Cours d’agriculture (Rozier)/NOIX, NOYER

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Hôtel Serpente (Tome septièmep. 89-112).


NOIX, NOYER COMMUN. Tournefort le place dans la même classe & même section que le précédent ; & il l’appelle nux juglans, sivè regia vulgaris, Von-Linné le nomme juglans regia, & le classe comme le noisetier.

Plan du travail.
CHAPITRE PREMIER. Des espèces & variétés du noyer,
Page 89
CHAP. II. Des semis & de leur conduite, jusqu’au moment de la transplantation,
91
Des semis à demeure,
92
Des semis en pépinière,
ibid.
Du choix des semences,
ibid.
Du sol de la pépinière,
93
Des méthodes de semer,
ibid.
De la conduite du semis,
94
Des espèces de greffes propres au noyer,
97
CHAP. III. De la transplantation de l’arbre, du sol qui lui convient,
100
CHAP. IV. De la taille & de la conduite de l’arbre après qu’il est planté,
102
CHAP. V ; De la récolte du fruit, & de la manière de le conserver,
105
CHAP. VI. De l’huile de noix,
108
CHAP. VII. Est-il avantageux de cultiver le noyer ?
109
CHAP. VIII. Des propriétés du noyer,
112

CHAPITRE PREMIER.

Des espèces & variétés du Noyer.

Fleurs, à chatons, mâles & femelles, séparées sur le même pied ; les fleurs mâles composées de plusieurs étamines & d’une espèce de pétale divisé en six, rassemblées en grand nombre sur un chaton oblong, formées d’écailles nombreuses, & placées en recouvrement les unes sur les autres comme les tuiles. Les fleurs femelles rassemblées deux ou trois ensemble, composées de deux pistils, d’un calice qui couronne le germe, & d’une espèce de pétale divisé en quatre comme le calice, & plus grand que lui.

Fruit, à noyau, recouvert d’une pulpe charnue, sèche, nommée brou, qui renferme un noyau ligneux, grand, ovale, à une seule loge, dans lequel on trouve une amande divisée en quatre lobes sinueux.

Feuilles, ailées, avec une impaire ; les folioles sessiles, entières, ovales, lisses, légèrement dentées, presque égales.

Racine, ligneuse, rameuse.

Port ; arbre superbe qui forme une large tête ; l’écorce du tronc épaisse, cendrée, gercée dans les vieux sujets, lisse sur les jeunes branches ; les chatons sont cylindriques & alongés, ils naissent des aisselles des feuilles, ainsi que les fleurs femelles. Les feuilles sont placées alternativement sur les branches, les stipules doubles, & tombent.

Au rapport de Pline, le noyer est originaire de Perse, d’où il a passé en Grèce, de Grèce en Italie, & enfin dans une très-grande partie de l’Europe où on l’a naturalisé.

On compte plusieurs belles & utiles variétés de cet arbre ; de ce nombre est le noyer à gros fruit, Nux juglans fructu maximo C. B. P. Ses noix sont grosses comme un œuf de poule dinde, mais moins longues, assez volumineuses pour servir d’étui à une paire de gants de peau. L’amende n’en est pas aussi considérable que la coquille semble l’annoncer. Les feuilles de cet arbre sont plus amples que celles du noyer commun, il s’élève plus haut, il croît plus promptement, & son bois est moins précieux.

Le noyer mésange ou à fruit tendre. Nux juglans fructu tenero, & fragili putamine. C. B. P. Son amande se conserve très-bien, & fournit beaucoup d’huile, & on doit la préférer à toute autre pour semer.

Le noyer à fruit dur, ou noyer à angles, nux juglans fructu perduro Tourn. On appelle encore son fruit féroce, à cause de la peine qu’on a de le casser & d’en retirer l’amande. Aussi il en coûte plus du double pour faire émonder le fruit. C’est le noyer dont le bois est le plus estimé, qui est le plus dur & le plus veiné.

Le noyer qui donne deux fois l’an, nux juglans bifera C. B. P., s’il existe il est bien rare, je ne l’ai jamais vu.

Le noyer tardif. Nux juglans fructu serotino. C. B. P., ou noyer de la saint Jean. Arbre très-précieux pour les cantons où l’on craint les gelées tardives. Il ne pousse ses feuilles qu’au commencement de juin, il fleurit à la saint Jean, & son fruit est mûr presqu’aussitôt que celui du noyer commun.

La Virginie fournit deux espèces réelles de noyer, & il en est survenu un grand nombre de variétés. La première espèce est le noyer blanc, juglans alba. Lin. Voici ce qu’en dit M. Daubenton, dans le dictionnaire encyclopédique, édition in-folio ; je ne l’ai jamais vu. « On le nomme l’hichery. C’est un petit arbre qui ne s’élève en France qu’à douze ou quinze pieds. Il fait une tige droite, fort mince & jette peu de branches latérales, en sorte que sa tête est fort petite. Quand on touche les boutons de cet arbre pendant l’hiver, ils rendent une odeur douce, aromatique fort agréable : son écorce est brune & d’un gris terne ; sa racine est peu garnie de fibres & elle pivote ; sa feuille ressemble à celle des noyers de l’Europe, mais elle est dentelée, d’un vert plus clair & jaunâtre ; elle n’a presque point d’odeur ; son fruit est de la grosseur & de la forme d’une petite châtaigne, il est couvert d’un brou lisse, brun, mince & sec ; la coquille de la noix est blanche, mince & assez tendre. L’amande est très-blanche, d’un goût approchant de celui de la faine, fruit du hêtre ou fayard (voyez ce mot) ; mais un peu trop âpre pour être bonne à manger. Cet arbre est très-robuste, il craint plus le chaud que le froid ; il ne lui faut qu’un terrain médiocre, pourvu qu’il ait de la profondeur. Il se plaît sur les lieux élevés, & sur-tout sur les coteaux exposés au levant & au nord : il se soutient néanmoins, en pays plat, dans une terre franche, mais son accroissement est considérablement retardé. Il réussit très-difficilement à la transplantation, à moins qu’on n’ait eu la précaution de lui couper de bonne heure le pivot. Le bois de cet arbre est blanc, compacte, assez dur, fort liant. » Le caractère spécifique de cet arbre est d’avoir sur un même pétiole, sept feuilles en forme de lance, dentées en manière de scie.

Ce noyer fournit une variété dont la grosseur du fruit approche de celle d’une noix muscade, & lui ressemble. C’est la principale variété, & il seroit superflu de citer les autres.

Le noyer noir, juglans nigra ; feuilles ordinairement au nombre de quinze sur un même pétiole, moins unies, plus étroites & plus pointues que celles du noyer d’Europe. Fruit à coque si dure, qu’elle exige le marteau pour la casser ; le zeste de l’amande est aussi ligneux que sa coquille. Elle a communément deux pouces de longueur, & elle est très-bonne en cerneau. Le brou frais a une odeur forte de térébenthine. Ce noyer ne craint aucunement le froid ; il aime une terre franche & grasse, le fond des vallées, les lieux un peu humides. On appelle ce noyer noir à cause de la couleur de son bois, & de celle que prend le brou en se séchant.

Le noyer de Virginie à fruit rond, est une variété de celui-ci.

Von-Linné compte encore deux espèces de noyers, le cendré, juglans cinerea, à onze folioles sur un même pétiole, en forme de fer de lance, & un des côtés de leur base plus court que l’autre, & comme coupé.

Le noyer à baies, juglans baccata. Les folioles au nombre de trois sur le même pétiole ; oblongues, obtuses ; les fruits sont des baies de la grosseur d’une noix muscade, placés vers les aisselles des feuilles.

Si on excepte la première espèce & ses belles & bonnes variétés, l’on peut dire que les autres sont assez inutiles aux cultivateurs, mais elles satisferont les vœux de l’amateur.

CHAPITRE II.

Des semis & de leur conduite jusqu’au moment de la transplantation[1].

On doit distinguer deux sortes de semis, celui à demeure, & celui destiné à la transplantation.

I. Semis à demeure. Il faut environ soixante ans, pour qu’un noyer soit dans sa grande force : il est rare que celui qui le sème voie sa plus grande élévation ; mais un père de famille vit dans ses enfans, & sa plus douce satisfaction est de travailler pour eux. Du semis à demeure, il résulte que la noix enfonce profondément son pivot en terre ; que la pousse de la tige gagne plus de dix ans en avance, sur la noix semée en même temps dans la pépinière, & dont l’arbre a été ensuite replanté ; le tronc s’élève beaucoup plus haut, plus droit, & on est le maître de l’arrêter à la hauteur qu’on désire, soit en retranchant son sommet, soit en élaguant les branches inférieures. Tout le monde sait à quel bon prix on vend un beau tronc de noyer, soit pour la menuiserie, soit pour la construction des fortes machines, &c. Cet arbre mérite donc, à tous égards, qu’on s’occupe sérieusement de sa culture. L’hiver de 1709 en fit périr la majeure partie en France & en Europe, & les Hollandois, qui ont toujours les yeux ouverts sur leurs intérêts, firent une spéculation ; ils achetèrent presque tous ces arbres, & les revendirent ensuite très-chèrement, pendant un grand nombre d’années. Au moyen du semis à demeure, il est possible de couvrir de verdure les masses & les chaînes de rochers, pourvu qu’ils présentent des scissures ; la racine ou pivot du noyer va profondément chercher sa nourriture, & comme son travail & ses efforts sont continuels, on a vu de telles racines séparer des blocs, des couches de rochers d’une prodigieuse grosseur. Il n’est pas à craindre que les ouragans les plus furieux enlèvent ces arbres à pivots, comme ceux qui ont été replantés ; ils les rompront & les briseront plutôt. Je doute qu’il existe aucun arbre dont le pivot s’enfonce plus profondément, dès qu’il ne trouve pas une résistance invincible ; alors, il donne très-peu de chevelus & de racines latérales. L’expérience a prouvé que le volume des branches est toujours en raison de celui des racines ; il n’est donc pas surprenant qu’un pivot aussi prodigieux fasse un effort incroyable, lorsqu’il se trouve gêné entre deux blocs, ou entre deux couches, & qu’à la longue il les sépare.

Il y a deux époques pour les semis, l’une, aussitôt que la noix, est mûre, & l’autre après l’hiver : cette opération sera décrite ci-après.

II. Du semis en pépinière. L’arbre qui en provient, est moins actif dans sa végétation, ainsi qu’il a été dit, que celui du semis à demeure. Plus il sera replanté souvent, plutôt il donnera du fruit, & du plus beau fruit, parce qu’il travaillera moins en bois ; alors ses racines latérales se multiplieront, & il n’aura plus le canal direct de la sève du tronc à la mère racine, c’est-à-dire au pivot : ainsi, ce que l’on perdra d’un côté, on le gagnera de l’autre. Cependant si on doit peupler des coteaux arides, des rochers, &c. le semis à demeure mérite, à tous égards, la préférence sur une replantation, ou trois au plus suffisent lorsqu’on veut se procurer de belles noix.

III. Du choix des semences. On ne greffe point les noyers : cette assertion est vraie, en général, malgré quelques exceptions. Il est donc indispensable de choisir les noix de l’espèce la plus grosse, & dont l’amande remplira le mieux la coquille : il faut encore être assuré par l’expérience, qu’elle fournit beaucoup d’huile. D’après cette observation, on doit sentir combien peu il est prudent de prendre chez les pépiniéristes, des noyers tout formés : je conviens qu’ils ont l’attention de choisir les plus belles noix ; mais il leur importe fort peu qu’elles donnent beaucoup d’huile ; c’étoit cependant le point essentiel pour le cultivateur. Certes, la noix dans laquelle on plie des gants, est magnifique par son volume extérieur, mais son amande d’un tissu lâche, remplit à peine la moitié de la coquille, & fournit peu d’huile. Le bon cultivateur établira lui même, sa pépinière, & ne sèmera que les noix de l’arbre qu’il connoît, & que l’expérience lui a prouvé être le plus productif en fruit & en huile.

IV. Du sol de la pépinière. Le noyer ne cherche qu’à pivoter, il aime donc un sol léger, profondément défoncé, afin de faciliter le prompt développement de sa radicule & celui de sa tige, qui est toujours en raison de la première : il est inutile de chercher une terre trop bien préparée ; la surabondance de nourriture n’est pas nécessaire à cet arbre ; il craint même les engrais animaux ; la cendre est ce qui lui convient le mieux, & même celle qui a déjà servi pour les lessives, si on a eu la précaution de la laisser quelque temps exposée à l’air, dans un lieu à l’abri de la pluie ; elle se charge de l’acide aérien, (voyez le mot Amandement) & ses principes combinés différemment que dans les premiers, n’en sont pas moins actifs ; d’ailleurs, comme cendre pure & simple, même abstraction faite de ses sels, comme poussière très-fine, elle sert à diviser le sol, le rend plus meuble, & par conséquent plus perméable aux racines. Il convient de défoncer ce sol deux ou trois mois d’avance, de le travailler de temps à autre, afin de le rendre de plus en plus meuble.

V. Méthodes du semis. Il y en a deux ; & dans chacune on doit avoir grand soin de choisir les noix au moment de leur parfaite maturité : on connoît ce point par les fentes ou crevasses qui s’opèrent d’elles-mêmes sur le brou.

Dans la première méthode, on prépare dans une cave, ou dans un lieu couvert & à l’abri des gelées, une couche de sable dans laquelle on place les noix, à six pouces de distance les unes des autres, & on les recouvre de deux pouces de terre fine : elles germeront pendant l’hiver, si on a eu le soin de les arroser au besoin ; & en mars ou plutard, suivant les climats, c’est-à dire, lorsque l’on ne craindra plus l’effet des gelées, on les tirera de cette couche, pour les transporter dans la pépinière. Si on les a semées dans des caisses, l’opération sera plus facile. M. le Baron de Tschoudi assure, d’après sa propre expérience, qu’en coupant le bout du germe, le noyer ne pivote plus, qu’il se garnit de racines latérales ; enfin, qu’il n’est plus nécessaire de le replanter pour lui en faire pousser.

Dans la seconde méthode, après avoir défoncé le terrain, on enfonce les noix à deux pouces de profondeur, en alignement, enveloppées dans leur brou, afin que l’amertume de cette enveloppe empêche les rats, les mulots d’attaquer les noix, dont ils sont très-friands : à cet effet, les sillons qui doivent les recevoir, sont espacés de deux pieds de distance, & chaque noix est séparée de ses voisines, par un intercale de deux pieds.

VI. De la conduite du semis. Lorsque dans le courant de l’été on sera bien assuré que les noix auront germé & seront sorties de terre, on arrachera un rang entier qui n’a été semé que par précaution, de manière que chaque tige soit séparée des autres de quatre pieds de distance en tout sens. Si dans la rangée que l’on conserve, il manque quelques sujets, on réservera le même nombre, & un peu plus, parmi les plus beaux de la rangée qui doit être supprimée, & on les replantera dans les places vides, suivant les climats, en novembre ou en mars, ou en août ; ou bien, on peut attendre l’une de ces époques pour faire la suppression totale des surnuméraires, & en former une nouvelle pépinière.

Cette méthode mérite la préférence sur la première, en ce qu’elle est plus simple. Il paroît qu’en opérant ainsi, on perd beaucoup de terrain, au moins dans les premières années. Rien n’empêche que l’année qui suit celle du semis, le champ ne soit couvert de grains. Il s’agit alors de labourer avec la charrue appelée araire, (voyez le mot Charrue) avec ou sans oreilles, comme on laboure les vignes dans le Bas-Dauphiné, la Provence & le Languedoc, & cette charrue n’endommage point les jeunes pieds ; on laisse l’espace d’une raie ou sillon des deux côtés du pied, sans labourer & sans semer ; de sorte qu’on a des bandes ou lisières de grains de trois pieds de largeur, & que le jeune plant se trouve avoir un pied de dégagement. Avec une semblable pépinière, pour peu que le champ soit grand, il y a de quoi fournir tout un village. Si on le désire moins considérable, on proportionne l’espace à ses besoins, ou bien on le consacre tout entier aux plants sans songer aux récoltes en grain.

Si on suit l’exemple de plusieurs cultivateurs qui replantent tous les jeunes pieds après la première année, afin de leur supprimer le pivot, il est inutile de laisser un si grand espace pour le semis ; douze à dix-huit pouces de distance d’une noix à l’autre suffisent, sauf après la première transplantation, ou après la seconde, de les espacer de trois à quatre pieds, afin de leur laisser la facilité de croître avec aisance jusqu’au moment où on les transplantera dans les champs.

Est-il bien démontré que ces premières & secondes transplantations en pépinières soient si avantageuses ? Est-il bien démontré qu’outre le pivot il n’y ait pas assez de chevelus pour assurer la reprise de l’arbre lorsqu’on le plantera à demeure ? L’expérience prouve le contraire ; car dans beaucoup de nos provinces on ignore le besoin de ces retransplantations. Je conviens que les arbres ainsi traités ont beaucoup plus de racines latérales & de chevelus, que leur reprise est assurée ; mais je conviens aussi que pour peu que le tronçon du pivot qui reste, soit garni de chevelus, il reprend assez bien. Enfin, ces replantation multipliées retardent les progrès de la croissance de l’arbre. Les corbeaux, les corneilles, & jusqu’aux pies, sont les grands semeurs des noyers dans les campagnes. Si leur bec n’est pas assez fort pour casser la noix, ils la laissent tomber sur une pointe de rocher, sur une pierre où souvent sa coquille ne se brise point, resaute, & la noix va se perdre dans le champ, dans la vigne, dans un buisson, &c.

J’ai souvent fait replanter à demeure de pareils noyers, & leur pivot étoit considérable ; il ne s’agit que de faire la fouille plus profonde, de bien ménager les chevelus, & d’avoir grand soin de la partie du pivot qui demandoit d’être conservée. Je réponds, d’après ma propre expérience, que quoique la reprise de ces arbres ait pu être moins parfaite dans la première année que celle des arbres transplantés en pépinières, ils ont très-bien réussi, & donné & donnent encore de beaux fruits & en quantité. La prudence exige cependant qu’on laisse sur place l’arbre, élève de la nature & du hasard, jusqu’à ce qu’il produise du fruit. Si la qualité & la grosseur sont bonnes, on le transplante ; si l’une ou l’autre est défectueuse, il faut arracher l’arbre & le jeter au feu, puisqu’il va occuper inutilement un très-grand espace, à moins qu’il n’ait végété sur un sol qu’on ne sauroit destiner à d’autres productions. Ces replantation dans les pépinières, sont peut-être nécessaires dans les provinces du nord du royaume, puisque plusieurs écrivains, d’ailleurs très-estimables, les conseillent ; mais je le répète d’après ma propre expérience on peut très-bien s’en passer dans celles du centre & du midi du royaume. Le cultivateur choisira actuellement la méthode qui lui conviendra le mieux.

Quelques écrivains ont conseillé de placer un carreau ou une brique, une tuile, &c. sous la noix, en la semant, & de la recouvrir de terre, afin que ce corps dur oblige le pivot de s’étendre latéralement & de ne pas s’enfoncer perpendiculairement. Cet expédient est tout au moins inutile. Le pivot suivra la brique, la tuile, &c. ; mais dès qu’il trouvera la terre du dessous en s’allongeant, il s’enfoncera tout de suite après avoir encore fait un petit coude.

J’ai demandé que chaque plant fût espacé de quatre pieds en tout sens. 1°. Afin que l’arbre eût autour de lui une plus grande circonférence d’air atmosphérique. 2°. Afin de lui laisser la liberté d’étendre ses rameaux. Les pépiniéristes ont en général la mauvaise habitude de planter trop près, dans la vue de diminuer le travail & de ménager l’espace ; aussi ils ont grand soin d’élaguer, avant ou après, le premier & le second hiver, les pousses latérales du tronc. Il en résulte que la séve se porte avec violence au sommet, que la tige s’élance & il ne reste plus cette proportion requise entre sa hauteur & sa grosseur. Il vaut beaucoup mieux attendre à la troisième année à commencer le premier élagage, le tronc déjà fort, gagnera plus en hauteur proportionnée entre la troisième & la quatrième année qu’il ne l’auroit fait si l’on eût suivi la méthode contraire.

Dans les provinces du centre & du midi du royaume où la végétation est forte, commence de bonne heure & finit tard, la hauteur des plants est de quinze à dix-huit pouces, & dans les trois années suivantes, sept à huit pieds de hauteur. Il ne s’agit pas ici des arbres élancés par l’élagage, ou de ceux regorgeans de nourriture dans le terrain des pépiniéristes, mais de ceux élevés en plein champ & dans un sol convenable & bien travaillé.

Deux bons labours par an, à la bêche ou à la pioche, suffisent à l’éducation des noyers en pépinières, cependant, plus on les multipliera & mieux l’arbre s’en trouvera. D’ailleurs, ces travaux détruisent les herbes parasites, objet de la plus grande importance pendant les deux premières années. Outre que ces façons données au sol, le rendent plus susceptible de jouir des bienfaits des météores, & de se les approprier, ils accumulent une plus grande masse d’air fixe, (voyez ce mot) dont les jeunes plants profitent. On ne fait point assez attention à cette opération soutenue de la nature, & on ne voit communément, dans un labour, que de la terre remuée. Voyez ce mot essentiel, ainsi que celui amendement, vous connoîtrez alors comment les plantes s’emparent de l’air fixe, comment il contribue à leur forte végétation ; enfin, comment il devient le lien, & le metteur en œuvre & l’assembleur, si je puis m’exprimer ainsi, de tous les différens principes qui constituent leur charpente.

On peut, à la troisième année, commencer à l’élaguer par le bas, rendre unie la plaie & la recouvrir exactement avec l’onguent de saint Fiacre. (voyez ce mot) Le bois du jeune arbre est tendre, presque spongieux & rempli de beaucoup de moelle ; dès-lors les plaies qu’on lui fait, tirent à conséquence si on n’a pas le soin de les garantir de l’impression de l’air. À la quatrième, à la cinquième & à la sixième, on continue à élaguer. Il est certain qu’en suivant cette méthode, on a des pieds très-forts. Les branches basses servent à retenir la séve & à fortifier le tronc.

Il m’importe fort peu que ces avis ne soient pas conformes à la conduite des pépiniéristes, dont la démangeaison d’avoir promptement des arbres à vendre, leur met sans cesse la serpette à la main ; mais ils sont conformes à l’expérience & aux loix de la végétation. On ne doit planter que des arbres déjà très-forts ; c’est gagner du temps. Olivier de Serre dit ; « pour avancement d’œuvre, fournissez-vous du plant de noyers les plus gros que vous pourrez rencontrer, à telle cause l’ayant bien laissé mûrir en la bastardière : ne tenant compte du mince & menu dont la foiblesse ne peut donner espérance que de tardif avancement, ni résister à la violence des vents, ni à l’importunité des bêtes qui souventes fois en frottant, & broutant les jeunes arbres de nouveau plantés… Le plus gros plant est le meilleur pour tost s’agrandir, de la reprise duquel ne faut douter ; encore que pour sa pesanteur fallût quatre à manier un seul arbre ; à la charge que la fosse soit à grande suffisance en largeur & profondeur pour à l’aise recevoir ses racines. »

Les cultivateurs qui désirent ne planter que des arbres faits, ne pas avoir l’embarras de placer des tuteurs aux plus jeunes, peuvent très-bien supprimer le pivot après la première année de pépinière sans avoir besoin de replanter. Il suffit, à cet effet, de découvrir par un de ses côtés le pied de l’arbre, de le déchausser ainsi jusqu’à quinze ou dix-huit pouces, en ménageant soigneusement tous les chevelus qu’il trouvera jusqu’à cette profondeur, alors couper le pivot, remettre les racines dérangées à leur place & combler la fosse. L’arbre ne se sentira presque pas de cette opération. Ou bien le cultivateur, pour éviter ce nouveau travail, supprimera le bout du pivot, lorsque la noix a germé dans le sable. Alors il sera sûr d’avoir un très-grand nombre de belles racines latérales & bien chevelues, & l’arbre souffrira peu de la transplantation, quelle que soit sa grosseur.

Plusieurs auteurs conseillent de couper le sommet de l’arbre dans la pépinière, lorsqu’il aura sept ou huit pieds de hauteur. Cette opération est absolument inutile, lorsqu’on n’a pas eu la manie d’élaguer sans cesse dans la pépinière, & lorsque sa tige n’est ni grêle ni effilée. Laissez agir la nature, elle en sait plus que vous. On sera toujours assez à temps de charger l’arbre de plaies, lorsqu’il s’agira de le transplanter. Je dirois à ces élagueurs & replanteurs perpétuels ; jetez un coup d’œil sur le noyer venu de semence sans transplantation & presque livré à lui-même, comparez-le avec celui que vous avez pris plaisir de maniérer ; alors jugez sans partialité. — On ne doit couper le sommet de l’arbre que lorsqu’on le plante à demeure, si on a été assuré de la beauté & de la qualité de la noix que l’on a semée.

VII. Doit-on greffer les noyers ; est-il possible de les greffer ? quand & comment doit-on les greffer ?

L’on ne cesse de répéter que la température de l’air est changée, que les saisons ne sont plus les mêmes. Ce n’est pas le cas d’examiner ici ces assertions. Il suffit de dire que les saisons ont une révolution qui dure dix-huit ans ; mais en général, la température a changé visiblement dans un très-grand nombre de cantons du royaume & de l’Europe entière, parce que les grands abris ne sont plus les mêmes, parce qu’ils se sont abaissés, &c. (voyez les mots Abri, Climat, Défrichement) Il n’est donc pas surprenant que les gelées tardives emportent dans une matinée la récolte entière des noix. Il n’est pas au pouvoir de l’homme de s’opposer à l’effet de ces fâcheux météores ; mais le cultivateur intelligent sait profiter des avantages qu’un heureux hasard lui a procurés, en ne plantant que des noyers tardifs, ou des noyers de saint Jean, dont la récolte est presque sûre à cause du retard de sa fleuraison. Chacun doit étudier la manière d’être du climat qu’il habite, & si les récoltes y sont trop casuelles, la prudence veut qu’il ne sème que des noyers tardifs, & qu’il greffe avec cette espèce les noyers précoces. Mais est-il possible de greffer le noyer ?

M. D’aubenton dans l’article noyer du Dictionnaire encyclopédique, première édition, s’explique ainsi : « quelques-uns prétendent qu’on peut greffer les noyers les uns sur les autres : ils conviennent en même temps qu’on ne peut se servir pour cela que de la greffe en sifflet, & il paroît sur le propre allégué que le succès en est assez incertain. » M. le baron de Tschoudi, dans le même article du Supplément de cet ouvrage, dit en parlant du noyer tardif, « la greffe seroit un moyen infaillible de le multiplier sans variation. Je sais qu’il reprend en approche. L’ente réussit aussi quelquefois, lorsqu’on l’exécute avec les précautions indiquées pour l’ente du marronnier franc ; » c’est-à-dire en fente ou sifflet. (Voyez Fig. 12, Pl. XV. pag. 344. Tom. V.) Il résulte de ces citations, que leurs auteurs regardoient cette greffe presque comme impossible, ou du moins comme très-difficile. On ne peut attribuer le manque de réussite au défaut de lumières & de manipulation des deux auteurs, je me fais un vrai plaisir de leur rendre toute la justice qui leur est due, & le tribut de louanges qu’ils ont si bien mérité. Je crois qu’on devroit plutôt attribuer au climat le manque de succès. Cette idée n’est pas si étrange qu’elle le paroît. M. Daubenton cultivoit à Montbard, M. Tschoudi, dans les environs de Strasbourg, pays très-froids, comparés aux cantons du royaume où le noyer réussit le mieux. On doit se ressouvenir qu’il est originaire de Perse, & qu’ainsi il doit moins bien réussir dans le nord que dans le midi du royaume, ou dans les provinces qui l’avoisinent. M. le baron de Tschoudi a réussi quelquefois ; ce commencement de succès devroit encourager les autres amateurs, & sur-tout les pépiniéristes, à multiplier l’espèce tardive. Dans les environs de Paris on fait peu d’huile de noix ; on consomme ce fruit en cerneaux ou frais ou secs ; voilà pourquoi la culture & la conduite du noyer ont moins été suivies & étudiées, & cet arbre y est peu commun. Il seroit à désirer que les seigneurs de paroisse fissent venir des pieds du noyer tardif, & lorsqu’ils produiroient du fruit, qu’ils le distribuassent à leurs vassaux, afin de les engager à les semer. Il seroit plus généreux & plus profitable pour eux & pour les habitans de leurs seigneuries, qu’ils fissent des pépinières, & qu’ils leur en distribuassent les arbres gratuitement. Tout cultivateur qui améliore son champ, travaille autant pour lui que pour le seigneur ; mais revenons à la greffe du noyer en attendant que nos vœux soient exaucés par les seigneurs bien-faisans.

La méthode de la greffe en sifflet est aujourd’hui pratiquée par tous les cultivateurs des environs de Grenoble, de Romans, le long de la rive du Rhône, dans la partie du Dauphiné. Dans cette province, on ne cultive en général que deux espèces de noyers ; la mésange qu’on peut appeler noyer de mars, & la tardive, noyer de mai, parce qu’elles y fleurissent à cette époque. Il vaut mieux cependant leur conserver leur dénomination ordinaire, puisque les époques des fleuraisons suivent la nature du climat. La méthode de la greffe commence même à s’introduire dans les environs de Genève, dans la Suisse, &c.

L’époque à laquelle il convient de greffer les arbres de la pépinière, est lorsqu’ils sont en pleine sève. On choisit les meilleures branches du sommet, au nombre de trois ou quatre, & on supprime les autres. On peut également greffer de très-gros noyers, la première ou la seconde année après qu’ils ont été couronnés. Les semis ainsi greffés, n’ont plus qu’à se fortifier dans la pépinière. On fera très-bien de ne les en tirer que lorsqu’ils auront, dans le milieu de la tige, cinq à six pouces de diamètre, & de rejeter rigoureusement tous ceux qui seront rabougris ou de médiocre venue. L’expérience a prouvé que de tels arbres profitent rarement.

Le bon cultivateur sait que la réussite dépend souvent des petites attentions. Aussi il a grand soin, lorsque la pousse de la greffe a quelques pouces de longueur, de l’assujettir doucement, avec un chiffon de drap coupé en lanière, contre le bout du sifflet qui excède la place de la greffe. Par ce moyen elle n’est point détruite par les coups de vent, &c.

Dans les observations qui m’avoient été communiquées par M. Duvaure, il étoit dit qu’au Courrier, près de Crest en Dauphiné, on greffoit les noyers en écusson. La possibilité de cette opération me surprit, & me porta à croire que l’auteur avoit sans doute pris involontairement un mot l’un pour l’autre. J’ai eu l’honneur de lui écrire à ce sujet ; la réponse qu’il a eu la bonté de faire à ma lettre, dissipe toute incertitude. En voici le précis.

Je ne me suis point trompé lorsque j’ai dit que l’on pouvoit greffer le noyer en écusson. J’ai pour moi, non seulement l’expérience depuis dix ans que je greffe ainsi de gros noyers & des noyers de pépinières, mais encore la pratique commune de la même greffe a six lieues à la ronde de mon habitation.

Depuis la réception de votre lettre, j’ai consulté les trois greffeurs que nous avons ici, & ce sont les seuls en ce genre dans nos environs.

Vous savez, comme moi, quelle patience, quelle justesse, quelle précision exige la greffe en flûte ; enfin la perte de temps qu’elle entraîne pour peu qu’elle soit multipliée, tandis que celle en écusson est bien plus expéditive.

Le seul inconvénient de la greffe en écusson, est d’être plus exposée à la rupture ou à la désunion par les coups de vent. On y remédie en coupant la pointe du jet à mesure qu’il pousse. Cette opération est répétée deux à trois fois au plus pendant la première année. La greffe en flûte exige la même précaution, mais elle est moins de conséquence.

La différence du temps seroit moins à considérer, si l’on greffoit toujours en pépinière où trois ou quatre greffe suffisent pour chaque arbre ; mais s’il s’agit de greffer de gros noyers épars çà & là & souvent très-éloignés les uns des autres, le prix du temps mérite d’être compté pour beaucoup.

La plus grande partie des anciens noyers, au moins du Dauphiné, ne sont point greffés, & leur récolte est très-casuelle. Pour la rendre plus sûre, les bons cultivateurs ont pris le parti de les greffer. Au mois d’octobre ou de mars, on couronne l’arbre à huit ou dix pieds au-dessus du tronc : il pousse des jets considérables pendant l’année, & au printemps de la suivante, on place sur les nouveaux jets depuis cinquante jusqu’à cent greffes sur des noyers d’environ quatre-vingt ans & bien sains. Vous devez juger par-là de quelle importance est le temps.

J’ai en mon particulier environ quarante gros noyers greffés en écusson dans l’espace de dix années ; tous ceux de ma pépinière le sont également. Ce sont des faits sur lesquels vous pouvez compter, & me citer comme garant de leur authenticité.

On doit lever les écussons dès que la greffe commence à être assez établie, & on les conserve dans l’eau en les y faisant tremper à la hauteur de deux pouces.

CHAPITRE III.

De la transplantation de l’arbre, du sol qui lui convient.

I. De la transplantation. Son époque dépend du climat. Dans les provinces méridionales, dans les cantons où les pluies sont habituellement rares au printemps & dans l’été, il est indispensable de transplanter peu de semaines après que les feuilles sont tombées ; c’est-à-dire, qu’il faut donner le temps à la séve de redescendre vers les racines, & laisser le tronc moins pénétré d’humidité. L’époque est à peu près fixée depuis la mi-novembre jusqu’à la mi-décembre. Alors les pluies d’hiver ont le temps de serrer, de tasser la terre contre les racines, de pénétrer plus avant dans la fosse, & par conséquent d’y retenir une humidité qui sera si nécessaire pendant l’été. À moins que la saison ne soit très-long-temps rigoureuse, les racines pousseront de petits chevelus qui se fortifieront de bonne heure au retour de la belle saison. Dans les provinces moins chaudes & naturellement plus humides, on fera très-bien de différer les transplantations jusqu’après l’hiver. Les fosses destinées à recevoir ces arbres, demandent à être ouvertes plusieurs mois d’avance. On en sent trop aisément les raisons pour y insister.

Si on a transplanté les arbres après la première année de pépinière, ou si, par une manière ou par une autre, on a arrêté le pivot, la peine sera moins grande pour déraciner l’arbre ; mais dans tous les cas possibles on doit commencer à cerner la terre à la plus grande distance que l’on pourra tout autour des racines, & une profondeur convenable ; par exemple, en commençant par un des bouts de la pépinière, afin de ne pas les endommager & de leur conserver une très-grande longueur. Je ne répéterai pas de nouveau ce que j’ai déjà dit plusieurs fois sur l’utilité des racines ; d’ailleurs voyez ce mot.

On sent bien, dans la supposition qu’on n’ait pas supprimé le pivot, qu’il sera, pour ainsi dire, impossible ou du moins trop dispendieux de défoncer la terre jusqu’à la profondeur à laquelle il a pénétré, si le sol de la pépinière a eu beaucoup de fond : ce n’est pas aussi ce que je demande ; cependant, si on le pouvoit, je dirois, ménagez ce pivot, donnez-lui une direction très-étendue & horizontale dans la fosse, & vous aurez un arbre qui ne tardera pas à se charger de beaucoup de racines, & dont la végétation sera bien supérieure à celle de l’arbre dont on aura coupé le pivot à un ou deux pieds, quoiqu’il ait déjà beaucoup de racines latérales.

Huit pieds de diamètre sur au moins trois de profondeur, sont les proportions ordinaires des fosses que l’on ouvre long-temps d’avance pour les noyers. Si on transplante le noyer avant l’hiver, il est inutile de retrancher sa tête à cette époque, & dangereux, comme quelques écrivains le conseillent, de laisser deux à trois pouces de la base des branches que l’on supprime, & d’enfoncer une cheville dans le centre, c’est-à-dire, dans l’endroit de la moelle. Le bois du sommet de la tige & des branches est naturellement plus spongieux que celui du tronc, la rigueur du froid pourroit l’endommager ; au lieu qu’en laissant, pendant l’hiver, l’arbre tel qu’on l’a tiré de la pépinière, il n’est point chargé de plaies, & son écorce le défend. Quelque temps avant qu’il entre en séve, on l’étête à la hauteur qu’on désire, & chaque plaie est aussitôt recouverte par l’onguent de saint Fiacre ; & pour plus grande sureté on l’assujettit au besoin avec un peu de paille, afin que les coups de vent ou les grandes pluies ne le détachent pas avant que l’écorce ait commencé à s’étendre sur la partie ligneuse de l’endroit coupé. Quant aux chicots d’un à deux pouces que l’on conseille de laisser, on doit sentir que ce n’est pas d’eux que partiront les nouvelles pousses ; qu’ils pourriront peu à peu, & formeront un chancre qui gagnera à la longue le tronc de l’arbre, & le rendra caverneux ; dès-lors voilà une perte réelle sur le prix de ce bois si précieux pour la sculpture, la menuiserie, &c. Peu d’arbres exigent, autant que le noyer, l’application de l’onguent sur ses blessures, afin de les soustraire au contact de l’air qui y cause la pourriture.

II. De la qualité du sol qui lui est propre, & à quelle distance on doit le planter. On ne cesse de répéter que le noyer vient par-tout ; cela est vrai jusqu’à un certain point, à moins que le terrain ne soit marécageux, & encore il y subsiste si l’humidité se dissipe pendant l’été. Mais végéter d’une manière languissante, ou croître avec vigueur, la différence est extrême, soit pour la beauté de l’arbre, soit pour la quantité & la qualité du fruit. La noix de l’arbre planté dans un fond trop fertile ou trop humide, ne donne pas autant d’huile que celle de l’arbre qui végète sur un sol élevé & un peu sec. L’on peut dire en général que le noyer aime les terres douces, un peu fraîches, & qui ont beaucoup de fond ; qu’il se plaît dans les vallons, sur les lieux un peu élevés ; qu’il aime les grands courans d’air ; que, proportion gardée, il réussit mal dans les terres trop argileuses, trop crayeuses ; qu’il leur préfère les graveleuses & les sablonneuses, enfin toutes celles dans lesquelles il peut facilement profonder ses racines.

Le produit de cet arbre est très considérable lorsque la saison favorise sa fleuraison ; mais sa valeur mérite-t-elle qu’on lui sacrifie celle de la production d’une bonne terre à froment, ou d’une prairie, ou d’une luzernière, &c. ? Je ne le crois pas : on voit des noyers couvrir de leurs, branches une étendue de plus de cent pieds de diamètre, sur laquelle il ne croît qu’une herbe rare & chétive. C’est au propriétaire à consulter son intérêt & non sa fantaisie, ou la coutume du pays, avant de planter cet arbre. Il me paroît qu’on ne doit le placer que sur les lisières des chemins, ou tout au plus sur les lisières des possessions, en observant la distance prescrite par la loi, & qui varie suivant les coutumes des provinces ; c’est au cultivateur à les connoître. Je vois toujours avec peine de bons champs plantés de noyers en totalité.

Lorsque l’on plante sur le bord des chemins, six à huit toises suffisent à la distance d’un arbre à un autre. Si on pense devoir sacrifier un champ à ces plantations, il faut au moins douze à quinze toises. Alors on pourra encore espérer quelques récoltes pendant un certain nombre d’années.

L’arbre planté demande d’être, pendant plusieurs années, travaillé au pied sur deux toises de diamètre, à moins que le sol du champ ne soit labouré en entier.

J’ai vu des haies de noyers aussi fourrées que celles faites avec l’aubepin. (Voy. ce mot & la manière de les conduire au mot Haie). Je crois même qu’il seroit possible de leur donner la plus grande hauteur de nos charmilles, en couchant presque parallèlement les branches, & en supprimant tout canal direct de la séve. Je propose cette assertion comme purement idéale. Je n’ai fait aucune expérience à ce sujet ; mais il me paroît qu’une telle palissade produiroit beaucoup de fruit, attendu sa grande surface de chaque côté, & sur-tout parce que le noyer ne produit son fruit qu’à l’extérieur.

On dit communément que les noyers craignent les grandes chaleurs de nos provinces méridionales. J’en ai trois qui réussissent à merveille & portent chaque année beaucoup de fruit. Il est plus probable qu’on ne le cultive pas, parce que l’olivier le remplace avantageusement, & que trois oliviers prospéreront dans une étendue à peine suffisante pour un noyer ; enfin, parce que la qualité & le prix de deux huiles qu’ils donnent, ne peuvent pas être comparés. Le noyer n’est regardé dans nos provinces que comme un arbre fruitier, & rien de plus.

CHAPITRE IV.

De la taille & de la conduite du noyer après qu’il est planté.

Tant que l’arbre n’a que quinze à vingt ans, la taille après l’hiver est préférable à la taille faite après la chute des feuilles, sur-tout dans les pays où le froid est ordinairement rigoureux ; la coutume de plusieurs cantons est de tailler aussitôt après la récolte du fruit : cette méthode est vicieuse, en ce qu’il reste encore trop de séve dans l’arbre ; il s’en fait une grande extravasions par la plaie ; elle se trouve baignée quand le froid survient ; l’écorce n’a pas eu le temps de se cicatriser, & le froid a plus de prise. C’est toujours de l’amputation des grosses branches faite à contre temps, ou mal faite, que naissent les chancres & les cavités du tronc. On ne doit jamais couper une grosse branche, sans recouvrir la plaie avec l’onguent de saint Fiacre, ou sans clouer par dessus une planche dont tout le tour est mastiqué avec le même onguent. Les clous qui entrent dans le tissu ligneux, n’y portent aucun préjudice, puisque cette partie du bois ne se régénère pas, & qu’elle n’est dans la suite recouverte que par la seule écorce. À la fin de la première année, ou après la seconde, suivant l’étendue de la plaie, on peut supprimer la planche : cet expédient paroîtroit minutieux, si on ne comptoit pour rien la grande valeur d’un beau tronc de noyer bien sain : c’est le seul moyen de l’empêcher de devenir caverneux, à moins qu’il n’ait été semé en place, & simplement élagué dans les commencemens, pour assurer la hauteur du tronc.

Le noyer, livré à lui-même, dispose ses branches & sa tête en forme ronde ; c’est donc sa forme naturelle & celle qu’on doit lui conserver : le grand point est de lui laisser toujours un tronc fort élevé, à cause de sa valeur, quand il est sain, & afin que les branches s’élancent en l’air. Les branches doivent être disposées de manière qu’elles ne s’entrelacent point les unes avec les autres ; que l’arbre soit dégagé dans le centre, afin que l’on puisse aisément aboutir aux différentes parties, pour faire tomber le fruit lors de la récolte.

La feuillaison des branches s’exécute toujours sur le bois nouveau de l’année précédente, c’est une des raisons principales, pour qu’elles s’alongent sans cesse, & que le plus grand poids soit à l’extrémité. Ainsi, en supposant que, par la taille, on ait donné à une mère branche, par exemple, la direction de l’angle de quarante-cinq degrés, on ne sera pas étonné si, peu à peu, elle prend celle de cinquante ou de soixante, sur-tout si on ajoute au poids de la branche & des feuilles celui du fruit : il résulte donc de la croissance, du prolongement & de l’inclinaison annuelle des mères branches & des rameaux secondaires, que les inférieurs toucheront presqu’à terre, que les branches supérieures s’inclineront sur les inférieures ; que celles du sommet, moins longues, conserveront la perpendicularité jusqu’à ce que, pressées par de nouvelles, elles suivent la même loi des premières : enfin, de pression en pression s’établit la forme ronde de la tête de l’arbre. On cherchera en vain à la contrarier, en taillant l’arbre en buisson, (voyez ce mot) peu à peu il reprendra ses droits. Je ne veux pas dire qu’il ne faille tailler cet arbre ; au contraire, je demande la suppression des branches les plus basses, lorsque les rameaux sont près de terre : il en résulte deux avantages ; l’arbre a plus d’air dans l’intérieur de ses branches, & les branches du sommet s’élèvent davantage ; enfin, par la suppression des branches inférieures on a une plus grande partie de champ à cultiver ; d’ailleurs, il est rare que les fruits placés sur ces rameaux pendans & rapprochés du sol, soient pour le propriétaire : c’est sur-tout après l’amputation de ces grosses branches, que l’on doit faire usage de l’onguent de saint Fiacre, recouvert par une planche, parce que la cicatrice se forme difficilement : le bon cultivateur ne se hâte pas de les séparer du tronc, il élague les rameaux extérieurs, à mesure qu’ils s’inclinent trop, & même les branches secondaires qui partent des premières ; il évite, par ce moyen, la surcharge du poids, à l’extrémité du lévier, & prévient l’inclinaison des mères branches, & de ses rameaux. On doit même observer que l’amputation des mères branches, sur les vieux noyers, leur est très-préjudiciable, & que peu-à-peu l’arbre périt.

C’est sur-tout pendant les vingt premières années après la plantation, qu’on doit s’occuper essentiellement de la formation de la tête de l’arbre ; jusqu’à cette époque, son produit est de peu de conséquence, il vaut mieux le sacrifier à l’accroissement de l’arbre. Si on diffère sa propre jouissance, c’est pour mieux jouir dans la suite. Il est même essentiel, jusqu’à un certain point, d’empêcher l’arbre de se mettre à fruit, puisque le bois y gagnera beaucoup. Tous les ans, ou tous les deux ans, on peut émonder cet arbre : 1°. de tous les bois morts s’il en a ; 2°. des branches qui se disposent mal ; 3°. des rameaux trop pendans. Cette époque passée, il n’a presque plus aucun besoin du secours de l’homme, à moins qu’un coup de vent, un ouragan n’aient brisé & déchiré quelques-unes de ses fortes branches, ou bien pour un peu receper les rameaux trop pendans vers l’extérieur.

Dès qu’en voit que l’arbre commence à être sur le retour, que sa tête commence à se charger de bois mort ; il est temps de mettre la coignée à sa racine, afin de prévenir un dépérissement qui diminue beaucoup la valeur du tronc. L’époque de la coupe de ces arbres, est lorsque la séve est concentrée dans les racines, lorsque depuis quelques semaines, il règne un vent du nord sec & même froid ; la lune n’influe en rien sur cette coupe : dès que cet arbre est couché par terre, on coupe toutes ses branches près du tronc ; on ménage les plus grosses, afin de leur conserver leur longueur ; & les petites sont brisées & destinées au feu. Aussitôt après la séparation des branches, il convient d’écorcer le tronc, & de le placer ensuite droit sous un hangar, afin qu’il sèche plus vite. Si on désire donner à ce bois une qualité supérieure, & diminuer le volume de son aubier, on écorcera le tronc sur pied pendant l’hiver, un an avant d’abattre cet arbre : cette petite préparation est peu dispendieuse, & d’un très grand avantage, principalement pour les beaux troncs des arbres, semés à demeure, & dont on n’a pas coupé le pivot.

On demande si, supposition faite que le noyer ne portât point de fruit utile, on devroit le semer & le cultiver uniquement pour son bois ? oui sans doute, puisque c’est le bois le plus utile pour la sculpture, pour la menuiserie & sur-tout pour les grosses vis ; car outre sa force, il est souple & pliant ; enfin, que coûte-t-il de hasarder quelques noix dans les scissures des rochers, & même dans des terrains ingrats, dont on ne retire aucun produit ; on dit que les noyers attirent la foudre plus que les autres arbres ; cela est vrai, en raison de leur grande circonférence & de l’humidité dont ils se chargent pendant l’orage, l’eau étant un excellent conducteur de l’électricité, & par conséquent du tonnerre. Nos ancêtres plus sages, & sur-tout plus économes que nous, plantoient, en noyers, les avenues de leurs châteaux, de leur maison de campagne : un luxe malentendu leur a fait substituer le tilleul stérile ou l’ormeau parasite ; cependant le noyer est le plus bel arbre d’Europe, & celui dont le produit est le plus considérable. Deux raisons ont concouru à sa proscription ; la première parce qu’il produisoit du fruit, & parce qu’il n’étoit pas décent, ou du bon ton, qu’un grand seigneur ne parût pas sacrifier tout à l’agrément. Le bourgeois a été assez sot pour imiter le grand seigneur. La seconde, parce que la transpiration des feuilles de cet arbre est forte, son odeur désagréable & porte à la tête : la première tient à une puérilité, mais la seconde est plus réelle ; cependant il est si facile d’y remédier, que l’on doit être étonné qu’on ne s’en soit pas plutôt avisé. Si on reste long-temps sous un noyer, on se sent la tête pesante, & le malaise est quelquefois porté au point de donner des envies de vomir : éprouve-t-on cet état fâcheux sous tous les noyers ? non, sans doute ; mais uniquement sous ceux dont les rameaux pendent de tous côtés, presque jusqu’à terre ; alors on se trouve comme sous un toit, sous une espèce de calotte où l’air se renouvelle difficilement ; l’air qui s’échappe du noyer par la transpiration, est un véritable air fixe (voy. ce mot), qui vicie l’air atmosphérique ; mais supprimez jusqu’à une hauteur proportionnée, les branches & les rameaux inférieurs, alors vous établirez un grand courant d’air qui dissipera la mauvaise odeur, & neutralisera l’air fixe qui, plus pesant que le premier, se trouve toujours en bas, quand il n’est pas expulsé.

C’est dans ces avenues que l’on doit principalement semer des noix à demeure, afin que l’arbre pivote, s’élance dans les airs, prenne un port si majestueux & si imposant, qu’aucun autre arbre ne sauroit entrer en concurrence. Alors, l’homme guidé par le luxe ou par la mode, sera satisfait ; l’idée de récolte ne le fatiguera plus, car elle sera très-médiocre. Il pourra même, s’il le veut, faire tailler les branches en palissade du côté opposé à l’allée de l’avenue, faire exercer les ciseaux & le croissant de ses jardiniers, & les branches de l’intérieur formeront d’elles-mêmes le plus beau des berceaux. Qu’il est cruel cet empire du luxe & de la mode ! Il dépeuple d’hommes nos campagnes, les attire dans les villes & anéantit nos arbres les plus précieux, pour leur en substituer d’autres dont le bois est de nulle valeur !

CHAPITRE V.

De la récolte du fruit & de la manière de le conserver.

Plusieurs écrivains qui n’ont connu que Paris, ses environs & quelques-unes des provinces du nord du royaume, regardent la récolte des noix comme de peu de conséquence ; c’est aussi l’opinion de M. Hall, anglois, & son rédacteur rend ainsi sa pensée. « Quoiqu’on élève des noyers principalement dans la vue de s’en procurer le bois, on ne doit point compter sur le profit qu’on peut tirer de leurs fruits. » Ces assertions prouvent tout au plus, que les noyers ne réussissent pas aussi-bien dans ces parties du nord, que dans le centre & au midi de la France. (J’appelle ici nord tout ce qui l’est ou géographiquement, ou pour son élévation ; en un mot, les pays ou sans vignes, ou avec des vignes dont le raisin mûrit à peine.) Si on ouvre le second volume des Mémoires de la société d’agriculture de Bretagne, on y lira, page 241 : « Il vient d’Anjou, de Touraine, & d’autres lieux, une grande quantité de noix dont les droits en entrant en Bretagne, doivent être perçus sur le pied du poinçon. Une contestation entre le receveur & ceux qui font ce commerce, fit désirer de savoir exactement quelle étoit la capacité du poinçon de noix.

» Les recherches qu’il fallut faire à cette occasion, démontrèrent à M. de Montaudouin de quelle importance étoit le commerce des noix pour la Bretagne. Il l’avoit regardé jusqu’alors comme une branche de fruiterie qui ne paroissoit pas devoir former un grand objet. Il fut détrompé par une personne qui avoit fait ce commerce pendant long-temps, & qui lui assura qu’il entroit chaque année par le seul port de Nantes, pour huit à neuf cent mille livres de noix. Qu’on regarde cette évaluation comme exagérée, qu’en conséquence on la réduise à la moitié, il restera encore quatre cent cinquante mille livres que la province paye tous les ans. »

Si on parcourt les provinces déjà citées, l’Angoumois, l’Agenois, une partie du Languedoc, tout le Dauphiné, le Lyonnois, le Forèz, le Beaujolais, l’Auvergne, &c. &c. on se convaincra que le montant de la récolte des noix, destinée à être convertie en huile, excède de beaucoup & de beaucoup la valeur de celle de l’huile d’olive qu’on fabrique en Provence & en Languedoc. Il est démontré que le peuple de plus de la moitié du royaume ne consomme d’autre huile que celle de noix. Revenons à la récolte des noix.

L’époque de la récolte n’est pas chaque année rigoureusement fixe dans le même canton, elle dépend de la saison. Elle varie également d’un climat à l’autre, & surtout par rapport aux espèces : le noyer de saint Jean n’est pas la seule de cette qualité ; on en compte plusieurs parmi la noix commune, qui sont plus ou moins tardives. L’époque à peu près générale, est depuis le milieu de septembre jusqu’à la fin d’octobre.

L’on connoît que le fruit est mûr, lorsque son brou ou enveloppe se crevasse & se détaché du fruit. Alors des hommes avec des perches longues, minces, & dont le bout est flexible, frappent successivement, & suivent toutes les branches du bas & de la partie à laquelle ils peuvent atteindre. Les grands coups sont inutiles & nuisibles, ils affectent, meurtrissent le jeune bois, & font tomber un grand nombre de feuilles encore nécessaires à la perfection du bouton ou œil, placé à leur base, qui doit pousser l’année suivante, & dont elles sont les mères nourricières. Il est très-rare qu’un bourgeon un peu fortement meurtri, donne du fruit l’année d’après.

Après ce premier battage, les mêmes hommes montent sur l’arbre, gagnent de branches en branches, & les gaulent successivement jusqu’à ce que tout l’arbre soit dépouillé de tous ses fruits. Il seroit à désirer qu’on pût cueillir les noix avec la main, mais la chose est impossible. Elles sont toujours à l’extérieur de l’arbre, & l’extrémité des branches est trop foible & casseroit sous le poids de l’homme. Les femmes, les enfans, les vieillards sont occupés à ramasser les noix par terre & à les mettre dans les sacs.

Si les noyers étoient renfermés dans une enceinte, si les propriétés étoient respectées, il seroit inutile d’abattre les noix, & on épargneroit aux rameaux un grand nombre de meurtrissures. Le vent seul, la maturité complette du fruit & le dessèchement de son pédoncule, suffiroient pour le détacher de l’arbre.

M. Hall, déjà cité, dit : il est essentiel de prémunir le cultivateur contre une erreur vulgaire. Comme il est difficile de cueillir le fruit à la main, on a contracté l’habitude de l’abattre avec des perches, & de cet usage, qui est un abus très-nuisible, est née une erreur qui s’est établie invinciblement : elle consiste à croire que cette façon d’abattre le fruit, est très-favorable à l’arbre ; erreur d’autant plus grossière que l’on ne sauroit cueillir les noix avec trop de précaution, parce qu’on abat une quantité de feuilles avec le fruit, & que foulées sur le terrain, elles y laissent un suc qui lui est très-pernicieux. Il n’y a d’autre moyen de remédier à ce préjudice que d’en enlever toutes ces feuilles & ces petites branches de dessus le sol, en y répandant de la cendre, ce qui seroit très-avantageux à l’arbre & à toutes les plantes qui sont aux environs.

Je conviens avec M. Hall, du mal que l’on fait aux rameaux en les gaulant, par les raisons indiquées ci-dessus ; mais lorsque l’arbre jouit d’une certaine élévation, il faudroit des échelles immenses, presqu’impossibles à manier, ou des échafauds portés sur des roulettes. Or, l’on conçoit avec quelle peine on remueroit, on disposeroit les uns ou les autres sur des sols inclinés, sur des coteaux, &c. C’est donc un mal inévitable, que de gauler, mais la main de l’ouvrier le diminue beaucoup, s’il est exercé à conduire la gaule.

Quant au suc dangereux que les feuilles communiquent au sol, c’est une supposition gratuite. On a grand soin ou de les laisser pourrir sur place, ou de les ramasser soigneusement afin d’en faire la litière sous le bétail. Certes, ce fumier n’est pas le plus mauvais, & l’expérience prouve qu’il ne nuit à aucune des productions de la campagne quand il est bien consommé. Les feuilles qui se dessèchent sur place, ne perdent que leur eau de végétation, & conservent tous leurs autres principes. Cependant en se décomposant par la pourriture, on ne voit pas qu’elles endommagent le sol ; entre la feuille sèche & la feuille verte, l’absence ou la présence de l’eau de végétation fait toute la différence ; elles ne lui nuisent pas plus dans un état que dans un autre.

Lorsque toutes les noix d’un arbre sont abattues, on passe à l’arbre voisin sur lequel on renouvelle la même opération, & ainsi de suite. Pendant ce temps, on remplit les sacs avec les noix ramassées, & on sépare celles qui sont détachées de leur brou d’avec celles qui lui restent encore attachées. Cette précaution n’est pas de rigueur, mais elle est avantageuse & épargne beaucoup de peine dans le grenier.

C’est communément dans des sacs que l’on transporte les noix du champ à la métairie ; on les étend sur le plancher du grenier, sur deux à trois pouces d’épaisseur, & chaque jour on les remue avec des râteaux de bois afin de dissiper l’humidité ; cette opération dure environ un mois & demi. Les noix qui tiennent au brou sont mises dans un semblable monceau, mais séparé, & à chaque râtelée on a soin de retirer le brou qui en est détaché. Dans quelques cantons on amoncelle pêle-mêle les noix avec leur brou ou sans brou, à la hauteur de plusieurs pieds ; c’est, dit-on, pour les faire suer, & on les laisse ainsi pendant quinze jours de suite plus ou moins : il en résulte que la fermentation s’établit dans le monceau, que l’amande travaille intérieurement, que sa chair s’altère, & que l’huile qu’on en retirera ensuite aura un goût fort.

Lorsque les noix ont été séchées d’après la première méthode, qui est à tous égards la meilleure, on les renferme dans un endroit qui ne soit ni trop chaud ni trop frais, afin de les empêcher de rancir, & souvent dans des coffres en bois de noyer, destinés à cet usage, & qui les mettent à l’abri des vicissitudes de l’atmosphère, tantôt sèche, tantôt humide. Les noix s’y conservent bonnes à manger d’une année à l’autre.

Le surplus de la récolte de celles que l’on garde pour manger, est destiné à faire de l’huile.

CHAPITRE VI.

De l’huile de noix.

La noix dans l’état de cerneau, renferme, à la vérité, les matériaux qui doivent dans la suite constituer l’huile, mais l’huile n’y est point encore formée ; elle est alors dans son genre ce que l’égrat ou verjus est au raisin avant sa maturité, c’est-à-dire, que la substance vineuse n’est pas développée dans le fruit ; il faut que la maturité opère cette magnifique & surprenante révolution.

L’amande blanche de la noix dont la pellicule qui la recouvre se détache encore aisément, commence à avoir, mais en très-petite quantité, quelques parties huileuses ; ce n’est que lorsque cette pellicule devient fortement adhérente, que l’huile remplace la partie émulsive… Ces différens états indiquent donc l’époque à laquelle on peut commencer à envoyer le fruit au pressoir. Si on se presse trop, on perdra beaucoup d’huile, & une même masse de fruit bien conservée en donnera beaucoup plus à la fin de l’année que trois mois après la récolte.

L’émondage des noix est une des plus agréables occupations des villageoises ; femmes, filles, garçons, enfans, se assemblent à la veillée, tour à tour dans les différentes habitations ; les uns cassent les noix, les autres assis autour d’une vaste table, éclairée par une lampe, séparent le fruit des coquilles. L’on chante, l’on rit, l’on fait des contes, & la joie règne dans ces assemblées. Si par mégarde une fille laisse un débris de coquille avec le fruit choisi, le garçon qui s’en apperçoit l’embrasse, afin de la rendre plus attentive à l’avenir, & quelquefois il est secrètement lui-même l’auteur de la faute dont il retire tout l’avantage. Comme les pères & les mères sont présens à l’émondage, tout y est décent, & les mœurs & la décence habitent encore aux villages un peu éloignés des grandes villes.

Les émondeurs & les émondeuses ont l’attention de ne laisser aucun débris de noix dans les coquilles, ni les débris des coquilles parmi les noix ; enfin, de séparer les amandes en deux lots. Le premier est destiné à celles dont la couleur blanche indique l’amande saine, & le second à celles dont la couleur est foncée ou noire. Les premières fournissent l’huile pour les apprêts, & les secondes, pour brûler.

Les personnes chargées de casser les noix, peuvent éviter beaucoup de peine aux émondeurs, s’ils ont l’attention de tenir la noix de la main gauche, qu’elle porte d’aplomb sur un billot, & la pointe en haut, sur laquelle frappe le petit maillet de bois tenu de la main droite.

Cependant il y a des espèces de noix dont la coquille est très-dure, contournée, profondément sillonnée en dedans & en dehors, dont on ne peut casser la coquille sans briser l’amande, & encore quelque précaution que l’on prenne, il reste des débris de l’amande dans les cavités de la coquille. L’émondage de telles noix exerce beaucoup la patience, & fait perdre beaucoup de temps. Dans certains cantons, on les appelle les noix des amoureux, parce que les filles les donnent aux garçons pour les éplucher. Les arbres qui les produisent devroient être supprimés, puisque leurs fruits sont durs & en petite quantité.

On ne doit pas différer d’envoyer au moulin les noix émondées. La coquille & la pellicule qui recouvroient auparavant l’amande, la garantissoient du contact de l’air & de la corruption ; mais dès qu’une partie de l’amande est brisée, séparée de sa pellicule, elle devient bientôt rance, d’une saveur exécrable, & elle communique promptement au reste de l’amande ses mauvaises qualités. Les noix émondées sont mises dans des sacs & portées au moulin. Il faut environ quarante livres de noyaux pour foire une bonne mouture ; le plus ou moins de poids dépend de la coutume du canton.

Le noyau est jeté sur la table du moulin ; une roue perpendiculaire, mue par l’eau ou par le vent, ou traînée par un cheval, l’écrase & le réduit en pâte ; cette pâte est mise dans une espèce de sac ; le sac placé dans l’auge du pressoir, un billot de bois par-dessus, taillé de la largeur de l’auge, & sur lequel on baisse la vis, dont l’effort de pression oblige l’huile de se séparer du marc. Cette huile est appelée huile vierge, parce qu’elle est tirée sans le secours du feu ou de l’eau chaude. La pâte retirée de dessous la presse est ensuite ou échaudée avec l’eau bouillante, ou échauffée dans une bassine avec l’addition d’un peu d’eau ; enfin, soumise de nouveau à la presse, elle fournit ce que l’on appelle l’huile cuite, dont le goût est fort. Le marc ou résidu après la pression est appelé pain de trouille ; il est excellent pour engraisser la volaille, pour la nourriture des bestiaux, & très-utile pour faire la soupe des chiens de basse cour.

Si on désire de plus grands détails sur la fabrication de cette huile, sur la manière de lui conserver long-temps sa bonne qualité, il faut consulter l’article HUILE.

L’huile que l’on retire par expression de la noix, sert aux mêmes usages que celle des olives ; elle a les mêmes principes. Il faut cependant convenir que l’huile de noix, même tirée sans feu, & qu’on appelle vierge, a un goût de fruit qui ne plaît pas au premier abord à ceux qui n’y sont pas accoutumés, mais auquel on s’accoutume plus facilement qu’à celui de fort, d’âcre, si commun aux huiles d’olives. Le noyer supplée l’olivier dans presque toutes les provinces de l’orient, de l’occident, & du centre du royaume, excepté dans celles du nord où il ne réussit pas très-bien. Cette différence mérite un examen particulier.

CHAPITRE VII.

Est-il avantageux de cultiver le noyer.

M. Duvaure s’explique ainsi dans les Observations qu’il a eu la bonté de me communiquer sur la culture du noyer. J’ai beaucoup de noyers dans ma campagne. (près de Crest en Dauphiné) J’ai suivi attentivement le rapport de plusieurs plantes dans un assez bon sol. Le produit a été plusieurs fois de dix mesures du pays, par chaque arbre ; chaque mesure contient environ soixante cinq liv. de froment, poids de marc, & le produit des dix mesures a été de vingt-cinq à trente liv. : je pourrai citer plusieurs exemples semblables ; je ne conclus pas de-là que chaque noyer puisse produire autant, puisque le produit tient à beaucoup de circonstances locales, mais ce que je dis, prouve le parti qu’on peu tirer de cet arbre.

Ce qui le rend précieux à mes yeux, c’est le peu de mise que sa récolte exige. J’ai éprouvé plus d’une fois que 30 à 36 livres de frais suffisoient pour récolter une masse de noix, dont le produit étoit environ de 400 liv.

Trowel dit qu’un beau noyer, très-bien conditionné, se vend en Angleterre 40 jusqu’à 50 liv. sterling ; & M. Hall assure que cet arbre a plus de qualité en Angleterre qu’en France. Sans entrer dans l’examen de ces faits, on doit convenir qu’aucun arbre ne mérite plus d’être cultivé que le noyer, si de telles assertions sont vraies ; ce qu’il y a de très-certain, c’est que le tronc du plus beau noyer de France ne sera pas vendu au-delà de cinq à six louis d’or.

Les ébénistes, les menuisiers, les carrossiers sur-tout, se passeroient difficilement de ce bois ; il est doux, flexible, liant, souffre le ciseau, prend un beau poli, fournit des planches larges, minces, & qui se prêtent, au moyen du feu, à tous les contours qu’on veut leur donner ; enfin, ce bois une fois sec, ne se tourmente point, ne se resserre pas, & reste dans le même état où il est employé. Les tourneurs, les statuaires & les sculpteurs font beaucoup de cas de ce bois, il seroit très-difficile de le suppléer par un autre.

Tel est le précis de l’éloge que mérite le noyer : examinons actuellement par quelles raisons le nombre de ces arbres diminue de plus en plus dans certaines provinces, & s’il est dans l’ordre de la bonne ménagerie de le diminuer.

Il faut attendre près de vingt ans avant d’avoir une récolte passable de l’arbre que l’on a planté, & soixante, pour qu’il soit dans sa perfection ; il est long-temps en pépinière, & on aime à jouir : peu de cultivateurs prennent la peine d’en établir ; il faut donc, en général, recourir aux pépiniéristes qui vendent chèrement ces arbres : ces raisons réunies, s’opposent aux remplacemens.

On a vu très-souvent des récoltes entièrement perdues par des gelées tardives. — On voit chaque jour de très-grands espaces sacrifiés dans les meilleurs champs au noyer, & aucun grain ne prospérer sous son ombre ; & cette perte a excité beaucoup de regret ; enfin, la muriomanie est survenue, & dans un quart d’heure on a décidé la suppression d’un arbre, qui, depuis soixante ans, faisoit l’ornement d’une campagne ; on a pris pour excuse l’ombre funeste du noyer, & l’on n’a pas examiné que les racines du mûrier feroient beaucoup plus de tort ; que la cueillette des feuilles abymoit les champs semés ; enfin, on n’a pas mis en problème, lequel de ces deux arbres rapportoit ou rapportèrent le plus au propriétaire : dans tout ceci, il n’est question que du noyer destiné à la récolte des noix, & par conséquent planté dans un bon fonds.

D’après cet exposé, le cultivateur doit-il, ou ne doit-il pas arracher tous les noyers plantés dans l’intérieur de ses champs ? Je serois pour l’affirmative ; doit-il supprimer ceux des lisières, des bordures des chemins, & les remplacer par des mûriers ? je ne le crois pas : ces deux sentimens sont susceptibles de beaucoup de modifications qui tiennent à la localité, & que le cultivateur peut infiniment mieux apprécier que moi, qui parle en général.

Il est constant que la Provence, le bas-Dauphiné & le Languedoc ne fournissent pas la vingtième partie de l’huile d’olive que l’on consomme dans le royaume : on est donc forcé de recourir à d’autres huiles que celle des olives. La noix est donc une ressource bien précieuse ; mais l’est-elle si fort qu’on ne puisse s’en passer ? c’est le vrai point de la question : s’il m’est permis d’avoir un avis sur ce sujet, je ne craindrois pas de dire que, si des expériences réitérées & faites avec soin me prouvoient que, pendant l’année des jachères, mes champs étoient susceptibles de produire du colsat, de la navette, du pavot, (voyez ces mots) je préfererois leur culture au produit du noyer : il en résulteroit de grands avantages ; les champs seroient alternés (voyez ce mot essentiel), & la récolte en grain y seroit complette & beaucoup meilleure ; on auroit donc, chaque année, un produit plus considérable que ne le sera jamais celui du champ planté en noyers. Ces assertions paroîtront peut-être des paradoxes aux yeux de ceux qui jugent sans examen, ou qui sont accoutumés, depuis leur tendre enfance, à voir des noyers. Je leur demanderai de ne pas les juger, les condamner sans avoir fait des expériences ; je leur citerai l’exemple de plusieurs grands tenanciers du Beaujolois, &c., qui ont supprimé les noyers, pour suivre la culture des graines à huile, & qui s’en trouvent si bien, que leur exemple gagne de proche en proche. Je ne parle pas d’une suppression totale : il convient, au contraire, de boiser les bords des chemins, de former des avenues, de planter les balmes, & même, s’il se peut, de hasarder des semis de noyers dans les crevasses des rochers ; cet arbre donne un air d’opulence aux campagnes ; il flatte le coup d’œil ; son bois est précieux, mais la culture des grains doit passer avant tout.

Le Flamand, le Picard, l’Artésien, &c. ne cultivent le noyer que pour avoir le plaisir de manger son fruit en cerneaux, ou des noix fraîches ; il le cultive uniquement comme arbre fruitier. Les graines à huile leur suffisent, & l’huile qu’ils en retirent est un gros objet de commerce : ils ont vu que le noyer occupoit un trop grand espace, & que cette étendue de terrain pouvoit être remplie d’une manière bien plus utile. Le climat & le sol s’opposent, à la vérité, à la belle végétation de cet arbre ; la récolte du fruit y est très-casuelle, & si on y plantoit le noyer tardif, afin de prévenir les effets des gelées, la noix n’auroit pas le temps d’y mûrir. Soit par cette raison, ou par telle autre, cet arbre n’est dans ces provinces, qu’un simple arbre d’agrément, un simple arbre fruitier.

CHAPITRE VIII.

Des propriétés du noyer.

I. Propriétés médicinales. L’huile de noix tirée sans feu, peut être employée dans tous les cas où celle d’olive est d’usage. Le cerneau est indigeste ainsi que les noix fraîches ; mangez-en une grande quantité, ils fatiguent la poitrine. La noix sèche provoque la toux, les feuilles froissées & récentes, ou leur suc, détergent les ulcères rebelles, sanieux, vermineux & peu douloureux. L’eau dans laquelle on a mis infuser pendant plusieurs jours quelques feuilles, donnée à la dose de deux verres par jour, a souvent produit de très-bons effets dans les affections scrophuleuses.

Le brou a un goût acerbe, amer & un peu âcre ; il est vomitif & son suc astringent. Les chatons sont un peu émétiques & sudorifiques ; le suc de la racine fraîche est diurétique, & même un violent purgatif.

Avec des noix encore vertes & tendres, on prépare une confiture qui est stomachique.

II. Propriétés économiques. Lorsque l’on veut passer en couleur les carreaux d’un appartement, on fait bouillir dans un chaudron, & réduire en pâte, les brous de noix, & on n’y ajoute que la quantité d’eau suffisante pour que le fond du chaudron ne brûle pas. Alors, le tout se réduit en pâte dont on recouvre tous les carreaux. On laisse sécher, on balaye, on cire & on frotte.

Les menuisiers, charpentiers, &c., ont chez eux en réserve un vase rempli de brou qui trempe dans l’eau, & ils se servent de cette eau pour donner aux bois blancs une couleur de noyer.

Les teinturiers employent la racine & le brou, & leur teinture est très solide.

L’extrait du brou mêlé avec un peu d’alun, sert aux dessinateurs pour laver leurs plans.

L’huile de noix est la meilleure que l’on puisse employer en peinture. Pour l’avoir plus belle, on la met dans des vases de plomb, de forme aplatie, & on l’expose ainsi au soleil. Si, lorsqu’elle y a pris la consistance d’un sirop épais, on la dissout en y ajoutant de l’essence de térébenthine, il en résulte un vernis gras propre aux ouvrages de menuiserie. Elle reçoit dans cet état les couleurs qu’on veut lui donner, telles que la céruse, le minium, &c.

L’eau ou le ratafiat de noix est assez employé dans les campagnes, comme stomachique. Prenez douze noix vertes avec leur brou, jetez-les dans une pinte de bonne eau-de-vie, après les avoir un peu concassées ; trois semaines après, décantez la liqueur, & ajoutez-y du sucre.


  1. Note de l’Éditeur. M. Duvaure, cultivateur, dont le zèle égale l’intelligence, a eu la complaisance de me communiquer ses observations sur la culture du noyer, & elles m’ont été très-utiles. Je le prie d’agréer ici l’hommage public de ma reconnoissance.