À ma petite-fille
JEANNE DE PITRAY
Ma chère petite Jeanne, je t’offre mon dixième ouvrage, parce que tu es ma dixième petite-fille, ce qui ne veut pas dire que tu n’aies que la dixième place dans mon cœur. Vous y êtes tous au premier rang, par la raison que vous êtes tous de bons et aimables enfants. Tes frères Jacques et Paul m’ont servi de modèles dans l’Auberge de l’Ange-gardien, pour Jacques et Paul Dérigny. Leur position est différente, mais leurs qualités sont les mêmes. Quand tu seras plus grande, tu me serviras peut-être de modèle à ton tour, pour un nouveau livre, où tu trouveras une bonne et aimable petite Jeanne.
Ta grand’mère,
COMTESSE DE SÉGUR,
née Rostopchine.
[modifier] I - De Loumigny à Gromiline.
Le général Dourakine s’était mis en route pour la Russie, accompagné, comme on l’a vu dans l’Auberge de l’Ange-gardien, par Dérigny, sa femme et ses enfants, Jacques et Paul. Après les premiers instants de chagrin causé par la séparation d’avec Elfy et Moutier, les visages s’étaient déridés, la gaieté était revenue, et Mme Dérigny, que le général avait placée dans sa berline avec les enfants, se laissait aller à son humeur gaie et rieuse. Le général, tout en regrettant ses jeunes amis, dont il avait été le généreux bienfaiteur, était enchanté de changer de place, d’habitudes et de pays. Il n’était plus prisonnier, il retournait en Russie, dans sa patrie ; il emmenait une famille aimable et charmante qui tenait de lui tout son bonheur, et dans sa satisfaction il se prêtait à la gaieté des enfants et de leur mère adoptive. On s’arrêta peu de jours à Paris ; pas du tout en Allemagne ; une semaine seulement à Saint-Pétersbourg, dont l’aspect majestueux, régulier et sévère ne plut à aucun des compagnons de route du vieux général ; deux jours à Moscou, qui excita leur curiosité et leur admiration. Ils auraient bien voulu y rester, mais le général était impatient d’arriver avant les grands froids dans sa terre de Gromiline, près de Smolensk, et, faute de chemin de fer, ils se mirent dans la berline commode et spacieuse que le général avait amenée depuis Loumigny, près de Domfront. Dérigny avait pris soin de garnir les nombreuses poches de la voiture et du siège de provisions et de vins de toute sorte, qui entretenaient le bonne humeur du général. Dès que Mme Dérigny ou Jacques voyaient son front se plisser, sa bouche se contracter, son teint se colorer, ils proposaient un petit repas pour faire attendre ceux plus complets de l’auberge. Ce moyen innocent ne manquait pas son effet ; mais les colères devenaient plus fréquentes ; l’ennui gagnait le général ; on s’était mis en route à six heures du matin ; il était cinq heures du soir ; on devait dîner et coucher à Gjatsk, qui se trouvait à moitié chemin de Gromiline, et l’on ne devait y arriver qu’entre sept et huit heures du soir.
Mme Dérigny avait essayé de l’égayer, mais cette fois, elle avait échoué. Jacques avait fait sur la Russie quelques réflexions qui devaient être agréables au général, mais son front restait plissé, son regard était ennuyé et mécontent ; enfin ses yeux se fermèrent, et il s’endormit, à la grande satisfaction de ses compagnons de route.
Les heures s’écoulaient lentement pour eux ; le général Dourakine sommeillait toujours. Mme Dérigny se tenait près de lui dans une immobilité complète. En face étaient Jacques et Paul, qui ne dormaient pas et qui s’ennuyaient. Paul bâillait ; Jacques étouffait avec sa main le bruit des bâillements de son frère. Mme Dérigny souriait et leur faisait des chut à voix basse. Paul voulut parler ; les chut de Mme Dérigny et les efforts de Jacques, entremêlés de rires comprimés, devinrent si fréquents et si prononcés que le général s’éveilla.
« Quoi ? qu’est-ce ? dit-il. Pourquoi empêche-t-on cet enfant de parler ? Pourquoi l’empêche-t-on de remuer ?
Madame Dérigny. – « Vous dormiez, général ; j’avais peur qu’il ne vous éveillât. »
Le général. – « Et quand je me serais éveillé, quel mal aurais-je ressenti ? On me prend donc pour un tigre, pour un ogre ? J’ai beau me faire doux comme un agneau, vous êtes tous frémissants et tremblants. Craindre quoi ? Suis-je un monstre, un diable ? »
Mme Dérigny regarda en souriant le général, dont les yeux brillaient d’une colère mal contenue :
Madame Dérigny. – « Mon bon général, il est bien juste que nous vous tourmentions le moins possible, que nous respections votre sommeil.
Le général. – « Laissez donc ! je ne veux pas de tout cela, moi. Jacques, pourquoi empêchais-tu ton frère de parler ? »
Jacques. – « Général, parce que j’avais peur que vous ne vous missiez en colère. Paul est petit, il a peur quand vous vous fâchez ; il oublie alors que vous êtes bon ; et, comme en voiture il ne peut pas se sauver ou se cacher, il me fait trop pitié. »
Le général devenait fort rouge ; ses veines se gonflaient, ses yeux brillaient ; Mme Dérigny s’attendait à une explosion terrible, lorsque Paul, qui le regardait avec inquiétude, lui dit en joignant les mains :
« Monsieur le général, je vous en prie, ne soyez pas rouge, ne mettez pas de flammes dans vos yeux : ça fait si peur ! C’est que c’est très dangereux, un homme en colère : il crie, il bat, il jure. Vous vous rappelez quand vous avez tant battu Torchonnet ? Après, vous étiez bien honteux. Voulez-vous qu’on vous donne quelque chose pour vous amuser ? Une tranche de jambon, ou un pâté, ou du malaga ? Papa en a plein les poches du siège. »
À mesure que Paul parlait, le général redevenait calme ; il finit par sourire et même par rire de bon cœur. Il prit Paul, l’embrassa, lui passa amicalement la main sur la tête. « Pauvre petit ! c’est qu’il a raison. Oui, mon ami, tu dis vrai ; je ne veux plus me mettre en colère : c’est trop vilain.
– Que je suis content ! s’écria Paul. Est-ce pour tout de bon ce que vous dites ? Il ne faudra donc plus avoir peur de vous ! On pourra rire, causer, remuer les jambes ?
Le général. – « Oui, mon garçon ; mais quand tu m’ennuieras trop, tu iras sur le siège avec ton papa. »
Paul. – « Merci, général ; c’est très bon à vous de dire cela. Je n’ai plus peur du tout. »
Le général. – « Nous voilà tous contents alors. Seulement, ce qui m’ennuie, c’est que nous allions si doucement. »
– Hé ! Dérigny, mon ami, faites donc marcher ces izvochtchiks ; nous avançons comme des tortues.
Dérigny. – « Mon général, je le dis bien ; mais ils ne me comprennent pas. »
Le général. – « Sac à papier ! ces drôles-là ! Dites-leur dourak, skatina, skareï ! »
Dérigny répéta avec force les paroles russes du général ; le cocher le regarda avec surprise, leva son chapeau, et fouetta ses chevaux, qui partirent au grand galop. Skareï ! Skareï ! répétait Dérigny quand les chevaux ralentissaient leur trot.
Le général se frottait les mains et riait. Avec la bonne humeur revint l’appétit, et Dérigny passa à Jacques, par la glace baissée, des tranches de pâté, de jambon, des membres de volailles, des gâteaux, des fruits, une bouteille de bordeaux : un véritable repas.
« Merci, mon ami, dit le général en recevant les provisions ; vous n’avez rien oublié. Ce petit hors-d’œuvre nous fera attendre le dîner. » Dérigny, qui comprenait le malaise de sa femme et de ses enfants, pressa si bien le cocher et le postillon, qu’on arriva à Gjatsk à sept heures. L’auberge était mauvaise : des canapés étroits et durs en guise de lits, deux chambres pour les cinq voyageurs, un dîner médiocre, des chandelles pour tout éclairage. Le général allait et venait, les mains derrière lui ; il soufflait, il lançait des regards terribles. Dérigny ne lui parlait pas, de crainte d’amener une explosion ; mais, pour le distraire, il causait avec sa femme.
« Le général ne sera pas bien sur ce canapé, Dérigny ; si nous en attachions deux ensemble pour élargir le lit ? »
Le général se retourna d’un air furieux. Dérigny s’empressa de répondre :
« Quelle folie, Hélène ! le général, ancien militaire, est habitué à des couchers bien autrement durs et mauvais. Crois-tu qu’à Sébastopol il ait eu toujours un lit à sa disposition ? la terre pour lit, un manteau pour couverture. Et nous autres pauvres Français ! la neige pour matelas, le ciel pour couverture ! Le général est de force et d’âge à supporter bien d’autres privations. »
Le général était redevenu radieux et souriant.
« C’est ça, mon ami ! Bien répondu. Ces pauvres femmes n’ont pas idée de la vie militaire. »
Dérigny. – « Et surtout de la vôtre, mon général ; mais Hélène vous soigne parce qu’elle vous aime et qu’elle souffre de vous voir mal établi. »
Le général. – Très bonne petite Dérigny, ne vous tourmentez pas pour moi. Je serai bien, très bien. Dérigny couchera près de moi sur l’autre canapé, et vous, vous vous établirez, avec les enfants, dans la chambre à côté. Voici le dîner servi ; à la guerre comme à la guerre ! Mangeons ce qu’on nous sert. Dérigny, envoyez-moi mon courrier. »
Dérigny ne tarda pas à ramener Stépane, qui courait en avant en téléga (voiture) pour faire tenir prêts les chevaux et les repas. Le général lui donna ses ordres en russe et lui recommanda de bien soigner Dérigny, sa femme et ses enfants, et de deviner leurs désirs.
« S’ils manquent de quelque chose par ta faute, lui dit le général, je te ferai donner cinquante coups de bâton en arrivant à Gromiline. Va-t’en.
– Oui, Votre Excellence », répondit le courrier.
Il s’empressa d’exécuter les ordres du général, et avec toute l’intelligence russe il organisa si bien le repas et le coucher des Dérigny, qu’ils se trouvèrent mieux pourvus que leur maître.
Le général fut content du dîner mesquin, satisfait du coucher dur et étroit. Il se coucha tout habillé et dormit d’un somme depuis neuf heures jusqu’à six heures du lendemain. Dérigny était comme toujours le premier levé et prêt à faire son service. Le général déjeuna avec du thé, une terrine de crème, six kalatch, espèce de pain-gâteau que mangent les paysans, et demanda à Dérigny si sa femme et ses enfants étaient levés.
Dérigny. – « Tout prêts à partir, mon général. »
Le général. – « Faites-les déjeuner et allez vous-même déjeuner, mon ami ; nous partirons ensuite. »
Dérigny. – « C’est fait, mon général ; Stépane nous a tous fait déjeuner, avant votre réveil. »
Le général. – « Ha ! ha ! ha ! Les cinquante coups de bâton ont fait bon effet, à ce qu’il paraît. »
Dérigny. – « Quels coups de bâton, mon général ? Personne ne lui en a donné. »
Le général. – « Non, mais je les lui ai promis si vous ou les vôtres manquiez de quelque chose. »
Dérigny. – « Oh ! mon général ! »
Le général. – « Oui, mon ami ; c’est comme ça que nous menons nos domestiques russes. »
Dérigny. – « Et… permettez-moi de vous demander, mon général, en êtes-vous mieux servis ? »
Le général. – « Très mal, mon cher ; horriblement ! On ne les tient qu’avec des coups de bâton. »
Dérigny. – « Il me semble, mon général, si j’ose vous dire ma pensée, qu’ils servent mal parce qu’ils n’aiment pas et ils ne s’attachent pas à cause des mauvais traitements. »
Le général. – « Bah ! bah ! Ce sont des bêtes brutes qui ne comprennent rien. »
Dérigny. – « Il me semble, mon général, qu’ils comprennent bien la menace et la punition. »
Le général. – « Certainement, c’est parce qu’ils ont peur. »
Dérigny. – « Ils comprendraient aussi bien les bonnes paroles et les bons traitements, et ils aimeraient leur maître comme je vous aime, mon général. »
Le général. – « Mon bon Dérigny, vous êtes si différent de ces Russes grossiers ! »
Dérigny. – « À l’apparence, mon général, mais pas au fond. »
Le général. – « C’est possible ; nous en parlerons plus tard ; à présent, partons. Appelez Hélène et les enfants. »
Tout était prêt : le courrier venait de partir pour commander les chevaux au prochain relais. Chacun prit sa place dans la berline ; le temps était magnifique et le général de bonne humeur, mais pensif. Ce que lui avait dit Dérigny lui revenait à la mémoire, et son bon cœur lui faisait entrevoir la vérité. Il se proposa d’en causer à fond avec lui quand il serait établi à Gromiline, et il chassa les pensées qui l’ennuyaient, avec une aile de volaille et une demi-bouteille de bordeaux.
[modifier] II - Arrivée à Gromiline.
Après une journée fatigante, ennuyeuse, animée seulement par quelques demi-colères du général, on arriva, à dix heures du soir, au château de Gromiline. Plusieurs hommes barbus se précipitèrent vers la portière et aidèrent le général, engourdi, à descendre de voiture ; ils baisèrent ses mains en l’appelant Batiouchka (père) ; les femmes et les enfants vinrent à leur tour, en ajoutant des exclamations et des protestations.
Le général saluait, remerciait, souriait. Mme Dérigny et les enfants suivaient de près. Dérigny avait voulu retirer de la voiture les effets du général, mais une foule de mains s’étaient précipitées pour faire la besogne. Dérigny les laissa faire et rejoignit le groupe, autour duquel se bousculaient les femmes et les enfants de la maison, répétant à voix basse Frantsousse (Français) et examinant avec curiosité la famille Dérigny.
Le général leur dit quelques mots, après lesquels deux femmes coururent dans un corridor sur lequel donnaient les chambres à coucher ; deux autres se précipitèrent dans un passage qui menait à l’office et aux cuisines.
« Mon ami, dit le général à Dérigny, accompagnez votre femme et vos enfants dans les chambres que je vous ai fait préparer par Stépane ; on vous apportera votre souper ; quand vous serez bien installés, on vous mènera dans mon appartement, et nous prendrons nos arrangements pour demain et les jours suivants.
– À vos ordres, mon général », répondit Dérigny. Et il suivit un domestique auquel le général avait donné ses instructions en russe.
Les enfants, à moitié endormis à l’arrivée, s’étaient éveillés tout à fait par le bruit, la nouveauté des visages, des costumes.
« C’est drôle, dit Paul à Jacques, que tous les hommes ici soient des sapeurs ! »
Jacques. – « Ce ne sont pas des sapeurs : ce sont les paysans du général Paul. – « Mais pourquoi sont-ils tous en robe de chambre ? »
Jacques. – « C’est leur manière de s’habiller ; tu en as vu tout le long de la route ; ils étaient tous en robe de chambre de drap bleu avec des ceintures rouges. C’est très joli, bien plus joli que les blouses de chez nous. »
Ils arrivèrent aux chambres qu’ils devaient occuper et que Vassili, l’intendant, avait fait arranger du mieux possible. Il y en avait trois, avec des canapés en guise de lits, des coffres pour serrer les effets, une table par chambre, des chaises et des bancs.
« Elles sont jolies nos chambres, dit Jacques ; seulement je ne vois pas de lits. Où coucherons-nous ? »
Dérigny. – « Que veux-tu, mon enfant ! s’il n’y a pas de lits, nous nous arrangerons des canapés ; il faut savoir s’arranger de ce qu’on trouve. »
Dérigny et sa femme se mirent immédiatement à l’ouvrage, et quelques minutes après ils avaient donné aux canapés une apparence de lits. Paul s’était endormi sur une chaise ; Jacques bâillait, tout en aidant son père et sa mère à défaire les malles et à en tirer ce qui était nécessaire pour la nuit.
Ils se couchèrent dés que cette besogne fut terminée, et ils dormirent jusqu’au lendemain. Dérigny, avant de se coucher, chercha à arriver jusqu’au général, qu’il eut de la peine à trouver dans la foule de chambres et de corridors qu’il traversait.
Il finit pourtant par arriver à l’appartement du général, qui se promenait dans sa grande chambre à coucher, d’assez mauvaise humeur.
Quand Dérigny entra, il s’arrêta, et, croisant les bras. – « Je suis contrarié, furieux, d’être venu ici ; tous ces gens n’entendent rien à mon service ; ils se précipitent comme des fous et des imbéciles pour exécuter mes ordres qu’ils n’ont pas compris. Je ne trouve rien de ce qu’il me faut. Votre auberge de l’Ange-gardien était cent fois mieux montée que mon Gromiline. J’ai pourtant six cent mille roubles de revenu ! À quoi me servent-ils ? »
Dérigny. – « Mais, mon général, quand on arrive après une longue absence, c’est toujours ainsi. Nous arrangerons tout cela, mon général ; dans quelques jours vous serez installé comme un prince. »
Le Général. – « Alors ce sera vous et votre femme qui m’installerez, car mes gens d’ici ne comprennent pas ce que je leur demande. »
Dérigny. – « C’est la joie de vous revoir qui les trouble, mon général. Il n’y a peut-être pas longtemps qu’ils savent votre arrivée ? »
Le Général. – « Je crois bien ! je n’avais pas écrit ; c’est Stépane qui m’a annonce. »
Dérigny. – « Mais… alors, mon général, les pauvres gens ne sont pas coupables. – ils n’ont pas eu le temps de préparer quoi que ce soit. »
Le Général. – « Pas seulement mon souper, que j’attends encore. En vérité, cela est trop fort ! »
Dérigny. – « C’est pour qu’il soit meilleur, mon général, c’est pour que les viandes soient bien cuites, qu’on vous les fait attendre. »
Le Général, souriant. – « Vous avez réponse à tout, vous… Et je vous en remercie, mon ami, ajouta-t-il après une pause, parce que vous avez fait passer ma colère. Et comment êtes-vous installés, vous et les vôtres ? »
Dérigny. – « Très bien, mon général : nous avons tout ce qu’il nous faut. »
« Votre Excellence est servie », dit Vassili, en ouvrant les deux battants de la porte.
Le général passa dans la salle à manger, suivi de Dérigny, qui le servit à table ; cinq ou six domestiques étaient là pour aider au service.
« Ha ! ha ! ha ! dit le général, voyez donc, Dérigny, les visages étonnés de ces gens, parce que vous me servez à boire. »
Dérigny. – « Pourquoi donc, mon général ? C’est tout simple que je vous épargne la peine de vous servir vous-même. »
Le Général. – « Ils considèrent ce service comme une familiarité choquante, et ils admirent ma bonté de vous laisser faire. »
Le souper dura longtemps, parce que le général avait faim et qu’on servit Une douzaine de plats ; le général refaisait connaissance avec la cuisine russe, et paraissait satisfait. »
Pendant que le général retenait Dérigny, Mme Dérigny, après avoir couché les enfants, examina le mobilier, et vit avec consternation qu’il lui manquait des choses de la plus absolue nécessité. Pas une cuvette, pas une terrine, pas une cruche, pas un verre, aucun ustensile de ménage, sauf un vieux seau oublié dans un coin.
Après avoir cherché, fureté partout, le découragement la saisit ; elle s’assit sur une chaise, pensa à son auberge de l’Ange-gardien, si bien tenue, si bien pourvue de tout ; à sa sœur Elfy, à son beau-frère Moutier, au bon curé, aux privations qu’auraient à supporter les enfants, à son pays enfin, et elle pleura.
Quand Dérigny rentra après le coucher du général, il la trouva pleurant encore ; elle lui dit la cause de son chagrin ; Dérigny la consola, l’encouragea, lui promit que dès le lendemain elle aurait les objets les plus nécessaires ; que sous peu de jours elle n’aurait rien à envier à l’Ange-gardien ; enfin il lui témoigna tant d’affection, de reconnaissance pour son dévouement à Jacques et à Paul, il montra tant de gaieté, de confiance dans l’avenir, qu’elle rit avec lui de son accès de désespoir et qu’elle se coucha gaiement.
Elle prit la chambre entre celle des enfants et celle de Dérigny, pour être plus à leur portée ; la porte resta ouverte.
Tous étaient fatigués, et tous dormirent tard dans la matinée, excepté Dérigny, qui conservait ses habitudes militaires et qui était près du général à l’heure accoutumée. Son exactitude plut au général.
« Mon ami, lui dit-il, aussitôt que je serai prêt et que j’aurai déjeuné, je vous ferai voir le château, le parc, le village, les bois, tout enfin. »
Dérigny. – « Je vous remercie, mon général : je serai très content de connaître Gromiline, qui me paraît être une superbe propriété. »
Le général, d’un air insouciant. – « Oui, pas mal, pas mal ; vingt mille hectares de bois, dix mille de terre à labour, vingt mille de prairie. Oui, c’est une jolie terre : quatre mille paysans, deux cents chevaux, trois cents vaches, vingt mille moutons et une foule d’autres bêtes. Oui, c’est bien. »
Dérigny souriait.
Le général. – « Pourquoi riez-vous ? Croyez. vous que je sois un menteur, que j’exagère, que j’invente ? »
Dérigny. – « Oh non ! mon général ! Je souriais de l’air indifférent avec lequel vous comptiez vos richesses. »
Le général. – « Et comment voulez-vous que je dise ? Faut-il que je rie comme un sot, que je cabriole comme vos enfants, que je fasse semblant de me croire pauvre ? »
Dérigny. – « Du tout, mon général ; vous avez dit on ne peut mieux, et c’est moi qui suis un sot d’avoir ri. »
Le général. – « Non, monsieur, vous n’êtes pas un sot, et vous savez très bien que vous ne l’êtes pas ; ce que vous en dites, c’est pour me calmer comme on calme un fou furieux ou un enfant gâté. Je ne suis pas un fou, monsieur, ni un enfant, monsieur ; j’ai soixante-trois ans, et je n’aime pas qu’on me flatte. Et je ne veux pas qu’un homme comme vous se donne tort pour excuser un sot comme moi. Oui, monsieur, vous n’avez pas besoin de faire une figure de l’autre monde et de sauter comme un homme piqué de la tarentule. Je suis un sot ; c’est moi qui vous le dis ; et je vous défends de me contredire ; et je vous ordonne de me croire. Et vous êtes un homme de sens, d’esprit, de cœur et de dévouement. Et je veux encore que vous me croyiez, et que vous ne me preniez pas pour un imbécile qui ne sait pas juger les hommes, ni se juger lui-même.
– Mon général, dit Dérigny d’une voix émue, si je ne vous dis pas tout ce que j’ai dans le cœur de reconnaissance et de respectueuse affection, c’est parce que je sais combien vous détestez les remerciements et les expansions… »
Le général. – « Oui, oui, mon ami ; je sais, je sais. Dites qu’on me serve ici mon déjeuner et allez vous-même manger un morceau. »
Dérigny alla exécuter les ordres du général, entra dans son appartement, y trouva sa femme et ses enfants dormant d’un profond sommeil, et courut rejoindre le général, dont il ne voulait pas exercer la patience.
[modifier] III - Dérigny tapissier.
Quand Mme Dérigny s’éveilla, elle se trouva seule : les enfants dormaient encore, et son mari n’y était pas. N’ayant pour tout ustensile de toilette qu’un seau d’eau, elle s’arrangea de son mieux, cherchant à écarter les pensées pénibles de la veille et à mettre toute sa confiance dans l’intelligence et le bon vouloir de l’excellent Dérigny.
Effectivement, quand il revint de sa tournée avec le général, il apporta à sa femme une foule d’objets utiles et nécessaires qu’il avait su demander et obtenir.
« Comment as-tu fait pour avoir tout ça ? » demanda Mme Dérigny émerveillée.
Dérigny : « J’ai fait des signes ; ils m’ont compris. Ils sont intelligents tout de même, et ils paraissent braves gens. »
Quand les enfants s’éveillèrent, leur déjeuner était prêt : ils y firent honneur et furent enchantés des améliorations de leur mobilier.
Quelques semaines se passèrent ainsi ; Jacques et Paul commençaient à apprendre le russe et même à dire quelques mots : les enfants des domestiques les suivaient partout et les regardaient avec curiosité. Un jour Jacques et Paul parurent en habit russe : ce furent des cris de joie ; ils s’appelaient tous pour les regarder : Mishka, Vaska, Pétroùska, Annoushka, Stépane, Mashinèka, Sanushka, Càtineka, Anicia1 ; tous accoururent et entourèrent Jacques et Paul, en donnant des signes de satisfaction. À la grande surprise de Paul, ils vinrent l’un après l’autre leur baiser la main. Les petits Français, protégés et grandis par la faveur du général, leur semblaient des êtres supérieurs, et ils éprouvaient de la reconnaissance de l’abandon de l’habit français pour le caftane national russe.
Note 1 : Diminutifs de Michel, Basile, Pierre, André, Etienne, Marie, Sophie, Catherine, Agnès. Les accents indiquent la syllabe sur laquelle il faut appuyer fortement.
Paul : « Pourquoi donc nous baisent-ils les mains ? »
Jacques : « Pour nous remercier d’être habillés comme eux et d’avoir l’air de nous faire Russes. »
Paul, vivement : « Mais je ne veux pas être Russe, moi ; je veux être Français comme papa, maman, tante Elfy et mon ami Moutier. »
Jacques : « Sois tranquille, tu resteras Français. Avec nos habits russes nous avons l’air d’être Russes, mais seulement l’air. »
Paul : « Bon ! sans quoi j’aurais remis ma veste ou ma blouse de Loumigny. »
Pendant qu’ils parlaient, un grand mouvement se faisait dans la cour ; un courrier à cheval venait d’arriver ; les domestiques s’empressèrent autour de lui ; les petits Russes se débandèrent et coururent savoir des nouvelles. Jacques et Paul les suivirent et comprirent que ce courrier précédait d’une heure Mme Papofski, nièce du général comte Dourakine. Elle venait passer quelque temps chez son oncle avec ses huit enfants. On alla prévenir le général, qui parut assez contrarié de cette visite ; il appela Dérigny.
« Allez, mon ami, avec Vassili, pour arranger des chambres à tout ce monde. Huit enfants ! si ça a du bon sens de m’amener cette marmaille ! Que veut-elle que je fasse de ces huit polissons ? Des brise-tout, des criards !– Sac à papier ! j’étais tranquille, ici, je commençais à m’habituer à tout ce qui y manque ; vous, votre femme et vos enfants me suffisiez grandement, et voilà cette invasion de sauvages qui vient me troubler et m’ennuyer ! Mais il faut les recevoir, puisqu’ils arrivent. Allez, mon ami, allez vite tout préparer. »
Dérigny : « Mon général, oserais-je vous demander de vouloir bien venir m’indiquer les chambres que vous désirez leur voir occuper ? » Le général : « Ça m’est égal ! Mettez-les où vous voudrez ; la première porte qui vous tombera sous la main. »
Dérigny : « Pardon, mon général ; cette dame est votre nièce, et à ce titre elle a droit à mon respect. Je serais désolé de ne pas lui donner les meilleurs appartements ; ce qui pourrait bien arriver, puisque je connais encore imparfaitement les chambres du château. »
Le général : « Allons, puisque vous le voulez, je vous accompagne ; marchez en avant pour ouvrir les portes. »
Vassili suivait, fort étonné de la condescendance du comte, qui daignait visiter lui-même les chambres de la maison. On arriva devant une porte à deux battants, la première du corridor qui donnait dans la salle à manger.
Le général : « En voici une ; elle en vaudra une autre ; ouvrez, Dérigny : il doit y avoir trois ou quatre chambres que se suivent et qui ont chacune leur porte dans le corridor. »
Dérigny ouvrit, malgré la vive opposition de Vassili, que le général fit taire par quelques mots énergiques. Le général entra, fit quelques pas dans la chambre, regarda autour de lui d’un œil étincelant de colère, et se tournant vers Vassili :
« Tu ne voulais pas me laisser entrer, animal, parce que tu voulais me cacher que toi et les tiens vous êtes des voleurs, des gredins. Que sont devenus tous les meubles de ces chambres ? Où sont les rideaux ? Pourquoi les murs sont-ils tachés comme si l’on y avait logé un régiment de Cosaques ? Pourquoi les parquets sont-ils coupés, percés, comme si l’on y avait établi une bande de charpentiers ? »
Vassili : « Votre Excellence sait bien que… le froid… l’humidité… le soleil…
Le général : « …emportent les meubles, arrachent les rideaux, graissent les murs, coupent les parquets ? Ah ! coquin, tu te moques de moi, je crois ! Ah ! tu me prends pour un imbécile ? Attends, je vais te faire voir que je comprends et que j’ai plus d’esprit que tu ne penses ! »
« Dérigny, ajouta le général en se retournant vers lui, allez dire qu’on donne cent coups de bâton à ce coquin, ce voleur, qui a osé enlever mes meubles, habiter mes chambres avec sa bande de brigands-domestiques et qui ose mentir avec une impudence digne de sa scélératesse. »
Dérigny : « Pardon, mon général, si je ne vous obéis pas tout de suite ; mais nous avons besoin de Vassili pour préparer des chambres ; Mme Papofski va arriver et nous n’avons rien de prêt. »
Le général : « Vous avez raison, mon ami ; mais, quand tout sera prêt, menez-le à l’intendant en chef, auquel vous recommanderez de lui donner cent coups de bâton bien appliqués.
– Oui, mon général, je n’y manquerai pas », répliqua Dérigny bien résolu à n’en pas dire un mot et à tâcher de faire révoquer l’arrêt. »
Ils continuèrent la visite des chambres, et les trouvèrent toutes plus ou moins salies et dégarnies de meubles. Dérigny réussit à calmer la fureur du général en lui promettant d’arranger les plus propres avec ce qui lui restait de meubles et de rideaux.
« Si vous voulez bien m’envoyer du monde, mon général, dans une demi-heure ce sera fait. »
Le général se tourna vers Vassili.
« Va chercher tous les domestiques, amène-les tout de suite au Français, et ayez bien soin d’exécuter ses ordres en attendant les cent coups de bâton que j’ai chargé Dérigny de te faire administrer, voleur, coquin, animal ! »
Vassili, pâle comme un mort et tremblant comme une feuille, courut exécuter les ordres de son maître. Il ne tarda pas à revenir suivi de vingt-deux hommes, tous empressés d’obéir au Français, favori de M. le comte. Dérigny, qui se faisait déjà passablement comprendre en russe, commença par rassurer Vassili sur les cent coups de bâton qu’il redoutait. Vassili jura que c’était l’intendant en chef qui avait occupé et sali les belles chambres et qui en avait emporté les meubles pour garnir son logement habituel.
« Moi, dit-il, Monsieur le Français, je vous jure que je n’ai pris que quelques meubles gâtés dont l’intendant n’avait pas voulu. Demandez-le-lui. »
Dérigny : « C’est bon, mon cher, ceci ne me regarde pas ; je ferai mon possible pour que le général vous pardonne ; quant au reste, vous vous arrangerez avec l’intendant. »
Ils commencèrent le transport des meubles ; en moins d’une demi-heure tout était prêt ; les rideaux étaient aux fenêtres, les lits faits, les cuvettes, les verres, les cruches en place.
C’était fini, et Mme Papofski n’arrivait pas. Le général allait et venait, admirait l’activité, l’intelligence de Dérigny et de sa femme, qui avaient réussi à donner à cet appartement un air propre, presque élégant, et à le rendre fort commode et d’un aspect agréable ; on avait assigné deux chambres aux enfants et aux bonnes ; des canapés devaient leur servir de lits. Mme Papofski devait avoir un bon et large lit, que Dérigny avait fabriqué pour sa femme avec l’aide d’un menuisier. Matelas, oreillers, traversins, couvertures, tout avait été composé et exécuté par Dérigny et sa femme, Jacques et Paul aidant. Quand le général vit ce lit : « Qu’est-ce ? dit-il. Où a-t-on trouvé ça ? C’est à la française, cent fois mieux que le mien. Qui est-ce qui a fait ça ? »
Un domestique : « Les Français, Votre Excellence ; ils se sont fait des lits pour chacun d’eux. »
Le général : « Comment, Dérigny, c’est vous qui avez fabriqué tout ça ? Mais, mon cher, c’est superbe, c’est charmant. Je vais être jaloux de ma nièce, en vérité ! »
Dérigny : « Mon général, si vous en désirez un, ce sera bientôt fait, en nous y mettant ma femme et moi. Et, travaillant pour vous, mon général, nous le ferons bien meilleur et bien plus beau. »
Le général : « J’accepte, mon ami, j’accepte avec plaisir. On vous donnera tout ce que vous voudrez et l’on vous aidera autant que vous voudrez. Mais… que diantre arrive-t-il donc à ma nièce ? Le courrier est ici depuis plus d’une heure ; il y a longtemps qu’elle devrait être arrivée. Nikita, fais monter à cheval un des forreiter (postillons), qu’il aille au devant pour savoir ce qui est arrivé. »
Nikita partit comme un éclair. Le général continua son inspection et fut de plus en plus satisfait des inventions de Dérigny qui avait dévalisé son propre appartement au profit de Mme Papofski.
[modifier] IV - Madame Papofski et les petits Papofski.
Le général finissait la revue des appartements, quand on entendit des cris et des vociférations qui venaient de la cour.
Le général : « Qu’est-ce que c’est ? Dérigny, vous qui êtes leste, courez voir ce qu’il y a, mon ami : quelque malheur arrivé à ma nièce ou à ses marmots probablement. Je vous suivrai d’un pas moins accéléré. »
Dérigny partit ; les domestiques russes étaient déjà disparus ; on en. tendait leurs cris se joindre à ceux de leurs camarades ; le général pressait le pas autant que le lui permettaient ses nombreuses blessures, son embonpoint excessif et son âge avancé ; mais le château était grand ; la distance longue à parcourir. Personne ne revenait ; le général commençait à souffler, à s’irriter, quand Dérigny parut.
« Ne vous alarmez pas, mon général : rien de grave. C’est la voiture de Mme Papofski qui vient d’arriver au grand galop des six chevaux, mais personne dedans. »
Le général : « Et vous appelez ça rien de grave ? Que vous faut-il de mieux ; ils sont tous tués : c’est évident. »
Dérigny : « Pardon, mon général ; la voiture n’est pas brisée ; rien n’indique un accident. Le courrier pense qu’ils seront tous descendus et que les chevaux sont partis avant qu’on ait pu les retenir. »
Le général : « Le courrier est un imbécile. Amenez-le moi, que je lui parle. »
Pendant que le général continuait à se diriger vers le perron et la cour, Dérigny alla à la recherche du courrier. Tout le monde était groupé autour de la voiture, et personne ne répondait à l’appel de Dérigny. Il parvint enfin jusqu’à la portière ouverte près de laquelle se tenait le courrier, et vit avec surprise un enfant de trois ou quatre ans étendu tout de son long sur une des banquettes et dormant profondément. Il se retira immédiatement pour rendre compte au général de ce nouvel incident. « Que le diable m’emporte si j’y comprends quelque chose ! » dit le général en s’avançant toujours vers le perron.
Il le descendit, approcha de la voiture, parla au courrier, écarta la foule à coups de canne, pas très fortement appliqués, mais suffisants pour les tenir tous hors de sa portée ; les gamins s’enfuirent à une distance considérable.
Le général : « C’est vrai ; voilà un petit bonhomme qui dort paisiblement ! Dérigny, mon cher, je crois que le courrier a raison : on aura laissé l’enfant dans la voiture parce qu’il dormait. Ma nièce est sur la route avec les sept enfants et les femmes. »
Le général, voyant les chevaux de sa nièce trop fatigués pour faire une longue route, donna des ordres pour qu’on attelât ses chevaux à sa grande berline de voyage et qu’on allât au-devant de Mme Papofski.
Rassuré sur le sort de sa nièce il se mit à rire de bon cœur de la figure qu’elle devait faire, à pied, sur la grand’route avec ses enfants et ses gens.
« Dites donc, Dérigny, j’ai envie d’aller au-devant d’eux, dans la berline, pour les voir barboter dans la poussière. La bonne histoire ! la voiture partie, eux sur la route, criant, courant, appelant. Ma nièce doit être furieuse ; je la connais, et je la vois d’ici, battant les enfants, poussant ses gens, etc. »
La berline du général attelée de six chevaux entrait dans la cour ; le cocher allait prendre les ordres de son maître, lorsque de nouveaux cris se firent entendre :
« Eh bien ! qu’y a-t-il encore ? Faites taire tous ces braillards, Sémeune Ivanovitch ; c’est insupportable ! On n’entend que des cris depuis une heure. »
L’intendant, armé d’un gourdin, se mettait en mesure de chasser tout le monde, lorsqu’un nouvel incident vint expliquer les cris que le général voulait faire cesser. Un lourd fourgon apparut au tournant de l’avenue, tellement chargé de monde que les chevaux ne pouvaient avancer qu’au pas. Le siège, l’impériale, les marchepieds étaient garnis d’hommes, de femmes, d’enfants.
Le général regardait ébahi, devinant que ce fourgon contenait, outre sa charge accoutumée, tous les voyageurs de la berline.
Le général : « Sac à papier ! voilà un tour de force ! C’est plein à ne pas y passer une souris. Ils se sont tous fourrés dans le fourgon des domestiques. Ha, ha, ha ! quelle entrée ! Les pauvres chevaux crèveront avant d’arriver !… En voilà un qui bute !… La tête de ma nièce qui paraît à une lucarne ! Sac à papier ! comme elle crie ! Furieuse, furieuse !…
Et le général se frottait les mains comme il en avait l’habitude quand il était très satisfait, et il riait aux éclats. Il voulut rester sur le perron pour voir se vider cette arche de Noé. Le fourgon arriva et arrêta devant le perron. Mme Papofski ne voyait pas son oncle ; elle poussa à droite, à gauche, tout ce qui lui faisait obstacle, descendit du fourgon avec l’aide de son courrier ; à peine fut-elle à terre qu’elle appliqua deux vigoureux soufflets sur les joues rouges et suantes de l’infortuné.
« Sot animal, coquin ! je t’apprendrai à me planter là, à courir en avant sans tourner la tête pour me porter secours. Je prierai mon oncle de te faire donner cent coups de bâton.
Le courrier : « Veuillez m’excuser, Maria Pétrovna : j’ai couru en avant d’après votre ordre ! Vous m’aviez commandé de courir sans m’arrêter, aussi vite que mon cheval pouvait me porter. »
Madame Papofski : « Tais-toi, insolent, imbécile ! Tu vas voir ce que mon oncle va faire. Il te fera mettre en pièces !…
Le général, riant : « Pas du tout ; mais pas du tout, ma nièce : je ne ferai ni ne dirai rien, car je vois ce qui en est. Non, je me trompe. Je dis et j’ordonne qu’on emmène le courrier dans la cuisine, qu’on lui donne un bon dîner, du kvas (2) »
Note 2 : Boisson russe qui a quelque ressemblance avec le cidre.
Madame Papofski, embarrassée : « Comment, vous êtes là, mon oncle ! Je ne vous voyais pas… Je suis si contente, si heureuse de vous voir, que j’ai perdu la tête ; je ne sais ce que je dis, ce que je fais ! J’étais si contrariée d’être en retard ! J’avais tant envie de vous embrasser ! Et Mme Papofski se jeta dans les bras de son oncle, qui reçut le choc assez froidement et qui lui rendit à peine les nombreux baisers qu’elle déposait sur son front, ses joues, ses oreilles, son cou, ce qui lui tombait sous les lèvres.
Madame Papofski : « Approchez, enfants, venez baiser les mains de votre oncle, de votre bon oncle, qui est si bon, si courageux, si aimé de vous tous ! »
Et, saisissant ses enfants un à un, elle les poussa vers le général, qu’ils abordaient avec terreur ; le dernier petit, qu’on venait d’éveiller et de sortir de la berline, se mit à crier, à se débattre.
« Je ne veux pas, s’écriait-il. Il me battra, il me fouettera ; je ne veux pas l’embrasser ! »
La mère prit l’enfant, lui pinça le bras et lui dit à l’oreille :
« Si tu n’embrasses pas ton oncle, je te fouette jusqu’au sang ! »
Le pauvre petit Yvane retint ses sanglots et tendit au général sa joue baignée de larmes. Son grand-oncle le prit dans ses bras, l’embrassa et lui dit en souriant :
« Non, enfant, je ne te battrai pas, je ne te fouetterai pas ; qui est-ce qui t’a dit ça ? »
Yvane : « C’est maman et Sonushka. Vrai, vous ne me fouetterez pas ? »
Le général : « Non, mon ami ; au contraire, je te gâterai. »
Yvane : « Alors vous empêcherez maman de me fouetter ? »
Le général : « Je crois bien, sois tranquille ! »
Le général posa Ivane à terre, se secoua pour se débarrasser des autres enfants qui tenaient ses bras, ses jambes, qui sautaient après lui pour l’embrasser, et offrant le bras à sa nièce :
« Venez, Maria Pétrovna, venez dans votre appartement. C’est arrangé à la française par mon brave Dérigny que voici, ajouta-t-il en le désignant à Mme Papofski, aidé par sa femme et ses enfants ; ils ont des idées et ils sont adroits comme le sont tous les Français. C’est une bonne et honnête famille, pour laquelle je demande vos bontés. »
Madame Papofski : « Comment donc, mon oncle, je les aime déjà, puisque vous les aimez. Bonjour, monsieur Dérigny, ajouta-t-elle avec un sourire forcé et un regard méfiant ; nous serons bons amis, n’est-ce pas ? »
Dérigny salua respectueusement sans répondre.
Madame Papofski, durement : « Venez donc, enfants, vous allez faire attendre votre oncle. Sonushka, marche à côté de ton oncle pour le soutenir. »
Le général : « Merci, bien obligé, je marche tout seul : je ne suis pas encore tombé en enfance ; Dérigny ne me met ni lisières ni bourrelet. »
Madame Papofski, riant aux éclats : « Ah ! mon oncle, comme vous êtes drôle ! Vous avez tant d’esprit ! »
Le général : « Vraiment ! c’est drôle ce que j’al dit ? Je ne croyais pas avoir tant d’esprit. »
Madame Papofski, l’embrassant : « Ah ! mon oncle ! vous êtes si modeste ! vous ne connaissez pas la moitié, le quart de vos vertus et de vos qualités ! »
Le général, froidement : « Probablement, car je ne m’en connais pas. Mais assez de sottises. Expliquez-moi comment vous avez laissé échapper votre voiture, et pourquoi vous vous êtes entassés dans votre fourgon comme une troupe de comédiens. »
Les yeux de Mme Papofski s’allumèrent, mais elle se contint et répondit en riant :
« N’est-ce pas, mon cher oncle, que c’était ridicule ? Vous avez dû rire en nous voyant arriver. »
Le général : « Ha, ha, ha ! je crois bien que j’ai ri ; j’en ris encore et j’en rirai toujours : surtout de votre colère contre le pauvre courrier qui a reçu ses deux soufflets d’un air si étonné ; c’est qu’ils étaient donnés de main de maître : on voit que vous en avez l’habitude. »
Madame Papofski : « Que voulez-vous, mon oncle, il faut bien : huit enfants, une masse de bonnes, de domestiques ! Que peut faire une pauvre femme séparée d’un mari qui l’abandonne, sans protection, sans fortune ? Je suis bien heureuse de vous avoir, mon oncle, vous m’aiderez à arranger…
– Vous n’avez pas répondu à ma question, ma nièce, interrompit le général avec froideur ; pourquoi votre voiture est-elle arrivée avant vous ? »
Madame Papofski : « Pardon, mon bon oncle, pardon ; je suis si heureuse de vous voir, de vous entendre, que j’oublie tout. Nous étions tous descendus pour nous reposer et marcher un peu, car nous étions dix dans la voiture ; j’avais fait descendre Savéli le cocher et Dmitri le postillon. Mon second fils, Yégor, a imaginé de casser une branche dans le bois et de taper les chevaux, qui sont partis ventre à terre ; j’ai fait courir Savéli et Dmitri tant qu’ils ont pu se tenir sur leurs jambes : impossible de rattraper ces maudits chevaux. Alors j’ai seulement fouetté Yégor, et puis nous nous sommes tous entassés avec les enfants et les bonnes dans le fourgon des domestiques, et nous avons été longtemps en route, parce que les chevaux avaient de la peine à tirer. J’ai fait pousser à la roue par les domestiques pour aller plus vite, mais ces imbéciles se fatiguaient quand les chevaux avaient galopé dix minutes, et ils tombaient sur la route ; il y en a même un qui est resté quelque part sur le chemin. Il reviendra plus tard. »
Le général, se retournant vers ses domestiques, donna des ordres pour qu’on allât plus vite avec une charrette à la recherche de ce pauvre garçon.
Madame Papofski : « Ah ! mon cher oncle ! comme vous êtes bon ! Vous êtes admirable ! »
Le général, quittant le bras de sa nièce : « Assez, Maria Pétrovna ; je n’aime pas les flatteurs et je déteste les flatteries. Voici votre appartement ; entrez, je vous suis. »
Mme Papofski rougit, entra et se trouva en face de Mme Dérigny et des enfants, qui achevaient les derniers embellissements dans la chambre de la nièce du général. Mme Dérigny salua ; Jacques et Paul firent leur ; petit salut ; Mme Papofski leur jeta un regard hautain, fit une légère inclinaison de tête et passa. Le général, mécontent du froid accueil fait à ses favoris, fit un demi-tour, se dirigea, sans prononcer un seul mot, vers la porte de la chambre, après avoir fait à Mme Dérigny et à ses deux enfants signe de le suivre, et sortit en fermant la porte après lui.
Il retrouva dans le corridor les huit enfants de Mme Papofski, rangés contre le mur.
Le général : « Que faites-vous donc là, enfants ? »
Sonushka : « Mon oncle, nous attendons que maman nous permette d’entrer. »
Le général : « Comment, imbéciles ! vous ne pouvez pas entrer sans permission ? »
Mitineka : « Oh non ! mon oncle : maman serait en colère. »
Le général : « Que fait-elle quand elle est en colère ? »
Yégor : « Elle nous bat, elle nous tire les cheveux. »
Le général : « Attendez, mes amis, je vais vous faire entrer, moi ; suivez. moi et ne craignez rien. Jacques et Paul, faites l’avant-garde des enfants : vous aiderez à les établir chez eux. »
Le général avança jusqu’à la porte qui donnait dans l’appartement des enfants, et les fit tous entrer ; puis il alla vers la porte qui communiquait à la chambre de sa nièce, l’entr’ouvrit et lui dit à très haute voix :
« Ma nièce, j’ai amené les enfants dans leurs chambres ; je vais leur envoyer les bonnes, et je ferme cette porte pour que vous ne puissiez entrer chez eux qu’en passant par le corridor. »
Madame Papofski : « Non, mon oncle ; je vous en prie, laissez cette porte ouverte ; il faut que j’aille les voir, les corriger quand j’entends du bruit. Jugez donc, mon oncle, une pauvre femme sans appui, sans fortune !… je suis seule pour les élever. »
Le général : « Ma chère amie, ce sera comme je le dis, sans quoi je ne vous viens en aide d’aucune manière. Et, si pendant votre séjour ici j’apprends que vous avez fouetté, maltraité vos enfants ou vos femmes, je vous en témoignerai mon mécontentement… dans mon testament. »
Madame Papofski : « Mon bon oncle, faites comme vous voudrez ; soyez sûr que je ne… »
Tr, tr, tr, la clef a tourné dans la serrure, qui se trouve fermée. Mme Papofski, la rage dans le cœur, réfléchit pourtant aux six cent mille roubles de revenu de son oncle, à sa générosité bien connue, à son âge avancé, à sa corpulence, à ses nombreuses blessures. Ces souvenirs la calmèrent, lui rendirent sa bonne humeur, et elle commença sa toilette. On ne lui avait pas interdit de faire enrager ses femmes de chambre : les deux qui étaient présentes ne reçurent que sottises et menaces en récompense de leurs efforts pour bien faire ; mais, à leur grande surprise et satisfaction, elles ne reçurent ni soufflets ni égratignures.
[modifier] V - Premier Démélé.
Les petits Papofski regardaient avec surprise Jacques et Paul : ni l’un ni l’autre ne leur baisaient les mains, ne leur faisaient de saluts jusqu’à terre ; ils se tenaient droits et dégagés, les regardant avec un sourire. Mitineka : « Mon oncle, qui sont donc ces deux garçons qui ne disent rien ? »
Le général : « Ce sont les petits Français, deux excellents enfants ; le grand s’appelle Jacques, et l’autre Paul. »
Sonushka : « Pourquoi ne nous baisent-ils pas les mains ? »
Le général : « Parce que vous êtes de petits sots et qu’ils ne baisent que la main de leurs parents. »
Jacques : « Et la vôtre, général !
– Ils parlent français ! ils savent le français ! s’écrièrent Sonushka, Mitineka et deux ou trois autres. »
Le général : « Je crois bien, et mieux que vous et moi. »
Pavlouska : « Est-ce que je peux jouer avec eux, mon oncle ? »
Le général : « Tant que tu voudras ; mais je ne veux pas qu’on les tourmente. Allons, soyez sages, enfants ; voilà vos bonnes qui apportent les malles. Je m’en vais ; soyez prêts pour dîner dans une heure. »
Le général sortit après leur avoir caressé les joues, tapoté amicalement la tête, et après avoir recommandé aux bonnes d’envoyer les enfants au salon dans une heure.
« Jouons, dit Mitineka. »
Sonushka : « À quoi allons-nous jouer ? »
Mitineka : « Au cheval. Dis-donc toi, grand, va nous chercher une corde. »
Jacques : « Pour quoi faire ? la voulez-vous grande ou petite, grosse ou mince ? »
Mitineka : « Très grande et très grosse. Dépêche-toi, cours vite. »
Jacques ne courut pas, mais alla tranquillement chercher la corde qu’on lui demandait. Il n’était pas trop content du ton impérieux de Mitineka : mais c’étaient les neveux du général, et il crut devoir obéir sans répliquer.
Pendant qu’il faisait sa commission, Yégor, l’un d’entre eux, âgé de huit ans, s’approcha de Paul et lui dit : « Mets-toi à quatre pattes, que je monte sur ton dos : tu seras mon cheval. »
Paul était fort complaisant : il se mit à quatre pattes ; Yégor sauta sur son dos et lui dit d’aller très vite, très vite. Paul avança aussi vite qu’il pouvait.
« Plus vite, plus vite ! criait Yégor. Nikolai, Mitineka, Pavlouska, fouettez mon cheval, qu’il aille plus vite ! »
Les trois frères saisirent chacun une petite baguette et se mirent à frapper Paul. Le pauvre petit voulut se relever, mais tous se jetèrent sur lui et l’obligèrent à rester à quatre pattes.
Paul criait et appelait Jacques à son secours ; par malheur Jacques était loin et ne pouvait l’entendre.
« Au galop ! lui criait Yégor toujours à cheval sur son dos. Ah ! tu es un mauvais cheval, rétif ! Fouettez, frères ! fouettez ! »
Les cris de Paul furent enfin entendus par Mme Dérigny ; elle accourut, se précipita dans la chambre, culbuta Yégor, repoussa les autres et arracha de leurs mains son pauvre Paul terrifié.
« Méchants enfants, s’écria-t-elle, mon pauvre Paul ne jouera plus avec vous.
– Vous êtes une impertinente, dit Sonushka, et je demanderai à mon oncle de vous faire fouetter. »
Mme Dérigny poussa un éclat de rire, qui irrita encore plus les quatre aînés, et emmena Paul sans répondre. Jacques revenait avec la corde ; effrayé de voir pleurer son frère, il crut que Mme Dérigny l’emmenait pour le punir.
« Maman, maman, pardonnez à ce pauvre Paul ; laissez-le jouer avec les neveux du général », s’écria Jacques en joignant les mains. Mais, quand il sut de Mme Dérigny pourquoi elle l’emmenait, et que Paul lui raconta la méchanceté de ces enfants, il voulut, dans son indignation, porter plainte au général ; Mme Dérigny l’en empêcha.
« Il ne faut pas tourmenter le général de nos démêlés, mon petit Jacques, dit-elle. Ne jouez plus avec ces enfants mal élevés, et Paul n’aura pas à en souffrir.
– Ils n’auront toujours pas la corde, dit Jacques en embrassant Paul et en suivant Mme Dérigny. T’ont-ils fait bien mal, ces méchants, mon pauvre Paul ? »
Paul : « Non, pas trop ; mais tout de même ils tapaient fort quand maman est arrivée ; et puis j’étais fatigué. Le garçon que les autres appelaient Yégor était lourd, et je ne pouvais pas aller vite à quatre pattes. »
Jacques consola son frère de son mieux, aidé de Mme Dérigny ; elle était occupée à réparer le désordre de leurs chambres, que Dérigny avait dépouillées pour rendre plus commodes celles de Mme Papofski et de ses enfants. Ils coururent à la recherche de Dérigny, qui courait de son côté pour trouver les objets nécessaires au coucher et à la toilette de sa femme et de ses enfants.
Jacques : « Voilà papa, je le vois qui traverse la cour avec d’énormes paquets. Par ici, maman ; par ici, Paul. »
Et tous trois se dépêchèrent d’aller le rejoindre.
« Que portez-vous donc, papa ? dit Jacques quand il fut près de lui. » Dérigny : « Des oreillers et des couvertures pour nous, mon cher enfant ; nous n’en avions plus, j’avais donné les nôtres à la nièce du général et à ses enfants. »
Paul : « Papa, il faut tout leur reprendre ; ils sont trop méchants ; ils m’ont battu, ils m’ont fait aller si vite que je ne pouvais plus respirer. Yégor était si lourd, que j’étais éreinté. »
Dérigny : « Comment ? déjà ? ils ont joué au maître à peine arrivés ? C’est un vilain jeu, auquel il ne faudra pas vous mêler à l’avenir, mes pauvres chers enfants. »
Jacques : « C’est ce que nous disait maman tout à l’heure. Si j’avais été là, Paul n’aurait pas été battu, car je serais tombé sur eux à coups de poing et je les aurais tous rossés. »
Dérigny, souriant : « Tu aurais fait là une jolie équipée, mon cher enfant ! Battre les neveux du général ! c’eût été une mauvaise affaire pour nous ; le général eût été fort mécontent, et avec raison. N’oublie pas qu’il ne faut jamais agir avec ses supérieurs comme avec ses égaux, et qu’il faut savoir supporter avec patience ce qui nous vient d’eux. »
Jacques : « Mais, papa, je ne peux pas laisser maltraiter mon pauvre Paul. »
Dérigny : « Certainement non, mon brave Jacques ; tu l’aurais emmené avant qu’on l’eût maltraité, et, comme tu es fort et résolu, tu les aurais facilement vaincus sans les battre. »
Jacques : « C’est vrai, papa ; une autre fois, je ferai comme vous dites. Dès qu’ils contrarieront Paul, je l’emmènerai.
– C’est très bien, mon Jacquot, dit Dérigny en lui serrant la main. » Paul : « Papa, je ne veux plus aller avec ces méchants.
– C’est ce que tu pourrais faire de mieux, mon chéri, dit Mme Dérigny en l’embrassant. Mais nous oublions que votre papa est horriblement chargé, et nous sommes là les mains vides sans lui proposer de l’aider. »
Dérigny : « Merci, ma bonne Hélène ; ce que je porte est trop lourd pour vous tous. »
Madame Dérigny : « Nous en prendrons une partie, mon ami. » Dérigny : « Mais non, laissez-moi faire. »
Jacques et Paul, sur un signe et un sourire de Mme Dérigny, se jetèrent sur un des paquets, et parvinrent, après quelques efforts et des rires joyeux, à l’arracher des mains de leur père.
« Encore », leur dit Mme Dérigny, les encourageant du sourire et s’emparant du paquet, qu’elle emporta en courant dans son appartement. Une nouvelle lutte, gaie et amicale, s’engagea entre le père et les enfants ; ceux-ci attaquaient vaillamment les paquets ; le père les défendait mollement, voulant donner à ses enfants le plaisir du triomphe ; Jacques et Paul réussirent à en soustraire chacun un, et tous trois suivirent Mme Dérigny dans leur appartement. Ils se mirent à l’œuvre si activement, que le désordre des lits fut promptement réparé ; seulement il fallut attendre quelques jours pour avoir les bois de lit, que Dérigny était obligé de fabriquer lui-même, et pour la vaisselle, qu’il fallait acheter à la ville voisine, située à seize kilomètres de Gromiline.
Leurs arrangements venaient d’être terminés lorsque le général entra. Sa face rouge, ses yeux ardents, son front plissé, ses mains derrière le dos, indiquaient une colère violente, mais comprimée.
« Dérigny, dit-il d’une voix sourde. »
Dérigny :« Mon général ? »
Le général : « Votre femme, vos enfants,… sac à papier ! Pourquoi cherches-tu à te sauver, Jacques ? Reste ici,… pourquoi as-tu peur si tu es innocent. »
Jacques : « J’ai peur, général, parce que je devine ce que vous voulez dire ; vous êtes fâché et je sens que je ne peux pas me justifier. »
Le général : « Que crois-tu que je te reproche ? »
Jacques : « Vous m’accusez, général, ainsi que Paul et ma pauvre maman, d’avoir manqué de respect aux enfants de madame votre nièce. »
Le général : « Ah ! ! ! c’est donc vrai, puisque tu le devines si bien. »
Jacques : « Non, mon général ; c’est faux. »
Le général : « Comment, c’est faux ? Je suis donc un menteur, un calomniateur ! »
Jacques : « Non, non, mon bon, mon cher général ! mais… je ne veux rien dire ; papa m’a dit que c’était mal de vous tourmenter en rapportant de vos neveux et de vos nièces. »
Le général se tourna vers Dérigny ; son visage prit une expression plus douce, son regard devint affectueux.
Le général : « Merci, mon brave Dérigny, de ménager mon mauvais caractère ; et toi, Jacques, merci de ce que tu m’as dit et de ce que tu m’as caché. Mais je te prie de me raconter sincèrement ce qui s’est passé et de m’expliquer pourquoi ma nièce est si furieuse. »
Jacques ; avec hésitation : « Pardon, général… J’aimerais mieux ne rien dire… Vous seriez fâché peut-être,… ou bien vous ne me croiriez pas et alors c’est moi qui me fâcherais, et ce ne serait pas bien. »
Le général, souriant :« Ah ! tu te fâcherais ? Et que ferais-tu ? Tu me gronderais, tu me battrais ? »
Jacques : « Non, général ; je ne commettrais pas une si mauvaise action ; mais en moi-même je serais en colère contre vous, je ne vous aimerais plus pendant quelques heures ; et ce serait très mal, car vous avez été si bon pour papa, maman, pour Paul, pour moi, que je serais honteux ensuite d’avoir pu vivre quelques heures sans vous aimer.
– Bon, excellent garçon, dit le général attendri, en lui caressant la joue ; tu m’aimes donc réellement malgré mes humeurs, mes colères, mes injustices ?
– Oh oui ! général, beaucoup, beaucoup, répondit Jacques en appuyant ses lèvres sur la main du général, nous vous aimons tous beaucoup. »
Le général : « Mes bons amis ! et moi aussi je vous aime ! Vous êtes mes vrais, mes seuls amis, sans flatterie et avec un véritable désintéressement. Je vous crois, je me fie à vous et je veux votre bonheur. »
Le général, de plus en plus attendri, essuyait ses yeux d’une main, et de l’autre continuait à caresser les joues de Jacques. La porte s’entr’ouvrit doucement, et la tête de Yégor parut.
« Mon oncle, maman vous fait demander de lui envoyer tout de suite le petit Français et la mère, pour les faire fouetter devant elle. »
Le général se retourna ; son visage devint flamboyant.
« Entre ! » cria-t-il d’une voix tonnante.
Yégor entra.
Le général : « Dis à ta mère que, si elle s’avise de toucher à un seul de mes Français, qui sont mes amis, mes enfants,… entends-tu ? mes… en…fants ! je la ferai fouetter elle-même devant moi, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de peau sur le dos. Va, petit gredin, petit menteur, va rejoindre tes scélérats de frères et sœurs. Et prenez garde à vous ; si j’apprends qu’on ait maltraité mes petits amis Jacques et Paul, on aura affaire à moi. »
Yégor se retira effrayé et tremblant ; il courut dire à sa mère, à ses frères et à ses sœurs ce qu’il venait d’entendre de la bouche de son oncle.
Mme Papofski pleura de rage, les enfants frémirent d’épouvante.
Après quelques minutes données à la colère, Mme Papofski se souvint des six cent mille roubles de revenu de son oncle : elle réfléchit et se calma.
« Ecoutez-moi, dit-elle à ses enfants ; je veux que vous soyez doux, complaisants et même aimables pour ces Français. Si l’un de vous leur dit ou leur fait la moindre injure, leur cause la moindre contrariété, je le fouette sans pitié ; et vous savez comme je fouette quand je suis fâchée ! »
Les enfants frémirent et promirent de ne jamais contrarier les petits Français.
« Et, quand vous les verrez, vous leur demanderez pardon ; entendez-vous ?
– Oui, maman, répondirent les enfants en chœur.
– Et, quand vous causerez avec votre oncle, vous lui direz chaque fois que vous aimez tous ces Français.
– Oui, maman, répétèrent les huit voix ensemble.
– C’est bien. Allez-vous-en. »
Les enfants se retirèrent dans leur chambre, et se regardèrent quelque temps sans parler.
« Je déteste ces Français, dit enfin Anouchka, qui avait cinq ans.
– Et moi aussi, dirent Sashineka, Nikalaï et Pavlouska.
– Chut ! taisez-vous, dirent Sonushka et Mitineka ; si elle vous entendait, elle vous arracherait les cheveux. »
La menace fit son effet ; tous se turent.
« Il faudra tout de même nous venger, dit Yégor, après un nouveau silence.
– Nous verrons ça, mais plus tard », répondit Mitineka à voix basse.
[modifier] VI - Les Papofski se dévoilent.
Pendant que Mme Papofski donnait à ses enfants des conseils de fausseté et de platitude, conseils dont ses enfants ne devaient guère profiter, comme on le verra plus tard, le général calmait Dérigny, qui était hors de lui à la pensée des mauvais traitements qu’auraient pu souffrir sa femme et son enfant sans l’intervention du bon général, auquel il raconta, sur son ordre, ce qui s’était passé entre ses enfants et ceux de Mme Papofski.
Le général : « Ne vous effrayez pas, mon ami ; je connais ma nièce, je m’en méfie, je ne la crois pas ; et si l’un de vous avait à se plaindre de Maria Pétrovna ou de ses enfants, je les ferais tous partir dans la matinée. Je sais pourquoi ils sont venus à Gromiline. Je sais que ce n’est pas pour moi, mais pour mon argent ; ils n’auront rien. Mon testament est fait ; il n’y a rien pour eux. Je ne suis pas si sot que j’en ai l’air ; je connais les amis et les ennemis, les bons et les mauvais. Au revoir, ma bonne Madame Dérigny ; au revoir, mes bons petits Jacques et Paul. Venez, Dérigny ; le dîner doit être servi, c’est vous qui êtes mon majordome ; nous ne pouvons nous passer de vous. Vous reviendrez ensuite dîner et causer avec votre excellente femme et vos chers enfants. »
Le général sortit, suivi de Dérigny, et se rendit au salon, où il trouva sa nièce avec ses quatre aînés, qui l’attendaient ; les quatre autres, âgés de six, cinq, quatre et trois ans mangeaient encore dans leur chambre. Le général entra en fronçant les sourcils ; il offrit pourtant le bras à sa nièce et la conduisit dans la salle à manger. Mme Papofski était embarrassée ; elle ne savait quelle attitude prendre ; elle regardait son oncle du coin de l’œil. Quand le potage fut mangé, elle prit bravement son parti et se hasarda à dire :
« Ah ! mon oncle ! comme j’ai ri quand Yégor m’a fait votre commission ; vous êtes si drôle, mon oncle ! Vous avez dit des choses si amusantes ! »
Le général : « Elles étaient trop vraies pour vous paraître amusantes, ce me semble, Maria Pétrovna. Ce que Yégor vous a dit, je le ferais ou je le ferai : cela dépend de vous.
– Ah ! mon oncle, reprit en riant Mme Papofski, qui étouffait de colère et la comprimait avec peine, vous avez cru ce que vous a dit ce niais de Yégor ; il est bête, il n’a rien compris de ce que je disais. »
Le général : « Mais moi j’ai bien compris et je le répète : Malheur à celui qui touchera à un cheveu de mes Français ! »
Madame Papofski : « Mais, mon oncle, Yégor a dit très mal ! J’avais dit que vous m’envoyiez vos bons Français pour voir fouetter une de mes femmes qui a été impertinente. Vous, mon oncle, vous ne faites presque jamais fouetter ; vous êtes si bon ! Alors je croyais que cela les amuserait de venir voir ça avec moi. »
Le général la regarda avec étonnement et mépris. Le mensonge était si grossier, qu’il se sentit blessé de l’opinion qu’avait sa nièce de son esprit.
Il la regarda un instant avec des yeux étincelants de colère, mais un regard jeté sur la figure inquiète et suppliante de Dérigny lui rendit son calme.
Le général : « Parlons d’autre chose, ma nièce ; comment se porte votre sœur Natalia Pétrovna ? »
Madame Papofski : « Très bien, mon oncle ; toujours bien. »
Le général : « Je la croyais souffrante depuis la mort de son mari. »
Madame Papofski : « Du tout, mon oncle ; elle est gaie, elle s’amuse, elle danse ; elle n’y pense pas seulement. »
Le général : « Pourtant, son voisin M. Nassofkine m’a écrit il y a quelques jours, il me dit qu’elle pleurait sans cesse et qu’elle ne voyait personne. »
Madame Papofski : « Non, mon oncle, ne croyez pas ça. Ce Nassofkine ment toujours, vous savez. »
Le général : « Et les enfants de Natalia ? »
Madame Papofski : « Toujours insupportables, détestables. »
Le général : « Nassofkine m’écrit que la fille aînée, qui a quinze ans, Natasha, est charmante et parfaite, et que les deux autres, Alexandre et Michel, sont aussi bien que Natasha. »
Madame Papofski : « Comme il ment ! Tous affreux et méchants ! »
Le général : « C’est singulier ! Je vais écrire à Natalia Pétrovna de venir ici avec ses trois enfants ; je veux les voir. »
Madame Papofski : « N’écrivez pas, mon oncle : ça vous donnera de la peine pour rien ; elle ne viendra pas. »
Le général : « Pourquoi ne viendrait-elle pas ? Etant jeune, elle m’aimait beaucoup. »
Madame Papofski : « Ah ! mon oncle, vous croyez cela ? Vous êtes trop bon, vraiment. Elle sait que vous ne voyez pas beaucoup de monde ; elle aura peur de s’ennuyer, et puis elle veut marier sa fille ; elle n’a pas le sou ; alors, elle veut attraper quelque richard, vieux et laid. »
Le général : « Tout juste ! Je suis là, moi ! Riche, vieux et laid. Elle me fera la cour, et je doterai sa fille. »
Mme Papofski pâlit et frissonna ; elle trembla pout l’héritage, et ne put dissimuler son trouble ; le général la regardait en dessous ; il était rayonnant de la peur visible de cette nièce qu’il n’aimait pas, et de l’heureuse idée de faire venir l’autre sœur, dont il avait conservé le souvenir doux et agréable, et qui, par discrétion sans doute, ne demandait pas à venir à Gromiline. Mme Papofski continua à dissuader son oncle de faire venir Mme Dabrovine. Le général eut l’air de se rendre à ses raisonnements, et le dîner s’acheva assez gaiement. Mme Papofski était satisfaite d’avoir évincé sa sœur, dont elle redoutait la grâce, la bonté et le charme ; le général était enchanté du tour qu’il préparait à Mme Papofski et du bien qu’il pouvait faire à Mme Dabrovine. Mme Papofski fut polie et charmante pour Dérigny, auquel elle prodiguait les louanges les plus exagérées.
« Comme vous découpez bien, monsieur Dérigny ! Vous êtes un maître d’hôtel parfait !… Comme M. Dérigny sert bien. ! c’est un trésor que vous avez là, mon oncle ! il voit tout, il sert tout le monde ! Comme je serais heureuse de l’avoir chez moi !
Le général : « Il est probable que vous n’aurez jamais ce bonheur, ma nièce. »
Madame Papofski : « Pourquoi, mon ami ? Il est si jeune et si fort ! »
Le général, avec ironie : « Et moi je suis si vieux, si gros et si usé ! »
Madame Papofski : « Ah ! mon oncle, comme vous êtes méchant ! Comment pouvez-vous dire… ? »
Le général : « Mais… puisque vous dites que vous pourrez avoir Dérigny parce qu’il est jeune et fort ! C’est donc après la mort de votre vieil oncle que vous comptez l’avoir ? Non, non, ma chère ; mon brave, mon bon Dérigny n’est ni pour vous ni pour personne : il est à moi, à moi seul ; après moi, il sera à lui-même, à son excellente femme et à ses enfants. »
Mme Papofski se mordit les lèvres et ne parla plus. Après le dîner le général alla se promener ; toute la bande Papofski le suivit ; Sonushka, sur un signe de sa mère, marcha auprès de son oncle, cherchant à animer la conversation.
« Mon oncle, dit-elle après quelques efforts infructueux, comme j’aime les Français ! »
Le général ne répondit pas.
Sonushka : « Mon oncle, j’aime vos petits Français ; ils sont si bons, si complaisants ! Je voudrais toujours jouer avec eux. »
Le général : « Mais eux ne voudront pas jouer avec vous, parce que vous êtes querelleurs, méchants et menteurs. »
Sonushka : « Ah ! mon oncle ! c’est Yégor qui a été méchant, mais nous ne le laisserons plus faire. »
Le général : « Assez, assez, ma pauvre Sonushka : tu as bien répété ta leçon. Parlons d’autre chose. Aimes-tu ta tante Natalia Pétrovna ? »
Sonushka : « Mon oncle,… pas beaucoup. »
Le général : « Pourquoi ? »
Sonushka : « Parce qu’elle est toujours triste ; elle pleure toujours depuis que mon oncle a été tué à Sébastopol ; elle ne veut voir personne ; alors c’est très ennuyeux chez elle. »
Le général : « Et ses enfants ? »
Sonushka : « Mon oncle, ils sont ennuyeux aussi, parce qu’ils sont toujours avec ma tante, et ce n’est pas amusant. »
Le général : « Ah ! ils sont toujours avec leur mère ? Et pourquoi cela ? Est-ce qu’elle les retient près d’elle ? »
Sonushka : « Oh non ! mon oncle, au contraire, elle veut toujours qu’ils s’amusent, qu’ils sortent ; ce sont eux qui veulent rester. »
Le général : « Sont-ils laids, ses enfants ? »
Sonushka : « Oh non ! mon oncle ; Natacha est très jolie, mais elle est toujours si mal mise ! Ma tante est si pauvre ! Les autres sont jolis aussi.
– Ah ! ah ! » dit le général. Et il continua sa promenade le soir il demanda à sa nièce si, l’odeur du tabac lui serait désagréable. »
Madame Papofski : « Du tout, mon oncle, au contraire ! Je l’aime tant ! Je me souviens si bien comme vous fumiez quand j’étais petite ! J’aimais tant ça à cause de vous ! »
Le général la regarda d’un air moqueur, et se mit à fumer jusqu’au moment où, le sommeil le gagnant, il s’endormît dans son fauteuil. Les enfants allèrent se coucher. Mme Papofski alla frapper à la porte de Dérigny, qu’elle trouva sortant de table ; ils mangeaient chez eux, d’après les ordres du général, qui avait voulu qu’on les servit à part et dans leur appartement.
« Entrez », dit Mme Dérigny. Elle rougit beaucoup lorsqu’elle vit entrer Mme Papofski ; Dérigny fit un mouvement de surprise ; Jacques et Paul dirent « Ah ! » et tous se levèrent.
« Ne vous dérangez pas, ma bonne dame : je serais si désolée de vous déranger ! Je viens vous dire combien mes enfants sont fâchés d’avoir fait pleurer, sans le vouloir, votre petit garçon. Je les ai bien grondés ; ils ne recommenceront plus. Comme ils sont charmants, vos enfants ! Il faut absolument que je les embrasse ! »
Mme Papofski s’approcha de Jacques et de Paul, qui reculaient et cherchaient à éviter le contact de Mme Papofski ; mais Dérigny les fit avancer et ils furent obligés de se laisser embrasser.
« Charmants ! répéta-t-elle en se retirant. Adieu, Monsieur Dérigny ; adieu, ma chère Madame Dérigny. Dites demain matin à mon oncle que je trouve vos enfants charmants. »
Elle se retira en souriant, et laissa les Dérigny étonnés et indignés.
Madame Dérigny : « En voilà une qui est fausse ! Ne dirait-on pas qu’elle nous aime et nous veut du bien ?… C’est incroyable ! Croit-elle que j’aie déjà oublié sa froideur et ses menaces ? »
Dérigny : « Est-ce qu’elle réfléchit seulement à ce qu’elle dit ? Elle voit les bontés du général pour nous ; elle comprend qu’elle ne pourra pas nous perdre dans son esprit ; que notre appui pourra lui être utile auprès de son oncle, qu’elle voudrait piller et dépouiller ; alors elle change de tactique : elle nous fait la cour au lieu de nous maltraiter. »
Paul : « Papa, je n’aime pas cette dame ; elle a l’air méchant ; tout à l’heure, quand elle m’embrassait, j’ai cru qu’elle allait me mordre. »
Dérigny sourit, regarda sa femme qui riait bien franchement, et embrassa Paul…
Dérigny : « Elle ne te mordra pas tant que le général sera là, mon enfant. »
Paul : « Et si le général s’en allait ? »
Dérigny : « Dans ce cas, elle nous ferait tout le mal qu’elle pourrait ; mais le général ne s’en ira pas sans nous emmener. »
Jacques : « Mais si le général venait à mourir, papa ? »
Dérigny : « Que Dieu nous préserve de ce malheur, mon enfant ! Dans ce cas nous partirions de suite. »
Madame Dérigny : « Le bon Dieu ne permettra pas que cet excellent général meure sans avoir le temps de se reconnaître. N’ayez pas de si terribles pensées, mes chers enfants ; ayons confiance en Dieu, toujours si bon pour nous. Espérons pour le mieux, et remplissons notre devoir jour par jour, sans songer à un avenir incertain.
« Toc, toc, peut-on entrer ? dirent une demi-douzaine de voix enfantines.
– Une nouvelle invasion de l’ennemi, dit à mi-voix Dérigny en riant. Entrez ! »
Les huit petits Papofski se précipitèrent dans la chambre, entourèrent Jacques et Paul, et les embrassèrent avec la plus grande tendresse.
« Pardonnez-nous ! s’écrièrent tous à la fois les quatre grands.
– Pardonnez-leur ! » ajoutèrent les voix aigues des quatre plus jeunes.
Jacques et Paul, bousculés, étouffés, ennuyés, ne répondaient pas et cherchaient à se dégager des étreintes de ces faux amis.
« Je vous en prie, pardonnez-nous, dit Sonushka d’un air suppliant, sans quoi maman nous fouettera. »
Jacques : « Je vous pardonne de tout mon cœur, et Paul aussi. »
Paul : « Non, pas moi, je ne leur pardonnerai jamais. »
Mitineka : « Je vous supplie, petit Français, pardonnez-nous. »
Paul : « Non, je ne veux pas. »
Jacques : « Ce n’est pas bien, Paul, de ne pas pardonner à ses ennemis. Tu vois que je pardonne, moi ? »
Paul : « Je veux bien leur pardonner ce qu’ils m’ont fait, à moi : mais ces méchants ont voulu faire battre maman, et je ne leur pardonnerai jamais cela. »
Jacques : « Mais puisqu’ils en sont bien fâchés. »
Paul : « Non, ils font semblant. »
Un concert de sanglots et de gémissements se fit entendre ; les huit enfants pleuraient et se lamentaient.
« On va nous fouetter ! hurlaient-ils. Petit Français, nous te donnerons tout ce que tu voudras ; pardonne-nous. »
Paul : « Demandez pardon à maman : si elle vous pardonne, je vous pardonnerai aussi. »
Le groupe sanglotant se tourna vers Mme Dérigny, en joignant les mains et en demandant grâce.
Madame Dérigny : « Que Dieu vous pardonne comme je vous pardonne, pauvres enfants ; Et toi, Paul, ne fais pas le méchant et pardonne quand on te demande pardon.
– Je vous pardonne comme maman, dit Paul d’un ton majestueux.
– Merci, merci ; nous vous aimerons beaucoup : maman l’a ordonné. Adieu, Français ; à demain. »
Les huit enfants firent force saluts et révérences, et s’en allèrent avec autant de précipitation qu’ils étaient entrés.
Dérigny, qui avait écouté et regardé en tournant sa moustache sans mot dire, leva les épaules et soupira.
« Ces petits malheureux, comme ils sont élevés ! Ce n’est pas leur faute s’ils sont méchants, menteurs, calomniateurs, lâches, hypocrites ! Ils sont terrifiés par leur mère. »
Jacques : « Papa, est-ce qu’il faudra jouer avec eux quand ils nous le demanderont ? »
Dérigny : « Il faudra bien, mon Jacquot, mais le plus rarement possible ; et prends garde, mon petit Paul, d’aller avec eux sans Jacques. »
Paul : « Jamais papa ; j’aurais trop peur. »
Il était tard, on alla se coucher.
[modifier] VII - Le Complot.
Dérigny était un soir près du général ; quelques jours s’étaient passés depuis l’arrivée de Mme Papofski, et tout avait marché le plus doucement du monde. Le général se frottait les mains et riait : il méditait certainement une malice.
« Dérigny, mon ami, dit-il d’un air joyeux, je vous ai préparé de l’ouvrage. »
Dérigny : « Tant que vous voudrez, mon général : mon temps est tout à vous, et je ne saurais l’employer plus agréablement qu’à vous servir. »
Le général : « Toujours le même ! toujours dévoué ! C’est que, voyez-vous, mon ami, j’attends du monde sous peu de jours, et il me faudra des lit à la française, des toilettes et un ameublement complet, et vous seul pouvez le faire. »
Dérigny : « Je suis prêt, mon général. Que faut-il avoir ? Pour combien de personnes ? »
Le général : « Une femme, une jeune personne et deux garçons de dix et douze ans. »
Dérigny : « Combien de jours, mon général, me donnez-vous pour tout préparer ? »
Le général : « Quinze jours et autant de monde que vous en demanderez. »
Dérigny : « Ce sera fait, mon général. »
Le général : « Bravo ! admirable ! Ne ménagez rien ! Que ce soit mieux que chez la Papofski. »
Dérigny : « Mon général, pourrai-je aller à la ville acheter ce qu’il me faudra en vaisselle, meubles, etc ? »
Le général : « Allez où vous voudrez, achetez ce que vous voudrez : je vous donne carte blanche. »
Dérigny : « Quelles sont les chambres qu’il faut arranger, mon général ? »
Le général : « Les plus belles ! celles qui étaient si abîmées et que j’ai fait remettre à neuf sous votre direction. Et vous ne me demandez pas pourquoi je vous donne tant de mal ? »
Dérigny : « Je ne me permettrais pas une pareille indiscrétion, mon général. »
Le général : « C’est pour ma nièce.
– Mme Papofski ? s’écria Dérigny en faisant un saut en arrière. »
Le général, riant aux éclats : « Vous voilà ! c’est ça que j’attendais ! Le coup de théâtre ; les yeux écarquillés ! le saut en arrière ! la bouche ouverte ! Ah ! ah ! ah ! est-il étonné !… Eh bien, non, mon ami, je ne vous ferais pas la malice de vous faire travailler pour cette nièce méchante, hypocrite et rusée… N’allez pas lui redire ça, au moins. »
Dérigny, riant : « Il n’y a pas de danger, mon général. »
Le général : « Bon ! C’est pour mon autre nièce, Natalia, qui était bonne et aimante quand je l’ai quittée il y a dix ans, et qui est encore, d’après le mal que m’en a dit Maria Pétrovna, le très rare mais vrai type russe ; ses enfants doivent être excellents ; je leur ai écrit à tous d’arriver. Et nous allons avoir une entrevue charmante entre les deux sœurs ; la Papofski sera furieuse ! Elle ne sait rien. Arrangez-vous pour qu’elle ne devine rien, Faites travailler dans le village, et profitez des heures où elle sera sortie pour faire apporter les lits et les meubles dans le bel appartement. J’irai voir tout ça, mais en cachette… La bonne idée que j’ai eue là ; ah ! ah ! ah ! la bonne farce pour la Papofski ! »
Dérigny et sa femme se mirent à l’œuvre dès le lendemain ; Dérigny alla à Smolensk acheter ce qui lui était nécessaire ; les menuisiers, les serruriers, les ouvriers de toute espèce furent mis à sa disposition ; on fabriqua des lits, des commodes, des tables, des fauteuils, des toilettes ; Dérigny et sa femme remplacèrent les tapissiers qui manquaient. Le général allait et venait, distribuait des gratifications et de l’eau-de-vie, encourageait et approuvait tout. Les paysans travaillaient de leur mieux et bénissaient le Français qui leur valait la bonne humeur et les dons généreux de leur maître. Vassili était ; reconnaissant de l’humanité de Dérigny, qui lui avait épargné les cent coups de bâton auxquels l’avait condamné le général dans un premier moment de colère, et dont il n’avait plus parlé ; il secondait Dérigny avec l’intelligence qui caractérise le peuple russe. Avant les quinze jours, tout était terminé, les meubles mis en place, les fenêtres et les lits garnis de rideaux ; quand le général alla visiter l’appartement destiné à Mme Dabrovine, il témoigna une joie d’enfant, admirant tout : l’élégance des draperies, le joli et le brillant des meubles, la beauté des sièges. Il s’assit dans chaque fauteuil, examina tous les objets de toilette, se frotta les mains, donna une poignée d’assignats à Vassili et aux ouvriers, et, se tournant vers Dérigny et sa femme : « Quant à vous, mes amis, ce n’est pas avec de l’or que je reconnais votre zèle, votre activité, votre talent ; ce serait vous faire injure. Non, c’est avec mon cœur que je vous récompense, avec mon amitié, mon estime et ma reconnaissance ! C’est que vous avez fait là un vrai tour de force, un coup de maître ! Merci, mille fois merci, mes bons amis ! (Le général leur serra les mains.) Ah ! Maria Pétrovna ! vous allez être punie de votre méchanceté ! Grâce à mes bons Dérigny, vous allez avoir une colère furieuse ! et d’autant plus terrible que vous n’oserez pas me la montrer !… Quand donc ma petite Dabrovine arrivera-t-elle avec sa Natasha et ses deux garçons ? Je donnerais dix mille, vingt mille roubles pour qu’elle arrivât aujourd’hui même. »
Le général quitta l’appartement presque en courant, pour aller voir s’il ne voyait rien venir. Dérigny et sa femme étaient heureux de la joie du bon et malicieux général ; et peut-être partageaient-ils un peu la satisfaction qu’ils laissaient éclater de la colère présumée de Mme Papofski.
Jacques et Paul, présents à cette scène, riaient et sautaient. Ils avaient habilement évité les prévenances hypocrites des petits Papofski, et avaient réussi à ne pas jouer une seule fois avec eux. Quand ils les rencontraient, soit dans la maison, soit dehors, ils feignaient d’être pressés de rejoindre leurs parents, qui les attendaient, disaient-ils ; et, quand les petits Papofski insistaient, ils s’échappaient en courant, avec une telle vitesse, que leurs poursuivants ne pouvaient jamais les atteindre. Lorsque Jacques et Paul voulaient prendre leurs leçons et s’occuper tranquillement, ils s’enfermaient à double tour dans leur chambre avec Mme Dérigny, et tous riaient sous cape quand ils entendaient appeler, frapper à la porte. Mme Papofski profitait de toutes les occasions pour témoigner « son amitié », son admiration aux excellents Français de son bon oncle ; malgré la politesse respectueuse des Dérigny, elle se sentait démasquée et repoussée. La conduite de son oncle l’inquiétait : il l’évitait souvent, ne la recherchait jamais, lui lançait des mots piquants, moitié plaisants, moitié sérieux, qu’elle ne savait comment prendre. Deux ou trois fois elle avait essayé de l’attendrissement, des pleurs : le général l’avait chaque fois quittée brusquement et n’avait pas reparu de la journée ; alors elle changea de manière et prit en plaisantant les attaques les plus directes et les plus blessantes. Quelquefois le général était pris d’accès de gaieté folle ; il plaignait sa nièce de la vie ennuyeuse qu’il lui faisait mener ; il lui promettait du monde, des distractions ; et alors sa gaieté redoublait ; il riait, il se frottait les mains, il se promenait en long et en large, et dans sa joie il courait presque.
[modifier] VIII - Arrivée de l'autre nièce.
Le jour même où le général avait témoigné si ardemment le désir de voir arriver sa nièce Dabrovine, et où il était allé bien loin sur la grande route, espérant la voir venir, il aperçut un nuage de poussière qui annonçait un équipage. Il s’arrêta haletant et joyeux ; le nuage approchait ; bientôt il put distinguer une voiture attelée de quatre chevaux arrivant au grand trot. Quand la voiture fut assez près pour que ses signaux fussent aperçus, il agita son mouchoir, sa canne, son chapeau, pour faire signe au cocher d’arrêter. Le cocher retint ses chevaux ; le général s’approcha de la portière et vit une femme encore jeune et charmante, en grand deuil ; près d’elle était une jeune personne d’une beauté remarquable ; en face, deux jeunes garçons. Sur le siège, près du cocher, était une personne qui avait l’apparence d’une femme de chambre.
« Natalie ! ma nièce ! dit le général en ouvrant la portière.
– Mon oncle ! c’est vous ! répondit Mme Dabrovine (car c’était bien elle) en s’élançant hors de la voiture et en se jetant au cou du général.
Oh ! mon oncle ! mon bon oncle ! Quel terrible malheur depuis que je ne vous ai vu ! Mon pauvre Dmitri ! mon excellent mari ! tué ! tué à Sébastopol ! »
Mme Dabrovine s’appuya en sanglotant sur l’épaule de son oncle. Le général, ému de cette douleur si vive et si vraie, la serra dans ses bras et s’attendrit avec elle.
Le général : « Ma pauvre enfant ! ma chère Natalie ! Pleure, mon enfant, pleure dans les bras de ton oncle, qui sera ton père, ton ami !…Pauvre petite ! Tu as bien souffert ! »
Madame Dabrovine : « Et je souffrirai toujours, mon cher oncle ! Comment oublierai-je un mari si bon, si tendre ? Et mes pauvres enfants ! Ils pleurent aussi leur excellent père, leur meilleur ami ! Mon chagrin augmente le leur et les désespère. »
Le général : « Laisse-moi embrasser les enfants, ma chère Natalie, ils m’ont oublié, mais moi j’ai pensé bien souvent à vous tous. »
Madame Dabrovine : « Descends, Natasha ; et vous aussi, Alexandre et Michel. Votre oncle veut vous embrasser. »
Natasha s’élança de la berline et embrassa tendrement son vieil oncle, qu’elle n’avait pas oublié, malgré sa longue absence.
« Laisse-moi te regarder, ma petite Natasha, dit le général après l’avoir embrassée à plusieurs reprises. Le portrait de ta mère ! Comme si je la voyais à ton âge !… Ma chère enfant ! Tu aimeras encore ton vieux gros oncle ? tu l’aimais bien quand tu étais petite.
– Je l’aime encore et je l’aimerai toujours, répondit Natasha avec un affectueux sourire ; surtout, ajouta-t-elle tout bas, si vous pouvez consoler un peu pauvre maman, qui est si malheureuse.
– Je ferai ce que je pourrai, mon enfant !… Et les autres, je veux aussi leur donner le baiser paternel. »
Alexandre et Michel se laissèrent embrasser par le général.
Le général : « Y a-t-il de la place pour moi, mes enfants, dans votre voiture ? »
Natasha : « Certainement, mon oncle ; je me mettrai en face de vous avec Alexandre et Michel et vous serez près de maman. »
Le général fit monter en voiture sa nièce Dabrovine, malgré une légère résistance, car elle aurait voulu faire monter son oncle le premier. A toi, Natasha, maintenant ; monte ! Appuie-toi sur mon bras. »
Natasha : « Non, mon oncle, je me mettrai en face de vous quand vous serez placé.
– Alors, montez, les petits, dit le général en souriant. À toi à présent, ma petite Natasha. »
Natasha : « Pas avant vous, mon oncle ; je vous en prie. »
Le général : « Comme tu voudras, mon enfant… Houp ! je monte. »
Et le général se hissa péniblement.
Natasha sauta légèrement et prit place en face de son oncle. Pour la première fois depuis deux ans, un sourire vint animer le visage doux et triste de Mme Dabrovine. Ce sourire fut aperçu par Natasha, qui dans sa joie serra les mains de son oncle en lui disant à l’oreille : « Elle sourit ».
L’oncle sourit aussi et regarda avec tendresse sa nièce et sa petite-nièce ; il se pencha à la portière, et cria au cocher d’aller aussi vite que le permettrait la fatigue, de ses chevaux.
Le général adressa une foule de questions à sa nièce et aux enfants, et découvrit, malgré l’intention visible de sa nièce de le lui dissimuler, qu’ils étaient pauvres, et que c’était par nécessité qu’ils vivaient toujours à la campagne, aussi retirés que le permettait leur nombreux voisinage.
« Nous arrivons, dit le général ; voici mon Gromiline ; c’est là que je vous ai vus pour la dernière fois. »
Madame Dabrovine : « Et. c’est là que j’ai été longtemps heureuse près de vous avec mon pauvre Dmitri, mon cher oncle. »
Le général : « Et c’est là, je l’espère, mon enfant, que tu vivras désormais ; tu y seras comme chez toi, et je veux que tu y jouisses de la même autorité que moi-même. »
Madame Dabrovine : « Je n’abuserai pas de votre permission, mon bon oncle ! »
Le général : « J’en suis bien sûr, et c’est pourquoi je te la donne ; mais tu en useras, je le veux. Ah ! pas de réplique ! Tu te souviens que je suis méchant quand on me résiste. »
Mme Dabrovine se pencha en souriant vers son oncle et lui baisa la main. Les yeux de Natasha brillèrent. Sa mère avait encore souri.
[modifier] IX - Triomphe du Général.
La voiture approchait du perron ; des domestiques accouraient de tous côtés ; Mme Papofski, que ses enfants avaient avertie de l’approche d’une visite, s’était postée sur le perron pour voir descendre les invités du général.
« Enfin ! se disait-elle, voici quelqu’un ! Je ne serai plus toujours seule avec ce méchant vieux qui m’ennuie à mourir. »
Elle ne put retenir un cri de surprise en voyant le général sortir de cette vieille berline ; sa corpulence remplissait la portière et masquait les personnes que contenait la voiture.
« Comment mon oncle, vous là-dedans ?
– Oui, Maria Pétrovna, c’est moi, dit le général en s’arrêtant sur le marchepied et en continuant à masquer son autre nièce aux regards avides de Mme Papofski. Je vous amène du monde : devinez qui.
Madame Papofski : Comment puis-je deviner, mon oncle ? Je ne connais aucun de vos voisins ; vous n’avez jamais invité personne.
Le général : Ce ne sont pas des voisins, ce sont des amis que je vous amène, d’anciens amis ; car vous n’êtes pas jeune, Maria Pétrovna. »
Mme Papofski rougit beaucoup et voulut répondre, mais elle se mordit les lèvres, se tut et attendit.
« Voilà ! dit le général après l’avoir contemplée un instant avec un sourire de triomphe. Voilà vos amis ! »
Il descendit, se tourna vers la portière, fit descendre sa petite-nièce (Mme Papofski ne put retenir un sourd gémissement : une pâleur livide remplaça l’animation de son teint : elle chancela et s’appuya sur l’épaule de son oncle.)
Le général : Vous voilà satisfaite ! J’avais raison de dire d’anciens amis ! J’aime cette émotion à le vue de votre sœur. C’est bien. Je m’y attendais. »
Le général avait l’air rayonnant ; son triomphe était complet. Mme Papofski luttait contre un évanouissement ; elle voulut parler, mais a bouche entr’ouverte ne laissait échapper aucun son ; elle eut pourtant la pensée confuse que son trouble pouvait être interprété favorablement ; cet espoir la ranima, ses forces revinrent ; elle s’approcha de sa sœur tremblante :
« Pardon, ma sœur, j’ai été si saisie !
Le général : avec malice. Et si heureuse !
Madame Papofski, avec hésitation : Oui, mon oncle : vous l’avez dit : si heureuse de voir cette pauvre Natalie.
Le général, de même : Et chez moi encore. Cette circonstance a dû augmenter votre bonheur.
Madame Papofski, d’une voix faible : Certainement, mon oncle. Je suis…, j’ai…, je sens… la joie….
Le général, riant : Eh ! embrasses-vous ! Embrassez votre nièce, vos neveux, Maria Pétrovna ; et remettez-vous. » Mme Papofski embrassa en frémissant sœur, nièce et neveux.« Viens, mon enfant, que je te mène à ton appartement, dit le général en prenant le bras de Mme Dabrovine. Suivez-nous, Maria Pétrovna. »
Le langage affectueux du général à Natalie occasionna à Mme Papofski un nouveau frémissement ; elle repoussa Natasha et ses frères, qui restèrent un peu en arrière, et suivit machinalement.
Le général pressait le pas ; en arrivant près de la porte du bel appartement, il quitta le bras de Natalie, la porte s’ouvrit ; Dérigny, sa femme et ses enfants attendaient le général avec sa nièce à l’entrée de la porte.
Le général : Te voici chez toi, ma chère enfant, et je suis sûr que tu y seras bien, grâce à mon bon Dérigny que voici, à son excellente femme que voilà, et même à leurs enfants, mes deux petits amis, Jacques et Paul, qui ont travaillé comme des hommes. Je te les présente tous et je les recommande à ton amitié.
Madame Dabrovine : D’après cette recommandation, mon oncle, vous devez être assuré que je les aimerai bien sincèrement, car ils vous ont sans doute donné des preuves d’attachement, pour que vous en parliez ainsi. »
Et Mme Dabrovine fit un salut gracieux à Dérigny et à sa femme, s’approcha de Jacques et de Paul qu’elle baisa au front en leur disant :« J’espère, enfants que vous serez bons amis avec les miens, qui sont à peu près de votre âge ; vous leur apprendrez le français, ils vous apprendront le russe ; ce seront des services que vous vous rendrez réciproquement.
– Entrez, entrez tous, s’écria le général, et voyez ce qu’a fait Dérigny, en quinze jours, de cet appartement sale et démeublé. »
Mme Papofski se précipita dans la première pièce, qui était un joli salon ou salle d’étude. Rien n’avait été oublié ; des meubles simples, mais commodes, une grande table de travail, un piano, une jolie tenture de perse à fleurs, des rideaux pareils, donnaient à ce salon un aspect élégant et confortable.
Mme Papofski restait immobile, regardant de tous côtés, pâlissant de plus en plus. Mme Dabrovine examinait, d’un œil triste et doux, les détails d’ameublement qui devaient rendre cette pièce si agréable à habiter ; quand elle eut tout vu, elle s’approcha de son oncle, les yeux pleins de larmes, et, lui baisant la main :
« Mon oncle, que vous êtes bons ! Oui, bien bon ! Quels soins aimables ! »
Natasha avait couru à tous les meubles, avait tout touché, tout examiné ; en terminant son inspection, elle vint se jeter au cou de son oncle et l’embrassa à plusieurs reprises en s’écriant :
« Que c’est joli, mon oncle, que c’est joli ! Je n’ai jamais rien vu de si joli, de si commode. Nous resterons ici toute la journée, maman et moi ; et vous, mon oncle, vous viendrez nous y voir très souvent et très longtemps ; vous fumerez là, dans ce bon fauteuil, près de cette fenêtre, d’où l’on a une si jolie vue, car je me souviens que vous aimez à fumer. Alexandre, Michel et moi, nous travaillerons autour de cette belle table ; nous jouerons du piano, et pauvre maman sera là tout près de vous.
Madame Papofski : avec un sourire forcé. Et moi, Natasha, où est ma place ?
Natasha, embarrassée et rougissant : Pardon, ma tante ; je ne pensais pas… qu’il vous fût agréable… de…, de….
– …de sentir l’odeur du tabac, cria le général en embrassant à son tour sa bonne et aimable petite-nièce, et en riant aux éclats.
– Merci, mon oncle, lui dit Natasha à l’oreille en lui rendant son baiser, je l’avais oubliée.
Le général : Allons dans les chambres à coucher à présent. Voici la tienne, mon enfant. » Nouvelle surprise, nouvelles exclamations, et fureur redoublée de Mme Papofski, qui comparait son appartement avec celui de la sœur qu’elle détestait. Natasha et ses frères couraient de chambre en chambre, admiraient, remerciaient. Quand ils surent que tout était l’ouvrage des Dérigny, Natasha se jeta au cou de Mme Dérigny et serra les mains de Dérigny, pendant que les deux plus jeunes embrassaient avec une joie folle Jacques et Paul.
Le général ne se possédait pas de joie ; il riait aux éclats, il se frottait les mains, selon son habitude dans ses moments de grande satisfaction, il marchait à grands pas, il regardait avec tendresse Mme Dabrovine, qui souriait des explosions de joie de ses enfants, et Natasha, dont les yeux rayonnants exprimaient le bonheur et la reconnaissance ; sans cesse en passant et repassant devant son oncle elle déposait un baiser sur sa main ou sur son front.
« Mon oncle, mon oncle, s’écria-t-elle, que je suis heureuse ! Que vous êtes bon !
Le général : Et moi donc, mes enfants ! Je suis heureux de votre joie ! Depuis de longues, longues années, je n’avais vu autour de moi une pareille satisfaction. Une seule fois, en France, j’ai fait des heureux : mes bons Dérigny et leurs frère et sœur, Moutier et Elfy.
Natasha : Oh ! mon oncle, racontez-nous ça, je vous en prie. Je voudrais savoir comment vous avez fait et ce que vous avez fait.
– Plus tard, ma fille, répondit le général en souriant ; ce serait trop long. À présent, reposez-vous, arrangez-vous dans votre appartement. Dérigny va vous envoyer votre femme de chambre ! dans une heure nous dînerons. Maria Pétrovna, restez-vous avec votre sœur ?
Madame Papofski : Oui…. Non,… c’est-à-dire… je voudrais présenter mes enfants à Natalie.
Le général : Vous avez raison ; allez, allez. Moi je vais avec Dérigny à mes affaires. »
Mme Papofski sortit, courut chez elle, regarda avec colère le maigre ameublement de sa chambre, et, se laissant aller à sa rage jalouse, elle tomba sur son lit en sanglotant.
« L’héritage ! pensait-elle. Six cent mille roubles de revenu ! Une terre superbe ! Il ne me les laissera pas ! Il va tout donner à cette odieuse Natalie, qui fait la désolée et la pauvre pour l’apitoyer. Et sa sotte fille ! qui saute comme si elle avait dix ans ! qui se jette sur lui, qui l’embrasse ! Et lui, gros imbécile, qui croit qu’on l’adore, qui trouve ces gambades charmantes…. Il tutoie ma sœur, et moi il m’appelle Maria Pétrovna ! Il les embrasse tous, et nous il nous repousse ! Il fait arranger un appartement comme pour des princes ! eux qui sont dans la misère, qui mangent du pain noir et du lait caillé, qui couchent sur des planches, qui ont à peine des habits de rechange ! Et moi, qui suis riche, qui suis habituée à l’élégance, il me traite comme ces vilains Dérigny que je déteste. J’ai bien su par mes femme que c’étaient les meubles et les lits des Dérigny qu’on m’avait donnés.
Ces réflexions et mille autres l’occupèrent si longtemps, qu’on vint lui annoncer le dîner avant qu’elle eût séché ses larmes ; elle s’élança de son lit, passa en toute hâte de l’eau fraîche sur ses yeux bouffis, lissa ses cheveux, arrangea ses vêtements et alla au salon, où elle trouva le général avec Mme Dabrovine et ses enfants, qui jouaient avec leurs cousins et cousines.
« Nous vous attendons, Maria Pétrovna, dit le général en s’avançant vers elle et lui offrant son bras. Natalie, je donne le bras à ta sœur, quoique tu sois nouvellement arrivée, parce qu’elle est la plus vieille ; elle a bien dix ou douze ans de plus que toi.
Madame Dabrovine, embarrassée : Oh non ! mon oncle, pas à beaucoup près.
Madame Papofski, piquée : Ma sœur, laissez dire mon oncle. Ça l’amuse de me vieillir et de vous rajeunir.
Le général, enchanté : Mettez que je me sois trompé de deux ou trois ans, ma nièce ; Natalie a trente-deux ans, vous en avez bien quarante-deux.
Madame Papofski : Cinquante, mon oncle, soixante, si vous voulez.
Le général, avec malice : Hé ! hé ! nous y arriverons, ma nièce ; nous y arriverons. Voyons, vous êtes née en mil huit cent seize….
Madame Papofski : Ah ! mon oncle, à quoi sert de compter, puisque je veux bien vous accorder que j’ai soixante ans ?
Le général : Du tout, du tout, les comptes font les bons amis, et…
Madame Dabrovine : Mon cher oncle, nous voici dans la salle à manger ; je dois avouer que j’ai si faim….
Le général : Et moi j’ai faim et soif de la vérité ; alors je dis de mil huit cent….
Madame Dabrovine : La vérité, la voici, mon oncle ; c’est que vous êtes un peu taquin comme vous l’étiez jadis, et que vous vous amusez à tourmenter la pauvre Maria, qui ne vous a rien fait pourtant. Regardez Natasha, comme elle vous regarde avec surprise. »
Le général se retourna vivement, quitta le bras de Mme Papofski et fit asseoir tout le monde. « Est-ce vrai que tu t’étonnes de ma méchanceté, Natasha ? Tu me trouves donc bien mauvais ?
Natasha : Mon oncle…. »
Natasha rougit et se tut.
Le général, souriant : Parle, mon enfant, parle sans crainte… Puisque je viens de dire que j’ai faim et soif de la vérité.
Natasha : Mon oncle, il me semble que vous n’êtes pas bon pour ma tante, et c’est ce qui cause mon étonnement ; je vous ai connu si bon, et maman disait de même chaque fois qu’elle parlait de vous.
Le général : Et à présent, que dis-tu, que penses-tu ?
Natasha : Je pense et je dis que je vous aime, et que je voudrais que tout le monde vous aimât.
Le général : Nous reparlerons de cela plus tard, ma petite Natasha ; en attendant que je me corrige de mon humeur taquine, dînons gaiement ; je te promets de ne plus faire enrager ta tante.
Natasha : Merci, mon oncle. Vous me pardonnez, n’est-pas pas, d’avoir parlé franchement ?
Le général, riant : Non seulement je te pardonne, mais je te remercie ; et je te nomme mon conseiller privé. »
Le général, de plus en plus enchanté de ses nouveaux convives, fut d’une humeur charmante ; il réussit à égayer sa nièce Dabrovine, qui sourit plus d’une fois de ses saillies originales. Dans la soirée, les enfants allèrent jouer dans une grande galerie attenant au salon. Natasha allait et venait animait les jeux qu’elle dirigeait, faisait sourire sa mère et rire son oncle par sa joie franche et naïve. Plusieurs jours se passèrent ainsi ; le général s’attachait de plus en plus à sa nièce Dabrovine et détestait de plus en plus les Papofski. Un soir Natasha accourut dans le salon.
« Mon oncle, dit-elle, permettez-vous que j’aille chercher Jacques et Paul pour jouer avec nous ? ils doivent avoir fini de dîner.
Le général : Va, mon enfant ; fais ce que tu voudras. » Natasha embrassa son oncle et partit en courant ; elle ne tarda pas à revenir suivie de Jacques et de Paul. Jacques s’approcha du général.
« Vous permettez, général, que nous jouions avec vos neveux et vos nièces ? Mlle Natalie nous a dit que vous vouliez bien nous laisser venir au salon.
Le général : Certainement, mon bonhomme ; Natasha est mon chargé d’affaires ; fais tout ce qu’elle te dira. »
Jacques ne se le fit pas répéter deux fois et entraîna Paul à la suite de Natasha. On les entendait du salon rire et jouer ; le général rayonnait ; Mme Dabrovine le regardait avec une satisfaction affectueuse ; Mme Papofski s’agitait, s’effrayait du tapage des enfants, qui devait faire mal à son bon oncle, disait-elle.
Le général, avec impatience : Laissez donc, Maria Pétrovna ; j’ai entendu mieux que ça en Circassie et en Crimée ! Que diable ! je n’ai pas les oreilles assez délicates pour tomber en convulsions aux rires et aux cris de joie d’une troupe d’enfants.
Madame Papofski : Mais mon cher oncle, on ne s’entend pas ici, vous ne pouvez pas causer.
Le général : Eh bien, le grand malheur ! Est-ce que j’ai besoin de causer toute la soirée ? Je me figure que je suis père de famille ; je jouis du bonheur que je donne à mes petits-enfants et du calme de ma pauvre Natalie. »
Mme Papofski se mordit les lèvres, reprit sa tapisserie et ne dit plus mot pendant que le général causait avec Mme Dabrovine ; elle lui donnait mille détails intéressants sur sa vie intime des dix dernières années, et sur ses enfants, dont elle faisait elle-même l’éducation.
La conversation fut interrompue par une dispute violente et des cris de fureur.
Le général : Eh bien, qu’ont-ils donc là-bas ?
Madame Dabrovine : Je vais voir, mon oncle ; ne vous dérangez pas. » Mme Dabrovine entra dans la galerie ; elle trouva Alexandre qui se battait contre Mitineka et Yégor ; Michel retenait fortement Sonushka ; et Jacques, les yeux brillants, les poings fermés, se tenait en attitude de boxe devant Paul, qui essuyait des larmes qu’il ne pouvait retenir. Natasha cherchait vainement à séparer les combattants. Les autres criaient à qui mieux mieux.
L’entrée de Mme Dabrovine rétablit le calme comme par enchantement. Elle s’approcha d’Alexandre et lui dit sévèrement :
« N’êtes-vous pas honteux, Alexandre, de vous battre avec votre cousine ? »
Les enfants commencèrent à parler tous à la fois ; Natasha se taisait. Sa mère, ne comprenant rien aux explications des enfants, dit à Natasha de lui raconter ce qui s’était passé. Natasha rougit et continua à garder le silence.
« Pourquoi ne réponds-tu pas, Natasha ?
– Maman, c’est qu’il faudrait accuser… quel qu’un, et je ne voudrais pas….
– Mais j’ai besoin de savoir la vérité, ma chère enfant, et je t’ordonne de me dire sincèrement ce qui s’est passé.
– Maman, puisque vous l’ordonnez, dit Natasha, voilà ce qui est arrivé : Alexandre et Michel ont voulu défendre le pauvre petit Paul que Mitineka, Sonushka et Yégor tourmentent depuis longtemps. Jacques et moi, nous avons fait ce que nous avons pu pour le protéger, mais ils se sont réunis tous contre nous et ils se sont mis à nous battre. Voyez comme Michel est griffé et comme Alexandre a les cheveux arrachés. Quant au bon petit Jacques, il n’a pas donné un seul coup, mais il en a reçu plusieurs.
– Venez au salon, Alexandre, Michel, avec Jacques et Paul, dit Mme Dabrovine, et laissez vos cousins et cousins se quereller entre e