barton. En sorte qu’avant le dimanche on sut dans toute la paroisse de Shepperton que la comtesse Czerlaska avait quitté la cure.

La comtesse était partie ; mais, hélas ! les notes qu’elle avait contribué à enfler restaient, de même que le mauvais état des vêtements des enfants, conséquence indirecte de sa présence ; de même que la froideur des paroissiens, que ce départ ne pouvait dissiper subitement. Le Rév. Amos ne fut pas disculpé, le passé ne fut point effacé. Mais le pire de tout, c’est que la santé de Milly donna de fréquentes alarmes, et la naissance prochaine d’un enfant était assombrie par plus de craintes qu’à l’ordinaire. Cette naissance arriva prématurément six semaines environ après le départ de la comtesse : M. Brand tranquillisa toutes les personnes qui le questionnèrent à ce sujet le jour suivant, qui était un samedi. Le dimanche, après le service du matin, Mme Hackit vint à la cure pour avoir des nouvelles et fut invitée à monter ; Milly, couchée et charmante malgré sa pâleur, tendit la main à Mme Hackit avec un sourire radieux. Cela lui était doux de voir son ancienne amie cordiale comme auparavant. L’enfant de sept mois était très chétif et très rouge, mais on déclara qu’il allait très bien, et Mme Hackit retourna chez elle, le cœur réjoui de penser que l’heure dangereuse était passée.


CHAPITRE VIII


Le vendredi suivant, comme M. et Mme Hackit étaient assis devant leur foyer brillant, après avoir dîné de bonne heure, Rachel, la bonne, entra et dit : « S’il vous plaît, madame, le berger demande si vous savez comment est Mme Barton ; on la croit très malade. »

Mme Hackit sortit en hâte pour interroger le berger, qui lui dit avoir appris ces tristes nouvelles à la taverne du village. M. Hackit sortit après elle et lui dit : « Tu ferais mieux de prendre la petite voiture et d’aller tout de suite à la cure.

— Oui, dit Mme Hackit, trop émue pour faire aucune exclamation. Rachel, venez m’aider à m’habiller. »

Comme son mari lui enveloppait les pieds de son manteau dans le cabriolet, elle lui dit : « Si je ne reviens pas ce soir, je renverrai la voiture et vous saurez qu’on a besoin de moi là-bas.

— Oui, oui. »

C’était un brillant jour de gel, et, au moment où Mme Hackit arriva à la cure, le soleil était près de se coucher. Il y avait devant la porte une voiture à deux chevaux, qu’elle reconnut pour celle du Dr Madeley, le médecin de Rotherby. Elle entra par la cuisine, pour éviter de frapper et pour interroger Nanny. Elle n’y trouva personne ; mais, en passant, elle vit la porte du salon ouverte et Nanny qui, tenant Walter dans ses bras, enlevait les couverts restés sur la table sans avoir servi.

« Le maître dit qu’il ne peut pas dîner, furent les premiers mots de Nanny. Il n’a pas pris la moindre chose depuis hier matin, excepté une tasse de thé.

— Quand votre maîtresse a-t-elle été plus mal ?

— Lundi soir. On a été chercher le Dr Madeley hier au milieu du jour, et il est de nouveau ici à présent.

— L’enfant vit-il ?

— Non ; il est mort hier au soir. Les enfants sont chez Mme Bond. Elle est venue et les a emmenés hier, mais le maître dit qu’il faudra les aller chercher bientôt. Il est en haut avec le Dr Madeley et M. Brand. »

En cet instant, Mme Hackit entendit le bruit d’un pas lourd et lent dans le corridor ; et bientôt Amos Barton entra les yeux hagards et la barbe non faite. Il s’attendait h trouver le salon vide, comme il l’avait laissé, sans que ses yeux rencontrassent autre chose que le panier à ouvrage de Milly dans un coin et les jouets des enfants pêle-mêle, dans le bow-window. Mais, en voyant Mme Hackit, dont les traits exprimaient une douleur sympathique, la source comprimée de ses pleurs jaillit ; il se jeta sur le sofa, se cacha le visage et sanglota hautement.

« Du courage, monsieur Barton, se hasarda enfin à dire Mme Hackit, du courage, pensez à ses chers enfants.

— Les enfants, dit Amos en se levant d’un bond. Il faut les envoyer chercher. Milly désirera… »

Il ne put achever ; Mme Hackit le comprit et dit : « J’enverrai le domestique avec le cabriolet ».

Elle sortit pour en donner l’ordre et rencontra le docteur et M. Brand qui partaient. M. Brand lui dit : « Je suis bien content de vous voir ici, madame Hackit. Il ne faut point perdre de temps pour envoyer chercher les enfants. Mme Barton désire les voir.

— La croyez-vous tout à fait perdue ?

— Elle passera à peine la nuit. Elle nous a priés de lui dire combien de temps elle avait encore à vivre, puis elle a demandé les enfants. »

Le cabriolet partit et Mme Hackit, retournant vers M. Barton, lui dit qu’elle aimerait à monter. Il la précéda et lui ouvrit la porte. La chambre donnait h l’ouest ; le soleil se couchait, et sa lumière rouge tombait en plein sur le lit où Milly était étendue, la main de la mort s’appesantissant visiblement sur elle. Le lit de plume avait été enlevé, et on l’avait couchée sur un matelas bas, la tête légèrement relevée par les oreillers. Son cou blanc et amaigri semblait con¬ tracté par de pénibles efforts ; ses traits étaient pâles et ses yeux fermés. Il n’y avait dans la chambre que la garde et la maîtresse de l’école libre, qui était venue offrir son aide dès que le mal s’était aggravé.

Amos et Mme Hackit étaient debout devant le lit. Milly ouvrit les yeux.

« Ma chérie, c’est Mme Hackit qui est venue vous voir. »

Milly sourit et la regarda de ce regard étrange et éteint dont la vie va s’envoler.

« Les enfants viennent-ils ? dit-elle avec peine.

— Oui, ils vont être ici. »

Elle referma les yeux.

On entendit bientôt le cabriolet ; et Amos, faisant signe à Mme Hackit de le suivre, quitta la chambre. En descendant l’escalier, elle suggéra l’idée de faire rester là la voiture pour les remmener, et Amos fit signe que oui.

Ils étaient là, dans le triste salon, les cinq aimables enfants, depuis Patty jusqu’à Chubby, tous ayant les yeux de leur mère, tous, excepté Patty, les yeux levés avec une crainte vague vers leur père, lorsqu’il entra. Patty, elle, comprenait la grande affliction qui les frappait, et elle essaya de retenir ses sanglots en entendant les pas de son père.

« Mes enfants, dit Amos en prenant Chubby dans ses bras, Dieu va nous prendre votre chère maman. Elle désire vous voir pour vous dire adieu. Vous tâcherez d’être très sages et de ne pas pleurer. »

Il n’en put dire davantage, mais se tourna pour voir si Nanny était là avec Walter, puis il les conduisit en haut, en tenant Dickey de l’autre main. Mme Hackit suivit avec Sophy et Patty, puis vint Nanny avec Walter et Fred.

Milly avait, sans doute, entendu les petits pas sur l’escalier, car, lorsque Amos entra, elle avait les yeux grands ouverts, regardant avec impatience du côté de la porte. Ils se tinrent tous debout à côté du lit, Amos le plus près d’elle, portant Chubby et Dickey. Mais elle fit signe à Patty de s’approcher la première, et, pressant les mains de la jeune enfant, elle lui dit :

« Patty, je m’éloigne de vous. Aime ton père. Console-le et prends soin de tes petits frères et sœurs. Dieu t’aidera. »

Patty resta parfaitement calmé et répondit : « Oui, maman. »

La mère avança ses lèvres pales pour que la chère enfant se penchât vers elle et l’embrassât ; alors la grande angoisse de Patty l’emporta, et elle éclata en sanglots. Amos l’attira et pressa doucement sa tête contre lui, tandis que Milly s’adressait à Fred et à Sophy, et leur disait plus faiblement : « Patty essayera d’être votre maman quand je serai partie, mes chéris. Vous serez sages et vous ne la fâcherez pas. »

Ils se penchèrent vers elle ; elle caressa leurs têtes blondes et baisa leurs joues couvertes de larmes. Ils pleuraient parce que maman était malade et que papa paraissait si malheureux ; mais ils pensaient que, peut-être la semaine prochaine, tout se retrouverait comme auparavant.

Les cadets furent élevés sur le lit pour embrasser leur mère. Le petit Walter dit : « Maman, maman », étendit ses bras potelés et sourit, et Chubby parut grandement étonné ; mais Dickey, qui l’avait regardée gravement, la lèvre tombante, depuis qu’il était entré dans la chambre, sembla soudain traversé de l’idée que maman s’en allait quelque part ; son petit cœur se gonfla, et il éclata en pleurs.

Alors Mme Hackit et Nanny les emmenèrent. Patty demanda d’abord à rester à la maison et à ne pas retourner chez Mme Bond ; mais, quand Nanny lui rappela qu’elle ferait mieux d’y aller pour prendre soin des plus jeunes enfants, elle se soumit, et on les réintégra tous dans le cabriolet.

Après le départ des enfants, Milly tint quelque temps les yeux fermés. Amos était tombé à genoux et lui tenait la main en surveillant son visage. Bientôt elle ouvrit les yeux, et, l’attirant près d’elle, murmura lentement, lentement : « Mon cher, cher mari…, vous avez été… très bon pour moi. Vous m’avez… rendue… très heureuse. »

Elle ne dit rien de plus pendant plusieurs heures. La respiration devint de plus en plus difficile, jusqu’à ce que le soir eût fait place à la nuit. À minuit et demi environ elle sembla vouloir essayer de parler, et l’on se pencha vers elle pour entendre.

« Musique…, musique…, ne l’avez-vous pas entendue ? »

Amos, agenouillé près du lit, tenait toujours sa main dans la sienne. Il ne croyait pas à son infortune. C’était un mauvais rêve ! Il ne savait point quand elle était partie. Mais M. Brand, que Mme Hackit avait envoyé chercher avant minuit, pensant que M. Barton pourrait avoir besoin de son secours, s’approcha de lui et dit :

« Elle ne souffre plus, maintenant. Venez, mon cher monsieur, venez avec moi.

— Elle n’est pas morte ? » s’écria le pauvre homme désespéré, essayant de repousser M. Brand, qui l’avait pris par le bras. Mais son corps affaibli n’était pas en état de résister, et il fut entraîné hors de la chambre.


CHAPITRE IX


On la mit dans la fosse, la douce jeune mère, son bébé dans les bras, et la neige de Noël était épaisse sur les tombes. Ce fut M. Cleves qui officia. À la première nouvelle du malheur de M. Barton, il était venu à cheval de Tripplegate demander s’il pouvait être de quelque utilité, et son silencieux serrement de main avait pénétré le cœur d’Amos, comme la secousse douloureuse du retour de la chaleur vitale pénètre le cœur du malheureux qu’une commotion a rendu inerte.

La neige était épaisse sur les tombes et le jour froid et sombre ; il y eut bien des yeux tristes pour regarder la noire procession passer de la cure à l’église et de l’église à la fosse ouverte. Il y avait au cimetière des hommes et des femmes qui avaient lancé de grossières plaisanteries sur leur pasteur et l’avaient accusé légèrement de péché ; mais lorsqu’ils le virent pâle et hagard suivre le cercueil, il fut pour eux consacré à nouveau par cette grande affliction, et ils le regardèrent avec une pitié respectueuse.

Tous les enfants étaient là, car Amos l’avait voulu ainsi, pensant que quelque souvenir de ce moment solennel pourrait leur rester, même au petit Walter, et confirmer ce qu’il pourrait entendre dire plus tard de sa chère maman. Il conduisait lui-même Patty et Dickey, puis venaient Sophy et Fred ; M. Brand avait demandé à porter Chubby, et Nanny suivait avec Walter. Ils firent cercle autour de la fosse, tandis qu’on descendait le cercueil. Seule des cinq enfants, Patty comprenait que maman y était renfermée et qu’une vie nouvelle et plus triste commençait pour son père et pour elle-même. Elle était pâle et tremblante, mais elle serra les mains plus fortement à mesure que le cercueil descendait, et ne laissa échapper aucun sanglot. Fred et Sophy, de deux ou trois ans plus jeunes, quoiqu’ils eussent vu leur mère dans le cercueil, pensaient assister à quelque spectacle étrange. Ils n’avaient pas encore appris à déchiffrer cette terrible énigme de la destinée humaine : la maladie et la mort. Dickey s’était révolté contre ses vêtements noirs ; on lui dit que ce serait désobéir à sa maman que de ne pas les mettre, et il se soumit aussitôt ; et maintenant, quoi¬ qu’il eût entendu Nanny dire que sa mère était dans le ciel, il avait l’idée vague qu’elle reviendrait le lendemain lui dire qu’il avait été sage et qu’elle lui laisserait vider sa boite à ouvrage. Il restait à coté de son père avec ses belles joues roses et ses yeux bleus grands ouverts, regardant tantôt M. Cleves et tantôt le cercueil et pensant déjà qu’il pourrait jouer avec Chubby à ce jeu-là, quand ils seraient à la maison.

L’enterrement terminé, Amos rentra avec ses enfants dans sa maison, cette maison où, une heure auparavant, se trouvait le corps chéri de Milly, où les volets étaient à moitié fermés et que la tristesse semblait avoir séparée du reste du monde. Maintenant, Milly était partie ; la lumière du jour, réfléchie par la neige, remplissait toutes les chambres ; la cure semblait de nouveau faire partie du monde comme chaque jour, et Amos, pour la première fois, sentit qu’il était seul, que jour après jour, mois après mois, année après année, il faudrait vivre sans l’amour de Milly. Le printemps viendrait, et elle ne serait pas là ; l’été, elle n’y serait pas ; et il ne l’aurait plus à ses côtés, près du feu, dans les longues soirées d’hiver. Toutes les saisons lui paraissaient décolorées ; et combien seraient désespérantes les journées de soleil qui devaient venir ! Elle était loin de lui ; et il ne pourrait plus lui montrer son amour, il ne pourrait plus réparer ses oublis passés en remplissant les jours à venir par sa tendresse.

Oh ! qu’elle est angoissante, cette pensée que nous ne pourrons jamais dédommager nos morts du peu d’affection que nous leur avons témoigné, des réponses légères que nous avons faites à leurs demandes, du peu de respect que nous avons montré à cette âme humaine et sacrée qui vivait si près de nous et qui était la chose la plus divine que Dieu nous eût donné de connaître !

Amos Barton avait été un mari affectueux, et, tant que Milly était restée près de lui, il n’avait jamais été traversé par la pensée que peut-être son affection pour elle n’était pas assez vive et vigilante ; mais maintenant il revivait de toute leur vie passée ensemble, avec cette terrible clarté de la mémoire et de l’imagination que donne la souffrance, et il sentait comme si son amour même avait besoin qu’on lui pardonnât sa pauvreté et son égoïsme.

Aucune consolation extérieure ne put contrebalancer l’amertume de ce chagrin. Mais la consolation intérieure vint s’offrir. Des visages froids redevinrent bienveillants, et les paroissiens cherchèrent dans leur tête ce qu’ils pourraient faire de mieux pour aider leur pasteur. M. Oldinport lui écrivit pour lui exprimer sa sympathie et joignit à sa lettre un autre billet de vingt livres, en priant M. Barton de lui permettre de contribuer ainsi à soulager son esprit des inquiétudes pécuniaires, accablé qu’il était d’une douleur que tous ses paroissiens devaient partager. Il lui offrait en outre ses services pour placer ses deux filles aînées dans un pensionnat fondé expressément pour les filles de ministres. M. Cleves réussit à obtenir trente livres de ses confrères ecclésiastiques plus riches, et, y ajoutant lui-même dix livres, il envoya la somme à Amos avec les expressions les plus délicates de confraternité chrétienne et d’amitié virile. Miss Jackson oublia ses anciens griefs et vint passer quelques mois avec les enfants de Milly, apportant autant d’aide matérielle qu’elle pouvait en tirer de son petit revenu. Tels furent les secours réels qui soulagèrent Amos du poids des embarras d’argent ; et les attentions amicales, les regards affectueux qu’il rencontrait partout dans sa paroisse, lui faisaient sentir que le froid glacial qui avait accueilli ses devoirs pastoraux pendant le séjour de la comtesse à la cure était complètement dissipé, et que les cœurs de ses paroissiens lui étaient rendus.

Personne ne murmurait le nom de la comtesse, maintenant ; car le souvenir de Milly sanctifiait son mari, comme jadis était sanctifiée la place où un ange de Dieu s’était arrêté.

Quand le printemps vint, Mme Hackit demanda à garder Dickey à demeure chez elle, et ce séjour fit faire de grands progrès au développement de l’enfant. Chaque matin on lui permettait, la poitrine chaudement enveloppée par les propres mains de Mme Hackit, mais les jambes nues et rouges, de courir partout en liberté, de persécuter le dindon en se moquant de son gloussement, et de demander au groom pourquoi les chevaux ont quatre jambes ou d’autres questions aussi transcendantes. Puis M. Hackit prenait Dickey sur son cheval quand il chevauchait autour de la ferme, et Mme Hackit avait toujours un gros biscuit prêt à satisfaire la faim du petit garçon. En sorte que Dickey avait considérablement modifié sa manière de voir à l’endroit des baisers de Mme Hackit.

Les miss Farquhar se firent des amis de Fred et de Sophy, auxquels elles entreprirent de donner deux fois par semaine des leçons d’écriture et de géographie ; et Mme Farquhar inventait pour les petits toutes sortes d’amusements. Le plaisir de Patty était de rester à la maison ou de se promener avec papa ; et lorsqu’il s’asseyait près du feu le soir, quand les autres enfants étaient couchés, elle apportait un tabouret, et, le posant aux pieds de son père, elle s’y plaçait et appuyait sa tête contre ses genoux. Alors il posait la main sur cette tête blonde, et il sentait que l’amour de Milly n’était pas tout k fait absent de sa vie.

Le temps se passa ainsi jusqu’au retour du mois de mai ; l’église fut entièrement terminée et revêtue de sa nouvelle splendeur ; M. Barton se remit à ses devoirs de paroisse avec une nouvelle énergie. Mais un matin, c’était un matin très brillant, et les mauvaises nouvelles aiment quelquefois à voler par le beau temps, il arriva pour M. Barton une lettre dont l’adresse était de l’écriture du vicaire titulaire de Shepperton. Amos l’ouvrit avec inquiétude et une sorte de pressentiment. La lettre annonçait que M. Carpe s’était décidé à venir résider lui-même à Shepperton, et qu’en conséquence les devoirs de M. Barton, comme pasteur de cette paroisse, allaient prendre fin.

Oh ! quelle douloureuse perspective ! au moment même où Shepperton était devenu l’endroit où il désirait le plus rester, où il avait des amis qui connaissaient ses chagrins, où il vivait près de la tombe de Milly, étant de ces hommes qui s’attachent à tout ce qui peut matériellement relier leur esprit au passé. Son imagination n’était pas vive et avait besoin d’être aidée par les sensations présentes.

Il éprouva un sentiment d’amertume à la pensée que le désir de M. Carpe de résider à Shepperton n’était qu’un prétexte pour l’éloigner, afin de pouvoir plus tard donner la cure à son beau-frère, que l’on savait en quête d’une nouvelle position.

Enfin, il fallait se soumettre et, sans perdre de temps, s’occuper de chercher une autre cure. Après quelques mois, Amos dut renoncer à l’espoir de trouver près de Shepperton une paroisse, et il se décida à en accepter une dans un comté éloigné. Cette paroisse était dans une grande ville manufacturière, où ses promenades devaient se restreindre à des rues bruyantes et à de sombres allées, et où ses enfants n’auraient plus de jardin pour s’ébattre, ni de fermes à visiter.

C’était un nouveau coup qui frappait l’homme déjà meurtri.


CHAPITRE X


Enfin arriva la terrible semaine où Amos et ses enfants durent quitter Shepperton. Son départ causa un regret général, non que personne parmi ses paroissiens trouvât ses dons spirituels remarquables ou éprouvât une grande édification à l’entendre. Mais ses malheurs lui avaient gagné leurs meilleures sympathies, et c’est toujours une source d’amour. Ses douleurs firent ce que ses sermons n’avaient pu faire : elles lui ouvrirent auprès de ses paroissiens la source de la sympathie, et il y eut dès lors un lien réel entre lui et son troupeau.

« Mon cœur souffre, dit Mme Hackit à son mari, pour ces pauvres enfants, privés de mère, qui vont au milieu d’étrangers et dans une vilaine ville, où l’on ne peut se procurer de bonne nourriture et où il faut payer très cher pour en avoir de mauvaise. »

Mme Hackit avait l’opinion vague que la vie de ville était une combinaison de cours renfermées, de porc ladre et de linge sale.

Une même sympathie envers leur pasteur se manifestait parmi les paroissiens les plus pauvres. Le vieux Tozer, dont les articulations étaient raides et qui était encore en état de subvenir faiblement à ses besoins par quelques petits travaux de jardinage, arrêta Mme Cramp, la femme de peine, comme elle retournait chez elle en revenant de la cure, où elle était allée aider Nanny à faire les paquets la veille du départ, et s’informa très particulièrement du sort futur de M. Barton.

« Ah ! le pauvre homme, lui répondit-elle, je suis fâchée pour lui. Il n’avait pas beaucoup de bien-être ici, mais il sera encore plus mal là-bas. La moitié d’un pain vaut mieux que point du tout. »

Les adieux avaient tous été faits avant ce dernier soir : et, après que tous les arrangements furent terminés, Amos sentit l’oppression de cet instant pendant lequel on n’a rien à penser qu’au triste avenir, à la séparation qui vous éloigne de ce qu’on aime et de ce qui vous est familier, et à cette entrée glaciale dans ce qui est nouveau et étranger. Dans tout départ se trouve l’image de la mort.

Peu après dix heures, quand il eut renvoyé Nanny se coucher, afin qu’elle eût un peu de repos avant la fatigue du lendemain, il se glissa doucement hors de la maison pour faire une dernière visite à la tombe de Milly. La nuit était sans lune, mais le ciel étincelait d’étoiles, et leur clarté suffisait à montrer que l’herbe avait poussé sur la fosse et qu’il y avait une pierre sépulcrale où des lettres brillantes sur un fond noir disaient que là reposait Amélie, la femme bien-aimée d’Amos Barton, morte dans sa trente-cinquième année, laissant un mari et six enfants pour pleurer sa perte. Les derniers mots de l’inscription étaient : « Que ta volonté soit faite ! »

Amos s’avançait maintenant vers le tertre chéri qu’il allait quitter, peut-être pour toujours. Il resta quelques minutes à lire et relire les mots de la pierre sépulcrale, comme pour s’assurer que tout ce passé heureux et malheureux était une réalité. Car l’amour s’effraye des moments d’insensibilité et d’indifférence qui s’introduisent peu à peu dans le domaine de l’affliction, et il s’efforce de rappeler la vivacité de la première angoisse.

Par degrés, comme ses yeux s’arrêtaient sur les mots « Amélie, la femme bien-aimée », des flots d’amertume gonflèrent son cœur ; il se jeta sur la tombe, qu’il entoura de ses bras, en baisant le froid gazon.

« Milly, Milly, m’entends-tu ? Je ne t’ai point assez aimée, je n’ai pas été assez tendre pour toi, mais il est trop tard maintenant. »

Les sanglots vinrent arrêter ses paroles, et de chaudes larmes inondèrent son visage.


CONCLUSION


Une seule fois encore, Amos Barton visita la tombe de Milly. Ce fut dans la calme et douce lumière d’un après-midi d’automne, et il n’était pas seul. Il avait à son bras une personne jeune encore, dont le visage doux et grave rappelait celui de Mme Barton, mais avec moins d’élégance et d’éclat. Elle avait près de trente ans, et il y avait autour de sa bouche et de ses yeux quelques lignes prématurées, signe d’inquiétudes venues avant le temps.

Amos lui-même était très changé. Ses cheveux clairsemés étaient presque blancs et sa démarche n’était plus ferme et droite. Mais son regard calme, heureux même, et son linge blanc indiquaient les soins attentifs d’une femme. Milly, en mourant, n’avait pas emporté de la terre tout son amour. Elle en avait laissé une portion dans le cœur de Patty.

Tous les autres enfants ont grandi et pris différentes directions. Dickey, vous serez bien aise de l’apprendre, a montré de remarquables aptitudes comme mécanicien. Ses joues sont encore fraîches, malgré ses études mathématiques, et ses yeux sont encore grands et bleus ; mais, à d’autres égards, Mme Hackit, si elle le voyait, ne reconnaîtrait plus en lui le garçon dont elle aurait pu garder le souvenir ; surtout maintenant que les yeux de cette dame doivent être devenus bien troubles, sous le poids de vingt années de plus. Dickey a près de six pieds et la poitrine large en proportion ; il porte des lunettes et passe souvent sa longue main blanche dans une touffe d’épais cheveux bruns. Je suis persuadé aussi que vous ne mettez point en doute que M. Richard Barton ne soit un honnête garçon rempli de talent, et vous serez bien aise quelque jour de lui serrer la main, aussi bien pour lui-même qu’en souvenir de sa mère.

Patty seule reste auprès de son père : elle est le soleil du soir de sa vie.

LE ROMAN
DE
MONSIEUR GILFIL



CHAPITRE PREMIER


Lorsque le vieux monsieur Gilfil mourut, il y a trente ans, ce fut une affliction générale à Shepperton ; et, si son neveu et principal légataire n’eût pas donné l’ordre de placer des tentures noires autour de la chaire et du pupitre du lecteur, ses paroissiens auraient certainement souscrit dans ce but de leurs propres deniers la somme nécessaire, plutôt que de ne pas lui rendre ce tribut de respect. Toutes les femmes de fermiers portèrent leurs toilettes de bombasin noir ; et Mme Jennings, du Wharf, s’étant présentée au temple, le premier dimanche après la mort de M. Gilfil, avec une robe verte et des rubans couleur saumon, suscita les remarques les plus sévères. Certainement on ne pouvait attendre de Mme Jennings, qui était une nouvelle venue, élevée à la ville, qu’elle eût des idées nettes sur ce qui était convenable ; mais, comme le fit observer à voix basse Mme Higgins à Mme Parrot, en sortant de l’église, son mari, qui était né dans la paroisse, aurait dû la mieux renseigner. Négliger de porter du noir dans toutes les occasions qui le demandaient, ou le quitter trop vite, indiquait, selon l’opinion de Mme Higgins, une grande légèreté de caractère et une blâmable indifférence pour les convenances sociales. « Il y a des gens qui ne peuvent se résoudre à quitter les couleurs, ajouta-t-elle ; mais cela n’a jamais été la manière d’agir de « ma » famille. En vérité, madame Parrot, depuis que j’ai épousé M. Higgins jusqu’à sa mort, il y aura neuf ans vienne la Chandeleur, je n’ai jamais été deux ans de suite hors du noir.

— Ah ! dit Mme Parrot, qui reconnaissait son infériorité à cet égard, il y a bien peu de familles dans lesquelles il y ait eu autant de morts que dans la vôtre, madame Higgins. »

Mme Higgins, veuve assez âgée et jouissant de son douaire, répondit complaisamment que l’observation de Mme Parrot n’avait rien que de juste, et que Mme Jennings appartenait probablement à une famille où il n’y avait point de funérailles dont on pût parler.

Oui, tout le monde voulut porter le deuil. La malpropre dame Fripp elle-même, qui assistait très rarement au service religieux, vint prier Mme Hackit de lui donner un morceau de vieux crêpe, et on la vit avec ce symbole de tristesse attaché à son chapeau, en forme de panier à charbon, respectueusement inclinée en face de la chaire. De la part de dame Fripp, cette manifestation de respect pour la mémoire de M. Gilfil n’avait pas la moindre signification théologique. Elle avait pour cause un événement arrivé quelques années auparavant et qui, je suis fâché de le dire, avait laissé cette vieille femme malpropre plus indifférente que jamais aux moyens d’obtenir la grâce. De son état, dame Fripp posait des sangsues et avait la réputation d’avoir une si remarquable influence sur ces capricieuses bêtes pour les amener h mordre, malgré les circonstances les plus défavorables, que, quoiqu’on refusât généralement ses sangsues à elle, on rappelait constamment pour poser les individus plus vivaces fournis par la pharmacie de M. Pilgrim, lorsqu’un des patients solvables de cet habile homme était attaqué d’une inflammation. Aussi dame Fripp, en dehors d’une « propriété » qu’on supposait devoir lui rapporter au moins une demi-couronne par semaine, exerçait encore une profession dont le produit-était vaguement estimé par ses voisins devoir s’élever à des « livres et des livres ». En outre, elle s’adonnait h un petit commerce de sucre d’orge pour les gamins épicuriens, auxquels on faisait payer cette douceur le double de son prix réel. Toutefois, malgré toutes ces sources notoires de revenu, cette vieille femme criait constamment misère et demandait les restes chez Mme Hackit, qui, tout en disant que cette Fripp en valait deux pour la fausseté et n’était rien de mieux qu’une avare et une païenne, avait un certain faible pour elle, à titre d’ancienne voisine. « Voici cette vieille endurcie qui vient encore demander les feuilles de thé, aurait dit Mme Hackit, et je suis assez sotte pour les lui donner, quoique Sally en ait besoin pour balayer le tapis. »

Telle était cette dame Fripp que M. Gilfil, revenant lentement à cheval par un chaud dimanche d’été de son service à Knebley, trouva assise dans un fossé desséché près de sa chaumière, ayant à côté d’elle un gros porc, qui, avec la confiance résultant d’une amitié parfaite, était couché, la tête sur les genoux de sa maîtresse, ne faisant d’autre effort pour se rendre agréable qu’un grognement de temps à autre.

« Vraiment, madame Fripp, dit le Révérend, je ne savais pas que vous eussiez un si beau porc. Vous aurez de fameuses tranches de lard à Noël.

— Dieu m’en préserve ! Mon fils me l’a donné il y a deux ans, et depuis il m’a toujours tenu compagnie. Je n’aurais jamais le cœur de m’en séparer, dussé-je ne plus connaître le goût du lard.

— Mais comment pouvez-vous continuer à nourrir un cochon pour n*en rien retirer ?

— Oh ! il trouve toujours h fouiller parmi les racines, et je ne crains pas de me priver pour lui. Nous mangeons et buvons ensemble ; il me suit et grogne quand je lui parle, tout comme s’il était une personne. »

M. Gilfil rit, et je suis obligé de reconnaître qu’il dit adieu à dame Fripp, sans lui demander pourquoi elle n’avait pas été à l’église, ni sans faire le moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant il lui envoya son domestique, David, avec un gros morceau de porc et l’ordre de lui dire que le pasteur voulait être sûr qu’elle connaîtrait encore le goût du lard. Aussi, lorsque M. Gilfil mourut, dame Fripp montra sa reconnaissance ainsi que je viens de le dire.

Vous avez pu conclure de cela que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa place, et à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte, c’est qu’il s’appliquait à remplir ces fonctions avec célérité et laconisme. Il avait une grosse pile de sermons très courts, assez jaunis et usés sur les bords ; il en tirait deux, chaque dimanche, avec la plus parfaite impartialité de choix, les prenant tels qu’ils venaient, sans égard pour les sujets traités. Après avoir prêché un de ses sermons à Shepperton le matin, il montait à cheval et se rendait en hâte, avec l’autre dans sa poche, à Knebley, où il faisait le service dans une curieuse petite église, dont le pavé en damier avait une fois résonné sous les chaussures de fer de moines guerriers, où l’on voyait des trophées d’armes suspendus à la voûte et des guerriers de marbre avec leurs épouses sans nez, occupant une grande partie de la nef, ainsi que les douze apôtres peints à fresque sur les murailles, la tête penchée de côté, et tenant des rubans didactiques. Là, par une distraction à laquelle il était sujet, M. Gilfil oubliait quelquefois d’ôter ses éperons avant de mettre son surplis, et ne s’apercevait de cet oubli qu’en sentant quelque chose qui s’accrochait mystérieusement à la batiste, tandis qu’il montait les degrés de la chaire. Mais les fermiers auraient pensé à critiquer la lune avant de blâmer leur pasteur. Il entrait, pour eux, dans la catégorie des choses naturelles, tout comme les marchés, les orties et les billets de banque sales ; et ses droits à leur respect comme vicaire n’avaient jamais été amoindris par des appels forcés à leurs bourses. Quelques-uns d’entre eux, qui ne se donnaient pas le luxe d’un char couvert, avaient dîné une heure plus tôt qu’à l’ordinaire, c’est-à-dire à midi, afin d’avoir le temps d’accomplir leur longue marche à travers les sentiers boueux et de se trouver ponctuellement à leurs places à deux heures, alors que M. Oldinport et lady Felicia, pour qui l’église de Knebley était une sorte de chapelle de famille, recevaient les saluts et révérences de leurs tenanciers, en se rendant à leur banc sculpté et surmonté d’un dais, et répandaient autour d’eux un parfum de roses, peu apprécié par les nerfs olfactifs de la congrégation.

Les femmes et les enfants des fermiers prenaient place sur les sombres bancs de chêne ; mais les maris choisissaient ordinairement une position plus digne, en occupant une stalle sous l’un des douze apôtres, où, lorsque les prières et les réponses alternatives avaient fait place à la monotonie du sermon, on pouvait voir et entendre les « paterfamilias » céder à, une douce somnolence, dont ils se réveillaient régulièrement au moment de l’exhortation finale. Puis ils reprenaient leur route à travers les sentiers boueux, peut-être aussi bien disposés par ce tribut hebdomadaire d’adoration à ce qu’ils connaissaient sur le bon et le juste, que beaucoup de congrégations plus attentives et plus avancées de notre époque.

M. Gilfil avait aussi, pendant les dernières années de sa vie, pris l’habitude de revenir chez lui aussitôt après le service, car il avait renoncé à dîner à Knebley Abbey le dimanche, ayant eu, je suis fâché de le dire, une querelle très vive avec M. Oldinport, le cousin et prédécesseur de M. Oldinport qui florissait au temps du Rév. Amos Barton. Cette querelle était fâcheuse, car tous les deux avaient passé ensemble de bonnes journées de chasse, lorsque, plus jeunes, ils étaient liés d’amitié ; plusieurs des membres de la chasse enviaient alors à M. Oldinport les excellents rapports qui existaient entre lui et son vicaire ; car, ainsi que le remarquait sir Jasper Sitwell, « après votre femme, personne ne peut être un pire fléau pour vous qu’un pasteur demeurant toujours sous votre nez dans votre propre domaine ».

Je crois que le petit différend qui amena la rupture était d’une nature très légère ; mais M. Gilfil avait l’esprit satirique et l’exerçait avec une saveur originale qui manquait complètement à ses sermons ; et, comme l’apparence de vertu consciencieuse dans laquelle s’enveloppait M. Oldinport présentait des lacunes considérables et visibles, les répliques acérées du vicaire lui firent probablement quelques incisions difficiles h cicatriser ; c’est ainsi, du moins, que la chose était racontée par M. Hackit, qui en savait à ce sujet autant qu’un tiers en pouvait savoir. La semaine qui suivit la querelle, M. Hackit, présidant le dîner annuel de Y Association pour la poursuite des voleurs tenue aux armes d’Oldinport, réjouit les convives en leur racontant que « le pasteur avait léché le chevalier avec le côté raboteux de sa langue ». La découverte de celui ou de ceux qui avaient volé la génisse de Mme Parrot n’aurait pu être une nouvelle plus agréable pour les tenanciers de Shepperton, par lesquels M. Oldinport était assez mal vu comme propriétaire ; car il avait maintenu le taux élevé de ses fermages malgré la baisse des prix et l’exemple que citaient les gazettes de province, en racontant que l’honorable Augustus Purwell ainsi que le vicomte Blethers avaient fait une réduction de 10 p. 100 le jour du payement de leurs fermiers. Le fait est que M. Oldinport n’avait pas la moindre intention de se présenter pour le Parlement, tandis qu’il avait le plus ferme désir d’augmenter la valeur de sa propriété libre d’hypothèque. En conséquence, les fermiers trouvaient d’aussi bon goût que le citron dans leur grog les sarcasmes que le vicaire avait lancés contre le chevalier, dont les charités ne valaient guère mieux que celles de l’homme qui, ayant volé une oie, en donnait les abatis en aumônes. Car Shepperton, comparé à Knebley, possédait, vous le voyez, une certaine dose de sel attique ; on y trouvait des routes à barrières et une opinion publique, tandis que dans le béotien knebley les esprits et les chars se traînaient également dans les ornières les plus profondes, et le propriétaire n’y était envisagé que comme un mal nécessaire et inévitable, semblable au mauvais temps, aux charançons et à la coulée du turnep.

De sorte qu’à Shepperton cette rupture avec M. Oldinport ne fit qu’augmenter la bonne entente qui avait toujours existé entre le vicaire et ses paroissiens, depuis la génération dont il avait baptisé les enfants un quart de siècle auparavant, jusqu’à cette génération, pleine de promesses, représentée par le petit Tommy Bond, qui avait récemment quitté les sarraux et les caleçons pour la sévère simplicité d’un justaucorps en futaine, relevé par de nombreux boutons de cuivre. Tommy était un impudent petit garçon, rebelle à tout principe de respect, et très adonné aux toupies et aux gobilles, ressources récréatives dont il remplissait immodérément les poches de ses pantalons. Un jour qu’il jouait avec sa toupie dans une allée du jardin, il vit le vicaire s’avancer directement vers lui, au moment intéressant où elle commençait à ronfler d’une manière sonore ; il cria de toute la force de ses poumons : « Arrêtez ! ne renversez pas ma toupie ! » Depuis ce jour, le petit garçon devint le favori de M. Gilfil, qui s’amusait à provoquer son étonnement par des questions qui donnaient à Tommy l’opinion la plus médiocre de l’intelligence du Révérend.

« Eh bien, petit Pantalon, est-ce qu’on a trait les oies aujourd’hui ?

— Trait les oies ? mais on ne trait pas les oies : quelle bêtise !

— Vraiment ! comment vivent les oisons alors ? »

La nourriture des oisons dépassant les connaissances de Tommy en histoire naturelle, il feignit de prendre cette question comme une exclamation et non comme une interrogation, et s’absorba dans l’enroulement de sa toupie.

« Je vois que vous ne savez pas comment vivent les oisons ! Mais avez-vous remarqué qu’il pleuvait des dragées hier ? (Ici Tommy devint attentif.) Eh bien, il en est tombé dans ma poche pendant ma promenade h cheval. Regardez dans ma poche s’il y en a encore. »

Tommy, sans chercher à comprendre cette sorte de grêle, ne perdit point de temps pour s’assurer de la présence des grêlons, car il avait une foi bien arrêtée sur les avantages qu’il y avait à plonger la main dans la poche du pasteur. M. Gilfil l’appelait sa poche miraculeuse et prenait grand plaisir à dire aux « petites barbes » et aux « petites paires de souliers » — c’est ainsi qu’il appelait tous les petits garçons et les petites filles — que, toutes les fois qu’il y mettait des sous, ils se changeaient en dragées, en pains d’épice ou en d’autres jolies choses. Aussi la petite Bessie Parrot, « une petite paire de souliers » aux cheveux de lin et au cou gras et blanc, ne manquait jamais de le saluer avec la question : « Qué qui a dans vote posse ? »

Vous pouvez supposer que la présence du pasteur ne diminuait en rien la gaieté des dîners de baptême. Les fermiers aimaient tout particulièrement sa société, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et assaisonner les détails des affaires paroissiales de force plaisanteries, mais, comme M. Bond le disait souvent, personne n’en savait plus que lui quant à l’élève des vaches et des chevaux. Il possédait à environ cinq milles de distance des pâturages, qu’un intendant, ostensiblement son fermier, administrait sous sa direction. Aller à cheval jusque-là et surveiller la vente et l’achat du bétail était la principale distraction du vieux monsieur, maintenant que les jours de chasse étaient passés pour lui. À l’entendre discuter les mérites respectifs de la race du Devonshire et des cornes courtes, ou la dernière décision des magistrats au sujet d’un pauvre, un observateur superficiel aurait vu peu de différence, abstraction faite de sa finesse, entre le vicaire et ses paroissiens : car il avait l’habitude de rappro¬ cher son accent et sa manière de parler des leurs, sans doute parce qu’il pensait que ce serait manquer le but du langage que de dire shear-hogs et ewes à des hommes qui disaient habituellement sharrags et yowes.

Malgré cela, les fermiers eux-mêmes étaient parfaitement convaincus de la différence qui existait entre eux et leur pasteur, et n’avaient pas moins foi en lui comme gentleman et ministre, malgré sa parole aisée et ses manières familières. Mme Parrot arrangeait son tablier et redressait son bonnet avec le plus grand soin, quand elle voyait venir le vicaire ; elle lui faisait sa plus profonde révérence, et à chaque Noël elle avait un beau dindon à lui envoyer avec ses « devoirs ». Dans leurs conversations les plus banales avec M. Gilfil, vous auriez remarqué que les hommes, tout comme les femmes, prenaient garde à ce qu’ils disaient et n’étaient jamais indifférents à son approbation.

Le même respect l’accompagnait dans ses fonctions ecclésiastiques. On supposait les avantages du baptême liés en quelque sorte à la personnalité de M. Gilfil ; car une distinction métaphysique entre un homme et ses fonctions était tout à fait étrangère à l’esprit d’un bon habitué d’église à Shepperton, distinction qui, seulement supposée, aurait senti la dissidence. Miss Selina Parrot renvoya son mariage d’un mois entier, lorsque M. Gilfil eut une attaque de rhumatisme, plutôt que d’être mariée d’une manière différente par le pasteur de Milby.

« Nous avons entendu un très bon discours ce matin » ; voici la remarque qu’on exprimait fréquemment après avoir assisté à l’un des vieux sermons pris dans le tas, écouté d’autant plus religieusement qu’on l’entendait pour la vingtième fois ; car, sur des esprits du niveau de ceux de Shepperton, c’est la répétition et non la nouveauté qui produit le plus d’effet ; et les paroles, tout comme les avis, prennent du temps pour se mettre à l’aise dans le cerveau.

Les sermons de M. Gilfil, comme vous pouvez vous l’imaginer, n’étaient point d’un genre très dogmatique et moins encore polémique. Ils ne remuaient peut-être pas très profondément les consciences : car vous vous rappelez que Mme Patten, qui les avait entendus pendant trente ans, trouva que M. Barton, en la traitant de pécheresse, commettait une hérésie très incivile. D’un autre côté, ces sermons n’exigeaient rien de trop excentrique des intelligences de Shepperton, se bornant en général à l’exposé de la thèse très simple que ceux qui se conduisent mal s’en trouveront mal, tandis que ceux qui se conduisent bien s’en trouveront bien ; la nature de la mauvaise conduite étant déterminée par des sermons spéciaux contre le mensonge, la médisance, la colère, l’égoïsme, etc. ; et la bienfaisance étant représentée par l’honnêteté, la véracité, la charité, le travail et d’autres vertus qui se trouvent seulement à la surface de la vie et n’exigent pas de profonds enseignements spirituels. Mme Patten comprenait que, si elle ne retournait pas convenablement ses fromages, elle devait s’attendre à une juste réprobation ; mais, je le crains, elle ne s’appliquait aucunement la partie du sermon traitant de la médisance. Mme Hackit se disait très édifiée par le sermon sur l’honnêteté, l’allusion aux faux poids et aux balances trompeuses lui donnant raison à l’égard d’une dispute récente qu’elle avait eue avec son épicier ; mais en revanche il n’en était malheureusement pas de même lorsque l’orateur parlait sur la colère.

Quant à soupçonner que M. Gilfil ne prêchât pas le pur Évangile, ou quant à quelque observation sur son enseignement, de telles pensées ne vinrent jamais à l’esprit des habitants de Shepperton, ces mêmes paroissiens qui, dix ou quinze ans plus tard, critiquaient si vivement les discours et la conduite de M. Barton ; mais, dans cet intervalle, ils avaient goûté le fruit dangereux de l’arbre de la science, qui ouvre souvent les yeux d’une manière regrettable. Au temps de M. Gilfil, critiquer le sermon était considéré comme critiquer la religion elle-même. Un dimanche, le neveu de M. Hackit, maître Tom Stokes, jeune étourdi de la ville, scandalisa fortement sa famille en déclarant qu’il pourrait écrire un sermon aussi bien que M. Gilfil ; sur quoi M. Hackit, pour confondre cette présomption, lui promit un souverain s’il pouvait justifier sa vanterie. Le sermon fut écrit, et, quoiqu’on n’admit point qu’il pût égaler ceux du pasteur, il ressemblait si étonnamment à un vrai sermon, ayant un texte, trois divisions et une péroraison commençant par ces mots : « Et maintenant, mes frères », que le souverain, refusé d’abord pour la forme, fut accordé ensuite et le sermon déclaré, lorsque maître Stokes eut tourné le dos, « une chose extraordinairement habile ».

Le Rév. M. Pickard, de la Chapelle indépendante, avait bien prêché contre le manque de foi de M. Gilfil et de ses paroissiens ; mais aucun de ceux qui fréquentaient l’Église établie ne s’approchait à portée de la voix de M. Pickard.

Ce n’était point aux seuls fermiers de Shepperton que la société de M. Gilfil était agréable ; il était l’hôte bienvenu des meilleures maisons de ce côté du pays. Le vieux sir Jasper Sitwell aurait été charmé de le voir chaque matin. Si vous l’aviez vu conduire lady Sitwell à la salle à manger, ou que vous l’eussiez entendu lui parler avec sa galanterie fine et gracieuse, vous en auriez conclu que la première partie de sa vie s’était écoulée dans une société plus élégante que celle de Shepperton, et que sa conversation facile et l’aisance de ses manières étaient pour lui ce que sont les traces du temps sur un beau bloc d’ancien marbre, qui vous permettent de voir encore, ici ou là, la finesse du grain et la délicatesse de la teinte primitive. Dans les dernières années, ces visites devinrent trop fatigantes pour le Révérend, et on le trouvait rarement le soir en dehors des limites de sa paroisse, mais le plus fréquemment, à la vérité, près du feu de son propre salon, fumant sa pipe et neutralisant de temps en temps la sécheresse de la fumée par une gorgée d’eau mélangée de gin.

Ici je comprends que j’ai couru le risque de déplaire à mes élégantes lectrices et de détruire la curiosité qu’elles pourraient avoir de connaître en détail le roman de M. Gilfil. Du gin et de l’eau ! fi ! vous pourriez aussi bien nous demander de nous intéresser aux amours d’un fabricant de chandelles, qui môle l’image de sa bien-aimée avec des mèches plongées dans le suif.

Mais, en premier lieu, chères dames, permettez-moi de vous dire que le gin et l’eau, de même que l’obésité, la calvitie ou la goutte, n’excluent point la possibilité d’un roman antérieur, pas plus que les faux cheveux habilement exécutés que vous porterez un jour n’excluront la réalité de vos belles tresses actuelles. Hélas ! hélas ! nous autres mortels, nous ne sommes souvent plus que des cendres qui ne laissent apercevoir aucune trace de la sève, des fraîches feuilles et des fleurs que l’on admirait autrefois ; nous savons seulement que naguère tout cela existait. Pour moi, du moins, je ne vois presque jamais un vieillard courbé ou une vieille femme chancelante, que je ne reconnaisse avec les yeux de l’esprit ce passé dont ils sont les restes mutilés ; et le roman à peine ébauché de la jeunesse me parait peu intéressant, comparé à ce drame d’espoir et d’amour qui, depuis longtemps déjà, a trouvé sa catastrophe et laissé la pauvre âme semblable à une scène obscure, dont toutes les brillantes décorations sont maintenant éclipsées.

En second lieu, je puis vous assurer que les libations de gin et d’eau de M. Gilfil étaient des plus modérées. Son nez n’était point rubicond ; au contraire, ses cheveux blancs encadraient un visage pâle et vénérable. Il prenait de préférence cette boisson parce qu’elle coûtait peu. Ici je me trouve amené à vous parler d’une autre faiblesse du vicaire, faiblesse que j’aurais pu supprimer, si je tenais à peindre un portrait flatté, plutôt que fidèle. C’est un fait certain que M. Gilfil, à mesure que les années avançaient, comme l’observait M. Hackit, avait de plus en plus « la main serrée », quoique ce penchant croissant se montrât plus dans la parcimonie de ses besoins que dans ses refus de secours aux indigents. Il économisait pour un neveu, fils unique d’une sœur qui avait été, ainsi qu’une autre personne, l’objet le plus cher de son existence. « Le garçon, pensait-il, aura une jolie petite fortune pour commencer la vie et amènera quelque jour sa jolie jeune femme pour voir la place où reposera son vieil oncle. Il n’en sera peut-être que plus avantageux pour son foyer que le mien soit resté solitaire. »

M. Gilfil était donc célibataire ?

Telle serait peut-être la conclusion à laquelle vous seriez arrivé si vous étiez entré dans son salon, où les tables nues, les vieilles chaises de crin et le tapis usé et continuellement saupoudré de tabac semblaient raconter l’histoire d’une existence solitaire ; histoire que ne démentaient aucun portrait, aucun ouvrage de broderie, aucune de ces jolies bagatelles qui rappellent les doigts effilés et les petites préoccupations féminines. C’est là que M. Gilfil passait ses soirées, rarement avec d’autre société que celle de Ponto, son vieux chien d’arrêt brun, qui, étendu tout de son long sur le tapis, le museau entre les pattes, fronçait le front et soulevait de temps en temps les paupières, pour échanger avec son maître un regard d’intelligence. Mais à la cure de Shepperton il y avait une chambre qui racontait une histoire bien différente ; une chambre où n’entrait jamais personne, excepté M. Gilfil et la vieille Martha, la femme de charge, qui avec son mari, à la fois groom et jardinier, composaient toute la maison du vicaire. Les stores de cette chambre étaient tou¬ jours baissés, excepté une fois tous les trois mois, lorsque Martha y entrait pour l’aérer et la nettoyer. Elle demandait à M. Gilfil la clef, qu’il tenait renfermée dans son bureau, et elle la lui rendait dès qu’elle avait fini sa tâche.

Lorsque Martha ouvrait les volets et les rideaux, dans l’encadrement gothique de la fenêtre cintrée, la lumière du jour éclairait un agréable tableau. Sur la table de toilette était un élégant miroir dont le cadre sculpté et doré supportait de chaque côté des appliques dans lesquelles se trouvaient encore des bougies, et sur une des branches pendait un petit fichu de dentelle noire. Une pelote de satin fané avec des épingles rouillées, un flacon de senteur et un grand éventail restaient sur la table, et à côté du miroir, sur un nécessaire de toilette, était un panier à ouvrage où reposait, jauni par le temps, un petit bonnet commencé. Deux robes d’une coupe ancienne étaient suspendues à un portemanteau, et une paire de petites pantoufles rouges avec une broderie d’argent terni gisaient au pied du lit. Deux ou trois dessins à l’aquarelle, représentant des vues de Naples, ornaient les murs et la cheminée. Au-dessus de quelques objets rares en porcelaine on voyait deux miniatures dans des cadres ovales. L’une représentait un jeune homme de vingt-sept ans, le teint coloré, les lèvres épaisses, les yeux gris, clairs et candides ; l’autre, une jeune fille de dix-huit ans, maigre, avec des traits mignons, de grands yeux noirs et le teint pâle. Le monsieur était poudré ; la dame avait des cheveux noirs et peignés en arrière, et un petit bonnet avec un nœud cerise au sommet de la tête — une coiffure coquette ; et cependant les yeux annonçaient plus de tristesse que de coquetterie.

Telle était la chambre que Martha aérait et brossait quatre fois par an, depuis le temps où elle-même était une fraîche jeune fille ; et, maintenant que M. Gilfil était au déclin de la vie, elle-même avait dépassé la cinquantaine. Telle était la chambre fermée à clef dans la maison de M. Gilfil : symbole visible de la retraite secrète de son cœur, où il avait depuis longtemps renfermé ses premières espérances et ses premières tristesses, la chambre qui comprenait toute, la passion et la poésie de sa vie.

Peu de gens dans la paroisse, excepté Martha, avaient un souvenir net de la femme de M. Gilfil, ou même savaient d’elle quelque chose de plus que le fait qu’il existait une plaque de marbre, avec une inscription latine dédiée à sa mémoire, placée au-dessus du prie-Dieu de la cure. Les paroissiens assez vieux pour se rappeler son arrivée n’étaient pas, en général, doués du talent descriptif, et tout ce que vous pouviez apprendre d’eux était que Mme Gilfil avait l’air d’une « étrangère, avec des yeux tels que vous ne pouvez vous les imaginer, et une voix qui vous remuait le cœur lorsqu’elle chantait à l’église ». Mme Patten faisait exception, grâce à son excellente mémoire et au plaisir qu’elle trouvait à raconter ; ses récits sur l’ancien temps étaient très goûtés à Shepperton. M. Hackit, qui n’était venu dans la paroisse que dix ans après la mort de Mme Gilfil, posait souvent à Mme Patten les mêmes questions, et ses réponses lui plaisaient en quelque sorte comme les passages d’un livre favori, où les scènes d’un drame peuvent plaire à des personnes lettrées.

« Vous vous rappelez bien le dimanche où Mme Gilfil vint pour la première fois à l’église, n’est-ce pas, madame Patten ?

— Certainement que je me le rappelle. Il faisait aussi beau temps que possible, juste au commencement des fenaisons. M. Tarbett prêcha ce jour-là, et M. Gilfil prit place au prie-Dieu avec sa femme. Je crois encore le voir conduisant le long de la nef cette jeune dame qui ne lui venait guère qu’à l’épaule ; elle était pâle et avait de grands yeux aussi noirs que des souliers ; son regard était tout à fait fixe.

— Je gage qu’elle portait sa toilette de noces ? dit M. Hackit.

— Oui, mais elle n’avait rien de particulièrement élégant ; seulement une robe blanche de mousseline des Indes et un petit chapeau blanc attaché sous le menton. Mais vous ne pouvez vous imaginer ce qu’était M. Gilfil dans ce temps. Il était déjà bien changé quand vous êtes venu habiter la paroisse. Il avait alors de belles couleurs sur les joues, et ses regards faisaient du bien au cœur. Il avait l’air parfaitement heureux ce dimanche-là ; mais j’eus comme un pressentiment que cela ne durerait pas. Je n’ai pas bonne opinion des étrangères, monsieur Hackit ; car j’ai voyagé dans leur pays avec ma maîtresse, dans mon temps, et j’en ai assez vu de leur nourriture et de leurs singulières manières.

— Mme Gilfil venait d’Italie, n’est-ce pas ?

— Je le suppose, mais je n’ai jamais pu le savoir au juste. On n’a jamais osé en parler à M. Gilfil, et personne ici n’en a jamais rien su. Il fallait qu’elle en fût venue très jeune, car elle parlait l’anglais aussi bien que vous et moi. Ce sont les Italiens qui ont de si belles voix, et Mme Gilfil chantait si bien que vous n’avez jamais rien entendu de pareil. Il l’amena un jour ici pour prendre le thé un après-midi et me dit de son ton jovial : « Madame Patten, je désire que « Mme Gilfil voie la plus jolie maison et boive le meilleur thé qu’il y ait dans tout Shepperton ; il faut que vous lui montriez votre laiterie et votre chambre à fromage ; puis elle vous chantera un air. » Et elle le fit ; sa voix semblait quelquefois remplir la chambre ; ensuite elle devenait faible et douce, comme si l’on murmurait quelque chose à votre cœur.

— Vous ne l’avez pas entendue chanter dans l’église, je suppose ?

— Non ; elle était déjà souffrante alors, et, quelques mois après, elle mourut. Elle ne fut guère plus d’une demi-année dans la paroisse. Elle n’avait pas l’air gai ce jour-là, et je vis bien qu’elle ne tenait pas beaucoup à la laiterie et aux fromages ; seulement elle eut l’air d’admirer, pour faire plaisir à son mari. Quant à lui, je n’ai jamais vu un homme aussi ravi d’une femme. Il la regardait avec adoration ; on eût dit qu’il aurait voulu l’enlever de terre pour lui épargner la peine de marcher. Pauvre homme, pauvre homme ! il semblait que sa mort aurait dû le tuer ; pourtant il ne s’abandonna jamais et continua à mon¬ ter à cheval et à prêcher. Mais il ressemblait à une ombre, et ses yeux avaient l’air mort, vous ne les auriez pas reconnus.

— Elle ne lui avait pas apporté de fortune ?

— Non ; toute la fortune de M. Gilfil lui venait de sa mère. Il avait de ce côté de la race et de l’argent. C’est mille fois dommage qu’il ait fait un tel ma¬ riage, un bel homme comme lui, qui aurait pu choi¬ sir ce qu’il y avait de mieux dans le comté, et qui aurait maintenant de petits enfants pour l’entourer. Et lui qui aime tant les enfants. »

C’est ainsi que Mme Patten développait ses souvenirs de la femme du vicaire. Il était clair que cette vieille dame si communicative ne savait rien de l’histoire de Mme Gilfil avant son arrivée à Shepperton et qu’elle ignorait les amours de M. Gilfil.

Mais moi, cher lecteur, je suis tout aussi communicatif que Mme Patten et beaucoup mieux informé ; en sorte que, si vous tenez à en savoir davantage, vous n’avez qu’à reporter votre imagination à la fin du siècle passé et votre attention sur le chapitre suivant.


CHAPITRE II


C’est le soir du 21 juin 1788. La chaleur a été étouffante, le soleil éclatant, et il sera plus d’une heure encore au-dessus de l’horizon ; mais ses rayons, brisés par le feuillage des ormes qui bordent le parc, n’empêchent pas deux dames de sortir avec leurs paniers à ouvrage et de s’asseoir sur la pelouse devant le manoir de Cheverel. L’épais gazon cède, même sous les pas légers de la plus jeune, petite et gracieuse, dont le pied, le plus mignon qu’on puisse imaginer, se laisse apercevoir. Elle court devant la seconde dame pour placer les coussins à l’en¬ droit favori, sur une pente, près d’un massif de lauriers, d’où elles peuvent voir scintiller les rayons du soleil au milieu des nénufars, tandis qu’elles-mêmes sont en vue des fenêtres de la salle à manger. Maintenant elle se retourne, et vous pouvez voir son visage, tandis qu’elle reste debout à attendre l’autre dame, qui s’avance plus lentement. Vous êtes tout de suite frappé de ses grands yeux noirs, qui ressemblent à ceux d’un faon ; et ce n’est que plus tard que vous remarquez la couleur dorée de son visage et de son cou, où un fichu de dentelle noire sert de transition entre ce teint jaune et la blancheur de sa robe de mousseline. Ses grands yeux paraissent d’autant plus remarquables, que ses cheveux noirs sont rejetés en arrière et réunis sous un petit bonnet retenu sur sa tête par un nœud de ruban cerise.

La dame, plus âgée, offre un type bien différent. Elle est grande et le parait encore davantage, à cause de sa haute coiffure poudrée et mêlée de dentelles et de rubans. Elle approche de la cinquantaine ; mais son teint est encore d’une admirable fraîcheur. De très beaux cheveux blonds, une lèvre fière et épaisse, et la tête un peu rejetée en arrière lorsqu’elle marche, lui donnent une expression de hauteur que ne contredisent point ses yeux gris et froids. Le fichu ajusté sur le corsage de sa robe bleue accuse l’ampleur majestueuse de son buste, et, à la voir fouler le gazon de ce pas royal, on s’imaginerait quelqu’une des imposantes dames peintes par Reynolds soudainement sortie de son cadre pour jouir de la fraîcheur du soir.

« Mettez les coussins plus bas, Caterina, que nous ayons moins de soleil », cria-t-elle d’un ton d’autorité. La jeune fille obéit ; les deux dames s’assirent, et leur toilette blanche et bleue, s’enlevant sur le fond vert des lauriers, formait une gaie harmonie, bien que le cœur de l’une d’elles fût indifférent, et celui de l’autre un peu triste.

Le manoir de Cheverel aurait fait un charmant tableau ce soir-là, si quelque Watteau anglais s’était trouvé là pour le peindre. Cette maison seigneuriale, en pierre grise, recevant les capricieux rayons du soleil qui met des touches de lumière dorée aux vitraux des ogives et au grand hêtre qui s’incline devant une des tours uniformes de la façade ; le large promenoir gravelé allant à droite, le long d’une allée de grands pins en suivant la pièce d’eau et se divisant sur la gauche entre des monticules surmontés de groupes d’arbres, où le tronc rouge du pin d’Écosse brille sous les rayons obliques du soleil ; la grande pièce d’eau où des cygnes nagent paresseusement, une patte cachée sous l’aile, autour des nénufars épanouis ; la pelouse vert émeraude se confondant plus bas avec les herbes plus foncées du parc, dont elle est invisiblement séparée par un petit ruisseau sortant de l’étang, serpentant et disparaissant sous un pont de bois ; enfin, sur cette pelouse, nos deux dames : tout cet ensemble aurait offert au peintre un ravissant coup d’œil.

Ces dames, vues depuis les grandes fenêtres gothiques de la salle à manger, se dessinaient admirablement, étaient visibles pour les trois messieurs qui dégustaient leur bordeaux et offraient à chacun un intérêt personnel. Ces messieurs eux-mêmes formaient un groupe digne d’attention ; mais qui que ce fût, en entrant pour la première fois dans cette salle, aurait été plus fortement frappé par la salle elle-même, si complètement privée de meubles, et sa beauté architecturale l’aurait impressionné comme celle d’une cathédrale. Une natte qui s’étendait d’une porte à l’autre, un tapis usé sous la table et un dressoir dans un enfoncement, n’attiraient point les regards, qui se portaient vers le plafond à caissons, orné de pendentifs richement sculptés, le tout d’un blanc pur, relevé çà et là par des touches dorées. D’un côté, ce plafond élevé était supporté par des piliers et des arceaux, au delà desquels un autre du même style couvrait la partie saillante de la salle, dont cette portion avancée avec ses trois grandes fenêtres en ogive formait le centre de la façade. La salle paraissait être moins un endroit destiné aux repas, qu’un espace créé en vue de beautés architecturales, et la petite table qu’entourait cette société paraissait un objet absolument sans importance.

Mais ces trois hommes, examinés de près, étaient loin d’être insignifiants ; le plus âgé, qui lisait dans une gazette les dernières nouvelles de la Convention française, en faisant de temps en temps un commentaire aux deux autres, était le plus beau type de vieux gentilhomme anglais qu’on pût trouver dans ces temps vénérables, où l’on portait le chapeau relevé et les cheveux noués en queue. Ses yeux noirs brillaient sous un beau front, rendu plus proéminent encore par des sourcils épais ; mais l’impression de sévérité qui aurait pu résulter de ces yeux pénétrants et du nez aquilin était contre-balancée par les lignes bienveillantes d’une bouche qui, malgré soixante hivers, conservait toutes ses dents et sa fermeté d’expression. Le front surplombait légèrement les sourcils, et la forme en était accusée par l’arrangement des cheveux abondamment poudrés, brossés en arrière et attachés en queue. Ce personnage était assis sur une chaise étroite et dure, qui, en lui interdisant absolument la plus légère tendance au sommeil, faisait valoir ses épaules droites et la largeur de sa poitrine. Dans le fait, sir Christopher Cheverel était d’une superbe stature, comme peut le voir toute personne entrant dans le salon du manoir de Cheverel, où son portrait en pied, peint lorsqu’il avait cinquante ans, se trouve à côté de celui de sa femme, la dame imposante assise sur le gazon.

En regardant sir Christopher, vous auriez sans doute pensé qu’il pouvait avoir pour héritier un fils déjà parvenu à l’âge d’homme ; mais peut-être n’auriez-vous pas désiré que ce fils fût le jeune homme assis à sa droite, qui offrait pourtant dans le contour du nez et du front une certaine ressemblance avec le baronnet. Si ce jeune homme avait été moins élégant de tournure, on aurait admiré l’élégance de son costume. Mais telle était la perfection de sa taille élancée, que personne autre qu’un tailleur n’aurait remarqué la coupe parfaite de son habit de velours ; quant à ses mains blanches aux veines bleuâtres, elles éclipsaient complètement ses manchettes de dentelle. Le visage cependant — il est difficile de dire pourquoi — n’était pas attrayant. Rien de plus joli que son teint de blond, dont les cheveux poudrés faisaient ressortir la fraîcheur ; que les épaisses paupières qui donnaient une expression d’indolence à ses yeux brun clair ; rien de plus élégamment découpé que ses narines et sa courte lèvre supérieure. Peut-être le menton et la mâchoire inférieure étaient-ils trop petits pour que le profil fût irréprochable ; mais ce défaut était à l’avantage de la délicatesse et de la « finesse » qui formaient le caractère distinctif de toute sa personne. Impossible de dire que cette délicatesse ne fût pas extrêmement belle ; toutefois, pour le plus grand nombre des gens, elle manquait de charme. Les femmes n’aimaient pas ces yeux qui semblaient accepter complaisamment l’admiration, au lieu de la ressentir pour les autres ; et les hommes, surtout s’ils étaient d’un physique un peu lourd, trouvaient cet Antinoüs à catogan un « insupportable freluquet ». Je crois que le Rév. Maynard Gilfil, assis au côté opposé de la table, lui appliquait volontiers à part lui cette dénomination, et pourtant l’extérieur de M. Gilfil ne devait pas le rendre insensible aux avantages personnels ; en effet, son visage ouvert annonçait la santé, et ses membres robustes étaient d’un type excellent pour l’usage de tous les jours, et dans l’opinion de M. Bâtes, le jardinier venant du Nord, ils auraient fait un bien meilleur effet sous l’uniforme militaire, que la figure efféminée et la taille mince du capitaine Wybrow ; et pourtant celui-ci, comme neveu et héritier de sir Christopher, avait des droits bien plus acquis au respect du jardinier. M. Gilfil n’était point sensible à l’opinion de M. Bâtes, tandis qu’il attachait une grande importance au jugement d’une autre personne dont le nom n’aurait pas été difficile à deviner pour un observateur, d’après certaine impatience dans les regards de M. Gilfil, dirigés sur la petite figure qui glissait le long de la pelouse, portant les coussins. Le capitaine Wybrow regardait aussi dans la même direction ; mais son beau visage restait beau, et rien de plus.

« Ah ! dit sir Christopher en levant les yeux de son journal, voilà milady. Sonnez pour le café, Anthony, nous les rejoindrons, et le petit singe Tina nous chantera quelque chose. »

Le café fut bientôt apporté, non, comme à l’ordinaire, par le laquais en costume écru et écarlate, mais par le vieux sommelier en habit noir usé, mais soigneusement brossé. Il dit en posant le plateau sur la table :

« S’il vous plaît, sir Christopher, il y a dans le vestibule la veuve Hartopp qui pleure et demande à voir Votre Honneur.

— J’ai donné à Markham des ordres explicites au sujet de la veuve Hartopp, dit sir Christopher d’un ton tranchant et décidé. Je n’ai rien à lui dire.

— Votre Honneur, intercéda le sommelier en se frottant les mains et prenant l’air encore plus humble, la pauvre femme est terriblement abattue ; elle dit qu’elle ne pourra pas fermer l’œil cette nuit si elle ne voit pas Votre Honneur, et elle vous prie d’excuser la grande liberté qu’elle a prise de venir en ce moment. Elle a des accès de pleurs à vous briser le cœur.

— Hé, hé ! les larmes ne payent point de taxes. Allons, faites-la entrer dans la bibliothèque. »

Le café pris, les jeunes gens sortirent par la porte-fenêtre et rejoignirent les dames, tandis que sir Christopher se rendait à la bibliothèque, suivi par Rupert, son limier favori, qui se tenait habituellement à sa droite, se conduisait avec beaucoup de politesse pendant le dîner, mais disparaissait invariablement sous la table lorsqu’on enlevait la nappe, regardant apparemment les flacons de bordeaux comme une faiblesse humaine qu’il tolérait, sans l’approuver.

La bibliothèque n’était qu’à trois pas de la salle à manger, de l’autre côté d’un corridor voûté et recouvert d’une natte. La fenêtre en ogive recevait l’ombre du grand hêtre, ce qui, joint au plafond sculpté et à la teinte foncée des vieux livres qui tapissaient les murailles, faisait paraître la chambre très sombre, surtout en sortant de la salle à manger aux courbes aériennes et au bosselage blanc et or. Comme sir Christopher ouvrait la porte, un jet de lumière plus vive tomba sur une femme en robe de veuve, qui, debout au milieu de la chambre, fit une profonde révérence lorsqu’il entra. C’était une femme mince, d’environ quarante ans, les yeux rougis par les pleurs dont était imbibé le mouchoir qu’elle tenait serré dans sa main droite.

« Eh bien, madame Hartopp, dit sir Christopher en prenant sa tabatière d’or et frappant sur le couvercle, qu’avez-vous à me dire ? Markham vous a signifié l’ordre de quitter la ferme, je suppose ?

— Oui, Votre Honneur, et c’est pour cela que je suis venue. J’espère que Votre Honneur y pensera davantage et ne me renverra pas, moi et mes pauvres enfants, hors de la ferme, dont mon mari a toujours payé la rente aussi régulièrement qu’un jour suit un autre.

— Sottises I Je voudrais savoir quel avantage il y aurait pour vous et vos enfants à rester sur cette ferme et à perdre jusqu’au dernier sou de ce que votre mari vous a laissé, plutôt qu’à vendre votre train et vos récoltes et aller vivre dans quelque petit endroit où vous pourriez conserver votre argent. Tous mes tenanciers savent très bien que je n’autorise jamais les veuves à garder les fermes qu’occupaient leurs maris.

— Oh ! sir Christopher, si vous « vouliez » considérer la chose : quand j’aurai vendu le foin, le blé et le bétail, quand j’aurai payé les dettes et placé l’argent à intérêt, il y aura k peine de quoi nous empêcher de mourir de faim. Et comment pourrai-je élever mes enfants et les mettre en apprentissage ? Il faudra en faire des laboureurs à la journée, quand leur père était dans une aussi bonne position que tout autre sur les terres de Votre Honneur ; un homme qui ne battait jamais son froment avant qu’il eût été mis en meule et ne vendait jamais la paille, ni rien de ce qui était bon pour la ferme. Demandez à tous les fermiers d’alentour si l’on pouvait trouver au marché de Ripstone un homme plus rangé, plus solide que mon mari. Et il m’a dit — ce furent ses derniers mots : « Vous vous arrangerez « pour garder la « ferme », si sir Christopher vous le « permet ».

— Bah ! dit sir Christopher, les sanglots de Mme Hartopp ayant interrompu son plaidoyer ; écoutez-moi et tâchez d’avoir un peu de bon sens. Vous êtes à peu près aussi capable de conduire la ferme que le serait une de vos vaches à lait. Vous serez obligée d’avoir un homme pour la diriger : il vous trompera, vous volera, ou bien il vous amènera à l’épouser.

— Oh ! Votre Honneur, je ne suis pas une femme de cette espèce ; personne ne peut dire cela de moi.

— Très probablement parce que vous n’avez jamais été veuve auparavant. Une femme est toujours assez folle ; mais elle ne l’est jamais autant que lorsqu’elle a mis son bonnet de veuve. Maintenant, quel bénéfice y aura-t-il pour vous, lorsque, après être restée quatre ans sur votre ferme, vous aurez dépensé votre argent, laissé ruiner les terres et que vous serez en arrière de la moitié de vos fermages ; ou que vous aurez pour mari quelque grand rustre qui vous injuriera et battra vos enfants ?

— Je vous assure, sir Christopher, que je connais très bien l’agriculture et que j’y ai été élevée à fond, comme vous pourriez le dire. Il y avait une grand’tante de mon mari qui a dirigé une ferme pendant vingt ans et qui a laissé des legs à tous ses neveux et à toutes ses nièces, et même à mon mari, qui était encore un enfant à naître.

— Bah ! quelque femme de six pieds, qui louchait et avait les épaules pointues, je suppose, un homme en jupon et non une veuve aux joues roses comme vous, madame Hartopp.

— En vérité, Votre Honneur, je n’ai jamais entendu dire qu’elle louchât ; on disait qu’elle aurait pu se remarier à des gens qui n’en voulaient nullement à son argent.

— Bon, bon ; c’est ce que vous pensez toutes : tout homme qui vous regarde a envie de vous épouser et vous aimera d’autant plus que vous avez plus d’enfants et moins de fortune. J’ai de bonnes raisons pour prendre mes décisions et je ne les change jamais. Ce que vous devez faire, c’est de tirer le meilleur parti possible de vos récoltes et de votre train d’agriculture et de chercher quelque petit endroit où vous puissiez vivre, quand vous quitterez les Grands-Fonds. Maintenant, retournez à la chambre de Mme Bellamy, et priez-la de vous donner du thé. »

Mme Hartopp, comprenant au ton de sir Christopher qu’il ne pouvait être ébranlé, le salua profondément et quitta la bibliothèque, tandis que le baronnet, s’asseyant à son pupitre, écrivait la lettre suivante :


« Monsieur Markham,

« Ne faites aucune démarche pour louer le cottage de Crowsfoot ; j’ai l’intention d’y placer la veuve Hartopp quand elle quittera sa ferme ; si vous pouvez vous trouver ici samedi matin à onze heures, je ferai une promenade à cheval avec vous et nous aviserons aux moyens d’y faire quelques réparations et d’ajouter un peu de terrain à la maison, afin qu’elle puisse nourrir une vache et quelques porcs.

« Je suis, etc.

« Christopher Cheverel. »


Après avoir sonné et donné l’ordre d’expédier cette lettre, sir Christopher sortit pour rejoindre la société. Trouvant les coussins abandonnés, il se dirigea vers la façade du bâtiment, où, à côté de la principale entrée, était la vaste fenêtre cintrée du salon ; cette fenêtre ouvrait sur la terrasse, regardant une longue étendue de prairie ondulée, bordée par de beaux arbres et par une avenue se terminant au loin à l’arcade d’un pont gothique. La fenêtre était ouverte, et sir Christopher, en entrant, trouva le groupe qu’il cherchait, occupé à examiner les progrès du plafond non terminé. Il était du même style gothique élancé et fleuri que la salle à manger, mais d’un travail plus ouvragé, qui ressemblait à une dentelle de pierre rehaussée de couleurs délicates. Il restait encore un quart du plafond à peindre, et sous cette portion se trouvaient les échafaudages, les échelles et les outils ; le reste de ce spacieux salon était privé de meubles et avait l’air d’un vaste dais gothique protégeant les personnes qui se trouvaient au milieu.

« Francesco a un peu plus avancé depuis un ou deux jours, dit sir Christopher ; c’est un drôle de paresseux ; je crois qu’il a le don de dormir debout, son pinceau à la main. Mais je l’éperonnerai ; sans cela, les échafaudages ne seraient pas enlevés lorsque la fiancée arrivera, surtout si vous mettez dans votre attaque quelque habileté stratégique, Anthony ! et si vous enlevez promptement votre Magdebourg.

— Ah ! monsieur, un siège est l’opération la plus ennuyeuse de la guerre, dit le capitaine Wybrow en souriant.

— Non pas, si l’on a des intelligences dans la place. Et cela sera, si Béatrice a le cœur tendre de sa mère, comme elle en a la beauté.

— Que penseriez-vous, sir Christopher, dit lady Cheverel, qui parut froncer le sourcil aux souvenirs évoqués par son mari, que penseriez-vous de la Sibylle du Guercin au-dessus de cette porte, quand nous placerons les tableaux ? Elle est presque perdue dans mon salon.

— Très bien, chère amie, répondit sir Christopher d’un ton affectueux, si vous voulez priver votre chambre de cet ornement ; cette peinture fera ici un effet admirable. Nos portraits par sir Joshua se placeront en face de la fenêtre, et la Transfiguration à cette extrémité. Vous voyez, Anthony, que je ne laisse point de bonnes places pour vous et votre femme. Nous vous tournerons le visage au mur, dans la galerie ; vous pourrez prendre votre revanche contre nous par la suite. »

Pendant cette conversation, M. Gilfil se tourna vers Caterina et dit :

« Je préfère à, tout la vue qu’on a de cette fenêtre. »

Elle ne répondit pas, et, voyant que ses yeux se remplissaient de larmes, il ajouta : « Si nous nous » promenions un peu ? Sir Christopher et milady semblent occupés. »

Caterina y consentit et ils prirent une allée qui conduisait, après plusieurs détours sous de grands arbres, vers un parterre fleuri. Leur promenade fut parfaitement silencieuse ; Maynard Gilfil savait qu’il n’était point l’objet des pensées de Caterina, et depuis longtemps il était habitué à porter le poids de cette disposition d’esprit qu’elle cachait soigneusement aux autres.

Ils atteignirent le parterre, passèrent la porte pratiquée dans la haie épaisse, et se trouvèrent subitement entourés d’une végétation brillante, qui, après les ombrages touffus dont ils sortaient, éblouissait les regards. L’effet était augmenté par une ondulation du terrain, qui descendait depuis la porte d’entrée, puis remontait vers le côté opposé, terminé par une orangerie. Les fleurs brillaient des splendeurs du soir ; les verveines et les héliotropes répandaient leurs plus doux parfums. C’était un air de fête ; tout semblait bonheur et lumière ; on eût dit que la tristesse ne pouvait y subsister. Ainsi pensait Caterina. Comme elle passait entre les plates-bandes, dont les fleurs semblaient la regarder avec des yeux étonnés, semblables à ceux de sylphes joyeux, le sentiment de son isolement dans sa misère se fit sentir plus vivement, et les larmes, qui d’abord tombaient une à une sur ses joues pâles, coulèrent rapidement, accompagnées de sanglots. Et pourtant il y avait tout près d’elle un être aimant, dont le cœur, souffrant à l’unisson du sien, était impuissant à la consoler. Mais elle était trop irritée de la pensée que ses désirs à lui différaient de ceux qu’elle formait ; puis elle était persuadée qu’il condamnait la folie des espérances qu’elle nourrissait, et cette idée l’empêchait de trouver du soulagement dans sa sympathie. Caterina s’éloignait d’une bienveillance qu’elle supposait mélangée de critique, comme l’enfant s’éloigne des friandises qu’il suppose cacher quelque médecine.

« Chère Caterina, je crois entendre des voix, dit M. Gilfil ; il se peut qu’on vienne de ce côté. »

Elle comprit, et, en personne habituée à cacher ses émotions, elle essuya ses larmes et courut à l’autre bout du jardin, où elle parut occupée à choisir une rose. Bientôt lady Cheverel entra, appuyée sur le bras du capitaine Wybrow et suivie par sir Christopher. Ils s’arrêtèrent pour examiner des touffes de géraniums près de la porte ; pendant ce temps, Caterina se rapprocha, un bouton de rose moussue à la main.

« Voici, dit-elle à sir Christopher, une jolie rose pour mettre à votre boutonnière.

— Ah ! petit singe aux yeux noirs, dit-il en lui caressant la joue, c’est ainsi que vous vous êtes sauvée avec Maynard, pour le tourmenter ou pour le captiver davantage. Voyons, voyons ; il faut que vous nous chantiez Ho perduto, avant que nous commencions notre piquet. Anthony nous quitte demain, vous savez ; il faut l’amener par votre chant à l’état d’amoureux sentimental, pour qu’il puisse bien s’acquitter de cette tâche à Bath. » Il prit le bras de Caterina sous le sien, disant à lady Cheverel : « Venez, Henriette », et s’achemina vers la maison.

La société entra dans un salon qui, avec sa fenêtre en ogive, faisait le pendant de la bibliothèque ; il y avait aussi un plafond chargé de sculptures et blasonné. La fenêtre ne recevant pas d’ombre, et, les murs étant couverts de portraits en pied de chevaliers et de dames vêtues de satin et de brocart, ce salon n’avait pas le sombre effet de la bibliothèque. On y voyait le portrait de sir Anthony Cheverel, qui, sous le règne de Charles II, restaura la splendeur de la famille un peu déchue. C’était un personnage très imposant que ce sir Anthony, debout, un bras sur la hanche et avançant son pied et sa belle jambe, dans le but évident d’être agréable à ses contemporains et à la postérité. On aurait pu enlever sa splendide perruque et son manteau écarlate, qui était rejeté en arrière de ses épaules, sans détruire la dignité de son aspect. Il avait bien su choisir sa « dame » ; celle-ci, placée en face de lui, les cheveux brun doré, repoussés en arrière et encadrant son visage doux et grave de grosses boucles tombant sur son cou d’albâtre, représentait bien la noble mère d’héritiers du domaine.

Dans cette pièce on servait le thé, et chaque soir, régulièrement, dès que l’horloge de la cour sonnait neuf heures, sir Christopher et lady Cheverel se mettaient à leur piquet jusqu’à dix heures et demie, heure à laquelle M. Gilfil lisait les prières à toute la maison dans la chapelle.

Il était près de neuf heures et Caterina dut s’asseoir au clavecin et chanter les airs favoris de sir Christopher, tirés de l’Orphée de Gluck, opéra qui se donnait alors sur la scène de Londres, pour le bonheur de cette génération. Il Se trouva ce soir-là que le sentiment exprimé dans deux vers :

Che fard senza Eurydice ?

et

Ho perduto il bel semblante,

par lesquels Orphée témoigne ses regrets pour l’objet de son amour, était identique avec ce qu’éprouvait Caterina. Son émotion, au lieu de nuire à sa voix, en augmentait la puissance. Son talent musical était son plus grand avantage ; il lui donnait une grande supériorité sur la dame de haute naissance à laquelle Anthony devait adresser ses hommages ; aussi son amour, sa jalousie, son orgueil, sa révolte contre le sort, se réunirent-ils en un élan passionné qui s’éleva en accents profondément expressifs. Elle avait un contralto remarquable, que lady Cheverel, dont le goût en musique était distingué, l’avait soigneusement empêchée de forcer.

« Parfait, Caterina, dit lady Cheverel pendant une pause ; je ne vous ai jamais entendue chanter aussi bien. Répétez encore une fois ! »

La jeune fille recommença ; mais lorsqu’elle eut fini, sir Christopher « bissa » encore, malgré l’horloge qui annonçait neuf heures. Lorsque s’éteignit la dernière note, il dit : « Voilà un habile petit singe aux yeux noirs. À présent, donnez-nous la table pour le piquet. »

Caterina ouvrit la table et plaça les cartes ; puis avec sa rapidité de mouvements, qui rappelait ceux d’une fée, elle se jeta aux genoux de sir Christopher, qui se pencha sur elle et lui caressa la joue en souriant.

« Caterina, c’est ridicule, dit lady Cheverel. J’aimerais à vous voir cesser ces manières théâtrales. »

Elle se releva d’un bond, mit en ordre les cahiers de musique ; puis, voyant le baronnet et sa femme occupés à leur piquet, elle sortit sans bruit.

Le capitaine Wybrow s’était tenu penché vers le clavecin pendant le chant, et le chapelain s’était jeté sur un sofa au bout de la chambre. Chacun d’eux prit un livre. M. Gilfil prit le dernier numéro du Gentleman’s Magazine ; le capitaine, étendu sur un divan près de la porte, ouvrit Faublas ; il se fit un complet silence dans ce salon qui, dix minutes auparavant, vibrait des notes passionnées de Caterina.

Elle s’était dirigée le long des corridors voûtés, éclairés de place en place par une petite lampe à huile, vers le grand escalier qui conduisait à une galerie s’étendant sur toute la face est de l’édifice ; c’est là qu’elle avait l’habitude de se promener quand elle voulait être seule. Les rayons de la lune perçant à travers les fenêtres jetaient d’étranges clartés et de fantastiques ombres sur les objets d’art rangés le long de la muraille. Des statues grecques et des bustes d’empereurs romains ; des bahuts remplis de curiosités naturelles ou d’antiquités, des oiseaux des tropiques et de grandes cornes de cerfs et d’aurochs ; des idoles hindoues et de curieux coquillages, des glaives et des poignards, des cottes de mailles, des lampes romaines et des modèles en miniature de temples grecs ; et, au-dessus de tout cela, des portraits de petits garçons et de petites filles, naguère l’espoir des Cheverel, avec des têtes à cheveux ras, le cou emprisonné dans des fraises empesées ; on y voyait aussi des dames blondes avec des joues roses, des traits microscopiques et des coiffures élevées, de valeureux gentilshommes, avec de larges épaules et des barbes rouges en pointe. C’est là que, les jours de pluie, sir Christopher et sa femme faisaient leur promenade et que l’on jouait au billard ; mais le soir cette galerie était abandonnée de tous, excepté de Caterina, et quelquefois d’une autre personne.

Elle s’avança lentement : au clair de lune, son pâle visage et sa robe blanche la faisaient ressembler à l’esprit de quelque ancienne lady Cheverel revenant visiter la solitaire galerie.

Ensuite elle s’arrêta devant la fenêtre au-dessus du portique et regarda la vaste étendue de prairies et d’arbres que la lune faisait paraître froids et tristes.

Tout d’un coup un souffle tiède et un parfum de rose sembla flotter autour d’elle ; un bras enveloppa sa taille, tandis qu’une main douce s’emparait de la sienne. Elle ressentit un choc électrique et fut immobile un instant ; puis elle repoussa le bras et la main, et, se retournant, elle leva vers le visage penché sur elle des yeux pleins à la fois de reproche et de tendresse. Dans ce regard se peignait tout le fond de la nature de la pauvre petite Caterina, un amour profond et une jalousie sauvage.

« Pourquoi me repoussez-vous, Tina ? dit à demi-voix le capitaine Wybrow ; êtes-vous fâchée contre moi de l’obligation que m’impose un cruel destin ? Voudriez-vous que je contrariasse mon oncle dans son plus cher désir, lui qui a tant fait pour nous deux ? Vous savez que j’ai des devoirs, que nous avons tous deux des devoirs, devant lesquels le sentiment doit être sacrifié.

— Oui, oui, dit Caterina, frappant du pied et détournant la tête ; ne me dites pas ce que je sais déjà. »

Il y avait dans l’esprit de la jeune fille une pensée à laquelle elle n’avait jamais donné l’essor, une voix lui disant continuellement : « Pourquoi s’est-il fait aimer de toi, pourquoi a-t-il dit qu’il t’aimait, s’il ne pensait pas pouvoir tout braver pour toi ? » Puis l’amour répondait : « Il a été entraîné par le sentiment du moment comme vous l’avez été vous-même, Caterina ; et maintenant vous devriez l’aider à faire ce qui est bien. » Puis la voix reprenait : « C’était de peu d’importance pour lui. Cela ne lui fait pas grand’chose de t’abandonner. Il aimera bientôt cette belle personne et oubliera une pauvre petite créature pâle comme toi. »

C’est ainsi que l’amour, la colère et la jalousie luttaient dans cette jeune âme.

« De plus, Tina, continua le capitaine Wybrow d’un ton encore plus doux, je ne réussirai pas. Miss Assher a très probablement une préférence pour quelque autre que moi, et vous savez que j’ai le plus vif désir de ne pas réussir. Je reviendrai en infortuné célibataire, peut-être pour vous trouver déjà mariée au beau chapelain qui vous a voué son amour. Sir Christopher a mis dans sa tête que vous épouseriez Gilfil.

— Pourquoi parlez-vous ainsi ? C’est votre indifférence qui vous fait dire cela. Laissez-moi.

— Ne nous séparons pas fâchés, Tina. Tout ceci peut changer. Il est probable que je ne me marierai pas du tout. Ces palpitations qui m’oppressent peuvent m’emporter, et vous pouvez avoir la satisfaction de penser que je ne serai jamais le fiancé de personne. Qui sait ce qui peut arriver ? Je puis devenir mon propre maître avant d’être lié par le mariage et me trouver libre d’épouser mon petit oiseau chanteur. Pourquoi nous désespérer d’avance ?

— Il vous est facile de parler ainsi, vous qui ne sentez rien, dit Caterina, fondant en larmes. Il est cruel de souffrir maintenant, mais vous ne vous inquiétez pas de ma peine.

— Comment cela, Tina ? » dit Anthony de sa voix la plus tendre, l’enlaçant de nouveau de son bras et l’attirant près de lui. La pauvre Tina était l’esclave de cette voix et de cette pression.

Le chagrin, le ressentiment, le retour sur le passé, les craintes de l’avenir s’évanouirent ; toute sa vie présente et future se concentra dans le bonheur de cet instant, pendant lequel Anthony pressa ses lèvres sur les siennes.

Le capitaine Wybrow, lui, se disait : « Pauvre petite Tina ! cela la rendrait bien heureuse de m’épouser. C’est une folle petite créature ! »

En cet instant, la voix sonore d’une cloche tira Caterina de son extase. C’était l’appel à la prière dans la chapelle : elle s’y rendit en hâte, tandis que le capitaine Wybrow la suivait lentement.

C’était un joli coup d’œil que cette famille assemblée pour le culte dans la petite chapelle, où quelques cierges jetaient une douce lumière sur les figures agenouillées. M. Gilfil était dans la chaire ; ses traits étaient plus graves qu’à l’ordinaire. À sa droite, à genoux sur leurs coussins de velours rouge, étaient le maître et la maîtresse de la maison, dans la beauté respectable de leur âge. À sa gauche, la gracieuse jeunesse d’Anthony et de Caterina, que distinguait le contraste de leur teint : lui, avec sa fraîcheur exquise et arrondie, semblable à un dieu de l’Olympe ; elle, brune et frêle, comme une enfant de la Bohême. Les domestiques étaient agenouillés sur des tabourets recouverts de drap rouge, les servantes ayant à leur tête Mme Bellamy, la vieille femme de charge, propre, soignée, en bonnet et tablier blancs comme la neige, et Mme Sharp, la femme de chambre de milady, l’air assez peu aimable, le costume éclatant ; le sommelier et M. Warren, le vénérable valet de chambre de sir Christopher, étaient h la suite de M. Bellamy.

M. Gilfil lisait ordinairement quelques courtes prières, qu’il terminait par cette simple demande : « Mon Dieu, éclaire notre entendement. »

Après cela, tous se levaient, les domestiques saluant respectueusement à mesure qu’ils sortaient. La famille retourna au salon, en se souhaitant le bonsoir ; puis on se sépara, et chacun regagna sa chambre, Caterina pleura et ne s’endormit qu’après minuit, M. Gilfil resta éveillé plus longtemps encore, en pensant que fort probablement Caterina versait des larmes.

Le capitaine Wybrow, ayant renvoyé son valet de chambre à, onze heures, fut bientôt livré à un doux repos ; sa tête avait l’air d’un beau camée en relief posé sur l’oreiller légèrement froissé.


CHAPITRE III


Le chapitre précédent a donné au lecteur un suffisant aperçu de l’état des choses au manoir de Cheverel pendant l’été de 1788. Nous savons que, dans ce moment-là, la grande nation française était agitée par un conflit d’idées et de passions qui n’étaient que le commencement de ses malheurs. Et dans le sein de notre petite Caterina se passaient aussi de terribles luttes. Le pauvre oiseau, qui commençait à voleter, se frappait en vain la poitrine contre les durs barreaux de l’inévitable, et il est évident que, si cette angoisse devait se prolonger, son pauvre petit cœur serait fatalement brisé.

Si vous prenez quelque intérêt à Caterina et à ses amis du manoir de Cheverel, vous vous demandez sans doute comment cette délicate enfant aux yeux noirs avait pour home cette maison seigneuriale anglaise, habitée par la blonde matrone lady Cheverel ; elle était comme un oiseau-mouche qui se trouverait perché sur un des ormes du parc, à côté du plus beau pigeon pattu de Sa Seigneurie. Certainement elle avait dû être adoptée et amenée toute petite en Angleterre ?

Il en était bien ainsi, vous l’avez deviné.

Pendant le dernier voyage en Italie que sir Christopher avait fait avec sa femme, quinze ans auparavant, ils avaient habité Milan pendant quelques mois. Là le baronnet, enthousiaste de l’architecture gothique et nourrissant le projet de transformer son manoir patrimonial, fait de simple brique, en un manoir gothique, s’attacha à étudier ce miracle de marbre, la cathédrale. Lady Cheverel, comme dans d’autres villes d’Italie, quand son séjour s’y prolongeait, prit un maître de chant, car elle avait alors non seulement un goût délicat pour la musique, mais une belle voix de soprano. A cette époque, les gens riches se servaient de musique manuscrite, et bien des hommes qui ne ressemblaient à Jean-Jacques en aucune autre chose gagnaient comme lui leur vie « à copier la musique à tant la page ». Lady Cheverel ayant besoin d’un tel copiste, son maître, le maestro Albani, lui dit qu’il lui enverrait un poveraccio de sa connaissance, dont la copie était la plus soignée et la plus correcte qu’il connût. Malheureusement le poveraccio n’était pas toujours en possession de son bon sens, et, en conséquence, il était quelquefois un peu lent à rapporter son ouvrage ; mais ce serait une œuvre de charité digne de la belle signora d’employer le pauvre Sarti.

Le matin suivant, Mme Sharp, alors une soubrette de trente-trois ans, entra chez sa maîtresse. « Milady, lui dit-elle, il y a là l’homme le plus triste et le plus mal vêtu que vous ayez jamais vu dans la rue ; il dit à M. Warren que le maître de chant l’envoie pour voir Votre Seigneurie. Ce n’est peut-être qu’un mendiant. Je crois que vous n’aimeriez pas à le voir entrer.

— Si, si ; faites-le entrer tout de suite. »

Mme Sharp sortit en murmurant quelque chose au sujet des « intrus ». Elle n’avait aucune admiration pour la belle Ausonie et ses habitants, et même sa profonde préférence pour sir Christopher et sa femme ne pouvait l’empêcher d’exprimer son étonnement de la folie des gens nobles de vouloir vivre au milieu des « papiste, dans des pays où il n’y a pas moyen d’exposer du linge au grand air et où les gens mangent tant d’ail ».

Toutefois elle reparut bientôt et introduisit un petit homme maigre, salement vêtu, le regard errant et triste, ayant toute l’apparence d’un homme qui aurait passé de longues années en prison. Cependant, au milieu de ce désordre et de cette misère, on pouvait discerner quelques traces d’un passé plus heureux. Lady Cheverel, quoiqu’elle ne fût pas tendre et encore moins sentimentale, était très bienveillante et aimait à répandre des bienfaits, comme une déesse qui jette des regards de bonté sur le boiteux, le manchot et l’aveugle qui s’approchent de son piédestal. Elle éprouva quelque compassion à la vue du pauvre Sarti, qu’elle compara à l’épave d’un vaisseau qui avait peut-être une fois, lors de son premier voyage, gaiement flotté au son des fifres et des tambourins. Elle lui parla poliment en lui montrant le choix de morceaux d’opéras dont elle désirait avoir la copie ; il parut se rassurer à, la vue de cette blonde et radieuse personne, en sorte que, lorsqu’il sortit avec ses cahiers de musique sous le bras, son salut fut moins timide, quoique toujours respectueux.

Il y avait dix ans au moins que Sarti n’avait rien vu d’aussi brillant, d’aussi imposant, d’aussi beau que lady Cheverel. Car il était bien loin de lui, le temps où, vêtu de satin et le front orné de panaches, il avait pendant une courte saison foulé la scène comme primo tenore. Hélas ! il avait complètement perdu la voix l’hiver suivant, et depuis ce moment il n’avait guère plus de valeur qu’un violon brisé qui n’est bon qu’à brûler. Car, ainsi que plusieurs chanteurs italiens, il était trop ignorant pour enseigner, et, n’eût été son talent de copiste, lui et sa jeune femme auraient pu mourir de faim. Après la naissance de leur troisième enfant, la fièvre avait enlevé la mère et les deux premiers-nés et attaqué Sarti lui-même, qui ne quitta son lit que le cerveau et les membres affaiblis, ayant à sa charge un bébé de quatre mois à peine. Il demeurait au-dessus d’une fruiterie, tenue par une virago à la voix haute et au caractère irritable, mais qui, ayant eu elle-même des enfants, avait pris soin du bambinetto chétif, jaune et aux yeux noirs, et avait soigné Sarti pendant sa maladie. Il continua à demeurer là, gagnant pour lui et le petit être une maigre subsistance par le travail de copie que lui procurait le maestro Albani» Il semblait ne vivre que pour l’enfant ; il le soignait, le berçait, lui parlait, vivant seul avec lui dans une chambre au-dessus de la marchande de fruits, demandant seulement à sa propriétaire de prendre soin du marmot pendant ses courses, lorsqu’il allait chercher ou reporter de la musique. Les chalands de la boutique pouvaient souvent voir la petite Caterina assise par terre au milieu d’un monceau de pois, qu’elle s’amusait à disperser, et parfois blottie comme un petit chat dans un grand panier, à l’abri de tout danger.

Quelquefois, cependant, Sarti laissait l’enfant sous la garde d’une autre protectrice. Il était très régulier dans ses dévotions ; trois fois par semaine il se rendait à la grande cathédrale, emportant Caterina avec lui. Là, lorsque le soleil du matin réchauffait à l’extérieur les myriades de flèches et luttait avec l’obscurité de l’intérieur, on aurait pu voir l’ombre d’un homme se glisser, un enfant dans les bras, derrière les piliers, se dirigeant vers une petite madone d’étain suspendue dans un coin retiré près du chœur. Au milieu de toutes les sublimités de la mystérieuse cathédrale, le pauvre Sarti avait choisi cette madone d’étain comme symbole de la miséricorde et de la protection divine, de même qu’un enfant, en face d’un grand paysage, reste indifférent à la beauté des bois et des nuages et ne voit qu’une plume flottante ou un insecte qui se trouve au niveau de ses yeux. C’est là que Sarti adorait et priait, en posant Caterina sur les dalles à ses côtés, et souvent, lorsque l’endroit où il devait se rendre se trouvait près de la cathédrale et qu’il ne voulait pas prendre l’enfant avec lui, il la laissait devant la madone d’étain ; elle restait là, assise, parfaitement tranquille, s’amusant à jaser doucement. Lorsque Sarti revenait, il trouvait toujours que la bienheureuse madone avait pris soin de Caterina.

Telle était, en peu de mots, l’histoire de Sarti. Il s’acquitta si bien du travail que lady Cheverel lui confia, qu’elle lui remit une nouvelle provision d’ouvrage. Mais cette fois, semaine après semaine se passèrent sans que le copiste reparût ou qu’il renvoyât la musique. Lady Cheverel commençait à s’inquiéter et songeait à faire prendre des informations à l’adresse que Sarti avait donnée, lorsqu’un jour, comme elle était prête à sortir en voiture, le laquais lui apporta un petit morceau de papier qu’il dit lui avoir été remis par un homme portant du fruit. Le papier ne contenait que trois lignes d’une écriture tremblante.

« Son Eccelentissima aura-t-elle, pour l’amour de Dieu, assez pitié d’un mourant pour venir le voir ? »

Lady Gheverel reconnut à grand’peine l’écriture de Sarti, et, montant tout de suite en voiture, se fit conduire Strada Quinquagesima, numéro 10. Le cocher s’arrêta dans une rue étroite et sale, devant la boutique de fruits de la Pazzini, et cet énorme échantillon du genre féminin se présenta immédiatement à la portière, au grand dégoût de Mme Sharp, qui fit remarquer à M. Warren que la Pazzini était un « hideux marsouin ». La fruitière, cependant, était tout sourire et profondes révérences pour l’Eccelentissima, qui, ne comprenant pas bien son dialecte milanais, abrégea la conversation en lui demandant de la conduire vers le signor Sarti. La Pazzini la précéda dans l’étroit et sombre escalier et ouvrit une porte en priant Sa Seigneurie d’entrer. Droit en face de la porte, sur un misérable grabat était couché le pauvre Sarti. Ses yeux étaient déjà vitreux, et aucun mouvement n’indiqua qu’il s’aperçût de l’entrée de la grande dame.

Sur le pied du lit était assis un petit enfant paraissant à peine âgé de trois ans, la tête couverte d’un bonnet de toile, les pieds chaussés de bottines de peau, au-dessus desquelles passaient des jambes nues et maigres. Un sarrau fait d’une vieille étoffe qui avait eu de brillantes couleurs était son seul vêtement. Ses grands yeux noirs ressortaient sur son singulier petit visage, comme des pierres précieuses se détachent d’une image grotesque sculptée dans du vieil ivoire. Elle tenait à la main une fiole vide et s’amusait à mettre et à ôter le bouchon, pour entendre le bruit que cela produisait.

La Pazzani s’approcha du lit et dit : « Ecco la nobilissima donna ! » mais, aussitôt après, elle s’écria : « Sainte mère ! il est mort ! »

C’était la vérité. Le billet n’avait pas été envoyé à temps pour que Sarti pût mettre à exécution son projet de demander à la grande dame anglaise de prendre soin de sa Caterina. Cette pensée avait hanté son cerveau dès qu’il avait commencé à craindre que sa maladie ne fût mortelle. La dame était riche, elle était bonne, elle ferait certainement quelque chose pour la pauvre orpheline.

Enfin il avait envoyé ce chiffon de papier, et ses désirs seraient accomplis, quoiqu’il n’eût pas vécu assez pour les exprimer. Lady Cheverel pourvut aux dépenses des funérailles et emmena Caterina, voulant consulter sir Christopher sur ce qu’il fallait en faire. Mme Sharp, elle-même, avait été assez émue par la scène à laquelle elle avait assisté, et, lorsqu’elle fut appelée pour se charger de Caterina, elle versa quelques larmes, quoiqu’elle ne fût point sujette à cette faiblesse ; il est vrai qu’elle s’en abstenait par principe, car elle disait souvent que c’était la pire chose du monde pour les yeux.

En retournant à l’hôtel, lady Cheverel forma dans son esprit différents projets à l’égard de Caterina ; l’un d’eux l’emporta enfin sur tous les autres. Pourquoi n’emmèneraient-ils pas l’enfant en Angleterre pour l’y élever ? Ils étaient mariés depuis douze ans, et cependant le manoir de Cheverel n’était égayé par aucune voix enfantine ; la vieille maison gagnerait beaucoup au son de cette musique. De plus, ce serait une œuvre chrétienne de faire de cette petite papiste une petite protestante et de greffer le plus possible de fruits anglais sur ce rameau italien.

Sir Christopher donna à ce plan son entière approbation. Il aimait les enfants et s’éprit aussitôt du petit singe aux yeux noirs, nom qu’il donna toujours à Caterina. Mais ni lui ni lady Cheverel n’eurent l’idée de l’adopter comme leur fille et de lui donner leur rang dans la société. Ils étaient beaucoup trop Anglais et aristocrates pour penser à rien d’aussi romanesque. Non ! l’enfant serait élevée au manoir de Cheverel comme une protégée, pour se rendre utile plus tard, en assortissant des laines, en tenant des comptes, et ensuite en lisant à haute voix, lorsque les yeux de Sa Seigneurie deviendraient moins sûrs.

En conséquence, Mme Sharp dut procurer de nouveaux vêtements à la petite, remplacer le bonnet de toile, le sarrau à fleurs et les bottines de cuir par un costume plus convenable ; ce qui est singulier à dire, la petite Caterina, qui avait souffert sans s’en douter de plusieurs maux pendant sa première enfance, commença pour la première fois à connaître de vrais chagrins. « L’ignorance, dit Ajax, est un mal sans douleur » ; il en est de même, dirai-je, de la malpropreté, à considérer la gaieté des gens qui s’en accommodent. Tout au moins, la propreté est quelquefois un avantage douloureux, comme pourra l’affirmer toute personne ayant eu le visage lavé par une main sans pitié et ornée de bagues. Si vous, lecteur, n’avez pas connu cette angoisse d’initiation, il est inutile d’espérer que vous puissiez vous former une idée approximative de ce que Caterina endura sous l’abondance d’eau et de savon dont Mme Sharp la gratifia. Heureusement que ce purgatoire s’associa bientôt dans son petit cerveau avec de nouvelles joies, le sofa du salon de lady Cheverel où il y avait des jouets à briser, le genou de sir Christopher comme monture et un épagneul d’un caractère résigné, tout prêt à supporter de petites tortures sans quitter la place.


CHAPITRE IV


Trois mois après ces événements, vers la fin d’automne de 1763, les cheminées du manoir de Cheverel fumaient d’une manière inaccoutumée et les domestiques attendaient avec agitation le retour de leur maître et de leur maîtresse absents depuis deux ans. Grand fut l’étonnement de Mme Bellamy, la femme de charge, lorsque M. Warren sortit de la voiture une petite fille aux yeux noirs. Mme Sharp fut heureuse de pouvoir raconter aux principaux domestiques l’histoire de Caterina, agrémentée de nombreux commentaires, tandis qu’ils prenaient ensemble un agréable verre de grog chez la femme de chambre.

Cette chambre eût paru confortable à toute société désirant se réunir pendant une froide soirée de novembre. La cheminée à elle seule faisait tableau ; c’était un large et profond réduit dont le milieu était occupé par un autel de briques peu élevé, d’où les grandes bûches de bois sec envoyaient des myriades d’étincelles dans le noir canal de la cheminée ; sur le devant, le grand entablement de bois portait, habilement sculptée en vieilles lettres anglaises, la devise : « Crains Dieu et honore le roi ». La société est rangée en demi-cercle autour d’une table bien garnie près du brillant foyer. Le reste de la pièce est plongé dans une demi-obscurité où l’imagination peut s’exercer librement. À l’extrémité de la pièce est une imposante table de chêne posée sur quatre pieds massifs. Plus loin, le long du mur, de vastes dressoirs renferment d’inépuisables compotes d’abricots et d’abondantes provisions pour le sommelier. Un ou deux tableaux égarés sont arrivés jusque-là et font l’effet de taches d’un brun foncé sur les murs couleur chamois. Au-dessus d’une porte à double battant on voyait une peinture dans laquelle, grâce à quelques indices de visage aperçus dans l’ombre, on pouvait reconnaître une Madeleine. Beaucoup plus bas était suspendu un autre tableau sur lequel on distinguait une apparence de chapeau à plumes, avec quelques fragments de fraise, que Mme Bellamy affirmait représenter sir Francis Bacon, l’inventeur de la poudre à canon, suivant elle, et qui dans son opinion aurait pu mieux faire.

Mais, ce soir-là, l’esprit s’arrête peu sur le grand savant et trouve qu’un philosophe mort est bien moins intéressait que le jardinier vivant, qui est assis dans le demi-cercle autour du feu. M. Bates est le soir un des hôtes habituels de la femme de charge et préfère les plaisirs sociables qu’il y trouve, la conversation et le grog, à sa vie de célibataire dans sa chaumière, bâtie sur une petite île où l’on n’entend que le croassement des corneilles ou les cris de l’oie sauvage, sons poétiques peut-être, mais peu réjouissants.

M. Bates n’est point un être insignifiant. C’est un vigoureux natif du Yorkshire, d’environ quarante ans, dont la nature semble avoir coloré le visage dans un moment de presse, sans avoir le temps de s’occuper des nuances, car tout ce qui paraît au-dessus de sa cravate est uniforme, en sorte qu’à distance on ne distingue pas facilement où sont les lèvres. Vues de près, elles offrent une coupe particulière, et je m’imagine que cela a quelque influence sur le dialecte de M. Bâtes, dialecte qui, vous le verrez, est plutôt individuel que provincial. M. Bâtes possède en outre, comme tic, un perpétuel clignotement d’yeux, ce qui, joint à la couleur rougeâtre de son teint et à son habitude de pencher la tête en avant et de la balancer à droite et à gauche en marchant, lui donne l’air d’un Bacchus en tablier bleu que des réformes nouvelles de l’Olympe ont obligé de cultiver lui-même ses vignes. Cependant, de même que les gloutons sont souvent maigres, les hommes sobres sont souvent rubiconds ; et M. Bâtes est sobre, de cette sobriété mâle, anglaise, qui peut supporter quelques verres de grog sans aucune altération appréciable dans les idées.

« Par mes boutons ! fit M. Bâtes, que la conclusion du récit de Mme Sharp amena à proférer sa plus forte exclamation, je ne me serais pas attendu à cela de la part de sir Christopher et de milady ; amener dans ce pays un enfant étranger ; je vous garantis qu’il n’en arrivera rien de bon. Dans ma première place — c’était dans une vieille abbaye, entourée du plus grand verger que vous ayez jamais vu — se trouvait un valet français qui volait des bas de soie, des chemises, des bagues, et tout ce qui pouvait lui tomber sous la main, et qui finit par s’enfuir avec la cassette à bijoux de madame. Ils se ressemblent tous, ces étrangers. C’est dans leur sang.

— Bien, dit Mme Sharp de l’air d’une personne qui, ayant des idées libérales, savait où les arrêter, je ne veux pas prendre le parti des étrangers ; j’ai de bonnes raisons pour savoir ce qu’ils sont pour la plu- : part ; ce n’est pas moi qui dirai qu’ils ne ressemblent pas à des païens ; la quantité d’huile qu’ils mangent suffît pour soulever le cœur d’un chrétien. Malgré cela, et quoique j’aie dû soigner l’enfant pendant le voyage, je ne puis rien dire, sinon que milady et sir Christopher ont fait une bonne chose en faveur d’une innocente qui ne connaît pas sa main droite de sa main gauche, en l’amenant où elle apprendra h parler quelque chose de mieux qu’un jargon et où elle sera élevée dans la vraie religion. Car, pour ce qui concerne ces églises étrangères, dont sir Christopher est fou, je ne sais pas pourquoi, ornées de ces peintures d’hommes et de femmes qui se montrent comme le bon Dieu les a faits, je crois, pour ma part, que c’est un péché d’y entrer.

— Il est probable que vous verrez encore plus d’étrangers, dit M. Warren qui aimait à faire enrager le jardinier, car sir Christopher a engagé quelques ouvriers italiens pour travailler aux changements de la maison.

— Des changements ! s’écria Mme Bellamy alarmée. Quels changements ?

— Mais, répondit M. Warren, sir Christopher, à ce que j’ai compris, va faire du vieux manoir quelque chose d’entièrement nouveau, en dedans comme en dehors. Il y a en route des portefeuilles remplis de plans et de peintures. La maison sera tout en pierre dans le style gothique, à peu près comme les églises, vous savez, et les plafonds seront supérieurs à tout ce qu’on a jamais vu dans le pays, sir Christopher y ayant consacré beaucoup d’étude.

— Bonté divine ! s’écria Mme Bellamy ; nous serons empestés de chaux et de plâtre, et la maison sera pleine d’ouvriers qui babilleront avec les bonnes et feront du dégât à n’en plus finir.

— Vous pouvez en être sûre, madame Bellamy, dit M. Bâtes. Toutefois je ne nierai pas que le style gothique ne soit assez joli ; c’est étonnant avec quelle vérité ces tailleurs de pierre lui donnent la forme d’ananas, de trèfle et de roses. Et j’ose dire que sir Christopher fera une belle chose du manoir et qu’il n’y aura pas beaucoup de maisons de gentils-hommes dans le pays qui en approchent ; surtout avec un si beau jardin, de si vastes terrains d’agrément et des espaliers dont le roi George serait fier.

— Bon, je ne puis croire que la maison puisse devenir meilleure qu’elle ne l’est, gothique ou non gothique, dit Mme Bellamy ; je dois le savoir, car il y a eu quatorze ans à la dernière Saint-Michel que j’y fais des conserves et des confitures. Mais que dit milady de tout cela ?

— Milady est trop avisée pour contredire sir Christopher dans les choses auxquelles il tient, dit M. Bellamy qui n’aimait pas le ton critique de la conversation. Sir Christopher en fera à sa tête ; c’est ce dont vous pouvez être sûrs. Il fera bien, il est né gentilhomme et il a de l’argent. Mais voyons, monsieur Bates, remplissez votre verre, et nous boirons à la santé et au bonheur de Son Honneur et de milady, et puis vous nous chanterez un air. Sir Christopher ne revient pas tous les soirs d’Italie. »

On adopta sans hésitation ce motif de toast ; M. Bates, pensant que son chant n’en était pas une conséquence logique, n’eut pas l’air d’entendre la seconde partie de la proposition de M. Bellamy. Quant à Mme Sharp, qui s’était toujours posée comme n’ayant pas la moindre idée d’épouser M. Bâtes, quoique ce fût un homme aussi sensé et d’un teint aussi frais que pût le désirer une femme pour son mari, elle se joignit à l’appel de M. Bellamy.

« Allons, monsieur Bâtes, chantez la Femme du roi. J’aime mieux entendre un bon vieil air anglais comme celui-là que toutes leurs roulades italiennes. »

M. Bates, ainsi flatté, mit les pouces dans les emmanchures de son gilet, se renversa sur sa chaise de façon à regarder le zénith, et entonna avec un remarquable staccato l’air de la Femme du roi d’Aldivalloch. On peut trouver dans cette mélodie des répétitions trop nombreuses, mais c’était là son grand charme pour les auditeurs présents, qui pouvaient renforcer le chœur. Quant aux paroles, tout ce que la prononciation de M. Bâtes leur permit de comprendre, c’est que la femme du roi trompait son mari, sans qu’ils pussent deviner de quelle façon.

La chanson de M. Bâtes mit le comble à la bonne entente de la soirée, et l’on se sépara bientôt après : Mme Bellamy pour rêver peut-être à de la chaux vive se répandant au milieu de ses bocaux de conserves, ou à des filles de chambre folles d’amour et oublieuses de leurs devoirs, et Mme Sharp pour se créer d’agréables visions de ménage dans la jolie chaumière de M. Bates, ayant du fruit et des légumes à discrétion et n’ayant plus à répondre à aucun appel de sonnette.

Caterina dissipa bientôt tous les préjugés contre le sang étranger ; quels préjugés pourraient résister à l’innocence et au babil d’un enfant ? Elle fut bientôt la favorite de toute la maison et relégua au second plan le limier favori de sir Christopher, ainsi que les beaux canaris de Mme Bellamy et la plus belle poule de M. Bates. La conséquence en fut que dans l’espace d’une journée elle soumettait chacun à ses caprices, en commençant par Mme Sharp, puis obtenant ses entrées dans le magnifique salon de Sa Seigneurie, où parfois elle goûtait la noble faveur de monter à cheval sur le genou de sir Christopher, qui l’emmenait ensuite faire une visite aux écuries, où Caterina apprit bientôt à entendre sans pleurer l’aboiement des limiers enchaînés et à dire avec un semblant de bravoure, tout en se serrant contre sir Christopher : « Ils font pas mal à Tina ». Puis venait le tour de Mme Bellamy, qui sortait quelquefois pour cueillir les feuilles de rose et de lavande et qui rendait Tina fière et heureuse en lui laissant porter une poignée de ces fleurs dans son tablier, et encore plus heureuse quand on étendait la récolte sur des draps pour la faire sécher et qu’assise au milieu comme une petite grenouille elle recevait une pluie odorante. Un autre de ses plaisirs était de fréquents voyages avec M. Bates dans les jardins potagers et les serres chaudes, où les riches grappes de raisins blancs et rouges pendaient du plafond, hors de la portée de la petite main brune qui se tendait de leur côté, quoiqu’elle fût sûre de recevoir ailleurs quelque fruit ou quelque fleur. Enfin, dans les longs et uniformes loisirs de cette grande maison de campagne, il se trouvait toujours quelqu’un qui n’avait rien de mieux à faire que de jouer avec Tina. En sorte que le petit oiseau méridional eut son nid du nord doublé de tendresse. Il n’était que trop probable que, sous une pareille influence, sa nature aimante et sensible deviendrait d’une susceptibilité excessive, ce qui la rendrait impuissante à faire face à de dures réalités ; d’autant plus qu’il y avait en elle des mouvements de fierté rebelles à toute discipline un peu sévère ; aussi la seule précocité que montra Caterina fut une certaine habileté à se venger. À l’âge de cinq ans elle se vengea d’une permission refusée en versant de l’encre dans le panier à ouvrage de Mme Sharp ; et une autre fois, que lady Cheverel lui avait retiré sa poupée parce qu’elle en léchait avec amour le visage peint, elle grimpa immédiatement sur une chaise et jeta par terre un vase de fleurs posé sur une console. Ce fut à peu près la seule occasion où la colère l’emporta sur son respect pour lady Cheverel ; cette dame avait sur l’enfant l’ascendant qu’obtient toujours la bonté, alors qu’au lieu de se manifester en vaines caresses elle se montre sérieusement et constamment bienfaisante.

Bientôt l’heureuse monotonie du manoir de Cheverel fut interrompue, comme M. Warren l’avait annoncé. Les routes qui traversaient le parc furent sillonnées par les chariots qui amenaient des pierres d’une carrière voisine ; la cour verdoyante se couvrit de poussière de chaux, et la calme habitation résonna du bruit des marbriers. Pendant les dix années suivantes, sir Christopher s’occupa de la métamorphose architecturale de son habitation, anticipant ainsi, poussé par son goût individuel, sur cette réaction générale dirigée en faveur du gothique contre l’insipide imitation du style paladien, réaction qui a marqué la fin du xviiie siècle. Il avait pris cette œuvre à cœur, avec la détermination de la suivre personnellement, ce qui excitait le dédain des grands chasseurs de renard ses voisins ; ceux-ci s’étonnaient fort de ce qu’un homme ayant du meilleur sang anglais dans les veines fût assez faible pour faire des économies sur la cave et réduire ses équipages à deux vieux chevaux de carrosse et une jument de selle, pour le plaisir d’enfourcher un dada et de jouer à l’architecte. Les femmes ne lui reprochaient que faiblement les économies relatives aux écuries et à la cave ; mais elles mettaient toute leur éloquence à plaindre cette pauvre lady Cheverel, qui n’avait que trois chambres habitables, qui devait être incommodée par le bruit et risquait de voir sa santé attaquée par des odeurs malsaines de vernis. C’était aussi pénible pour elle que si elle avait eu un mari asthmatique. Pourquoi sir Christopher ne prenait-il pas à son intention une maison à Bath, ou, s’il voulait passer son temps à surveiller les ouvriers, quelque part dans le voisinage du manoir ? Cette pitié était tout à fait gratuite, comme c’est souvent le cas ; car, bien que lady Cheverel ne partageât pas l’enthousiasme architectural de son mari, elle avait trop de rectitude de jugement à l’égard de ses devoirs d’épouse, et une trop profonde considération pour sir Christopher, pour regarder la soumission comme un désagrément. Quant à sir Christopher, il était parfaitement indifférent à la critique. Mais, pour moi, qui ai vu le manoir de Cheverel tel qu’il le légua à ses héritiers, j’attribue plutôt ce projet d’embellissement, qu’il avait conçu et poursuivi pendant de longues années, à l’enthousiasme du génie aussi bien qu’à une force de volonté inflexible ; et, en parcourant ces salles aux splendides plafonds si mesquinement meublées, j’ai compris comment avait été employé tout l’argent économisé, avant de s’occuper du confortable, et j’ai senti qu’il y avait en ce vieux baronnet anglais quelque chose de cet esprit supérieur qui distingue l’art du luxe, et qui rend hommage au vrai beau avant de s’occuper de son propre agrément.

À mesure que la laideur du manoir de Cheverel se convertissait en beauté, un changement tout aussi marqué se produisait chez Caterina. L’enfant au teint jaune devenait une jeune fille presque blanche, sans grande beauté, à la vérité, mais dont la grâce un peu aérienne, les grands yeux noirs suppliants et la voix dont les tendres notes basses rappelaient les accents amoureux de la colombe, offraient un charme tout particulier. À l’inverse du bâtiment, toutefois, le développement de Caterina n’était le résultat d’aucuns soins systématiques et attentifs. Elle croissait à peu près comme les perce-neige qu’un jardinier n’est pas fâché de voir dans son enclos, mais qu’il ne prend point la peine de cultiver. Lady Cheverel lui enseigna à lire, à écrire et à réciter son catéchisme ; M. Warren, qui était bon comptable, lui donna des leçons d’arithmétique ; et Mme Sharp l’initia à tous les mystères de l’aiguille. Pendant longtemps on ne pensa pas à lui donner une éducation plus soignée. Il est très probable que jusqu’à son dernier jour Caterina crut que la terre restait immobile et que le soleil et les astres tournaient autour ; c’est du reste ce que croyaient aussi Hélène, Didon, Desdemona et Juliette : ce qui me fait espérer que vous ne trouverez point pour cela Caterina moins digne d’être une héroïne de roman. La vérité est qu’avec le chant son talent unique était d’aimer ; il est probable qu’en cela elle l’aurait emporté sur les femmes les plus savantes en astronomie. Quoique orpheline et protégée, cette disposition suprême trouvait à s’exercer suffisamment au manoir de Cheverel, et Caterina avait plus de gens à aimer que bien de petites ladies et de petits gentlemen entourés de relations de famille. Je crois que la première place dans son cœur d’enfant fut occupée par sir Christopher ; car les petites filles sont portées à s’attacher de préférence à celui avec lequel il est rarement question de discipline. Après le baronnet venait Dorcas, la gaie demoiselle aux joues rosées qui servait de lieutenant à Mme Sharp et remplissait le rôle du miel dans une potion amère. Ce fut un triste jour pour Caterina que celui où Dorcas épousa le cocher et crut prendre une place élevée dans le monde en se chargeant de la surveillance d’un cabaret dans la bruyante ville de Sloppeter. Une petite boîte de porcelaine portant la devise : Chère au cœur, malgré la distance, que lui envoya Dorcas comme souvenir, faisait encore, dix ans plus tard, partie des trésors de Caterina.

Son second talent, vous le savez déjà, était la musique. Lorsque lady Cheverel s’aperçut que Caterina avait l’oreille excessivement juste et une voix très remarquable, elle en fut bien satisfaite, ainsi que sir Christopher. Son éducation musicale devint aussitôt l’objet d’un vif intérêt. Lady Cheverel y consacra beaucoup de temps, et, la rapidité des progrès de Caterina dépassant toutes les espérances, on engagea pendant plusieurs années un maître de chant italien à passer quelques mois au manoir de Cheverel. Ce don inattendu apporta un grand changement dans la position de Caterina. Après les premières années pendant lesquelles on choie les petites filles comme de petits chiens ou de petits chats, il vient un temps où l’on comprend moins à quoi elles peuvent être bonnes, surtout lorsque, ainsi que Caterina, elles ne promettent ni talents ni beauté ; il n’était donc pas étonnant que pendant cette période peu intéressante on ne formât aucun plan pour son avenir. Elle pourrait toujours aider Mme Sharp, en supposant qu’elle ne fût pas bonne à autre chose. Ce rare don du chant la rendit chère à lady Cheverel, qui, aimant la musique par-dessus tout, l’associa bientôt aux plaisirs du salon. Peu à peu elle en vint à être regardée comme faisant partie de la famille, et les domestiques commencèrent à comprendre que miss Sarti, après tout, serait une dame.

« C’est juste aussi, dit M. Bates ; elle n’a pas la taille d’une fille devant gagner son pain par son travail : elle est aussi gentille et délicate qu’une fleur de pêcher, très semblable à une linotte, ayant le corps tout juste assez gros pour contenir sa voix. »

Mais longtemps avant que Tina fût arrivée à cette époque de son histoire, une nouvelle vie commença pour elle à l’arrivée d’un compagnon plus jeune qu’aucun de ceux qu’elle avait connus jusqu’alors. Elle n’avait que sept ans lorsqu’un pupille de sir Christopher, âgé de quinze ans, nommé Maynard Gilfil, commença à venir passer ses vacances au manoir de Cheverel et n’y trouva aucune société qui lui convint mieux que celle de Caterina. Maynard était un enfant aimant, qui conservait du goût pour les lapins blancs, les écureuils et les cochons d’Inde, même après l’âge où les jeunes messieurs regardent ordinairement ces choses comme puériles. Il était très adonné à la pêche et à la menuiserie, considérée comme un bel art quand il n’a aucun but d’utilité. Dans toutes ces occupations c’était son plaisir d’avoir Caterina près de lui, de lui donner de petits noms affectueux, de répondre à ses questions et de la voir trotter près de lui, comme vous pouvez voir trotter un épagneul de Blenheim après un grand chien d’arrêt. Chaque fois que Maynard retournait au pensionnat, il y avait une petite scène lors de la séparation. « Vous ne m’oublierez pas, Tina, avant que je revienne ? Vous garderez bien toutes les cordes de fouet que nous avons faites, et vous ne laisserez pas périr le cochon d’Inde. Allons, donnez-moi un baiser et promettez-moi de ne pas m’oublier. »

Lorsque avec les années Maynard passa du pensionnat au collège, et que de mince garçon il devint un vigoureux jeune homme, leur camaraderie pendant les vacances prit une forme différente, mais conserva toujours une familiarité de frère à sœur. Chez Maynard, l’affection de jeune garçon était insensiblement devenue un ardent amour. Parmi les différentes espèces d’amour, celui qui commence dans la camaraderie d’enfance est le plus fort et le plus durable ; lorsque la passion vient s’unir à une longue affection, l’amour arrive à son point culminant. Et l’amour de Maynard Gilfil lui faisait préférer les tourments que lui infligeait Caterina à tout le plaisir qu’aurait pu inventer pour lui un génie bienveillant et qu’elle n’aurait point partagé. Il en est ainsi de ces hommes à la charpente robuste, depuis Samson jusqu’à nos jours. Tina, la petite précieuse, savait parfaitement que Maynard était son esclave, et son cœur à elle était tout à fait libre.

Maynard ne se faisait point illusion sur les sentiments de Caterina ; mais il nourrissait l’espérance qu’un moment ou l’autre elle tiendrait assez à lui pour accepter son amour. Aussi attendait-il patiemment le jour où il pourrait se hasarder à lui dire : « Catarina, je vous aime ! » Il se serait probablement contenté de très peu, étant un de ces hommes qui traversent la vie sans rien exiger pour eux, ne mettant aucune importance à l’élégance de leur habit, à la saveur de leur potage ou au salut plus ou moins humble d’un domestique. Il pensait que devenir commensal du manoir de Cheverel en qualité de chapelain et pasteur d’une paroisse voisine était pour lui d’un bon augure, jugeant à tort, d’après sa propre expérience, que l’habitude et l’affection conduisent nécessairement à l’amour. Sir Christopher satisfaisait plusieurs sentiments en installant Maynard au château en qualité de chapelain ; il’aimait la dignité ancienne de cet apanage de famille ; il aimait la société de son pupille ; et, comme Maynard avait quelque fortune, il pourrait trouver une vie facile dans cette agréable maison, en ayant un cheval de chasse et en s’acquittant tranquillement de ses devoirs ecclésiastiques, jusqu’au moment où la cure de Cumbermoor serait libre et où il pourrait s’établir définitivement dans le voisinage du château. « Avec Caterina pour la vie, aussi », à ce que pensa bientôt sir Christopher, car, quoique le baronnet ne fût pas très prompt à imaginer ce qui était opposé à ses convenances, il voyait très vite ce qui pouvait s’accorder avec ses propres plans. La vérité sur les sentiments de Maynard ne lui avait pas échappé, et une question directe avait confirmé son opinion à ce sujet. Il arriva d’un saut à la conclusion que Caterina éprouvait le même sentiment, ou au moins l’éprouverait, quand elle serait en âge. Mais il était encore trop tôt pour rien dire ou rien faire de positif.

Sur ces entrefaites surgirent de nouvelles circonstances, qui, sans rien changer à ses projets, convertirent en inquiétudes les espérances de M. Gilfil et lui firent voir clairement que non seulement le cœur de Caterina ne lui appartiendrait probablement jamais, mais que ce cœur était entièrement donné à un autre.

Une ou deux fois, pendant l’enfance de Caterina, on avait reçu la visite au manoir d’un autre garçon, plus jeune que Maynard, un beau jeune homme à boucles brunes, élégamment vêtu, que Caterina avait regardé avec une timide admiration. C’était Anthony Wybrow, fils d’une sœur cadette de sir Christopher et choisi comme héritier du manoir de Cheverel. Le baronnet avait sacrifié une forte somme et même diminué les ressources au moyen desquelles il comptait mettre à exécution ses projets architecturaux, dans le but d’empêcher l’aliénation de sa propriété et de faire de ce neveu son héritier, poussé à cette démarche, je suis fâché de le dire, par une ancienne querelle avec l’aînée de ses sœurs : car la faculté de pardonner n’était pas une des vertus de sir Christopher. Enfin, à la mort de sa mère, Anthony, qui n’était plus un enfant aux cheveux bouclés, mais un grand jeune homme portant le grade de capitaine, devint le commensal du manoir de Cheverel, pendant ses absences de ce régiment. Caterina était alors une petite personne de seize à dix-sept ans, et je n’ai pas besoin de vous expliquer ce qui arriva naturellement.

On recevait peu de monde au manoir, et le capitaine Wybrow s’y serait fort ennuyé si Caterina n’eût été là. C’était vraiment agréable d’avoir pour elle quelques attentions, de lui parler d’un ton gracieux, de voir son léger frémissement de plaisir, le rouge lui monter au visage, lorsqu’il s’inclinait vers elle par-dessus le piano. C’était amusant aussi de contrecarrer le chapelain aux jambes robustes ! Quel homme oisif peut résister à la tentation de fasciner une femme et d’éclipser un autre homme ? surtout quand il se persuade qu’il n’a aucune mauvaise intention et qu’il laissera plus tard chaque chose reprendre son cours habituel. Au bout de dix-huit mois, cependant, durant lesquels le capitaine Wybrow avait passé une grande partie de son temps au manoir, il trouva que les choses en étaient venues à un point qu’il n’avait nullement prévu. Les doux accents avaient amené les tendres paroles, et celles-ci avaient provoqué en réponse des regards qui devaient forcément produire un crescendo amoureux. Se trouver adoré par une petite créature gracieuse, aux beaux yeux, au doux chant, est une agréable satisfaction, comparable à celle de fumer le plus fort latakié, et qui impose aussi le devoir de quelque réciprocité de tendresse.

Peut-être pensez-vous que ce capitaine Wybrow, sachant très bien qu’il serait ridicule à lui de songer à épouser Caterina, devait être un indigne mauvais sujet, pour chercher ainsi à gagner son affection ! Non point. C’était un jeune homme de sentiments calmes ; rarement il s’était laissé entraîner à une conduite dont il pût se repentir ; et la frêle petite Caterina était une femme qui parlait moins aux sens qu’à l’imagination et au cœur. Il avait des sentiments très bienveillants pour elle et en aurait été certainement amoureux, s’il avait pu l’être de qui que ce fût. Mais la nature ne l’avait pas doué de cette faculté. Elle lui avait donné une admirable tournure, les mains les plus blanches, les narines les plus délicates, et une forte dose de contentement de lui-même ; mais, pour empêcher une œuvre aussi parfaite d’être brisée, elle l’avait rendu incapable d’émotions fortes. On n’avait aucune peccadille de jeunesse à lui reprocher, et sir Christopher ainsi que lady Cheverel le considéraient comme le meilleur des neveux, l’héritier le plus convenable, plein de reconnaissance respectueuse à leur égard, et, par-dessus tout, guidé par le sentiment du devoir. Le capitaine Wybrow faisait toutes choses, même celles qui lui étaient le plus faciles et le plus agréables, par le sentiment du devoir intime ; il portait des costumes dispendieux parce que c’était un

devoir de sa position ; c’est aussi par un sentiment du devoir qu’il se conformait à l’inflexible volonté de sir Christopher, à laquelle il eût été bien ennuyeux aussi bien qu’inutile de résister, et, eu égard à sa constitution délicate, par un sentiment de devoir il prenait un soin particulier de sa santé. Cette santé était le seul point qui donnât de l’inquiétude à ses amis, et c’est en raison de cela que sir Christopher désirait voir son neveu se marier de bonne heure, d’autant plus qu’une alliance selon le cœur du baronnet semblait pouvoir se conclure promptement. Anthony avait vu et admiré miss Assher, fille unique d’une dame objet du premier amour de sir Christopher, mais qui, ainsi que cela arrive souvent, avait épousé un autre baronnet. Le père de miss Assher était mort et elle se trouvait en possession d’une belle propriété. Si, comme cela était probable, elle venait à apprécier les qualités physiques et le caractère d’Anthony, rien ne pourrait rendre sir Christopher plus heureux que de voir un mariage qui empêcherait le manoir de Cheverel de tomber dans de mauvaises mains. Pourquoi Anthony, que lady Assher avait déjà bien reçu, comme neveu d’un ancien ami, n’irait-il pas à Bath, où elle était avec sa fille, donner suite à ces relations et obtenir une épouse très belle et d’une fortune suffisante ?

Le désir de sir Christopher fut communiqué à son neveu, qui l’assura aussitôt de son obéissance, par un sentiment de devoir. Caterina fut tendrement informée par son bien-aimé du sacrifice qu’on leur demandait, et trois jours après eut lieu la scène de séparation à laquelle nous avons assisté dans la galerie, la veille du départ du capitaine Wybrow.


CHAPITRE V


L’inexorable tic-tac de la pendule que rien n’arrête a pour ceux qui redoutent l’avenir une palpitation douloureuse, rendue plus vive par une crainte maladive. Il en est de même de la grande horloge de la nature. Les pâquerettes et les primevères cèdent la place aux herbes ondulées parsemées des tons chauds de l’oseille rouge ; celles-ci disparaissent à leur tour et les prairies offrent le spectacle d’émeraudes enchâssées dans les haies touffues ; le blé à tête dorée commence à plier sous le poids des riches épis ; les moissonneurs sont courbés sur leur travail, et les gerbes sont bientôt liées ; puis voici que des lignes de chaume s’allongent à côté de bandes d’un rouge brun que la charrue retourne pour les préparer à recevoir la semence nouvellement battue. Et ce passage d’une beauté à une autre, qui, pour les heureux, est comme une mélodie continue, annonce à plus d’un cœur humain l’approche de l’angoisse prévue, et semble le précipiter vers l’instant où l’appréhension sera suivie de la désespérante réalité.

Combien cet été de 1788 sembla se hâter cruellement pour Caterina ! Certainement les roses disparurentplus tôt et les baies du frêne de montagne furent plus promptes à rougir pour annoncer l’automne où elle allait être seule en face de son malheur, où elle verrait Anthony offrir à une autre ses doux accents, ses doux propos et ses doux regards.

Avant la fin de juillet, le capitaine avait annoncé, par lettre, que lady Assher et sa fille allaient quitter la chaleur et la gaieté de Bath pour les tranquilles ombrages de leur habitation de Farleigh, et qu’il était invité à se joindre à la société qui s’y réunissait. Ses lettres montraient qu’il était en très bons termes avec les deux dames, et ne faisaient mention d’aucun rival. Aussi sir Christopher était-il plus animé et plus gai qu’à l’ordinaire. Puis, vers la fin d’août, arriva la nouvelle que le capitaine Wybrow était accepté comme prétendant, et, après beaucoup de lettres de compliments et de félicitations échangées entre les deux familles, il fut convenu qu’en septembre lady Assher et sa fille viendraient en visite au manoir de Cheverel, où Béatrice ferait connaissance avec ses parents futurs et où l’on arrêterait tous les arrangements définitifs. Jusque-là le capitaine Wybrow resterait à Farleigh et accompagnerait ces dames pendant leur voyage.

En attendant ces visites, chacun, au manoir de Cheverel, avait quelques préparatifs à faire. Sir Christopher était fréquemment en conférences avec son intendant et son jurisconsulte, et avait des ordres à donner à tout le monde, particulièrement à Francesco, pour qu’il terminât le salon. M. Gilfil fut chargé de procurer un cheval de dame, miss Assher étant habile écuyère. Lady Cheverel eut à faire des visites inaccoutumées et à envoyer des invitations. Les gazons, les allées et les plates-bandes de M. Bates offraient toujours une telle perfection qu’il n’y avait rien d’extraordinaire à faire au jardin, sinon à gronder un peu plus le jardinier en second, ce que ne négligea point M. Bates.

Heureusement pour Caterina, elle eut aussi sa tâche pour l’aider à passer ce long temps de tristesse ; ce fut de terminer un coussin de fauteuil, pour compléter l’ameublement brodé du salon de famille, travail de toute une année de lady Cheverel, et la seule partie digne d’attention du mobilier du manoir. Elle s’occupa de cette broderie, les lèvres froides et le cœur palpitant, heureuse de pouvoir ainsi pendant la journée dissimuler l’envie de pleurer que ramenaient chez elle la nuit et la solitude. Elle avait peine à se contenir quand sir Christopher s’approchait d’elle. Les yeux du baronnet étaient plus brillants et sa démarche plus élastique que jamais ; il lui semblait que les intelligences les plus lourdes et les plus épaisses pouvaient seules ne pas être enchantées de vivre dans un monde où tout allait si bien. Cher vieux monsieur, il avait traversé la vie, un peu fier de la puissance de sa propre volonté, et maintenant il réussissait dans son dernier projet, et le manoir de Cheverel serait l’héritage d’un petit-neveu. Il pouvait même avoir l’espoir de vivre assez longtemps pour voir le petit-neveu possesseur déjà d’une barbe naissante. Pourquoi pas ? On est encore jeune à soixante ans.

Sir Christopher avait toujours quelque plaisanterie à dire à Caterina : « A présent, petit singe, il faut que vous prépariez votre plus belle voix ; vous êtes le ménestrel du château, vous le savez, et vous aurez une jolie robe et un ruban neuf. Il ne faut pas vous habiller trop bocagèrement, quoique vous soyez un oiseau chanteur », ou bien : « Votre tour d’être mariée viendra, Tina. Mais ne prenez pas de ces méchants airs fiers. Je veux qu’on traite Maynard avec douceur. »

L’affection de Caterina pour le vieux baronnet l’aidait à sourire, tandis qu’il lui frappait sur la joue et la regardait avec bonté ; mais c’était alors qu’elle retenait le plus difficilement ses larmes. La conversation et la présence de lady Cheverel étaient moins embarrassantes, car Sa Seigneurie n’éprouvait qu’une satisfaction calme de cet événement de famille, et, outre cela, cette satisfaction était légèrement modérée par un peu de jalousie du plaisir que sir Christopher se faisait de revoir lady Assher, restée dans son souvenir avec tous les charmes de sa beauté de seize ans, avec laquelle il avait échangé de doux regards avant de partir pour ses premiers voyages. Lady Cheverel serait morte plutôt que de l’avouer, mais elle ne pouvait s’empêcher d’espérer qu’il serait déçu à la vue de lady Assher, et qu’il serait presque honteux de l’avoir annoncée si charmante.

M. Gilfil étudiait Caterina pendant ce temps avec des sentiments mélangés. Ses souffrances trouvaient de l’écho dans son cœur : mais il voyait avec satisfaction qu’un amour qui ne pouvait jamais arriver a bien ne fût plus entretenu par de fausses espérances ; et comment aurait-il pu ne pas se dire : « Peut-être, dans quelque temps, Caterina se lassera de pleurer ce fat au cœur froid, et alors… ».

Le jour marqué arriva ; le plus brillant soleil de septembre éclairait les tilleuls jaunissants, lorsque à cinq heures la voiture de lady Assher entra sous le portique. Caterina, assise dans sa chambre, occupée à son ouvrage, entendit le bruit des roues, suivi bientôt du fracas des portes qu’on ouvrait et fermait et du son des voix dans les corridors. Se rappelant que le dîner était à six heures et que lady Cheverel lui avait demandé d’être de bonne heure au salon, elle se leva à la hâte pour s’habiller et fut charmée de se sentir tout d’un coup forte et courageuse. La curiosité de voir miss Assher, la pensée qu’Anthony était dans la maison, le désir de ne pas paraître sans attrait, amenèrent du vermillon sur ses lèvres et lui aidèrent à se parer. On lui demanderait ce soir-là de chanter, et elle chanterait bien. Il ne fallait pas que miss Assher la crût tout à fait insignifiante. Aussi mit-elle sa robe de soie grise à perles et ses rubans cerise avec autant de soin que si elle eût été la fiancée ; elle n’oublia point les boucles d’oreilles que sir Christopher avait dit à lady Cheverel de lui donner, « parce que les petites oreilles de Tina étaient jolies ».

Malgré sa hâte, elle trouva sir Christopher et lady Cheverel déjà au salon, causant avec M. Gilfil ; ils lui dirent combien miss Assher était belle, mais tout à fait différente de sa mère ; elle ressemblait apparemment à son père.

« Ah, ah ! dit sir Christopher en se retournant pour regarder Caterina, comment trouvez-vous ceci, Maynard ? Avez-vous jamais vu Tina aussi jolie ? Vraiment, cette petite robe grise a été faite d’un morceau de celle de milady, n’est-ce pas ? Il ne faut guère, pour habiller le petit singe, plus d’étoffe qu’il n’en faudrait pour un mouchoir de poche. »

Lady Cheverel, sereine et radieuse par la certitude, qu’un seul coup d’œil lui avait donnée, de l’infériorité de lady Assher, sourit, et Caterina se trouva dans un de ces moments d’empire sur soi-même qui sont comme le reflux de la marée entre les conflits de la pensée. Elle alla vers le piano et prépara sa musique, n’étant point insensible au plaisir d’être regardée, et pensant que, dès que le capitaine Wybrow entrerait, elle lui parlerait tout à fait gaiement. Mais, lorsqu’elle l’entendit venir, et qu’elle le sentit près d’elle, son cœur tressaillit. Elle n’eut la conscience de rien jusqu’au moment où il lui serra la main, en lui disant de son ancien ton dégagé : « Eh bien, Caterina, comment vous portez-vous ? Vous avez l’air tout à fait florissant. »

Elle sentit le rouge de la colère monter à ses joues, voyant qu’il était capable de parler avec une si parfaite indifférence. Ah ! il était donc trop profondément amoureux d’une autre personne pour qu’il pût se rien rappeler de ce qu’il avait naguère ressenti pour elle. Mais bientôt elle comprit combien elle était absurde de croire qu’il pourrait lui montrer quelque tendresse. Ce conflit d’émotions lui fit paraître longs les quelques instants qui s’écoulèrent jusqu’à ce que la porte se rouvrît et que son attention fût absorbée par l’entrée des deux dames.

La fille ne paraissait que plus remarquable par le contraste qu’elle offrait avec sa mère, femme d’âge moyen, aux épaules arrondies, qui avait une fois possédé la beauté passagère d’une blonde et dont les traits étaient actuellement peu marqués et l’embonpoint prématuré. Miss Assher était grande et d’une taille souple, quoique forte, avec un mélange de grâce et d’assurance. Ses cheveux, d’un brun foncé, sans poudre, tombaient en boucles autour de son visage et couvraient ses épaules. La brillante teinte carmin de ses joues rondes, la délicatesse de son nez donnaient l’impression d’une beauté splendide, bien que ses yeux bruns fussent très ordinaires, son front étroit et ses lèvres minces. Elle était en deuil, et le noir mat de son costume de crêpe, rehaussé çà et là par des ornements de jais, faisait ressortir l’éclat de son teint et la blancheur de ses bras, nus depuis le coude. Le premier coup d’œil était éblouissant, et, comme elle était debout, abaissant les yeux avec un gracieux sourire sur Caterina, que lady Cheverel lui présentait, la pauvre petite créature reconnut elle-même, pour la première fois, toute la folie de son rêve passé.

« Nous sommes enchantées de votre habitation, sir Christopher, dit lady Assher avec une certaine majesté qui semblait plutôt empruntée que naturelle ; je suis sûre que votre neveu a été scandalisé du désordre de Farleigh. Le pauvre sir John s’inquiétait si peu de bien tenir la maison et les terres ! Je lui en parlais souvent ; mais il répondait : « Bah, bah ! aussi longtemps que mes amis trouveront chez moi un bon dîner et une bouteille de bon vin, ils ne s’inquiéteront pas de mes plafonds enfumés. » Il était si hospitalier, sir John !

— J’ai trouvé la maison, vue depuis le parc, dès que l’on a passé le pont, remarquablement belle, dit miss Assher, interrompant assez vivement sa mère, comme si elle craignait que celle-ci ne se lançât dans quelques phrases malencontreuses, et le plaisir du premier coup d’œil a été d’autant plus grand qu’Anthony n’avait rien voulu nous décrire. Il ne voulait pas gâter notre première impression en risquant de nous donner de fausses idées. Je me réjouis de visiter la maison, sir Christopher, et d’apprendre l’histoire de tous vos plans architecturaux, qui, d’après Anthony, vous ont coûté tant de peine et d’étude.

— Prenez garde à vous, en amenant un vieillard à parler du passé, ma chère, dit le baronnet. J’espère que nous vous trouverons quelque passe-temps plus agréable que de feuilleter mes vieux dessins. Notre ami, que voici, M. Gilfil, a trouvé pour vous une superbe jument, et vous pourrez parcourir le pays tant que le cœur vous en dira. Anthony nous a parlé de vos talents d’amazone. »

Miss Assher se tourna vers M. Gilfil avec son plus brillant sourire et le remercia avec la grâce expansive d’une personne qui désire qu’on la trouve charmante et qui est sûre du succès.

« Ne me remerciez pas, je vous prie, dit M. Gilfil, jusqu’à ce que vous ayez essayé la jument. Elle a été montée par lady Sara Linter pendant ces deux dernières années ; mais le goût d’une dame peut n’être pas celui d’une autre en fait de chevaux comme en bien d’autres choses. »

Pendant cette conversation, le capitaine Wybrow, appuyé contre la cheminée, se contentait de répondre aux coups d’œil animés de miss Assher, en laissant tomber sur elle de dessous sa paupière indolente un regard indifférent.

« Elle est bien amoureuse de lui », pensa Caterina. Mais elle était soulagée en voyant Anthony faire sa cour d’une manière aussi passive. Elle trouva qu’il avait l’air pâle et plus languissant qu’à l’ordinaire. « S’il pouvait ne pas l’aimer beaucoup, s’il pensait quelquefois au passé avec regret, je crois que je pourrais supporter ce mariage et même être satisfaite du bonheur de sir Christopher. »

Pendant le dîner, un petit incident la confirma dans ses espérances. Quand les entremets sucrés furent sur la table, il se trouva une gelée en face du capitaine Wybrow, et, comme il désirait en prendre, il en offrit d’abord à miss Assher, qui rougit et dit d’un ton un peu sec : « Ne savez-vous point encore que je ne prends jamais de gelée ?

— Vraiment ? dit le capitaine, dont les perceptions n’étaient pas assez fines pour observer cette intonation ironique. Je pensais que vous l’aimiez. Il y en avait toujours sur la table à Farleigh.

— Vous ne paraissez pas prendre beaucoup d’intérêt à savoir ce que j’aime ou ce que je n’aime pas.

— Je suis trop dominé par l’heureuse pensée que vous m’aimez », répondit-il sur un ton léger.

Personne, à l’exception de Caterina, ne remarqua ce petit épisode. Sir Christopher écoutait avec une attention polie l’histoire que lui faisait lady Assher de son dernier cuisinier, de première force pour les consommés, ce qui le rendait très agréable à sir John. Il tenait beaucoup à ses consommés, sir John, et ils avaient gardé cet homme pendant six ans, malgré sa mauvaise pâtisserie. Quant à lady Cheverel et à M. Gilfil, ils regardaient Rupert, le chien favori, qui avait passé sa grosse tête par-dessous le bras de son maître et faisait la revue des mets, après avoir flairé le contenu de l’assiette du baronnet.

Lorsque les dames eurent passé au salon, lady Assher se mit en devoir de développer à lady Cheverel ses réflexions sur la coutume d’enterrer les gens en costume de laine.

« Certainement on doit avoir un costume de laine, parce que c’est l’usage, vous savez ; mais cela n’empêche personne de porter de la toile dessous ; je disais toujours : Lorsque sir John mourra, je l’enterrerai avec sa chemise, et c’est ce que j’ai fait. Je vous conseillerais d’en faire autant avec sir Christopher. C’était un homme grand et gros, sir John, avec son nez comme Béatrice ; il était difficile pour ses chemises. »

Miss Assher, pendant ce temps, s’était assise près de Caterina, et, avec cette affabilité souriante qui semble dire : « Je ne suis pas du tout fière, quoique vous puissiez le penser » :

« Anthony, fit-elle, me dit que vous chantez admirablement ; j’espère que nous vous entendrons ce soir.

— Volontiers, dit Caterina sans sourire ; je chante toujours quand on me le demande.

— Je vous envie un si agréable talent. Figurez-vous que je n’ai pas d’oreille ; je ne puis saisir le plus petit air ; et j’aime tant la musique. N’est-ce pas malheureux ? Mais j’en jouirai pendant mon séjour ici ; le capitaine Wybrow dit que vous en faites tous les jours.

— J’aurais cru que vous ne deviez pas aimer la musique, puisque vous n’avez pas l’oreille juste, dit simplement Caterina.

— Je vous assure que j’en ai la passion, et Anthony l’aime tellement ; ce serait si délicieux si je pouvais jouer et chanter pour lui, quoiqu’il dise qu’il aime mieux que je ne chante pas, parce que cela ne s’accorde pas avec l’idée qu’il se fait de moi. Quel genre de musique préférez-vous ?

— Je ne sais pas. J’aime toute belle musique.

— Et aimez-vous autant l’équitation que la musique ?

— Non ; je ne monte jamais. Je crois que je serais très effrayée.

— Oh non ! vous ne le seriez pas du tout, après un peu d’exercice. Je n’ai jamais été le moins du monde craintive. Je crois qu’Anthony a plus peur pour moi que moi-même ; et, depuis que j’ai monté avec lui, j’ai dû être plus attentive, car il est très inquiet à mon sujet. »

Caterina ne répondit pas, mais elle pensa : « Que j’aimerais qu’elle me laissât tranquille ! Elle ne veut que me faire admirer son bon naturel et parler d’Anthony. »

Miss Assher pensait au même instant : « Cette miss Sarti me semble une stupide petite créature. Ces musiciens sont quelquefois ainsi. Mais elle est plus jolie que je ne m’y attendais ; Anthony disait qu’elle ne l’était pas. »

Par bonheur, en ce moment lady Assher attira l’attention de sa fille sur les coussins brodés, et miss Assher, s’approchant du sofa, fut bientôt en conversation avec lady Cheverel au sujet de la tapisserie et de la broderie en général, tandis que sa mère, se trouvant de trop de ce côté, vint s’asseoir auprès de Caterina.

« J’ai appris que vous chantez supérieurement, fut sa phrase d’introduction. Tous les Italiens chantent si bien. J’ai voyagé en Italie avec sir John immédiatement après notre mariage, et nous sommes allés à Venise, où l’on se promène en gondole, vous savez. Vous ne mettez pas de poudre, je vois. Béatrice non plus, quoique plusieurs personnes pensent que ses Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/205 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/206 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/207 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/208 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/209 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/210 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/211 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/212 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/213 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/214 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/215 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/216 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/217 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - Barton Gilfil.pdf/218 Page:Eliot - Scenes de la vie du clerge - 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CHAPITRE XXI


Le 30 mai 1790, un joli spectacle s’offrit aux villageois rassemblés près de la cure de Foxholm. Le soleil brillait sur le gazon humide, l’air était animé par le bourdonnement des abeilles et le gazouillement des oiseaux ; les châtaigniers aux branches fleuries et les haies verdoyantes semblaient se rapprocher, afin d’apprendre pourquoi les cloches de l’église sonnaient si joyeusement, lorsque Maynard Gilfil, le visage resplendissant de bonheur, sortit de la vieille porte gothique, ayant Tina à son bras. Le petit visage était encore pâle et exprimait une mélancolie contenue, comme celle du voyageur qui se trouve réuni à ses amis pour la dernière fois et prête l’oreille au signal de son départ. Mais sa petite main reposait avec une douce pression sur le bras de Maynard, et ses yeux noirs répondaient par une timide expression d’amour au regard qui s’abaissait sur elle.

Il n’y avait point de cortège de demoiselles d’honneur ; la jolie Mme Héron s’appuyant sur le bras d’un jeune homme aux cheveux bruns, inconnu jusqu’alors à Foxholm, et tenant de l’autre main le petit Ozzy, qui était beaucoup moins fier de son nouveau bonnet de velours et de sa nouvelle tunique, que de l’idée d’être chevalier de noce de Tine-tine.

Après eux venait un couple que les villageois regardaient avec encore plus d’intérêt que les mariés. C’était un beau vieux gentleman, qui regardait autour de lui avec des yeux si perçants qu’ils effrayaient les gens dont la conscience n’était pas bonne, et une dame imposante en robe de soie bleu et blanc, qui devait ressembler à la reine Charlotte.

« Voilà ce que j’appelle un tableau », dit le vieux maître Ford, patriarche du Staffordshire, qui s’appuyait sur une canne et tenait la tête penchée de côté, de l’air d’un homme qui espérait peu de la génération présente, mais à qui tout événement procurait le plaisir de la critique. « Les jeunes gens d’à présent sont d’une triste pâte molle ; ils ont assez bon air, mais ils ne dureront pas, ils ne dureront pas. Il n’y en a pas un qui portera ses années comme ce sir Christopher Cheverel.

— Je vous parie deux pots, dit un autre vieillard, que ce jeune homme qui marche avec la femme du pasteur est le fils de sir Christopher : il lui ressemble.

— Il vous faut parier cela avec un autre imbécile comme vous ; ce n’est pas du tout son fils. À ce que je sais, c’est le neveu qui héritera de la propriété seigneuriale. Le cocher qui a dételé au Cheval-Blanc m’a dit qu’il y avait un autre neveu, un bien plus beau garçon que celui-ci, qui est mort d’une attaque, tout d’un coup, et, comme cela, ce jeune homme a monté l’échelle à sa place. »

À la porte de l’église, M. Bâtes, dans un costume neuf, se préparait à adresser quelques paroles d’heureux présage aux nouveaux époux. Il avait fait tout le chemin depuis le manoir de Cheverel, afin de voir encore une fois miss Tina heureuse, et aurait joui d’un bonheur sans mélange, sans l’infériorité des bouquets de noce comparés à ceux qu’aurait pu fournir le jardin du manoir.

« Que le Dieu Tout-Puissant vous bénisse tous les deux, et vous donne longue vie et bonheur, furent les paroles que le bon jardinier prononça d’une voix un peu tremblante.

— Je vous remercie, oncle Bates ; souvenez-vous de Tina », dit une douce voix qui frappa pour la dernière fois l’oreille de M. Bates.

Le voyage de noce devait les amener par un détour à Shepperton, où M. Gilfil était vicaire depuis plusieurs mois. Cette petite cure lui avait été procurée par l’entremise d’un ancien ami qui avait quelques droits à la reconnaissance de la famille Oldinport, et ce fut une satisfaction, soit pour Maynard, soit pour sir Christopher, de trouver à distance du manoir de Cheverel un chez soi où M. Gilfil pût conduire Caterina ; car on ne trouvait pas encore bon qu’elle revit les lieux où elle avait souffert, sa santé continuant à être trop délicate pour oser courir le moindre risque d’agitation pénible. Dans un an ou deux, lorsque le vieux M. Crichley, le recteur de Cumbermoor, aurait quitté un monde où il souffrait de la goutte, et que Caterina serait probablement une heureuse mère, Maynard pourrait se fixer à Cumbermoor, et Tina n’éprouverait que du contentement à revoir un nouveau « petit singe aux yeux noirs » courir le long de la galerie et des allées du manoir. Une mère ne redoute aucun souvenir : toutes les ombres s’effacent dans l’aurore d’un sourire d’enfant.

Avec cet espoir, et heureux de l’affection confiante de Tina, M. Gilfil jouit de quelques mois de bonheur parfait. Elle en était venue à se reposer entièrement sur son amour et à trouver la vie douce, à cause de lui. Sa langueur et son peu d’activité étaient la conséquence naturelle de sa faiblesse physique, et la perspective qu’elle avait de devenir mère était un nouveau motif d’espérer une amélioration.

Mais la plante délicate avait été trop profondément froissée, et l’éclosion de sa fleur lui fut fatale.

Tina mourut, et pour toujours l’amour de Maynard Gilfil rentra avec elle dans un profond silence.


ÉPILOGUE


Tel fut le roman de M. Gilfil, roman bien éloigné du temps où il était assis, usé et blanchi, près de son feu solitaire du vicariat de Shepperton. Les boucles brunes, l’amour puissant, la profonde tristesse, quelque différents qu’ils paraissent des cheveux blancs, du contentement apathique et de l’acceptation passive de la vieillesse, ne sont que les étapes de voyage d’une même vie ; de même que les riantes plaines de l’Italie, avec le doux addio des jeunes filles au passage, sont des incidents de voyage d’une même journée, qui nous amène de l’autre côté de la montagne, entre les sombres murailles de rochers et au milieu des voix gutturales du Valais.

Pour ceux qui n’ont connu que le vieux vicaire aux cheveux gris, faisant trotter sa vieille jument brune, il serait peut-être difficile de croire qu’il ait jamais été le Maynard Gilfil, au cœur plein de passion et de tendresse, qui poussait sa noire Kitty au galop le plus rapide sur la route de Callam ; ni que le vieux monsieur à la parole caustique, aux goûts champêtres et au costume négligé ait connu les plus profonds secrets de l’amour dévoué, ait lutté pendant des jours et des nuits d’angoisse et tremblé de son bonheur inexprimable. À la vérité, le Gilfil de ces derniers jours à Shepperton offrait plus de nœuds et de rugosités que n’en aurait pu faire présager le Maynard aux grands yeux aimants. Mais il en est des hommes comme des arbres. Si vous émondez leurs plus belles branches, celles qui reçoivent leur plus jeune sève, les blessures seront bientôt recouvertes par quelque grossière et singulière excroissance, et ce qui aurait pu devenir un bel arbre étendant noblement son branchage ne sera plus qu’un tronc de forme étrange et fantastique. Bien des défauts, bien des singularités sont les suites de quelque rude épreuve qui a meurtri et tronqué le caractère au moment même où il se développait richement, et l’existence de défauts que nous blâmons peut n’être due qu’à la marche irrégulière d’un homme qui a perdu l’un de ses meilleurs membres.

C’est ainsi que le cher vieux vicaire, quoique son caractère offrit quelque chose de semblable aux nœuds capricieux d’un chêne émondé, avait cependant été esquissé par la nature comme un noble arbre. Son cœur était pur et délicat, et dans ce vieillard qui remplissait ses poches de dragées pour les petits enfants, dont les paroles les plus mordantes étaient dirigées contre la mauvaise conduite du riche, et qui, malgré ses pipes et sa conversation sans gêne, ne s’exposait jamais à perdre le respect de ses paroissiens, on retrouvait le fond de ce même caractère brave, fidèle et tendre qui avait dépensé les plus belles et les plus fraîches forces de sa vie dans un premier et unique amour : l’amour de Tina.


FIN



Coulommiers. — Typ. P. BRODARD et GALLOIS.

TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)


Tribulations du révérend A. Barton
 107
 110
Roman de M. Gilfil
 113
 298
  1. La livre sterling vaut vingt-cinq francs.
  2. En anglais do, do.