Cours d’agriculture (Rozier)/MARNE

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Hôtel Serpente (Tome sixièmep. 430-437).


MARNE, Histoire Naturelle, Économie Rurale. C’est une terre calcaire, effervescente avec les acides, plus ou moins blanche, plus ou moins compacte, presque toujours pulvérulente & déposée dans le sein de la terre. Les principes constituans de la marne sont la terre calcaire, la terre argilleuse, & la terre siliceuse ou le sable : on y trouve aussi de la terre magnésienne. Quand les trois premiers principes se trouvent dans une juste proportion, alors on a la marne parfaite, cet excellent engrais, ce trésor en agriculture.

Ces trois premiers principes influent nécessairement sur ces caractères extérieurs. Sa friabilité dépend de la proportion où est le sable : plus il y en a, & plus la marne est friable. Elle attire l’humidité & l’eau, & s’en imprègne ; & lorsque le sable la rend très-poreuse, les interstices se trouvent remplis d’air atmosphérique, qui s’en dégage avec abondance, lorsque l’on verse de l’eau dessus ; ce qui la fait paroître écumer. Sa ténacité & son espèce de ductilité sont en raison de la terre argilleuse qu’elle contient : si la portion argilleuse est considérable, la ductilité augmente, la nature de la marne change & passe à celle de terre opiste, dont on peut faire des vases, en apportant beaucoup de précaution dans leur cuisson. C’est enfin à la partie calcaire que la marne doit l’effervescence qu’elle fait lorsque l’on verse dessus un acide quelconque, comme vinaigre, eau forte, &c. L’acide décompose la terre calcaire, & en chasse l’air fixe, (voyez ce mot) qui s’échappe en bulles.

D’après ce que nous venons de dire, on connoîtra facilement les caractères de la bonne marne. Elle doit se déliter à l’air, & tomber en poussière : plongée dans l’eau, elle s’y divise & s’y dissout, en laissant échapper beaucoup de bulles d’air. Elle est très-friable, & en même-tems happe à la langue assez fortement. Enfin, elle fait beaucoup d’effervescence, si l’on y verse dessus du vinaigre ou de l’acide vineux, ou eau forte. Non-seulement on trouve la marne sous forme pulvérulente, mais encore sous forme solide & en pierre. Ces pierres marneuses, exposées à l’air, s’y délitent bientôt, & y fusent comme la chaux vive.

La marne se trouve déposée dans beaucoup d’endroits entre les bancs d’argille ou de sable, sous les couches de la terre végétale, très-rarement à la superficie de la terre, mais plutôt à vingt, trente & même jusqu’à cent pieds de profondeur.

Il n’est pas difficile d’assigner quelle est l’origine de la marne, & ses principes constituans indiquent assez tout ce qui a concouru à sa formation. Elle paroît être le résultat des décompositions des pierres calcaires, quartzeuses & argilleuses, charriées par les eaux, & déposées dans des bas-fonds. Ces dépôts étant de nature singulièrement propres à la végétation, ils ont été bientôt recouverts de plantes qui, par leur germination, leur végétation & leur mort successives, sont venues à bout de changer les couches supérieures de la marne en terre végétale. Insensiblement le terrein s’est élevé & amélioré par la culture, soit naturelle, soit artificielle, & ce dépôt marneux, enfoui profondément, s’est perfectionné, & la nature semble l’avoir ainsi mis en réserve pour nos besoins, & pour récompenser notre industrie. M. M.

Les auteurs ne sont point d’accord sur l’origine de la marne. Quelques-uns prétendent qu’elle est originairement une chaux produite par le détritus ou brisement des coquilles, réduites en molécules très-fines par leur frottement & par le roulement, & déposées, ou en masse ou par couches, entre les bancs argilleux ou sablonneux. Celle qu’on rencontre sous les bancs argilleux est toujours plus profondément enterrée que l’autre. Celle des bancs sablonneux est pour l’ordinaire à deux ou trois pieds, ou plus, au-dessous de la superficie du banc supérieur, & on prétend qu’attendu la ténuité des particules de cette chaux, elles se sont insinuées à travers le sable, & ont été entraînées dans le fond du banc par les eaux pluviales, qui ont pénétré & traversé ce sable. Cette explication est plus spécieuse que démonstrative, puisque souvent sous ce même sable, & confondues avec la marne, on trouve des coquilles entières ou brisées. D’autres prétendent que la marne est dûe au simple débris des animaux, des végétaux, & des pierres calcaires ; ce qui n’explique pas mieux pourquoi on trouve des marnes en blocs plus ou moins arrondis au milieu des terres, & dont la plupart ont pour noyau un ou plusieurs morceaux de coquilles, ou bien des marnes par couches ou par plaques peu étendues, d’un à deux pouces d’épaisseur, & répandues entra des lits, soit de sable soit d’argille. Quoi qu’il en soit, que la marne aie été rassemblée par infiltration ou par dépôts, la meilleure sera toujours celle qui contiendra le plus de parties calcaires, & les plus atténuées, n’importe la couleur qui est accidentelle, & qui ne contribue en rien à la fertilité ; enfin, celle qui se réduit le plutôt en poussière, lorsqu’elle est exposée à l’air comme la chaux. Les auteurs ne sont pas d’accord, en général, sur les analyses des marnes ; cependant tous ont raison, & leurs analyses sont bien faites : mais l’on peut dire que la marne d’un canton ne ressemble en rien à celle du canton voisin, & que toutes, si on peut s’exprimer ainsi, ont un visage particulier, des combinaisons différentes, quoique le principe vraiment marneux soit le même. Ainsi la plus ou moins prompte délitescence à l’air, la solubilité dans l’eau, & l’effervescence avec les acides, caractérisent les marnes riches ou peu riches en principes calcaires, que j’ai jusqu’à présent plus particulièrement spécifiés sous la dénomination d’humus ou terre végétale, la seule qui forme la charpente des plantes toute autre terre doit être appelée terre matrice, & elle sert seulement de réservoir à l’humidité que les pluies lui ont communiquées, & de point d’appui aux plantes & à leurs racines. (Consultez le Chapitre VIII du mot Culture, où ces principes sont développés.)

La marne agit sur la terre dans laquelle on la mêle, par ses sels, par l’air fixe quelle recèle, par la terre végétale ou humus qu’elle contient ; enfin, mécaniquement, par la division extrême de ses parties. On voit par ces détails que la marne est un excellent engrais qui réunit tous les matériaux de la sève, à l’exception de la partie huileuse, qui les rend savonneux, & susceptibles par conséquent d’une dissolution extrême dans l’eau qui leur sert de véhicule.

Que la marne ne soit, si l’on veut, qu’un amas des débris de coquilles, qu’une chaux naturelle, ou simplement une terre calcaire par excellence, abstraction faite des autres terres auxquelles elle est unie, sous quelque forme qu’on la considère, on ne peut nier qu’elle ne soit abondamment pourvue de sels, & que ces sels ne soient alkalis. Ils ont une tendance singulière à absorber l’air de l’atmosphère, à se naturaliser par leur combinaison avec le sel nommé aérien par le célèbre Bergman, enfin, à absorber l’humidité de l’air qui fait déliter la marne, & la réduit en poudre impalpable, de la même manière que la chaux ordinaire, après qu’on l’a retirée du four. Or tous les sels fécondent la terre toutes les fois qu’ils se trouvent proportionnés avec les matières graisseuses ou huileuses. (Voyez le mot Amendement, & le dernier Chapitre du mot Culture) Si les sels surabondent, il en résultera, pour un certain temps, le mauvais effet détaillé au mot Arrosement & au mot Engrais. Enfin, ces sels n’agiront efficacement que lorsque la combinaison savonneuse sera achevée.

La présence de l’air fixe est démontrée dans la marne par les bulles d’air qu’elle laisse échapper dans l’eau qui sert à la dissoudre, & par l’effervescence & par le bouillonnement qui sont excités, lorsqu’on verse un acide sur elle. J’ai fait voir cent & cent fois, dans le cours de cet Ouvrage, combien cet air influoit sur la végétation, comment il devenoit le lien de toutes les parties des plantes, & contribuoit à la solidité, de leur charpente ; que les arbres dont le bois est le plus dur, en contenoient davantage ; enfin qu’un vase, toutes circonstances étant égales, placé sur un champ aride, un second sur un champ fertile & labouré, & un troisième près d’une bergerie, offroient des différences sensibles dans les progrès de la végétation des plantes qu’ils contenoient, en raison de la quantité d’air fixe qu’elles absorboient de l’atmosphère. Or, si cette différence est si sensible, simplement en raison de l’air extérieur, combien donc doit-elle l’être lorsque cet air fixe est concentré dans la terre, & sur-tout lorsque le surplus de celui qui a servi à former la sève, s’échappe e la terre, & est absorbé par les feuilles des plantes. Pour bien saisir ce qu’on vient de dire en abrégé, consultez le mot Air, & particulièrement les chapitres qui traitent de l’air fixe.

Si, suivant quelques auteurs, la marne est le résultat de la décomposition des substances calcaires & des végétaux, elle doit nécessairement renfermer une grande quantité de terre végétale ou humus, la seule qui entre & qui constitue la charpente des plantes. Ainsi, dès que cette terre végétale & parfaitement soluble dans l’eau, sera dissoute par elle, & combinée avec les aunes matériaux de la sève, elle doit donc, de toute nécessité, accélérer & fortifier la végétation des plantes. Il ne reste aucun doute à ce sujet.

La marne agit mécaniquement sur les terres fortes & tenaces, à raison de la ténuité de ses parties ; elle agit sur ces terres, comme le sable sur l’argille. Chaque molécule fait l’office d’un petit coin, ou d’un petit levier qui se place entre les molécules de la terre, & les tient séparées. Il résulte de cette désunion, plus de souplesse dans la terre du champ ; elle est pénétrée plus profondément par l’eau pluviale, & elle devient moins compacte & moins gersée par la sécheresse.

La marne, dit-on, engraisse la terre ; cette expression est tout au moins impropre, puisqu’elle ne contient aucun principe graisseux, mais seulement des principes salins, terreux & aëriformes, & par conséquent tous disposés, tous préparés à s’unir aux matières graisseuses. On a beau labourer & labourer sans cesse, la marne ne s’unit point avec la terre du champ, elle reste séparée, & même conserve sa couleur ; ce n’est qu’à la longue, & très à la longue, que s’opère la réunion & le changement de couleur ; ce qui prouve clairement qu’elle divise les terres. D’où l’on doit conclure que la marne jetée sur les sols sablonneux & déjà peu liés, est non-seulement inutile, mais même nuisible. Ceci demande certaines restrictions, dont il va être question. Le laboureur s’aperçoit, dans un champ marné depuis quelques années, que la charrue entre plus facilement, & que ses animaux sont beaucoup moins fatigués. Quand la marne n’auroit d’autres avantages que celui de diviser la terre, de la rendre plus perméable à l’eau, & moins susceptible de se gerser par la chaleur, elle seroit bien précieuse.

Il a été dit que la portion vraiment marneuse, étoit mélangée en partie avec du sable, ou avec de l’argille. C’est précisément le mélange de ces substances qu’il est important de connoître, afin de décider sur quelle espèce de champs on doit répandre la marne, & en quelle quantité.

Le vinaigre, l’acide nitreux, ou eau-forte, noyés dans une quantité égale d’eau commune, l’un ou l’autre de ces acides dissolvent toute la partie calcaire, & n’attaquent pas la partie argilleuse : ainsi, ce qui restera sans être attaqué, indiquera la proportion de la terre calcaire. Il faut que l’acide recouvre entièrement la portion que l’on analise, & on doit en ajouter jusqu’à ce que l’effervescence ne se manifeste plus. L’argille & le sable resteront au fond du vase. Alors, remplissez ce petit vase d’eau de rivière ; remuez le tout, videz-le sur un filtre de papier-gris, & ce qui restera sur le filtre sera la partie non marneuse, mais argilleuse & sablonneuse. Laissez sécher ce résidu ; & si vous avez pesé le morceau de marne avant l’expérience, vous connoîtrez, en pesant de nouveau le résidu, combien il est resté de parties marneuses en dissolution dans l’eau passée à travers le filtre.

Le simple coup-d’œil suffit pour faire distinguer sur le filtre, la partie sablonneuse d’avec l’argilleuse, & la quantité respective de l’une ou de l’autre. Cependant, si vous désirez plus d’exactitude, rejetez le résidu du filtre dans un vase assez grand, & presque plein d’eau, & ayez l’attention de bien agiter cette eau, afin de diviser le plus qu’il est possible ce résidu. Lorsque le tout a été bien agité, videz de nouvelle eau dans ce vase, & qu’elle surpasse ses bords : la première eau s’écoulera sur la superficie du vase, & entraînera la partie argilleuse, mais la sablonneuse gagnera peu-à-peu le fond. Continuez à ajouter de l’eau jusqu’à ce qu’elle sorte claire, & qu’il ne reste plus d’argille. Laissez reposer & décantez ensuite doucement ; placez au soleil, ou sur le feu la portion sablonneuse, & vous reconnoîtrez, quand elle sera sèche, & par son poids, qu’elle aura été la quantité d’argille entraînée par l’eau. Enfin, réunissant les différens poids, vous aurez à-peu-près la pesanteur totale du morceau de marne dont vous avez voulu connoître la qualité. Il ne s’agit pas ici d’avoir une précision mathématique : si elle étoit nécessaire, je ne présenterois pas cette expérience à de simples agriculteurs ; mais on doit observer qu’il y aura toujours une différence dans la totalité des poids, puisqu’on n’a pas pu retenir l’air lorsqu’il s’échappoit, & le poids de cet air est considérable, proportion gardée.

Ces trois états généraux indiquent les terres où telle qualité de marne est utile, & où telle autre seroit nuisible. Si on est assez heureux pour avoir de la marne toute calcaire, il en faut beaucoup moins, & elle sera un engrais excellent pour les terres déjà bonnes par elles-mêmes, mais un peu compactes. Si elle est plus argilleuse que calcaire & sablonneuse, elle produira de bons effets dans les terres sans nerfs, & qui laissent trop facilement filtrer les eaux pluviales. Si elle est calcaire & très-sablonneuse, toutes les terres compactes & argilleuses en retireront d’excellens effets. Sans ces distinctions, on court grand risque de détériorer ses champs, & elles démontrent combien peu sont fondées les assertions des écrivains qui généralisent tout, & qui vont jusqu’à fixer le nombre de tombereaux de marne qu’on doit répandre par arpent, & combien de temps il convient de la laisser exposée à l’air, comme si la délitescence de la marne ne dépendoit pas du climat, en même temps que de la plus ou moins grande quantité d’argille qu’elle contient. Plus elle sera argilleuse, & plus elle doit rester exposée à l’air ; plus elle sera calcaire, & plutôt elle sera réduite en poussière. Tels sont les principes d’après lesquels on doit se régler.

Je ne fixerai point le nombre de tombereaux de marne à répandre sur un arpent, parce que leur grandeur varie d’une province à une autre, & qu’il y a une très-grande différence entre la capacité d’un tombereau à vache ou à bœuf, ou à mule, ou à cheval, capacité toujours relative à la force de l’animal, & à la difficulté du transport. Enfin, le nombre des tombereaux dépend de la qualité du champ que l’on veut marner. On peut dire, en général, qu’un champ, suivant ses besoins & suivant la nature de son sol, est bien marné, lorsqu’il est recouvert, depuis quatre lignes jusqu’à douze d’épaisseur, & qu’une prairie qu’on veut rajeunir n’en exige que moitié, mais de la qualité de marne convenable.

Je sçais que dans plusieurs provinces, la marne argilleuse est employée pour fertiliser les terres argilleuses ou tenaces. Cet exemple prouve qu’il y a des abus par-tout ; ou bien qu’on n’a pas le choix dans les qualités de marne ; ou enfin, qu’on ignore les distinctions qui se trouvent entre-elles. Il vaut encore mieux se servir de marne argilleuse, que de se priver du bénéfice qui en résulte, sur tout si la dépense est trop considérable pour se procurer la qualité que l’on désire, & si le transport, ou l’extraction de la marne augmente beaucoup la dépense.

Doit-on transporter la marne dans les champs, & l’y laisser par petit tas, ou la répandre aussitôt après l’avoir apportée ? Les cultivateurs & les écrivains ne sont pas d’accord sur ces points, parce que les uns ne voient que leur canton exclusivement à tout autre, & pensent, que par-tout l’on doit opérer comme chez eux, puisqu’ils réussissent : ceux-ci généralisent trop la solution du problème, en partie décidée par la qualité de la marne. Par exemple, la marne qui surabonde en parties calcaires n’a pas besoin de beaucoup de temps pour se déliter & se réduire en poussière, elle peut être répandue tout de suite, telle qu’on la sort de la marnière, à moins que les blocs ne soient trop forts ; il suffit de faire cette opération quelques jours avant de labourer. Il n’en est pas ainsi de la marne qui surabonde en parties argilleuses, c’est la plus ou moins grande quantité d’argille qu’elle contient, qui déterminera le temps qu’elle doit rester à l’air. Mais doit-elle être ammoncelée, pour être ensuite répandue, après un laps de temps quelconque ? Je ne le crois pas. La délitescence de la marne ne s’exécute que couche par couche, & l’humidité de l’atmosphère qu’elle absorbe. Ainsi, plus le monceau sera considérable, & plus longue sera la délitescence totale. Quelle nécessité y a-t-il donc de perdre du temps ? Il me paroît qu’il est bien plus naturel, si les blocs sont trop gros, de les briser avec la masse sur le sol, & d’étendre au soleil la marne, à-peu-près dans la proportion d’épaisseur qu’on juge nécessaire ; alors elle se délite bien plus vite & bien plus efficacement, puisque chaque morceau est environné par l’air atmosphérique, & présente plus de côtés pour l’absorption de l’humidité. Lorsque la marne est bien délitée, il ne reste qu’à faire passer la herse (Voyez ce mot), armée de branches ou de fagots d’épines. Cette opération dispense d’employer des hommes, elle est plus expéditive, & distribue la marne plus également ; au lieu que si elle a été amoncelée en petit tas, il faut nécessairement que des hommes la répandent avec une pèle ; ce qui multiplie les frais. Aussitôt qu’elle est répandue, on doit l’enterrer par un bon labour. La marne, portée sur le champ en septembre ou en octobre, laisse le temps propre à donner un labour avant l’hiver, qui dispose le champ à recevoir les impressions météorologiques de cette saison. Consultez les mots Amendement & Labour. En enfouissant la marne avant l’hiver, soit qu’on l’ait portée sur le champ aussitôt après la récolte, soit dans le courant de septembre, elle a le temps d’être pénétrée par les pluies d’hiver ; ses sels, son humus, & son air fixe ont le temps de s’unir avec la terre matrice, & de la diviser. Les labours que l’on donnera après l’hiver, pendant le printemps & l’été, avant de semer ce champ, la combineront encore mieux avec la terre matrice. Cependant on ne doit pas s’attendre que la première, & même la seconde récolte seront belles, ses bons effets ne se manifestent qu’à la longue, & lorsque les principes salins, terreux & aëriformes se sont combinés avec les parties graisseuses contenues dans la terre, & sont parvenues à former la matière savonneuse de la sève.

Cette combinaison est bien plus prompte & plus active dans les prairies marnées, parce que la partie graisseuse, végétale. & animale y est en plus grande quantité que dans les champs à bled. Les insectes, & autres animaux, sont toujours en proportion de la quantité de plantes nourries sur un sol : il en est ainsi des débris des végétaux. Tel est l’avantage des prairies naturelles ou artificielles ; au lieu que dans les champs à blé on retire toujours des récoltes qui diminuent peu-à-peu l’humus ou terre végétale ; enfin, on les épuise par des récoltes successives, tandis que si on alternoit ces mêmes champs il n’y auroit aucun épuisement, (Voyez le mot Alterner) & au contraire le fonds seroit bonifié d’une année à l’autre ; ce qui est prouvé par l’expérience.

Ce qui vient d’être dit prouve que l’on peut accélérer l’effet de la marne, en imitant la nature, c’est-à-dire en hâtant les combinaisons de la marne avec les matières animales & graisseuses.

À cet effet on rassemble dans la cour à fumier la quantité de marne qu’on juge nécessaire, & on l’amoncela dans un coin de cette cour. À mesure qu’une partie se délite à l’air, on en fait un lit sur une couche de fumier, & ainsi successivement, à mesure que la marne se délite. Si la pluie tombe sur le monceau de marne, on ouvre tout-autour une tranchée, & elle est prolongée jusqu’au creux à fumier, afin d’y conduire les eaux chargées de la marne qu’elles ont dissoute ; par ce moyen rien n’est perdu. Le fumier ainsi préparé, doit être arrosé de temps en temps, pendant les chaleurs de l’été, si les pluies sont rares dans le canton, & si la chaleur y est vive. En Flandres, en Picardie, par exemple, où les fumiers nagent toujours dans une grande masse d’eau, ces arrosemens sont inutiles ; mais cette quantité d’eau, comme je l’ai déjà dit dans cet ouvrage, s’oppose à la fermentation & à la bonne décomposition des pailles. Sans fermentation point de décomposition, sans décomposition point de recombinaison, d’appropriations de principes, or la trop grande quantité d’eau s’y oppose : il en est de même si le fumier est trop sec. Les couches de marne sur celles du fumier, doivent avoir peu d’épaisseur, & il vaudroit même mieux mêler intimement la marne avec le fumier, la décomposition & la recomposition seroit plus prompte. Ce fumier, ainsi préparé, doit être porté sur le champ, & enterré avant l’hiver, par un bon labour croisé.

Si les fumiers sont rares, il est possible de les suppléer par un mélange de terre franche avec la marne ; on amoncèle ces matières après les avoir bien mélangées, on place le tout dans un coin, & on recouvre la patrie supérieure avec de la paille, afin que les eaux pluviales n’entraînent pas le sel de nitre qui ne tarde pas à se former sur toute la superficie. Une fois ou deux dans l’année, ce monceau est arrosé suivant le besoin, après l’avoir retourné, afin que les parties qui auparavant étoient intérieures, deviennent extérieures, & pour que le tout soit bien mélangé. Si ces terres restent amoncelées plusieurs années de suite, si chaque année on les retourne deux à trois fois, on obtiendra le meilleur, le plus durable & le plus actif de tous les engrais, surtout si à cette terre on a ajouté une certaine quantité de fumier ; on aura opéré par l’art & en peu de temps ce que la nature ne produit qu’à la longue. Enfin, toutes les fois qu’on trouvera une terre quelconque qui se délite à l’air, qu’elle que soit sa couleur, qui se dissout dans l’eau, qui fait effervescence avec les acides, & dont le bouillonnement dégage beaucoup d’air fixe, on aura une véritable marne. Ce que j’ai dit au mot Chaux (article à consulter par son analogie avec celui-ci) s’applique à la marne, & me dispense d’entrer dans de plus grands détails ; j’ajouterai seulement que dans toutes autres circonstances, les labours trop multipliés concourent au prompt dépérissement des terres ; il en est tout autrement lorsque l’on marne ou lorsque l’on chaule, puisque c’est de la combinaison & du mélange de ces substances avec les molécules du sol du champ, que dépend la plus ou moins prompte bonification, sur-tout si, entre chaque labour, le champ a été imbibé de l’eau des pluies. Dans les provinces du midi, & sur-tout dans ceux de leurs cantons qui approchent de la mer, la prudence ne permet pas de marner sans de grandes précautions, parce que c’est ajouter un sel à une terre qui est déjà imprégnée de celui de la mer, que les vents & les pluies y déposent. (Voyez l’expérience citée au mot Arrosement)