Camées parisiens

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René Pincebourde, éditeur (Petite Bibliothèque des curieux) (Troisième et dernière sériep. 5-161).




PREMIÈRE DOUZAINE

Mesdames


L’artiste, de nouveau, se recommande à vous, en vous apportant d’autres portraits encore, ciselés par lui dans le coquillage aux tendres nuances de chair et dans la pierre dure aux couleurs superbes. Le premier que vous verrez cette fois porte sans doute la trace des larmes de l’ouvrier, car c’est l’image d’un grand homme qu’il aimait fraternellement, et dont la vie ici-bas fut
une lutte, une agonie et un martyre. Ô misère ! il est mort immobile et muet ; la Douleur avait terni son regard de héros ; elle éteignait déjà son visage rayonnant de force et de joie, et il est tombé vaincu, faible, mais triomphant aussi, car déjà se reflétait dans ses vives prunelles l’aurore des sphères mystérieuses, où maintenant, voyant et libre, il s’enivre des parfums aimés et perçoit par des sens nouveaux la tranquille gloire de la Beauté et la silencieuse musique des astres !

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I

CHARLES BAUDELAIRE

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Un portrait peint par Émile Deroy, et qui est un des rares chefs-d’œuvre trouvés par la Peinture moderne, nous montre Charles Baudelaire à vingt ans, au moment où riche, heureux, aimé, déjà célèbre, il écrivait ses premiers vers, acclamés par le Paris qui commande à tout le reste du monde ! Ô rare exemple d’un visage réellement divin, réunissant toutes les élégances, toutes les forces et les séductions les plus irrésistibles ! Le sourcil est pur, allongé, d’un grand arc adouci, et couvre une paupière orientale, chaude, vivement colorée ; l’œil long, noir, profond, d’une flamme sans égale, caressant et impérieux, embrasse, interroge et réfléchit tout ce qui l’entoure ; le nez gracieux, ironique, dont les plans s’accusent bien, et dont le bout arrondi et projeté en avant, fait tout de suite songer à la phrase célèbre du poète : Mon âme voltige sur les parfums, comme l’âme des autres hommes voltige sur la musique ! la bouche est arquée et affinée déjà par l’esprit, mais à ce moment-là pourprée encore et d’une belle chair qui fait songer à la splendeur des fruits ; le menton est arrondi, mais d’un relief hautain, puissant comme celui de Balzac. Tout ce visage est d’une pâleur chaude, brune, sous laquelle apparaissent les tons roses d’un sang riche et beau ; une barbe enfantine, rare, idéale de jeune dieu, le décore ; le front haut, large, magnifiquement dessiné, s’orne d’une noire, épaisse et charmante chevelure qui, naturellement ondulée et bouclée comme celle de Paganini, tombe sur un col d’Achille ou d’Antinoüs ! — En 1848, nous voyons, dans le portrait peint par Courbet, Baudelaire, rasé alors, coiffé de cheveux courts très-noirs, et dont le visage, transfiguré par plus de foi et plus d’ironie encore, est déjà celui d’un créateur et d’un sage. Mais comme la beauté de cette face puissante s’était achevée et complétée tout à fait dans les dernières années de la vie du poète, alors que pâle et tranquille sous ses longs, rares et fins cheveux blancs, il regardait enfin la vie avec calme et déjà ne cessait plus de sourire !

II

MARIE ROZE

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Non-seulement ce joli et sérieux petit visage au beau front, aux yeux vifs, aux regards d’enfant, à la bouche pensive, est couronné d’un gracieux fouillis de cheveux blonds, mais les traits eux-mêmes et le col élégant et fin sont d’une harmonie blonde. Sous les costumes de théâtre, on devine un corps d’une beauté riche quoique si mince et flexible, et voilà bien la nymphe grecque des poètes, à qui on voudrait un de ces noms : Hymnis, Mélitta, Eudore, Myrtium, plein des murmures et des lumineux frissons de l’Ilyssos, si, malgré le Z, son nom de Marie Roze ne la peignait si bien, car, en la voyant, on songe à la chair rosée d’une églantine ou à ce titre de Musset, plus divin que les titres de toutes les odes qui existent : Sur trois marches de marbre rose !

III

JULES FAVRE

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Ce titan en habit noir dit-il quelque chose en effet, lorsque plus bruyant et plus terrible que ses collègues Brontès et Stéropès, il fabrique et débite ses foudres dans la célèbre armoire aux paroles, à côté du verre d’eau sucrée ? Pas toujours peut-être ; mais qu’importe ? Ce front bosselé, ce nez indigné, cette lèvre inférieure qui va au devant de l’objection, cette prunelle tranchante, ce sourcil en zig-zag de feu, ce tas de cheveux irrités, cette joue mobile sont mieux que des traits éloquents, ils sont l’Éloquence même ; ils forgent la foudre et foudroient pour le plaisir, pour rien, comme Caussadé a tué Latournelle. Ne voyez-vous pas que cette barbe étrange s’agite autour du visage comme les serpents de l’éclair ou comme les furies d’un ouragan déchaîné ? Et toute cette tête hautaine et singulière ressemble à celles que Flaxman, dans sa Théogonie, donne aux géants qui représentent les révoltes des Forces aveugles et les convulsions désordonnées du Chaos !

IV

MARIQUITA

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Éclair, flamme, feu follet, vision de paillettes frissonnantes et de diamants d’un regard noir envolés dans le tourbillon de la danse folle, cette toute petite fée endiablée, tantôt séduisante et furieuse, bondit, s’enfuit, glisse sur les feuilles peintes et, comme une poussière d’or, s’élance et voltige dans un rayon ; et de là, elle vous sourit avec son regard de feu, avec sa toute petite bouche écarlate ; et la lumière des flammes de la rampe, les éclairs du lustre, les flûtes amoureuses, les violons semblent danser avec elle et, pris de vertige, l’appeler tous à la fois de son nom vif et dansant : Mariquita !

V

EUGÈNE GIRAUD ET SON FILS

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Celui-là, Eugène Giraud, dont les portraits valent mille fois ceux que mon outil essaye ici de faire vivre, est bien l’homme de la peinture et de la poésie qu’il aime. Comme son œil aimable est brave ! comme sa chevelure d’un dessin bien accusé, comme son nez hardi, sa lèvre virile et affable, cette taille déliée, svelte et mince, et cette moustache, et ce bouquet de barbe si récemment devenu blanc par une coquetterie du hasard, sont bien dun heureux capitaine d’aventure à la Dumas, fait pour triompher toujours en se jouant, intrépide comme une épée, gai comme une chanson, ingénieux et varié comme les tons délicieux d’une riche palette ! Et son jeune fils dont la beauté est comme un superbe épanouissement de force et de joie, avec son œil calme, son cou robuste, son visage de lutteur où foisonne un léger duvet, et sa chevelure bouclée, aux larges masses gracieuses et farouches, nous donne l’idée de ce que fut Héraclès enfant lorsque le vigilant Eurytos lui enseignait à tendre l’arc et lorsqu’Eumolpos Philamonide l’instruisait à assouplir ses doigts sur la lyre de buis !

VI

Mme ARNOULD-PLESSY

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Des traits aristocratiques dans le vrai sens du mot, c’est-à-dire d’un grand caractère et faits pour les apothéoses durables de la Statuaire. Ces yeux proéminents et si bien fendus, ce nez un peu long, à la bosse spirituelle, ces lèvres épaisses, minces du haut, fortement arquées et formant une toute petite bouche, ce menton fin, mais où pourtant la chair s’affirme, ce contour du visage qui échappe à l’ovale vulgaire, méritent que le sculpteur couronne sa belle tête d’une de ces coiffures immortelles et compliquées, faites de touffes, de tresses et de boucles, comme celle de la Diane de Poitiers, que le génie seul invente et qui semblent avoir existé réellement, tant elles sont plus vraies que la nature ! Oui, c’est ainsi que les Germain Pilon, les Jean Goujon et les Coysevox représentaient dans leur gloire les amantes des rois, grandes, fières, portant sur leur cou divin quelque joyau étrange et tenant dans leur longue main, aux doigts en fuseau, l’arc d’or de la déesse Diane. À la Comédie, Sylvia, Célimène et Cydalise, madame Plessy (qui de son vrai nom se nomme Sylvanie) a toujours l’air d’être prête à dire au héros qui va entrer les mots magiques : « Je vous aime, » avec toute l’affectation qu’ils comportent, et nous devinons sans peine qu’en l’affaire dont il s’agit, ce Dorante ou ce Mario sera tout bêtement un Jocrisse, malgré sa triomphante mine de Chérubin adoré et son merveilleux habit luisant, sur lequel vient d’éclore tout un jardin de fleurs !

VII

L’ACTEUR FÉLIX

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Non, vous dis-je ! au contraire, il est mince, il est pâle ; il ne les a pas, ces traits heurtés dont vous parlez ; car ce diable d’homme aux petits yeux de feu, vif, souple, éloquent, insensé, dompteur de peuples et de gandins, a en lui un millier de démons, je ne sais quel vif argent, bien plus ! Paris lui-même ! Il fait ce qu’il veut, il est ce qu’il veut, Richelieu, Diogène, Lauzun, Chérubin si vous insistez : sa parole et sa cravache sifflent ; il ponctue de son immortel sapristi ! une phrase piquée de la tarentule, qui dure cinq actes, tape sur le ventre du père, démasque l’intrigant, affole les demoiselles, épouse l’ingénue, laisse pousser ses favoris, passe sa main dans ses cheveux, tient tête à Mademoiselle Fargueil, boit le lait des bravos furieux, traverse les ronds de papier du paradoxe et de l’idéal, et s’écrie enfin, haletant, mais non rassasié : Applaudissez, Athéniens, c’est du Barrière !

VIII

LA FEMME AU PERROQUET

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Tout le monde a vu passer dans les rues du quartier latin une femme, quelque chose, un fantôme dont l’aspect inouï vous prend aux cheveux et vous traîne vivant dans la vague nuit du Rêve. La tête étroite, terreuse — elle est coiffée d’un vaste chapeau qui a dû appartenir à madame de Cayla, — est d’une invraisemblance shakspearienne (le crâne a disparu, usé sans doute par la lime du temps !) et s’est réduite à la simplicité des bonshommes au trait que dessinent les enfants épris de chimères. L’œil regarde où regardent les yeux des statues. Le corps : un piquet sur lequel flotte un tas de haillons divers, devenus harmonieux à force de traîner dans la pluie du ciel ! Et sur sa main, couleur de terre brune, d’où toute chair est bannie, cet Être impersonnel porte un perroquet, un perroquet vivant qui, peut-être, a baisé les lèvres roses de la Pompadour. Oh ! quelle ode triomphante à la gloire du Superflu, cet oiseau de flamme et d’émeraude promené par cette ombre qui, elle-même, n’existe pas, et qui a un oiseau !

IX

LES CLOWNS PRICE

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Coiffés de toupets rouge feu et bleu faïence, tachetés de chrome et d’écarlate, vêtus de maillots où tantôt flambent Orion et Sirius, où d’autres fois brille une Lyre absurde, ils s’envolent dans les airs, se prennent, se mêlent, retombent sur le front l’un de l’autre, deviennent un monstre à deux têtes, jouent du violon au milieu de tout cela, s’effacent comme des fantômes, reparaissent étincelants de paillettes et d’astres ; puis, de nouveau, sont lancés, flèches vivantes, par je ne sais quel Arc invisible ; et ces adolescents aux visages de Deburau-Apollon flânent violemment dans l’éther, comme des oiseaux, avec le sérieux d’une satisfaction enfantine. Parfois, — nous l’avons tous vu, — ils jouent et se désarticulent le même soir à Paris et à Marseille ; j’imagine qu’ils sautent de l’une à l’autre de ces villes, grâce à leurs bonds prodigieux. Des réalistes expliquent cette ubiquité des Price en prétendant qu’ils sont quatre au lieu de deux ; mais je hais ces transformations bourgeoises des faits surnaturels ! Ajoutez que nos deux clowns sont peintres, musiciens, gentlemen accomplis, et qu’ils lisent dans son propre idiome... qui ? le poète des poètes, Homère !

X

LA DUCHESSE DE MORNY

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Entre les grandes dames de France, madame la duchesse de Morny, — une femme de Balzac ! — est assurément, quoique née en Russie, la plus Parisienne de toutes par l’infinie et inépuisable variété des formes que revêt en elle la Grâce toujours mouvante et diverse, comme la vie ondoyante de cette mer d’Ionie où le poète voyait naître et s’enfuir de délicieuses lignes féminines. Les petits traits si nobles, d’une si délicate finesse aristocratique, imposent l’admiration, sans doute, mais une admiration charmée, naïve ; car ils ont, comme les allures du corps lui-même, cette mobilité enfantine, heureuse, jamais lassée, qui n’exclut pas le sérieux et qui est comme la floraison de la bonté ineffable. Madame la duchesse de Morny n’est pas grande et paraît l’être, tant le bel ensemble de sa personne, où toutes les lignes sont arrondies, donne cependant une expression de mignonne et fière sveltesse. La bouche, aimable et bienveillante et d’une distinction suprême, est assez parfaite pour que l’œil de l’artiste soit heureux de ne pas la voir trop petite ; l’œil étincelle et brille sans dureté ; sur le front, où réside une intelligence souveraine, les cheveux châtains s’éclairent d’une lumière blonde, et d’eux-mêmes s’arrangent en diadème. Et, modèle désespérant et idéal, dont la façon d’être change sans cesse et se transforme, et qui ne quitte une pose que pour en prendre une plus belle, cette admirable femme, qui eût été reine dans La Comédie Humaine, s’arrête souvent, par une lutte inconsciente qui pour elle est un triomphe, à l’attitude irrésistible de la Polymnie appuyant sur sa petite main éclairée de rose sa tête jeune et charmante.

XI

PHILOXÈNE BOYER

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Un de ses portraits, par un rare bonheur, nous le rend dans une attitude qui fut bien la sienne, et avec son expression la plus vraie. La pose est celle d’un voyant, d’un inspiré ! le haut de la tête, où vivent la Pensée et l’Enthousiasme, est tout entier dans la lumière, et la bouche triste et indignée que ne peut cacher la longue moustache transparente, le menton indécis qui montre combien ce poète fut peu destiné à l’action, se baignent dans l’ombre, ainsi qu’une partie de la joue, un peu creusée déjà, mais d’un contour si jeune. Le nez droit, court, arrondi, est l’intelligence même ; mais voyez, toute la tête, c’est ce large front lumineux plein de pensées, que semble éclairer la vision des choses éternelles ; c’est cet œil d’un gris bleu, si brillant toutefois et si désespérément levé vers le ciel ; c’est cette longue chevelure appauvrie, mais si fine, si sensitive, et exprimant par son mouvement une vie si intense ; c’est ce regard qui, énergiquement rassemblé, prend quelqu’un à témoin et dit : Vous savez si j’aime le vrai, le juste, la splendeur du Génie, la Beauté éternellement calomniée ! — Sois tranquille, nous aussi, nous le savons, et nous savons aussi comme la fièvre de l’admiration a desséché ta vie en sa fleur. Ô jeune homme dont les premiers chants furent pénétrés d’une tendresse si émue, victime que l’Étude avait choisie pour montrer comme elle est une maîtresse jalouse, ô poète, cœur brisé, ô prunelle avide et curieuse, ô subtil esprit en éveil, ô mon frère endormi, chère âme !

XII

LA POÉSIE

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Oui, elle a été une Parisienne, j’en atteste l’esprit du divin Musset, la sanglante raillerie du grand Heine et la forte et saine tristesse de Baudelaire. Elle a été et elle sera, car c’est sa destinée de renaître sans cesse et toujours plus belle et plus glorieuse ; mais pour le moment, hélas ! il est bien vrai que son grand cœur semble avoir cessé de battre. J’ai contemplé de mes yeux cette morte héroïque, dont le front était souillé de boue ; et sa chevelure traînait autour d’elle, emmêlée dans les larges feuilles de laurier. Si horrible à voir près de la pourpre cruellement éclatante, sa pauvre lèvre entr’ouverte était devenue plus blanche qu’un lys, et à travers ses mains se jouait la lumière rose. Cependant le tragique dominateur de ce grand siècle, le célèbre Monsieur Prudhomme, dont l’œil est celui d’un hibou et dont le nez décrit exactement un quart de cercle, Prudhomme, dont le chapeau est comme une tour d’ébène, dont le faux-col escalade les cieux et dont les lunettes vertes ressemblent à la vaste mer, était penché sur sa victime avec l’expression d’une joie féroce. Du bout de son parapluie rouge il lui crevait l’œil, et il lui défonçait le front à grands coups de talons de bottes, tandis que, pareilles à l’écharpe d’Hamlet, les basques de son habit noir s’envolaient désordonnées, furieuses et fougueusement tordues par le vent du nord !

Mesdames, Cy finist la première douzaine des derniers Camées Parisiens, par l’image de cette morte que j’ose adorer encore, à l’heure même où les Philistins ont fait connaître que la maison est à eux, et où la rieuse Julia Baron, coiffée d’une perruque aux anneaux de soie blonde, comme les poupées de Huret, chante La Polonaise et l’Hirondelle, avec sa flèche en diamant qui lui sort de l’œil !


Janvier 1868.


DEUXIÈME DOUZAINE

Mesdames


Je continue, avec une humilité dont vous me saurez gré sans doute ; car, pour pouvoir achever en effet avec la simplicité et la perfection des choses durables cette galerie de portraits parisiens qu’il aura du moins l’honneur d’avoir entreprise, il faudrait que l’humble artiste fervent qui vous offre ici son ouvrage eût à son service la flamme même de l’inspiration et le flot vivant de la lumière, dont il embraserait et ferait rayonner la gemme rebelle ! Mais, cette fois encore, j’espère que votre bonté magique, très-puissante et mère de tous les miracles, suppléera à l’insuffisance de l’ouvrier, et qu’en touchant seulement ces cailloux mal égratignés par mon outil, vos petites mains transparentes et vos doigts de fées en feront des pierres véritablement précieuses !

I

PAUL DE SAINT-VICTOR

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En regardant le célèbre auteur d’Hommes et Dieux, ne songe-t-on pas à un de ces portraits du seizième siècle, au visage pâle, mieux accusé encore par des vêtements noirs ; à l’Homme au gant, par exemple, qui laisse dans l’esprit une impression si profonde ? Il y a dans ces traits fortement accentués et qui restent calmes ; dans ce nez d’aigle, mais dont l’arête est large ; dans cette bouche ferme où parfois s’ébauche un rapide sourire, la froideur du gentilhomme très-sévère pour tout ce qui touche à sa dignité, et jaloux de garder sa vie contre le flot des sottises courantes. En même temps, le front haut et vaste, malgré les ondulations d’une belle chevelure ; les yeux grands, saillants, lumineux, prompts à s’impressionner ; les sourcils larges et fins pourtant ; les tempes vastes décèlent le grand artiste qui, en d’autres temps, peintre ou poète, eût donné la véritable mesure de sa force créatrice, mais qui, aujourd’hui, en cet âge de doute où péniblement s’enfante je ne sais quel avenir, croit avoir le droit de garder une sorte de réserve hautaine, et de montrer seulement par quelques échantillons, parfaits comme les plus pures médailles antiques, son incontestable parenté avec toute la vaillante race des inventeurs et des génies.

II

DELPHINE DE GIRARDIN

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Elle eut la majesté d’une reine. Et, en réalité, elle fut reine du royaume le plus difficile à conquérir, le plus périlleux à gouverner, le plus impossible à conserver : reine de ce Paris épique, magnanime, railleur, excellent, qui fabrique la poésie de notre siècle et tout ce qui se nomme Esprit dans le monde entier. L’esprit ! ne semblait-il pas qu’elle l’avait inventé, qu’elle en était la souveraine maîtresse et que, par pure bonté d’âme, elle en dispensait à ses amis la part qu’elle voulait bien leur laisser, sans toutefois appauvrir son rare et fabuleux trésor ? Oh ! lorsque si blanche, si brillante sous sa chevelure d’un blond cendré, véritable couronne dominatrice, dont les longues boucles soyeuses paraissaient être en effet le complément d’un riche diadème, elle donnait ses ordres, son génie, sa pensée à ses ministres, qui n’étaient rien moins que Méry, Théophile Gautier, Arsène Houssaye, Gérard de Nerval et le grand, l’immortel Balzac, comme il étincelait, ce féerique et éblouissant esprit, sur son large front de muse, dans ses grands yeux transparents et doux comme les lacs d’Italie, sur ce nez long, gracieux et si idéalement aristocratique, sur les belles lèvres arquées de cette bouche si bonne aux coins malicieux, sur ce menton délicat, sur ces épaules magnifiques, sur ces bras si splendides qu’on ne pouvait se les représenter autrement que nus, sur ces mains longues, fines et véritablement royales !

III

COMTE DE NIEUWERKERKE

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Oui, dans notre enveloppe physique il y a quelque chose de fatal qui, invinciblement, décide et trace notre destinée. Si l’on observe le comte de Nieuwerkerke, chez qui l’intelligence universelle, le vif esprit parisien, la bienveillance élégante s’allient si curieusement à l’énergique puissance des traits et à la haute stature du gentilhomme des âges anciens, on comprend que, né pour recueillir, selon les temps, ou les honneurs mondains ou le renom de l’artiste, son étoile n’a pu, en notre âge compliqué et mixte, opter décidément pour l’une ou l’autre de ces hautes fortunes, et qu’il a été justement ce qu’il devait être, un grand seigneur artiste, gouvernant ses états du Louvre avec toute la courtoisie d’un homme bien né et avec toute la sagacité d’un travailleur qui, lui-même, a fait œuvre de ses dix doigts et n’ignore pas ce que toute création exige de labeur et de génie. Son front droit, haut et large, ses yeux profonds, sa barbe et ses cheveux, d’or jadis, de neige maintenant, rejetés en arrière et d’une grande tournure, tout un ensemble de traits majestueux et fiers, permettent au comte de Nieuwerkerke ce sourire toujours affable, si nécessaire à un homme qui a tant de choses à accorder et à refuser, et qui voudrait pouvoir donner chaque matin les deux milliards de M. de Rothschild !

IV

CHRISTINE NILSSON

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Je lis dans Les Niebelungen : Voici venir Brunehilt. Elle est armée comme si elle voulait combattre pour la terre d’un roi. Elle porte sur son vêtement de soie de nombreuses lames d’or. Sa brillante fraîcheur éclate à ravir sous cet appareil. Et plus loin : Voilà qu’on apporte à la vierge une pique lourde et grande, large, énorme, forte, invincible, et dont le tranchant coupait terriblement. C’était celle dont elle se servait toujours. L’œil de Christine Nilsson, tantôt vert, tantôt d’un bleu limpide et parfois à reflets d’or, a la froide et cruelle beauté des soleils aveuglants et transis sur le Falberg toujours couronné de neige et de glace, et il ressemble aussi à ce gouffire du Maelstrom à propos duquel Edgar Poë nous parle de l’étrange et ravissante sensation de nouveauté qui confond le spectateur. Chose étrange ! de loin vague et fuyante apparition. Nuit couronnée d’étoiles, cette svelte figure du Nord, quand on la voit de près, montre des traits taillés largement, comme dans les statues primitives ; les joues et le menton sont solides et rassurants comme la Force ; les roses y brillent sur une neige frappée d’argent, et les immenses boucles blondes à la lumière grise et rose qui, par derrière, tombent jusqu’à la ceinture, semblent être la crinière vivante et farouche d’un casque invisible posé sur la jeune tête souriante.

V

ALFRED DEHODENCQ

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Il semble que les chauds soleils de l’Andalousie, que les ciels brûlants de l’Afrique aient laissé leurs flammes dans l’œil éclatant, fixe et dominateur de ce grand peintre, où l’on voit passer l’ombre des pensées dont son front déborde. La bouche, désabusée et navrée, par moments retrouve un sourire d’une fraîcheur et d’une jeunesse adorables. Quand Dehodencq partit pour l’Espagne, sa chevelure brune, épaisse. presque courte et d’un jet si rebelle, donnait à son visage césarien une sauvagerie charmante ; les souffrances, les travaux, qui ont dénudé son front, n’ont pu ôter à ses traits le grand caractère que leur conservent encore une pâleur mate, un menton d’une fière ligne romaine et le regard de feu. On se demande quel nuage obstiné voile ce masque fiévreux, éloquent, mobile et d’une vie si intense ; mais quelle tristesse ne doit pas séjourner dans l’âme d’un artiste merveilleux, qui, après avoir peint là-bas tant de chefs-d’œuvre pour les princes d’Orléans, n’a pu retrouver au retour son rang et sa place, même après les plaidoyers passionnés qu’a, dix fois de suite, écrits à sa louange le maître glorieux, le juge impeccable, Théophile Gautier !

VI

JUDITH WALTER

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Voyez comme les nobles lignes de ce visage primitif, auquel nos yeux rêvent les bandelettes sacrées, ressemblent à celles des plus purs bas-reliefs d’Égine ! La ligne du nez continue celle du front, comme aux âges heureux où les divinités marchaient sur la terre, car il a été donné au poète que ses filles fussent véritablement créées et modelées à l’image de sa pensée. Les cheveux noirs sont légèrement frisottants et crespelés, ce qui leur donne l’air ébouriffé : le teint d’un brun mat, les dents blanches, petites et espacées, les lèvres pourprées d’un rouge de corail, les yeux petits et un peu enfoncés, mais très-vifs, et qui prennent l’air malin quand le Rire les éclaire, les narines ouvertes, les sourcils fins et droits, l’oreille exquise, le col un peu fort et très-bien attaché, sont d’une sphynge tranquille et divine, ou d’une guerrière de Thyatire, dont la beauté simple, accomplie et idéalement parfaite ne peut fournir aucun thème d’illustration aux dessinateurs de La Comédie Humaine. Telle fut sans doute aussi cette mystérieuse Tahoser, que le poète nous montre coiffée d’un casque formé par une pintade aux ailes déployées, et portant sur la poitrine un pectoral composé de rangs d’émaux, de pertes d’or et de grains de cornaline. Judith Walter a écrit, et cette strophe délicieuse et savante évoque son image, bien mieux que je n’ai su le faire : Derrière les treillages de sa fenêtre, une jeune femme qui brode des fleurs brillantes sur une étoffe de soie, écoute les oiseaux s’appeler joyeusement dans les arbres.

VII

HENRY HOUSSAYE

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Ce jeune homme a raison d’écrire, après l’Histoire d’Apelles, l’histoire d’Alcibiade ; car, n’est-ce pas le seul écrivain aujourd’hui vivant qui ait pu se proposer de peindre un pareil héros sans avoir rien à envier à son modèle ? Sa mère, si admirablement belle, et qui si prématurément disparut d’un monde où elle régnait par la toute-puissance de la grâce, eut sans doute les meilleures fées pour amies, car elles étaient présentes autour du berceau de Henry Houssaye, et elles se sont plu à lui donner la beauté, l’esprit et le reste. Il a déjà le front du penseur, et ses yeux, où l’arcade sourcillière est avancée et hardie plus que dans aucune tête contemporaine, donnent quelque chose de mâle et de viril à ses traits de jeune pâtre syracusain que réclamerait l’Églogue ; ses lèvres sont charnues, presque toujours entr’ouvertes, et d’un rouge vif. Un nez fin et droit, un peu serré au bout, atteste la résolution et la bravoure ; la barbe, vierge, soyeuse et crespelée, est fournie, tandis que la moustache naît à peine. Grand, élancé et savant à l’escrime, Henry Houssaye a quelque chose d’un fils de Byron, — et c’est par là seulement qu’il se sauve de ressembler à Daphnis ; quant à la toison blonde qui fait que sa tête ressemble par l’arrangement à celle de Lucius Verus, le mot chevelure ne la désigne que bien imparfaitement. Énorme, touffue, ébouriffée, emmêlée comme les cheveux de l’archer dont le nom signifie à la fois Épouvante et Lumière, il faudrait vraiment, pour la peindre au naturel, les épithètes ensoleillées de la Pléiade, et les mots violents du seizième siècle, tels que les forgeait Ronsard ; car avec ses colères et ses sauvageries hautaines, elle arrive résolument à la crinière démesurée du jeune dieu !

VIII

SUZANNE LAGIER

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Rien de plus joli, de plus lumineux et de plus sain à voir que le beau rire éclatant de ces petites dents magnifiquement blanches de Suzanne Lagier. Oh ! comme ici la tradition est outrageusement violée ! car, avec son grand front haut et large et ses cheveux bien plantés, Suzanne a de très-grands yeux, qui cependant sont vifs et pleins d’intelligence, et une bouche qui, bien que petite, a de l’esprit comme un diable, — anomalie absolument nouvelle et créée pour cette circonstance spéciale. Musicienne dont l’oreille n’affecte aucune petitesse, Suzanne avait inventé, dans une farce récente, un bien délicat et amusant rappel de couleur, fait pour réjouir les vrais amants de la palette : une perruque rose d’une fraîcheur de ton énivrante, et parfaitement raccordée au ton de sa robe rose. Le corps de Suzanne (quand je pense que nous l’avons vue mince à tenir dans un bracelet !) est, je crois, une puissante ironie de la nature. Par là, sans doute, cette grande Nourrice raille cruellement l’abominable maigreur de notre esprit moderne, et rappelle à notre souvenir la bonne reine Gargamelle, qui d’une seule fois mangea tant de tripaille, à savoir seize muids, deux bussards et six tupins. Ô la folle comédienne ! sur son visage éclate une joie immense, surnaturelle ; pour plaire aux hommes, elle a tout, et, par un autre caprice de la destinée, elle a, pour désarmer aussi les femmes, un nez... qui est le nez même de Bressant !

IX

L’ACTEUR HYACINTHE

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Un nez, et rien de plus. Mais, au lieu de se cacher dans le perfide cheval de bois, l’armée tout entière des Achéens aurait pu tenir à l’aise dans ce nez aux flancs sonores, qui ressemble à quelque mont Athos taillé par un statuaire géant. Ne pas prendre au sérieux le petit front fuyant, les yeux percés à la vrille, et le crâne sur lequel voltige un rare duvet blanc ; la chevelure naturelle d’Hyacinthe est sa perruque de Jocrisse, et, sur son nez blanc, pourpré, éclatant, dont les ailes sont ouvertes et effrayantes comme celles de l’oiseau Roc, une déesse Fantaisie, comme Célestin Nanteuil les dessinait pour Renduel, mignarde, longue et vêtue d’un voile tremblant, est accoudée dans une pose romantique, et tient à la main un drapeau, sur lequel je lis couramment : Nommons Labiche ! Mais quand le fils de l’Eurotas expirait sous le disque d’Apollon, il ne soupçonnait pas, sans doute, que son nom de fleur serait porté en même temps par un prédicateur célèbre et par un comédien bouffon, élève de Madame Louise Fusil !

X

HORTENSE SCHNEIDER

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Oh ! qu’elle a raison de demander à l’art, d’arracher à la nature vaincue ces crépons, ces frisons, ces neiges, ces nappes de chevelures, ces boucles, ces coques, ces tire-bouchons en délire qui lui font une couronne, une coiffure, un manteau, un vêtement demuse parisienne affolée et affolante ! — Ses traits ! on n’a jamais que ceux qu’on paraît avoir : malins et délicats, ils empruntent une séduction étrange à l’œil tantôt glauque ou noir, et parfois tout en feu. Cette Bordelaise, — voyez quels ragoûts savants et compliqués ! a la bonne humeur madrée et gauche d’une commère normande ; sa gaucherie infiniment gracieuse est le tremplin sur lequel bondit insolemment la gaudriole inattendue ; puis, voyez-la, par moments brutale comme un couperet, ou fine, blasée et emporte-pièce, comme toutes les Parisiennes en une seule ! Ce n’est pas sans raison que, décolletée dans le dos jusqu’à la ceinture, avec le collier à quatre rangs de perles, elle porte ce manteau traînant et cette couronne de duchesse régnante ; car, en effet, elle est l’incarnation même de ce qui règne sur l’antique tréteau sacré ; elle est en chair et en os, parole et musique, la dernière forme de notre art national : je veux dire l’Absurdité dédaigneuse et folâtre !

XI

LE PÈRE HYACINTHE

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Le mot de Figaro, affirmant que la misère l’a engraissé, est empirique peut-être, mais non pas tant qu’il le paraît, puisque ni les austérités, ni les veilles, ni les fatigues de l’étude n’ont pu empêcher le léger embonpoint qui, par une antithèse singulière, donne un caractère d’originalité inattendu au visage sérieux et sévère du père Hyacinthe, si calme et réfléchi dans les moments où les ardeurs et la passion de l’éloquence ne lui communiquent pas cette vie tumultueuse dont l’effet est irrésistible. La largeur des joues dissimule un peu celle du front, vaste et lumineux pourtant sous sa courte et mince couronne de cheveux plats ; mais la bouche, où la lèvre supérieure se montre de beaucoup la plus développée, est toute spirituelle ; le menton, comme l’oreille fine, achevée et délicate, dénote une intelligence prodigieuse, et l’œil, quoique gonflé et rapetissé, est éclairé par je ne sais quelle puissante vision. L’illustre prédicateur a commencé par être poète, et en lui, comme en tout orateur digne de ce nom, il y a un grand comédien : quel comédien doit être celui dont la parole a pu convaincre Marguerite Thuillier et Sylvanie Hessy, ces deux charmeresses qui donnaient la flamme et ne la recevaient pas !

XII

LIA FÉLIX

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C’est ainsi, avec une singulière puissance magnétique du regard clair et doux, avec la bouche dédaigneuse et triste quand un sourire voulu ne ranime pas, mince, élégante, faite de rien et d’une aristocratie suprême, qu’on se représente la chère création de Balzac, l’adorée duchesse de Maufrigneuse, soit lorsque, transfigurée en ange dans les flots vaporeux de mousseline, elle inspire au jeune d’Esgrignon, d’un premier coup d’oeil profond et virginal, le furieux désir de la faire descendre du ciel, — soit à ce beau coup de théâtre du dénoûment, lorsque, travestie en homme, une rose du Bengale à sa boutonnière, elle traverse avec lui en tilbury la rue Saint-Biaise, « tous deux gais, riant, causant ! » Lia Félix a la distinction d’une duchesse, et elle est du peuple par l’inénarrable expression de ses lèvres où se lit le ressentiment d’une longue souffrance ; et une fois emportée par les tourmentes du Drame, cette sœur de Rachel a des sanglots, des épouvantes, des cris, des éclairs de passion à la Dorval. Rien qu’à la voir, silencieuse et calme, un observateur devine la beauté de sa voix musicale, si merveilleusement nuancée et timbrée pour dire les vers, comme nous l’avons entendue quand elle récitait avec un enthousiasme hautain l’harmonieuse tragédie de Lamartine.

Mesdames, Cy finist la Deuxième Douzaine des derniers Camées Parisiens. Après qu’il a nommé ces dieux, Lamartine et Balzac, le patient ouvrier de ces futilités ne conserve aucun prétexte à parler de lui-même, fût-ce en un mot, et pour réclamer comme toujours votre indulgence. Toutefois, vous dont l’âme est exempte de tout sentiment vulgaire, n’imitez pas ces envieux qui, pour accorder leur admiration aux bons poètes, attendent que la grande Gloire les ait irrévocablement sacrés, car une telle conduite n’est ni généreuse ni prudente, et le Mélésigène a très-justement dit aux potiers de terre : Si vous me donnez une récompense, ô potiers, je me mettrai à chanter : Viens ici, Athènè, protège ce fourneau !


Février 1868.


TROISIÈME DOUZAINE

Mesdames,



Je reprends ma petite œuvre inachevée, après quatre années bien plus longues que quatre siècles, car depuis le temps où je m’amusais à ces babioles, des événements affreux ont changé la face du monde, et un roi barbare, devenu empereur depuis lors, mais qui n’apprendra pas l’élégance parisienne, est venu ici coiffé d’une casquette, sur laquelle aucun statuaire, si habile qu’il soit, ne parviendra jamais à arranger congrument la couronne de laurier. L’horrible Guerre au rouge panache mouvant a dévasté nos campagnes sanglantes ; vieux, nous avons repris le fusil et le harnais du soldat ; les meilleurs d’entre nous sont morts, hommes du peuple, ouvriers des métiers, princes aussi et ducs ayant dans leurs veines le brave sang de leurs aïeux, et aussi des artistes divins, tels que celui-là, si jeunes qui accourut pour remplir son devoir d’homme et de citoyen, rapportant dans sa prunelle l’éblouissement de l’Orient, et sous son front tout le chœur impatient des chefs-d’œuvre futurs. La balle qui l’a frappé au front nous a tous éclaboussés de son sang ; et ensuite, Paris a brûlé comme une allumette, sans même servir de prétexte à quelque Domitius à barbe de cuivre rouge, désireux de chanter un poëme lyrique sur la destruction d’Ilios. Continuons cependant de créer et de vivre selon nos petits moyens ; car la meilleure vengeance que Paris puisse tirer de l’Allemagne, c’est de s’obstiner à être Paris, et le géomètre qui travaille pour le roi de Prusse n’obtiendra pas que ce monarque se fasse livrer l’esprit français, comme il s’est fait livrer, ô douleur ! la vaillante ouvrière Alsace, et le généreux pays sur lequel plane encore la figure de la guerrière Jeanne d’Arc !

I

ALPHONSE KARR

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Tel que je l’ai vu à Nice, il y a peu d’années encore, sous le noir plafond de rosiers qui s’étendait devant sa maison, quel visage spirituel et robuste, tourmenté dans le calme, exprimant bien la force herculéenne de celui sur lequel la Sottise a toujours compté pour tuer les monstres de ses marais et pour nettoyer ses étables, en y faisant passer un furieux fleuve de Bon sens, qui emporte tout dans son flot rapide et sonore ! Le large front, si ferme et hardi, sans bosses vides ! bien découvert aux extrémités sous une chevelure drue, noire comme l’Érèbe et tondue de près, les yeux non démesurément ouverts, mais lumineux, sagaces, avec une étincelle de flamme et bien abrités sous leurs sourcils presque droits, le nez osseux, torturé, à l’arête large, aux narines coupées très-hardiment, et s’enflant un peu au bout comme celui des grands penseurs, les joues solides, hâlées par le soleil et le vent de la mer, accusaient une énergie invincible, et la bouche ironique, bienveillante, sensuelle, aux lèvres pourprées, éclatait de vie dans une longue barbe ondoyante et tortueuse comme celle de Clément Marot. Ensemble heureusement accompagné par la cravate de soie blanche qui entoure son cou, et par la veste de velours noir qui habille son corps d’athlète. — Plus vrai encore fut l’Alphonse Karr de la première jeunesse, maigre, nerveux, vêtu d’une blanche robe de moine, irrité par le spectacle de la Bêtise humaine, et ne portant alors qu’une légère et noire moustache de Scaramouche, qui semblait ponctuer la poésie de son génie railleur, venu en droite ligne d’Aristophane. Aujourd’hui, après qu’il a neigé sur ce chêne formidable ! Alphonse Karr ressemble au Pape des Sages, car sa très-longue barbe, qu’il porte en éventail, est devenue blanche comme le plumage d’un cygne, et sur son visage quelques légères rides sont les coups de griffe que lui donne en s’enfuyant l’insaisissable Chimère !

II

MADAME BLANCHECOTTE

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Balzac, si obstiné à trouver l’Allégorie moderne, eût vu chez cette Parisienne, à qui la pureté de son rêve a conservé l’air aimable de la jeunesse, l’image même de la Volonté unie à la Résignation. Il eût admiré que cette chevelure châtain foncé aux reflets doux, que ces magnifiques sourcils, que ce front tourmenté par des violences de pensée, que ces yeux bruns expressifs, si brillants et si mobiles, souvent fermés à demi, que cette coupe de visage d’où une expression ineffable de bonté et de douceur exclut la vulgarité, que cette bouche où la lèvre très-prononcée et la mâchoire large rappellent que Saint-Vincent-de-Paul faisait ses œuvres charitables avec sensualité, et que ce menton qui timidement se retire, aient pu s’harmoniser dans le calme obtenu par un constant effort, et aient reçu de la majesté du devoir infatigablement accompli une grâce délicate et suprême. Car ce visage de poète, comme celui de certains prêtres, a quelque chose de l’ingénuité de l’enfance, récompense d’un ordre surnaturel et presque divin que Dieu accorde à ceux de ses serviteurs qui humblement tracent un droit sillon, sans songer un moment à se parer de leurs souffrances et à se glorifier de leur génie !

III

HENRI ROCHEFORT

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Qu’il y a de bonté, de naïveté, de folie, d’intrépidité, et quels trésors de tendresse dans cette tête inquiète de Don Quichotte, modelée à la diable, fine, maigre, osseuse, un peu grêlée, au vaste front haut et bombé, à la légère barbe noire enfantine, aux moustaches minces, à la haute chevelure noire, crêpée, touffue et furibonde, au nez arrondi, mollement régulier, à la bouche incisive, nette et songeuse. aux yeux flamboyants et obscurs, cachés dans des cavernes noires ! Tel Shakspere avait vu son Mercutio, si follement spirituel, si insoucieux, et qui cependant appartenait, marqué d’avance, à la Fatalité tragique. Et c’est sans doute à propos de ces destinées-là que pendant les longues nuits au bord de la mer, on entend le vent aigu et les flots tumultueux que sillonne un invisible fouet, rire de leur rire épouvantable.

IV

SARAH BERNARD

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Elle est la seule Comédienne que le Statuaire ait faite exprès pour exercer l’art de la Comédie, car elle est grande comme Rosalinde, et assez mince pour pouvoir porter tous les costumes ! De plus, elle est si bien faite pour exprimer la Poésie que, même lorsqu’elle est immobile et silencieuse, on devine que sa marche, comme sa voix, obéit à un rhythme lyrique. Un statuaire grec, voulant symboliser l’Ode, l’eût choisie pour modèle. Une véritable actrice doit pouvoir jouer Juliette et Lady Macbeth, Iphigénie et Ériphile, Chimène et Pauline, et par conséquent ne doit être ni blonde ni brune. Aussi Sarah Bemhardt, avec son beau teint de Hollandaise, n’est-elle ni blonde ni brune ; car ses cheveux sont blonds si elle les mouille, et bruns si elle les pommade ! et, de plus, si bien frisés, ondés et crespelés naturellement en tignasse idéale et en divine crinière de Déesse, à la façon de la chevelure de Diane de Poitiers emmêlée par Jean Goujon, qu’il n’y a qu’à y fourrer le poing et à y planter une épingle pour leur imposer la plus élégante et la plus compliquée de toutes les coiffures. Que Henri Heine ne l’a-t-il connue lorsqu’il a peint dans Atta Troll son Hérodiade ! Avec quel amour il eût copié sur son visage de reine de Cappadoce ou de Néréide, qui fait songer à la nacre des mers, son front étroit avec la peau très-tendre et très-luisante, ses sourcils un peu rapprochés et plus touffus à la naissance du nez, ses yeux bruns très-longuement fendus et peu ouverts, ordinairement langoureux, mais quand elle s’anime, s’éveillant et sautillant comme des diamants noirs ; et cette prunelle excessivement petite, qui, lorsque la Comédienne dit un mot ironique, semble se jeter hors de l’œil et vous percer ; le nez hébraïque et pourtant très-gracieux par un bridage de la narine, qui semble enlevée par la petite bosse qui est au milieu du nez et qui signifie poésie et lutte ; et, sans oublier le menton bien arrêté, résolu, la bouche gracieuse aux lèvres rouges, très-fines, qui laisse voir un magnifique et terrible éblouissement de dents blanches ! Et, jusqu’à la fin des âges, toujours l’image de Sarah Bernhardt sera évoquée lorsque Ruy Blas dira : Elle avait un petit diadème en dentelle d’argent !

V

FRÉDÉRICK LE MAÎTRE

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Qu’il fut beau ! c’est avec une tête d’Apollon, avec la chevelure d’un dieu et avec un corps d’Antinoüs souple comme celui d’Arlequin Protée qu’il jouait Edgard de Ravenswood et Robert-Macaire, et il n’avait eu qu’à s’habiller en Napoléon, sans rien changer à son visage réel, pour réaliser un Napoléon plus antique et plus idéal que celui de Gros et pareil à une pure médaille, car sa beauté était si prodigieuse qu’elle pouvait même être portée avec emphase ! Plus tard, l’ironie que ce grand railleur avait dans l’esprit modela son propre visage, éclaircit ses cheveux sans rien leur ôter de leur élégante furie, ouvrit ses paupières toutes grandes, releva démesurément l’arc des sourcils, tira le nez en avant et en releva le bout, et des deux côtés de ce nez creusa deux rides violentes et railleuses ; douloureusement abaissa les deux coins de la bouche, dont parfois un des coins se relève sans attendre l’autre, de sorte que cette bouche, alors tordue, a l’air de dire, comme celle de Marguerite d’Écosse mourante : « Fi de la vie ! qu’on ne m’en parle plus ! » Et par instants, dans un rapide éclair, on voit redevenir olympien et héroïque ce visage fatigué par mille créations, mais qui d’ailleurs, même dans les contorsions et dans l’accablement, ne peut pas exprimer autre chose que la poésie et le génie, car avec lui comme avec Balzac, les galériens et les portiers eux-mêmes ont du génie !

VI

CÉLINE CHAUMONT

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Potelée et bien faite pourtant, et avec de beaux bras et une poitrine et des épaules, car le corsage de cette miniature n’a rien à enlever à celui de bien des femmes dont les puissantes dimensions atteignent à la peinture d’histoire, elle est plus petite et plus mignonne que Déjazet, qu’elle a modernisée, et que l’oiseau colibri et que l’oiseau-mouche. C’est — n’y cherchez rien autre chose ! — une bouche fine et lumineuse, d’où la chanson et le bon mot s’envolent, ou plutôt elle est une Épigramme de l’Anthologie traduite par Henri Meilhac et faite femme. Très-femme, par exemple. Si l’ovale du visage, d’une ligne trop rapide court au petit menton arrondi ; si la chevelure à la mode cache un front puissant ; si les yeux ne laissent voir que leur étincelle, s’enfoncent et n’ont qu’un point de lumière, comme les sourcils n’ont qu’un point d’ombre ; si le nez malicieux et arrondi au bout semble un peu large et court, c’est qu’il faut que tout laisse le premier rôle à ces lèvres spirituelles, enfantines et féroces, d’où la Raillerie ailée s’enfuit victorieusement comme une flèche rapide !

VII

LE MARÉCHAL BAZAINE

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Dans ce large visage d’airain aux lueurs cuivrées, dans ce front chauve orné seulement de quelques cheveux blancs et plats, il y a certainement une volonté indomptable. Les sourcils se relèvent ; les yeux demi-fermés, habitués à contempler la figure des batailles, regardent au loin ; le nez est osseux et hardi sans tourner à l’aquilin ; la moustache, encore noire, n’ombrage que les coins des lèvres et laisse voir la bouche nette et rusée. comme cela est indispensable chez un chef qu’on doit non-seulement entendre, mais voir commander. La longue, claire et légère impériale ne cache que très-peu la largeur du menton et des mâchoires, exprimant les vastes appétits, et qui se retrouve dans les têtes de tous les rois et de tous les chefs triomphants, comme dans celles des capitaines d’aventure. L’oreille est très-petite chez ce soldat, comme celle d’une Impéria ou d’une Cléopâtre. Le torse qui est de bronze, comme le visage, porte bien l’uniforme de maréchal de France et les broderies, et l’on admire combien le fondateur de la Légion d’honneur a été ingénieux en mettant sur la poitrine des Grands Officiers, à côté du cordon rouge dans lequel les Grecs auraient vu le ruisseau de sang que fait couler la Guerre implacable, la plaque étincelante, diamantée, ruisselante de calmes feux comme les froides étoiles, qui du moins représente les mystérieuses joies et les éblouissements vertigineux de la Victoire.

VIII

BLANCHE PIERSON

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Née impératrice, reine et duchesse, et même comédienne, ce qui est plus difficile, il n’y a pas dans Paris, à la comédie ni dans la vie, une figure plus aristocratique et plus souveraine que celle-là, qui, par sa ferme, délicate et élégante beauté, où triomphent à la fois la ligne et la couleur, met à néant la vieille querelle de la Peinture et de la Statuaire. Façonnée, encore mieux que Sarah Bemhardt, pour être une actrice, elle peut être à son gré, et toujours avec style ! une vierge ou une courtisane, ou, ce qui est le dernier mot de l’art et de la vie, une dame parisienne. Lorsqu’elle joua dans La Princesse Georges le rôle de Madame de Terremonde, elle avait mis sur elle des tas de diamants et des tas de grosses fleurs de toutes les couleurs, comme pourrait le faire une dame de la Halle deux ou trois fois millionnaire qui voudrait étonner ses voisines, et avec cela elle était simple ! Les cheveux d’un blond célèbre ; le front large et lisse ; les sourcils droits, plus foncés que les cheveux ; les yeux bleus, pleins de regards et de profondeur, malgré ce bleu, qui est non pas froid et mort comme le pâle azur des prunelles de dompteur, mais étincelant comme le soleil dans la mer Tyrrhénienne ; le nez droit et fin, projeté en avant, avec les narines très-fines, transparentes et d’un rose nacré, et (caractère très-remarquable et délicieusement étrange !) une petite fente sur le bout du nez, très-nette et très-accusée ; la bouche discrète et rose ; les dents très-belles et d’un blanc doux et bon ; le menton petit, mais ferme ; l’oreille allongée, merveilleusement bien ourlée ; tel est le froid programme d’un spectacle que pourrait seul reproduire le Vinci, du pinceau dont il peignait la Joconde. Mais quant à cet impérieux, délicat et presque invisible duvet qui si tendrement estompe d’une ombre vague et légère la lèvre supérieure, ne demandez pas ce qu’il signifie, car vous forceriez le frivole artiste de ces caprices à se pencher sur l’inconnu formidable et sur les attirants abîmes de la Physiologie !

IX

HENRI REGNAULT

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Le visage apparaissait olivâtre mais lumineux dans le farouche encadrement de cette barbe noire, touffue et légère, et de cette chevelure noire naturellement frisée, demi-courte et relevée comme dans un buste antique. Le front ferme, large, où tout est équilibré, éclatant de génie, était d’un créateur ; les yeux droits, profonds, embrasés, pensifs, rapprochés des sourcils ; le nez impérieux et tranquille ; la bouche calme, reposée, dessinée d’une ligne puissante et pure, exprimaient à la fois la volonté furieuse et la résignation indomptée de l’ouvrier dont la pensée visionnaire contient des mondes, et sur le torse élégant et fin du dompteur de chevaux, naturellement le paletot rejeté en arrière formait le revers d’un de ces habits du seizième siècle que peint Titien. Sur le si jeune et mâle visage de ce héros qui revivra dans de blanches statues, il y avait la sereine tristesse de l’artiste qui doit emporter avec lui la moitié de son œuvre, mais aussi l’inconsciente et formidable joie des pures victimes destinées à une mort sanglante !

X

LA COMTESSE DASH
marquise de saint-marc

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Il aurait fallu reproduire sa charmante image il y a quelques années, alors qu’elle offrait le mélange curieux et contrasté d’une très-grande dame et d’une piquante beauté brune. Sur son front si beau, on croyait voir passer les pensées. Ses yeux noirs, spirituels et bons comme des yeux qui ont tout vu et qui ne se sont lassés de rien, étaient d’une mobilité étrange qui ne fatiguait pas, tant les regards avaient de douceur, et le visage doré, couleur d’ambre, le nez petit, mutin, gracieux, la bouche d’un beau rouge, creusée aux extrémités de petites fossettes, le petit menton d’un ferme et joli dessin, étaient divinement aimables. Deux lourdes nattes noires encadraient alors cette chaude et lumineuse pâleur. Plus tard, la comtesse Dash portait deux grosses touffes poudrées, et ses joues dont la coloration s’était modifiée et adoucie, apparaissaient roses dans cette neige. Avec ses jolies petites dents qu’elle avait gardées, elle a été une des rares femmes dont la vieillesse s’éclaire de la tranquille et heureuse lumière d’un beau sourire.

XI

HENRI LITOLFF

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Ah ! refus des directeurs, envie des rivaux, haine des imbéciles, travail dans les chambres froides, misère, souffrances de ceux qu’on aime affreusement mêlées à la fièvre de la création, emportements, délires, amours, efforts surhumains, démons acharnés contre le génie de l’homme, malheurs, accidents, ennuis ridicules, crimes du sort ! non, impuissants que vous êtes, vous n’êtes pas non plus parvenus à enlaidir celui-là, et c’est même en vain que vous avez essayé de dénuder son vaste front de poète, sur lequel il y avait une telle chevelure crespelée et farouche que, malgré tout ce que vous en avez arraché, elle est encore inextricable et profonde comme une forêt. C’est en vain que vous avez plongé dans les joues de Litolff vos doigts furieux comme ceux d’un statuaire romantique ; c’est en vain que vous avez creusé cruellement de vos ongles ses yeux victorieux, que vous en avez cerclé le dessous et que vous avez voulu rapprocher l’un de l’autre son nez et son menton ; en dépit de vous il est beau ! Et beau d’une beauté qui n’a rien de trop résigné, car dans ces traits convulsés et calmes habite, cachée en des replis imperceptibles, la rafraîchissante et vengeresse Ironie. Et comment n’y serait-elle pas ? car lorsqu’enfin on eût ouvert à Litolff un petit théâtre, et qu’il y eût fait entrer (comme le cheval de bois dans Ilios) la divine Lyre soigneusement cachée dans l’étui d’un chapeau chinois, il se souvint alors que depuis vingt années, lui fermant obstinément leurs portes, les directeurs avaient voulu tuer en lui la virilité de l’art, la puissance créatrice ; mais il borna sa vengeance contre eux à composer un chef-d’œuvre de musique bouffe, dont le héros fut la victime de Fulbert, Abélard !

XII

L’IMPÉRATRICE EUGÉNIE

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La tête bienveillante et pensive de l’impératrice Eugénie est merveilleusement parée d’une superbe chevelure blonde aux reflets rouges, et les deux boucles tombantes qui complètent la coiffure sont disposées comme celle de Marie-Antoinette. D’ailleurs, dans le port gracieux et noble de l’Impératrice, quelque chose en effet rappelle la démarche de la Reine, et avec l’amère volupté qu’on ressent à accueillir les pressentiments effrayants, elle se plaisait à accentuer par des détails de costume cette vague ressemblance qui existe seulement dans les attitudes, car l’Impératrice a l’air mélancolique et brisé d’une femme qui souffre et que tout désabuse, tandis que Marie-Antoinette était presque roide de majesté et de fermeté. Le front de l’lmpératrice paraît plus haut que large. Elle a les yeux d’un brun rouge, très-rapprochés du nez et bridés vers les tempes, ce qui donne au regard quelque chose de fatal. Ses sourcils épais, mais beaux et droits, se rejoignent. Elle a le nez long du penseur, l’oreille belle et de forme allongée, la bouche d’un beau dessin, presque grande et très-gracieuse, avec un sourire contraint qui toujours accuse de douloureuses pensées. Les joues admirables naguère, maintenant tombent un peu, et le menton, alors trop peu saillant, s’est accentué, de même que la Volonté, qu’il représente, a dû, en des crises imprévues, grandir et se développer soudainement comme une fleur hâtive. Au théâtre ou dans les fêtes, l’Impératrice adoptant la seule simplicité qui lui fût permise, portait presque toujours un joyau unique, le plus souvent un collier de diamants, dont nul n’a jamais songé à voir même la fastueuse richesse, tant les froides splendeurs des pierreries étaient naturellement effacées par la femme qui les portait, car le juge suprême de la Beauté idéale et vivante, Théophile Gautier ! comparait avec raison aux harmonies des plus belles statues grecques la magnifique ligne de son cou et de ses épaules.

Mesdames, Cy finist la Troisième Douzaine des derniers Camées Parisiens. Les autres ont été faits sous l’Empire, et je cisèle ceux-ci sous la République, dont volontiers j’eusse donné ici l’image brillante de force, de jeunesse et de joie, que j’eusse à mon gré coiffée du laurier invincible, ou de la blonde couronne d’épis, ou du casque d’airain de la guerrière Antiope, si je n’eusse craint qu’une lettre de M. Barthélémy Saint-Hilaire ne vînt me désavouer, et que le Président de la République n’annulât brusquement la décision que j’aurais prise, comme il a fait souvent pour celles des conseils municipaux. Et de sa fière lèvre écarlate, pareille à celle de la déesse Athèna, elle eût semblé dire : « France ! ne désespère jamais, puisque tu es le pays de la cithare et de l’épée ; puisque tu es la terre de ceux qui savent travailler industrieusement, et qui tous, pour que tu ne meures jamais, veulent bien verser à flots leur rouge sang, et mourir ! »


Novembre 1872.


QUATRIÈME DOUZAINE

Mesdames,


Je commence à présent la Quatrième Douzaine des derniers Camées Parisiens ; mais loin de négliger mon petit travail de ciseleur parce qu’il approche de sa fin, je vais au contraire m’appliquer à achever et à polir, du mieux qu’il me sera possible, ces derniers échantillons qui vont sortir de mes mains, afin qu’il ne soit pas dit que ma mercerie est celle d’un mauvais marchand, qui donne de la besogne d’apprenti contre de bon or trébuchant et sonnant, luisant comme la lumière du soleil. Pour cela faire, je regarde bien dans mon souvenir la vivante image de mes modèles, et je vous prie en même temps que votre bonté gracieuse continue à m’encourager comme elle a fait déjà, car je ne saurais pas soulever mes outils et surtout les manier d’une main ferme et agile, si je ne suis réconforté par la clarté précieuse de vos souvenirs, qui du plus obscur des hommes peut faire un Achille ou un Cyrus, et à plus forte raison un bon orfèvre. Ceci dit, et pour me porter bonheur, je mettrai en tête de cette dernière Douzaine l’image d’un chanteur très-bien aimé des Muses, et qui a bu, comme les sages Orphées d’autrefois, à leurs sources inspiratrices.

I

LECONTE DE LISLE

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L’auteur des Érinnyes ne manque pas au premier devoir du poète, qui est d’être beau. Sa tête a un aspect guerrier et dominateur, et tant par la ferme ampleur que par le développement des joues, indique les appétits d’un conducteur d’hommes, qui se nourrit de science et de pensées, comme il eût mangé sa part des bœufs entiers au temps d’Achille, et qui, s’il n’est qu’un petit buveur dans la réalité matérielle, peut vider d’un trait le grand verre, pareil à la coupe d’Hercule, dans lequel Rabelais nous verse la rouge vérité. Le front, très haut, se gonfle au-dessus des yeux en deux bosses qui ne font guère défaut dans les têtes des hommes de génie ; les sourcils bien fournis sont très-rapprochés des yeux, et ces yeux vifs, perçants, impérieux et spirituels sont comme embusqués au fond de deux cavernes sombres, d’où avec impartialité ils regardent passer tous les Dieux. Le nez osseux est creusé à sa racine, et à l’extrémité avance assez violemment avec des airs de glaive ; la bouche rouge, charnue, que surmonte un plan net et hardi, est ferme, fière et malicieuse, très-accentuée d’un pli railleur qui la termine ; le menton légèrement avancé, gras et un peu court, se double déjà (pour exprimer que tout grand travailleur a quelque chose du moine cloîtré, ne fût-ce que l’isolement et la patience !) avant de se rattacher à un cou solide et pur comme une colonne de marbre. Lorsque songeant à traduire Eschyle et à créer une Orestie française, Leconte de Lisle se promenait, en causant avec le vieux combattant de Salamine et de Platée, dans le pays idéal de la Tragédie, tout à coup il s’aperçut que son compagnon de voyage était chauve à ce point que les tortues pouvaient prendre son crâne pour un rocher poli. Alors, ne voulant pas humilier ce titan, et d’autre part ne renonçant qu’à regret à un ornement dont l’indispensable beauté ne saurait être méconnue, il se résigna à prendre le parti de devenir chauve par devant, tout en gardant sur le derrière de la tête la richesse soyeuse et annelée d’une chevelure apollonienne.

II

LA COMTESSE DE PARIS

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Cette Princesse, dont la tête très-jeune est aimable, ingénue et comme hésitante, a de beaux cheveux blonds à reflets d’or, qui sont disposés de façon à ce qu’on voie leurs racines, et par derrière forment de belles tresses épaisses et serrées. Elle a le front haut, lisse et un peu fuyant, les yeux bruns, grands et beaux, un peu étonnés. Et si tout le monde est nécessairement un peu étonné au milieu des cataclysmes effrayants et bizarres que nous traversons, qui a le droit de l’être plus que les princes, qui déménagent de châteaux en châteaux, emportés comme dans un scénario arbitraire de Labiche, qui ont toujours à ouvrir la main pour prendre ou pour lâcher le sceptre, et sur lesquels plane toujours, tantôt envolée et irritée dans la nue, tantôt debout et menaçante derrière un trône, l’ombre silencieuse de l’Exil ? Un nez busqué, une jolie petite bouche aux deux coins retombants, un menton mignon qui ne s’accuse pas encore, peuvent au premier abord faire croire à quelque chose de dédaigneux dans la physionomie de la Comtesse de Paris, tandis qu’en réalité cet air un peu contraint est simplement l’expression de l’incertitude chez une personne qui, pour regarder avec maturité le drame et les acteurs de la Vie, attend que le Destin ait un peu ralenti ses vertigineux tours de roue et prenne une attitude moins paradoxale. Sur le fond où se détache l’image de la jeune Princesse, on doit voir, à côté de ses propres armoiries, celle de la noble Ville impérissable dont elle porte le nom, ce vaisseau d’argent qui se dessine sur un ciel constellé de lys et qui flotte toujours sans que jamais le flot le puisse engloutir ; et certes il faut qu’il ait été ajusté par un bon constructeur de nefs, pour que tant de boulets aigus n’aient pas pu entamer sa coque nette et luisante, qui brille joyeusement au soleil, comme les boucliers étincelants des argyraspides !

III

GAMBETTA

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Le profil du jeune dictateur affecte un peu la figure d’un losange, comme les boucliers des Amazones Scythes, où comme les tombeaux qu’on éleva dans l’Attique à celles d’entre elles qui y furent vaincues et tuées. Le front beau et large, peu élevé, est d’une ferme structure et tout d’une pièce : la belle chevelure noire rejetée en arrière et exaspérée en ouragan, est celle d’un dominateur. L’œil, bien encadré dans l’arcade sourcilière et très-couvert par la paupière, est de ceux qui à la fois implorent et ordonnent ; il y a aussi de la supplication et de la tyrannie, du commandement et de la caresse dans les lignes du nez très-creusé à sa naissance, violent et indécis, à la fois aquilin et droit, et de la bouche menaçante et persuasive, dont seule la lèvre inférieure, rouge et charnue, se voit bien sous une moustache noire légèrement relevée en croc. La joue est large et la pommette saillante ; mais que peut être le menton, seul signe certain de la Volonté ? Comment le saura-t-on jamais, et comment saura-t-on jamais ce que cache cette large, épaisse et luxuriante barbe noire, qui ne laisse pas voir le visage comme celle du subtil meurtrier d’Argos, mais qui est touffue comme celle du Scapin italien et comme celle de Charlemagne ? Enfin, si jamais il coupe cette sombre forêt, sous quels traits verrons-nous apparaître Gambetta, et alors, comme le fabuliste disait du bloc de marbre de son statuaire, sera-t-il dieu, table ou cuvette ? Ce n’est pas sans raison qu’on avait pris contre les avocats la précaution, aujourd’hui tombée en désuétude, de les obliger à se raser la face ; car la voix est une musicienne qui chante ce qu’elle veut, mais on n’a pas si facilement raison des muscles du visage, qui obstinément disent la vérité, comme Alceste. Pendant le siège de Paris, un dessinateur enthousiaste avait publié une lithographie représentant Gambetta en paletot civil, avec un sabre de cavalerie par dessus, et cela avait une assez grande tournure ; mais par un point de vue analogue à celui-là, on pourrait dessiner un Mac-Mahon, par exemple, qui, pour commander une bataille, remplacerait son bâton de maréchal par une serviette d’avocat fashionable, en cuir de Russie !

IV

MADEMOISELLE SILLY

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Svelte et grasse, mince et potelée, Mademoiselle Silly offre ce phénomène bizarre qu’en elle tout est rond et que tout paraît allongé, par la grâce de la grâce. Dans certains jeux de physionomie, ses yeux voluptueux, malins et embrasés, s’ouvrent tout ronds comme des soleils ; et ils accompagnent alors avec une indicible crânerie la mutine révolte d’un joli petit nez, qui a été modelé et chiffonné sans aucune ligne droite ! La bouche petite, qui montre des dents d’une neige irréprochable et des gencives bien roses, encadrées dans des lèvres amusantes, bien dessinées, aimables et d’une belle pourpre, peut aussi s’ouvrir toute ronde comme un O initial dessiné pour les publications elzéviriennes, ou se fermer comme un bouton de rose ; mais, au repos, elle est jolie et distinguée, et s’accorde bien avec l’ovale élégant du visage et avec le petit menton, rond comme une pomme. Les féroces auteurs de Mademoiselle Silly se plaisent à la montrer costumée en Maguin, avec des robes à fleurs, à manches à gigots, des tabliers de soie, des coiffes et des tignasses frisées de villageoise de Fouilly-les-Oies, ou encore à la déshabiller en maillot de soie couleur chair, rose-thé pâle, sans lui laisser d’autre vêtement officiel que le caleçon brodé d’argent du clown américain. Cependant cette charmante personne, qu’ils déguisent ainsi en Gothon excentrique ou en faiseur de tours qui va se faire casser des pavés sur le ventre, porterait tout aussi bien qu’une autre les robes de Frou-Frou et de Cidalise, et pourrait même appliquer aux chefs-d’œuvre sa diction fine et juste. Mais les femmes, comme les livres, ont leurs destinées ; et celle-là, née peut-être pour boire l’ambroisie, en est réduite à se désaltérer avec l’infernale piquette des vaudevilles à la douzaine, qui doit lui agacer les dents comme le jus d’un citron vert.

V

LESUEUR

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La tête de cet excellent comédien n’a jamais été finie, et c’est exprès, le Statuaire ayant compris à quel point il était nécessaire que Lesueur pût toujours la modeler à nouveau, pour en faire à son gré des têtes de vieillards, de jeunes hommes, de ganaches, de beaux cavaliers, et de tout ce qu’il veut ! Qu’au théâtre il soit à son gré Monsieur Poirier, Méphistophélès, Don Quichotte, le jeune jocrisse Amédée, ou ce beau et triste buveur d’absinthe qu’on voyait dans Les Fous, de Plouvier, pâle sous sa longue moustache dorée, cela ne serait encore rien, car le don de la transformation, Lesueur l’a reçu à ce point que, lui parlant, à midi, sous le soleil, dans la rue, un jour qu’il s’était exprès déguisé en vieux mendiant, sa propre mère ne l’a pas reconnu et lui a donné un sou ! Mais à la ville, sans le secours des perruques et des coloriages, il est à son gré cent personnages divers, nés de sa propre fantaisie, et il joue à lui seul toute La Comédie Humaine. Tantôt ridé, grisonnant, il nous montre un œil éteint, un nez qui avance en pied de marmite, une bouche découragée qui n’a plus de forme, un menton pauvre, et alors on pense au père Gigonnet ; d’autres fois, sur son beau et large front sa riche et épaisse chevelure foisonne ; le nez s’est redressé ; l’œil, qui n’est plus du même bleu ! s’est avivé et rallumé, et sur la bouche souriante du comédien et sur son menton s’effilent d’élégantes moustaches et une barbiche de dandy qui le font ressembler aux amants triés sur le volet de madame d’Espard et de madame de Maufrigneuse. Cette barbe n’est pas fausse, bien certainement ; mais quand a-t-elle poussé ? J’aime à croire que Lesueur n’a aucun péché mortel sur la conscience ; mais s’il en avait, et s’il voulait néanmoins se faire ouvrir par ruse la porte du paradis, il n’aurait qu’à se présenter, parfaitement grimé en élu, devant le bon saint Pierre, et alors qui serait bien embarrassé ?...

VI

MADAME LEROY (URBAIN)

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Je voudrais indiquer d’un trait net et résolu une des figures qui se sont imposées à l’attention pendant que se déroulait la Tragédie étonnante et sinistre qui a suivi l’horrible poëme de la guerre, et celle-ci ne me semble pas manquer des conditions particulières de beauté qui doivent tenter le regard curieux de l’artiste. Madame Leroy est une blonde énergique, c’est-à-dire qu’elle se rapporte à l’un des types les plus compliqués et les plus inattendus de la race humaine. Son visage attire par une remarquable expression de force calme. Le front est large, presque carré ; l’œil est brun avec une pupille très-dilatée ; le sourcil suit l’arcade sourcilière et protège cet œil intrépide. Le nez un peu large à sa naissance, s’enfonce entre les deux yeux pour ressortir, je dirais violemment, s’il n’avait l’esprit de s’arrondir, comme un nez de caractère ferme, mais pas méchant. La bouche, bien arquée et belle, est très-sérieuse, car la lèvre supérieure, par un plan qui s’ombre nettement, domine un peu la lèvre inférieure. Le menton arrêté affecte pourtant de la rondeur et une certaine bonhomie ; mais les pommettes saillantes et les joues larges de Madame Leroy viennent montrer que cette femme, fidèle à son dessein, est dévorée de toutes les soifs et armée de toutes les volontés. Aussi devait-elle jouer un rôle pendant le moment, affreux comme tout un siècle, où l’Histoire a ressemblé à une horloge dont le grand ressort est cassé, et qui court vers rien du tout avec une rapidité vertigineuse !

VII

FRANÇOIS COPPÉE

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Ce poète a un profil digne d’être gravé sur une médaille, car avant qu’il ait atteint sa trentième année, la Pensée, qui visiblement habite son front large et bien construit, et la bonne déesse Pauvreté qui fut sa première nourrice, lui ont donné des traits arrêtés à un âge où on n’en a pas encore. Il est d’ailleurs en bronze florentin, comme le Chanteur sculpté qu’il lui a plu d’animer dans Le Passant, et ce teint brun avive le gris bleu de ses yeux résolus et caressants, bien encadrés par l’arcade des sourcils. Le même hâle couvrait le maigre visage du Premier Consul, à qui Coppée aurait ressemblé, s’il l’avait voulu ; mais avec la délicatesse d’un lyrique dont l’âme répugne à toute allusion trop attendue, il a résolument coupé ses longs cheveux droits, pour éviter ce lieu commun. Le nez un peu fort, aux arêtes accentuées, aurait occupé Grandville, qui, à toute force, voulait trouver dans chaque homme la ressemblance d’un animal, car il aurait évoqué dans son cerveau l’idée d’un svelte et fringant cheval arabe. Le visage de François Coppée est vraiment ovale, ce qui est plus rare qu’on ne pense, et sa bouche bien dessinée et charmante est tout à fait celle du jeune homme qui parle une langue harmonieuse. Sa tête presque toujours inclinée en avant, a en général une expression triste, que parfois éclaire et déchire, en dépit de tout, le confiant sourire de la jeunesse, et pour dernier trait, j’ajouterais, si ce n’était abuser même des privilèges excessifs de l’hypothèse, qu’en le regardant silencieux, je songe irrésistiblement aux quatrains adressés en 1829 à Ulric G. par Alfred de Musset : Toi si plein, front pâli, etc., et pour trancher le mot, il a, en 1873 ! quoique avec la simplicité et la tenue élégante d’un parfait gentleman, quelque chose de foncièrement romantique !

VIII

MADEMOISELLE JUDIC

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Une tête ravissante et on ne peut plus étrange, car elle est le contraire de ce qu’elle est ; le front large, les yeux éclatants et peu grands, le petit nez droit, bien dessiné, arrondi, un peu serré, la très-petite bouche dont cependant les deux lèvres sont charnues, le menton bien rond, le bas du visage presque large, auraient quelque chose de tranquille et de matériel, si tous ces traits n’étaient pas exaltés, dilatés par je ne sais quelle poésie expansive, qui n’est peut-être que le désir et le besoin d’être adorée par tout ce qui existe ! Au contraire, du tyran qui désirait que le genre humain n’eût qu’une tête, cette belle diseuse de chansons voudrait que la folle Humanité eût encore plus de têtes qu’elle n’en a, pour pouvoir crier silencieusement aux innombrables foules subjuguées : « Aime-moi et prends-moi ! » Voilà en effet ce que disent ses regards noyés, ses lèvres entr’ouvertes, son superbe corps de guerrière qui ploie et s’affaisse comme celui d’une fillette, et toute sa personne, qui a été façonnée, finie et parée par un Ouvrier excellent. Ses prunelles, des abîmes qui eussent ébloui et stupéfait l’innocente Monna Lisa ! contiennent des Caprées et des paradis célestes, et quand elle dit n’importe quoi, elle a l’air de sous-entendre... tout ! mais sans le vouloir et sans le savoir, par la seule force des choses. Il n’y a pas un spectateur de La Timbale d’Argent qui, s’il lui arrive ensuite de tomber amoureux, ne se figure (et peut-être a-t-il raison ?) qu’il fait une infidélité à Mademoiselle Judic : c’est là ce qui donne à cette vivante Odelette Anacréontique une telle expression de joie invincible et surnaturelle.

IX

MOUNET-SULLY

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La Nature, qui se plaît toujours à prouver que les objets de luxe sont indispensables, (et pour voir qu’elle raisonne ainsi, il n’y a qu’à regarder ses floraisons, ses troncs morts couronnés de feuillages et ses folles verdures dans les bois,) la Nature a façonné avec le plus grand soin et avec un amour d’artiste, dans cette époque utilitaire ! un jeune homme plus beau que Talma et qui, sans rien changer à son visage, peut être Hamlet, ou Roméo, ou Oreste, ou Rodrigue. Mounet-Sully est-il un Argien des temps héroïques, ou un seigneur italien du seizième siècle ? C’est comme on veut ; il appartient à toutes les époques où les artistes ont su trouver un idéal dans le visage humain, et il fournirait même à Balzac son Lucien de Rubempré en chair et en os, si le grand Inventeur revenait pour faire monter sur la scène la plus chérie d’entre les créatures auxquelles il a donné l’être. Mounet-Sully a un grand front de poète et de penseur, qui serait trop lourd à porter pour les amants de Shakspere ; mais il peut si bien le cacher sous sa noire et débordante chevelure, sombre, soyeuse, superbe, et qui est d’un héros ! De très-grands yeux dont le noir est une flamme, dont le blanc est chaud et lumineux, et qu’ombragent de très-près des sourcils d’une ligne presque droite ; un nez osseux, un peu serré, aux narines relevées, mais que l’inspiration ou la passion dilatent ; des joues d’une pâleur fauve, aux plans droits qui naturellement s’éclairent ; une bouche de pourpre dont les lèvres sont charnues sans être épaisses, et qui, en s’ouvrant, laisse voir des dents régulières, d’une éclatante blancheur de neige et d’ivoire, sont adoucis par une rare expression de patience et de bonté. Mais un simple froncement de sourcils fait de ce visage volontaire le masque terrible du personnage tragique, dont les yeux alors lancent de sauvages éclairs enflammés, parce que tout a été combiné pour cela. Mounet-Sully porte toute sa barbe, une barbe brune, longue, soyeuse, merveilleusement bien plantée ; car, ainsi que le disait Roqueplan, ce n’est rien d’être beau si on ne l’est pas à la mode de son temps, et il fallait que cette pure médaille syracusaine portât le millésime : 1873 !

X

AIMÉE DESCLÉE

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En la voyant, je vois Dorval, quoique certainement Aimée Desclée ne ressemble pas du tout à Dorval ; mais chez celle-là comme chez celle-ci, les traits n’étaient qu’un programme, dont l’âme et l’inspiration ont fait un poème magnifique. Ce front suffisamment régulier, mais peu accidenté ; ces yeux petits, où tout à l’heure passeront tant d’orages et tant de flammes amoureuses, ce nez serré, ces lèvres petites et gracieuses mais presque sans lignes ; ce menton court, c’est Aimée Desclée et ce n’est pas elle du tout ; car vous allez voir sa tête, fièrement posée sur un cou royal et que fait valoir une haute stature d’une grâce infinie, devenir celle d’une Imogène, d’une Impéria, d’une Cléopâtre. Mais ce n’est pas assez dire ! Elle est surtout femme, plus que toutes les autres femmes réunies ; haletante, l’œil avide, cherchant sa proie vivante à dévorer, elle interpelle elle-même le Serpent sous l’arbre, et elle lui crie d’une voie brisée et pleine d’angoisses : « Est-ce que tu ne vas pas me dire où est la pomme ! » D’ailleurs la pomme n’est pas plutôt mangée, qu’Ève sanglotante et pleurante persuade à Adam que toute la faute vient de lui, et que c’est le lapin qui a commencé ! Brûlez La Comédie Humaine, et qu’on ne sache plus rien de la vie moderne ; que l’Oubli emporte dans le néant les longues douleurs des vierges délaissées, le martyre des épouses, les superbes révoltes des courtisanes, les amours raffinées des grandes dames, qui vivent comme les Dieux dans une sphère idéale interdite aux regards mortels, les supplices des Érinnas qu’a touchées l’aile brûlante de la Poésie ; effacez, anéantissez ces trahisons, ces passions, ces fureurs, ces patiences résignées, ces aspirations désespérées, ces haines, ces colères, ces amours, ces joies délirantes, vous retrouverez tout le poëme dans les prunelles fixes et sur les lèvres frémissantes d’Aimée Desclée. Et, comme le Hasard se complaît aux paradoxes les plus fabuleux, il a emprisonné au Gymnase, dans la maison de M. Scribe, cette forme souverainement élégante, cette femme imprévue et mystérieuse, au front échevelé, dont les sourcils semblent dessinés à l’encre de Chine, et dont les complications auraient troublé Balzac lui-même !

XI

ALEXANDRE DUMAS FILS

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Avec sa tête puissante émergeant victorieusement de ses larges épaules, Dumas fils qui a reçu, comme les dieux solaires, le don de la clarté, a l’air d’un titan qui s’apprête toujours à débrouiller le Chaos. En effet le Chaos est son ennemi intime, et, loin de renoncer à le débrouiller, il l’embrouillerait plutôt, pour l’éclairer ensuite à la flamme fulgurante de la foudre, qui éclate en plein ciel ! Le front de ce tueur des Hydres est absolument superbe, mais recule à son avantage les bornes d’un taillis broussailleux et vierge de cheveux blonds crespelés. Les sourcils se rapprochent violemment par un pli, le pli du penseur qui s’abstrait en lui-même, à la naissance du nez droit, bien fait, qui se contracte, se resserre au milieu et se dilate aux narines. Les yeux bien fendus à fleur de tête, ont des prunelles larges et claires qui s’élancent vers vous pour voir vos pensées et pénétrer votre âme. Les joues larges et amples recouvrent des pommettes saillantes et des mâchoires dévorantes de désirs et de volonté. Le teint a la blonde pâleur de l’ambre, et sous une moustache fine, impétueuse en ses caprices, sourit à demi une bouche aux lèvres épaisses, bonnes, charitables et généreuses. Un menton petit et résolu s’avance en cariatide pour arrêter et soutenir ce visage de faiseur de travaux. D’où vient la sérénité de Dumas fils ? De ceci, qu’ayant soigneusement interrogé la Vieille Forme Dramatique, pour savoir ce qu’elle contenait en somme, il a constaté que cette magicienne sacrifiait à Aricie ou à Chimène les intérêts les plus sacrés des peuples et des cités. Il a alors écouté la voix de sa conscience, qui lui criait : « Tue-la ! » En effet, il l’a tuée, et depuis ce temps-là, il marche léger comme un Oreste qui a accompli, par l’ordre des Dieux, un crime utile. Lorsque j’étais enfant, au Collège Bourbon, après la classe, j’apercevais bien loin en face de moi, sous les arcades, mon contemporain Dumas fils qui était dans les rangs de sa pension, comme j’étais dans les rangs de la mienne. Il avait alors une jolie petite tête intelligente et déjà sérieuse, d’une blancheur transparente comme celle de la nacre, et je voyais tomber sur ses épaules, longs comme une perruque du temps de Louis XIV, les anneaux dorés et ensoleillés de sa blonde chevelure !

XII

Mlle ÉVA GONZALÈS

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On sait pertinemment aujourd’hui, grâce au savant poète et mythologue Louis Ménard, que les Âmes ne viennent pas sur la terre et ne s’incarnent pas dans des corps terrestres sans y avoir consenti, ce qui explique bien des choses ! Car en admirant la beauté surhumaine de certains peintres, comme Raphaël ou Van Dyck, par exemple, on devine qu’avant de naître au monde ils ont dû faire leurs conditions, et exiger des corps façonnés d’après leurs propres dessins ! Et sans une si vraisemblable hypothèse, il serait difficile de comprendre la beauté à la fois enfantine et exquise de Mlle Éva Gonzalès ; car ne semble-t-il pas que son visage charmant ait été emprunté à l’un de ces tableaux où elle atteint la parfaite harmonie avec la science et l’inspiration du coloriste ? Ce sont des formes accomplies, et c’est le visage d’une jeune fille : n’est-ce pas indiquer d’un mot une de ces créations complexes que l’Art réalise, mais dont il ne saurait demander l’étrange secret à la Nature ? La lumière caresse avec joie ces cheveux châtains, magnifiquement relevés sur les tempes et massés au sommet de la tête en larges coques retenues par un haut peigne d’écaille à l’espagnole. Et, riante, elle joue sur un large front, sur lequel de petites boucles de cheveux évaporés jettent des ombres douces, qui font valoir la blancheur du teint et le velours noir des prunelles. De longs sourcils droits, étroits, protègent les grands yeux, très-ouverts, chercheurs, curieux, pénétrants. Il y a une innocence et une loyauté adorables dans ce beau regard de jeune fille, qui va droit devant soi sans hypocrisie et qui ingénument est avide de voir. Le nez droit et arrondi se relève à l’extrémité par des méplats charmants et des narines mutines. La bouche hardiment et gracieusement dessinée et d’une vive couleur de rose s’entr’ouvre en se retirant, comme par l’espièglerie de l’enfant qui retient son haleine pour voir et pour guetter, et cette bouche curieuse accompagne merveilleusement bien le regard observateur de l’artiste, toujours en éveil. Le menton ample, ferme et arrêté qui s’arrondit par une belle ligne ; l’oreille d’une pureté classique, bien attachée et que ne dépare aucun joyau ; les joues déjà parfaites et finies, pleines quoique allongées, et avec des plans insensibles d’une délicatesse idéale, seraient d’une femme, si tout cela n’était éclairé par la divine lumière de la jeunesse. Et comme, par bonheur, il se trouve qu’à ce moment même Mlle Eva Gonzalès a le menton appuyé sur sa main, j’indique d’un trait décisif et rapide cette main d’une très-belle forme, qui est une main ferme, agissante et créatrice, et non pas la petite patte blanche et molle des femmes oisives, que Gavarni a quelquefois trouvé le moyen d’idéaliser, mais qui ne saurait servir de thème ni à la Poésie ni à la Statuaire.

Mesdames, Cy finist la Quatrième Douzaine et aussi la collection complète des Derniers Camées Parisiens, car voici que j’en ai patiemment achevé douze Douzaines, ou, commercialement parlant, une grosse, et je pense que je ferai bien d’en rester là. Certes, dans cette galerie de poche, il manque bien des profils parisiens absolument célèbres et d’une importance indiscutable ; mais ce qui caractérise nos œuvres, c’est surtout ce qu’elles ne contiennent pas, et le propre de tous les travaux humains, c’est d’être incomplets ; car cette vie terrestre n’est qu’une gare, que les artistes traversent en cherchant de belles concordances de lignes, et les Anglais en tenant leur couverture de voyage, pliée et roulée dans une courroie. D’ailleurs j’ai hâte de retourner à mes chansons et à mes rimes, en vrai rhythmeur que je suis ; car si je m’attardais plus longtemps à ces ouvrages qui ne sont pas de ma profession, je finirais par éprouver moi-même des doutes à propos de ma position sociale, comme le roi Apollon, qui du temps qu’après avoir tué les Cyclopes, il s’était fait pasteur chez le roi Admète, ne savait plus à la fin s’il était joueur de cithare ou gardeur de vaches. C’est pourquoi je vous dis : à Dieu, vous adjurant si vous trouvez sur votre chemin un jeune poète endormi, de le baiser en mémoire de moi, comme la femme du bon dauphin Loys fit au secrétaire Alain Chartier, et vous demandant aussi très-humblement de ne me point oublier dans vos prières.

Décembre 1872.
Fin