Cours d’agriculture (Rozier)/PRAIRIE, PRÉ

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 301-369).


PRAIRIE, PRÉ[1]. Grande étendue de terrain destiné à produire l’herbe convenable à la nourriture habituelle des chevaux, du bétail, &c.

On distingue les prairies en naturelles & en artificielles. Les naturelles sont celles où la graine de l’herbe, une fois semée, se perpétue & se multiplie d’elle-même, au point qu’il est rare que l’on soit dans le cas d’ensemencer le champ de nouveau. La prairie naturelle se divise en prairie qui n’est arrosée que par les pluies, & en prairie sur laquelle on peut à volonté conduire l’eau d’un étang, d’une rivière, d’une source, &c. La prairie artificielle est celle que l’on sème avec la graine d’une, deux ou trois espèces de plantes. On la divise encore en prairie artificielle annuelle, & prairie artificielle pérenne, c’est-à-dire qui subsiste pendant plusieurs années.


Plan du travail.


Observations générales sur les prairies,
Page 302
Des prairies naturelles non arrosées,
303
Des prairies naturelles arrosées,
306
PREMIÈRE PARTIE.
Des prairies naturelles.
CHAPITRE PREMIER. Des plantes des prairies naturelles,
307
Section Première. Des plantes graminées,
309
Sect. II. Des trèfles,
321
Sect. III. Des plantes parasites,
322
CHAP. II. Des qualités, de la préparation du sol destiné à être converti en prairies, & de la manière de le semer.
Section Première. Des qualités du sol,
322
Sect. II. De la préparation du sol,
325
Sect. III. Du choix des graines & de la manière de les semer.
§. I. Du choix des graines,
329
§. II. Manière de semer les graines,
332
CHAP. III. De la conservation des prairies,
334
Section Première. Des soins à donner à un pré dès qu’il a été semé,
334
Sect. II. De l’irrigation des prés,
336
§. I. De la qualité des eaux & des moyens de les corriger,
338
§. II. Des moyens de conduire les eaux,
246
CHAP. V. De la coupe des soins & de leur conservation.
Section Première. Quand faut-il couper le foin ?
355
Sect. II. Comment faut-il couper le foin, le dessécher & le conserver ?
360
CHAP. VI. Des prés marécageux, & de la destruction des prairies épuisées,
360
SECONDE PARTIE.
Des prairies artificielles,
365


Observations générales sur les prairies.

Est-il avantageux de conserver en prairie naturelle un sol qu’on ne peut pas arroser ?

Ce problème, un des plus importans pour l’agriculture, mériteroit d’être proposé pour sujet de prix par une société savante. En attendant, je vais hasarder quelques idées, en supposant avec raison que l’usage des prairies artificielles se propage heureusement de jour en jour, & que la méthode d’alterner gagne insensiblement dans toute la France, a l’exception peut-être de ses provinces méridionales où la chaleur du climat s’y oppose jusqu’à un certain point.

Je prie d’observer que je parle ici en général, & que je me garde bien de spécifier aucun canton en particulier ; sans cela il seroit impossible de résoudre le problème. C’est donc au propriétaire à faire l’application de ce que je vais dire aux circonstances où il se trouve, à les étudier, & d’après des calculs faits sans prévention, en conclure s’il doit les conserver ou les détruire. Mon but est de l’inciter à réfléchir sur un genre de récolte, que l’on conserve plutôt par habitude que par la démonstration rigoureuse d’un produit qu’on ne pense pas devoir augmenter.


Des prairies naturelles arrosées.

Il est de fait qu’une telle prairie ne peut subsister que sur un bon fond de terre, & dans un climat naturellement frais, ou du moins dans un climat où les pluies sont fréquentes. Il est aisé de penser qu’il ne s’agit pas ici de hautes montagnes dont la température variable & froide ne permet presqu’aucune culture en grains, & dont l’herbe est courte & fine ; ce pays doit être consacré à la pâture du bétail & des troupeaux, & à l’éducation des chevaux. Il n’est pas question non plus de ces cantons si éloignés des centres de consommation que le produit de la vente couvriroit à peine les frais du transport ; l’herbe doit être consommée sur les lieux. Il n’est pas question non plus des sols disposés en pente rapide. S’ils ne sont pas couverts d’herbes, ils doivent être plantés en bois ; il n’est pas prudent d’y hasarder aucune culture, parce que les pluies entraîneroient successivement la couche végétale, & laisseroient bientôt à nu le rocher ou la couche infructueuse. (Consultez le mot Défrichement) Ces exceptions, & une infinité d’autres qu’on pourroit citer, tiennent à la localité, aux circonstances ; dès-lors elles ne prouvent rien contre la proposition générale.

La plus forte & la plus séduisante objection en faveur des prairies naturelles non arrosées, est qu’elles produisent sans exiger aucune culture, & que dans tout domaine il doit y avoir une certaine quantité de terrain destiné au pâturage.

Pour bien juger en agriculture, on doit le faire par comparaison. Il faut donc calculer le produit antérieur de cette prairie pendant dix ans, & en prendre le terme moyen : calculer en même temps à combien auroient monté les frais de culture de ce pré converti en terres labourables pendant ces dix années ; enfin quel auroit été son produit en grains pendant le même laps de temps. Il est impossible, d’après ces trois tableaux exactement faits par le propriétaire, qu’il ne voie pas clairement en faveur duquel penche la balance ; mais comme les produits dépendant de la qualité du sol, du climat, de la manière d’être des saisons ; enfin, comme la valeur de ce produit dépend du plus ou moins d’abondance, de consommation, de débouchés qui varient d’un lieu à un autre, le lecteur me dispensera d’entrer dans ces détails ; & quand même j’en tracerois un tableau à la rigueur pour un canton, il ne seroit d’aucune utilité pour le canton voisin. C’est au propriétaire à faire ce travail, & je l’invite très-fort à se méfier de tout écrivain qui lui offriroit un pareil tableau ; l’écrivain pourroit avoir raison pour sa localité, mais il induiroit en erreur celui qui croiroit devoir généraliser ce tableau. Cet examen une fois fait (toutes circonstances égales) je ne crains pas d’avancer que le sol d’une prairie non arrosée & supposée en bon fond, sera plus lucratit, cultivé en grains, que dans son premier état. Pour être convaincu de cette vérité, il s’agit de s’entendre.

Dans les provinces méridionales[2], tout pré naturel non arrosé est pour l’ordinaire d’un si mince produit qu’on ne doit presque le considérer que comme un lieu destiné au pâturage pour le bétail, & encore pendant le fort de l’été l’herbe y est si courte, qu’à peine le mouton y trouve une nourriture suffisante. Si le printemps est sec, ce qui arrive au moins huit fois sur dix, la récolte est, pour ainsi dire, nulle ou du moins très-chétive. Un pareil terrain rendroit plus étant cultivé en grains ; & s’il a du fond, si ce fond est avantageux à la luzerne, on doubleroit & quadrupleront son produit en le cultivant.

Dans les provinces du centre du royaume, la récolte de ces prairies est un peu moins casuelle. Elle est plus assurée dans celles du nord, soit par la fraîcheur du climat, soit par la fréquence des pluies.

Toutes ces prairies ne peuvent exister si le sol est sablonneux, graveleux, si la couche de bonne terre n’a pas une certaine profondeur, ou si cette bonne couche est portée par une couche de sable. Personne n’ignore que de telles prairies exigent des engrais, & qu’on doit les renouveler au moins tous les trois ans ; mais comme les engrais sont la chose la plus chère, (les environs de Paris exceptés) la plus précieuse, la plus utile, & jamais en quantité proportionnée aux besoins d’une métairie, on doit convenir que cette forte avance diminue beaucoup la valeur du produit, & que l’on dit trop généralement que les prés n’exigent aucune dépense. En outre, si le premier printemps de l’année où l’on a fumé la prairie, est sec, cet engrais nuit plus à la récolte qu’il ne lui est utile. Si à ce pré vous refusez l’engrais, dans quelque climat que ce soit, la récolte sera médiocre. Ainsi, à mettre les choses à leur juste valeur pour plus de la moitié de la France, une bonne récolte ne ressemble pas mal à un billet gagnant de loterie. Cependant ce sol est nécessairement supposé bon, donc il ne rend pas autant qu’il le devroit si on changeoit sa culture.

Je conviens qu’en suivant la méthode commune, on n’auroit sur ce champ que cinq récoltes en grains dans dix ans. Mais parce que cette méthode est de toutes la plus absurde, il ne s’ensuit pas que mon affection ne soit vraie dans toute sa rigueur, si on supprime l’année de jachères, & si on alterne les récoltes. (Consultez ce mot, ainsi que les mots Trèfle, Sainfoin, Luzerne, Colsat, Lin, Chanvre, Raves, Pommes de terre, &c.)

Comme les exemples en grand prouvent plus que les meilleurs raisonnemens, je citerai les environs de Grenoble, le Brabant, la Flandre françoise, l’Artois où la terre est toujours en rapport, & où les prairies artificielles fournissent presque toute la nourriture des chevaux qui y sont trop multipliés, & qui sont à eux seuls le labourage, tandis que le travail par les bœufs, comme dans le Dauphiné, seroit mieux fait & plus économique. (Consultez le mot Labour) On voit aujourd’hui près de Lyon, un espace très-considérable dont la base n’est que sable & cailloux roulés, jadis presqu’inculte, être actuellement d’un bon rapport depuis que l’on alterne les récoltes par les prairies artificielles, & commencer à donner du bel & bon froment. Il en sera ainsi de tous les terrains, de toutes les prairies non arrosées.

Le propriétaire dont tout le revenu est en prairies, commence à s’apercevoir qu’il diminue, parce que les prairies artificielles gagnent de proche en proche, & qu’il n’y a qu’un terme donné pour la consommation du fourrage, passé lequel la perte est réelle. Il n’en est pas ainsi des grains, grâce à la bienfaisante loi de l’exportation des blés. On les transporte au loin, & le numéraire s’accroît dans le lieu qui les a produits ; au contraire, les frais du transport du fourrage, seulement à quelques lieues, sont cause qu’il reste invendu, ou qu’on est forcé de le donner à très-bas prix. J’ai l’exemple sous les yeux de ce que je dis ici, & quoique ce ne soit pas général pour tout le royaume, j’espère que les choses en viendront à ce point par la suppression des jachères, & par la multiplication des prairies artificielles.

Suivant la coutume ancienne, & qui se perpétue encore dans beaucoup d’endroits, malgré l’exemple & l’expérience des pays voisins, on divise tous les champs d’une métairie en trois parties, les vignes sont une classe à part, l’une est destinée à produire du grain, l’autre à rester en jachère, afin, dit-on sans réflexion, que la terre se repose & répare les principes qu’elle a perdus ; la troisième enfin est convertie en prairies. Mais par la suppression des jachères, il n’existe plus que deux divisions, grains & herbes ; voilà donc un tiers franc gagné sur l’ancienne méthode, d’où il résulte 1°. un produit en grains beaucoup plus fort, parce que l’herbe de la prairie artificielle que l’on détruit, se convertit en terre végétale ou humus ; 2°. une récolte abondante en fourrages quelconques, puisque la moitié franche de tous les champs leur est sacrifiée. Le cultivateur ordinaire & qui a peu étudié, ne peut ni ne doit se laisser conduire par les raisonnemens d’un auteur. L’auteur peut se tromper de bonne foi, & le cultivateur peu instruit n’est pas en état de décider si ses raisonnemens ont pour base des principes vrais, & si les conséquences qu’il en tire sont justes ; car l’agriculture a ses charlatans comme la médecine & les autres sciences ; mais le cultivateur ne se refusera pas à l’évidence : je lui demande donc de sacrifier une portion de sa prairie non arrosée, dont la terre est bonne & qui a du fond, de la labourer autans de fois & quand il convient, de l’ensemencer en fromens hivernaux pendant plusieurs années de suite ;… les récoltes seront à coup sûr très-abondantes, à moins que les saisons ne s’y opposent ; mais lorsqu’il s’appercevra que la beauté & la bonté du grain commencent à s’altérer, c’est alors le cas d’alterner & de semer du trèfle sur le blé, ainsi qu’il sera dit dans cet article, ou de la luzerne, (consultez ce mot) qui subsistera pendant plus de dix années consécutives dans toute sa force, & qui rendra quatre fois plus que la prairie non arrosée. Pour peu que la luzerne vienne sur le retour, elle doit être détruite & le champ doit produire de nouveau quatre ou cinq récoltes en blé, &c. : quelque parti que l’on prenne sur la qualité de l’herbe propre à alterner, il est démontré que la prairie non arrosée, ne rendroit jamais autant.

Admettons qu’un propriétaire intelligent ait converti toutes ses possessions en grains & en fourrages, il ne lui restera donc plus de champs pour faire paître ses troupeaux & son bétail. Cette objection est sans contredit la plus plausible, & même la plus séduisante contre la suppression des jachères & des prairies non arrosées ; le lecteur en trouvera la solution complette en lisant les articles communaux, jachères, bétail.

Si on exécute les suppressions dont on vient de parler, il faudra donc augmenter le nombre des valets & du bétail ? Oui, sans doute, parce que la terre est avare ; & les récoltes sont la récompense du travail. Alterner augmente le revenu, donc l’augmentation des valets n’est rien, puisque la dépense qu’eux & l’excédant du bétail occasionnent, est très au dessous du produit. La dépense sera bien moindre si on supplée les chevaux par les bœufs, & le labour en vaudra d’autant mieux. J’ose même dire qu’en alternant on pourra élever & nourrir une plus grande quantité de bêtes à laine & à cornes, qu’on aura plus de fumier, plus d’engrais, & dès-lors de plus belles récoltes ; enfin, que nulle méthode ne fait vivre un plus grand nombre d’individus, ressource précieuse pour l’État, en général, & bien consolante pour un propriétaire ami de l’humanité.

La suppression des prairies non arrosées rendra vaine une coutume barbare suivie dans plusieurs de nos provinces, celle du libre parcours. Dès que la première coupe de foin est levée, la prairie devient un communau, & jusqu’aux oies ont le droit d’y aller paître ;… je ne répéterai pas ce qui a déjà été dit contre un abus aussi révoltant. (Consultez les articles cités ci-dessus)


Des Prairies Naturelles Arrosées.

sc

Ce sont les seules, toutes circonstances égales, qui méritent d’être conservées ; cependant si on part des mêmes principes, cette assertion ne doit pas être prise à la rigueur, puisque la méthode des prairies artificielles, une fois bien connue, généralement adoptée en France, rendra les champs plus productifs. Ils donneront alors tout le fourrage que l’on peut largement consommer dans une métairie, & même un excédant pour la consommation des villes. Il vaut mieux avoir du grain à vendre que du fourrage.

Une prairie arrosée, à la porte d’une grande ville, ou située le long d’une rivière navigable, est un effet précieux que je ne conseillerois jamais de détruire, à moins que les fourrages produits par les prairies artificielles ne deviennent si abondans, qu’ils balancent ou fassent tomber le prix des premières. Heureux le royaume, heureuse la province où la nourriture du bétail, des troupeaux & de la multitude prodigieuse de chevaux entretenus par le luxe des grandes villes, n’oblige pas de sacrifier aux prairies le tiers de son terrain.

Malgré le produit de ces prairies, qui diminue de jour en jour, on ne doit, raisonnablement parlant, conserver que celles qui sont sujettes à être inondées de temps à autre, lorsque les eaux des rivières franchissent leurs lits. Elles sont même indispensables dans ce cas, parce que la superficie du sol étant tapissée d’herbes serrées, les eaux coulent, glissent par dessus, & ne peuvent entraîner la couche végétale. Il y a plus ; à chaque inondation, le limon qui contient beaucoup d’humus ou terre végétale dissoute par l’eau, fait un dépôt & devient le meilleur des engrais. Dans tous les cas, ces prairies doivent être rigoureusement conservées, & par la même raison celles qui sont sur des coteaux en pentes un peu rapides ; mais toutes les autres dont le sol est bon, dont la couche est profonde, je ne crains pas d’avancer qu’elle rendront intrinsèquement plus, cultivées grains & alternées ainsi qu’il a été dit, à moins que les circonstances locales, la proximité d’une ville, la chaleur dévorante des pays méridionaux ne s’y opposent. Si au contraire la masse du sol est composée des débris des schistes, des granites, ou de toutes autres terres peu susceptibles d’une bonne végétation en grains-froments, il est avantageux de conserver de telles prairies, parce que leur métamorphose seroit peu utile, & elles rendroient moins au propriétaire.

Tout homme de bon sens & qui pèsera mûrement ce quï vient d’être dit, conviendra que ces assertions ne tiennent pas au paradoxe, & que souvent on conserve par habitude & par préjugé en prairies, un sol susceptible d’un produit supérieur en grains, à moins que les circonstances locales ne s’y opposent.


PREMIÈRE PARTIE.


Des Prairies Naturelles.


CHAPITRE PREMIER.

Des plantes des prairies naturelles.

Je ne connois que deux genres de plantes propres à ces prairies ; les graminées & les trèfles ; toutes les autres y sont parasites & dès-lors nuisibles.

La bonté d’une prairie ne dépend pas (abstraction faite du sol) de la quantité des espèces de graminées, mais de leur qualité. Le chiendent, par exemple, est une plante graminée & même très-nourrissante, mais comme il s’empare de tout le terrain, comme une partie de ses tiges rampe sur la terre & par conséquent est épargnée par la faulx, & que les autres s’élèvent & fournissent peu d’herbe il est donc clair que les plantes, bonnes en elles-mêmes., ne suffisent pas pour constituer une bonne prairie. Il seroit facile de multiplier de tels exemples, si celui-là n’étoit pas plus que concluant. La meilleure plante d’entre les graminées sera donc celle qui, à sa bonne qualité nutritive, réunira encore celle de beaucoup taller par le pied, & de fournir des tiges élevées. Mais doit-on multiplier les espèce de plantes graminées qui fournissent, beaucoup de fourrage & de bonne qualité ? une funeste habitude étayée d’adages peu réfléchis, induit le propriétaire en erreur. Si une espèce, vous dit-on, ne donne pas cette année, elle sera suppléée par une autre, & par ce moyen vous assurez votre récolte. Tout est faux & nuisible dans cette assertion. Il ne s’agit pas ici de la vigne où cet adage peut être de quelque utilité, attendu que le retard plus ou moins long entre la fleuraison de certaines espèces, fait que l’une échappe à la coulaison, tandis que l’autre y succombe ; mais comme on ne demande à l’herbe aucune graine, l’époque de sa fleuraison & sa manière de la passer sont très-indifférentes, il s’agit seulement d’avoir beaucoup d’herbe & on n’aura la quantité désirée que lorsque le printemps sera pluvieux ; alors les graminées pousseront avec une force égale.

L’expérience de tous les siècles & de tous les climats, prouve que deux espèces de graminées quelconques n’ont strictement ni la même époque de fleuraison ni de maturité, ni une force de végétation égale, d’où il arrive nécessairement, dans le premier & dans le second cas, qu’une partie de l’herbe est mûre tandis que l’autre ne l’est pas, & par conséquent, qu’il faudra retarder la fauchaison ; il résulte de ce mélange que ce qu’une espèce gagne en maturité, l’autre le perd par trop de maturité ; dès-lors on n’aura que la moitié de la récolte prise à point. Quant à l’inégalité de force dans la végétation, c’est où réside un abus aussi démontré que les deux premiers. Il est dans l’ordre naturel que le plus fort détruise le plus foible. Une plante a, par exemple, une force de végétation comme 10, tandis que celle de la plante voisine est comme 4, il s’ensuit que les graines de ces plantes semées ensemble, végéteront à peu près également pendant la première année, parce qu’elles trouveront toutes à étendre leurs racines, mais peu à peu la plus active devancera la plus foible, toutes deux en souffriront jusqu’à ce qu’enfin la plus vigoureuse triomphe. Il ne restera plus à cette époque que des plantes vigoureuses, égales en végétation, & dès-lors susceptibles de se tenir toutes en équilibre de vigueur, & forcées de vivre ensemble. On voit sans peine que jusqu’à ce que la généralité des plantes soit parvenue a cet état d’égalité, elles ont eu à souffrir, & on a eu pendant plusieurs années une récolte bien inférieure à celle qu’on devoit attendre ; un exemple en grand prouvera ceci mieux que le raisonnement. L’orvale, ou autrement appelée toute bonne, toute-saine, sclarèe, malheureusement trop commune dans les prairies basses, végète doucement pendant la première année avec les graminées ; elle nuit peu à leur végétation, on ne la distingue même pas au milieu de leurs tiges ; mais petit à petit ses feuilles s’allongent, s’agrandissent, & après la troisième ou la quatrième année, elles couvrent une surface de 15, 18 à 20 pouces de diamètre, sur laquelle il ne vient pas un autre brin d’herbe Mais comme la graine de cette plante est mûre avant l’époque de la première ou de la seconde fauchaison, elle tombe, germe, continue ses ravages, & peu à peu dévaste une prairie, ou du moins diminue ou d’un quart ou d’un tiers ou même de moitié son produit. Que conclure de ces raisonnemens prouvés par l’exemple ? le voici : tout propriétaire intelligent ne sèmera qu’une espèce de plante graminée lors de la formation d’une prairie, & choisira celle de l’espèce qui réussit le mieux dans son canton. On dira peut-être que l’orvale n’est pas une graminée, & qu’entre les plantes de cette espèce, aucune ne fait un si grand dégât. Je réponds que lorsqu’on cite un exemple, il faut qu’il soit frappant, & que quoique la différence de végétation de chaque espèce de graminée ne soit pas aussi palpable, elle n’en est pas moins réelle, & par conséquent, dans son genre moins nuisible. Cet objet sera pris en considération dans la suite de cet article.


Section première.

Des planes graminées.

Ce seroit un travail très-considérable s’il falloit décrire tomes les graminées des prairies, d’après la méthode adoptée pour les autres plantes dent il est fait mention dans cet ouvrage ; cependant le peu que nous dirons de chacune en particulier, suffira pour faire connoître leur fleuraison, & distinguer sans peine un genre d’un autre. La nomenclature a des noms triviaux qui varient d’un canton à l’autre, & qu’il est impossible de transcrire ici ; elle forme un vice essentiel dans la science agricole ; je serai donc forcé, à l’exemple des botanistes françois, à franciser les noms latins & à les appliquer aux plantes qui n’ont pas une dénomination généralement adoptée. Ce sera aux propriétaires à en faire l’application aux graminées de leurs prairies.


Flouve odorante graminée, à deux étamines & deux pistils[3].


Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig1.png

I. Planche XXV, Fig. I… anthoxanthum odoratum. Lingramen anthoxanthum spicatum. Tourn.

Tige haute de 8 à 10 pouces, simple & garnie de deux ou trois articulations ; elle se termine par un épi légèrement jaunâtre ; les feuilles sont un peu velues & assez courtes ; le calice de la fleur est une balle formée par deux valves a, renfermant une fleur chargée de barbes, portée sur un court péduncule. La corolle est une valve formée par deux valves aiguës ; le fruit est une semence solitaire ; b & c marquent les pistils surmontés en hauteur par les deux étamines. L’épi qui porte ces fleurs est lâche & d’un pouce ou un peu plus ; cette plante est commune dans les prairies, plaît aux bestiaux & donne au foin une agréable odeur.

2°. Sur les montagnes des provinces méridionales on trouve une autre Flouve à pannicules, anthoxanthum paniculatum, LIN. c’est-à-dire, dont l’épi de fleurs est plus lâche & plus alongé[4].


À trois étamines & un pistil.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig2.png

Les choins[5] (Schœnus) Fig. 2. composent un genre qui comprend une douzaine d’espèces ; les unes végètent dans les prairies humides & marécageuses, & les autres se plaisent dans les sables du bord de la mer. Les premières nuisent beaucoup aux prairies, & les autres offrent un pâturage sec, dur & qui seroit très-inutile au bétail si l’herbe n’étoit pas un peu sàlée. Les choins sont ou à chaume arrondi, ou à chaume à trois pans.

1. Le choin des marais. Schœnus mariscus. Lin. Schœnus paluftris alitissimus, foliis & carinâ serratis. Tourn. Tige haute de trois à cinq pieds, éraillée, cylindrique ; ses feuilles longues, triangulaires, pointues, larges de deux à quatre lignés, & garnies de dents aiguës sur leurs bords & sur le dos ; fleur en panicule rameux, alongé & composé de beaucoup d’épillets courts, entassés & roussâtres ; le calice est à cinq valves & la semence est presque ronde.

2. Choin noirâtre. — Schœnus nigricans, Lin. Gramen spicatum junci facie, lithospermi semine. Tourn. Tige haute d’un pied & un peu plus, grêle, nue & cylindrique. Ses feuilles sont radicales, nombreuses & disposées en faisceaux très-garnis, longues, étroites, presque cylindriques, un peu roides & aiguës ;… ses fleurs forment une tête brune ou noirâtre, sur-tout quand leur développement est composé de quelques épillets serrés & fasicullés ;… les folioles de la collerette sont élargies & noirâtres à leur base ; l’une des deux est fort courte & l’autre est terminée par une pointe en halêne, longue de près d’un pouce. On trouve cette plante dans les prés humides.

3. Choin blanc…… Schœnus albus. Lin. Tiges hautes de 5 à 8 pouces, très-grêles, presqu’en forme de fil, feuillées, un peu triangulaires, chargées de trois bouquets de fleur, dont un est terminal & les deux autres partent des aisselles & sont écartés entre eux. Ces bouquets sont composés d’épillets cylindriques, pointus, disposés en faisceau lâche, d’une couleur blanche dans leur jeunesse, & qui devient roussâtre lorsqu’ils vieillissent. Les semences sont garnies à leur base de plusieurs filets blancs qui les environnent. On trouve cette plante dans les prés humides & fangeux.

4. Choin comprimé…… Schœnus compressus. Lin. Sa tige légèrement triangulaire, feuillée dans sa partie inférieure, s’élève jusqu’à un pied ; ses feuilles radicales sont planes, un peu en gouttière, larges d’une ligne ou environ, & longues de quatre à cinq pouces ;… ses fleurs forment un épi terminal d’un brun roussâtre, comprimé & composé de cinq à sept épillets, alternes & disposés sur les deux côtés opposés : elle est commune dans tous les prés humides.

5. Choin maritime… Schœnus mucronatus. Lin. Scirpus maritimes capite glomerato. Tourn. Tige haute d’un pied & plus, nue, lisse, cylindrique ;… ses feuilles sont radicales, nombreuses, disposées en faisceau, souvent plus longues que la tige, presque cylindriques, légèrement cannelées & un peu rudes en leurs bords ; les épillets sont ramassés en un faisceau terminal, un peu rond, roussâtre & luisant. On trouve cette plante dans les lieux maritimes de nos provinces méridionales.

Il est inutile de parler des autres choins, en voilà assez pour les distinguer des bonnes plantes, d’ailleurs ils sont pour la plupart ou rares, ou étrangers en Europe.

Souchets. Cyperi, PI. XXV, Fig. 3.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig3.png

Les souchets sont remarquables par leurs épillets aplatis ; les balles sans corolle sont des écailles en recouvrement sur deux côtés opposés, & les semences sont nues. Ce genre renferme au moins 20 espèces bien distinctes, la plupart étrangères à l’Europe. Il ne sera question ici que de celles qu’on trouve dans nos prés.

I. Souchtt long… Cyperus longus. Lin.Cyperus odoratus, radice longuâ. sive cyperus officinarum. Tourn. Tige nue, triangulaire, haute d’un à deux pieds, quelquefois davantage ;… les feuilles assez longues, pliées en carène, striées, pointues, partant des racines ; les pédoncules communs sont au nombre de cinq à dix, très-inégaux & disposés en ombelle : les inférieurs sont plus courts, & les autres ont trois à cinq pouces de longueur ; les épillets sont extrêmement petits, linéaires pointus & roussâtres : la collerette a trois de ses feuilles fort longues ; les autres sont petites & moins remarquables. On trouve cette plante dans les prés humides &c marécageux ; sa racine est alongée & elle a une odeur agréable.

1. Souchet comestible… Cyperus esculentus. Lin.Cyperus rotundos, esculentus, angustifolius. Tourn. Sa racine est composée de fibres menues auxquelles sont attachés plusieurs tubercules arrondis ou oblongs d’une couleur brune en dehors & d’une substance blanche, tendre & comme farineuse ; ses tiges sont hautes de 7 à 8 pouces, nues, dures, triangulaires : ses feuilles sont radicales, presqu’aussi longues que les tiges, étroites, pointues, un peu rudes en leurs bords, creusées en carène & d’un vert jaune ; ses fleurs forment une panicule ou ombelle serrée ; les épillets sont d’un brun roussâtre, longs de deux ou trois lignes, adhérens, ramassés sur des pédoncules communs. Cette plante croît dans les prés humides de nos provinces méridionales.

3. Souchet jaunâtre… Cyperus flavescens. Lin.. Cyperus minimus, paniculâ sparsâ, flavescente. Tourn. Sa racine pousse des tiges nombreuses, disposées en gazon, triangulaires, nues ou feuillées seulement à leur base, & hautes de 2 à 5 pouces ; elles portent chacune à leur sommet une panicule ou une ombelle composée de quelques pédoncules inégaux qui soutiennent chacun cinq à dix épillets ramassés, en forme de lance, jaunâtres ; les feuilles sont assez longues, étroites, pointues… Dans les près humides.

4. Souchet brun… Cyptrus fuscus. Lin. Cyperus minimus, paniculâ sparsâ, nigricante. Tourn. Cette plante ressemble beaucoup à la précédente ; ses tiges sont nombreuses, triangulaires, presque nues & hautes de 3 à 6 pouces : les feuilles sont aussi longues que la tige & n’ont qu’une ligne de largeur. Celles qui forment la collerette, sont au nombre de trois dont deux sont fort longues. Les épillets sont noirâtres, petits, étroits & presque linéaires. Dans les prés humides.

Scirpes. Scirpi. PI. XXV, Fig. 4.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig4.png

Les épillets des scirpes sont moins comprimés que ceux des souchets, & les écailles en recouvrement assez uniformes de tous les côtés ; le fruit est une semence nue, mais souvent nichée dans un faisceau de poils assez courts. On compte près de 30 espèces de scirpes, la plûpart étrangères à l’Europe, & heureusement en très-petit nombre dans nos prairies.

I. Scirpe en épingle… Scirpus acicularis. Lin. Scirpus omnium minimus, capitulo breviore. Tourn.

Ses tiges sont hautes de trois pouces, nues, capillaires & terminées chacune par un épi fort petit, verdâtre ou panaché de blanc & de brun ; ses feuilles sont radicales, aussi menues que des cheveux, & forment avec les tiges un gazon très-fin, Dans les prairies humides.

2. Scirpe des galons. Scirpus cespitosus. Lin. Scirpus montanus, capitula breviore. Tourn.

Ses tiges sont hautes de trois à six pouces, nombreuses, très-grêles & disposées en gazon ; ses feuilles sont cylindriques, menues, aiguës, un peu dures & moins longues que les tiges ; l’épi est d’un brun jaunâtre, très-petit, composé de deux à trois fleurs. On le trouve dans les prés humides des pays montagneux.


Graminées à trois étamines & deux pistils.


Vulpins. Alopecuri. Planche XXV Fig. 5.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig5.png

Les fleurs des vulpins sont composées chacune de trois écailles dont deux extérieures & opposées a, elles font les fonctions du calice, & une seule b enfermée avec les étamines & le pistil dans deux valves catilinaires, est regardée comme leur corolle. Ces fleurs sont disposées en épis cylindriques, garnis de barbes assez longues.

I. Vulpin des champs… Alopecurus agrestis. Lin. Gramen spicatum, spicâ cylindraceâ, tenuissimâ, longiore. Tourn.

Quoique cette plante soit annuelle, je ne crains pas de la placer ici, parce qu’elle fournit une très-bonne nourriture aux troupeaux, & la plante talle beaucoup en feuilles pour peu que les pluies favorisent sa végétation. Quoiqu’elle soit inutile aux prairies, il est bon que le cultivateur la connoisse ;… sa tige est grêle, droite, haute d’un pied & plus ; elle se charge de deux ou trois feuilles lisses, un peu étroites, & se termine par un épi grêle, long de trois à qnatre pouces, d’une couleur verdâtre ou un peu purpurine, & garni de barbes longues de deux à trois lignes. Cette plante croît sur le bord des champs, le long des chemins.

2. Vulpin des prés… Alopecurus pratensis. Lin. Gramen spicatum spicâ cylindraceâ, longioribus villis donata. Tourn.

Sa tige est haute de deux pieds, lisse, garnie de trois ou quatre feuilles larges d’une ligne, & un peu rudes sur leurs bords, mais non pas velues ; son épi naît au sommet, il est cylindrique, un peu dense, mollet, velu, d’un vert blanchâtre ou cendré & long de deux pouces. Cette plante naît dans les prés.


Fléaux. Phleum. Figure 6.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig6.png

Les fléaux sont remarquables par leurs épis serrés, ordinairement cylindriques & un peu rudes. La balle calicinale de chaque fleur paroît tronquée & terminée par deux dents aiguës. Elle est composée de deux valves égales, opposées, & qui ont chacune leur angle extérieur prolongé en une pointe aiguë & assez roide. La balle intérieure est courte & bivalve.

i. Fléau des prés… Phleum pratense. Lin. Gramen spicatum, spicâ cylindraceâ longissimâ. Tourn.

Sa tige est haute de trois ou quatre pieds, très-droite, articulée & feuillée ; elle se termine par un épi cylindrique, un peu grêle, serré & long de trois à cinq pouces ; les balles sont fort petites, nombreuses, blanches sur le dos, vertes sur les côtés, ciliées, & terminées par deux dents sétacées, longues d’une demi-ligne. Cette plante est commune dans les prés.

2. Fléau noueux. Phleum nodosum. Lin. Gramen spicatum, spicâ cylindraceâ, brevi, radice nodosá. Tourn.

Tige longue d’un pied & davantage, couchée dans sa partie inférieure, lisse, feuillée, & coudée à ses articulations ; ses feuilles sont larges d’une ligne & rudes en leurs bords ; son épi est cylindrique, assez rude, & long d’un à trois pouces ; les balles sont très-petites, serrées, blanchâtres ou un peu purpurines, & très-distinctement garnies de cils ; cette plante a une variété qui est beaucoup plus petite, dont l’épi est presqu’ovale & n’a que cinq ou six lignes de longueur ; les fleurs de sa base sont imparfaites & comme avortées. On le trouve dans les prés un peu humides.


Phalaris. Planche XXV, Fig. 7.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig7.png

Les fleurs des phalaris sont disposées en épi lâche & quelquefois en panicule ; leur balle extérieure est composée de deux valves égales, opposées, concaves, souvent comprimées sur lès côtés & plus grandes que celles de la balle intérieure.

1. Phalaris phleoïdes… Phalaris phleoïdes. Lin.Gramen spicatum spicâ cylindraceâ, tenuiori, longâ. Tourn.

Sa tige est droite, haute de deux à trois pieds, feuillée, lisse, & d’un vert souvent un peu rougeâtre ; ses feuilles ont à peine une ligne & demie de largeur ; les supérieures sont courtes & ont une gaine fort longue ; les fleurs forment un épi grêle, long de trois ou quatre pouces, & assez semblable au fléau des prés d’où il tire sa dénomination de Phleoïde, mais les balles sont portées sur des pédoncules lâches & rameux, que l’on apperçoit aisément en faisant glisser l’épi entre ses doigts de haut en bas. On trouve cette plante dans les prés secs & sur les bords des bois.

2. Phalaris à vessie. Phalaris utriculata. Lin. Gramen spicatum pratensi, spiculâ ex utriculo prodeunte. Tourn.

Ses tiges sont articulées, hautes d’un pied ou environ ; ses feuilles sont larges d’une ligne & un peu plus, & remarquables par leur gaîne lâche, lisse, cannelée ; la gaîne de la feuille supérieure est très-enflée, ventrue, & ressemble à une vessie, ou une espèce de spathe qui enveloppe l’épi dans sa jeunesse : cet épi est ovale, long de six à neuf lignes, épais, garni de barbes qui naissent de la balle interne de chaque fleur, & panaché de vert & de blanc, & quelquefois un peu rougeâtre. Il croît dans les prés humides.

Stipe. Figure 8.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig8.png

Les fleurs sont remarquables dans les différentes espèces de stipes, par une barbe très-longue, articulée à sa base & qui naît du sommet d’une des valves de leur balle intérieure. On compte sept espèces dans ce genre ; nous ne parlerons que de deux que l’on trouve dans les prairies sèches des provinces méridionales & sur-tout la dernière.

1. Stipe empenné… Supa pennata. Lin. Gramen spicatum, aristis pennatis. Tourn.

Ses feuilles radicales sont droites, rassemblées en faisceaux, lisses, très étroites, roulées en leurs bords en forme de jonc, & longues de six à dix pouces ; ses tiges sont hautes d’un pied & demi, droites, grêles, feuillées, & terminées par une panicule étroite, & qui porte peu de fleurs. Cette panicule naît de la gaîne de la fleur supérieure. Chaque fleur est chargée d’une barbe longue d’un pied, plumeuse, torse ou en spirale dans sa partie inférieure. On trouve cette plante dans les lieux secs, montagneux & pierreux.

2. Stipe joncier. Stipa juncea. LIN… Festuca junceo-folio, Bauh.. Tiges hautes de deux à trois pieds, feuillées, garnies de deux ou trois articulations ; ses feuilles sont étroites, assez longues, roulées en leurs bords, presque cylindriques, en forme de jonc, & d’un vert jaune ; en les dépliant, on les apperçoit sensiblement velues dans leur intérieur ; les fleurs forment une panicule médiocrement éparse, & longue presque d’un pied ; elles sont chargées chacune d’une barbe capillaire, longue de 4 à 6 pouces, d’abord droite, mais qui se courbe & se tortille ensuite en tous sens. Les deux valves extérieures de chaque balle sont longues, très-aiguës, verdâtres sur le dos, blanches & luisantes en leurs bords Cette plante a une variété à panicule, moins alongée, & ses fleurs sont rougeâtres, dans leur parfait développement : elle croît dans les prairies sèches & pierreuses des provinces méridionales.


Foin. Aira. Fig. 9.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig9.png

Les fleurs sont disposées en panicule lâche ou quelquefois un peu serrées en épi ; leur balle calicinale a renferme deux fleurs à trois étamines b.

I. Foin élevé ; aira cespitosaLin. Aira altissima. Gramen pratense, paniculatum altissipmum, locustis parvis, splendentibus, non aristatis. Tourn. Sa tige est haute de deux ou trois pieds, & même quelquefois davantage ; ses feuilles sont assez longues, larges d’une ligne ou un peu plus, & rudes au toucher lorsqu’on les fait glisser entre les doigts de haut en bas ; ses fleurs sont très-petites & extrêmement nombreuses ; elles sont disposées sur une panicule très-ample, longues de 8 à 10 pouces & composées de balles lisses, luisantes & d’un vert argenté, souvent mélangé de violet ; les balles florales sont velues à leur base ;… c’est une des meilleures plantes pour les prairies sèches ou humides, & principalement pour les premières.

1. Foin de montagne. Aira montana. Lin. Gramen avenaceum capillaceo folio, paniculâ amplìore, locustis splendentibus Tourn. Tige grêle, un peu foìble, souvent rougeâtre, peu garnie de feuilles, qui s’élève depuis huit pouces jusqu’à un pied & demi ; ses feuilles sont lisses en forme de jonc, très-menues & presque capillaires ; ses fleurs forment une panicule bien étalée, peu garnie, & dont les rameaux & surtout les pédoncules sont tortueux ; les balles sont luisantes, d’une couleur argentée, & souvent d’un rouge brun à leur base… Cette plante fournit une variété dont la panicule est moins ample & un peu plus étroite, les balles florales de l’une & l’autre sont velues à leur base ; toutes deux croissent dans les prairies des pays élevés.


Melique. Melica. Figure 10.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig10.png

Les fleurs sont communément disposées en panicule alongée, peu étalée & médiocrement garnie. Les balles calicinales contiennent chacune deux fleurs, entre lesquelles on observe un corpuscule particulier qui paroît être l’élément d’une troisième.

1. Melique penchés… Melica nutans. Lin.Gramen montanum, avenaceum, locustis rubris. Tourn. Ses tiges sont grêles, foibles, feuillées, elles s’élèvent environ à un pied & demi de hauteur ; ses feuilles sont planes, nerveuses, assez longues, larges d’une ou deux lignes, & un peu rudes lorsqu’on les fait glisser entre les doigts de haut en bas ; la panicule est oblongue, peu garnie, rétrécie presqu’en épi, & communément penchée sous le poids des fleurs ; les balles sont d’un rouge brun sur le dos, écartées les unes des autres, tournées du même côté & portées par des pédoncules en forme de fil : elle croît dans les prés ombragés.

2. Mélique bleue. Melica cœrulea. Lin. Gramen paniculatum, automnale, paniculâ ampliore (& angustiore) ex viridi nigricante. Tourn. Tiges hautes de trois à quatre pieds, grêles, cylindriques, garnies de quelques feuilles longues & étroites, & n’ont qu’une seule articulation placée fort près de la racine ; elles se terminent par une panicule longue de près d’un pied, & communément resserrée & fort étroite ; les balles sont très-petites, cylindriques, pointues, droites, assez nombreuses & panachées de vert & de bleu ou d’un violet noirâtre… La fleur de cette plante paroît en août, septembre, dans les prés couverts.

Paturin. Poa. Figure 11.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig11.png

Les paturins ont leurs épillets ovales, comprimés & composés de deux rangs de balles dont les valves sont scarieuses aux bords, & un peu pointues… Ce genre contient plus de 20 espèces dont la plus grande partie ne se trouve pas dans les prairies.

I, Paturin des prés… Poa pratinfis. Lin. Gramen paniculatum majus, latiore folio. Poa Theophrasti. Tourn. Ses tiges sont hautes d’un à trois pieds, grêles, cylindriques, & garnies de quelques feuilles un peu rudes en leurs bords, & à peine larges d’une ligne & demie ; la panicule est lâche, porte plusieurs fleurs, & est composée de rameaux presque verticales, & quatre ou cinq ensemble par étage ; les épillets sont petits, verdâtres, quelquefois un peu violets, & n’ont le plus souvent que deux ou trois fleurs. Plante très-commune dans toute espèce de prairie, sur-tout dans les meilleures.

i. Paturin à feuilles étroites… Poa angusti-folio. Lin. Gramen pratense paniculatum majus, angustiore folio. Tourn. Tiges grêles, feuillées, garnies de quelques articulations ; elles s’élèvent depuis 8 jusqu’à 18 pouces de hauteur ; ses feuilles sont assez longues, lisses, très-étroites & presque sétacées ; la panicule naît au sommet, lâche, peu étalée ; longue de 3 à 5 pouces ; les épillets sont petits, verdâtres, quelquefois un peu violets, & composés presque toujours de trois fleurs & rarement de quatre ; cette espèce offre une variété dont la panicule est plus ouverte, plus garnie, & ses feuilles moins sétacées & plus distinctement placées. La plante croît dans les prairies sèches.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig12.png

Festuque. Festuca. Planche XXV, Figure 12.

Les festuques ne diffèrent des paturins que par la forme oblongue, pointue & presque cylindrique de leurs épillets.

1. Festuque élevée. Festuca elatior. Lin. Gramen loliaceum, spicâ multiplici, pratense majus. Rai. Tiges hautes de deux à quatre pieds, feuillées & cylindriques ; ses feuilles sont un peu rudes lorsqu’on les fait glisser entre les doigts, & larges de 2 à 3 lignes ; la panicule est aussi très-lâche & souvent tournée d’un seul côté ; ses épillets sont médiocres, d’un vert mêle de rouge ou de violet, & composés de six ou sept fleurs, dont les valves sont blanches & scarieuses en leurs bords. On la trouve dans les prés des pays élevés ; c’est une bonne plante.

z. On peut rapprocher de cette espèce la festuque des prés… Gramen arundinaceum, locustis viridi-spadices, loliaceis, breviùs aristatis. Scheu. Tiges hautes de trois pieds, feuillées, cylindriques ; ses feuilles sont larges de 2 à 3 lignes, ou quelquefois davantage, rudes au toucher lorsqu’on les fait glisser de bas en haut entre les doigts ; la panicule est lâche, longue de six à neuf pouces, un peu tournée sur un côté, & composée de rameaux doubles dont un est toujours plus long que l’autre ; les épillets sont un peu comprimés, se partagent en deux, longs de 5 ou 6 lignes, & n’ont pas plus de sept fleurs, ils sont communément verdâtres, & quelquefois un peu rougeâtres vers le sommet des balles ; les barbes ont une ligne de longueur. Cette plante croît dans les prés humides & arrosés ; elle est très bonne.

3 Festuque des troupeaux. Festuca ovina. Lin. Gramen foliis junceis, brevibus, majus, radice nigra. Scheu. Quoique cette plante graminée ne puisse pas rigoureusement être regardée comme une plante des prairies, à moins qu’il ne s’agisse de celles des pays secs & montagneux, elle mérite cependant de trouver ici une place & d’être connue, parce quelle fournit un excellent pâturage aux moutons.

Ses tiges sont hautes d’un à deux pieds, grêles, lisses, nues dans la moitié supérieure, & un peu anguleuses ou imparfaitement cylindriques ; ses feuilles sont très-menues, & à peine larges d’une ligne, & souvent beaucoup moins ; la panicule est lâche, quelquefois tout-à-fait resserrée, longue de 2 à 3 pouces, & un peu tournée d’un seul côté ; les rameaux inférieurs sont les plus longs, & souvent ouverts à angles droits. Les plantes de ce genre sont le calice formé par deux valves ; les épillets oblongs ; arrondis, à fleurs rangées sur deux côtés, dont les arêtes naissent au dessous du sommet des valves ; ses épillets sont divisés en deux, & composés de 5 à 7 fleurs, dont les balles sont d’un vert jaunâtre & très-pointues… Cette plante fournit une variété qui se distingue par la couleur de ses tiges & de ses épillets, qui sont d’un rouge obscur, tirant sur le violet : elle croît dans les pays secs & montagneux.

4. Festuque flottante. Festuca fluitans. Lin. Gramen paniadatum aquaticus fluitans. Tourn. Cette plante est dans le même cas que la précédente ; c’est-à-dire, étrangère aux prairies ; mais il convient d’en parler, parce que les chèvres, les moutons, les chevaux en mangent l’herbe verte ; les oies en aiment beaucoup les semences.

Ses tiges sont longues d’un à trois pieds, plus ou moins droites, feuillées, & garnies de 3 ou 4 articulations ; ses feuilles sont lisses, molles, un peu rudes, en leurs bords, & en leurs nervures, & larges de 2 à 3 lignes ; la panicule est fort longue & presque resserrée en épi, & composée d’épillets alongés, grêles, cylindriques, lisses, d’un vert blanchâtre, & portés d’abord sur des pédoncules fort courts, mais qui s’allongent ensuite & se réunissent sensiblement ; les fleurs du sommet des épillets tombent de bonne heure. On trouve cette plante sur les bords des ruisseaux & des fossés aquatiques.


Brome. Bromus. Figure 13.
Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig13.png

1. Brome gigantesque. Bromus giganteus. Lin. Gramen avenaceum, glabrum, paniculâ è spicis raris, strigosis compositâ, aristis tenuissimis. Tourn. Tige haute de trois à cinq pieds, feuillée, articulée & assez ferme ; ses feuilles larges de six à sept lignes, garnies d’une nervure blanche très marquée, presque lisses des deux côtés, velues sur leur gaine & rudes lorsqu’on les fait glisser entre les doigts de haut en bas ; sa panicule est très lâche, longue d’un pied au moins, composée de rameaux doubles, fort longs, & qui soutiennent des épillets extrêmement petits ; ces épillets sont cylindriques, presque lisses, verdâtres ou un peu violets vers le sommet de leurs écailles… Dans les prés couverts, cette plante donne beaucoup de paille, & elle est recherchée par le bétail.

i. Brome rude. Bromus squarrosus. Lin. Gramen avenaceum, locustis ampli oribus, candïcantibus, glabris, aristatis. Tourn. Cette plante ne doit pas en général être comptée parmi celles des prairies, puisqu’elle est annuelle ; mais elle est estimée en Italie comme fourrage ; sa semence est bonne pour la nourriture de la volaille & des pigeons ; la paille a les mêmes qualités que celle du seigle ; sa tige est haute de deux pieds, & quelquefois davantage ; ses feuilles sont larges de 2 à 3 lignes, velues en dessous & un peu rudes lorsqu’on les fait glisser entre les doigts ; la panicule est lâche, penchée dans la maturité des semences, & remarquable par ses épillets ovales, assez gros, & composés de 7 à 9 fleurs, dont les balles & leurs barbes divergent un peu à mesure que la maturité des fruits se perfectionne… Dans les terrains secs, les bromes des champs, des toits, & en général toutes les espèces fournissent un assez bon fourrage pour les vaches & pour les troupeaux.


Avoine. Avena. Figure 14.
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Le calice formé de deux valves contient plusieurs fleurs, dont la valve porte sur le dos une arête tortillée. Au surplus, consultez la description de l’avoine cultivée. On compte douze espèces d’avoine, & nous ne parlerons que de trois, parce que les autres sont, ou étrangères à la France, ou annuelles, & par conséquent inutiles pour des prairies pérennes.

I. Avoine élevée. Fromental. Avena elatior. Lin. Gramen avenaceum, elatius, jubâ longâ splendente. Vail. B. Gramen nodosum, avenaceâ paniculâ. Tourn. Ceux qui ont écrit sur les prairies, sont tombés dans de grandes confusions, pour avoir adopté des noms anglois, dont ils ont fait de fausses applications à des plantes très-différentes, & les anglois eux-mêmes ne sont pas exempts de ce reproche. On a confondu avec le fromental les différentes espèces de raygras, & le vrai raygras des anglois est un lolium. Il est absurde de changer nos anciennes dénominations généralement adoptées, & de leur en substituer de nouvelles, lorsque l’on ne s’est pas assuré botaniquement de l’identité des espèces.

Ses racines sont fibreuses, rampantes & poussent des tiges hautes de 3 ou 4 pieds, garnies de feuilles lisses, cannelées, larges de 3 lignes ou environ ; la panicule est longue de 6 à 10 pouces, assez lâche, mais fort étroite & pointue ; les épillets sont composés de deux fleurs, dont une fertile est chargée d’une balle courte, & l’autre imparfaite ou stérile, en porte communément une fort longue ; la balle calicinale est lisse, presque luisante & verdâtre, ou quelquefois un peu violette ;… la variété B, a sa racine composée de plusieurs tubercules arrondis, blanchâtres, & situés les uns sur les autres ; ses feuilles sont un peu velues & ses épillets n’ont souvent qu’une barbe. Ces deux plantes sont la base de nos bonnes prairies.

2. Avoine jaunâtre, ou Second Fromental. Avena flavescens. Lin.Gramen avenaceum, pratense elatius, paniculâ flavescente, locustis parvis. Tourn. Ses tiges sont grêles, feuillées, hautes de 2 ou 3 pieds ; ses feuilles sont légèrement velues, garnies d’une nervure blanche en dessous & ont à peine deux lignes de largeur ; la panicule est longue de 3 à 5 pouces, souvent un peu étroite, d’un vert jaunâtre, & composée d’épillets très nombreux, fort petits, lisses & luisans ; les balles florales ont leurs pédoncules propres, un peu velus, & leurs valves intérieures sont argentées. Cette plante est très-multipliée dans les prés secs.

3. Avoine des prés… ou Petit Fromental. Avena pratensis. Lin. Gramen avenaceum, locusts splendentibus & bicornibus. VailGramen avenaceum montanum, spicá simplici, aristis recurvis. Tourn. B, avenu bromoides. Lin.

Sa tige est haute d’un pied & demi, souvent rougeâtre vers son sommet, & garnie de quelques feuilles, à peine larges d’une ligne, lisses & un peu rudes ; la panicule est étroite, tout-à-fait en épi, longue de deux à trois pouces, & composée d’épillets cylindriques, redressés, serrés contre la tige, & qui contiennent quatre à cinq fleurs ; les deux valves de la balle calicinale sont lisses, purpurines, ou d’un violet pâle & argenté dans leurs bords ;… la variété B a ses épillets fort longs & en petit nombre ; cette variété est commune dans les prairies des provinces méridionales, & l’espèce dans les prairies sèches de France.


Çynosure. Cynosurus, Figure 15.


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Fleur disposée en épi ou en grappe plus ou moins serrée ; les balles calcinales sont bivalves, à plusieurs fleurs, ordinairement accompagnées de bractées placées d’un seul côté.

1. Cynosure en crête… Cynosurus cristatus. Lin. Gramen spicatum, glumis cristatis. Tourn.

Sa tige est grêle, presque nue, haute d’un à deux pieds ; l’épi est long d’un à trois pouces, & garni dans toute sa longueur d’épillets cachés sous des bractées courtes, en forme d’ailes, & composées de trois à cinq fleurs. Cette plante croît dans les prairies sèches.

2. Çynosure bleu. Cynosurus cœeruleus. Lin. Gramen spicatum, glumis variis. Tourn.

Tige haute de sept à dix pouces, grêle, presqu’entièrement nue, & garnie de quelques gaînes courtes. Ses feuilles sont lisses, larges d’une ligne & demie, un peu rudes en leurs bords, & naissent de la racine & de la partie inférieure de la tige. L’épi est à peine long d’un pouce, serré & un peu cylindrique. Ses épillets sont à deux ou trois fleurs, portés sur de très-courts péduncules & d’un blanc bleuâtre, tirant sur le violet. Cette plante croît dans les prairies naturellement humides des pays montagneux… On compte huit espèces de cynoiures, mais elles sont étrangères aux prairies.


Yvroie. Lolium. Figure 16.


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Les yvroies sont remarquables par leurs épillets adhérens aux tiges, ordinairement comprimés & disposés alternativement le long d’un axe commun, de manière qu’un de leurs cotés tranchans est appuyé contre cet axe, & l’autre forme une saillie qui lui est opposée. La base calicinale de chaque épillet est formée par une seule valve placée en dehors ; la valve intérieure avortant presque toujours entièrement ou en grande partie.

1. L’yvroie vivace, (Vrai Raygrass) Lolium perenne. Lin. Gramen loliaceum, angustiore folio, cespica. Tourn.

Ses tiges sont hautes d’un pied & demi ou environ, articulées & chargées de quelques feuilles à peine larges d’une ligne & demie, lisses, & un peu rudes lorsqu’on les fait glisser entre les doigts ; l’épi a presqu’un pied de longueur ; ses épillets sont lisses, comprimés, disposés alternativement sur deux côtés opposés de l’axe qui les porte, & quelquefois assez écartés entre eux. Il y a une variété de cette plante, appelée par Vaillant, Grarmen loliaceum, spicis brevibus & latioribus, compressis, remarquable par ses épillets un peu larges & fort rapprochés les uns des autres vers le sommet de l’épi. Cette plante est commune dans les prairies sèches.


Orge. Hordeum. Figure 17. Les fleurs d’orge sont ramassées


Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig17.png

Les fleurs d’orge sont ramassées trois à trois, par paquets, ou faisceaux serrés contre l’axe commun qui les porte, & disposées sur plusieurs rangs. Elles forment un épi comprimé ou quadrangulaire & abondamment garni de barbes : à la base de chaque paquet de fleurs, on trouve six paillettes en alêne, qui tiennent lieu de balle calicinale ; ces paillettes sont un peu écartées par paires & disposées deux ensemble au côté extérieur de chaque fleur.

I. Orge-seigle. Hordeum secalinum… Gramen spicatum secalinum minus. Tourn.

Ses tiges sont très-grêles, peu garnies de feuilles & s’élèvent jusqu’à deux pieds, & quelquefois davantage ; ses feuilles sont lisses, & ont à peine la largeur d’une ligne & demie ; l’épi est menu, long d’un pouce & demi, & garni de barbes courtes & très-fines. On trouve cette plante dans les prés secs.


Graminées Polygames, ou Fleurs à étamines ou à pistils & hermaphrodites,


Houque. Holcus. Figure 18.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 8, pl. 25, fig18.png

La fleur hermaphrodite a un calice qui renferme une ou deux fleurs dont une valve est à arête ;… dans la fleur mâle, le calice sans corolle a deux valves renfermant trois étamines. Les fleurs forment une panicule plus ou moins lâche.

Houque laineuseGramen pratense, paniculatum molle. Tourn. Holcus lanatus. Lin. Ses tiges sont droites, articulées, feuillées, & s’élèvent depuis un pied & demi jusqu’à trois ; ses feuilles sont larges de deux à trois lignes, molles, velues, & particulièrement remarquables par le duvet cotonneux dont leur gaîne est chargée : la panicule est longue de quatre à six pouces, resserrée dans sa jeunesse, & d’une couleur blanche plus ou moins mêlée de violet ; les balles calicinales sont velues, laineuses, peu aiguës ; les barbes des fleurs sont crochues & à peine apparentes. On trouve cette plante dans les prés secs.


Graminées de la monoécie triandrie, ayant des Fleurs mâles séparées des fleurs femelles, mais sur le même pied.


Caret. Carex. Figure 19.


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Les fleurs sont disposées en un ou plusieurs épis, plus ou moins rapprochés les uns des autres, & chargés d’écailles en recouvrement a, & à une seule fleur. Les fleurs mâles e ont trois étamines. Les fleurs femelles sont composées d’un ovaire à trois côtés, surmonté d’un stile court & terminé par deux ou trois stigmates d ;… c représente l’écaille qui tient lieu de calice à la fleur femelle..

1. Caret dioïque. Carex dioica. Lin.. Gramen cyperoides minus, ranunculi capitulo longiore. Raj.

Sa tige est un chaume capillaire de la longueur de trois ou quatre pouces, & terminé par un épi menu, long de six à huit lignes, composé tout entier de fleurs femelles, ou tout-à-fait de fleurs mâles ; ses feuilles sont très-menues, triangulaires, & naissent par faisceaux assez nombreux de la racine qui est chevelue. Ces faisceaux embrassent chacun la base du chaume qui part de leur milieu. Cette plante croît dans les prés humides de nos provinces du nord.

Elle fait exception dans le système de Linnée, puisqu’elle est dioïque, mais il n’a pu la séparer des autres carets qui sont tous monoïques.

2. Caret printanier. Carex verna. Lin. Cyperoides nigro-luteum vernum majus. Tourn.

Sa tige est de douze à dix-huit pouces de hauteur ; ses feuilles larges de trois lignes ; les épillets mâles au nombre de deux ou trois sont chargés d’écailles noires en recouvrement, un peu obtuses ; mais les filets des étamines en couleur jaune forment par leur saillie un mélange de jaune & de noir qui distingue fortement cette espèce ;… elle produit une variété dont la tige s’élève à peine de huit à dix pouces. Les épillets en sont noirs, & les écailles courtes sont marquées d’une ligne sur leur dos… Ces deux plantes sont communes au printemps dans les prés humides.


Section II.

Des Trèfles.

Toutes les plantes de ce genre fournissent une bonne nourriture aux animaux de la basse-cour. Une grande partie croît spontanément avec les autres herbes des prairies, particulièrement des prairies sèches ; mais toutes ne sont pas également utiles. Plusieurs espèces sont annuelles, & plusieurs autres ont leurs feuilles tellement couchées sur terre, & leurs tiges sont si peu élevées qu’elles glissent sous la faulx ; & si elle les coupe, l’herbe est si fine que le râteau ne peut la rassembler. Elles y tiennent donc une place inutile, & qui seroit bien mieux occupée par des graminées. Comme l’article Trèfle sera traité en son lieu, je me contente d’indiquer ici sous la seule dénomination françoise les espèces qui peuvent à la rigueur être conservées dans les prés :

Savoir, le grand trèfle rouge vulgairement nommé trèfle de Piémont ;… le trèfle des prés à fleur purpurine ;… le trèfle à fleur blanche ;… le trèfle des montagnes. (Consultez l’article Trèfle)


Section III.

Des Plantes parasites

J’appelle plantes parasites toutes celles qui sont (quoique la plupart bonnes en elles-mêmes) inutiles ou nuisibles au succès d’une bonne prairie. Je me contente de les indiquer sans les décrire, parce qu’elles le sont déjà, en grande partie, ou le seront dans le cours de cet Ouvrage, si elles en valent la peine.

Les plantes dont il va être question, sont nuisibles, ou parce qu’elles se multiplient facilement par leurs semences, ou parce que leurs feuilles, leurs tiges, &c. occupent trop de surface. Les plantes qui vont être citées ne se trouvent pas également dans toutes les prairies du royaume ; elles sont plus communes dans certains cantons que dans d’autres ; les unes se plaisent dans les prairies élevées, & les autres dans les prairies basses & humides : c’est au cultivateur à étudier celles de son sol, & à travailler à leur entière suppression. Il seroit aisé d’augmenter ce catalogue ; alors ce seroit la Botanique entière des prairies, & cet ouvrage seroit ici déplacé. Il suffit de connoître les plus communes.

L’arrête-bœuf, bardane, bétoine, berce, bluets ou barbeaux, boucage, brunelle, bugle, caille-lait blanc & jaune, les différentes espèces de carottes, la petite centaurée, toutes les espèces de chardons, les ciguës grande & petite, coquelicots, confonde, cuscute, euphraise, les fougères & toutes les espèces de plantes de cette famille, les jacées, les jacobées, l’herbe l’épervier, l’herbe à coton, toutes les espèces de genêt, le laitron, la linaire, le lin sauvage, toutes les espèces de liseron, les lotiers, les mousses, l’œil de bœuf, l’œnanthe, toutes les espèces d’oseilles, pâquerettes ou petite marguerite, patience ou parelle, pédiculaire, pimprenelle, pissenlit, tous les plantains, les prestes, la ptarmique, la quinte-feuille, les ronces, sur-tout les renoncules dans les prairies humides, la renouée ou traînasse, les scabieuses, la tormentille, toutes les espèces de tithymales, & autres plantes lactifères de cette famille, la velvotte, la violette, les verveines, la vipérine.


CHAPITRE II.

Des qualités, de la préparation du sol destiné à être converti en prairies, & de la manière de le semer.

Section Première.

Des qualités du sol.

La meilleure prairie est celle qui est assise sur une pente assez douce, dont le sol est bon, a de la profondeur, & que l’on peut arroser à volonté dans toute son étendue. La meilleure prairie, quant à l’exposition, est celle qui jouit des premiers rayons du soleil levant & un peu du midi ; après vient la prairie placée en plein midi ; celle qui regarde l’ouest lui est inférieure, & la prairie complètement tournée au nord est la plus mauvaise, soit par le peu de qualité de l’herbe, soit par les gelées blanches & réelles auxquelles elle est exposée, & qui contrarient beaucoup la végétation.

Les prairies de la plaine, toutes circonstances égales, donneront plus d’herbe que celles des coteaux, mais le fourrage en sera d’une qualité bien inférieure. L’herbe courte & fine des hautes montagnes nourrit mieux, & produit moins. La quantité & la qualité du fourrage dépendent donc 1°. de l’exposition ; 2°. du sol ; 3°. du genre d’irrigation ; 4°. de l’espèce ou des espèces d’herbes, qui sont la base de la prairie. Ces quatre objets sont susceptibles de grandes exceptions qu’il est impossible d’indiquer ici. C’est au propriétaire à les étudier & à agir d’après un examen très réfléchi.

On aura beau arroser une prairie placée sur un sol sablonneux, schisteux, graniteux, on n’aura jamais un fourrage de bien bonne qualité, quand même le soleil & l’eau auroient fait produire à ces fonds des herbes de la plus grande hauteur. Cette assertion est vraie dans sa plus grande rigueur. J’ai vu du bétail & des chevaux nourris à profusion avec ce fourrage, rester maigres, décharnés & sans force, parce qu’il contenoit peu ou presque point de principes nutritifs. Il y a plus ; le lait des vaches qui en étoient nourries, ne fournissoit pas un atome de crème ; cependant on auroit jugé au premier coup d’œil le foin excellent, car il étoit long, fin, & avoit conservé une jolie couleur. Celui qui achète du fourrage pour nourrir ses chevaux dans les villes, ne s’informe pas assez de quel pays, de quel tènement est celui qu’il achette. La ration en fourrage est fixée pour chaque cheval, sans faire attention qu’une telle quantité est plus que suffisante si l’herbe a la qualité requise ; tandis que la double ration du foin des prés dont il s’agit, lestera seulement l’estomac de l’animal sans le nourrir. Il résulte de ce peu d’attention, que les chevaux maigrissent, s’énervent, & l’on en cherche bien loin la cause tandis qu’elle est sous les yeux.

Le foin produit par une terre crayeuse, marneuse, plâtreuse & argileuse, est toujours de qualité inférieure, même en supposant ces fonds arrosés au besoin. Les principes salins y sont trop multipliés & n’y trouvent pas assez de substances graisseuses & huileuses, pour se combiner avec elles & constituer en proportions exactes les matériaux de la sève ; (consultez le mot Amendement) mais si de telles prairies sont tous les deux ou trois ans chargées d’engrais consommés, alors la combinaison aura lieu & leur produit acquerra de la qualité pendant tout le temps & dans la proportion que les principes combinés fourniront les matériaux de la charpente de la plante & les fluides séveux qui la nourrissent.

Dans les prairies schisteuses, graniteuses, sablonneuses, &c. le secours des engrais n’est pas sans effet ; mais il est de peu de durée. Le sol est trop mouvant, trop perméable, & sans des irrigations soutenues, il ne produiroit qu’une herbe courte, maigre & chétive.

Dans les bas fonds, c’est-à-dire, ceux où l’eau stagne habituellement, l’herbe en est aigre & de mauvaise qualité, parce que les principes constituans de la sève sont étendus & noyés dans une trop grande quantité d’eau de végétation.

Les prairies exposées directement au nord, & qui ne reçoivent presque jamais la bénigne influence des rayons du soleil, donnent un foin, qui pour la qualité se rapproche beaucoup de celui des prairies aquatiques, non pas que l’une & l’autre prairie nourrissent les mêmes espèces d’herbes, mais parce qu’en général leurs sucs ne sont pas assez élaborés. Je ne cesserai de répéter que la lumière est l’ame de la bonne végétation, & que la chaleur la rend parfaite. Il en est des graminées des prairies, comme des graminées céréales. Les blés de nos provinces du nord sont plus renflés, plus gros que ceux de nos provinces du midi, & à mesure égale de grains on trouvera que ceux-ci pèsent plus, donnent moins de son & un pain plus beau & sur-tout plus nourrissant, il en est ainsi des pailles de froment. En Espagne on les trouve sensiblement sucrées, & cette douceur diminue petit à petit, à mesure qu’on se rapproche du nord. Il en est ainsi des graminées des prairies pour le royaume de France ; quelques exceptions ne détruisent pas la certitude de ces assertions.

Le foin des prairies de la plaine, comme ses blés, n’a jamais, à un égal degré, la qualité savoureuse & nutritive des grains & des herbes des coteaux bas, ceux-ci des coteaux plus élevés, & enfin des hautes montagnes, mais à mesure de l’élévation du lieu, l’herbe diminue de hauteur & gagne en finesse & en parties aromatiques ce qu’elle perd en élévation. Les arbres, eux-mêmes, sont fournis à cette loi, & jusqu’au sapin altier, qui n’acquiert que la hauteur d’un arbrisseau lorsqu’il cesse d’être à un certain point au-dessus du niveau de la mer. Il n’y a qu’une seule loi de végétation dans la nature, mais modifiée pour chaque espèce de plante, & qui varie encore suivant les sites, le sol, le climat, &c.

Le meilleur champ à froment, sera sans contredit le plus avantageux pour les prairies, soit dans la plaine, soit sur les coteaux, soit pour la prairie arrosée & principalement pour la prairie non arrosée, puisque l’herbe doit tirer du sol & des pluies toute sa nourriture & sa forte croissance ; l’autre au contraire est favorisée par des irrigations. Avant de se déterminer à sacrifier à ce genre de culture un sol aussi productif, il est prudent d’examiner attentivement ce qui a été dit au Chapitre premier, & je répéterai de nouveau qu’il faut des raisons purement locales, majeures, visiblement très-avantageuses & prépondérantes, pour consentir à ce sacrifice. Je ne serois pas si circonspect si le sol est de qualité, je ne dis pas mauvaise, mais un peu au-dessus du médiocre, & sur-tout s’il est susceptible d’être arrosé à volonté. S’il est mauvais & arrosable, il vaut mieux récolter quelque chose que rien du tout, & on corrigera la médiocrité du fourrage par une livraison de grain un peu plus forte aux chevaux & au betail. Lorsqu’on a la facilité d’arroser, il n’est plus aussi nécessaire que la couche de terre ait une grande épaisseur, parce qu’elle n’a plus le même besoin de retenir autant l’eau que la prairie non arrosée ; mais si l’une ou l’autre, comme les argiles, par exemple, conservent trop l’eau, dé-lors le fourrage est mauvais & la prairie argileuse, non arrosée, est détestable s’il survient des sécheresses. C’est donc de la manière de conserver plus ou moins l’humidité, que les prairies sèches ou arrosées sont bonnes ou mauvaises, & c’est cette manière d’être, & cette qualité du sol, que le propriétaire doit connoître à fond avant de le déterminer à convertir son champ en prairie.


Section II.

De la préparation du sol.

Le but que se propose le cultivateur, décide le genre de travail. Il doit semer une graine très-fine, très-légère & qui craint d’être enterrée profondément, parce qu’elle ne germeroit pas ; des-lors il doit donc rompre entièrement le sol, & mettre toute son attention a ce que ses molécules soient réduites à la plus grande divisibilité dont elles sont susceptibles. Il y a plusieurs moyen, mais tous sont dispendieux, & c’est avec peine que l’on parvient, suivant l’expression d’Olivier de Serres, à établir la pièce glorieuse du domaine[6].

Pour partir du principe, supposons un champ susceptible d’irrigation & actuellement couvert d’une récolte en froment ou en seigle. Lorsque le temps de la récolte sera venu, on préviendra les moissonneurs qu’ils aient à couper la paille fort haut, c’est-à-dire à 8 ou 10 pouces au-dessus de la surface du sol : ils ne demanderont pas mieux, leur travail sera moins fatigant & beaucoup plus expéditif. Lorsque la récolte sera enlevée de ce champ, on attendra que la paille restante soit bien sèche & qu’il règne un vent léger ; alors le feu est mis a cette paille restante, il gagne de proche en proche, enfin tout le champ ne présenté plus qu’une superficie nue & dépouillée de toute espèce d’herbes.

Il est inutile de prévenir que cette opération peut devenir dangereuse si le vent est impétueux, que l’incendie peut gagner dans les champs voisins. On ne doit donc jamais la commencer sans avoir fait donner un double coup de charrue à oreille, & dans le même feu, tout autour du champ sur un espace de 6 à 10 pieds, afin d’enterrer le chaume & prévenir par-là toute communication du feu.

Il s’agit actuellement de rompre ce terrain ; mais auparavant il faut examiner dans quel climat on se trouve, attendu que la manipulation d’un pays ne convient point à un autre. Par exemple, dans les parties des provinces méridionales où l’on n’éprouve point ou presque point d’hiver, le sol doit être ensemencé dans le courant de septembre & au plus tard dans les premiers jours du mois d’octobre, sur tout si on s’attend à une pluie prochaine, parce que l’herbe a le temps de croître & de prendre une force suffisante pour résister aux légers froids de janvier & de février. Si au contraire dans ces climats on attendoit la fin de février ou de mars pour semer, les plantes lèveroient, il est vrai ; mais comme depuis le mois de mai, jusqu’en octobre suivant, les pluies sont excessivement rares, ces jeunes plantes seroient desséchées jusqu’à l’extrémité de leurs racines, & complètement dévorées par la sécheresse & la chaleur de l’été. On objectera sans doute qu’on a la facilité de donner l’eau à cette prairie naissante, j’en conviens, mais on ne doit y conduire l’eau que lorsque la terre est tassée par les pluies & qu’elle est couverte de verdure, autrement cette eau entraìneroit toute la terre. Au contraire, si on a semé au commencement d’octobre, en avril & mai suivant, la terre soulevée par le travail, lors du semis, aura eu le temps de se tasser par le secours des pluies d’hiver, & d’avoir toutes ses parties liées par les racines des plantes qui recouvrent entièrement la superficie ; alors les irrigations n’occasionnent aucun dommage & le succès de la prairie est assuré.

Dans les provinces du centre & du nord du royaume, où les froids se font sentir de bonne heure, & où leur intensité est considérable pendant les mois de janvier & de février, on sent bien que toutes les plantes semées en automne, quoique de nature vivace, n’auroieni pas la force de supporter les rigueurs de l’hiver, & que si elles n’y succomboient en totalité, elles en seroient considérablement altérées ; de cette différence de climat doit donc de toute nécessité naître un ordre différent de travail.

Des auteurs ont dit qu’on devoit travailler pendant seize mois le sol destiné à être converti en prairies, afin qu’il fut complètement émietté. Je conviens que jamais le labour n’est perdu, mais pourquoi multiplier la dépense qui ne mène pas au but que l’on se propose ? Supposons que depuis le moment de la récolte on ait donné 4, 5, 6 labours profonds, s’imagine-t-on que les pluies d’hiver n’auront pas fait tasser cette terre ! On se tromperoit sans doute, & le premier labour après l’hiver, en divisant & soulevant la terre par mottes, prouveroit l’erreur. Il faut cependant convenir que cette terre ainsi préparée, sera moins tenace, qu’elle aura été plus divisée par la gelée, mais jamais assez pour prévenir son tassement & tenir les molécules soulevées au point que le sol destiné à une prairie, l’exige. Pour trop prouver on ne prouve rien, on décourage le cultivateur qui craint avec raison l’excès de la dépense.

Dans l’un & dans l’autre climat on fera très-bien de donner un fort labour croisé, aussitôt après la récolte & l’ignition du champ ; on laissera ainsi la terre soulevée, éprouver les fortes chaleurs de juillet & d’août. Nos paysans appellent cette opération cuire la terre, & moi je l’appelle l’imprégnation de la lumière des rayons du soleil, objet sur lequel on n’a point encore assez réfléchi, & un des grands moyens de la végétation ; peut-être est-ce à cette lumière seule que les plantes doivent le principe igné qu’elles pompent en partie avec la sève & en partie par l’absorption dans l’air ambiant ? mais laissons cette hypothèse dont la démonstration nous écarteroit de notre sujet.

Il y a deux manières de rompre le terrain avant de semer, ou à la bêche (consultez ce mot), ou à force de labours ; le travail à la bêche est sans contredit le meilleur, je dirai même le plus économique, quoiqu’au premier coup d’œil il paroisse bien plus dispendieux.

1. Du travail à la bêche. Si dans les provinces du midi on a été assez heureux pour qu’une pluie abondante ait pénétré la terre, on ne perdra que le temps nécessaire à un léger dessèchement, afin que lorsque l’on bêchera, la terre ne soit ni trop sèche ni trop humide. Si au contraire il n’est survenu aucune pluie, enfin si jusqu’à cette époque la terre est restée sèche, on fera très-bien de conduire l’eau sur le champ à rompre, & de l’arroser largement & dans toutes ses parties. Quatre, cinq ou six jours après, suivant la chaleur de la saison, on passera la herse à plusieurs fois afin de niveler le terrain qui aura précédemment été bouleversé par le labour croisé, donné après la moisson, & par les rigoles, si on a été dans le cas de les creuser. Tout étant ainsi préparé, les ouvriers seront mis à l’ouvrage, soit à la journée, soit à prix fait, & on retournera la terre à la profondeur de deux fers de bêche, ce qui équivaut à un miné. On aura beau multiplier labours sur labours, on ne parviendra jamais à défoncer le sol, à le retourner & à l’émietter aussi complètement qu’à la bêche. Règle indispensable ; lorsqu’on veut créer une prairie, on ne doit rien épargner. La première année est très-couteuse ; la dépense une fois faite, c’est, non pour toujours, mais pour un très-grand nombre d’années. Plusieurs points sont à observer dans ce genre de travail : si on le donne à prix fait, une personne de confiance doit suivre les ouvriers & ne pas les quitter plus que leur ombre, afin qu’ils donnent la profondeur de deux fers bêche, c’est-à-dire, celle de 20 pouces, en ramenant la terre de dessous en dessus. À chaque coup ils doivent avec le plat de la bêche briser les mottes & régaler la superficie du sol, comme celle d’un carreau de jardin qu’on se dispose à semer. Si le travail est fait à la journée, la personne de confiance est pour le moins aussi nécessaire, afin que chaque ouvrier paye en travail le prix du salaire qu’il reçoit. Chaque matin cette personne vérifiera si la bêche a la largeur & la hauteur requise, & il renverra l’ouvrier dont la bêche est trop petite. Cette précaution paroîtra peut-être minutieuse, & cependant elle ne l’est pas, puisqu’en supposant deux ouvriers également bons travailleurs, l’un fera un quart ou moitié plus de travail que l’autre, & ce travail se trouvera toujours proportionné à l’étendue de la bêche. La terre ainsi préparée n’a plus besoin de herse ni de râteau ; & ce même travail peut également servir dans nos provinces du nord, mais à une époque différente, c’est-à dire, après l’hiver.

Dans les pays où le précieux usage de la bêche est inconnu, on minera le sol à la pioche & à la même profondeur de 20 pouces, ayant soin, dans l’un & l’autre cas, de l’épierrer rigoureusement. À cet effet, des femmes, des enfans, de petits garçons, pourvus de paniers, de corbeilles, &c. suivent les travailleurs, ramassent les pierres & les portent au-delà du champ. Enfin lorsque tout le terrain est préparé, il ne s’agit plus que de le semer comme il sera dit ci-après. Voilà pour les provinces méridionales où il est de la plus grande importance de semer au plus tard au commencement d’octobre.

Quant aux provinces du nord, lorsqu’on aura donné le labour après les moissons, on laissera la terre se reposer jusqu’à la fin de l’automne, chacun relativement à son canton. Il suffit seulement d’avoir le temps de labourer & de croiser une seconde fois le labour avant l’hiver, que l’on donnera le plus profond que faire se pourra : aussitôt après l’hiver on passera la herse à plusieurs reprises & on défoncera à la profondeur de deux fers de bêche, avec cet instrument ou la pioche.

Si dans les provinces méridionales, comme dans celles du centre & du nord du royaume, on n’emploie aucune de ces deux méthodes, & que l’on s’opiniâtre mal à propos à défoncer le sol avec la charrue, il faut au moins avoir une charrue (consultez ce mot) à avant-train & la faire passer deux fois dans la même raie. À cet effet une première charrue, garnie d’un large versoir, passe la première, après elle vient une charrue à versoir presque égal, mais dont le soc présente un angle plat ouvert, c’est-à-dire, qui pique ou fouille plus profondément que le premier, afin de remuer une plus grande masse de terre. Aussitôt que le terrain est labouré dans un sens, on le croise, & des femmes & des enfans armés de maillets suivent les charrues & brisent les mottes. Tout ce travail ne doit commencer que lorsque la terre n’est ni trop humide, ni trop sèche, & aussitôt qu’il est fini on passe la herse à plusieurs reprises.

Sans perdre de temps, on recommence les mêmes labours croisés & à deux coups dans la même raie, mais en sens contraire des premiers qui ont été faits à angles droits, c’est-à-dire, en manière de croix. Les autres doivent être pris en diagonale, afin que chaque ligne forme un losange avec les lignes précédentes. Pendant ces quatre labours, le conducteur doit faire lever par la charrue, bien moins d’épaisseur de terre, que si c’étoit pour un labour ordinaire ; les tranches doivent être minces & le plus minces qu’il pourra. On sent qu’en labourant ainsi, la terre sera mieux remuée, que le soc de la charrue pourra pénétrer plus profondément, enfin que le bétail sera moins fatigué & tout le travail mieux fait. S’il a été bien dirigé, ces quatre labours suffisent ; il ne reste plus qu’à passer la herse, briser les mottes s’il en reste, épierrer & semer. Tout travail excédant est superflu ; si malgré cela il reste encore beaucoup de mottes, c’est une preuve qu’on a commencé à labourer lorsque la terre étoit trop sèche ou trop humide, ou enfin qu’on a laissé le bétail & les troupeaux paître sur le champ avant ou pendant l’hiver ; il est impossible que des labours faits comme nous l’avons dit, & donnés à propos ne soient pas suffisans. Mais je le répète, ils ne vaudront jamais celui fait à la pioche & encore moins celui de la bêche.

Eh quoi, dira-t-on, un si grand travail pour convertir un champ en pré ! tandis que dans plusieurs provinces de ce royaume le sol se charge de lui même d’herbes & vaut une prairie ! Que de tels cantons se félicitent d’un tel avantage ; mais des exceptions & souvent purement locales, ne détruisent pas une règle générale ; il est bon d’observer que ces prairies accidentelles ne vaudront jamais, même dans le canton, celles qui auront été faites en suivant une des manières ci-dessus indiquées ; que ces prairies accidentelles seront chargées d’herbes étrangères ou parasites, & que ces herbes n’auront jamais la même hauteur ni le fourré des fromental ; & quand cela seroit, une exception, & plusieurs de ce genre ne détruisent pas la loi générale.

Quant aux prairies qui ne sont pas susceptibles d’irrigation, & auxquelles je conseille très-fort de substituer la culture alterne, elles demandent les préparatifs que j’ai indiqués & encore mieux soignés, parce qu’elles devront tout au sol & au hasard des pluies. Ainsi, dans tout état de cause, les grands préparatifs sont nécessaires.

On dira peut être encore que les racines des plantes graminées ne plongeant qu’à six pouces environ dans la terre, il est superflu de défoncer à vingt pouces de profondeur. L’objection seroit vraie s’il ne falloit pas que ce défoncement servît à former une espèce de filtre, par lequel une plus grande quantité d’eau pénètre plus profondément & devient en quelque sorte un réservoir, dont l’eau s’évaporant par la chaleur du printemps & de l’été, rencontre les racines, les abreuve & les nourrit. Si au contraire le défoncement n’a été que superficiel, on voit bientôt l’herbe se faner & languir, faute d’humidité en dessus ou en dessous.


Section III.

Du choix des graines, & de la manière de les semer.

§. Ier

Du choix des graines.

Parmi plus de 40 espèces de plantes graminées, que l’on trouve communément dans les prairies, à peine en trouve-t-on une douzaine qui soient utiles, & quatre au plus qui méritent toute notre attention. Ce sont les trois espèces d’avoines, vulgairement & mal à propos nommées fromental. puisqu’elles ne sont point du genre du froment. On les a sans doute ainsi appelées, parce qu’elles sont par leur qualité autant au-dessus des graminées des prairies, que le froment est au-dessus des autres grains farineux : quoi qu’il en toit, nous leur conservons les dénominations déjà adoptées, afin de ne pas augmenter la confusion d’une synonymie qui a induit en erreur plusieurs écrivains peu versés dans la connoissance des plantes. À ces trois fromental, le foin élevé mérite d’être réuni. Que deviendra donc la réputation du ray-grass des anglois, si vanté il y a 20 à 25 ans ? Je ne crains pas de trancher la question & de dire : cette ivroie peut être utile dans les prairies sèches ; mais les trois fromental méritent la préférence à tous égards. Afin de ne pas m’en rapporter sur parole, j’ai fait venir directement d’Angleterre les graines des différentes espèces de ray-grass, que j’ai fait semer & soigner avec la plus grande attention ; sous cette dénomination de ray-grass on m’a envoyé plusieurs plantes qui ne sont seulement pas du même genre ; l’avoine des prés y étoit comprise. Que conclure ! sinon que les marchands de graines, à Londres, ne sont pas plus instruits que les notres, ou que les dénominations adoptées en Angleterre sont fautives. Ce ne seroit encore rien, ou du moins peu de chose que cette incertitude, sur les véritables noms, mais tous ces ray-grass ne valent pas notre fromental. Cette assertion, quoique formelle, mérite cependant une exception. Les anglois vantent leur ray-grass pour les prairies naturelles & sèches ; ils peuvent avoir raison, relativement à leur pays moins chaud que la Fiance, & où l’atmosphère est plus humide & les pluies plus abondantes, d’où il résulte que l’ivroie vivace, ou ray-grass y réussit beaucoup mieux ; mais il est de fait qu’en France cette plante donne un fourrage bien inférieur à nos fromental. Tenons-nous en donc à ce que nous avons jusqu’à ce que, sans enthousiasme, nous connoissons quelque chose de mieux. La nature libérale a mis dans chaque climat ce qui lui convient ; il suffit d’apprécier nos richesses & d’étudier les moyens d’en profiter. D’ailleurs ce ray-grass n’est utile que pour les prairies artificielles ; dès-lors je leur préfère, à tous égards, la luzerne & le grand trèfle qui donnent une herbe bien plus nourrissante & aussi abondante pour le bétail.

La coutume la plus générale de recueillir les graines, est de rassembler les débris qui restant sur le plancher de la fénière après qu’on en a enlevé tout le foin. On ne peut pas imaginer une méthode plus mauvaise, quoique fondée sur l’économie & la plus grande commodité possible. La graine est toute trouvée, on la tient sous la main, il ne s’agit plus que de la porter du grenier sur le champ que l’on veut semer. On pardonneroit cette coutume, si toutes les plantes qui auparavant composaient le foin, avoient été de la même espèce ; mais pour l’ordinaire le fourrage présente une collection de plantes différentes, les unes sont recommandables par la qualité & la quantité de foin qu’elles fournissent, les autres sont inutiles ou dangereuses, il en est enfin de parasites comme il a été dit dans le Chapitre premier. Employer une telle graine est une parcimonie mal entendue, & que l’on payera bien cher par la fuite. Établir une prairie n’est pas un objet de mince importance. Il vaut mieux ne pas y songer que de mal faire cette opération. Je vais proposer la seule manière de fixer un bon choix.

Lorsque l’herbe de la prairie est mûre & prête à être fauchée, des hommes ou des femmes tenant d’une main un sac ou des paniers à anses, & de l’autre des ciseaux ou une petite faucille, marchent immédiatement avant les faucheurs, c’est-à-dire, devant la partie qu’ils viennent d’abattre ; ils coupent les sommités de la plante dont ils désirent avoir la graine, & aussitôt ils jettent la panicule dans le sac. L’opération a lieu, comme on le voit, sans gêner le travail des faucheurs, & les sacs sont uniquement remplis de la seule espèce de graine que l’on désire. L’opération se continue jusqu’à ce que l’on juge avoir la provision convenable. Tous les sacs sont ensuite portés & vidés sur l’aire où les panicules sont étendues & restent exposées au soleil afin de dessécher la graine. Chaque soir, & avant le soleil couché, toute la masse est rassemblée en un ou plusieurs monceaux, afin que la rosée & l’humidité de la nuit la pénètrent moins. Le lendemain la graine est étendue de nouveau, & ainsi de suite, jusqu’à ce qu’elle soit bien sèche. Alors on répand le tout sur l’aire, sur l’épaisseur de 4 à 6 pouces, & on bat cette graine comme on bat le blé ; on la vanne autant que faire se peut, & on la conserve dans des sacs, ou amoncelée, mais toujours dans un lieu sec.

Voilà la seule méthode pour recueillir facilement & sûrement chaque espèce de graine séparée. On peut, si on le veut, ramasser ensemble celle des trois fromental indiqués ci-dessus, mais aucune autres avec elle, parce que ces trois plantes du même genre croissent assez bien ensemble.

Plusieurs auteurs conseillent de réunir au grand & au moyen fromental, la graine du grand & du moyen trèfle, (Consultez cet article) Je ne suis point de cet avis par les raisons données ci-dessus. Il vaut mieux semer ces deux trèfles à part, & sur-tout la première espèce, afin d’établir des prairies artificielles. Ces espèces disparates troublent l’ordre de la végétation, s’entre-détruisent, & les folioles des plus basses restent sur le pré lors de la fauchaison ; ainsi, d’une manière ou d’une autre, ce mélange désordonné augmente si peu le volume du fourrage, qu’on peut sans crainte regarder son produit comme inutile. Si on vouloit recueillir séparément, mais par la même opération, la graine des trèfles & des fromental, on perdroit un temps précieux à cette époque, & on gêneroit le travail des faucheurs ; il faut avoir des cantons isolés semés en trèfle qu’on laisse grainer après la première coupe & que l’on bat ensuite. Il est donc démontré, d’après cette méthode facile à exécuter, que chaque propriétaire peut récolter sur son fonds la quantité de graines dont il aura besoin, & qu’il sera assuré d’avoir une graine excellente, tandis que pour l’ordinaire celle qu’on a achetée chez les marchands ne lève souvent qu’au quart ou tout au plus par moitié ; & souvent ce n’est qu’un reste des débris d’un grenier à foin dont on a enlevé les feuilles & leurs débris. Un pré semé avec cette graine est pour l’ordinaire recouvert l’année d’après, d’une multitude prodigieuse de plantain à feuilles étroites. On achète chèrement la graine, & pour son argent on n’a qu’un mélange monstrueux de semences de différentes espèces de plantes qu’il coûtera beaucoup de détruire par la suite.


$. II.

De la manière de semer les Graines.

Lorsque le sol est bien préparé, bien régalé ainsi qu’il a été dit, l’ouvrier plante trois ou qautre, ou un plus grand nombre de piquets en lignes droites suivant la longueur du champ. Cette file de paquets est éloignée de 8 pieds des bords du champ ; il sème une surface de quatre pieds en allant, & l’autre surface en revenant. Par ce moyen tout l’espace est recouvert par la semence, & il choisit pour cette opération, autant que faire se peut, un jour serein, tranquille & peu agité par le vent. De cette manière la semence n’est point entraînée & portée plus sur une place que sur une autre.

Le semeur doit être un homme très-exercé dans ce travail. Il vaut mieux payer une forte journée à un homme habile, qu’une médiocre à un mauvais ouvrier. Sur vingt semeurs de blé à peine en trouve-t-on deux bons, & à peine un pour la graine de pré ; cependant du semis dépend la prospérité de la prairie. On veut ensuite semer de nouveau, quand on s’aperçoit des défauts du premier travail, mais on pallie le mal sans y remédier complètement.

Après que le premier sillon aura été couvert, l’ouvrier plantera de nouveaux piquets à la distance de 8 pieds des premiers, il recommencera l’opération & la continuera ainsi jusqu’à ce que tout le champ soit couvert de semences.

On se sert en Languedoc, pour tracer ces raies indicatrices, d’une espèce de charrue très-légère, qui soulève la terre sur laquelle elle passe, de 15 à 18 lignes, sur une largeur d’un à deux pouces. Je préfère les raies ainsi tracées sur toute la longueur & largeur du champ, à l’usage des piquets, parce que dans la distance de l’un à l’autre la vue se perd tandis qu’elle est conduite par les deux lignes parallèles faites à la charrue. Cet instrument n’est autre chose qu’un brancard léger dont l’ouvrier tient de chaque main un des bras, & au bas duquel est maintenu un très-petit soc de charrue. L’ouvrier mesure la distance qui doit rester d’une raie à une autre, y plante un piquet, & recommence sa même opération à l’autre bout du champ, ensuite au milieu si la distance est trop considérable. Alors commençant par un bout, & fixant les yeux sur le piquet qu’il a en face, il marche droit à lui entraînant sa charrue. De cette manière il sillonne sans interruption la partie du champ qui doit être semée dans la matinée ou dans la journée, si la chaleur n’est pas assez forte pour faire perdre la couleur de la raie & la rendre semblable ou la confondre avec celle de la terre voisine. Cette opération, peu coûteuse & bientôt faite, fixe singulièrement l’œil & la main du semeur.

Aussitôt après que deux ou trois raies sont semées, on se hâte de passer la herse ; (consultez ce mot) elle doit avoir des dents très-courtes ; si elles sont longues, elles enterrent trop les graines qui demandent d’être simplement un peu recouvertes de terre. À la partie postérieure de cet instrument, on attachera plusieurs fagots dont les gros bouts porteront sur la herse, & leur autre extrémité disposée comme les balais dont on se sert dans les aires à blé, portera sur le sol & un peu en-delà de la herse & sur toute la largeur qu’elle aura sillonnée. Ces fagots font l’office de balais, de râteaux, & recouvrent parfaitement la graine. On peut encore, si on aime mieux se servir de la herse à dents. Figure 6, Planche XIX, page 477, tome 5.

Lorsque tout le champ est semé, on croise le premier travail par un nouvel hersage, & on fera très-bien de terminer l’opération par faire passer le rouleau, Fig. 5 de la même gravure, sur le champ entier. Il ne reste plus qu’à attendre une pluie douce & chaude pour commencer à jouir du fruit de son travail.

Sur une étendue de terre, fixée, quelle quantité de graines doit-on répandre ? Le problème n’est pas aisé à résoudre. Sa solution exacte tient à la qualité de la graine, plus ou moins mûre ; la dernière ne germe pas ; personne ne peut répondre de celle qui a été achetée chez les marchands, à moins qu’ils ne la récoltent eux-mêmes, & il reste encore à savoir s’ils l’ont récoltés à propos. Ces marchands achètent de toutes mains ; ils vendent, ils gagnent & c’est tout ce qu’ils désirent. On se plaint ensuite de ce que leur graine a manqué en grande partie, ils répondent qu’elle a été mal semée. Est-ce le marchand, est-ce le semeur qui a tort ? que conclure, sinon que tout propriétaire doit cueillir lui-même sa graine & la cueillir à point, c’est-à-dire, lorsque la tige est desséchée à son point, comme doit l’être celle du blé que l’on va abattre.

D’après plusieurs expériences que j’ai faites, & fait exécuter assez en grand, je me suis convaincu que 60 livres de graines de fromental, pures & bonnes, suffisoient pour couvrir une superficie de terre sur laquelle on répandroit 50 livres poids de marc de froment. Que l’on varie d’un peu plus ou d’un peu moins, le mal ne sera pas grand ; mais il vaut beaucoup mieux plus que moins.

Voici à peu près les données pour ceux qui aiment, contre toute raison, à mélanger les semences : 48 livres de fromental & 11 livres de grand trèfle, ou bien 36 livres de fromental, 12 livres de trèfle & 12 livres de sainfoin, ou esparcette. (Consultez ce mot) Or a prouvé plus haut que ces mélanges étoient non-seulement inutiles mais encore nuisibles. Il n’en seroit pas tout-à-fait ainsi pour les prairies non susceptibles d’arrosement, parce que les deux plantes légumineuses se défendent mieux contre la sécheresse, (la dernière sur-tout) que les plantes graminées ; mais tout propriétaire intelligent abandonnera ces prairies sèches pour leur substituer la culture alterne par les grains, les trèfles & les luzernes, à moins que des circonstances majeures ne s’y opposent ; & encore cette position mériteroit un nouvel examen. Il ne s’agit donc plus que des plaines arrosées à volonté : or il est bien prouvé que les deux premières espèces de fromental suffirent & fourniront la meilleure & la plus abondante des herbes d’une prairie.


CHAPITRE III.

De la conservation des prairies.

Elle exige trois choses ; les soins à lui donner depuis le moment du semis & qu’on renouvelle chaque année ; la manière de les arroser ; enfin celle de récolter le soin.


Section Première.

Des soins à donner à un pré dès qu’il a été semé.

Du moment que la graine est semée & recouverte par la herse, on ne doit plus entrer dans la prairie. Il faut donner à l’herbe le temps de croître & à la terre celui de se tasser. Si l’entrée en est interdite aux hommes, elle l’est donc à plus forte raison au bétail & aux troupeaux qui, par leur piétinement lui feroient un tort irréparable. C’est pourquoi, s’il est possible, il convient d’entourer la prairie d’une haie sèche, ou de boucher toutes les trouées dans les haies vives, & si on ne peut exécuter ni l’un ni l’autre, il est expédient de la faire veiller avec soin.

À l’époque d’avril, dans les provinces du midi, la graine semée en septembre ou au commencement d’octobre est déjà forte & couvre le champ ; c’est le cas alors de commencer à ouvrir les rigoles, les saignées conductrices des eaux ; mais si à cette époque la terre est encore bien imbibée des pluies d’hiver, on retardera l’opération, parce qu’on foule trop l’herbe & on piétine trop la terre qui n’est pas aussi ferme & rassise que lorsqu’elle sera plus sèche & l’herbe plus forte. Comment doit-on faire les saignées ? On l’examinera dans la Section suivante.

Laisser subsister des arbres, ou fruitiers ou forestiers sur une prairie susceptible d’irrigation, c’est une faute impardonnable. L’ombre des arbres nuit à la prairie & rend l’herbe qu’elle recouvre, courte, aigre & de mauvaise qualité ; l’arbre fruitier donnera rarement du fruit ; les irrigations, à l’époque de la fleur, l’empêchent de nouer, & comme elles sont souvent répétées, la chair du fruit est molle, sans goût, & il ne se conserve pas. Ces irrigations peuvent être avantageuses à certains arbres forestiers, mais s’ils prospèrent, c’est aux dépens de la prairie : ainsi, dans tout état de cause, un propriétaire intelligent détruira tous les arbres, & ne conservera que ceux qui sont placés, par exemple, le long du chemin ou au bord de la rivière, du ruisseau. Ici, loin de nuire au sol, ils le conservent par l’entrelacement de leurs racines, qui forment une digue contre l’impétuosité des eaux courantes. Si d’un côté ils procurent quelques avantages, soit pour la conservation du sol, soit pour donner un fagotage destiné pendant l’hiver à la nourriture des troupeaux, soit enfin du bois de chauffage, ou des cerceaux que l’on fait avec le bois de frêne, de tremble, &c. ces arbres deviennent accidentellement nuisibles. Ils occasionnent par l’humidité qu’ils retiennent & concentrent sur la prairie, des gelées tardives, très-préjudiciables à l’herbe nouvelle. Sur ce point de fait, chaque propriétaire doit consulter son plus grand intérêt. J’ai vu une prairie assez considérable presque abîmée chaque année par ces gelées, parce qu’elle étoit environnée de toute part, de superbes peupliers d’Italie ; ils furent détruits & la prairie n’éprouva plus aucun mauvais effet des gelées.

Il est bien rare, dans les provinces du nord, que les prairies semées à la fin de février ou de mars, suivant le climat, aient besoin d’irrigation avant le mois de mai. Si la saison leur est favorable, si l’eau des pluies leur suffit, il est inutile d’ouvrir les rigoles, & il vaut mieux attendre l’année suivante ; à cette époque, la terre est vraiment tassée comme il convient, les racines des plantes se touchent, la superficie du sol est couverte d’herbes, & on ne craint plus que l’affouillement des eaux entraîne la terre & la fasse ébouler sur une très-grande largeur, comme il arrive très-souvent. De pareils éboulemens nécessitent de nouveaux transports de terre, de nouveaux semis, & ce n’est qu’après plusieurs années que le dégât total disparoît. On se hâte toujours trop de mettre l’eau dans la nouvelle prairie ; & on ne laisse pas, assez aux racines le temps de jouir de la terre meuble, & par conséquent de s’y enfoncer autant qu’elles le pourroient. Il en résulte qu’elles s’entremêlent obliquement & qu’elles ne tirent pas du fond de la terre la même quantité de sucs. C’est donc la manière d’être de la saison qui doit décider dans chaque climat le moment où il est avantageux de donner l’eau à la prairie. On auroit tort de conclure de ce qui vient d’être dit, qu’il faille laisser les jeunes plantes souffrir de la sécheresse, c’est tout le contraire ; la sécheresse leur est nuisible à raison de leur plus ou moins de forces & de son intensité, ce qui n’empêche pas de dire avec raison que l’eau mise trop tôt dans ces prairies est nuisible au sol & aux plantes.

J’ai dit qu’on ne devoit semer qu’une ou deux espèces de graines. On aura donc réellement une prairie homogène en plantes ; mais si au printemps on apperçoit quelques plantes étrangères, susceptibles d’acquérir un grand volume, il est indispensable de se hâter de les arracher, parce qu’une seule de ces plantes étouffera sur plus d’un pied de diamètre les graminées encore tendres qui seront dans son voisinage. Ce sont les seules auxquelles il est prudent de faire attention à cette époque, ainsi qu’aux plantes annuelles qui graineroient avant ou après la fauchaison ; mais à l’entrée de l’hiver le propriétaire redoublera de vigilance, & fera arracher toute espèce de plantes parasites, vivaces ou annuelles : c’est le travail des femmes & des enfans ; les uns & les autres ne doivent pas se servir de couteaux, ils couperoient les plantes vers le collet de la racine, & elles ne pousseroient pas moins au printemps suivant, en sorte qu’on auroit dépensé son argent en pure perte. Il vaut mieux attendre que le sol soit humide, disposer les femmes & les enfans par intervalles & sur une même file de largeur, & qu’ils tirent de terre les plantes & les racines, soit avec la main, soit au moyen d’une petite pioche ou d’une houlette, semblables à celles dont se servent les jardiniers. Il est de la dernière importance de ne rien négliger pour l’établissement d’une bonne prairie. Si malgré cela on regarde ces petits soins comme trop minutieux, ce n’est plus ma faute. J’ose dire encore & affirmer que ce sarclage est indispensable avant l’hiver, au moins pendant les deux ou trois premières années, enfin jusqu’à ce que le propriétaire soit assuré qu’il ne reste plus de plantes étrangères. Cette époque passée, & ce travail suivi rigoureusement, il est presque impossible que des plantes étrangères s’introduisent dans la prairie. Toute sa superficie est tapissée d’herbes qui ont tallé & qui se joignent. La graine portée par les vents ou par les eaux ne trouve pas à se loger, & si elle germe, elle est étouffée au printemps sous l’ombre & par la forte & rapide végétation de l’herbe du pré.

Les taupes, (consultez ce mot) font de grands dégâts sur-tout dans les nouvelles prairies ; la terre y est encore molle, & elles ont toute la facilité nécessaire pour y creuser de longues galeries & multiplier les soupiraux. En quelque temps que ce soit, dès qu’on s’aperçoit de leur travail, toute espèce de piège doit être tendu ; il ne faut pas attendre que cet animal se multiplie ; chaque jour on détruira les monticules dont on étendra la terre sur le sol du voisinage, & on sèmera de la graine nouvelle dans l’endroit de l’excavation. Les rats, les mulots ne sont pas si faciles à détruire à cause de leur multiplicité ; cependant de fréquentes & copieuses irrigations parviendront à les chasser d’un terrain où on les fatigue.

Ce n’est qu’après les deux premières années révolues qu’on doit permettre pendant l’hiver l’entrée du bétail ou des troupeaux dans la prairie. Un propriétaire intelligent la leur interdira ensuite pendant tout le temps que le sol en sera humide. Dans cette circonstance, le bœuf à masse lourde & pesante, marque tous les endroits où il passe par l’enfoncement de ses pieds, il enfouit & enterre la plante, elle pourrit, & cette cavité devient le réceptacle des mauvaises graines charriées par les eaux ; elles y germent, rien ne les contrarie, elles y prospèrent ; enfin c’est toujours par là que commence le dépérissement d’une prairie. Si le sol en est naturellement tant soit peu humide, elle ne tardera pas à devenir marécageuse & couverte de souchets, de joncs, de mousses & d’une infinité de plantes aquatiques.


Section II.

De l’irrigation des prés.

Quoique jusqu’à présent j’aye blâmé l’entretien des prairies non arrosées à volonté & établies sur un bon sol, cependant si les circonstances locales obligent à les conserver, on fera très-bien de profiter des eaux fournies par les pluies, & de rassembler celles qui coulent le long des rues, des chemins, des coteaux, &c. Ces eaux sont excellentes, parce qu’elles tiennent beaucoup de terres végétales en dissolution, & qu’elles entraînent avec elles les débris des substances animales & végétales putréfiées, ce qui forme un excellent engrais. Mais ces eaux accidentelles, considérées simplement comme eau, sont-elles d’un grand secours ? Oui, elles le sont instantanément, puisqu’elles procurent à la fois une plus grande masse d’eau à la prairie. Si la saison est pluvieuse, cette prairie n’a pas besoin de cette eau comme eau, puisque les pluies entretiennent une humidité suffisante dans le sol. S’il survient une sécheresse, le surplus de ces eaux aura imbibé un peu plus le sol, mais la terre ne peut être imbibée & retenir qu’une certaine quantité d’eau, laquelle passée, le surplus s’écoule par la pente naturelle de la prairie, ou bien elle filtre dans la couche inférieure. Ainsi, dans les climats naturellement secs, ces eaux accidentelles sont comme eau d’un secours instantané, ou du moins dont l’efficacité se soutient pendant quelques jours, plus ou moins longtemps, suivant le degré de chaleur qu’on y éprouve.

Au contraire, dans les pays tempérés, dans ceux où le raisin acquiert rarement une maturité complette, il est clair qu’il y aura moins d’évaporation, & que les pluies y sont plus fréquentes ; dès-lors les eaux pluviales rassemblées avec soin, seront d’un très-grand secours aux prairies non arrosées à volonté, mais dans l’un & dans l’autre climat, que deviendront ces prairies si la sécheresse survient ? On se ressouviendra pendant long-temps de la fatale année 1785.

Les saignées & les prises de ces eaux accidentelles sont souvent la cause de la dégradation presque complette d’une vaste prairie si elle est en pente, ou de son engravement si elle est en plaine. Il ne faut pour cet effet, qu’une forte pluie d’orage qui transforme les filets d’eau ordinaires en torrens : de telles pluies entraînent avec elles les terres, les sables, les pierrailles des coteaux supérieurs ; cet amas d’eau trouve une pente préparée dans l’endroit de la prise ; peu à peu cette prise se dégrade, se creuse, s’élargit & ouvre un libre passage à l’impétuosité du torrent. Il est facile de se représenter les ravages qui en sont la suite. On dira que ces événemens sont rares ; & c’est précisément parce qu’ils sont rares qu’une folle sécurité empêche de les prévenir. Il est cependant un moyen, & il consiste à ménager vers la prise d’eau, un réservoir aussi grand que le local & les circonstances le permettent, & d’une profondeur proportionnée à son étendue. Il aura une entrée pour l’eau & deux sorties. La première sortie, qui sera supérieure, versera dans le chemin l’eau superflue qui excédera son niveau, & la sortie inférieure fermée par une bonde, par une trappe ou porte comme celle d’un étang, (consultez ce mot) que l’on ouvrira eu fermera à volonté suivant le besoin, soit afin d’arroser, soit quand il s’agira de nettoyer ce réservoir. La sortie de l’eau supérieure doit servir à deux usages ; le premier, à renvoyer l’eau superflue dans le chemin ; & le second, à laisser couler cette eau dans la partie la plus élevée de la prairie, d’où par des rigoles sagement ménagées, elle se répandra sur toute sa superficie. Lorsque l’eau ne coulera plus dans celle-là, on ouvrira la porte inférieure & l’eau du réservoir continuera à s’écouler jusqu’à la fin. Cette porte sera aussitôt après soigneusement fermée, afin de conserver les nouvelles eaux qui surviendront, & avoir la facilité de les donner en masse. Quant à la sortie supérieure de l’eau, une simple palée suffira pour la faire couler ou dans le chemin ou dans le pré, suivant les circonstances ; mais on doit avoir pour cette palée la même attention que pour la trappe ou porte inférieure du réservoir.

Il seroit plus simple, dira-t-on, d’ouvrir ou de fermer la prise au moment qu’on a besoin d’eau, ou lorsque la pluie paroîtra prochaine. Quoi ! propriétaires, vous vous en rapporterez à l’attention & à la prévoyance de votre maître-valet, de vos gens, &c. ! il faut que vous ayez bien peu étudié cette race d’hommes ! Si vous voulez que l’ouvrage s’exécute, il faut que vous le commandiez ; ce n’est pas assez, il faut qu’il soit exécuté sous vos yeux ; mais quand vous seriez assuré de la prévoyance de vos gens, je n’insisterais pas moins à dire qu’un vaste réservoir placé au sommet d’une prairie lui est fort avantageux. Toutes les pluies ne sont pas par orages, mais toutes les pluies entraînent avec elles le limon de la terre & le déposent dans le réservoir. Ce limon devient un engrais précieux ; il suffit de le laisser fermenter pendant une année après l’avoir enlevé du réservoir, & de le répandre ensuite & avant l’hiver sur les parties les plus maigres de la prairie. On doit compter pour beaucoup & la qualité de l’engrais qui contient beaucoup d’humus ou terre végétale, & un engrais qui se trouve transporté sur le lieu même. En suivant chaque année cette méthode, on peut successivement, & à peu de frais, fumer la prairie entière ; si la prairie commence à vieillir, si elle a besoin d’un secours général, ce réservoir servira encore de dépôt pour les fumiers que l’on y transportera avant l’hiver & qui y resteront submergés pendant toute cette saison. L’eau s’imprégnera de toutes les parties salines, végétales & animales dont il est rempli, & à mesure qu’elle s’écoulera sur toute la surface de la prairie, elle y portera la vie & la fécondité ; de sorte que l’on peut dire que l’eau des pluies de l’hiver dégorgeant du réservoir, voiturera l’engrais par-tout ou le besoin sera ; il suffit de la diriger. Enfin, le caput mortuum, le restant pailleux de ce fumier délavé se mêlera par la suite avec le limon du réservoir, & en diminuera la ténacité. De cette manière rien ne sera perdu, & jusqu’à la dernière partie de l’engrais profitera à la prairie. Cette méthode est bien plus avantageuse que celle de répandre l’engrais en nature sur le pré. Le transport exige beaucoup de temps, il en faut pour l’étendre, & s’il ne survient pas de bonne heure des pluies, ce fumier se dessèche à l’air, & perd en grande partie ses principes, tandis que l’eau courante qui en est chargée les combine aussitôt avec la terre. Si je suis entré dans quelques détails sur ces prairies arrosées accidentellement, c’est pour n’y plus revenir, & afin de ne plus interrompre ce qui me reste à dire sur les véritables prairies, sur celles qu’on arrose à volonté, & les seules qui méritent d’être conservées, si toutes les circonstances sont égales.


§. I.

De la qualité des eaux, & des moyens de les corriger.

Leur qualité dépend des substances qu’elles contiennent, & de leur degré de température.

I. De la qualité des eaux. Toute eau qui dissout bien le savon, & dans laquelle les légumes cuisent promptement & sans durcir, est la meilleure pour l’irrigation ; ainsi que celle qui s’échauffe promptement & refroidit de même ; les deux premières propriétés sont les plus caractéristiques, & le plus à la portée de la connoissance du simple cultivateur. Sur cet article, comme sur celui des effets du degré de froid ou de chaleur, consultez ce qui a été dit sur le mot Arrosement, essentiel ici. Il suffit d’y ajouter quelques détails extraits du Traité de l’irrigation des prés, publié par M. Bertrand.

« Les eaux ferrugineuses & vitriolique sont sans contredit les plus mauvaises eaux pour l’arrosement ; ce sont celles qui dans leurs cours ont rencontré des parties assez dissoutes par l’acide vitriolique, pour se mêler & s’incorporer avec l’eau.

» Les eaux martiales, à la vue, à l’odorat & même au goût, n’ont rien de particulier ; elles ne sont pas nuisibles à la santé, & sont même employées avec succès par les médecins pour détruire les obstructions ; mais elles sont souvent préjudiciables aux terres ; au lieu de les diviser & de les ameublir, elles les durcissent, en augmentent la ténacité, & charient dans les vaisseaux des plantes, des parties contraires à la végétation.

» Les eaux vitriolique lui sont toujours nuisibles ; l’activité de leur acide fait périr les plantes qu’elles touchent, on les reconnoît en y jetant des noix de galle pilées ; le mélange noircit sur le champ ;… les eaux qui ont coulé sur des pyrites sont ordinairement très-vitrioliques & constamment pernicieuses à la végétation.

» Toutes les eaux minérales ne sont pas dans le même cas ; leur effet dépend de leur qualité, de la quantité du minéral dissous, de la nature de la dissolution & du mixte qui l’a occasionnée».

» Il n’est pas rare de voir un ruisseau très-fertile dans un certain temps, être très-nuisible dans d’autres ; cette différence vient de ce qu’il s’y mêle, après de grandes pluies, des eaux étrangères, chargées de parties hétérogènes & nuisibles ; au bout de quelques jours, on voit disparoître la rouille qui couvroit les cailloux arrosés par le ruisseau ; une mousse du plus beau vert en prend la place, & ainsi alternativement ;… quant aux eaux sulphureuses, elles ne sont pas pour l’ordinaire pernicieuses ; mais en voilà assez sur les eaux minérales.

» Celles que l’on nomme pétrifiantes, sont très-funestes aux prés ; ce sont celles qui chargées de sucs lapidifiques, d’un sable glutineux très-fin, ou de substances topheuses, les déposent sur les lieux qu’elles arrosent ; ces parties, enveloppent quelquefois les tiges basses des plantes, se rassemblent, se durcissent & détériorent la qualité du foin, en même temps qu’elles rendent le terrain stérile & mousseux. Je mets au troisième rang des mauvaises eaux, les eaux marécageuses. J’appelle de ce nom, non-seulement les eaux croupissantes, mais encore les eaux de sources & de ruisseaux, qui, arrêtées dans leur cours, sur des terres basses, visqueuses, glutineuses, perdent leur propriété végétative, & se corrompent dans le repos. Les eaux de cette nature ne valent rien pour l’arrosement des prés, si elles ne sont corrigées par le mouvement ; c’est-à-dire, en leur redonnant un cours qui les améliore, & leur rende leur première qualité.

» La quatrième espèce de mauvaises eaux, ce sont les eaux visqueuses ; je ne parle pas en physicien, mais en cultivateur. Je sais que toutes les eaux ont de la viscosité, puisqu’elles s’attachent aux corps les plus unis, qu’elles se réunissent en gouttes, & qu’elles servent à lier l’argile & le sable dans la formation des briques ; mais j’entends ici celles qui pèchent par l’excès de ces parties glaiseuses.

» C’est un défaut très-ordinaire aux eaux de puits, à celles qui découlent par les aqueducs ou par les fossés des terres blanches, lourdes, argileuses, ou guipassent sur ces terres ; elles sont gluantes, compactes, sucent l’eau comme une éponge, & ne la rendent qu’après lui avoir communiqué une viscosité très-nuisible aux terres, peut-être même après avoir absorbé ses particules végétatives[7].

» Observation générale. Tant que les eaux coulent sur un lit de gravier, de sable, ou de petits cailloux, elles sont de bonne qualité, & ne contractent aucun vice ;… pour découvrir la viscosité de l’eau, on prend une éponge bien lavée, sur la quelle on fait tomber pendant quelque temps, l’eau qu’on se propose d’éprouver ; si elle est bonne, elle déposera dans l’éponge, une matière lisse, huileuse, &c graisseuse, qui n’est autre chose que du fin limon dissous ; mais les eaux dangereuses dont nous parlons, y laissent une viscosité gluante, épaisse, qui, à la vue & au toucher, ressemble assez à un blanc d’œuf ; matière qui, insensiblement, durcit le terrain, ferme ses pores & en diminue la fertilité. Les terres fortes, sur-tout, qui, de leur nature sont déjà argileuses, ne sauroient les recevoir sans être détériorées ; mais les terres sablonneuses peuvent en profiter ; elles ont besoin d’une consistance & d’un gluten qu’elles trouvent dans les parties limoneuses que ces eaux y déposent.

» Nos économes distinguent deux autres espèces d’eau qui forment la cinquième & la sixième classe. Ce sont les eaux fatiguées, & les eaux crayeuses. Ils appellent eaux fatiguées, celles qui étant bonnes naturellement, ont perdu leur fertilité dans leurs cours, & sur les terres qu’elles ont arrosées. Ils disent que l’eau la plus fertile auprès de sa source, perd une partie de la qualité à mesure qu’elle s’en éloigne. Je connois en effet plusieurs sources ou ruisseaux qui sont dans ce cas ; mais ces eaux fatiguées ne sont peur-être que des eaux trop rechauffées dans leurs cours, ou des eaux remplies de parties glutineuses, vitriolique, ferrugineuses, dont elles se sont chargées sur leur route ; peut-être aussi réunissent-elles plusieurs de ces vices. Il est vrai que très-souvent elles deviennent nuisibles à la végétation ».

» Quant aux eaux crayeuses, je ne connois dans ce pays (la Suisse) aucune carrière de craie proprement dite. Nous n’avons que des terres mêlées d’une argile blanche très-glutineuse & par-là très-mauvaise. Les eaux qui seroient imprégnées de véritable craie, matière absorbante, seroient très-bien sur nos terres argileuses,[8] tandis que celles que nous nommons mal à propos crayeuses, les gâtent entièrement.

» La septième espèce comprend les eaux crues ou naturellement froides ; elles proviennent des neiges & des glaces fondues, & passent par des lieux couverts, profonds, dans lesquels les rayons du soleil ne parviennent pas ; elles ne peuvent qu’être nuisibles aux terres ; elles les gercent en hiver, elles arrêtent la sève en été, & au printemps elles suspendent & arrêtent le cours de la sève à qui la chaleur est nécessaire ; enfin, elles occasionnent des mousses. On fait combien les froids subits & les pluies froides qui surviennent quelquefois en été, causent de dommages aux campagnes ; bientôt les herbages se flétrissent, les vignes jaunissent & toute la végétation languit, jusqu’à ce qu’il survienne une pluie douce & chaude, ou une chaleur modérée qui s’accroisse insensiblement. (Consultez ce qui a été dit au mot Arrosement)

» Les physiciens qui ont examiné les différentes eaux, disent, que la neige ou la glace fondues, & dans leur état de liquidité, sont les plus légères de toutes les eaux, qu’elles surpassent même en légèreté toutes les eaux distillées ; mais ils observent en même temps, qu’elles ne fermentent que difficilement, qu’elles ne laissent que peu de sédiment, & qu’elles sont mal-saines.[9]

» La huitième espèce d’eaux nuisibles en certain temps pour l’arrosement, comprend celles qui gèlent profondément en hiver, ce qui dépend autant de la nature du terrain & de son exposition, que de la qualité de l’eau. Les eaux glaiseuses sont singulièrement susceptibles de gelée, & personne ne sauroit ignorer les funestes effets de la gelée sur les plantes chargées d’humidité.

» Il me reste à dire un mot des eaux limoneuses. Elles sont quelquefois bonnes & quelquefois mauvaises. Elles varient dans leurs effets ; leur bonté ou leur malignité dépend des substances qu’elles ont entraînées, ou de la nature des terres qu’elles doivent abreuver. Un limon visqueux ne nuit pas aux terres sablonneuses ; il rend trop compactes les terres argileuses… Je passe sous silence les eaux d’égoûts de fumier, de grands chemins, de rues, de végétaux dissous, d’immondices ; leur excellence pour l’arrosement ne sera jamais contestée.

» Celles qui charrient des terres homogènes aux terres qu’elles doivent arroser, réussissent rarement sur ces terres-là ; mais celles qui charrient des matières hétérogènes ou différentes, font un merveilleux effet. Les eaux troublées par les parties argileuses, donnent à un pré dont le sol est sablonneux, une consistance & une température qui favorisent sa fertilité, & celles qui portent des parties calcaires, ou du sable sur les terres argileuses, les raniment & les rendent plus meubles.

» Les eaux qui découlent des montagnes à la fonte des neiges sont toujours limoneuses, & constamment mauvaises. Tous nos cultivateurs, sans exception, le savent & ne manquent jamais de les détourner de leurs prairies, comme très-nuisibles… Il y a quelque chose de plus singulier encore dans ces mêmes eaux qui découlent des montagnes dans les temps de pluie. On a observé que les eaux des torrens & des rivières sont merveilleuses pour les prés au commencement de la crue, & que leur qualité s’affoiblit peu à peu jusqu’à devenir très-nuisible, sur-tout en été, quoiqu’elle continue d’être aussi trouble qu’auparavant : voici la cause de ce phénomène. Les premières eaux qui font enfler le torrent sont les pluies qui ont lavé les terres les plus prochaines sur lesquelles il n’y a ni glace ni neige. Cette eau est bonne comme toutes celles qui lavent les terres. Nos paysans l’appellent la mère-goutte ; les eaux qui suivent celles-ci, sont celles qui tombées à une plus grande distance, & sur des amas de neige ou de glace dont les hautes montagnes sont couvertes, participent de la qualité des eaux de glace & de neiges fondues.

II. Des moyens de corriger les mauvaises eaux. Je préviens que c’est toujours M. Bertrand qui parle, & quoiqu’il écrive pour la Suisse, son pays, les françois se trouveront bien de profiter de ses préceptes généraux.

» Les eaux qu’on a dans son hérittage, & qu’on peut se procurer sans des frais considérables, quoique d’une médiocre qualité, ne doivent pas être négligées ; elles peuvent servir à abreuver les prés en les employant avec quelques précautions, ou bien après avoir été corrigées. Les eaux visqueuses font un assez bon effet sur les terres légères où elles déposent toujours des particules propres à leur donner plus de consistance ; celles de tuf sont utiles sur les terres légères ou peu compactes ; les eaux marécageuses, après qu’on leur a donné du cours, & qu’on les a rendues vives de stagnantes qu’elles étoient ; les eaux trop chaudes ou trop froides, en les employant dans les temps qu’elles ont une température proportionnée à celle du terrain ; mais on comprend aisément que la distribution de ces eaux vicieuses ou médiocres, exige plus d’attention, de soin & d’exactitude que l’économie des bonnes eaux. Le parti le plus simple, lorsque nous avons découvert quelque vice dans les eaux dont nous sommes en possession, est de chercher à le corriger : en voici les moyens.

» 1°. On peut quelquefois, avec assez de facilité, empêcher les eaux de contracter de mauvaises qualités, en changeant leur cours, & en les détournant des terres visqueuses, topheufes, marécageuses, ferrugineuses, vitriolique, &c. Celui qui laisse couler les ruisseaux & les sources au hasard, sans faire attention qu’en changeant leur cours, il en reviendroit des avantages réels, ne mérite pas, sans doute, le nom de cultivateur intelligent. Réformer la nature & chercher, la sonde à la main, à connoître son sol, pour remédier aux inconvéniens, c’est appeler la raison & l’expérience au secours d’un travail aveugle & mécanique.

» 2°. Mélange d’une eau bonne avec des eaux de qualité inférieure, est un moyen qu’on doit mettre en usage toutes les fois que la bonne n’est pas en quantité suffisante, & que la mauvaise n’est pas assez abondante pour noyer la bonne. Faites passer vos eaux visqueuses, ferrugineuses, &c. dans l’égoût du fumier, & vous les rendrez excellentes. Réunissez vos sources de différentes qualités sans rien craindre ; leur réunion vous met en état de conduire les eau par tout où il est nécessaire, & de donner de féconds arrosemens à vos prairies. Je conseille cependant au propriétaire de ne pas mêler les eaux de manière qu’il ne puisse les séparer, pour employer à part les bonnes, lorsqu’il le jugera à propos. Il y a telles saisons où les eaux médiocres doivent être détournées, lorsque celles de la première qualité peuvent être suffisantes.

» 3°. On corrige les eaux par le moyen des étangs ; à cet égard, on suit diverses pratiques, suivant le vice qu’on veut ôter à l’eau ; si elle est trop froide, & que sa température ne soit pas accommodée à celle du terrain, on lui procurera la chaleur convenable, au moyen d’un vaste réservoir ou d’un étang exposé au midi, dans lequel on fait séjourner cette eau, jusqu’à ce qu’elle ait perdu sa trop grande fraîcheur. On augmente encore sa chaleur plus promptement par le moyen de la chaux & du fumier de cheval, nouvellement tiré des écuries & que l’on jette dans le réservoir. Quand même on ne pourroit ôter à ces eaux toute leur crudité, on en tirera encore quelque parti en les employant, dans les sécheresses, sur les terres légères, en les détournant dès le matin & en ne les faisant couler qu’au coucher du soleil. Si l’eau est chargée de tuf, on la fait passer, avant de s’en servir, dans les réservoirs qu’on a soin de nettoyer de temps à autre, en enlevant le tuf qui s’attache au fond & sur les côtés, & l’on y jette du fumier ; elle devient plus ou moins propre à l’arrosement. Toutes les eaux médiocres sont également améliorées par ce moyen, & les bonnes eaux deviennent encore meilleures.

» 4°. Toutes les eaux mauvaises pourroient encore être corrigées par le moyen de quelques rouages qu’on établiroit sur le ruisseau, ou bien en la faisant jaillir en forme de jet : l’eau agitée perd de sa crudité[10].

» 5°. Si l’eau pèche par un excès de froid, coule dans un lit couvert, profond, ombragé, il faut, s’il est possible, donner du jour au canal, en extirpant les arbres & les broussailles qui lui dérobent la chaleur du soleil. Si cette eau étoit abondante, il seroit à propos d’en séparer un bras par quelque canal de conduite, qu’on tiendroit plus large que profond & exposé au sud. Un petit volume acquiert plus promptement la température qu’un grand.

» 6*. Si l’eau étoit trop chaude ; on pourroit quelquefois en changer le cours & le placer de manière qu’il fût moins exposé à l’ardeur du soleil, ou planter sur un de ses bords une rangée d’arbres aquatiques, convenables au climat & au sol. De toutes les méthodes la plus efficace seroit la filtration ; la nature elle-même l’indique. Nous avons ensuite bien des sources qui ne coulent que pendant que le soleil a assez de force pour fondre la neige & la glace, & qui tarissent lorsque le soleil n’a plus la même activité. Toutes ces eaux sont évidemment des neiges & des glaces fondues. Si elles filtrent au travers des rochers durs ou des terres sablonneuses, elles acquièrent presque les mêmes propriétés que les eaux du ciel, au lieu que si elles passent entre des pierres tendres ou des terres sablonneuses, elles restent mauvaises & pernicieuses. Je ne doute point que si, imitant la nature, on faisoit passer les eaux fatiguées, visqueuses, crues, froides, marécageuses, pétrifiantes, & peut-être les eaux ferrugineuses & vitriolique, à travers un banc de sable factice, on ne leur enlevât leurs qualités nuisibles.

» Il me paroît que la dépense ne doit pas rebuter, si l’on a déjà ces eaux, si elles sont à portée & si la prairie n’est pas considérable. L’amas de graviers nécessaires pourroit du moins en plusieurs lieux le faire à un prix assez modique.

» On a indiqué une seconde espèce de filtration très-propre à corriger les eaux de tuf & les eaux visqueuses. Il faut les faire passer au travers de plusieurs branches de sapins verts, munies de leurs feuilles ou piquans. On les emploie de deux manières. Quelquefois on se contente d’en remplir un réservoir, en le serrant fortement contre l’issue. D’autres fois on en forme deux haies tressées, dont l’une tapisse tout l’intérieur du réservoir du côté de l’issue, & l’autre est placée en dehors. Les parties nuisibles, visqueuses, tondeuses, &c. s’attachent à ces branches, que l’on change dès que les piquans sont tombés. L’expérience a appris que le poisson, qui ne peut vivre dans ces eaux visqueuses, s’y plaît assez dès qu’elles ont passé au travers de ces claies ou fascines qui retiennent une partie des corps hétérogènes qui les rendoient mauvaises.

Comme dans toutes les provinces du royaume, il n’est pas facile de se procurer des branches de sapins ; on peut les suppléer par les tiges de genêt, les fagots de fougères, de bouleaux & autres arbres & arbustes secs ou verds ; les branches sèches sont à préférer, parce que l’écorce de presque toutes, contient une gomme-résine, qui une fois desséchée, se dissout difficilement dans l’eau. Quand même cet expédient ne seroit pas aussi avantageux que les branches de sapin pour retenir la viscosité de l’eau, il n’en servira pas moins quand il faudra empêcher l’écoulement des matières tophacées, crayeuses, & argileuses. Dans tous ces cas l’expédient le plus avantageux est de ménager, ainsi qu’il a déjà été dit, de vastes réservoirs au sommet de la prairie, afin que l’eau s’y échauffe, & que pendant sa stagnation elle y dépose son sédiment. Nous avons très-peu de cantons en France où les eaux soient trop chaudes pour l’irrigation. Si on en rencontre de telles, il convient de les rassembler pendant la nuit dans ces réservoirs & de les répandre sur la prairie, un peu avant le soleil levé ; c’est l’heure de la journée où l’atmosphère est le moins échauffée, & l’eau aura eu le temps, pendant la nuit, de se mettre à la température de l’air ambiant. Dans la majeure partie de la France & dans les provinces méridionales, les sources, les ruisseaux sont infiniment plus rares qu’en Suisse où les hautes montagnes fournissent en abondance l’eau sur les collines, dans les vallées. En France on prend l’eau quand on la trouve & on s’en sert comme l’on peut ; cependant les préceptes donnés par M. Bertrand, méritent la plus grande attention de la part de nos cultivateurs.

Il seroit possible en France de se procurer une bien plus grande étendue de prairies arrosées si, à l’abri d’une législation sage, il étoit possible 1°. de prendre les eaux des rivières, des ruisseaux, & si, dans la majeure partie des circonstances, il ne falloit pas avoir l’attache du tribunal des eaux & forêts ; par conséquent grever ses possessions d’une redevance toujours onéreuse, même en la supposant très-modique. 2°. Si une communauté assemblée pouvoit forcer un particulier (bien entendu en le dédommageant) à laisser passer sur sa propriété une conduite d’eau que l’on dériveroit dans la partie supérieure d’un ruisseau, d’une rivière, &c, ; par ce moyen, combien de terres, dans la plaine, ne rendroit-on pas à la culture des grains, & combien de coteaux sur-tout ne verroit-on pas convertis en riantes prairies ?


$. II.

Des moyens de conduire les eaux.

Comment & quand doit-on arroser ? c’est ce que nous allons examiner.

Aucune province de France ne connoît mieux la conduite des eaux que celle du Limosin ; le pays est très montueux ; l’art a donc du y venir au secours de la nature. Ce pays est pauvre & peu productif, parce que tous ses rochers sont schisteux & sur-tout granitiques ; les débris de ces substances ne fournissent que du sable & non de la terre végétale ainsi qu’en donnent les débris des rochers calcaires. C’est à force de soins assidus & continuels, que les industrieux habitans de cette province sont parvenus à convertir les pentes un peu douces en prairies.

I. Comment doit-on arroser ? Tout ce que je vais dire ici est extrait en grande partie de l’ouvrage de Monsieur Bertrand, déjà cité, & qui présente des détails fort intéressans. On suppose que par le moyen des écluses, des batardeaux, de simples prises, &c., ainsi qu’il est dit aux mots Abreuver, Étang, on est parvenu a conduire l’eau dans la partie supérieure & la plus élevée du pré, afin d’avoir la facilité de la diriger à volonté sur toute sa surface.

Six pouces de pente par cent toïses, ce n’est pas trop lorsque l’eau doit être portée au loin, & sur-tout si on ne l’a pas en grande abondance ; mais deux pouces suffisent pour une moindre distance & pour un volume d’eau assez considérable. C’est la mesure à la main, qu’on doit prendre le niveau, & l’homme le plus versé à le juger par le coup d’œil, se trompe souvent, & ses erreurs occasionnent des dépenses fortes & inutiles sans compter la perte du temps.

On garnira en Béton (consultez ce mot) ou en argile, ou bien on pavera les conduites dans la plaine, si le sol n’est ni d’argile ni de terre franche ; on le pavera toujours dans les endroits où la pente est rapide… Si les pentes ou contre-pentes obligent d’approfondir la conduite, on a alors besoin de pierrées, ouvrage qui demande d’abord beaucoup de précautions. Le fond doit être sur argile ou sur terre franche ou glaisée, bien battu & bien pétri ;… les pieds droits ou pierres de côté seront bien assurés. & solidement posés ;… les dalles ou pierres plates qui doivent servir de couverture, reposeront fermement sur leurs pieds droits avec environ trois pouces de portée ; on aura soin de boucher tous les vides & les interstices avec des morceaux de pierre ou des cailloux ;… sur les dalles on étendra une couche épaisse de mousse, de foin grossier de marais, ou, faute de mieux, de paille, pour empêcher qu’en recomblant la fouille, il ne tombe dans la conduite aucun corps qui puisse y causer des engorgemens, ce qui rendroit l’ouvrage inutile & obligeroit de le recommencer à nouveaux frais… Dans les lieux où le terrain manqué, où la pierre est rare & la maçonnerie trop chère, on pourra employer des gouttières ou chenaux de bois creusés, posés sur des chevalets de pierre ou de bois ; c’est le seul cas ou l’on doit les employer.

On peut se dispenser de couvrir le canal lorsqu’il coule rez-terre, au travers d’un terrain solide ; mais si le ruisseau étoit dominé par une terre mouvante, graveleuse, friable, il seroit bientôt rempli & obstrué si l’on n’avoit pas soin de l’en préserver, en le couvrant de dalles ou pierres plates. Enfin il est absolument nécessaire de ménager un sentier ou une banquette le long de la conduite, lorsqu’elle cotoye une colline escarpée, afin de pouvoir la visiter facilement & obvier à propos aux accidens.

Si on est obligé de profiter de la pente pour forcer l’eau à remonter, on a besoin de canaux, que l’on fait ordinairement avec du sapin, du pin, quelquefois avec du chêne ; le mélèze (consultez ce mot) vaut cent fois mieux ; il est aussi inaltérable que le cèdre du Liban.

Tout le terrain de la nouvelle prairie étant débarrassé des troncs, des racines, des monticules de terres, des pierrailles, &c., ainsi qu’il a été dit dans le chapitre précédent, il ne s’agit plus que de niveler & fixer la place & la direction des saignées ou canaux, enfin de déterminer quelle doit être leur largeur & leur profondeur.

Il n’est rien dans l’art d’abreuver les prés qui soit d’une si grande importance que les canaux. De leur position, de leur direction & de leur construction, dépend tout le succès de l’arrosement.

On divise les canaux que l’on emploie, suivant le besoin, en deux espèces principales. Les uns s’appellent maîtresses-rigoles, on en compte quatre ; les autres au nombre de six, sont de simples rigoles. Les canaux de conduite, d’introduction, de dérivation, de détente, sont des maîtresses-rigoles. Les canaux d’arrosement, de décharge, de repos, de reprise, d’écoulement & de dessèchement, sont de simples rigoles.

Le canal de conduite est celui qui amène & conduit l’eau à la tête du pré. Il n’est pas toujours nécessaire de faire la dépense du canal de conduite, puisque souvent l’eau se trouve à la portée de la prairie. Peu d’eau suffit lorsqu’elle est bien ménagée, sur-tout si les terres sont un peu fortes ou mixtes. Si on peut se procurer commodément du gravier, & que le fond du canal ne soit pas naturellement graveleux, il faut en répandre une certaine quantité. Ce gravier maintient l’eau plus fraîche, il lui donne une agitation très favorable & il empêche le canal & l’eau de se charger de glaires & de se creuser. On prendra la même précaution pour les canaux d’introduction, de dérivation & de détente. Jamais l’eau n’est meilleure que lorsqu’elle coule sur le gravier.

Le canal d’introduction est celui qui amène l’eau dans l’intérieur du pré, le long de la partie qui domine sur toute sa superficie, pour que de là on puisse la conduire & la diriger où l’on veut… Ce canal doit être plus ou moins large, plus ou moins profond selon la quantité d’eau que l’irrigation exige : il ne doit point déborder, à moins qu’il ne serve en même temps de rigole & de canal d’arrosement ; il convient donc de lui donner plutôt de la largeur que de la profondeur. Souvent ce canal est tout formé par la nature, ce qui arrive lorsque le cours d’eau baigne le bord supérieur de la prairie ; souvent encore on peut s’en passer lorsqu’à l’entrée de l’eau dans le pré, on peut tirer le canal de dérivation qui doit fournir l’eau à ceux d’arrosement. Ainsi le canal de dérivation est celui qui part du canal d’introduction. Si la prairie n’est pas trop large, le canal de dérivation borde la prairie de haut en bas ; si elle a beaucoup de largeur, on le tire dans le même sens, mais dans l’intérieur : on en fait même plusieurs si la pièce est fort large & qu’elle ait des pentes en plusieurs sens : on suit, à cet égard, ce qu’indique leur irrégularité. Tout cultivateur intelligent déterminera sans peine le nombre, la largeur, la position & la direction des canaux de dérivation, dès qu’il sait qu’ils sont destinés à fournir l’eau aux canaux d’arrosement, nommés communément rigoles. Lorsque l’eau coule naturellement le long de la prairie, & qu’elle suit la pente du ruisseau, on est dispensé de faire le canal de dérivation ; il suffit d’ouvrir le long de son cours des canaux d’arrosement ou des rigoles.

Le canal de détente est celui qui reçoit l’eau à la sortie du réservoir lorsque la bonde est ouverte. Il fait les fonctions de canal de dérivation. Telles sont les maîtresses rigoles. Passons à la description des rigoles simples.

D’abord se présentent les canaux d’arrosement que l’on appelle proprement rigoles. Ce sont les ramifications qui partent du canal de dérivation, ou en général, de quelques unes des autres maitresses-rigoles dont on vient de parler, si elles en ont fait les fonctions & qu’elles en tiennent la place. Ces grands canaux sont le tronc, ou les artères ; & les rigoles, les branches ou les veines. Lorsque le canal de dérivation est dans l’intérieur de la prairie, on en tire des rigoles doubles, les unes à droite, les autres à gauche… On donne à ces canaux d’arrosement ou à ces rigoles un pouce & demi de profondeur dans les terres fortes, & seulement un pouce dans les terres légères ; elles doivent toujours avoir huit à neuf pouces de largeur & aller en diminuant à mesure qu’elles s’éloignent de la source qui les entretient. Elles servent à porter l’eau sur la prairie, à la répandre sur le gazon, à rafraîchir les racines des arbres, en un mot à arroser le terrain au gré du cultivateur… Elles sont tirées au cordeau si la pente est égale & uniforme, & l’on donne aux bords un peu de talus. Quant à la distance, on les espace de trente à cinquante pieds, trente pour les terres légères, cinquante pour les plus fortes, & quarante pour les intermédiaires. On leur donne très-peu de pente, & même point du tout dans les terres fortes.

On pratique deux espèces de rigoles ; les unes n’ont aucune ouverture dans toute leur longueur ; lorsqu’elles sont pleines, l’eau passe sur leurs bords entre les tiges de l’herbe ; les autres ont d’espace en espace de petites ouvertures par lesquelles s’échappent les eaux, & l’on ouvre & ferme ces ouvertures avec un gazon suivant qu’on le juge à propos. On les fait sans ouvertures lorsqu’on a une grande quantité d’eau, ou que le terrain a beaucoup de pente ; on y ménage des ouvertures lorsqu’on a moins d’eau, qu’elles servent à économiser davantage, & lorsqu’on a lieu de craindre que des feuilles, des brins de paille ou de foin ne mettent obstacle au cours latéral de l’eau.

Tous les canaux, sur-tout les rigoles, doivent être faits avec propreté, avec exactitude, tirés au cordeau afin que rien n’arrête l’eau dans son cours. Pour former ces rigoles dans les prés, les paysans de Suisse ont des espèces de haches, fortes, pesantes, armées d’un long manche, & assez semblables à celles dont les charpentiers se servent pour parer les poutres après les avoir dégrossies. Ailleurs on le sert de la bêche. Lorsque le gazon est tranché des deux parts le long du cordeau, ils le détachent adroitement avec une bêche de bois garnie de fer qu’ils poussent devant eux. La même bêche peut faire toute l’opération. Quelques-uns emploient un instrument plus expéditif pour tracer & couper le gazon ; c’est un grand couteau avec deux douilles où s’emmanchent deux perches. Un homme tire celle qui est devant & un autre pousse celle de derrière. Le gazon se coupe ainsi le long du cordeau avec beaucoup de propreté & de promptitude. On le détache comme ci-dessus.

Le canal de décharge est celui qui en tout temps reçoit le surplus des eaux, ou le ruisseau en entier lorsqu’on ne veut pas arroser. Ce canal a pour l’ordinaire une écluse pour mesurer ou écarter les eaux. Le canal de dérivation, lorsqu’il a une issue commode dans le bas, peut servir de décharge ; quelquefois le canal de conduite en fait la fonction ainsi que le canal d’introduction ; tout cela dépend de la position de l’eau.

Les canaux de repos sont des fossés ou tranchées qui coupent transversalement le pré, & qui ont un peu plus de profondeur & de largeur que les rigoles. Ils servent à porter les eaux sur quelques endroits trop élevés où les rigoles ne peuvent atteindre, ou qu’elles n’arrosent pas suffisamment ; ils distribuent l’eau avec plus d’uniformité sur une prairie qui a des pentes en plusieurs sens, ou qui en a peu ; dans ce cas on donne à ces canaux des courbures assorties aux inégalités de la surface.

Les canaux de reprise sont les rigoles qui partent des canaux de repos. La dérivation dépend des inflexions du canal de repos d’où elles sortent, comme aussi de la pente du terrain.

Les canaux d’écoulement sont des fossés plus ou moins profonds, placés au dessous de la prairie, & destinés à recevoir les eaux après qu’elles ont servi à l’arrosement, & à les jeter dans des fonds où elles ne puissent causer aucun préjudice. Sans ces canaux il se formeroit des marécages dans les endroits bas.

On compte encore des canaux de dessèchement ; on les établit au bas de la pente ou bien entre les pentes & dans tous les endroits spongieux sans exception ; ils sont d’une absolue nécessité. Il y a des terres qui retiennent l’eau ou qui sont situées & disposées de façon à ne pas favoriser son écoulement. Elles dégénéreroient bientôt en marais, si l’on n’avoit soin d’y couper une tranchée que l’on laisse ouverte ou que l’on couvre. Ce dernier parti est à préférer.

Si dans le voisinage on trouve des cailloux, ce qui n’est pas rare le long des rivières, des ruisseaux, &c ; si à leur défaut le rocher n’est pas éloigné & l’extraction de la pierre facile, il convient de profiter de ces avantages. À cet effet on ouvre dans la partie moyenne, à la profondeur de quelques pieds, un fossé transversal sur toute la largeur de la prairie, & si le besoin y est, un second semblable au premier, dans la partie inférieure. De semblables fossés sont ouverts perpendiculairement sur la hauteur du premier, & tous correspondent ensemble, de manière que le dernier aille jusqu’à l’extrémité la plus inférieure & porte l’eau au-delà de la prairie. Ces fossés sont remplis jusqu’à six à huit pouces de la superficie, avec les cailloux & les pierrailles. Le tout est recouvert de terre & semé comme le reste de la prairie. Ces fossés produisent un effet tout opposé aux fossés d’irrigation, puisqu’ils sont destinés à évacuer toute la partie d’eau superflue qui rend la prairie aquatique ou marécageuse. Ce sont autant de filtres par lesquels l’eau s’échappe. Il n’est aucun fonds, tant marécageux qu’il soit, pourvu qu’il ait de la pente, qu’on ne puisse assainir ; il ne s’agit que de calculer la dépense qu’on doit faire avec le produit qu’on espère en tirer.

Ce n’est pas assez d’introduire l’eau sur le pré dans le temps & dans la quantité convenable, il faut encore la diriger, la distribuer, & la répandre.

Par la direction des eaux on entend la manière de pratiquer & d’employer les divers canaux destinés à porter & à répandre la quantité d’eau convenable sur tous les endroits arrosables de la prairie.

Première règle. Toutes les parties de la prairie doivent profiter de l’arrosement, & l’arrosement ne doit nuire à aucune. Pour cet effet, les eaux seront élevées à la plus grande hauteur que le niveau puisse permettre, en évitant que les bas-fonds des pentes & des contre-pentes ne deviennent fangeux, marécageux, par le secours des eaux croupissantes.

2e. Règle.’L’eau doit être répandue sur chaque portion de la prairie selon la nature du terroir ; en plus grande abondance sur les portions qui sont de terres légères & moins sur celles qui sont de terres fortes. Il convient ainsi d’examiner avec soin la différence qu’il y a dans le sol du même pré, afin d’en abreuver plus ou moins les parties selon leurs besoins qui varient avec la nature & quelquefois avec leur position.

3e. Règle. Le nombre des canaux de dérivation doit être proportionné à la largeur de la prairie ; & à la légèreté du terroir. Le nombre des canaux de dessèchement à la quantité & à l’étendue des bas-fonds ; ainsi de tous les autres, suivant le local & les circonstances.

4e. Règle. La distance des canaux d’arrosement que l’on appelle rigoles doit aussi varier suivant la nature du terrain. Cette distance sera moindre sur les terres légères & peu en pente, & plus grande sur les terres fortes & sur les terres inclinées. En général on les espace de 30 à 50 pieds, de 30 à 40 dans les terres légères, ou qui n’ont pas beaucoup de pente, & de 40 à 50 pieds, dans les terres fortes & peu en pente ; sans cette attention, l’eau ne se répandroit pas également par-tout ; les endroits les plus prés des canaux recevroient trop d’eau, & les plus éloignés n’en auroient pas assez.

La cinquième règle regarde encore les rigoles ; elles ne doivent pas être trop longues, sans cela l’eau ne sauroit atteindre à leur extrémité, ou bien elle y parviendroit trop froide, si le temps est froid ; & trop chaude, s’il est chaud. Il faut donc, pour diminuer leur longueur, faire un canal de dérivation de plus, & si cela ne se peut, On pavera la rigole jusqu’à une certaine distance, & on lui donnera un peu plus de pente, en la prenant un peu moins horizontale. J’ajouterai que les rigoles doivent être un peu plus larges à leur entrée, & diminuer insensiblement jusqu’à leur issue, parce que à mesure que l’eau avance, elle diminue de quantité.

6e. Règle. Les canaux qui s’engorgent & s’obstruent, dérangent l’arrosement ; c’est à quoi le propriétaire doit soigneusement prendre garde en visitant de temps en temps les canaux. Après la coupe des foins, il examinera s’il n’est point resté d’herbes sur les bords ou dans le fond. Après la chute des feuilles, & les fortes pluies, les canaux s’embarrassent souvent ; on doit surtout nettoyer les rigoles qui, étant plus étroites & n’ayant pour l’ordinaire que peu de pente, s’obstruent toujours plus facilement.

7e. Règle. Les eaux ne doivent croupir ni s’arrêter dans aucun endroit. Par la stagnation, les meilleures eaux perdent leur vertu & leur action ; elles deviennent nuisible. Elles s’échauffent à l’excès lorsqu’il fait chaud ; elles le refroidissent trop lorsqu’il fait froid, & constamment elles deviennent visqueuses. L’eau, pour produire un bon effet, doit être vive, & avoir toujours un libre cours. Cette règle ne sauroit jamais être impunément négligée.

8e. Règle. Le canal de conduite ne doit jamais dégorger, à moins qu’il n’y ait trop d’eau, ou que la saison ne soit pas propre pour l’arrosement, & dans ce cas même il convient d’établir une écluse pour laisser échapper le superflu des eaux qui ne peuvent que dégrader les bords de la conduite en passant par dessus.

9e. Règle. Le canal d’introduction ne doit dégorger que, lorsque traversant la partie supérieure de la prairie, il sert lui-même de rigole ou de canal d’arrosement ; alors on y fait, d’intervalle en intervalle, de petites ouvertures dans la direction de la pente. Il y a des économes qui font partir de ce canal des rigoles qu’ils coupent un peu en biais. Cette pratique convient pour les terrains un peu en pente, elle dispense de faire des canaux de dérivation qu’on feroit obligé de paver.

10e. Règle. En automne il ne faut point changer le cours de l’eau avant que l’endroit arrosé n’ait été parfaitement humecté ; dans cette saison les terres sont plus altérées que dans toute autre. Au contraire, ne donnez de l’eau que peu à la fois, & divisez vos eaux autant que vous le pourrez, à la fin de l’hiver, & après que les gelées blanches du printemps sont passées, pour ne pes troubler la végétation des plantes. Ménagez encore plus l’eau pendant les chaleurs de l’été, & ne la changez jamais au milieu du jour.

11e. Règle. L’eau pour abreuver la prairie doit couler & glisser sur la superficie du gazon, d’où elle s’insinue dans les racines pour les humecter & les rafraîchir. Jamais elle ne doit entrer par dessous le gazon & couler entre deux terres ; sinon elle sera bientôt embarrassée par les chevelus des racines, & arrêtée dans son cours, ce qui rendra le terrain marécageux, pour peu qu’il y soit disposé, quand même il auroit de la pente.

II. Quand doit-on arroser ? Ce qu’on appelle un arrosement avantageux dépend du climat.

Jusqu’à présent nous nous sommes occupés des soins qu’exige une prairie que l’on établit, il s’agit actuellement de lui donner des irrigations proportionnées à ses besoins.

On a dans les provinces méridionales semé son terrain à la fin & au commencement de septembre ; on est dès-lors bien assuré que la terre a eu le temps d’être tassée par les pluies d’hiver, & que l’herbe a eu la facilité de pousser & d’étendre ses racines jusqu’en janvier ; parce que la végétation y est rarement interrompue. Janvier & février sont les deux mois d’hiver, & encore la rigueur du froid capable de suspendre la végétation, ne dure pas plus de six à dix jours ; mais pendant tout le temps que règnent les vents du midi, d’est ou d’ouest, ainsi que les vents intermédiaires, ceux du nord exceptés, l’herbe végète sans cesse, & si la partie extérieure ne travaille pas beaucoup en raison du peu de chaleur de l’air ambiant, (voyez les belles expériences de M. Duhamel, rapportées à l’article Amandier) les racines ne cessent pas de s’alonger & de s’étendre ; de manière que l’on peut dire que pendant ces deux mois d’hiver, la sève ne cesse pas de travailler au moins en grande partie ; ainsi, d’une manière ou d’autre la prairie est en état de recevoir l’eau en mars si le besoin l’exige ; mais à coup sûr cette irrigation commencera à devenir indispensable en avril ; les exceptions sont très-rares.

Malgré ce qui vient d’être dit, la première irrigation ne doit pas être copieuse quoiqu’elle doive s’étendre sur toute la superficie de cette prairie, afin qu’elle ne tasse pas trop la terre, & que les racines, pendant les premiers jours du printemps, aient le temps de se garnir de beaucoup de chevelus.

Ce n’est pas le cas, pendant la première & la seconde année, de conduire les eaux de fumier sur la jeune prairie. Elle travaillera à merveille sans secours ; & dans la supposition qu’on ait beaucoup d’engrais & qu’on veuille l’en faire profiter dès la seconde ou la troisième année, & ainsi de suite, les eaux grasses & fécondes seront répandues à la fin de l’automne, afin que pendant l’hiver elles communiquent au sol de nouveaux principes de fécondité. Si on attend après l’hiver, cet engrais n’aura pas le temps de se combiner avec le sol, il poussera trop la végétation, & la récolte, toutes circonstances égales, ne sera pas si belle que celle du pré arrosé avec l’engrais avant l’hiver. L’action du soleil est déja très-forte en avril dans les provinces du midi. Si elle travaille & réunit son action à celle des engrais, elle force la nature, & la nature aime la marche progressive & sans effort.

Je conseille, depuis le milieu de septembre jusqu’au milieu d’octobre, de transporter dans le réservoir placé dans la partie de la prairie la plus élevée, tout l’engrais qu’on se propose de donner ; l’engrais est jeté dans le réservoir rempli d’eau jusqu’au quart ou jusqu’au tiers, suivant son volume & suivant celui de l’engrais ; de sasser dans cette eau l’engrais, de l’y bien étendre & diviser, enfin de l’y laisser fermenter pendant quinze jours. Il vaut mieux que cette préparation pèche par le peu d’eau que par le trop ; s’il y en a beaucoup, les principes susceptibles de fermentation ne seront pas assez rapprochés ; dès-lors elle sera lâche, lente, foible, insensible, à moins que la chaleur de l’atmosphère ne soit très-forte ; s’il n’y a pas assez d’eau, l’engrais s’échauffe trop, ses principes les plus volatils se subliment, & son air fixe & inflammable s’évapore : le tout doit former une bouillie assez claire. Cette règle générale suffit. Après les quinze jours, plus ou moins, on laisse venir de nouvelle eau dans le réservoir, mais en petite quantité ; elle fermente à son tour avec la première, & ainsi de suite jusqu’à ce que le réservoir soit entièrement plein. À la fin d’octobre ou au commencement de novembre, on ouvre le canal de conduite ; lorsque la prise fournit une quantité suffisante d’eau, on ouvre le dégorgeoir supérieur, & l’eau imprégnée de toutes les substances fermentées & combinées de l’engrais, s’échappe & se répand sur toute la prairie ; mais on a eu soin auparavant de remplir de fagots toute la hauteur & la largeur du canal d’introduction, afin que les branchages retiennent les pailles & les autres débris grossiers de l’engrais. On doit veiller exactement sur ces fagots, dans la crainte des engorgemens & par conséquent de la perte de cette eau par les bords supérieurs du réservoir. Tant que l’eau sort trouble par le canal d’introduction, on doit en laisser venir de nouvelle par la conduite. On ferme celui-ci dès que l’eau n’a plus les qualités requises. Supposé qu’une partie de la prairie n’eût pas pu être arrosée, on lève la bonde inférieure du réservoir quelques jours après, & avec les précautions indiquées ci-dessus, on y conduit cette nouvelle eau engraissée. Cependant tous les principes constituans de l’engrais ne sont pas entraînés par l’eau, il en reste encore quelque peu dans le résidu ; pour en profiter, on remplit de nouveau le réservoir au quart ou au tiers, & cette eau sert, à l’approche de l’hiver, à imbiber la partie de la prairie reconnue la plus mauvaise. Ensuite le réservoir est nettoyé à fond, & la terre que l’on en retire, mêlée avec le résidu de l’engrais, placée sur un des bords du réservoir, y fermente pendant une année & devient un excellent engrais que l’on répand sur la prairie où le besoin l’exige.

Dans les provinces du centre du royaume & du nord, la rigueur des hivers ne permet de semer un pré qu’à la fin de février ou au commencement de mars. La première irrigation mérite la plus grande attention, & ne peut & ne doit avoir lieu au plutôt qu’à la fin d’avril, à moins qu’une sécheresse forte, longue & décidée, ne prescrive le contraire ; dans ce cas la terre n’est point tassée, & une irrigation un peu forte entraîneroit ou dérangeroit tout le terrain mouvant ; il faut donc que l’herbe ait beaucoup talé en racines & qu’elle soit haute pour commencer à arroser.

L’irrigation d’amendement, c’est à dire, celle d’eau de fumier & de fumier fermenté, donnée à la même époque que dans les provinces méridionales, produiroit bien peu d’effet, parce que pendant l’hiver la végétation est complètement nulle ; d’ailleurs, les pluies dans ces climats du nord sont très-fréquentes en novembre & en décembre, & elles entraîneroient hors du pré la majeure partie des principes constituans de l’engrais qui n’auroient pas eu le temps ni la faculté de se combiner avec le sol. Je conviens bien que le sol peut en être imprégné ; mais ce mélange n’est pas une combinaison ; la combinaison ne peut exister sans fermentation, & la fermentation sans chaleur ; ainsi il n’y a donc réellement point ou presque point de fermentation pendant l’hiver, & toute irrigation d’engrais est inutile & doit être réservée pour la fin de cette saison, chacun suivant son climat, mais jamais-pendant la première année.

Pour les prairies déjà faites, encore chacun suivant son climat, l’époque d’y mettre l’eau est dès qu’on ne craint plus ni les neiges ni les gelées, & lorsque la couleur verte commence à s’animer ; l’abondance de l’eau doit être en raison des progrès des plantes, & par conséquent en raison de la chaleur. L’herbe fortement & souvent arrosée s’alonge sans prendre du corps, & donne ensuite un fourrage délavé, maigre, peu nourrissant, & qui souffre un déchet considérable en se desséchant ; il étoit, pour ainsi dire, boursouflé par l’eau, & cette eau, en s’évaporant, n’a laissé que des brins étiques & vides, peu chargés des principes de la sève. Cette abondance d’eau est à la bonté du fourrage ce que l’abondance d’eau est au raisin quand la saison de là maturité est fort pluvieuse. Celui-ci donne un vin sans force, & celui-là une herbe sans vertu.

En général, il est plus qu’inutile de conduire en hiver l’eau sur la prairie, à moins que cette prairie ne reçoive les eaux des chemins, des rues, &c. ; & il vaudroit encore mieux les recueillir dans de vastes réservoirs, pour s’en servir au besoin & ainsi qu’il a été dit. Cependant si les souris, les mulots se jettent dans la prairie, y multiplient leurs galeries, noyez-les par l’eau & forcez-les de porter ailleurs leurs ravages.

Au premier printemps on craint les gelées blanches, & sur-tout l’effet des gelées tardives. Les unes & les autres ont beaucoup plus d’action lorsque la prairie a été nouvellement arrosées mais comme dans plusieurs cantons voisins des hautes montagnes, dans les vallons, les gelées sont plus fréquentes que partout ailleurs, on doit donc y être plus circonspect sur l’époque des premières irrigations.

Lorsque la masse totale de l’herbe commence à fleurir, on doit cesser l’irrigation jusqu’à ce que la fleur soit passée ; & même jusqu’à la coupe du foin dans les provinces du nord. Ceci demande une explication qui sera donnée dans le chapitre suivant. On voit par ce qui vient d’être dit, qu’une prairie composée de plantes d’espèces différentes, & dont la fleuraison n’est pas simultanée, s’oppose aux loix d’une bonne irrigation, puisque lorsque l’une a passé sa fleur, l’autre commence tout au plus à développer la sienne ; ainsi il n’y a point d’époque vraiment fixe pour ces prairies.

Au printemps, pour peu que la saison soit chaude, ainsi qu’en été, la bonne irrigation est celle qui commence après le soleil couché, & au premier printemps, une ou deux heures après le soleil levé, & jamais avant que la rosée soit levée. Si on arrose pendant la journée & dans le gros été, on court grand risque de voir l’herbe rouillée & par conséquent très-défectueuse.

Un propriétaire qui a beaucoup de bétail à nourrir pour le service de sa métairie, a grand tort de multiplier les irrigations. Je veux avec lui qu’il ait un tiers de fourrage de plus, mais l’avantage qu’il retirera de ce fourrage n’égalera pas le service que lui auroit rendu la moitié franche du même fourrage convenablement arrosé. Il ne suffit pas de lester l’estomac des animaux, il faut que dans ce lest il trouve des sucs & des principes nutritifs en quantité suffisante. Un homme qui mangera vingt livres de beurre sera moins nourri que celui qui n’aura que deux livres de pain. La substance muqueuse est la seule partie nourrissante, & elle est en très-petite quantité dans le foin délavé. Il est de fait que si l’herbe est en fleur lorsque l’on arrose, la fleur ne retient pas, c’est à dire, ne graine pas, & le vœu de la nature est manqué, puisqu’elle n’existe que pour produire sa semence, & la plante en souffre.

Que doit-on donc penser de ces cultivateurs qui encaissent leurs prairies afin que l’eau y reste pendant 12 & 14 heures, à la hauteur d’un pied. C’est chercher à vendre une marchandise de qualité fort inférieure, & dont l’acheteur ne connoîtra la défectuosité que par l’amaigrissement de son bétail. Ce seroit aux communautés à veiller sur de tels abus qui décrient les fourrages de leur canton.


CHAPITRE V.

De la coupe des soins & de leur con» nervation.

Section Première.

Quand faut-il couper le foin ?

Suivant la coutume la plus généralement adoptée dans le royaume, on attend que la plus grande partie des plantes aient leur tige de couleur jaune, & que leurs graines soient mûres ou presque mûres. Est-il permis de proposer quelques doutes sur cette méthode ? ce que je vais dire suppose que le lecteur est déjà instruit des loix & du méchanisme de la végétation, s’il ne l’est pas, je le prie de lire les sections 2, 3 & 4 de l’article blé. Il observera seulement que le froment dont il y est question, est une plante annuelle, tandis que les graminées de nos prairies sont vivaces.

On a vu dans ces sections que le but de la nature est la reproduction des espèces par leurs semences, qu’elle fait les plus grands efforts de végétation lorsque la plante est en fleur ; que les sucs sont alors les plus abondans, & leurs principes les plus volatilisés & les plus actifs ; qu’ils s’accumulent dans la dernière articulation du chaume qui soutient les fleurs ; en un mot, qu’ils y sont conservés comme en un réservoir précieux, afin de s’y élaborer, de s’y raffiner, & de fournir au grain, à mesure qu’il est formé & qu’il prend de la consistance, une nourriture très-fine, très-travaillée, & dans toute la perfection dont elle est susceptible. Cet imposant phénomène pour l’homme qui réfléchit, s’exécute aux dépens des feuilles & des tiges. On les voit peu à peu perdre leur belle couleur verte & jaunir, parce que l’ascension & la descension de la sève n’agissent plus avec la même activité qu’auparavant ; on diroit que la nature oublie la plante entière pour ne s’occuper que de la dernière articulation du chaume qui supporte la fructification. En effet, les sucs s’y accumulent au point que l’épi se courbe vers la terre ; enfin la dernière articulation se dessèche par épuisement, & le grain est mûr. Que l’on coupe actuellement une tige de ces plantes graminées au moment de sa maturité, avec une même tige au moment de la fleuraison, & l’on verra, en les fendant perpendiculairement d’un bout à l’autre, que tout l’intérieur de la première est desséché ; que si on la met dans une quantité proportionnée d’eau, elle n’y donnera presque point de mucilage, tandis que la seconde sera gluante dans son intérieur, & mise avec les mêmes précautions dans l’eau, elle lui fournira beaucoup de mucilage. Ce corps muqueux est cependant la seule partie nourrissante. On dira peut-être que si on mâche une paille de froment qui a végété, par exemple, dans nos provinces méridionales, en Espagne, &c.

On y reconnoït la présence d’un principe vraiment doux & sucré. Cela est vrai & très-vrai ; aussi cette paille est-elle très-nourrissante, tandis que celle de nos provinces du nord l’est très-peu. Si au contraire on compare le grain de froment produit dans ces deux pays opposés, on trouvera que ceux du midi contiennent moins de son & plus de farine que les autres ; le suc restant dans la paille est sans contredit la surabondance qui n’a pas pu être absorbée par la formation du grain. Si je me suis fait cette objection, c’est pour prouver qu’il y a une grande disproportion entre la quantité des parties sucrées du froment & celles des graminées de nos prairies ; 1°. parce que le premier végète dans un sol sec, & les secondes dans un terrain sans cesse arrosé ; 2°. parce que la chaleur du climat met une très-grande différence dans la perfection des sucs & le développement de leurs principes ; 3°. enfin, pour démontrer que l’œuvre de la fructification ne s’opère que par l’appauvrissement plus ou moins considérable des tiges, des feuilles, &c. Cette vérité est si bien reconnue des médecins & des apothicaires, qu’ils n’ordonnent & ne récoltent les plantes herbacées que lorsqu’elles sont en pleine fleur, & ils savent que cette époque passée, la formation & l’accroissement du grain en absorbent tous les sucs, & les changent au point de ne plus produire les mêmes effets sur les malades. Telle est la métamorphose qui s’opère pendant le passage de la fleuraison à la formation des grains & à leur maturité. Veut-on encore un exemple de cet effet & à la portée de tout le monde ? L’orge, avant la fleuraison, donnée en vert aux chevaux, aux bœufs, &c. leur tient le ventre libre ; la fleuraison passée, le grain formé, elle cause la fourbure aux chevaux, il est donc démontré qu’après la fleuraison, les tiges & les feuilles des graminées contractent des propriétés bien opposées à celles dont elles jouissoient auparavant. Tel est le principe que je devois préliminairement établir avant de tirer des conséquences & de combattre une méthode que je regarde comme très-préjudiciable.

On ne récolte pas le foin pour avoir la graine, mais uniquement pour l’herbe. D’ailleurs cette graine est trop petite pour mériter quelque considération, & comme elle est foiblement enchâssée dans les balles qui l’environnent, elle tombe en partie sur la prairie, & la majeure partie reste sur le plancher de la fénière, ainsi qu’on le voit lorsque le fourrage en est enlevé. Si la graine est, moralement parlant, inutile, pourquoi donc attendre sa maturité ? Si l’épi est grainé & pas encore mûr, il produira en petit le même effet que l’orge qui a passé fleur. Ainsi, dans l’un & dans l’autre cas, il est inutile & même nuisible d’attendre, pour mettre la faulx dans la prairie, que la graine soit mûre ou presque mûre.

Il a été démontré que la plante jouissoit de toutes ses perfections au moment où elle fleuriroit ; qu’après cette époque elle diminuoit de principes, que le cours de la sève étoit en quelque sorte oblitéré dans les canaux de la plante. Il est donc clair que la plante graminée est dans le meilleur état au moment de sa fleuraison ; & pour peu qu’on veuille raisonner conséquemment, il est démontré qu’elle doit être coupée à cette époque & non à aucune autre. Si on n’est pas encore convaincu de cette vérité, je demande à l’homme le plus incrédule s’il attend la maturité de la graine de la luzerne, des trèfles, des sainfoins ou esparcettes pour les faucher ? il s’en garde bien, parce qu’alors toutes ces plantes sont presqu’entièrement dépouillées de leurs feuilles, & qu’il n’a plus alors que des broches ou tiges nues, sèches & coriaces. Si le fait est tel que je l’annonce, ce dont chacun peut se convaincre au premier coup-d’œil, je demande si le principe n’est pas le même pour les graminées que pour les herbes à fleurs en papillon ? J’ose dire qu’il est strictement le même, & que les graminées ne sont point exception à la loi générale.

Si le cultivateur prenoit la peine d’examiner son fourrage lorsqu’il a été abattu au point de la maturité ou de la prochaine maturité des graines, il verroit que les tiges des graminées sont sans feuilles, que les inférieures ont commencé à sécher dès que la fleuraison a eu lieu, & ainsi de suite ; mais s’il se trouve des feuilles, à coup sûr elles appartiennent à des plantes graminées moins précoces dans leur végétation, & par conséquent dans la maturité des tiges.

D’après ces principes dictés par la loi naturelle, je persiste à dire & à soutenir que la véritable époque de couper un fourrage quelconque pour la nourriture du bétail, est lorsque la masse totale des plantes est en pleine fleur ; parce que c’est le temps où la plante entière contient le plus de parties nutritives, & où ses principes sont les plus développés. Si on objecte que la perfection des graminées doit ressembler à celle du raisin, qui ne donne du vin excellent que lorsqu’il est parfaitement mûr, je répondrai ; 1°. qu’on cultive les vignes pour leur fruit ; 2°. que si on les cultivoit pour les pampres, pour les feuilles, il faudroit saisir le moment de la pleine fleur ; la vigne repousseroit de nouveaux sarmens qui produiroient une ou deux récoltes, & ce travail finiroit par épuiser le cep. Celui qui m’a sérieusement proposé cette objection, auroit pu se convaincre qu’elle étoit entièrement destructive du système qu’il défendoit. En effet, suivons les progressions de la végétation dans le sarment. Avant la fleuraison, il est herbacé, ses feuilles sont tendres, pleines de suc. Dès que la fleur est passée, & à mesure que le raisin approche de sa maturité, le sarment devient ligneux, les feuilles deviennent sèches & coriaces ; enfin, dans les pays vraiment méridionaux, le sarment est mûr & les feuilles presque toutes tombées au moment de la vendange. Si on ne craint pas la pluie, on laisse ainsi le raisin à nu exposé pendant 8 ou 10 jours aux ardeurs du soleil, & dans quelques endroits, exposé aux petites gelées : dira-t-on après cela que si la vigne étoit destinée à la nourriture des animaux, il fallût attendre ces dernières époques, qui sont celles où le vin est le meilleur, pour cueillir les feuilles & les sarmens ? On auroit du bois & rien, de plus. D’où il faut conclure qu’avant de faire une objection, elle doit être prise dans la similitude des objets, & non pas dans la disparité d’une de leurs parties.

J’ose assurer qu’en me fixant à l’époque indiquée, j’ai eu un fourrage beaucoup plus odorant, d’une belle couleur verte, & que le bétail & les chevaux ont mangé avec plus d’avidité que celui qui avoit été coupé à la maturité ou près de la maturité de la graine. Comme il s’agit ici d’un point de fait, j’invite le cultivateur à s’en convaincre par l’expérience qui en démontrera mieux les avantages que tous mes raisonnemens.

Ces avantages ne se bornent pas à la première coupe, ils influent singulièrement sur la seconde ; je ne connois de leçons utiles que celles qui sont dictées par la nature ; ainsi, étudions sa marche pour nous instruire. La plante, en général, est fatiguée par la gestation, & les plantes annuelles dépérissent & meurent aussitôt après. Leur destination est remplie, c’est celle de la reproduction des espèces par les semences. Dès que le chanvre mâle a fécondé la plante de chanvre qui porte les fleurs femelles, son existence devient inutile à l’ordre général ; aussi il se hâte de jaunir & de se dessécher, tandis que la végétation de la plante femelle subsistera encore pendant quinze jours ou un mois, suivant les circonstances, afin que l’embryon ait le temps d’être couvé, si je puis m’exprimer ainsi, & de se métamorphoser par progression en graine parfaite. Aussitôt après, la plante meurt. La formation & la perfection de la semence sont donc le grand œuvre de la nature ; mais cette perfection donne la mort aux plantes annuelles, & épuise les plantes vivaces, jusqu’à ce qu’après un certain temps elles réparent leurs pertes & acquièrent de nouvelles forces. C’est précisément ce qui arrive aux graminées après la fauchaison lorsqu’on les a laissé mûrir.

Au contraire, la plante coupée au moment de la fleuraison n’éprouve pas ce délabrement ; elle languit, il est vrai, pendant quelques jours ; mais peu à peu elle reprend vigueur, & se hâte de réparer sa perte. Un exemple va le prouver. Voulez-vous faire subsister pendant deux ans une plante annuelle, ne la laissez pas fleurir. Voulez-vous qu’une plante annuelle prolonge de beaucoup son existence pendant la saison, coupez chaque fleur un moment avant sa fécondation. Voulez-vous qu’une fleur pendant plusieurs jours fasse l’ornement de votre parterre, supprimez toutes les parties sexuelles mâles avant que leurs étamines aient fécondé les parties femelles. Une fleur qui n’auroit duré qu’un jour, conservera son éclat pendant trois ou quatre. C’est la raison pour laquelle les fleurs doubles & triples des œillets, des renoncules, des anémones, &c. brillent pendant des semaines entières. Leurs parties sexuelles se sont métamorphosées en pétales ou feuilles de la fleur ; dès lors il n’y a point eu de fécondation ; & comme, dans ce genre, de telles fleurs sont des monstres, il importe peu à la nature qu’elles subsistent plus longtemps ; mais aussitôt que les fleurs des plantes annuelles sont passées, les feuilles se pressent & se hâtent de se dessécher plus promptement que dans les plantes de la même espèce à fleurs simples. Les feuilles des plantes vivaces & à fleurs doubles sont peu fatiguées par la fleuraison, parce qu’il n’y a point eu de fécondation.

Tous ces faits prouvent que la plante vivace que l’on ne laisse pas grainer, souffre peu ; dès-lors l’herbe de la prairie repoussera plutôt, & elle poussera en plus grande abondance, parce que ses forces ne sont pas abattues, & ses principes ne sont pas autant épuisés ; dès lors le second foin vaudra beaucoup mieux que le premier. La luzerne en fournit la preuve. La seconde coupe est à tous égards préférable à la première ; & quand même celle du foin seroit inférieure à la première, elle sera bien meilleure, quant à l’abondance & à la qualité, que celles des prairies fauchées lorsque la graine est mûre ou qu’elle approche de sa maturité.

Si l’année est bonne, on est en droit d’attendre une troisième coupe, très-inférieure, il est vrai, aux deux premières, cependant pas si inférieure dans les provinces peu méridionales, parce que la chaleur y est plus forte.

D’après cet exposé, il est naturel de conclure qu’on a le plus grand tort de ne pas faucher les prairies lorsque l’herbe est en pleine fleur ; & que si on attend plus long-temps, l’herbe, comme fourrage, n’est pas si parfaite & que l’on fatigue la plante en pure perte.

Le seul désavantage, si c’en est un réel, c’est que l’herbe coupée à cette époque se dessèche plus difficilement étendue sur le sol, que celle qui a été fauchée lors de sa maturité, parce qu’elle a moins laissé évaporer son eau de végétation. La différence entre leur dessication est d’un jour ou deux, suivant la saison, & de trois au plus ; mais ce léger inconvénient est si bien racheté par les bonnes qualités du fourrage, qu’il ne mérite pas d’être compté.


Section II.

Comment faut-il couper le soin, le dessécher & le conserver ?

Il est inutile de répéter ce qui a déjà été dit sur ce sujet. Les second, troisième & quatrième chapitre de l’article Foin (consultez ce mot) renferment tout ce qu’il est important de connoître & de pratiquer.


CHAPITRE VI.

Des prés marécageux, & de la destruction des prairies épuisées.

I. Les prés deviennent marécageux, 1°. parce que les eaux d’irrigation n’ont pas une sortie convenable. Cela arrive souvent dans les prairies qui longent les rivières, les ruisseaux. Ceux-ci, dans leur crue, poussent contre leurs bords des bois, des pailles, &c. qui sont couverts par le limon charrié & déposé par les eaux ; si le dépôt n’est pas trop épais, l’herbe recouverte perce à travers, & sert dans une nouvelle crue à accroître le dépôt ; s’il est un peu considérable, il est bientôt chargé d’herbes provenues des semences portées par les vents ou déposées par l’eau ; c’est ainsi que sont formées successivement les élévations qui bordent les torrens, les ruisseaux, &c ; leur accroissement est insensible, & le propriétaire & le fermier n’y font aucune attention ; peu à peu l’eau surabondante des irrigations ne s’échappe plus en courant, mais seulement par infiltration. Cette espèce de stagnation est très-favorable au progrès des mousses, des joncs & des autres plantes aquatiques. Si on ajoute à ce défaut celui qui provient du piétinement du bétail pendant l’hiver, on ne sera plus étonné d’un tel changement. Faire de larges ventouses sur de tels bords, les multiplier, ou ce qui vaut encore mieux, les raser, est le seul expédient qui remédie au mal. Si les bords de la prairie du côté du ruisseau sont plantés en arbres, leur élévation successive sera plus rapide, plus prompte par la quantité d’ordures que chaque inondation accumule à leur base, & qui sont bientôt recouvertes par l’herbe ; de manière qu’une très-bonne prairie à tous égards, devient marécageuse dans toute la largeur & hauteur qui correspond au niveau du sommet de cette espèce de bâtardeau. Si les arbres sont nécessaires pour contenir par leurs racines les eaux du torrent, & pour les empêcher d’enlever les terres, on doit être très-attentif à établir des ventouses, des passages, & sur-tout après chaque crue ; à les tenir nettes & dépouillées de toute espèce d’herbe. Règle générale, une eau quelconque stagnante dans une partie de la prairie, détruit la bonne herbe, & n’en produit que de mauvaise. Si le bois est abondant dans le canton ; si on ne craint pas le dégât des eaux courantes, les arbres demandent à être abattus ; les eaux ne feront aucun affouillement tant que leur lit sera débarrassé de toute espèce de broussailles, de bois morts &c., & ses-bords coupés sur l’angle de 45 degrés, encore mieux de 50 à 60, le tout recouvert par l’herbe fine. Les plantes fortes sont retenues, augmentent la vélocité du courant & il creuse sur les deux côtés. D’ailleurs, par la suppression de ces arbres, toute la partie de la prairie qu’ils couvroient de leur ombrage, en deviendra meilleure, sera moins sujette aux gelées blanches, & produira un foin bien supérieur au premier ; ainsi, ce que l’on perd par la soustraction des arbres, on le gagne par la bonification du pré : c’est au propriétaire à calculer lequel des deux partis sera le plus avantageux.

2°. Une prairie devient marécageuse, par le défaut du sol trop glaiseux, trop argileux ; c’est le cas alors de ne laisser jamais séjourner l’eau pendant l’automne, & surtout pendant l’hiver. Il vaut mieux, lors des irrigations du printemps & de l’été, les donner moins abondantes & plus répétées.

3°. Les autres causes tiennent au local, par exemple, si le sol n’a aucune pente & s’il consiste en un fond dont les bords soient plus relevés. Dans l’un & l’autre cas, on doit commencer par examiner si l’étendue & la qualité du terrain méritent qu’on y fasse quelques dépenses pour l’assainir & jusqu’à quel point le bénéfice équivaudra à l’avance projette. Si le bénéfice est démontré clairement, & quand même on ne retireroit pas tout-à-fait l’intérêt courant de sa mise, on ne doit plus balancer, parce qu’aucune somme n’est jamais mieux placée qu’en bien-fonds. Alors on s’entend, on s’accommode avec ses voisins, afin qu’ils permettent que le canal d’arrosement traverse dans & sous leurs champs. Un semblable canal recouvert de deux pieds de terre, ne nuit en aucune manière à la culture des grains & assainit ces champs ; car il est bien rare que si les supérieurs sont marécageux, les inférieurs ne le soient aussi. Il existe très-peu de circonstances où il ne soit pas possible de procurer un écoulement ; car un terrain ainsi placé formeroit un lac ou un étang naturel.

Si le terrain est marécageux, si les voisins s’opposent, pour des raisons quelconques, au passage des eaux, on peut, à l’exemple des hollandois, du fossé faire la terre. À cet effet, on examinera quelle est la plus grande élévation des eaux, & habituellement leur élévation moyenne. Cette observation sert à calculer l’ouverture, la largeur, longueur & profondeur nécessaires à donner au fossé pour en retirer une quantité suffisante & capable de rehausser assez le sol. Si le fossé transversal ne suffit pas, on en ouvrira de transversaux au premier & en quantité proportionnée au besoin. Si l’atmosphère du pays est naturellement humide & pluvieuse, les fossés seront empoissonnés : le poisson il est vrai, n’en sera pas bien délicat, mais sa vente équivaudra au produit qu’on auroit retiré sur la même superficie couverte d’herbe. Le rehaussement doit excéder d’un pied le niveau des eaux moyennes, parce que le cas des eaux extraordinaires est très-rare, & communément elles trouvent une issue, à moins que ce fond ne ressemble à celui d’un lac. Le sol ainsi disposé offrira une très-bonne prairie : un pied ou six pouces de terre suffisent suivant les circonstances & dans le cas présent, à l’entretien & à la prospérité de la meilleure herbe. L’humide cherche toujours à s’évaporer, & il est retenu par les racines pendant son ascension. C’est d’après cette théorie que dans beaucoup d’endroits sur les bords de la Charante, on corrige les prairies marécageuses en y transportant des gravats, des pierrailles que l’on recouvre ensuite de quelques pouces de terre seulement. De telles prairies sont très-bonnes & ne redoutent jamais les grandes sécheresses. La couche d’eau n’est jamais nuisible, lorsqu’elle est au-dessous des racines ; mais elle le devient beaucoup lorsqu’elle afleure le collet de la plante & sur-tout lorsqu’elle le surmonte. Ces trois manières d’être de l’eau, donnent toute la théorie de la conduite des prairies.

Avant d’en venir à la destruction totale de la prairie, si l’on peut supprimer les causes qui la ruinent insensiblement, ainsi qu’on vient de le dire, enfin si la mousse l’a gagnée, si les joncs se sont multipliés, il est facile, après l’exsiccation assurée, de détruire les mousses &c. ; toute espèce de cendre que l’on répand largement, & dont on couvre le sol produisent cet effet ; la chaux éteinte à l’air, ainsi que le plâtre réduit en poudre, obtiennent le même succès. Il ne faut pas une aussi grande quantité de chaux que de plâtre, & la mesure pour l’un comme pour l’autre est que la superficie du terrain paroisse blanche. Ces trois substances agissent sur les mousses & plantes marécageuses par les sels alcalis qu’elles contiennent. On doit les répandre sur la prairie à l’entrée de l’hiver. La chaux en poudre est la plus active ; après elle les cendres, sur-tout si elles n’ont pas été lessivées.

II. De la destruction des prairies épuisées. Les prairies s’épuisent lorsque l’on laisse gagner les herbes étrangères, & parasites : toutes les grosses plantes telles que la bardane, la consoude, l’orvale, &c., se multiplient à l’excès, étendent dans la circonférence de leurs tiges, des feuilles amples qui restent couchées sur le sol, & par conséquent étouffent les graminées sur lesquelles elles reposent. Toutes les espèces de mousses sont pour le moins aussi pernicieuses, parce qu’elles gagnent de proche en proche, tapissent la superficie du sol & privent le collet & les racines des bonnes plantes de l’influence de l’air.

C’est toujours la faute du propriétaire, lorsque des prairies dont le sol est bon, & qui sont susceptibles d’irrigation, parviennent a cet état de délabrement. Ils s’en sont rapportés à l’inspection de leur maître-valet ou de leurs fermiers. Les premiers n’ont d’autre intérêt à la chose que celui de recevoir leur salaire au terme fixé, il leur importe fort peu que la prairie soit bonne ou mauvaise. Le fermier ne met en ligne de compte que ce qu’il doit retirer & ne fera jamais aucune avance en journées dont le bénéfice pourra être pour son successeur. Si le produit est à moitié entre le propriétaire & le maître-valet, celui-ci est chargé de faire les avances de tout le travail, & il vous dit froidement, pourquoi voulez-vous que je paye pour mon maître. Dans tous les cas possibles, il n’est pour voir que l’œil du maître qui ne s’en rapportera à personne, jusqu’à ce qu’il ait fait à ses frais, & vu finir l’ouvrage.

Si on a fait sarcler rigoureusement après la première & la seconde année de la formation de la prairie, ainsi qu’il a été dit dans la première section du chapitre IV ; si, chaque année à mesure qu’on a vu les plantes parasites commencer à se multiplier on les a détruites, il est clair que l’on rendra les prairies perpétuelles & qu’elles seront en bon état pendant des siècles entiers. Si le mal est déjà un peu considérable, la cause connue, les moyens de les réparer seront mis en usage. Par exemple, aussitôt après la coupe du premier foin, des femmes armées de râteaux à dents de fer, les passeront & repasseront sur l’herbe, afin de déraciner la mousse & l’enlever hors du champ. Il est bon d’observer que la mousse qui paroît la plus desséchée à l’œil, reprendra la première couleur & sa première végétation si elle reste sur le champ, & si la pluie l’enterre convenablement. Aux râteaux succédera la herse, dont la partie postérieure sera garnie de branches sèches & épineuses… Tout ce qui ne sera pas plante graminée & bonne plante graminée, sera enlevé de terre avant l’hiver, & les racines soigneusement détruites. Les places dépouillées d’herbes, ou couvertes par des plantes parasites quelconques, seront défoncées à la profondeur de deux fers de bêche, & semées de nouveau à la fin de l’hiver, ainsi qu’il a été dit… Les rats, les mulots, les taupes, sont les grands destructeurs des prairies : noyer les premiers, ou les éloigner au moyen de l’eau, multiplier les pièges immanquables pour les autres, sont des procédés nécessaires ; enfin régaler sur le voisinage le terrain des taupinières, & y jeter de nouvelle graine. Si les petits soins ne peuvent remédier au délabrement de la prairie, il faut la détruire.

Je ne connois pas de moyen plus sûr que celui de la bêche, (consultez ce mot) qui ramène mieux à la superficie la terre de dessous, & enfouisse mieux les touffes d’herbe, leurs racines, &c. ; on diroit, après que le champ est ainsi bêché, que depuis long-temps il est mis en culture réglée, & il est tout-à-coup prêt à recevoir telle espèce de semence en grains qu’on voudra lui confier. Celle du chanvre sera prodigieuse, pour peu que la saison la favorise, & celle des grains versera si on n’a pas l’attention de semer très clair, afin que les tiges prennent une consistance capable de soutenir la pesanteur des épis. Ce genre de travail ne peut être mis en pratique que dans les pays où le cultivateur est accoutumé à se servir de cet instrument. L’homme le plus exercé à manier la houe, la pioche, ne divisera & n’aplanira jamais aussi bien la superficie du sol, & n’enterrera jamais aussi exactement les touffes d’herbes qu’avec la bêche. L’époque de ce défrichement dépend de celle des semailles des blés, sous quelque climat que l’on habite. Il convient de calculer le nombre des jours nécessaires, & en ajouter quelques-uns en lus, afin de ne pas être arriéré s’il survient des pluies ou tels autres contre-temps.

L’opération faite par la charrue est infiniment plus longue & moins sûre. Le propriétaire choisira son meilleur laboureur, son bétail le plus fort, & la charrue qui marche le mieux, & dont l’oreille retournera la plus complettement la terre. Il commencera à labourer aussitôt après le première coupe du foin, & il ne prendra pour chaque raie que deux ou trois pouces à la fois. Il ne s’agit pas dans ce premier travail d’aller vite, il demande à être bien fait, afin d’éviter beaucoup de peine pour le suivant. En prenant peu de terre à la fois, le bétail est moins fatigué, le sol plus approfondi, & la motte plus sûrement & plus profondément enfouie. Le gros été passera sur ce premier labour. Si on doit semer vers la fin de septembre ou au commencement, on se pressera à cette époque de multiplier les labours qui ameubliront la terre, & la disposeront à recevoir la semence. L’herbe & ses racines auront eu le temps de se pourrir ; si au contraire le laboureur a pris beaucoup plus de terre à la fois, une partie de l’herbe & de ses racines sera enterrée, l’autre ne le sera pas, & c ; celle qui ne sera pas enfouie n’en végétera que mieux à un second labour ; ces grosses mottes, ces grosses touffes seront soulevées par la charrue, glisseront & ne seront pas enterrées. Ce ne sera donc plus qu’à la longue que l’herbe & les racines pourriront, & alors cette partie de terre qui n’aura plus ses liens d’adhésion, sera rendue meuble par les eaux des pluies ; mais si le climat est naturellement sec, & si on sème de bonne heure, il faudra de toute nécessité dépasser le temps des semailles, avant que le champ soit en état.

Si on sème après l’hiver, on fera très-bien, à la fin de l’automne, de donner un second & fort labour croisé, les gelées ameubliront la terre, & les labours qui doivent précéder les semailles, seront plus faciles. Il faut se ressouvenir que dès que la chaleur n’est pas à dix degrés au-dessus de zéro, l’herbe pourrit difficilement, & ne pourrit point du tout si la chaleur n’est que de deux à trois degrés, parce qu’il n’y a point de fermentation alors, & sans fermentation point de putréfaction. C’est de ce principe que dérive l’absolue nécessité de labourer la terre par tranches très-minces, afin que les touffes soient recouvertes de terre, & éprouvent pendant l’été la fermentation qui désunit tous leurs principes & les réduit en terreau ou terre végétale. On dira avec raison que le sol, recouvert, pendant un long intervalle d’années, par l’herbe qui constitue la prairie, a dû accumuler une grande quantité de terreau. Cela est vrai & très-vrai, & la couleur noire du terrain l’indique d’une manière évidente ; mais il s’agit d’avoir une récolte après le défrichement, & la semence ne doit pas être enfouie sous une motte de terre qui s’opposera à sa germination. D’ailleurs, si toute cette herbe n’est pas exactement consommée, l’herbe ancienne repoussera & nuira aux bonnes plantes. Lorsque le sol est bon, l’eau assez abondante pour l’irrigation, c’est toujours la faute du propriétaire, si les animaux & les plantes parasites se multiplient dans sa prairie, & s’il faut enfin la défricher.

Sur un semblable terrain, on est assuré d’un très-grand nombre de bonnes récoltes consécutives en grains de toutes espèces ; mais il ne faut pas attendre qu’elles épuisent le sol. Dès que leurs produits commencent à diminuer, on remettra le champ en prairie, en suivant la méthode indiquée dans les Chapitres précédens.


SECONDE PARTIE.


Des Prairies artificielles.

Nos Colonies des îles de l’Amérique font actuellement élever une statue à M. de Clieux, qui y introduisit, en 1720, la culture du café (consultez ce mot) ; cet hommage un peu tardif, à la vérité, de leur reconnoissance, caractérise le mérite & l’utilité de l’entreprise du bienfaiteur de ces pays lointains ; toute ame sensible verra avec le plus grand intérêt ce monument flatteur élevé à la gloire de ce respectable citoyen. ; mais si la culture du café a enrichi l’Amérique, celle des prairies artificielles doit produire la révolution la plus avantageuse pour la France, & il est bien fâcheux qu’on ignore le nom du cultivateur qui le premier alterna ses champs par les prairies artificielles. La culture du café a fait diminuer celle du cacao ; celle, des prairies artificielles, au contraire, vivifie toutes les cultures en grain. Puissai-je voir le moment heureux où il n’existera plus de jachères ! Souhait illusoire ! l’empire de la coutume s’opposera à la réalité, & il tyrannise tellement les facultés du commun des hommes, qu’ils se refusent à l’évidence. Si on demande d’où dérive cette opiniâtreté ? L’habitude la fait naître, le défaut de lumières l’entretient, & la méfiance qu’ont inspirée des opérations peu réfléchies, proposées par de prétendus agriculteurs, la perpétue. Il est inutile de répéter ici ce qui a déjà été dit dans différens articles sur la méthode d’améliorer les terres. (Consultez les mots Amendement, Engrais, Alterner, &c.

On a placé dans le commencement les prairies non-arrosées au rang des artificielles, & c’est à tort, puisque l’herbe (chacune suivant son climat) auroit végété dans ces champs sans la semer ; une grande partie de nos provinces de France en fournissent la preuve. Ces prairies, à la vérité, sont presque par-tout maigres & de peu de valeur, si on leur refuse les engrais. On ne doit, à la rigueur, appeler prairie artificielle, que celle qui est semée pour un temps plus, ou moins long, suivant la qualité de la plante & l’effet qu’elle doit produire. Telle, est la luzerne qui réussit depuis le nord de la France, jusqu’aux bords de la méditerranée, si le sol a du fond & lui convient ; le grand trèfle que l’on sème sur le blé ; enfin le sainfoin ou esparcette, très-avantageux dans les terres maigres, Ces trois espèces de plantes donnent beaucoup de fourrage. Les plantes du second ordre, quoique moins généralement utiles, le sont cependant beaucoup. Je mets de ce nombre toutes espèces de. raves, raiforts, que des auteurs ont désignés sous la dénomination inutile de turneps, comme si le mot françois n’étoit pas aussi caractéristique que le mot anglois ; les carottes, les bettesraves, rouges & jaunes ; ces dernières présentées récemment sous le nom de racine de disette ; les choux-chèvres, les choux-navets connus depuis peu sous le nom de choux de Sibérie ; les pois, les vesces, laspergule, les fèves, &c. enfin toutes les herbes quelconques que l’on sème pour en retirer, pendant un temps, la nourriture du bétail, & dont on enfouit ensuite les feuilles, les tiges & les racines. Tel est en général la base de toute espèce de prairie artificielle. Comme chacun de ces mots est traité séparément dans ce Dictionnaire, on peut les y consulter.

Avant de terminer ce travail sur les prairies, il est important de faire connoître, en abrégé, un Mémoire sur un nouveau fourrage originaire d’Afrique, tiré de la Nouvelle Angleterre & des îles d’Amérique, par M. de l’Etang, communiqué par M. Thouin, à la Société Royale d’Agriculture, & inséré dans la Collection de ses Mémoires, pag. 90 du trimestre d’automne, année 1786.

» Les Anglois, y est-il dit, qui ont sans cesse les yeux ouverts sur tout ce qui a rapport au commerce, ont je crois, découvert ce fourrage en Afrique, & l’ont transporté sur le champ dans leurs possessions d’Amérique, où ils le cultivent avec le plus grand avantage, sous le nom de Guinea-grass, c’est-à-dire, herbe de Guinée.

» Cette plante inconnue au célèbre Linné, n’est que depuis dix ans au jardin du Roi, où elle fut présentée à M. d’Aubenton, par un curieux qui venoit d’Afrique ; elle fut placée dans la classe des graminées & dans le genre des panis, sous la dénomination de panicum altissimum, & M. Thouin, dont tout le monde çonnoìt le zèle pour l’avancement de la botanique, nous l’a heureusement conservée jusqu’à ce jour & dans toute sa fraîcheur ; puisque, malgré des neiges & des gelées assez fortes, elle étoit encore en état d’être laissé en pleine terre à la fin du mois de novembre ».

» Il paroit par les recherches que, j’ai faites, continue l’auteur, tant dans nos îles qu’à la Nouvelle-Angleterre, que c’est vers le commencement de ce siècle que cette plante précieuse a été transportée d’Afrique en Amérique par les anglois qui, ayant vu combien elle étoit utile dans son pays natal, n’eurent garde de la négliger ; mais il n’y a guère que 15 à 20 ans, que nos colons de l’îie de Saint-Domingue l’ont introduite dans leur île, en la tirant, les uns de la Jamaïque, & les autres de la Nouvelle-Angleterre, sous le nom d’herbe de Guinée, qu’elle porte encore aujourd’hui. Le besoin de fourrage fit sentir, pendant la guerre dernière, combien cette plante étoit précieuse. Plusieurs expériences faites dans différentes parties de l’île, & même dans les plus mauvais terrains, ont prouvé que l’herbe de Guinée, six mois après avoir été semée, s’étoit déjà élevée jusqu’à la hauteur d’un homme, & étoit si serrée qu’à peine une volaille auroit pu passer dans le champ. Enfin cette culture est aujourd’hui presque universelle dans tous les environs du Cap ; ce qui n’étonnera pas ceux qui sauront qu’un des plus grands avantages de cette herbe, qui ne demande, une fois semée, aucune espèce de soin, est de croître généralement par-tout dans les terrains les plus ingrats. Sa fécondité & sa manière de se propager par ses graines extrêmement fines & abondantes, est même telle, que, la plupart des habitans en redoutent le voisinage ; parce qu’au moment où l’on s’y attend le moins, elle s’introduit dans les jardins & dans les pièces de cannes à sucre où l’on a beaucoup de peine à la détruire ; mais cet inconvénient même seroit pour notre objet une des qualités essentielles de cette plante ».

» Si les anglois, très-grands cultivateurs & très-éclairés sur leurs propres intérêts, ont dit que les turneps ou gros navets du Limosin, de l’Auvergne, &c., étoit l’acquisition la plus précieuse que la Grande-Bretagne eût faite depuis deux siècles, ; à combien plus forte raison n’auroient ils pas dû le dire de l’herbe de Guinée, qui leur a été d’une si grande utilité à la Nouvelle-Angleterre, & qui l’est encore d’une plus grande à la Jamaïque, qui doit à ce fourrage le seul avantage qu’elle ait eu jusqu’à cette heure sur l’île de Saint-Domingue, sa rivale & sa voisine. En effet, qui ne sait que les marins anglois de ces parages n’ont d’autre ressource que cette herbe sèche pour nourrir leurs bœufs, leurs chevaux, leurs mulets, dans la traversée qu’ils font d’une île dans une autre, & même dans les voyages de long cours. C’est même aux excellentes qualités de ce fourrage, que leurs animaux & surtout leurs bœufs l’emportent sur ceux de Saint-Domingue, dont la viande est si mauvaise qu’à peine les nègres veulent s’en nourrir, tandis que celle des boucheries de la Jamaïque, où l’on ne nourrit les bœufs venus de l’espagnol, que d’herbe de Guinée, est aussi bonne & aussi délicate qu’à Paris même ».

» Tels sont les avantages que les anglois retirent depuis long-temps de cette excellente plante dans les îles d’Amérique, & que nous en retirerons à notre tour dans les nôtres, pour peu que le gouvernement en encourage la culture ; puisque tous les anciens habitans de Saint-Domingue, que j’ai consultés sur ce sujet, m’ont tous assuré que c’étoit déjà le meilleur de tous les fourrages, qu’une seule poignée de cette herbe profitoit plus aux animaux que trois poignées de tout autre fourrage, sans excepter le petit mil & le maïs qui tiennent lieu d’avoine dans ce pays-là ».

» Qui sait même si par le moyen de ce simple herbage, on ne viendroit pas dès-à-présent à bout d’établir dans nos provinces méridionales, en attendant qu’on puisse le faire dans les septentrionales, des haras qui fourniroient une espèce de chevaux moins sujets à maladie, & supérieurs en tout à ceux qu’on a connus jusqu’ici en Europe. Cette vérité est reconnue par tous les officiers françois qui ont séjourné dans nos îles pendant la dernière guerre. On a vu, au moment qu’on s’y attendoit le moins, des chevaux franchir les haies qui entouroient les pièces dé terre semées de cette herbe, tant ils en sont avides, & sur-tout des graines qu’elle fournit en grande quantité ».

» Quoi qu’il en soit, il y avoit déjà long-temps que je me proposois de faire partagera ma patrie les grands avantages que les anglois retirent de ce précieux fourrage, lorsqu’à mon arrivée des îles, il y a deux ans, je fus témoin… de la disette affreuse qu’on éprouva en France de cette denrée ; mais il étoit question de savoir si cette plante, originaire des climats brûlans d’Afrique, pourroit s’habituer à nos gelées d’Europe ; j’avois déjà observé qu’elle s’étoit étendue, de proche en proche de la Caroline du sud, jusqu’aux environs de Boston, où je l’avois rencontrée par-tout, dans des endroits beaucoup plus froids que la France. Je l’ai ensuite retrouvée, au jardin du Roi, à Paris ; je l’y observai soigneusement pendant les deux derniers hivers, & y vis avec satisfaction, qu’à chaque printemps elle se reproduisoit d’elle-même par ses racines. Lorsque les hivers sont très-rigoureux, M. Thouin a observé que la plante périssoit, mais que dans cas même, elle pourroit encore se resemer par ses propres graines, sans qu’on fut obligé de la semer chaque année ».

» Ce que je viens de dire prouve l’avantage de cette plante sur les fourrages artificiels qui n’ont point, à beaucoup près, les qualités des graminées ;[11] telle est la luzerne & beaucoup d’autres plantes légumineuses qui, outre qu’elles occasionnent mille maladies mortelles aux animaux[11] qu’on en nourrit uniquement ne peuvent d’ailleurs être regardées que comme des analeptiques, des espèces de cordiaux, & non comme a base de leur nourriture ; aussi voyons-nous que, de même que le pain tiré de la classe nombreuse des graminées, est de tous les alimens celui qui nous convient le mieux, de même aussi les fourrages de cette même classe sont l’aliment le plus salutaire aux animaux herbivores & le moins sujet à inconvéniens ». [11]

» On sait, par expérience, que l’herbe de Guinée se plaît sur toute sorte de terrains ; mais on sait en même-temps que la graine qui sera tirée du Cap, conviendra beaucoup mieux à nos provinces méridionales de France, & celles de Philadelphie & de Boston, à celles du nord ; parce que ces dernières ont déjà voyagé & qu’elles se sont plus rapprochées du nord. Les négocians des villes de Bordeaux, de Marseille, ont des correspondances continuelles avec le Cap-François, & aujourd’hui avec les nouveaux États-Unis de l’Amérique, c’est à eux à devenir les bienfaiteurs de leur patrie, en couvrant de ce fourrage précieux l’espace immense de landes qui séparent Bayonne de Bordeaux. Les bretons en retireront le même avantage ; on parviendra peut-être encore, avec le secours de cette plante, à fixer le sol mobile des dunes, si communes depuis Bayonne jusqu’à Calais ».

Je n’ai jamais connu ni vu la plante dont il est question dans le mémoire de M. de Létang ; si sa culture réussit dans nos provinces méridionales, sur-tout dans les friches du reste du royaume, ce bon patriote aura aussi bien mérité de sa patrie, que M. de Clieux de l’Amérique. La petitesse de la graine de l’herbe de Guinée indique qu’elle n’aime pas à être ensevelie profondément, & sa facilité à germer après sa chute, le prouve encore mieux. De là il paroît qu’on doit labourer souvent, herser beaucoup afin de bien émietter la terre & rendre sa surface aussi déliée que le sable, & que la herse doit être peu pesante ; des fagots d’épines, chargés de quelques pierres, doivent tenir lieu de herse. Si cette plante a si bien réussi en pleine terre, au jardin du Roi à Paris, si elle est déjà en culture réglée dans la Nouvelle-Angleterre, dans les environs de Boston, plus froids que les provinces même du nord de la France, il est très-probable qu’elle doit également réussir ici. Il vaudroit peut-être mieux commencer les semis dans nos provinces méridionales où les fourrages sont très-chers ; leur climat se rapprocheroit plus de celui du Cap, & de proche en proche, cette plante, à l’exemple des mûriers ( consultez ce mot ) s’acclimateroit par les semis.


  1. Le mot Pré dérive du nom latin paratum, au rapport de Varron ; les Romaons en fait le mot pratum, qui nous sert encore aujoud’hui pour désigner le pré, la prairie, parce que leur sol est toujours prêt à rapporter sans culture.
  2. Quand je me sers de l’expression de Provinces méridionales, il faut l’entendre, non pas tout-à-fait géographiquement, mais des cantons, des positions qui, par leurs abris (consultez ce mot) éprouvent un peu plus ou un peu moins la chaleur de ces climats car dans ces mêmes provinces les pays élevés se rapprochent pour le climat de nos provinces du nord, & quelques-unes de leurs montagnes sont véritablement sub-alpines, dès-lors très-froides.
  3. La Flore françoise de M. le Chevalier de la Mark, & les additions aux Démonstrations de Botanique de l’École Vétérinaire, par M. Gilibert, docteur en médecine à Lyon, m’ont servi à rédiger cet article, & je m’empresse de leur témoigner ma reconnoissance.
  4. Il faut observer que les figures ne représentent en grand qu’une seule fleur & isolée de toutes les autres dont les épis des graminées sont composés.
  5. Quoique dans cette section il ne soit question que des prairies non arrosées, il est cependant à propos de ne pas revenir sans cesse à de nouvelles descriptions, de rassembler sous un même point les plantes qui végètent dans les prairies sèches ou arrosées. Par ce rapprochement la marche de ce qui reste à dire ne sera plus interrompue.
  6. Toute prairie qui n’est pas arrosée, ne mérite plus la dénomination de glorieuse, depuis que l’on s’attache à la culture des prairies artificielles & à alterner les récoltes des champs. Ainsi, dans tout ce qui est dit dans cette section, il s’agit de la formation de la prairie susceptible d’irrigation, & la seule qui mérite d’être conservée, à moins que certaines circonstances locales ne fassent exception.
  7. Note de l’Éditeur. Ne seroit-ce pas plutôt une très-grande partie de son air de combinaison ? en effet, on voit dans les pays, méridionaux que l’eau du ruisseau qui coule de la montagne entre des rochers escarpés, nuds & exposés à toute l’ardeur du soleil, est non-seulement nuisible comme boisson, mais encore pour l’irrigation. Certainement cette eau ne s’est imprégnée d’aucune partie de la substance de ces rochers que je suppose graniteux comme les moins susceptibles de dissolution. Cette eau a donc perdu de cascade en cascade, & par l’effet des grosses chaleurs, un de ses principes ou un de ses accessoires quelconques, puisqu’elle devient mal-saine jusqu’au retour des fraîcheurs de la saison ; mais quel est cet accessoire fugace ? c’est l’air ; &. voilà pourquoi l’eau qui a bouilli pèse à l’estomac. En raison de sa viscosité, l’eau dont il s’agit dans le texte, s’empare de l’air de combinaison de l’eau nouvelle qui afflue.
  8. Note de l’Éditeur. Je ne puis, malgré l’estime & la vénération que j’ai pour l’auteur, être de ton avis : l’expérience nous prouve que les eaux cayeuses ne produisent pas cet effet sur les terres argileuses, mais seulement sur les terrains sablonneux. Je suis persuadé que s’il avoit été à même d’en observer les effets, il penseroit comme nous. La craie, par elle-même, acquiert trop de ténacité, & ne peut dans le cas présent devenir utile qu’autant qu’elle est en petite quantité. Une couche un peu épaisse de craie sur un fond argileux détruit une prairie ; & elle ne deviendra productive qu’autant que les labours les auront mêlées ensemble.
  9. La neige, la glace sont une vrai cristallisation ; toute cristallisation suppose une forte absorption d’air, & c’est la présence de cet air disséminé dans les molécules de la neige & de la glace qui les rend plus légères que l’eau naturelle, & leur fait occuper un plus grand espace ; mais cet air n’y est combiné qu’imparfaitement. Lorsque la neige & la glace fondent, cet air s’échappe & entraîne avec lui une partie de l’autre air auparavant combinée avec l’eau, ce qui la rend moins digestive, & cette eau de glace & de neige reste pendant un certain temps tranquille & exposée à l’air atmosphérique, elle en repompe bientôt du nouvel air, & peut-être quelque autre substance que nous ne connoissons pas. Ce qui la rend digestive, ne seroit-ce pas l’acide aérien !
  10. Note de l’Éditeur. C’est-à-dire que par le mouvement imprimé à l’eau, une partie de son air se dégage, & comme cet air tenoit en dissolution les parties hétérogènes l’eau, elles sont obligées de se déposer, parce qu’elles ont perdu le lien qui les y assujettissoit. Dès-lors elles n’ont plus les mêmes qualités. On en voit un exemple bien palpable dans les eaux nommées aériennes : telles sont celles de Spa, de Pyrmont, &c. très-claires dans des vaisseaux bien bouchés, qui deviennent laiteuses, opaques, & déposent un sédiment dès qu’on débouche le vaisseau qui les contient, & qu’on les laisse contact avec l’air atmosphérique.
  11. a, b et c Note de l’Éditeur. Ce n’est pas le cas d’examiner si les graminées sont intrinsèquement meilleures ou moindres que les plantes légumineuses, mais il paroît que l’Auteur ignore que dans plusieurs cantons de nov provinces méridionales, la luzerne pst le seul fourrage consommé par les chevaux, par les bestiaux, &c., & que ce fourrage n’a pas plus d’inconvénient que celui qui est fourni par les graminées. S’il devient dangereux, c’est par accident, & accident qui tient toujours à la négligence des bouviers, des valets d’écurie qui laissent l’animal se gorger de fourrage avant qu’il soit sec. Pour trop prouver, on ne prouve rien. (Consultez le mot Luzerne)