Cours d’agriculture (Rozier)/SÈVE

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 223-242).
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SÈVE. Humeur qui, chariée par un mouvement ascendant pendant le jour & descendant pendant la nuit, porte la nourriture dans toutes les parties des plantes, des arbrisseaux & des arbres.

La Sève est composée de deux substances bien distinctes ; la première est l’humeur lymphatique analogue à la lymphe des animaux. Elle est très-caractérisée par les pleurs de la vigne qui offrent l’exemple d’une sève imparfaite & si fluide, qu’elle s’épanche au-dehors ; mais à mesure que cette humeur se combine & se charge de principes, elle devient plus compacte & forme la seconde humeur ou suc propre qui est aux plantes ce que le sang est a l’homme & aux animaux. Si on casse une branche, une tige d’euphorbe, de thitimale, &c, on voit ce suc coloré en blanc, & semblable, par sa consistance & sa couleur, à du lait. Il est rouge dans la betterave, & il colore non-seulement les feuilles, les fibres, mais encore tout le parenchyme de cette racine dans la chélidoine ou éclaire, il est d’un jaune très-foncé, quoique le parenchyme des feuilles & des tiges soit d’un beau verd. Si on l’examine dans ses extravasions, par exemple sur le prunier, le cerisier l’abricotier, & sur tous les arbres à noyau, ce suc est gommeux ; il est résineux dans les pins, les sapins, &c, gommo-résineux dans le chanvre, &c. &c. (Consultez ces mots) Il seroit facile de multiplier les exemples.

On a beaucoup écrit sur la marche & la progression de la sève, mais on ne s’est pas assez occupé à connoître comment ses principes se réunissent, se combinent, & s’approprient tellement à la manière d’être de tel ou de tel végétal, qu’ils deviennent la cause de sa prospérité ou de sa mort.

Tâchons de faire ce premier pas, examinons comment la sève concourt à former la charpente des végétaux ; enfin jetons quelques idées, peut-être nouvelles, sur les causes mécaniques de la sève du printemps & du mois d’août.


CHAPITRE PREMIER.

Des principes de la Sève.

On retire par l’analyse chimique de tous les végétaux, de l’eau, de l’air. soit atmosphérique, soit fixe, soit inflammable, (consultez ce mot) un sel quelconque, de l’huile grasse, de quelques-uns de l’huile essentielle, enfin la partie terreuse qui a servi à la charpente du végétal. Tous ces principes sont donc dans les plantes, mais, pour les en retirer, il a fallu que la sève les ait auparavant appropriés, qu’ils aient été élaborés par son mouvement ascendant & descendant, enfin perfectionnés par des sécrétions, & ces sécrétions n’ont eu lieu que par la transpiration ; mais comment ces principes si contraires, & qui ont si peu d’affinité les uns avec les autres, ont-ils pu se combiner & ne former qu’un tout ? C’est-là le vrai point de la question. Dira-t-on que chaque plante pompe de la terre le suc qui lui appartient exclusivement à toute autre plante ; que les racines vont chercher celui qui leur convient, & rejettent ceux qui ne leur sont pas analogues, &c. Ce seroit singulièrement compliquer la marche de la nature qui choisit par préférence les voies les plus simples pour toutes ses opérations. Quand même ces assertions seroient aussi vraies qu’elles sont démontrées fausses, cette explication du phénomène entraîneroit après elle mille difficultés, mille exceptions plus difficiles ä résoudre que la première question. En effet, supposons une caisse remplie de terre préparée depuis long-temps par un fleuriste, c’est-à-dire, composée de débris animaux & végétaux, & de ce qu’on appelle terre franche. Cette terre, j’en conviens, paroît au premier coup-d’œil contenir une grande variété de principes. Semons actuellement dans ctte terre & pêle-mêle, une forte quantité de graines de laitue, de cardon d’Espagne, de persil, de bette-rave, de radix, &c. enfin couvrons cette terre de graines quelconques. Toutes germeront, végéteront ; les tiges couvriront toute la surface de la caisse, & les racines rempliront tout l’intérieur de la terre, puisqu’elles sont supposées se toucher près à près. Dira-t-on dans ce cas, que ces racines iront chercher la sève qui leur est propre ? Mais la proximité des racines voisines & multipliées, les empêchent de s’éloigner de la perpendiculaire, jusqu’à ce que les plus fortes aient détruit les plus foibles. Elles ne peuvent donc tirer les sucs que de la petite portion de terre qui les touche immédiatement. Dans ce cas, comment est-il possible qu’une si petite portion de terre puisse avoir précisément la qualité de principes qui conviennent à chaque espèce de plantes ? Certes, les principes âcres du persil, doux & laiteux de la laitue, amers & austères du cardon, fades de la bette-rave, âcres des radis, ne sont pas disséminés dans ce peu de terrain & en assez grande quantité pour fournir à chaque espèce le suc, & par conséquent la saveur qui lui est propre. Cette saveur provient donc d’un autre ordre de choses qu’on n’a pas assez étudié, & les racines ne vont pas de droit & de gauche chercher le suc qui leur convient, & se détourner pour éviter ce qui ne leur convient pas. Circonscrites & retenues par la terre qui les environne, leurs extrémités peuvent, il est vrai, être attirées, soit par plus de fraîcheur, soit par plus d’engrais ; mais dans l’exemple cité de la caisse, toutes prendroient la même direction, si la distance ne s’y opposoit. Cette direction particulière est un cas étranger à la loi générale qui prescrit aux petites racines & aux radicules de ne s’éloigner que progressivement, & dans le même ordre symétrique de la mère racine ou pivot. Si une ou deux s’écartent de cet ordre, on ne peut l’attribuer qu’à une cause secondaire, mais il seroit absurde de dire que c’est pour aller chercher tel ou tel suc, tel ou tel sel en particulier, puisque toutes devroient prendre la même direction, attendu que toutes sont soumises à la même loi de la nature.

Un peu plus de fraîcheur, une terre plus meuble, plus substantielle d’un côté de l’arbre que d’un autre, n’attirent pas rigoureusement parlant les racines ; mais les racines qui sont de ce côté, ont plus de facilité pour s’étendre, trouvent une nourriture plus abondante, & par conséquent végètent avec plus de force. Les branches de l’arbre correspondantes prospèrent par la même raison & l’emportent en vigueur, en végétation sur celle de l’autre côté ; enfin petit à petit elles attirent toute la sève, & l’autre moitié de l’arbre décline & souvent périt. Certainement cette force de végétation ou de dépérissement, ne doit pas être attribué au choix fait par la racine de tel suc ou de tel sel en particulier.

On parle sans cesse des sels de la terre. Cette expression est vague & ne définit rien. Pense-t-on que le sel acide de l’oseille soit tout formé en terre, & formé exprès pour donner à cette plante son acidité. Le sel doux du raisin, le sel corrosif des plantes laiteuses, l’amertume de la coloquinte, ne sont pas isolés entre chaque molécule de terre. La combinaison & la modification des sels tiennent à une autre cause. Si ces sels existoient tels qu’on les suppose, on les trouveroit dissous dans l’eau qui auroit servi à lessiver ces terres ; &, cependant, le résidu de cette eau évaporée, soit sur le feu, soit à l’air, ne présente aucun vestige du sel acide de l’oseille, du sel doux du sucre, &c. Ce n’est donc pas la terre qui, rigoureusement parlant, fournit ces différens sels isolés des plantes. Elle en fournit la base, & le travail intérieur des plantes le modifie. Voila la solution du problème. On peut avancer que la terre, en général, ne contient qu’un sel, celui de nitre ; mélange d’acide & d’alcali, plus ou moins chargé de l’un ou de l’autre. La lixiviation, soit à froid, soit à chaud, n’en présente pas d’autres. D’où l’on doit conclure combien est chimérique l’isolement que l’on suppose à chaque sel en particulier, afin d’alimenter telle ou telle plante, sans alimenter les plantes voisines. D’ailleurs le sel, comme sel ou substance concrète, n’existe pas tel dans les racines chevelues des plantes ; leur exiguité s’y opposeroit. Il faut donc les supposer dissous dans l’eau qui doit composer la sève ; mais une eau saline, acide quand elle est en contact avec une eau alcaline, s’unit avec elle, & de leur réunion & de leur mélange, résulte un fluide dont la partie saline est neutre, c’est-à-dire, un fluide salin participant des deux autres, mais d’un genre à lui, & qui n’est plus celui des deux premiers : donc ce fluide salin n’est pas celui de l’oseille, celui du sucre, celui de la bryone, &c. donc toutes ces suppositions n’ont été enfantées que pour marquer, l’ignorance des beaux diseurs en agriculture ; elles sont gratuites, puisqu’il faudroit supposer dans la terre renfermée dans une caisse, quarante dissolutions de sels différents, si elle contient quarante plantes différentes.

Il seroit possible, à la grande rigueur, d’admettre ces suppositions, si la sève ne charioit que des eaux salées à leur manière ; mais l’expérience prouve que les plantes fournissent de l’huile, de la terre, & les huiles varient autant que les sels, relativement aux plantes. Dira-t-on encore qu’il y a dans le sein de la terre autant d’espèces d’huiles que d’espèces de plantes, que d’espèces de sels ? que toutes les terres sont calcaires puisqu’après la décomposition des plantes, on n’en trouve pas d’autres ; même dans celles qui ont végété sur un sol de nature nullement calcaire par lui-même ? La nature est simple dans sa marche, & simple dans ses moyens. Les complications les dérangent. Cherchons donc quels sont les principes constituans de la sève, & comment les plantes se les approprient, soit pour fabriquer leur charpente, soit pour en contracter leur saveur, leur odeur & même la couleur qui leur est propre.

L’analyse chimique, je l’ai déjà dit, démontre dans les plantes, de la terre, de l’eau, de l’huile, de l’air & un sel quelconque.

Toutes ces substances, en apparence & séparément si immiscibles entre elles, ont été voiturées & déposées dans les plantes, par la sève ; elles sont le résultat de tous les mélanges.

1°. La seule terre calcaire est soluble dans l’eau, donc c’est la seule qui puisse être partie intégrante de la Sève. Il faut bien distinguer la dissolution de l’extension ou suspension d’une matière dans l’eau. Par exemple, si on prend du cinabre ou telle substance terreuse d’une autre couleur, si on l’agite dans l’eau, cette eau sera colorée en rouge ; mais après quelques heures de repos, le cinabre se précipitera au fond du vase, l’eau restera claire ; un peu jaunâtre, il est vrai : cette eau colorée, tirant sur le jaune, a réellement dissout une portion de la partie saline du cinabre ; mais la matière rouge précipitée n’est pas dissoute. Pendant l’agitation donnée à l’eau, cette matière rouge a été seulement étendue ; si on ajoute de la gomme à cette eau, la partie colorante y restera suspendue. Ces distinctions sont essentielles à saisir si on veut connoitre le mécanisme compositeur de la sève. L’extension, la suspension sont des manières d’être différentes de la dissolution. Prenez du sucre, jettez-le dans un vase plein d’eau, il y fondra peu-à-peu dans le fond, & quelques jours après, sur-tout s’il fait chaud, vous trouverez la liqueur supérieure du vase aussi sucrée que celle du fond. Voila l’exemple d’une véritable dissolution. Ce que je dis du sucre s’applique également aux sels acides, alcalis & neutres en plus ou moins grande proportion. Revenons aux principes.

J’ai dit que la terre calcaire ou terre alcaline, celle qui fait effervescence avec les acides, telles que la chaux, les craies, les marnes, &c. étoit la seule qui entrât dans la charpente des plantes. Toutes les analyses n’en ont jamais démontré d’autres. Cette terre est uniquement composée de débris d’animaux & de végétaux ; c’est la vraie terre végétale, le véritable humus, la terre soluble par excellence ; chaque jour la masse augmenteroit, si les pluyes l’ayant dissoute, ne l’entraînaient plus facilement que les terres vitrifiables. Cette terre n’est pas pure & sans mélange ; la chaux, qui est la terre calcaire par excellence, ne l’est pas ; elle est toujours mélangée avec d’autres espèces de terres, & c’est précisément parce qu’elle est soluble, que ses mollécules sont plus desséminées dans les autres terres, suivant la manière dont le dépôt en a été formé. Il n’y a qu’une terre soluble, c’est la partie calcaire ; toutes les autres terres concourent à la végétation, non essentiellement, mais indirectement. Elles sont des terres matrices qui agissent, dans un sens, comme l’eau gommée sur le cinabre. Elles servent de points d’appuis aux racines, & semblables à une éponge, à retenir l’eau nécessaire aux dissolutions, & de-là, à la végétation des plantes. L’argille franche retient trop l’eau, le sable pur la laissé trop filtrer & évaporer. La bonne terre est celle qui retient l’eau en quantité proportionnée aux besoins de la plante, & qui contient plus de terre soluble pour la nourrir ; mais pourquoi cette terre est-elle soluble ? c’est qu’elle est par elle-même un sel terreux alcalin, & que de tous les sels connus, aucun n’est plus facilement dissout par l’eau. Il faut donc distinguer deux choses dans cette terre, & son latus salin, & son latus terreux, fournis par l’ancienne décomposition des animaux & des végétaux. La nature, par leur destruction, régénère sans cesse la reproduction de cette terre par excellence. C’est toujours la faute de l’homme, si la terre matrice s’épuise de la terre soluble qu’elle contient. Le latus terreux est composé de molécules réduites à l’exiguïté la plus inconcevable ; & ce ne peut être autrement, puisqu’elles ont déja servi & resservi à l’organisation des individus qui ont eu vie. Il n’en est pas de même des terres matrices ; elles ne se décomposent pas ; tout au plus, des causes secondaires les mélangent avec la terre soluble ; & elles restent toujours telles qu’elles sont quant à leurs principes.

D’après cet exposé il est facile de concevoir comment notre premier principe, terreux, salin, soluble dans l’eau, & susceptible de la plus grande division & atténuation, peut être dissout par l’eau & former avec elle un tout, devenu homogène par la dissolution ; enfin, comment ce principe peut être charié par la sève & servir a la charpente des plantes.

2°. De l’eau. On ne doit pas considérer l’eau dont la terre est imbibée, comme une eau pure, semblable à celle des pluies d’hiver (consultez ce mot) ; de pure, supposée telle, en tombant elle cesse bientôt de l’être ; elle dissout les sels que la terre renferme, & elle dissout en même temps l’humus ou terre végétale. La voilà donc déja eau composée, plus ou moins saturée par des corps étrangers, terreux & salins, & n’ayant encore qu’une partie des matériaux de la sève.

3°. De l’huile. Je n’ai pas à parler en ce moment de toutes les espèces d’huile fournies par les plantes. Sous cette dénomination d’huile, j’entends la décomposition de toutes les substances graisseuses, butireuses, &c. qui ont servi aux organisations antérieures des animaux, des végétaux, & qui, par la putréfaction & décomposition, sont interposées entre les molécules terreuses. Personne ne peut nier l’existence de ces corps graisseux ; & c’est par les différentes modifications qu’ils éprouvent, soit dans la terre, soit dans le travail des plantes, qu’ils sont successivement convertis en huile, en résine, & même en cire & surf, tels qu’on retire ces derniers de certaines plantes

4°. De l’air, On ne peut disconvenir que dans la terre, il n’y ait de l’air semblable à celui que nous nommons atmosphérique. Cet air n’est pas pur ; il est combiné avec d’autres espèces d’air. Ses combinaisons se multiplient à mesure que les animaux pourrissent & se décomposent ; & ces substances ne pourrissent que parce qu’elles lâchent leur air fixe, leur air de combinaison (consultez ces mots). Les molécules de la terre se l’approprient & le retiennent ; mais, comme cet air est singulièrement miscible & soluble dans l’eau, il s’unit avec elle, & devient, si je ne dis pas, la base de la sève, au moins un des principes qui jouent le plus grand rôle : enfin il est miscible à toutes les dissolutions, & plusieurs ne se complètent que par lui. L’expérience prouve que toutes les plantes donnent dans leur analyse de l’air fixe. Si l’analyse est faite par l’eau, on y découvre l’air atmosphérique & l’air fixe, & très-souvent l’air inflammable.

5°. Des sels quelconques. Chaque plante a son sel propie, combiné à sa manière, en plus ou moins grande quantité, suivant sa nature. Ce sel est le résidu de celui que la terre renfermoit, & le résidu du travail de l’élaboration qu’il a subie pendant la végétation de la plante.

Tels sont les matériaux qu’il a fallu considérer d’une manière isolée, afin de me rendre intelligible sur le mécanisme de leur combinaison, enfin sur la formation de la sève. Les matériaux sont prêts ; élevons l’édifice.

On fait que les huiles ne sont pas miscibles à l’eau, & ne peuvent pas par elles seules s’amalgamer avec l’eau. La nature se seroit donc trompée, si elle n’avoit pas un mode pour parvenir à ce mélange. L’expérience prouve que si, à l’eau & à l’huile, on unit en quantité suffisante on sel quelconque, & sur-tout un sel alkali, les deux substances s’unissent par l’intermède de ce troisième ; & c’est aussi ce qui arrive dans l’opération présente. Il résulte de cet agrégat un corps savonneux, soluble dans l’eau. L’expérience du savon dont se servent les blanchisseuses, est la preuve de la composition de cet agrégat & de sa solubilité dans l’eau. La terre calcaire, ou humus ou terre végétale par excellence, divisée en ses parties à l’infini, s’unit à cette mixtion. & elle est tenue en dissolution dans le fluide par l’air fixe ; tout comme ce même air fixe tient-en dissolution les substances terreuses & salines, qui donnent de la saveur aux eaux minérales. Ces eaux sont à la vue aussi limpides, aussi claires, que l’eau des plus pures fontaines ; mais, si on en laisse échapper l’air fixe, elles se troublent, & déposant, plus ou moins, suivant leur nature, un dépôt au fond du vase. C’étoit donc l’air fixe qui tenoit ces matières en dissolution ; l’air fixe échappé, elles ont repris leurs premières propriétés ; elles n’ont plus été solubles ; enfin elles ont précipité un sédiment. Il en est ainsi dans la végétation : l’eau dissout les principes ; l’air fixe y contribue & maintient leur dissolution ; enfin la sève préparée & attirée par les racines, elle monte dans les tiges, dans les branches, s’élabore dans les différentes filières par où elle passe ; mais, à mesure que l’air fixe se combine dans la plante, l’humus ou sédiment forme sa charpente & constitue sa solidité. Plus le bois de l’arbre est compact, dur & pesant, plus il renferme d’air fixe & de molécules terreuses. Les bois porreux & légers donnent à l’analyse moins de cendres & moins d’air-fixe.

Il résulte de ce qui vient d’être dit, & j’oserois dire, presque démontré, que la sève est une dans son ensemble, à quelques légères modifications près, dues aux circonstances ou aux localités ; mais, si la sève est une, pourquoi chaque plante fournit-elle des sels différens ? pourquoi la saveur qu’elle imprime sur la langue, n’est-elle pas la même ? C’est un problème à résoudre.

Nous ne nous sommes occupés jusqu’à présent que des seuls matériaux de la sève, dont il falloir prouver l’existence. Après les avoir examinés séparément, & fixé le mode de leurs combinaisons, voyons actuellement par que] travail cette eau savonneuse se métamorphose en sève propre & particulière à chaque plante.

Si on examine à part chaque espèce de semences, on lui trouve une saveur & une odeur qui lui sont personnelles, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Si on soumet les semences à la forte pression, on retire presque de toutes les espèces une huile ou aromatique ou sans odeur. Si on les soumet à l’analyse par l’eau, en suivant les procédés de Lagaraye, on en retire les sels propres. Si on opère par la distillation, on obtient de l’eau plus ou moins sapide, plus ou moins odorante, de l’huile grasse, de l’huile essentielle (consultez ce mot), du sel, de l’air & de la terre, parce que ces principes sont retenus ou condensés dans les vaisseaux distillatoires : si, au contraire, on les analyse par l’incinération, les principes volatilisés par la chaleur, s’échappent, la cendre seule reste, & elle contient un sel plus abondant, si l’incinération a été lente & ce qu’on nomme étouffée, à la manière de Tachenius. Ce sel n’est point le véritable sel contenu auparavant dans la semence ; c’est un sel alcali presque pur, développé par l’action du feu. Le plâtre ou gypse offre la preuve de ce changement. Tout le monde sait qu’il est, dans son état naturel, une terre calcaire saturée d’acide ; mais, après son incinération, après avoir perdu par le feu son eau de cristallisation, on n’y trouve plus qu’un sel alcali ; son sel acide a disparu. Avant la cuisson du plâtre, cette terre calcaire, saturée d’acide, ne faisoit aucune effervescence, lorsqu’on jetoit par-dessus du vinaigre, de l’esprit de nitre étendu dans l’eau, &c. Après l’opération du feu, tous les acides y excitent la plus vive effervescence. Le changement opéré par le feu, sur le plâtre, est l’image des combinaisons qui ont lieu dans la végétation sur la sève, sur cette eau savonneuse, qui tient en dissolution plusieurs principes ; de ces combinaisons résultent d’autres principes mélangés, des saveurs propres, des huiles & des sels particuliers.

La première métamorphose commence dans la germination de la graine. Mâchez un ou plusieurs grains de froment, (consultez ce mot relativement à son développement) vous ne leur trouvez qu’une saveur fade ; que ce grain germe, mâchez-le de nouveau ; le germe ou radicule aura une saveur un peu piquante, & la matière contenue sous son écorce, produira sur le palais une saveur douce & véritablement sucrée. La substance que s’est appropriée le germe, a déjà éprouvé une combinaison, puisqu’elle n’est plus strictement la même que la substance sucrée contenue dans le-grain. Cette nouvelle combinaison qui n’a eu lieu que par la fermentation causée dans le grain, par la seule absorption de l’humidité, & même, si l’on veut de l’eau la plus pure, se continuera pendant toute la végétation de la plante ; mais elle s’y modifiera encore sous de nouveaux rapports, puisque jusqu’à ce moment, le grain germé n’a travaillé que sur son propre fonds, augmenté par un peu d’humidité ; mais dès que la radicule pompera l’eau savonneuse qui constitue la sève, aussi-tôt de nouvelles combinaisons auront lieu dans les principes constituans du grain, & dans ceux de la sève que sa radicule aspire. En effet, ceux de la radicule, sont à ceux de la sève, ce que le levain est à la pâte. Ils produiront l’assimilation, l’appropriation, & opéreront la métamorphose des principes séveux, en principes propres & identiques a la plante. La nature suit la même marche plus ou moins modifiée, dans la germination de toutes les graines, & dans leur appropriation de la sève. C’est ce levain placé dans le germe, & à l’orifice des racines & des plus petites racines fibreuses, qui opère cette admirable métamorphose. Ce levain est encore aux plantes, ce que la salive (eau savonneuse) est dans la bouche de l’homme. Les glandes salivaires en fournissent sans cesse ; sans cesse elle se mêle dans la trituration des alimens, & les prépare à la digestion, qui doit avoir lieu dans l’estomac. Sans la salive, on ne digéreroit pas, ou du moins on digéreroit très-mal. C’est elle qui aide la première conversion des alimens en chyle, &c. Le même mécanisme a lieu à l’orifice des racines.

Suivons les accroissemens de la plante. Jusqu’à ce moment, cette merveilleuse opération s’est passée sous terre, & pour ainsi dire, cachée à nos yeux. La radicule s’est implantée dans le sol inférieur ; la plantule traverse le supérieur, & perce à sa surface. Cet embrion des feuilles & des tiges qui naîtront, est sans couleur, il n’a vécu que de lait ; mais à peine ce germe est-il hors de terre, que la lumière du jour le colore, que la chaleur agit directement sur lui. C’est ici où commencent les secondes grandes métamorphoses, & des principes du grain, & des principes de la sève… La sève est mise en mouvement, la chaleur du jour la fait monter dans toutes les parties de la plante ; la fraîcheur de la nuit arrête ce mouvement, & la contraint de descendre aux racines. Pendant le jour, elle se fortifie par les sucs pompés de la terre, & pendant la nuit, par ceux qu’elle absorbe de l’air atmosphérique. (Consultez le mot amendement) Pendant le jour, la sève est élaborée & purifiée par une très-forte transpiration, & ce grand moyen de la nature pour opérer des sécrétions, & presque unique dans les plantes, n’a pas lieu pendant la nuit. Quelques plantes font exception à cette loi ; la belle de nuit, par exemple, présente l’inverse de cette marche.

Dans la première époque, celle de la germination, la plante ressemble à l’enfant à la mammelle ; dans la seconde, c’est l’enfant considéré depuis le berceau, jusqu’au moment d’être adulte. Ici les progrès de la végétation s’arrêtent pendant quelques jours, les sécrétions sont plus abondantes, le sève travaille plus sur elle-même, pour se purifier, se perfectionner ; enfin la fleur va paroître ; elle paroit, & la fécondation des graines s’opère. Que la marche de la nature est belle ! Combien de préparation la sève n’a-t-elle pas eu à subir dans les différentes filières par où elle passe & par où elle s’épure ? (Consultez le mot greffe-feuilles) Que de merveilles se présentent aux yeux de l’observateur ! L’amateur ne voit dans la fleur, que la beauté de sa forme & de ses couleurs ; le cultivateur y trouve l’espérance d’une abondante récolte, & le philosophe y découvre la main de l’éternel, qui manifeste sa grandeur jusque dans les plus petits objets. Humble Véronique des prés, apprends-moi, comment une sève savonneuse, a pu colorer en un si beau bleu, ton élégante & petits fleur qui se cache sous l’herbe ! L’homme admire, ne le comprend pas, & avoue son ignorance.

La graine est fécondée ; ici commence la dernière révolution de la sève. On sera étonné, si on considère le peu de temps qui s’écoule, depuis le moment de la fleuraison du froment, jusqu’à la maturité de sa graine. Pourquoi cette plante reste-t-elle pendant près de sept mois en état herbacée ? C’est que la sève à du s’épurer par la transpiration de toutes ses parties grossières ; c’est que cet épurement ne peut être complet, qu’à mesure que les tubes par où coule la sève, diminuent de diamètre, & n’offrent de passages qu’a ses parties les plus atténuées. Les tiges du froment en offrent la preuve la plus sensible. Elles sont creuses, & de distance en distance, séparées par un diaphragme, qu’on appelle nœud. Si on considère attentivement, ces articulations, on dira qu’elles sont simplement adaptées les unes sur les autres, & maintenues dans leur à-plomb & dans leur ensemble, par la seule écorce de la tige. En effet, que l’on prenne une tige, on se convaincra qu’elle casse net & avec facilité, par le milieu du nœud ; tandis que le reste du chalumeau se plie & se casse par esquille, & ne cède qu’à la force. Reprenons ; c’est donc une sève plus pure, plus travaillée, qui afflue alors ; il en faut une moins grande quantité. Aussi voit-on les feuilles du bois des tiges, jaunir & se dessécher. Leur abondance & leur existence dévient de jour en jour moins nécessaire, puisqu’elles ont rempli leur tâche ; peu à peu la couleur gagne la tige ; enfin, l’épi mûrit. Il a donc fallu moins de temps pour cette dernière révolution de la sève, parce qu’elle étoit plus pure, plus travaillée, plus nutritive que les précédentes. La sève dans les deux premières révolutions est plus abondante, en raison du plus d’étendue qu’elle doit parcourir & entretenir ; telles sont les feuilles, les tiges. Elle modère son cours avant la fleuraison ; paroît être stationnaire, & elle se raffine, lorsque la fleur se forme & paroît ; il ne lui reste donc plus qu’à créer la fleur. Toutes les autres parties sont dans leur état parfait, & ne demandent que ce qui leur est nécessaire pour leur simple entretien ; mais en même temps, elles épurent les sucs destinés à la fleur, elles les subliment, si on peut s’exprimer ainsi. À quoi serviroit à cette époque, cette sève copieuse qui a sonné les feuilles & les tiges ? Elle étoit grossière, par ce que les feuilles & les tiges sont moins parfaites que la fleur ; & la fleur moins parfaite que la graine, puisqu’elle est le complément de toute l’opération, & la perfection du but de la nature pour la reproduction des êtres. Que l’on considère les herbes, les arbrisseaux, les arbres, au moment de la maturité de leurs fruits ! Sur les uns, la feuille est desséchée, & sur les autres, elle n’a plus de fraîcheur, elle semble épuisée. Chaque partie d’une plante a son but particulier, & ne sert que jusqu’à une certaine époque. La majorité peut être comparée à l’estomac, qui prépare les différens sucs destinés à la circulation & à l’entretien de la vie.

Quant à l’origine du principe odorant des fleurs, il est difficile de le démontrer rigoureusement. Essayons quelques conjectures. Les graines de certaines plantes sont par elles-mêmes odorantes, & beaucoup d’autres ne le sont pas. Les plantes qui naissent des premières, participent plus ou moins de l’odeur de la graine, & quelques unes répandent une odeur très-étrangère à celle de leur graine. Le principe odorant des fleurs est toujours dû à l’huile essentielle (consulter ce mot) qu’elles contiennent, & cette huile est le développement de celui des graines. La rose, dont l’odeur se propage au loin, renferme très-peu d’huile essentielle, puisque des quintaux de feuilles en fournissent à peine un gros. Mais c’est une huile, un principe recteur, exalté & divisé à l’excès, & dont la plus infiniment petite partie est odorante. On sait que du musc, pesé rigoureusement au poids d’un grain, avoit infecté de son odeur toutes le chambres d’un vaste château, dont les portes & les fenêtres étoient restées fermées pendant un an. Pesé de nouveau, il n’avoit pas perdu la centième partie de son poids. Il ne faut donc qu’une infiniment petite partie d’esprit recteur, pour agir au loin ; & cet esprit recteur n’est pas contenu, pour l’ordinaire, dans l’amande qui forme la véritable graine, mais dans son écorce ou enveloppe. L’amande fournit l’huile grasse, & presque jamais l’huile odorante. Mais, comment peut-il arriver qu’une fleur ait une odeur très-différente de celle de sa graine ? si ce n’est par les combinaisons nouvelles que les principes de la sève éprouvent, pendant la végétation, avec ceux de la graine. On sait que le galbanum, le sagapenum, le bitume de Judée, & l’opopanax, ont une odeur très-distincte & qui leur est propre : cependant de leur mélange il résulte une véritable odeur de musc. Du sel ammoniac en poudre, jeté & agité sur de la chaux, également en poudre, produit un alkali excessivement volatil & pénétrant ; cependant ces deux substances n’étoient presque pas odorantes : il n’est donc pas surprenant, que de l’union des principes séveux, déja surcomposés avec les principes que la végétation développe dans la graine, il n’en résulte des odeurs qui ne soient pas celles des esprits rectaires qu’elle renferme.

La lumière du soleil me paroit être le grand véhicule de leur développement & de leur volatilité. Il paroît même prouvé qu’elle y entre comme cause première, & sa chaleur comme cause efficiente. Plongez une rose dans l’eau chargée de glace, elle perd son odeur : placez-la dans un appartement sans clarté, son odeur diminue visiblement d’heure en heure ; ce qui en reste, est le résultat des premières émanations.

Quant aux plantes inodores, soit dans la graine, soit dans la fleur, j’ai observé, sur un très-grand nombre, que l’amande & son enveloppe étoient dépourvues de principes recteurs ; d’où il seroit naturel de conclure que les plantes odorantes sont telles, parce que leurs semences contiennent une huile essentielle, & que celles des plantes & fleurs inodores n’en contiennent point : ces assertions sont vraies dans leurs généralités. Comment expliquer les exceptions ? Je laisse ce soin à de plus clairvoyans que moi.

La sève ne crée pas plus la plante que les alimens créent l’homme. L’un & l’autre ne servent qu’au développement du germe. Dans le gland sont renfermés ou emboîtés tous les germes des chênes qui en proviendront par la suite & jusqu’à la consommation des siècles. (Consultez le mot germe ; article essentiel)

La sève a ses maladies comme nos humeurs ont les leurs. Elle peut être altérée des causes, soit intérieures, soit extérieures. Si la sève pêche par excès de sel, elle devient corrosive & détruit le végétal. Consultez les expériences de milord Mamer, rapportées au mot irrigation) Si on arrose le sol dans lequel la plante végète, avec une certaine quantité d’huile, cet excès ne permet plus les combinaisons, parce qu’un principe surabonde contre un autre. Petit à petit la circulation de la sève se ralentit, & la sève périt. Je cite ces faits comme des extrêmes, parce qu’il est très-rare que la sève soit viciée par des causes intérieures. Les maladies dues à des causes internes, sont le couronnement, la fullomanie, le dépôt, les exostoses, la moisissure, la pourriture &c. Consultez ces mots. Les extérieures sont malheureusement plus communes. J’appelle causes extérieures, les ravages causes par les vers du hanneton, qui rongent les racines, par les taupes-grillons qui les coupent, par les vers même qui se nourrissent des plus jeunes. Tous ces insectes couvrent les racines de plaies, & les entretiennent, afin de trouver de quoi vivre. Dès-lors naissent les extravasions des sucs, les chancissures, les moisissures des racines. Dans certaines circonstances, la terre qui les environne se vicie, c’est-à-dire que, par la combinaison des sucs infectés de la plante, & celle des sucs qu’elle renferme, il en résulte un composé nuisible, si je ne dis pas, à toutes les plantes, du moins à un grand nombre : c’est ce que nos paysans appellent terre empunaisée. Le pécher mort sur la place, vicie le sol. Si on le remplace par un autre, il faut changer la terre, & la renouveller au moins sur trois a quatre pieds de profondeur & sur une toise de circonférence. Les maladies dues à des causes externes, sont la brûlure, le givre, la rouille, la nielle, le charbon, l’ergot, la mousse, la jaunisse, les gales, l’étiolement, &c. qui toutes opèrent une altération dans la sève, ou plutôt en sont une suite. (Afin de ne pas répéter ce qui a déja été dit, consultez ces mots.) À ces causes générales, il convient d’en ajouter des accessoires qui tiennent uniquement a la maladresse, & à l’insouciance des tailleurs d’arbres ; telles sont les playes qu’ils multiplient, en parant & rafraîchissant les racines ; les grandes playes en taillant les arbres, qu’ils laissent exposées à l’action de l’air, du soleil, de la pluye, enfin de tous les météores atmosphériques ; les onglets, les chicots, les esquilles, &c (Consultez ces mots) Si l’écorce, la seule partie qui se régénère dans la plante, ne parvient pas à recouvrir la playe, le chancre & la pourriture en seront la suite. Les gros arbres auxquels on fait de fortes amputations, en offrent une preuve démonstrative. Le tronc devient petit à petit caverneux, depuis le sommet jusqu’aux racines.

Je n’entrerai ici dans aucun détail, sur la manière dont la sève nourrit l’arbre, comment elle monte entre l’aubier & l’écorce, comment cet aubier devient bois parfait ; comment la sève s’épure par la transpiration pendant son mouvement ascendant & descendant. Je ne dirai pas de quelle utilité sont pour elle les feuilles ; comment elle se perfectionne dans les bourgeons, dans les boutons, dans les fruits, &c. Tous ces articles ont été traités séparément.


CHAPITRE II.

Des causes mécaniques du renouvellement de la sève, dite du printemps & du mois d’août.

Ces deux sèves si exactes aux époques indiquées, & presque analogues par leurs effets, ont-elles lieu dans les arbres de l’un & de l’autre hémisphère ? Je n’ose en répondre parce que je n’ai pu l’examiner. Ont-elles lieu dans les régions du Nord de l’Europe, où les rigueurs du froid se font sentir pendant neuf mois de l’année ? C’est un fait à vérifier. Ces deux sèves ont-elles lieu sans exception, sur toutes les espèces d’arbres & d’arbrisseaux d’Europe ? C’est encore un problème à résoudre, & dont je ne donnerai pas la solution : Il faudroit des années & des années avant d’en avoir fait un examen assez rigoureux pour prononcer. Bornons-nous donc, en général, à parler des arbres de notre pays. Malgré ces doutes, j’oserois presque dire que la nature est une dans sa marche, & que, si elle paroît à nos yeux s’en écarter, c’est que nous prenons des modifications de cette marche, pour ses principes. L’oranger lui-même, arbre étranger à notre climat, & qu’on a naturalisé dans quelques pays des plus méridionaux de l’Europe, éprouve en France le concours des deux sèves, quoique, dit-on, il soit perpétuellement chargé de fleurs & de fruits en Amérique. En France, il fleurit à deux époques très-distinctes. Je n’appelle pas fleurir, avoir quelques fleurs éparses pat-ci par-là. Le terme de la vraie fleuraison est caractérisé par l’abondance des fleurs. S’il est fleuri pendant toute l’année en Amérique, & qu’il le soit à deux époques principales dans notre climat, cette différence doit donc être attribuée à l’influence de notre atmosphère qui le soumet à la loi de nos autres arbres ; cette assertion peut être vraie. Je demande seulement aux cultivateurs américains, les orangers, les citronniers & autres arbres toujours verds & toujours en fleurs, sont-ils susceptibles de recevoir la greffe pendant tous les mois de l’année ? si après un mur examen, ils répondent qu’on peut greffer, la question est décidée. Si l’expérience leur a prouvé qu’il faut attendre telle ou telle époque, & que la greffe ne réussit sûrement qu’a ces époques, il sera démontré que la sève éprouve une stase, un repos quelconque, dès lors un renouvellement. Les arbres toujours verds dans nos climats, tel que le sapin, le pin, &c. ont un repos bien marqué & deux sèves distinctes. Ceux qui en retirent les poix, les résines, ne s’y trompent pas. Tout porte à préjuger que le renouvellement de la sève existe en Amérique comme en Europe, & que cette sève y est double. Si quelques cultivateurs américains lisent cet article, je les prie avec instance de vérifier ces faits avec beaucoup d’exactitude, & d’avoir la bonté de me communiquer le résultat de leurs observations.

Il seroit possible, par des analyses chimiques des principes constituans de la sève, & de leurs combinaisons, de démontrer les causes de la seconde sève ou sève du mois d’août ; parce qu’il n’y a jamais dans la nature, action sans réaction. D’ailleurs, on voit une analogie frappante entre le renouvellement du mouvement intestin des liqueurs fermentées (même dans les meilleures caves) & entre celui des deux Sèves. Quels sont les principes constituans de ces liqueurs ? les mêmes que ceux de la sève ; mais triturés & perfectionnés par la fermentation qui leur a fait éprouver de nouvelles combinaisons, & leur a donné une nouvelle manière d’être. Le mois d’août, quoique dans le climat de Lyon & des provinces méridionales, est ordinairement moins chaud que celui de juillet. En août, les jours sont plus courts, les nuits sont plus fraîches. Pourquoi le vin travaille-t-il donc moins en juillet, que dans le mois suivant, quoique sa chaleur soit moins forte ? c’est que les principes du vin, de la bierre, &c. sont en général les mêmes que ceux de la sève, quoique différemment modifiés. La grande chaleur de juillet les dispose à un nouveau travail, & la réaction de ses effets ne commence qu’en août. C’est à cette époque que les vins pourrissent, ce qu’on appelle tourner ; que les vins travaillent & lâchent une partie de leur air fixe ; que les vins aigrissent, &c. &c. &c. J’ai la preuve la plus complète qu’on peut démontrer cette analogie, par l’analyse chimique, & je n’entre dans aucun détail sur ce sujet ; parce qu’une telle dissertation ne seroit pas à la portée de ceux qui ne sont pas initiés dans les mystères de cette science. Reprenons le livre de la nature, il sera plus intelligible & plus démonstratif pour eux.

Si à la fin de l’hiver, je coupe un jeune jet de maronnier d’inde, de pêcher, de prunier, de cerisier, &c., & avant que la sève ait aucun mouvement sensible, si je place ces bourgeons dans un vase rempli d’eau, & dans un lieu où la chaleur de l’atmosphère soit, par exemple, entretenue à 112 degrés de chaleur, je vois, sous peu de jours, ces bourgeons conserver leur fraîcheur ; leurs boutons pousser, s’épanouir ; ceux à feuilles, produise des feuilles ; ceux à fleurs, les pousser, les laisser épanouir ; & la fleur est aussi belle que celle de l’arbre de son espèce. Cette sorte de végétation n’a qu’un terme ; lorsqu’il est passé, toute la verdure périt, & la fleur ne donne point de graines.

Ce phénomène, aux yeux de l’observateur, concourt au développement de ce qu’on se hâte d’appeler un mystère de la nature. Celui qui ne réfléchît pas, pense qu’ici tout est simple, & que l’eau seule du vase devient la matière de la sève, & suffit à la production des feuilles & des fleurs ; mais si cette eau est suffisante, pourquoi les étamines ne fécondent-elles pas le pistil ? pourquoi de cette fécondation, n’en résulte-t-il pas un fruit ? pourquoi ce fruit ne vient-il pas en maturité, & pourquoi sa graine est-elle incapable de produire un nouvel arbre ? L’expérience la plus complète, prouve que l’eau n’est pas suffisante, & la durée de cette végétation est-très-courte.

Si, pendant l’hiver, on abbat un arbre sain, si on l’élève sur des chantiers afin que le tronc ne touche pas la terre, de ce peuplier, de ce noyer, par exemple, il sortira une grande quantité de bourgeons lorsque la chaleur de l’air ambiant sera un dégré pour leur végétation, & les bourgeons subsisteront pendant un mois ou deux.

Si je coupe un bourgeon d’un arbre de judée ou de poirier, &c. & que ce bourgeon soit enfoncé assez profondément dans une terre maintenue fraîche, & exposée au soleil, lorsque les feuilles du poirier, de l’arbre de judée, &c. paroîtront sur ces arbres, celles des boutures paroîtront aussi, mais seulement pour subsister pendant un certain temps.

Si je couvre avec du coton la surface d’une soucoupe remplie d’eau ; si sur ce coton je jette de la graina de salade, de cresson alénois, de chanvre, &c. &c. je vois ces graines germer, pousser de petites feuilles ; elles ne produiront rien de plus ; il en est de ces graines comme des bourgeons des arbres cités.

Si je prends une grosse rave, une carotte, une bette-rave, &c. si je les creuse un peu du côté de la racine & les suspends en cet état, par exemple, à un bras de cheminée, ces plantes pousseront des feuilles, de longues tiges, & de ces tiges sortiront des fleurs qui épanouiront. À cette époque, la végétation cessera & la rave pourrira.

Afin de donner une explication suffisante sur les exemples cités, il faut remonter à une cause antérieure, car l’eau n’a été ici que le véhicule qui a servi au développement des principes de la végétation des feuille ; & des fleurs ; ces principes séveux existoient déja tous formés, mais rapprochés dans la graine, dans le tronc, dans les bourgeons, dans les boutons à bois & à fruits. Ici, s’exécute un simple développement, & non une attraction d’une nouvelle sève, & non, son mouvement ascendant & descendant, sans presque aucune transpiration ni sécrétion. Développons ce principe, en suivant pas à pas la marche de la nature, depuis le premier printemps jusqu’à la chute des feuilles ; un cerisier bien formé va servir d’exemple.

Pendant l’hiver, il offre à la vue des branches chargées de boutons, petits, concentrés sur eux-mêmes, recouverts d’une enveloppe coriace & brune, composée de plusieurs écailles fortement collées en recouvrement les unes sur les autres, afin de garantir le germe de ces boutons, & du froid & de l’introduction de l’eau pluviale qui les feroit pourrir, & de cette eau glacée qui les anéantiroit. Ces boutons, si petits à l’œil, grossiront à l’approche des premières chaleurs, se développeront, & les uns produiront les nouveaux bourgeons, & les autres des feuilles & des fleurs.

Si à cette même époque d’hiver, on creuse la terre, on découvre les racines de cet arbre, on les trouve toutesaoutéts, c’est-à-dire, ligneuses, & recouvertes d’une écorce brune ; elles sont souples & entretenues dans cet état par une sève concentrée & gluante.

Pendant l’hiver, aucune fermentation n’a eu lieu dans le sein de la terre, aucune putréfaction réelle, aucune décomposition ni recomposition ; le froid s’y oppose, (consultez le mot amendement) les principes sont simplement étendus dans l’eau, comme le cinabre, dont il a été question dans le premier chapitre. Ce n’est qu’au renouvellement de la chaleur, ce n’est qu’à cette époque que la chaleur sublimera l’eau contenue dans la terre ; enfin, c’est alors qu’elle commencera à s’introduire par les tubes capillaires des racines, du tronc & des branches. En un mot, ce ne sera encore que de l’eau pure, & incapable de dissoudre la matière séveuse contenue dans toutes les parties de l’arbre, parce que l’activité n’est pas encore établie entre elles. L’écoulement copieux qui s’exécute sur le cep au premier printemps, ces pleurs abondans ne sont dans les premiers jours qu’une eau simple & à peine sapide. Cet exemple est une preuve sans réplique de ce que j’avance ; mais la chaleur une fois établie, les vraies combinaisons ont lieu dans le sein de la terre, son eau devient chargée de principes, & dissolvante de ceux qui existent dans les racines & dans l’arbre. Alors commence la véritable assimilation, parce qu’à mesure que les pleurs de la vigne cessent, le bouton grossit, absorbe l’air atmosphérique, & cet air, ainsi qu’il a été dit, est le grand combinateur des principes. Les premiers progrès de la végétation ne doivent donc pas être uniquement attribués à la première eau sublimée, & qui a pénétré dans l’arbre par la route ordinaire ; elle est trop crue ; l’arbre n’a pas encore les moyens de la préparer au point de se l’approprier ; mais son rôle est assez important, elle va dissoudre & le combiner les anciens matériaux de la sève disséminés dans tous les couloirs des racines & de l’arbre entier. C’est donc de cette ancienne sève nouvellement délayée & dissoute, c’est par son secours que l’arbre va se charger de feuilles & de fleurs. C’est par elle que les racines vont développer leurs mamelons, prêts à se changer en radicules.

La chaleur augmente, l’arbre est paré de sa verdure & de ses fleurs ; es bourgeons se développent, leurs feuilles élaborent la sève, les racines anciennes pompent de nouveaux matériaux, le mouvement ascendant & descendant se perfectionne ; enfin la sève établit son équilibre entre les branches & les racines, & le fruit du cerisier mûrit. Tout ce travail est du à l’ancienne sève, un peu augmentée de la sève nouvelle pompée par les anciennes racines, & qui sert à délayer la première. C’est ainsi que l’arbre travaille jusqu’au renouvellement de la sève du mois d’août. Depuis le premier printems jusqu’au mois d’août, quel rôle jouent donc les nouvelles racines ou radicules poussées successivement en une quantité si considérable, qu’elle correspond au nombre des feuilles ? Si on examine ces nouvelles racines, on les trouvera blanches, tendres, sans consistance & presque pâteuses. Ce sont des enfans à la mamelle qui absorbent beaucoup de sucs, qui ne travaillent encore qu’à leur nourriture & à leur accroissement ; que l’arbre nourrit plutôt qu’elles le nourrissent. Le moment n’est pas encore venu de lui payer un tribut de reconnoissance & de lui être utile. Il faut que ces racines parviennent à l’état de puberté, c’est-à-dire que leur écorce ait pris sa couleur naturelle, que leur charpente soit ligneuse, solide, enfin qu’elles ne travaillent plus, uniquement pour elles.

Quel grand phénomène se présente ! on diroit que la sève est épuisée ; le bouton terminal de la plupart des bourgeons est sans feuille, il est presque aussi aouté que le seroit son semblable lors de la chute des feuilles. Tant que la fougue de la première sève a duré, les bourgeons ont poussé avec force ; ils sont presque aussi gros vers le point de leur naissance que vers leur sommet ; ils ne poussent plus & passent de l’état tendre à l’état dur ; leur couleur verte se métamorphose insensiblement en couleur brune ou jaunâtre, suivant la nature de l’arbre ; enfin un repos réel, uns vraie stase s’établit dans toutes les parties de l’arbre ; la végétation cesse pour ainsi dire[1]. Elle cesse en effet, afin de donner le temps à toutes les parties de l’arbre de s’aoûter, & la grande chaleur du mois de juillet concourt & complette l’aoûtement des bourgeons, des boutons & des racines. En vain tenteroit-on en juin & juillet de placer des greffes, l’écorce ne se détacheroit pas de l’aubier ; on la déchireroit plutôt que de la faire céder sous la lame du greffoir. Enfin, par la transpiration, par les sécrétions, la sève se perfectionnez pendant ce repos, à-peu-près de la même manière qu’elle s’épure, & prend de la consistance depuis la chûte naturelle des feuilles jusqu’au premier printemps. La chaleur du gros été fait en peu de temps, ce qui s’exécute longuement pendant la fin de l’automne & pendant l’hiver. La sève du mois d’août va commencer. Cette expression ne présente pas une idée rigoureusement vraie. Je m’en sers, parce qu’elle est adoptée en France ; mais nos provinces méridionales font exception à la loi. Le renouvellement de la sève s’y manifeste dans le mois de juillet, époque ou il convient de greffer. La chaleur la fin de juin & du commencement de juillet agit sur la végétation de ces climats, comme celle de juillet & du commencement d’août, sur les arbres des cantons plus tempérés ou du nord de la France. Cette chaleur plus forte dans les pays plus méridionaux encore, influe sans doute & devance l’époque de cette seconde sève ; c’est pourquoi je ne me suis attaché qu’à développer ici la marche de la sève en général dans les provinces plus au nord de la France. Quoi qu’il en soit la marche est la même ; les époques sont seulement devancées.

Jusqu’à ce moment, les nouvelles racines ont été dans l’enfance ; les voilà devenues nubiles, & elles vont en pousser d’autres qui, pendant tout le reste de l’été & de l’automne, travailleront seulement à leur croissance, & se mettront en état, au renouvellement du printemps, de fournir les sucs destinés à délayer les principes de l’ancienne sève, & à en fournir de nouveaux. C’est par cette succession que les principes séveux sont formés, digérés & perfectionnés à l’avance, chacun pour leur saison.

Pendant que les nouvelles radicules vont se former, celles qui ont poussé depuis le premier printemps, fournissent les principes de la sève du mois d’août. Tant que dure cette sève le germe des boutons se prépare, chaque nouvelle feuille en nourrit un. Si plusieurs feuilles sont réunies, plusieurs germes pousseront au printemps suivant ; les uns seront à bois, les autres seront à fruit & bois. Ce que je dis, s’applique plus particulièrement aux arbres à noyaux qu’à pepins. Sur ces derniers, les germes ou boutons doivent être sur vieux bois, pour se changer en boutons à fruit, deux ou trois ans après ; tandis que sur le pêcher, par exemple, le fruit est toujours sur la pousse de l’année précédente, ainsi que le bois nouveau qui doit perpétuer cet arbre, & produira de nouveaux bourgeons. Je ne veux pas dire pour cela qu’il n’y aura que les nouveaux boutons, produits pendant la sève d’août, qui donneront du fruit ; cette assertion seroit trop générale, mais il est constant que, suivant le mode de végétation, que la nature a imposé à chaque arbre, tous ses boutons ou germes exprimés, soit pendant le printemps, soit pendant l’été, & qui ne doivent éclore que l’année suivante, sont perfectionnés par la sève du mois d’août ; & les boutons à fruit, sur certains arbres, sont formés & perfectionnés par elle. Continuons l’examen des bourgeons.

Tant qu’a duré la sève du printemps dans toute sa force, les bourgeons se sont allongés presque sur une même grosseur. Les yeux sont, à peu de chose près, également écartés les uns des autres. Lorsque cette première Sève commence à ralentir son cours, la grosseur de la partie supérieure du bourgeon diminue, & ses boutons se rapprochent ; enfin, pendant l’interrègne des deux sèves, le bouton termina] (consultez ce mot) s’aoûte, & souvent perd sa feuille. Si on considère ce bouton terminal, on le voit arrondi par le bout, renflé sur ses côtés, tandis que tous les autres du bourgeon sont plus ou moins pointus, & dans la majeure partie des arbres à peine sensible, à peine développé. De ce bouton terminal, la longueur du bourgeon terminal se propage, & elle est recouverte par de nouveaux boutons & par de nouvelles feuilles ; mais le diamètre de ce prolongement est visiblement plus mince ; les boutons visiblement plus rapprochés. L’endroit fixé par cette démarcation de grosseur sensible, est celui qui indique la taille du fort au foible. (Consultez ce mot) La différence est très-grande entre cette dernière pousse & la première, sur-tout si on compare les effets de la sève d’août dans nos provinces du midi, ou dans celles du nord du royaume. Au midi, par exemple, en Languedoc & en Provence, cette seconde sève ne permet de greffer que pendant un petit nombre de jours, tandis que, dans le nord, on peut greffer souvent pendant un mois entier : ce qui a été dit donne la solution de ce problème, qui m’a inquiété pendant long-temps.

Cette différence tient à la manière d’être des climats, & les climats agissent sur la durée de cette sève, plus ou moins directement. Dans nos provinces méridionales, soit par leur position géographique, soit par les grands abris qui les garantissent du vent de nord (consultez le huitième chapitre du mot agriculture), les pluies cessent ordinairement vers le milieu d’avril, & ne recommencent que vers la fin d’octobre : on peut dire que le ciel est d’airain entre ces deux époques. Heureux le canton qui, dans cet intervalle, éprouve quelques pluies d’orages ! Quelquefois l’hiver passe sans pluies. En 1779 & 1780, il ne tomba pas dans le bas Languedoc assez d’eau pour imbiber la terre à la profondeur de trois pouces. Sans les rosées abondantes, occasionnées par le voisinage de la mer, la végétation souvent y seroit nulle. Dans ces provinces le temps de greffer est vers le milieu de juillet, & souvent on n’a pas une semaine entière pour y procéder. Dans le cas de sécheresse, la prolongation des bourgeons, poussés au printemps, devient à cette époque, courte, maigre, & les boutons ou yeux sont très-rapprochés les uns des autres. Si, au contraire, pendant la durée du printemps ou du premier été, une pluie d’orage a rendu à la terre altérée une fraîcheur convenable, la pousse du mois d’août est vigoureuse, & la durée du greffage est prolongée. Surpris de cette différence, causée par la saison, je fis mettre à découvert les racines de plusieurs arbres, & je vis clairement que, pendant les grandes sécheresses, les petites racines, nouvellement poussées, étoient presqu’aussi-tôt aoùtées que formées ; qu’elles étoient courtes, chétives & peu nourries, tandis que, lorsqu’il avoit plu, elles étoient dans un état naturel ; d’où l’on doit conclure, d’après ce qui a été dit plus haut, que ces nouvelles racines incomplètes, & dans une terre sèche, n’avoient pas pu pomper assez de sucs pour fournir à la sève du mois d’août, & que la grande chaleur les avoit trop tôt aoùtées. L’année d’après, & toujours par une très-grande sécheresse, je fis largement arroser quelques arbres, & à plusieurs époques : la sève du mois d’août fut vigoureuse. Ces arbres déchaussés me firent voir un très-grand nombre de racines nouvelles, longues & bien nourries, tandis que celles des arbres voisins, soit cerisiers, soit fruitiers, éprouvent le même fort que celui des racines de tous les arbres du canton. Il en fut ainsi de la plus ou moins grande prolongation des bourgeons. Il est donc clairement prouvé que la sève du mois d’août est due aux racines poussées depuis le commencement du printemps, jusqu’au moment de stase ou repos opéré par les grandes chaleurs qui les aoûtent ; que cette époque passée, elles ne travaillent plus à leur propre accroissement, mais pour l’arbre, afin de lui procurer les sucs nécessaires à cette seconde sève, & à pousser elles mêmes de nouvelles racines qui aoúteront à la fin de l’automne, se perfectionneront pendant l’hiver, & pomperont à leur tour, au renouvellement de chaleur, la sève du printemps. S’il m’étoit permis de hazarder une conjecture, je dirois que la formation des racines est due à la sève descendante pendant la nuit, & dont une partie de sa fluidité est pompée par les feuilles pendant la nuit. Je n’ai pas assez de preuve pour présenter cette idée autrement que comme conjecturale ; plusieurs apperçus m’invitent à la regardée comme très-probable.

Le climat de Lyon tient le milieu entre celui de nos provinces méridionales & celui de Paris. Si le printems a été très-sec, la poussée d’août est peu de chose ; mais comme dans les environs de Paris, il est excessivement rare, d’éprouver de grandes sécheresses, comme le climat y est fort tempéré, & les pluies fréquentes, on greffe souvent pendant un mois entier ; & les poussés du mois d’août sont très-souvent plus fortes que celles du printems ; parce qu’elles sont plus actionnées par une chaleur convenable & soutenue. Il seroit facile de citer un grand nombre de petites différences qui tiennent aux circonstances locales ; mais elles ne détruisent pas la théorie générale : résumons ce qui a été dit.

1°. La sève est une pour toutes les plantes & pour tous les arbres. Elle devient une par la combinaison de tous ses principes tenus en dissolution dans un fluide aqueux, par l’intermède de l’air fixe.

1°. À l’extrémité de chaque racine, de chaque radicule, est un levain qui approprie la sève à chaque espèce de végétal. Ce levain est, dans son genre, analogue à noue salive, aux sucs gastriques de la bouche, qui approprient les alimens que nous mangeons, & les préparent à subir la digestion dans l’estomach.

3*. L’air fixe est le lien de tous les principes contenus & combinés dans la sève, & qui consolident par leur dépôt, la charpente des plantes. Tout végétal, tout animal qui perd son air fixe, se décompose dans ses parties, & pourrit.

4°. La première sève du printems est pompée par les racines qui ont poussé depuis le mois d’août, jusqu’à la fin de l’automne ; & la sève du mois d’août est due aux nouvelles racines poussées, & aoutées depuis le printems, jusqu’au mois d’août.

5°. C’est la sève du mois d’août qui nourrit, perfectionne & conserve les boutons à fruits des arbres à noyaux, qui doivent se développer au printems suivant. Elle perfectionne également celles des boutons à fruits des arbres à pépin ; mais il lui faut plus de temps.

6°. C’est la sève du mois d’août qui reste dans le tronc des arbres, des branches, &c. qui fournit au développement des boutons & des bourgeons de ces arbres lorsqu’ils ont été abbatus, & aux premières pousses des boutures & même des fleurs déja formées dans les boutons, & ces fleurs ne grainent pas. Le petit nombre de celles qui grainent, est infécond.


  1. Quelques arbres paroissent faire exception à cette loi, sur tout certains arbres toujours verds, la même loi existe pour eux, mais à des époques différentes.