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Au service de la France/T10/01

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CHAPITRE PREMIER


Visites officielles. – Lloyd George demande la réunion du Comité interallié pour l’examen des ouvertures de paix. – Refus de Clemenceau. – Conséquences de la défection russe. – Message du président Wilson. – Idées du général Pershing. – Affaires judiciaires en cours. – Arrestation de Caillaux. – Les papiers de Florence. – Le général Alfieri. – Situation militaire en Italie, d’après le général Bourgeois. – Projet d’une déclaration commune des Alliés sur les buts de guerre. – Lettre du président Wilson. – Visite aux blessés de Saint-Ouen, à la suite de l’explosion d’une poudrière. – Mauvaises nouvelles de Russie.


Mardi 1er janvier 1918

Matinée consacrée aux visites officielles. Les ministres se réunissent tous dans le salon diplomatique. Clemenceau me souhaite d’un ton cordial la bonne année et je réponds du même accent. Nous causons en attendant Dubost, président du Sénat.

Jeanneney m’apprend qu’un homme honorable est prêt à déposer en justice qu’il a apporté, il y a quelques mois, à la section des renseignements un dossier établissant des rapports de Caillaux avec l’Allemagne et que ce dossier a disparu.

Dubost vient avec le bureau du Sénat, Deschanel avec le bureau de la Chambre.

Nous quittons l’Élysée pour rendre, à notre tour, visite aux présidents des deux Chambres. Clemenceau monte avec moi dans mon automobile. Je lui demande, en route, ce qu’il compte faire au sujet de Delanney. « Rien, me dit-il, pour le moment : je ne veux pas avoir l’air de le poursuivre à cause de Caillaux. »

Clemenceau m’apprend que le Crédit Foncier égyptien avait demandé à Caillaux sa démission d’administrateur. Caillaux a répondu par télégramme qu’il avait eu un très grand succès à la Chambre et qu’il était sûr d’anéantir les calomnies. Clemenceau remarque que Caillaux avait déclaré publiquement ne faire partie d’aucun conseil d’administration.

En revenant du Sénat, nous allons au Palais Bourbon. Clemenceau tient, dit-il, à m’accompagner jusqu’à l’Élysée. Il m’y ramène, en effet, et je prends congé de lui au perron.


Jeudi 3 janvier.

Comité de guerre. Abel Ferry assiste à la séance.

Clemenceau me communique une lettre de Lloyd George qui demande avec insistance que la prochaine réunion du Comité interallié n’ait pas lieu à Paris, mais à Londres. Il invoque l’état de santé de lord Balfour, alité depuis quelques jours.

Il donne en outre, comme objet de cette première réunion, l’examen des ouvertures de paix. Clemenceau a préparé une réponse dans laquelle il ne touche pas à cette dernière question ; mais Pichon, qui assiste à notre séance, me dit que Lloyd George et plusieurs membres du gouvernement britannique veulent évidemment nous engager dans des négociations de paix. Clemenceau complète immédiatement sa réponse, en accentuant ses conclusions négatives et en ajoutant qu’il ne veut, en ce moment, se prêter à aucune négociation de paix.

Clemenceau déclare qu’il compte confier à Abel Ferry, accompagné d’un député, M. Planche, et du général Foch, une mission en Italie. Ferry et Planche auront à s’occuper du recrutement et Foch de l’instruction.


Samedi 5 janvier.

Antonin Dubost me communique une nouvelle lettre du général Micheler, remplie de critiques contre Pétain et contre Fayolle.


Télégramme de M. Barrère au quai d’Orsay :
« Rome. — Le général Caruccio, chef du Service des renseignements dépendant directement de la présidence du Conseil, m’a dit hier qu’il regrettait que l’instruction de l’affaire Bolo fût sur le point d’être close. J’ai l’impression qu’il serait utile de laisser dans l’affaire Bolo la porte ouverte à de nouveaux renseignements. »
« Barrère »


Lundi 7 janvier.

Comité de guerre.

Avant la séance, Clemenceau me montre une lettre qu’il a reçue du général Pershing et la réponse qu’il lui a faite, Pershing se plaint de ce que Clemenceau se soit adressé au gouvernement américain pour régler les difficultés pendantes entre Pétain et lui.

En comité, Clemenceau explique qu’il a provoqué la réunion parce qu’il n’a pas voulu prendre seul la responsabilité de statuer sur une proposition du général en chef. Pétain, qui est présent, demande l’évacuation des civils, dans une zone de cinq villages autour de Pont-à-Mousson. Cela représente un assez grand nombre d’habitants. Pétain craint des accidents par les gaz et surtout de la gêne pour les troupes en cas d’offensive allemande. Clemenceau redoute l’effet moral de l’évacuation. Je propose, et Lebrun m’appuie, que le général en chef s’entende avec Mirman pour l’évacuation silencieuse et le transport dans d’autres communes de Meurthe-et-Moselle. Adopté.

Lebrun résume un long rapport des services du blocus sur les conséquences de la défection russe. Toute l’œuvre du blocus sera détruite. L’Allemagne sera ravitaillée en céréales, en essence, en manganèse, en platine, en bois, etc.

Pichon donne lecture d’un télégramme de Noulens indiquant que les ambassadeurs alliés à Pétrograd se préoccupent de la question. Je fais remarquer que l’achat des stocks ne suffira pas pour sauver la situation. Il faudra les entreposer à l’abri des réquisitions maximalistes ; il est donc nécessaire de tenir le Transsibérien. Il faudrait reprendre et maintenir, en s’appuyant sur la question du blocus, la proposition faite ces jours-ci par Pichon d’une action des Alliés sur le Transsibérien. Les télégrammes partis du Quai d’Orsay et du ministère de la Guerre sont insuffisants. Je propose que Lebrun donne à Pichon les éléments d’une nouvelle intervention. Pichon accepte. Ainsi décidé.

Klotz et Sergent viennent me confier que l’emprunt n’a pas produit les sommes annoncées. Il a manqué près de deux milliards. Il a fallu recourir à deux expédients : une souscription de la Caisse des dépôts et consignations, et une avance faite par la Chambre syndicale des agents de change, qui, d’accord avec trois établissements de crédit, essaiera le mois prochain de placer des rentes émises en proportion de cette avance. Si on ne les place pas, on procédera à un amortissement et à une imputation sur le prochain emprunt. Les grandes fortunes n’ont rien donné. Il n’y a eu que des moyennes et de petites souscriptions.


Mardi 8 janvier.

Après une séance du Conseil des ministres, je me lève et dis au revoir aux membres du gouvernement. Je tends la main à Clemenceau qui ne le remarque pas et cause avec un de ses collègues. Il finit cependant par apercevoir mon geste et me dit avec enjouement : « Je vous demande pardon, je suis toujours bien impoli avec vous, mais ce n’est pas intentionnel. »

Hier, dans le secteur d’Avocourt, nous avons fait un large coup de main qui a parfaitement réussi. Nos détachements ont pénétré, sur un front de 1 500 mètres environ, dans les positions ennemies. Nous avons fait des prisonniers et enlevé des mitrailleuses.

Dans un télégramme qu’il a adressé au ministre de la Guerre, le général Berthelot appelle l’attention de M. Clemenceau sur l’état où se trouvent les prisonniers tchèques et serbes internés en Russie. En laissant péricliter les troupes autonomes formées avec ces prisonniers, les puissances alliées perdent des ressources en hommes, dont l’appoint serait particulièrement précieux en ce moment pour renforcer ou reconstituer en partie le front oriental.

Que de problèmes se posent à la fois devant le nouveau gouvernement ! Que d’efforts sont nécessaires pour que l’année 1918 ne soit pas aussi trouble que 1917 !

Le président Wilson vient d’envoyer à la Chambre des Représentants une adresse très favorable aux Alliés, dans laquelle il a parlé de la réparation due à la France par l’Allemagne pour l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Cette adresse paraît avoir été très favorablement accueillie.

En Conseil, longue discussion sur le fret. Loucheur et Clemenceau exposent que l’Angleterre, qui a peur de toucher à son commerce, ne tient pas ses engagements, qu’elle ne fournit pas le tonnage nécessaire, que nous manquons notamment de nitrate et de manganèse et que si cette situation persiste, il deviendra impossible de continuer la guerre. Et Clémentel a déjà passé six semaines en Angleterre et il projette un nouveau voyage avec Loucheur. À leur tour, Victor Boret et Lebrun comptent traverser la Manche.

Voyages intéressants mais qui n’aboutissent jamais et qui, d’après Paul Cambon, étonnent beaucoup les Anglais.

Élection des bureaux des Chambres : Dubost me fait sa visite officielle. Il me raconte que des amis de Ribot avaient essayé de porter leur voix sur celui-ci, non pas dans l’espoir de le faire nommer cette année, mais pour prendre date en vue de la prochaine élection présidentielle du Sénat.

J’avais vu hier, dans la Liberté, un article très vif contre Ribot à propos de cette campagne, mais je le croyais inspiré par Briand, qui depuis l’affaire Lancken a excité Berthoulat contre Ribot. Dubost m’affirme que Ribot lui-même, en s’expliquant devant lui aujourd’hui sur les intentions qu’on lui prêtait, a paru très embarrassé. Clemenceau a été au courant de l’intrigue et s’est jeté en travers. Ribot n’a eu que deux voix.

De Selves, de son côté, en a recueilli cinq. Au total, il n’y a eu qu’une trentaine de suffrages contre Dubost.

Celui-ci dit que la campagne pour l’Élysée va bientôt commencer. Je crains bien que le brave homme, — excellent patriote, — n’éprouve une nouvelle déception.


Mercredi 9 janvier.

M. Jusserand, ambassadeur de France à Washington, télégraphie : « Le message du président Wilson sur les conditions de paix ayant été remis en français pour être intégralement télégraphié à Paris, je me dispenserai d’analyser ce document qui, sur beaucoup de points épineux, se rapproche des déclarations de M. Lloyd George citées, du reste, dans le prologue. Le plus important pour nous est non seulement ce qui est dit de l’Alsace-Lorraine, mais la manière dont ce fut accueilli. Le nom avait été à peine prononcé que toute l’Assemblée et toutes les tribunes se levaient et les applaudissements éclataient, sans permettre au Président d’exprimer entièrement ce qu’il avait à dire, et que tout le monde approuvait. C’est la réalisation des assurances que j’avais pu donner au département, même dans un temps où beaucoup se plaisaient à douter des intentions du Président Wilson en ce qui concerne notre grand problème national.

« M. Wilson, que j’ai vu cet après-midi, m’a dit quel plaisir lui avait causé cet accueil enthousiaste fait à ses paroles. »


Jeudi 10 janvier.

Clemenceau, qui m’a communiqué hier une partie du dossier judiciaire de Caillaux, y ajoute des commentaires de sa façon.

« Je vous ai fait, me dit-il, passer hier une bonne soirée avec les papiers de Caillaux. Maintenant nous le tenons. Sans doute, il faudra retourner devant la Chambre, parce qu’il s’agit d’une accusation nouvelle. On procédera du reste tout de suite à l’arrestation. Cela dépasse vraiment tout ce que je pouvais imaginer. En tout cas, c’est fini de lui. Et les deux millions du coffre-fort ! Est-ce la précaution pour la fuite, ou la réserve pour le crime ?

— C’est peut-être simplement une fraude envers le fisc. Il serait curieux de savoir ce qu’il avait déclaré à l’impôt sur le revenu.

— C’est vrai, je n’y avais pas pensé ! Et vous ? que deveniez-vous dans tout cela ? Vous étiez sans doute supprimé d’avance ou porté sur la liste de proscription.

— N’en doutez pas. — Mais c’est d’autre chose que je voulais vous parler. J’ai lu le protocole de Rapallo. Lloyd George se trompe lorsqu’il prétend que le Comité interallié peut se réunir ailleurs qu’à Versailles. Ce ne peut être fait qu’exceptionnellement, après la décision du Comité. Je tiendrai donc bon sur le principe. Mais sans avoir à Londres une réunion du Comité, j’ai envie d’y aller voir Lloyd George, pour traiter avec lui quelques questions urgentes. Cela m’ennuie beaucoup de traverser la mer, mais je pourrai partir samedi avec Clémentel et Loucheur ; je me reposerai dimanche à Londres et je verrai Lloyd George ; je serai de retour lundi prochain. Je voulais avoir votre avis. Qu’en dites-vous ?

— Vous ferez bien. Vos prédécesseurs sont tous allés à Londres. On vous saura gré de votre démarche et votre autorité obtiendra sans doute sur place plus que par correspondance.

— J’ai vu Robertson aujourd’hui. Il m’a plu. C’est un bon gendarme. Il est venu pour s’entretenir avec Pershing de l’armée américaine. J’ai vu également Pershing ; il m’a dit que son idée était celle-ci : instruction dans l’armée française, puis endivisionnement pour le combat dans l’armée anglaise. Il a invoqué la raison de l’identité de langue. C’est évidemment une raison très forte. J’ai dû m’incliner. Je lui ai dit que je ne faisais pas personnellement d’objections, mais je l’ai engagé à se mettre d’accord avec Pétain… Voilà… Maintenant, dites-moi, vous êtes bien avec Ribot ?

— Oui.

— Eh bien, il vient de se conduire très mal. Il a voulu devenir président de la Haute-Cour.

— Est-ce possible ?

— Certainement. Il voulait se présenter contre Dubost pour tromper ensuite les uns et les autres.

— J’ai cru cette histoire inventée. Dubost m’a dit, il est vrai, que Ribot n’était pas resté tout à fait étranger à la candidature qu’on avait songé à poser.

— Non, certes. Mais je me suis mis en travers.

— Oui, Dubost, me l’a dit. Dubost mérite d’ailleurs, par son patriotisme, de rester là où il est.

— C’est une vieille barbe du bon temps, il est bien à sa place en ce moment. Vous savez ? Avant même d’avoir le secret du coffre-fort de Florence, nous étions bien armés contre Caillaux. J’avais envoyé Dutasta à Rome et il avait déjà trouvé une vingtaine de témoins. Salandra lui-même est prêt à déposer. »


Visite du bureau du Sénat. Nombreux et cordial. Préoccupé des événements, mais ferme.

Visite du Dureau de la Chambre, assez nombreux et assez cordial.

Tissier, nommé président de section au Conseil d’État, vient me saluer.

Deschanel, qui a prononcé aujourd’hui un très beau et bon discours patriotique, me paraît indigné des critiques de la presse contre la Chambre. Il me dit qu’à chaque instant on reproche à celle-ci les fautes des ministres.


Vendredi 11 janvier.

Rien… De plus en plus, je suis tenu à l’écart du gouvernement. Les Conseils se raréfient, chaque ministre travaille seul avec Clemenceau. Où est le temps où les Conseils se tenaient tous les jours et où il y avait vraiment action commune ?


Samedi 12 janvier.

Ignace, que j’ai prié de venir, se rend à mon appel. Il est, me dit-il, très surveillé par la police personnelle de Caillaux. Je le prie de faire examiner comment l’Allemagne, après avoir versé 10 millions à Lenoir et Desouches pour mettre la main sur le Journal, en a pu verser 10 autres à Bolo pour le même objet. Il me montre un nouveau télégramme de Barrère indiquant qu’indépendamment des titres, il y avait dans le coffre-fort de Florence beaucoup de billets de banque, et demandant que le commissaire de police de Modane fût envoyé pour assurer le transport des pièces.


Samedi 12 janvier.

Vers 10 heures du soir, arrive dans mon cabinet Ignace qui est, me dit-il, envoyé par Clemenceau, empêché de venir lui-même. Le président du Conseil l’a prié de m’annoncer qu’on procéderait lundi matin à l’arrestation de Caillaux. On n’a pas jugé nécessaire d’attendre les papiers d’Italie. Les télégrammes de Barrère sont assez explicites. Mais il vient de se produire un incident. L’ambassadeur des États-Unis a transmis à Clemenceau une pièce fort importante, le déchiffrement d’un télégramme de Luxbourg, ministre d’Allemagne à Buenos-Ayres. Ce télégramme a été envoyé en Allemagne par l’intermédiaire de Bernsdorf et de la valise suédoise pendant que Caillaux était en Argentine. Luxbourg rapporte qu’il a pris contact avec Caillaux par des intermédiaires sûrs. Caillaux a dit beaucoup de mal du gouvernement français et du président de la République. Il a déclaré que, bien que l’Allemagne eût commis des atrocités, sa politique à lui vis-à-vis de l’Allemagne et de l’Angleterre n’était pas changée et qu’il demandait au gouvernement allemand de ne pas le compromettre par des éloges de presse et de critiquer, au contraire, le plus possible, le traité franco-allemand du 4 novembre 1911. Ce télégramme établit que, dès l’hiver de 1914-1915, Caillaux causait avec l’Allemagne en dehors du gouvernement français. Ignace estime que le télégramme apporté d’Amérique et les renseignements de Barrère jettent sur le rôle de Caillaux une clarté nouvelle. Le gouvernement des États-Unis a fait demander par M. Sharp si la France verrait un inconvénient à la publication de ce télégramme. Clemenceau a répondu que nous n’en voyons aucun.


Dimanche 13 janvier

Clemenceau vient l’après-midi, après s’être fait annoncer par téléphone.

« Vous n’êtes donc pas, lui dis-je, parti pour l’Angleterre ?

— Non, je ne serais pas parti sans revenir vous voir. J’ai ajourné mon voyage à jeudi ou vendredi prochain. J’ai obtenu satisfaction sur l’extension du front. D’autre part, Pershing s’est mis d’accord avec Pétain. Voici, du reste, le papier que le général Weygand m’a remis sur les deux questions. Dès lors, je ne suis plus aussi pressé. Et puis, nous allons arrêter Caillaux. Vous avez vu le papier d’Amérique et les télégrammes de Barrère ? Nous pouvons marcher. »

Clemenceau me parle ensuite du mécontentement causé en Italie par les discours de Wilson et il est aussi sévère pour les prétentions italiennes que pour l’intempérance de Wilson. Il me parle aussi de notre diplomatie qu’il trouve lamentable. « Les Cambon sont vieux, usés, finis, et il n’y a personne derrière eux. J’ai aussi obtenu de Pichon qu’il remplaçât Beau par Dutasta. »

— Oui, lui dis-je. Dutasta est l’homme de confiance de Pichon.

— De Pichon ? Pas du tout ! De moi ! Pichon en a peur et ne l’aime pas, parce que Dutasta lui reproche bien souvent sa faiblesse. Pichon, du reste, ne voulait pas le nommer. « Vous allez me faire injurier, me disait-il. — Injurier, par qui ? lui ai-je répondu. Par vos collaborateurs ? Mais vous non plus, vous n’êtes pas né au quai d’Orsay ! »

Le Tigre est très gai, très en forme, toujours gavroche et aussi, je le crains, trop prime-sautier, fantaisiste et léger, comme disait Ferry.

Visite de Léon Bourgeois, qui revient du Midi et paraît bien portant. Nous parlons de tout, des affaires militaires, diplomatiques. Il trouve, comme moi, que Pichon ne soutient pas assez énergiquement ses opinions devant Clemenceau ; mais Pichon se considère comme un élève devant son maître, et lorsqu’il n’est pas d’accord avec lui, il souffre en silence.


Lundi 14 janvier.

À onze heures du matin, Clemenceau arrive. En passant chez Sainsère, qui ne savait rien de ce qui se préparait, il lui dit : « Caillaux est à la prison de la Santé, en pleine santé. » Puis il me confirme que tout s’est passé très tranquillement, bien que Caillaux eût dit ces jours-ci à Bouchardon : « Si on vient pour m’arrêter, il y aura cinq balles pour les agents de police et une pour moi. » Clemenceau radieux. L’ambassadeur des États-Unis vient de lui communiquer un nouveau déchiffrement de Bernsdorf disant que l’agent allemand de la Havane annonce le départ du paquebot qui portait Caillaux, recommandant qu’en cas de torpillage on traitât Caillaux avec égards, mais sans ostentation.

Clemenceau sort et dans le cabinet de Sainsère rencontre Mme Meyer, veuve de l’Alsacien fusillé par les Allemands à Mulhouse. Alors, très ému, les larmes coulant de ses yeux, il s’approche d’elle, lui prend les mains, les serre toutes deux très fortement, approche Mme Meyer de sa poitrine, et ne trouve pas un mot à dire. Elle, très troublée aussi, murmure simplement : « Oh ! monsieur le président, vous nous rendrez à la France, n’est-ce pas ? Oui, oui, madame, » répond Clemenceau, et il s’éloigne, profondément remué.

L’après-midi, Pams vient, très aimable, causer avec moi. Il s’excuse de ne m’avoir pas rendu visite ces jours-ci. Il a été, dit-il, très occupé par les mouvements ouvriers. Il y a des grèves à Lyon et il en redoutait la généralisation. Il se loue beaucoup de l’action de Jouhaux, et même, dit-il, de Merrheim qui a prêté son concours à Loucheur. Il est encore arrêté dans ses projets de nominations préfectorales par les exigences des députés, qui entendent tous choisir eux-mêmes leurs préfets. Pams dit que dans Paris les gens s’interpellent joyeusement, même sans se connaître et crient à propos de Caillaux : « Il est arrêté ! »


Mardi 15 janvier.

Longue conversation avec Bernardino Machado, président déchu du Portugal. Il désirerait que les Alliés intervinssent auprès du gouvernement révolutionnaire du Portugal en faveur des anciens ministres emprisonnés.

Renaudel rapporte ce matin dans l’Humanité un bruit répandu, paraît-il, par Caillaux. Il y aurait dans son coffre-fort un projet de concordat entre le Vatican et moi.


Mercredi 16 janvier.

Le journal la Vérité raconte qu’au moment de l’élection présidentielle, j’avais pris envers le comte de Mun et Piou, l’engagement de renouer des relations avec le Vatican. La même feuille ajoute que j’ai fait engager des pourparlers avec Rome par Stephen Pichon. Est-ce une campagne qui commence avec l’autorisation de la censure ?

Les autres journaux du soir reproduisent un article du Giornale d’Italia, indiquant que les premières personnes qui, dans le plan de Caillaux, devaient être arrêtées, c’était moi d’abord et ensuite… Briand !


Jeudi 17 janvier.

Les journaux publient, d’après les télégrammes d’Amérique, les dépêches de Luxbourg et de Bemsdorf.

Vers midi, Clemenceau arrive à mon cabinet. « Vous savez, me dit-il, que décidément je ne vais plus en Angleterre. Lloyd George vient la semaine prochaine pour le Comité interallié. J’ai donc fait ma politesse, et je n’ai pas les ennuis du voyage. »

Clemenceau raconte ensuite, avec une belle, trop belle confiance qu’il compte avoir deux cent mille soldats éthiopiens en faisant quelques concessions à l’Italie. Je songe tout de suite à Djibouti et fais objection. « Tenez-vous donc beaucoup à Djibouti ? » me demande Clemenceau. Je lui réponds : « Je ne suis pas d’avis de céder à nos alliés quoi que ce soit de notre territoire ou de nos possessions ; ce serait un précédent bien dangereux. »

— Soyez tranquille, me réplique-t-il. Je ne céderai pas de territoire, mais je crois que j’aurai mes 200 000 hommes. »

Le soir, seul dans mon cabinet, je suis assailli par le souvenir d’un autre 17 janvier, celui d’il y a cinq ans, celui du jour où j’ai été élu, bien avant que personne pût s’attendre à la guerre, et je me rappelle les violentes émotions que j’ai dû comprimer depuis lors.


Vendredi 18 janvier.

Renaudel, de plus en plus suggestionné par Caillaux, écrit dans l’Humanité que j’étais l’ami de Bolo ! Je prie Albert Thomas de venir me voir. Ayant compris que je voulais lui parler de cette sotte calomnie de son collègue socialiste, il avait déjà spontanément abordé Renaudel à la Chambre et l’avait trouvé très monté, sincèrement convaincu que j’étais l’ami de Bolo et que je lui avais donné une mission en Espagne. Toute une fable colportée par Caillaux au profit de son ami Bolo. Thomas n’a pas réussi à détromper Renaudel. Il espère, dit-il, me l’amener ces jours-ci. Renaudel lui a dit : « Poincaré s’est identifié avec Clemenceau, ils tomberont ensemble. »


Dimanche 20 janvier.

Ignace vient me donner quelques renseignements sur les papiers de Florence.

Il semble à première vue que les valeurs n’atteignent ni deux millions, ni même un million. On les fera évaluer. Les paiements indiqués comme faits à Almeyreda sont antérieurs à la guerre. Il y a une correspondance avec Lipchner, ce Hongrois qui a accusé Calmette, mais l’avocat général Mornet n’en connaît pas encore la portée. Il y a aussi un travail écrit par Caillaux pour essayer de démontrer que je suis responsable de la guerre et que je n’ai écrit au roi d’Angleterre, en août 1914, que par remords. Il y a enfin tout un plan de prise de pouvoir pour la paix : referendum pour la paix, révision de la Constitution, réduction des pouvoirs de la Chambre et institution d’un Conseil d’État légiférant. Choix de personnes pour les ministères : Renaudel, André Hesse, de Monzie, Ceccaldi sous-secrétaire d’État à la Police, mais aussi Jeanneney, Renoult, etc.

Ignace dit qu'il y a un autre coffre-fort en Suisse. Il considère que l’attentat contre la sûreté de l’État est établi ; mais, à vrai dire, les explications qu’il me donne me semblent un peu confuses et dans les papiers qu’il me résume, je crois voir surtout le rêve d’un mégalomane. Nous ne sommes, il est vrai, qu’au début de l’information.


Lundi 21 janvier.

Clemenceau, revenant du front, me dit : « J’ai trouvé en général l’esprit excellent. Deux hommes seulement se sont plaints de la longueur de la guerre. Je les ai sermonnés de mon mieux. Je voulais aussi vous parler des questions intérieures. On m’accuse à la Chambre d’être l’ami des royalistes. C’est une idée de Renoult. Il abandonne Caillaux, pourvu qu’on agisse contre les socialistes. Vous n’avez pas intérêt à ce que je sois renversé.

— Non, certes, et le pays surtout n’y a pas d’intérêt.

— Je ne vois pas quel ministère vous pourriez faire en ce moment.

— Je désire n’avoir à en faire aucun, ne serait-ce qu’au point de vue des affaires judiciaires. On ferait un effort colossal pour les arrêter.

— Oh ! on ne peut plus les arrêter. J’aurai du moins rendu ce service, mais enfin, il vaut mieux, je crois, que je vive, et pour cela il faut que je ne heurte pas trop la Chambre. Alors je voulais vous dire ceci : Je vous ai promis de ne rien vous cacher. J’ai cru qu’il y a quelques mois vous inspiriez un peu la campagne de l’Action française.

— Vous vous êtes entièrement trompé. J’ai vu Maurras une fois. Il est venu me parler d’une collaboration qu’il entreprenait dans un journal espagnol et il m’a spontanément assuré qu’il ne ferait rien que d’accord avec le gouvernement. Je n’ai pas vu Daudet une seule fois…

— Mais on peut s’entendre par intermédiaire.

— Pas davantage. J’ai trouvé, en général, depuis la guerre, leur attitude patriotique. C’est tout. »

Clemenceau m’apprend, d’autre part, qu’il s’est laissé convaincre par Pétain de la nécessité d’évacuer la population de Pont-à-Mousson, ainsi que les villageois des environs. Mirman est navré, les habitants de Pont-à-Mousson sont désolés.

L’après-midi, je reçois le général Alfieri, ministre de la Guerre italien, gros, gras, court. Il ne croit pas plus que Foch à la possibilité d’une offensive en Italie. Il juge même nécessaire que l’armée italienne se repose. Il fait un grand éloge du général Diaz qu’il a, dit-il, choisi lui-même comme commandant en chef, d’accord avec le roi. Une commission extra-parlementaire, composée de douze généraux, de deux sénateurs et de deux députés, a été, dit-il, nommée par le gouvernement pour examiner l’affaire de Caporetto. Elle aura pour conséquence le rappel de Cadorna en Italie. Le général Alfieri ne sait pas encore par qui on le remplacera à Versailles.

Doumer, qui revient du front, a vu beaucoup de généraux qui s’accordent à dire que les troupes sont très belles, très fermement résolues à résister, mais que la résistance ne pourra cependant pas se prolonger aussi longtemps qu’à Verdun et qu’il faudra, à un moment donné, une opération de soulagement et de diversion.

Visite de mon vieil ami Signorino, avocat à la Cour.

Pams vient me parler des difficultés qu’il continue à rencontrer dans ses projets de mouvements préfectoraux, surtout à cause des exigences parlementaires et aussi, me confie-t-il, des volontés de Clemenceau ou de son entourage.

« Il m’avait promis pour Aubert, préfet de la Meuse, la première place vacante. Marseille va être libre ; Schrameck devait être nommé gouverneur général de Madagascar. Mais l’entourage de Clemenceau veut Marseille pour un des siens. »

Pams craint que la Chambre ne multiplie les séances orageuses tant que l’affaire Caillaux ne sera pas réglée. Il voit beaucoup les amis de Caillaux — dont Dalbiez — qu’il considère comme un « partisan », dans le sens ancien du mot, et qu’il connaît beaucoup, car ils sont collègues dans les Pyrénées-Orientales. « Ces gens ne désarment pas. J’essaie vainement, répète Pams, de leur ouvrir les yeux. Mais l’affaire Bolo, qui est le centre de tout, finira sans doute par les convaincre. »


Mardi 22 janvier.

Avant le Conseil, Pichon vient s’excuser un peu vaguement de ne pas causer plus souvent avec moi. Il ne prend, en effet, mon avis sur rien, malgré nos excellentes relations personnelles ; il ne confère qu’avec Clemenceau. Je lui avais fait dire samedi matin que j’avais de graves préoccupations sur l’Ukraine. Il me déclare qu’il verra cet après-midi le général Foch et qu’on répondra enfin au général Berthelot. Je lui parle de la Syrie et de la Palestine. Il me promet d’insister auprès des Anglais et des Italiens pour que nos droits soient respectés. Je lui indique que Ribot réclame une réponse dans les huit jours.

Pour Goritza, il m’assure que Clemenceau et lui sont d’accord pour s’opposer aux prétentions italiennes.

Pams vient également me voir avant le Conseil. Il se décide, pour plaire à Clemenceau, à nommer Marty à la préfecture de Marseille. Il paraît très sincèrement ennuyé de sacrifier Aubert.

Conseil. Clemenceau est très enroué. Il fait néanmoins d’une voix ferme le récit complet de son dernier voyage au front. Il se plaint de l’insuffisance des tranchées et des abris, de l’incommodité et de l’étroitesse des cantonnements. Il insiste pour qu’on améliore le ravitaillement à Salonique.

Il me signale un article de Merrheim, en partie censuré, qui contient, me dit-il, des menaces de mouvements ouvriers. Clemenceau est convaincu que l’Allemagne cherchera à provoquer des mouvements de ce genre au moment des prochaines offensives.

Pams insiste pour qu’on achète le plus tôt possible du blé en Espagne. Klotz répond qu’on cherche les crédits nécessaires, mais que les difficultés soulevées par l’Angleterre ne sont pas encore résolues.

Pams propose la nomination de Marty à Marseille à la place de Schrameck, qui serait nommé gouverneur général de Madagascar. Mais le Conseil ajourne cette nomination après des observations diverses de Henri Simon.

Clemenceau raconte à ses collègues que Viollette, après avoir voté l’autre jour contre le gouvernement, lui a fait demander un gouvernement général de colonie.

Boret annonce en Conseil la carte de pain de 300 grammes pour Paris.

Visite de Mgr Baudrillart, candidat à l’Académie française.


Jeudi 24 janvier.

Herbette m’apporte de la part de Pichon un dossier très volumineux de lettres intimes de Kiderlen, relatives à l’affaire d’Agadir.


Vendredi 25 janvier.

Lyon-Caen, nommé secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques, me rapporte que le général Bourgeois, du service géographique, est allé en Italie pour inspecter l’organisation de notre artillerie. Bourgeois trouve déplorables les méthodes de l’artillerie italienne et il croit nécessaire que nous fassions accepter les nôtres. Il a constaté, comme Foch, l’insuffisance des cadres italiens et la valeur du soldat. Il croit une offensive possible soit vers le Trentin, soit sur le Piave. Fayolle juge difficile l’offensive sur le Piave, à cause de la nécessité de construire des ponts qui seraient battus par l’artillerie autrichienne ; mais il croit qu’on pourrait, à la fonte des neiges, marcher sur le Trentin. Il a exposé ses vues à Foch et à Pétain qu’il n’a pas convaincus.


Dimanche 27 janvier.

Pichon m’annonce que, d’accord avec Clemenceau, il a préparé une déclaration commune des Alliés sur les buts de guerre, en réponse aux discours allemands et autrichiens. Il m’en enverra, ajoute-t-il, le texte demain. Il le soumettra à Orlando et à Lloyd George, puis, s’ils sont d’accord, à Wilson et au Japon.

Les États-Unis ont fait savoir, par une note de Sharp, qu’ils recommanderaient au Japon de ne pas exercer de pression dans les affaires russes. Au contraire, l’Angleterre, se ravisant, a fait connaître, par un mot de Bertie, qu’elle était maintenant d’avis que le Japon se chargeât de l’ordre en Sibérie et de la protection du Transsibérien.


Lundi 28 janvier.

À midi et demi, arrive Clemenceau.

« Je viens, me dit-il, vous montrer un projet de note que j’ai préparé avec Pichon sur les buts de guerre.

— Oui, Pichon m’a remis ce projet hier soir : le voici :


Paris le 27 janvier 1918.

Les déclarations récemment faites à Berlin et à Vienne font apparaître entre les Alliés d’une part et les puissances ennemies de l’autre, une situation qu’il est nécessaire de préciser.

Non pas qu’il y ait concordance entre ce qu’ont dit le ministre des Affaires d’Autriche-Hongrie et le chancelier de l’Empire allemand, le comte Czernin ayant employé la formule de paix sans annexion ni indemnité qui se trouve condamnée par l’exposé du comte Hertling.

Mais cette différence de langage n’est qu’une apparence. Elle disparaît au fond devant l’assurance donnée par le comte Czernin que la monarchie austro-hongroise, « est fermement résolue à être fidèle aux engagements d’alliance pris pour défendre ses alliés à outrance ». Les négociations entreprises avec les maximalistes russes ont, d’ailleurs, permis de juger de la franchise des affirmations contraires aux desseins de conquête et d’annexion.

Il s’ensuit qu’en toute hypothèse l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie restent unies et solidaires dans la poursuite d’une politique commune d’hégémonie et d’oppression des nationalités.

Nous sommes en présence de déclarations formelles desquelles il résulte que satisfaction nous est refusée : sur la question de la Belgique, sur la question de l’Alsace-Lorraine, sur la question de l’évacuation des territoires occupés, sur la question de la réparation des dommages, sur la question du droit des nationalités de s’affranchir de la domination étrangère, droit qui s’applique, en Europe, aux populations italiennes, serbes, yougo-slaves, roumaines, polonaises et tchéco-slovaques et, en Asie, à toutes les populations persécutées de l’Empire Ottoman.

Nous sommes en outre informés par le discours du comte Hertling que, dans la pensée de nos ennemis, la liberté des mers impliquerait « l’abandon des points fortifiés pour les flottes sur les voies internationales importantes, comme celles qu’entretient l’Angleterre à Gibraltar, à Malte, à Aden, à Hong-Kong, aux îles Falkland et en plusieurs autres endroits », alors que, d’autre part, en ce qui concerne la liberté des Détroits et l’organisation future des colonies dans toutes les parties du monde, les formules les plus équivoques et les plus menaçantes sont employées.

Peut-on dire que, sur d’autres points, les vues de l’ennemi se soient rapprochées des nôtres et que, pour l’avenir, il se montre sincèrement disposé à renoncer à l’opposition systématique qui, dans le passé, est toujours venue de lui contre les propositions qui tendaient à rendre la guerre moins inhumaine et autant que possible à la conjurer ? Il faudrait pour cela qu’il consentît à se réformer profondément lui-même, à se constituer à l’intérieur suivant les principes de liberté qui donnent aux peuples le moyen de disposer d’eux-mêmes, à supprimer son régime de domination militaire, à faire que son gouvernement soit l’expression de la nation et non le privilège d’une caste.

La « Société des Nations », qui est l’idéal des peuples épris de liberté et de justice, n’est concevable que pour ceux qui ont renoncé à toute pensée de domination et qui ont atteint leur plein affranchissement.

Devant les déclarations qui nous sont faites et qui établissent que nos ennemis n’ont, en définitive, abandonné aucune des ambitions qui les ont amenés à déchaîner la guerre et à la conduire avec la férocité qui a ligué contre eux les trois quarts du monde, nous affirmons de nouveau ce que nous considérons comme les conditions nécessaires d’une paix juste et durable :

Libération des peuples opprimés ; droit des nations à disposer d’elles-mêmes ; limitation des armements ; liberté des mers ; régime économique d’égalité fondé sur l’organisation internationale des peuples libres ; institutions internationales de droit et d’arbitrage destinées à préparer l’organisation des peuples libres en Société des Nations.

Aucun de ces résultats d’ordre général ne peut être atteint sans que la Belgique, restaurée dans l’intégrité de son territoire métropolitain et colonial, obtienne son indépendance politique, économique, militaire et des réparations proportionnées aux dommages qu’elle a subis, — sans que les provinces françaises envahies soient évacuées et qu’elles reçoivent les compensations qu’exigent les dévastations dont elles ont souffert, — sans que la question posée devant le monde par l’annexion violente de l’Alsace-Lorraine en 1871 contre la volonté des Alsaciens-Lorrains soit réglée par leur réintégration dans la patrie française, — sans que l’unité de l’Italie soit complétée conformément à ses légitimes aspirations, — sans que la Serbie, rétablie dans son intégrité territoriale et son indépendance, reçoive les garanties d’avenir doivent assurer le développement politique et économique de la race serbe, — sans que la Roumanie voie son unité politique et territoriale intégralement réalisée, sans que la Grèce, définitivement libérée de l’emprise germanique, puisse poursuivre librement le cours traditionnel de son histoire, — sans que la Pologne, une et indivisible, soit dotée de sa pleine indépendance et des garanties de son essor politique et économique, — sans que les Tchèques et les autres nationalités, qui entrent dans la composition de l’Autriche-Hongrie, aient le droit de se prononcer sur leur sort, — sans que, dans l’Empire Ottoman, la liberté des Détroits soit effective et que les peuples auxquels les Turcs ont imposé leur domination redeviennent maîtres de leurs destinées.

Nous poursuivrons l’exécution de ce programme avec une fidélité absolue aux traités que nous avons signés et dont les stipulations ne dépendent que du consentement mutuel des signataires conformément aux règles du droit public.

Conscients de nos devoirs, et à défaut de propositions précises conformes à ces données, nous poursuivrons la lutte jusqu’à la victoire. La paix ne peut venir que de l’action des gouvernements responsables, qui seuls représentent la totalité de leurs pays et non de tentatives individuelles ou collectives, si patriotiques qu’elles puissent être.


— Oh ! cela, c’est son texte, dit Clemenceau, mais il était trop flou. Je l’ai remanié. Voici. Vous lirez et vous me donnerez votre impression. Vous pouvez garder cela vingt-quatre heures sans inconvénients.

Puis il continue à bâtons rompus : « J’ai recruté de nouveaux collaborateurs. D’abord, comme Lemery ne fait pas grand’chose de bon à la Marine marchande, je vais le reléguer dans un service quelconque au Commerce, et je nommerai, à côté de lui, un haut commissaire. Ce sera un socialiste enlevé à Renaudel. Et puis, j’ai vu l’évêque du Soudan. C’est une sorte de paysan, brave homme, un type dans le genre de l’abbé Lemire, mais mieux. Il va m’aider à répartir les noirs dans les régiments indigènes, de façon que ceux qui parlent les mêmes dialectes soient réunis. Il assurera aussi des moyens de correspondance, photographiques et autres, avec les familles du Soudan. Voyez-le, il vous intéressera. Je voulais aussi vous dire un mot de Ch. Humbert. Vous a-t-on signalé l’article de Téry dans l’Œuvre ?

— Oui, il prétend que si Charles Humbert n’est pas arrêté, c’est parce qu’il montre partout une correspondance échangée entre lui et moi sur le matériel de guerre. Bien entendu, la justice a toute liberté.

— Sans doute, mais je ne vois pas grand intérêt pour le moment à une arrestation. Humbert est par terre, il n’y a pas à s’acharner contre lui. J’aimerais mieux qu’on arrêtât Leymarie. Il parlerait. Dans la correspondance de Marguilés, il est tout le temps appelé le chef du syndicat. Il faut tirer cela au clair. Mais je n’obtiens rien de Nail. Il se met en boule. Je voulais vous dire aussi : je vais décidément régler la question Castelnau ; il remplacera Weygand à Versailles. Weygand n’a pas très bien réussi. Foch accepte Castelnau tout en disant : « Nous nous disputerons quelquefois, mais vous nous départagerez. » Quant à Castelnau, je crois que lui aussi acceptera. Je l’ai fait pressentir par un banquier mobilisé. Du moment que Pétain ne croit pas pouvoir engager la bataille avec Castelnau, je ne puis prendre la responsabilité de le lui laisser. Lloyd George arrive ce soir. J’irai au-devant de lui. Je me mettrai à sa disposition. Il veut toujours aller directement à Versailles. Il est très combattu en ce moment. Je vous laisse un article du colonel Repington, dans le Morning Post, où il lui est reproché de ne pas faire le nécessaire pour le renforcement des effectifs anglais. »


Lettre à Clemenceau :

« Mon cher Président, le général Bliss vient de m’apporter une lettre du président Wilson, dont je vous envoie la copie. Cette réponse aurait, comme vous le verrez, laissé les choses en l’état, si le général Pershing et le général Pétain ne s’étaient heureusement mis d’accord. Elle a cependant l’avantage de contenir une reconnaissance explicite de l’autorité du Comité interallié.

« Croyez à mes dévoués sentiments.

R. Poincaré.


8 January 1918.
My dear Mr. President,

The French ambassador was kind enough to communicate to me your Excellency’s important message with regard to the use to which the american troops were to be put in cooperating with the troops of France, and I want to assure your Excellency that the question is one to which we have been giving a great deal of careful and anxious thought and with regard to which we are all not only willing but anxious to do the best and most effective thing for the accomplishment of the common purpose to which we are devoting our arms.

General Bliss, who is kindly conveying this letter to you for me, is, as your Excellency probably knows, to be the representative of the United States in the Supreme War Council, and I have instructed him that this particular question which you have very properly called to my attention ought to be discussed with the greatest fulness and frankness in that Council. The judgement of the Council with regard to it will, I need hardly assure you, be conclusively influential with the Government of the United States. Our only desire is to do the best thing that can be done with our armed forces, and we are willing to commit ourselves to the general counsel of those with whom we have the honor to cooperate in this great enterprise of liberty.

Meantime, let me assure you that this question seems to us quite as pressing and important as it does to yourself, and our own desire is to settle it promptly as well as wisely.

May I not again convey you the greetings of the season and express the hope that our cooperation in arms may soon lead to the results for which we all pray and hope ?

With much respect and regard,

Sincerely yours.

Woodrow Wilson[1].


Lundi 28 janvier.

Le colonel Langlois, revenant de Russie, est très pessimiste au sujet de ce qui s’y passe. Il ne croit pas à la possibilité d’empêcher une paix séparée, et il craint que l’opposition de l’Ukraine et de la Russie du Nord ne permette à l’Allemagne de faire à la première des conditions favorables, en se payant sur le reste du monde. De cette manière, elle se concilierait l’Ukraine, qui ensuite la ravitaillerait. Il n’y a en Russie ni homme, ni volonté. C’est la déliquescence. Mais, dans l’intérêt de l’avenir, le colonel Langlois croit à la nécessité d’une propagande intensive par la presse et par des agents. « Tout, dit-il, est à acheter. »

M. Paul Labbé, secrétaire général de la France et ses alliés m’invite à de prochaines cérémonies organisées par ce groupement.

Visite de M. Romieu, nommé président de section au Conseil d’État.


Mardi 29 janvier.

Avant le Conseil, Clémentel vient me prévenir que Lémery consent, suivant le désir de Clemenceau, à se cantonner au ministère du Commerce dans certains services administratifs.

En Conseil, Clemenceau, très gai ce matin, fait des gamineries. On accepte sans discussion des solutions proposées séparément par les ministres et préparées dans la coulisse. Le travail collectif du gouvernement est à peu près réduit à néant. Les ministres voient Clemenceau. Il leur dicte ses volontés. Pichon indique ainsi que sur la demande du président du Conseil, il est d’avis d’envoyer en Argentine le baron Portalis avec une mission économique et financière assez vague.

Pichon parle ensuite de la proposition anglaise sur l’intervention du Japon. Il indique qu’il y a adhéré, mais que les États-Unis soulèveront, sans doute, des difficultés.

Il aborde enfin la question de la Roumanie et alors Clemenceau éclate contre Bratiano. « Jamais, s’écrie-t-il, la situation de l’armée roumaine n’a été meilleure. Ils sont sûrs de ne plus être attaqués par l’Allemagne ; ils sont sûrs d’être bien traités en Ukraine ; ils sont la seule force armée de l’Est. Alors de quoi se plaignent-ils ? Qu’ils nous laissent tranquilles ! »

C’est à ce moment que Pams propose Aubert pour le Conseil d’État et Jonnart, en mission semestrielle, pour l’Algérie. Adopté sans discussion.

Comme corollaire de la nomination de Jonnart, Pams a étudié certains avantages pour les indigènes, et notamment un projet de loi admettant l’accession des indigènes, même non naturalisés, à certains grades dans l’armée ; révision des tarifs de pension ; médaille militaire aux réformés.

Le nouveau ministre du Venezuela me présente ses lettres de créance.


Jeudi 31 janvier.

Clemenceau me dit que Lloyd George, lui parlant du commandement général des armées franco-britanniques, lui a suggéré timidement l’idée que Joffre, assisté de Robertson, pourrait être chargé de ce commandement. Convaincu, dit-il, que Joffre ne serait qu’un prête-nom, Clemenceau a écarté cette idée. Lloyd George n’a pas semblé surpris du refus.

L’après-midi, avec Mme Poincaré, visite à l’hôpital Saint-Louis où nous voyons beaucoup de femmes blessées, dont plusieurs amputées.

À Saint-Ouen, scène déchirante. Une malheureuse gémit devant le lit où est étendu le cadavre de son mari. La cité ouvrière a été en partie détruite par l’explosion d’une poudrière. La population est triste, mais résignée, ferme et tranquille.

Les premières semaines de 1918 ont été remplies de mauvaises nouvelles qui nous sont arrivées de Russie : défaites militaires, tentatives de révolution politique, désordres, infidélités à l’alliance, projets de paix séparée. Mais, en France, au contraire, tout s’est amélioré. Le défaitisme paraît toucher à sa fin. Le moral du pays s’est relevé. Clemenceau a dit : « Je fais la guerre. » On a confiance en sa volonté et en son énergie. Ses relations avec moi sont excellentes. « Nous vivons, dit-il à ses amis, comme deux frères. » Sans doute, il me traite comme un frère cadet, sur qui il aurait une autorité paternelle. Mais il s’excuse ensuite avec des raffinements de politesse. L’essentiel est, du reste, qu’il travaille ardemment à la victoire et que le pays soit avec lui d’esprit et de cœur.

  1. 8 janvier 1918.
    Mon cher Président,

    L’ambassadeur de France a eu l’obligeance de me communiquer l’important message de Votre Excellence, concernant les méthodes d’utilisation des troupes américaines en coopération avec les troupes françaises. Je tiens à assurer Votre Excellence que nous avons étudié cette question, entre autres, avec le plus grand intérêt et le plus grand soin et que sur ce point nous sommes non seulement disposés mais décidés à faire ce qui pourra être le meilleur et le plus effectif pour atteindre le but commun auquel nous avons consacré nos forces.

    Le général Bliss, qui a bien voulu se charger de cette lettre, a été désigné, ainsi que Votre Excellence le sait certainement, comme représentant des États-Unis au Conseil suprême et je lui ai donné les instructions nécessaires pour que cette question spéciale, sur laquelle vous avez si justement attiré mon attention, soit discutée au Conseil avec la plus grande netteté et à fond. La décision du Conseil à ce sujet aura, j’ai à peine besoin de vous le dire, une influence décisive auprès du gouvernement des États-Unis. Notre seul désir est d’utiliser le mieux possible nos forces armées et nous sommes prêts à nous en remettre aux indications générales de ceux avec lesquels nous avons l’honneur de collaborer dans cette grande entreprise pour la liberté.

    Laissez-moi, enfin, vous assurer que cette question nous apparaît comme aussi pressante et importante qu’à vous-même, et que nous avons également le désir de la voir réglée aussi rapidement qu’utilement.

    Permettez-moi de vous renouveler mes vœux pour la nouvelle année et mon espoir que nos efforts communs dans cette guerre nous donneront bientôt le résultat auquel tendent nos espérances et nos prières.

    Veuillez…