Caliste ou Lettres écrites de Lausanne/Texte entier

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CALISTE

OU

LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE





PARIS. — IMPRIMERIE DE BOURGOGNE ET MARTINET,
rue Jacob, n° 30.




CALISTE
OU
LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE


ROMAN


Par Mme DE CHARRIÈRE


Nouvelle Édition
Avec une Notice par M. Sainte-Beuve


CORRESPONDANCE INÉDITE DE MADAME DE CHARRIÈRE,
RELATIONS AVEC BENJAMIN CONSTANT, MADAME DE STAËL, ETC., ETC.
D’APRÈS LES PIÈCES ORIGINALES ET LES DOCUMENTS
DE M. E. H. GAULLIEUR.



PARIS
JULES LABITTE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
QUAI VOLTAIRE, 3
1845


Avertissement



En réimprimant le roman le plus connu de madame de Charrière, on n’a ici d’autre dessein que de rendre hommage à un talent vrai, à un rare esprit, sur lequel la critique a reporté quelquefois son attention en ces derniers temps. On s’est attaché à réunir dans ce volume tout ce qui peut, d’ailleurs, compléter et éclairer le portrait de l’auteur ; on a reproduit avec additions les principaux articles qui lui ont été consacrés : la notice de M. Sainte-Beuve ; le récit, qui a été fort remarqué, de la liaison de madame de Charrière avec Benjamin Constant, récit puisé dans les documents originaux et les pièces émanées de M. E.-H. Gaullieur, de Lausanne ; quelques lettres de madame de Staël à madame de Charrière, puisées à la même source, et dues à la même obligeance, etc., etc. En offrant au public ce choix et cet esprit de madame de Charrière, on a surtout songé (pourquoi n’en conviendrait-on pas !) aux gens de goût et aux natures délicates ; car, même dans cette grande mêlée à laquelle nous assistons, rien ne pourra jamais nous décider à croire qu’il n’en existe plus.




NOTICE


SUR


MADAME DE CHARRIÈRE.



Est-ce de la critique que nous faisons en esquissant ces portraits ? Il y a des personnes qui le croient, et qui veulent bien nous plaindre de nous y absorber ou dissiper. D’autres qui sont pour la critique au contraire, et qui nous la conseilleraient fort, en contestent le titre à ces essais et doutent de la rigueur du genre. Nous-même, avouons-le, nous en doutons. Pour nous, en effet, faut-il le trahir ? ce cadre où la critique, au sens exact du mot, n’intervient souvent que comme fort secondaire, n’est dans ce cas-là qu’une forme particulière et accommodée aux alentours, pour produire nos propres sentiments sur le monde et sur la vie, pour exhaler avec détour une certaine poésie cachée. C’est un moyen quelquefois, au sein d’une Revue grave[1], de continuer peut-être l’élégie interrompue. Si nous réussissions à souhait et selon tout notre idéal, un bon nombre de ces articles médiocrement sévères et de ces portraits ne seraient guère autre chose qu’une manière de coup d’œil sur des coins de jardins d’Alcibiade, retrouvés, retracés par-ci par-là, du dehors, et qui ne devraient pas entrer dans la carte de l’Attique. cette carte, c’est, par exemple, l’histoire générale de la littérature, telle que la professait ces années précédentes, et que l’écrira bientôt, nous l’espérons, notre ami Ampère, ou quelqu’un de pareil. En choisissant avec prédilection des noms peu connus ou déjà oubliés, et hors de la grande route battue, nous obéissons donc à ce goût de cœur et de fantaisie qui fait produire à d’autres, plus heureux d’imagination, tant de nouvelles et de romans. Seulement nos personnages, à nous, n’ont rien de créé, même quand ils semblent le plus imprévus. Ils sont vrais, ils ont existé ; ils nous coûtent moins à inventer, mais non pas moins peut-être à retrouver, à étudier et à décrire. Il résulte de ce soin même et de ce premier mystère de notre étude avec eux, que nous les aimons, et qu’il s’en répand un reflet de nous à eux, une teinte qui donne à l’ensemble de leur figure une certaine émotion : c’est souvent l’intérêt unique de ces petites nouvelles à un seul personnage. En voici un encore vers lequel le hasard nous a conduit, et auquel une connaissance suivie nous a attaché.

Horace aime à poser sa Vénus près des lacs d’Albane, en marbre blanc, sous des lambris de citronnier : sub trabe citreâ. Volontiers, certains petits livres, nés de Vénus et chers à la grâce, se cachent ainsi parfumés dans leurs tablettes de bois de palissandre. Pour qui, il y a vingt uns, a jeté parfois un œil curieux, dans une attente chérie, et a promené une main distraite sur quelqu’un de ces volumes préférés, rien de plus connu que Caliste ou Lettres écrites de Lausanne ; rien ne l’est moins que l’auteur. C’est de lui que j’ai à parler.

Au titre de l’ouvrage, on croirait l’auteur de Lausanne même ou de la Suisse française. Madame de Charrière y habitait, mais n’en était pas. Son nom est à ajouter à cette liste d’illustres étrangers qui ont cultivé et honoré l’esprit français, la littérature française au xviiie siècle, tels que le prince de Ligne, madame de Krüdner. Elle était Hollandaise ; il faut oser dire tous ses noms.

Mademoiselle I-A.-E. van Tuyll van Serooskerken van Zuylen était fille des nobles barons ainsi au long dénommés. On l’appelait Belle de son prénom, abréviation d’Isabelle ou d’Arabelle. J’ai eu entre les mains nombre de lettres d’elle à sa mère et à une tante, dans l’intervalle des années 1760-1767. Elle n’était pas mariée à ces dates ; elle pouvait avoir vingt ans environ en 1760. Elle passe sa vie dans la haute société hollandaise, ses étés à la campagne, à Voorn, à Heer, à Arnhem ; elle écrit à sa mère toujours en français, et du plus leste : c’est sa vraie langue de nourrice. Elle lit avec avidité nos auteurs, madame de Sévigné, la Marianne de Marivaux, même l’Écossaise de Voltaire, ces primeurs du temps ; le Monde moral de Prévost, qu’elle appelle « une sorte de roman nouveau et très bien écrit ; sans dénoûment encore : aussi est-ce moins une intrigue que des réflexions sur diverses histoires détachées ; il y a du riant et du tragique, de la finesse et de la solidité dans les remarques. Il m’en coûte toujours un peu, ajoute-t-elle, au sortir de ces lectures, d’en venir à relire, comme je voulais faire cette fois, Pascal et Dubos. » Elle les relit pourtant, et d’autres sérieux encore, et sans trop d’effort, quoi qu’elle en dise, dans cette patrie adoptive de Descartes et de Bayle.

Aux grandes-tantes, aux grands-parents respectables (quand il vient d’eux quelque lettre), on l’avertit qu’il faut répondre en hollandais : « Je me suis hâtée, dit-elle, de le faire du mieux que j’ai pu. Les h w gb n’y sont pas épargnés, non plus que les tk. » Elle se moque juste comme Boileau en son temps faisait du Whal ou du Leck :

Wurts… Ah ! quel nom, grand Roi, quel Hector que ce Wuits !

Elle peint au naturel et avec enjouement la société hollandaise d’alors[2], comme eût fait une Française détachée de Paris et qui aurait noté à livre ouvert les ridicules et les pesanteurs : « Hier, nous jouîmes des plaisanteries d’un jeune Amsterdammois. » Et les demoiselles nobles à marier, elle oublie qu’elle l’est et qu’elle n’aura que peu de dot ; elle s’égaie en attendant :

« Faites, je vous prie, mes compliments à cette freule. Ne trouverait-elle point, comme madame Ruisch, que, pendant un temps si pluvieux, où l’on ne sait que faire, il faudrait, pour s’amuser, se marier un peu ? »

« Ce que vous dites du pouvoir de la dot et de l’inutilité de la parure, m’a fait rire, tout comme si je n’y avais point d’intérêt et comme si je n’avais rien de commun avec ces demoiselles qui perdent leurs peines et leur temps, sans s’attirer autre chose que de stériles douceurs. Ah ! laissez-nous ce plaisir, cette légère espérance pour consolation. Qui sait ? il y a des amants moins solides. »

« … Ah ! ma chère mère, n’y pensez plus. Regardez plutôt ma cousine (qui se mariait), son air, sa robe, ses pensées ; car je vous demanderai compte de tout cela. Il me semble qu’un volume entier de titres ne me ferait pas envier ce jour-ci ; il faut bien autre chose pour compenser ce qu’un engagement éternel a d’effrayant. Je souhaite que ma cousine sente cette autre chose, ou qu’elle ne sente point d’effroi. Je voudrais qu’elle fût bien gaie et qu’elle ne pleurât qu’un peu ; car elle pleurera ; cela est, dit-on, dans l’ordre. »

Ce sont des riens, mais on a le ton ; comme c’est net et bien dit ! De pensée ferme autant que de vive allure, elle sait de bonne heure le monde, réfléchit sur les sentiments, et voit les choses par le positif. Elle a l’esprit fait, elle moralise : « Nous sommes (sa tante et elle) à merveille jusqu’à présent. Nous faisons ensemble des découvertes sur le caractère des hommes : par exemple, nous nous sommes finement aperçues qu’il y a dans ce monde beaucoup de vanité, et que la plupart des gens en ont. Jugez par là de la nouveauté et de la subtilité de nos remarques » On le voit au ton : c’est une mademoiselle De Launay égarée devers Harlem. Quand elle se moque du Landdag extraordinaire à Nimègue, où l’on délibère sur quelques vaisseaux de foin, et qui occupe toutes les bêtes de la province, elle nous rappelle madame de Sévigné aux États de Bretagne. Le Teniers pourtant n’est pas loin. Il y a des caricatures d’intérieur touchées d’un mot :


« Au déjeuner, M. de Casembrood (le chapelain) lit d’ordinaire dans la Bible, en robe de chambre et bonnet de nuit, et cependant en bottes et culottes de cuir, ce qui compose en vérité une figure très risible et point charmante. Sa femme paraît le regarder comme un autre Adonis. Il est de bonne humeur, obligeant, assez commode et toujours pressé. Hier, il nous régala de la compagnie du baron van H…, cousin de la suivante, gentilhomme très noble et non moins gueux. Le langage, l’habillement et les manières, tout était plaisant. Je demandai : Qu’est-ce que la naissance ? Et d’après ses discours, je me répondis : C’est le droit de chasser. »


Il me semble qu’on commence à la connaître ; voilà son esprit qui se dessine, mais son cœur… Elle le mit à la raison autant qu’elle put, et, impétueux qu’elle le sentait, travailla de bien bonne heure à le contenir. Elle était médiocrement jolie, elle était sans dot ou à peu près (les fils dans ces familles ayant tout)[3], elle était très noble et ne pouvant déroger. Elle comprit sa destinée tout d’un regard, et s’y résigna d’un haut dédain sous air de gaieté[4]. Madame de Charrière était une âme forte. Près de mourir, en 1804, elle écrivait à un ami particulier à propos d’une visite importune et indiscrète qu’elle avait reçue :

« Si vous croyez que M. et Madame R... pourront vous mettre au fait de nous, vous êtes dans l’erreur. Monsieur m’a fait quelques lourdes questions pendant que M. de Charrière dormait. Après l’avoir écouté avec une sorte de surprise : « Tout ce que je puis vous répondre, monsieur, c’est que M. de Charrière se promène beaucoup dans son jardin, lit une partie du jour, et joue tous les soirs… « Quand j’étais jeune, j’ai cent mille fois répété en arpentant le château de Zuylen :

Un esprit mâle et vraiment sage,
Dans le plus invincible ennui,
Dédaigne le triste avantage
De se faire plaindre d’autrui[5].

Je n’ai pas assez oublié ma leçon pour entretenir une Madame R… de moi. A peine puis-je me résoudre à parler à un médecin de mes maux ; et, lorsque je parle à quelqu’un de ma tristesse, il faut que j’y sois, pour ainsi dire, forcée par un excès d’impatience que je pourrais appeler désespoir. Je ne me montre volontairement que par les distractions que je sais encore quelquefois me donner. »

Ce qu’elle était stoïquement à la veille de sa mort, elle tâchait de l’être dès l’âge de quinze ans. Au sortir de l’enfance, vers 1756, elle écrivait ces réflexions attristées et bien mûres à l’un de ses frères mort peu après :

« … L’on vante souvent les avantages de l’amitié, mais quelquefois je doute s’ils sont plus grands que les inconvénients. Quand on a des amis, les uns meurent, les autres souffrent ; il en est d’imprudents, il en est d’infidèles. Leurs maux, leurs fautes nous affligent autant que les nôtres. Leur perte nous accable, leur infidélité nous fait un tort réel, et les bonheurs ne sont point comme les malheurs ; il y en a peu d’imprévus. L’on n’y est pas si sensible. La bonne santé d’un ami ne nous réjouit pas tant que ses maladies nous inquiètent. Sa fortune croît insensiblement, elle peut tomber tout d’un coup, et sa vie ne tient qu’à un fil. Un malentendu, un oubli, une mauvaise humeur peut changer ses sentiments à notre égard ; et combien sur un pareil sujet les moindres reproches qu’on se fait à soi-même ne doivent-ils pas être douloureux ! Ne vaudrait-il pas mieux faire tout par devoir, par raison, par charité, et rien par sentiment ? Je vois un homme malade, je le soulage autant qu’il m’est possible. S’il meurt, quel qu’il soit, cela me touche peu. Je vois un autre homme qui commet des fautes : je le reprends, je lui donne les conseils les plus conformes à la raison ; s’il ne les suit pas, tant pis pour lui. Je crois qu’il serait heureux d’aimer tout le monde comme notre prochain, et de n’avoir aucun attachement particulier ; mais je doute fort que cela fût possible. Dieu a mis dans notre cœur un penchant naturel à l’amitié qu’il nous serait, je crois, difficile ou même impossible de vaincre. Une bonté générale ne serait pas capable peut-être de nous faire avoir assez de soin de ceux qui nous environnent, et Dieu a voulu que nous les aimassions, afin que nous pussions trouver un plaisir réel à leur faire du bien, même lorsqu’ils ne sont pas assez malheureux pour exciter notre compassion. Pensez-y un moment, mon cher frère, et vous me direz si vous trouvez autant d’avantage à pouvoir verser notre cœur dans le sein d’un ami, à lui découvrir nos fautes et nos alarmes, à recevoir ses avis et ses consolations, qu’il y a d’amertume à pleurer sa mort ou à compatir à ses souffrances. »

Et en post-scriptum ajouté après la mort de son frère ; « Il m’a fait éprouver celle de ce premier chagrin. »


Mademoiselle de Zuylen lisait et parlait l’anglais, et possédait cette littérature. Elle fit le voyage d’Angleterre dans l’automne de 1766, y resta jusqu’au printemps de 1767, y vit le grand monde, toutes les ambassadrices et la nobility. Son champ d’observation s’y varia. Le dix-huitième siècle de cette société anglaise se peint à ravir dans ses lettres, comme il se reflétera ensuite dans ses romans :

« Vous seriez étonnée de voir de la beauté sans aucune grâce, de belles tailles qui ne font pas une révérence supportable, quelques dames de la première vertu ayant l’air de grisettes, beaucoup de magnificence avec peu de goût. C’est un étrange pays. On compta hier dans notre voisinage six femmes séparées de leurs maris : j’ai dîné avec une septième. La femme du meilleur air que j’aie encore vue, la plus polie, la mieux mise, a donné un nombre infini de pères à ses enfants ; elle a une fille qui ressemble à mylord… et qui est belle. Elle ne cesse pas de remarquer cette ressemblance, et m’en a parlé les deux fois que je l’ai vue. »


On était alors, en Angleterre, dans la première vivacité de renaissance gothique, dans ce goût du Château d’Otrante qui, depuis, s’est perfectionné, mais n’a pas cessé :


« Mars 1767. — Rien ne m’avait étonnée à Londres ; mais j’ai vu plusieurs campagnes depuis quinze jours qui m’ont étonnée et charmée : même au commencement de mars, cela me paraît cent fois plus agréable que tout ce que j’ai admiré ailleurs dans la plus embellissante saison. Mais, ma chère tante, admireriez-vous des ruines bâties à neuf ? Cela est si bien imité, des trous, des fentes, la couleur, les pierres détachées, du vrai lierre qui couvre la moitié du vieux bâtiment ; c’est à s’y tromper, mais on ne s’y trompe point. On sait que cela est tout neuf, et je suis étonnée de la fantaisie et j’admire l’imitation sans pouvoir dire que je sois contente de cet ornement Je ne bâtirai point de ruines dans mon jardin, de peur qu’on ne se moque de moi… Ces ruines sont fort à la mode. On choisit le siècle et le pays comme l’on veut. Les unes sont gothiques, les autres grecques, les autres romaines. Ma mère, qui a tant de goût pour les anciens bâtiments, aimerait bien mieux l’église de Windsor avec les bannières des chevaliers et leurs armures complètes : j’ai fait une grande révérence à l’armure du Prince-Noir. »


Son caractère de naturel, comme son piquant d’observation, nous demeure donc bien établi.

— C’est au retour de ce voyage que mademoiselle de Zuylen, prise d’inclination, à ce qu’il paraît, pour M. de Charrière, gentilhomme vaudois, instituteur de son frère (le pays de Vaud était volontiers un séminaire d’instituteurs et institutrices de qualité), se décida à l’épouser et à le suivre dans la Suisse française. Sa vocation littéraire y trouva son jour. Dans cette patrie de Saint-Preux, dans le voisinage de Voltaire, elle songea à remplir ses loisirs. Elle dut connaître madame Necker ; elle connut certainement madame de Staël. Elle fut la première marraine de Benjamin Constant.

De Paris, dans tout cela, il en est peu question : y vint-elle ? on me l’assure[6]. Le comte Xavier de Maistre, ce charmant et fin attique, y arrive en ce moment, pour la première fois de sa vie, à l’âge de soixante-seize ans. Peu importe donc que madame de Charrière y soit jamais venue, puisqu’elle en était.

Elle habitait d’ordinaire à Colombier, à une lieue de Neuchâtel ; elle observa les mœurs du pays avec l’intérêt de quelqu’un qui n’en est pas, et avec la parfaite connaissance de quelqu’un qui y demeure. De là son premier roman. Les Lettres Neuchâteloises[7] parurent en 1784. Grand orage au bord du lac et surtout dans les petits bassins d’eau à côté. Elle-même en a raconté dans une lettre quelques circonstances piquantes :

« Le chagrin et le désir de me distraire me firent écrire les Lettres Neuchâteloises. Je venais de voir dans Sara Burgerhart[8], qu’en peignant des lieux et des mœurs que l’on connaît bien, l’on donne à des personnages fictifs une réalité précieuse. Le titre de mon petit livre fit grand’peur. On craignit d’y trouver des portraits et des anecdotes. Quand on vit que ce n’était pas cela, on prétendit n’y rien trouver d’intéressant. Mais, ne peignant personne, on peint tout le monde : cela doit être, et je n’y avais pas pensé. Quand on peint de fantaisie, mais avec vérité, un troupeau de moutons, chaque mouton y trouve son portrait ou du moins le portrait de son voisin. C’est ce qui arriva aux Neuchâtelois : ils se fâchèrent. Je voudrais pouvoir vous envoyer l’extrait que fit de mes Lettres M. le ministre Chaillet dans son journal ; il est flatteur et joli. L’on m’écrivit une lettre anonyme très fâcheuse, où l’on me dit de très bonnes bêtises. Mademoiselle *** dit que tout le monde pouvait faire un pareil livre : « Essayez, » lui dit son frère. L’on pensa que j’avais voulu peindre de mes parents ; mais cela ne leur ressemble pas du tout : c’est pour dépayser. Les Genevois me jugèrent avec plus d’esprit que tout le monde. Une femme très spirituelle, très Genevoise, dit à une autre : On dit que c’est tant bête, mais cela m’amuse. Ce mot me plut extrêmement. »


Au reste, la fâcherie des bourgeois susceptibles aida au succès que la simplicité touchante n’eût pas seule obtenu. Une seconde édition des Lettres Neuchâteloises se fit dans l’année même. On continuait d’être si piqué, que des vers gracieux et flatteurs, que l’auteur mit en tête par manière d’excuse (car madame de Charrière tournait agréablement les vers), furent mal pris et regardés comme une ironie de plus… Est-il donc si clair, disait à ce propos un homme d’esprit du lieu, qu’on ne puisse rien nous dire d’obligeant que dans le but de se moquer de nous ? »

Pour nous autres désintéressés, les Lettres Neuchâteloises sont tout simplement une petite perle en ce genre naturel dont nous avons eu Mademoiselle de Liron, dont Geneviève, dans André, figure l’extrême poésie, et dont Manon Lescaut demeure le chef-d’œuvre passionné. A défaut de passion proprement dite, un pathétique discret et doucement profond s’y mêle à la vérité railleuse, au ton naïf des personnages, à la vie familière et de petite ville, prise sur le fait ; quelque chose du détail hollandais, mais sans l’application ni la minutie, et avec une rapidité bien française. Comme je n’exagère rien, je ne craindrai pas de beaucoup citer. — La première lettre est de Juliane C…, à sa tante ; Juliane, pauvre ouvrière en robes (une petite tailleuse, comme on dit), raconte, dans son patois ingénu, comment il lui est arrivé avant-hier une grande aventure : on avait travaillé tout le jour autour de la robe de mademoiselle de La Prise, une belle demoiselle de la ville, et, sitôt faite, ses maîtresses avaient chargé Juliane de l’aller porter. Mais, en descendant le Neubourg, la pauvre fille dans un embarras trébuche, et la robe tombe : il avait plu. Comment oser la porter en cet état ? Comment oser retourner chez ses maîtresses si gringes ? Elle demeurait immobile et tout pleurant. Mais un jeune monsieur était là ; il a vu l’embarras de la pauvrette, et, sans se soucier des moqueurs, il l’aide à ramasser la robe, lui offre de l’accompagner vers ses maîtresses, l’excuse près d’elles en effet, et lui glisse une pièce d’argent en la quittant. Et il y avait à tout cela, notez-le, de la bonté et une sorte de courage ; car la petite fille, jolie à la vérité, était si mal mise et avait si mauvaise façon, qu’un élégant un peu vain ne se serait pas soucié d’être vu dans les rues avec elle.

Ce gentil monsieur, qui trotte déjà dans le cerveau de la pauvre fille, est un jeune étranger, Henri Meyer, fils d’un honnête marchand de Strasbourg, neveu d’un riche négociant de Francfort, et arrivé depuis peu à Neuchâtel pour y étudier le commerce ; c’est un apprenti de comptoir, rien de plus. Mais il a de l’esprit, des sentiments, assez d’instruction : il est bien né. Ses lettres, qui suivent celles de Juliane, et qu’il adresse à son ami d’enfance, Godefroy Dorville, à Hambourg, nous décèlent sa distinction naturelle et nous le font aimer. Il commence par juger assez sévèrement Neuchâtel et ses habitants. Aussi, pourquoi faut-il qu’il soit tombé tout d’abord en pleines vendanges dans des rues sales et encombrées ? Grands et petits, on n’a raison de personne en ces moments, chacun n’étant occupé que de son vin :


« C’est une terrible chose que ce vin ! Pendant six semaines je n’ai pas vu deux personnes ensemble qui ne parlassent de la vente[9] ; il serait trop long de t’expliquer ce que c’est, et je t’ennuierais autant que l’on m’a ennuyé. Il suffit de te dire que la moitié du pays trouve trop haut ce que l’autre trouve trop bas, selon l’intérêt que chacun peut y avoir ; et aujourd’hui on a discuté la chose à neuf, quoiqu’elle soit décidée depuis trois semaines. Pour moi, si je fais mon métier de gagner de l’argent, je tâcherai de n’entretenir personne du vif désir que j’aurais d’y réussir ; car c’est un dégoûtant entretien. »


Henri Meyer, tout bon commis qu’il est au comptoir, a donc le cœur libéral, les goûts nobles ; il a pris, à ses moments perdus, un maître de violon, il songe aux agréments permis, ne veut pas renoncer aux fruits de sa bonne éducation, et se soucie même d’entretenir un peu son latin. Il cite en un endroit le Huron ou l’Ingénu, et par conséquent ne l’est plus tout-à-fait lui-même. Rien d’étonnant pour nous, après cela, qu’il observe autour de lui et s’émancipe en quelque malice innocente. Voici l’une de ces pages railleuses que les Neuchâtelois d’alors (c’est comme pour la Hollande, je ne parle qu’au passé) ne pardonnaient pas à madame de Charrière d’avoir mises au jour :


« Une chose m’a frappé ici. Il y a deux ou trois noms que j’entends prononcer sans cesse. Mon cordonnier, mon perruquier, un petit garçon qui fait mes commissions, un gros marchand, portent tous le même nom ; c’est aussi celui de deux tailleurs avec qui le hasard m’a fait faire connaissance, d’un officier fort élégant qui demeure vis-à-vis mon patron, et d’un ministre que j’ai entendu prêcher ce matin. Hier je rencontrai une belle dame bien parée ; je demandai son nom, c’était encore le même. 11 y a un autre nom qui est commun à un maçon, à un tonnelier, à un conseiller d’État. J’ai demandé à mon patron si tous ces gens-là étaient parents, il m’a répondu que oui, en quelque sorte : cela m’a fait plaisir. Il est sûrement agréable de travailler pour ses parents, quand on est pauvre, et de donner à travailler à ses parents, quand on est riche. Il ne doit point y avoir entre ces gens-là la même hauteur, ni la même triste humilité que j’ai vue ailleurs.

« Il y a bien quelques familles qui ne sont pas si nombreuses ; mais, quand on me nommait les gens de ces familles-là, on me disait presque toujours : « C’est madame une telle, fille de monsieur un tel » (d’une de ces nombreuses familles) ou : « C’est monsieur un tel, beau-frère d’un tel » (aussi d’une des nombreuses familles) : de sorte qu’il me semble que tous les Neuchâtelois sont parents ; et il n’est pas bien étonnant qu’ils ne fassent pas de grandes façons les uns avec les autres, et s’habillent comme je les ai vus dans le temps des vendanges, lorsque leurs gros souliers, leurs bas de laine et leurs mouchoirs de soie autour du cou m’ont si fort frappé.


Meyer est invité à un concert, peu de jours après l’aventure de la robe, qui a bien du côté de la petite tailleuse quelques légères conséquences, reprises ou déchirures, qui de reste se retrouveront ; mais il n’y attache, pour le moment, que peu d’importance. Pourtant, lorsqu’il a entendu annoncer au concert mademoiselle Marianne de La Prise, cette belle demoiselle dont tout le monde dit du bien, et à qui la robe était destinée ; quand il voit monter à l’orchestre cette jeune personne, assez grande, fort mince, très bien mise, quoique fort simplement ; quand il reconnaît cette même robe qu’il a un jour relevée du pavé le plus délicatement qu’il a pu ; quoiqu’il n’y ait rien à tout cela qui doive lui sembler bien imprévu, il se trouble. Elle devait chanter à côté de lui, il devait l’accompagner : tout est oublié ; il la regarde marcher et s’arrêter et prendre sa musique :


« Je la regardais avec un air si extraordinaire, à ce que l’on m’a dit depuis, que je ne doute pas que ce ne fût cela qui la fit rougir, car je la vis rougir jusqu’aux yeux. Elle laissa tomber sa musique, sans que j’eusse l’esprit de la relever ; et, quand il fut question de prendre mon violon, il fallut que mon voisin me tirât par la manche. Jamais je n’ai été si sot, ni si fâché de l’avoir été : je rougis toutes les fois que j’y pense, et je t’aurais écrit le soir même mon chagrin, s’il n’eût mieux valu employer une heure qui me resta entre le concert et le départ du courrier, à aider à nos messieurs à expédier nos lettres. »

Qu’est-ce donc que mademoiselle de La Prise ? Virginie, Valérie, Nathalie, Sénanges, Clermont, Princesse de Clèves, créations enchantées, abaissez-vous, — baissez-vous, un peu, pour donner à cette simple, élégante, naïve et généreuse fille, un baiser de sœur !

Et vous, belle Saint-Yves de certain conte par trop badin, élevez-vous, einnoblissez-vous un peu, mêlez de la raison dans vos larmes, redevenez tout-à-fait pure et respectée pour l’atteindre.

Depuis l’incident du concert, qui avait fait nécessairement jaser, Meyer n’avait pas revu mademoiselle de La Prise. Il la retrouve à un bal pour lequel on lui avait envoyé, de deux côtés différents, deux billets : un de ces billets, il en a disposé assez légèrement pour un ami de comptoir qui était présent lorsqu’il recevait le second ; il n’a pu résister à lui faire ce plaisir.


« Hier, vendredi, fut le jour attendu, redouté, désiré ; et nous nous acheminons vers la salle, lui fort content, et moi un peu mal à aise. L’affaire du billet n’était pas la seule chose qui me tint l’esprit en suspens : je pensais bien que mademoiselle de La Prise serait au bal, et je me demandais s’il fallait la saluer, et de quel air ; si je devais lui parler, si je pouvais la prier de danser avec moi. Le cœur me battait ; j’avais sa figure et sa robe devant les yeux ; et quand, en effet, en entrant dans la salle, je la vis assise sur un banc près de la porte, à peine la vis-je plus distinctement que je n’avais vu son image. Mais je n’hésitai plus, et sans réfléchir, sans rien craindre, j’allai droit à elle, lui parlai du concert, de son ariette, d’autre chose encore ; et, sans m’embarrasser des grands yeux curieux et étonnés d’une de ses compagnes, je la priai de me faire l’honneur de danser avec moi la première contredanse. Elle me dit qu’elle était engagée. — Eh bien ! la seconde ? — Je suis engagée. — La troisième ? — Je suis engagée. — La quatrième ? la cinquième ? Je ne me lasserai point, lui dis-je en riant. — Cela serait bien éloigné, me répondit-elle ; il est déjà tard, on va bientôt commencer. Si le comte Max, avec qui je dois danser la première, ne vient pas avant qu’on commence, je la danserai avec vous, si vous le voulez.

— Je la remerciai ; et, dans le même moment, une dame vient à moi et me dit : — Ah ! monsieur Meyer, vous avez reçu mon billet ? — Oui, madame, lui dis-je ; j’ai bien des remerciements à vous faire ; j’ai même reçu deux billets, et j’en ai donné un à M. Monin. — Comment ! dit la dame ; un billet envoyé pour vous !… Ce n’était pas l’intention, et cela n’est pas dans l’ordre. — J’ai bien craint, après coup, madame, que je n’eusse eu tort, lui répondis-je ; mais il était trop tard, et j’aurais mieux aimé à ne point venir ici, quelque envie que j’en eusse, que de reprendre le billet et de venir sans mon ami. Pour lui, il ne s’est point douté du tout que j’eusse commis une faute, et il est venu avec moi dans la plus grande sécurité. — Oh bien ! dit la dame, il n’y a point de mal pour une fois. — Oui, ajoutai-je, madame ; si on est mécontent de nous, on ne nous invitera plus, mais, si on veut bien encore que l’un de nous revienne, je me flatte que ce ne sera pas sans l’autre. — Là-dessus elle m’a quitté, en jetant de loin sur mon camarade un regard d’examen et de protection. — Je tâcherai de danser une contredanse avec votre ami, m’a dit mademoiselle de La Prise d’un air qui m’a enchanté. — Et puis, voilà que l’on s’arrange pour la contredanse, et que le comte Max n’était pas encore arrivé. Elle m’a présenté sa main avec une grâce charmante, et nous avons pris notre place. Nous étions arrivés au haut de la contredanse, et nous allions commencer quand mademoiselle do La Prise s’est écriée : — Ah ! voilà le comte. — C’était lui en effet, et il s’est approché de nous d’un air chagrin et mortifié. Je suis allé à lui ; je lui ai dit : — Monsieur le comte, mademoiselle ne m’a prié de danser avec elle qu’à votre défaut. Elle trouvera bon, j’en suis sûr, que je vous rende votre place, et peut-être aura-t-elle la bonté de me dédommager. — Non, monsieur, a dit le comte ; vous êtes trop honnête, et cela n’est pas juste : je suis impardonnable de m’être fait attendre ; je suis bien puni, mais je l’ai mérité. — Mademoiselle de La Prise a paru également contente du comte et de moi ; elle lui a promis la quatrième contredanse, et à moi, la cinquième pour mon ami, et la sixième pour moi-même. J’étais bien content : jamais je n’ai dansé avec tant de plaisir. La danse était pour moi, dans ce moment, une chose toute nouvelle ; je lui trouvais un meaning, un esprit que je ne lui avais jamais trouvé : j’aurais volontiers rendu grâce à son inventeur ; je pensais qu’il devait avoir eu de l’âme et une demoiselle de La Prise avec qui danser. C’étaient sans doute de jeunes filles comme celle-ci qui ont donné l’idée des Muses.

« Mademoiselle de La Prise danse gaiement, légèrement et décemment. J’ai vu ici d’autres jeunes filles danser avec encore plus de grâce, et quelques unes avec encore plus d’habileté, mais point qui, à tout prendre, danse aussi agréablement. On en peut dire autant de sa figure ; il y en a de plus belles, de plus éclatantes, mais aucune qui plaise comme la sienne ; il me semble, à voir comme on la regarde, que tous les hommes sont de mon avis. Ce qui me surprend, c’est l’espèce de confiance et même de gaieté qu’elle m’inspire. Il me semblait quelquefois, à ce bal, que nous étions d’anciennes connaissances ; je me demandais quelquefois si nous ne nous étions point vus étant enfants ; il me semblait qu’elle pensait la même chose que moi, et je m’attendais à ce qu’elle allait dire. Tant que je serai content de moi, je voudrais avoir mademoiselle de La Prise pour témoin de toutes mes actions ; mais, quand j’en serai mécontent, ma honte et mon chagrin seraient doubles, si elle était au fait de ce que je me reproche. Il y a certaines choses dans ma conduite qui me déplaisaient assez avant le bal, mais qui me déplaisent bien plus depuis que je souhaite qu’elle les ignore. Je souhaite surtout que son idée ne me quitte plus et me préserve de rechute. Ce serait un joli ange tutélaire, surtout si on pouvait l’intéresser.


Mademoiselle de La Prise est fiile unique d’un gentilhomme des plus nobles, issu de Bourgogne, d’une branche cadette venue dans le pays avec Philibert de Châlons, mais des plus déchus de fortune. Il a servi en France ; il s’est à peu près ruiné, et a la goutte. Sa femme, qui n’a pas l’air d’être la femme de son mari, ni la mère de sa fille, et qui l’est pourtant, a été belle, épousée pour cela sans doute, tracassière et un peu commune. Le père chérit sa fille et dévore souvent ses larmes en la regardant ; car les biens diminuent, il a fallu vendre une petite campagne au Val-de-Travers, les vignes d’Auvernier rapportent à peine, et chaque jour ses jambes continuent d’enfler. Sa pension s’éteindra avec lui ; et que sera l’avenir de cette adorable enfant ? Nous ne la connaissons encore que par Meyer ; mais elle-même va directement se révéler. Elle écrit à sa meilleure amie, Eugénie de Ville, qui est depuis un an à Marseille ; il lui échappe de raconter assez en détail ses ennuis :

« Et toi, que fais-tu ? passeras-tu ton hiver à Marseille ou à la campagne ? Songe-t-on à te marier ? As-tu appris à te passer de moi ? Pour moi, je ne sais que faire de mon cœur. Quand il m’arrive d’exprimer ce que je sens, ce que j’exige de moi ou des autres, ce que je désire, ce que je pense, personne ne m’entend ; je n’intéresse personne. Avec toi tout avait vie, et sans toi tout me semble mort. Il faut que les autres n’aient pas le même besoin que moi ; car, si l’on cherche un cœur, on trouverait le mien. »

Elle n’est pourtant pas toujours aussi plaintive ni aussi découragée qu’en ce moment ; mais, le matin même, sa mère a renvoyé une ancienne domestique qui les servait depuis dix ans, et la tristesse de l’aimable fille a débordé. Dans sa première lettre, il n’est encore question que des noms de jeunes gens à la mode, des deux comtes allemands nouveaux venus (le comte JMax et son frère) ; dès la seconde, Meyer, pur nous, s’entrevoit :


« Les concerts, écrit-elle, sont commencés : j’ai chanté au premier ; je crois qu’on s’est un peu moqué de moi à l’occasion d’un peu d’embarras et de trouble que j’eus, je ne sais trop pourquoi ; c’est un assemblage de si petites choses que je ne saurais comment te le raconter. Chacune d’elles est un rien, ou ne doit paraître qu’un rien, quand même elle serait quelque chose. »


Mais voici qui se dessine déjà mieux et correspond, pour l’éclairer, à notre mystère :


« Il me semble que j’ai quelque chose à te dire ; et, quand je veux commencer, je ne vois plus rien qui vaille la peine d’être dit. Tous ces jours je me suis arrangée pour t’écrire : j’ai tenu ma plume pendant longtemps, et elle n’a pas tracé le moindre mot. Tous les faits sont si petits que le récit m’en sera ennuyeux à moi-même, et l’impression est quelquefois si forte que je ne saurais la rendre : elle est trop confuse aussi pour la bien rendre. Quelquefois il me semble qu’il ne m’est rien arrivé ; que je n’ai rien à te dire ; que rien n’a changé pour moi ; que cet hiver a commencé comme l’autre ; qu’il y a, comme à l’ordinaire, quelques jeunes étrangers à Neuchâtel, que je ne connais pas, dont je sais à peine le nom, avec qui je n’ai rien de commun. En effet, je suis allée au concert, j’ai laissé tomber un papier de musique ; j’ai assez mal chanté ; j’ai été à la première assemblée ; j’y ai dansé avec tout le monde, entre autres deux comtes alsaciens et deux jeunes apprentis de comptoir ; qu’y a-t-il dans tout cela d’extraordinaire ou dont je pusse te faire une histoire détaillée ! D’autres fois il me semble qu’il m’est arrivé mille choses ; que, si tu avais la patience de m’écouter, j’aurais une immense histoire à te faire. Il me semble que je suis changée, que le monde est changé, que j’ai d’autres espérances et d’autres craintes, qui, excepté toi et mon père, me rendent indifférente sur tout ce qui m’a intéressée jusqu’ici, et qui, en revanche, m’ont rendu intéressantes des choses que je ne regardais point ou que je faisais machinalement. J’entrevois des gens qui me protègent, d’autres qui me nuisent : c’est un chaos, en un mot, que ma tête et mon cœur. Permets, ma chère Eugénie, que je n’en dise pas davantage jusqu’à ce qu’il se soit un peu débrouillé et que je sois rentrée dans mon état ordinaire, supposé que j’y puisse rentrer.


En extrayant ces simples paroles, je ne puis m’empêcher de remarquer que je les emprunte précisément à l’exemplaire des Lettres Neiichâteloises qui a appartenu à madame de Montolieu, et je songe au contraste de ce ton parfaitement uni et réel avec le genre romanesque, d’ailleurs fort touchant, de Caroline de Lichtfield. Madame de Charrière n’a rien non plus de Jean-Jacques ; tout est nature en son roman, comme en quelque antique nouvelle d’Italie.

Mademoiselle de La Prise a la franchise de cœur ; comme l’abbesse de Castro, comme Juhette, elle ose aimer et se le dire ; elle sait regarder en face l’éclair, dès qu’il a brillé :


« Quoi qu’il puisse m’arriver d’ailleurs, il me semble que, si on m’aime beaucoup et que j’aime beaucoup, je ne saurais être malheureuse. Ma mère a beau gronder depuis ce jour-là, cela ne trouble pas ma joie. Mes amies ne me paraissent plus maussades : vois-tu, je dis mes amies, mais c’est par pure surabondance de bienveillance ; car je n’ai d’amie que toi. Je te préfère à M. Meyer lui-même, et, si tu étais ici et qu’il te plût, je te le céderais. Ne va pas croire que nous nous soyons encore parlé ; je ne l’ai pas même revu depuis le concert. Mais j’espère qu’il viendra à la première assemblée : nos dames, sans que je les en prie, me feront bien la galanterie de l’y inviter. Alors nous nous parlerons sûrement, dussé-je lui parler la première. Je me trouverai près de la porte, quand il entrera. Alors aussi se décidera la question : savoir, si M. Meyer sera l’âme de la vie entière de ton amie, ou si je n’aurai fait qu’un petit rêve agréable, qui m’aura amusée pendant un mois ; ce sera l’un ou l’autre, et quelques moments décideront lequel des deux. Adieu, mon Eugénie ! mon père est plus content de moi que jamais ; il me trouve charmante : il dit qu’il n’y a rien d’égal à sa fille, et qu’il ne la troquerait pas contre les meilleures jambes du monde. Tu vois que ma folie est du moins bonne à quelque chose. Adieu. »


Cette amante si résolue, c’est la même qui écrit à son amie, qu’on veut marier là-bas, cette autre page toute pleine de capricieux conseils, d’exquises et gracieuses finesses :


« Tous tes détails à toi sont charmants ; tu n’aimeras, tu n’aimeras jamais l’homme qu’on te destine, c’est-à-dire tu ne l’aimeras jamais beaucoup. Si tu ne l’épouses pas, tu pourras en épouser un autre. Si tu l’épouses, vous aurez de la complaisance l’un pour l’autre, vous vous serez une société agréable. Peut-être tu n’exigeras pas que tous ses regards soient pour toi, ni tous les tiens pour lui : tu ne te reprocheras pas d’avoir regardé quelque autre chose, d’avoir pensé à quelque autre chose, d’avoir dit un mot qui pût lui avoir fait de la peine un instant ; tu lui expliqueras ta pensée ; elle aura été honnête, et tout sera bien. Tu feras plus pour lui que pour moi, mais tu m’aimeras plus que lui. Nous nous entendrons mieux ; nous nous sommes toujours entendues, et il y a eu entre nous une sympathie qui ne naîtra point entre vous. Si cela te convient, épouse-le, Eugénie. Penses-y cependant : regarde autour de toi pour voir si quelque autre n’obtiendrait pas de toi un autre sentiment. N’as-tu pas lu quelques romans ? et n’as-tu jamais partagé le sentiment de quelque héroïne ? Sache aussi si ton époux ne t’aime pas autrement que tu ne l’aimes. Dis-lui, par exemple, que tu as une amie qui t’aime chèrement, et que tu n’aimes personne autant qu’elle. Vois alors s’il rougit, s’il se fâche : alors ne l’épouse pas. Si cela lui est absolument égal, ne l’épouse pas non plus. Mais, s’il te dit qu’il a regret de te tenir loin de moi, et que vous viendrez ensemble à Neuchâtel pour me voir, ce sera un bon mari, et tu peux l’épouser. Je ne sais où je prends tout ce que je te dis ; car avant ce moment je n’y avais jamais pensé. Peut-être cela n’a-t-il pas le sens commun. Je t’avoue que j’ai pourtant fort bonne opinion de mes observations… non pas observations, mais comment dirai-je ? de cette lumière que j’ai trouvée tout-à-coup dans mon cœur, qui semblait luire exprès pour éclairer le tien. Ne t’y fie pourtant pas : demande et pense. Non, ne demande à personne ; on ne t’entendra pas ! Interroge-toi bien toi-même. Adieu. »


Et Meyer est digne d’elle, même par l’esprit ; écrivant A, son ami Godefroy, il n’est pas en reste, à son tour, pour ces finesses d’âme subitement révélées :


« Tu trouves le style de mes lettres changé, mon cher Godefroy ! Pourquoi ne pas me dire si c’est en mal ou en bien ? Mais il me semble que ce doit être en bien, quand j’aurais moi-même changé en mal. Je ne suis plus un enfant ; cela est vrai ; j’ai presque dit, cela n’est que trop vrai. Mais, au bout du compte, puisque la vie s’avance, il faut bien avancer avec elle ! Qu’on le veuille ou non, on change, on s’instruit, on devient responsable de ses actions. L’insouciance se perd, la gaieté en souffre ; si la sagesse et le bonheur voulaient prendre leur place, on n’aurait rien à regretter. Te souvient-il du Huron que nous lisions ensemble ? Il est dit que mademoiselle K. (j’ai oublié le reste de son nom) devint en deux ou trois jours une autre personne ; une personne, je ne comprenais pas alors ce que cela voulait dire ; à présent je le comprends. Je sens bien qu’il faut que je paie moi-même l'expérience que j’acquiers ; mais je voudrais que d’autres ne la payassent pas. Cela est pourtant difficile, car on ne fait rien tout seul, et il ne nous arrive rien à nous seuls. »


Il faut pourtant omettre ; le mieux, en vérité, eût été de réimprimer ici au long, et par une contrefaçon très permise, tout le livret inconnu, qui n’eût occupé que l’espace d’une nouvelle ; mais cela eût pu sembler bien confiant. Je continue d’y glaner. — Une rencontre par un temps de pluie, au retour d'une promenade, conduit Meyer et son ami le comte Max à faire compagnie à mademoiselle de La Prise, qui, arrivée devant sa maison, les invite à entrer. Cet intérieur nous est de tous points touché. Un petit concert s’improvise, le plus agréable du monde : Meyer est bon violon ; mademoiselle de La Prise accompagne très bien ; on ne peut avoir, sur la flûte, une meilleure embouchure que le comte Max, et la flûte est un instrument touchant qui va au cœur plus qu’aucun autre. La soirée passe vite. Neuf heures approchent, heure du souper. « Messieurs, dit M. de La Prise en regardant la pendule, et nonobstant certain geste de sa femme ; messieurs, quand j’étais riche, je ne savais pas laisser les gens me quitter à neuf heures ; je ne l’ai pas même appris depuis que je ne le suis plus ; et, si vous voulez souper avec nous, vous me ferez plaisir. » On reste ; la gaieté s’engage, et madame de La Prise elle-même ne gronde plus.

« A dix heures (c’est Meyer qui raconte), un parent et sa femme sont venus veiller. On a parlé de nouvelles, et on a raconté, entre autres, le mariage d’une jeune personne du pays de Vaud, qui épouse un homme riche et très maussade, tandis qu’elle est passionnément aimée d’un étranger sans fortune, mais plein de mérite et d’esprit. Et l’aime-t-elle ? a dit quelqu’un. On a dit que oui, autant qu’elle en était aimée. — En ce cas-là elle a grand tort, a dit M. de La Prise. — Mais c’est un fort bon parti pour elle, a dit madame, cette fille n’a rien ; que pouvait-elle faire de mieux ?Mendier avec l’autre ! a dit moitié entre ses dents mademoiselle de La Prise, qui ne s’était point mêlée de toute cette conversation. Mendier avec l’autre ! a répété sa mère. Voilà un beau propos pour une jeune fille ! Je crois en vérité que tu es folle !Non, non ; elle n’est pas folle : elle a raison, a dit le père. J’aime cela, moi ! c’est ce que j’avais dans le cœur quand je t’épousai. — Oh bien ! nous fîmes là une belle affaire !Pas absolument mauvaise, dit le père, puisque cette fille en est née.

« Alors mademoiselle de La Prise, qui depuis un moment avait la tête penchée sur son assiette et ses deux mains devant ses yeux, s’est glissée le long d’un tabouret, qui était à moitié sous la table entre elle et son père, et sur lequel il avait les deux jambes, et s’est trouvée à genoux auprès de lui, les mains de son père dans les siennes, son visage collé dessus, ses yeux les mouillant de larmes, et sa bouche les marquant de baisers : nous l’entendions sangloter doucement. C’est un tableau impossible à rendre. M. de La Prise, sans rien dire à sa fille, l’a relevée, et l’a assise sur le tabouret devant lui, de manière qu’elle tournait le dos à la table : il tenait une de ses mains ; de l’autre elle essuyait ses yeux. Personne ne parlait. Au bout de quelques moments, elle est allée vers la porte sans se retourner, et elle est sortie. Je me suis levé pour fermer la porte qu’elle avait laissée ouverte. Tout le monde s’est levé. Le comte Max a pris son chapeau, et moi le mien.

« Au moment que nous nous approchions de madame de La Prise pour la saluer, sa fille est rentrée. Elle avait repris un air serein. Tu devrais prier ces messieurs d’être discrets, lui a dit sa mère. Que pensera-t-on de toi dans le monde, si on apprend ton propos ? — Eh ! ma chêre maman, a dit sa fille, si nous n’en parlons plus, nous pouvons espérer qu’il sera oublié. — Ne vous en flattez pas, mademoiselle, a dit le comte, je crains de ne l’oublier de longtemps.

« Nous sommes sortis. Nous avons marché quelque temps sans parler. A la fin, le comte a dit : Si j’étais plus riche !… Mais c’est presque impossible ; il n’y faut plus penser : je tâcherai de n’y plus penser un seul instant. Mais vous ? … a-t-il repris en me prenant la main. J’ai serré la sienne ; je l’ai embrassé, et nous nous sommes séparés. »


Si Diderot avait connu ces pages, que n’aurait-il pas dit ! Il eût couru, le livre en main, chez Sedaine. Le bien, c’est qu’il n’y a pas eu ici ombre de système, rien qui sente l’auteur ; rien même qui sente le peintre ; ce délicieux Terbury est venu sans qu’il y ait eu de pinceau.

Nous touchons au point délicat, pour lequel il a fallu à madame de Charrière des qualités supérieures à celles d’un talent simplement aimable, une veine franche, et, comme l’a très bien dit un critique d’alors, une sorte de courage d’esprit[10]. — La pauvre tailleuse Juliane, que nous avons un peu négligée, que Meyer a négligée aussi, ne l’a pourtant pas été assez tôt pour ne point s’en ressentir. 11 n’a pas eu à lui tendre de piège ; l’innocente est venue comme d’elle-même, mais telle elle ne s’en est point retournée. Juliane va être mère : elle se l’avoue avec effroi ; autour d’elle, on peut s en apercevoir à chaque heure. Que devenir ? Un jour, travaillant chez mademoiselle de La Prise, qui a eu des bontés pour elle, et qui, la voyant pâle, triste et tremblante, l’a pressée de questions affectueuses, ce soir-là, avant de sortir, les sanglots éclatent : elle lui confesse tout ! Meyer, qui a rompu depuis des mois avec la pauvre enfant, ne sait rien. C’est mademoiselle de La Prise qui va le lui apprendre. Le lendemain, au bal, à l’assemblée, pâle elle-même, plus grave et avec un je ne sais quoi de solennel, elle arrive. Meyer en est frappé ; il pâlit aussi sans savoir ; il lui demande pourtant de danser. Mais il s’agit bien de cela. Ici une scène, à mon sens, admirable, profondément touchante et réelle et chaste. mais de ces scènes pour lesquelles ceux qui les ont goûtées avec pleurs craignent le grand jour et l’ordinaire indifférence[11]. Mademoiselle de La Prise a donc à parler au long à Meyer, et elle le doit faire sans attirer l’attention : pour cela, elle ne trouve rien de mieux dans sa droiture que de prier le comte Max, le loyal ami de Meyer, de s’asseoir aussi près d’elle, et là, sur un banc, entre ces deux jeunes gens qui l’éooutent (scène chaste, précisément parce qu’ils sont deux), comme si elle n’avait causé que bal et plaisirs, parfois interrompue par quelque propos de femmes qui passent et repassent, y répondant avec sourire, puis reprenant avec les deux amis le fil plus serré de son récit, elle dit tout, et la faute, et que cette fille est grosse, et qu’elle ne sait que devenir, et le devoir et la pitié. Meyer, bouleversé, n’a que deux pensées et que deux mots : satisfaire à tout, et convaincre mademoiselle de La Prise qu’il n’y a pas eu séduction, et que tout ceci est antérieur à elle. La simplicité des paroles égale la situation. Meyer a demandé un moment pour se remettre du coup ; il sort de la salle, agitant en lui la douleur, la honte, et même, faut-il le dire ? l’ivresse confuse d’être père. Après un quart d’heure, il est rentré ; mademoiselle de La Prise et le comte Max ont repris avec lui leur place sur le banc :

« Eh bien ! monsieur Meyer, que voulez-vous donc que je dise à la fille ? — Mademoiselle, lui ai-je répondu, promettez-lui, ou donnez-lui, faites-lui donner, veux-je dire, par quelque ancien domestique de confiance, votre nourrice, ou votre gouvernante, faites-lui donner, de grâce, chaque mois, ou chaque semaine, ce que vous jugerez convenable. Je souscrirai à tout. Trop heureux que ce soit vous !… Je ne vous aurais pas choisie peut-être ; cependant je me trouve heureux que ce soit vous qui daigniez prendre ce soin. C’est une sorte de lien ; mais qu’osé-je dire ? c’est du moins une obligation éternelle que vous m’aurez imposée ; et vous ne pourrez jamais repousser ma reconnaissance, mon respect, mes services, mon dévouement. — Je ne les repousserai pas, m’a-t-elle dit avec des accents enchanteurs ; mais c’est bien plus que je ne mérite. — Je lui ai encore dit : Vous aurez donc encore ce soin ? vous me le promettez ? Cette fille ne souffrira pas ? elle n’aura pas besoin de travailler plus qu’il ne lui convient ? elle n’aura point d’insulte, ni de reproche à supporter ? — Soyez tranquille, m’a-t-elle dit : je vous rendrai compte, chaque fois que je vous verrai, de ce que j’aurai fait ; et je me ferai remercier de mes soins et payer de mes avances. Elle souriait en disant ces dernières paroles. — Il ne sera donc pas nécessaire qu’il la revoie ? a dit le comte. — Point nécessaire du tout, a-t-elle dit avec quelque précipitation. Je l’ai regardée : elle l’a vu ; elle a rougi. J’étais assis à côté d’elle : je me suis baissé jusqu’à terre. — Qu’avez-vous laissé tomber ? m’a-t-elle dit ; que cherchez-vous ?Rien. J’ai baisé votre robe. Vous êtes un ange, une divinité ! Alors je me suis levé, et me suis tenu debout à quelque distance vis-à-vis d’eux. Mes larmes coulaient ; mais je ne m’en embarrassais pas, et il n’y avait qu’eux qui me vissent. Le comte Max attendri et mademoiselle de La Prise émue ont parlé quelque temps de moi avec bienveillance. Cette histoire finissait bien, disaient-ils ; la fille était à plaindre, mais pas absolument malheureuse. Ils convinrent enfin de l’aller trouver sur l’heure même chez mademoiselle de La Prise, où elle travaillait encore. On m’ordonna de rester, pour ne donner aucun soupçon, de danser même, si je le pouvais. Je donnai ma bourse au comte, et je les vis partir. Ainsi finit cette étrange soirée. »


Les dernières lettres, qui suivent cette scène, descendent doucement sans déchoir. Mademoiselle de La Prise, depuis ce moment, a quelque chose de changé dans ses manières ; toujours aussi naturelle, mais moins gaie, et, aux yeux de Meyer, plus imposante. Une lettre d’elle, à son amie Eugénie, achève de nous ouvrir son cœur. Elle aime ; la crise passée, elle est heureuse ; elle s’est convaincue de la sincérité, de la loyauté de l’amant : elle n’a pas eu à pardonner. Un peu de fleur est tombé sans doute, mais le parfum y gagne plus profond. « Nous étions certainement nés l’un pour l’autre, dit-elle, non pas peut-être pour vivre ensemble, c’est ce que je ne puis savoir, mais pour nous aimer… Adieu, chère Eugénie, je ne te le céderais plus. » Une maladie de son ami Godefroy force Meyer de partir pour Strasbourg inopinément : il n’a que le temps d’écrire son départ à mademoiselle de La Prise, avec l’aveu de son amour ; car jusque là il n’y a pas eu d’aveu en paroles, et cette lettre est la première qu’il ose adresser. Il la confie au loyal Max, qui court dans une soirée où doit être mademoiselle de La Prise ; Max la lui remet, sans affectation et à haute voix, comme d’un ami : elle prend une carte, et, tout en y dessinant quelque fleur, elle a répondu au crayon deux mots discrets, mais certains, qui laissent à l’heureux Meyer et à son avenir toute espérance.

C’est là une véritable fin, la seule convenable. Pousser au-delà, c’eût été gâter ; en venir au mariage, s’il eut lieu, c’eût été trop réel. Au contraire, on ne sait pas bien ; l’œil est encore humide, on a tourné la dernière page, et l’on rêve. Les Lettres Neuchâteloises n’eurent pas de suite et n’en devaient pas avoir.


Deux ans après, en 1786, madame de Charrière donna son ouvrage le plus connu, Caliste ou Lettres écrites de Lausanne, Il pourrait s’intituler Cécile, à meilleur droit que Caliste ; car Caliste n’y fait qu’épisode, Cécile en est véritablement l’héroïne, comme mademoiselle de La Prise dans le précédent[12]. La mère de Cécile écrit régulièrement à une amie et parente du Languedoc ; elle ne lui parle que de cette chère enfant sans fortune, qui a dix-sept ans déjà et qu’il faut penser à marier : rien de plus gracieux que ces propos d’une mère jeune encore. Elle décrit sa Cécile, ses beautés, sa santé, sa fraîcheur, ses légers défauts même, le cou un peu gros, mais en tout bien du charme. — « Eh bien ! oui. Un joli jeune homme, Savoyard, habillé en fille. C’est assez cela. Mais n’oubliez pas, pour vous la figurer aussi jolie qu’elle l’est, une certaine transparence dans le teint ; je ne sais quoi de satiné, de brillant, que lui donne souvent une légère transpiration ; c’est le contraire du mat, du terne ; c’est le satiné de la fleur rouge des pois odoriférants. » On commence de tous côtés à faire la cour à Cécile ; elle n’a qu’à choisir entre les amants : un cousin ministre, un Bernois de mérite… ; mais, décidément, le préféré de la jeune fille est un petit milord en passage, qui lui fait la cour assez tendrement, mais ne se déclare pas. Tous ces détails de coquetterie innocente, d’émotion naïve, de prudence maternelle et de franchise presque de sœur, sont portés sur un fond de paysage brillant et de légère peinture du monde vaudois. Pas de drame, des situations très simples, et je ne sais quel intérêt attachant. Cécile ne se fait pas illusion ; elle voit bien qu’elle ne remplit pas, comme elle le mérite, ce cœur du petit Lord trop léger ; deux larmes brillent dans ses yeux en le confessant, et pourtant elle préfère ! La lettre xvi offre, entre la mère et la fille, une de ces scènes, comme les Lettres Neuchàteloises en peuvent faire augurer. Les derniers accents s’élèvent :


« … Nos paroles ont fini là, écrit la mère, mais non pas nos pensées… Les intervalles d’inquiétude sont remplis par l’ennui. Quelquefois je me repose et je me remonte en faisant un tour de promenade avec ma fille, ou bien comme aujourd’hui en m’asseyant seule vis-à-vis d’une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que vous me faites. Je vous remercie, Auteur de tout ce que je vois, d’avoir voulu que ces choses fussent si agréables à voir. Elles ont un autre but que de me plaire. Des lois, auxquelles tient la conservation de l’univers, font tomber cette neige et luire ce soleil. En la fondant, il produira des torrents, des cascades, et il colorera ces cascades comme un arc-en-ciel. Ces choses sont les mêmes là où il n’y a point d’yeux pour les voir ; mais, en même temps qu’elles sont nécessaires, elles sont belles. Leur variété aussi est nécessaire, mais elle n’en est pas moins agréable, et n’en prolonge pas moins mon plaisir. Beautés frappantes et aimables de la nature ! tous les jours mes yeux vous admirent, tous les jours vous vous faites sentir à mon cœur ! »


Le petit Lord a un parent, une espèce de gouverneur, bien différent de lui, et qu’un sérieux prématuré, une tristesse mystérieuse environne. C’est dans la confidence qu’il fait à la mère de Cécile qu’apparaît Caliste. Il aimait dans son pays, il aime toujours Caliste, et celle-ci, créature adorable, l’aimait également ; mais elle avait monté sur le théâtre, elle avait joué dans the Fair Penitent le rôle dont le nom lui est resté ; sa réputation première avait été équivoque. Grâces, talents, âme céleste, fortune même, tant de perfections ne purent fléchir un père ni obtenir à son fils le consentement pour l’union. Cette histoire toute romanesque a dans le détail une couleur bien anglaise, quelque chose de ce qu’Oswald, plus tard, reproduira un peu moins simplement à l’égard de Corinne ; et cette première Corinne, remarquez-le, esquisse ingénue de la seconde, a elle-même longtemps vécu en Italie. Après bien des souffrances et des vicissitudes, Caliste, mariée à un autre, pure et dévorée, meurt ; elle meurt, comme cet empereur voulait mourir, au milieu des musiques sacrées ; génie des beaux-arts et de la tendresse, elle exhale à Dieu sa belle âme, en faisant exécuter le Messiah de Haendel et le Stabat de Pergolèse. Celui qu’elle aimait reçoit la nouvelle funeste pendant qu’il est encore à Lausanne ; si on ne l’entourait en ces moments, son désespoir le porterait à des extrémités. Cependant son pupille, le jeune Lord, ne s’est toujours pas déclaré ; Cécile et sa mère partent pour voir leur parente du Languedoc.

Ce roman a l’air de ne pas finir ; il finit pourtant. La conclusion, la moralité, faut-il le dire ? c’est qu’au moment où, à côté de nous, un ami éploré et repentant s’accuse d’avoir brisé un cœur et se tuerait par désespoir d’avoir laissé mourir, vous-même, jeune homme, qui le plaignez et le blâmez peut-être, vous recommencez la même faute ; vous en traitez un à la légère aussi en vous disant : C’est bien différent ! et les conséquences, si vous n’y prenez garde bien vite, viendront trop tard et terribles aussi, pour peu que nous ayez un cœur. Et même quand elles sembleraient ne pas venir et quand on ne mourrait pas, n’est-ce donc rien que de faire souffrir ? N’est-ce rien, enfin, que de méconnaître et de perdre le bien inestimable d’être uniquement aimé ? Ainsi va le monde, illusion et sophisme, dans un cercle toujours recommençant de désirs, de fautes et d’amertumes.

Caliste eut du succès à Paris ; elle s’y trouva introduite au centre par le salon de madame Necker. En cherchant bien, on trouverait des articles dans les journaux du temps[13]. Le Mercure d’avril 1786 en contient un tout à l’avantage du Mari sentimental, qui est de M. de Constant (un oncle de Benjamin), et à la suite duquel madame de Charrière avait ajouté une ingénieuse contrepartie sous le titre de Lettres de mistriss Henley. Ce roman de M. de Constant est philosophique et très agréable : en voici l’idée. M. de Bompré, âgé d’environ quarante-cinq ans, retiré du service, habite en paix une terre dans le pays de Vaud ; mais il est allé à Orbe, à la noce d’un ami, et il se met à envier ce bonheur. Malgré son bon cheval, son chien fidèle, son excellent et vieux Antoine, il s’aperçoit qu’il est bien seul, les soirées d’hiver commencent à lui paraître longues. Bref, étant un jour à Genève, il y rencontre, dans la famille d’un ami, une jeune personne honnête, instruite, charmante à voir, et il se marie : le voilà heureux. Mais sa femme a d’autres goûts, un caractère à elle, de la volonté. En arrivant à la terre de son mari, elle tient le bon Antoine à distance ; elle a lu les Jardins de l’abbé Delille, et elle bouleverse l’antique verger. Un portrait du père de M. de Bompré était dans le salon d’en bas, mauvaise peinture, mais ressemblante : il faut que le portrait se cache et monte d’un étage. La bonne monture que M. de Bompré avait sans doute ramenée de ses guerres, et qui lui avait plus d’une fois sauvé la vie, est vendue pour deux chevaux de carrosse ; et le pauvre chien Hector, qui vieillit, qui, un jour d’été, a couru trop inquiet après son maître absent, s’est trouvé tué, de peur de rage. M. Bompré est malheureux. Cela même finit par une catastrophe, et, de piqûres en douleurs, il arrive au désespoir : il se tue. Le piquant c’est que dans le temps, à Genève, on crut reconnaître l’original de M. et de madame de Bompré ; en fait de roman, on y entend peu la raillerie. Une madame Caillat, née de Chapeaurouge, se fâcha et réclama par une brochure contre l’application qu’on lui faisait : son mari s’était tué en effet. Dans une lettre écrite à un respectable pasteur, et qu’elle environna de toutes sortes d’attestations et de certificats en forme signés des bannerets baillis, châtelains et notaires[14], elle s’attacha à démontrer qu’il n’y avait eu chez elle, à Aubonne, ni cheval vendu, ni chien tué, ni portrait déplacé. On eut beau la rassurer, l’auteur du roman eut beau lui écrire pour prendre les choses sur le compte de son imagination, pour l’informer avec serment qu’il n’avait en rien songé à elle, elle imprima tout cela ; et, en dépit ou à l’aide de tant d’attestations, il resta prouvé pour le public de ce temps-là que l’anecdote du roman était bien au fond l’histoire de la réclamante. Madame de Charrière, dans les Lettres qu’elle a ajoutées au Mari sentimental, n’est nullement entrée dans cette querelle ; mais elle a montré le côté inverse et plus fréquent du mariage, une femme délicate, sentimentale et incomprise, le mot pourtant n’était pas encore inventé. Mistriss Henley, personne romanesque et tendre, épouse un mari parfait, mais froid, sensé sans passion, un Grandisson insupportable, lequel, sans s’en douter et à force de riens, la laisse mourir. Ce qu’il y a de plus clair à conclure, c’est qu’entre ce Mari sentimental de M. de Constant et cette Femme sentimentale de madame de Charrière, l’idéal du mariage est très compromis ; ce double aspect des deux romans en vis-à-vis conduit à un résultat assez triste, mais curieux pour les observateurs de la nature humaine. Dans ces lettres de mistriss Henley, il y a plus que des pensées aimables et fines ; la mélancolie y prend parfois de la hauteur, et je n’en veux pour preuve que cette page profonde :


« Ce séjour (la terre d’Hollowpark) est comme son maître, tout y est trop bien ; il n’y a rien à changer, rien qui demande mon activité ni mes soins. Un vieux tilleul ôte à mes fenêtres une assez belle vue : j’ai souhaité qu’on le coupât ; mais, quand je l’ai vu de près, j’ai trouvé moi-même que ce serait grand dommage. Ce dont je me trouve le mieux, c’est de regarder, dans cette saison brillante, les feuilles paraître et se déployer, les fleurs s’épanouir, une foule d’insectes voler, marcher, courir en tous sens. Je ne me connais à rien, je n’approfondis rien ; mais je contemple et j’admire cet univers si rempli, si animé. Je me perds dans ce vaste Tout si étonnant, je ne dirai pas si sage, je suis trop ignorante. J’ignore les fins, je ne connais ni les moyens, ni le but, je ne sais pas pourquoi tant de moucherons sont donnés à manger à cette vorace araignée ; mais je regarde, et des heures se passent sans que j’aie pensé à moi, ni à mes puérils chagrins. »


Depuis que le panthéisme est devenu chez nous un lieu commun, une thèse romanesque et littéraire, je doute qu’il ait produit quelque chose de plus senti que ces simples mots d’aperçu comme échappés à la rêverie d’une jeune femme[15].

Je n’entrerai pas dans le détail des différents ouvrages de madame de Charrière qui suivirent ; ils sont de toutes sortes et nombreux. L’inconvénient du manque d’art, et aussi (Caliste à part) du manque de succès central, s’y fait sentir. Elle compose pour elle et ses amis, au jour le jour, à bâtons rompus, c’est-à-dire qu’elle ne compose pas. La moindre circonstance de société, une lecture, une conversation du soir, fait naître un opuscule de quelques matinées, et qui s’achève à peine : ainsi se succèdent sous sa plume les petites comédies, les contes, les diminutifs de romans. Malgré mes soins sur les lieux, je ne me flatte pas d’avoir tout recueilli ; on en découvrait toujours quelque petit nouveau, inconnu ; la bibliographie de ses œuvres deviendrait une vraie érudition, et, s’il y avait aussi bien deux mille ans qu’elle fût morte, ce serait un vrai cas d’Académie des inscriptions que d’en pouvoir dresser une liste exacte et complète[16]. Nous n’en sommes pas là. Je m’en tiendrai pour l’ensemble au témoignage de madame Necker de Saussure, qui, étant encore enfant, vit un jour à Genève madame de Charrière, et fut fort frappée de la grâce de son esprit : « Ce souvenir, écrit-elle, m’a fait lire avec intérêt tous ses romans, et les plus médiocres m’ont laissé l’idée d’une femme qui sent et qui pense[17]. »

Dès les années des Lettres Neuchateloises et des Lettres de Lausanne, madame de Charrière connut Benjamin Constant sortant de l’enfance. Mais Benjamin Constant eut-il une enfance ? A l’âge d’environ douze ans (1779), on le voit, par une lettre à sa grand’mère, déjà lancé, l’épée au côté, dans le grand monde de Bruxelles ; il y parle de la musique qu’il apprend, des airs qu’il joue, et dans quelle manière ? « Je voudrais qu’on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée ; j’ai essayé si la musique pouvait faire cet effet. Je joue des adagio, des largo, qui endormiraient trente cardinaux. Les premières mesures vont bien ; mais je ne sais par cruelle magie les airs si lents finissent toujours par devenir des prestissimo. Il en est de même de la danse : le menuet se termine toujours par quelques gambades. Je crois, ma chère grand’mère, que ce mal est incurable. » — Et à propos du jeu dont il est témoin dans ses soirées mondaines : « Cependant le jeu et l’or que je vois rouler me causent quelque émotion. » Il est déjà avec toute sa périlleuse finesse, avec tous ses germes éclos, dans cette lettre[18].

Au retour de ses voyages et son éducation terminée, il vit madame de Charrière, et s’attacha quelque temps à elle, qui surtout l’aima. Le souvenir s’en est conservé. On raconte que, lorsqu’il était à Colombier chez elle, comme ils restaient tard le matin, chacun dans sa chambre, ils s’écrivaient de leur lit des lettres qui n’en finissaient pas, et la conversation se faisait de la sorte ; c’était un message perpétuel d’une chambre à l’autre ; cela leur semblait plus facile que de se lever, étant tous deux très paresseux, très spirituels et très écriveurs. Près d’un esprit si fin, si ferme et si hardiment sceptique en mille points, le jeune Constant aiguisa encore le sien. Dans ce tête-à-tête des matinées de Colombier, discutant et peut-être déjà doutant de tout, il en put venir, dès le premier pas, à ce grand principe de dérision qu’il exprimait ainsi : Qu’une vérité n’est complète que quand on y a fait entrer le contraire[19]. Madame de Charrière, dans ses hardiesses du moins, avait des points fixes, des portions morales élevées où elle tenait bon. Elle put souffrir de n’en pas trouver ailleurs de correspondantes. Plus tard, quand Benjamin Constant fut lancé sur une scène toute différente, et qu’elle l’allait rappeler au passé, il répondait peu. Il parlait d’elle légèrement, dit-on, comme un homme qui a quitté un drapeau et aspire à servir sous quelque autre. Il se plaignait que les lettres qu’il recevait d’elle étaient pleines d’errata sur les ouvrages qu’elle avait publiés, et semblait croire que l’infidélité des imprimeurs l’occupait encore plus que la sienne. » Voilà le sort qui menace les femmes auteurs ; on croit toujours que les affections tiennent chez elles la seconde place. — C’est un moraliste profond et femme qui a dit cela.

Madame de Charrière connut madame de Staël ; elles correspondirent ; on m’a parlé d’une controverse considérable entre elles, précisément sur ces points litigieux, chers aux femmes, qui se retrouvent discutés dans plusieurs lettres de Delphine, et sur lesquels nous allons avoir le mot direct de madame de Charrière elle-même. Dans cette correspondance, madame de Charrière devait plutôt ressembler par le ton à une autre madame de Staal (mademoiselle De Launay.)

Sur toutes ces choses, elle allait au fond et au fait avec un esprit libre, avec beaucoup moins de talent, comme on l’entend vulgairement, mais aussi avec bien moins d’emphase et de déclamation qu’on ne l’a fait alors et depuis[20]. On en peut surtout juger par son petit roman des Trois Femmes, bien remarquable philosophiquement, bien agréable (pruderie à part), et le seul, pour ces raisons, sur lequel nous ayons encore à insister. Mademoiselle Pauline de Meulan, qui était très informée des divers ouvrages de madame de Charrière, et qui avait de commun avec elle tant de qualités, entre autres le courage d’esprit, n’a pas craint de parler avec éloge des Trois Femmes dans le Publiciste du 2 avril 1809. Après une discussion sérieuse et moyennant une interprétation motivée, elle conclut par dire « qu’en y pensant un peu, on trouvera que cette dernière production de l’auteur de Caliste est une des compositions les plus morales, comme elle est une des plus originales et des plus piquantes qui aient paru depuis longtemps. » Nous oserons donc ne point paraître plus effarouché en morale que ne l’a été madame Guizot[21].

(On est chez la jeune baronne de Berghen, vers 94 ou 95). « — Pour qui écrire désormais ? disait l’abbé de La Tour. — Pour moi, dit la baronne. — On ne pense, on ne rêve que politique, continua l’abbé. — J’ai la politique en horreur, répliqua la baronne, et les maux que la guerre fait à mon pays me donnent un extrême besoin de distraction. J’aurais donc la plus grande reconnaissance pour l’écrivain qui occuperait agréablement ma sensibilité et mes pensées, ne fiit-ce qu’un jour ou deux. — Mon Dieu ! madame, reprit l’abbé après un moment de silence, si jo pouvais… — Vous pourriez, interrompit la baronne. — Mais non, je ne pourrais pas, dit l’abbé ; mon style vous paraîtrait si fade au prix de celui de tous les écrivains du jour ! Regarde-t-on marcher un homme qui marche tout simplement, quand on est accoutumé à ne voir que tours de force, que sauts périlleux ? — Oui, dit la baronne, on regarderait encore marcher quiconque marcherait avec passablement de grâce et de rapidité vers un but intéressant. — J’essaierai, dit l’abbé. Les conversations que nous eûmes ces jours passés sur Kant, sur sa doctrine du devoir, m’ont rappelé trois femmes que j’ai vues. — Où ? demanda la baronne. — Dans votre pays même, en Allemagne, dit l’abbé. — Des Allemandes ? — Non, des Françaises. Je me suis convaincu auprès d’elles qu’il suffit, pour n’être pas une personne dépravée, immorale, et totalement méprisable ou odieuse, d’avoir une idée quelconque du devoir, et quelque soin de remplir ce qu’on appelle son devoir. N’importe que cette idée soit confuse ou débrouillée, qu’elle naisse d’une source ou d’une autre, qu’elle se porte sur tel ou tel objet, qu’on s’y soumette plus ou moins imparfaitement ; j’oserai vivre avec tout homme ou toute femme qui aura une idée quelconque du devoir. »


Là-dessus, grand débat ! Un kantiste de la compagnie donne son explication du devoir, idée universelle, indestructible ; un théologien se récrie ù cette explication naturelle, et veut recourir à l’intervention divine ; un amateur, qui a lu Voltaire et Montaigne, doute qu’un sauvage éprouve rien de semblable à ce que le kantiste proclame.

— Qu’en savez-vous ? dit l’abbé — Allez écrire, lui dit la baronne. — L’abbé rapporte bientôt son conte des Trois Femmes.

Emilie est une émigrée de seize ans ; elle a perdu ses parents, ses derniers moyens d’existence, et l’espoir d’en retrouver aucun. Joséphine, sa femme de chambre, lui a tenu lieu de tout. Attentive, respectueuse, zélée, elle est à la fois la mère et la servante d’Émilie, elle la sert et la nourrit, elle s’est dévouée à elle, elle n’aime qu’elle. C’est au milieu des sentiments d’une affection exaltée par la reconnaissance qu’Émilie découvre les désordres de Joséphine. Cette petite Joséphine, dans sa naïveté, sa générosité et son vice, ne laisse pas d’être un embarrassant philosophe. Tout ce qu’elle dit dans le premier entrain d’aveux à Émilie, ce que celle-ci apprend sur son oncle le grand-vicaire, sur son oncle le marquis, sur sa tante la marquise, fait ouvrir de grands yeux à l’orpheline, et nous exprime le xviiie siècle dans sa facile nudité. D’une autre part, une jeune veuve, madame Constance de Vaucourt, s’est attachée à Émilie. Vive, aimable, sensible, irréprochable dans sa conduite, madame de Vaucourt ne cherche de jouissances que dans l’emploi généreux et bienfaisant d’une grande fortune ; mais cette fortune, que lui ont laissée ses parents, est un peu mal acquise, elle le sait ; et, comme elle n’a aucun moyen de retrouver ceux aux dépens de qui ils l’ont faite, elle se contente de la bien dépenser. Entre Constance et Joséphine, Émilie, bonne, droite et candide, est à chaque instant obligée, pour rester fidèle à l’esprit même de sa vertu, d’en relâcher, d’en rompre quelque forme trop rigoureuse. Ainsi, quand d’abord, pour ne pas se compromettre près de Henri, l’amant de Joséphine, elle semble moins sensible qu’elle ne devrait à la peine de celle-ci, elle se le reproche bientôt ; la crainte de quelque malheur s’y mêle, et elle se laisse aller avec sa chère coupable à son mouvement généreux : « Oh bien ! dit Joséphine, je ne me tuerai pas, je ne voudrais pas contrarier vos idées ; rendez-moi un peu de bonheur et je ne me tuerai pas. Déjà cette conversation me fait quelque bien ; mais j’étais au désespoir quand je vous voyais tout occupée de vous et d’un certain mérite que vous voulez avoir, et avec lequel vous laisseriez tranquillement souffrir tout le monde… »

Ainsi encore, quand Émilie, sur l’aveu de madame de Vaucourt que ses biens avaient été mal acquis, cherche à lui donner des scrupules, celle-ci, après une justification de son motif, ajoute en souriant : « Cependant permettez-moi de vous dire que l’on pourrait vous chicaner à votre tour sur bien des choses que vous trouvez toutes simples, et cela parce qu’elles vous conviennent et que vos principes s’y sont pliés peu à peu. — Que voulez-vous dire ? s’écria Émilie. — Ne voyez-vous pas, dit Constance, qu’au château vous séduisez Théobald, inquiétez sa mère, et désolez sa cousine ?… »


« Ce que Constance venait de faire éprouver à Emilie ressemblait si fort à ce que Joséphine lui fait fait éprouver il y avait environ trois mois, qu’elle se trouva dans la même souffrance, et que ses réflexions furent à peu près les mêmes. L’une avait des amants auxquels elle ne voulait pas renoncer, l’autre possédait un bien mal acquis qu’elle ne voulait pas rendre. L’une et l’autre lui étaient chères, l’une et l’autre lui étaient utiles, l’une et l’autre avaient mêlé le blâme aux aveux, le reproche à la justification. Aux yeux de l’une ni de l’autre, elle n’était parfaitement innocente, elle qui s’était crue en droit de juger, de censurer, de montrer presque du mépris… »

Théobald lui-même (le jeune baron allemand, amoureux d’Émilie), quand il veut faire trop le sévère, le partisan absolu du devoir, est convaincu de faiblesse aussi et ramené à la tolérance :


« — Monsieur votre fils, dit Constance à madame d’Altendorf, est-il lui-même ce qu’il veut que soient les autres ?… — Comment vous répondre ? dit madame d’Altendorf. En supposant que mon fils ne courbe jamais la règle, mais que, dans certains cas, il la méconnaisse, la brise, la jette loin de lui, est-il ou n’est-il pas ce qu’il veut que l’on soit ? — Quand la passion aveugle, égare, dit Théobald en baissant les yeux, qu est-ce que l’on est ? On cesse d’être soi-même. — Quoi ! monsieur, dit Constance, vos passions vous maîtrisent à ce point ! Cela est bien redoutable. — Théobald, d’accusateur devenu accusé, se sentit plus doux comme plus modeste, et fut reconnaissant à l’excès du silence qu’Émilie voulut bien garder. »


La seconde partie des Trois Femmes, qui se compose de lettres écrites du château d’Altendorf par Constance à l’abbé de La Tour, ressemble souvent à des conversations qu’a dû offrir le monde de madame de Charrière, en ces années 94 et 95, sur les affaires du temps. Le culte de Jean-Jacques et de Voltaire au Panthéon, un clergé philosophe substitué à un clergé-prêtre, la liberté, l’éducation, tous ces sujets à l’ordre du jour, y sont touchés ; aucun engouement, chaque chose jugée à sa valeur, même madame de Sillery : « J’admire, dit Constance, quelques unes de ses petites comédies ; je fais cas de cet esprit raide et expéditif que je trouve dans tous ses ouvrages ; j’y reconnais à la fois sa vocation et le talent de la remplir. On devrait l’établir inspectrice générale des écoles de la République française. » — L’Adèle de Sénange y est fort louée.

Constance n’aurait pas voulu vivre, dit-elle, avec Jean-Jacques ni avec Voltaire. — Avec Duclos ? oui. — Avec Fénelon ? oh ! oui. — Avec Racine ? oui. — Avec La Fontaine ? pourquoi non !… « Mais peut-être qu’après tout, ajoute-t-elle, le meilleur n’en vaudrait rien. Tous ces gens-là sont sujets, non seulement à préférer leur gloire à leurs amis, mais à ne voir dans leurs amis, dans la nature, dans les événements, que des récits, des tableaux, des réflexions à faire et à publier. » Nous croyons que Constance se trompe pour Racine, La Fontaine et Fénelon ; nous craignons qu’elle ne fasse que reporter un peu trop en arrière ce qui était vrai de son siècle, ce qui l’est surtout du nôtre.

La conclusion de la première partie des Trois Femmes se débat entre ? l’abbé et la baronne :


« Je n’ai pas trouvé, dit madame de Berghen quand elle revit l’abbé, que vos trois femmes prouvassent quoi que ce soit, mais elles m’ont intéressée. — Cela doit me suffire, dit l’abbé ; mais n’avez-vous pas quelque estime pour chacune de mes trois femmes ? — Je ne puis le nier, répondit la baronne. — Eh bien ! dit l’abbé, ai-je prétendu autre chose ?… Si je vous eusse parlé d’un de ces êtres, comme j’en connais beaucoup, qui, même lorsqu’ils ne font pas de mal, ne font aucun bien, ou ne font que celui qui leur convient ; qui, n’ayant que leur intérêt pour guide, n’en supposent jamais aucun autre au cœur d’autrui, vous l’eussiez sûrement méprisé. De l’esprit, des talents, des lumières, rien ne vous réconcilierait avec un homme de cette trempe ; il faut voir en un homme, pour le pouvoir estimer, que quelque chose lui paraît être bien, quelque chose être mal ; il faut voir en lui une moralité quelconque. »

Ainsi parle à la jeune baronne de Berghen cet aimable et sceptique abbé de La Tour, qui trouve peu sûr pour son repos de passer un hiver entier à Altendorf, près de Constance.

La conclusion de la seconde partie répète la même idée, mais d’un ton moins léger, et avec un certain accent d’élévation dans la bouche de Constance :


« Oh ! la rectitude est bonne. Je n’aurai point de dispute avec Théobald. Je respecte tous les scrupules, les scrupules religieux, les scrupules de l’honneur, enfin tous ceux même qui n’auraient point de nom. et jusqu’à la soumission à des lois que rien ne sanctionne. Mon esprit, si ennemi de tous les galimatias, respectera toujours celui-ci ; j’aimerai toujours voir l’extrême délicatesse se soumettre à des règles qu’elle ne peut définir, et dont elle ne sait point d’où elles émanent. »


Ce roman achevé, duquel je n’ai extrait que la pensée, en négligeant mainte délicatesse de détail, il reste de quoi réfléchir longtemps. Qu’il y a là, me disais-je, plus de choses qu’il ne semble ! combien de résultats et d’observations y passent sans prétendre à se faire admirer ! et qu’il est agréable, dans un mot, dans un trait, de les saisir ! La morale en est bien sceptique, mais en somme elle tourne au bien ; il y a une vraie tolérance qui n’est pourtant pas l’indifférence totale. C’est un roman de Directoire, mais qui se peut avouer et relire, même après toutes les restaurations.

Ne soyons pas si fiers en effet : austères régents de notre âge, et qui le preniez si haut, kantistes, éclectiques, doctrinaires et tous, nous ne sommes pas si riches en morale, et vous-mêmes l’avez bien, à la longue, un peu prouvé. Qu’est-ce à dire ! Après trente ans, qui n’a lu dans bien des intérieurs d’hommes, sans parler du sien, et qui n’a compris ? En littérature, c’est pire : l’esprit seul désormais y fait loi. Intrigue, piraterie, vanité sans frein, vénale cupidité ! oh ! si, dans tous ces gens d’esprit à foison, il y avait au cœur un endroit sain, une once, un grain d’honnêteté, un seul dans chacun, que ce serait beaucoup ! En ces moments de dissolution de doctrines et de cohue universelle, à tout prix il importe d’avoir au dedans de soi, dans son caractère, dans sa conduite, des points invincibles et inexpugnables, fussent-ils isolés et sans rapport avec le reste de nous-même ; — oui, des espèces de rochers de Malte ou de Gibraltar où l’on se rabatte en désespoir de cause et où l’on maintienne le drapeau. Ou, pour parler moins haut et plus à l’unisson de la nature, en fait de morale, je suis comme madame de Charrière ; il me suffit qu’il y ait quelque chose dans quelqu’un[22].

Madame de Charrière eut, ce semble, une vieillesse assez triste et qui renfermait stoïquement sa plainte. Ame forte et fière, comme on l’a pu voir par un fragment de lettre, cité au commencement, et qui se rapporte à sa fin, elle s’était faite aux nécessités diverses de la société ou de la nature. Elle s’appliquait tout bas ce qu’elle a rendu avec (l) Comme corollaire à ceci, j’ai besoin d’ajouter un point tout (l’expérience, un précepte également contraire au tout ou rien d’une morale inaccessible. L’indulgence qu’on a pour les autres, on ne doit point sans doute la porter à l’égard de soi-même : il faut autant que possible ne se rien passer. Mais, enfin, c’est une règle bien essentielle dans la conduite, de ne jamais tirer raison d’une première faute pour en commettre une nouvelle, comme un désespéré qui le sait et qui s’abandonne. Quelqu’un voyait madame de Montespan fort exacte au rigueurs du carême et paraissait s’en étonner : « Parce qu’on commet une faute, faut-il donc les commettre toutes ? » dit-elle. Je ne m’empare que du mot. Hier, vous méditiez une vie pure, dévouée, honorée de toutes les vertus. semant de chaque main les bienfaits. Ce matin, parce qu’un tort, une souillure grave a, depuis hier, obscurci votre vie, à l’heure du un accent pénétré, éloquent, en cet endroit des lettres de sa Constance : « … Madame de Horst (quelque dame d’Osnabruck ) y était (dans la compagnie) ; elle se plaignit de son état, de son ennui. — Et moi, suis-je sur des roses ! dit l’émigrée en souriant. Madame de Horst fut la seule qui ne l’entendit pas. Eh bien ! voilà une obligation que les gens sensibles et judicieux ont au deuil qui couvre l’Europe. ils rougiraient de parler de leur pertes particulières ; ils dissimulent des maux légers et de petites humiliations. Depuis plus de trois ans, je vois, j’entends Gatimozin partout, et la plainte commencée meurt sur mes lèvres, et, dans le silence auquel je me force, mon âme se raffermit. »

Elle avait peu compté sur l’amour, elle n’avait pas désiré la gloire ; mais, lors même que la raison fait bon marché des chimères, la sensibilité sevrée se retrouve là-dessous et n’y perd rien. Ce doux jardin du pays de Vaud et la vue de ces pentes heureuses ne l’avaient qu’à demi consolée ; l’anneau mystérieux du bonheur était dès longtemps enseveli pour elle dans l’abîme des lacs tranquilles. Sa santé se détruisait avant l’âge. Elle cessa de respirer le 27 décembre 1805, à trois heures du matin : depuis plusieurs jours, elle n’avait pas donné d’autre signe de vie. Elle n’avait que soixante-quatre ou soixante-cinq ans en- environ. Son mari lui survécut ; c’est ce que j’en ai su de plus vif.

J’avais été mis depuis longtemps sur la trace de madame de Charrière par la lecture des Lettres de Lausanne ; mieux informé de toutes choses par rapport à elle, durant mon séjour dans le pays, j’aurais cru manquer à une sorte de justice que de ne pas venir, tôt ou tard, parler un peu en détail d’une des femmes les plus distinguées assurément du xviiie siècle, d’une personne si parfaitement originale de grâce, de pensée, et de destinée aussi, qui, née en Hollande et vivant en Suisse, n’écrivait à la fin ses légers ouvrages que pour qu’on les traduisît en allemand, et qui pourtant, par l’esprit et par le ton, fut de la pure littérature française, et de la plus rare aujourd’hui, de celle de Gil-Blas, d’Hamilton et de Zadig.

15 mars 1839.



LETTRES
ÉCRITES
DE LAUSANNE.

PREMIÈRE PARTIE.


À MADAME LA MARQUISE DE S…


Madame,

Si, au lieu d’un mélange de passion et de raison, de faiblesse et de vertu tel qu’on le trouve ordinairement dans la société, ces lettres ne peignaient que des vertus pures telles qu’on les voit en vous, l’Éditeur eût osé les parer de votre nom, et vous en faire hautement l’hommage.


PREMIÈRE LETTRE.


Le 30 novembre 1784.

Combien vous avez tort de vous plaindre ! Un gendre d’un mérite médiocre, mais que votre fille a épousé sans répugnance ; un établissement que vous-même regardez comme avantageux, mais sur lequel vous avez été à peine consultée ! Qu’est-ce que cela fait ? que vous importe ? Votre mari, ses parents et des convenances de fortune ont tout fait. Tant mieux. Si votre fille est heureuse, en serez-vous moins sensible à son bonheur ? si elle est malheureuse, ne sera-ce pas un chagrin de moins que de n’avoir pas fait son sort ? Que vous êtes romanesque ! Votre gendre est médiocre ; mais votre fille est-elle d’un caractère ou d’un esprit si distingué ? On la sépare de vous ; aviez-vous tant de plaisir à l’avoir auprès de vous ? Elle vivra à Paris ; est-elle fâchée d’y vivre ? Malgré vos déclamations sur les dangers, sur les séductions, les illusions, le prestige, le délire, etc., seriez-vous fâchée d’y vivre vous-même ? Vous êtes encore belle, vous serez toujours aimable ; je suis bien trompée, ou vous iriez de grand cœur vous charger des chaînes de la cour, si elles vous étaient offertes. Je crois qu’elle vous seront offertes. À l’occasion de ce mariage on parlera de vous, et l’on sentira ce qu’il y aurait à gagner pour la princesse qui attacherait à son service une femme de votre mérite, sage sans pruderie, également sincère et polie, modeste quoique remplie de talents. Mais voyons si cela est bien vrai. J’ai toujours trouvé que cette sorte de mérite n’existe que sur le papier, où les mots ne se battent jamais, quelque contradiction qu’il y ait entre eux. Sage et point prude ! Il est sûr que vous n’êtes point prude : je vous ai toujours vue fort sage ; mais vous ai-je toujours vue ? M’avez-vous fait l’histoire de tous les instants de votre vie ? Une femme parfaitement sage serait prude ; je le crois du moins. Mais passons là-dessus. Sincère et polie ! Vous n’êtes pas aussi sincère qu’il serait possible de l’être, parce que vous êtes polie ; ni parfaitement polie, parce que vous êtes sincère ; et vous n’êtes l’un et l’autre à la fois que parce que vous êtes médiocrement l’un et l’autre. En voilà assez ; ce n’est pas vous que j’épilogue : j’avais besoin de me dégonfler sur ce chapitre. Les tuteurs de ma fille me tourmentent quelquefois sur son éducation ; ils me disent et m’écrivent qu’une jeune fille doit acquérir les connaissances qui plaisent dans le monde, sans se soucier d’y plaire. Et où diantre prendra-t-elle de la patience et de l’application pour ses leçons de clavecin si le succès lui en est indifférent ? On veut qu’elle soit à la fois franche et réservée. Qu’est-ce que cela veut dire ? On veut qu’elle craigne le blâme sans désirer la louange ? On applaudit à toute ma tendresse pour elle ; mais on voudrait que je fusse moins continuellement occupée à lui éviter des peines et à lui procurer du plaisir. Voilà comme, avec des mots qui se laissent mettre à côté les uns des autres, on fabrique des caractères, des législations, des éducations et des bonheurs domestiques impossibles. Avec cela on tourmente les femmes, les mères, les jeunes filles, tous les imbéciles qui se laissent moraliser. Revenons à vous, qui êtes aussi sincère et aussi polie qu’il est besoin de l’être ; à vous, qui êtes charmante ; à vous, que j’aime tendrement. Le marquis de *** m’a dit l’autre jour qu’il était presque sûr qu’on vous tirerait de votre province. Eh bien ! laissez-vous placer à la cour, sans vous plaindre de ce qu’exige de vous votre famille. Laissez-vous gouverner par les circonstances, et trouvez-vous heureuse qu’il y ait pour vous des circonstances qui gouvernent, des parents qui exigent, un père qui marie sa fille, une fille peu sensible et peu réfléchissante qui se laisse marier. Que ne suis-je à votre place ! Combien, en voyant votre sort, ne suis-je pas tentée de blâmer le zèle religieux de mon grand-père ! Si, comme son frère, il avait consenti à aller à la messe, je ne sais s’il s’en trouverait aussi bien dans l’autre monde ; mais moi, il me semble que je m’en trouverais mieux dans celui-ci. Ma romanesque cousine se plaint ; il me semble qu’à sa place je ne me plaindrais pas. Aujourd’hui je me plains ; je me trouve quelquefois très à plaindre. Ma pauvre Cécile, que deviendra-t-elle ? Elle a dix-sept ans depuis le printemps dernier. Il a bien fallu la mener dans le monde pour lui montrer le monde, la faire voir aux jeunes hommes qui pourraient penser à elle… Penser à elle ! quelle ridicule expression dans cette occasion-ci ! Qui penserait à une fille dont la mère est encore jeune, et qui pourra avoir après la mort de cette mère vingt-six mille francs de ce pays ! cela fait environ trente-huit mille livres de France. Nous avons de rente, ma fille et moi, quinze cents francs de France. Vous voyez bien que, si on l’épouse, ce ne sera pas pour avoir pensé, mais pour l’avoir vue. Il faut donc la montrer ; il faut aussi la divertir, la laisser danser. Il ne faut pourtant pas la trop montrer, de peur que les yeux ne se lassent ; ni la trop divertir, de peur qu’elle ne puisse plus s’en passer, de peur aussi que ses tuteurs ne me grondent, de peur que les mères des autres ne disent : C’est bien mal entendu ! Elle est si peu riche ! Que de temps perdu à s’habiller, sans compter le temps où l’on est dans le monde ; et puis cette parure, toute modeste qu’elle est, ne laisse pas de coûter : les gazes, les rubans, etc. ; car rien n’est si exact, si long, si détaillé que la critique des femmes. Il ne faut pas non plus la laisser trop danser ; la danse l’échauffe et ne lui sied pas bien : ses cheveux, médiocrement bien arrangés par elle et par moi, lui donnent en se dérangeant un air de rudesse ; elle est trop rouge, et le lendemain elle a mal à la tête ou un saignement de nez ; mais elle aime la danse avec passion : elle est assez grande, bien faite, agile, elle a l’oreille parfaite ; l’empêcher de danser serait empêcher un daim de courir. Je viens de vous dire comment est ma fille pour la taille ; je vais vous dire ce qu’elle est pour le reste. Figurez-vous un joli front, un joli nez, des yeux noirs un peu enfoncés ou plutôt couverts, pas bien grands, mais brillants et doux ; les lèvres un peu grosses et très vermeilles, les dents saines, une belle peau de brune, le teint très animé, un cou qui grossit malgré tous les soins que je me donne, une gorge qui serait belle si elle était plus blanche, le pied et la main passables ; voilà Cécile. Si vous connaissiez madame R***, ou les belles paysannes du pays de Vaud, je pourrais vous en donner une idée plus juste. Voulez-vous savoir ce qu’annonce l’ensemble de cette figure ? Je vous dirai que c’est la santé, la bonté, la gaieté, la susceptibilité d’amour et d’amitié, la simplicité de cœur et la droiture d’esprit, et non l’extrême élégance, délicatesse, finesse, noblesse. C’est une belle et bonne fille que ma fille. Adieu, vous m’allez demander mille choses sur son compte, et pourquoi j’ai dit Pauvre Cécile ! que deviendra-t-elle ? Eh bien ! demandez ; j’ai besoin d’en parler et je n’ai personne ici à qui je puisse en parler.



DEUXIÈME LETTRE.


Eh bien, oui. Un joli jeune Savoyard habillé en fille. C’est assez cela. Mais n’oubliez pas, pour vous la figurer aussi jolie qu’elle l’est, une certaine transparence dans le teint, je ne sais quoi de satiné, de brillant que lui donne souvent une légère transpiration : c’est le contraire du mat, du terne ; c’est le satiné de la fleur rouge des pois odoriférants. Voilà bien à présent ma Cécile. Si vous ne la reconnaissiez pas en la rencontrant dans la rue, ce serait votre faute. Pourquoi, dites-vous, un gros cou ? C’est une maladie de ce pays, un épaississement de la lymphe, un engorgement dans les glandes, dont on n’a pu rendre raison jusqu’ici. On l’a attribué longtemps aux eaux trop froides, ou charriant du tuf ; mais Cécile n’a jamais bu que de l’eau panée ou des eaux minérales. Il faut que cela vienne de l’air ; peut-être du souffle froid de certains vents, qui font cesser quelquefois tout-à-coup la plus grande chaleur. On n’a point de goîtres sur les montagnes ; mais, à mesure que les vallées sont plus étroites et plus profondes, on en voit davantage et de plus gros. Ils abondent surtout dans les endroits où l’on voit le plus d’imbéciles et d’écrouelleux. On y a trouvé des remèdes, mais point encore de préservatifs, et il ne me paraît pas décidé que les remèdes emportent entièrement le mal et soient sans inconvénient pour la santé. Je redoublerai de soin pour que Cécile soit toujours garantie du froid de l’air du soir, et je ne ferai pas autre chose ; mais je voudrais que le souverain promît des prix à ceux qui découvriraient la nature de cette difformité, et qui indiqueraient les meilleurs moyens de s’en préserver. Vous me demandez comment il arrive qu’on se marie quand on n’a à mettre ensemble que trente-huit mille francs, et vous êtes étonnée qu’étant fille unique je ne sois pas plus riche. La question est étrange. On se marie, parce qu’on est un homme et une femme, et qu’on se plaît ; mais laissons cela, je vous ferai l’histoire de ma fortune. Mon grand-père, comme vous le savez, vint du Languedoc avec rien ; il vécut d’une pension que lui faisait le vôtre, et d’une autre qu’il recevait de la cour d’Angleterre. Toutes deux cessèrent à sa mort. Mon père fut capitaine au service de Hollande. Il vivait de sa paye et de la dot de ma mère, qui fut de six mille francs. Ma mère, pour le dire en passant, était d’une famille bourgeoise de cette ville, mais si jolie et si aimable, que mon père ne se trouva jamais pauvre ni mal assorti avec elle ; et elle en fut si tendrement aimée, qu’elle mourut de chagrin de sa mort. C’est à elle, non à moi ni à son père, que Cécile ressemble. Puisse-t-elle avoir une vie aussi heureuse, mais plus longue ! puisse même son sort être aussi heureux, dût sa carrière n’être pas plus longue ! Les six mille francs de ma mère ont été tout mon bien. Mon mari avait quatre frères. Son père donna à chacun d’eux dix mille francs quand ils eurent vingt-cinq ans : il en a laissé encore dix mille aux quatre cadets ; le reste à l’aîné avec une terre estimée quatre-vingt mille francs. C’était un homme riche pour ce pays-ci, et qui l’aurait été dans votre province ; mais quand on a cinq fils, et qu’ils ne peuvent devenir ni prêtres ni commerçants, c’est beaucoup de laisser à tous de quoi vivre. La rente de nos vingt-six ou trente-huit mille francs suffit pour nous donner toutes les jouissances que nous désirons ; mais vous voyez qu’on n’épousera pas Cécile pour sa fortune. Il n’a pourtant tenu qu’à moi de la marier… Non, il n’a pas tenu à moi ; je n’aurais pu m’y résoudre, et elle-même n’aurait pas voulu. Il s’agissait d’un jeune ministre son parent du côté de ma mère, d’un petit homme pâle et maigre, choyé, chauffé, caressé par toute sa famille. On le croit, pour quelques mauvais vers, pour quelques froides déclamations, le premier littérateur, le premier génie, le premier orateur de l’Europe. Nous fûmes chez ses parents, ma fille et moi, il y a environ six semaines. Un jeune lord et son gouverneur, qui sont en pension dans cette maison, passèrent la soirée avec nous. Après le goûter, on fit des jeux d’esprit ; ensuite on joua à colin-maillard, ensuite au loto. Le jeune Anglais est en homme ce que ma fille est en femme, c’est un aussi joli villageois anglais que Cécile est une belle villageoise du pays de Vaud. Il ne brilla pas aux jeux d’esprit, mais Cécile eut bien plus d’indulgence pour son mauvais français que pour le fade bel esprit de son cousin, ou, pour mieux dire, elle ne prit point garde à celui-ci ; elle s’était faite la gouvernante et l’interprète de l’autre. À colin-maillard vous jugez bien qu’il n’y eut point de comparaison entre leur adresse ; au loto, l’un était économe et attentif, l’autre distrait et magnifique. Quand il fut question de s’en aller : Jeannot, dit la mère, tu ramèneras la Cécile ; mais il fait froid, mets ta redingote, boutonne-la bien. La tante lui apporta des galoches. Pendant qu’il se boutonnait comme un porte-manteau, et semblait se préparer à un voyage de long cours, le jeune Anglais monte l’escalier quatre à quatre, revient comme un trait avec son chapeau, et offre la main à Cécile. Je ne pus pas m’empêcher de rire, et je dis au cousin qu’il pouvait se désemmaillotter. Si auparavant son sort auprès de Cécile eût été douteux, ce moment le décidait. Quoiqu’il soit fils unique de riches parents, et qu’il doive hériter de cinq ou six tantes, Cécile n’épousera pas son cousin le ministre ; ce serait Agnès et le corps mort : mais, au lieu de ressusciter, il pourrait devenir plus mort. Ce corps mort a un ami très vivant, ministre aussi, qui est devenu amoureux de Cécile pour l’avoir vue deux ou trois fois chez la mère de son ami. C’est un jeune homme de la vallée du lac de Joux, beau, blond, robuste, qui fait fort bien dix lieues par jour, qui chasse plus qu’il n’étudie, et qui va tous les dimanches prêcher à son annexe, à une lieue de chez lui ; en été sans parasol, et en hiver sans redingote ni galoches : il porterait au besoin son pédant petit ami sur le bras. Si ce mari convenait à ma fille, j’irais de grand cœur vivre avec eux dans une cure de montagne ; mais il n’a que sa paye de ministre pour toute fortune, et ce n’est pas même la plus grande difficulté : je crains la finesse montagnarde, et Cécile s’en accommoderait moins que toute autre femme ; d’ailleurs mes beaux-frères, ses tuteurs, ne consentiraient jamais à une pareille alliance, et moi-même je n’y consentirais qu’avec peine. La noblesse, dans ce pays-ci, n’est bonne à rien du tout, ne donne aucun privilège, aucun droit, aucune exemption ; mais, si cela la rend plus ridicule chez ceux qui ont de la disposition à l’être, cela la rend plus aimable et plus précieuse chez un petit nombre d’autres. J’avoue que j’ai ces autres dans la tête plutôt que je ne les connais. J’imagine des gens qui ne peuvent devenir ni chanoines, ni chevaliers de Malte, et qui paient tous les impôts, mais qui se sentent plus obligés que d’autres à être braves, désintéressés, fidèles à leur parole ; qui ne voient point de possibilité pour eux à commettre une action lâche ; qui croient avoir reçu de leurs ancêtres, et devoir remettre à leurs enfants, une certaine fleur d’honneur qui est à la vertu ce qu’est l’élégance des mouvements, ce qu’est la grâce, à la force et à la beauté ; qui conservent ce vernis avec d’autant plus de soin qu’il est moins définissable, et qu’eux-mêmes ne savent pas bien ce qu’il pourrait supporter sans être détruit ou flétri. C’est ainsi que l’on conserve une fleur délicate, un vase précieux. C’est ainsi qu’un ami bien ami ne donne rien au hasard quand il s’agit de son ami, qu’une femme ou une maîtresse bien fidèle veille même sur ses pensées. Adieu, je vais m’amuser à rêver aux belles délicates choses que je viens de vous dire. Je souhaite qu’elles vous fassent aussi rêver agréablement.

P. S. Peut-être ce que j’ai dit est-il vieux comme le monde, et je le trouve même de nature à n’être pas neuf : mais n’importe ; j’y ai pris tant de plaisir, que j’ai peine à ne pas revenir sur la même idée, et à ne pas vous la détailler davantage. Ce privilège de la noblesse, qui ne consisterait précisément que dans une obligation de plus, et plus stricte et plus intimement sentie ; qui parlerait au jeune homme plus haut que sa conscience, et le rendrait scrupuleux malgré sa fougue ; au vieillard, et lui donnerait du courage malgré sa faiblesse : ce privilège, dis-je, m’enchante, m’attache et me séduit. Je ne puis souffrir que cette classe, idéale peut-être, de la société, soit négligée par le souverain, qu’on la laisse oubliée dans l’oisiveté et dans la misère ; car si elle s’enrichit par un mariage d’argent, par le commerce, par des spéculations de finance, ce n’est plus cela : la noblesse devient roturière, ou, pour parler plus juste, ma chimère s’évanouit.

TROISIÈME LETTRE.


Si j’étais roi, je ne sais pas si je serais juste, quoique je voulusse l’être ; mais voici assurément ce que je ferais. Je ferais un dénombrement bien exact de toute la noblesse chapitrale de mon pays. Je donnerais à ces nobles quelque distinction peu brillante, mais bien marquée, et je n’introduirais personne dans cette classe d’élite. Je me chargerais de leurs enfants quand ils en auraient plus de trois. J’assignerais une pension à tous les chefs de famille quand ils seraient tombés dans la misère, comme le roi d’Angleterre en donne une aux pairs en décadence. Je formerais une seconde classe des officiers qui seraient parvenus à certains grades, de leurs enfants, de ceux qui auraient occupé certains emplois, etc. Dans chaque province cette classe serait libre de s’agréger tel ou tel homme qui se serait distingué par quoique bonne action, un gentilhomme étranger, un riche négociant, l’auteur de quelque invention utile. Le peuple se nommerait des représentants, et ce serait un troisième ordre dans la nation ; celui-ci ne serait pas héréditaire. Chacun des trois aurait certaines distinctions et le soin de certaines choses, outre les charges qu’on donnerait aux individus indistinctement avec le reste de mes sujets. On choisirait dans les trois classes des députés qui, réunis, seraient le conseil de la nation : ils habiteraient la capitale. Je les consulterais sur tout. Ces conseillers seraient à vie : ils auraient tous le pas devant le corps de la noblesse. Chacun d’eux se nommerait un successeur, qui ne pourrait être un fils, un gendre, ni un neveu ; mais cette nomination aurait besoin d’être examinée et confirmée par le souverain et par le conseil. Leurs enfants entreraient de droit dans la classe noble. Les familles qui viendraient à s’éteindre se trouveraient ainsi remplacées. Tout homme, en se mariant, entrerait dans la classe de sa femme, et ses enfants en seraient comme lui. Cette disposition aurait trois motifs. D’abord les enfants sont encore plus certainement de la femme que du mari. En second lieu, la première éducation, les préjugés, on les tient plus de sa mère que de son père. En troisième lieu, je croirais, par cet arrangement, augmenter l’émulation chez les hommes, et faciliter le mariage pour les filles qu’on peut supposer les mieux élevées et les moins riches des filles épousables d’un pays. Vous voyez bien que, dans ce superbe arrangement politique, ma Cécile n’est pas oubliée. Je suis partie d’elle, je reviens à elle. Je la suppose appartenant à la première classe : belle, bien élevée et bonne comme elle est, je vois à ses pieds tous les jeunes hommes de sa propre classe, qui ne voudraient pas déchoir, et ceux d’une classe inférieure, qui auraient l’ambition de s’élever. Réellement, il n’y aurait que cet ennoblissement qui pût me plaire. Je hais tous les autres, parce qu’un souverain ne peut donner avec des titres ce préjugé de noblesse, ce sentiment de noblesse qui me paraît être l’unique avantage de la noblesse. Supposé qu’ici l’homme ne l’acquît pas en se mariant, les enfants le prendraient de leur mère. Voilà bien assez de politique ou de rêverie.

Outre les deux hommes dont je vous ai parlé, Cécile a encore un amant dans la classe bourgeoise ; mais il la ferait plutôt tomber avec lui qu’il ne s’élèverait avec elle. Il se bat, s’enivre et voit des filles comme les nobles allemands, et quelques jeunes seigneurs anglais qu’il fréquente : il est d’ailleurs bien fait et assez aimable ; mais ses mœurs m’effraieraient. Son oisiveté ennuie Cécile ; et quoiqu’il ait du bien, à force d’imiter ceux qui en ont plus que lui, il pourra dans peu se trouver ruiné. Il y en a bien encore un autre. C’est un jeune homme sage, doux, aimable, qui a des talents et qui s’est voué au commerce. Ailleurs il pourrait y faire quelque chose, mais ici cela ne se peut pas. Si ma fille avait de la prédilection pour lui, et que ses oncles n’y missent pas obstacle, je consentirais à aller vivre avec eux à Genève, à Lyon, à Paris, partout où ils voudraient ; mais le jeune homme n’aime peut-être pas assez Cécile pour quitter son sol natal, le plus agréable en effet qui existe, la vue de notre beau lac et de sa riante rive. Vous voyez, ma chère amie, que, dans ces quatre amants, il n’y a pas un mari. Ce n’en est pas un non plus que je pusse proposer à Cécile, qu’un certain cousin fort noble, fort borné, qui habite un triste château où l’on ne lit, de père en fils, que la Bible et la gazette. Et le jeune lord ? direz-vous. Que j’aurais de choses à vous répondre ! Je les garde pour une autre lettre. Ma fille me presse d’aller faire un tour de promenade avec elle. Adieu.


QUATRIÈME LETTRE.


Il y a huit jours que, ma cousine (la mère du petit théologien) étant malade, nous allâmes lui tenir compagnie ma fille et moi. Le jeune lord, l’ayant appris, renonça à un pique-nique que faisaient ce jour-là tous les Anglais qui sont à Lausanne, et vint demander à être reçu chez ma cousine. Hors les heures des repas, on ne l’y avait pas vu depuis le soir des galoches. Il fut reçu d’abord un peu froidement ; mais il marcha si discrètement sur la pointe des pieds, parla si bas, fut officieux de si bonne grâce ; il apporta si joliment sa grammaire française à Cécile pour qu’elle lui apprît à prononcer, à dire les mots précisément comme elle, que ma cousine et ses sœurs se radoucirent bientôt : mais tout cela déplut au fils de la maison à proportion de ce que cela plaisait au reste de la compagnie, et il en a conservé une telle rancune, qu’à force de se plaindre du bruit que l’on faisait sur sa tête et qui interrompait tantôt ses études, tantôt son sommeil, il a engagé sa bonne et sotte mère à prier milord et son gouverneur de chercher un autre logement. Ils vinrent hier me le dire, et me demander si je voulais les prendre en pension. Je refusai bien nettement, sans attendre que Cécile eût pu avoir une idée ou former un souhait. Ensuite ils se retranchèrent à me demander un étage de ma maison qu’ils savaient être vide ; je refusai encore. — Mais seulement pour deux mois, dit le jeune homme, pour un mois, pour quinze jours, en attendant que nous ayons trouvé à nous loger ailleurs. Peut-être nous trouverez-vous si discrets qu’alors vous nous garderez. Je ne suis pas aussi bruyant que M. S. le dit ; mais, quand je le serais naturellement, je suis sûr, madame, que vous et mademoiselle votre fille ne m’entendrez pas marcher, et, hors la faveur de venir quelquefois ici apprendre un peu de français, je ne demanderai rien avec importunité. — Je regardai Cécile ; elle avait les yeux fixés sur moi. Je vis bien qu’il fallait refuser ; mais, en vérité, je souffris presque autant que je faisais souffrir. Le gouverneur démêla mes motifs, et arrêta les instances du jeune homme, qui est venu ce matin me dire que, n’ayant pu m’engager à le recevoir chez moi, il s’était logé le plus près de nous qu’il avait pu, et qu’il me demandait la permission de nous venir voir quelquefois. Je l’ai accordée. Il s’en allait. Après l’avoir conduit jusqu’à la porte, Cécile est venue m’embrasser. Vous me remerciez, lui ai-je dit. Elle a rougi : je l’ai tendrement embrassée. Des larmes ont coulé de mes yeux ; elle les a vues, et je suis sûre qu’elle y a lu une exhortation à être sage et prudente, plus persuasive que n’aurait été le plus éloquent discours. Voilà mon beau-frère et sa femme ; je suis forcée de m’interrompre.

Tout se dit, tout se fait ici en un instant. Mon beau-frère a appris que j’avais refusé de louer à un prix fort haut un appartement qui ne me sert à rien. C’est le tuteur de ma fille. Il loue à des étrangers des appartements chez lui, quelquefois même toute sa maison. Alors il va à la campagne, ou il y reste. Il m’a donc trouvée très extraordinaire, et m’a beaucoup blâmée. J’ai dit pour toute raison que je n’avais pas jugé à propos de louer. Cette manière de répondre lui a paru d’une hauteur insupportable. Il commençait tout de bon à se fâcher, quand Cécile a dit que j’avais sans doute des raisons que je ne voulais pas dire ; qu’il fallait les croire bonnes, et ne me pas presser davantage. Je l’ai embrassée pour la remercier : les larmes lui sont venues aux yeux à son tour. Mon beau-frère et ma belle-sœur se sont retirés sans savoir qu’imaginer de la mère ni de la fille. Je serai blâmée de toute la ville. Je n’aurai pour moi que Cécile, et peut-être le gouverneur du jeune lord. Vous ne comprenez rien sans doute à ce louage, à ces étrangers, au chagrin que mon beau-frère m’a témoigné. Connaissez-vous Plombières, ou Bourbonne, ou Barège ? D’après ce que j’en ai entendu dire, Lausanne ressemble assez à tous ces endroits-là. La beauté de notre pays, notre académie et M. Tissot nous amènent des étrangers de tous les pays, de tous les âges, de tous les caractères, mais non de toutes les fortunes. Il n’y a guère que les gens riches qui puissent vivre hors de chez eux. Nous avons donc, surtout, des seigneurs anglais, des financières françaises, et des princes allemands qui apportent de l’argent à nos aubergistes, aux paysans de nos environs, à nos petits marchands et artisans, et à ceux de nous qui ont des maisons à louer en ville ou à la campagne, et qui appauvrissent tout le reste en renchérissant les denrées et la main-d’œuvre, et en nous donnant le goût avec l’exemple d’un luxe peu fait pour nos fortunes et nos ressources. Les gens de Plombières, de Spa, de Barège ne vivent pas avec leurs hôtes, ne prennent pas leurs habitudes ni leurs mœurs. Mais nous, dont la société est plus aimable, dont la naissance ne le cède souvent pas à la leur, nous vivons avec eux, nous leur plaisons, quelquefois nous les formons, et ils nous gâtent. Ils font tourner la tête à nos jeunes filles, ils donnent à ceux de nos jeunes hommes qui conservent des mœurs simples un air gauche et plat ; aux autres le ridicule d’être des singes et de ruiner souvent leur bourse et plus souvent leur santé. Les ménages, les mariages n’en vont pas mieux non plus, pour avoir dans nos coteries d’élégantes Françaises, de belles Anglaises, de jolis Anglais, d’aimables roués Français ; et supposé que cela ne gâte pourtant pas beaucoup de mariages, cela en empêche beaucoup. Les jeunes filles trouvent leurs compatriotes peu élégants ; les jeunes hommes trouvent les filles trop coquettes ; tous craignent l’économie à laquelle le mariage les obligerait ; et, s’ils ont quelque disposition, les uns à avoir des maîtresses, les autres à avoir des amants, rien n’est si naturel ni si raisonnable que cette appréhension d’une situation étroite et gênée. J’ai trouvé longtemps fort injuste qu’on jugeât plus sévèrement les mœurs d’une femme de marchand ou d’avocat que celles de la femme d’un fermier général ou d’un duc. J’avais tort. Celle-là se corrompt davantage, et fait bien plus de mal que celle-ci à son mari : elle le rend plus ridicule, parce qu’elle lui rend sa maison désagréable, et qu’à moins de le tromper bien complètement, elle l’en bannit. Or, s’il s’en laisse bannir, il passe pour un benêt ; s’il se laisse tromper, pour un sot : de manière ou d’autre il perd toute considération, et ne fait rien avec succès de ce qui en demande. Le public le plaint, et trouve sa femme odieuse parce qu’elle le rend à plaindre. Chez des gens riches, chez des grands, dans une maison vaste, personne n’est à plaindre. Le mari a des maîtresses s’il en veut avoir, et c’est presque toujours par lui que le désordre commence. On lui rend trop de respects pour qu’il paraisse ridicule. La femme ne paraît point odieuse, et ne l’est point. Joignez à cela qu’elle traite bien ses domestiques, qu’elle peut faire élever ses enfants, qu’elle est charitable, qu’on danse et mange chez elle. Qui est-ce qui se plaint, et combien de gens n’ont pas à se louer ? En vérité, pour ce monde l’argent est bon à tout. Il achète jusqu’à la facilité de conserver des vertus dans le désordre, d’être vicieux avec le moins d’inconvénients possible. Un temps vient, je l’avoue, où il n’achète plus rien de ce que l’on désire, et où des hommes et des femmes, gâtés longtemps par son enivrante possession, trouvent affreux qu’il ne puisse leur procurer un instant de santé ou de vie, ni la beauté, ni la jeunesse, ni le plaisir, ni la vigueur ; mais combien de gens cessent de vivre avant que son insuffisance se fasse si cruellement sentir ! Voici une bien longue lettre. Je suis fatiguée d’écrire. Adieu, ma chère amie.

Je m’aperçois que je n’ai parlé que des femmes infidèles riches ou pauvres ; j’aurais la même chose à dire des maris. S’ils ne sont pas riches, ils donnent à une maîtresse le nécessaire de leurs femmes ; s’ils sont riches, ce n’est que du superflu, et ils leur laissent mille amusements, mille ressources, mille consolations. Pour laisser épouser à ma fille un homme sans fortune, je veux qu’ils s’aiment passionnément : s’il est question d’un grand seigneur fort riche, j’y regarderai peut-être d’un peu moins près.


CINQUIÈME LETTRE


Votre mari trouve donc ma législation bien absurde, et il s’est donné la peine de faire une liste des inconvénients de mon projet. Que ne me remercie-t-il, l’ingrat, d’avoir arrêté sa pensée sur mille objets intéressants, de l’avoir fait réfléchir en huit jours plus qu’il n’avait peut-être réfléchi en toute sa vie ? Je vais répondre à quelques unes de ses objections. " les jeunes hommes mettraient trop d’application à plaire aux femmes qui pourraient les élever à une classe supérieure. " pas plus qu’ils n’en mettent aujourd’hui à séduire et à tromper les femmes de toutes les classes.

" Les maris, élevés par leurs femmes à une classe supérieure, leur auraient trop d’obligation. " outre que je ne verrais pas un grand inconvénient à cette reconnaissance, le nombre des obligés serait très petit, et il n’y aurait pas plus de mal à devoir à sa femme sa noblesse que sa fortune ; obligation que nous voyons contracter tous les jours.


" les filles feraient entrer dans la classe noble, non les gens de plus de mérite, mais les plus beaux. " les filles dépendraient de leurs parents comme aujourd’hui ; et, quand il arriverait qu’elles ennobliraient de temps en temps un homme qui n’aurait de mérite que sa figure, quel grand mal y aurait-il ? Leurs enfants en seraient plus beaux, la noblesse se verrait rembellie. Un seigneur espagnol dit un jour à mon père : si vous rencontrez à Madrid un homme bien laid, petit, faible, malsain, soyez sûr que c’est un grand d’Espagne. Une plaisanterie et une exagération ne sont pas un argument ; mais votre mari conviendra bien qu’il y a par tout pays quelque fondement au discours de l’espagnol. Revenons à sa liste d’inconvénients.

" Un gentilhomme aimerait une fille de la seconde classe, belle, vertueuse, et il ne pourrait l’épouser. " pardonnez-moi, il l’épouserait. " mais il s’avilirait. " non, tout le monde applaudirait au sacrifice. Et ne pourrait-il pas remonter au-dessus même de sa propre classe, en se faisant nommer, à force de mérite, membre du conseil de la nation et du roi ? Ne ferait-il pas rentrer par là ses enfants dans leur classe originaire ? Et ses fils d’ailleurs n’y pourraient-ils pas rentrer par des mariages ? " et quelles seraient les fonctions de ce conseil de la nation ? De quoi s’occuperait-il ? Dans quelles affaires jugerait-il ? " écoutez, mon cousin : la première fois qu’un souverain me demandera l’explication de mon projet, dans l’intention d’en faire quelque chose, je l’expliquerai, et le détaillerai de mon mieux ; et, s’il se trouve à l’examen aussi mal imaginé et aussi impraticable que vous le croyez, je l’abandonnerai courageusement. " il est bien d’une femme, " dites-vous : à la bonne heure, je suis une femme, et j’ai une fille. J’ai un préjugé pour l’ancienne noblesse ; j’ai du faible pour mon sexe : il se peut que je ne sois que l’avocat de ma cause, au lieu d’être un juge équitable dans la cause générale de la société. Si cela est, ne me trouvez-vous pas bien excusable ? Ne permettrez-vous pas aux Hollandais de sentir plus vivement les inconvénients qu’aurait pour eux la navigation libre de l’Escaut, que les arguments de leur adversaire en faveur du droit de toutes les nations sur toutes les rivières ? Vous me faites souvenir que cette Cécile, pour qui je voudrais créer une monarchie d’une espèce toute nouvelle, ne serait que de la seconde classe, si cette monarchie avait été créée avant nous, puisque mon père serait devenu de la classe de sa femme et mon mari de la mienne. Je vous remercie de m’avoir répondu si gravement. C’est plus d’honneur, je ne dirai pas que je ne mérite, mais que je n’espérais. Adieu, mon cousin. Je retourne à votre femme.

Vous êtes enchantée de Cécile, et vous avez bien raison. Vous me demandez comment j’ai fait pour la rendre si robuste, pour la conserver si fraîche et si saine. Je l’ai toujours eue auprès de moi : elle a toujours couché dans ma chambre, et, quand il faisait froid, dans mon lit. Je l’aime uniquement : cela rend bien clairvoyante et bien attentive. Vous me demandez si elle n’a jamais été malade. Vous savez qu’elle a eu la petite-vérole. Je voulais la faire inoculer, mais je fus prévenue par la maladie ; elle fut longue et violente. Cécile est sujette à de grands maux de tête : elle a eu tous les hivers des engelures aux pieds qui la forcent quelquefois à garder le lit. J’ai encore mieux aimé cela que de l’empêcher de courir dans la neige, et de se chauffer ensuite quand elle avait bien froid. Pour ses mains, j’avais si peur de les voir devenir laides, que je suis venue à bout de les garantir. Vous demandez comment je l’ai élevée. Je n’ai jamais eu d’autre domestique qu’une fille élevée chez ma grand’mère, et qui a servi ma mère. C’est auprès d’elle, dans son village, chez sa nièce, que je la laissai quand je passai quinze jours avec vous à Lyon, et lorsque j’allai vous voir chez notre vieille tante. J’ai enseigné à lire et à écrire à ma fille dès qu’elle a pu prononcer et remuer les doigts ; pensant, comme l’auteur de Séthos, que nous ne savons bien que ce que nous avons appris machinalement. Depuis l’âge de huit ans jusqu’à seize elle a pris tous les jours une leçon de latin et de religion de son cousin, le père du pédant et jaloux petit amant, et une de musique d’un vieux organiste fort habile. Je lui ai appris autant d’arithmétique qu’une femme a besoin d’en savoir. Je lui ai montré à coudre, à tricoter et à faire de la dentelle. J’ai laissé tout le reste au hasard. Elle a appris un peu de géographie en regardant des cartes qui pendent dans mon antichambre, elle a lu ce qu’elle a trouvé en son chemin quand cela l’amusait, elle a écouté ce qu’on disait quand elle en a été curieuse, et que son attention n’importunait pas. Je ne suis pas bien savante ; ma fille l’est encore moins. Je ne me suis pas attachée à l’occuper toujours : je l’ai laissée s’ennuyer quand je n’ai pas su l’amuser. Je ne lui ai point donné de maîtres chers. Elle ne joue point de la harpe. Elle ne sait ni l’italien ni l’anglais. Elle n’a eu que trois mois de leçons de danse. Vous voyez bien qu’elle n’est pas très merveilleuse ; mais, en vérité, elle est si jolie, si bonne, si naturelle, que je ne pense pas que personne voulût y rien changer. Pourquoi, direz-vous, lui avez-vous fait apprendre le latin ? Pour qu’elle sût le français sans que j’eusse la peine de la reprendre sans cesse, pour l’occuper, pour être débarrassée d’elle et me reposer une heure tous les jours ; et cela ne nous coûtait rien. Mon cousin le professeur avait plus d’esprit que son fils et toute la simplicité qui lui manque. C’était un excellent homme. Il aimait Cécile, et, jusqu’à sa mort, les leçons qu’il lui donnait ont été aussi agréables pour lui que profitables pour elle. Elle l’a servi pendant sa dernière maladie, comme elle eût pu servir son père, et l’exemple de patience et de résignation qu’il lui a donné a été une dernière leçon plus importante que toutes les autres, et qui a rendu toutes les autres plus utiles. Quand elle a mal à la tête, quand ses engelures l’empêchent de faire ce qu’elle voudrait, quand on lui parle d’une maladie épidémique qui menace Lausanne (nous y sommes sujets aux épidémies), elle songe à son cousin le professeur, et elle ne se permet ni plainte, ni impatience, ni terreur excessive.

Vous êtes bien bonne de me remercier de mes lettres. C’est à moi à vous remercier de vouloir bien me donner le plaisir de les écrire.


SIXIÈME LETTRE


N’y avait-il pas d’inconvénient, me dites-vous, à laisser lire, à laisser écouter ? N’aurait-il pas mieux valu, etc. ? J’abrège ; je ne transcris pas toutes vos phrases, parce qu’elles m’ont fait de la peine. Peut-être aurait-il mieux valu faire apprendre plus ou moins, ou autre chose ; peut-être y avait-il de l’inconvénient, etc. Mais songez que ma fille et moi ne sommes pas un roman comme Adèle et sa mère, ni une leçon, ni un exemple à citer. J’aimais ma fille uniquement ; rien, à ce qu’il me semble, n’a partagé mon attention, ni balancé dans mon cœur son intérêt. Supposé qu’avec cela j’aie mal fait ou n’aie pas fait assez, prenez-vous-en, si vous avez foi à l’éducation, prenez-vous-en, en remontant d’enfants à pères et mères, à Noé ou Adam, qui, élevant mal leurs enfants, ont transmis de père en enfant une mauvaise éducation à Cécile. Si vous avez plus de foi à la nature, remontez plus haut encore, et pensez, quelque système qu’il vous plaise d’adopter, que je n’ai pu faire mieux que je n’ai fait. Après la réception de votre lettre, je me suis assise vis-à-vis de Cécile ; je l’ai vue travailler avec adresse, activité et gaieté. L’esprit rempli de ce que vous m’aviez écrit, les larmes me sont venues aux yeux ; elle s’est mise à jouer du clavecin pour m’égayer. Je l’ai envoyée à l’autre extrémité de la ville ; elle est allée et revenue sans souffrir, quoiqu’il fasse très froid. Des visites ennuyeuses sont venues ; elle a été douce, obligeante et gaie. Le petit lord l’a priée d’accepter un billet de concert ; son offre lui a fait plaisir, et, sur un regard de moi, elle a refusé de bonne grâce. Je vais me coucher tranquille. Je ne croirai point l’avoir mal élevée. Je ne me ferai point de reproches. L’impression de votre lettre est presque effacée. Si ma fille est malheureuse, je serai malheureuse ; mais je n’accuserai point le cœur tendre d’une mère dévouée à son enfant. Je n’accuserai point non plus ma fille ; j’accuserai la société, le sort ; ou bien je n’accuserai point, je ne me plaindrai point, je me soumettrai en silence avec patience et courage. Ne me faites point d’excuses de votre lettre, oublions-la. Je sais bien que vous n’avez pas voulu me faire de la peine : vous avez cru consulter un livre ou interroger un auteur. Demain je reprendrai celle-ci avec un esprit plus tranquille.

Votre mari ne veut pas que je me plaigne des étrangers qu’il y a à Lausanne, disant que le nombre des gens à qui ils font du bien est plus grand que celui des gens à qui ils nuisent. Cela se peut, et je ne me plains pas. Outre cette raison généreuse et réfléchie, l’habitude nous rend ce concours d’étrangers assez agréable. Cela est plus riant et plus gai. Il semble aussi que ce soit un hommage que l’univers rende à notre charmant pays ; et, au lieu de lui, qui n’a point d’amour-propre, nous recevons cet hommage avec orgueil. D’ailleurs, qui sait si en secret toutes les filles ne voient pas un mari, toutes les mères un gendre dans chaque carrosse qui arrive ? Cécile a un nouvel adorateur qui n’est point venu de Paris ni de Londres. C’est le fils de notre baillif, un beau jeune Bernois, couleur de rose et blanc, et le meilleur enfant du monde. Après nous avoir rencontrées deux ou trois fois je ne sais où, il nous est venu voir avec assez d’assiduité, et ne m’a pas laissé ignorer que c’était en cachette, tant il trouve évident que des parents bernois devraient être fâchés de voir leur fils s’attacher à une sujette du pays de Vaud. Qu’il vienne seulement, le pauvre garçon, en cachette ou autrement ; il ne fera point de mal à Cécile, ni de tort à sa réputation, et M. le baillif ni madame la baillive n’auront point de séduction à nous reprocher. Le voilà qui vient avec le jeune lord. Je vous quitte pour les recevoir. Voilà aussi le petit ministre mort et le ministre en vie. J’attends le jeune faraud et le jeune négociant, et bien d’autres. Cécile a aujourd’hui une journée. Il nous viendra de jeunes filles, mais elles sont moins empressées aujourd’hui que les jeunes hommes. Cécile m’a priée de rester au logis, et de faire les honneurs de sa journée, tant parce qu’elle est plus à son aise quand je suis auprès d’elle, que parce qu’elle a trouvé l’air trop froid pour me laisser sortir.


SEPTIÈME LETTRE


Vous voudriez, dans votre enchantement de Cécile et dans votre fierté pour vos parentes, que je bannisse de chez moi le fils du baillif. Vous avez tort, vous êtes injuste. La fille la plus riche et la mieux née du pays de Vaud est un mauvais parti pour un Bernois, qui, en se mariant bien chez lui, se donne plus que de la fortune ; car il se donne de l’appui, de la facilité à entrer dans le gouvernement. Il se met dans la voie de se distinguer, de rendre ses talents utiles à lui-même, à ses parents et à sa patrie. Je loue les pères et mères de sentir tout cela et de garder leurs fils des filets qu’on pourrait leur tendre ici. D’ailleurs, une fille de Lausanne aurait beau devenir baillive, et même conseillère, elle regretterait à Berne le lac de Genève et ses rives charmantes. C’est comme si on menait une fille de Paris être princesse en Allemagne. Mais je voudrais que les Bernoises épousassent plus souvent des hommes du pays de Vaud ; qu’il s’établît entre Berne et nous plus d’égalité, plus d’honnêteté ; que nous cessassions de nous plaindre, quelquefois injustement, de la morgue bernoise, et que les Bernois cessassent de donner une ombre de raison à nos plaintes. On dit que les rois de France ont été obligés, en bonne politique, de rendre les grands vassaux peu puissants, peu propres à donner de l’ombrage. Ils ont bien fait sans doute ; il faut avant toute chose assurer la tranquillité d’un état : mais je sens que j’aurais été incapable de cette politique que j’approuve. J’aime si fort tout ce qui est beau, tout ce qui prospère, que je ne pourrais ébrancher un bel arbre, quand il n’appartiendrait à personne, pour donner plus de nourriture ou de soleil aux arbres que j’aurais plantés.

Tout va chez moi comme il allait en apparence ; mais je crains que le cœur de ma fille ne se blesse chaque jour plus profondément. Le jeune anglais ne lui parle pas d’amour : je ne sais s’il en a, mais toutes ses attentions sont pour elle. Elle reçoit un beau bouquet les jours de bal. Il l’a menée en traîneau. C’est avec elle qu’il voudrait toujours danser : c’est à elle ou à moi qu’il offre le bras quand nous sortons d’une assemblée. Elle ne me dit rien ; mais je la vois contente ou rêveuse, selon qu’elle le voit ou ne le voit pas, selon que ses préférences sont plus ou moins marquées. Notre vieux organiste est mort. Elle m’a priée d’employer l’heure de cette leçon à lui enseigner l’anglais. J’y ai consenti. Elle le saura bien vite. Le jeune homme s’étonne de ses progrès, et ne pense pas que c’est à lui qu’ils sont dus. On commençait à les faire jouer ensemble partout où ils se rencontraient : je n’ai plus voulu qu’elle jouât. J’ai dit qu’une fille qui joue aussi mal que la mienne a tort de jouer, et que je serais bien fâchée que de sitôt elle apprît à jouer bien. Là-dessus le jeune Anglais a fait faire le plus petit damier et les plus petites dames possibles, et les porte toujours dans sa poche. Le moyen d’empêcher ces enfants de jouer ! Quand les dames ennuieront Cécile, il aura, dit-il, de petits échecs. Il ne voit pas combien il est peu à craindre qu’elle s’ennuie. On parle tant des illusions de l’amour-propre ; cependant il est bien rare, quand on est véritablement aimé, qu’on croie l’être autant qu’on l’est. Un enfant ne voit pas combien il occupe continuellement sa mère. Un amant ne voit pas que sa maîtresse ne voit et n’entend partout que lui. Une maîtresse ne voit pas qu’elle ne dit pas un mot, qu’elle ne fait pas un geste qui ne fasse plaisir ou peine à son amant. Si on le savait, combien on s’observerait, par pitié, par générosité, par intérêt, pour ne pas perdre le bien estimable et incompensable d’être tendrement aimé !

Le gouverneur du jeune lord, ou celui que j’ai appelé son gouverneur, est son parent d’une branche aînée, mais non titrée. Voilà ce que m’a dit le jeune homme. L’autre n’a pas beaucoup d’années de plus, et il y a dans sa physionomie, dans tout son extérieur, je ne sais quel charme que je n’ai vu qu’à lui. Il ne se moquerait pas, comme votre ami, de mes idées sur la noblesse. Peut-être les trouverait-il triviales, mais il ne les trouverait pas obscures. L’autre jour il disait : Un roi n’est pas toujours un gentilhomme ; enfin, chimériques ou non, mes idées existent dans d’autres imaginations que la mienne.

Mon dieu, que je suis occupée de ce qui se passe ici, et embarrassée de la conduite que je dois tenir ! Le parent de milord (je l’appelle Milord par excellence, quoiqu’il y en ait bien d’autres, parce que je ne veux pas le nommer, et je ne veux pas le nommer, par la même raison qui fait que je ne me signe pas et que je ne nomme personne ; les accidents qui peuvent arriver aux lettres me font toujours peur). Le parent de Milord est triste. Je ne sais si c’est pour avoir éprouvé des malheurs, ou par une disposition naturelle. Il demeure à deux pas de chez moi : il se met à y venir tous les jours ; et, assis au coin du feu, caressant mon chien, lisant la gazette ou quelque journal, il me laisse régler mon ménage, écrire mes lettres, diriger l’ouvrage de Cécile. Il corrigera, dit-il, ses thèmes quand elle en pourra faire, et lui fera lire la gazette anglaise pour l’accoutumer au langage vulgaire et familier. Faut-il le renvoyer ? Ne m’est-il pas permis, en lui laissant voir ce que sont du matin au soir la fille et la mère, de l’engager à favoriser un établissement brillant et agréable pour ma fille, de l’obliger à dire du bien de nous au père et à la mère du jeune homme ? Faut-il que j’écarte ce qui pourrait donner à Cécile l’homme qui lui plaît ? Je ne veux pas dire encore l’homme qu’elle aime. Elle aura bientôt dix-huit ans. La nature peut-être plus que le cœur… dira-t-on de la première femme vers laquelle un jeune homme se sentira entraîné, qu’elle en soit aimée ?

Vous voudriez que je fisse apprendre la chimie à Cécile, parce qu’en France toutes les jeunes filles l’apprennent. Cette raison ne me paraît pas concluante ; mais Cécile, qui en entend parler autour d’elle assez souvent, lira là-dessus ce qu’elle voudra. Quant à moi, je n’aime pas la chimie. Je sais que nous devons aux chimistes beaucoup de découvertes et d’inventions utiles, et beaucoup de choses agréables ; mais leurs opérations ne me font aucun plaisir. Je considère la nature en amant ; ils l’étudient en anatomistes.


HUITIÈME LETTRE


Il arriva l’autre jour une chose qui me donna beaucoup d’émotion et d’alarme. Je travaillais, et mon Anglais regardait le feu sans rien dire, quand Cécile est revenue d’une visite qu’elle avait faite, pâle comme la mort. J’ai été très effrayée. Je lui ai demandé ce qu’elle avait, ce qui lui était arrivé. L’Anglais, presque aussi effrayé que moi, presque aussi pâle qu’elle, l’a suppliée de parler. Elle ne nous répondait pas un mot. Il a voulu sortir, disant que c’était lui sans doute qui l’empêchait de parler : elle l’a retenu par son habit, et s’est mise à pleurer, à sangloter pour mieux dire. Je l’ai embrassée, je l’ai caressée, nous lui avons donné à boire : ses larmes coulaient toujours. Notre silence à tous a duré plus d’une demi-heure. Pour la laisser plus en repos, j’avais repris mon ouvrage, et il s’était remis à caresser le chien. Elle nous a dit enfin : il me serait bien difficile de vous expliquer ce qui m’a tant affectée, et mon chagrin me fait plus de peine que la chose même qui le cause. Je ne sais pourquoi je m’afflige, et je suis fâchée surtout de m’affliger. Qu’est-ce que cela veut dire, maman ? M’entendriez-vous quand je ne m’entends pas moi-même ? Je suis pourtant assez tranquille dans ce moment pour vous dire ce que c’est. Je le dirai devant monsieur. Il s’est donné trop de peine pour moi ; il m’a montré trop de pitié pour que je puisse lui montrer de la défiance. Moquez-vous tous deux de moi si vous le voulez : je me moquerai peut-être de moi avec vous ; mais promettez-moi, monsieur, de ne dire ce que je dirai à personne. — Je vous le promets, mademoiselle, a-t-il dit. — Répétez : à personne — A personne. — et vous, vous, maman, je vous prie de ne m’en parler à moi-même que quand j’en parlerai la première. J’ai vu milord dans la boutique vis-à-vis d’ici. Il parlait à la femme de chambre de Madame de ***. Elle n’en a pas dit davantage. Nous ne lui avons rien répondu. Un instant après milord est entré. Il lui a demandé si elle voulait faire un tour en traîneau. Elle lui a dit : non, pas aujourd’hui, mais demain, s’il y a encore de la neige. Alors, s’étant approché d’elle, il a remarqué qu’elle était pâle et qu’elle avait les yeux gros. Il a demandé timidement ce qu’elle avait. Son parent lui a répondu d’un ton ferme qu’on ne pouvait pas le lui dire. Il n’a pas insisté ; il est resté rêveur ; et, un quart d’heure après, quelques femmes étant entrées, ils s’en sont allés tous deux. Cécile s’est assez bien remise. Nous n’avons reparlé de rien. Seulement en se couchant elle me dit : Maman, en vérité, je ne sais pas si je souhaite que la neige se fonde, ou qu’elle reste. Je ne lui répondis pas. La neige se fondit ; mais on s’est revu depuis comme auparavant. Cécile m’a paru cependant un peu plus sérieuse et réservée. La femme de chambre est jolie, et sa maîtresse aussi. Je ne sais laquelle des deux l’a inquiétée ; mais, depuis ce moment-là, je crains que tout ceci ne devienne bien sérieux. Je n’ai pas le temps d’en dire davantage aujourd’hui ; mais je vous écrirai bientôt.

Votre homme m’a donc enfin entendue, puisqu’il a dit : Si un roi peut n’être pas un gentilhomme, un manant pourra donc en être un. Soit ; mais je suppose, en faveur des nobles de naissance, que la noblesse de sentiment se trouvera plus souvent parmi eux qu’ailleurs. Il veut que, dans mon royaume, le roi anoblisse les héros ; un de Ruiter, un Tromp, un Fabert : à la bonne heure.


NEUVIÈME LETTRE


Ce latin vous tient bien au cœur, et vous vous en souvenez longtemps. Savez-vous le latin ? Dites-vous. Non ; mais mon père m’a dit cent fois qu’il était fâché de ne me l’avoir pas fait apprendre. Il parlait très bien français. Lui et mon grand-père ne m’ont pas laissé parler très mal, et voilà ce qui me rend plus difficile qu’une autre. Pour ma fille, on voit, quand elle écrit, qu’elle sait sa langue ; mais elle parle fort incorrectement. Je la laisse dire. J’aime ses négligences, ou parce qu’elles sont d’elle, ou parce qu’en effet elles sont agréables. Elle est plus sévère : si elle me voit faire une faute d’orthographe, elle me reprend. Son style est beaucoup plus correct que le mien : aussi n’écrit-elle que le moins qu’elle peut : c’est trop de peine. Tant mieux. On ne fera pas aisément sortir un billet de ses mains. Vous demandez si ce latin ne la rend pas orgueilleuse. Mon dieu, non. Ce que l’on apprend jeune ne nous paraît pas plus étrange, pas plus beau à savoir, que respirer et marcher. Vous demandez comment il se fait que je sache l’anglais. Ne vous souvient-il pas que nous avions, vous et moi, une tante qui s’était retirée en Angleterre pour cause de religion ? Sa fille, ma tante à la mode de Bretagne, a passé trois ans chez mon père dans ma jeunesse, peu après mon voyage en Languedoc. C’était une personne d’esprit et de mérite. Je lui dois presque tout ce que je sais, et l’habitude de penser et de lire. Revenons à mon chapitre favori et à mes détails ordinaires.

La semaine dernière nous étions dans une assemblée où M. Tissot amena une Française d’une figure charmante, les plus beaux yeux qu’on puisse voir, toute la grâce que peut donner la hardiesse jointe à l’usage du monde. Elle était vêtue dans l’excès de la mode, sans être pour cela ridicule. Un immense cadogan descendait plus bas que ses épaules, et de grosses boucles flottaient sur sa gorge. Le petit Anglais et le Bernois étaient sans cesse autour d’elle, plutôt encore dans l’étonnement que dans l’admiration ; du moins l’Anglais, que j’observais beaucoup. Tant de gens s’empressèrent autour de Cécile, que, si elle fut affectée de cette désertion, elle n’eut pas le temps de le laisser voir. Seulement, quand Milord voulut faire sa partie de dames, elle lui dit qu’ayant un peu mal à la tête, elle aimait mieux ne pas jouer. Tout le soir elle resta assise auprès de moi, et fit des découpures pour l’enfant de la maison. Je ne sais si le petit lord sentit ce qui se passait en elle ; mais, ne sachant que dire à sa Parisienne, il s’en alla. Comme nous sortions de la salle, il se trouva à la porte parmi les domestiques. Je ne sais si Cécile aura un moment aussi agréable dans tout le reste de sa vie. Deux jours après, il passait la soirée chez moi avec son parent, le Bernois et deux ou trois jeunes parentes de Cécile ; on se mit à parler de la dame française. Les deux jeunes gens louèrent sans miséricorde ses yeux, sa taille, sa démarche, son habillement. Cécile ne disait rien ; je disais peu de chose. Enfin ils louèrent sa forêt de cheveux. — Ils sont faux, dit Cécile. — Ha ! ha ! Mademoiselle Cécile, dit le Bernois, les jeunes dames sont toujours jalouses les unes des autres ! Avouez la dette ! N’est-il pas vrai que c’est par envie ? — Il me semblait que milord souriait. Je me fâchai tout de bon. Ma fille ne sait ce que c’est que l’envie, leur dis-je. Elle loua hier, comme vous, les cheveux de l’étrangère chez une femme de ma connaissance que l’on était occupé à coiffer. Son coiffeur, qui sortait de chez la dame parisienne, nous dit que ce gros cadogan et ces grosses boucles étaient fausses. Si ma fille avait quelques années de plus, elle se serait tue ; à son âge, et quand on a sur sa tête une véritable forêt, il est assez naturel de parler. Ne nous soutîntes-vous pas hier avec vivacité, continuai-je en m’adressant au Bernois, que vous aviez le plus grand chien du pays ? Et vous, Milord, nous avez-vous permis de douter que votre cheval ne fût plus beau que celui de monsieur un tel et de milord un tel ? Cécile, embarrassée, souriait et pleurait en même temps. Vous êtes bien bonne, maman, a-t-elle dit, de prendre si vivement mon parti. Mais dans le fond j’ai eu tort ; il eût mieux valu me taire. J’étais encore de mauvaise humeur. — Monsieur, ai-je dit au Bernois, toutes les fois qu’une femme paraîtra jalouse des louanges que vous donnerez à une autre, loin de le lui reprocher, remerciez-la dans votre cœur, et soyez bien flatté. — Je ne sais, a dit le parent de milord, s’il y aurait lieu de l’être. Les femmes veulent plaire aux hommes, les hommes aux femmes, la nature l’a ainsi ordonné. Qu’on veuille profiter des dons qu’on a reçus, et n’en pas laisser jouir à ses dépens un usurpateur, me paraît encore si naturel, que je ne vois pas comment on peut le trouver mauvais. Si on louait un autre auprès de ces dames d’une chose que j’aurais faite, assurément je dirais : c’est moi. Et puis, il y a un certain esprit de vérité qui, dans le premier instant, ne consulte ni les inconvénients ni les avantages. Supposé que mademoiselle eût de faux cheveux, et qu’on les eût admirés, je suis sûr qu’elle aurait aussi dit : Ils sont faux. — Sans doute, monsieur, a dit Cécile, mais je vois bien pourtant qu’il ne sied pas de le dire de ceux d’une autre. Dans le moment, le hasard nous a amené une jeune femme, son mari et son frère. Cécile s’est mise à son clavecin ; elle leur a joué des allemandes et des contredanses, et on a dansé. — Bonsoir, ma mère et ma protectrice, m’a dit Cécile en se couchant ; bonsoir, mon Don Quichotte. J’ai ri. Cécile se forme, et devient tous les jours plus aimable. Puisse-t-elle n’acheter pas ses agréments trop cher !


DIXIÈME LETTRE


Je crains bien que Cécile n’ait fait une nouvelle conquête ; et, si cela est, je me consolerai, je pense, de sa prédilection pour son lord. Si ce n’est même qu’une prédilection, elle pourrait bien n’être pas une sauve-garde suffisante. L’homme en question est très aimable : c’est un gentilhomme de ce pays, capitaine au service de France, qui vient de se marier, ou plutôt de se laisser marier le plus mal du monde. Il n’avait point de fortune ; une parente éloignée du même nom, héritière d’une belle terre qui est depuis longtemps dans cette famille, a dit qu’elle l’épouserait plus volontiers qu’un autre. Ses parents ont trouvé cela admirable, et cru la fille charmante, parce qu’elle est vive, hardie, qu’elle parle beaucoup et vite, et qu’elle passait pour une petite espiègle. Il était à sa garnison. On lui a écrit. Il a répondu qu’il avait compté ne se pas marier, mais qu’il ferait ce qu’on voudrait ; et on a si bien arrangé les choses, qu’arrivé ici le premier octobre, il s’est trouvé marié le 20. Je crois que le 30, il aurait déjà voulu ne le plus être. La femme est coquette, jalouse, altière. Ce qu’elle a d’esprit n’est qu’une sottise vive et à prétention. J’étais allée sans ma fille les féliciter il y a deux mois. Ils sont en ville depuis quinze jours. Madame voudrait être de tout, briller, plaire, jouer un rôle. Elle se trouve assez riche, assez aimable et assez jolie pour cela. Le mari, honteux et ennuyé, fuit sa maison ; et, comme nous sommes un peu parents, c’est dans la mienne qu’il a cherché un refuge. La première fois qu’il y vint, il fut frappé de Cécile, qu’il n’avait vue qu’enfant, et me trouvant presque toujours seule avec elle, ou n’ayant que l’Anglais avec nous, il s’est accoutumé à venir tous les jours. Ces deux hommes se conviennent et se plaisent. Tous deux sont instruits, tous deux ont de la délicatesse dans l’esprit, du discernement et du goût, de la politesse et de la douceur. Mon parent est indolent, paresseux ; il n’est plus si triste d’être marié parce qu’il oublie qu’il le soit. L’autre est doucement triste et rêveur. Dès le premier jour ils ont été ensemble comme s’ils s’étaient toujours vus ; mais mon parent me semble chaque jour plus occupé de Cécile. Hier, pendant qu’ils parlaient de l’Amérique, de la guerre, Cécile me dit tout bas : Maman, l’un de ces hommes est amoureux de vous. — et l’autre de vous, lui ai-je répondu. Là-dessus elle s’est mise à le considérer en souriant. Il est d’une figure si noble et si élégante, que sans le petit lord je serais bien fâchée d’avoir dit vrai. Je devrais ne pas laisser d’en être fâchée à présent ; mais on ne saurait prendre vivement à cœur tant de choses. Mon parent et sa femme s’en tireront comme ils pourront. Il n’a pas remarqué le jeune lord qui n’est pas établi ici comme son parent, tant s’en faut, mais qui, au retour de son collége et de ses leçons, quand il ne le trouve pas chez lui, vient le chercher chez moi. C’est ce qu’il fit avant-hier ; et, sachant que nous devions aller le soir chez cette parente chez qui il était en pension, il me supplia de l’y mener, disant qu’il ne pouvait souffrir, après les bontés qu’on avait eues pour lui dans cette maison, l’air à demi brouillé qu’il y avait entre eux. Je dis que je le voulais bien. Les deux piliers de ma cheminée vinrent aussi avec nous. Ma cousine la professeuse, persuadée que dans les jeux d’esprit son fils brillait toujours par-dessus tout le monde, a voulu qu’on remplît des bouts rimés, qu’on fît des discours sur huit mots, que chacun écrivît une question sur une carte. On mêle les cartes, chacun en tire une au hasard, et écrit une réponse sous la question. On remêle, on écrit jusqu’à ce que les cartes soient remplies. Ce fut moi qu’on chargea de lire. Il y avait des choses fort plates, et d’autres fort jolies. Il faut vous dire qu’on barbouille et griffonne de manière à rendre l’écriture méconnaissable. Sur une des cartes on avait écrit : A qui doit-on sa première éducation ? A sa nourrice, était la réponse. Sous la réponse on avait écrit : Et la seconde ? Réponse : Au hasard. Et la troisième ? A l’amour — C’est vous qui avez écrit cela, me dit quelqu’un de la compagnie. — Je consens, dis-je, qu’on le croie, car cela est joli. M de *** regarda Cécile. — Celle qui l’a écrit, dit-il, doit déjà beaucoup à sa troisième éducation. Cécile rougit comme jamais elle n’avait rougi. — Je voudrais savoir qui c’est, dit le petit lord. — Ne serait-ce point vous-même ? Lui dis-je. Pourquoi veut-on que ce soit une femme ? Les hommes n’ont-ils pas besoin de cette éducation tout comme nous ? C’est peut-être mon cousin le ministre. — Dis donc, Jeannot, dit sa mère ; je le croirais assez, puisque cela est si joli. — Oh non ! Dit Jeannot, j’ai fini mon éducation à Bâle. Cela fit rire, et le jeu en resta là. En rentrant chez moi, Cécile me dit : ce n’est pas moi, maman, qui ai écrit la réponse. — Et pourquoi donc tant rougir ? Lui dis-je. — Parce que je pensais… parce que, maman, parce que… je n’en appris, ou du moins elle ne m’en dit pas davantage.


ONZIÈME LETTRE


Vous voulez savoir si Cécile a deviné juste sur le compte de mon ami l’Anglais. Je ne le sais pas, je n’y pense pas, je n’ai pas le temps d’y prendre garde.

Nous fûmes hier dans une grande assemblée, au château. Un neveu du baillif, arrivé la veille, fut présenté par lui aux femmes qu’on voulait distinguer. Je n’ai jamais vu un homme de meilleure mine. Il sert dans le même régiment que mon parent. Ils sont amis ; et, le voyant causer avec Cécile et moi, il se joignit à la conversation. En vérité, j’en fus extrêmement contente. On ne saurait être plus poli, parler mieux, avoir un meilleur accent ni un meilleur air, ni des manières plus nobles. Cette fois le petit lord pouvait être en peine à son tour. Il ne paraissait plus qu’un joli enfant sans conséquence. Je ne sais s’il fut en peine, mais il se tenait bien près de nous. Dès qu’il fut question de se mettre au jeu, il me demanda s’il serait convenable de jouer aux dames chez M. le baillif comme ailleurs, et me supplia, supposé que je ne le trouvasse pas bon, de faire en sorte qu’il pût jouer au reversi avec Cécile. Il prétendit ne connaître qu’elle parmi tout ce monde, et jouer si mal qu’il ne ferait qu’ennuyer mortellement les femmes avec qui on le mettrait. A mesure que les deux hommes les plus remarquables de l’assemblée paraissaient plus occupés de ma fille, il paraissait plus ravi de sa liaison avec elle. Il faisait réellement plus de cas d’elle. Il me sembla qu’elle s’en apercevait ; mais, au lieu de se moquer de lui, comme il l’aurait mérité, elle m’en parut bien aise. Heureuse de faire une impression favorable sur son amant, elle en aimait la cause, quelle qu’elle fût.

Vous êtes étonnée que Cécile sorte seule, et puisse recevoir sans moi de jeunes hommes et de jeunes femmes ; je vois même que vous me blâmez à cet égard, mais vous avez tort. Pourquoi ne la pas laisser jouir d’une liberté que nos usages autorisent, et dont elle est si peu tentée d’abuser ? Car les circonstances l’ayant séparée des compagnes qu’elle eut dans son enfance, Cécile n’a d’amie intime que sa mère, et la quitte le moins qu’elle peut. Nous avons des mères qui, par prudence ou par vanité, élèvent leurs filles comme on élève les filles de qualité à Paris ; mais je ne vois pas ce qu’elles y gagnent, et haïssant les entraves inutiles, haïssant l’orgueil, je n’ai garde de les imiter. Cécile est parente des parents de ma mère, aussi bien que des parents de mon mari ; elle a des cousins et des cousines dans tous les quartiers de notre ville, et je trouve bon qu’elle vive avec tous, à la manière de tous, et qu’elle soit chère à tous[23]. En France, je ferais comme on fait en France : ici, vous feriez comme moi. Ah ! Mon dieu, qu’une petite personne fière et dédaigneuse qui mesure son abord, son ton, sa révérence sur le relief qui accompagne les gens qu’elle rencontre, me paraît odieuse et ridicule ! Cette humble vanité, qui consiste à avoir si grande peur de se compromettre, qu’il semble qu’on avoue qu’un rien suffirait pour nous faire déchoir de notre rang, n’est pas rare dans nos petites villes, et j’en ai assez vu pour m’en bien dégoûter[24].


DOUZIÈME LETTRE


Si vous ne me pressiez pas avec tant de bonté et d’instance de continuer mes lettres, j’hésiterais beaucoup aujourd’hui. Jusqu’ici j’avais du plaisir, et je me reposais en les écrivant. Aujourd’hui je crains que ce ne soit le contraire. D’ailleurs, pour faire une narration bien exacte, il faudrait une lettre que je ne pourrais écrire de tête… ah ! La voilà dans un coin de mon secrétaire. Cécile, qui est sortie, aura eu peur sans doute qu’elle ne tombât de ses poches. Je pourrai la copier, car je n’oserais vous l’envoyer. Peut-être voudra-t-elle un jour la relire. Cette fois-ci vous pourrez me remercier. Je m’impose une assez pénible tâche.

Depuis le moment de jalousie que je vous ai raconté, soit qu’elle eût de l’humeur quelquefois, et qu’elle eût conservé des soupçons, soit qu’ayant vu plus clair dans son cœur elle se fût condamnée à plus de réserve, Cécile ne voulait plus jouer aux dames en compagnie. Elle travaillait ou me regardait jouer. Mais chez moi, une fois ou deux, on y avait joué, et le jeune homme s’était mis à lui apprendre la marche des échecs l’autre soir, après souper, pendant que son parent et le mien, j’entends l’officier de ***, jouaient ensemble au piquet. Assise entre les deux tables, je travaillais et regardais jouer, tantôt les deux hommes, tantôt ces deux enfants, qui ce soir-là avaient l’air d’enfants beaucoup plus qu’à l’ordinaire ; car, ma fille se méprenant sans cesse sur le nom et la marche des échecs, cela donnait lieu à des plaisanteries aussi gaies que peu spirituelles. Une fois le petit lord s’impatienta de son inattention, et Cécile se fâcha de son impatience. Je tournai la tête. Je vis qu’ils boudaient l’un et l’autre. Je haussai les épaules. Un instant après, ne les entendant pas parler, je les regarde. La main de Cécile était immobile sur l’échiquier ; sa tête était penchée en avant et baissée. Le jeune homme, aussi baissé vers elle, semblait la dévorer des yeux. C’était l’oubli de tout, l’extase, l’abandon. — Cécile, lui dis-je doucement, car je ne voulais pourtant pas l’effrayer, Cécile, à quoi pensez-vous ? — A rien, dit-elle en cachant son visage avec ses mains, et reculant brusquement sa chaise. Je crois que ces misérables échecs me fatiguent. Depuis quelques moments, milord, je les distingue encore moins qu’auparavant, et vous auriez toujours plus de sujets de vous plaindre de votre écolière ; ainsi quittons-les. Elle se leva en effet, sortit, et ne rentra que quand je fus seule. Elle se mit à genoux, appuya sa tête sur moi, et, prenant mes deux mains, elle les mouilla de larmes. — Qu’est-ce, ma Cécile, lui dis-je, qu’est-ce ? — C’est moi qui vous le demande, maman, me dit-elle. Qu’est-ce qui se passe en moi ? Qu’est-ce que j’ai éprouvé ? De quoi suis-je honteuse ? De quoi est-ce que je pleure ? — S’est-il aperçu de votre trouble ? Lui dis-je. — Je ne le crois pas, maman, me répondit-elle. Fâché peut-être de son impatience, il a serré et baisé la main avec laquelle je voulais relever un pion tombé. J’ai retiré ma main ; mais je me suis sentie si contente de ce que notre bouderie ne durait plus ! Ses yeux m’ont paru si tendres ! J’ai été si émue ! Dans ce même moment vous avez dit doucement : Cécile, Cécile ! Il aura peut-être cru que je boudais encore, car je ne le regardais pas. — Je le souhaite, lui dis-je. — Je le souhaite aussi, dit-elle. Mais, maman, pourquoi le souhaitez-vous ? — Ignorez-vous, ma chère Cécile, lui dis-je, combien les hommes sont enclins à mal penser et à mal parler des femmes ? — Mais, dit Cécile, s’il y a ici de quoi penser et dire du mal, il ne pourrait m’accuser sans s’accuser encore plus lui-même. N’a-t-il pas baisé ma main, et n’a-t-il pas été aussi troublé que moi ? — Peut-être, Cécile ; mais il ne se souviendra pas de son impression comme de la vôtre. Il verra dans la vôtre une espèce de sensibilité ou de faiblesse qui peut vous entraîner fort loin, et faire votre sort. La sienne ne lui est pas nouvelle sans doute, et n’est pas d’une si grande conséquence pour lui. Rempli encore de votre image, s’il a rencontré dans la rue une fille facile… — Ah ! Maman ! — Oui, Cécile, il ne faut pas vous faire illusion : un homme cherche à inspirer, pour lui seul, à chaque femme un sentiment qu’il n’a le plus souvent que pour l’espèce. Trouvant partout à satisfaire son penchant, ce qui est trop souvent la grande affaire de notre vie n’est presque rien pour lui. — La grande affaire de notre vie ! Quoi ! Il arrive à des femmes de s’occuper beaucoup d’un homme qui s’occupe peu d’elles ! — Oui, cela arrive. Il arrive aussi à quelques femmes de s’occuper malgré elles des hommes en général. Soit qu’elles s’abandonnent, soit qu’elles résistent à leur penchant, c’est aussi la grande, la seule affaire de ces malheureuses femmes-là. Cécile, dans vos leçons de religion on vous a dit qu’il fallait être chaste et pure : aviez-vous attaché quelque sens à ces mots ? — Non, maman. — Eh bien ! Le moment est venu de pratiquer une vertu, de vous abstenir d’un vice dont vous ne pouviez avoir aucune idée. Si cette vertu vient à vous paraître difficile, pensez aussi que c’est la seule que vous ayez à vous prescrire rigoureusement, à pratiquer avec vigilance, avec une attention scrupuleuse sur vous-même. — La seule ! — Examinez-vous, et lisez le Décalogue. Aurez-vous besoin de veiller sur vous pour ne pas tuer, pour ne pas dérober, pour ne pas calomnier ? Vous ne vous êtes sûrement jamais souvenue que tout cela vous fût défendu. Vous n’aurez pas besoin de vous en souvenir ; et, si vous avez jamais du penchant à convoiter quelque chose, ce sera aussi l’amant ou le mari d’une autre femme, ou bien les avantages qui peuvent donner à une autre le mari ou l’amant que vous désireriez pour vous. Ce qu’on appelle vertu chez les femmes sera presque la seule que vous puissiez ne pas avoir, la seule que vous pratiquiez en tant que vertu, et la seule dont vous puissiez dire en la pratiquant : j’obéis aux préceptes qu’on m’a dit être les lois de Dieu, et que j’ai reçues comme telles. — Mais, maman, les hommes n’ont-ils pas reçu les mêmes lois ? Pourquoi se permettent-ils d’y manquer, et de nous en rendre l’observation difficile ? — Je ne saurais trop, Cécile, que vous répondre ; mais cela ne nous regarde pas. Je n’ai point de fils ; je ne sais ce que je dirais à mon fils. Je n’ai pensé qu’à la fille que j’ai, et que j’aime par dessus toute chose. Ce que je puis vous dire, c’est que la société, qui dispense les hommes et ne dispense pas les femmes d’une loi que la religion paraît avoir donnée également à tous, impose aux hommes d’autres lois qui ne sont peut-être pas d’une observation plus facile. Elle exige d’eux, dans le désordre même, de la retenue, de la délicatesse, de la discrétion, du courage ; et, s’ils oublient ces lois, ils sont déshonorés, on les fuit, on craint leur approche, ils trouvent partout un accueil qui leur dit : On vous avait donné assez de priviléges, vous ne vous en êtes pas contentés ; la société effraiera, par votre exemple, ceux qui seraient tentés de vous imiter, et qui, en vous imitant, troubleraient tout, renverseraient tout, ôteraient du monde toute sécurité, toute confiance. Et ces hommes, punis plus rigoureusement que ne le sont jamais les femmes, n’ont été coupables bien souvent que d’imprudence, de faiblesse ou d’un moment de frénésie ; car les vicieux déterminés, les véritables méchants sont aussi rares que les hommes parfaits et les femmes parfaites. On ne voit guère tout cela que dans les fictions mal imaginées. Je ne trouve pas, je le répète, que la condition des hommes soit, même à cet égard, si extrêmement différente de celle des femmes. Et puis, combien d’autres obligations pénibles la société ne leur impose-t-elle pas ! Croyez-vous, par exemple, que, si la guerre se déclare, il soit bien agréable à votre cousin de nous quitter au mois de mars pour aller s’exposer à être tué ou estropié, à prendre, couché sur la terre humide et vivant parmi des prisonniers malades, les germes d’une maladie dont il ne guérira peut-être jamais ? — Mais, maman, c’est son devoir, c’est sa profession ; il se l’est choisie. Il est payé pour tout ce que vous venez de dire ; et, s’il se distingue, il acquiert de l’honneur, de la gloire même. Il sera avancé, on l’honorera partout où il ira, en Hollande, en France, en Suisse et chez les ennemis mêmes qu’il aura combattus. — Eh bien ! Cécile, c’est le devoir, c’est la profession de toute femme que d’être sage. Elle ne se l’est pas choisie, mais la plupart des hommes n’ont pas choisi la leur. Leurs parents, les circonstances ont fait ce choix pour eux avant qu’ils fussent en âge de connaître et de choisir. Une femme aussi est payée de cela seul qu’elle est femme. Ne nous dispense-t-on pas presque partout des travaux pénibles ? N’est-ce pas nous que les hommes garantissent du chaud, du froid, de la fatigue ? En est-il d’assez peu honnêtes pour ne vous pas céder le meilleur pavé, le sentier le moins raboteux, la place la plus commode ? Si une femme ne laisse porter aucune atteinte à ses mœurs ni à sa réputation, il faudrait qu’elle fût à d’autres égards bien odieuse, bien désagréable, pour ne pas trouver partout des égards ; et puis n’est-ce rien, après s’être attaché un honnête homme, de le fixer, de pouvoir être choisie par lui et par ses parents pour être sa compagne ? Les filles peu sages plaisent encore plus que les autres ; mais il est rare que le délire aille jusqu’à les épouser : encore plus rare qu’après les avoir épousées, un repentir humiliant ne les punisse pas d’avoir été trop séduisantes. Ma chère Cécile, un moment de cette sensibilité, à laquelle je voudrais que vous ne cédassiez plus, a souvent fait manquer à des filles aimables, et qui n’étaient pas vicieuses, un établissement avantageux, la main de l’homme qu’elles aimaient et qui les aimait. — Quoi ! Cette sensibilité qu’ils inspirent, qu’ils cherchent à inspirer, les éloigne ! — Elle les effraie, Cécile, jusqu’au moment où il sera question du mariage, on voudra que sa maîtresse soit sensible, on se plaindra si elle ne l’est pas assez. Mais quand il est question de l’épouser, supposé que la tête n’ait pas tourné entièrement, on juge déjà comme si on était mari, et un mari est une chose si différente d’un amant, que l’un ne juge de rien comme en avait jugé l’autre. On se rappelle les refus avec plaisir ; on se rappelle les faveurs avec inquiétude. La confiance qu’a témoignée une fille trop tendre ne paraît plus qu’une imprudence qu’elle peut avoir vis-à-vis de tous ceux qui l’y inviteront. L’impression trop vive qu’elle aura reçue des marques d’amour de son amant ne paraît plus qu’une disposition à aimer tous les hommes. Jugez du déplaisir, de la jalousie, du chagrin de son mari ; car le désir d’une propriété exclusive est le sentiment le plus vif qui lui reste. Il se consolera d’être peu aimé, pourvu que personne ne puisse l’être. Il est jaloux encore lorsqu’il n’aime plus, et son inquiétude n’est pas aussi absurde, aussi injuste que vous pourriez à présent vous l’imaginer. Je trouve souvent les hommes odieux dans ce qu’ils exigent, et dans leur manière d’exiger des femmes ; mais je ne trouve pas qu’ils se trompent si fort de craindre ce qu’ils craignent. Une fille imprudente est rarement une femme prudente et sage. Celle qui n’a pas résisté à son amant avant le mariage lui est rarement fidèle après. Souvent elle ne voit plus son amant dans son mari. L’un est aussi négligent que l’autre était empressé ; l’un trouvait tout bien, l’autre trouve presque tout mal. A peine se croit-elle obligée de tenir au second ce qu’elle avait juré au premier. Son imagination aussi lui promettait des plaisirs qu’elle n’a pas trouvés, ou qu’elle ne trouve plus. Elle espère les trouver ailleurs que dans le mariage ; et, si elle n’a pas résisté à ses penchants étant fille, elle ne leur résistera pas étant femme. L’habitude de la faiblesse sera prise, le devoir et la pudeur sont déjà accoutumés à céder. Ce que je dis est si vrai, qu’on admire autant dans le monde la sagesse d’une belle femme courtisée par beaucoup d’hommes, que la retenue d’une fille qui est dans le même cas. On reconnaît que la tentation est à peu près la même et la résistance aussi difficile. J’ai vu des femmes se marier avec la plus violente passion, et avoir un amant deux ans après leur mariage, ensuite un autre, et puis encore un autre, jusqu’à ce que méprisées, avilies… — Ah ! Maman ! S’écria Cécile en se levant, ai-je mérité tout cela ? — Vous voulez dire : ai-je besoin de tout cela ? Lui dis-je en l’asseyant sur mes genoux et en essuyant avec mon visage les larmes qui coulaient sur le sien. Non, Cécile, je ne crois pas que vous eussiez besoin d’un aussi effrayant tableau, et, quand vous en auriez besoin, en seriez-vous plus coupable, en seriez-vous moins estimable, moins aimable ? M’en seriez-vous moins chère ou moins précieuse ? Mais allez vous coucher, ma fille ; allez, songez que je ne vous ai blâmée de rien, et qu’il fallait bien vous avertir. Cette seule fois je vous aurai avertie. Allez, — Et elle s’en alla. Je m’approchai de mon bureau, et j’écrivis. « Ma Cécile, ma chère fille, je vous l’ai promis, cette seule fois vous aurez été tourmentée par la sollicitude d’une mère qui vous aime plus que sa vie : ensuite, sachant sur ce sujet tout ce que je sais, tout ce que j’ai jamais pensé, ma fille jugera pour elle-même. Je pourrai lui rappeler quelquefois ce que je lui aurai dit aujourd’hui ; mais je ne le lui répéterai jamais. Permettez donc que j’achève, Cécile, et soyez attentive jusqu’au bout. Je ne vous dirai pas ce que je dirais à tant d’autres, que, si vous manquez de sagesse, vous renoncerez à toutes les vertus ; que, jalouse, dissimulée, coquette, inconstante, n’aimant bientôt que vous, vous ne serez plus ni fille, ni amie, ni amante. Je vous dirai au contraire que les qualités précieuses qui sont en vous, et que vous ne sauriez perdre, rendront la perte de celle-ci plus fâcheuse, en augmenteront le malheur et les inconvénients. Il est des femmes dont les défauts réparent en quelque sorte et couvrent les vices. Elles conservent dans le désordre un extérieur décent et imposant. Leur hypocrisie les sauve d’un mépris qui aurait rejailli sur leur alentour. Impérieuses et fières, elles font peser sur les autres un joug qu’elles ont secoué ; elles établissent et maintiennent la règle ; elles font trembler celles qui les imitent. A les entendre juger et médire, on ne peut se persuader qu’elles ne soient pas des Lucrèces. Leurs maris, pour peu que le hasard les ait servies, les croient des Lucrèces ; et leurs enfants, loin de rougir d’elles, les citent comme des exemples d’austérité. Mais vous, qu’oseriez-vous dire à vos enfants ? Comment oseriez-vous réprimer vos domestiques ? Qui oseriez-vous blâmer ? Hésitant, vous interrompant, rougissant à chaque mot, votre indulgence pour les fautes d’autrui décèlerait les vôtres. Sincère, humble, équitable, vous n’en déshonoreriez que plus sûrement ceux dont l’honneur dépendrait de votre vertu. Le désordre s’établirait autour de vous. Si votre mari avait une maîtresse, vous vous trouveriez heureuse de partager avec elle une maison sur laquelle vous ne vous croiriez plus de droits, et peut-être laisseriez-vous partager à ses enfants le patrimoine des vôtres. Soyez sage, ma Cécile, pour que vous puissiez jouir de vos aimables qualités. Soyez sage ; vous vous exposeriez, en ne l’étant pas, à devenir trop malheureuse. Je ne vous dis pas tout ce que je pourrais dire. Je ne vous peins pas le regret d’avoir trop aimé ce qui méritait peu de l’être, le désespoir de rougir de son amant encore plus que de ses faiblesses, de s’étonner, en le voyant de sang-froid, qu’on ait pu devenir coupable pour lui. Mais j’en ai dit assez. J’ai fini, Cécile. Profitez, s’il est possible, de mes conseils ; mais, si vous ne les suivez pas, ne vous cachez jamais d’une mère qui vous adore. Que craindriez-vous ? Des reproches ? — Je ne vous en ferai point ; ils m’affligeraient plus que vous. — La perte de mon attachement ? — Je ne vous en aimerais peut-être que plus, quand vous seriez à plaindre, et que vous courriez risque d’être abandonnée de tout le monde. — De me faire mourir de chagrin ? — Non, je vivrais, je tâcherais de vivre, de prolonger ma vie pour adoucir les malheurs de la vôtre, et pour vous obliger à vous estimer vous-même malgré des faiblesses qui vous laisseraient mille vertus et à mes yeux mille charmes. »

Cécile, en s’éveillant, lut ce que j’avais écrit. Je fis venir des ouvrières dont nous avions besoin ; je tâchai d’occuper et de distraire Cécile et moi, et j’y réussis ; mais après le dîner, comme nous travaillions ensemble et avec les ouvrières, elle interrompit le silence général. — Un mot, maman. Si les maris sont comme vous les avez peints, si le mariage sert à si peu de chose, serait-ce une grande perte ?… — Oui, Cécile : vous voyez combien il est doux d’être mère. D’ailleurs, il y a des exceptions, et chaque fille, croyant que son amant et elle auraient été une exception, regrettera de n’avoir pu l’épouser comme si c’était un grand malheur, quand même ce n’en serait pas un. Un mot, ma fille, à mon tour. Il y a une heure que je pense à ce que je vais vous dire. Vous avez entendu louer, et peut-être avait-on tort de les louer en votre présence, des femmes connues par leurs mauvaises mœurs ; mais c’étaient des femmes qui n’auraient pu faire ce qu’on admire en elles si elles avaient été sages. La Le Couvreur n’aurait pu envoyer au maréchal de Saxe le prix de ses diamants si on ne les lui avait donnés, et elle n’aurait eu aucune relation avec lui si elle n’avait été sa maîtresse. Agnès Sorel n’aurait pas sauvé la France, si elle n’avait été celle de Charles VII. Mais ne serions-nous pas fâchées d’apprendre que la mère des Gracques, Octavie, femme d’Antoine, ou Porcie, fille de Caton, ait eu des amants ? Mon érudition fit rire Cécile. — On voit bien, maman, dit-elle, que vous avez pensé d’avance à ce que vous venez de dire, et il vous a fallu remonter bien haut… — Il est vrai, interrompis-je, que je n’ai rien trouvé dans l’histoire moderne ; mais nous mettrons, si vous voulez, à la place de ces romaines Madame Tr., Mademoiselle des M. et Mesdemoiselles de S.

Le jeune lord nous vint voir de meilleure heure que de coutume. Cécile leva à peine les yeux de dessus son ouvrage. Elle lui fit des excuses de son inattention de la veille, trouva fort naturel qu’il s’en fût impatienté, et se blâma d’avoir montré de l’humeur. Elle le pria, après m’en avoir demandé la permission, de revenir le lendemain lui donner une leçon dont elle profiterait sûrement beaucoup mieux. — Quoi ! C’est de cela que vous vous souvenez ! lui dit-il en s’approchant d’elle et faisant semblant de regarder son ouvrage. — Oui, dit-elle, c’est de cela. — Je me flatte, dit-il, que vous n’avez pas été en colère contre moi. — Point en colère du tout, lui répondit-elle. Il sortit désabusé, c’est-à-dire, abusé. Cécile écrivit sur une carte : « Je l’ai trompé, cela n’est pourtant pas bien agréable à faire. » J’écrivis : « Non, mais cela était nécessaire, et vous avez bien fait. Je suis intéressée, Cécile. Je voudrais qu’il ne tînt qu’à vous d’épouser ce petit lord. Ses parents ne le trouveraient pas trop bon ; mais, comme ils auraient tort, peu m’importe. Pour cela, il faut tâcher de le tromper. Si vous réussissez à le tromper, il pourra dire : c’est une fille aimable, bonne, peu sensible de cette sensibilité à craindre pour un mari ; elle sera sage, je l’aime, je l’épouserai. Si vous ne réussissez pas, s’il voit à travers votre réserve, il peut dire : elle sait se vaincre, elle est sage, je l’aime, je l’estime, je l’épouserai. » Cécile me rendit les deux cartes en souriant. J’écrivis sur une troisième : « Au reste, je ne dis tromper que pour avoir plus tôt fait. Si je suis curieuse de lire une lettre qui m’est confiée, au point d’être tentée quelquefois de l’ouvrir, est-ce tromper que de ne l’ouvrir pas et de ne pas dire sans nécessité que j’en aie eu la tentation ? Pourvu que je sois toujours discrète, la confiance des autres sera aussi méritée qu’avantageuse. » — Maman, me dit Cécile, dites-moi tout ce que vous voudrez ; mais, quant à me rappeler ce que vous m’avez dit ou écrit, il n’en est pas besoin : je ne puis l’oublier. Je n’ai pas tout compris, mais les paroles sont gravées dans ma tête. J’expliquerai ce que vous m’avez dit par les choses que je verrai, que je lirai, par celles que j’ai déjà vues et lues, et ces choses-là je les expliquerai par celles que vous m’avez dites. Tout cela s’éclaircira mutuellement. Aidez-moi quelquefois, maman, à faire des applications comme autrefois quand vous me disiez : « Voyez cette petite fille, c’est cela qu’on appelle être propre et soigneuse ; voyez celle-là, c’est cela qu’on appelle être négligente. Celle-ci est agréable à voir, l’autre déplaît et dégoûte. » Faites-en autant sur ce nouveau chapitre. C’est tout ce dont je crois avoir besoin, et à présent je ne veux m’occuper que de mon ouvrage.

Le jeune lord est venu comme on l’en avait prié. La partie d’échecs est fort bien allée. Milord me dit une fois pendant la soirée : vous me trouverez bien bizarre, madame ; je me plaignais avant-hier de ce que mademoiselle était trop peu attentive, ce soir je trouve qu’elle l’est trop. A son tour, il était distrait et rêveur. Cécile a paru ne rien voir et ne rien entendre. Elle m’a priée de lui procurer Philidor. Si cela continue, je l’admirerai. Adieu ; je répète ce que j’ai dit au commencement de ma lettre : cette fois-ci vous me devez des remerciements. J’ai rempli ma tâche encore plus exactement que je ne pensais ; j’ai copié la lettre et les cartes. Je me suis rappelé ce qui s’est dit presque mot à mot.


TREIZIÈME LETTRE


Tout va assez bien. Cécile s’observe avec un soin extrême. Le jeune homme la regarde quelquefois d’un air qui dit : me serais-je trompé, et vous serais-je tout-à-fait in- différent ? Il devient chaque jour plus attentif à lui plaire. Nous ne voyons plus le jeune ministre mon parent, ni son ami des montagnes. Le jeune Bernois, se sentant peut-être trop éclipsé par son cousin, ne nous honore plus de ses visites ; mais ce cousin vient nous voir très souvent, et me paraît toujours très aimable. Quant aux deux autres hommes, je les appelle mes pénates. Vos hommes m’ont bien fait rire. Celui qui est étonné qu’une hérétique sache ce que c’est que le Décalogue, me rappelle un Français qui disait à mon père : monsieur, qu’on soit huguenot pendant le jour, je le comprends ; on s’étourdit, on fait ses affaires, on ne pense à rien ; mais le soir, en se couchant, dans son lit, dans l’obscurité, on doit être bien inquiet ; car, au bout du compte, on pourrait mourir pendant la nuit ; — et un autre qui lui disait : Je sais bien, monsieur, que vous autres huguenots, vous croyez en Dieu ; je l’ai toujours soutenu, je n’en doute pas ; mais en Jésus-Christ ?… Quant au président, qui ne comprend pas comment une femme qui a quelque instruction et quelque usage du monde ose encore parler des dix commandements, et en général de la religion, il est encore plus plaisant ou plus pitoyable. Il a voulu raisonner ; il dit, comme tant d’autres, que sans la religion nous n’aurions pas moins de morale, et cite quelques athées honnêtes gens. Répondez-lui que, pour en juger, il faudrait trois ou quatre générations et un peuple entier d’athées ; car, si j’ai eu un père, une mère, des maîtres chrétiens ou déistes, j’aurai contracté des habitudes de penser et d’agir qui ne se perdront pas le reste de ma vie, quelque système que j’adopte, et qui influeront sur mes enfants, sans que je le veuille ou le sache : de sorte que Diderot, s’il était honnête homme, pouvait le devoir à une religion que, de bonne foi, il soutenait être fausse. Vous n’aviez pas besoin de m’assurer que vous ne disiez jamais rien de mes lettres qui pût avoir le plus petit inconvénient. Les écrirais-je si je n’en étais assurée ? Je suis bien aise que vous soyez si contente de Cécile. Vous me trouvez extrêmement indulgente, et vous ne savez pas pourquoi ; en vérité, ni moi non plus. Il n’y aurait eu, ce me semble, ni justice ni prudence dans une conduite plus rigoureuse. Comment se garantir d’une chose qu’on ne connaît et n’imagine point, qu’on ne peut ni prévoir, ni craindre ? Y a-t-il quelque loi naturelle ou révélée, humaine ou divine, qui dise : la première fois que ton amant te baisera la main, tu n’en seras point émue ? Fallait-il la menacer

_______________des chaudières bouillantes
où l’on plonge à jamais les femmes mal-vivantes ?

Fallait-il, en la boudant, en lui montrant de l’éloignement, l’inviter à dire comme Télémaque : O Milord ! Si maman m’abandonne, il ne me reste plus que vous ? supposé que quelqu’un fût assez fou pour me dire : Oui, il le fallait ; je dirais que, n’ayant ni indignation, ni éloignement dans le cœur, cette conduite, qui ne m’aurait paru ni juste ni prudente, n’aurait pas non plus été possible.


QUATORZIÈME LETTRE


Que direz-vous d’une scène qui nous bouleversa hier, ma fille et moi, au point que nous n’avons presque pas ouvert la bouche aujourd’hui, ne voulant pas en parler et ne pouvant parler d’autre chose ? Voilà du moins ce qui me ferme la bouche, et je crois que c’est aussi ce qui la ferme à Cécile. Elle a l’air encore tout effrayée. Pour la première fois de sa vie elle a mal passé la nuit, et je la trouve très pâle.

Hier, milord et son parent dînant au château, je n’eus l’après-dîner que mon cousin du régiment de *** ; ma fille le pria de faire une pointe à son crayon. Il prit pour cela un canif ; le bois du crayon se trouva dur, son canif fort tranchant. Il se coupa la main fort avant, et le sang coula avec une telle abondance que j’en fus effrayée. Je courus chercher du taffetas d’Angleterre, un bandage, de l’eau.

C’est singulier, dit-il en riant, et ridicule ; j’ai mal au cœur. Il était assis. Cécile dit qu’il pâlit extrêmement. Je criai de la porte : ma fille, vous avez de l’eau de Cologne. Elle en mouilla vite son mouchoir ; d’une main elle tenait ce mouchoir qui lui cachait le visage de M de ***, de l’autre elle tâchait d’arrêter le sang avec son tablier. Elle le croyait presque évanoui, dit-elle, quand elle sentit qu’il la tirait à lui. Penchée comme elle l’était, elle n’aurait pu résister ; mais l’effroi, la surprise lui en ôtèrent la pensée. Elle le crut fou ; elle crut qu’une convulsion lui faisait faire un mouvement involontaire, ou plutôt elle ne crut rien, tant ses idées furent rapides et confuses. Il lui disait : chère Cécile ! Charmante Cécile ! Au moment où il lui donnait avec transport un baiser sur le front, ou plutôt dans ses cheveux par la manière dont elle était tombée sur lui, je rentre. Il se lève, et l’assied à sa place. Son sang coulait toujours. J’appelle Fanchon, je lui montre mon parent, je lui donne ce que je tenais, et sans dire un seul mot j’emmène ma fille. Plus morte que vive, elle me raconta ce que je viens de vous dire. — Mais, maman, disait-elle, comment n’ai-je pas eu la pensée de me jeter de côté, de détourner sa tête ? J’avais deux mains ; il n’en avait qu’une. Je n’ai pas fait le moindre effort pour me dégager du bras qui était autour de ma taille et qui me tirait. J’ai toujours continué à tenir mon tablier autour de la main blessée. Qu’importait qu’elle saignât un peu plus ! C’est lui qui doit se faire de moi une idée bien étrange ! N’est-il pas affreux de pouvoir perdre le jugement au moment où l’on en aurait le plus de besoin ? Je ne répondais rien. Craignant également de graver dans son imagination d’une manière trop fâcheuse une chose qui lui faisait tant de peine, et de la lui faire envisager comme un événement commun, ordinaire et auquel il ne fallait point mettre d’importance, je n’osais parler. Je n’osai même exprimer mon indignation contre M. de ***. Je ne disais rien du tout. Je fis dire à ma porte que Cécile était incommodée. Nous passâmes la soirée à lire de l’anglais. Elle entend passablement Robertson. L’histoire de la malheureuse reine Marie l’attacha un peu ; mais de temps en temps elle disait : mais, maman, cela n’est-il pas bien étrange ? était-il donc fou ? — Quelque chose d’approchant, lui répondais-je ; mais lisez, ma fille, cela vous distrait et moi aussi. — Le voilà. Il ne s’est pas fait annoncer, de peur sans doute qu’on ne le renvoyât. Je ne sais comment lui parler, comment le regarder. Je continue d’écrire pour me dispenser de l’un et de l’autre. Je vois Cécile lui faire une grande révérence. Il est aussi pâle qu’elle, et ne paraît pas avoir mieux dormi. Je ne puis pas écrire plus longtemps. Il ne faut pas laisser ma fille dans l’embarras.

Monsieur de *** s’est approché de moi quand il m’a vue poser la plume. — Me bannirez-vous de chez vous, madame ? m’a-t-il dit. Je ne sais moi-même si j’ai mérité une aussi cruelle punition. Je suis coupable, il est vrai, de l’oubli de moi-même le plus impardonnable, le plus inconcevable, mais non d’aucun mauvais dessein, d’aucun dessein. Ne savais-je pas que vous alliez rentrer ? J’aime Cécile ; je le dis aujourd’hui comme une excuse, et hier, en entrant chez vous, j’aurais cru ne pouvoir jamais le dire sans crime. J’aime Cécile, et je n’ai pu sentir sa main contre mon visage, ma main dans la sienne, sans perdre pour un instant la raison. Dites à présent, madame, me bannissez-vous de chez vous ? Mademoiselle, me bannissez-vous, ou me pardonnez-vous généreusement l’une et l’autre ? Si vous ne me pardonnez pas, je quitte Lausanne dès ce soir. Je dirai qu’un de mes amis me prie de venir tenir sa place au régiment. Il me serait impossible de vivre ici si je ne pouvais venir chez vous, ou d’y venir si j’y étais reçu comme vous devez trouver que je le mérite. Je ne répondais pas. Cécile m’a demandé la permission de répondre. J’ai dit que je souscrivais d’avance à tout ce qu’elle dirait. — Je vous pardonne, monsieur, a-t-elle dit, et je prie ma mère de vous pardonner. Au fond, c’est ma faute. J’aurais dû être plus circonspecte, vous donner mon mouchoir et ne le pas tenir, détacher mon tablier après en avoir enveloppé votre main. Je ne savais pas la conséquence de tout cela ; me voici éclairée pour le reste de ma vie. Mais, puisque vous m’avez fait un aveu, je vous en ferai un aussi qui vous sera utile peut-être, et qui vous fera comprendre pourquoi je ne crains pas de continuer à vous voir. J’ai aussi de la préférence pour quelqu’un. — Quoi ! S’écria-t-il, vous aimez ! Cécile ne répondit pas. De ma vie je n’ai été aussi émue. Je le croyais ; mais le savoir ! Savoir qu’elle aime assez pour le dire et de cette manière ! Pour sentir que c’est un préservatif, que les autres hommes ne sont point à craindre pour elle ! M de ***, sur qui je jetai les yeux, me fit pitié dans ce moment, et je lui pardonnai tout. — L’homme que vous aimez, mademoiselle, lui dit-il d’une voix altérée, sait-il son bonheur ? — Je me flatte qu’il n’a pas deviné mes sentiments, répondit Cécile avec le son de voix le plus doux et une expression dans l’accent la plus modeste qu’elle ait jamais eue. — Mais comment cela est-il possible ? dit-il ; car, vous aimant, il doit étudier vos moindres paroles, vos moindres actions ; et alors ne doit-il pas démêler… — Je ne sais pas s’il m’aime, interrompit Cécile, il ne me l’a pas dit, et il me semble que je le verrais par la raison que vous me dites. — Je voudrais savoir, reprit-il, quel est cet homme assez heureux pour vous plaire, assez aveugle pour l’ignorer. — Et pourquoi voudriez-vous le savoir ? dit Cécile. — Il semble, dit-il, que je ne lui voudrais point de mal, et cela, parce que je ne le crois pas aussi amoureux que moi. Je lui parlerais tant de vous, avec tant de passion, qu’il ferait une plus grande attention à vous, qu’il vous en apprécierait mieux, et qu’il mettrait son sort entre vos mains ; car je ne puis croire qu’il soit malheureusement lié comme moi. J’aurais eu au moins le bonheur de vous servir, et je trouverais quelque consolation à penser qu’un autre ne saura pas être heureux autant que je le serais à sa place. — Vous êtes généreux et aimable, lui dis-je ; je vous pardonne aussi de tout mon cœur. Il pleura et moi aussi. Cécile baissait la tête, et reprit son ouvrage. — L’aviez-vous dit à votre mère ? Lui dit-il. — Non, lui dis-je, elle ne me l’avait pas dit. — Mais vous savez qui c’est. — Oui, je le devine. — Et si vous cessiez de l’aimer, mademoiselle ? — Ne le souhaitez pas, lui dis-je, vous êtes trop aimable pour qu’en ce cas-là je pusse ne vous pas bannir. Il me vint du monde, il se sauva. Je dis à Cécile de rester le dos tourné à la fenêtre, et je fis apporter du café que je la priai de me servir, quoiqu’il ne fût guère l’heure d’en prendre. Tout cela l’occupant et la cachant, elle essuya peu de questions sur sa pâleur et sur son indisposition de la veille. Il n’y eut que notre ami l’Anglais à qui rien n’échappa. — J’ai rencontré votre parent, me dit-il tout bas. Il m’aurait évité s’il l’avait pu. Quel air je lui ai trouvé ! Dix jours de maladie ne l’auraient pas plus changé qu’il n’a changé depuis avant-hier. Vous me trouvez bien pâle, m’a-t-il dit. Figurez-vous, en me montrant sa main, qu’une piqûre, profonde à la vérité, m’a changé de la sorte. Je lui ai demandé où il s’était fait cette piqûre. Il m’a dit que c’était chez vous avec un canif, en taillant un crayon ; qu’il avait perdu beaucoup de sang et s’était trouvé mal. Cela est si ridicule, a-t-il ajouté, que j’en rougis. En effet, il a rougi, et n’en a été le moment d’après que plus pâle. J’ai vu qu’il disait vrai, mais qu’il ne disait pas tout. En entrant ici, je vous trouve un air d’émotion et d’attendrissement. Mademoiselle Cécile est pâle et abattue. Permettez-moi de vous demander ce qui s’est passé. — Parce que vous avez été confident une fois, lui ai-je répondu en souriant, vous voulez toujours l’être ; mais il y a des choses que l’on ne peut dire, — Et nous avons parlé d’autre chose. On a travaillé, goûté, joué au piquet, au whist, aux échecs comme à l’ordinaire. La partie d’échecs a été fort grave. Le Bernois faisait jouer Cécile d’après Philidor que j’avais fait chercher. Milord, que cela n’amusait guère, lui a cédé sa place et demandé à faire un robber au whist. à la fin de la soirée, la voyant travailler, il a dit à Cécile : Vous m’avez refusé tout l’hiver, mademoiselle, une bourse ou un portefeuille ; il faudra bien pourtant, quand je partirai, que j’emporte un souvenir de vous, et que vous me permettiez de vous en laisser un de moi. — Point du tout, milord, répondit-elle ; si nous devons ne nous jamais revoir, nous ferons fort bien de nous oublier. — Vous avez bien de la fermeté, mademoiselle, dit-il, et vous prononcez ne nous jamais revoir comme si vous ne disiez rien. Je me suis approchée, et j’ai dit : Il y a de la fermeté dans son expression ; mais vous, Milord, il y en a eu dans votre pensée, ce qui est bien plus beau. — Moi, madame ? — Oui, quand vous avez parlé de départ et de souvenir, vous pensiez bien à une éternelle séparation. — Cela est clair, a dit Cécile en s’efforçant pour la première fois de sa vie à prendre un air de fierté et de détachement. Au reste, je crois que, si le détachement n’était que dans l’air, la fierté était dans le cœur. Le ton dont il avait dit quand je partirai l’avait blessée. Il fut blessé à son tour. N’est-il pas étrange qu’on ne se soucie d’être aimé que quand on croit ne le pas être ; qu’on sente tant la privation, et si peu la jouissance ; qu’on se joue du bien qu’on a, et qu’on l’estime dès qu’on ne l’a plus ; qu’on blesse sans réflexion, et qu’on s’offense et s’afflige de l’effet de la blessure ; qu’on repousse ce qu’on voudrait ensuite retirer à soi ? — Quelle journée ! me dit Cécile dès que nous fûmes seules. M’est-il permis, maman, de vous demander ce qui vous en a le plus frappée ? — Ce sont ces mots : j’ai aussi de la préférence pour quelqu’un. — Je ne me suis donc pas trompée, reprit-elle en m’embrassant ; mais ne craignez rien, maman. Il me semble qu’il n’y a rien à craindre. Je me trouve, comme il dit, de la fermeté, et j’ai une envie si grande de ne pas vous donner de chagrins ! Ce matin vous savez que nous n’avons presque point parlé. Eh bien ! Je me suis occupée pendant notre silence de la manière dont il me conviendrait que vous voulussiez vivre pendant quelque temps. Cela sera un peu gênant pour vous, et bien triste pour moi ; mais je sais que vous feriez des choses beaucoup plus difficiles. — Comment faudrait-il vivre, Cécile ? — Il me semble qu’il faudrait moins rester chez nous, et que ces trois ou quatre hommes nous trouvassent moins souvent seules. La vie que nous menons est si douce pour moi et si agréable pour eux ; vous êtes si aimable, maman ; on est trop bien, rien ne gêne, on pense et on dit ce qu’on veut. Il vaudra mieux, au risque de s’ennuyer, aller chercher le monde. Vous m’ordonnerez d’apprendre à jouer, il ne sera plus question d’échecs ni de dames. On se désaccoutumera un peu les uns des autres. Si on aime, on pourra bien le montrer, et enfin le dire. Si on n’aime pas, cela se verra plus distinctement, et je ne pourrai plus m’y tromper. — Je la serrai dans mes bras : — Que vous êtes aimable ! Que vous êtes raisonnable ! m’écriai-je. Que je suis contente et glorieuse de vous ! Oui, ma fille, nous ferons tout ce que vous voudrez. Qu’on ne me reproche jamais ma faiblesse ni mon aveuglement. Seriez-vous ce que vous êtes, si j’avais voulu que ma raison fût votre raison, et qu’au lieu d’avoir une âme à vous, vous n’eussiez que la mienne ? Vous valez mieux que moi. Je vois en vous ce que je croyais presque impossible de réunir, autant de fermeté que de douceur, de discernement que de simplicité, de prudence que de droiture. Puisse cette passion, qui a développé des qualités si rares, ne vous pas faire payer trop cher le bien qu’elle vous a fait ! Puisse-t-elle s’éteindre ou vous rendre heureuse ! Cécile, qui était très fatiguée, me pria de la déshabiller, de l’aider à se coucher et de souper auprès de son lit. Au milieu de notre souper, elle s’endormit profondément. Il est onze heures, elle n’est pas encore levée. Dès ce soir, je commencerai à exécuter le plan de Cécile, et je vous dirai dans peu de jours comment il nous réussit.


QUINZIÈME LETTRE


Nous vivons comme Cécile l’a demandé, et j’admire qu’on nous fasse accueil dans un monde que nous négligions beaucoup. Nous y sommes une sorte de nouveauté. Cécile, qui a pris de la contenance, assez d’aisance dans les manières, de la prévenance, de l’honnêteté, est assurément une nouveauté très agréable ; et ce qui fait plus que tout cela, c’est que nous rendons à la société quatre hommes qu’on n’est pas fâché d’avoir. Les premières fois que Cécile a joué au whist, le Bernois voulut être son maître comme aux échecs, et l’assiduité qu’il a montrée auprès d’elle a un peu écarté le jeune lord. Les gens ont aussi perdu la pensée qu’il fallût le faire jouer constamment avec Cécile, comme ils l’avaient eue au commencement de l’hiver. Nous avons eu dans un même jour différentes scènes assez singulières, et des moments assez plaisants. Cécile avait dîné chez une parente malade, et j’étais seule à trois heures quand Milord et son parent en- trèrent chez moi. — Il faut à présent venir de bien bonne heure pour avoir l’espérance de vous trouver, dit Milord. Il y a eu, avant ce changement, six semaines bien plus agréables que n’ont été ces derniers huit ou dix jours. Me serait-il permis de vous demander, madame, qui, de vous ou de Mademoiselle Cécile, a souhaité qu’on se mît à sortir tous les jours ? — C’est ma fille, ai-je répondu. S’ennuyait-elle ? dit Milord. — Je ne le crois pas, ai-je dit. — Mais pourquoi donc, a-t-il repris, quitter une façon de vivre si commode et si agréable, pour en prendre une pénible et insipide ? Il me semble… — Il me semble à moi, a interrompu son parent, que Mademoiselle Cécile peut en avoir eu trois raisons, c’est-à-dire une raison entre trois, qui chacune, lui feraient honneur. — Et quelles trois raisons ? a dit le jeune homme. — D’abord elle peut avoir craint qu’on ne trouvât à redire à la façon de vivre que nous regrettons, et que des femmes, fâchées de ne plus voir ces deux dames parmi elles, et leur enviant les empressements de tous les hommes qu’elles veulent bien souffrir, ne fissent quelque remarque injuste et maligne. Or, une femme, et encore plus une jeune fille, ne peut prévenir avec trop de soin les mauvais propos et la disposition qui les fait tenir. — Et votre seconde raison ?… voyons, dit Milord, si je la trouverai meilleure que la première. — Mademoiselle Cécile peut avoir inspiré à quelqu’un de ceux qui venaient ici un sentiment auquel elle n’a pas cru qu’il lui convînt de répondre, et que, par conséquent, elle n’a pas voulu encourager. — Et la troisième ? — Il n’est pas impossible qu’elle ne se soit senti elle-même un commencement de préférence auquel elle n’a pas voulu se livrer. — Les hommes vous remercieront de la première et de la dernière conjecture, a dit Milord. C’est dommage qu’elles soient si gratuites, et que nous ayons si peu de raisons de croire que nous attirions de l’envie sur ces dames, ou que nous donnions de l’amour. — Mais, Milord, a dit en souriant son parent, puisque vous voulez qu’on soit si modeste pour vous aussi bien que pour soi, permettez-moi de vous dire qu’il vient deux hommes ici qui sont plus aimables que nous. — Voici Mademoiselle Cécile, a dit Milord : je pense que vous ne seriez pas bien aise que je lui rendisse compte de vos conjectures, quelque honorables que vous les trouviez ? — Comme vous voudrez, lui a-t-on répondu. Cécile était entrée. Le plaisir a brillé dans ses yeux. — Voulons-nous faire encore une pauvre partie d’échecs sans que personne s’en mêle ? a dit Milord. — Je le voudrais, a répondu Cécile, mais cela n’est pas possible. Dans un quart d’heure il faut que j’aille me coiffer et m’habiller pour l’assemblée de Madame de *** (c’était la femme de notre parent, chez qui nous avions été invitées), et j’aime mieux causer un moment que de jouer une demi-partie d’échecs. En effet, elle s’est mise à causer avec nous d’un air si tranquille, si réfléchi, si serein, que je ne l’avais jamais trouvée aussi aimable. Les deux Anglais sont restés pendant qu’elle faisait sa toilette. Elle est revenue simplement et agréablement vêtue ; nous l’avons tous un peu admirée, et nous sommes sortis. A la porte de la maison où nous allions, le parent de Milord a dit qu’il ne fallait pas entrer avec nous, et a voulu faire encore une visite. — Enviera-t-on aussi à ces dames, a dit Milord, le bonheur d’avoir été accompagnées par nous ? — Non, a dit son parent, mais on pourrait envier le nôtre, et je ne voudrais faire de la peine à personne. Nous sommes entrées, ma fille et moi. L’assemblée était nombreuse ; madame de *** avait mis beaucoup de soin à une parure qui devait avoir l’air négligé. Son mari n’est pas resté longtemps dans le salon ; de sorte qu’il n’y était plus quand on a présenté deux jeunes Français, dont l’un avait l’air fort éveillé, l’autre fort taciturne. Je n’ai fait qu’entrevoir le premier ; il était partout. L’autre est resté immobile à la place que le hasard lui avait d’abord donnée. Nos Anglais sont venus. Ils ont demandé à Madame de *** où était son mari. — Demandez à mademoiselle, a-t-elle répondu d’un ton de plaisanterie en montrant ma fille : il n’a parlé qu’à elle ; et, content d’avoir eu ce bonheur, il s’en est allé aussitôt. Les Anglais se sont donc approchés de Cécile : elle a dit, sans se déconcerter, que, son cousin s’étant plaint d’un grand mal de tête, il avait proposé au général d’A… de faire une partie de piquet dans un cabinet éloigné du bruit. Là-dessus, j’ai laissé Cécile sur sa bonne foi, et suis allée trouver mon cousin, à qui j’ai demandé s’il avait aussi mal à la tête que le prétendait Cécile, ou s’il avait trouvé sa situation dans le salon trop embarrassante. — Seriez-vous assez barbare pour me plaisanter ? A-t-il dit (il faut vous dire en passant que le digne général d’A… est un peu sourd) ; mais n’importe, je vous ferai ma confession. J’avais mal à la tête, ma santé ne s’est pas remise de cette piqûre (il montrait sa main) ; cela ne m’aurait pourtant pas obligé à me retirer, mais j’ai senti que je serais très embarrassé ; et puis, j’ai toujours trouvé qu’un homme avait mauvaise grâce chez lui dans une assemblée nombreuse, et j’ai eu la coquetterie de ne pas vouloir que vous me vissiez promener sottement ma figure de femme en femme, de table en table. Ces sortes d’assemblées étant au contraire le triomphe des maîtresses de maison, j’ai voulu laisser jouir Madame de *** de ses avantages, et ne pas courir le risque de gâter son plaisir en lui donnant de l’humeur. Je plaisantais de tout ce raffinement, quand l’un des Français est venu mettre sa tête dans le cabinet. Ouvrant tout-à-fait la porte dès qu’il m’a aperçue : je parierais, madame, a-t-il dit en me saluant, que vous êtes la sœur, la tante, ou la mère d’une jolie personne que je viens de voir là-dedans. — Laquelle ? Ai-je dit. — Ah ! Vous le savez bien, madame, m’a-t-il répondu. J’ai dit : eh bien ! Je suis sa mère ; mais à quoi l’avez-vous deviné ? — Ce n’est pas à ses traits, m’a-t-il dit, c’est à sa contenance et à sa physionomie : mais comment pouvez-vous la laisser en butte aux fureurs vengeresses de la maîtresse du logis ? Je l’ai suppliée de ne pas boire une tasse de thé qu’elle lui donnait, et de dire qu’elle y avait vu tomber une araignée ; mais mademoiselle votre fille a haussé les épaules et a bu. Elle est courageuse, ou bien elle croit à la vertu comme Alexandre ; mais moi, je crois à la jalousie de Madame de ***. Certainement elle lui a enlevé son mari ou son amant ; mais je pense que c’est son mari, car la dame a l’air plus vaine que tendre. Je voudrais bien le voir. Je suis sûr qu’il est très aimable et très amoureux. D’ailleurs, j’ai ouï dire ici et dans la ville où son régiment est en garnison qu’il était le plus aimable comme le plus brave cavalier du monde. Mais, madame, ce n’est pas la seule situation intéressante que mademoiselle votre fille donne lieu aux spectateurs de considérer. Elle a auprès d’elle deux Bernois, un Allemand et un lord anglais, qui est le seul à qui elle ne dise pas grand’chose. Il a l’air d’en être consterné. Il n’est guère fin, à mon avis. Il me semble qu’à sa place j’en serais flatté. Cette distinction en vaut bien une autre. — Vos tableaux me paraissent être d’imagination, lui ai-je dit en souriant ; mais j’étais au fond très peinée. Allons voir tout cela. J’ai fermé la porte du cabinet après en être sortie. — Savez-vous bien, monsieur, ai-je dit, que vous avez parlé devant le maître de la maison, celui qui joue ? — Quoi, lui ! Je suis au désespoir. Je ne le croyais pas si jeune ; et rouvrant aussitôt la porte et me ramenant à la partie de piquet : que faut-il, monsieur, a-t-il dit à mon parent, que fasse un jeune écervelé vis-à-vis d’un galant homme qui a bien voulu faire semblant de ne pas entendre les sottises qui lui sont échappées ? — Ce que vous faites, monsieur, a dit M de *** en se levant. Et, serrant de bonne grâce la main que lui présentait le jeune étranger, il a avancé une chaise, et nous a priés de nous asseoir. Ensuite il a demandé des nouvelles de plusieurs officiers de son régiment et d’autres personnes que le jeune homme avait vues après lui. A mon tour, je l’ai questionné. Il est parent de votre mari ; il vous a vue et votre fille, mais seulement en passant, de sorte que je n’ai pu en tirer grand’chose sur cet intéressant sujet. Il est plus proche parent de l’évêque de B., que nous avons vu ici encore abbé de Th., et il a un peu de sa fine et vive physionomie. Je lui ai demandé ce qu’était son frère. — Officier d’artillerie, m’a-t-il dit, rempli de talents et d’application ; mais aussi il n’est que cela. — Et vous ? lui ai-je dit. — Un étourdi, un espiègle, et je ne suis aussi que cela. J’avais cru que cette profession me suffirait jusqu’à vingt ans ; mais, quoique je n’en aie que dix-sept, j’ai envie d’abdiquer tout de suite. Encore serait-ce trop tard d’un jour. — Et laquelle prendrez-vous à la place ? — Je m’étais toujours promis, m’a-t-il répondu, d’être un héros en cessant d’être un fou. A vingt ans je veux être un héros. J’ai envie d’employer ces trois ans d’intervalle à me préparer à ce métier, mieux que je n’aurais pu faire si je n’avais quitté l’autre dès à présent. — Je vous remercie, lui ai-je dit, et suis très contente de vous et de vos réponses. Allons voir ce que fait ma fille. Je prie l’apprenti héros de penser que la loyauté, la prudence, la discrétion envers les dames faisaient partie de la profession de ses devanciers les plus célèbres, ceux dont les troubadours de son pays chantaient les amours et les exploits. Je le prie de ne pas dire un mot de ma fille qui ne soit digne du preux chevalier le plus discret. — Je vous le promets, non pas en plaisantant, mais tout de bon, m’a-t-il dit. Je ne saurais me taire trop scrupuleusement après l’extravagance avec laquelle j’ai parlé. Nous étions alors dans le salon. Ma fille jouait au whist avec des enfants, princes à la vérité, mais qui n’en étaient pas moins les petits ours les plus mal léchés du monde. — Voyez, m’a dit le français ; le lord anglais et le beau Bernois ont été placés à l’autre extrémité de la chambre. — Point de remarques, lui ai-je dit. — M’est-il donc permis de vous montrer mon frère qui, assis à la même place où nous l’avons laissé, bombarde et canonne encore la même ville ; Gibraltar, par exemple ? Cette table est la forteresse ; ou bien c’est Maëstricht qu’il s’agit de défendre. Ce babil n’aurait jamais fini, si je n’eusse prié qu’on me fît jouer. Je finissais ma partie quand mon cousin est rentré dans le salon. Il s’est approché de moi. — Faut-il, m’a-t-il dit, que ce petit étourdi ait vu en un instant ce que je n’ai su voir malgré toute mon application ! Faut-il qu’il soit venu me tirer d’une incertitude dont à présent je connais tout le prix ! Il s’assit tristement à mes côtés, n’osant s’approcher de ma fille, ne pouvant se résoudre à s’approcher de sa femme ni de Milord. — Je vous laisse croire, lui dis-je ; vous porteriez vos soupçons sur quelque autre, et ils seraient peut-être encore plus fâcheux ; car cet enfant ne me paraît pas d’une figure ni d’un esprit bien distingués. Demandez-vous pourtant s’il est bien raisonnable d’ajouter tant de foi aux observations qu’a pu faire en un demi-quart d’heure un jeune étourdi. — Cet étourdi, m’a-t-il répondu, n’a-t-il pas deviné ma femme ? Nous nous retirâmes ; je laissai mon cousin plongé dans la tristesse. Les Anglais nous ramenèrent, et Milord me pria si instamment de permettre qu’on portât leur souper chez moi, que je ne pus le refuser. Ils me racontèrent tous les mots piquants, les regards malveillants de notre parente. C’était l’explication de cette tasse de thé que le Français ne voulait pas que ma fille bût. On parla de la partie qu’on lui avait fait faire. à tout cela Cécile ne disait pas un mot ; et me tirant à part : ne nous plaignons pas, maman, me dit-elle, et ne nous moquons pas ; à sa place, j’en ferais peut-être tout autant. — Non pas, lui dis-je, comme elle par amour-propre. Le souper fut gai. Le petit lord me parut fort aise de n’avoir point de Bernois, point de Français, point de concurrents autour de lui. En s’en allant, il me dit que cette fois-ci il adopterait les ménagements de son cousin, et ne dirait mot du souper, de peur de se faire porter envie. Je ne lui aurais pas demandé le secret, mais je ne suis pas fâchée que de lui-même il le garde. Mon cousin me fait tout de bon pitié. Les Français repartent demain. Ils ont fait grande sensation ici ; mais, en admirant l’application et les talents de l’aîné, on regrettait qu’il ne parlât pas un peu plus, qu’il ne fût pas comme un autre ; et, en admirant la vivacité d’esprit et la gentillesse du cadet, on aurait voulu qu’il parlât moins, qu’il fût circonspect et modeste, sans penser qu’il n’y aurait alors plus rien à admirer non plus qu’à critiquer chez aucun des deux. On ne voit point assez que, chez nous autres humains, le revers de la médaille est de son essence aussi bien que le beau côté. Changez quelque chose, vous changez tout. Dans l’équilibre des facultés vous trouverez la médiocrité comme la sagesse. Adieu, je vous enverrai, par les parents de votre mari, la silhouette de ma fille.


SEIZIÈME LETTRE


Je vais vite copier une lettre du Bernois que mon cousin vient de m’envoyer.

« Ta parente, Cécile de ***, est la première femme que j’aie jamais désiré d’appeler mienne. Elle et sa mère sont les premières femmes avec qui j’aie pu croire que je serais heureux de passer ma vie. Dis-moi, mon cher ami, toi qui les connais, si je me suis trompé dans le jugement parfaitement avantageux que j’ai porté d’elles ? Dis-moi encore (car c’est une seconde question), dis, sans te croire obligé de détailler tes motifs, si tu me conseilles de m’attacher à Cécile et de la demander à sa mère ? »

Plus bas, mon cousin a écrit : « A ta première question je réponds sans hésiter : oui, et cependant je réponds : non à la seconde. Si ce qui me fait dire non vient à changer, ou si mon opinion à cet égard change, je t’en avertirai tout de suite. »

Il a écrit dans l’enveloppe : « Faites-moi la grâce, madame, de me faire savoir si vous et Mademoiselle Cécile approuvez ma réponse. Supposé que vous ne l’approuviez pas, je garderai ceci, et ferai la réponse que vous me dicterez. »

Cécile est sortie, je l’attends pour répondre.

Elle approuve la réponse. Je lui ai dit : Pensez-y bien, ma chère enfant ! — J’y pense bien, m’a-t-elle répondu. — Ne te fâche pas de ma question, lui ai-je dit : trouves-tu ton Anglais plus aimable ? Elle m’a dit que non. — Le crois-tu plus honnête, plus tendre, plus doux ? — Non. — Le trouves-tu d’une plus belle figure ? — Non. — Tu vivrais, du moins en été, dans le pays de Vaud. Aimerais-tu mieux vivre dans un pays inconnu ? — J’aimerais cent fois mieux vivre ici, et j’aimerais mieux vivre à Berne qu’à Londres. — Te serait-il indifférent d’entrer dans une famille où l’on ne te verrait pas avec plaisir ? — Non, cela me paraîtrait très fâcheux. — S’il est des nœuds secrets, s’il est des sympathies, en est-il ici, ma chère enfant ? — Non, maman. Je ne l’occupe tout au plus que quand il me voit, et je ne pense pas qu’il me préfère à son cheval, à ses bottes neuves, ni à son fouet anglais. Elle souriait tristement, et deux larmes brillaient dans ses yeux. — Ne vous paraît-il pas possible, ma fille, d’oublier un pareil amant ? lui ai-je dit. — Cela me paraît possible ; mais je ne sais si cela arrivera. — Est-il bien sûr que tu te consolasses de rester fille ? — Cela n’est pas bien sûr, c’est encore une de ces choses dont il me semble qu’on ne peut juger d’avance. — Et cependant la réponse ? — La réponse est bonne, maman, et je vous prie d’écrire à mon cousin de l’envoyer. — Écris toi-même, ai-je dit. Elle a fait une enveloppe à la lettre et a écrit en dedans : « La réponse est bonne, monsieur, et je vous en remercie. Cécile de ***. »

la lettre envoyée, ma fille m’a donné mon ouvrage et a pris le sien. — Vous m’avez demandé, maman, m’a-t-elle dit, si je me consolerais de ne pas me marier. Il me semble que ce serait selon le genre de vie que je pourrais mener. J’ai pensé déjà plusieurs fois que, si je n’avais rien à faire que d’être une demoiselle au milieu de gens qui auraient des maris, des amants, des femmes, des maîtresses, des enfants, je pourrais trouver cela bien triste, et convoiter quelquefois, comme vous disiez l’autre jour, le mari ou l’amant de mon prochain ; mais, si vous trouviez bon que nous allassions en Hollande ou en Angleterre tenir une boutique ou établir une pension, je crois qu’étant toujours avec vous et occupée, et n’ayant pas le temps d’aller dans le monde ni de lire des romans, je ne convoiterais et ne regretterais rien, et que ma vie pourrait être très douce. Ce qui manquerait à la réalité, je l’aurais en espérance. Je me flatterais de devenir assez riche pour acheter une maison entourée d’un champ, d’un verger, d’un jardin, entre Lausanne et Rolle, ou bien entre Vevey et Villeneuve, et d’y passer avec vous le reste de ma vie. — Cela serait bon, lui ai-je dit, si nous étions sœurs jumelles ; mais, Cécile, je vous remercie : votre projet me plaît et me touche. S’il était encore plus raisonnable, il me toucherait moins. — On meurt à tout âge, a-t-elle dit, et peut-être aurez-vous l’ennui de me survivre. — Oui, lui ai-je répondu ; mais il est un âge où l’on ne peut plus vivre, et cet âge viendra dix-neuf ans plus tôt pour moi que pour vous. Nos paroles ont fini là, mais non pas nos pensées. Six heures ont sonné, et nous sommes sorties, car nous ne passons plus de soirées à la maison, à moins que nous n’ayons véritablement du monde, c’est-à-dire des femmes aussi bien que des hommes. Jamais je n’étais moins sortie de chez moi que pendant le mois passé, et jamais je ne suis tant sortie que ce mois-ci. La retraite était une affaire de hasard et de penchant ; la dissipation est une tâche assez pénible. Si je n’étais pas la moitié du temps très inquiète dans le monde, je m’y ennuierais mortellement. Les intervalles d’inquiétude sont remplis par l’ennui. Quelquefois je me repose et me remonte en faisant un tour de promenade avec ma fille, ou bien, comme aujourd’hui, en m’asseyant seule vis-à-vis d’une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que vous me faites. Je vous remercie, auteur de tout ce que je vois, d’avoir voulu que ces choses fussent si agréables à voir. Elles ont un autre but que de me plaire. Des lois auxquelles tient la conservation de l’univers font tomber cette neige, et luire ce soleil. En la fondant, il produira des torrents, des cascades, et il colorera ces cascades comme un arc-en-ciel. Ces choses sont les mêmes là où il n’y a point d’yeux pour les voir ; mais, en même temps qu’elles sont nécessaires, elles sont belles. Leur variété aussi est nécessaire, mais elle n’en est pas moins agréable, et n’en prolonge pas moins mon plaisir. Beautés frappantes et aimables de la nature ! Tous les jours mes yeux vous admirent, tous les jours vous vous faites sentir à mon cœur !


DIX-SEPTIÈME LETTRE


Ma chère amie, vous m’avez fait encore plus de plaisir que vous ne croyez, en me disant que la silhouette de Cécile vous plaisait si fort, et que les récits du chevalier de *** vous avaient donné tant d’envie de voir la fille et de revoir la mère. Eh bien ! Il ne tient qu’à vous de les voir. Ma fille perd sa gaieté dans la contrainte qu’elle s’impose. Si cela durait plus longtemps, je craindrais qu’elle ne perdît sa fraîcheur, peut-être sa santé. Depuis quelques jours je méditais sur les moyens de prévenir un malheur qu’il m’est affreux de craindre, et qu’il me serait impossible de supporter. On ne me félicitait plus sur sa bonne grâce, on ne me louait plus sur son éducation, sans me donner une envie de pleurer que je ne surmontais pas toujours ; et tout le temps que j’étais seule, je le passais à imaginer un moyen de distraire ma fille, de lui rendre le bonheur, de lui conserver la santé et la vie ; car mes craintes n’avaient point de bornes. Je ne trouvais rien qui me satisfît. Il est de trop bonne heure pour aller à la campagne. Si j’en avais loué une dans cette saison, et que j’y fusse allée, quels propos n’aurais-je pas fait tenir ! Et même plus tard, si je l’avais prise près de Lausanne, outre que cela aurait été bien cher, cela n’aurait pas assez changé la scène ; et plus loin, dans nos montagnes ou dans la vallée du lac de Joux, ma fille, n’étant plus sous les yeux du public, aurait été exposée aux conjectures les plus injustes et les plus affligeantes. Votre lettre est venue : toute incertitude a cessé. J’ai dit mon dessein à ma fille. Elle accepte courageusement. Nous irons donc vous voir, à moins que vous ne nous le défendiez ; mais je suis si persuadée que vous ne nous le défendrez pas, que je vais annoncer notre départ, et louer ma maison à des étrangers qui en cherchent une. Le régiment de *** est dans votre voisinage. Je ne saurais en être fâchée pour mon cousin, parce que lui-même en sera très aise, et j’en suis bien aise à cause du Bernois. Si le jeune lord nous laisse partir sans rien dire ; si du moins, après notre départ, sentant ce qu’il a perdu, il ne court pas sur nos pas, ne m’écrit point, ne demande point à ses parents la permission de leur donner Cécile pour belle-fille, je me flatte que Cécile oubliera un enfant si peu digne de sa tendresse, et qu’elle rendra justice à un homme qui lui est supérieur à tous égards.


LETTRES
ÉCRITES
DE LAUSANNE.


SECONDE PARTIE.




AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.


Supposé que cette seconde partie soit aussi bien accueillie du public que l’a été la première, nous tâcherons de nous procurer quelques unes des lettres que les personnes que nous lui avons fait connaître ont dû s’écrire depuis.


CALISTE,
OU


SUITE DES LETTRES


ÉCRITES DE LAUSANNE



DIX-HUITIÈME LETTRE


Nous attendons votre réponse dans une jolie maison à trois quarts de lieue de Lausanne, que l’on m’a prêtée. Les étrangers qui demandaient à louer la mienne, et qui l’ont louée, étaient pressés d’y entrer. J’y ai laissé tous mes meubles, de sorte que nous n’avons eu ni fatigue ni embarras. Il serait possible que, la neige ne se fondant pas, ou se fondant tout-à-coup, nous ne pussions partir aussitôt que nous le voudrions. À présent cela m’est assez égal ; mais au moment où nous quittâmes Lausanne, j’aurais voulu avoir plus loin à aller, et des objets plus nouveaux à présenter aux yeux et à l’imagination de ma fille. Quelque tendresse qu’on ait pour une mère, il me semblait que se trouver toute seule avec elle au mois de mars pouvait paraître un peu triste. C’eût été la première fois que j’aurais vu Cécile s’ennuyer avec moi, et désirer que notre tête-à-tête fût interrompu. Je vous avoue que, redoutant cette mortification, j’avais fait tout ce que j’avais pu pour me l’épargner. Un portefeuille d’estampes que m’avait prêté M. d’Ey** ; les Mille et une Nuits, Gil Blas ; les Contes d’Hamilton et Zadig avaient pris les devants avec un piano-forté et une provision d’ouvrage. D’autres choses qui n’étaient pas dues à mes soins ont plus fait que mes soins : Milord, son parent, un malheureux chien, un pauvre nègre… Mais, je veux reprendre toute notre histoire de plus haut.

Après vous avoir écrit, je me disposai à aller dans une maison où je devais trouver tout le beau monde de Lausanne. Je conseillai à Cécile de n’y venir qu’une demi-heure après moi, quand j’aurais offert ma maison et annoncé notre départ ; mais elle me dit qu’elle était intéressée à voir l’impression que je ferais. — Vous la verrez, lui dis-je ; il n’y aura que la première surprise et les premières questions que mon arrangement vous épargnera. — Non maman, dit-elle, laissez-moi voir l’impression tout entière ; que j’en aie tout le plaisir ou tout le chagrin. À vos côtés, appuyée contre votre chaise, touchant votre bras ou seulement votre robe, je me sentirai forte de la plus puissante, comme de la plus aimable protection. Vous savez bien, maman, combien vous m’aimez, mais non pas combien je vous aime, et que vous ayant, vous, je pourrais supporter de tout perdre et renoncer à tout. Allons maman, vous êtes trop poltronne, et vous me croyez bien plus faible que je ne suis. Est-il besoin, mon amie, de vous dire que j’embrassai Cécile, que je pleurai, que je la serrai contre mon sein ; qu’en marchant dans la rue, je m’appuyai sur son bras avec encore plus de plaisir et de tendresse qu’à l’ordinaire ; qu’en entrant dans la salle, j’eus soin avant tout qu’une chaise fût placée pour elle un peu derrière la mienne. Ah ! Sans doute, vous imaginez, vous voyez tout cela ; mais voyez-vous aussi mon pauvre cousin et son ami l’anglais venir à nous d’un air inquiet, cherchant dans nos yeux l’explication de je ne sais quoi qu’ils y voient de nouveau et d’étrange ? Mon cousin surtout me regardait, regardait Cécile, semblait désirer et craindre à la fois que je ne parlasse ; et l’autre, qui voyait cette agitation, partageait son intérêt entre lui et nous, et tantôt passait machinalement le bras autour de M***, tantôt mettait la main sur son épaule, comme pour lui dire : je deviens véritablement votre ami ; si on vous apprend quelque chose de fâcheux, vous trouverez un ami dans un étranger chez qui vous n’avez vu jusqu’ici que de la sympathie, un certain rapport de caractère ou de circonstance. Moi, qui n’avais songé tout le jour à votre lettre et à ma réponse que relativement à ma fille, qui n’avais songé qu’à elle et à ses impressions, je fus si touchée de ce que je voyais de la passion de l’un de ces hommes, de la tendre compassion de l’autre, du sentiment et de l’habitude qui s’étaient établis entre eux et nous, et de l’espèce d’adieu qu’il fallait leur dire, que je me mis à pleurer. Jugez si cela les rassura, et si ma fille fut surprise !

Notre silence n’était plus supportable : l’inquiétude augmentait, mon parent pâlissait, Cécile pressait mon bras et me disait tout bas : mais, maman, qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous ? Je suis folle, leur dis-je enfin. De quoi s’agit-il ? D’un voyage qui ne nous mène pas hors du monde, pas même au bout du monde. Le Languedoc n’est pas bien loin. Vous, monsieur, vous voyagez, je puis espérer de vous revoir ; et vous, mon cousin, vous allez du même côté que moi. Nous avons envie d’aller voir une parente fort aimable et qui m’est fort chère. Cette parente a aussi envie de nous voir ; rien ne s’y oppose, et je suis résolue à partir bientôt. Allez, mon cousin, dire à Monsieur et Madame *** que ma maison est à louer pour six mois.

Il le leur dit. L’anglais s’assit. Les tuteurs de ma fille et leurs femmes accoururent. Milord, nous voyant occupées à leur répondre, s’appuya contre la cheminée, regardant de loin. Le Bernois vint nous témoigner sa joie de ce qu’il passerait l’été plus à portée de nous qu’il ne l’aurait cru. Ensuite vinrent les étrangers, qui louèrent sur-le-champ ma maison. Il ne restait que l’embarras de nous loger en attendant votre réponse. On nous offrit un logement dans une maison de campagne que des Anglais ont quittée en automne. J’acceptai avec empressement, de sorte que tout fut arrangé, et devint public en un quart d’heure ; mais la surprise, les questions, les exclamations durèrent toute la soirée. Les plus intéressés à notre départ en parlèrent le moins. Milord se contenta de s’informer de la distance de l’habitation qu’on nous donnait, et nous assura que de longtemps la route de Lyon ne serait praticable pour des femmes ; il demanda ensuite à son parent si, au lieu de commencer par Berne, Bâle, Strasbourg, Nancy, Metz, Paris, ils ne pourraient pas commencer leur tour de France par Lyon, Marseille et Toulouse. — Vous serait-il plus aisé alors, lui dit-on, de quitter Toulouse qu’à présent de n’y pas aller ? — Je ne sais, dit Milord plus faiblement et d’un air moins signifiant que je n’aurais voulu. — Après avoir été six semaines à Paris, lui dit son parent, vous irez où vous voudrez.

Cécile me pria de l’associer à mon jeu, disant qu’elle avait son voyage dans la tête, de manière qu’elle ne jouerait rien qui vaille. Après le jeu, je demandai à M. d’Ey** qu’il nous prêtât des estampes et des livres ; mon parent m’offrit son piano-forté ; je l’acceptai : sa femme n’est pas musicienne. Le Bernois, qui a ici son carrosse et ses chevaux, me pria de les prendre pour me conduire à la campagne, et de permettre que son cocher pût savoir tous les matins d’une laitière qui vient en ville si je voulais me servir de lui pendant la journée. — Ce sera moi, dit Milord, qui, toutes les fois qu’il fera un temps passable, irai demander les ordres de ces dames et qui vous les porterai. — Cela est juste, dit son parent ; de pauvres étrangers n’ont à offrir que leur zèle. Le Bernois nous dit ensuite qu’il n’aurait pas longtemps le plaisir de nous être bon à quelque chose, puisqu’il allait à Berne pour tâcher de se faire élire du Deux-cent, ayant obtenu pour cela une prolongation de semestre. Comme son père est mort et qu’il n’a point d’oncle qui soit conseiller, on lui demanda s’il épouserait une fille à baretly. Le Deux-cents est le conseil souverain de Berne ; le baretly est le chapeau avec lequel on va en Deux-cents, et on appelle fille à baretly celle dont le père peut donner une place dans le Deux-cents à l’homme qu’elle épouse. Non assurément, dit-il ; je n’ai pas un cœur à donner en échange d’un baretly, et je ne voudrais pas recevoir sans donner. On parla des élections. On s’étonna que M. de *** eût déjà vingt-neuf ans. Il en a trente. Le Baillif parla du Sénat et des Sénateurs de Berne. — Sénat, Sénateurs, mon oncle ! s’écria le neveu ; mais pourquoi non ? On m’a dit que les Bourguemaîtres d’Amsterdam étaient quelquefois appelés consuls par leurs clients et par eux-mêmes. Et vous, mon cher oncle, ne seriez-vous point le proconsul d’Asie, résidant à Athènes ? — Mon neveu, mon neveu, dit la Baillive, qui a de l’esprit, avec ces plaisanteries-là, il vous faudrait épouser deux ou trois baretly pour être sûr de votre élection. Madame de ***, la femme de mon parent, voyant tout le monde autour de nous, s’approcha à la fin, et s’adressant à son mari : Et vous, Monsieur, puisque ces dames partent, vous pourrez enfin vous résoudre à partir ; vous cesserez d’avoir tous les jours des lettres à écrire, des prétextes à imaginer. Il y a huit jours, a-t-elle ajouté en affectant de rire, que ses malles sont attachées sur sa voiture. Tout le monde se taisait. — Mais tout de bon, Monsieur, reprit-elle, quand partirez-vous ? — Demain, Madame, ou ce soir, dit-il en pâlissant. Et, courant vers la porte, après avoir serré la main à son ami, il sortit de la salle et de la maison. En effet, il partit cette nuit même, éclairé par la lune et la neige.

Le lendemain, qui était lundi, et le surlendemain, je fus en affaire, et ne voulus voir personne ; et mercredi dernier, à midi, nous étions en carrosse, Cécile, Fanchon, Philax et moi, sur le chemin de Renens. On avait bien donné l’ordre d’ouvrir notre appartement, de faire du feu dans la salle à manger, et nous comptions faire notre dîner d’une soupe au lait et de quelques œufs ; mais, en approchant de la maison, nous fûmes surprises de voir du mouvement, un air de vie, toutes les fenêtres ouvertes, de grands feux dans toutes les chambres qui le disputaient au soleil pour sécher et réchauffer l’air et les meubles. Arrivées à la porte, Milord et son parent nous aidèrent à descendre de carrosse, et portèrent dans la maison les boîtes et les paquets. La table était mise, le piano-forté accordé, un air favori ouvert sur le pupitre ; un coussin pour le chien auprès du feu, des fleurs dans des vases sur la cheminée : rien ne pouvait être plus galant ni mieux entendu. On nous servit le meilleur dîner ; nous bûmes du punch ; on nous laissa des provisions, un pâté, des citrons, du rhum, et on nous supplia de permettre qu’on vînt une fois ou deux chaque semaine dîner avec nous. — Quant à prendre le thé, Madame, dit Milord, je n’en demande pas la permission, vous ne refuseriez cela à personne. À cinq heures, on leur amena des chevaux, ils les laissèrent à leurs domestiques, et comme le temps était beau, quoique très froid, nous les reconduisîmes jusqu’au grand chemin. Au moment où ils allaient nous quitter, voilà un beau chien danois qui vient à nous rasant de son museau la terre couverte de neige, c’était un dernier effort, un monceau de neige l’arrête ; il cherche d’un air inquiet, chancelle, et vient tomber aux pieds de Cécile. Elle se baisse. Milord s’écrie et veut la retenir ; mais Cécile, lui soutenant que ce n’est pas un chien enragé, mais un chien qui a perdu son maître, un pauvre chien à moitié mort de fatigue, de faim et de froid, s’obstine à le caresser. Les laquais sont envoyés à la maison pour chercher du lait, du pain, tout ce qu’on pourra trouver. On apporte ; le chien boit et mange, et lèche les mains de sa bienfaitrice. Cécile pleurait de plaisir et de pitié. Attentive, en le ramenant avec elle, à mesurer ses pas sur ceux de l’animal fatigué, à peine regarde-t-elle son amant qui s’éloigne ; toute la soirée fut employée à réchauffer, à consoler cet hôte nouveau, à lui chercher un nom, à faire des conjectures sur ses malheurs, à prévenir le chagrin et la jalousie de Philax. En se couchant, ma fille lui fit un lit de tous les habits qu’elle ôtait, et cet infortuné est devenu le plus heureux chien de la terre. Au lieu de raisonner, au lieu de moraliser, donnez à aimer à quelqu’un qui aime ; si aimer fait son danger, aimer sera sa sauvegarde ; si aimer fait son malheur, aimer sera sa consolation : pour qui sait aimer, c’est la seule occupation, la seule distraction, le seul plaisir de la vie.

Voilà le mercredi passé, nous voilà établies dans notre retraite, et Cécile n’a pas l’air de pouvoir s’y ennuyer ; elle n’a pas eu recours encore à la moitié de ses ressources : les livres, l’ouvrage, les estampes sont restés dans un tiroir.

Le jeudi vient, les fleurs, le chien, le piano, suffisent à sa matinée. L’après-dîner, elle va voir le fermier qui occupe une partie de la maison ; elle caresse ses enfants, cause avec sa femme ; elle voit porter du lait hors de la cuisine, et elle apprend que c’est à un malade qu’on le porte, à un nègre mourant de consomption, que des Anglais, dont il était le domestique, ont laissé dans cette maison. Ils l’ont beaucoup recommandé au fermier et à la fermière, et ont laissé à un banquier de Lausanne l’ordre de leur payer toutes les semaines, tant qu’il sera en vie, une pension plus que suffisante pour les mettre en état de le bien soigner. Cécile vint me trouver avec cette information, et me supplia d’aller avec elle auprès du nègre, de lui parler anglais, de savoir de lui si nous ne pouvions rien lui donner qui lui fût agréable. — On m’a dit, maman, qu’il ne savait pas le français ; qui sait, dit-elle, si ces gens, malgré toute leur bonne volonté, devinent ses besoins ? Nous y allâmes. Cécile lui dit les premiers mots d’anglais qu’elle eût jamais prononcés : ce que l’amour avait fait acquérir, l’humanité en fit usage. Il parut les entendre avec quelque plaisir. Il ne souffrait pas, mais il avait à peine quelque reste de vie. Doux, patient, tranquille, il ne paraissait pas qu’il souhaitât ou regrettât rien : il était jeune cependant. Cécile et Fanchon ne l’ont presque pas quitté. Nous lui donnions tantôt un peu de vin, tantôt un peu de soupe. J’étais assise auprès de lui avec ma fille, dimanche matin, quand il expira. Nous restâmes longtemps sans changer de place.

— C’est donc ainsi qu’on finit, maman, dit Cécile, et que ce qui sent, et parle, et se remue, cesse de sentir, d’entendre, de pouvoir se remuer ? Quel étrange sort ! Naître en Guinée, être vendu par ses parents, cultiver du sucre à la Jamaïque, servir des Anglais à Londres, mourir près de Lausanne ! Nous avons répandu quelque douceur sur ses derniers jours. Je ne suis, maman, ni riche ni habile, je ne ferai jamais beaucoup de bien ; mais puissé-je faire un peu de bien partout où le sort me conduira, assez seulement pour que moi et les autres puissions croire que c’est un bien plutôt qu’un mal que j’y sois venue ! Ce pauvre nègre ! Mais pourquoi dire : ce pauvre nègre ? Mourir dans son pays ou ailleurs, avoir vécu longtemps ou peu de temps, avoir eu un peu plus ou un peu moins de peine ou de plaisir, il vient un moment où cela est bien égal : le roi de France sera un jour comme ce nègre : — Et moi aussi, interrompis-je, et toi… et Milord. — Oui, dit-elle, c’est vrai ; mais sortons à présent d’ici. Je vois Fanchon qui revient de l’église, je le lui dirai. Elle alla à la rencontre de Fanchon, et l’embrassa, et pleura, et revint caresser ses chiens en pleurant. On enterre aujourd’hui le nègre. Nous avons vu dans cette occasion la mort toute seule, sans rien de plus : rien d’effrayant, rien de solennel, rien de pathétique. Point de parents, point de deuil, point de regrets feints ou sincères : aussi ma fille n’a-t-elle reçu aucune impression lugubre. Elle est retournée auprès du corps deux ou trois fois tous les jours ; elle a obtenu qu’on le laissât couvert et dans son lit sans le toucher, et que l’on continuât à chauffer la chambre. Elle y a lu et travaillé, et il m’a fallu être aussi raisonnable qu’elle. Ah ! Que je suis contente de voir qu’elle n’a pas cette sensibilité qui fait qu’on fuit les morts, les mourants, les malheureux ! Au reste, je ne lui vois pas non plus l’activité qui les cherche, et j’avoue que j’en suis bien aise aussi. Je ne l’aimerais que chez une Madeleine pénitente : les Madeleines pécheresses, elles-mêmes, ne devraient faire du bien qu’à petit bruit, autrement, elles ont l’air d’acheter du monde comme de Dieu, non des pardons, mais des indulgences… Je me tais ! je me tais ! et j’en ai déjà trop dit. Qu’importe aux pauvres qu’on soulage l’air qu’on a en les soulageant ? Si quelqu’une des femmes dont je parle devait lire ceci, je dirais : ne faites aucune attention à mes imprudentes paroles, ou donnez-leur une attention entière ; continuez à faire du bien, ne vous privez pas des bénédictions des malheureux, et n’attirez pas sur moi leurs malédictions, ni la condamnation de celui qui vous a dit que la charité couvre une multitude de péchés. Je vous ai exhortées à faire l’aumône en secret : c’est l’aumône secrète qui est la plus agréable à Dieu, et la plus satisfaisante pour notre cœur, parce que le motif en est plus simple, plus pur, plus doux, moins mêlé de cet amour-propre qui tourmente la vie ; mais ici l’action est plus importante que le motif, et peut-être que la bonne action rendra les motifs meilleurs, parce que la vue du pauvre souffrant et affligé, la vue du pauvre soulagé et reconnaissant pourra attendrir votre cœur et le changer.


DIX-NEUVIÈME LETTRE


Monsieur,

vous paraissiez si triste hier, que je ne puis m’empêcher de vous demander quel sujet de chagrin vous avez. Vous refuserez peut-être de le dire, mais vous ne pourrez pas me savoir mauvais gré de l’avoir demandé : je n’ai depuis hier que votre image dans l’esprit. Milord vient nous voir presque tous les jours. Il est vrai qu’il ne reste d’ordinaire qu’un moment. Vous paraît-il qu’on y fasse attention à Lausanne, et qu’on puisse me blâmer de le recevoir ? Vous le connaissez autant qu’un jeune homme est connaissable ; vous connaissez ses parents, et leur façon de penser. Je ne doute pas que vous n’ayez lu dans le cœur de Cécile ; dites-moi comment je dois me conduire. Je suis, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.


VINGTIÈME LETTRE


Madame,

il est vrai que je suis fort triste. Je suis si éloigné de vous savoir mauvais gré de votre question, que j’avais déjà résolu de vous faire mon histoire ; mais je l’écrirai : ce sera une sorte d’occupation et de distraction, et la seule dont je sois susceptible. Tout ce que je puis vous dire, madame, touchant milord, c’est que je ne lui connais aucun vice. Je ne sais s’il aime Mademoiselle Cécile autant qu’elle le mérite ; mais je suis presque sûr qu’il ne regarde aucune autre femme avec intérêt, et qu’il n’a aucune liaison d’une autre espèce. Il y a deux mois que j’écrivis à son père qu’il paraissait s’attacher à une fille sans fortune, mais dont la naissance, l’éducation, le caractère et la figure ne laissaient rien à désirer, et je lui demandais s’il voulait que, sous quelque prétexte, je fisse quitter Lausanne à son fils ; car chercher à l’éloigner de vous, madame, et de votre fille, c’eût été lui dire : Il y a quelque chose de mieux que la beauté, la bonté, les grâces et l’esprit. J’avais plus de raisons qu’un autre de ne me pas charger de cet odieux et absurde soin. Le père et la mère m’ont écrit tous deux que, pourvu que leur fils aimât et fût aimé, qu’il épousât par amour, non par honneur, après que l’amour serait passé, ils seraient très contents, et que de la façon dont je parlais de celle à laquelle il s’attachait, et de sa mère, il n’y avait rien de pareil à craindre. Ils avaient bien raison, sans doute ; cependant j’ai peint au jeune homme la honte, le désespoir qu’on sentirait en se voyant obligé à acquitter de sang-froid un engagement qu’on aurait pris dans un moment d’ivresse totale ; car de manquer à un pareil engagement, je n’ai pas voulu supposer que cela fût possible.

Je ne crois pas, madame, qu’on trouve rien d’étrange à ses visites ; il les avait annoncées avant votre départ devant tout le monde. On le voit assidu à ses leçons, et presque tous les soirs en compagnie de femmes. J’ai reçu de Lyon des nouvelles de votre parent : il ne lui était rien arrivé de fâcheux, quoiqu’il fût allé nuit et jour, et que les chemins soient couverts de neige comme ils ne l’ont jamais été dans cette saison. Il n’est pas heureux.

Je me mettrai à écrire dès ce soir peut-être. J’ai l’honneur d’être, madame, etc., etc. William ***.


VINGT-UNIÈME LETTRE


Mon histoire est romanesque, madame, autant que triste, et vous allez être désagréablement surprise en voyant des circonstances à peine vraisemblables ne produire qu’un homme ordinaire.

Un frère que j’avais et moi naquîmes presque en même temps, et notre naissance donna la mort à ma mère. L’extrême affliction de mon père, et le trouble qui régna pendant quelques instants dans toute notre maison fit confondre les deux enfants qui venaient de naître. On n’a jamais su lequel de nous deux était l’aîné. Une de nos parentes a toujours cru que c’était mon frère, mais sans en être sûre, et son témoignage, n’étant appuyé ni contredit par personne, a produit une sorte de présomption, et rien de plus ; car l’opinion qu’on avait conçue s’évanouissait toutes les fois qu’on en voulait examiner le fondement. Elle fit une légère impression sur moi, mais n’en fit jamais aucune sur mon frère. Il se promit de n’avoir rien qu’en commun avec moi, de ne se point marier si je me mariais. Je me fis et à lui la même promesse ; de sorte que n’ayant qu’une famille entre nous deux, ne pouvant avoir que les mêmes héritiers, jamais la loi n’aurait eu à décider sur nos droits ou nos prétentions.

Si le sort avait mis entre nous toute l’égalité possible, il n’avait fait en cela qu’imiter la nature ; l’éducation vint encore augmenter et affermir ces rapports. Nous nous ressemblions pour la figure et pour l’humeur, nos goûts étaient les mêmes, nos occupations nous étaient communes ainsi que nos jeux ; l’un ne faisait rien sans l’autre, et l’amitié entre nous était plutôt de notre nature que de notre choix, de sorte qu’à peine nous nous en apercevions ; c’étaient les autres qui en parlaient, et nous ne la reconnûmes bien que quand il fut question de nous séparer. Mon frère fut destiné à avoir une place dans le parlement, et moi à servir dans l’armée : on voulut l’envoyer à Oxford, et me mettre en pension chez un ingénieur ; mais, le moment de la séparation venu, notre tristesse et nos prières obtinrent que je le suivrais à l’université, et j’y partageai toutes ses études comme lui toutes les miennes. J’appris avec lui le droit et l’histoire, et il apprit avec moi les mathématiques et le génie ; nous aimions tous deux la littérature et les beaux-arts. Ce fut alors que nous appréciâmes avec enthousiasme le sentiment qui nous liait ; et, si cet enthousiasme ne rendit pas notre amitié plus forte ni plus tendre, il la rendit plus productive d’actions, de sentiments, de pensées ; de sorte qu’en étant plus occupés, nous en jouissions davantage. Castor et Pollux, Oreste et Pilade, Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, David et Jonathan furent nos héros. Nous nous persuadâmes qu’on ne pouvait être lâche ni vicieux ayant un ami, car la faute d’un ami rejaillirait sur l’autre ; il aurait à rougir, il souffrirait ; et puis quel motif pourrait nous entraîner à une mauvaise action ? Sûrs l’un de l’autre, quelles richesses, quelle ambition, quelle maîtresse pourraient nous tenter assez pour nous faire devenir coupables ? Dans l’histoire, dans la fable, partout nous cherchions l’amitié, et elle nous paraissait la vertu et le bonheur.

Trois ans s’étaient écoulés ; la guerre avait commencé en Amérique : on y envoya le régiment dont je portais depuis longtemps l’uniforme. Mon frère vint me l’apprendre, et, parlant du départ et du voyage, je fus surpris de lui entendre dire nous au lieu de toi ; je le regardai. Avais-tu cru que je te laisserais partir seul, me dit-il ? Et voyant que je voulais parler : ne m’objecte rien, s’écria-t-il, ce serait le premier chagrin que tu m’aurais fait, épargne-le-moi. Nous allâmes passer quelques jours chez mon père, qui, de concert avec tous nos parents, pressa mon frère de quitter son bizarre projet. Il fut inébranlable, et nous partîmes. La première campagne n’eut rien que d’agréable et d’honorable pour nous. Un sous-lieutenant de la compagnie où je servais ayant été tué, mon frère demanda et obtint sa place. Habillés de même, de même taille, ayant presque les mêmes cheveux et les mêmes traits, on nous confondait sans cesse, quoiqu’on nous vît toujours à côté l’un de l’autre. Pendant l’hiver, nous trouvâmes le moyen de continuer nos études, de lever des plans, de dessiner des cartes, de jouer de la harpe, du luth et du violon, tandis que nos camarades perdaient leur temps au jeu et avec des filles. Je ne les condamne pas. Qui est-ce qui peut ne rien faire et n’être avec personne ?

Au commencement de la seconde campagne… mais à quoi bon vous détailler ce qui amena pour moi le plus affreux des malheurs ? Il fut blessé à mes côtés : pauvre William, dit-il, pendant que nous l’emportions, que deviendrez-vous ? Trois jours je vécus entre la crainte et l’espérance ; trois jours je fus témoin des douleurs les plus vives et les plus patiemment souffertes. Enfin le soir du troisième jour, voyant son état empirer de moment en moment : fais un miracle, ô Dieu, rends-le-moi ! M’écriai-je. — Daigne toi-même le consoler, dit mon frère d’une voix presque éteinte. Il me serre faiblement la main et expire.

Je ne me souviens pas distinctement de ce qui se passa dans le temps qui suivit sa mort. Je me retrouvai en Angleterre ; on me mena à Bristol et à Bath. J’étais une ombre errante, et j’attirais des regards de surprise et de compassion sur cette pauvre, inutile moitié d’existence qui me restait. Un jour, j’étais assis sur l’un des bancs de la promenade, tantôt ouvrant un livre que j’avais apporté, tantôt le reposant à côté de moi. Une femme que je me souvins d’avoir déjà vue, vint s’asseoir à l’autre extrémité du même banc ; nous restâmes longtemps sans rien dire, je la remarquais à peine ; je tournai enfin les yeux de son côté, et je répondis à quelques questions qu’elle m’adressa d’une voix douce et discrète. Je crus ne la ramener chez elle, quelques moments après, que par reconnaissance et politesse ; mais le lendemain et les jours suivants je cherchai à la revoir, et sa douce conversation, ses attentions caressantes me la firent bientôt préférer à mes tristes rêveries, qui étaient pourtant mon seul plaisir. Caliste (c’est le nom qui lui était resté du rôle qu’elle avait joué avec le plus grand applaudissement la première et unique fois qu’elle avait paru sur le théâtre), Caliste était d’une extraction honnête, et tenait à des gens riches ; mais une mère dépravée et tombée dans la misère, voulant tirer parti de sa figure, de ses talents, et du plus beau son de voix qui ait jamais frappé une oreille sensible, l’avait vouée de bonne heure au métier de comédienne, et on la fit débuter par le rôle de Caliste, dans The fair penitent. Au sortir de la comédie, un homme considérable l’alla demander à sa mère, l’acheta pour ainsi dire, et dès le lendemain partit avec elle pour le continent. Elle fut mise à Paris, malgré sa religion, dans une abbaye distinguée sous le seul nom de Caliste, fille de condition, mais dont on cachait le nom de famille par des raisons importantes.

Elle fut adorée des religieuses et de ses compagnes, et le ton qu’elle aurait pu contracter avec sa mère la décelait si peu, qu’on la crut fille du feu duc De Cumberland, et cousine par conséquent de notre roi ; et, quand on lui en parlait, la rougeur que lui donnait le sentiment de son véritable état fortifiait le soupçon, au lieu de le détruire. Elle fit bientôt tous les ouvrages de femme avec une adresse étonnante. Elle commença à dessiner et à peindre ; elle dansait déjà assez bien pour que sa mère eût pensé à en faire une danseuse ; elle se perfectionna dans cet art si séduisant ; elle prit aussi des leçons de chant et de clavecin. J’ai toujours trouvé qu’elle jouait et chantait comme on parle ou comme on devrait parler, et comme elle parlait elle-même : je veux dire qu’elle jouait et chantait, tantôt de génie, tantôt de souvenir, tout ce qu’on lui demandait, tout ce qu’on lui présentait, se laissant interrompre et recommençant mille fois, se livrant rarement à ses propres impressions, et prenant surtout plaisir à faire briller le talent des autres. Jamais il ne fut plus aimable musicienne, jamais talent ne para tant la personne ; mais ce degré de perfection et de facilité, ce ne fut pas à Paris qu’elle l’acquit, ce fut en Italie, où son amant passa deux ans avec elle, uniquement occupé d’elle, de son instruction et de son plaisir. Après quatre ans de voyages, il la ramena en Angleterre, et demeurant avec elle, tantôt chez lui à la campagne, tantôt à Londres chez le général D ***, son oncle, il eut encore quatre ans de vie et de bonheur ; mais le bonheur et l’amour ne fléchissent pas la mort : une inflammation de poitrine l’emporta. — Je ne lui laisse rien, dit-il à son oncle un moment avant de mourir, parce que je n’ai plus rien ; mais vous vivez, vous êtes riche, et ce qu’elle tiendra de vous lui sera plus honorable que ce qu’elle tiendrait de moi : à cet égard, je ne regrette rien, et je meurs tranquille.

L’oncle, au bout de quelques mois, lui donna, avec une rente de quatre cent pièces, cette maison à Bath, où je la voyais. Il y venait passer quelques semaines toutes les années, et, quand il avait la goutte, il la faisait venir chez lui. Elle vous ressemble, madame, ou elle vous ressemblait, je ne sais lequel des deux il faut dire. Dans ses pensées, dans ses jugements, dans ses manières, elle avait comme vous je ne sais quoi qui négligeait les petites considérations pour aller droit aux grands intérêts, à ce qui caractérise les gens et les choses. Son âme et ses discours, son ton et sa pensée étaient toujours d’accord : ce qui n’était qu’ingénieux ne l’intéressait point, la prudence seule ne la détermina jamais, et elle disait ne savoir pas bien ce que c’était que la raison ; mais elle devenait ingénieuse pour obliger, prudente pour épargner du chagrin aux autres, et elle paraissait la raison même quand il fallait amortir des impressions fâcheuses et ramener le calme dans un cœur tourmenté ou dans un esprit qui s’égarait. Vous êtes souvent gaie et quelquefois impétueuse ; elle n’était jamais ni l’un ni l’autre. Dépendante, quoique adorée, dédaignée par les uns tandis qu’elle était servie à genoux par d’autres, elle avait contracté je ne sais quelle réserve triste qui tenait tout ensemble de la fierté et de l’effroi ; et, si elle eût été moins aimante, elle eût pu paraître sauvage et farouche. Un jour, la voyant s’éloigner de gens qui l’avaient abordée avec empressement, et la considéraient avec admiration, je lui en demandai la raison. — Rapprochons-nous d’eux, me dit-elle ; ils ont demandé qui je suis, vous verrez de quel air ils me regarderont ! Nous fîmes l’essai : elle n’avait deviné que trop juste, une larme accompagna le sourire et le regard par lequel elle me le fit remarquer. — Que vous importe ? lui dis-je. — Un jour peut-être cela m’importera, me dit-elle en rougissant. Je ne l’entendis que longtemps après. Je me souviens qu’une autre fois, invitée chez une femme chez qui je devais aller, elle refusa. — Mais pourquoi ? lui dis-je, cette femme et tous ceux que vous verrez chez elle ont de l’esprit et vous admirent. — Ah ! dit-elle, ce ne sont pas les dédains marqués que je crains le plus, j’ai trop dans mon cœur et dans ceux qui me dédaignent de quoi me mettre à leur niveau ; c’est la complaisance, le soin de ne pas parler d’une comédienne, d’une fille entretenue, de milord, de son oncle. Quand je vois la bonté et le mérite souffrir pour moi, et obligés de se contraindre ou de s’étourdir, je souffre moi-même. Du vivant de milord, la reconnaissance me rendait plus sociable ; je tâchais de gagner les cœurs pour qu’on n’affligeât pas le sien. Si ses domestiques ne m’eussent pas respectée, si ses parents ou ses amis m’avaient repoussée, ou que je les eusse fuis, il se serait brouillé avec tout le monde. Les gens qui venaient chez lui s’étaient si bien accoutumés à moi, que souvent, sans y penser, ils disaient devant moi les choses les plus offensantes. Mille fois j’ai fait signe à milord en souriant de les laisser dire ; tantôt j’étais bien aise qu’on oubliât ce que j’étais, tantôt flattée qu’on me regardât comme une exception parmi celles de ma sorte, et en effet ce qu’on disait de leur effronterie, de leur manége, de leur avidité ne me regardait assurément pas. — Pourquoi ne vous a-t-il pas épousée ? lui demandai-je. — Il ne m’en a parlé qu’une seule fois, me répondit-elle ; alors il me dit : Le mariage entre nous ne serait qu’une vaine cérémonie qui n’ajouterait rien à mon respect pour vous, ni à l’inviolable attachement que je vous ai voué ; cependant, si j’avais un trône à vous donner ou seulement une fortune passable, je n’hésiterais pas ; mais je suis presque ruiné, vous êtes beaucoup plus jeune que moi ; que servirait de vous laisser une veuve titrée sans bien ? Ou je connais mal le public, ou celle qui n’a rien gagné à être ma compagne que le plaisir de rendre l’homme qui l’adorait le plus heureux des mortels, en sera plus respectée que celle à qui on laisserait un nom et un titre[25].

Vous êtes étonnée peut-être, madame, de l’exactitude de ma mémoire, ou peut-être me soupçonnerez-vous de suppléer et d’embellir. Ah ! Quand j’aurai achevé de vous faire connaître celle de qui je rapporte les paroles, vous ne le croirez pas, et vous ne serez pas surprise non plus que je me souvienne si bien des premières conversations que nous avons eues ensemble. Depuis quelque temps surtout elles me reviennent avec un détail étonnant ; je vois l’endroit où elle parlait, et je crois l’entendre encore. Je reviens, pour vous la peindre mieux, aux comparaisons que je n’ai cessé de faire depuis le premier moment où j’ai eu le bonheur de vous voir. Plus silencieuse que vous avec les indifférents, aussi aimante que vous, et n’ayant pas une Cécile, elle était plus caressante, plus attentive, plus insinuante encore avec les gens qu’elle aimait ; son esprit n’était pas aussi hardi que le vôtre, mais il était plus adroit ; son expression était moins vive, mais plus douce. Dans un pays où les arts tiennent lieu d’une nature pittoresque, qui frappe les sens et parle au cœur, elle avait la même sensibilité pour les uns que vous pour l’autre. Votre maison est simple et noble, on est chez une femme de condition peu riche ; la sienne était ornée avec goût et avec économie, elle épargnait tout ce qu’elle pouvait de son revenu pour de pauvres filles qu’elle faisait élever ; mais elle travaillait comme les fées, et chaque jour ses amis trouvaient chez elle quelque chose de nouveau à admirer, ou dont on jouissait. Tantôt c’était un meuble commode qu’elle avait fait elle-même, tantôt un vase dont elle avait donné le dessin, et qui faisait la fortune de l’ouvrier. Elle copiait des portraits pour ses amis, pour elle-même des tableaux des meilleurs maîtres. Quel talent, quel moyen de plaire cette aimable fille n’avait-elle pas !

Soigné, amusé par elle, ma santé revint, la vie ne me parut plus un fardeau si pesant, si insipide à porter ; je pleurai enfin mon frère, je pus enfin parler de lui ; j’en parlais sans cesse. Je pleurais et je la faisais pleurer. — Je vois, dit-elle un jour, pourquoi vous êtes tendre, doux, et pourtant un homme. La plupart des hommes qui n’ont eu que des camarades ordinaires et de leur sexe, ont peu de délicatesse et d’aménité, et ceux qui ont beaucoup vécu avec des femmes, plus aimables d’abord que les autres, mais moins adroits, moins hardis aux exercices des hommes, deviennent sédentaires, et avec le temps pusillanimes, exigeants, égoïstes et vaporeux comme nous. Vos courses, vos jeux, vos exercices avec votre frère vous ont rendu robuste et adroit, et avec lui votre cœur naturellement sensible est devenu délicat et tendre. Qu’il était heureux ! s’écria-t-elle un jour que, le cœur plein de mon frère, j’en avais longtemps parlé ; heureuse la femme qui remplacera ce frère chéri ! — Et qui m’aimerait comme il m’aimait, lui dis-je. — Ce n’est pas cela qu’il serait difficile de trouver, me répondit-elle en rougissant. Vous n’aimerez pas une femme autant que vous l’aimiez ; mais, si vous aviez seulement cette tendresse que vous pouvez encore avoir, si on se croyait ce que vous aimez le mieux à présent que vous n’avez plus votre frère… Je la regarde, des larmes coulaient de ses yeux. Je me mets à ses pieds, je baise ses mains. — N’aviez-vous point vu, dit-elle, que je vous aimais ? — Non, lui dis-je, et vous êtes la première femme qui me fasse entendre ces mots si doux. — Je me suis dédommagée, dit-elle en m’obligeant à m’asseoir, d’une longue contrainte et du chagrin de n’être pas devinée ; je vous ai aimé dès le premier moment que je vous ai vu ; avant vous, j’avais connu la reconnaissance et non point l’amour ; je le connais à présent qu’il est trop tard. Quelle situation que la mienne ! Moins je mérite d’être respectée, plus j’ai besoin de l’être. Je verrais une insulte dans ce qui aurait été des marques d’amour ; au moindre oubli de la plus sévère décence, effrayée, humiliée, je me rappellerais avec horreur ce que j’ai été, ce qui me rend indigne de vous à mes yeux et sans doute aux vôtres, ce que je ne veux, ce que je ne dois jamais redevenir. Ah ! Je n’ai connu le prix d’une vie et d’une réputation sans tache que depuis que je vous connais. Combien de fois j’ai pleuré en voyant une fille, la fille la plus pauvre, mais chaste, ou seulement encore innocente ! à sa place, je me serais allée donner à vous, je vous aurais consacré ma vie, je vous aurais servi à tel titre, à telle condition que vous auriez voulu ; je n’aurais été connue que de vous, vous auriez pu vous marier, j’aurais servi votre femme et vos enfants, et je me serais enorgueillie d’être si complétement votre esclave, de tout faire et de tout souffrir pour vous. Mais moi, que puis-je faire ? Que puis-je offrir ? Connue et avilie, je ne puis devenir ni votre égale ni votre servante. Vous voyez que j’ai pensé à tout ; depuis si longtemps je ne pense qu’à vous aimer, au malheur et au plaisir de vous aimer. Mille fois j’ai voulu me soustraire à tous les maux que je prévois ; mais qui peut échapper à sa destinée ? Du moins, en vous disant combien je vous aime, me suis-je donné un moment de bonheur. — Ne prévoyons point de maux, lui dis-je, pour moi je ne prévois rien ; je vous vois, vous m’aimez. Le présent est trop délicieux pour que je puisse me tourmenter de l’avenir. Et, en lui parlant, je la serrais dans mes bras. Elle s’en arracha. — Je ne parlerai donc plus de l’avenir, dit-elle : je ne saurais me résoudre à tourmenter ce que j’aime. Allez à présent, laissez-moi reprendre mes esprits ; et vous, réfléchissez à vous et à moi : peut-être serez-vous plus sage que moi, et ne voudrez-vous pas vous engager dans une liaison qui promet si peu de bonheur. Croire que vous pourrez toujours me quitter et ne pas être malheureux, ce serait vous tromper vous-même ; mais aujourd’hui vous pouvez me quitter sans être cruel. Je ne m’en consolerai point, mais vous n’aurez aucun reproche à vous faire. Votre santé est rétablie, vous pouvez quitter cet endroit. Si vous revenez demain, ce sera me dire que vous avez accepté mon cœur, et vous ne pourrez plus, sans éprouver des remords, me rendre tout-à-fait malheureuse. Pensez-y, dit-elle en me serrant la main, encore une fois vous pouvez partir, votre santé est rétablie. — Oui, dis-je, mais c’est à vous que je la dois. Et je m’en allai.

Je ne délibérai, ni ne balançai, ni ne combattis, et cependant, comme si quelque chose m’avait retenu, je ne sortis de chez moi que fort tard le lendemain. Le soir fort tard je me retrouvai à la porte de Caliste sans que je puisse dire que j’eusse pris le parti d’y retourner. Ciel ! Quelle joie je vis briller dans ses yeux ! — Vous revenez, vous revenez ! S’écria-t-elle. — Qui pourrait, lui dis-je, se dérober à tant de félicité ! Après une longue nuit, l’aurore du bonheur se remontre à peine ; pourrais-je m’y dérober et me replonger dans cette nuit lugubre ? Elle me regardait, et assise vis-à-vis de moi, levant les yeux au ciel, joignant les mains, pleurant et souriant à la fois avec une expression céleste, elle répétait : Il est revenu ! Ah ! Il est revenu ! La fin, dit-elle, ne sera pas heureuse. Je n’ose au moins l’espérer, mais elle est éloignée peut-être. Peut-être mourrai-je avant de devenir misérable. Ne me promettez rien, mais recevez le serment que je fais de vous aimer toujours. Je suis sûre de vous aimer toujours ; quand même vous ne m’aimeriez plus, je ne cesserais pas de vous aimer. Que le moment où vous aurez à vous plaindre de mon cœur soit le dernier de ma vie ! Venez avec moi, venez vous asseoir sur ce même banc où je vous parlai pour la première fois. Vingt fois déjà je m’étais approchée de vous ; je n’avais osé vous parler. Ce jour-là je fus plus hardie. Béni soit ce jour ! Bénie soit ma hardiesse ! Béni soit le banc et l’endroit où il fut posé ! J’y planterai un rosier, du chèvre-feuille et du jasmin. En effet, elle les y planta. Ils croissent, ils prospèrent, c’est tout ce qui reste d’heureux de cette liaison si douce.

Que ne puis-je, madame, vous peindre toute sa douceur, et le charme inexprimable de cette aimable fille ! Que ne puis-je vous peindre avec quelle tendresse, quelle délicatesse, quelle adresse elle opposa si longtemps l’amour à l’amour ; maîtrisant les sens par le cœur, mettant des plaisirs plus doux à la place de plaisirs plus vifs, me faisant oublier sa personne à force de me faire admirer ses grâces, son esprit et ses talents ! Quelquefois je me plaignais de sa retenue, que j’appelais dureté et indifférence, alors elle me disait que mon père me permettrait peut-être de l’épouser ; et quand je voulais partir pour demander le consentement de mon père : « Tant que vous ne l’avez pas demandé, disait-elle, nous avons le plaisir de croire qu’on vous l’accorderait. » Bercé par l’amour et l’espérance, je vivais aussi heureux qu’on peut l’être hors du calme, et quand tout notre cœur est rempli d’une passion qu’on avait longtemps regardée comme indigne d’occuper le cœur d’un homme. — O mon frère ! Mon frère ! Que diriez-vous ? m’écriais-je quelquefois ; mais je ne vous ai plus, et qui était plus digne qu’elle de vous remplacer ?

Mes jours ne s’écoulaient pourtant pas dans une oisiveté entière. Le régiment où je servais ayant été enveloppé dans la disgrâce de Saratoga, il eût fallu, si on eût voulu me renvoyer en Amérique, me faire entrer dans un autre corps ; mais mon père, d’autant plus désolé d’y avoir perdu un fils qu’il n’approuvait pas cette guerre, jura que l’autre n’y retournerait jamais, et, profitant de cette circonstance de la capitulation de Saratoga, il prétendit que, ma mauvaise santé seule m’ayant séparé de mon régiment, je devais être regardé comme appartenant encore à une armée qui ne pouvait plus servir contre les Américains ; de sorte qu’ayant en quelque façon quitté le service, quoique je n’eusse pas encore quitté l’uniforme ni rendu mon brevet, je me préparais à la carrière du parlement et des emplois, et, pour y jouer un rôle honorable, je résolus, en même temps que j’étudierais les lois et l’histoire de mon pays, d’apprendre à me bien exprimer dans ma langue. Je définissais l’éloquence le pouvoir d’entraîner quand on ne peut pas convaincre, et ce pouvoir me paraissait nécessaire avec tant de gens, et dans tant d’occasions, que je crus ne pouvoir pas me donner trop de peine pour l’acquérir. A l’exemple du fameux lord Chatham, je me mis à traduire Cicéron et surtout Démosthène, brûlant ma traduction et la recommençant mille fois. Caliste m’aidait à trouver les mots et les tournures, quoiqu’elle n’entendît ni le grec ni le latin ; mais, après lui avoir traduit littéralement mon auteur, je lui voyais saisir sa pensée souvent beaucoup mieux que moi ; et, quand je traduisais Pascal ou Bossuet, elle m’était encore d’un plus grand secours.

De peur de négliger les occupations que je m’étais prescrites, nous avions réglé l’emploi de ma journée, et quand, m’oubliant auprès d’elle, j’en avais passé une dont je ne devais pas être content, elle me faisait payer une amende au profit de ses pauvres protégées. J’étais matineux : deux heures de ma matinée étaient consacrées à me promener avec Caliste. Heures trop courtes, promenades délicieuses où tout s’embellissait et s’animait pour deux cœurs à l’unisson, pour deux cœurs à la fois tranquilles et charmés ; car la nature est un tiers que des amants peuvent aimer, et qui partage leur admiration sans les refroidir l’un pour l’autre ! Le reste de mon temps jusqu’au dîner était employé à l’étude. Je dînais chez moi, mais j’allais prendre le café chez elle. Je la trouvais habillée ; je lui montrais ce que j’avais fait, et quand j’en étais un peu content, après l’avoir corrigé avec elle, je le copiais sous sa dictée. Ensuite, je lui lisais les nouveautés qui avaient quelque réputation, ou, quand rien de nouveau n’excitait notre curiosité, je lui lisais Rousseau, Voltaire, Fénelon, Buffon, tout ce que votre langue a de meilleur et de plus agréable. J’allais ensuite à la salle publique, de peur, disait-elle, qu’on ne crût que, pour me garder mieux, elle ne m’eût enterré. Après y avoir passé une heure ou deux, il m’était permis de revenir et de ne la plus quitter. Alors, selon la saison, nous nous promenions ou nous causions, et nous faisions nonchalamment de la musique jusqu’au souper, excepté deux jours dans la semaine où nous avions un véritable concert. J’y ai entendu les plus habiles musiciens anglais et étrangers déployer tout leur art et se livrer à tout leur génie. L’attention et la sensibilité de Caliste excitaient leur émulation plus que l’or des grands. Elle n’y invitait jamais personne ; mais quelquefois des hommes de nos premières familles obtenaient la permission d’y venir. Une fois des femmes firent demander la même permission ; elle les refusa. Une autre fois des jeunes gens, entendant de la musique, s’avisèrent d’entrer. Caliste leur dit qu’ils s’étaient mépris sans doute, qu’ils pouvaient rester pourvu qu’ils observassent le plus grand silence, mais qu’elle les priait de ne pas revenir sans l’en avoir prévenue. Vous voyez, madame, qu’elle savait se faire respecter, et son amant même n’était que le plus soumis comme le plus enchanté de ses admirateurs. O femmes ! femmes ! Que vous êtes malheureuses, quand celui que vous aimez se fait de votre amour un droit de vous tyranniser, quand, au lieu de vous placer assez haut pour s’honorer de votre préférence, il met son honneur à se faire craindre et à vous voir ramper à ses pieds !

Après le concert, nous donnions un souper à nos musiciens et à nos amateurs. Il m’était permis de faire les frais de ces soupers, et c’était la seule permission de ce genre que j’eusse. Jamais il n’y en eut de plus gais. Anglais, Allemands, Italiens, tous nos virtuoses y mêlaient bizarrement leur langage, leurs prétentions, leurs préjugés, leurs habitudes, leurs saillies. Avec une autre que Caliste, ces soupers eussent été froids, ou auraient dégénéré en orgies ; avec elle, ils étaient décents, gais, charmants.

Caliste, ayant trouvé que l’heure qui suivait le souper était, quand nous étions seuls, la plus difficile à passer, à moins que le clair de lune ne nous invitât à nous promener, ou quelque livre bien piquant à en achever la lecture, imagina de faire venir un petit violoncelle, ivrogne, crasseux, mais très habile. Un signe imperceptible fait à son laquais évoquait ce petit gnome. Au moment où je le voyais sortir comme de dessous terre, je commençais par le maudire et je faisais mine de m’en aller ; mais un regard ou un sourire m’arrêtait, et souvent le chapeau sur la tête, et appuyé contre la porte, je restais immobile à écouter les choses charmantes que produisaient la voix et le clavecin de Caliste avec l’instrument de mon mauvais génie. D’autres fois je prenais en grondant ma harpe ou mon violon, et je jouais jusqu’à ce que Caliste nous renvoyât l’un et l’autre. Ainsi se passèrent des semaines, des mois, plus d’une année, et vous voyez que le seul souvenir de ce temps délicieux a fait briller encore une étincelle de gaieté dans un cœur navré de tristesse.

à la fin, je reçus une lettre de mon père : on lui avait dit que ma santé, parfaitement remise, ne demandait plus le séjour de Bath ; il me parlait de revenir chez lui et d’épouser une jeune personne, dont la fortune, la naissance et l’éducation étaient telles qu’on ne pouvait rien demander de mieux. Je répondis qu’effectivement ma santé était remise, et après avoir parlé de celle à qui j’en avais l’obligation, et que j’appelai sans détour la maîtresse de feu lord L ***, je lui dis que je ne me marierais point à moins qu’il ne me permît de l’épouser ; et le suppliant de n’écouter pas un préjugé confus qui pourrait faire rejeter ma demande, je le conjurai aussi de s’informer à Londres, à Bath, partout, du caractère et des mœurs de celle que je voulais lui donner pour fille. — Oui de ses mœurs, répétais-je, et si vous apprenez qu’avant la mort de son amant elle ait jamais manqué à la décence, ou qu’après sa mort elle ait jamais donné lieu à la moindre témérité, si vous entendez sortir d’aucune bouche autre chose qu’un éloge ou une bénédiction, je renonce à mon espérance la plus chère, au seul bien qui me fasse regarder comme un bonheur de vivre, et d’avoir conservé ou recouvré la raison. Voici la réponse que je reçus de mon père.

« Vous êtes majeur, mon fils, et vous pouvez vous marier sans mon consentement : quant à mon approbation, vous ne l’aurez jamais pour le mariage dont vous me parlez, et, si vous le contractez, je ne vous reverrai jamais. Je n’ai point désiré d’illustration, et vous savez que j’ai laissé la branche cadette de notre famille solliciter et obtenir un titre, sans faire la moindre tentative pour en procurer un à la mienne ; mais l’honneur m’est plus cher qu’à personne, et jamais de mon consentement on ne portera atteinte à mon honneur ni à celui de ma famille. Je frémis à l’idée d’une belle-fille devant qui on n’oserait parler de chasteté, aux enfants de laquelle je ne pourrais recommander la chasteté sans faire rougir leur mère. Et ne rougiriez-vous pas aussi quand je les exhorterais à préférer l’honneur à leurs passions, à ne pas se laisser vaincre et subjuguer par leurs passions ? Non, mon fils, je ne donnerai pas la place d’une femme que j’adorais à cette belle-fille. Vous pourrez lui donner son nom, et peut-être me ferez-vous mourir de chagrin en le lui donnant, car mon sang frémit à la seule idée ; mais, tant que je vivrai, elle ne s’asseyera pas à la place de votre mère. Vous savez que la naissance de mes enfants m’a coûté leur mère, vous savez que l’amitié de mes fils l’un pour l’autre m’a coûté l’un des deux ; c’est à vous à voir si vous voulez que le seul qui me reste me soit ôté par une folle passion, car je n’aurai plus de fils, si ce fils peut se donner une pareille femme. »

Caliste, me voyant revenir chez elle plus tard qu’à l’ordinaire, et avec un air triste et défait, devina tout de suite la lettre ; m’ayant forcé à la lui donner, elle la lut, et je vis chaque mot entrer dans son cœur comme un poignard. — Ne désespérons pas encore tout-à-fait, me dit-elle, permettez-moi de lui écrire demain ; à présent je ne pourrais. Et s’étant assise sur le canapé, à côté de moi, elle se pencha sur moi, et elle me caressait en pleurant avec un abandon qu’elle n’avait jamais eu. Elle savait bien que j’étais trop affligé pour en abuser. J’ai traduit de mon mieux la lettre de Caliste, et je vais la transcrire.

« Souffrez, monsieur, qu’une malheureuse femme en appelle de votre jugement à vous-même, et ose plaider sa cause devant vous. Je ne sens que trop la force de vos raisons ; mais daignez considérer, monsieur, s’il n’y en a point aussi qui soient en ma faveur, et qu’on puisse opposer aux considérations qui me réprouvent. Voyez d’abord si le dévouement le plus entier, la tendresse la plus vive, la reconnaissance la mieux sentie, ne pèsent rien dans la balance que je voudrais que vous daignassiez encore tenir et consulter dans cette occasion. Daignez vous demander si votre fils pourrait attendre d’aucune femme ces sentiments au degré où je les ai et les aurai toujours, et que votre imagination vous peigne, s’il se peut, tout ce qu’ils me feraient faire et supporter : considérez ensuite d’autres mariages, les mariages qui paraissaient les mieux assortis et les plus avantageux, et, supposé que vous voyiez dans presque tous des inconvénients et des chagrins encore plus grands et plus sensibles que ceux que vous redoutez dans celui que votre fils désire, n’en supporterez-vous pas avec plus d’indulgence la pensée de celui-ci, et n’en désirerez-vous pas moins vivement un autre ? Ah ! S’il ne fallait qu’une naissance honorable, une vie pure, une réputation intacte pour rendre votre fils heureux ; si avoir été sage était tout ; si l’aimer passionnément, uniquement, n’était rien, croyez que je serais assez généreuse, ou plutôt que je l’aimerais assez pour faire taire à jamais le seul désir, la seule ambition de mon cœur.

Vous me trouvez surtout indigne d’être la mère de vos petits-enfants. Je me soumets en gémissant à votre opinion, fondée sans doute sur celle du public. Si vous ne consultiez que votre propre jugement, si vous daigniez me voir, me connaître, votre arrêt serait peut-être moins sévère ; vous verriez avec quelle docilité je serais capable de leur répéter vos leçons, des leçons que je n’ai pas suivies, mais qu’on ne m’avait pas données ; et, supposé qu’en passant par ma bouche elles perdissent de leur force, vous verriez du moins que ma conduite constante offrirait l’exemple de l’honnêteté. Tout avilie que je vous parais, croyez, monsieur, qu’aucune femme de quelque rang, de quelque état qu’elle puisse être, n’a été plus à l’abri que moi de rien voir ou entendre de licencieux. Ah ! Monsieur, vous serait-il difficile de vous former une idée un peu avantageuse de celle qui a su s’attacher à votre fils d’un amour si tendre ? Je finis en vous jurant de ne consentir jamais à rien que vous condamniez, quand même votre fils pourrait en avoir la pensée ; mais il ne peut l’avoir, il n’oubliera pas un instant le respect qu’il vous doit. Daignez permettre, monsieur, que je partage au moins ce sentiment avec lui, et n’en rejetez pas de ma part l’humble et sincère assurance. »

En attendant la réponse de mon père, toutes nos conversations roulèrent sur les parents de Caliste, son éducation, ses voyages, son histoire en un mot. Je lui fis des questions que je ne lui avais jamais faites. J’avais écarté des souvenirs qui pouvaient lui être fâcheux ; elle m’ôta mes craintes et mes ménagements. Je voulus tout approfondir, et, comme si cela eût dû favoriser notre dessein, je me plaisais à voir combien elle gagnait à être plus parfaitement connue. Hélas ! ce n’était pas moi qu’il fallait persuader. Elle me dit que, par un effet de l’extrême délicatesse de son amant, personne, ni homme ni femme, dans aucun pays, ne pouvait affirmer qu’elle eût été sa maîtresse. Elle me dit n’avoir pas essuyé de sa part un seul refus, un seul instant d’humeur ou de mécontentement, ou même de négligence. Quelle femme que celle qu’un homme, son amant, son bienfaiteur, son maître pour ainsi dire, peut traiter pendant huit ans comme une divinité ! Je lui demandai un jour si jamais elle n’avait eu la pensée de le quitter. — Oui, dit-elle, je l’ai eue une fois, mais je fus si frappée de l’ingratitude d’un pareil dessein, que je ne voulus pas y voir de la sagesse : je me crus la dupe d’un fantôme qui s’appelait la vertu, et qui était le vice, et je le repoussai avec horreur.

Pendant trois jours que tarda la lettre de mon père, j’eus la permission de laisser là mes livres et le public. Je venais chez elle le matin ; le chagrin nous avait rendus plus familiers sans nous rendre moins sages. Le quatrième jour, Caliste reçut cette réponse. Au lieu de la transcrire ou de la traduire, madame, je vous l’envoie, vous la traduirez, si vous voulez que votre parent la lise un jour : je n’aurais pas la force de la traduire.


Madame,

« Je suis fâché d’être forcé de dire des choses désagréables à une personne de votre sexe, et j’ajouterai de votre mérite ; car, sans prendre des informations sur votre compte, ce qui serait inutile, ne pouvant être déterminé par les choses que j’apprendrais, j’ai entendu dire beaucoup de bien de vous. Encore une fois, je suis fâché d’être obligé de vous dire des choses désagréables ; mais laisser votre lettre sans réponse serait encore plus désobligeant que la réfuter. C’est donc ce dernier parti que je me vois forcé de prendre. D’abord, madame, je pourrais vous dire que je n’ai d’autre preuve de votre attachement pour mon fils que ce que vous en dites vous-même, et une liaison qui ne prouve pas toujours un bien grand attachement ; mais, en le supposant aussi grand que vous le dites, et j’avoue que je suis porté à vous en croire, pourquoi ne penserais-je pas qu’une autre femme pourrait aimer mon fils autant que vous l’aimez, et, supposé même qu’une autre femme qu’il épouserait ne l’aimât pas avec la même tendresse ni avec un si grand dévouement, est-il bien sûr que ce degré d’attachement fût un grand bien pour lui, et trouvez-vous apparent qu’il ait jamais besoin de fort grands sacrifices de la part d’une femme ? Mais je suppose que ce soit un grand bien ; est-ce tout que cet attachement ? Vous me parlez des chagrins qu’on voit dans la plupart des ménages ; mais serait-ce une bien bonne manière de raisonner que de se résoudre à souffrir des inconvénients certains, parce qu’ailleurs il y en a de vraisemblables ? De passer par-dessus des inconvénients qu’on voit distinctement pour en éviter d’autres qu’on ne peut encore prévoir, et de prendre un parti décidément mauvais, parce qu’il y en aurait peut-être de pires ? Vous me demandez s’il me serait difficile de prendre bonne opinion de celle qui aime mon fils, vous pouviez ajouter : et qui en est aimée. Non, sans doute, et j’ai si bonne opinion de vous, que je crois qu’en effet vous donneriez un bon exemple à vos enfants, et que, loin de contredire les leçons qu’on pourrait leur donner, vous leur donneriez les mêmes leçons, et peut-être avec plus de zèle et de soins qu’une autre. Mais pensez-vous que dans mille occasions je ne croirais pas que vous souffrez de ce qu’on dirait ou ne dirait pas à vos enfants et touchant vos enfants, et sur mille autres sujets ? Et ne pensez-vous pas aussi que plus vous m’intéresseriez par votre bonté, votre honnêteté et vos qualités aimables, plus je souffrirais de voir, d’imaginer que vous souffrez, et que vous n’êtes pas aussi heureuse, aussi considérée que vous mériteriez à beaucoup d’égards de l’être ? En vérité, madame, je me saurais mauvais gré à moi-même de n’avoir pas pour vous toute la considération et la tendresse imaginables, et pourtant il me serait impossible de les avoir, si ce n’est peut-être pour quelques moments, quand je ne me souviendrais pas que cette femme belle, aimable et bonne est ma belle-fille ; mais, aussitôt que je vous entendrais nommer comme j’entendais nommer ma femme et ma mère, pardonnez ma sincérité, madame, mon cœur se tournerait contre vous, et je vous haïrais peut-être d’avoir été si aimable que mon fils n’eût voulu aimer et épouser que vous ; et, si dans ce moment je croyais voir quelqu’un parler de mon fils ou de ses enfants, je supposerais qu’on dit : c’est le mari d’une telle, ce sont les enfants d’une telle. En vérité, madame, cela serait insupportable, car, à présent que cela n’a rien de réel, l’idée m’en est insupportable. Ne croyez pourtant pas que j’aie aucun mépris pour votre personne ; il serait très injuste d’en avoir, et je suis disposé à un sentiment tout contraire. Je vous ai obligation, et c’est sans rougir de vous avoir obligation, de la promesse que vous me faites à la fin de votre lettre, sans bien savoir pourquoi j’y ai une foi entière. Pour vous payer de votre honnêteté et du respect que vous avez pour le sentiment qui lie un fils à son père, je vous promets, ainsi qu’à mon fils, de ne rien tenter pour vous séparer, et de ne lui jamais reparler le premier d’aucun mariage, quand on me proposerait une princesse pour belle-fille, mais à condition qu’il ne me reparle jamais non plus que vous du mariage en question. Si je me laissais fléchir, je sens que j’en aurais le regret le plus amer, et, si je résistais à de vives sollicitations, comme je ferais sûrement, outre le déplaisir d’affliger un fils que j’aime tendrement et qui le mérite, je me préparerais peut-être des regrets pour l’avenir ; car un père tendre se reproche quelquefois contre toute raison de n’avoir pas cédé aux instances les plus déraisonnables de son enfant. Croyez, madame, que ce n’est déjà pas sans douleur que je vous afflige aujourd’hui l’un et l’autre. »

je trouvai Caliste assise à terre, la tête appuyée contre le marbre de sa cheminée. — C’est la vingtième place que j’ai depuis une heure, me dit-elle ; je m’en tiens à celle-ci parce que ma tête brûle. Elle me montra du doigt la lettre de mon père qui était ouverte sur le canapé. Je m’assis, et pendant que je lisais, s’étant un peu tournée, elle appuya sa tête contre mes genoux. Absorbé dans mes pensées, regrettant le passé, déplorant l’avenir et ne sachant comment disposer du présent, je ne la voyais et ne la sentais presque pas. à la fin je la soulevai et je la fis asseoir. Nos larmes se confondirent. — Soyons au moins l’un à l’autre autant que nous y pouvons être, lui dis-je fort bas, et comme si j’avais craint qu’elle ne m’entendît. Je pus douter qu’elle m’eût entendu ; je pus croire qu’elle consentait, elle ne me répondit point, et ses yeux étaient fermés. — Changeons, ma Caliste, lui dis-je, ce moment si triste en un moment de bonheur. — Ah ! dit-elle en rouvrant les yeux et jetant sur moi des regards de douleur et d’effroi, il faut donc redevenir ce que j’étais. — Non, lui dis-je après quelques moments de silence, il ne faut rien, j’avais cru que vous m’aimiez. — Et je ne vous aime donc pas, dit-elle en passant à son tour ses bras autour de moi, je ne vous aime donc pas ! Peignez-vous, s’il se peut, madame, ce qui se passait dans mon cœur. A la fin je me mis à ses pieds, j’embrassai ses genoux ; je lui demandai pardon de mon impétuosité. — Je sais que vous m’aimez, lui dis-je, je vous respecte, je vous adore, vous ne serez pour moi que ce que vous voudrez. — Ah ! dit-elle, il faut, je le vois bien, redevenir ce qu’il me serait affreux d’être, ou vous perdre, ce qui serait mille fois plus affreux. — Non, dis-je, vous vous trompez, vous m’offensez : vous ne me perdrez point, je vous aimerai toujours. — Vous m’aimerez peut-être, reprit-elle, mais je ne vous en perdrai pas moins. Et quel droit aurais-je de vous conserver ? Je vous perdrai, j’en suis sûre. Et ses larmes étaient près de la suffoquer ; mais, de peur que je n’appelasse du secours, de peur de n’être plus seule avec moi, elle me promit de faire tous ses efforts pour se calmer, et à la fin elle réussit. Depuis ce moment, Caliste ne fut plus la même ; inquiète quand elle ne me voyait pas, frémissant quand je la quittais, comme si elle eût craint de ne me jamais revoir ; transportée de joie en me revoyant ; craignant toujours de me déplaire, et pleurant de plaisir quand quelque chose de sa part m’avait plu, elle fut quelquefois bien plus aimable, plus attendrissante, plus ravissante qu’elle n’avait encore été ; mais elle perdit cette sérénité, cette égalité, cet à-propos dans toutes ses actions qui auparavant ne la quittait pas, et qui l’avait si fort distinguée. Elle cherchait bien à faire les mêmes choses, et c’étaient bien en effet les mêmes choses qu’elle faisait ; mais, faites tantôt avec distraction, tantôt avec passion, tantôt avec ennui, toujours beaucoup mieux ou moins bien qu’auparavant, elles ne produisaient plus le même effet sur elle ni sur les autres. Ah ciel ! Combien je la voyais tourmentée et combattue ! émue de mes moindres caresses qu’elle cherchait plutôt qu’elle ne les évitait, et toujours en garde contre son émotion, m’attirant par une sorte de politique, et, de peur que je ne lui échappasse tout-à-fait, se reprochant de m’avoir attiré, et me repoussant doucement, fâchée le moment d’après de m’avoir repoussé ; l’effroi et la tendresse, la passion et la retenue se succédaient dans ses mouvements et dans ses regards avec tant de rapidité, qu’on croyait les y voir ensemble. Et moi, tour à tour embrasé et glacé, irrité, charmé, attendri, le dépit, l’admiration, la pitié, m’émouvant tour à tour, me laissaient dans un trouble inconcevable. — Finissons, lui dis-je un jour, transporté à la fois d’amour et de colère en fermant sa porte à la clef, et l’emportant de devant son clavecin. — Vous ne me ferez pas violence, me dit-elle doucement, car vous êtes le maître. Cette voix, ce discours m’ôtèrent tout mon emportement, et je ne pus plus que l’asseoir doucement sur mes genoux, appuyer sa tête contre mon épaule, et mouiller de larmes ses belles mains en lui demandant mille fois pardon ; et elle me remercia autant de fois d’une manière qui me prouva combien elle avait réellement eu peur ; et pourtant elle m’aimait passionnément et souffrait autant que moi, et pourtant elle aurait voulu être ma maîtresse. Un jour je lui dis : vous ne pouvez vous résoudre à vous donner, et vous voudriez vous être donnée. — Cela est vrai, dit-elle. Et cet aveu ne me fit rien obtenir ni même rien entreprendre. Ne croyez pourtant pas, madame, que tous nos moments fussent cruels, et que notre situation n’eût encore des charmes ; elle en avait qu’elle tirait de sa bizarrerie même et de nos privations. Les plus petites marques d’amour conservèrent leur prix. Jamais nous ne nous rendîmes qu’avec transport le plus léger service. En demander un était le moyen d’expier une offense, de faire oublier une querelle ; nous y avions toujours recours, et ce ne fut jamais inutilement. Ses caresses, à la vérité, me faisaient plus de peur que de plaisir, mais la familiarité qu’il y avait entre nous était délicieuse pour l’un et pour l’autre. Traité quelquefois comme un frère, ou plutôt comme une sœur, cette faveur m’était précieuse et chère.

Caliste devint sujette, et cela ne vous surprendra pas, à des insomnies cruelles. Je m’opposai à ce qu’elle prît des remèdes qui eussent pu déranger entièrement sa santé, et je voulus que tour à tour sa femme de chambre et moi nous lui procurassions le sommeil en lui faisant quelque lecture. Quand nous la voyions endormie, moi, tout aussi scrupuleusement que Fanny, je me retirais le plus doucement possible, et le lendemain, pour récompense, j’avais la permission de me coucher à ses pieds, ayant pour chevet ses genoux, et de m’y endormir quand je le pouvais. Une nuit je m’endormis en lisant à côté de son lit, et Fanny, apportant comme à l’ordinaire le déjeuner de sa maîtresse à la pointe du jour (on abrégeait les nuits le plus qu’on le pouvait), s’avança doucement et ne me réveilla pas tout de suite. Le jour devenu plus grand, j’ouvre enfin les yeux, et je les vois me sourire. — Vous voyez, dis-je à Fanny, tout est bien resté comme vous l’avez laissé, la table, la lampe, le livre tombé de ma main sur mes genoux. — Oui, c’est bien, me dit-elle, et, me voyant embarrassé de sortir de la maison : allez seulement, monsieur, et, quand même les voisins vous verraient, ne vous mettez pas en peine. Ils savent que madame est malade, nous leur avons tant dit que vous viviez comme frère et sœur, qu’à présent nous aurions beau leur dire le contraire, ils ne nous croiraient pas. — Et ne se moquent-ils pas de moi ? Lui dis-je. — Oh ! Non, monsieur, ils s’étonnent, et voilà tout. Vous êtes aimés et respectés l’un et l’autre. — Ils s’étonnent, Fanny, repris-je, ils ont vraiment raison ! Et quand nous les étonnerions moins, cesseraient-ils pour cela de nous aimer ? — Ah ! Monsieur, cela deviendrait tout différent. — Je ne puis le croire, Fanny, lui dis-je, mais en tout cas, s’ils l’ignoraient… — Ces choses-là, monsieur, me dit-elle naïvement, pour être bien cachées, ne doivent pas être. — Mais. — Il n’y a point de mais, monsieur ; vous ne pourriez vous cacher si bien de James et de moi que nous ne vous devinassions. James ne dirait rien, mais il ne servirait plus madame comme il la sert, comme la première duchesse du royaume, ce qui prouve toujours qu’on respecte sa maîtresse, et moi, je ne dirais rien, mais je ne pourrais rester avec madame, car je penserais : si on le sait un jour, cela me sera reproché tout le reste de ma vie ; alors les autres domestiques, qui m’ont toujours entendue louer madame, soupçonneraient quelque chose, et les voisins, qui savent combien madame est bonne et aimable, soupçonneraient aussi, et puis il viendrait une autre femme de chambre qui n’aimerait pas madame autant que je l’aime, et bientôt on parlerait. Il y a tant de langues qui ne demandent qu’à parler ! Qu’elles louent ou blâment, c’est tout un, pourvu qu’elles parlent. Il me semble que je les entends. Vous voyez, diraient-ils. Et puis fiez-vous aux apparences. C’était une si belle réforme ! Elle donnait aux pauvres, elle allait à l’église. Ce qu’on admire à présent serait peut-être alors traité d’hypocrisie ; mais, monsieur, on vous pardonnerait encore moins qu’à madame ; car, voyant combien elle vous aime, on trouve que vous devriez l’épouser, et l’on dirait toujours : que ne l’épousait-il ? — Ah ! Fanny, Fanny, s’écria douloureusement Caliste, vous ne dites que trop bien. Qu’ai-je fait ? dit-elle en français. Pourquoi lui ai-je laissé vous prouver que je ne puis plus changer de conduite, quand même je le voudrais ! Je voulus répondre, mais elle me conjura de sortir.

Un marchand du voisinage, plus matineux que les autres, ouvrait déjà sa boutique. Je passai devant lui tout exprès pour n’avoir pas l’air de me sauver. — Comment se porte madame ? Me dit-il. — Elle ne dort toujours presque point, lui répondis-je. Nous lisons tous les soirs, Fanny et moi, pendant une heure ou deux avant de pouvoir l’endormir, et elle se réveille avec l’aurore. Cette nuit j’ai lu si longtemps que je me suis endormi moi-même. — Et avez-vous déjeuné, monsieur ? Me dit-il. — Non, lui répondis-je. Je comptais me jeter sur mon lit pour essayer d’y dormir une heure ou deux. — Ce serait presque dommage, monsieur, me dit-il. Il fait si beau temps, et vous n’avez point l’air fatigué ni assoupi. Venez plutôt déjeuner avec moi dans mon jardin. J’acceptai la proposition, me flattant que cet homme-là serait le dernier de tous les voisins à médire de Caliste, et il me parla d’elle, de tout le bien qu’elle faisait et qu’elle me laissait ignorer avec tant de plaisir et d’admiration, que je fus bien payé de ma complaisance. Ce jour-là même Caliste reçut une lettre de l’oncle de son amant, qui la priait de venir incessamment à Londres. Je résolus de passer chez mon père le temps de son absence, et nous partîmes en même temps. — Vous reverrai-je ? me dit-elle. Est-il sûr que je vous revoie ? — Oui, lui dis-je, et tout aussitôt que vous le souhaiterez, à moins que je ne sois mort. Nous nous promîmes de nous écrire au moins deux fois par semaine, et jamais promesse ne fut mieux tenue. L’un ne pensant et ne voyant rien qu’il n’eût voulu le dire ou le montrer à l’autre, nous avions de la peine à ne pas nous écrire encore plus souvent.

Mon père m’aurait peut-être mal reçu s’il n’eût été très satisfait de la manière dont j’avais employé mon temps. Il en était instruit par d’autres que par moi, et heureusement il se trouva chez lui des gens capables, selon lui, de me juger, et dont je gagnai le suffrage. On trouva que j’avais acquis des connaissances et de la facilité à m’exprimer, et on me prédit des succès qui flattèrent d’avance ce père tendre et disposé pour moi à une partialité favorable. Je fis connaissance avec la maison paternelle, que je n’avais revue qu’un moment depuis mon départ pour l’Amérique, et dans un temps où je ne faisais attention à rien. Je fis connaissance avec les amis et les voisins de mon père. Je chassai et je courus avec eux, et j’eus le bonheur de ne leur être pas désagréable. — Je vous ai vu à votre retour d’Amérique, me dit un des plus anciens amis de notre famille ; si votre père doit à une femme le plaisir de vous revoir tel que vous êtes à présent, il devrait bien par reconnaissance vous la laisser épouser. Les femmes que j’eus occasion de voir me firent un accueil flatteur. Combien il était plus aisé de réussir auprès de quelques unes de celles que mon père honorait le plus, qu’auprès de cette fille si dédaignée ! Je l’avouerai, mon âme avait un si grand besoin de repos que, dans certains moments, toute manière de m’en procurer m’eût paru bonne, et Caliste s’était montrée si peu disposée à la jalousie, que l’idée que je pourrais la chagriner ne me serait peut-être pas venue. Je ne sentais pas que toute distraction est une infidélité ; et, ne voyant rien qui lui fût comparable, il ne me vint jamais dans l’esprit que je pusse lui devenir véritablement infidèle ; mais je dirai aussi que toutes les autres manières de me distraire me paraissaient préférables à celles que m’offraient les femmes. Il me tardait quelquefois de faire de mes facultés un plus noble et plus utile usage que je n’avais fait jusqu’alors. Je ne sentais pas encore que le projet du bien public n’est qu’une noble chimère ; que la fortune, les circonstances, des événements que personne ne prévoit et n’amène, changent les nations sans les améliorer ni les empirer, et que les intentions du citoyen le plus vertueux n’ont presque jamais influé sur le bien-être de sa patrie ; je ne voyais pas que l’esclave de l’ambition est encore plus puéril et plus malheureux que l’esclave d’une femme. Mon père exigea que je me présentasse pour une place dans le parlement à la première élection, et, charmé de pouvoir une fois lui complaire, j’y consentis avec joie. Caliste m’écrivait :

« Si je suis pour quelque chose dans vos projets, comme j’ose encore m’en flatter, vous n’en pouvez pas moins entrer dans un arrangement qui vous obligerait à vivre à Londres. Un oncle de mon père, qui a voulu me voir, vient de me dire que je lui avais donné plus de plaisir en huit jours que tous ses collatéraux et leurs enfants en vingt ans, et qu’il me laisserait sa maison et son bien ; que je saurais réparer et embellir l’une et faire un bon usage de l’autre, au lieu que le reste de sa parenté ne ferait que démolir et dissiper platement, ou épargner vilainement. Je vous rapporte tout cela pour que vous ne me blâmiez pas de ne m’être point opposée à sa bonne volonté ; j’ai d’ailleurs autant de droit que personne à cet héritage, et ceux qu’il pourrait regarder ne sont pas dans le besoin. Mon parent est riche et fort vieux ; sa maison est très bien située près de Whitehall. Je vous avoue que l’idée de vous y recevoir ou de vous la prêter m’a fait grand plaisir. S’il vous venait quelque fantaisie dispendieuse, si vous aviez envie d’un très beau cheval ou de quelque tableau, je vous prie de la satisfaire, car le testament est fait, et le testateur si opiniâtre qu’il n’en reviendra sûrement pas : de sorte que je me compte pour riche dès à présent, et je voudrais bien devenir votre créancière. »

Dans une autre lettre elle me disait :

« Tandis que je m’ennuie loin de vous, que tout ce que je fais me paraît inutile et insipide, à moins que je ne puisse le rapporter à vous d’une manière ou d’une autre, je vois que vous vous reposez loin de moi. D’un côté, impatience et ennui ; de l’autre, satisfaction et repos, quelle différence ! Je ne me plains pas cependant. Si je m’affligeais, je n’oserais le dire. Supposé que je visse une femme entre vous et moi, je m’affligerais bien plus, et cependant je ne devrais et n’oserais jamais le dire. »

Dans une autre lettre encore elle disait :

« Je crois avoir vu votre père. Frappée de ses traits, qui me rappelaient les vôtres, je suis restée immobile à le considérer. C’est sûrement lui, et il m’a aussi regardée. »

En effet, mon père, comme il me l’a dit depuis, l’avait vue par hasard dans une course qu’il avait faite à Londres. Je ne sais où il la rencontra, mais il demanda qui était cette belle femme. — Quoi ! Lui dit quelqu’un, vous ne connaissez pas la Caliste de lord L*** et de votre fils ? — Sans ce premier nom, me dit-il,… et il s’arrêta. Malheureux ! Pourquoi le prononçâtes-vous ?

Je commençais à être en peine de la manière dont je pourrais retourner à Bath. Ma santé n’était plus une raison ni un prétexte, et, quoique je n’eusse rien à faire ailleurs, il devenait bizarre d’y commencer un nouveau séjour. Caliste le sentit elle-même, et, dans la lettre par laquelle elle m’annonça son départ de Londres, elle me témoigna son inquiétude là-dessus. Dans cette même lettre, elle me parlait de quelques nouvelles connaissances qu’elle avait faites chez l’oncle de milord L***, et qui toutes parlaient d’aller à Bath. — Il serait affreux, ajouta-t-elle, d’y voir tout le monde, excepté la seule personne du monde que je souhaite de voir. Heureusement (alors du moins je croyais pouvoir dire que c’était heureusement) mon père, curieux peut-être dans le fond de l’âme de connaître celle qu’il rejetait, d’entendre parler d’elle avec certitude et avec quelque détail, peut-être aussi pour continuer à vivre avec moi sans qu’il m’en coûtât aucun sacrifice, peut-être aussi pour rendre mon séjour à Bath moins étrange, car tant de motifs peuvent se réunir dans une seule intention, mon père, dis-je, annonça qu’il passerait quelques mois à Bath. J’eus peine à lui cacher mon extrême joie. Ah ! Ciel, disais-je en moi-même, si je pouvais tout réunir, mon père, mes devoirs, Caliste, son bonheur et le mien ! Mais à peine le projet de mon père fut-il connu, qu’une femme, veuve depuis dix-huit mois d’un de nos parents, lui écrivit que, désirant d’aller à Bath avec son fils, enfant de neuf à dix ans, elle le priait de prendre une maison où ils pussent demeurer ensemble. Les idées de mon père me parurent dérangées par cette proposition, sans que je pusse démêler si elle lui était agréable ou désagréable. Quoi qu’il en soit, il ne pouvait que l’accepter, et je fus envoyé à Bath pour arranger un logement pour mon père, pour cette cousine que je ne connaissais pas, pour son fils et pour moi. Caliste y était déjà revenue. Charmée de faire quelque chose avec moi, elle dirigea et partagea mes soins avec un zèle digne d’un autre objet, et, quand mon père et lady Betty B. arrivèrent, ils admirèrent dans tout ce qu’ils voyaient autour d’eux une élégance, un goût qu’ils n’avaient vu, disaient-ils, nulle part, et me témoignèrent une reconnaissance qui ne m’était pas due. Caliste, dans cette occasion, avait travaillé contre elle ; car certainement lady Betty, dès ce premier moment, me supposa des vues que sa fortune, sa figure et son âge auraient rendues fort naturelles. Elle s’était mariée très jeune, et n’avait pas dix-sept ans lors de la naissance de sir Harry B. son fils. Je ne lui reproche donc point les idées qu’elle se forma, ni la conduite qui en fut la conséquence. Ce qui m’étonne, c’est l’impression que me fit sa bonne volonté. Je n’en fus pas bien flatté, mais j’en fus moins sensible à l’attachement de Caliste. Elle m’en devint moins précieuse. Je crus que toutes les femmes aimaient, et que le hasard, plus qu’aucune autre chose, déterminait l’objet d’une passion à laquelle toutes étaient disposées d’avance. Caliste ne tarda pas à voir que j’étais changé… changé ? Non, je ne l’étais pas. Ce mot dit trop, et rien de ce que je viens d’exprimer n’était distinctement dans ma pensée ni dans mon cœur. Pourquoi, êtres mobiles et inconséquents que nous sommes, essayons-nous de rendre compte de nous-mêmes ? Je ne m’aperçus point alors que j’eusse changé, et aujourd’hui, pour expliquer mes distractions, ma sécurité, ma molle et faible conduite, j’assigne une cause à un changement que je ne sentais pas.

Le fils de lady Betty, ce petit garçon d’environ dix ans, était un enfant charmant, et il ressemblait à mon frère. Il me le rappelait si vivement quelquefois, et les jeux de notre enfance, que mes yeux se remplissaient de larmes en le regardant. Il devint mon élève, mon camarade, je ne me promenais plus sans lui, et je le menais presque tous les jours chez Caliste.

Un jour que j’y étais allé seul, je trouvai chez elle un gentilhomme campagnard de très bonne mine qui la regardait dessiner. Je cachai ma surprise et mon déplaisir. Je voulus rester après lui, mais cela fut impossible : il lui demanda à souper. à onze heures, je prétendis que rien ne l’incommodait tant que de se coucher tard, et j’obligeai mon rival, oui, c’était mon rival, à se retirer aussi bien que moi. Pour la première fois les heures m’avaient paru bien longues chez Caliste. Le nom de cet homme ne m’était pas inconnu : c’était un nom que personne de ceux qui l’avaient porté n’avait rendu brillant ; mais sa famille était ancienne et considérée depuis longtemps dans une province du nord de l’Angleterre. Connaissant l’oncle de lord L***, et ayant vu Caliste avec lui à l’opéra, il avait souhaité de lui être présenté, et avait demandé la permission de lui rendre visite. Il fut chez elle deux ou trois fois, et crut voir en réalité les muses et les grâces qu’il n’avait vues que dans ses livres classiques. Après sa troisième visite, il vint demander au général des informations sur Caliste, sa fortune et sa famille. On lui répondit avec toute la vérité possible. — Vous êtes un honnête homme, monsieur, dit alors l’admirateur de Caliste ; me conseillez-vous de l’épouser ? — Sans doute, lui fut-il répondu, si vous pouvez l’obtenir. Je donnerais le même conseil à mon fils, au fils de mon meilleur ami. Il y a un imbécile qui l’aime depuis longtemps, et qui n’ose l’épouser, parce que son père, qui n’ose la voir de peur de se laisser gagner, ne veut pas y consentir. Ils s’en repentiront toute leur vie ; mais dépêchez-vous, car ils pourraient changer.

Voilà l’homme que j’avais trouvé chez Caliste. Le lendemain je fus chez elle de très bonne heure, et je lui exprimai mon déplaisir et mon impatience de la veille. — Quoi ! dit-elle, cela vous fait quelque peine ? Autrefois je voyais bien que vous ne pouviez souffrir de trouver qui que ce soit avec moi, pas même un artisan ni une femme ; mais depuis quelque temps vous ne cessez de mener avec vous le petit chevalier, j’ai cru que c’était exprès pour que nous ne fussions pas seuls ensemble. — Mais, dis-je, c’est un enfant. — Il voit et entend comme un autre, dit-elle. — Et si je ne l’amène plus, repris-je, cesserez-vous de recevoir l’homme qui m’importuna hier ? — Vous pouvez l’amener toujours, dit-elle, mais moi je ne puis renvoyer l’autre, tant que personne n’aura sur moi des droits plus grands que n’en a mon bienfaiteur, qui m’a fait faire connaissance avec lui, et m’a priée de le bien recevoir. — Il est amoureux de vous, lui dis-je après m’être promené quelque temps à grands pas dans la chambre, il n’a point de père, il pourra… je ne pus achever. Caliste ne me répondit rien ; on annonça l’homme qui me tourmentait, et je sortis. Peu après je revins. Je résolus de m’accoutumer à lui plutôt que de me laisser bannir de chez moi, car c’était chez moi. J’y venais encore plus souvent qu’à l’ordinaire, et j’y restais moins longtemps. Quelquefois elle était seule, et c’était une bonne fortune dont tout mon être était réjoui. Je n’amenais plus le petit garçon, qui au bout de quelques jours s’en plaignit amèrement. Un jour, en présence de lady Betty, il adressa ses plaintes à mon père, et le supplia de le mener chez Mistriss Calista, puisque je ne l’y menais plus. Ce nom, la manière de le dire firent sourire mon père avec un mélange de bienveillance et d’embarras. — Je n’y vais pas moi-même, dit-il à sir Harry. — Est-ce que votre fils ne veut pas vous y mener ? reprit l’enfant. Ah ! Si vous y aviez été quelquefois, vous y retourneriez tous les jours comme lui. Voyant mon père ému et attendri, je fus sur le point de me jeter à ses pieds ; mais la présence de lady Betty ou ma mauvaise étoile, ou plutôt ma maudite faiblesse, me retint ! Oh ! Caliste, combien vous auriez été plus courageuse que moi ! Vous auriez profité de cette occasion précieuse ; vous auriez tenté et réussi, et nous aurions passé ensemble une vie que nous n’avons pu apprendre à passer l’un sans l’autre. Pendant qu’incertain, irrésolu, je laissais échapper ce moment unique, on vint de la part de Caliste, à qui j’avais dit les plaintes de sir Harry, demander à milady que son fils pût dîner chez elle. Le petit garçon n’attendit pas la réponse, il courut se jeter au cou de James et le pria de l’emmener. Le soir, le lendemain, les jours suivants, il parla tant de ma maîtresse, qu’il impatienta lady Betty et commença tout de bon à intéresser mon père. Qui sait ce que n’aurait pas pu produire cette espèce d’intercession ? Mais mon père fut obligé d’aller passer quelques jours chez lui pour des affaires pressantes, et ce mouvement de bonne volonté une fois interrompu ne put plus être redonné.

Sir Harry s’établit si bien chez Caliste, que je ne la trouvais plus seule avec son nouvel amant. Il fut, je pense, aussi importuné de l’enfant que je pouvais l’être de lui. Caliste, dans cette occasion, déploya un art et des ressources de génie, d’esprit et de bonté que j’étais bien éloigné de lui connaître. L’habitant de Norfolk, ne pouvant l’entretenir, voulait au moins qu’elle le charmât, comme à Londres, par sa voix et son clavecin, et demandait des ariettes françaises, italiennes, des morceaux d’opéra ; mais Caliste, trouvant que tout cela serait vieux pour moi et ennuyeux pour le petit garçon, et que je me soucierais peu d’ailleurs d’aider à l’effet en l’accompagnant comme à mon ordinaire, se mit à imaginer des romances dont elle faisait la musique, dont elle m’aidait à faire les paroles, qu’elle faisait chanter par l’enfant et juger par mon rival. Elle chanta, joua, et parodia la charmante romance Have you seen my Hanna, de manière à m’arracher vingt fois des larmes. Elle voulut aussi que nous apprissions à dessiner à sir Harry, et, pour pouvoir se refuser sans rudesse à cette musique perpétuelle, elle se procura quelques uns de ces tableaux de Rubens et de Snyders, où des enfants se jouent avec des guirlandes de fleurs, et les copiant à l’aide d’un pauvre peintre fort habile que le hasard lui avait amené, et dont elle avait démêlé le talent, elle en entoura sa chambre, laissant entre eux de l’espace pour des consoles sur lesquelles devaient être placées des lampes d’une forme antique et des vases de porcelaine. Ce travail nous occupait tous, et, si l’enfant seul était content, tout le monde était amusé. Surpris moi-même de l’effet quand l’appartement fut arrangé, et trouvant qu’elle n’avait jamais eu autant d’activité ni d’invention, j’eus la cruauté de lui demander si c’était pour rendre à M. M*** sa maison plus agréable. — Ingrat ! dit-elle. — Oui, m’écriai-je, vous avez raison, je suis un ingrat ; mais aussi qui pourrait voir sans humeur des talents, dont on ne jouit plus seul, se déployer tous les jours d’une façon plus brillante ? — C’est bien, dit-elle, de leur part le chant du cygne. On entendit heurter à la porte. — Préparez-vous à voir, dit le petit Harry, comme s’il avait entendu finesse, notre éternel M de Norfolk. C’était lui en effet.

Nous menâmes encore quelques jours la même vie, mais ce n’était pas l’intention de mon rival de partager toujours Caliste avec un enfant et moi. Il vint lui dire un matin que, d’après ce qu’il avait appris d’elle par le général D*** et le public, mais surtout d’après ce qu’il en voyait lui-même, il était résolu à suivre le penchant de son cœur et à lui offrir sa main et sa fortune. — Je vais, dit-il, prendre une connaissance exacte de mes affaires, afin de pouvoir vous en rendre compte. Je veux que votre ami, votre protecteur, à qui je dois le bonheur de vous connaître, examine et juge avec vous si mes offres sont dignes d’être acceptées ; mais, quand vous aurez tout examiné, vous êtes trop généreuse pour me faire attendre une réponse décisive, et si je vous trouvais ensemble il ne faudrait que quelques moments pour décider de mon sort. — Je voudrais être moi-même plus digne de vos offres, lui dit Caliste, aussi troublée que si elle ne s’était pas attendue à sa déclaration ; allez, monsieur, je sens tout l’honneur que vous me faites. J’examinerai avec moi-même si je dois l’accepter, et, après votre retour, je serai bientôt décidée. Sir Harry et moi la trouvâmes une heure après si pâle, si changée, qu’elle nous effraya. Est-il croyable que je ne me sois pas décidé alors ? Je n’avais certainement qu’un mot à dire. Je passai trois jours presque du matin au soir chez Caliste à la regarder, à rêver, à hésiter, et je ne lui dis rien. La veille du jour où son amant devait revenir, j’allais chez elle l’après-dîner, je venais seul. Je savais que sa femme de chambre était allée chez des parents à quelques milles de Bath, et ne devait revenir que le lendemain matin. Caliste tenait une cassette remplie de petits bijoux, de pierres gravées, de miniatures qu’elle avait apportées d’Italie, ou que milord lui avait données. Elle me les fit regarder et observa lesquelles me plaisaient le plus. Elle me mit au doigt une bague que milord avait toujours portée, et me pria de la garder. Elle ne me disait presque rien. Elle m’étonna et me parut différente d’elle-même. Elle était caressante, et paraissait triste et résignée. — Vous n’avez rien promis à cet homme ? lui dis-je. — Rien, dit-elle, et voilà les seuls mots que j’aie pu me rappeler d’une soirée que je me suis rappelée mille et mille fois. Mais je n’oublierai de ma vie la manière dont nous nous séparâmes. Je regardai ma montre. — Quoi ! dis-je, il est déjà neuf heures ? Et je voulus m’en aller. — Restez, me dit-elle. — Il ne m’est pas possible, lui dis-je ; mon père et lady Betty m’attendent. — Vous souperez tant de fois encore avec eux ! dit-elle. — Mais, dis-je, vous ne soupez plus ? — Je souperai. — On m’a promis des glaces. — Je vous en donnerai (il faisait excessivement chaud). Elle n’était presque pas habillée. Elle se mit devant la porte vers laquelle je m’avançais ; je l’embrassai en l’ôtant un peu de devant la porte. — Et vous ne laisserez donc pas de passer, dit-elle. — Vous êtes cruelle, lui dis-je, de m’émouvoir de la sorte ! — Moi, je suis cruelle ! J’ouvris la porte, je sortis, elle me regarda sortir, et je lui entendis dire en la refermant : C’est fait. Ces mots me poursuivirent. Après les avoir mille fois entendus, je revins au bout d’une demi-heure en demander l’explication. Je trouvai sa porte fermée à clef. Elle me cria d’un cabinet, qui était par-delà sa chambre, qu’elle s’était mise dans le bain, et qu’elle ne pouvait m’ouvrir n’ayant personne avec elle. — Mais, dis-je, s’il vous arrivait quelque chose ! — Il ne m’arrivera rien, me dit-elle. — Est-il bien sûr, lui dis-je, que vous n’ayez aucun dessein sinistre ? — Très sûr, me répondit-elle ; y a-t-il quelque autre monde où je vous retrouvasse ? Mais je m’enroue, et je ne puis plus parler. Je m’en retournai chez moi un peu plus tranquille, mais c’est fait ne put me sortir de l’esprit et n’en sortira jamais, quoique j’aie revu Caliste. Le lendemain matin, je retournai chez elle. Fanny me dit qu’elle ne pouvait me voir ; et, me suivant dans la rue : qu’est-il donc arrivé à ma maîtresse ? Me dit-elle. Quel chagrin lui avez-vous fait ? — Aucun, lui dis-je, qui me soit connu. — Je l’ai trouvée, reprit-elle, dans un état incroyable. Elle ne s’est pas couchée cette nuit… mais je n’ose m’arrêter plus longtemps. Si c’est votre faute, vous n’aurez point de repos le reste de votre vie. Elle rentra, je me retirai très inquiet ; une heure après, je revins : Caliste était partie. On me donna la cassette de la veille et une lettre que voici :

« Quand j’ai voulu vous retenir hier, je n’ai pu y réussir. Aujourd’hui je vous renvoie, et vous obéissez au premier mot. Je pars pour vous épargner des cruautés qui empoisonneraient le reste de votre vie si vous veniez un jour à les sentir. Je m’épargne à moi le tourment de contempler en détail un malheur et des pertes d’autant plus vivement senties, que je ne suis en droit de les reprocher à personne. Gardez pour l’amour de moi ces bagatelles que vous admirâtes hier ; vous le pouvez avec d’autant moins de scrupule, que je suis résolue à me réserver la propriété la plus entière de tout ce que je tiens de milord ou de son oncle. »

Comment vous rendre compte, madame, du stupide abattement où je restai plongé, et de toutes les puériles, ridicules, mais peu distinctes considérations auxquelles se borna ma pensée, comme si je fusse devenu incapable d’aucune vue saine, d’aucun raisonnement ? Ma léthargie fut-elle un retour du dérangement qu’avait causé dans mon cerveau la mort de mon frère ? Je voudrais que vous le crussiez ; autrement comment aurez-vous la patience de continuer cette lecture ? Je voudrais parvenir surtout à le croire moi-même, ou que le souvenir de cette journée pût s’anéantir. Il n’y avait pas une demi-heure qu’elle était partie ; pourquoi ne la pas suivre ? Qu’est-ce qui me retint ? S’il est des intelligences témoins de nos pensées, qu’elles me disent ce qui me retint. Je m’assis à l’endroit où Caliste avait écrit, je pris sa plume, je la baisai, je pleurai ; je crois que je voulais écrire ; mais, bientôt importuné du mouvement qu’on se donnait autour de moi pour mettre en ordre les meubles et les hardes de ma maîtresse, je sors de sa maison, je vais errer dans la campagne, je reviens ensuite me renfermer chez moi. à une heure après minuit, je me couche tout habillé ; je m’endors ; mon frère, Caliste, mille fantômes lugubres viennent m’assaillir ; je me réveille en sursaut tout couvert de sueur ; un peu remis, je pense que j’irai dire à Caliste ce que j’ai souffert la veille, et la frayeur que m’ont causée mes rêves. à Caliste ? Elle est partie ; c’est son départ qui me met dans cet état affreux : Caliste n’est plus à ma portée, elle n’est plus à moi, elle est à un autre. Non, elle n’est pas encore à un autre, et en même temps j’appelle, je cours, je demande des chevaux ; pendant qu’on les mettait à ma voiture, j’allai éveiller ses gens et leur demander s’ils n’avaient rien appris de M. M***. Ils me dirent qu’il était arrivé à huit heures du soir, et qu’il avait pris à dix le chemin de Londres. à l’instant, ma tête s’embarrassa, je voulus m’ôter la vie, je méconnus les gens et les objets, je me persuadai que Caliste était morte ; une forte saignée suffit à peine pour me faire revenir à moi, et je me retrouvai dans les bras de mon père, qui joignit aux plus tendres soins pour ma santé celui de cacher le plus qu’il fut possible l’état où j’avais été. Funeste précaution ! Si on l’avait su, il aurait effrayé peut-être, et personne n’eût voulu s’associer à mon sort.

Le lendemain on m’apporta une lettre. Mon père, qui ne me quittait pas, me pria de la lui laisser ouvrir. — Que je voie une fois, me dit-il, quoiqu’il soit trop tard, ce qu’était cette femme. — Lisez, lui dis-je, vous ne verrez certainement rien qui ne lui fasse honneur.

« Il est bien sûr à présent que vous ne m’avez pas suivie. Il n’y a que trois heures que j’espérais encore. à présent je me trouve heureuse de penser qu’il n’est plus possible que vous arriviez, car il ne pourrait en résulter que les choses les plus funestes ; mais je pourrais recevoir une lettre. Il y a des instants où je m’en flatte encore. L’habitude était si grande, et il est pourtant impossible que vous me haïssiez, ou que je sois pour vous comme une autre. J’ai encore une heure de liberté. Quoique tout soit prêt, je puis encore me dédire ; mais, si je n’apprends rien de vous, je ne me dédirai pas. Vous ne vouliez plus de moi, votre situation auprès de moi était trop uniforme ; il y a longtemps que vous en êtes fatigué. J’ai fait une dernière tentative. J’avais presque cru que vous me retiendriez ou que vous me suivriez. Je ne me ferai pas honneur des autres motifs qui ont pu entrer dans ma résolution, ils sont trop confus. C’est pourtant mon intention de chercher mon repos et le bonheur d’autrui dans mon nouvel état, et de me conduire de façon que vous ne rougissiez pas de moi. Adieu, l’heure s’écoule, et dans un instant on viendra me dire qu’elle est passée ; adieu, vous pour qui je n’ai point de nom, adieu pour la dernière fois. » La lettre était tachée de larmes, celles de mon père tombèrent sur les traces de celles de Caliste, les miennes… je sais la lettre par cœur, mais je ne puis plus la lire. Deux jours après, lady Betty, tenant la gazette, lut à l’article des mariages : Charles M*** of Norfolk, with Maria Sophia*** Oui, elle lut ces mots ; il fallut les entendre. Ciel ! Avec Maria Sophia !… Je ne puis pas accuser lady Betty d’insensibilité dans cette occasion. J’ai lieu de croire qu’elle regardait Caliste comme une fille honnête pour son état, avec qui j’avais vécu, qui m’aimait encore, quoique je ne l’aimasse plus, qui, voyant que je m’étais détaché d’elle, et que je ne l’épouserais jamais, prenait avec chagrin le parti de se marier, pour faire une fin honorable. Certainement lady Betty n’attribuait ma tristesse qu’à la pitié ; car, loin de m’en savoir mauvais gré, elle en eut meilleure opinion de mon cœur. Toute cette manière de juger était fort naturelle et ne différait de la vérité que par des nuances qu’elle ne pouvait deviner.

Huit jours se passèrent, pendant lesquels il me semblait que je ne vivais pas. Inquiet, égaré, courant toujours comme si j’avais cherché quelque chose, ne trouvant rien, ne cherchant même rien, ne voulant que me fuir moi-même, et fuir successivement tous les objets qui frappaient mes regards ! Ah ! Madame, quel état ! Et faut-il que j’éprouve qu’il en est un plus cruel encore ! Un matin, pendant le déjeuner, sir Harry, s’approchant de moi, me dit : je vous vois si triste, j’ai toujours peur que vous ne vous en alliez aussi. Il m’est venu une idée. On parle quelquefois à maman de se remarier, j’aimerais mieux que ce fût vous que tout autre qui devinssiez mon père ; alors vous resteriez auprès de moi, ou bien vous me prendriez avec vous, si vous vous en alliez. Lady Betty sourit. Elle eut l’air de penser que son fils ne faisait que me mettre sur les voies de faire une proposition à laquelle j’avais pensé depuis longtemps. Je ne répondis rien : elle crut que c’était par embarras, par timidité. Mais mon silence devenait trop long. Mon père prit la parole : vous avez là une très bonne idée, mon ami Harry, dit-il, et je me flatte qu’une fois ou l’autre tout le monde en jugera ainsi. — Une fois ou l’autre ! dit lady Betty. Vous me croyez plus prude que je ne suis. Il ne me faudrait pas tant de temps pour adopter une idée qui vous serait agréable, ainsi qu’à votre fils et au mien. Mon père me prit par la main, et me fit sortir. — Ne me punissez pas, me dit-il, de n’avoir pas su faire céder des considérations qui me paraissaient victorieuses à celles que je trouvais faibles. Je puis avoir été aveugle, mais je n’ai pas cru être dur. Je n’ai rien dans le monde de si cher que vous. Méritez jusqu’au bout ma tendresse : je voudrais n’avoir point exigé ce sacrifice ; mais, puisqu’il est fait, rendez-le méritoire pour vous et utile à votre père ; montrez-vous un fils tendre et généreux en acceptant un mariage qui paraîtrait avantageux à tout autre que vous, et donnez-moi des petits-fils qui intéressent et amusent ma vieillesse, et me dédommagent de votre mère, de votre frère et de vous, car vous n’avez jamais été et ne serez peut-être jamais à vous, à moi, ni à la raison.

Je rentrai dans la chambre. — Pardonnez mon peu d’éloquence, dis-je à milady, et croyez que je sens mieux que je ne m’exprime. Si vous voulez me promettre le plus grand secret sur cette affaire, et permettre que j’aille faire un tour à Paris et en Hollande, je partirai dès demain, et reviendrai dans quatre mois vous prier de réaliser des intentions qui me sont si honorables et si avantageuses. — Dans quatre mois ! Dit milady ; et il faudrait m’engager au plus profond secret ? Pourquoi ce secret, je vous prie ? Serait-ce pour ménager la sensibilité de cette femme ? — N’importe mes motifs, lui dis-je ; mais je ne m’engage qu’à cette condition. — Ne soyez pas fâché, dit sir Harry, maman ne connaît pas Mistriss Calista. — Je t’épouserai, toi, mon cher Harry, si j’épouse ta mère, lui dis-je en l’embrassant. C’est bien aussi toi que j’épouse, et je te jure tendresse et fidélité. — Madame est trop raisonnable, dit avec gravité mon père, pour ne pas consentir au secret que vous voulez qu’on garde ; mais pourquoi ne pas vous marier secrètement avant que de partir ? J’aurai du plaisir à vous savoir marié ; vous partirez aussitôt qu’il vous plaira après la célébration. De cette manière on ne soupçonnera rien, et, si l’on parlait de quelque chose, votre départ détruirait ce bruit. Je comprends bien comment vous avez envie de faire un voyage de garçon, c’est-à-dire, sans femme. Il fut question de vous envoyer voyager avec votre frère au sortir de l’université, mais la guerre y mit obstacle. Lady Betty fut si bien apaisée par le discours de mon père, qu’elle consentit à tout ce qu’il voulait, et trouva plaisant que nous fussions mariés avant un certain bal qui devait se donner peu de jours après. L’erreur où nous verrions tout le monde, disait-elle, nous amuserait, elle et moi. Avec quelle rapidité je me vis entraîné ! Je connaissais lady Betty depuis environ cinq mois. Notre mariage fut proposé, traité et conclu en une heure. Sir Harry était si aise, que j’eus peine à me persuader qu’il pût être discret. Il me dit que quatre mois étaient trop longs pour pouvoir se taire, mais qu’il se tairait jusqu’à mon départ si je promettais de le prendre avec moi.

Je fus donc marié, et il n’en transpira rien, quoique des vents contraires et un temps très orageux retardassent mon départ de quelques jours qu’il était plus naturel de passer à Bath qu’à Warwick. Le vent ayant changé, je partis, laissant lady Betty grosse. Je parcourus en quatre mois les principales villes de la Hollande, de la Flandre et du Brabant ; et en France, outre Paris, je vis la Normandie et la Bretagne. Je ne voyageai pas vite à cause de mon petit compagnon de voyage ; mais je restai peu partout où je fus, et je ne regrettai nulle part de ne pouvoir y rester plus longtemps. J’étais si mal disposé pour la société, tout ce que j’apercevais de femmes me faisait si peu espérer que je pourrais être distrait de mes pertes, que partout je ne cherchai que les édifices, les spectacles, les tableaux, les artistes. Quand je voyais ou entendais quelque chose d’agréable, je cherchais autour de moi celle avec qui j’avais si longtemps vu et entendu, celle avec qui j’aurais voulu tout voir et tout entendre, qui m’aurait aidé à juger, et m’aurait fait doublement sentir. Mille fois je pris la plume pour lui écrire, mais je n’osai écrire ; et comment lui aurais-je fait parvenir une lettre telle que j’eusse eu quelque plaisir à l’écrire, et elle à la recevoir ?

Sans le petit Harry, je me serais trouvé seul dans les villes les plus peuplées ; avec lui je n’étais pas tout-à-fait isolé dans les endroits les plus écartés. Il m’aimait, il ne me fut jamais incommode, et j’avais mille moyens de le faire parler de Mistriss Calista, sans en parler moi-même. Nous retournâmes en Angleterre, d’abord à Bath, de là chez mon père, et enfin à Londres, où mon mariage devint public, lorsque lady Betty jugea qu’il était temps de se faire présenter à la cour. On avait parlé de moi et de mon frère comme d’un phénomène d’amitié ; on avait parlé de moi comme d’un jeune homme rendu intéressant par la passion d’une femme aimable ; les amis de mon père avaient prétendu que je me distinguerais par mes connaissances et mes talents. Les gens à talents avaient vanté mon goût et ma sensibilité pour les arts qu’ils professaient. à Londres, dans le monde on ne vit plus rien qu’un homme triste et silencieux. On s’étonna de la passion de Caliste et du choix de lady Betty ; et, supposé que les premiers jugements portés sur moi n’eussent pas été tout-à-fait faux, je conviens que les derniers étaient du moins parfaitement naturels, et j’y étais peu sensible ; mais lady Betty, s’apercevant du jugement du public, l’adopta insensiblement, et, ne se trouvant pas autant aimée qu’elle croyait le mériter, après s’être plainte quelque temps avec beaucoup de vivacité, chercha sa consolation dans une espèce de dédain qu’elle nourrissait et dont elle s’applaudissait. Je ne trouvais aucune de ses impressions assez injuste pour pouvoir m’en offenser ou la combattre. Je n’aurais su d’ailleurs comment m’y prendre, et j’avoue que je n’y prenais pas un intérêt assez vif pour devenir là-dessus bien clairvoyant ni bien ingénieux, encore moins pour en avoir de l’humeur ; de sorte qu’elle fit tout ce qu’elle voulut, et elle voulut plaire et briller dans le monde, ce que sa jolie figure, sa gentillesse, et cet esprit de repartie qui réussit toujours aux femmes, lui rendaient fort aisé. D’une coquetterie générale, elle en vint à une plus particulière, car je ne puis pas appeler autrement ce qui la détermina pour l’homme du royaume avec lequel une femme pouvait être le plus flattée d’être vue, mais le moins fait, du moins à ce qu’il me sembla, pour prendre ou inspirer une passion. Je parus ne rien voir et ne m’opposai à rien, et, après la naissance de sa fille, lady Betty se livra sans réserve à tous les amusements que la mode ou son goût lui rendirent agréables. Pour le petit chevalier, il fut content de moi, car je m’occupais de lui presque uniquement : aussi me resta-t-il fidèle, et le seul véritable chagrin que m’ait fait sa mère, c’est d’avoir voulu obstinément qu’il fût mis en pension à Westminster lorsque, après ses couches, nous allâmes à la campagne.

Ce fut vers ce temps-là que mon père, m’ayant mené promener un jour à quelque distance du château, me parla à cœur ouvert du train de vie que prenait milady, et me demanda si je ne pensais pas à m’y opposer avant qu’il ne devînt tout-à-fait scandaleux. Je lui répondis qu’il ne m’était pas possible d’ajouter à mes autres chagrins celui de tourmenter une personne qui s’était donnée à moi avec plus d’avantages apparents pour moi que pour elle, et qui, dans le fond, avait à se plaindre. — Il n’y a personne, lui dis-je, au cœur, à l’amour-propre et à l’activité de qui il ne faille quelque aliment. Les femmes du peuple ont leurs soins domestiques, et leurs enfants, dont elles sont obligées de s’occuper beaucoup ; les femmes du monde, quand elles n’ont pas un mari dont elles soient le tout, et qui soit tout pour elles, ont recours au jeu, à la galanterie ou à la haute dévotion. Milady n’aime pas le jeu, elle est d’ailleurs trop jeune encore pour jouer, elle est jolie et agréable ; ce qui arrive est trop naturel pour devoir s’en plaindre, et ne me touche pas assez pour que je veuille m’en plaindre. Je ne veux me donner ni l’humeur ni le ridicule d’un mari jaloux ; si elle était sensible, sérieuse, capable, en un mot, de m’écouter et de me croire, s’il y avait entre nous de véritables rapports de caractère, je me ferais peut-être son ami, et je l’exhorterais à éviter l’éclat et l’indécence pour s’épargner des chagrins et ne pas aliéner le public ; mais, comme elle ne m’écouterait pas, il vaut mieux que je conserve plus de dignité et que je laisse ignorer que mon indulgence est réfléchie. Elle en fera quelques écarts de moins si elle se flatte de me tromper. Je sais tout ce qu’on pourrait me dire sur le tort qu’on a de tolérer le désordre ; mais je ne l’empêcherais pas, à moins de ne pas perdre ma femme de vue. Or, quel casuiste assez sévère pour oser me prescrire une pareille tâche ? Si elle m’était prescrite, je refuserais de m’y soumettre, je me laisserais condamner par toutes les autorités, et j’inviterais l’homme qui pourrait dire qu’il ne tolère aucun abus, soit dans la chose publique, s’il y a quelque direction, soit dans sa maison, s’il en a une, ou dans la conduite de ses enfants, s’il en a, soit enfin dans la sienne propre, j’inviterais, dis-je, cet homme-là à me jeter la première pierre.

Mon père, me voyant si déterminé, ne me répliqua rien. Il entra dans mes intentions et vécut toujours bien avec lady Betty ; et, dans le peu de temps que nous fûmes encore ensemble, il n’y eut point de jour qu’il ne me donnât quelque preuve de son extrême tendresse pour moi. Je me souviens que dans ce temps-là un évêque, parent de lady Betty, dînant chez mon père avec beaucoup de monde, se mit à dire de ces lieux communs, moitié plaisants, moitié moraux, sur le mariage, l’autorité maritale, etc., etc., qu’on pourrait appeler plaisanteries ecclésiastiques, qui sont de tous les temps, et qui, dans cette occasion, pouvaient avoir un but particulier. Après avoir laissé épuiser à neuf ce vieux sujet, je dis que c’était à la loi et à la religion, ou à leurs ministres, à contenir les femmes, et que, si on en chargeait les maris, il faudrait au moins une dispense pour les gens occupés qui alors auraient trop à faire, et pour les gens doux et indolents qui seraient trop malheureux. —si on n’avait cette bonté pour nous’, dis-je avec une sorte d’emphase, le mariage ne conviendrait plus qu’aux tracassiers et aux imbéciles, à Argus et à ceux qui n’auraient point d’yeux. Lady Betty rougit. Je crus voir dans sa surprise que depuis longtemps elle ne me croyait pas assez d’esprit pour parler de la sorte. Il ne m’aurait peut-être fallu, pour rentrer en faveur auprès d’elle dans ce moment, que les préférences de quelque jolie femme. Un malentendu, qu’il ne vaut pas la peine de rappeler, me le fit présumer. Il faut que dans le fond, quoiqu’il n’y paraisse pas toujours, les femmes aient une grande confiance au jugement et au goût les unes des autres. Un homme est une marchandise qui, en circulant entre leurs mains, hausse quelque temps de prix, jusqu’à ce qu’elle tombe tout-à-coup dans un décri total, qui n’est d’ordinaire que trop juste.

Vers la fin de septembre, je retournai à Londres pour voir sir Harry. J’espérais aussi qu’y étant seul de notre famille dans une saison où la ville est déserte, je pourrais aller partout sans qu’on y prît garde, et trouver enfin dans quelque café, dans quelque taverne, quelqu’un qui me donnerait des nouvelles de Caliste. Il y avait un an et quelques jours que nous nous étions séparés. Si aucune de ces tentatives ne m’avait réussi, je serais allé chez le général D***, ou chez le vieux oncle qui voulait lui laisser son bien. Je ne pouvais plus vivre sans savoir ce qu’elle faisait, et le vide qu’elle m’avait laissé se faisait sentir tous les jours d’une manière plus cruelle. On a tort de penser que c’est dans les premiers temps qu’une véritable perte est la plus douloureuse. Il semble alors qu’on ne soit pas encore tout-à-fait sûr de son malheur. On ne sait pas tout-à-fait qu’il est sans remède, et le commencement de la plus cruelle séparation n’est que comme une absence. Mais quand les jours, en se succédant, ne ramènent jamais la personne dont on a besoin, il semble que notre malheur nous soit confirmé sans cesse, et à tout moment l’on se dit : c’est donc pour jamais !

Le lendemain de mon arrivée à Londres, après avoir passé le jour avec mon petit ami, j’allai le soir seul à la comédie, croyant y rêver plus à mon aise qu’ailleurs. Il y avait peu de monde même pour le temps de l’année, parce qu’il faisait très chaud, et le ciel menaçait d’orage. J’entre dans une loge. J’étais distrait, longtemps je m’y crois seul. Je vois enfin une femme cachée par un grand chapeau, qui ne s’était pas retournée lorsque j’étais entré, et qui paraissait ensevelie dans la rêverie la plus profonde. Je ne sais quoi dans sa figure me rappela Caliste, mais Caliste menée en Norfolkshire par son mari, et dont personne à Londres n’avait parlé jusqu’au milieu de l’été, devait être si loin de là, que je ne m’occupai pas un instant de cette pensée. On commence la pièce, il se trouve que c’est The fair penitent. Je fais une espèce de cri de surprise. La femme se retourne : c’était Caliste. Qu’on juge de notre étonnement, de notre émotion, de notre joie ! Car tout autre sentiment céda dans l’instant même à la joie de nous revoir. Je n’eus plus de torts, je n’eus plus de regrets, je n’eus plus de femme, elle n’eut plus de mari ; nous nous retrouvions, et, quand ce n’eût été que pour un quart d’heure, nous ne pouvions sentir que cela. Elle me parut un peu pâle et plus négligée, mais cependant plus belle que je ne l’avais jamais vue. — Quel sort, dit-elle, quel bonheur ! J’étais venue entendre cette même pièce, qui sur ce même théâtre décida de ma vie. C’est la première fois que je viens ici depuis ce jour-là. Je n’avais jamais eu le courage d’y revenir ; à présent d’autres regrets m’ont rendue insensible à cette espèce de honte. Je venais revoir mes commencements, et méditer sur ma vie ; et c’est vous que je retrouve ici, vous, le véritable, le seul intérêt de ma vie, l’objet constant de ma pensée, de mes souvenirs, de mes regrets, vous que je ne me flattais pas de jamais revoir. Je fus longtemps sans lui répondre. Nous fûmes longtemps à nous regarder, comme si chacun des deux eût voulu s’assurer que c’était bien l’autre. — Est-ce bien vous ? Lui dis-je enfin. Quoi ! C’est bien vous ! Je venais ici sans intention, par désœuvrement ; je me serais cru heureux d’apprendre seulement de vos nouvelles après mille recherches que je me proposais de faire, et je vous trouve vous-même, et seule, et nous aurons encore au moins pendant quelques heures le plaisir que nous avions autrefois à toute heure et tous les jours ! Alors je la priai de trouver bon que nous fissions tous deux l’histoire du temps qui s’était passé depuis notre séparation, pour que nous pussions ensuite nous mieux entendre et parler plus à notre aise. Elle y consentit, me dit de commencer, et m’écouta sans presque m’interrompre : seulement, quand je m’accusais, elle m’excusait ; quand je parlais d’elle, elle me souriait avec attendrissement ; quand elle me voyait malheureux, elle me regardait avec pitié. Le peu de liaison qu’elle vit entre lady Betty et moi ne parut point lui faire de plaisir, cependant elle n’en affecta point de chagrin.

— Je vois, dit-elle, que je n’ai jamais été entièrement dédaignée ni oubliée ; c’est tout ce que je pouvais demander. Je vous en remercie, et je rends grâces au ciel de ce que j’ai pu le savoir. Je vais vous faire aussi l’histoire de cette triste année. Je ne vous dirai pas tout ce que j’éprouvai sur la route de Bath à Londres, tressaillant au moindre bruit que j’entendais derrière moi, n’osant regarder, de peur de m’assurer que ce n’était pas vous, éclaircie ensuite malgré moi, me flattant de nouveau, de nouveau désabusée… c’est assez : si vous ne sentez pas tout ce que je pourrais vous dire, vous ne le comprendriez jamais. En arrivant à Londres, j’appris que l’oncle de mon père était mort il y avait quelques jours, et qu’il m’avait laissé son bien, qui, tous les legs payés, montait, outre sa maison, à près de trente mille pièces. Cet événement me frappa, quoique la mort d’un homme de quatre-vingt-quatre ans soit dans tous les instants moins étonnante que sa vie, et je sentis une espèce de chagrin dont je fus quelque temps à démêler la cause. Je la démêlai pourtant. J’avais une obligation de plus à ne pas rompre mon mariage. Avoir écouté auparavant M. M***, et le rejeter au moment où j’avais quelque chose à donner en échange d’un nom, d’un état honnête, me parut presque impossible. Il en serait résulté pour moi un genre de déshonneur auquel je n’étais pas encore accoutumée. Il arriva le lendemain, me montra un état de son bien, aussi clair que le bien même, et un contrat de mariage tout dressé, par lequel il me donnait trois cents pièces par an pour ma vie, et outre cela un douaire de cinq mille pièces. Il ne savait rien de mon héritage ; je le lui appris. Je refusai la rente, mais je demandai que, supposé que le mariage se fît, phrase que je répétais sans cesse, je conservasse la jouissance et la propriété de tout ce que je tenais et pourrais tenir encore des bienfaits de l’oncle de lord L***, et je priai qu’on me regardât comme absolument libre jusqu’au moment où j’aurais prononcé oui à l’église. Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis troublée ; je veux que jusque là mes paroles soient pour ainsi dire comptées pour rien, et que vous me donniez votre parole d’honneur de ne me faire aucun reproche si je me dédis un moment avant que la cérémonie s’achève. — Je le jure, me répondit-il, au cas que vous changiez de vous-même ; mais, si un autre venait vous faire changer, il aurait ma vie ou moi la sienne. Un homme qui vous connaît depuis si longtemps, et n’a pas su faire ce que je fais, ne mérite pas de m’être préféré. Après ce mot, ce que j’avais tant souhaité jusqu’alors ne me parut plus que la chose du monde la plus à craindre. Il revint bientôt avec le contrat changé comme je l’avais demandé ; mais il m’y donnait cinq mille guinées pour des bijoux, des meubles ou des tableaux qui m’appartiendraient en toute propriété. Le ministre était averti, la licence obtenue, les témoins trouvés. Je demandai encore une heure de solitude et de liberté. Je vous écrivis, je donnai ma lettre au fidèle James. Il n’en vint point de vous. L’heure écoulée, nous allâmes à l’église et on nous maria… laissez-moi respirer un moment, dit-elle, et elle parut écouter les acteurs et la Caliste du théâtre, qui rendirent assez naturels les pleurs que nos voisins lui voyaient verser. Ensuite elle reprit : quelques jours après, les affaires qui regardaient l’héritage étant arrangées, et mon mari ayant été mis en possession du bien, il me mena à sa terre ; l’oncle de lord L*** m’avait fait promettre, quand je lui dis adieu, de venir le voir toutes les fois qu’il le demanderait. Je fus parfaitement bien reçue dans le pays que j’allais habiter. Domestiques, vassaux, amis, voisins, même les plus fiers, ou ceux qui auraient eu le plus de droit de l’être, s’empressèrent à me faire le meilleur accueil, et il ne tint qu’à moi de croire qu’on ne me connaissait que par des bruits avantageux. Pour la première fois je mis en doute si votre père ne s’était pas trompé, et s’il était bien sûr que je portasse avec moi le déshonneur. Moi, de mon côté, je ne négligeai rien de ce qui pouvait donner du plaisir ou compenser de la peine. Mon ancienne habitude d’arranger pour les autres mes actions, mes paroles, ma voix, mes gestes, jusqu’à ma physionomie, me revint, et me servit si bien que j’ose assurer qu’en quatre mois M. M*** n’eut pas un moment qui fût désagréable. Je ne prononçais pas votre nom ; les habits que je portais, la musique que je jouais, ne furent plus les mêmes qu’à Bath. J’étais deux personnes, dont l’une n’était occupée qu’à faire taire l’autre et à la cacher. L’amour, car mon mari avait pour moi une véritable passion, secondant mes efforts par ses illusions, il parut croire que personne ne m’avait été aussi cher que lui. Il méritait sans doute tout ce que je faisais et tout ce que j’aurais pu faire pour son bonheur pendant une longue vie, et son bonheur n’a duré que quatre mois. Nous étions à table chez un de nos voisins. Un homme arrivé de Londres parla d’un mariage célébré déjà depuis longtemps, mais devenu public depuis quelques jours. Il ne se rappela pas d’abord votre nom, il vous nomma enfin. Je ne dis rien, mais je tombai évanouie, et je fus deux heures sans aucune connaissance. Tous les accidents les plus effrayants se succédèrent pendant quelques jours, et finirent par une fausse couche dont les suites me mirent vingt fois au bord du tombeau. Je ne vis presque point M. M***. Une femme qui écouta mon histoire, et plaignit ma situation, le tint éloigné de moi pour que je ne visse pas son chagrin et n’entendisse pas ses reproches, et dans le même temps elle ne négligea rien pour le consoler ni pour l’apaiser : elle fit plus. Je m’étais mis dans l’esprit que vous vous étiez marié secrètement avant que j’eusse quitté Bath, que vous étiez déjà engagé avant d’y revenir, que vous m’aviez trompée en me disant que vous ne connaissiez pas lady Betty, que vous m’aviez laissé arranger l’appartement de ma rivale, et que vous vous étiez servi de moi, de mon zèle, de mon industrie, de mes soins pour lui faire votre cour ; que, lorsque vous m’aviez témoigné de l’humeur de trouver chez moi M. M***, vous étiez déjà promis, peut-être déjà marié. Cette femme, me voyant m’occuper sans cesse de toutes ces douloureuses suppositions, et revenir mille fois sur les plus déchirantes images, s’informa, sans m’en avertir, de l’impression qu’avait faite sur vous mon départ, de la conduite de votre père, du moment de votre mariage, de celui de votre départ retardé par le mauvais temps, de votre conduite pendant le voyage et à votre retour. Elle sut tout approfondir, faire parler vos gens et sir Harry, et ses informations ont été bien justes, car ce que vous venez de me dire y répond parfaitement. Je fus soulagée, je la remerciai mille fois en pleurant, en baisant ses mains que je mouillais de larmes. Seule, la nuit, je me disais : je n’ai pas du moins à le mépriser ni à le haïr ; je n’ai pas été le jouet d’un complot, d’une trahison préméditée. Il ne s’est pas fait un jeu de mon amour et de mon aveuglement. Je fus soulagée. Je me rétablis assez pour reprendre ma vie ordinaire, et j’espérais de faire oublier à mon mari, à force de soins et de prévenances, l’affreuse impression qu’il avait reçue. Je n’ai pu en venir à bout. L’éloignement, si ce n’est la haine, avait succédé à l’amour. Je l’intéressais pourtant encore, quand des retours de mon indisposition semblaient menacer ma vie ; mais, dès que je me portais mieux, il fuyait sa maison, et quand, en y rentrant, il retrouvait celle qui peu auparavant la lui rendait délicieuse, je le voyais tressaillir. J’ai combattu pendant trois mois cette malheureuse disposition, et cela bien plus pour l’amour de lui que pour moi-même. Toujours seule, ou avec cette femme qui m’avait secourue, travaillant sans cesse pour lui ou pour sa maison, n’écrivant et ne recevant aucune lettre, mon chagrin, mon humiliation, car ses amis m’avaient tous abandonnée, me semblaient devoir le toucher ; mais il était aigri sans retour. Il ne lui échappa jamais un mot de reproche ; de sorte que je n’eus jamais l’occasion d’en dire un seul d’excuse ni de justification. Une fois ou deux je voulus parler, mais il me fut impossible de proférer une seule parole. à la fin, ayant reçu une lettre du général, qui me disait qu’il était malade, et qu’il me priait de le venir voir seule, ou avec M. M***, je la mis devant lui. — Vous pouvez aller, madame, me dit-il. Je partis dès le lendemain, et laissant Fanny, pour n’avoir pas l’air de déserter la maison ni d’en être bannie, je lui dis de laisser mes armoires et mes cassettes ouvertes et à portée de l’examen de tout le monde ; mais je ne crois pas qu’on ait daigné regarder rien, ni faire la moindre question sur mon compte. Voilà comme est revenue à Londres celle que milord a tant aimée, et qu’une fois vous aimiez ; et aujourd’hui je me revois ici plus malheureuse et plus délaissée que quand je vins jouer sur ce même théâtre, et que je n’appartenais à personne qu’à une mère qui me donna pour de l’argent.

Caliste ne pleura pas après avoir fini son récit ; elle semblait considérer sa destinée avec une sorte d’étonnement mêlé d’horreur plutôt qu’avec tristesse. Moi, je restai abîmé dans les plus noires réflexions. — Ne vous affligez pas, me dit-elle en souriant, je n’en vaux pas la peine. Je le savais bien, que la fin ne serait pas heureuse, et j’ai eu des moments si doux ! Le plaisir de vous retrouver ici rachèterait seul un siècle de peines. Que suis-je, au fond, qu’une fille entretenue que vous avez trop honorée ? Et d’une voix et d’un air tranquilles, elle me demanda des nouvelles de sir Harry, et s’il caressait sa petite sœur. Je lui parlai de sa propre santé. — Je ne suis point bien, me dit-elle, et je ne pense pas que je me remette jamais ; mais je sens que le chagrin aura longtemps à faire pour tuer tout-à-fait une bonne constitution. Nous parlâmes un peu de l’avenir. Ferait-elle bien de chercher à retourner à Norfolk, où son devoir seul, sans nul penchant, nul attrait, nulle espérance de bonheur, la ferait aller ? Devait-elle engager l’oncle de lord L*** à la mener passer l’hiver en France ? Si elle et moi passions l’hiver à Londres, pourrions-nous nous voir, pourrions-nous consentir à ne nous point voir ? La pièce finie, nous sortîmes sans être convenus de rien, sans savoir où nous allions, sans avoir pensé à nous séparer, à nous rejoindre, à rester ensemble. La vue de James me tira de cet oubli de tout. — Ah ! James ! m’écriai-je. — Ah ! Monsieur, c’est vous ! Par quel hasard, par quel bonheur ?… attendez. J’appellerai un fiacre au lieu de cette chaise. Ce fut James qui décida que je serais encore quelques moments avec Caliste. — Où voulez-vous qu’il aille ? lui dit-il. — Au parc saint-James, dit-elle après m’avoir regardé. Soyons encore un moment ensemble, personne ne le saura. C’est le premier secret que James ait jamais eu à me garder ; je suis bien sûre qu’il ne le trahira pas, et, si vous voulez qu’on n’en croie pas les rapports de ceux qui pourraient nous avoir vus à la comédie, ou qu’on ne fasse aucune attention à cette rencontre, retournez à la campagne cette nuit ou demain ; on croira qu’il vous a été bien égal de me retrouver, puisque vous vous éloignez de moi tout de suite. C’est ainsi qu’un peu de bonheur ramène l’amour de la décence, le soin du repos d’autrui, dans une âme généreuse et noble. Mais écrivez-moi, ajouta-t-elle, conseillez-moi, dites-moi vos projets. Il n’y a point d’inconvénient à présent que je reçoive de temps en temps de vos lettres. J’approuvai tout. Je promis de partir et d’écrire. Nous arrivâmes à la porte du parc. Il faisait fort obscur, et le tonnerre commençait à gronder. — N’avez-vous pas peur ? lui dis-je. — Qu’il ne tue que moi, dit-elle, et tout sera bien. Mais, s’il vaut mieux ne pas nous éloigner de la porte et du fiacre, asseyons-nous ici sur un banc ; et, après avoir quelque temps considéré le ciel, assurément personne ne se promène, dit-elle, personne ne me verra ni ne m’écoutera. Elle coupa presque à tâtons une touffe de mes cheveux, qu’elle mit dans son sein ; et, passant ses deux bras autour de moi, elle me dit : que ferons-nous l’un sans l’autre ? Dans une demi-heure je serai comme il y a un an, comme il y a six mois, comme ce matin : que ferai-je si j’ai encore quelque temps à vivre ? Voulez-vous que nous nous en allions ensemble ? N’avez-vous pas assez obéi à votre père ? N’avez-vous pas une femme de son choix et un enfant ? Reprenons nos véritables liens. à qui ferons-nous du mal ? Mon mari me hait, il ne veut plus vivre avec moi ; votre femme ne vous aime plus !… Ah ! ne répondez pas, s’écria-t-elle en mettant sa main sur ma bouche. Ne me refusez pas, et ne consentez pas non plus. Jusqu’ici je n’ai été que malheureuse, que je ne devienne pas coupable ; je pourrais supporter mes propres fautes, mais non les vôtres ; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir dégradé ! Ah ! combien je suis malheureuse et combien je vous aime ! Jamais homme ne fut aimé comme vous ! Et, me tenant étroitement embrassé, elle versait un torrent de larmes. Je suis une ingrate, dit-elle un instant après, je suis une ingrate de dire que je suis malheureuse ; je ne donnerais pour rien dans le monde le plaisir que j’ai eu aujourd’hui, le plaisir que j’ai encore dans ce moment. Le tonnerre était devenu effrayant, et le ciel était comme embrasé : Caliste semblait ne rien voir et ne rien entendre ; mais James, accourant, lui cria : Au nom du ciel, madame, venez ! voici la grêle ! Vous avez été si malade ! Et, la prenant sous le bras dès qu’il put l’apercevoir, il l’entraîna vers le fiacre, l’y fit entrer et ferma la portière. Je restai seul dans l’obscurité ; je ne l’ai jamais revue. Le lendemain, de grand matin, je repartis pour la campagne. Mon père, étonné de mon retour et du trouble où il me voyait, me fit des questions avec amitié. Il s’était acquis des droits à ma confiance, je lui contai tout. — A votre place, dit-il, mais ceci n’est pas parler en père, à votre place je ne sais ce que je ferais. Reprenons, a-t-elle dit, nos véritables liens. Aurait-elle raison ? Mais elle ne voudrait pas elle-même… Ce n’a été qu’un moment d’égarement dont elle est bientôt revenue… Je me promenais à grands pas dans la galerie où nous étions. Mon père, penché sur une table, avait sa tête appuyée sur ses deux mains ; du monde que nous entendîmes mit fin à cette étrange situation.

Milady revenait d’une partie de chasse ; elle craignit apparemment quelque chose de fâcheux de mon prompt retour, car elle changea de couleur en me voyant ; mais je passai à côté d’elle et de ses amis sans leur rien dire. Je n’eus que le temps de m’habiller avant le dîner, et je reparus à table avec mon air accoutumé. Tout ce que je vis m’annonça que milady se trouvait heureuse en mon absence, et que les retours inattendus de son mari pouvaient ne lui point convenir du tout. Mon père en fut si frappé, qu’au sortir de table il me dit, en me serrant la main avec autant d’amertume que de compassion : pourquoi faut-il que je vous aie ôté à Caliste ! Mais, vous, pourquoi ne me l’avez-vous pas fait connaître ? Qui pouvait savoir, qui pouvait croire qu’il y eût tant de différence entre une femme et une autre femme, et que celle-là vous aimerait avec une si véritable et si constante passion ? Me voyant entrer dans ma chambre, il m’y suivit, et nous restâmes longtemps assis l’un vis-à-vis de l’autre sans nous rien dire. Un bruit de carrosse nous fit jeter les yeux sur l’avenue. C’était milord ***, le père du jeune homme avec qui vous me voyez. Il monta tout de suite chez moi, et me dit aussitôt : Voyons si vous pourrez, si vous voudrez me rendre un grand service. J’ai un fils unique que je voudrais faire voyager. Il est très jeune ; je ne puis l’accompagner, parce que ma femme ne peut quitter son père, et qu’elle mourrait d’inquiétude et d’ennui s’il lui fallait être à la fois privée de son fils et de son mari. Encore une fois, mon fils est très jeune ; cependant j’aime encore mieux l’envoyer voyager tout seul, que de le confier à qui que ce soit d’autre que vous. Vous n’êtes pas trop bien avec votre femme, vous n’avez été que quatre mois hors d’Angleterre ; mon fils est un bon enfant, les frais du voyage se paieront par moitié. Voyez. Puisque je vous trouve avec votre père, je ne vous laisse à tous deux qu’un quart d’heure de réflexion. Je jette les yeux sur mon père : il me tire à l’écart. — Regardez ceci, mon fils, dit-il, comme un secours de la providence contre votre faiblesse et contre la mienne. Celle qui est pour ainsi dire chassée de chez son mari, et qui fait à Londres les délices d’un vieillard son bienfaiteur, pourra rester à Londres. Je vous perdrai, mais je l’ai mérité. Vous rendrez service à un autre père et à un jeune homme dont on espère bien ; ce sera une consolation que je tâcherai de sentir. — J’irai, dis-je en me rapprochant de milord, mais à deux conditions, que je vous dirai quand j’aurai pris l’air un moment. — J’y souscris d’avance, dit-il en me serrant la main, et je vous remercie. C’est une chose faite. Mes deux conditions étaient, l’une, que nous commençassions par l’Italie, pour que je n’eusse encore rien perdu de mon ascendant sur le jeune homme pendant le séjour que nous y ferions ; l’autre, qu’après une année, content ou mécontent de lui, je pusse le quitter au moment où je le voudrais sans désobliger ses parents. Cette nuit même j’écrivis à Caliste tout ce qui s’était passé. J’exigeai qu’elle me répondît, et je promis de continuer à lui écrire. — Ne nous refusons pas, lui disais-je, un plaisir innocent, et le seul qui nous reste.

Je fus d’avis que nous fissions le voyage par mer, pour avoir cette expérience de plus. Nous nous embarquâmes à Plymouth ; nous débarquâmes à Lisbonne. De là nous allâmes par terre à Cadix, puis par mer à Messine, où nous vîmes les affreux vestiges du tremblement de terre. Je me souviens, madame, de vous avoir raconté cela avec détail, et vous savez comment, après une année de séjour en Italie, passant le mont Saint-Gothard, voyant dans le Valais les glaciers et les bains, au sortir du Valais les salines, nous nous sommes trouvés au commencement de l’hiver à Lausanne, où quelques traits de ressemblance m’attachèrent à vous, où votre maison me fut un asile, et vos bontés une consolation. Il me reste à vous parler de la malheureuse Caliste.

Je reçus sa réponse à ma lettre un moment avant de m’embarquer. Elle plaignait son sort, mais elle approuvait ma conduite, mon voyage, et faisait mille vœux pour qu’il fût heureux. Elle écrivit aussi à mon père, pour le remercier de sa pitié, et lui demander pardon des peines dont elle était la cause. L’hiver vint. L’oncle de lord L*** ne se rétablissant pas bien de sa goutte, elle se décida à rester à Londres. Il fut même malade pendant quelque temps d’une manière assez sérieuse, et elle passa souvent les jours et la moitié des nuits à le soigner. Quand il se portait mieux, il voulait l’amuser et s’égayer lui-même, en invitant chez lui la meilleure compagnie de Londres en hommes. C’étaient de grands dîners ou des soupers assez bruyants, après lesquels le jeu durait souvent fort avant dans la nuit, et il aimait que Caliste ornât la compagnie jusqu’à ce qu’elle se séparât. D’autres fois il l’engageait à aller dans le monde, lui disant qu’une retraite absolue lui donnerait l’air de s’être attiré la disgrâce de son mari, et que lui-même jugerait d’elle plus favorablement s’il apprenait qu’elle osait se montrer et qu’elle était partout bien reçue. C’en était trop que toutes ces différentes fatigues pour une personne dont la santé, après avoir reçu une secousse violente, était sans cesse minée par le chagrin (qu’on me pardonne de le dire avec une espèce d’orgueil que je paie assez cher), par le chagrin, par le regret continuel de vivre sans moi. Ses lettres, toujours remplies du sentiment le plus tendre, ne me laissaient aucun doute sur l’invariable constance de son attachement. Vers le printemps elle m’en écrivit une qui me fit en même temps un grand plaisir et la peine la plus sensible. « Je fus hier à la comédie, me disait-elle ; je m’étais assuré une place dans la même loge du mois de septembre. Je crois que mon bon ange habite cet endroit-là. A peine étais-je assise que j’entends une jeune voix s’écrier : Ah ! voici ma chère mistriss Calista ! Mais combien elle a maigri ! Voyez-la à présent, monsieur. Votre fils ne vous a jamais mené chez elle, mais vous pouvez la voir à présent. Celui à qui il parlait était votre père. Il me salua avec un air qu’il ne faut pas que je cherche à vous peindre, si je veux que mes yeux me servent à écrire ; aussi bien serait-il difficile de vous rendre tout ce que sa physionomie me dit d’honnête, de tendre et de triste. — Mais qu’avez-vous fait pour être si maigre ? Me dit sir Harry. — Tant de choses, mon ami ! lui dis-je. Mais vous, vous avez grandi, vous avez l’air d’avoir été toujours bien sage et bien heureux. — Je suis pourtant extrêmement fâché, m’a-t-il répondu, de n’être pas avec notre ami en Italie, et il me semble que j’avais plus de droit d’être avec lui que son cousin ; mais j’ai toujours soupçonné maman de ne l’avoir pas voulu, car ce fut aussi elle qui voulut absolument que l’on me mît à Westminster. Pour lui, il m’aurait gardé volontiers, et s’offrait à me faire faire toutes mes leçons, ce qui aurait été plus agréable pour moi que l’école de Westminster, et nous aurions souvent parlé de vous. Il y a si longtemps que je ne vous ai vue, il faut que je vous parle à cœur ouvert ! Tenez, j’ai souvent cru que de vous avoir tant aimée, et d’avoir été si triste de votre départ, ne m’avait pas fait grand bien dans l’esprit de maman ; mais je n’en dirai pas davantage, car elle me regarde de la loge vis-à-vis, et elle pourrait deviner ce que je dis à mon air. Vous jugez de l’effet de chacune de ces paroles. Je n’osais, à cause des regards de lady Betty, avoir recours à mon flacon, et je respirais avec peine. — Mais vous n’êtes pas pâle au moins, dit sir Harry, et je me flatte, à cause de cela, que vous n’êtes pas malade. — C’est que j’ai du rouge, lui dis-je. — Mais vous n’en mettiez point il y a dix-huit mois. Enfin votre père lui dit de me laisser un peu tranquille, et, quelques moments après, me demanda si j’avais de vos nouvelles, et me dit le contenu de vos dernières lettres. Je pus rester à ma place jusqu’au premier entr’acte ; mais les regards de votre femme et de ceux qui l’accompagnaient, toujours attachés sur moi, m’obligèrent enfin à sortir. Sir Harry courut chercher ma chaise, et votre père eut la bonté de m’y conduire. »

Vers le mois de juin, on lui conseilla le lait d’ânesse. Le général voulut que ce fût chez elle qu’elle le prît, s’assurant qu’elle n’aurait qu’à se montrer à cet homme qu’il avait vu si passionné pour elle, et qu’il reprendrait les sentiments qu’elle méritait d’inspirer. — C’est moi, dit-il, en quelque sorte qui vous ai mariée, je vous ramènerai chez vous, et nous verrons si on ose vous y mal recevoir. Caliste obtint la permission d’en prévenir son mari, mais non celle d’attendre sa réponse. En arrivant, elle trouva cette lettre : « Monsieur le général a parfaitement raison, madame, et vous faites très bien de venir chez vous. Tâchez d’y rétablir votre santé, et soyez-y maîtresse absolue. J’ai donné à cet égard les ordres les plus positifs, quoiqu’il n’en fût pas besoin, car mes domestiques sont les vôtres. Je vous ai trop aimée, et je vous estime trop pour ne pas me flatter de pouvoir vivre encore heureux avec vous ; mais dans ce moment l’impression du chagrin que j’ai eu est trop vive encore, et malgré moi je vous la laisserais trop voir. Je vais faire, pour tâcher de la perdre entièrement, un voyage de quelques mois dont j’espère d’autant plus de succès que je ne suis jamais sorti de mon pays. Vous ne pouvez m’écrire, ne sachant où m’adresser vos lettres, mais je vous écrirai, et l’on verra que nous ne sommes pas brouillés. Adieu, madame ; c’est bien sincèrement que je vous souhaite une meilleure santé, et que je suis fâché d’avoir témoigné tant de chagrin d’une chose involontaire, et que vous avez fait tant d’efforts pour réparer ; mais mon chagrin alors était trop vif. Témoignez bien de l’amitié à mistriss***. Elle l’a bien mérité, et je lui rends à présent justice. Je ne pouvais croire qu’il n’y eût point eu de correspondance secrète, aucune relation entre vous et l’heureux homme auquel votre cœur s’était donné ; elle avait beau dire que votre surprise en était la preuve, je n’écoutais rien. »

le départ de M. M*** ayant fait plus d’impression que ses ordres, Caliste fut d’abord assez mal reçue ; mais son protecteur le prit sur un ton si haut, et elle montra tant de douceur, elle fut si bonne, si charitable, si juste, si noble, que bientôt tout fut à ses pieds, les voisins comme les gens de la maison, et, ce qui n’est pas ordinaire chez des amis de campagne, ils furent aussi discrets qu’empressés ; de sorte qu’elle prenait son lait avec tous les ménagements et la tranquillité qui pouvaient dépendre des autres. Elle m’écrivit qu’il lui faisait un peu de bien, et que l’on commençait à lui trouver meilleur visage. Mais, au milieu de sa cure, le général tomba malade de la longue maladie dont il est mort. Il fallut retourner à Londres, et les peines, les veilles, le chagrin portèrent à Caliste une trop forte et dernière atteinte. Son constant ami, son constant protecteur et bienfaiteur lui donna en mourant le capital de six cents pièces de rentes au trois pour cent, à prendre sur la partie de son bien la moins casuelle, et d’après l’estimation qui en serait faite par des gens de loi.

D’abord, après sa mort, elle alla habiter sa maison de Whitehall qu’elle s’était déjà amusée à réparer l’hiver précédent. Elle continua à y recevoir les amis de lord L*** et de son oncle, et recommença à se donner chaque semaine le plaisir d’entendre les meilleurs musiciens de Londres, et c’est presque dire de l’Europe. Je sus tout cela par elle-même. Elle m’écrivit aussi qu’elle avait retiré chez elle une chanteuse de la comédie qui s’était dégoûtée du théâtre, et lui avait donné de quoi épouser un musicien très honnête homme. « Je tire parti de l’un et de l’autre, disait-elle, pour faire apprendre un peu de musique à de petites orphelines à qui j’enseigne moi-même à travailler, et qui apprennent chez moi une profession. Quand on m’a dit que je les préparais au métier de courtisane, j’ai fait remarquer que je les prenais très pauvres et très jolies, ce qui, joint ensemble et dans une ville comme Londres, mène à une perte presque sûre et entière, sans que de savoir un peu chanter ajoute rien au péril, et j’ai même osé dire qu’après tout il valait encore mieux commencer et finir comme moi, qu’arpenter les rues et périr dans un hôpital. Elles chantent les chœurs d’Esther et d’Athalie que j’ai fait traduire, et pour lesquels on a fait la plus belle musique ; on travaille à me rendre le même service pour les Psaumes cent trois et cent quatre. Cela m’amuse, et elles n’ont point d’autre récréation. » Tous ces détails ne devaient pas, vous l’avouerez, madame, me préparer à l’affreuse lettre que je reçus il y a huit jours. Renvoyez-la-moi, et qu’elle ne me quitte plus jusqu’à ma propre mort.

« C’est bien à présent, mon ami, que je puis vous dire c’est fait. Oui, c’est fait pour toujours. Il faut vous dire un éternel adieu. Je ne vous dirai pas par quels symptômes je suis avertie d’une fin prochaine ; ce serait me fatiguer à pure perte, mais il est bien sûr que je ne vous trompe pas, et que je ne me trompe pas moi-même. Votre père m’est venu voir hier : je fus extrêmement touchée de cette bonté. Il me dit : si au printemps, madame, si au printemps… (il ne pouvait se résoudre à ajouter) vous vivez encore, je vous mènerai moi-même en Provence, à Nice ou en Italie. Mon fils est à présent en Suisse, je lui écrirai de venir au-devant de nous. — Il est trop tard, monsieur, lui dis-je, mais je n’en suis pas moins touchée de votre bonté. — Il n’a rien ajouté, mais c’était par ménagement, car il sentait bien des choses qu’il aurait eu du penchant à dire. Je lui ai demandé des nouvelles de votre fille, il m’a dit qu’elle se portait bien, et qu’il me l’aurait déjà envoyée si elle vous ressemblait un peu ; mais, quoiqu’elle n’ait que dix-huit mois, on voit déjà qu’elle ressemblera à sa mère. Je l’ai prié de m’envoyer sir Harry, et lui ai dit que par ses mains je lui ferais un présent que je n’osais lui faire moi-même. Il m’a dit qu’il recevrait avec plaisir de ma main tout ce que je voudrais lui donner ; là-dessus je lui ai donné votre portrait, que vous m’avez envoyé d’Italie ; je donnerai à sir Harry la copie que j’en ai faite, mais je garderai celui que vous m’avez donné le premier, et je dirai qu’on vous le remette après ma mort.

Je ne vous ai pas rendu heureux, et je vous laisse malheureux, et moi je meurs ; cependant je ne puis me résoudre à souhaiter de ne vous avoir pas connu. Supposé que je dusse me faire des reproches, je ne le puis pas ; mais le dernier moment où je vous ai vu m’est quelquefois revenu dans l’esprit, et j’ai craint qu’il n’y ait eu une certaine audace impie dans cet oubli total du danger qui pouvait menacer vous ou moi. C’est cela peut-être qu’on appelle braver le ciel ; mais un atome, un peu de poussière peut-il braver l’être tout-puissant ? Peut-il en avoir la pensée ? Et, supposé que dans un moment de délire on pût ne compter pour rien Dieu et ses jugements, Dieu pourrait-il s’en irriter ? Si pourtant je t’ai offensé, père et maître du monde, je te demande pardon pour moi et pour celui à qui j’inspirais le même oubli, la même folle et téméraire sécurité. Adieu, mon ami ; écrivez-moi que vous avez reçu ma lettre. Rien que ce peu de mots ; il y a peu d’apparence qu’ils me trouvent encore en vie ; mais, si je vis assez pour les recevoir, j’aurai encore une fois le plaisir de voir de votre écriture. »

Depuis cette lettre, madame, je n’ai rien reçu. C’est trop tard, elle a dit : C’est trop tard. Ah ! malheureux, j’ai toujours attendu qu’il fût trop tard, et mon père a fait comme moi. Que n’a-t-elle aimé un autre homme, et qui eût eu un autre père ? Elle aurait vécu, elle ne mourrait pas de chagrin.


VINGT-DEUXIÈME LETTRE


Madame,

Je n’ai point encore reçu de lettres. Il y a des instants où je crois pouvoir encore espérer. Mais non, cela n’est pas vrai. Je n’espère plus. Je la regarde déjà comme morte, et je me désole. Je m’étais accoutumé à sa ma- ladie comme à sa sagesse, comme à son amant. Je ne croyais point qu’elle se marierait, je n’ai point cru qu’elle pût mourir, et il faut que je supporte ce que je n’avais pas eu le courage de prévoir. Avant que le dernier coup soit porté, ou du moins tandis que je l’ignore, je vais profiter d’un reste de sang-froid pour vous dire une chose qui peut-être ne signifie rien, mais qu’il me paraît que je suis obligé de vous dire. Depuis quelques jours, tout entier à mes souvenirs que l’histoire que je vous ai faite a rendus comme autant de choses présentes, je ne parlais plus à personne, pas même à Milord. Ce matin je lui ai serré la main quand il est venu demander si j’avais dormi, et au lieu de répondre : jeune homme, lui ai-je dit, si jamais vous intéressez le cœur d’une femme vraiment tendre et sensible, et que vous ne sentiez pas dans le vôtre que vous pourrez payer toute sa tendresse, tous ses sacrifices, éloignez-vous d’elle, faites-vous-en oublier, ou croyez que vous l’exposez à des malheurs sans nombre, et vous-même à des regrets affreux et éternels. Il est resté pensif auprès de moi, et une heure après, me rappelant ce que j’avais dit un jour des différentes raisons que votre fille pouvait avoir de ne plus vivre avec nous dans une espèce de retraite, il m’a demandé si je croyais qu’elle eût du penchant pour quelqu’un. Je lui ai répondu que je l’avais soupçonné. Il m’a demandé si c’était pour lui. Je lui ai répondu que quelquefois je l’avais cru. — Si cela est, m’a-t-il dit, c’est bien dommage que Mademoiselle Cécile soit une fille si bien née, car de me marier à mon âge on n’y peut penser. Encore une fois cela ne signifie rien. Je n’ai jamais rien dit ni rien pensé de pareil ; j’aurais en tout temps préféré Caliste à ma liberté comme à une couronne ; et cependant qu’ai-je fait pour elle ? Souvent on a tout fait pour celle pour laquelle on croyait qu’on ne ferait rien.


VINGT-TROISIÈME LETTRE


Quel intérêt pouvez-vous prendre, madame, au sort de l’homme du monde le plus malheureux en effet, mais le plus digne de son malheur ? Je me revois sans cesse dans le passé, sans pouvoir me comprendre. Je ne sais si tous les malheureux déchus par degrés de la place où le sort les avait mis, sont comme moi ; en ce cas-là, je les plains bien. Jamais l’échafaud sur lequel périt Charles Ier ne m’a donné autant de pitié pour lui que la comparaison que j’ai faite aujourd’hui entre lui et moi. Il me semble que je n’ai rien fait de ce qu’il aurait été naturel de faire. J’aurais dû l’épouser sans demander un consentement dont je n’avais pas besoin ; j’aurais dû l’empêcher de promettre qu’elle ne m’épouserait pas sans ce consentement. Si mille efforts n’avaient pu fléchir mon père, j’aurais dû en faire ma maîtresse, et pour elle et moi ma femme quand tout son cœur le demandait malgré elle, et que je le voyais malgré ses paroles. J’aurais dû l’entendre, lorsqu’ayant écarté tout le monde, elle voulut m’empêcher de la quitter. Revenu chez elle, j’aurais dû briser sa porte ; le lendemain, la forcer à me revoir, ou du moins courir après elle quand elle m’eut échappé. Je devais rester libre et ne pas lui donner le chagrin de croire que j’avais donné sa place d’avance, qu’elle avait été trahie, ou qu’elle était oubliée. L’ayant retrouvée, j’aurais dû ne la plus quitter, être au moins aussi prompt, aussi zélé que son fidèle James. Peut-être ne l’aurais-je pas laissée sortir seule de ce carrosse ; peut-être James m’aurait-il caché auprès d’elle ; peut-être l’aurais-je pu servir avec lui : j’étais inconnu à tout le monde dans la maison de son bienfaiteur. Et cet automne encore, et cet hiver… je savais que son mari l’avait fuie ; que n’allais-je, au lieu de rêver à elle au coin de votre feu, soigner avec elle son protecteur, soulager ses peines, partager ses veilles ; la faire vivre à force de caresses et de soins, ou au moins, pour prix d’une passion si longue et si tendre, lui donner le plaisir de me voir en mourant, de voir qu’elle n’avait pas aimé un automate insensible, et que, si je n’avais pas su l’aimer comme elle le méritait, je saurais la pleurer ? Mais c’est trop tard, mes regrets sont aussi venus trop tard, et elle les ignore. Elles les a ignorés, faut-il dire : il faut bien avoir enfin le courage de la croire morte. S’il y avait eu quelque retour d’espérance, elle aurait voulu adoucir l’impression de sa lettre ; car elle, elle savait aimer. Me voici donc seul sur la terre. Ce qui m’aimait n’est plus. J’ai été sans courage pour prévenir cette perte ; je suis sans force pour la supporter.


VINGT-QUATRIÈME LETTRE


Madame,

Ayant appris que vous comptez partir demain, je voulais avoir l’honneur de vous aller voir aujourd’hui pour vous souhaiter, ainsi qu’à Mademoiselle Cécile, un heureux voyage, et vous dire que le chagrin de vous voir partir n’est adouci que par la ferme espérance que j’ai de vous revoir l’une et l’autre ; mais je ne puis quitter mon parent : l’impression que lui a faite une lettre arrivée ce matin a été si vive, que M. Tissot m’a absolument défendu de le quitter, ainsi qu’à son domestique. Celui qui a apporté la lettre ne le quitte pas non plus, mais il est presque aussi affligé que lui, et je crois qu’il se tuerait lui-même plutôt qu’il ne l’empêcherait de se tuer. Je vous supplie, madame, de me conserver des bontés dont j’ai senti le prix plus encore peut-être que vous ne vous ne l’avez cru, et dont ma reconnaissance ne finira qu’avec ma vie. J’ai l’honneur d’être, etc.

Édouard ***.



VINGT-CINQUIÈME LETTRE


Celle qui vous aimait tant est morte avant-hier au soir. Cette manière de la désigner n’est pas un reproche que je lui fais : il y avait longtemps que je lui avais pardonné, et dans le fond elle ne m’avait pas offensé. Il est vrai qu’elle ne m’avait pas ouvert son cœur ; je ne sais si elle l’aurait dû, et, quand elle me l’aurait ouvert, il n’est pas bien sûr que je ne l’eusse pas épousée, car je l’aimais passionnément. C’est la plus aimable, et je puis ajouter qu’à mes yeux, et pour mon cœur, c’est la seule aimable femme que j’aie connue. Si elle ne m’a pas averti, elle ne m’a pas non plus trompé ; mais je me suis trompé moi-même. Vous ne l’aviez pas épousée ; était-il croyable que, vous aimant, elle n’eût pas su ou voulu vous déterminer à l’épouser ? Vous savez sans doute combien je fus cruellement désabusé ; et quoiqu’à présent je me repente d’avoir témoigné tant de ressentiment et de chagrin, je ne puis même encore aujourd’hui m’étonner de ce que, perdant à la fois la persuasion d’en être aimé et l’espérance d’avoir un enfant dont elle aurait été la mère, j’aie manqué de modération. Heureusement, il est bien sûr que ce n’est pas cela qui l’a tuée. Ce n’est certainement pas moi qui suis cause de sa mort, et, quoique j’aie été jaloux de vous, j’aime encore mieux à présent être à ma place qu’à la vôtre. Rien ne prouve cependant que vous ayez des reproches à vous faire, et je vous prie de ne pas prendre mes paroles dans ce sens-là. Vous me trouveriez, et avec raison, injuste et téméraire aussi bien que cruel, car je vous suppose très affligé.

Le même jour que mistriss M*** vous écrivit sa dernière lettre, elle m’écrivit pour me prier de la venir voir. Je vins sans perdre un instant ; je trouvai sa maison comme d’une personne qui se porte bien, et elle-même assez bien en apparence, excepté sa maigreur. Je fus bien aise de pouvoir lui dire qu’elle ne paraissait pas aussi mal qu’elle le croyait ; mais elle me dit en souriant que j’étais trompé par un peu de rouge qu’elle mettait dès le matin, et qui avait déjà épargné quelques larmes à Fanny, et quelques soupirs à James. Je vis le soir les petites filles qu’elle fait élever ; elles chantèrent, et elle les accompagna de l’orgue : c’était une musique touchante, et telle à peu près que j’en ai entendu en Italie dans quelques églises. Le lendemain matin elles chantèrent d’autres hymnes du même genre ; cette musique finissait et commençait la journée. Ensuite mistriss M*** me lut son testament, me priant, si je voulais qu’elle y changeât quelque chose, de le lui dire librement ; mais je n’y trouvai rien à changer. Elle donne son bien aux pauvres, de cette manière. La moitié, qui est le capital de trois cents pièces de rente, sera à perpétuité entre les mains des lords-maires de Londres, pour faire apprendre à trois petits garçons, tirés chaque année de l’hôpital des enfants trouvés, le métier de pilote, de charpentier ou d’ébéniste. La première de ces professions, dit-elle, sera choisie par les plus hardis, la seconde par les plus robustes, la troisième par les plus adroits. L’autre moitié de son bien sera entre les mains des évêques de Londres, qui devront tirer chaque année deux filles de l’hôpital de la Madeleine, et les associer à des marchandes bien établies en donnant à chacune cent cinquante pièces à mettre dans le commerce auquel on les associera ; elle recommande cette fondation à la piété et à la bonté de l’évêque, de sa femme et de ses parentes. Sur les cinq mille pièces dont je lui avais fait présent, elle n’a voulu disposer que de mille en faveur de Fanny, et de cinq cents en faveur de James ; cependant le bien de son oncle qu’elle m’a apporté en mariage vaut au moins trente-cinq mille pièces.

Elle m’a prié de garder Fanny, disant que je lui ferais honneur par là aussi bien qu’à une fille qui méritait cet honneur, et qui, n’ayant jamais servi à rien que d’honnête, ne devait pas être soupçonnée du contraire. Elle donne ses habits et ses bijoux à mistriss***, de Norfolk, sa maison de Bath, et tout ce qu’il y a dedans, à sir Harry B. Elle veut que, ses funérailles payées, son argent comptant et le reste de son revenu de cette année soient distribués par égales portions aux petites filles et aux domestiques qu’elle avait, outre James et Fanny. S’étant assurée qu’il n’y avait rien dans ce testament qui me fît de la peine, ni qui fût contraire aux lois, elle m’a fait promettre, ainsi qu’à deux ou trois amis de lord L*** et de son oncle, de faire en sorte qu’il fût ponctuellement exécuté. Après cela elle a continué à mener sa vie ordinaire, autant que ses forces, qui diminuaient tous les jours, pouvaient le lui permettre, et nous avons plus causé ensemble que nous n’avions jamais fait auparavant. En vérité, monsieur, j’aurais donné tout au monde pour la conserver, la tenir en vie, fût-ce dans l’état où je la voyais, et passer le reste de mes jours avec elle.

Beaucoup de gens ne voulaient pas la croire aussi malade qu’elle l’était, et on continuait à lui envoyer, comme on avait fait tout l’hiver, beaucoup de pièces en vers qui lui étaient adressées, tantôt sous le nom de Caliste, tantôt sous celui d’Aspasie ; mais elle ne les lisait plus. Un jour je lui parlais du plaisir qu’elle devait avoir en se voyant estimée de tout le monde : elle m’assura qu’ayant été autrefois fort sensible au mépris, elle ne l’était jamais devenue à l’estime. — Mes juges ne sont, dit-elle, que des hommes et des femmes, c’est-à-dire ce que je suis moi-même, et je me connais bien mieux qu’ils ne me connaissent. Les seuls éloges qui m’aient fait plaisir sont ceux de l’oncle de lord L***. Il m’aimait sur le pied d’une personne telle que, selon lui, on devait être, et, s’il avait eu à changer d’opinion, cela l’aurait fort dérangé. J’en aurais été fâchée comme de mourir avant lui. Il avait besoin en quelque sorte que je vécusse, et besoin de m’estimer.

On ne l’a jamais veillée. J’aurais voulu coucher dans sa chambre, mais elle me dit que cela la gênerait. Le lit de Fanny n’était séparé du sien que par une cloison qui s’ouvrait sans effort et sans bruit : au moindre mouvement, Fanny se réveillait et donnait à boire à sa maîtresse. Les dernières nuits, je pris sa place, non qu’elle se plaignît d’être trop souvent réveillée, mais parce que la pauvre fille ne pouvait plus entendre cette voix si affaiblie, cette haleine si courte, sans fondre en larmes. Cela ne me faisait certainement pas moins de peine qu’à elle ; mais je me contraignais mieux. Avant-hier, quoique mistriss*** fût plus oppressée et plus agitée qu’auparavant, elle voulut avoir son concert du mercredi comme à l’ordinaire ; mais elle ne put se mettre au clavecin. Elle fit exécuter des morceaux du Messiah de Haendel, d’un Miserere qu’on lui avait envoyé d’Italie, et du Stabat Mater de Pergolèse. Dans un intervalle, elle ôta une bague de son doigt, et elle me la donna. Ensuite elle fit appeler James, lui donna une boîte qu’elle avait tirée de sa poche, et lui dit : portez-la-lui vous-même, et, s’il se peut, restez à son service ; c’est la place, et dites-le-lui, James, que j’ai longtemps ambitionnée pour moi. Je m’en serais contentée. Après avoir eu quelques moments les mains jointes et les yeux levés au ciel, elle s’est enfoncée dans son fauteuil, et a fermé les yeux. Je lui ai demandé, la voyant très faible, si elle voulait que je fisse cesser la musique ; elle m’a fait signe que non, et a retrouvé encore des forces pour me remercier de ce qu’elle appelait mes bontés. La pièce finie, les musiciens sont sortis sur la pointe des pieds, croyant qu’elle dormait ; mais ses yeux étaient fermés pour toujours.

Ainsi a fini votre Caliste, les uns diront comme une païenne, les autres comme une sainte ; mais les cris de ses domestiques, les pleurs des pauvres, la consternation de tout le voisinage, et la douleur d’un mari qui croyait avoir à se plaindre, disent mieux que des paroles ce qu’elle était.

En me forçant, monsieur, à vous faire ce récit si triste, j’ai cru en quelque sorte lui complaire et lui obéir ; par le même motif, par le même tendre respect pour sa mémoire, si je ne puis vous promettre de l’amitié, j’abjure au moins tout sentiment de haine.


fin des lettres de lausanne


Jugement sur Caliste par madame Olivier


Nous croyons faire plaisir au lecteur en donnant ici un jugement approfondi sur Caliste, que nous lisons dans la Revue Suisse, recueil périodique qui paraît à Lausanne (n° de décembre 1844). Nous croyons, de plus, ne pas commettre une trop impardonnable indiscrétion, en ajoutant que l’auteur de ce remarquable article est une femme (madame Caroline Olivier) qui honore par son talent ces contrées où vécut madame de Charrière. Le sujet choisi par elle n’est autre qu’une comparaison entre Leone Leoni, Caliste et Manon Lescaut. Déjà indiquée dans un article du Semeur sur madame de Charrière (12 juin 1844), cette comparaison trouve tout son développement dans la Revue Suisse.


« Si nous rapprochons ainsi, est-il dit au début, ces trois ouvrages également singuliers et accomplis, mais non pas également célèbres, ce n’est point par hasard ni par fantaisie, ni même pour faire de leurs auteurs des portraits qui prêtent aux contrastes : c’est parce que, réellement, ils ont mis en action, chacun à leur manière, le même sujet, la même idée romanesque et, chose curieuse, le sujet le plus exceptionnel et le plus délicat. Ce rapprochement nous fournit, en outre, l’avantage d’aborder d’une façon plus discrète et moins superficielle à la fois. moins vulgaire, une des grandes renommées contemporaines : l’avantage aussi d’étudier, à la place qui lui est due et dans tout son jour, l’un des écrivains dont la Suisse française s’honore le plus. Une comparaison naturelle, comme celle qui se présente ici entre madame Sand et madame de Charrière, nous revient de droit : c’est une sorte de bonne fortune littéraire que nous ne pouvions pas négliger, surtout dans un moment où l’attention a été très vivement ramenée sur l’auteur de Caliste. »


Après une première partie consacrée à l’analyse des deux romans de madame Sand et de l’abbé Prévost, l’auteur de l’article en vient à celui qui nous touche, et nous le laissons parler :


« Dans Caliste, la scène se passe en Angleterre, vers la fin du xviiie siècle ; mais, hormis quelques nuances de mœurs, le tableau n’en est pas moins que les précédents général et humain. iMadame de Staël, en créant plus tard dans Corinne son héros anglais dOswald, semble avoir compris, comme madame de Charriére, la réalité plus parfaite quemprunterait un tel personnage d’une telle patrie, où la convenance domine arbitrairement tout le reste. Caliste, dont Corinne est à quelques égards la sœur brillante, exceptionnelle, idéale ; dont Adolphe est une autre image infidèle, parce que, chez Adolphe, il n’y a guère de véritable et de saisissant amour ; Caliste se rapproche davantage encore, par le fond et la vie, de Leoni et de Manon, malgré de très apparentes différences. C’est un même petit récit fait par l’un des amants près de la catastrophe finale, et dans lequel, par un art infini, on sent si bien se dérouler les sentiments, se dessiner les caractères, qu’il faut la réllexion et un retour sur soi-même pour juger au lieu de comprendre. Cette adresse admirable est d’autant plus frappante, que le narrateur, un lord anglais, est celui des deux amants qui a causé le malheur de l’autre, et qu’il sait pourtant exciter notre compassion : il émeut, il attache, en dépit de ses torts de nature ou d’irrésolution, au point de sauver l’impression fâcheuse de sa conduite sur l’intérêt de l’histoire. Quand un des personnages est décidément haïssable, sans qu’on puisse l’oublier, le spectacle de la passion qu’il inspire devient pénible. L’amant de Caliste se fait absoudre avant la réflexion qui le condamne, parce qu’il aime sincèrement à sa manière, parce qu’il ne songe pas à se faire de cet amour une excuse, parce qu’il ne pense à rien, en un mot, qu’à montrer son cœur tel qu’il est et les choses comme elles ont été.

» Il a rencontré une jeune femme, seule, sur un banc, dans une promenade, et cette femme a eu compassion de la douleur morne et maladive où il était plongé. Il venait de perdre, avec un frère jumeau, la moitié de sa vie et le centre de ses pensées. Peu à peu le charme insinuant, noble et doux, de cette inconnue le pénètre et le console. Il renaît au goût de l’existence avec un sentiment nouveau dont il s’aperçoit très tard. 11 n’ignore point cependant la triste position de Caliste. Jeune fille, au moment où elle débutait avec éclat au théâtre, elle fut achetée par un lord qui est mort ruiné, laissant à ses parents le soin d’assurer le sort de sa compagne. Elle avait si bien mérité leur estime, qu’en effet elle froua près d’eux l’appui, la protection, la société même d’une famille. Mais le monde, toutefois, la connaissait seulement par la place qu’elle avait occupée, et ne poutenir compte de ses vertus personnelles. Admis a la voir de plus près, le malade qu’elle a guéri pressent avec une singulière naïNeté d égoïsme le bonheur d’être aimé d’une telle femme, et, sans aucun projet indigne d’elle, il en laisse échapper le désir. Ce premier aveu est accueilli par Caliste avec une franchise pleine à la fois d’élévation passionnée et de courage dévoué :


« Je vous ai aimé dès le premier moment que je vous ai u : avant vous, j’avais connu la reconnaissance et non point l’amour ; je le connais à présent qu’il est trop tard. Quelle situation que la mienne ! moins je mérite d’être respectée, plus j’ai besoin de l’être… » (Voir précédemment, Lettre XXI, page l42.)


»… Le lendemain, il retourne auprès de Caliste, dont l’amour enivrant et pur, l’esprit charmant et le caractère dévoué prennent sur lui un ascendant auquel il ne songe plus à se soustraire. Ils s’aiment avec une honnêteté et un respect réciproque qui rend plus touchante encore l’intimité de leurs âmes et de leurs habitudes. Une passion vraie éclate dans leurs moindres impressions. Le jeune lord ne songe point à réhabiliter son amie en l’épousant ; elle-même ne pense à rien qui la regarde : elle est heureuse, elle craint par pressentiment et par expérience de la vie toute tentative pour changer leur situation. Mais lui, il a besoin d’elle, il faut qu’elle devienne sa femme, que rien ne puisse jamais la lui arracher, que leurs sentiments soient consacrés et deviennent complets. Il essaie donc d’obtenir le consentement de son père. Celui-ci le refuse, en alléguant les raisons qu’on peut aisément imaginer contre une personne delà classe de Caliste, en faveur de qui il fait pourtant une exception honorable et inutile. La justesse et la modération des lettres qu’il écrit alors à son fils apportent dans les dispositions et dans la conduite de celui-ci un tempérament dont Caliste prévoit l’effet, sans user davantage, même pour défendre sa vie et son bonheur, du pouvoir qu’elle conserve : elle l’emploie tout entier à remplir de douces et innocentes félicités les jours de celui qu’elle aime Affectueux et habile dans son inertie apparente, le père n’oppose au courant invincible de cet amour réciproque que des obstacles d’un effet insensible et presque sur. Adolphe a bien moins de peine à résister aux volontés impérieuses et aux attaques directes de l’omnipotence paternelle. Peu à peu le faible amant de Caliste se laisse amener à une extrémité où il faut prendre une résolution pour elle ou contre elle. Il ne se décide pas et la laisse désespérer de son affection. Elle épouse, dans cet abandon, un honnête homme qui l’aime, et qui la rendrait heureuse, si elle pouvait l’être par autre chose que par son fatal amour. De son côté, lord**** se marie. Une jeune et belle veuve, lady Betty, sa parente, que son père lui destinait en secret, se trouve là pour entraîner son irrésolution : convenable et sotte union, qui ne lui donne ni repos de cœur, ni bonheur domestique. Solitaire, et devenu indifférent à sa femme, il rencontre tout à coup avec Caliste, seule aussi, dans une loge de théâtre.


« Qu’on juge de notre étonnement, de notre émotion, de notre joie ! cor tout autre sentiment céda dans l’instant même à la joie de nous revoir… « (Voir précédemment, page 181.)


»… Caliste lui raconte ensuite que ses efforts pour trouver la paix dans le bonheur de son mari ont été suivis, au bout de quatre mois, d’une catastrophe cruelle. Elle n’a pu surmonter ni cacher l’impression terrible du mariage de l’homme qu’elle aimait. Son mari, justement blessé, ne le lui a point pardonné, et l’a laissée, avec un dédaigneux respect, se retirer momentanément à Londres, chez ce parent d’adoption auquel elle avait été léguée… (Relire la page dans le Roman.)

»… Aussi incapable de se détacher de Caliste que de se donner à elle, lord***, après cette entrevue, prend un de ces partis intermédiaires qui sont dans son caractère. Il part pour le continent. Pendant ce voyage, Caliste meurt réconciliée avec son mari, mais toujours la même. Elle a marché résignée vers une mort qui n’est pour elle que le repos. Son cœur brisé reste infatigable seulement pour se relever, en faisant du bien et malgré tout le monde, d’une flétrissure dont on est d’autant plus tenté d’accuser l’injustice que Caliste ne s’en plaint pas.

» Dans une personne dont la nature n’a point fait une charmante scélérate comme Manon, cette rigueur contre elle-même est un trait de bon goût et de haute distinction. Une délicatesse si droite ôte au personnage la couleur un peu vulgaire qu’il aurait prise en se classant, de sa propre autorité, dans les êtres opprimés par l’aveuglement de la société, parmi les coupables innocents, les grandes âmes méconnues. Caliste, en prenant parti pour le monde contre ses droits individuels au bonheur et à l’estime, rend en quelque sorte innocent, en même temps que plus vif, l’intérêt qu’on lui porte. Cet intérêt s’attache à elle uniquement, et il n’en retourne rien de mal à propos indulgent vers son ancienne condition. Dans les efforts même qu’elle tente pour amener le père de son amant à permettre leur mariage, il y a toute la dignité d’un cœur capable de comprendre l’innocence et la bonne renommée dans ce qu’elles ont de plus sévèrement nécessaire à la vie des femmes. Son amour seul, qui se connaît aussi pour ce qu’il vaut, lui paraît avoir droit d’obtenir grâce : jamais une autre, elle en est sûre, ne saura tirer toutes choses d’un sentiment si infini. Elle a dit vrai ; un tel amour est une puissance à laquelle on n’a pas impunément touché : toute autre félicité en est d’avance dévorée. Lord *** a beau s’éloigner de Caliste, la sacrifier, elle est maîtresse de tout ce qui reste sensible en lui ; elle le sera toujours, même du fond de sa tombe.

» Il y a dans cette énergique et discrète peinture, dont nous avons cité les moments les plus vifs, une remarquable puissance. Elle est si réelle, qu’elle ne paraît bien qu’à la réflexion. N’est-il pas singulier qu’entre ces trois ouvrages où l’amour éclate par tout ce qu’il y a de plus puissant dans sa nature étrange, ce soit précisément la force qui distingue les deux chefs-d’œuvre féminins, tandis que la naïveté et la douceur marquent celui que nous devons à un homme ? La force de madame Sand, ardente et ferme, s’exprime dans son sujet avec un entier abandon, avec l’audace de ce qui ne relève que de soi-même, et non d’aucune autre opinion. Il en résulte un tableau des plus audacieux et tout à part dans le monde moral, en même temps qu’une création littéraire, mais, dans cette double action, madame Sand est bien maîtresse de ses moyens, et les déploie librement ; elle n’est point emportée par l’idée, elle en mesure les gradations, aussi bien qu’elle en possède, quelle en rend toute la passion. L’énergie voilée de madame de Charrière est, comme Caliste elle-même, pleine de charme, de retenue et d’insinuation : elle tisse avec des riens une chaîne de vie et de mort. Autant que lord ***, si ce n’est mieux, on pleure sur son malheur, non pas de ces larmes stériles comme celles qu’arrache Ellénore, à qui, malgré ses qualités, on dirait volontiers ce que pense trop souvent Adolphe : Allez ! puissiez-vous être heureuse, pourvu que je ne m’en mêle pas ! Et dans cette fascination sincère, qui met toute la vie de Caliste à la merci des irrésolutions et des actes de sou amant, oh lui sait presque gré, tant on la comprend, d’essayer de s’y soustraire au moyen du bonheur qu’elle peut encore donnera un honnête homme. En un mot, à part la tache originelle de son histoire, Caliste est une des héroïnes qui réunissent au plus haut degré la simplicité, la passion, le naturel exquis des âmes élevées, l’attrait des esprits ornés, fins et doux, l’idéal enfin, avec un je ne sais -quoi de parfaitement humain qui se trouve aussi chez Manon, mais moins peut-être chez Juliette ou chez Leoni. Dans ce dernier roman, l’idée est plus vraiment humaine que les caractères ne sont réels, tandis que ce double mérite est entier dans les deux autres. L’abbé Prévost semble y avoir atteint par bonhomie et par inspiration, madame de Charrière par un suprême effort de talent, par une distinction et une profondeur singulières. Le point commun dans la manière des trois auteurs, c’est une certaine spontanéité qui semble venir du cœur et que le talent gouverne, dispose, assujettit, en lui laissant son coloris et sa verve ; c’est aussi la bonne loi de ce talent qui respecte sa propre tâche, la prend pour but unique, s’y dévoue sans arrière-pensée, et n’y mélange rien d’étranger au sujet, rien qui vienne altérer l’effet d’un drame dont, le premier, l’auteur subit l’influence, accepte l’impression. Il y a beaucoup de pouvoir dans une fascination que le narrateur lui-même semble éprouver.

» Madame Sand y mêle les jets de flamme et l’entraînement sans frein de la passion, telle que, dans notre monde du xixe siècle siècle, l’ont acclimatée la fantaisie de Byron, l’ardeur rêveuse, éloquente et sensualiste de Rousseau, toutes les théories enfin qui, en l’élablissont comme de droit naturel, lui enlèvent son voile et sa pudeur de coupable. Ce sentimentalisme raisonné qui la légitime au grand jour précisément par la fatalité de son charme, de sa force et de son malheur, est une de nos prétentions philosophiques les plus étranges. Aussi, tout accompli qu’il soit, et sobre, plus qu’aucun autre roman de madame Sand, de ces réflexions qui précisent les vues de l’auteur en rappelant celui-ci au travers de ses personnages. Leone Leoni est un livre attachant, mais triste, un livre qui trouble et fait peur, un livre plein de prescience ou d’expérience amère et fatale. Qu’espérer, en effet, pour le sort individuel de l’homme, pour l’avenir même de l’humanité, s’il n’y a pas d’autre domination sous le ciel que les instincts passionnés, de plus en plus débarrassés d’entraves ?

» La donnée première a beau être toute pareille dans Manon, il ne ressort pas moins du ton, de la manière et du dénouement de l’abbé Prévost une morale différente ; il tient compte de tout, dans une certaine mesure, en peignant avec un entier abandon les égarements d’un invincible amour. Sa naïveté, d’ailleurs, est plus tendre, plus sensible que la fougue passionnée et l’habile séduction graduée dans Leoni avec un art si merveilleux. Il réussit mieux à rendre tout simplement le lecteur son complice ; et ce reproche, que la conscience lui adresse, est un éloge littéraire qu’il ne faut pas trop regretter d’accorder à un tort involontaire et nécessaire à l’intérêt. L’abbé Prévost n’a point les moyens de madame Sand, l’éclat du style, l’art et la variété des tableaux, la magie pour ainsi dire extérieure qui revêt les personnages de couleurs poétiques et brillantes ; tout son art vient du dedans, d’une chaleur sensible et doucement exprimée, qui donne aux traits du récit et aux figures le coloris de l’âme plutôt que celui du sang. Il est assez difficile d’aimer Leoni, à moins d’excentricité extrême dans les goûts ; il est plus difficile encore de ne pas aimer un peu Manon : c’est tout au plus par curiosité qu’on s’inquiète de l’un, lorsqu’il disparaît ; mais, tout mérité qu’il soit, le sort de l’autre intéresse assez pour qu’on ne consente point à l’abandonner dans son exil. Dès lors elle attache toujours davantage ; il est vrai qu’alors aussi elle s’attendrit : elle se corrige, elle montre des facultés de cœur réelles, quoique tardives : elle fait réparation aux vertus outragées, par le bonheur qu’elle cherche et qu elle trouve dans ce retour.

» La portée morale de Caliste est de tout autre sorte. Caliste, flétrie par son passé, est une personne telle que, s’il pou%ait entrer dans la tète d’une femme raisonnable d attaquer comme un préjugé les lois éternelles de la pudeur et de l’honneur, on pourrait soupçonner madame de Charrière d’avoir créé ce caractère ravissant tout exprès pour cela. Jamais être mis en dehors de la société ne fut, à une seule tache près expliquée et ensevelie, plus digne du bonheur qui lui est impitoyablement refusé. Mais madame de Charrière, esprit juste et élevé autant que distingué, n’a point voulu toucher le moins du monde aux généralités d’une semblable thèse. Entraînée par la veine féconde d’un sujet où elle déploie à la fois les ressources d’un art littéraire finement ingénieux et l’élan naturel qui produit les sincères émotions, madame de Charrière semble se prendre avec son lecteur au piège qui laisse échapper lord ***. Caliste est si noble, si humble, elle aime tant, qu’un la voudrait, au rebours de ce qu’on sent pour Leoni, encore plus, encore mieux aimée. On ne pardonne pas à son amant une hésitation juste, une froideur raisonnable, un manque de courage contre l’opinion qui semble devenir une cruelle lâcheté. Mais, au milieu de tout cela pourtant, ce qui reste grandit et subsiste : ce n’est ni la justification du passé de Caliste, ni ses droits comme innocente : c’est l’effroi, c’est l’horreur de l’égoïsme de nature, de race, de vertu même et d’honneur, devant lequel la destinée des autres se brise sans miséricorde ; c’est le respect qu’on doit aux sentiments vrais, n’importe chez qui on les trouve : c’est enfin une émouvante et énergique plainte du faible contre le fort, de l’amour contre les calculs, de la victime contre le meurtrier. Or, il n’y a guère de danger à prêcher ainsi, par le fait, le sacrifice de soi-même et de ses intérêts.

» La vigueur et la passion, dans le roman de madame de Charrière, sont beaucoup plus voilées que dans celui de madame Sand, sans être moins réelles. Caliste a des traits d’une sensibilité contenue, des nuances de la vie de l’âme plus pénétrantes et plus hautes que Manon ou des Grieux : moins de bonhomie, il est ^rai, mais plus d’esprit, et surtout, une distinction remarquable et soutenue. Leoni est le roman des jeunes cœurs ardents et des libres imaginations. Manon se glissera partout où la pensée romanesque, simple, tendre, rêveuse, ne reculera pas devant des incidents trop positifs, c’est-à-dire partout ou ont les livres d’amour, dont celui-ci est le naïf et commun chef-d’œuvre. Caliste restera un ouvrage de choix et de goût, général par les émotions qu’il soulève, plus littéraire peut-être que les deux autres par le fini, le mélange exquis de leurs qualités. Même dans ses pages les plus vives, on y sent une touche délicate et savante qui réclame l’examen approfondi pour être complètement appréciée. Dans les tableaux de madame de Charrière rien ne frappe qu’à l’étude, et presque au second regard. Les proportions, la sobriété, la perfection du dessin, l’idée et l’esprit des choses, au lieu de leur matérialité, voilà son talent. Si nous y insistons, c’est que son nom, moins connu que les deux autres, exige cette explication ; c’est que tous ceux qui lisent un roman ont lu Leone Leoni, que les gens qui se piquent de littérature n ignorent point le prix de Manon Lescaut, mais que trop peu de personnes connaissent Caliste.

» Quant au style, en ces trois romans, il est partout à merveille, et ce qu’il devait être : il est la chose même, il se meut avec les objets : abondant et plein d’éclat chez madame Sand ; flexible, candide, touchant et vrai dans l’abbé Prévost : sobre, nerveux, pénétrant et ferme sous la plume virile de madame de Charrière. Lorsque les qualités de premier ordre de cette femme distinguée seront remarquées comme elles le méritent, même dans le second rang littéraire dont sa figure ne quittera jamais le demi-jour, on observera en elle, parmi des singularités qui témoignent d’une grande puissance d’esprit, le privilège très rare d’avoir écrit en province comme on ne le fait qu’à Paris. Elle a le tour précis, bref, spirituel et courant de la langue toute française, telle qu’on ne l’apprend et qu’on ne l’emploie guère hors du centre qui la conserve et la vivifie continuellement. Le talent de madame de Charrière semble en avoir toujours possédé l’esprit : en se jouant, elle en trouve les formes dans toute leur clarté rapide, dans leur aisance hardie et pittoresque, dans leur goût châtié et capricieux. Cela lui vient, non comme par une étude bien faite, mais comme par un don inné, partout très rare à ce degré-là, mais surtout remarquable chez une femme qui passa presque toute sa vie en Hollande, à Lausanne, et dans une terre près de Neuchàtel. Si cette réclusion n’a pu arrêter ou borner le développement d’une intelligence si forte et si indépendante des ressources extérieures, celles-ci, en revanche, ont manqué au succès ; du moins on peut le croire en comparant la réputation à peine admise de madame de Charrière avec son mérite d’auteur et surtout d’écrivain. D’autres causes peut-être aussi, en elle, contribuèrent à cette obscurité, et rendirent Caliste une merveille sans sœur parmi les œuvres nombreuses de madame de Charrière. Elles sont cependant dignes d’attention, mais à un point de vue presque uniquement littéraire. Le talent qui les a produites est du petit nombre de ceux qu’il faut regarder d’un peu près, parce qu’ils ont plus de distinction que d’apparence, plus de finesse que de couleur, et plus de pénétration que d’éclat.

» Mais, lorsqu’on s’en approche ainsi, il est difficile de ne pas entrevoir, de ne pas chercher la personne et sa destinée derrière l’auteur et sa vocations si marquée. Là, quelle tristesse intérieure ! dans cet esprit si distingué, quelle ombre de découragements accumulés ! Cette femme si aimable, si bonne, si forte de pensée et de cœur, qui avait tout reçu de la fortune et de la nature pour le bonheur et pour la gloire, ne connut ni la gloire, ni, semble-t-il, le plus humble bonheur. Sa vie, qu’elle avait pourtant arrangée à son gré, fut vide et consumée. L’absence d’un rayon secret, d’une illusion ou d’une foi quelconque, nécessaire à tous les horizons de la terre, même sans parler de ceux du ciel, se fait toujours sentir dans son âme et dans ses écrits. Quand on l’a bien comprise, elle excite autant de pitié que d’admiration. A quoi servent, se dit-on, les plus beaux dons et les plus rares ? à mieux mesurer, à mieux sentir l’aride obscurité de la vie humaine dans tout ce qui lui appartient en propre. Prise comme but, elle est stérile et dérisoire ; comme un passage et un moyen, elle s’explique et ne promet plus rien qu’elle ne puisse tenir. »

(Madame Caroline Olivier.)


BENJAMIN CONSTANT

ET

MADAME DE CHARRIÈRE.




BENJAMIN CONSTANT


ET


MADAME DE CHARRIÈRE[26].



Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres avant leur gloire, au moment où ils so forment, où ils sont déjà formés et où ils n’ont point éclaté encore ; rien de plus instructif que de contempler à nu l’homme avant le personnage, de découvrir les fibres secrètes et premières, de les voir s’essayer sans but et d’instinct, d’étudier le caractère même dans sa nature, à la veille du rôle. C’est un plaisir et un intérêt de ce genre qu’on a pu se procurer en assistant aux premiers débuts ignorés de Joseph deMaistre ; c’est une ouverture pareille que nous venons pratiquer aujourd’hui sur un homme du camp opposé à de Maistre, sur un étranger de naissance comme lui, parti de l’autre rive du Léman, mais nationalisé de bonne heure chez nous par les sympathies et les services, sur Benjamin Constant. Il en a déjà été parlé plus d’une fois et avec développement dans cette Revue. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette l’absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l’illustre publiciste[27] une de ces piquantes lettres politiques qu’on n’a pas oubliées. Un autre écrivain, un critique dont le silence s’est fait également sentir, M. Gustave Planche, a publié sur Adolphe[28] quelques pages d’une analyse attristée et sévère. Plus d’une fois Benjamin Constant a été touché indirectement et d’assez près, à l’occasion de notices, soit sur madame de Staël, soit sur mesdames de Krüdner ou de Charrière ; mais aujourd’hui c’est mieux, et nous allons l’entendre lui-même s’épanchant et se livrant sans détour, lui le plus précoce des hommes, aux années de sa première jeunesse.

Dans l’article que cette Revue a publié, si l’on s’en souvient, sur madame de Charrière[29], sur cette Hollandaise si originale et si libre de pensée, qui a passé sa vie en Suisse et a écrit une foule d’ouvrages d’un français excellent, il a été dit qu’elle connut Benjamin Constant sortant de l’enfance, qu’elle fut la première marraine de ce chérubin déjà quelque peu émancipé, qu’elle contribua plus que personne à aiguiser ce jeune esprit naturellement si enhardi, que tous deux s’écrivaient beaucoup, même quand il habitait chez elle à Colombier, et que les messages ne cessaient pas d’une chambre à l’autre ; mais ce n’était là qu’un aperçu, et le degré d’influence de madame de Charrière sur Benjamin Constant, la confiance que celui-ci mettait en elle durant ces années préparatoires, ne sauraient se soupçonner en vérité, si les preuves n’en étaient là devant nos yeux, amoncelées, authentiques, et toutes prêtes à convaincre les plus incrédules.

Un homme éclairé, sincèrement ami des lettres, comme la Suisse en nourrit un si grand nombre, M. le professeur Gaullieur, de Lausanne, se trouve possesseur, par héritage, de tous les papiers de madame de Charrière. En même temps qu’il sent le prix de tous ces trésors, résultats accumulés d’un commerce épistolaire qui a duré un demi-siècle, M. Gaullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion que cette possession délicate impose. En préparant l’intéressant travail dont il nous permet de donner un avant-goût aujourd’hui, il a dû choisir et se borner : « Il est, dit-il, dans les papiers dont nous sommes dépositaire, des choses quine verront jamais le jour ; il existe tel secret que nous entendons respecter. Il est d’autres pièces au contraire qui sont acquises à l’histoire, à la langue française, comme aussi à la philosophie du cœur humain. Si la postérité n’a que faire des faiblesses de quelques grands noms, elle a droit de revendiquer les documents qui la conduiront sur la trace de certaines carrières étonnantes, qui lui dévoileront les vrais éléments dont s’est formé à la longue tel caractère historique controversé. »

Au nombre de ces pièces que la curiosité publique est en droit de réclamer, on peut placer sans inconvénient (et sauf quelques endroits sujets à suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec madame de Charrière. Elle comprend un espace de sept années, 1787-1795 ; Benjamin a vingt ans au début, il est dans sa période de Werther et d’Adolphe ; s’il est vrai qu’il n’en sortit jamais complètement, on accordera qu’à vingt ans il y était un peu plus naturellement que dans la suite. Pour qui veut l’étudier sous cet aspect, l’occasion est belle, elle est transparente ; on a là l’épreuve avant la lettre, pour ainsi dire.

Tout d’abord on voit le jeune Benjamin fuyant la maison paternelle, ou plutôt s’échappant de Paris, où il passait l’été de 1787, pour courir seul, à pied, à cheval, n’importe comment, les comtés de l’Angleterre. Il est parti, pourquoi ? il ne s’en rend pas lui-même très bien compte, il est parti par ennui, par amour, par coup de tête, comme il partira bien des fois dans la suite et dans des situations plus décisives. Des pensées de suicide l’assiègent, et il ne se tuera pas ; des projets d’émigration en Amérique le tentent, et il n’émigrera pas. Tout cela vient aboutir à de jolies lettres à madame de Charrière, à des lettres pleines déjà de saillie, de persiflage, de moquerie de soi-même et des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant l’aile, assez mal reçu de sa famille pour son équipée, il va se refaire chez son indulgente amie à Colombier près de Neuchâtel ; il passe là six semaines ou deux mois de repos, de gaieté, de félicité presque ; il s’en souviendra longtemps, il en parlera avec reconnaissance, avec une sorte de tendresse qui ne lui est pas familière. Voilà le premier acte terminé.

Le second s’ouvre à Brunswick, à cette petite cour où sa famille l’a fait placer en qualité de gentilhomme ordinaire ou plutôt fort extraordinaire, nous dit-il ; il y arrive en mars 1788, il y réside durant ces premières années de la révolution ; il s’y ennuie, il s y marie, il travaille à son divorce, qu’il finit par obtenir (mars 1793) ; il s’est livré dans l’intervalle à toutes sortes de distractions et à un imbroglio d’intrigues galantes pour se dédommager de son inaction politique, qui commence à lui peser en face de si grands événements. Placé au foyer de l’émigration et de la coalition, il est réputé quelque peu aristocrate par ses amis de France qui l’ont perdu de vue, et tant soit peu jacobin par ceux qui le jugent de plus près et croient le connaître mieux ; mais il nous apparaît déjà ce qu’il sera toujours au fond, un girondin de nature, inconséquent, généreux, avec de nobles essors trop vite brisés, avec un secret mépris des hommes et une expérience anticipée qui ne lui interdisent pourtant pas de chercher encore une belle cause pour ses talents et son éloquence.

L’astre de madame de Charrière n’a pas trop pâli durant tout ce premier séjour ; il lui écrit constamment, abondamment, et même de certains détails qu’il n’est pas absolument nécessaire de raconter à une femme. Il se reporte souvent en idée à ces deux mois de bonheur à Colombier, et il a l’air, par moments, de croire en vérité que son avenir est là. Un voyage qu’il fait en Suisse, dans l’été de 1793, dut contribuer à le détromper ; quelques années de plus, quelques derniers automnes avaient achevé de ranger madame de Charrière dans l’ombre entière et sans rayons. Il retourne encore à Brunswick au printemps de 1794, mais il n’y tient plus, il revient en Suisse, il y rencontre pour la première fois madame de Staël, le 19 septembre de cette année. Un plus large horizon s’ouvre à ses regards, un monde d’idées se révèle ; une carrière d’activité et de gloire le tente. Il arrive à Paris dans l’été de 1796, il y embrasse une cause, il s’y fait une patrie.

Le reste est connu, et l’on a raison de dire avec M. Gaullieur que « cette avant-scène de la biographie de Benjamin Constant est la seule dont il soit piquant aujourd’hui de s’enquérir : elle forme, dit-il, comme une contre-épreuve de la première partie des Confessions de Jean-Jacques. C’est le même sol et le même théâtre ; ce sont d’abord les mêmes erreurs et les mêmes agitations, presque les mêmes idées, mais passées à une autre filière et reçues par un monde différent. »

On peut se demander avant tout comment une influence aussi réelle, aussi sérieuse que l’a été celle de madame de Charrière, n’a pas laissé plus de trace extérieure dans la carrière de Benjamin Constant ; comment elle a si complètement disparu dans le tourbillon et l’éclat de ce qui a succédé, et par quel inconcevable oubli il n’a nulle part rendu témoignage à un nom qui était fait pour vivre et pour se rattacher au sien. M. Gaullieur n’hésite pas à reconnaître un portrait de madame de Charrière dans cette page du début d’Adolphe :

« J’avais, à l’âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont l’esprit, d’une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme, comme tant d’autres, s’était, à l’entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu’elle ne connaissait pas, avec le sentiment d’une grande force d’âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant d’autres aussi, faute de s’être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse enfin l’avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d’une de nos terres, mécontente et retirée, n’ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit[30]. Pendant près d’un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout ; et, après avoir tant causé de la mort avec elle, j’avais vu la mort la frapper à mes yeux.

Quoiqu’il y ait quelque arrangement à tout ceci, que Benjamin Constant, à l’âge de vingt ans, n’ait peut-être pas trouvé d’abord madame de Charrière une personne aussi âgée qu’Adolphe veut bien le dire, et qu’il ne l’ait pas vue précisément à son lit de mort, l’intention du portrait est incontestable, et on ne saurait y méconnaître celle qu’on a une fois rencontrée. — « J’avais, dit encore Adolphe, j’avais contracté, dans mes conversations avec la femme qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques. » On va voir, en effet, que les maximes communes n’étaient guère d’usage entre eux, et ce sont justement ces conversations inépuisables, ces excès même d’analyse, que nous sommes presque en mesure de ressaisir au complet et de prendre sur le fait aujourd’hui. Adolphe va en être mieux connu ; ses origines morales vont s’en éclairer, hélas ! jusqu’en leurs racines.

M. Gaullieur, dans son introduction, a eu le soin de s’arrêter sur quelques circonstances de la biographie de madame de Charrière, de développer ou de rectifier plusieurs points où les renseignements antérieurs avaient fait défaut. La notice de la Revue des Deux Mondes avait dit d’elle qu elle était mèdiocrement jolie ; M. Gaullieur fournit des preuves très satisfaisantes du contraire : " Son buste par Houdon, dit-il, et son portrait par Latour, que je possède dans ma bibliothèque, témoignent de l’étincelante beauté de madame de Charrière. L’épithète est d’un de ses adorateurs[31]. « On avait dit encore qu’elle avait eu quelque difficulté à se marier, étant sans dot ou à peu près. M. Gaullieur montre qu’elle reçut en dot 100,000 florins de Hollande et qu’à aucun moment les épouseurs ne manquèrent ; qu’elle en refusa même de maison souveraine, et que, si elle se décida pour un précepteur suisse, c’est que sa sympathie pour le Saint-Preux l’emporta.

Mais, laissant ces minces détails, nous introduirons sans plus tarder le personnage principal. La situation est celle-ci : Madame de Charrière, auteur célèbre de Caliste, et qui ne doit pas avoir moins de quarante-cinq ans, est venue passer quelque temps à Paris dans la famille de M. Necker, ou du moins dans le voisinage. Benjamin Constant y est venu de son côté ; à ce moment, l’assemblée des notables, les conflits avec le parlement, excitent un vif intérêt ; la curiosité universelle est enjeu, et celle du nouvel arrivant n’est pas en reste. Il voit le monde de madame Suard, il suit les cours de La Harpe au Lycée, il dîne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but déplaît au père de Benjamin : il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt ans accomplis, embrasse un état ; il lui enjoint de quitter Paris et de venir le retrouver sur-le-champ dans sa garnison de Bois-le-Duc[32], où le jeune homme sera sommé de choisir entre la robe ou l’épée, entre la diplomatie ou la finance. Voici quelques unes des premières lettres, où le caractère éclate tel qu’il sera toute la vie. Quant au style, il est ce qu’il peut, il n’est pas formé encore, mais l’esprit va son train tout au travers. Nous ne faisons qu’extraire le travail de M. Gaullieur, et y emprunter notes et éclaircissements.


Douvres, ce 26 juin 1787.

« Il y a dans le monde, sans que le monde s’en doute, un grave auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à l’occasion d’une gouttière qu’un soldat fondit pour en faire des balles, que l’ouvrier qui l’avait posée ne se doutait point qu’elle tuerait quelqu’un de ses descendants.

« C’est ainsi, madame (car c’est comme cela qu’il faut commencer pour donner à ses phrases toute l’emphase philosophique), c’est ainsi, dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernière je prenais tranquillement du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise ; que l’ennui, réveillant en moi l’amour, me ferait perdre la tête, et qu’au lieu de partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour l’Angleterre, presque sans argent et absolument sans but.

« C’est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singulière. Samedi dernier, à sept heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans une petite chaise qui nous cahota si bien, que nous n’eûmes pas fait une demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fûmes obligés de revenir sur nos pas. A neuf, de retour à Paris, il se mit à chercher un autre véhicule pour nous traîner en Hollande, et moi, qui me proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous ne partions que le lendemain, je m’en retournai chez moi pour y chercher un habit que j’avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et froide de la prudente Jenny[33]. Cette lettre, le regret sourd de la quitter, le dépit d’avoir manqué cette affaire, le souvenir de quelques conversations attendrissantes que nous a^àons eues ensemble, me jetèrent dans une mélancolie sombre.

« En fouillant dans d’autres papiers, je trouvai une autre lettre d’une de mes parentes, qui, en me parlant de mon père, me peignait son mécontentement de ce que je n’avais point d’état, ses inquiétudes sur l’avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l’intérêt qu’il y mettait. Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué dans tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n’ayant pour consolation dans sa vieillesse qum homme aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs, a3ant le morne silence de la passion concentrée sans se livrer aux élans de l’espérance qui nous raniment et nous donnent de nouvelles forces.

« J’étais abattu ; je souffrais, je pleurais. Si j’avais eu là mon consolant opium, c’eût été le bon moment pour achever en l’honneur de l’ennui le sacrifice manqué par l’amour[34].

« Une idée folle me vint ; je me dis : Partons, vivons seul, ne faisons plus le malheur d’un père ni l’ennui de personne. Ma tête était montée : je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas, et je pars sans autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j’avais sur moi. Il était minuit. J’allai vers un de mes amis dans un hôtel. Je m’y fis donner un lit. J’y dormis d’un sommeil pesant, d’un sommeil affreux jusqu’à onze heures. L’image de mademoiselle P… embellie par le désespoir me poursuivait partout. Je me lève ; un sellier qui demeurait vis-à-vis me loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je m’enferme dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de pantoufles (car je n’avais point de souliers avec moi), et trente et un louis en poche. Je vais ventre à terre ; en vingt heures je fais soixante et neuf lieues. J’arrive à Calais, je m’embarque, j’arrive à Douvres, et je me réveille comme d’un songe.

« Mon père irrité, mes amis confondus, les indifférents clabaudant à qui mieux mieux ; moi seul, avec quinze guinées, sans domestique, sans habit, sans chemises, sans recommandations, voilà ma situation, madame, au moment où je vous écris, et je n’ai de ma vie été moins inquiet.

« D’abord, pour mon père, je lui ai écrit ; je lui ai fait deux propositions très raisonnables:l’une de me marier tout de suite ; je suis las de cette vie vagabonde; je veux avoir un être à qui je tienne et qui tienne à moi, et avec qui j’aie d’autres rapports que ceux de la sociabilité passagère et de l’obéissance implicite. De la jeunesse, une figure décente, une fortune aisée, assez d’esprit pour ne pas dire des bêtises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des sottises, comme moi, en sachant bien .qu’on en fait, une naissance et une éducation qui n’avilisse pas ses enfants, et qui ne me fasse pas épouser toute une famille de Cazenove, ou gens tels qu’eux[35], c’est tout ce que je demande.

« Ma seconde proposition est qu’il me donne à présent une portion de quinze ou vingt mille francs, plus ou moins, du bien de ma mère, et qu’il me laisse aller m’établir en Amérique. En cinq ans je serai naturalisé, j’aurai une patrie[36], des intérêts, une carrière, des concitoyens. Accoutumé de bonne heure à l’étude et à la méditation, possédant parfaitement la langue du pays, animé par un but fixe et une ambition réglée, jeune et peut-être plus avancé qu’un autre à mon âge, riche d’ailleurs, très riche pour ce pays-là, voilà bien des avantages.

« Peu m’importe quelle des deux propositions il voudra choisir ; mais l’une des deux est indispensable. Vivre sans patrie et sans femme, j’aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je fais actuellement.

« Je pars dans l’instant pour Londres ; j’y ai deux ou trois amis, entre autres un à qui j’ai prêté beaucoup d’argent en Suisse, et qui, j’espère, me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre, comptez que j’irai voir le banc de mistriss Calista à Bath[37]. Aimez-moi malgré mes folies ; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M. de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation : moi, je m’en amuse comme si c’était celle d’un autre[38]. Je ris pendant des heures de cette complication d’extravagances, et, quand je me regarde dans le miroir, je me dis, non pas : « Ah ! James Boswell » [39] mais : « Ah ! Benjamin, Benjamin Constant ! » Ma famille me gronderait bien d’avoir oublié le de et le Rebecque ; mais je les vendrais à présent three pence a piece. Adieu, madame.

Constant. »

« P. S. Répondez-moi quelques mots, je vous prie. J’espère que je pourrai encore afford to pay le port de vos lettres. Adressez-les comme ci-dessous, mot à mot :

H. B. CONSTANT, esq.
 » LONDON.
 » To be left at the post office
 » till called for. »


Chesterford, ce 22 juillet 1787.

« Vous aurez bien deviné, madame, au ton de ma précédente lettre (elle manque), que mon séjour à Patterdale était une plaisanterie ; mais ce qui n’en est pas une, c’est la situation où je suis actuellement, dans une petite cabane, dans un petit village, avec un chien et deux chemises. J’ai reçu des lettres de mon père, qui me presse de revenir, et je le rejoindrai dans peu. Mais je suis déterminé à voir le peuple des campagnes, ce que je ne pourrais pas faire si je voyageais dans une chaise de poste. Je voyage donc à pied et à travers champs. Je donnerais, non pas dix louis, car il ne m’en resterait guère, mais beaucoup, un sourire de mademoiselle Pourrat, pour n’être pas habitué à mes maudites lunettes. Cela me donne un air étrange, et l’étonnement répugne à l’intimité du moment, qui est la seule que je désire. On est si occupé à me regarder, qu’on ne se donne pas la peine de me répondre. Cela va pourtant tant bien que mal. En trois jours, j’ai fait quatre-vingt-dix milles ; j’écris le soir une petite lettre à mon père, et je travaille à un roman que je vous montrerai. J’en ai, d’écrites et de corrigées, cinquante pages in-8° ; je vous le dédierai si je l’imprime[40]. — J’ai rencontré à Londres votre médecin, je l’ai trouvé bien aimable ; mais je ne suis pas bon juge et je me récuse, car nous n’avons parlé que de vous. Écrivez-moi toujours à Londres. On m’envoie les lettres à la poste de quelque grande ville par laquelle je passe.

« J’ai balancé comment je voyagerais ; je voulais prendre un costume plus commun, mais mes lunettes ont été un obstacle. Elles et mon habit, qui est beaucoup trop gentleman-like, me donnent l’air d’un broken gentleman, ce qui me nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses égaux, mais il hait la pauvreté, et il hait les nobles. Ainsi, quand il voit un gentleman qui a l’air pauvre, il l’insulte ou le fuit. Mon seul échappatoire, c’est de passer, sans le dire, pour quelque journeyman qui s’en retourne, de Londres où il a dépensé son argent, à la boutique de son maître. Je pars ordinairement à sept heures ; je vais au taux de quatre milles par heure jusqu’à neuf. Je déjeune. A dix et demie, je repars jusqu’à deux ou trois. Je dîne mal et à très bon marché. Je pars à cinq. A sept, je prends du thé, ou quelquefois, par économie ou pour me lier avec quelque voyageur qui va du même côté, un ou deux verres de brandy. Je marche jusqu’à neuf. Je me couche à minuit assez fatigué. Je dépense cinq à six shellings par jour. Ce qui augmente beaucoup ma dépense, c’est que je n’aime pas assez le peuple pour vouloir coucher avec lui, et qu’on me fait, surtout dans les villages, payer pour la chambre et pour la distinction. Je crois que je goûterai un peu mieux le repos, le luxe, les bons lits, les voitures et l’intimité. Jamais homme ne se donna tant de peine pour obtenir un peu de plaisir.

« Vous croirez que c’est une exagération ; mais, quand je suis bien fatigué, que j’ai du linge bien sale, ce qui m’arrive quehpefois et me fait plus de peine que toute autre chose ; qu’une bonne pluie me perce de tous côtés, je me dis : « Ah ! que je vais être heureux cet automne, avec du linge blanc, une voiture et un habit sec et propre ! »

« Je réponds de mon père : il sera fâché contre moi et de mon équipée, quoiqu’il m’assure l’avoir pardonnée ; mais je suis déterminé à devenir son ami en dépit de lui. Je serai si gai, si libre et si franc, qu’il faudra bien qu’il rie et qu’il m’aime[41].

« En général, mon voyage m’a fait un grand bien ou plutôt dix grands biens. En premier lieu, je me sers moi tout seul, ce qui ne m’était jamais arrivé. Secondement j’ai vu qu’on pouvait vivre pour rien ; je puis à Londres aller tous les jours au spectacle, bien dîner, souper, déjeuner, être bien vêtu pour douze louis par mois. Troisièmement j’ai été convaincu qu’il ne fallait, pour être heureux, quand on a un peu vu le monde, que du repos.

« Je vous souhaite tous ces bonheurs et mets le mien dans votre indulgence. Demain je serai à Methwold, un tout petit village entre ceci et Lynn, et au-delà de Newmark et, dont Chesterford, d’où je vous écris ce soir, n’est qu’à cinq lieues. — Adieu, madame, ajoutez à ma lettre tous mes sentiments pour vous, et vous la rendrez bien longue.

Constant.


Westmoreland. — Patterdale, le 27 août 1787.

« Il y a environ cent mille ans, madame, que je n’ai reçu de vos lettres, et à peu près cinquante mille que je ne vous ai écrit. J’ai tant couru à pied, à cheval et de toutes les manières, que je n’ai pu que penser à vous. Je me trouve très mal de ce régime, et je veux me remettre à une nourriture moins creuse. J’espère trouver de vos lettres à Londres, où je serai le 6 ou 7 du mois prochain, et je ne désespère pas de vous voir à Colombier[42] dans environ six semaines ; cent lieues de plus ou de moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne me suis jamais porté : j’ai une espèce de cheval qui me porte aussi très bien, quoiqu’il soit vieux et usé. Je fais quarante à cinquante milles par jour. Je me couche de bonne heure, je me lève de bonne heure, et je n’ai rien à regretter que le plaisir de me plaindre et la dignité de la langueur[43].

« Vous avez tort de douter de l’existence de Patterdale. Il est très vrai que ma lettre datée d’ici était une plaisanterie ; mais il est aussi très vrai que Patterdale est une petite town, dans le Westmoreland, et qu’après un mois de courses en Angleterre, en Écosse, du nord au sud et du sud au nord, dans les plaines de Norfolk et dans les montagnes du Clackmannan, je suis aujourd’hui et depuis deux jours ici, avec mon chien, mon cheval et toutes vos lettres, non pas chez le curé, mais à l’auberge. Je pars demain, et je couche à Reswick, à vingt-quatre milles d’ici, où je verrai une sorte de peintre, de guide, d’auteur, de poète, d’enthousiaste, de je ne sais quoi, qui me mettra au fait de ce que je n’ai pas vu, pour que, de retour, je puisse mentir comme un autre et donner à mes mensonges un air de famille. J’ai griffonné une description bien longue, parce que je n’ai pas eu le temps de l’abréger, de Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moitié de ses points, car je ne sais pas, comme je n’ai pas eu la patience ni le temps de la relire, où j’ai pu être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez et croyez ce que vous pourrez, et puis offrez à Dieu votre incrédulité, qui vaut mille fois mieux que la crédulité d’un autre.

« J’ai quitté l’idée d’un roman en forme. Je suis trop bavard de mon naturel. Tous ces gens qui voulaient parler à ma place m’impatientaient. J’aime à parler moi-même, surtout quand vous m’écoutez. J’ai substitué à ce roman des lettres intitulées. Lettres écrites de Patterdale à Paris dans l’été de 1787, adressées à madame de C. de Z. (madame de Charrière de Zoel). Cela ne m’oblige à rien. Il y aura une demi-intrigue que je quitterai ou reprendrai à mon gré. Mais je vous demande. et à M. de Charrière, qui, j’espère, n’a pas oublié son fol ami, le plus grand secret. Je veux voir ce qu’on dira et ce qu’on ne dira pas, car je m’attends plus au châtiment de l’obscurité qu’à l’honneur de la critique. Je n’ai encore écrit que deux lettres ; mais, comme j’écris sans style, sans manière, sans mesure et sans travail, j’écris à trait de plume…


A dix-huit milles de Patterdale, Ambleside, le 31.

« Je suis resté jusqu’au 30 à Patterdale. Je n’ai point encore été à Keswick. Je n’y serai que ce soir, et j’en partirai demain matin pour continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du Cumberland ont interrompue. Je viens d’essuyer une espèce de tempête sur le Windermere, un lac, le plus grand de tous ceux de ce pays-ci, à deux milles de ce village. J’ai eu envie de me noyer. L’eau était si noire et si profonde[44], que la certitude d’un prompt repos me tentait beaucoup ; mais j’étais avec deux matelots qui m’auraient repêché, et je ne veux pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. Je commence à ne pas trop savoir ce que je deviendrai. J’ai à peine six louis : le cheval loué m’en coûtera trois. Je ne veux plus prendre d’argent à Londres chez le banquier de mon père. Mes amis n’y sont point. I'll just to fate. Je vendrai, si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer quelque bonne âme, ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi vivre ; et j’irai comme Goldsmith, avec une viole et un orgue sur mon dos, de Londres en Suisse. Je me réfugierai à Colombier, et de là j’écrirai, je parlementerai, et je me marierai ; puis, après tous ces rai, je dirai, comme Pangloss fessé et pendu : « Tout est bien. »


A quatorze milles d’Ambleside, Kendal, 1er septembre.

«… C’est une singulière lettre que celle-ci, madame, — je ne sais trop quand elle sera finie, — mais je vous écris et je ne me lasse pas de ce plaisir-là comme des autres. — Me voici à trente milles de Keswick, où j’ai vu mon homme. — J’ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous écrirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon porte-manteau, — et je ne puis le défaire. Je vous l’enverrai de Manchester, où je coucherai demain ; — je vais à grandes journées par économie et par impatience. — On se fatigue de se fatiguer comme de se reposer, madame. — Pour varier ma lettre, je vous envoie mon épitaphe. — Si vous n’entendez pas parler de moi d’ici à un mois, faites mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la Chablière[45], et faites-y graver l’inscription suivante ; — elle est en mauvais vers, et je vous prie de ne la montrer à personne tant que je serai en vie, — On pardonne bien des choses à un mort, et l’on ne pardonne rien aux vivants. —

EN MÉMOIRE
d’henri-benjamin de constant-rebecque,
Né à Lausanne en Suisse,
le 25 nov. 1767[46].
Mort à ______ dans le comté
de ______
en Angleterre.
Le __ septembre 1787.

D’un bâtiment fragile imprudent conducteur,
Sur des flots inconnus je bravais la tempête.

La foudre grondait sur ma tête,
Et je l’écoutais sans terreur.
Mon vaisseau s’est brisé, ma carrière est finie.
J’ai quitté sans regret ma languissante vie,
J’ai cessé de souffrir en cessant d’exister.
Au sein même du port j’avais prévu l’orage ;
Mais, entraîné loin du rivage,
A la fureur des vents je n’ai pu résister.
J’ai prédit l’instant du naufrage,
Je l’ai prédit sans pouvoir l’écarter.
Un autre plus prudent aurait su l’éviter.
J’ai su mourir avec courage,
Sans me plaindre et sans me vanter.

« Pas tout-à-fait sans me vanter pourtant, madame, voyez l’épitaphe…


A vingt-deux milles de Kendal, Lancaster, 1er septembre.

« Mes plans d’Amérique, madame, sont plus combinés que jamais. Si je ne me marie ni ne me pends cet hiver, je pars au printemps. J’ai parlé à plusieurs personnes au fait. Je compte aller sérieusement chez M. Adams[47], avant de quitter Londres, prendre encore de nouvelles informations ; et si le démon de la contrainte et de la défiance ne veut pas quitter mon pauvre Désert, je lui céderai la place[48]. — J’emprunterai d’une de mes parentes, qui m’a déjà prêté souvent et qui m’offre encore davantage (ce n’est pas madame de Severy), huit mille francs, si elle les a, et je me ferai farmer dans la Virginie. N’est-il pas plaisant que je parle de huit mille francs, quand je n’ai pas six sous à moi dans le monde ?

Sur mon grabat je célébrais Glycère,
Le jus divin d’un vin mousseux ou grec,
Buvant de l’eau dans un vieux pot à bière.

Je cite tout de travers ; mais une de vos aimables qualités est d’entendre tout bien, de quelque manière qu’on parle. Je défigure encore cette phrase, et c’est bien dommage. — Si vous vous rappelez son auteur, c’est ma meilleure amie et la plus aimable femme que je connaisse[49]. Si je ne me rappelais votre amour pour la médisance, je me mettrais à la louer. Pardon, madame, — revenons à nos moutons, — c’est-à-dire à notre prochain, que nous croquons comme des loups.


Même date, au soir.

« Je relis ma lettre après souper, madame, et je suis honteux de toutes les fautes de style et de français ; mais souvenez-vous que je n’écris pas sur un bureau bien propre et bien vert, pour ou auprès d’une jolie femme ou d’une femme autrefois jolie[50], mais en courant, non pas la poste, mais les grands chemins, en faisant cinquante-deux milles, comme aujourd’hui, sur un malheureux cheval, avec un mal de tête effroyable, et n’ayant autour de moi que des êtres étranges et étrangers, qui sont pis que des amis et presque que des parents… »


C’est assez de ce début ; on en a plus qu’il n’en faut pour savoir le ton ; Benjamin Constant continue de ce train railleur durant bien des pages, durant quinze grandes feuilles in-folio. Sa caravane pourtant tire à sa fin ; il ne se tue pas, il ne meurt pas de fatigue ; il arrive par monts et par vaux chez un ami de son père, qui lui refait la bourse et le remet sur un bon pied, sa monture et lui. Bref, dans une dernière lettre datée de Londres, du 12 septembre, il annonce à madame de Charrière par des vers détestables (il n’en a jamais fait que de tels), qu’en vertu d’un compromis signé avec son père, il va partir pour la cour de Brunswick, et y devenir quelque chose comme lecteur ou chambellan de la duchesse ; mais il passera auparavant par le canton de Vaud et par Colombier, ce dont il a grand besoin, confesse-t-il un peu crûment ; car, à la suite de ce beau voyage sentimental, il lui faut refaire tant soi peu sa santé et son humeur. Ce qui a dii frapper dans ces premières lettres, c’est combien l’esprit de moquerie, l’absence de sérieux, l’exaltation factice, et qui tourne aussitôt en risée, percent à chaque ligne : nulle part, un sentiment ému et qui puisse intéresser, même dans son égarement ; nulle part, une plainte touchante, un soupir de jeune cœur, même vers des chimères ; rien de cet amour de la nature qui console et repose, rien de ce premier enchantement oii Jean-Jacques était ravi, et qu’il nous a rendu en des touches si pleines de fraîcheur. Adolphe, Adolphe, vous commencez bien mal ; tout cela est bien léger, bien aride, et vous n’avez pas encore vingt ans[51] !

Il est de retour en Suisse au commencement d’octobre 1787. Je crois bien qu’avant de se rendre à Lausanne, il passa (et je lui en sais gré) par Colombier : il y arriva à pied, à huit heures du soir, le 3 octobre 1787, lui-même a noté presque religieusement cet anniversaire. Le lendemain 4, il était à Lausanne, et il écrit aussitôt : Enfin m’y voici, je comptais vous écrire sur ma réception, mes amis, mes parents, mais on me donne une commission pour vous, madame, et je n’ai qu’un demi-quart d’heure à moi. Mon oncle, sachant que M. de Saïgas[52] doit venir enfin chercher sa femme[53], vou- drait que vous vinssiez avec lui. Vous trouveriez, dit-il, une famille toute disposée à vous aimer, à vous admirer, et, ce qui vaut mieux, le plus beau pays du monde. Mon manoir de Beausoleil est bien petit ; mais, si vous venez avec M. de Saïgas, je vous demande la préférence sur mon oncle et sur sa résidence plus confortable ; je le lui ai déjà déclaré. Ce n’est qu’une petite course, et, si vous voulez m’admettre pour votre chevalier errant, nous retournerons ensemble à Colombier. » — Madame de Charrière vint en effet, et emmena au retour le jeune Constant, ou du moins celui-ci l’alla rejoindre ; ces deux mois de séjour, de maladie, de convalescence, auprès d’une personne supérieure et affectueuse, semblèrent modifier sa nature et lui communiquer quelque chose de plus calme, de plus heureux. Par malheur, l’aridité des doctrines gâtait vite ce que la pratique entre eux avait de meilleur, et on achevait, en causant, de tout mettre en poussière dans le même temps qu’on réussissait à se faire aimer. Madame de Charrière écrivait alors ses lettres politiques sur la révolution tentée en Hollande par le parti patriote, et Benjamin Constant, par émulation, se mit à tracer la première ébauche de ce fameux livre sur les religions qu’il fut près de quarante ans à remanier, à refaire, à transformer de fond en comble. L’esprit dans lequel il le conçut alors n’était autre que celui du xviiie siècle pur, c’est-à-dire un fonds d’incrédulité et d’athéisme que l’ambitieux auteur se réservait sans doute de raffiner. On lit dans une lettre de madame de Charrière, d’une date postérieure, quelques détails singuliers sur cette composition primitive : « Après mon retour de Paris, dit-elle, fâchée contre la princesse d’Orange, j’écrivis la première feuille des Observations et Conjectures politiques, puis vinrent les autres ; j’exigeais de l’imprimeur qu’il les envoyât, l’une après l’autre, à mesure qu’il les imprimait, à M. de Saïgas, à M. Van Spiegel, à M. Charles Bentinck. Je voulais qu’on les vendît à Paris comme tout autre ouvrage périodique[54]. Benjamin Constant survint, il me regardait écrire, prenait intérêt à mes feuilles, corrigeait quelquefois la ponctuation, se moquait de quelques vers alexandrins qui se glissaient parfois dans ma prose. Nous nous amusions fort. De l’autre côté de la même table, il écrivait sur des cartes de tarots, qu’il se proposait d’enfiler ensemble, un ouvrage sur l’esprit et l’influence de la religion ou plutôt de toutes les religions connues. Il ne m’en lisait rien, ne voulant pas, comme moi, s’exposer à la critique et à la raillerie. Madame de Staël en a parlé dans un de ses livres. Elle l’appelle un grand ouvrage, quoiqu’elle n’en ait vu, dit-elle, que le commencement, quelques cartes sans doute, et elle invite la littérature et la philosophie à se réunir pour exiger de l’auteur qu’il le reprenne et l’achève. Mais elle ne nomme point cet auteur, ne donne point son adresse, de sorte que la littérature et la philosophie eussent été bien embarrassées de lui faire parvenir une lettre. »

Voilà de l’aigreur qui perce un peu vivement et sans but, nous en sommes fâché pour madame de Charrière. Le fait est que l’ouvrage dont parlait madame de Staël ne devait déjà plus être le même que celui qui s’esquissait sur un jeu de cartes à Colombier. Benjamin Constant était le premier à plaisanter de ces transformations de son éternel ouvrage, de cet ouvrage toujours continué et refait tous les cinq ou dix ans, selon les nouvelles idées survenantes : « L’utilité des faits est vraiment merveilleuse, disait-il de ce ton qu’on lui a connu ; voyez, j’ai rassemblé d’abord mes dix mille faits : eh bien ! dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m’ont suffi à tout ; je n’ai eu qu’à m’en servir comme on se sert de soldats, en changeant de temps en temps l’ordre de bataille[55]. »

Une circonstance caractéristique de cette première ébauche, c’est qu’elle ait été écrite au revers de cartes à jouer : fatal et bizarre présage ! — On raconte qu’un jour, une nuit, peu de temps avant la publication de l’ouvrage, quelqu’un rencontrant Benjamin Constant dans une maison de jeu lui demanda de quoi il s’occupait pour le moment : « Je ne m’occupe plus que de religion, » répondit-il. Le commencement et la fin se rejoignent.

En réduisant même ces accidents, ces légèretés de propos à leur moindre valeur, en reconnaissant tout ce qu’a d’éloquent et d’élevé le livre de la Religion dans la forme sous laquelle il nous est venu, on a droit de dénoncer le contraste et de déplorer le contre-coup. L’esprit humain ne joue pas impunément avec ces perpétuelles ironies ; elles finissent par se loger au cœur même et comme dans la moelle du talent, elles soufflent froid jusqu’à travers ses meilleures inspirations. Un je ne sais quoi circule qui avertit que l’auteur a beau s’exalter, que l’homme en lui n’est pas touché ni convaincu. Ainsi tout ce livre de la Religion laisse lire à chaque page ce mot : Je voudrais croire, comme le petit livre d’Adolphe se résume en cet autre mot : Je voudrais aimer[56].

Quant à la conjecture sur l’esprit originel du grand ouvrage, ce n’en est pas une, à vrai dire, et tout ce qui trahit les sentiments philosophiques de l’auteur à cette époque ne laisse pas une ombre d’incertitude. Nous en pourrions citer cent exemples ; un seul suffira. Voici une lettre écrite de Brunswick à madame de Charrière dans un moment d’expansion, de sincérité, de douleur ; mais l’irrésistible moquerie y revient vite, amère et sifflante, étincelante et légère, telle que Voltaire l’aurait pu manier en ses meilleurs et en ses pires moments. Cette lettre nous représente à merveille ce que pouvaient être les interminables conversations de Colombier, ces analyses dévorantes qui avaient d’abord tout réduit en poussière au cœur d’Adolphe.


Ce 4 juin 1790.

« J’ai malheureusement quatre lettres à écrire, ce matin, que je ne puis renvoyer. Sans cette nécessité, je consacrerais toute ma matinée à vous répondre et à vous dire combien votre lettre m’a fait plaisir, et avec quel empressement je recommence notre pauvre correspondance, qui a été si interrompue et qui m’est si chère. Il n’y a que deux êtres au monde dont je sois parfaitement content, vous et ma femme[57]. Tous les autres, j’ai, non pas à me plaindre d’eux, mais à leur attribuer quelque partie de mes peines. Vous deux, au contraire, j’ai à vous remercier de tout ce que je goûte de bonheur. Je ne répondrai pas aujourd’hui à votre lettre : lundi prochain, 7, j’aurai moins à faire, et je me donnerai le plaisir de la relire et d’y répondre en détail. Cette fois-ci, je vous parlerai de moi autant que je le pourrai dans le peu de minutes que je puis vous donner. Je vous dirai qu’après un voyage de quatre jours et quatre nuits je suis arrivé ici, oppressé de l’idée de notre misérable procès[58], qui va de mal en pis, et tremblant de devoir repartir dans peu pour aller recommencer mes inutiles efforts. Je serais heureux, sans cette cruelle affaire ; mais elle m’agite et m’accable tellement par sa continuité, que j’en ai presque tous les jours une petite fièvre et que je suis d’une faiblesse extrême qui m’empêche de prendre de l’exercice, ce qui probablement me ferait du bien. Je prends, au lieu d’exercice, le lait de chèvre, qui m’en fait un peu. Mon séjour en Hollande avait attaqué ma poitrine, mais elle est remise. Si des inquiétudes morales sur presque tous les objets sans exception ne me tuaient pas, et surtout si je n’éprouvais, à un point affreux que je n’avoue qu’à peine à moi-même, loin de l’avouer aux autres, de sorte que je n’ai pas même la consolation de me plaindre, une défiance presque universelle, je crois que ma santé et mes forces reviendraient. Enfin, qu’elles reviennent ou non, je n’y attache que l’importance de ne pas souffrir. Je sens plus que jamais le néant de tout, combien tout promet et rien ne tient, combien nos forces sont au-dessus de notre destination, et combien cette disproportion doit nous rendre malheureux. Cette idée, que je trouve juste, n’est pas de moi ; elle est d’un Piémontais, homme d’esprit dont j’ai fait la connaissance à la Haye, un chevalier de Revel, envoyé de Sardaigne. Il prétend que Dieu, c’est-à-dire l’auteur de nous et de nos alentours, est mort avant d’avoir fini son ouvrage ; qu’il avait les plus beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens ; qu’il avait déjà mis en œuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds pour bâtir, et qu’au milieu de son travail il est mort ; que tout à présent se trouve fait dans un but qui n’existe plus, et que nous, en particulier, nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous faisons aucune idée ; nous sommes comme des montres où il n’y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d’intelligence, tourneraient jusqu’à ce qu’ils se fussent usés, sans savoir pourquoi et se disant toujours : Puisque je tourne, j’ai donc un but. Cette idée me paraît la folie la plus spirituelle et la plus profonde que j’aie ouïe, et bien préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques, des ier, vii et xviiie siècles de notre ère. Adieu ; dans ma prochaine lettre, nous rirons, malgré nos maux, de l’indignation que témoignent les stathouders et les princes de la révolution française, qu’ils appellent l’effet de la perversité inhérente à l’homme. Dieu les ait en aide ! Adieu, cher et spirituel rouage qui avez le malheur d’être si fort au-dessus de l’horloge dont vous faites partie et que vous dérangez. Sans vanité, c’est aussi un peu mon cas. Adieu. Lundi, je joindrai le billet tel que vous l’exigez. Ne nous reverrons-nous jamais comme en 1787 et 881 »


On a souvent dit de Benjamin Constant que c’était peut-être l’homme qui avait eu le plus d’esprit depuis Voltaire ; ce sont les gens qui l’ont entendu causer qui disent cela, car, si distingués que soient ses ouvrages, ils ne donnent pas l’idée de cette manière ; on peut dire que son talent s’employait d’un côté, et son esprit de l’autre. Comme tribun, comme publiciste, comme écrivain philosophique, il arborait des idées libérales, il épousait des enthousiasmes et des exaltations qui le rangeaient plutôt dans la postérité de Jean-Jacques croisée à l’allemande[59]. Mais ici, dans cette lettre qui n’est qu’une conversation, cet esprit à la Voltaire nous apparaît dans sa filiation directe et à sa source, point du tout masqué encore.

Voltaire, à son retour de Prusse et avant de s’établir à Ferney, passa trois hivers à Lausanne (1756-1758) ; il s’y plut beaucoup, en goûta les habitants, y joua la comédie, c’était dix ans avant la naissance de Benjamin Constant ; il y connut particulièrement cette famille. Sa nièce, madame de Fontaine, ayant appelé en Parisienne M. de Constant un gros Suisse, » M. de Constant, lui répondit Voltaire tout en colère, n’est ni Suisse ni gros. Nous autres Lausannais qui jouons la comédie, nous sommes du pays roman et point Suisses. Il y a Suisses et Suisses : ceux de Lausanne diffèrent plus des Petits-Cantons que Paris des Bas-Bretons[60]. » Benjamin Constant s’est chargé de justifier aux yeux de tous le propos de Voltaire, et de faire valoir ce brevet de Français délivré à son oncle ou à son père par le plus Français des hommes.

Nous revenons au séjour de Benjamin à Colombier ; il y concevait donc son livre suï les religions, il donnait son avis sur les écrits de madame de Charrière et en épiloguait le style. Souvent, quoique porte à porte, dit M. Gaullieur, ils s’adressaient des messages dans lesquels ils échangeaient leurs observations de chaque heure, et continuaient sans trêve leurs conversations à peine interrompues. Bien des incidents de société y fournissaient matière. On faisait des vers satiriques sur l’ours de Berne, on se prêtait les Contemporaines de Rétif. Le Rétif était alors très en vogue à l’étranger. Le Journal littéraire de Neuchâtel en raffolait ; l’honnête Lavater en était dupe. Ces Contemporaines m’ont tout l’air d’avoir eu le succès des Mystères de Paris. Benjamin Constant, qui en empruntait des volumes à M. de Charrière pour se former l’esprit et le cœur, en parlait avec dégoût, s’en moquait à son ordinaire, et ne les lisait pas moins avidement. On aura le ton par les deux billets suivants :

« Je n’ai pu hier que recevoir et non renvoyer les C. (Contemporaines). Je ne suis pas un Hercule, et il me faut du temps pour les expédier. En voici cinq que je vous remets aujourd’hui, en me recommandant à M. de Charrière pour la suite. C’est drôle après avoir dit tant de mal de Rétif. Mais il a un but, et il y va assez simplement ; c’est ce qui m’y attache. Il met trop d’importance aux petites choses. On croirait, quand il vous parle du bonheur conjugal et de la dignité d’un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses, et qui doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes ! qu’est-ce que le bonheur ou la dignité[61]. Plus je vis et plus je vois que tout n’est rien. Il faut savoir souffrir et rire, ne serait-ce que du bout des lèvres. Ce n’est pas du bout des lèvres que je désire (et que je le dis) de me retrouver à Colombier le 2 de janvier.

H. B. »


« Je me porte bien, madame, et je me trouve bien bête de ne pas vous aller voir ; mais je résiste comme vous l’ordonnez. Mon Esculape Leschot est tout plein d’attention pour moi. Cependant je puis vous assurer que, si ma tête n’est pas blanche, elle sera bientôt chauve.

« J’attends qu’on m’apporte de la cire et je continue :

« Je lis Rétif de La Bretonne, qui enseigne aux femmes à prévenir les libertés qu’elles pourraient permettre, et qui, pour les empêcher de tomber dans l’indécence, entre dans des détails très intéressants[62], et décrit tous les mouvements à adopter ou à rejeter, Toutes ces leçons sont supposées débitées par une femme très comme il faut, dans un Lycée des mœurs ! Et voilà ce qu’on appelle du génie, et on dit que Voltaire n’avait que de l’esprit et d’Alembert et Fontenelle du jargon. Grand bien leur fasse !

« Quant à moi, et malgré l’enthousiasme de votre Mercure indigène pour Rétif, je serai toujours rétif à l’admirer. Ma délicate sagesse n’aime pas cette indécence ex professo, et je me dis : « Voilà un fou bien dégoûtant qu’on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre. » Et quand on me dira : « L’original Rétif de La Bretonne, le bouillant Rétif, etc., » — je penserai : c’est un siècle bien malheureux que celui où on prend la saleté pour du génie, la crapule pour de l’originalité, et des excréments pour des fleurs ! Quelle diatribe, bon Dieu !

« Trêve à Rétif ! Votre nuit, madame, m’a fait bien de la peine. La mienne a été bonne, et tout va bien.

« Imaginez, madame, que je fais aussi des feuilles politiques ou des pamphlets à l’anglaise ; les vôtres par leur brièveté m’encouragent. Il faut que je m’arrange, si je parviens à en faire une vingtaine, avec un libraire. Je lui paierai ce qu’il pourra perdre pour l’impression des trois premières. S’il continue à perdre, basta, adieu les feuilles ! S’il y trouve son compte, il continuera à ses frais, à condition qu’il m’enverra cinq exemplaires de chacune à Brunswick.

« Mais, pour vendre la peau de l’ours,
« II faut lavoir couché par terre. »

« Il est une heure, et je finis : presque point de phrases.

H. B. C. »


Pourtant il a fallu partir, il a fallu quitter ce doux nid de Colombier au cœur de l’hiver et se mettre en route pour Brunswick. Aux premières lettres de regrets et de plaintes, on sent, chez le voyageur, qui a tant de peine à s’arracher, un ton inaccoutumé d’affection et de reconnaissance qui touche ; on reconnaît que ce qui a manqué surtout, eu effet, à cette jeunesse d’Adolphe pour l’attendrir et peut-être la moraliser, c’a été la félicité domestique, la sollicitude bienveillante des siens, le sourire et l’expansion d’un père plus confiant. Aux persécutions, aux tracasseries intérieures dont il est l’objet, on comprend ce que ce jeune cœur a dû souffrir et comment l’esprit chez lui s’est vengé. Il y a d’ailleurs dans toutes ces lettres bien de l’amabilité et de la grâce ; celle par laquelle il réclame de madame de Charrière son audience de congé, à son passage de Lausanne à Berne, est d’un tour léger, à demi coquet, qui trahit un certain souci de plaire. Nous donnons, d’après M. Gaullieur, cette série curieuse à laquelle il ne manque pas un anneau.


« Madame,

« Je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes adieux ; mais je suis si malade, si mal fagoté, si triste et si laid, que je vous conseille de ne pas me recevoir[63]. L’échauffement, l’ennui, et l’affaiblissement que mon séjour à Paris a laissé dans toute ma machine, après m’avoir tourmenté de temps en temps, se sont fixés dans ma tête et dans ma gorge. Un mal de tête affreux m’empêche de me coiffer ; un rhume m’empêche de parler ; une dartre qui s’est répandue sur mon visage me fait beaucoup souffrir et ne m’embellit pas. Je suis indigne de vous voir, et je crois qu’il vaut mieux m’en tenir à vous assurer de loin de mon respect, de mon attachement et de mes regrets. La sotte aventure dont vous parlez dans votre dernière lettre m’a forcé à des courses et causé des insomnies et des inquiétudes qui m’ont enflammé le sang. Un voyage de deux cent et tant de lieues ne me remettra pas, mais il m’achèvera, c’est la même chose. Je vous fais des adieux, et des adieux éternels. Demain, arrivé à Berne, j’enverrai à M. de Charrière un billet pour les 50 louis que mon père a promis de payer dans les commencements de l’année prochaine, avec les intérêts au 5 p. 0/0. Je le supplie de les accepter, non pour lui, mais pour moi. En les acceptant, ce sera me prouver qu’il n’est pas mécontent de mes procédés ; en les refusant, ce serait me traiter comme un enfant ou pis.

« Si vous avez pourtant beaucoup de taffetas d’Angleterre pour cacher la moitié de mon visage, je paraîtrai. Sinon, madame. adieu, ne m’oubliez pas. »


Il obtint assurément la permission de paraître, et sans taffetas d’Angleterre encore. Le lendemain il était définitivement en route, et à chaque station il écrivait.


Bâle,

« Je n’ai que le temps devons dire quelques mots, car je ne couche point ici, comme je croyais. Les chemins sont affreux, le vent froid, moi triste, plus aujourd’hui qu’hier, comme je l’étais plus hier qu’avant-hier, comme je le serai plus demain qu’aujourd’hui. Il est difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis si doucement accoutumé à la société de vos feuilles, de votre piano-forte (quoiqu’il m’ennuyât quelquefois), de tout ce qui vous entoure ; j’ai si bien contracté l’habitude de passer mes soirées auprès de vous, de souper avec la bonne mademoiselle Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me manque, et que tous les charmes d’un mauvais temps, d’une mauvaise chaise de poste et d’exécrables chemins ne peuvent me consoler de vous avoir quittée. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J’ai un rhume affreux seulement d’avoir été bien enfermé dans ma chaise : jugez de ce que j’aurais souffert si, comme le voulaient mes parents alarmés sur ma chasteté[64], j’étais parti coûte que coûte. Je vous dois donc sûrement la santé et probablement la vie. Je vous dois bien plus, puisque cette vie qui est une si triste chose la plupart du temps, quoi qu’en dise M. Chaillet[65], vous l’avez rendue douce, et que vous m’avez consolé pendant deux mois du malheur d’être, d’être en société, et d’être en société avec les Marin, Guenille et compagnie ; je recompte ainsi dans ma chaise ce que je vous dois, parce que ce m’est un grand plaisir de vous devoir tant de toutes manières. Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je me trouve : Il y a un Colombier dans le monde. Avant de vous connaître, je me disais : Si on me tourmente trop, je me tuerai. A présent je me dis : Si on me rend la vie trop dure, j’ai une retraite à Colombier.

« Que fait mistriss ? Est-ce que je l’aime encore ? Vous savez que ce n’est que pour vous, en vous, par vous et à cause de vous que je l’aime. Je lui sais gré d’avoir su vous faire passer quelques moments agréables, je l’aime d’être une ressource pour vous à Colombier ; mais si elle est saucy avec vous,

Then she may go a parking to England again.

Adieu tout mon intérêt alors, car ce n’est pas de l’amitié ; vous m’avez appris à apprécier les mots.

« Je lis en route un roman que j’avais déjà lu et dont je vous avais parlé : il est de l’auteur de Wilhelmina Ahrand[66]. Il me fait le plus grand plaisir, et je me dépite de temps en temps de ne pas le lire avec vous.

« Adieu, vous qui êtes meilleure que vous ne croyez (j’embrasserais madame de Montrond sur les deux joues pour cette expression). Je vous écrirai de Durbach après-demain, ou de Manheim dimanche,

H. B.


« … Dites, je vous prie, mille choses à M. de Charrière. Je crains toujours de le fatiguer en le remerciant. Sa manière d’obliger est si unie et si inmaniérée, qu’on croit toujours qu’il est tout simple d’abuser de ses bontés. »


Rastadt, le 23 (février).

« Un essieu cassé au beau milieu d’une rue me force à rester ici et m’obligera peut-être à y coucher. J’en profite. Le grand papier sur lequel je vous écris me rappelle la longue lettre que je vous écrivais en revenant d’Écosse, et dont vous avez reçu les trois quarts. Que je suis aujourd’hui dans une situation différente ! Alors je voyageais seul, libre comme l’air, à l’abri des persécutions et des conseils, incertain à la vérité si je serais en vie deux jours après, mais sûr, si je vivais, de vous revoir, de retrouver en vous l’indulgente amie qui m’avait consolé, qui avait répandu sur ma pénible manière d’être un charme qui l’adoucissait. J’avais passé trois mois seul, sans voir l’humeur, l’avarice et l’amitié qu’on devrait plutôt appeler la haine, se relevant tour à tour pour me tourmenter ; à présent faible de corps et d’esprit, esclave de père, de parents, de princes, Dieu sait de qui ! je vais chercher un maître, des ennemis, des envieux, et, qui pis est, des ennuyeux, à deux cent cinquante lieues de chez moi : de chez moi ne serait rien ; mais de chez vous ! de chez vous, où j’ai passé deux mois si paisibles, si heureux, malgré les deux ou trois petits nuages qui s’élevaient et se dissipaient tous les jours. J’y avais trouvé le repos, la santé, le bonheur. Le repos et le bonheur sont partis ; la santé, quoique affaiblie par cet exécrable et sot voyage, me reste encore. Mais c’est de tous vos dons celui dont je fais le moins de cas. C’est peu de chose que la santé avec l’ennui, et je donnerais dix ans de santé à Brunswick pour un an de maladie a Colombier.

« Il vient d’arriver une fille française, qu’un Anglais traîne après lui dans une chaise de poste avec trois chiens ; et la fille et ses trois bêtes, l’une en chantant, les autres en aboyant, font un train du diable. L’Anglais est là bien tranquille à la fenêtre, sans paraître se soucier de sa belle, qui vient le pincer, à ce que je crois, ou lui faire quelque niche à laquelle son amant répond galamment par un… prononcé bien à l’anglaise. — Ah ! petit mâtin ! lui dit-elle, et elle recommence ses chansons. Cette conversation est si forte et si soutenue, que je demanderai bientôt une autre chambre, s’ils ne se taisent… Heaven knows I do not envy their pleasures, but I ivish they would leave…[67].

« Je lis toujours mon roman : il y a une Ulrique qui, dans son genre, est presque aussi intéressante que Caliste ; vous savez que c’est beaucoup dire ; le style est très énergique, mais il y a une profusion de figures à l’allemande qui font de la peine quelquefois. J’ai été fâché de voir qu’une lettre était une flamme qui allumait la raison et éteignait l’amour, et qu’Ulrique avait vu toutes ses joies mangées en une nuit par un renard. Si c’était des oies, encore passe. Mais cela est bien réparé par la force et la vérité des caractères et des détails.

« Adieu, madame. Mille et mille choses à l’excellente mademoiselle Louise, à M. de Charrière et à mademoiselle Henriette ; mais surtout pensez bien à moi. Je ne vous demande pas de penser bien de moi, mais pensez à moi. J’ai besoin, à deux cents lieues de vous, que vous ne m’oubliiez pas. Adieu, charmant Barbet. Adieu, vous qui m’avez consolé, vous qui êtes encore pour moi un port où j’espère me réfugier une fois. S’il faut une tempête pour qu’on y consente, puisse la tempête venir et briser tous mes mâts et déchirer toutes mes voiles ! »


Darmstadt, le 25.

« Du thé devant moi, Flore à mes pieds, la plume en main pour vous écrire, me revoilà comme en Angleterre, et celui qui ne peindrait que mon attitude me peindrait le même qu’alors. Mais combien mes sentiments, mes espérances et mes alentours sont changés ! A force de voir des hommes libres et heureux. je croyais pouvoir le devenir : l’insouciance et la solitude de tout un été m’avaient redonné un peu de forces. Je n’étais plus épuisé par l’humeur des autres et par la mienne. Deux mois passés à Beausoleil. trop malade en général (quoique pas de manière à en souffrir) pour qu’on pût s’attendre à beaucoup d’activité de ma part, trop retiré pour qu’on me tourmentât souvent, me disant toutes les semaines : Je monterai à cheval et j’irai à Colombier ; j’avais goûté le repos : deux mois ensuite passés près de vous, j’avais deviné vos idées et vous aviez deviné les miennes ; j’avais été sans inquiétudes, sans passions violentes, sans humeur et sans amertume. La dureté, la continuité d’insolence et de despotisme à laquelle j’ai été exposé, la fureur et les grincements de dents de toute cette…, parce que j’étais heureux un instant, ont laissé en moi une impression d’indignation et de tristesse qui se jouit au regret de vous quitter, et ces deux sentiments, dont l’un est aussi humiliant que l’autre est pénible, augmentent et se renouvellent à chaque instant. Je vous l’écrivais de Bâle : je serai chaque jour plus abattu et plus triste ; et cela est vrai. Je me vois l’esclave et le jouet de tous ceux qui devraient être (non pas mes amis, Dieu me préserve de profaner ce nom en désirant même qu’ils le fussent !), mais mes défenseurs, seulement par égard et par décence. Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j’aie au monde, et la douceur de souffrir près d’elle et loin d’eux, ils me l’envient. Des injures, des insultes, des reproches. Si j’étais parti faible au milieu de l’hiver, je serais mort à vingt lieues de Colombier. J’ai attendu que je pus[68] sans danger faire un long voyage que je n’enencore ET >LDAME DE CH.RRIÈRE. 257

treprenais que par obéissance, et contre lequel, si j’avais été le fils dénaturé qu’on m’accuse d’être, j’aurais, à vingt ans, pu faire des objections. J’ai voulu conserver à ce père l’ombre d’un fils qu’il pourrait[69] aimer. Vous avez vu, madame, ce qu’on m’écrivait. Je sais que je suis injuste, mais je suis si loin de vous, que je ne puis plus voir avec calme et avec indifférence les injustices des autres. Quand je. suis auprès de vous, je ne pense point aux autres, et ils me paraissent très supportables ; quand je suis loin de vous, je pense à vous et je suis forcé de m’occuper d’eux : or, la comparaison n’est pas à leur avantage.

« Je relis ma lettre et je meurs de peur de vous ennuyer. Il y a tant de tristesse et d’humeur et de jérémiades, que vous en aurez un surfeit, et peut-être renoncerez-vous à un correspondant de mon espèce. Je vous conjure à genoux de me supporter : ne plus vous être rien qu’une connaissance indifférente serait bien pis que les persécutions des sottes gens qui font le sujet de cette sotte lettre. Aussi faut-il avouer qu’il est bien sot à moi de tant vous en occuper. Dans une lettre à vous, pourquoi nommer Cerbère et les Furies ? Mais j’ai des moments d’humeur et d’indignation qui ne me laissent pas le choix de les contenir. Je répète tous les jours plus sincèrement le vœu qui terminait ma dernière lettre, et j’attends la tempête comme un autre le port.

« A propos, madame, j’ai pensé au moyen de vous écrire de la cour où je vais tout ce que je croirai intéressant ou tout ce que j’aurai envie de vous dire. C’est à l’aide de vos petites feuilles. Je prendrai le numéro de la page, etc. (suit un détail de chiffre). Je vous prouverai ce que mes lettres ne doivent pas vous avoir fait soupçonner jusqu’ici, et ce qui m’est très difficile quand je vous écris, que je sais être court. Si cependant cela vous fatigue, écrivez-moi seulement : « Plus de numéros. »

« Adieu, madame. A genoux je vous demande votre amitié et, en me relevant, une petite lettre à poste restante. En vous écrivant, je me suis calmé Votre idée, l’idée de l’intérêt que vous prenez à moi, a dissipé toute ma tristesse. Adieu, mille fois bonne, mille fois chère, mille fois aimée. »


La moquerie pourtant et le sentiment du ridicule ne font jamais faute longtemps avec lui ; tout ce qui y prête et qui passe à sa portée est vite saisi. Et en même temps on notera cette continuelle mobilité d’impressions d’un homme qui, à cet âge, semble déjà avoir vécu de tous les genres de vie, qui va devenir courtisan Et chambellan, qui a peu à faire pour achever d’être le plus consommé des mondains, et qui tout d’un coup, par accès, se reprend à l’idée de ces doctes et vénérables retraites telles qu’il les a pratiquées dans ses années d’études à Erlang ou à Edimbourg ; car tour à tour il a été étudiant allemand, et il s’est assis autour de la table à thé de Dugald Stewart.


Gœttingue, le 28 février 1788.

« J’ai failli rester ici ; le goût de l’étude m’a repris dans cette ville universitaire, et, si je n’avais couru la poste, j’eusse planté là mes projets de courtisan. — Il est encore une autre circonstance qui aurait pu déterminer mon changement de plan. J’ai fait une visite au professeur Heyne[70] et j’ai vu sa fille.

« Mon entrée chez celle-ci fait tableau : imaginez une chambre tapissée de rose avec des rideaux bleus, une table avec une écritoire, du papier avec une bordure de fleurs, deux plumes neuves précisément au milieu, et un crayon bien taillé entre ces deux plumes, un canapé avec une foule de petits nœuds bleu de ciel, quelques tasses de porcelaine bien blanche, à petites roses, deux ou trois petits bustes dans un coin ; j’étais impatient de savoir si la personne était ce que cet assemblage promettait. Elle m’a paru spirituelle et assez sensée.

« Il faut toujours faire des allowances à une fille de professeur allemand[71]. Il va des traits distinctifs qu’elles ne manquent jamais d’avoir : mépris pour l’endroit qu’elles habitent, plainte sur le manque de société, sur les étudiants qu’il faut voir, sur la sphère étroite ou monotone où elles se trouvent ; prétention et teinte plus ou moins foncée de romanesquerie. voilà l’uniforme de leur esprit, et mademoiselle Heyne, prévenue de ma visite, avait eu soin de se mettre en uniforme. Mais, à tout prendre, elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les dix-neuf vingtièmes de ses semblables… On parle toujours beaucoup en Allemagne de J.-J. Rousseau ; aussi ne saurais-je trop vous encourager à travailler à son Éloge[72]… Je vous écrirai de Brunswick ; adieu, je vous aime bien, vous le savez. »

Madame de Charrière a lieu de croire, en effet, qu’il l’aime ; si sceptique qu’elle soit de son côté, il doit lui être difficile de ne pas se laisser ébranler un moment aux témoignages multipliés qu’il lui envoie de ses regrets, de ses souvenirs. A peine arrivé à Brunswick, il lui adresse l’épître suivante, que nous donnons dans toute sa longueur, et qui ressemble à un journal, ou plutôt à un heural[73], comme ils disaient ; c’est une image intéressante et fidèle, et très curieuse pour la rareté, de ce qu’était l’âme de Benjamin Constant à ses meilleurs moments. Nous y trouvons aussi, sauf deux ou trois points, une finesse de ton bien agréable et bien légère.


Brunswick, le 3 mars 1788.

« Me voici enfin à ma destination. Tout-à-l’heure je vous ferai part de mes impressions ; mais pour l’instant je suis pressé de vous donner des nouvelles de vos compatriotes que j’extrais de la Gazette de Brunswick, le premier objet qui me tombe sous la main. Est-ce une prédestination ?


Extrait de la Gazette de Brunswick[74].

« Les États de Hollande ont cédé aux magnanimes représentations du stathouder et accordé une amnistie générale. On n’a excepté que : l°tous les régents, membres et administrateurs delà justice qui ont séduit ])civ des promesses ou effrayé par des menaces ; 2° ceux qui ont eu des correspondances non permises, unerlaubte ; 3° ceux qui ont attiré des troupes étrangères ou abusé du nom du souverain ; 4° ceux qui ont effrayé la nation par la fausse nouvelle d’une attaque de la part du roi de Prusse ; 5° ceux qui ont eu part au traité de 1786 ; 6° ceux qui ont guidé les mécontents et eu part à l’assemblée de 1787 ; 7° ceux qui, tant régents que bourgeois, ont participé à l’expulsion des magistrats ; 8" les chefs, commandants et secrétaires des corps francs ; 9° ceux qui ont menacé indécemment les magistrats ; 10° ceux qui ont voulu rompre les digues nonobstant l’ordre du magistrat ; 11° ceux qui ont résisté aux magistrats ; 12° ceux qui se sont emparés des portes ; 13° tous les ministres et ecclésiastiques qui ont suivi les corps francs, ou participé à l’opposition des soi-disant patriotes (pflichtvergessene Prediger) ; 14° les directeurs et écrivains des gazettes historiques, patriotiques, etc., etc., etc. ; 15° tous ceux qui se sont rendus coupables de meurtres, de violences ouvertes ou d’autres excès graves.

« J’ai retranché toutes les épithètes, et la pièce a perdu dans ma traduction beaucoup de beautés originales. Quelle superbe amnistie ! Il n’y a pas un stathoudérien qui n’y soit compris. Quel beau supplément à la générosité et aux princes ! Cela me rappelle un psaume[75] où on célèbre tous les hauts faits du Dieu juif:il a tué tels et tels, dit-on, car sa divine bonté dure à perpétuité ; il a noyé Pharaon et son armée, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a frappé d’Égypte les premiers-nés, car sa divine bonté, etc., etc., etc. Monseigneur le stathouder est un peu juif.


3 au soir.

» Il y a précisément quinze jours, madame, qu’à cette heure-ci, à dix heures et dix minutes, nous étions assis près du feu, dans la cuisine, Rose derrière nous, qui se levait de temps en temps pour mettre sur le feu de petits morceaux de bois qu’elle cassait à mesure, et nous parlions de l’affinité qu’il y a entre l’esprit et la folie. Nous étions heureux, du moins moi. Il y a une espèce de plaisir à prévoir l’instant d’une séparation qui nous est pénible. Cette idée, toute cruelle qu’elle est, donne du prix à tous les instants ; chacun de ceux dont nous jouissons est autant d’arraché au sort, et on éprouve une sorte de frémissement et d’agitation physique et morale qu’il serait également faux d’appeler un plaisir sans peine ou une peine sans plaisir. Je ne sais si je fais du galimathias ; vous en jugerez, mais je crois m’entendre.

« J’ai été présenté ce matin plus particulièrement à toutes les personnes à qui j’avais été présenté hier en courant. J’ai été très bien reçu ; je croirais presque qu’ils s’ennuient,

Si l’on pouvait s’ennuyer à la cour.

Le 4.

« J’ai pris un logement aujourd’hui, et je veux lui donner un agrément et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y écrivant. J’espérais recevoir une de vos lettres aujourd’hui ; mais les infâmes chemins que le ciel a destinés à me tourmenter et à me vexer de toute façon ont arrêté le porteur de votre lettre, j’espère, et il n’arrivera que demain matin. Pour m’en dédommager, je relis donc vos anciennes lettres, et je vous écris. Vous êtes la seule personne à qui je n’écrive pas pour lui donner de mes nouvelles, mais pour lui parler. Je vous écris comme si vous m’entendiez ; je ne pense pas du tout à la nécessité ni au moment d’envoyer ma lettre. Je l’ai parfaitement oublié hier par exemple. Je ne songe qu’à m’occuper de vous et de moi avec vous. Je crois que, si l’on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un an, je vous en écrirais tout de même, tantôt quelques lignes, tantôt quelques pages, et presque avec le même plaisir. La seule différence qu’il y aurait, ce serait qu’en finissant de vous écrire, je craindrais que ma lettre ne fût une vieille guenille peu intéressante au bout de l’année ; mais, hors de là, je vous écrirais tout aussi fleissig[76] qu’à présent. Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que l’on a, lorsqu’on vous a bien connue et qu’on vous a quittée, plus de plaisir en pensant à vous que de peine en vous regrettant. Mais ce n’est qu’en vous écrivant qu’on a ce plaisir. Penser à vous dans de grandes assemblées est fort pénible et fort désobligeant pour les autres : aussi, j’ai pris le parti d’avoir toujours une lettre commencée que je continue sans ordre et oii je verse, jusqu’au jour du courrier, tout ce que j’ai besoin devons dire, tantôt une demi-phrase, tantôt une longue dissertation, n’importe. Pourvu que j’écrive à celle avec qui j’ai été si heureux pendant deux courts mois, c’est assez[77].

« J’ai le plus joli appartement du monde. J’ai une chambre pour recevoir ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de son Altesse ; j’ai un petit boudoir à l’allemande où l’on ne voit pas clair, mais cela est quelquefois très heureux ; j’ai une très jolie chambre pour écrire et un clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis Pour vous j’ai soupiré, je voulus, etc., jusqu’à L’amant le plus tendre, dont j’ai par faitement oublié l’air en me souvenant parfaitement des paroles[78].

« J’ai un bureau[79] (je suis si accoutumé aux titres que j’avais écrit baron où j’ai fait un arrangement qui me fait un plaisir extrême. Dans quelques uns des tiroirs, j’ai mis toutes les parties et introductions de mes grands et magnifiques ouvrages ; dans l’un des deux autres, j’ai mis toutes vos lettres, tous vos billets, et tous ceux de mon ami d’Écosse. Il s'y est aussi fourré, et je vous en demande pardon, trois billets de ma belle Genevoise, de Bruxelles. J’ai longtemps hésité, mais enfin cédé. Cette femme m’aimait vraiment, m’aimait vivement, et c’est la seule femme qui ne m’ait pas fait acheter ses faveurs par bien des peines. Je ne l’aime plus, mais je lui en saurai éternellement bon gré. Or, où mettre ses billets ? Sûrement pas dans l’autre tiroir, avec les oncles, cousins, cousines, et tout le reste de l’enragée boutique. Il a donc bien fallu les mettre au paradis, puisque je ne pouvais les mettre en enfer et qu’il n’y avait point de purgatoire ; mais si vous les voyiez, modestement roulés et couverts d’une humble poussière, se tapir en tremblant dans les recoins obscurs de ce bienheureux tiroir, pendant que vos billets s’y pavanent et s’y étendent, vous pardonneriez aux monuments d’un amour passé d’avoir usurpé une place en si bonne compagnie.


Le 5.

« Point de lettres de vous, madame. J’avais bien prévu, en calculant que je ne pouvais pas en recevoir avant vendredi ; mais ce calcul ne m’arrangeait pas, et j’ai éprouvé un nouveau dépit en apprenant ce que je savais déjà. En revanche, j’en ai reçu une de mon pauvre père, qui est bien tendre et bien triste. Votre conseil a produit un très bon effet, et ma lettre a été fort bien reçue. Les affaires de mon père vont très mal, à ce qu’il dit ; il est bien sûr que dans notre infâme et exécrable aristocratie, que Dieu confonde (je lui en saurais bien bon gré) ! on ne peut avoir longtemps raison contre les ours nos despotes. Je n’ai jamais douté que la haine et l’acharnement de tant de puissants misérables ne finît par perdre mon père. Si jamais je rencontre l’ours May, fils de l’âne May, hors de sa tanière, et dans un endroit tiers où je serai un homme et lui moins qu’un homme, je me promets bien que je le ferai repentir de ses ourseries. Ce n’est pas le tout de calomnier, il faut encore savoir tuer ceux qu’on calomnie[80].


Le 6.

« J’ai été hier d’office à une redoute où je me suis passablement ennuyé. Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles heures enveloppé dans mon domino, un masque sur le nez et un beau chapeau avec une belle cocarde sur la tête, je me suis assis, étendu, chauffé, promené. « Vous ne tanze pas, mon sieur le baron ? — Non, madame. — Der Herr Kammerjunker danzen nicht[81]. — Nein, Eure Excellenz. — Votre Altesse sérénissime a beaucoup dansé. " — Votre Altesse sérénissinie aime beaucoup la danse.

« — Votre Altesse sérénissime dansera-t-elle encore ?

« — Votre Altesse sérénissime est infatigable. » A une heure à i^euprès, je pris une indigestion d’ennui, et je m’en allai avant les autres. Mon estomac est beaucoup plus faible que je ne croyais ; mais, en doublant peu à peu les doses, il faut espérer qu’il se fortifiera.


Le 6 au soir.

« Que faites-vous actuellement, madame ? Il est six heures et un quart. Je vois la petite Judith qui monte et qui vous demande : Madame prend-elle du thé dans sa chambre ? Vous êtes devant votre clavecin à chercher une modulation, ou devant votre table, couverte d’un chaos littéraire, à écrire une de vos feuilles[82]. Vous descendez le long de votre petit escalier tournant, vous jetez un petit regard sur ma chambre, vous pensez un peu à moi. Vous entrez. Madame Cooper bien passive, et mademoiselle Moulat bien affectée[83], vous parlent de la princesse Auguste ou des chagrins de miss Goldworthy. Vous n’y prenez pas un grand intérêt. Vous parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope, M. de Charrière caresse Jaman ; on lit la gazette, et mademoiselle Louise[84] dit : Mais ! mais ! mais ! — Moi, je reviens d’un grand dîner, et je ne sais que diable faire. Je pourrais bien vous écrire, mais ce serait abuser de votre patience et de celle du papier. Ma lettre, si je n’y prends garde, deviendra un volume. Heureusement que la poste part demain. J’espère aussi que demain au soir ou après-demain matin elle m’apportera une de vos lettres. Pour à présent, il n’y a plus de calcul qui tienne, et petit Persée[85] doit paraître, ou ce sera la faute de celle qui le porte. Charmant petit Persée, tu me procureras un moment bien agréable. Aussi je t’en témoignerai ma reconnaissance : j’ouvrirai avec tout le soin possible la lettre que tu fermes, pour ne pas défigurer ton joli visage. Si cette lettre pouvait être aussi longue que ce bavardage-ci ! Mais c’est ce qu’elle se gardera bien d’être. Madame de Charrière a des opéras, des feuilles, des Calistes à faire, et un pauvre diable, à deux cents lieues d’elle, ne peut manquer d’être oublié. Quand elle recevra ceci, jamais elle ne pensera à m’écrire longuement. Elle attendra le jour du courrier, elle prendra une feuille, écrira trois pages, à lignes bien larges, et l’adresse sur la quatrième. (Je vous fais réparation avec bien du plaisir et de la reconnaissance.)


Le 7.

« Adieu, madame, je ferme ma lettre. Puissent tous les bonheurs vous suivre ! Puisse votre santé être on ne peut pas meilleure ! Puissent toutes les modulations se présenter à vous assez tôt pour ne pas vous fatiguer, et assez tard pour que vous ayez du plaisir en les trouvant ! Puissent les souverains de l’Europe (vous n’écrivez du moins jusqu’ici, à ce que je crois, que pour l’Europe et pour les nations favorisées), puissent, dis-je, les souverains de l’Europe s’éclairer en lisant vos feuilles et se conformer en partie à vos sages vues (je dis en partie, parce que, pour les dédommager d’être rois et princes, il faut bien leur laisser l’exercice de leur pouvoir et la jouissance de quelques unes de leurs fautes) !

« Une lettre de vous ! Dieu ou le sort, ou plutôt ni Dieu ni le sort (que diable ont-ils à faire dans notre correspondance ?), mais l’amitié soit bénie ! Comme la poste part dans une ou deux heures, je n’ai pas le temps d’y (1) C’était le cachet de madame de Charrière. répondre ; mais je vous en remercie. Quant au conte de mademoiselle Moulat, j’en ai ri ; mais je n’ai pas pardonné à la jérémisante donzelle : pardonner, c’était bon à Colombier ; j’étais près de vous, je me souciais bien de tous ces clabaudages ; j’étais Jean qui rit, je suis Jean qui pleure, et Jean qui pleure ne pardonne pas. J’ai écrit à mademoiselle Marin, de Bâle et d’ici, deux petitissimes lettres, et je lui ai dit, en lui donnant mon adresse, que j’espérais qu’elle m’écrirait ici. C’est tout ce que je puis faire. Le ton de sa première lettre me guidera pour mes réponses. Quant à mon oncle, qui a eu sa part dans ces clabauderies, je lui ai aussi écrit un bref billet de Rastadt, d’où je vous écrivis aussi. Je le remercie dans ce billet des amitiés qu’il m’a faites, etc., etc., et j’ajoute : Les inquiétudes même que vous avez eues sur mon séjour à Colombier, quoique absolument sans fondement, n’en étaient pas moins flatteuses, puisqu’elles prouvaient l’intérêt que vous daignez prendre à moi. Voilà à peu près ma phrase, du moins quant au sens. J’en ai ri bien de mauvaise humeur en l’écrivant.

« Une chose qui me fait plaisir, c’est de voir que nous avons, pour nous dédommager de ne plus nous voir, recours aux mêmes consolations, ce qui prouve les mêmes besoins. Si vous lisez les marges de mes Grecs, je lis et conserve les adresses même des petits billets adressés chez mon Esculape.

« Une chose m’a fait rire dans votre lettre. Je la copie sans commentaire. Si c’est une naïveté, je l’aime ; si c’est une raillerie, je la comprends. Vous intéressez ici tout le monde, et M. de Ch. (Charrière) vous fait ses compliments.

« Adieu, madame, votre lettre m’a mis in very good and high spirits. Puisse la mienne vous rendre le même service ! Mille choses à tout le monde, mais cent mille à l’excellente mademoiselle Louise. »


« Je recommence une nouvelle lettre qui partira le 11 ou le 14. Je suis toujours en compte ouvert de cette manière avec vous. C’est pour moi le seul moyen de supporter notre éloignement. »

Adressez « A monsieur monsieur le baron de Constant, gentilhomme à la cour de S. A. S. monseigneur le duc régnant. A Brunswick. »


On croit que cette longue lettre est finie ; elle ne l’est pas encore. Benjamin Constant trouve moyen d’y ajouter de plus, aux marges, je l’ai dit, et aux moindres angles du papier, des post-scriptum de tous genres ; sur les feuilles politiques de madame de Charrière qu’il attend, sur la confiance presque absolue qu’elle peut avoir que les lettres ne seront pas ouvertes à la poste. Mais de tous ces post-scriptum, on ne saurait omettre celui-ci à cause de son extrême importance : « Flore a soutenu le voyage on ne peut pas mieux ; elle n’a point encore accouché, mais son terme avance. Dites-le à Jaman. Je garderai celui de ses petits qui ressemblera le plus à ce digne chien, et je ne négligerai rien pour lui donner la noble insolence de son père. »


Certes, une telle lettre, dans toute son étendue, est, à mon sens, le meilleur témoignage qu’Adolphe, quoi qu’on puisse dire, a été sensible, qu’il aurait pu l’être, qu’il était surtout parfaitement aimable et presque bon quand il s’oubliait et se laissait aller à la nature. Une telle lettre doit lui faire beaucoup pardonner.

Le post-scriptum précédent a tellement sa gravité, qu’il se rattache au début de la prochaine lettre ; il faut se donner encore pendant quelque espace l’entier spectacle de cette libre pensée qui court, qui s’ébat, qui se prend à tout sujet, qui a en un mot tout le mouvement varié d’une intime conversation. Avoir entendu causer Benjamin Constant, maintenant qu’il ne vit plus, n’est pas une chose iiidifrérente. Eh bien ! ici, portes closes, nous l’entendons causer. « Pardonnez-moi le style désultoire de ma lettre, » (krit-il quelquefois à madame de Charrière : pour nous, bien plutôt nous l’en remercions.


Ce 9 mars.

« Flore a accouché avant-hier au soir de cinq petits, dont un ressemble à Jaman, à l’exception des taches noires de cet illustre chien sur le dos que son fils n’a pas. Il est tout blanc et n’a de noir que les deux oreilles. Je l’ai appelé Jaman du nom de son père, et je lui destine the most liberal education

« Je vous prie de m’envoyer le livre de M. Necker[86] par les chariots de poste, Berne, Bâle, Francfort et Cassel. Il n’y a rien de plus aisé. Cela me coûtera peut-être un peu de port ; mais, comme j’ai beaucoup plus envie que mes remarques sur cet ouvrage paraissent bientôt que je ne désire garder un louis dans ma bourse, je vous prie instamment de me l’envoyer. Si j’avais votre talent, je vous dirais : Faites brocher le livre de M. Necker, mettez-le entre deux poids pendant deux heures, déchirez la couverture et envoyez-la-moi : je la considérerai bien des deux côtés. je jugerai le livre et j’imprimerai[87].

« Mais, comme je ne l’ai pas, je vous supplie de m’envoyer vulgairement tout l’ouvrage. L’idée que vous me donnez de prendre occasion d’esquisser mes propres idées me paraît excellente. Si vous vouliez donc faire partir le Necker tout de suite, vous me feriez le plus grand plaisir. Dans six mois, il ne sera plus temps, au lieu qu’à présent mes observations pourront faire quelque sensation.

« On continue toujours ici à me traiter assez bien. Je dîne presque tous les jours ou à la cour régnante ou à l’une des deux autres cours. Du reste, je ne m’amuse ni ne m’ennuie. J’ai fait connaissance, aujourd’hui 10, avec quelques gens de lettres, et je compte profiter de leurs bibliothèques beaucoup plus que de leur conversation. Les Allemands sont lourds en raisonnant, en plaisantant, en s’attendrissant, en se divertissant, en s’ennuyant. Leur vivacité ressemble aux courbettes des chevaux de carosse de la duchesse : they are ever puffing and blowing when they laugh, et ils croient qu’il faut être hors d’haleine pour être gai, et hors d’équilibre pour être poli. »

Nous supprimons (ne pouvant tout donner) une assez drôle histoire d’un professeur de français, Boutemy, un pédagogue bien arriéré, bien réfugié, et qui veut faire le Parisien du dernier genre ; il est moqué et drapé sur toutes les coutures. Benjamin Constant excellait à ce jeu-là. On sait que madame de Staël écrivait de lui, pendant leurs excursions et leurs séjours en province : « Le pauvre Schlegel se meurt d’ennui ; Benjamin Constant se tire mieux d’affaire avec les bêtes. » Les bêtes et les sots, il avait appris de bonne heure à en tirer parti et plaisir : cette petite cour de Brunswick lui fournit une ample matière ; mais, à la façon dont il y débute, on voit qu’il n’en était plus depuis longtemps à ses premières armes.


Le 11.

« J’ai passé mon après-dînée à faire des visites, et j’avais passé ma matinée à acheter, angliser, arranger, essayer un cheval. C’est le seul plaisir coûteux que je veuille me permettre ; encore ai-je contrived de le rendre aussi peu coûteux que possible : mon cheval, qui n’est pas mauvais pourtant, ne me coûte que dix louis.

« Pour en revenir à mes visites, l’exactitude allemande m’a bien tristement diverti : je dis tristement, parce que c’est comme cela qu’on se divertit dans ce pays. Il y a à la cour un grand et raide jeune homme, gentilhomme de la chambre comme moi, qui, selon l’humeur froide et inhospitalière des Brunswickois, m’avait fait une belle révérence et laissé dans mon coin, sans se soucier de moi, ce que je trouve assez naturel. Une petite dame d’honneur de la duchesse, parente de ce froid monsieur, m’ayant pris tout-à-coup très vivement sous sa protection, lui recommanda de me faire faire des connaissances, et de me présenter partout où il croirait que je pourrais m’amuser. Voilà que le monsieur, depuis quatre jours, vient tous les jours à quatre heures et demie chez moi, me dit : « Monsieur, il nous faut faire des visites ; » et chapeau bas, l’épée au côté, le pauvre homme me mène dans cinq ou six maisons où nous ne sommes d’ordinaire point reçus, grelottant et glissant à chaque pas, car il continue toujours le matin à neiger, et le reste du jour à geler à pierre fendre. A six heures et demie, il me remène jusqu’à ma porte et me dit : « Monsieur, j’aurai l’honneur de fenir vous prendre temain à quatre heures et temie. » Il n’y manque pas, et nous recommençons le lendemain nos froides et silencieuses expéditions.

« Je reçois une de vos lettres et j’y réponds article par article.

« Vous savez combien j’aime les détails, même des indifférents, et vous me demandez si votre heural me fatigue. Cette question est sans exagération la chose la plus extraordinaire que vous ayez dite, pensée ou écrite de votre vie : elle mériterait un long sermon et une plus longue bouderie ; mais je suis trop paresseux pour prêcher par lettre, et trop égoïste pour vous bouder. Si j’étais plus près de vous, vous n’en seriez pas quitte à si bon marché, et il y a, outre cette hérésie absurde, bien d’autres choses qui mériteraient un châtiment exemplaire. Vous êtes comme mon oncle, dont j’ai reçu, en même temps que votre lettre, une lettre bien aigre-douce, bien ironique, bien sentimentale, à laquelle j’ai répondu par une lettre de deux pages très sérieuse, très honnête et très propre à me mettre avec lui sur le pied décent et poli, qui convient entre des gens qui ne s’aiment qu’à leur corps défendant, pour ne pas être ou ne pas paraître, l’un insensible et un peu ingrat, l’autre entraîné par son humeur acariâtre ; — vous êtes, dis-je, comme mon oncle. Il ne veut jamais croire que je l’aime : j’ai eu beau, pendant deux grands mois, le lui dire de la manière la moins naturelle et la plus empruntée deux fois par jour, il n’en veut rien croire. Vous venez me faire semblant de croire que votre manière d’écrire m’ennuie. Vous et mon oncle, mon oncle et vous, vous mériteriez que je vous répondisse : Vous avez raison. Ce qui me fâche le plus, c’est que je crois que c’est par air. D’abord, quant à mon oncle, j’en suis très siir. Il fait des phrases sur mon insensibilité. Vous avez la bonté, me dit-il, de me faire des remercîments et des compliments : ce n’était pas ce que je souhaitais de vous ; nous aurions bien voulu pouvoir vous inspirer un peu d’amitié, parce que nous en avons beaucoup pour vous ; mais vous n’êtes point obligé de nous la rendre ; tout de même, nous vous aimerons parce que vous êtes aimable ; tout de même, nous nous intéresserons tendrement à vous parce que vous êtes intéressant ; je suis seulement fâché que vous vous soyez cru obligé de nous faire des remercîments ; vous vous êtes donné là un moment d’ennui qui aura ajouté à votre fatigue ; vous aurez maudit les parents et l’opinion des devoirs ; je vous prie de ne pas nous en rendre responsables ; nous sommes bien loin d’exiger et d’attendre rien. Avouez que voilà une agréable et amicale correspondance. C’est uniquement pour avoir quelque chose à dire et un canevas sur lequel broder. Passe encore. Mon oncle et moi nous aimerions assez à nous aimer, et, comme nous ne le pouvons pas tout simplement et tout uniment, nous voulons au moins avoir l’air de nous quereller comme si nous nous aimions. Nous suppléons à la tendresse par les bouderies et les pointilleries des amants ; et comme, à 16 ans, je disais : Je me tue, donc je m’amuse[88], mon oncle et moi nous disons : Nous nous faisons d’amers reproches ; les reproches sont quelquefois tendres, les nôtres ne le sont pas, mais ils pourraient l’être ; donc nous nous aimons très tendrement.

» Mais vous, madame, qui n’avez pas besoin de tordre le col à de pauvres arguments pour croire à notre amitié, pourquoi me dire : Si mes longs et minutieux détails vous ennuient[89] ? Vous êtes drôle avec vos minuties : c’est dommage que vos lettres ne soient pas des résumés de l’histoire romaine, et que dans ces lettres vous parliez de vous. Que n’abrégez-vous la vie d’Alexandre et de César ? cela serait amusant et point minutieux.


Le 12 à midi.

» J’arrive d’une promenade à cheval où j’ai cru cent fois me casser le cou. Il gèle toujours plus fort, et toutes les rues sont des mers de glace. Mon cheval, qui avait peur d’avancer, sautait et se cabrait, tout en glissant à chaque pas, et, pour comble de malheur, j’ai eu toute la ville à traverser. Brunswick est un cercle presque aussi exact qu’on pourrait en tracer un sur du papier. Et moi qui ne connais pas trop les rues et qui ai toujours la fureur de ne pas demander le chemin, j’ai erré ce matin au moins une heure et demie dans la ville sur ces rues glacées, et je ne me suis approché de chez moi qu’en tournoyant. Depuis les remparts, dont j’avais fait le tour, voilà comme j’ai été chez moi. Charrières - Caliste ou lettres de écrites de Lausanne, 1845.djvu page 281.jpg Le cheval est bon au reste, et me servira beaucoup cet été. Il est un peu vif, mais point ombrageux, et je connais tant de bêtes ombrageuses et point vives, que ce contraste me prévient en faveur de la mienne plus que je ne saurais dire[90].


A deux heures.

« J’arrive de chez son excellence M. le grand-maréchal de la cour, conseiller privé et principal ministre, le baron de Münchausen, qui m’a remis ma patente de gentilhomme de la chambre ; demain je serai proclamé en cour, et toutes mes ambitions brunswickoises seront gratifiées…


Le 13 à minuit.

« J’arrive de la cour où j’ai eu la plus singulière distraction qui ait jamais eu lieu. J’avais été depuis dix heures du matin en staat, tout galonné, toujours la tête et les épaules en mouvement ; et Barbet de cour était plus fatigué de ses grands tours que jamais Barbet de Colombier ne l’a éié, même quand l’académie est venue assister à quelque représentation[91]. Je fis la partie d’un des princes cadets qui jouait !!! et causait !!! et je m’ennuyais suffisamment. Au milieu de la partie, j’oubliai parfaitement que j’étais à Brunswick ou plutôt que vous n’y étiez pas ; je médis : Je reverrai cette personne (ce qu’il y a de drôle, c’est que je ne pensais pas directement à vous par votre nom, mais que je n’avais que l’idée vague d’une personne avec qui j’aimais à être, et avec laquelle je me dédommagerais de la contrainte et de la fatigue de la cour). Cette idée se fortifia, je supportais paisiblement l’ennui du jeu, l’ennui du souper, et j’attendais avec toute l’impatience imaginable le moment où je rejoindrais la personne indéterminée que je désirais si vivement. Tout d’un coup je me demandai : Mais qui est donc cette personne ? Je repassai toutes mes connaissances ici, et il se trouva que cette amie qui devait me consoler, avec qui I was to unbosom and unburthen myself même soir, était vous, à deux cent cinquante lieues de l’endroit de mon exil. Je m’étais si fortement persuadé que je ne pouvais manquer de vous retrouver au sortir de la cour, que j’eus toute la peine du monde à me rapprivoiser avec l’idée de notre séparation et de l’immense distance où nous étions l’un de l’autre. Cette espèce de distraction méprend quelquefois. Quand je me dis : J’aurai un moment très ennuyeux, ou je me trouverai dans un petit embarras, ou j’éprouverai une sensation désagréable, je me réponds : J’ai une personne avec qui je m’en consolerai bien vite ; et puis il se trouve que je suis à un bout du monde et que vous êtes à l’autre. Bonsoir, madame, à demain[92].

« Vous aurez ri de cette distraction qui m’a fait croire une fois que je vous retrouverais en sortant de la cour. Elle ne dure pas toujours aussi longtemps, mais elle me reprend assez fréquemment. Ce soir, en jouant au loto, j’ai pensé à vous, comme vous le croyez bien. Votre idée s’est apprivoisée, amalgamée, pour mieux dire, avec la chambre où nous étions, et, en me déshabillant il y a un moment, je me demandai : Mais qui ai-je donc trouvé si aimable ce soir chez la duchesse ? Et, après un moment, il se trouva que c’était vous. C’est ainsi qu’à 250 lieues de moi vous contribuez à mon bonheur sans vous en douter, sans le vouloir[93]. — Mille et mille pardons encore une fois de ma vilaine lettre ; mais voyez-y pourtant combien vous me faites de peine par cette défiance continuelle ; pensez à ce que les reproches vagues et répétés entraînent de gêne, de picoteries, de peines de toute espèce. C’est comme cela que mon père et moi nous ne sommes jamais bien, et c’est aussi, je crois, de là que viennent beaucoup de mauvais ménages. On se reproche vaguement un tort indéterminé : on s’accoutume à se le reprocher. On ne sait qu’y répondre, et ces reproches séparent et éloignent plus de maris de leurs femmes et de femmes de leurs maris que de beaucoup plus grands torts ne pourraient faire. Vous, madame, devriez-vous avoir avec moi ce ton vulgaire et si affligeant pour moi ? Je vous conjure de me dire quels petits mjstères vous me reprochez. Je conviendrai de tout ce qu’il y aura de ^rai, et je ne vous fatiguerai pas d’une longue justification sur ce qu’il y aura de faux. Je vous dirai : « Vous vous êtes trompée, » et j’ose espérer que vous me croirez…


Le 16 au matin.

« … C’est après-demain seulement que vous recevrez ma première lettre. J’attends ce jour avec impatience et toujours en me reprochant bien vivement de ne vous avoir rien écrit plus tôt. Je n’imaginais pas quelle monstrueuse lacune l’omission de deux courriers faisait à 250 lieues l’un de l’autre. Si vous avez voulu, vous avez pu vous venger bien cruellement Avant le 3 (si vous ne m’avez pas écrit avant la réception de ma lettre), je n’ai rien à espérer de vous. Je vous avouerai que je trouve bien un peu dur que vous ayez passé tout d’un coup du charmant heural à une correspondance ordinaire, et que vous ne commenciez vos lettres qu’en recevant les miennes et pour les faire partir tout de suite. Si nous nous mettons à attendre mutuellement que des lettres qui restent douze jours en chemin arrivent, pour nous y répondre, ce sera une triste et mince consolation pour moi que de recevoir une fois tous les mois des lettres de trois pages, pendant que j’espérais en recevoir de six au moins toutes les semaines. Vous devriez bien me traiter aussi charitablement que le public[94]. Vous lui avez écrit quinze fois en douze semaines, et vous ne voulez m’écrire que douze fois par an. — Comme je me suis fait une loi de répondre à tout ce que vous me dites ou me demandez (loi que j’espère que vous voudrez bien adopter aussi), je relis vos lettres sans ordre et répondrai à chaque article comme il se présente Vous ne pouvez rien cacher de votre esprit sans y perdre, me dites-vous. Eh ! qu’est-ce que j’y perdrai, je vous en prie ? J’espère ne jamais passer pour un imbécile ; mais, du reste, que m’importe que l’on dise : Il afait beaucoup de l’esprit, ou il afait métiokrement de l’esprit ? Croyez-vous qu’en ne paraissant pas un aigle, je paraîtrai beaucoup au-dessous de tous les oisons d’alentour ? Croyez-vous qu’en me montrant autant aigle que je puis, j’en sois beaucoup plus recherché par ces oisons ? Croyez-vous enfin que l’opinion que j’ai de moi-même dépende beaucoup de celle que l’on aura de moi à la cour ? Je vous l’ai dit il y a longtemps, je ne veux point faire sensation, je veux végétailler décemment. Cependant je vous dirai bien en confidence que je ne suis pas parvenu à un atmosphère bien imposant[95]. Il y a quelques jours que la duchesse, en parlant du service de gentilhomme de la chambre, qui ne consiste qu’à faire asseoir les gens selon leur rang, dans l’absence du grand-maréchal, dit à mon grand étonnement et scandale : « Ce sera bien drôle de voir Constant faire son service. » Que diable y aura-t-il donc de si drôle ?…


Au milieu de ces sottes fonctions, de ses ennuis, de ses bavardages épistolaires, il se remet à l’étude ; car, qu’on ne l’oublie pas, l’étude a toujours ses heures réservées au fond de ces existences qui plus tard marqueront ; il avait entrepris une Histoire de la Civilisation en Grèce, il relit ses classiques sur le conseil de madame de Charrière, laquelle les lisait elle-même dans les textes, au moins les latins. La lettre se termine ainsi par une dernière feuille datée du 17 au matin :

« … J’ai repris mes petits Grecs qui grossissent à vue d’œil. Quand ils seront arrivés à grandeur naturelle, je les envoie dans le monde to shift for themselves. J’ai tout plein de ressources ; mais, comme je vous le disais vendredi, je n’en fais que peu d’usage. Suivant votre conseil, je compte prendre une heure avec un professeur ici pour relire tous mes classiques. C’est un plaisir de faire quelque chose d’utile que vous avez conseillé. Adieu, madame. Mille et mille choses à tous ceux qui veulent bien penser au diable blanc[96]. Le petit Jaman est superbe, voilà pour mademoiselle Louise. Les sapins de ce pays-ci sont tortus, petits et vilains : je ne conseille pas à mademoiselle Henriette d’envoyer jamais de traîneau en prendre ici. Adieu, madame. Barbet, le plus aimé qui fut jamais au monde, adieu. »


Le moment où Benjamin Constant peut réfuter avec une entière sincérité les petites méfiances de madame de Charrière et où il continue d’être pleinement sous le charme du souvenir est si court et si prompt à s’envoler, que nous donnerons encore quelques pages qui en sont la vive et bien affectueuse expression.


Brunswick, ce 19 mars 1788.

« Que béni soit l’instant où mon aimable Barbet est né ! Que béni soit celui où je l’ai connu ! Que bénie soit l’influence perfide qui m’a fait passer deux mois à Colombier et quinze jours chez M. de Leschaux[97] ! Le courrier qui arrive ordinairement le mardi n’est arrivé qu’aujourd’hui, et, en ne recevant point de lettres de vous hier, je m’étais résigné et j’attendais vendredi avec crainte et impatience. Jugez de mon plaisir quand, à mon réveil, mon fidèle de Crousaz[98] m’a présenté le petit Persée.

« Il y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre dont je vous remercie si vivement, et je ne sais si ce raisonnement ne mériterait pas que j’étouffasse ma reconnaissance. Dans quelques semaines, dans peu de jours peut-être, vous aurez des habitudes et des occupations avec lesquelles vous vous passerez très bien de ces fréquentes lettres. Qu’est-ce, s’il vous plaît, que cela veut dire ? Aussi longtemps que vous aurez des visites à faire, des devoirs de société à remplir, des terrains à sonder, des arrangements à prendre, vous aurez besoin de mes lettres, parce que vous n’aurez pas d’intérêt assez vif pour que vous m’oubliiez ; mais, quand vous aurez fait toutes vos visites, que vous n’aurez plus rien à faire, que votre curiosité, si vous en avez, sera rassasiée jusqu’au dégoût, que vous saurez d’avance ce qu’on vous dira, et que votre journée de demain sera la sœur et la jumelle la plus ressemblante de l’ennuyeuse journée d’aujourd’hui, oh ! alors je ne vous écrirai plus si souvent, parce que les vifs plaisirs de votre manière de vivre vous tiendront lieu de mon amitié. Barbet, Barbet, vous êtes bien aimable et je vous aime bien tendrement ; mais vous raisonnez bien mal, et vos raisonnements me font de la peine pour vous et pour moi.

« Dites-moi un peu, singulière et charmante personne, où tend cette modestie ? Croyez-vous réellement que j’aie tant de penchant à la confiance et à l’ingratitude qu’au bout de trois ou quatre semaines je me sois formé quelque douce habitude avec quelque fraulein allemande ou quelque hofdame qui me tienne lieu de vous et de votre amitié ? Croyez-vous que tant de douceur, de bonté, de charme, je ne puis exprimer autrement ce que vous avez pour moi, soit aisément remplacé et aisément oublié ? Croyezvous que, quand même je ne serais point susceptible d’amitié, quand ce serait sans reconnaissance et sans tendresse que je pense à notre séjour de deux mois ensemble, à cette espèce de sympathie qui nous unissait, à l’intérêt que vous preniez à moi malade, maussade, abandonné, exilé, persécuté, je sois assez bête pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle de nos pensées qui circulait, pour ainsi dire, de vous à moi et de moi à vous ? Est-ce un air, est-ce un ton, est-ce pour me dire quelque chose ? Je suis porté à le croire. Entre beaucoup d’amis, les reproches et les doutes reviennent à mes : Eh bien ! madame ? c’est pour relever la conversation qui tombe. Mais en avons-nous besoin ? Croyez, madame, que rien ne me fera moins regretter ni moins désirer votre amitié et notre réunion (voilà une sotte et singulière phrase ; mais vous la comprenez, et je vous demande pardon du croyez, madame, et de l’équivoque). Rien ne me fera oublier combien j’ai été heureux près de vous ; je ne formerai jamais d’habitude qui vous rende moins chère, et jamais occupation quelconque ne me tiendra lieu de vous. C’est pour la dernière fois que je l’écris, parce que me justifier m’afflige. J’ai un grand plaisir à vous dire : Je vous aime, mais j’ai encore plus de peine à imaginer que vous en doutez. Désormais toutes les pages où vous vous livrerez à cette défiance et à cette modestie d’acquit, je les regarderai comme blanches, et je me dirai : Madame de Charrière m’aime encore assez pour me faire savoir qu’elle ne m’a pas oublié entièrement, et pour cela elle a proprement plié une feuille de papier blanc et l’a cachetée du petit Persée ; je lui en suis bien obligé, mais je suis bien fâché qu’elle n’ait rien eu à m’écrire, et que du papier blanc soit la marque de souvenir qu’elle ait cru devoir m’envoyer.


  Le 20 de mars et le dix-neuvième jour de mon ennuyeuse résidence dans cet ennuyeux pays. A dix heures du matin.

« Je travaille à mes petits Grecs de toutes mes forces, et je les trouve, quelque médiocres qu’ils soient, beaucoup meilleure compagnie que les gros Allemands qui m’environnent. Mais ce ne sont plus les petits Grecs que vous connaissez. C’est un tout autre plan, un autre point de vue, d’autres objets à considérer. Ce que vous avez lu n’était qu’une traduction faite à la hâte pour plaire à mon père, et que je n’avais jamais revue, lorsqu’il voulut à toute force la faire imprimer[99]. Ce que je fais sera une histoire de la civilisation graduelle des Grecs par les colonies égyptiennes, etc., depuis les premières traditions que nous avons sur la Grèce jusqu’à la destruction de Troie, et une comparaison des mœurs des Grecs avec les mœurs des Celtes, des Germains, des Écossais, des Scandinaves, etc. Vous sentez que vos critiques sur les phrases enchevêtrées me seraient un peu inutiles ; mais je vous enverrai des demi-feuilles bien serrées de mes Grecs actuels lorsqu’ils seront un peu plus avancés, et je vous demanderai les critiques les plus sévères : vous garderez les demi-feuilles, parce que vous aurez ainsi plus présent et plus net l’ensemble de tout l’ouvrage, et vous ne m’enverrez que les remarques. Je suis très orgueilleux que M. Chaillet s’intéresse à quelque chose que je fais, et cet orgueil me rendra peut-être moins docile, mais non pas moins reconnaissant. Pourrez-vous m’envoyer le Necker ? Cela me ferait un bien grand plaisir. Mais si cela était bien difficile et que cela vous donnât bien de la peine, ou que cela ne vous plût pas, j’y renoncerais avec regret, mais sans murmurer…


Le 21.

« Je puis vous jurer qu’en vous supposant au milieu de Neuchâtel, dans une grande assemblée, chez madame du Peyrou, jouant au tricette ( ?), ou dans une assemblée de savants Lausannois, au samedi de madame de Charrière de Bavoie, vous n’aurez pas une adequate idea de l’ennui de cette ville. Il y a quelque chose de si morne dans son aspect même, quelque chose de si froid dans ses habitants, quelque chose de si languissant dons leur intercourse together, quelque chose de si unsociable dans leur manière de se voir ; ils n’ont ni intrigues de cour, ni intrigues de cœur, ni intrigues de libertinage ; il y a des femmes de la cour qui couchent avec leurs laquais ; il y a des street-walkers qui sont à l’usage des soldats et des gentilshommes de la cour qui en veulent. Il y a bien encore des filles entretenues que les Anglais, entre autres, logent, nourrissent et habillent pour aller tuer le temps ; mais toute cette tuerie de temps est si maussade, c’est avec tant de peine qu’on parvient à le tuer tout-à-fait, et il a des moments d’agonie si pénibles pour son bourreau ! Il y a bien aussi tous les quinze jours un opéra italien, où trois acteurs et trois actrices, dont l’une est borgne et a une jambe de bois, nous jouent des farces auxquelles personne ne comprend rien (car il n’y a pas deux personnes qui sachent l’italien ici). Il y a aussi des remparts où il y a un pied de boue, des fossés où les égouts de la ville se déchargent des deux côtés, des sentinelle ? à chaque pas, et on peut s’y promener et y enfoncer à cheval jusqu’à mi-jambe. Il y aussi des Anglais qui s’enivrent et qui jouent au pharaon.

« A propos de pharaon, j’y ai joué deux fois : j’ai perdu peu de chose ; mais je crains de m’y laisser entraîner, et, pour prévenir toute séduction, je vous envoie un engagement solennel de ne plus jouer aucun jeu de hasard ni de commerce entre hommes d’ici à cinq ans. Vous verrez tout ce que j’y atteste et tout ce que j’y prends à témoin de ma résolution. Un engagement où je consens à perdre votre amitié si je le romps, je ne le violerai sûrement pas[100].

« Je relis ma lettre, et dans la seconde page je vois un de toutes mes forces, à propos de mes Grecs, qui n’est malheureusement pas tout-à-fait vrai. J’y travaille, mais ce n’est pas de toutes mes forces, c’est languissamment. »


Au sein de cette Béotie bruswickoise, comme il l’appelle, Benjamin Constant ne tarde pourtant pas à faire quelque trouvaille de personnes assez distinguées. Il y rencontre, il y apprécie M. de Mauvillon, l’ami et le collaborateur de Mirabeau, « ou, pour mieux dire, le seul auteur de l’ouvrage sur di Monarchie prussienne ; » madame de Mauvillon elle-même est une femme de mérite et spirituelle. Mais bientôt il se dissipe ailleurs, il se répand ; il s’applique à justifier les reproches de madame de Charrière. Il a beau lui écrire encore de profondes et désespérées tristesses, comme celle-ci : « Je me suis livré à une paresse mélancolique qui m’empêche de faire des visites, et, quand j’en fais, de parler[101]. En tout, je suis (je ne sais si vous ne croirez pas que je vous trompe pour mes menus plaisirs) très malheureux. Mais enfin la vie se passe, et mourir après s’être amusé ou s’être ennuyé dix ou vingt ans, c’est la même chose. Il y a déjà 44 jours que je suis ici, et 57 que je ne vous ai pas vue. Quand il y en aura 114, ce sera toujours le double de gagné, et le tiers d’une année will have been crept through[102]. Que font, à propos, vos pauvres petits orangers que vous vouliez planter ? l’avez-vous fait ? sont-ils venus ? vivent-ils encore ? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m’environne soit triste, languissant, fané[103]… » Il lui dit encore : « Adieu, vous que j’aime autant que je vous aimais, mais qui avez détruit la douceur que je trouvais à vous aimer, et qui m’avez arraché les pauvres restes de bonheur qui me rendaient la vie supportable. » Il cherche pourtant à retrouver ces pauvres restes et à ne pas tout perdre, quoi qu’il en dise. L’aveu lui en échappe à la lettre suivante qui est de sept semaines ou deux mois tout au plus après : « 9 juin 1788. Vous demandez ce que j’ai produit d’effet à la cour : je m’y suis fait quatre ennemis, entre autres deux A. S. (altesses sérénissimesl, par de sottes plaisanteries dans des moments de mauvaise humeur. Je m’y suis fait sept à huit amis, mais de jeunes filles, une bonne et aimable femme, voilà tout. Les circonstances ont changé mon goût : à Paris, je cherchais tous les gens d’un certain âge, parce que je les trouvais instruits et aimables ; ici, les vieux sont ignorants comme les jeunes, et raides de plus. Je me suis jeté sur la jeunesse, et, quoi qu’on die, je ne parle presque plus à des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand j’y pense, tout ceci est indigne de vous et de moi : médire un peu, bâiller beaucoup, se faire par-ci par-là des ennemis, s’attacher par-ci par-là quelques jeunes filles, se voir faner dans l’indolence et l’obscurité, voir jour après jour et semaine après semaine passer, Kammerjunker[104], et quoi encore ? Kammerjunker, quelle occupation ! Enfin vous êtes au fait. Virginibus puerisque canto.


Qu’il lui répète, après cela, qu’il l’aime, elle sait ce que ce mot veut dire ; c’est pour d’autres qu’il chante désormais. Les confidences qui suivent ne lui laisseraient guère d’illusion, si elle était femme à en garder[105]. Benjamin Constant voit beaucoup dès lors une jeune personne (Wilhelmina ou Minna) attachée à la duchesse régnante, et songe sérieusement à l’épouser ; il mêle d’une façon étrange ces espérances nouvelles aux souvenirs de fidélité qu’il prétend garder, et il fait du tout un hommage très bigarré à madame de Charrière. Ainsi, après de longs détails sur sa santé, déplus en plus chétive et nerveuse : « Mon humeur, écrit-il, comme cela est tout simple, se ressent beaucoup de ces variations. Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d’autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant une demi-heure. Si vous voyez comme Minna me console, me supporte, me plaint, me calme, vous l’aimeriez. Vous l’aimez déjà, n’est-ce pas ? Il y aura bientôt un an que j’arrivai à pied à huit heures du soir à Colombier, le 3 octobre 1787. J’avais de jolis moments qui m’attendaient sans que je le susse… » On se demande si c’est sans ironie qu’il poursuit de la sorte, si un nuage de germanisme, comme il arrive trop souvent en ces liaisons mixtes d’au-delà du Rhin, lui dérobe à lui-même l’indélicatesse de l’accommodement, ou s’il n’a pas dans son fait une pointe de cruauté très française, comme de quelqu’un qui sait trop bien son Laclos.

On n’a pas les réponses de madame de Charrière, ou du moins nous n’en avons sous les yeux que quelques unes ; ces réponses existent pourtant, elles sont en d’autres mains. Qu’y verrait-on ? Nous ne croyons pas nous tromper ni même deviner trop au hasard, en affirmant que, sur un fonds d’indulgence et sous un air d’enjouement, des accents douloureux en sortiraient. Ces lettres, d’un ton parfaitement vrai, d’une impression profondément triste, seraient celles, à coup sûr, d’une femme qui parle avec un cœur généreux et froissé, d’une pauvre personne supérieure à qui l’esprit, la distinction, la sensibilité, n’ont été qu’un tourment de plus. Benjamin Constant semble lui-même reconnaître ce qu’elle souffre lorsque, dans cette lettre où il prodigue de si équivoques épanchements, il lui échappe de dire à propos des égards qui sont une triste manière de réparer : « Une cruelle expérience dont je suis bien fâché que vous soyez la victime m’a trop prouvé que des égards ne suffisent pas. » — Elle souffrait de bien des manières, elle manquait de secours et d’appui dans ses alentours, elle en venait à douter tout-à-fait d’ellemême : « Vous n’avez pas comme moi ces moments où je ne sais plus seulement si j’ai le sens commun, mais encore faudrait-il être connue et entendue ! » Et faisant allusion à ce qu’elle avait pu espérer d’être un moment pour lui, elle disait encore : « On ne veut pas seulement que quelqu’un s’imagine qu’il pouvait être aimé et heureux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables. Cette illusion douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire. »

Certes madame de Charrière ne fut jamais pour Benjamin Constant une Ellénore ; elle n’en eut jamais la prétention, je crois ; son âge était trop disproportionné. Elle eut toujours assez de raison pour se dire, sans avoir besoin que d’autres le lui rappelassent, que, si elle avait su garder, posséder presque durant ces six semaines le jeune M. de Constant, c’est qu’il était malade, qu’il ne pouvait se distraire ailleurs, qu’autrement il se serait vite ennuyé. Pourtant le cœur a des contradictions tellement inexplicables, qu’elle put amèrement souffrir de voir s’échapper sans retour ce qu’elle n’avait jamais ni espéré ni réclamé de lui. On peut dire de l’Ellénore de Benjamin Constant comme de cette Vénus de l’antiquité, qu’elle est encore moins un portrait particulier qu’un composé de bien des traits, un abrégé de bien des portraits dont chacun a contribué pour sa part. Madame de Charrière fut peut-être la première à lui faire entendre, même en l’étouffant, ce genre de reproche et de plainte, à lui faire comprendre cette souffrance qui tient à l’inégalité d’un nœud.

C’est à ce moment qu’un grave incident survint dans l’existence de Benjamin Constant. L’affaire de son père éclata en Hollande ; nous avons déjà indiqué que M. de Constant père, accusé par des officiers de son régiment, crut devoir, dans le premier instant, se dérober par la fuite à l’animadversion et aux manœuvres de ses ennemis. Cette catastrophe soudaine, dans laquelle Benjamin se montra un fils dévoué et ne songea plus qu’à défendre l’honneur de son nom, vint troubler et empoisonner les préliminaires et les premiers mois de son mariage, qui eut lieu au commencement de 1789. Il fit le voyage de La Haye ; il s’y retrouvait en présence de la famille de madame de Charrière. Celle-ci lui donna apparemment quelque conseil trop particulier, elle crut pouvoir toucher, en amie confiante et sûre, le point douloureux ; au lieu de modérer, elle irrita. Elle reçut de La Haye la lettre la plus étrange, la plus dure, la plus offensante : « Votre manière mystérieuse d’écrire m’ennuie et me fatigue ; je n’aime pas les sibylles. Il tant parler clair ou se taire ; d’autant plus que j’ai à peine le temps de vous répondre et encore moins celui de vous deviner. Je n’ai rien à atténuer… La conduite de mon père, dans toutes ses parties,. a été légale, excepté lorsque la force ouverte l’a écarté d’ici. Dans plusieurs points, elle a été infiniment méritoire. Si vous me disiez ce qu’on vous a raconté, je pourrais vous éclairer ; mais, avec votre affectation de brièveté que vous croyez si majestueuse, je ne puis rien vous dire. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde, etc. Ce 14 septembre 1789. » La réponse ou le projet de réponse qu’elle lui adressait est sous nos yeux, sur le papier même et au revers de la lettre d’injure : « Faites-moi la grâce de me dire si vous êtes bien ingrat et bien mauvais ou si vous n’êtes qu’un peu fou. Il se pourrait même que ce ne fût qu’une folie passagère, et en ce cas-là je la compterais pour peu de chose… » Suivent plus de détails qu’on n’en pourrait désirer. Elle garda cette réponse et ne l’envoya pas. Au jour de l’an 1790, Benjamin Constant lui récrivit, elle fut transportée de plaisir ; la correspondance se rengagea dans les mois suivants[106] ; il était marié, il était occupé à suivre ce procès pour son père, ses affaires se dérangeaient ; il répondait, après avoir reçu d’elle quelque lettre de clémence et de tristesse : « Votre dernière lettre m’a fait grand plaisir, un plaisir mêlé d’amertume comme de raison, un plaisir qui fait dire à chaque mot : C’est bien dommage. Effectivement c’est bien dommage que le sort nous ait si entièrement et pour jamais séparés. Il y a entre nous un point de rapprochement qui aurait surmonté toutes les différences de goûts, de caprices, d’engouements, qui auraient pu s’opposer à notre bonne intelligence ; nous nous serions souvent séparés avec humeur, mais nous nous serions toujours réunis. C’est bien dommage que vous soyez malheureuse à Colombier, moi ici ; vous malade, moi ruiné ; vous mécontente de l’indifférence, moi indigné contre la faiblesse, et si éloignés l’un de l’autre que nous ne pouvons mettre ni nos plaintes, ni nos mécontentements, ni nos dédommagements ensemble. Enfin vous serez toujours le plus cher et le plus étrange de mes souvenirs. Je suis heureux par ma femme, je ne puis désirer même de me rapprocher de vous en m’éloignant d’elle, mais je ne cesserai jamais de dire : C’est bien dommage. Votre idée me rend toujours une partie de la vivacité que m’ont ôtée les malheurs, la faiblesse physique, et mon long commerce avec des gens dont je me défie. On ne peut pas me parler de vous sans que je me livre à une chaleur qui étonne ceux qui souvent ne m’en parlent que par désœuvrement ou faute de savoir que me dire. À des soupers où je ne dis pas un mot, si quelqu’un me parle de vous, je deviens tout autre. On dit que le Prétendant, abruti par le malheur et le vin, ne se réveillait de sa léthargie que pour parler des infortunes de sa famille… (11 mai 1790). »

Quoi qu’il en soit de cette reprise, qui dure sans interruption pendant les trois années suivantes, il y a eu, depuis la lettre de La Haye, un déchirement, un accroc notable dans leur liaison. Si peu idéale, si peu riche d’illusion qu’on la fasse à aucun moment, elle achève dès lors de perdre sa lueur, elle se décolore de plus en plus ; entre eux, à partir de ce jour (septembre 1789), comme entre Adolphe et Ellénore, des mots irréparables avaient été prononcés. Pour l’observateur, pour le moraliste qui étudie curieusement le fond des caractères, celui de Benjamin Constant ne se dessine sans doute que mieux ; ce mélange d’égoïsme et de sensibilité qui se combine dans la nature d’Adolphe pour son malheur et celui des autres, n’est plus désormais masqué par rien ; il se remet à écrire à madame de Charrière comme à l’esprit le plus supérieur qu’il connaisse ; il lui dit tout et plus que tout, il s’analyse et se dénonce impitoyablement lui-même, il ne craint plus d’offenser en elle cette première délicatesse ni même cette pudeur de l’amitié qu’il a violée une fois ; les confidences les plus étranges, les plus particulières, se multiplient et s’entrecroisent ; il sait être encore aimable. encore touchant par accès, spirituel toujours[107], mais aussi il ose avoir toute sa sécheresse, tout son ennui désolant ; il y a du cynisme parfois. Et ici ce n’est pas à lui que nous en ferons le reproche, c’est à elle pour l’avoir permis, pour avoir été philosophe et de son siècle au point d’oublier combien elle favorisait l’aridité de ce jeune cœur en se faisant la confidente de son libertinage d’esprit.

On n’attend pas des preuves, on a déjà des échantillons. Nous avons hâte d’arriver à la politique, qui va devenir sa distraction, son recours, et à laquelle il essaiera de se prendre pour s’étourdir. Comme explication nécessaire toutefois, comme image complète de sa situation malheureuse en ces années de Brunswick, il faut savoir que ce premier mariage qu’il venait de contracter si à la légère tourna le plus fâcheusement du monde ; que, dès juillet 1791, il en était à reconnaître son erreur ; qu’il résumait son sort en deux mots : l’indifférence, fille du mariage, la dépendance, fille de la pauvreté ; que l’indifférence bientôt fit place à la haine ; qu’après une année de supplice, il prit le parti de tout secouer : « On se fait un mérite de soutenir une situation qui ne convient pas ; on dirait que les hommes sont des danseurs de corde. » Le divorce était dans les lois ; il y recourut ; ce n’avait été qu’à la dernière extrémité : « Si elle eût daigné alléger le joug, éerivait-il, je l’aurais traîné encore ; mais jamais que du mépris !… Ah ! ce n’est pas l’esprit qui est une arme, c’est le caractère. J’avais bien plus d’esprit qu’elle, et elle me foulait aux pieds. — Le procès qui devait amener le divorce traîna en longueur. Le 25 mars 1793, dans son impatience d’en finir, il s’écriait : « Hymen ! Hymen ! Hymen ! quel monstre ! » Le 31 mars, six jours après, en apprenant la décision, il écrivait : « Ils sont rompus tous mes liens, ceux qui faisaient mon malheur comme ceux qui faisaient ma consolation, tous, tous ! Quelle étrange faiblesse ! depuis plus d’un an je désirais ce moment, je soupirais après l’indépendance complète ; elle est venue et je frissonne ! je suis comme attéré de la solitude qui m’entoure ; je suis effrayé de ne tenir à rien, moi qui ai tant gémi de tenir à quelque chose… » Ainsi allait ce triste cœur mobile, ainsi va le pauvre cœur humain.

Il était temps, on le voit, que la politique vînt jeter quelque variété et quelque ressource, susciter un but, même factice, à travers ces misères obscures où il se consumait. Il l’aborde du premier jour avec inconséquence ; même avant 89, il est démocrate, il rêve à dix-neuf ans la république américaine et je ne sais quel âge d’or de pureté et d’égalité au-delà des mers, tandis qu’en attendant il se ruine de toute façon à Paris, qu’il pratique de son mieux le vers de Voltaire :

Dans mon printemps j’ai hanté les vauriens.

et mène la vie d’un jeune patricien assez dissolu. Ces inconséquences sont ordinaires de tout temps ; elles l’étaient surtout à la veille de 89. Sa condition à Brunswick ne fait que le rejeter plus avant dans le mépris des grands et des cours, mais elle n’est guère propre à lui rendre cette estime sérieuse et ce respect de l’humanité qui est pourtant le fond de toute politique généreuse et libérale. Son esprit nous étale tour à tour sur ce point toutes ses vicissitudes : « Je crois que je me livrerai à la botanique, écrit-il le 17 septembre 1790, ou à quelque science de faits. La morale et la politique sont trop vagues, et les hommes trop plats et inconséquents. Tout en prenant cette résolution, je suis à faire un ouvrage politique qui doit être achevé en un mois pour de l’argent. Je me suis mis en tête qu’avec les restes de mon esprit je pourrais payer mes dettes, et j’ai fait avec un libraire l’accord de lui faire un petit ouvrage d’environ 100 pages (anonyme, comme vous le sentez bien) sur la révolution du Brabant… » Ces projets, ces ébauches d’ouvrages démocratiques se succèdent rapidement sous sa plume et occupent ses loisirs de chambellan. Nous le retrouvons occupé plus sincèrement à réfuter Burke dans la lettre suivante, qui est bien assez jolie pour être citée en entier ; elle est de sa meilleure et de sa plus voltairienne manière. Il a repris, en l’écrivant, ses high spirits, comme il dit.


Ce 10 décembre 1790.

« Je relis actuellement les lettres de Voltaire : savez-vous que ce Voltaire que vous haïssez était un bon homme au fond, prêtant, donnant, obligeant, faisant du bien sans cet amour-propre que vous lui reprochez tant ? Mais ce n’est pas de quoi il s’agit.Il s’agit qu’en relisant sa correspondance, j’ai pensé que j’étais une grande bête et une très grande bête de me priver d’un grand plaisir parce que j’ai de grands chagrins, et de ne plus vous écrire parce que des coquins me tourmentent. C’est-à-dire que, parce qu’on me fait beaucoup de mal, je veux m’en faire encore plus, et que, parce que j’ai beaucoup d’afflictions, je veux renoncer à ce qui m’en consolerait. C’est être trop dupe. Je mène ici une plate vie, et, ce qui est pis que plat, je suis toujours un pied en l’air, ne sachant s’il ne me faudra pas retourner à La Haye, pour y répéter à des gens qui ne s’en soucient guère qu’ils sont des faussaires et des scélérats. Cette perspective m’empêche de jouir de ma solitude et de mon repos, les deux seuls biens qui me restent. Elle m’a aussi souvent empêché d’achever des lettres que j’avais commencées pour vous. Ma table est couverte de ces fragments qui ont toujours la longueur d’une page, parce qu’alors je suis obligé de m’arrêter, et quelque chienne d’idée vient à la traverse ; je jette ma lettre, et je ne la reprends plus. Dieu sait si celle-ci sera plus heureuse. Je le désire de tout mon cœur. Je m’occupe à présent à lire et à réfuter le livre de Burke contre les levellers français. Il y a autant d’absurdités que de lignes dans ce fameux livre : aussi a-t-il un plein succès dans toutes les sociétés anglaises et allemandes. Il défend la noblesse, et l’exclusion des sectaires, et l’établissement d’une religion dominante, et autres choses de cette nature. J’ai déjà beaucoup écrit sur cette apologie des abus, et, si le maudit procès de mon père ne vient pas m’arracher à mon loisir, je pourrais bien pour la première fois de ma vie avoir fini un ouvrage. Mes Brabançons[108] se sont en allés en fumée, comme leurs modèles, et les 50 louis avec eux. Le moment de l’intérêt et de la curiosité a passé trop vite. Vous ne me paraissez pas démocrate. Je crois comme vous qu’on ne voit au fond que la fourbe et la fureur ; mais j’aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises de cette espèce, mettent sur un pied égal toutes les rêveries religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la férocité ignorante des Vandales. Le genre humain est né sot et mené par des fripons, c’est la règle ; mais, entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux Barnave plutôt qu’aux Sartine et aux Breteuil… Je serais bien aise de revoir Paris, et je me repens fort, quand j’y pense, d’avoir fait un si sot usage, quand j’y étais, de mon temps, de mon argent et de ma santé. J’étais, n’en déplaise à vos bontés, un sot personnage alors avec mes… et mes… etc., etc. (Il indique deux ou trois noms de femmes) Je suis peut-être aussi sot à présent, mais au moins je ne me pique plus de veiller, de jouer, de me ruiner, et d’être malade le jour des excès sans plaisir de la nuit. Si une fois le hasard pouvait nous réunir à l’hôtel de la Chine, dût Schabaham[109], qui est au fond une bonne femme, et madame Suard, qui est plus ridicule et n’est pas si bonne, nous ennuyer quelquefois !... Ma lettre est une assez plate et décousue lettre, mais mon esprit n’est pas moins plat ni moins décousu. La vie que je mène m’abrutit. Je deviens d’une paresse inconcevable, et c’est à force de paresse que je passe d’une idée à l’autre. Je voudrais pouvoir me donner l’activité de Voltaire. Si j’avais à choisir entre elle et son génie, je choisirais la première. Peut-être y parviendrai-je quand je n’aurai plus ni procès ni inquiétudes. Au reste, je m’accroche aux circonstances pour justifier mes défauts. Quand on est actif, on l’est dans tous les états, et, quand on est aussi paresseux et décousu que je suis, on l’est aussi dans tous les états. Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je vous envoie de la poussière, mais c’est tout ce que j’ai. Je suis tout poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi par là. »


Il revient à tout moment sur cette idée du néant des efforts et de la volonté ; il répète de cent façons qu’il n’existe plus. Il y a des jours (comme dans la lettre précédente) où il le dit avec tant d’esprit et d’antithèses, que madame de Charrière a raison de lui répondre qu’elle n’en croit rien. Il le dit d’autres fois d’un ton de langueur si expressif et si abandonne[110], avec une obstination d’analyse si désespérante[111], qu’elle s’effraie pour lui et lui prodigue d’atïectueux, de salutaires conseils : « N’étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de l’histoire. Lisez de Thou, lisez Tacite ; ne vous embarrassez d’aucun système, ne vous alambiquez l’esprit sur rien, et peu à peu vous vous retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous. »

Certes il avait bien de la peine à prendre avec sérieux et d’une manière un peu suivie à la politique, à l’histoire, et à réfuter Burke sans faiblir, celui qui écrivait dans le même moment.


Brunswick, ce 24 décembre 1790.

« Plus on y pense, et plus on est at a loss de chercher le cui bono de cette sottise qu’on appelle le monde. Je ne comprends ni le but, ni l’architecte, ni le peintre, ni les figures de cette lanterne magique dont j’ai l’honneur de faire partie. Le comprendrai-je mieux quand j’aurai disparu de dessus la sphère étroite et obscure dans laquelle il plaît à je ne sais quel invisible pouvoir de me faire danser, bon gré, mal gré ? C’est ce que j’ignore ; mais j’ai peur qu’il n’en soit de ce secret comme de celui des francs-maçons, qui n’a de mérite qu’aux yeux des profanes. Je viens de lire les Mémoires de Noailles, par Millot, ouvrage écrit sagement, un peu longuement, mais pourtant d’une manière intéressante et philosophique. J’y ai vu que vingt-quatre millions d’êtres ont beaucoup travaillé pour mettre à la tête de je ne sais combien de millions de leurs semblables un être comme eux. J’ai vu qu’aucun de ces vingt-quatre millions d’êtres, ni l’être qui a été placé à la tête des autres millions, ni ces autres millions non plus, ne se sont trouvés plus heureux pour avoir réussi dans ce dessein. Louis XIV est mort détesté, humilié, ruiné ; Philippe V, mélancolique et à peu près fou ; les subalternes n’ont pas mieux fini, et puis voilà à quoi aboutit une suite d’efforts, du sang répandu, les batailles sans nombre, des travaux de tout genre ; et l’homme ne se met pas une fois pourtant en tête qu’il ne vaut pas la peine de se tourmenter aujourd’hui quand on doit crever demain. Thomson, l’auteur des Saisons, passait souvent des jours entiers dans son lit, et quand on lui demandait pourquoi il ne se levait pas : I see no motive to rise, man, répondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motif pour rien dans ce monde, et je n’ai de goût pour rien. »


Ce qui fait que Benjamin Constant est bien véritablement ce que j’ai appelé un girondin de nature, un inconséquent qui obéit, non pas à des principes, niais à des instincts, et qui ne cherchera guère jamais dans les luttes publiques que de plus nobles émotions, c’est qu’il persiste, au milieu de ces dégoûts et de ces anéantissements, à être libéral et démocrate quand il est quelque chose. « Que la morale soit vague, que l’homme soit méchant, faible, sot et vil, et de plus destiné à n’être que tel, » il le croit très habituellement, il ose l’écrire, et pourtant… Voici des pages beaucoup trop démonstratives de ce que nous avançons :


Vendredi, ce 6 juillet 1791.

« … La politique, qui est la seule chose qui pique encore un peu ma faible curiosité, me persuade plus tous les jours ces vérités affligeantes. Croiriez-vous que les gens les plus violents dans l’assemblée nationale, ceux qui affichent le républicanisme le plus outré, sont de fait vendus à l’Autriche ? Merlin, Bazire, Guadet, Chabot, Vergniaud, le philosophe Condorcet[112], sont soudoyés pour avilir l’assemblée, et les démarches incroyables dans lesquelles ils l’entraînent sont autant de pièges qu’ils lui tendent ; ils se déshonorent pour la déshonorer. Ce Dumouriez que je croyais fol, mais de bonne foi, est du parti des émigrés. C’est pour quelque argent qu’il a fait déclarer la guerre, qu’il sacrifie des millions d’hommes. Ces gueux-là ne sont pas même des scélérats par ambition, ou des enthousiastes de liberté. Ils sont démagogues pour trahir le peuple. Cet excès d’infamie, dont j’ai vu les preuves, m’a inspiré un tel dégoût, que je n’entends plus les mots d’humanité, de liberté, de patrie, sans avoir envie de vomir… »


Nous continuons de démontrer le pour et contre en ce grand et mobile esprit du futur tribun :

« (1792.) Je crois bien qu’à deux cents lieues d’ici l’argument que je suis à Brunswick fait un effet superbe contre mon prétendu jacobinisme. Si l’on savait que je ne vais point à la cour, que je ne sors que pour nie promener et pour voir madame Mauvillon, qu’on ne m’invite jamais, qu’on ne me fait pas même faire mon service, enfin que je suis ici comme si je n’y étais pas, et que les démocrates prudents évitent de me voir de peur de passer pour jacobins, cet argument ferait peut-être moins d’effet… »


« (17 mai 1792.) Si nous parlons de gouvernement, je crois que vous serez contente de moi. En raisonnement, je suis encore très démocrate, il me semble que le sens commun est bien visiblement contre tout autre système ; mais l’expérience est si terriblement contre celui-ci, que si, dans ce moment, je pouvais faire une révolution contre un certain gouvernement, dont vous savez que nous n’avons guère à nous louer[113], je ne la ferais pas… »


On a, sous le Directoire, lancé contre Benjamin Constant, c ; iui venait de se déclarer républicain en France, une imputation absurde et calomnieuse : on l’a accusé d’avoir rédigé la proclamation du duc de Brunswick ; ce sont là de ces inventions de parti comme celle de l’assassinat d’André Chénier contre Marie-Joseph ; c’est ce qu’on appelle jeter à son adversaire un chat en jambes. Or, nous lisons à la date du 5 novembre 1792 : « Voilà nos armées qui s’en reviennent, non pas comme elles sont allées… Voilà Longwy et Verdun, ces deux premières et seules conquêtes rendues aux Français, et 20, 000 hommes et 28 minions jetés par la fenêtre sans aucun fruit. Quand je dis sans aucun fruit, je me trompe, car la paix va se faire, au moins entre la Prusse et la France, et c’est un grand bien… J’espère que le parti de Roland, qui est mon idole, écrasera les Marat, Robespierre, et autres vipères parisiennes… »

Nous retrouvons là Benjamin Constant revenu à son vrai point, il est girondin avec Roland, ou plutôt encore avec Vergniaud, avec Louvet, avec les moins puritains du parti ; il abhorre Robespierre ; mais, même lorsqu’il voit celui-ci menaçant, il ne rend pas les armes, il ne dit pas que tout est perdu : « Je vois beaucoup de mal (4 mai 1792), je vois une distance immense et de nombreux et profonds abîmes entre le bien et l’époque actuelle ; mais il est sûr que nous marchons. Est-ce vers le bien ? je l’ignore ; mais je n’en désespérerai que lorsque nous nous serons arrêtés au mal. » Remarquez ce nous par lequel il s’associe tout-à-fait à la France ; il me semble dans tout ceci que le politique, le tribun se dégage et commence à poindre. Il nous révèle beaucoup trop pourtant le secret du rôle politique dans le passage suivant. Il s’agit de je ne sais quel travail dont il avait raconté le projet à madame de Charrière :


Ce 7 juin (1792).

« … Je vous ai déjà marqué que l’insertion ne peut avoir lieu, 1° parce que l’ouvrage n’est pas fait ; 2° parce qu’il ne sera pas de nature à être inséré. Du reste, nous ne sommes pas du même avis sur les livres, et nous différons de principe. J’aimerais l’insertion pour la raison même pour laquelle vous ne l’aimez pas. Croyez-moi, nos doutes, notre vacillation, toute cette mobilité, qui vient, je le crois, de ce que nous avons plus d’esprit que les autres, sont de grands obstacles au bonheur dans les relations et à la considération, qui, si elle n’est pas toujours flatteuse, est toujours utile et très souvent nécessaire. Qu’est-ce que la considération ? Le suffrage d’un nombre d’individus qui, chacun pris à part, ne nous paraissent pas valoir la peine de rien faire pour leur plaire, j’en conviens ; mais ces individus sont ceux avec qui nous avons à vivre. Il faut peut-être les mépriser, mais il faut les maîtriser, si l’on peut, et il faut pour cela se réunir à ce qui se rapproche le plus de nos vues, quitte à penser ce qu’on veut, et à le dire à une personne tout au plus, à vous, car, si je ne vous avais pas, je n’aurais pas mis cette restriction. Nous sommes dans un temps d’orage, et, quand le vent est si fort, le rôle de roseau n’est point agréable. Le rôle de chêne isolé n’est pas sûr, et je ne suis d’ailleurs pas un chêne. Je ne veux donc point être moi, mais être ce que sont ceux qui pensent le plus comme moi, et qui travaillent dans le même sens. Les partis mitoyens ne valent rien ; dans le moment actuel, ils valent moins que jamais. Voilà ma profession de foi, que j’abrège, parce que je suis sûr que vous ne serez jamais de mon avis, dont je ne suis guère. Réservons cette matière pour une conversation ; il est impossible de s’expliquer par lettres. Quant à l’incognito, c’est très fort mon idée de le garder. Je serai deviné, soit, mais pas convaincu… »


Ceux qui se laissent éblouir par ces grands rôles sonores et ces représentations publiques des Gracchus et des tribuns de tous les bords et de tous les temps ne sauraient trop méditer ces tristes aveux d’un homme qui, lui aussi, a été une idole et un drapeau. Je ne veux certes pas dire que tous les personnages qui obtiennent les ovations populaires soient tels, mais beaucoup le sont, et il y a une grande part de ce calcul, de cette fiction dans chacun, même dans les meilleurs[114].

A de certains moments, lui-même il se relève le mieux qu’il peut, il est tenté de s’améliorer, de croire à l’inspiration morale, il s’écrie (17 mai 1792) : « … Une longue et triste expérience m’a convaincu que le bien seul faisait du bien, et que les déviations ne faisaient que du mal, et je combats de toutes mes forces cette indifférence pour le vice et la vertu qui a été le résultat de mon étrange éducation et de ma plus étrange vie, et la cause de mes maux. Comme elle est opposée à mon caractère, je la vaincrai facilement. Je suis las d’être égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n’ai plus ni l’amour du bien ni la haine du mal. Puisqu’avec toute cette affectation d’expérience, de profondeur, de machiavélisme, d’apathie, je n’en suis pas plus heureux, au diable la gloire de la satiété ! je rouvre mon âme à toutes les impressions, je veux redevenir confiant, crédule, enthousiaste, et faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n’a fait que tout décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me rende le bonheur. »


Ces reprises heureuses, ces secousses de printemps passent vite ; il retombe, et la fin de cette année 1792 ne nous le livre pas dans une disposition plus vivante, plus ranimée ; il continue de s’analyser en tous sens et de se dénoncer lui-même. Il se voit à la veille de l’arrêt de divorce, il est résolu à quitter Brunswick, il flotte entre vingt projets :


Brunswick, ce 17 décembre 1792.

« … Je l’ai senti à 18 ans, à 20, à 22, à 24 ans, je le sens à près de 26 ; je dois, pour le bonheur des autres et pour le mien, vivre seul ; je puis faire de bonnes et fortes actions, je ne puis pas avoir de bons petits procédés. Les lettres et la solitude, voilà mon élément. Reste à savoir si j’irai chercher ces biens dans la tourmente française ou dans quelque retraite bien ignorée. Mes arrangements pécuniaires seront bientôt faits. Quant à ma vie ici, elle est insupportable et le devient tous les jours plus. Je perds dix heures de la journée à la cour, où l’on me déteste, tant parce qu’on me sait démocrate que parce que j’ai relevé les ridicules de tout le monde, ce qui les a convaincus que j’étais un homme sans principes[115]. Sans doute tout cela est ma faute. Blasé surtout, ennuyé de tout, amer, égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu’à me tourmenter, mobile au point d’en passer pour fol, sujet à des accès de mélancolie qui interrompent tous mes plans, et me font agir, pendant qu’ils durent, comme si j’avais renoncé à tout ; persécuté en outre par les circonstances extérieures, par mon père à la fois tendre et inquiet, … par une femme amoureuse d’un jeune étourdi, platoniquement, dit-elle, et prétendant avoir de l’amitié pour moi ; persécuté par toutes les entraves que les malheurs et les arrangements de mon père ont mises dans mes affaires, comment voulez-vous que je réussisse, que je plaise, que je vive ?… »


Il deviendrait fastidieux d’assister plus longuement à ces vicissitudes sans terme, mais on n’aurait pas sondé tout l’homme si nous en avions moins dit. Nous serons rapide sur ce qui nous reste à parcourir, bien que les ressources de cette correspondance ne soient pas moindres en avançant et qu’elles renaissent volontiers à chaque page. Nous trouvons Benjamin Constant à Lausanne en juin 93 ; il y revint avec une véritable joie ; il s’étonnait de se sentir attiré vers ce beau lac et vers ces montagnes. « Il serait singulier, disait-il, et pourtant je le crois presque, que moi qui ai toujours mis une sorte de vanité à détester mon pays, je fusse atteint du heimweh[116]. » — Il revoit tout d’abord madame de Charrière, mais l’idéal des jours anciens ne se recommence jamais ; ce rapprochement ne se passe point sans des brouilleries nouvelles, des explications, des refroidissements à perte de vue ; on assiste aux derniers sanglots d’une amitié vive qui s’éteint, ou, pour parler plus poliment, qui s’apaise pour se régler finalement dans une affectueuse indifférence. Il revoit sa famille, ses tantes et ses cousines. qui le traitent comme un très jeune homme sans conséquence ; il les laisse dire et les raille ; il raille les Lausannois comme il a fait les Brunswickois ; il ne ménage pas à la rencontre les émigrés français qu’il trouve installés partout comme chez eux : aucun de leurs ridicules ne lui échappe, et il n’a pas de peine à se garantir de leurs opinions. Sa ligne girondine s’établit et se dessine de plus en plus : il s’obstine à croire une république possible sans la terreur, et il ne veut des recettes de restauration à aucun prix. Les Mallet du Pan, les Ferrand, ne sont en rien ses hommes, et plus d’une de ses lettres s’exprime sur leur compte assez plaisamment[117]. Pressé pourtant, persécuté de nouveau par sa famille, il repart en novembre pour cet éternel Brunswick. Arrêté à la frontière allemande par les opérations militaires, il est heureux d’un prétexte et s’en revient. Il ne se remet en route pour l’Allemagne qu’en avril 1794, et arrive encore une fois à sa destination ; mais cette condition de domesticité princière lui est devenue trop insupportable, il jette sa clef de chambellan, et le voilà décidément libre et de retour à Lausanne dans l’été de cette même année. C’est durant ce dernier séjour seulement, le 19 septembre, qu’il rencontre pour la première fois madame de Staël, ou du moins qu’il fait connaissance avec elle. Il avait conçu quelques préventions contre sa personne, contre son genre d’esprit, et obéissait en cela aux suggestions de madame de Charrière, qui était alors en froid avec l’ambassadrice, comme elle l’appelait[118]. Une lettre de Benjamin Constant à madame de Charrière, publiée par la Revue Suisse[119], a donné le récit de cette première rencontre, de ces premiers entretiens ; il ne s’y montre pas encore revenu de ses impressions antérieures : « 30 septembre 1794… Mon voyage de Coppet a assez bien réussi. Je n’y ai pas trouvé madame de Staël, mais l’ai rattrapée en route, me suis mis dans sa voiture, et ai fait le chemin de Nyon ici (à Lausanne) avec elle, ai soupe, déjeuné, dîné, soupé, puis encore déjeuné avec elle, de sorte que je l’ai bien vue et surtout entendue. Il me semble que vous la jugez mi peu sévèrement Je la crois très active, très imprudente, très parlante, mais bonne, confiante, et se livrant de bonne foi. Une preuve qu’elle n’est pas uniquement une machine parlante, c’est le vif intérêt qu’elle prend à ceux qu’elle a connus et qui souffrent. Elle vient de réussir, après trois tentatives coûteuses et inutiles, à sauver des prisons et à faire sortir de France une femme, son ennemie, pendant qu’elle était à Paris, et qui avait pris à tâche de faire éclater sa haine pour elle de toutes les manières. C’est là plus que du parlage. Je crois que son activité est un besoin autant et plus qu’un mérite ; mais elle l’emploie à faire du bien... » — Ce qu’il y a d’injuste, de restrictif dans ce premier récit se corrige généreusement, trois semaines après, dans la lettre suivante, qui nous rend son impression tout entière, et qui mérite d’être connue, parce qu’elle a en elle un accent d’élévation et de franchise auquel tout ce qui précède nous a peu accoutumés, parce qu’aussi elle représente avec magnificence et précision, en face d’une personne incrédule, ce que presque tous ceux qui ont approché madame de Staël ont éprouvé. Qu’on ne demande pas au témoin qui parle d’elle d’être tout-à-fait impartial, car on n’était plus impartial dès qu’on l’avait beaucoup vue et entendue.


Lausanne, ce 21 octobre 1794

« … Il m’est impossible d’être aussi complaisant pour vous sur le chapitre de madame de Staël que sur celui de M. Delaroche. Je ne puis trouver malaisé de lui jeter, comme vous dites, quelques éloges. Au contraire, depuis que je la connais mieux, je trouve une grande difficulté à ne pas me répandre sans cesse en éloges et à ne pas donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon admiration. J’ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d’abandon dans la société intime. C’est la seconde femme que j’ai trouvée qui m’aurait pu tenir lieu de tout l’univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi : vous savez quelle a été la première. Madame de Staël a infiniment plus d’esprit dans la conversation intime que dans le monde ; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions ; elle sent l’esprit des autres avec autant de plaisir que le sien ; elle fait valoir ceux qu’elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d’esprit. Enfin c’est un être à part, un être supérieur tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l’approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d’autre bonheur. »


Ce qui frappe d’abord ici, c’est combien le ton diffère de celui de tant de pages précédentes : on entre dans une sphère nouvelle ; il y a dignité, élévation. Le dirai-je ? ces qualités sont précisément ce qui manquait à la relation de Benjamin Constant et de madame de Charrière. L’excès d’analyse, la facilité de médisance et d’ironie, une habitude d’incrédulité et d’épicuréisme, venaient corrompre à tout instant ce que cette influence pouvait avoir d’affectueux et de bon ; madame de Charrière était le xviiie siècle en personne pour Benjamin Constant ; il rompit à un certain moment avec elle et avec lui. Homme singulier, esprit aussi distingué que malheureux, assemblage de tous les contraires, patriote longtemps sans patrie, initiateur et novateur jeté entre deux siècles, tenant à l’un, à l’ancien, par les racines, hélas ! et par les mœurs, visant au nouveau par la tête et par les tentatives, il fut heureux qu’à une heure décisive, un génie cordial et puissant, le génie de l’avenir en quelque sorte, lui apparût, lui apprît le sentiment, si absent jusqu’alors, de l’admiration, et le tirât des lentes et misérables agonies où il se traînait. Il eût été guéri à coup sûr par ce bienfaisant génie, s’il eût pu l’être ; il fut convié du moins et associé aux nobles efforts ; il put se créer et poursuivre le fantôme, parfois attachant, d’une haute et publique destinée.

Les opinions politiques de Benjamin Constant durant cette fin d’année 1794 se poussent, s’acheminent de plus en plus dans le sens indiqué, et concordent parfaitement avec celles qu’il produira deux ans plus tard, en 96, dans ses premières brochures :


« La politique française, écrit-il agréablement à madame de Charrière (14 octobre 1794), s’adoucit d’une manière étonnante. Je suis devenu tout-à-fait talliéniste, et c’est avec plaisir que je vois le parti modéré prendre un ascendant décidé sur les jacobins. Dubois-Crancé, en promettant la paix dans un mois, si l’unanimité pouvait se rétablir dans l’assemblée, et Bourdon de l’Oise, en appelant la noblesse une classe malheureuse et opprimée qui a eu des torts, mais qui doit s’attacher à la république, oublier ses ressentiments, reprendre de l’énergie, m’ont fait une impression beaucoup plus douce que je ne l’aurais attendu d’un démocrate défiant et féroce tel que je me piquais de l’être. Je sens que je me modérantise, et il faudra que vous me proposiez anodinement une petite contre-révolution pour me remettre à la hauteur des principes… Si la paix se fait, comme je le parie, et que la république tienne, comme je le désire, je ne sais si mon voyage en Allemagne ne sera pas dérangé de cette affaire-là, et si je n’irai pas voir, au lieu des stupides Brunswickois et des pesants Hambourgeois, les nouveaux républicains,

Ce peuple de héros et ce sénat de sages ! »

Il fit en effet le voyage de Paris dans l’été de 1796. Nous rejoignons ici le début du piquant article de M. Loève-Veimars. Benjamin Constant n’a pas vingt-neuf ans ; il passe au premier abord pour un jeune Suisse républicain et très candide, il vient de perdre à peine son air enfantin. Quelques lettres d’un émigré rentré et ami de madame de Charrière nous le peignent alors sous son vrai jour extérieur ; nous savons mieux que personne le dedans :


Paris, 11 messidor.

« J’ai vu notre compatriote Constant[120] ; il m’a comblé d’amitiés… Vous avez vu de son ouvrage dans les nouvelles politiques du 6, 7, 8 messidor… Benjamin est de tous les muscadins du pays le plus élégant sans doute[121]. Je crois que cela est sans danger pour sa fortune. On fait bien des choses avec un louis de Lausanne quand il vaut 800 francs, et que les denrées ne sont point en raison de la valeur de l’or… Il me paraît conserver ici la même existence d’esprit que M. Huber lui avait vue à Lausanne. Il ne dit rien. On ne le prend pourtant pas pour un sot… Tout cela voit beaucoup un jeune Riouffe, qui est auteur des Mémoires d’un Détenu, qui ont eu de la célébrité. Ce Riouffe est extrêmement aimable… Benjamin est logé dans la rue du Colombier ; j’ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental. »


23 messidor.

« … L’aimable jeune homme ! car il est vraiment aimable, vu avec beaucoup de monde. Le salon de l’ambassade lui vaut mieux que le petit cabinet de Colombier. Quand on est entouré de beaucoup, on veut plaire à beaucoup et on plaît beaucoup plus. Vous ne serez pas fâché contre moi, n’est-ce pas ? Si vous n’étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans votre cabinet vingt-cinq personnes, que l’un fût girondin, l’autre thermidorien, l’autre platement aristocrate, l’autre constitutionnel, un autre jacobin, dix autres rien, alors j’aimerais à voir Constant écouté de tous à Colombier et goûté par tous. Le salon d’ici lui va mieux. S’il n’y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure étude. Mais, hélas ! il y passe dix-huit heures, il ne vit plus que dans ce salon, et le salon le fatigue, il n’en peut plus. Sa santé se délabre, son physique si grêle souffre déjà ; cette taille, qui était tout-à-coup devenue élégante, reprend aujourd’hui cette courbure que mademoiselle Moulat[122] a si bien saisie. Il dit qu’il pense à la retraite : il soupire après la douce solitude de l’Allemagne… Je sors de chez lui. J’ai mangé des cerises avec lui,… il s’est endormi au milieu de notre déjeuner. Nous avons reparlé de la soirée d’hier et de ce Riouffe dont je vous ai déjà parlé. Il est impossible d’avoir plus d’esprit que ce jeune homme et une expression plus heureuse. Ce jeune homme a été persécuté comme girondin, et il est l’admirateur zélé des grands talents qu’a produits ce parti. Il disputait avec un constituant sur le mérite de la gironde. Le constituant, comme de raison, l’attaquait, mais sans raison lui refusait de grands talents. Tout cela voulait dire : J’ai plus de talent que vous, monsieur le girondin. — Riouffe, au milieu d’une discussion très orageuse, a ainsi analysé les révolutions de France depuis cinq ans : — « Il y a eu en France trois révolutions : une contre les privilèges, vous l’avez faite ; une contre le trône, nous l’avons faite ; une contre l’ordre social, elle fut l’ouvrage des jacobins, et nous les avons terrassés. Vous ébranlâtes le trône et n’eûtes pas le courage de le renverser. Nous soutenions l’ordre social et nous le rétablissons. »


L’excellent Riouffe se donne à lui et à ses amis un rôle qui pourra bien paraître un peu flatté : on assiste là, du moins, aux conversations du jour et au premier début de Benjamin Constant dans le monde politique ; il fit ses premières armes de publiciste durant cet été de 1796, et lança la brochure intitulée : De la Force du Gouvernement actuel et de la Nécessité de s’y rallier. On y trouverait bien de l’ingénieux et aussi du sophisme ; nous sommes trop dans le secret pour ne pas en trouver avec lui. J’aime mieux y noter une sorte de sincérité relative, un accord incontestable entre les opinions qu’il y professe et celles qu’il fomentait depuis quelques années. Il était de retour en Suisse au commencement de septembre ; mais nous n’avons plus à le suivre désormais. Pour clore le chapitre de sa relation avec madame de Charrière, il suffira d’ajouter que celle-ci lui pardonna toujours, lui écrivit jusqu’à la fin (elle mourut en décembre 1805) ; il lui répondait quelquefois. Elle recevait ses lettres avec un plaisir si visible, que cela faisait dire à une personne d’esprit présente : Certains fils sont fins et deviennent imperceptibles, cependant ils ne rompent pas. Il se mêlait bien à ce commerce prolongé un peu de littérature, au moins de sa part à elle, quelques commissions pour ses ouvrages ; elle le chargeait de lui trouver à Paris un libraire. Il y réussissait de temps en temps, il lui arrivait d’autres fois de garder ou de perdre les manuscrits.

La dernière lettre de lui à elle que nous ayons sous les yeux est du 26 mars 1796, à la veille de son départ pour la France ; elle se termine par ces mots et comme par ce cri : « Adieu, vous qui avez embelli huit ans de ma vie, vous que je ne puis, malgré une triste expérience, imaginer contrainte et dissimulante, vous que je sais apprécier mieux que personne ne vous appréciera jamais. Adieu, adieu ! »

Nous n’avons pas besoin d’excuses, ce semble, pour avoir si longuement entretenu le lecteur d’une relation si singulière et si intime, pour avoir profité de la bonne fortune qui nous venait, et des lumières inattendues que cette correspondance projette en arrière sur les origines d’une existence célèbre. Benjamin Constant n’est plus à connaître désormais ; il sort de là tout entier, confessant le secret de sa nature même : Habemus confitentem reum. On se demande, on s’est demandé sans doute plus d’une fois comment, avec des talents si éminents, une si noble attitude de tribun, d’écrivain spiritualiste et religieux, de vengeur des droits civils et politiques de l’humanité, avec une plume si fine et une parole si éloquente, il manqua toujours à Benjamin Constant dans l’opinion une certaine considération établie, une certaine valeur et consistance morale, pourquoi il ne fut jamais pris au sérieux autant que des hommes bien moindres par l’esprit et par les services rendus : on peut répondre aujourd’hui en parfaite certitude ; c’est que tout cet édifice public si brillant, si orné, était au fond destitué de principes, de fondements ; c’est que le tout était bâti sur l’amas de poussière et de cendre que nous avons vu. Il passa sa vie à faire de la politique libérale sans estimer les hommes, à professer la religiosité sans pouvoir se donner la foi, à chercher en tout l’émotion sans atteindre à la passion. Il assista toujours par un coin moqueur au rôle sérieux qui s’essayait en lui ; le vaudeville de parodie accompagnait à demi-voix la grande pièce ; il se figurait que l’un complétait l’autre ; il avait coutume dédire, et par malheur aussi de croire, qu’une vérité n’est complète que quand on y a fait entrer le contraire. Il y réussit trop constamment ; de là, malgré de nobles essors et des secousses généreuses , une ruine intime et profonde. Il a le triste honneur d’offrir le type le plus accompli de ce genre de nature contradictoire, à la fois sincère et mensongère, éloquente et aride, chaleureuse et terne, romanesque et anti-poétique, insaisissable vraiment ; telle qu’elle est, on n’en saurait citer aucune de plus distinguée et de plus rare. C’est bien moins le blâmer avec dureté que nous voulons en tout ceci, que l’étudier moralement et pousser jusqu’au bout l’exemple. Il a commencé à le retracer, nous achevons. Qu’on relise maintenant Adolphe.


LETTRES

DE

MADAME DE CHARRIÈRE

À BENJAMIN CONSTANT.


LETTRES

DE MADAME DE CHARRIÈRE
A BENJAMIN CONSTANT
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Un recueil étranger qui se recommande à l’attention, et que nous avons déjà cité, la Revue Suisse, de Lausanne, a publié, presque au même moment où la Revue des Deux Mondes donnait le précédent article, les lettres suivantes qui achèvent en quelques points de l’éclairer.

« Pour compléter l’intérêt qu’offre l’intime correspondance de deux personnes si distinguées, disait la Revue Suisse (avril 1844), on a bien voulu nous permettre de publier quelques lettres de madame de Charrière. Avec autant d’esprit que son illustre ami, elle montre plus de cœur et attache avec plus de charme : on y sent partout la tristesse profonde d’une vie de femme où la sensibilité souffre et que les ressources du talent, du caractère, de la fermeté, celles même d’une célébrité choisie, n’ont pu guérir. Une grâce aussi charmante qu’aisée, un tour fin, vif, spirituel, une correcte et rare originalité dans l’élégance, fout est remarquable en ces pages où il n’est pas une ligne, pas un mot qui sente la recherche ou la prétention, ou l’affectation, ni dans la manière ni dans les sentiments. Rencontre peu commune ! Après avoir lu, et surtout relu ces lettres, on voit une femme supérieure dans le libre usage de ses facultés, mais surtout on aime et on plaint une âme faite pour trouver autre chose dans la vie que ce qu’elle en a connu. »


Ce mardi 30 août 1790.

Mon Dieu, que je suis fâchée que vous soyez faible et malade ! j’aurais encore mieux aimé, non pas peut-être votre oubli total, mais un caprice de votre part, une boutade dont vous auriez pu revenir. Au nom de Dieu, revenez aussi de cet état de langueur que vous me peignez si bien et si tristement. Ne vous faites point de violence ; seulement ménagez-vous, que votre nourriture soit saine et vos repas réguliers ; n’étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de l’histoire. Lisez de Thou, lisez Tacite ; ne vous embarrassez d’aucun système, ne vous alambiquez l’esprit sur rien, et peu à peu vous vous retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous.

Je suis bien maladroite si j’ai en effet mérité le reproche que vous me faites d’être dure quand vous êtes tendre, et tendre quand vous êtes dur, car j’ai exprimé le contraire de ma pensée et de mes impressions. Il se pourrait que j’aie été plus libre et plus franche quand je vous ai vu disposé comme autrefois, et plus réservée, plus cérémonieuse quand j’ai cru qu’il fallait vous ménager pour ne pas entièrement vous perdre. Ce que je puis vous assurer, c’est que je n’ai pas eu un seul sentiment ni mouvement de cœur qui fût dur à votre égard, depuis que je vous ai revu il y a treize mois.

Je fus très blessée d’une certaine lettre de La Haye que je n’avais méritée en aucune façon. Je vous écrivis en conséquence, mais je gardai ma lettre. Vous m’avez écrit au nouvel an : j’ai été transportée de plaisir. Vous m’avez encore écrit pour me dire : Madame, je vous aime moins que… et que… ; je n’en doutais pas, mais je ne compris pas pourquoi vous me le disiez. Depuis, j’ai reçu encore une lettre provisoire de vous qui était fort douce ; je crois y avoir répondu avec beaucoup d’amitié, car je n’avais pas autre chose au cœur. Depuis, j’ai encore écrit et encore. M. Chambrier a envoyé ma dernière lettre par Francfort. Elle est en chemin. Voilà toute mon histoire. Je vous remercie de m’avoir dit (quoique bien brusquement) que vous aviez rendu sa visite à M. du Pasquier. Ah ! sire, qu’il est difficile de parler franchement à votre majesté sans la fâcher un peu ! et cependant quelle majesté pourrait mieux soutenir l’examen de la rigoureuse franchise que votre spirituelle, sensée et très aimable majesté ? Pourquoi repousse-t-elle mon pauvre mentorat qui est si peu de chose, qui, venant de si loin, frappe si faiblement au but ? Par exemple vous fâcherez-vous, sire, si je vous demande encore le billet que M. de Ch. m’avait chargé il y a quelques mois de vous demander ? un billet en peu de mots pur et simple ? Vous ne sauriez croire ce que je souffre quand il me semble que vous n’êtes pas en règle avec les gens que je vois. Ils ont beau ne rien dire, je les entends.

Si je trouve une occasion de vous envoyer cette lettre ce soir, je vous l’enverrai ; … sinon elle partira samedi prochain, jour où je dois voir arriver Zingarelli. Nous ferons ensemble la musique de l’Olympiade de Métastase dont j’ai déjà fait ou ébauché presque tous les airs. Avez-vous lu les Éclaircissements sur la publication des Confessions, etc. ? Je suis persuadée que vous en serez très content. Fauche[123] a eu soin de les répandre pour son intérêt… Vous me demandez si j’ai renoncé à Cécile et aux voyages du fils de lady Betty avec l’amant de Caliste. Hélas ! je n’ai point renoncé ; mais où retrouver quelque enthousiasme, quelque persuasion que l’homme peut valoir quelque chose, que le mariage peut être un doux, tendre et fort lien, au lieu d’une raboteuse, pesante et pourtant fragile chaîne ? L’imagination se dessèche en voyant tout ce qui est, ou bien on se croit fou quand on s’est ému quelques moments pour ce qu’on croyait qui pouvait être. Le temps d’une certaine simplicité romanesque de cœur s’est prolongé pour moi outre mesure ; mais peut-il durer toujours et malgré la sécheresse de ma situation En fait de littérature, hors M. du Peyrou[124] qui dicte presque tous les jours à son valet de chambre Chopin un bi.ljet pour moi et à qui j’écris aussi presque tous les jours, il n’y a personne que je puisse occuper un quart d’heure de suite de ce qui m’intéresserait le plus vivement. Quand il s’agirait d’un livre comme l’Esprit des Lois, personne n’y prendrait garde qu’en passant. Le tricette[125], l’impériale, les nouvelles de France absorbent tout. Sur d’autres objets je n’aurais que le secours d’une jeune personne qui voudrait tout faire pour moi, mais qui ne peut pas seulement me venir voir à pied quand il lui plaît, et qui, lorsqu’elle sera mariée, quoique plus maîtresse de ses actions, se trouvera encore moins libre, car son futur époux l’adore, et certainement elle ne voudra pas lui faire le chagrin de le quitter souvent ; moi-même je ne voudrais pas le priver d’elle. Il l’aime trop, et depuis trop longtemps, et avec une délicatesse trop grande, pour qu’il faille lui faire le moindre chagrin ; et il est cloué à Neuchâtel par un emploi le plus laborieux du monde ; d’ailleurs, les avoir ensemble serait ne rien avoir.

Je m’égare bien loin de ma réponse à votre question, mais enfin vous voyez qu’il n’y a pas dans ma manière de vivre de quoi se ranimer pour des chimères aimables. Je n’oserais presque plus compter sur un lecteur… Depuis longtemps vous ne m’avez pas témoigné la moindre curiosité ; jamais vous ne m’avez dit un mot des Phéniciennes[126] depuis qu’elles sont finies, depuis qu’il y a :

 
________Le crime est glorieux
______Quand il s’agit d’un diadème :
Respectons dans le reste et les lois et les dieux.
. . . . . . . . . . . . . . .
On y voit bien la mort, on n’y voit pas la crainte.
Et du trait meurtrier tel sent déjà l’atteinte,
Dont la mourante main, par un dernier effort,
Décoche encor le trait qui doit venger sa mort.

Je faisais pourtant ces vers dans l’espoir que vous m’en parleriez. Enfin j’ai pu me donner un musicien, un compositeur, bon artiste, mais froid. C’est ce qu’il me faut, non pas pour m’amuser, mais pour faire de la très bonne musique ; car un grand génie musicien ferait sa propre musique et non pas les remplissages qu’il faut à la mienne. Oh ! la drôle de chose que la prévention, que les noms et leur pouvoir ! Votre cousine n’approuve que ce qui vient d’un ini, d’un ici, d’un iti. Un petit air de chalumeau que j’avais fait pour Polyphème et son rocher était charmant, vraiment charmant. Zingarelli, qui alors avait besoin d’argent et voulait faire quelque chose que je payasse et ne sentait rien, l’a un peu gâté ; c’est comme cela, gâté et devenu commun, que votre cousine l’a trouvé bon, etc. Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! Et vous éprouvez les mêmes choses ou des choses semblables, on ne vous entend, ni ne vous répond, ni ne vous aide, ni ne vous encourage. Vous avez moins besoin que moi de secours ; vous savez mieux que vous savez, et n’avez pas comme moi ces moments où je ne sais pas seulement si j’ai le sens commun ; mais encore faudrait-il être connu et entendu. Si j’avais osé penser et dire : Il ne faut pas vous fixer loin de moi et en me comptant pour rien, car je vous suis nécessaire ; comme on eût crié à la présomption, à la folie, surtout à l’égoïsme ! Quoi ! vous voudriez sacrifier un jeune homme, son établissement, sa fortune, sa gloire, à vous, au plaisir de le voir ! La bonne mademoiselle Louise dit quelquefois : Pour être comme vous étiez ici avec M. Constant, il fallait précisément qu’il fût malade : sans cela il se serait bien vite ennuyé, il aurait couru tous les jours à Neuchâtel, et je m’humilie à dire : Cela est vrai. On ne veut pas seulement que quelqu’un s’imagine qu’il pouvait être aimé et heureux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables. Cette ilusion douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire. Je vous écrirai bientôt une autre lettre, et je tâcherai de faire partir celle-ci aujourd’hui.

_____


Ce 11 octobre 1794.

S’il vous reste des courses à faire, prenez une bonne voiture fermée. Si vous devez aller encore chez quelque riche tante, mettez dans votre poche un morceau de viande froide et un pot de confitures. J’espère qu’après cela vous viendrez ici et que le grand plaisir que j’aurai à vous voir vous fera trouver quelque plaisir à vivre. Vous me dites avec bien de l’esprit et bien des antithèses que vous n’existez presque plus. Fort heureusement je n’en crois rien. — Aujourd’hui vous avez dîné chez madame de Staël, et, supposé que vous ayez eu encore ce matin votre mélancolique humeur d’hier, elle est sûrement passée ce soir. Vous aurez entendu et dit de l’esprit ; vous aurez ri ostensiblement et peut-être aussi en cachette, enfin vous vous serez récréé et ainsi créé à neuf (pas tant à neuf ; vous vous serez refait ce que vous étiez il y a quelques jours), vous vous trouvez à l’heure qu’il est un très aimable Constantinus. Il ne s’agit pas de végéter toujours comme un sot ou comme une plante, mais il faut végéter de cette sorte quelquefois et en prendre votre parti.

M. de la R** a des chagrins, et il se trouve que c’est nous, M. de Ch. et moi, qui l’aimons et l’estimons de tout notre cœur, qui lui en avons attiré. J’y vois du moins grande apparence. M. de Charrière a écrit pour lui rendre service et il lui aura nui ; j’ai parlé à vous et peut-être à d’autres, par intérêt, pitié, estime, et j’aurai produit l’effet que produit la haine… Peut-être ne vous ai-je pas parlé, mais vous ai-je écrit ; en ce cas-là, mes lettres retardées peuvent avoir été lues et rapportées. La jolie chose que cela, l’aimable trésor de réflexions que cette pensée ! Vous êtes l’homme du monde qui redit le moins cela même qu’il paraîtrait fort innocent de redire, et, malgré moi, je crois devoir m’attacher à la pensée que ce sont mes lettres lues qui ont fait le mal. Encore une fois je vous prie de voir M. de la R**. Vous en aimerez mieux votre vie quand vous verrez le bien qu’elle fait à la vie d’autrui… Oh Dieu ! quel odieux monde que celui-ci ! que de haines. de persécutions ! quelle hypocrisie avec ceux que l’on craint ! quelle lourde malveillance vis-à-vis de ceux qu’on peut écraser !

Adieu, je vais écrire deux mots à cet honnête homme, — Nous eûmes hier un bal de pressureurs et de vendangeuses où j’assistai de huit à neuf et de dix à minuit. J’eus le bonheur de plaire beaucoup à toute la compagnie, et il n’est bruit aujourd’hui que du plaisir qu’on a eu à me voir. J’ai causé, j’ai ri...

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_______Qu’il sera doux de vous revoir !
_______Chacun me voit, le jour, le soir,
_______Lire cent fois, par cœur apprendre
____L’écrit charmant qui m’en donne l’espoir.
_______Qu’il sera doux de vous revoir,
_______S’il est si doux de vous attendre !

Ces dons si précieux, que l’avare nature
N’a jamais accordés qu’avec poids et mesure,
Un flatteur les prodigue, et, les entassant tous,
Il charge son héros d’un esprit vif et doux,
Profond, et toutefois charmant avec les belles.
De ces portraits trop beaux quels que soient les modèles,
Je trouve, Benjamin, que l’on n’y peint que vous.
 
Du mot savoir par cœur, pour la première fois
_______Je vois le sens et l’origine.
_______L’enfant qui bâille ou se mutine
____Apprend par force, obéissant aux lois
_______Du dur pédant qui le chagrine ;
Mais on apprend par cœur ce qu’on apprend par choix.

2 décembre, attendant Benjamin Constant.
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C’est bien. Ayez la bonté de m’écrire. Je ris en voyant que, dans votre pyrrhonisme de théorie et de pratique, votre seule opinion, constante et nette, c’est que je ferais une sottise en me détachant, en vous repoussant. Elle est juste du moins, elle est seule, gardez-la ; je suivrai le conseil qu’elle renferme. Vous ne savez pas si vous feriez une sottise, vous, en faisant ce qui serait une sottise en moi ; à la bonne heure ! c’est que vous ne savez rien de vous. Vous vous étudiez beaucoup, puisque vous dites comme Socrate : Je sais que je ne sais rien. Je trouvais ce matin, en me réveillant et en pensant que nous n’étions plus brouillés, que c’était comme si on m’avait rendu l’usage d’un bras ou d’une jambe. Je tâcherai de ne me plus éclopper ni manchotter. Épargnez-moi, si vous pouvez, les ironies, et pensez, en lisant mes lettres, que je n’en emploie jamais ; que soit c’est soit ; que je ne dis point : Je suis bien aise de voir, quand je suis désespérée de voir, etc., et que l’humilité avec laquelle je parle souvent n’est jamais jouée. Adieu, et revenez.

_______


Dans tout le cours de cette relation avec Benjamin Constant, madame de Charrière eut, on le voit, assez d’occasions de mettre en pratique ce qu’elle a dit d’elle-même dans un portrait où elle s’analyse sous le nom de Zélinde. Il lui était échappé d’écrire une fois qu’elle n’était bonne que par principe, mais « elle en appelle aujourd’hui, ajoute-t-elle, d’un premier jugement qu’elle avait approuvé. Si l’on est bonne quand on pleure sur les malheureux, quand on met un prix infini au bonheur de tout être sensible, quand on sait se sacrifier aux autres, et qu’on ne sacrifie jamais les autres à soi, Zélinde est naturellement bonne et le fut toujours. Mais, s’il ne suffit pas pour cela d’une équité scrupuleuse dans une âme généreuse, compatissante et délicate ; si, pour être bonne, il faut encore dissimuler ses mécontentements et ses dégoûts, se taire quand on a raison, supporter les faiblesses d’autrui, faire oublier à ceux qui ont des torts qu’ils nous affligent, Zélinde souhaite toujours de l’être, et le devient. Son cœur était capable de grands sacrifices : elle a accoutumé son humeur aux petits. Elle cherche à rendre heureux tous les moments de ceux qui l’approchent, car elle voudrait faire le bonheur de leur vie, et les moments font la vie.

« Trop sensible pour être constamment heureuse, ceux qui l’approchent gagnent à ses chagrins. Son existence ne doit pas être inutile, et moins elle lui paraît un bien pour elle-même, plus elle veut la rendre un bien pour eux. »

_______


AU CITOYEN BENJAMIN CONSTANT,
membre du Tribunat.


Il est donc dit que je paierai volontiers, s’il le faut, l’impression des Finck[127]. Un honnête libraire, s’il les vend comme on a vendu Caliste, me rendra de l’argent : du moins je le suppose, quoique cela ne me soit jamais arrivé. Ne pourriez-vous vous adresser à votre collègue Pougens ? Il dit tant de belles phrases, et je suis son abonnée, et il est de l’Institut comme du Tribunat. Peste ! et encore peste ! Il est allé de Colombier à Paris un très joli roman. Un cousin de mademoiselle de Gélieu auquel elle l’a envoyé en avait déjà parlé, avant de l’avoir reçu, à quelques libraires ; on lui avait objecté précisément comme à vous le peu d’étendue. Que cela me paraît bizarre ! Une lecture d’une demi-journée à laquelle on pense le reste du jour, et que l’on n’est pas fâchée de lire le lendemain à ses amis, me paraît ce qu’il y a de plus agréable. Oh ! que j’aurais bien pardonné à madame de Genlis d’avoir laissé de côté son jardin allégorique et toutes ses dissertations ! Je n’ai trouvé de remède à ce que chérissent vos libraires que de le sauter à pieds joints. Si Pougens n’est disposé à me rendre aucun service, je sauterai par-dessus toute sa bibliothèque, car les vers de Legouvé qui a une si grande habitude du théâtre, ceux de Collin d’Harleville qu’on espère y rattacher, sont aussi peu supportables que les amphigouriques, outrés et vils éloges que souvent on leur prodigue, et la prose qu’on dissèque ne vaut pas mieux que les vers que l’on cite. Quoique ce soit moi qui abonne, c’est M. de Ch. qui lit. — Dieu me pardonne ! aurait dit un certain vieux M. Lucadon, il a lu tous les volumes de certains discours… M. Lucadon était couché avec un de ses amis dans une auberge pendant un effroyable orage ; d’autres hommes de sa même compagnie occupaient un autre lit. — Dieu me pardonne, dit-il tout bas à son ami, je crois qu’ils prient !… Qu’ils sont enflés et pathétiques (ces discours) ! J’en ai lu dix moitiés de page au moins ; ainsi vous ne m’accuserez pas, comme à propos des Opinions religieuses, de juger sur la couverture du livre. Des sectateurs zélés de la religion catholique opposent à ce prédicateur protestant que leur foi est plus poétique, plus favorable aux arts. — Mon Dieu, qu’un sujet très grave peut devenir plaisant !…

Vous n’avez donc eu aucun tort, aucune négligence pour le mariage rompu ni pour les Finck… Quand nous aurons pris un parti, je vous le manderai, et vous verrez ce que vous pouvez et voulez faire. Je vous tends bien franchement la main ; la griffe s’éloigne, la douce patte ne se présente pas, elle sent l’hypocrite saint homme de chat. Adieu.

P. S. Hier madame S***, voyant le plaisir que m’avait fait votre lettre et celui que vous avait fait la mienne, dit : Il est des nœuds secrets. Certains fils, ajouta-t-elle, sont fins et deviennent imperceptibles, cependant ils ne rompent pas. On les retrouve dans l’occasion. Je lui dis que je vous régalerais de ce propos et de l’à-propos. Voici une lettre toute pliée et avec son adresse, que je rouvre deux fois le jour pour ajouter quelques mots en dedans, en dehors, entre les lignes, — partout… Vous croyez peut-être qu’après tant de bavardage j’ai tout dit. Oh ! non… Vous demandez si je porte ma belle robe noire. Non ; ma garde-robe se règle sur miss. Ses griffes vraiment acérées éraillent mes habits, et toute sa personne les salit un peu. Il faut s’arranger pour n’avoir jamais à repousser sa petite bête… Mon luxe personnel est tout entier dans mes mouchoirs de poche. J’en ai à vignettes, à petits trous, etc. J’en ai un brodé !




LETTRES
DE
MADAME DE STAËL
A MADAME DE CHARRIÈRE.


LETTRES

DE MADAME DE STAËL
A MADAME DE CHARRIÈRE.
(tirées de la collection de m. gaullieur.)



I.


Madame de Staël écrivait de Coppet à madame de Charrière vers la fin de 92 ou le commencement de 93 ;


Je vous aurais remerciée plus tôt de votre aimable lettre si je n’avais voulu finir la lecture que nous faisions en commun de vos Lettres politiques[128]. Nous avons admiré leur raison, leur justesse et la tournure piquante que vous donniez à des idées saines d’où dépend le salut du monde. Je me suis vivement intéressée aux Lettres Neuchâteloises ; mais je ne sais rien de plus pénible que votre manière de commencer sans finir. Ce sont des amis dont vous nous séparez, et la cessation de toute correspondance avec eux me donne contre vous un peu de l’humeur que je ressens contre le comité des postes de Paris.

Qu’est-ce qu’un roman appelé Mistriss Henley, qu’on prétend aussi de vous, c’est-à-dire qu’on trouve charmant ? J’ai donné ordre qu’on me l’achetât, mais celui-là aussi est-il fait à moitié ? Vous abuseriez un peu du talent qu’il faut pour tourmenter ainsi. Je ne sais rien que je préférasse au plaisir de lire sans cesse un roman de vous. Je crois que cela suspendrait la Révolution et que ce monde chimérique deviendrait le mien.

Je ne crois pas que tout votre esprit même pût servir à deviner la sensibilité. Je pense donc que l’auteur de Caliste a un très bon cœur, et je la remercie beaucoup de sa lettre à Francfort en faveur de M. de La Fayette. Si elle est lue, j’en espère tout ; il me semble que vous lire est toujours une émotion, même pour un Roi. Ces pauvres prisonniers sont, en effet, bien dignes d’un intérêt public ; mais si je sais pourquoi je vous présente le motif de la gloire ! car c’est le prix sur lequel vous devez être le plus blasée. Adieu, vous êtes bonne comme la vraie supériorité.




II.


Coppet, 12 septembre.

Je demande instamment Mistriss Henley ; je n’ai pu la trouver à Genève, et je ne renverrai ce que je possède à M. de Saïgas qu’après avoir reçu Mistriss Henley ; je veux toujours avoir quelque chose à vous, afin de me persuader que je ne vous ai pas tout-à-fait quittée. — Vous avez été bien bonne de vous intéresser à nos malheureux prisonniers, mais il y a un point positivement faux dans le récit qu’on vous a fait. On vous a dit qu’ils se voient, et il est positif, par une lettre d’eux, qu’ils n’ont pas la moindre communication ensemble. Quel désespoir qu’une telle solitude, et concevez-vous le motif de cette inutile cruauté ! Il me semble que les Rois, par haine des Jacobins, devraient se faire les plus humains des hommes. — Dites-moi, je vous prie, si vous avez lu une correspondance des émigrés faite à plaisir, qui m’a paru spirituelle, et qu’on vante beaucoup. Ce n’est sûrement pas d’un Suisse, c’est trop français pour cela. C’est en Hollande, à ce que je crois, qu’on apprend le mieux notre langue. Quel est donc le confrère[129] que votre réflexion vous empêche de nommer ? Je cherche à le deviner, et dans mes essais je trouve trop pour votre modestie et trop peu pour mon opinion.

Adieu, madame ; j’attends Mistriss Henley avec beaucoup d’impatience, et je demande avec instance à M. de Charrière de me faire un moment ce sacrifice.




III.


Nion, 23 octobre (1793).

Comment se fait-il que je ne vous aie pas écrit plus tôt, quoique j’aie lu si vite et si bien le charmant roman de Mistriss Henley ? C’est que je meurs depuis un mois de tous les genres d’inquiétudes. Il en est une qui a cessé par le plus atroce malheur. Mais un de mes amis a été arrêté ; j’ai envoyé à Paris pour savoir de ses nouvelles, et ce n’est que depuis hier que j’ai la certitude de sa liberté. — Cette mistriss Henley se meurt du dégoût de la vie, de vains efforts pour s’attacher à toutes les idées douces repoussées par tous les sentiments froids. Son malheur est analysé avec une finesse d’esprit et de cœur étonnante ; mais aujourd’hui tout est si fort, si violent, si terrible, qu’on n’appelle douleur que les tourments de la roue. Je les sens un moment suspendus quand je vous lis. — Je voudrais que vous écrivissiez sans cesse, chaque ligne serait un soulagement pour tout ce qui sait sentir. — J’ai reçu une lettre de cette pauvre madame de La Fayette, qui, à travers les Jacobins qui l’emprisonnent aussi, a trouvé le moyen de me parler de la liberté de son mari. — Essayez, je vous en conjure encore, d’obtenir que ces malheureux prisonniers se voient entre eux ; la solitude de l’âme est un si grand supplice dans ce moment où l’on ne peut porter seul le poids de la vie ! — Pour jouir de tous les charmes de la société, j’ai toujours envie de me rapprocher de vous. — Dites-moisi vous n’avez point entendu parler d’une bonne maison de campagne à louer dans votre voisinage. — Dites-moi surtout si vous n’avez rien écrit de nouveau, vous qui en avez encore la force ; vous le devez. Vous voyez à quoi m’a servi un inutile effort ; je me suis attachée davantage à la malheureuse personne que je voulais défendre[130], et sa mort a été pour mon cœur une peine insupportable. — Savez-vous quelques moyens de vivre dans cette époque affreuse ? Prêtez-les-moi pour un peu de temps. — Je reviens à croire que c’est vous voir et vous entendre qui peuvent seuls empêcher de mourir. — Adieu.




IV.


Nion, 31 décembre.

Je n’ai reçu que bien longtemps après sa date un billet de vous qui m’annonçait une perte, madame, une lettre de vous que je n’ai pas reçue… Je reçois tous les jours les plus insignifiantes lettres du monde, tandis que je me vois privée des vôtres que je place immédiatement après celles de la personne du monde que j’aime le mieux, — parce qu’il faut toujours un peu d’illusion dans ses sensations. — Dites-moi s’il y a rien de pareil à cette peur que fait le roi de Prusse à tous ses fidèles sujets. — En présence d’une révolution de France, comment a-t-on ce respect pour un roi qui n’est pas de beaucoup supérieur à tous les Prussiens ? Enfin, cela vaut encore mieux qu’une république. — Vous voulez bien me demander ce que je fais et où je vais. — C’est une vraie faveur que cette question, puisqu’elle suppose de l’intérêt. Je reste ici jusqu’au 1er de mars. Alors je verrai quel est le lieu de la Suisse où ma colonie, accrue de M. de Talleyrand, sera paisiblement. — Encore une question.

Neuchâtel , vers lequel votre séjour me fait sans cesse tourner les regards , le roi de Prusse n’y pourrait-il faire prendre un étranger qui lui déplairait ? Vos libertés s’étendent-elles jusqu’aux étrangers qui habitent votre sol ? Vous voyez que les Français triomphent. C’est une époque, dans l’histoire morale, comme le déluge. Toutes les idées ont été englouties. Quelle colombe nous rapportera la première branche ? car ce n’est plus la conquête ni la force qui y réussiront. — Si vous savez quelque chose de nos pauvres prisonniers , soyez assez bonne pour me le mander. — Pourquoi n’écririez-vous pas au roi de Prusse ? Votre nom et votre talent exciteraient sa curiosité. Lally est éloquent, mais il est prévu. — Pourquoi n’écrivez-vous pas au général ? — Mon Dieu, que je voudrais n’avoir pas lu Caliste dix fois ! J’aurais devant moi une heure sûre de suspension de toutes mes peines. — Parlez de moi à M. de Charrière , et soyez à jamais bonne pour moi, qui ai admiré plus que personne ce que tout le monde admire en vous.




V.


Zurich, 18 avril[131].

Je n’ai pas le moindre tort, madame, excepté celui de voyager : vos lettres ne m’ont atteinte que fort tard, et voilà que j’ai manqué l’Inconsolable[132], et ne puis que prendre sa place par mes regrets. — Je vous ai écrit en route ; avez-vous reçu ma lettre ? — Je reviens à Lausanne à la fin de ce mois. Je voudrais bien que votre comédie y revînt aussi ; je n’aurais pas tant perdu par la fantaisie de cette petite course. A mon retour, je ne m’occuperai pas d’autre chose que de rassembler Le Noble, Mistriss Henley et les Lettres Neuchâteloises[133]. — Mais, en vérité, vous me traitez trop sévèrement pour le tort de les avoir gardés — Je ne m’explique pas autrement ce billet signé, daté de l’année, et tout-à-fait sec sur Zuhna. Je voudrais bien me flatter que vous avez un peu d’humeur contre moi de ce que je ne m’établirai pas à Neuchâtel, depuis qu’on en renvoie les émigrés. — Mais dites-moi, je vous prie, si vous aviez eu des amis en France, qu’ils fussent proscrits, ruinés, que votre maison fût leur seul asile, matériellement parlant, si vous iriez jouir seule du peu de bien qui vous reste, tandis que vous les sauriez traînant ailleurs une vie plus affreuse que celle d’aucun criminel. — Au reste, vous n’avez peut-être pensé à rien de tout cela, et vous m’avez écrit une lettre sèche, simplement parce que vous étiez ennuyée de moi. — S’il vous prend quelques remords, et que vous ayez envie de me faire lire l’Inconsolable, c’est à Lausanne qu’il faut tout m’adresser ; j’y retourne à la fin de ce mois. — Les nouvelles que j’ai de ma mère me rappellent malheureusement auprès d’elle. — Adieu, madame ; moi, je suis décidée à ne pas signer. Adieu.




Le Barbet, fable.


On voit que madame de Staël n’était pas en reste d’avances flatteuses avec madame de Charrière, et que c’était celle-ci qui se retirait. Notez qu’à la date de ces lettres Benjamin Constant n’était pas encore entre elles deux. Il ne connut madame de Staël qu’en septembre 1794. C’est deux ou trois mois après, je le conjecture, que madame de Charrière écrivait la petite fable suivante, dont le sens est assez transparent. Nous savons déjà que le Barbet, c’est elle, et, quant au nouveau venu de race précieuse, le signalement le fait assez reconnaître.


Ce 24 novembre.


_____Un vieux Barbet cher à son maître,
_____Chien caressant et dévoué,
___S’il se voyait quelquefois rabroué,
___Se consolait, tout prêt à reconnaître
_____Que c’était là le droit du jeu.
_____Chacun de bile a quelque peu,
___Et qui reçoit tous les jours des caresses
___Peut bien parfois supporter des rudesses.
_____De l’amitié les hauts et bas
_____Valent mieux que l’indifférence
_____Décidément moi je le pense,
Et le Barbet aussi. Mais ne voilà-t-il pas
_____Qu’un jour son maître fait l’emplette
_____D’un petit chien (bichon, levrette,
_____L’un ou l’autre, il importe peu) :
_____Son allure est vive et brillante,
_____Son poil luisant, son œil de feu,
_____Et sa manière en tout charmante ;
_____Car, sans compter que pour l’esprit
_____Il est de race précieuse,
_____Dans l’école la plus fameuse
_____Pour les tours on l’avait instruit.
_____Le maître à l’excès s’en engoue,
_____Et sans merci le flatte et loue
_____En présence du vieux Barbet,
_____Lequel, d’abord tout stupéfait,
_____Baisse l’oreille, fait la moue,
_____Puis de l’humble rôle qu’il joue
_____Se dégoûte enfin tout-à-fait.


FIN.

TABLE DES MATIÈRES.


Pages.


LETTRES DE LAUSANNE,
première partie.
 55
 58
 66
 70
 74
 82
 85
 87
 103
 109
 116


LETTRES DE LAUSANNE ou CALISTE,
seconde partie.
 131
 132
 134

 201



  1. Cette notice a paru d’abord dans la Revue des Deux Mondes (15 mars 1839).
  2. D’alors, et, dans tout ce qui suit, je prie de remarquer que je n’entends parler avec madame de Charrière que du passé ; la société actuelle de La Haye est, m’assure-t-on, des plus désirables.
  3. Nous aimons mieux laisser subsister dans le texte nos premières conjectures et inductions en ce qu’elles eurent d’un peu hasardé, afin de nous donner une occasion plus expresse de les éclaircir et de les rectifier. A propos de ces mots médiocrement jolie et sans dot, M. Gaullieur, héritier, par sa mère, de tous les papiers de madame de Charrière et des traditions les plus directes, écrit : « Son buste par Houdon, son portrait peint par Latour à l’époque de son mariage, et durant un séjour qu’elle fit alors à Paris, portrait qu’on peut voir dans ma bibliothèque à Lausanne, témoignent de l’étincelante beauté de madame de Charrière ; l’épithète est d’un de ses adorateurs. Quant à la dot, elle reçut 100, 000 florins de Hollande, qui retournèrent en majeure partie à un neveu dUtrecht, après la mort de M. de Charrière. »
  4. Sur ce point encore, M. Gaullieur nous met à même de rectifier l’idée qu’on pourrait prendre : Mademoiselle de Tuyll n’était point si en peine de trouver des épouseurs ; il fut successivement question de la marier avec le baron de Constant d’Hermenches, avec le marquis de Bellegarde, appartenant à la première noblesse de Savoie, puis avec un prince d’Anhalt, avec un Wittgenstein, avec un lord Wemyss, voilà toute une liste. Si elle s’accoutuma de bonne heure à envisager philosophiquement la destinée, comme cela est bien certain, ce dut être par d’autres motifs qui tenaient au tour de son esprit.
  5. Gresset, la Chartreuse.
  6. Elle y vint. L’article intitulé : Benjamin Constant et madame de Charrière, recueilli dans ce volume, répondra à plus d'une question que nous nous posions par avance ici.
  7. Amsterdam, petit in-l2 de 119 pages, sans nom d’auteur.
  8. Roman hollandais.
  9. La vente, fixation annuelle du prix du vin, faite par le Gouvernement.
  10. Dans le Nouveau Journal de Littérature, Lausanne, 16 juin 1784, le ministre Chaillet prit en main la défense des Lettres Neuchâteloises contre ses compatriotes, dans un spirituel article, et pas du tout béotien, je vous assure. Il y disait : « Ce n’est qu’une bagatelle, assurément, mais c’est une très jolie bagatelle ; mais il y a de la facilité, de la rapidité dans le style, des choses qui font tableau, des observations justes, des idées qui restent ; mais il y a dans les caractères cet heureux mélange de faiblesse et d’honnêteté, de bonté et de fougue, d’écarts et de générosité, qui les rend à la fois attachants et vrais ; il y a une sorte de courage d’esprit dans tout ce qu’ils font, qui les fait ressortir, et je soutiens qu’avec une âme commune on ne les eût point inventés ; mais il y a une très grande vérité de sentiments : toutes les fois qu’un mot de sentiment est là, c’est sans effort, sans apprêt ; c’est ce débordement si rare qui fait sentir qu’il ne vient que de la plénitude du cœur, dont il sort et coule avec facilité, sans avoir rien de recherché, de contraint, d’affecté ni d’enflé… »
  11. Les Lettres Neuchateloises ont été réimprimées en 1833 à Neuchâtel chez Petitpierre et Prince, in-18 ; si l’on y prend goût, on peut de ce côté se les procurer. La réimpression pourtant, je dois le dire, n’en est pas toujours parfaitement exacte.
  12. Pour l’entière exactitude bibliographique, je dois dire que le titre de Caliste ou Lettres écrites de Lausanne n’appartient qu’aux éditions postérieures à la première : celle-ci s'intitulent simplement au premier volume Lettres écrites de Lausanne, et au second, Caliste ou Suite des Lettres, etc., etc. ; les deux titres se sont bientôt confondus.
  13. Voir dans l’Esprit des Journaux, décembre 1786 et avril 1788, deux articles assez étendus. — Mademoiselle de Meulan a écrit sur Caliste, mais bien plus tard, à propos d’une réimpression (Publiciste du 3 octobre 1807).
  14. Lettre à M. Mouson, pasteur de Saint-Livré, prés d’Aubonne, ou Supplément nécessaire au Mari sentimental.
  15. Dans tout ce qui précède, je n’ai pas parlé du style chez madame de Charrière ; les citations en ont pu faire juger. C’est du meilleur français, du français de Versailles que le sien, en vérité, comme pour madame de Flahaut. Elle ne paie en rien tribut au terroir… en rien. Pourtant je lis en un endroit de Caliste : Mon parent n’est plus si triste d’être marié, parce qu’il oublie qu’il le soit, au lieu de qu’il l’est. Toujours, toujours, si imperceptible qu’il se fasse, on retrouve le signe.
  16. Voici une liste approchante : Lettres Neuchateloises, 1784 ; — Caliste ou Lettres écrites de Lausanne, 1786 ; — Lettres de mistriss Henley, à la suite du Mari sentimental de M. de Constant, 1786 ; — Aiglouette et Insinuante, conte, 1791 ; — l’Émigré, comédie, 1793 ; — le Toi et Vous ;l’Enfant gâté ;Comment le nomme-t-on ? etc. ; — sous le nom de l’Abbé de La Tour : les Trois Femmes, 1797 ; Sainte-Anne ; Honorine d’Uzerche ; les Ruines d’Yedbury ; — Louise et Albert, ou le Danger d’être trop exigeant, 1803 ; — Sir Walter Finch et son fils William, 1806 : — le Noble, etc. etc. — On en trouverait d’autres qui n’ont jamais paru qu’en allemand ; il y a des lettres d’elle imprimées dans les œuvres posthumes de son traducteur, Louis-Ferdinand Herder : Tubingen. 1810).
  17. Je dois la connaissance de ce jugement, ainsi que plusieurs des documents de cette biographie, à la bienveillance d’un homme spirituel et lettré du canton de Vaud, M. de Brenles.
  18. On la peut lire tout entière dans la Chrestomathie de M. Vinet, 2e édition, tome I.
  19. Il disait encore, par manière de variante, que sur toute question il avait toujours une idée de plus qui dérangeait tout.
  20. C’était déjà la mode de son temps d’entasser tous les mots imaginables et contradictoires pour peindre avec renchérissement les personnes et les choses ; elle ne se laissait pas payer de cette monnaie ; « J’ai toujours trouvé, disait-elle, que ces sortes de mérites et de merveilles n’existent que sur le papier, où les mots ne se battent jamais, quelque contradiction qu’il y ait entre eux. »
  21. Pourquoi ne réimprimerait-on pas dans le pays, sous le titre d’Œuvres choisies de madame de Charrière, Caliste, les Lettres Neuchatéloises et les Trois Femmes ? — C’est une partie de ce vœu que nous réalisons ici en ce moment, avec plus de discrétion toutefois, comme il convient devant un grand public. et en nous bornant aux Lettres de Lausanne.
  22. Comme corollaire à ceci, j’ai besoin d’ajouter un point tout d’expérience, un précepte également contraire au tout ou rien d’une morale inaccessible. L’indulgence qu’on a pour les autres, on ne doit point sans doute la porter à l’égard de soi-même : il faut autant que possible ne se rien passer. Mais, enfin, c’est une règle bien essentielle dans la conduite, de ne jamais tirer raison d’une première faute pour en commettre une nouvelle, comme un désespéré qui le sait et qui s’abandonne. Quelqu’un voyait madame de Montespan fort exacte au rigueurs du carême et paraissait s’en étonner : « Parce qu’on commet une faute, faut-il donc les commettre toutes ? » dit-elle. Je ne m’empare que du mot. Hier, vous méditiez une vie pure, dévouée, honorée de toutes les vertus. semant de chaque main les bienfaits. Ce matin, parce qu’un tort, une souillure grave a, depuis hier, obscurci votre vie, à l’heure du bienfait que vous projetiez, le ferez-vous moindre, comme quelqu’un qui déserte le combat, qui a perdu l’espoir de s’honorer lui-même ? Oh ! faites le bienfait, comme si vous étiez resté pur : faites-le, non pour vous honorer (ce n’est pas de cela qu’il s’agit), mais pour soulager le souffrant. Que le pauvre ne s’aperçoive pas de votre tort, de votre souillure survenue envers vous-même ; c’est le moyen, d’ailleurs, qu’elle disparaisse, qu’elle s’efface un peu. Que le mal auquel vous cédez ne vous empêche pas de recommencer, à l’instant qui suit, votre effort, votre retour vers le bien. Faites, faites en vue d’autrui, et indépendamment de cet arrangement décent envers vous-même, de cette satisfaction morale, de cette propreté sans tache qu’il est beau de garder, mais qui n’est pas l’unique but : tendez, tendez votre main à celui qui tombe, même quand vous la sentiriez moins blanche à offrir.
  23. A Lausanne, il y a des quartiers où le beau monde ne se loge pas.
  24. Quelques personnes ont trouvé mauvais que ces Lettres ne donnassent pas une idée exacte des mœurs des gens les plus distingués de Lausanne ; mais, outre que madame de *** n’était pas une étrangère qui dût regarder ces mœurs comme un objet d’observation, en quoi pouvaient-elles intéresser sa cousine ? Les gens de la première classe se ressemblent partout ; et, si elle eût dit quelque chose qui fût particulier à ceux de Lausanne, nous pardonnerait-on de le publier ? Quand on ne loue qu’autant qu’on le doit, on flatte peu, et même souvent on offense.
  25. Il connaissait mal le public et raisonnait mal.
  26. Ce morceau a paru pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril 1844.
  27. Revue des Deux Mondes, ler février 1833.
  28. Revue des Deux Mondes, 1er août 1834.
  29. 15 mars 1839. — C’est la notice qui est en tête du présent volume.
  30. Un parent de Benjamin Constant, M. d’Hermenches, connu par la correspondance générale de Voltaire, était moins sévère on plutôt moins injuste quand il écrivait à madame de Charrière, plus jeune il est vrai : « Je voudrais, aimable Agnès, qu’avec la réputation d’une personne d’infiniment d’esprit, on ne vous donnât pas celle d’une personne singulière, car vous ne l’êtes pas. Vous êtes trop bonne, trop honnête, trop naturelle ; faites-vous un système qui vous rapproche des formes reçues, et vous serez au-dessus de tous les beaux esprits présents et passés. C’est un conseil que j’ose donner à mon amie à l’âge de vingt-six ans. Adieu, divine personne. » (Note de M. Gaullieur.)
  31. Oserons-nous, après cela, faire remarquer qu’il ne faut pas toujours prendre exactement au pied de la lettre ce que disent les adorateurs ? Dans un portrait d’elle par elle-même, madame de Charrière semblr être un peu moins certaine de sa beauté ; « Vous me demanderez peut-être si Zélinde est belle, ou jolie, ou passable ? Je ne sais ; c’est selon qu’on l’aime, ou qu’elle veut se faire aimer. Elle a la gorge belle, elle le sait, et s’en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n’a pas la main blanche, elle le sait aussi et en badine, mais elle voudrait bien n’avoir pas sujet d’en badiner… »
  32. Le père de Benjamin Constant était au service des États-Généraux de Hollande.
  33. Il s’agissait d’une demande en mariage faite quelques jours auparavant. Mademoiselle Jenny Pourrat, vivement recherchée par Benjamin Constant, avait répondu de manière à laisser bien peu d'espérances, ou du moins sa réponse décelait beaucoup de coquetterie et de calcul.
  34. Quelque temps auparavant, Benjamin Constant, contrarié dans une inclination, avait eu quelque velléité de suicide. Il en reparlera plus tard, il en reparlera sans cesse. C’est la même scène qui se renouvellera bien des fois dans sa vie, et qui, toujours commencée au tragique, se terminera toujours en ironie. — « Il avait l’habitude des menaces violentes sur lui-même, me dit quelqu’un qui l’a bien connu : il menaçait de se tuer, de se couper la gorge. Il fit ainsi auprès de madame de ***, à l’origine de leur liaison ; il tenta ce même moyen auprès de madame *** (1815) ; ou plutôt ce n’était pas chez lui calcul, mais violence fébrile et nerveuse. Une jeune enfant, qui se trouvait présente à certaines de ses visites, disait quelquefois lorsqu’il sortait : « Oh ! ma tante, comme ce monsieur-là est malade aujourd’hui ! »
  35. C’est encore une tribulation matrimoniale. Benjamin Constant fait ici allusion à un mariage qu’on avait voulu lui faire contracter à Lausanne quelque temps auparavant. La famille Cazenove est aujourd’hui à peu près éteinte.
  36. Il est à remarquer que Benjamin Constant éprouva toujours une grande répugnance à s’avouer Suisse : cela tenait en partie, comme on le verra, à l’antipathie que lui inspirait le régime bernois, dont la famille Constant eut souvent à se plaindre. L’affranchissement du pays de Vaud fut une des premières idées de Benjamin. Il est vrai qu’il ne se rendait pas trop compte de la manière de l’opérer. Quand le canton de Vaud fut formé, il ne crut pas d'abord à la durée de cette création démocratique.
  37. C’est une allusion à un passage du meilleur des romans de madame de Charrière, Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne : « Un jour, j’étais assis sur un des bancs de la promenade; … une femme que je me souvins d’avoir déjà vue vint s’asseoir à l’autre extrémité du même banc. Nous restâmes longtemps sans rien dire, etc. »
  38. Tout Benjamin Constant est déjà là : se dédoubler ainsi et avoir une moitié de soi-même qui se moque de l’autre. Cette moitié moqueuse finira par être l’homme tout entier. Le refrain habituel de Benjamin Constant, dans toutes les circonstances petites ou grandes de la vie, était : « Je suis furieux, j’enrage, mais ça m’est bien égal. » Nous surprenons ici la disposition fatale dans son germe déjà éclos.
  39. Madame de Charrière, enthousiaste de Paoli, avait engagé Benjamin Constant à traduire de l’anglais l’ouvrage de James Bosvsell, intitulé : An Account of Corsica, and Memoirs of Pascal Paoli, qui eut une très grande vogue vers 1708. La traduction fut entreprise, puis abandonnée, comme tant d’autres choses, par l’inconstant (c’est ainsi qu’on désignait notre Benjamin dans la société de Lausanne).
  40. Ce livre n’a jamais paru. Nous avons, dit M. Gaullieur, les feuilles manuscrites qui ont été mises au net, et l’ébauche du reste. C’est un roman dans la forme épistolaire.
  41. C’est de son père que Benjamin Constant parle dans Adolphe, quand il dit : « Je ne demandais qu’à me livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent l’âme hors de la sphère commune… Je trouvais dans mon père, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique… Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières années, d’avoir eu jamais un entretien d’une heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles ; mais à peine étions-nous en présence l’un de l’autre, qu’il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m’expliquer, et qui réagissait sur moi d’une manière pénible. »
  42. Près de Neuchâtel ; madame de Charrière y passait la plus grande partie de l’année.
  43. Un des premiers désirs de Benjamin Constant, à son adolescence, fut de voyager seul, à pied, vivant au jour le jour, comme Jean-Jacques Rousseau ; mais il y avait entre l’illustre Genevois et le gentilhomme vaudois cette différence, que celui-ci trouvait à peu près partout, grâce à son nom et au crédit de sa famille, des bourses ouvertes et un accueil que le pauvre Jean— Jacques ne put jamais rencontrer au début de sa carrière. On vient de voir comment le voyage pédestre s’est transformé en promenade à cheval. Le jeune Constant pouvait bien ressentir, grâce à son imprévoyance calculée, une gêne d’un moment, mais jamais les angoisses de la misère. Sa détresse était plus ou moins factice.
  44. Parodie de ce passage célèbre de la Nouvelle Héloïse : « La roche est escarpée, l’eau est profonde, et je suis au désespoir !… »
  45. Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille Constant.
  46. Benjamin Constant, comme bien des gens, se trompait sur la date précise de sa naissance. Voici ce qu’on lit dans les registres de l’état civil de Lausanne : « Benjamin Constant, fils de noble Juste Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des États-Généraux, et de feu madame Henriette de Chandieu ; sa défunte femme, né le dimanche 25 octobre, a été baptisé en Saint-François, le 11 novembre 1767, par le vénérable doyen Polier de Bottens, le lendemain de la mort de madame sa mère. » Ainsi, Benjamin Constant, orphelin de mère, pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau : «Ma naissance fut le premier de mes malheurs. » On sent trop, en effet, qu’à tous deux la tendresse d’une mère leur a manqué.
  47. Le célèbre John Adams était alors en mission à Londres pour les États-Unis.
  48. Les ennuis domestiques de Benjamin Constant provenaient en grande partie de sa belle-mère.
  49. La phrase défigurée est de madame de Charrière.
  50. Ceci a bien l’air d’une épigramme échappée par la force de l'habitude. Madame de Charrière aurait pu être la mère de Benjamin Constant.
  51. A vingt ans, Benjamin Constant se considérait déjà comme bien blasé, bien vieux, et il lui échappait quelquefois de dire : Quand j’avais seize ans, reportant à cet âge premier ce qu’on est convenu d’appeler la jeunesse. Et puisque nous en sommes ici à ses lettres, nous nous reprocherions de ne pas en citer une écrite par lui, à l’âge de douze ans, à sa grand’mère, pendant qu’il était à Bruxelles avec son gouverneur. M. Vinet l’a donnée dans les premières éditions de son excellente Chrestomathie, mais il l’a supprimée, je me demande pourquoi, dans la dernière. Cette lettre est très peu connue en France ; elle peint déjà le Benjamin tel qu’il sera un jour, avec sa légèreté, sa mobilité d’émotions, ses instincts de joueur et de moqueur, et aussi avec toute sa grâce. La voici :
    Bruxelles, 19 novembre 1779.

    « J’avais perdu toute espérance, ma chère grand’mère ; je croyais que vous ne vous souveniez plus de moi, et que vous ne m’aimiez plus. Votre lettre si bonne est venue très à propos dissiper mon chagrin, car j’avais le cœur bien serré ; votre silence m’avait fait perdre le goût de tout, et je ne trouvais plus aucun plaisir à mes" occupations, parce que dans tout ce que je lais j’ai le but de vous plaire, et, dès que vous ne vous souciez [sic) plus de moi, il était inutile que je m’applique [sic). Je disais:Ce sont mes cousins qui sont auprès de ma grand’mère qui m’effacent de son souvenir ; il est vrai qu’ils sont aimables, qu’ils sont colonels, capitaines, etc., et moi je ne suis rien encore; cependant je l’aime et la chéris autant qu’eux. Vous voyez, ma chère grand’mère, tout le mal que votre silence m’a fait:ainsi, si vous vous intéressez à mes progrès, si vous voulez que je devienne aimable, savant, faites-moi écrire quelquefois, et surtout *aimez-moi malgré mes défauts ; vous me donnerez du courage et des forces pour m’en corriger, et vous me verrez tel que je veux être, et tel que vous me souhaitez. Il ne me manque que des marques de votre amitié ; j’ai en abondance tous les autres secours, et j’ai le bonheur qu’on n’épargne ni les soins, ni l’argent pour cultiver mes talents, si j’en ai, ou pour y suppléer par des connaissances. Je voudrais bien pouvoir vous dire de moi quelque chose de bien satisfaisant, mais je crains que tout ne se borne au physique ; je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que, si c’est tout, il ne vaut pas la peine de vivre. Je le pense aussi, mais mon étourderie renverse tous mes projets. Je voudrais qu’on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité, et lui donner mie marche plus cadencée; j’ai essayé si la musique pouvait faire cet effet : je joue des adagio, des largo, qui endormiraient trente cardinaux. Les premières mesures vont bien, mais je ne sais par quelle magie les airs si lents finissent toujours par devenir des prestissimo. Il en est de même de la danse ; le menuet se termine toujours par quelques gambades. Je crois, ma chère grand’mère, que ce mal est incurable, et qu’il résistera à la raison même; je devrais en avoir quelque étincelle, car j’ai douze ans et quelques jours : cependant je ne m’aperçois pas de son empire : si son aurore est si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans ? Savez-vous, ma chère grand’mère, que je vais dans le grand monde deux fois par semaine ? j’ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l’autre sur la hanche ; je me tiens bien droit, et je fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j’écoute, et jusqu’à ce moment je n’envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont tous l’air de ne pas.s’aimer beaucoup. Cependant le jeu et l’or que je vois rouler me causent quelque émotion. Je voudrais en gagner pour mille besoins que l’on traite de fantaisies. A propos d’or, j’ai bien ménagé les deux louis que vous m’avez envoyés l’année dernière, ils ont duré jusqu’à la foire passée ; à présent, il ne me manque qu’un froc et de la barbe pour être du troupeau de saint François ; je ne trouve pas qu’il y ait grand mal : j’ai moins de besoins depuis que je n’ai plus d’argent. J’attends le jour des Rois avec impatience. On commencera à danser chez le prince ministre tous les vendredis. Malgré tous les plaisirs que je me propose, je préférerais de passer quelques moments avec vous, ma chère grand’mère : ce plaisir-là va au cœur, il me rend heureux, il m’est utile. Les autres ne passent pas les yeux ni les oreilles, et ils laissent un vide que je n’éprouve pas lorsque j’ai été avec vous. Je ne sais pas quand je jouirai de ce bonheur : mes occupations vont si bien, qu’on craint de les interrompre. M. Duplessis vous assure de ses respects ; il aura l’honneur de vous écrire. Adieu, ma chère, bonne et excellentissime grand’mère ; vous êtes l’objet continuel de mes prières. Je n’ai d’autre bénédiction à demandera Dieu que votre conservation. Aimez-moi toujours, et faites-m’en donner l’assurance. » — On se demande involontairement, après avoir lu une telle lettre, s’il est bien possible qu’elle soit d’un enfant de douze ans. Quoi qu’on puisse dire, elle ne fait, pour le ton et pour le tour d’esprit, que devancer les nôtres, qui semblent venir exprès pour la confirmer.

  52. Le baron de Saïgas, gentilhomme protestant de la maison de Pelet, dont les ancêtres avaient quitté la France à la révocation de l’édit de Nantes ; il avait passé des années à la cour d’Angleterre en qualité de gouverneur d’un des jeunes princes de la maison de Hanovre. Retiré à Rolle dans le pays de Vaud, il y vivait étroitement lié avec M. de Charrière.
  53. La femme de M. de Constant, la généralede Constant, comme on disait.
  54. On trouve dans quelques catalogues du temps ces Observations attribuées à Mirabeau. Avis à M. Quérard et aux bibliographes.
  55. Il disait aussi, d’un tour plus vif et avec geste, en tenant et faisant jouer entre ses doigts les cartex de son livre : « J’ai 30, 000 faits qui se retournent à mon commandement. »
  56. En politique de même, il perce au fond de tous les écrits de Benjamin Constant un grand désir de convaincre, si toutefois l’auteur était convaincu. Après son équipée des Cent-Jours, quelques amis lui conseillèrent d’adresser un mémoire, une lettre au roi. Il fit remettre cette lettre par M. Decazes, et Louis XVIII, après avoir lu, le raya, de sa main, de la liste des proscrits. On lui en faisait compliment le soir : « Eh bien ! votre lettre a réussi, elle a persuadé le roi. — Je le crois bien ; moi-même, elle m’a presque persuadé ! » C’est ainsi qu’il se raillait et se calomniait à plaisir. Les hommes se font pires qu’ils ne peuvent, a dit Montaigne.
  57. Benjamin Constant s’était laissé marier à Brunswick, en 1789, avec une jeune personne attachée à la duchesse régnante. A cette date de juin 1790, ses tribulations conjugales n’avaient pas encore commencé. Il cherchait à faire partager à madame de Charrière sur son mariage des illusions quelle paraissait peu disposée à adopter.
  58. Au moment où durait encore le premier charme, si passager, de l’union avec sa Wilhelmine, Benjamin Constant avait reçu la nouvelle foudroyante que son père, au service de Hollande, dénoncé par plusieurs officiers de son régiment, était sous le coup de graves accusations. Ces plaintes des officiers suisses contre leurs supérieurs, dans les régiments capitulés, étaient alors, comme elles le sont encore, assez fréquentes. Les ennemis que M. de Constant avait à Berne, où on lui reprochait son peu de propension et de déférence pour le patriciat régnant, travaillèrent activement à le perdre. Il y avait dans les faits qu’on lui imputait plus de désordre que de malversation réelle. Néanmoins, le gouvernement hollandais, financier rigide, exigea des comptes et prit l’hésitation à les produire pour un indice de culpabilité. Des enquêtes commencèrent ; des mémoires scandaleux furent publiés contre M. de Constant, qui perdit un moment la tête, et crut devoir se dérober par une fuite momentanée à la haine de ses ennemis. En cette rude circonstance, Benjamin Constant se montra parfait de dévouement filial. Laissant toute autre préoccupation, s’arrachant d’auprès de sa jeune femme, il courut en Hollande pour faire tête à l’orage. C’est au retour de ce voyage qu’il écrit.
  59. Par contraste avec cette lettre de 1790, il faut lire ce qu’écrivait en 1815 le même Benjamin Constant au sortir de ses entretiens mystiques avec madame de Krüdner ; toutes les diversités de cette nature mobile en rejailliront. (Article sur madame de Krüdner, dans la Revue des Deux Mondes du 1er juillet 1837.)
  60. Voir un piquant opuscule intitulé : Voltaire à Lausanne, par M. J. Olivier (1842).
  61. Qu’est-ce que le bonheur ou la dignité ? Fatale parole ! celui qui la dite à vingt ans ne s’en guérira jamais.
  62. On aimerait mieux lire : très indécents.
  63. C’est ainsi qu’on parle quand on est sûr d’être reçu.
  64. Il est évident que la famille de Benjamin Constant s’était fort alarmée de ce séjour à Colombier et y avait vu plus de mystère qu’il n’y en avait peut-être au fond : on le croyait dans une île de Calypso, et on en voulait tirer au plus vite ce Télémaque déjà bien endommagé d’ailleurs.
  65. Le ministre Chaillet, rédacteur du Journal littéraire de Neuchàtel, homme d’esprit, un peu trop admirateur de Rétif, ce qui ne l’a pas empêché de laisser cinq volumes d’édifiants sermons.
  66. Il s’agit sans doute du roman de Herman und Ulrica.
  67. Les mots qui suivent sont usés dans le pli du papier, mais reviennent à dire : Je ne leur demande qu’une chose, c’est de me laisser les sombres plaisirs d’un cœur mélancolique.
  68. Que je pusse : on sent que Benjamin Constant n’est pas encore tout-à-fait naturalisé Français. Ces fautes, au reste, sont en bien petit nombre, et presque toutes les lettres autographes d’écrivains en offriraient autant. Le voyageur n’a pas pris le temps de se relire.
  69. Pouvait ?
  70. Le célèbre philologue.
  71. Il veut dire qu’il faut toujours leur passer quelques travers, en prendre son parti d’avance avec elles.
  72. Madame de Charrière, en apprenant par les journaux que l’Académie française proposerait probablement l’Éloge de Jean-Jacques Rousseau pour sujet de concours, écrivit à Marmontel, secrétaire perpétuel de l’Académie, pour s’enquérir du fait. Marmontel répondit : « Pour vous répondre, madame, il a fallu attendre et observer l’effet de la seconde partie des Confessions. La sensation qu’elle a produite a été diverse, selon les esprits et les mœurs ; mais, en général, nous sommes indulgents pour qui nous donne du plaisir. Rien n’est changé dans les intentions de l’Académie, » et Rousseau est traité comme la Madeleine : Remittuntur illi peccata multa quia dilexit multum. » Madame de Charrière concourut, en effet, pour l’Éloge de Jean-Jacques Rousseau ; elle n’eut pas le prix. C’est un de ses points de contact avec madame de Staël d’avoir traité le même sujet : mais cette concurrence littéraire entre ces deux dames fut précisément une des causes de leur brouillerie. (Note de M. Gaullieur, comme le sont au reste un grand nombre des précédentes et des suivantes. Je n’avertis plus.)
  73. Heural, journal heure par heure.
  74. Dans ce qui suit, on devra aussi reconnaître la prédisposition opposante de Benjamin Constant, ses opinions libérales préexistantes, ses instincts de justice politique, le tout exprimé, il est vrai, avec une parfaite irrévérence et avec cette pointe finale d’impiété qui caractérise en lui sa période voltairienne.
  75. Voici le mauvais goût du temps et de la jeunesse, la petite fanfaronnade d’impiété qui commence.
  76. Assidûment, régulièrement.
  77. Cette longue lettre, que celui qui l’écrivait trouvait encore trop courte à son gré, est toute chamarrée aux marges de postscriptum ; en voici un qui se rapporte à cet endroit : « Vous voyez par tout ceci que je rêve et que je subtilise pour tâcher de rattraper les plaisirs passés. C’est tout comme vous : j’aime à vous ressembler, je me trouve moins seul aussi je m’accroche aux plus petites ressemblances. »
  78. C’étaient des romances de madame de Charrière.
  79. Il y a en effet une rature à ce mot.
  80. Benjamin Constant prévoyait déjà les graves ennuis que son père allait rencontrer dans son service militaire. La jalousie des patriciens bernois contre les officiers du pays de Vaud, leurs sujets, les passe-droit et les vexations auxquelles ceux-ci étaient en butte, entrèrent pour beaucoup dans la révolution helvétique. — Les May étaient des patriciens bernois ; il y avait le régiment de May, dont un May de Buren était colonel, et le père de Benjamin Constant lieutenant-colonel. — L’ours, on le sait, figure dans les armes de Berne.
  81. « Monsieur le chambellan ne danse pas ? — Non, votre Excellence. »
  82. Toujours les feuilles sur la révolution de Hollande.
  83. Ces deux dames avaient été gouvernantes dans de grandes maisons en Angleterre.
  84. Mademoiselle Louise de Penthaz, sœur de M. de Charriere.
  85. C’était le cachet de madame de Charrière.
  86. Le livre de l’Importance des Idées religieuses, qui parut en 1788. il voulait le réfuter, d'après ses idées religieuses ou antireligieuses à lui.
  87. Il paraît que madame de Charrière avait le talent de critiquer les livres en prenant tout juste la peine d’y jeter les yeux : « J’en ai lu dix moitiés de page au moins, disait-elle de je ne sais quel ouvrage ; ainsi, vous ne m’accuserez pas, comme à propos des Opinions religieuses, de juger sur la couverture du livre. »
  88. Autre forme et variante de son refrain favori : ainsi, il ne s’en faisait faute dès l’âge de seize ans.
  89. Benjamin Constant a bien de la peine à persuader à ses amis qu’il les aime ; ceux-ci pressentent qu’il lui sera impossible de ne pas leur échapper bientôt. Il s’ennuie si vite, il se distrait si aisément ! Mais peut-être ont-ils tort de le lui dire ; il est tel blâme (lui-même l’a remarqué avec finesse) qui ne devient juste que parce qu’il fut prématuré. Toutes ces pages datées de Brunswick sont autant de pièces justificatives et explicatives du début d’Adolphe.
  90. Benjamin revient à diverses reprises sur ce cheval et sur les mérites qu’il lui trouve : « Mon cheval et mes projets de chevaux m’amusent et me tiennent lieu des ânes. Ce sont d’excellentes bêtes que les chevaux ; je leur veux tant, tant de bien ! ils sont si bonne compagnie ! »
  91. Ce Barbet de Colombier a tout l’air d’être madame de Charrière en personne, qu’il appelle souvent de ce petit nom de Barbet, par allusion sans doute à la fidélité d’amitié qu’ils s’étaient promise. Madame de Charrière faisait souvent représenter chez elle de petites comédies de sa composition.
  92. Tout ceci et ce qui suit est sans doute très aimable, très spirituel, d’un tour infiniment galant et séduisant, mais il y manque je ne sais quoi pour convaincre. On sent trop qu’au fond il s’agit, en effet, d’une personne indéterminée, qui n’a pas de nom, ou qui peut en changer, qui peut être aujourd’hui l’une et demain l’autre. On conçoit que de si flatteuses paroles n’aient pourtant pas persuadé celle à laquelle il les adressait. Dans toutes ces lettres, si gracieuses de ton et si fines de manière, il n’y a, après tout, ni flamme, ni jeunesse, ni amour, ni même le voile d’illusion et de poésie. Adolphe eut beau faire, il fut toujours un peu étranger à ces choses.
  93. Toujours je ne sais quel tour de plaisanterie qui peut faire douter les cœurs un peu sceptiques.
  94. L’épigramme s’échappe malgré lui, et il donne un petit coup de griffe à la femme auteur.
  95. Il se trompe de genre pour atmosphère, comme le font, au reste, beaucoup de Français eux-mêmes.
  96. C’était apparemment son sobriquet à Colombier.
  97. Ou Leschot ; c’était le docteur qui logeait à côté de Colombier.
  98. Son domestique.
  99. Benjamin Constant, nous apprend M. Gaullieur, avait entrepris une traduction de l' Hisioire de la Grèce, par Gillies (History of the ancient Greece, Us Colonies and Conquets) : mais, prévenu par un autre écrivain, comme pour l' Histoire de la Corse, il renonça à son projet. Cependant, pour ne pas perdre entièrement le fruit de ses veilles, comme on dit, il se décida à publier un spécimen de sa traduction (à Londres, et à Paris, chez Lejay, 1787) : « Il existe, dit-il dans sa préface, un autre ouvrage en anglais dont le sujet n’est pas moins intéressant et dont les vues sont plus vastes et plus importantes, qui sera désormais l’objet de tous mes efforts ; je veux parler de l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain, par M. Gibbon. Mais, comme il ne faut pas défigurer les chefs-d’œuvre des grands maîtres, je veux, avant de me livrer à ce travail, consulter le public et savoir si mon style et mes connaissances dans les deux langues pourront y suffire. C’est dans ce dessein, et non pour être comparé au traducteur de » M. Gillies (Carra), que je publie cet essai. » Cet opuscule. intitulé Essai sur les Mœurs des temps héroïques de la Grèce, est bien certainement la première publication imprimée de Benjamin Constant. Tous les bibliographes jusqu’ici l’ont ignoré. Barbier attribue fautivement l' Essai à Cantwell. Quant à la traduction de Gibbon, Benjamin Constant ne sut pas non plus arriver à temps : il fut devancé par Leclerc de Sept-Chênes et son royal collaborateur Louis XVI : leur premier volume parut en 1788. Gibbon, qui vivait à Lausanne, avait fort encouragé Benjamin Constant à traduire son livre, et il regretta beaucoup ce peu de fixité, qui fit manquer le jeune auteur à une sorte d’engagement envers le public.
  100. Voici le texte anglais de ce singulier engagement, dont nous conservons, dit M. Gaullieur, l’original écrit sur une carte (un valet de cœur), et dûment signé. Pour qui connaît la vie ultérieure de Benjamin Constant, la pièce a tout son prix : « By all that is deemed honorable and sacred, by the value I set upon the esteem of my acquaintance, by the gratitude I owe to my father, by the advantages of birth, fortune and education, which distinguish a gentleman from a rogue, a gambler and a blackguard, by the rights I have to the friendship of Isabella and the share I have in it, I hereby pledge myself, never to play at any chance-game, nor at any game, unless forced by a lady, from this present date to the 1st of janv 1793 : which promise if I break, I confess myself a rascal, a liar, and a villain, and will lamely submit to be called so by every man that meets me.
    H. B. de Constant.
    Brunswick, the l9th of march 1788. »
  101. Il est très certain que, dans cette première partie de sa vie, Benjamin Constant était volontiers taciturne ; ceux qui l’avaient vu à Lausanne et même à Colombier, et qui le revirent à Paris dans l’été de 1796, ne le trouvaient pas le même homme, tant il leur parut brillant de conversation dans le salon de madame de Staël, tenant tête avec entrain et saillie aux personnages divers et de tous bords qui s’y pressaient. On peut dire que jusque là l’air et le stimulant lui manquaient. « On me demandait hier pourquoi je ne parlais pas ; c’est, ai-je répondu, que rien ne m’ennuie tant que ce qu’on me dit, excepté ce que je réponds. »
  102. Cette habitude qu’a Benjamin Constant d’emprunter à l’anglais et quelquefois à l’allemand pour relever ses phrases rappelle ce qu’il dit dans Adolphe : « Les idiomes étrangers rajeunissent les pensées et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. » Il use abondamment de la recelte. On sent qu’à cette période de sa vie il est entre trois langues, et comme entre trois patries ; il n’a pas encore fait son choix. Cette facilité de recourir familièrement à une langue étrangère, dès qu’elle vous offre un terme à votre convenance, est attrayante, mais elle a son écuell ; il en résulte que, lorsqu’on s’y abandonne, on néglige de faire rendre à une seule langue tout ce qu’elle pourrait donner.
  103. Ces dernières paroles pourraient servir d’épigraphe à Adolphe, qui est, en effet, un livre triste et fané, d’une teinte grise. Je ne veux rien voir fleurir près de moi ! le vœu a été rempli.
  104. Chambellan.
  105. Elle en gardait très peu, il est le premier à l’attester : « Je veux faire rougir une personne que j’aime de sa disposition à prendre ma plus simple, ma plus naïve pensée pour un mensonge prémédité… » Une pensée naïve ! elle ne pouvait admettre en lui cela.
  106. Nous donnons ci-après, dans ce volume, quelques lettres de madame de Charrière à Benjamin Constant, dont la première se rapporte à ce moment de reprise.
  107. La jolie lettre que nous avons donnée précédemment, à l’appui de ses opinions anti-religieuses d’alors, et où il parle d’un chevalier de Revel qu’il a vu à La Haye, se rapporte aux premiers temps de cette reprise (4 juin 1790).
  108. Il s’agit de ce petit ouvrage sur la révolution du Brabant dont il parlait tout-à-l’heure.
  109. Madame Saurin, à laquelle ils avaient donne ce sobriquet.
  110. « … Si je pouvais m’astreindre à suivre un régime, ma santé se remettrait, mais l’impossibilité de m’y astreindre fait partie de ma mauvaise santé ; de même que, si je pouvais m’occuper de suite à un ouvrage intéressant, mon esprit reprendrait sa force, mais cette impossibilité de me livrer à une occupation constante fait partie de la langueur de mon esprit. J’ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht (un ami) : Je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l’ennui ! (17 septembre 1790.) »
  111. « (2 juin 1791.) Ce n’est pas comme me trouvant dans des circonstances affligeantes que je me plains de la vie : je suis parvenu à ce point de désabusement que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne le suis. Cette conviction et le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j’étudie. … Nous n’avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que nous n’en avons pour faire une promenade ou une partie de whist… »
  112. Il est inutile de remarquer qu’il se trompe au moins pour quelques uns de ces noms : il subit l’influeuce des fausses informations dont on se repaissait à Brunswick ; il va tout-à-l’heure se rétracter.
  113. Celui de Berne.
  114. Dans cette même lettre si pleine d’aveux, Benjamin Constant en fait un autre encore que nous ne pouvons manquer d’enregistrer au passage, bien qu’il n’ait pas trait à la politique. Souvent il s’était moqué avec madame de Charrière de la littérature allemande ; madame de Charrière, dans sa hardiesse d’idées, avait plutôt l’esprit français, le tour du xviiie siècle ; Benjamin Constant visait déjà au xixe, et il avait des instincts plus larges, plus flottants, plus aisément excités à toute nouveauté. « Un sujet de plaisanterie que nous aurons perdu, c’est la littérature allemande. Je l’ai beaucoup parcourue depuis mon arrivée. Je vous abandonne leurs poëtes tragiques, comiques, lyriques, parce que je n’aime la poésie dans aucune langue ; mais, pour la philosophie et l’histoire, je les trouve infiniment supérieurs aux Français et aux Anglais. Ils sont plus instruits, plus impartiaux, plus exacts, un peu trop diffus, mais presque toujours justes, vrais, courageux et modérés. Vous sentez que je ne parle que des écrivains de la première classe. » Mais ce qui est plus vrai que tout, c’est qu’il n’aime la poésie en aucune langue.
  115. Ce sont exactement les mêmes expressions qu’au début d’Adolphe : « … Je me donnai bientôt par cette conduite une grande réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté On disait que j’étais un homme immoral, un homme peu sûr : deux épithètes heureusement inventées pour insinuer les faits qu’on ignore, et laisser deviner ce qu’on ne sait pas. »
  116. Le mal du pays.
  117. « Je ne comprends pas bien, écrit-il, ce que vous voulez dire par votre incertitude entre Ferrand et Mallet. Je suis très décidé, moi, et le choix ne m’embarrasse pas. car je ne veux ni de l'un ni de l’autre. Grâce au ciel, le plan de Ferrand est inexécutable. Si par le malade vous entendez la royauté, le clergé, la noblesse, les riches, je crois bien que l’émétique de Ferrand peut seul les tirer d’affaire ; mais je ne suis pas fâché qu’il n’y ait pas d’émétique à avoir. Je ne sais pas quel est le plan de Mallet. Peut-être est-ce ma faute. Je sais qu’en détail il conseille une annonce de modération, fût-ce, dit-il, par prudence ! mots qui ont un grand sens. mais qui certes ne sont pas prudents. Enfin je désire que Mallet et Ferrand, Ferrand et Mallet, soient oubliés, la Convention bientôt détruite, et la république paisible. Si alors de nouveaux Marat, Robespierre, etc., etc., viennent la troubler et qu’ils ne soient pas aussi tôt écrasés qu’aperçus, j’abandonne l’humanité et j’abjure le nom d’homme. »
  118. Nous donnons ci-après quelques lettres tout aimables de madame de Staël à madame de Charrière, qui prouvent bien que la froideur entre elles deux vint d'un seul côté.
  119. N° du 15 mars 1844.
  120. L’émigré qui écrit ces lettres à madame de Charrière s’était fait naturaliser en Suisse ; c’est pour cela qu’il dit notre compatriote.
  121. Tant qu’avait duré la tendre relation de Benjamin Constant avec madame de Charrière, la toilette n’avait guère été un article de rigueur ; elle lui passait volontiers le négligé. Lorsque plus tard elle le vit devenir muscadin, elle lui dit un jour tristement : « Benjamin, vous faites votre toilette, vous ne n’aimez plus ! »
  122. Elle faisait fort bien les silhouettes.
  123. Libraire neuchâtelois.
  124. L’ami de J.-J. Rousseau, celui avec lequel ce dernier retrouva un jour les pervenches. M. du Peyrou vivait à Neuchâtel, où l’un montre encore son hôtel.
  125. Espèce de jeu alors fort à la mode à Lausanne, à Neuchâtel.
  126. Opéra de madame de Charrière, qui en a composé et fait jouer plusieurs.
  127. Ouvrage de madame de Charrière.
  128. Correspondance de quelques gens du monde sur les Affaires du temps, charmant livre de madame de Charrière aussi inconnu que la plupart des autres.
  129. Ou compère ?
  130. La reine Marie-Antoinette que madame de Staël avait essayé de défendre par un éloquent écrit.
  131. De 1794 probablement.
  132. Une comédie de madame de Charrière.
  133. Ouvrages de madame de Charrière que celle-ci avait prêtés à madame de Staël.