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Encore Heidi/Texte entier

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Traduction par Camille Vidart.
H. Georg (p. tdm-214).


Tables des matières.


 
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Chapitre I.

Préparatifs de voyage.


Le bon docteur qui avait décidé le retour de Heidi dans sa patrie traversait précisément la rue dans la direction de la maison Sesemann. C’était par une radieuse matinée de Septembre, si lumineuse et si douce que tous les cœurs auraient dû en être réjouis. Et pourtant le docteur marchait le regard fixé à terre sur les pavés blancs, sans même s’apercevoir du beau ciel bleu qui s’étendait au-dessus de sa tête. Son visage portait une expression de tristesse qu’on n’y avait jamais vue autrefois, et depuis le printemps ses cheveux étaient devenus tout gris. C’est que le docteur avait eu une fille unique qui faisait toute sa joie et avec laquelle il avait vécu dans la plus grande intimité depuis la mort de sa femme ; or, quelques mois auparavant, cette jeune fille lui avait été enlevée pleine de vie et de santé, et depuis lors le docteur n’avait jamais repris sa gaîté d’autrefois. Au coup de sonnette qu’il fit entendre, Sébastien s’empressa d’ouvrir la porte d’entrée et le reçut avec force démonstrations de respect et de dévouement ; car, outre que le docteur était le plus intime ami du maître et de sa fille, son amabilité lui avait, comme partout, gagné le cœur de tous les habitants de la maison.

— Rien de nouveau, Sébastien ? demanda-t-il avec sa bienveillance accoutumée à Sébastien qui montait l’escalier derrière lui, ne cessant d’exprimer par des gestes son respect et sa soumission, bien que le docteur qui lui tournait le dos ne pût apercevoir sa pantomime.

— Tu as bien fait de venir, docteur, s’écria Mr Sesemann en le voyant entrer. Il faut absolument que nous parlions encore une fois de ce voyage en Suisse, et que tu me dises si tu maintiens ton premier arrêt maintenant qu’il y a un mieux sensible dans l’état de Clara.

— Mon cher Sesemann, tu es toujours le même, répliqua le docteur en s’asseyant auprès de son ami. Je voudrais vraiment que ta mère fût ici, — avec elle au moins tout est clair et simple et l’on va droit son chemin ; mais avec toi on n’en finit jamais : voilà la troisième fois que tu me fais venir pour te répéter toujours la même chose.

— Oui, tu as raison, cette affaire doit un peu t’impatienter ; mais, cher ami, ne me comprends-tu pas ? — et ici Mr Sesemann posa la main sur l’épaule du docteur comme pour faire appel à sa sympathie ; — il m’est dur de refuser à mon enfant une chose que je lui avais si fermement promise et dont elle s’est réjouie nuit et jour depuis plusieurs mois. C’est même l’idée de ce prochain voyage en Suisse et l’espérance de visiter bientôt son amie Heidi sur l’alpe qui lui ont fait supporter si patiemment cette dernière crise douloureuse ; et maintenant il me faudrait retirer tout d’un coup une espérance si longtemps caressée à cette pauvre enfant qui est déjà privée de tant de jouissances ? Non, je ne le puis pas.

— Sesemann, il le faut, répondit le docteur avec fermeté ; et comme son ami demeurait silencieux et abattu, il reprit au bout d’un instant : — Représente-toi encore une fois à quoi en sont les choses : il y a des années que Clara n’a pas passé un aussi mauvais été que ce dernier, et il ne peut pas être question d’un long voyage sans qu’on ait à en redouter les suites les plus fâcheuses. De plus, nous voici déjà en Septembre ; il se peut qu’il fasse encore très-beau sur l’alpe, mais il se peut aussi qu’il y fasse déjà froid ; les jours sont courts maintenant, et quant à rester là-haut et à y passer des nuits, impossible d’y songer pour Clara ; elle aurait donc à peine le temps de s’y arrêter, car on doit mettre au moins plusieurs heures de Ragaz à l’alpe, d’autant plus qu’il faudrait en tout cas la faire porter. Bref, Sesemann, ce n’est pas praticable. Mais, si tu veux, j’irai avec toi auprès de Clara pour lui parler ; c’est une enfant raisonnable, et je lui ferai part de mon projet : elle n’ira à Ragatz qu’au mois de mai prochain, et elle fera une longue cure de bains jusqu’à ce qu’il fasse bien chaud sur la montagne ; alors on pourra de temps en temps la monter à l’alpe, et, rafraîchie et fortifiée par la cure, elle jouira bien davantage de ces parties de montagne qu’elle ne le ferait maintenant. Tu comprends, Sesemann, que si nous voulons conserver quelque chance d’amélioration dans l’état de ton enfant, nous devons observer les plus grands ménagements et les soins les plus minutieux.

Mr Sesemann qui avait jusque là écouté en silence et avec une expression de triste résignation, releva tout à coup la tête et s’écria :

— Docteur, dis-le moi en toute sincérité, conserves-tu vraiment quelque espoir d’un changement dans son état ?

Le docteur haussa les épaules.

— Bien peu, dit-il à demi-voix. Mais voyons, cher ami, pense un peu à moi ! N’as-tu pas une enfant qui t’aime, qui te désire quand tu es absent, et qui se réjouit de ton retour ? Lorsque tu rentres chez toi tu ne trouves jamais la maison déserte et tu ne t’assieds pas à une table solitaire. Ta fille aussi a de quoi être heureuse ; il est vrai qu’elle est privée de bien des choses dont les autres jouissent, mais sous combien de rapports n’est-elle pas plus privilégiée que tant d’autres enfants ! Non, Sesemann, vous n’êtes pas tant à plaindre, vous êtes bien heureux d’être ensemble ; pense à ma maison si solitaire !

Mr Sesemann s’était levé et parcourait la chambre à grands pas selon son habitude lorsqu’il était fortement préoccupé. Il s’arrêta soudain en face de son ami, et lui frappant sur l’épaule :

— Docteur, dit-il, j’ai une idée ; je ne puis plus te voir ainsi, tu n’es plus du tout comme autrefois ; il faut que tu sortes un peu de toi-même, sais-tu comment ? C’est toi qui vas partir pour la Suisse et qui iras de notre part visiter la petite Heidi sur son alpe !

Cette proposition prenait le docteur par surprise et il voulut d’abord s’en défendre ; mais Mr Sesemann ne lui en laissa pas le temps. Tout enchanté de sa nouvelle idée, il saisit son ami par le bras et l’entraîna jusqu’à la chambre de sa fille. Le bon docteur était toujours le bienvenu auprès de sa malade, car il l’avait de tout temps traitée avec beaucoup d’affection et savait à chaque visite lui raconter quelque chose de drôle et d’amusant ; maintenant, il est vrai, il ne le pouvait plus, Clara comprenait pourquoi, et elle aurait bien aimé pouvoir lui rendre de nouveau sa gaîté. Elle lui tendit la main dès qu’il entra dans la chambre et il vint s’asseoir à côté d’elle. Mr Sesemann approcha aussi un fauteuil, et prenant la main de Clara dans les siennes, il commença aussitôt à parler du voyage en Suisse en disant combien lui-même s’en était réjoui ; il glissa légèrement sur le point principal, c’est-à-dire sur l’impossibilité d’entreprendre ce voyage pour le moment, car il appréhendait un peu les larmes, et il se hâta d’en venir à sa nouvelle idée en faisant observer à Clara quel bien ce voyage de plaisir ferait à leur excellent ami. Les larmes avaient été, en effet, bien près de couler et avaient rempli les yeux bleus de Clara en dépit de tous ses efforts pour les refouler ; elle savait combien son père redoutait de la voir pleurer ; mais aussi, c’était dur de penser que tout était fini, qu’elle ne ferait pas ce voyage auquel elle avait pensé tout l’été et dont la perspective avait été sa seule joie, sa seule consolation pendant ses longues heures de souffrance et de tristesse. Cependant elle n’avait pas l’habitude de contester avec son père ; elle savait bien qu’il ne lui refusait que ce qui pourrait lui faire du mal, aussi s’efforça-t-elle de ravaler ses larmes et de se tourner courageusement vers la seule espérance qui lui restât. Elle saisit la main de son bon ami, et tout en la caressant elle lui dit d’un ton câlin :

— Oh ! oui, n’est-ce pas, docteur, vous irez chez Heidi et vous reviendrez ensuite me raconter comment c’est là-haut, ce que fait le grand-père, et Pierre aussi, et ses chèvres ; je les connais si bien ! Et puis vous emporterez le paquet que je veux envoyer à Heidi ; je sais déjà tout ce que je veux y mettre, et aussi quelque chose pour la grand’mère. Oh ! docteur, allez-y, je vous en prie ! Pendant ce temps je prendrai de l’huile de foie de morue tant que vous voudrez !

On n’a jamais pu savoir si ce dernier argument décida l’affaire, mais il faut le croire, car le docteur sourit en répondant :

— Alors, je vois bien qu’il faut que j’aille, Clara, et tu deviendras bien grasse et bien rondelette comme nous voudrions t’avoir, ton papa et moi. Et quand, faut-il que je parte, dis-moi, l’as-tu déjà décidé ?

— J’aimerais bien que ce fût déjà demain de bonne heure, docteur, répondit Clara.

— Au fait, elle a raison, interrompit le père ; le soleil brille, le ciel est bleu, il n’y a pas une minute à perdre ; ce serait dommage de raccourcir d’un seul jour le temps que tu pourrais passer sur l’alpe.

Le docteur ne put s’empêcher de rire un peu en disant :

— Bientôt tu vas me reprocher d’être encore ici, Sesemann ; aussi ferais-je mieux de m’en aller.

Mais comme il se levait pour partir, Clara le retint par le bras ; elle avait encore à lui confier tous ses messages pour Heidi et à lui énumérer une quantité de choses qu’il devait bien regarder pour pouvoir à son retour lui raconter ce qu’il aurait vu. Quant à l’envoi pour Heidi, on le ferait parvenir au docteur plus tard dans la journée, parce qu’il fallait d’abord que Melle Rottenmeier aidât à tout empaqueter ; et dans ce moment elle était sortie pour une de ses expéditions en ville dont elle ne revenait jamais de sitôt.

Le docteur promit de s’acquitter exactement de toutes les commissions, de se mettre en route, sinon le matin de bonne heure, au moins dans la journée du lendemain et de venir à son retour rendre un compte fidèle de ce qu’il aurait vu et de tout ce qui se serait passé.

Les domestiques ont souvent un don tout particulier pour saisir ce qui se passe chez leurs maîtres longtemps avant que ceux-ci leur en aient dit un mot. Sébastien et Tinette devaient posséder ce don au plus haut degré ; au moment où le docteur descendait l’escalier accompagné de Sébastien, Tinette entrait dans la chambre de Clara qui l’avait sonnée.

— Allez faire remplir cette boîte de petits gâteaux tendres et bien frais, comme ceux que nous avons pour le café, Tinette, dit Clara en désignant une boîte qu’elle avait depuis longtemps préparée pour cela.

Tinette prit par un coin l’objet désigné en le balançant au bout de ses doigts d’un air dédaigneux, et, arrivée à la porte, elle lança cette remarque impertinente :

— Ça vaut bien la peine !

Quant à Sébastien, lorsqu’il eut ouvert la porte d’en bas avec sa politesse accoutumée, il dit en s’inclinant :

— Est-ce que Monsieur le docteur aurait la bonté de saluer la petite Mamselle de la part de Sébastien ?

— Tiens, tiens, Sébastien, répondit le docteur avec bonté, vous savez donc déjà que je pars ?

Sébastien toussa légèrement.

— Je suis — j’ai — je ne sais plus bien moi-même — ah ! oui, je me souviens maintenant : je traversais par hasard la salle à manger lorsque j’ai entendu prononcer le nom de la petite Mamselle, et comme il arrive souvent, on rapproche deux idées, et ainsi — c’est comme ça que —

— Sans doute, sans doute interrompit le docteur en souriant ; et plus on a d’idées à rapprocher, mieux on comprend. Au revoir, Sébastien, je transmettrai vos salutations.

Comme il franchissait le seuil de la porte pour s’éloigner de son pas le plus rapide, le docteur se trouva face à face avec un obstacle imprévu : le vent violent qui soufflait avait empêché Melle Rottenmeier de continuer ses courses en ville, et elle arrivait justement devant la porte. Le vent gonflait le grand châle blanc dans lequel elle était enveloppée, ce qui lui donnait tout à fait l’air d’avoir cargué une voile. Le docteur recula aussitôt de quelques pas ; mais Melle Rottenmeier qui lui avait toujours témoigné une considération et un empressement tout particuliers, se retira aussi en arrière avec la plus exquise politesse, et pendant un certain temps ils restèrent ainsi en face l’un de l’autre persistant avec force gestes à se céder mutuellement le passage. Un violent coup de vent vint soudain mettre fin à la situation en poussant Melle Rottenmeier à pleines voiles droit sur le docteur ; celui-ci n’eut que le temps de se tirer de côté, tandis que la dame, entraînée beaucoup plus loin, avait à revenir en arrière pour saluer convenablement l’ami de la maison. Cet incident l’avait fort mal disposée, mais le docteur avait un ton et des manières qui réussirent bien vite à lisser son humeur hérissée et à la transformer en une disposition pleine de douceur. Il lui fit part de ses projets de voyage en la priant de la manière la plus flatteuse d’emballer le paquet pour Heidi comme elle seule pouvait le faire, après quoi il prit congé d’elle.

Clara s’attendait à quelques combats avec Melle Rottenmeier avant d’obtenir son autorisation pour l’envoi de tous les objets qu’elle destinait à Heidi. Mais pour cette fois elle se trompait : Melle Rottenmeier était exceptionnellement bien disposée. Elle débarrassa tout de suite la grande table pour y étaler toutes les choses que Clara avait rassemblées, et les emballer ensuite sous ses yeux. Ce n’était pas une besogne aisée, car les objets qui devaient entrer dans le paquet étaient des plus divers. D’abord venait l’épais manteau à capuchon que Clara avait imaginé pour Heidi, afin qu’elle pût, durant l’hiver, descendre chez la grand’mère aussi souvent qu’elle le voudrait sans être obligée d’attendre que le grand-père pût l’accompagner et l’entortiller dans le sac pour la garantir du froid. Puis, pour la grand’mère un bon châle bien épais dans lequel elle pourrait s’envelopper chaudement afin de ne plus grelotter quand les vents d’hiver recommenceraient à secouer le petit chalet. Il y avait aussi la boîte pleine de petits gâteaux également destinés à la grand’mère pour qu’elle pût une fois manger autre chose qu’un petit pain avec son café. Ensuite venait un énorme saucisson ; Clara l’avait d’abord destiné à Pierre qui n’avait jamais rien d’autre que son pain et son fromage ; mais elle avait changé d’idée en réfléchissant que Pierre, dans sa joie, pourrait bien dévorer le saucisson tout d’une fois ; aussi avait-elle décidé de l’envoyer à la mère Brigitte qui en couperait d’abord un bon morceau pour elle et pour la grand’mère et donnerait le reste à Pierre en livraisons successives. Il y avait encore un sac de tabac pour le grand-père qui aimait tant à fumer sa pipe le soir devant le chalet. Enfin venaient une quantité de petites boîtes, de petits sacs, de petits paquets mystérieux que Clara s’était particulièrement amusée à rassembler et dans lesquels Heidi trouverait toutes sortes de surprises qui lui causeraient la plus grande joie.

L’œuvre compliquée de l’emballage ayant été menée à bonne fin, l’énorme paquet fut déposé sur le plancher, prêt à partir, et Melle Rottenmeier le contempla plongée dans de profondes réflexions sur l’art d’emballer, tandis que Clara le regardait fort satisfaite en se représentant les sauts de joie et les exclamations de Heidi quand elle le recevrait. Puis Sébastien entra dans la chambre, et d’un poignet vigoureux chargea le ballot sur son épaule pour l’emporter de suite à la maison du docteur.




Chapitre II.

Une visite à l’alpe.


L’aurore colorait les montagnes, et le vent frais du matin passant sur les grands arbres balançait les vieilles branches de ci et de là. Heidi, réveillée par ce bruit, ouvrit les yeux. Le frémissement du vent la saisissait toujours au plus profond de son être et l’entraînait par une puissance irrésistible dehors, sous les vieux sapins. Elle s’élança hors du lit et prit tout juste le temps d’achever sa toilette ; mais elle ne songea pas à s’en dispenser, car elle savait maintenant qu’on doit toujours être propre et en ordre.

Une fois prête, elle descendit la petite échelle ; le lit du grand-père était déjà vide ; elle s’élança dehors et trouva devant le chalet le Vieux occupé à examiner l’horizon de tous les côtés comme il le faisait chaque matin pour voir quel temps il ferait.

De petits nuages rosés traversaient le ciel qui devenait de plus en plus bleu, tandis qu’un or éclatant s’étendait sur les sommets et les pâturages et que le soleil paraissait au-dessus des hauts rochers.

— Oh ! que c’est beau, que c’est beau ! — bonjour, grand-père ! s’écria Heidi en bondissant à sa rencontre.

— Ah ! ah ! tes yeux aussi brillent déjà ? répondit le grand-père lui tendant la main en manière de salutation matinale.

Heidi courut ensuite vers les sapins et se mit à danser sous les branches agitées en poussant des cris de joie à chaque nouvelle rafale, à chaque nouveau hurlement du vent.

Pendant ce temps, le grand-père était allé à l’étable où il avait trait Brunette et Blanchette ; il les avait ensuite lavées et nettoyées pour leur course au pâturage, et amenées devant la porte du chalet. Dès qu’elle aperçut ses amies, Heidi arriva en gambadant, et les prenant toutes deux par le cou, elle leur dit un tendre bonjour ; les chèvres répondirent par des bêlements joyeux et chacune voulant témoigner plus d’amitié à Heidi, frottait sa tête contre son épaule en la poussant toujours plus fort, si bien qu’elle était presque étouffée entre les deux chèvres. Mais Heidi n’avait pas peur ; même lorsque Brunette la serrait de trop près et lui donnait des coups de tête un peu forts, elle n’avait qu’à lui dire : — Non, Brunette, tu donnes des coups comme le Grand Turc ! — et aussitôt Brunette retirait sa tête et prenait un air convenable, tandis que Blanchette se redressait par un mouvement plein de dignité qui semblait dire : — Ce n’est pas à moi qu’on pourra reprocher de me conduire comme le Grand Turc ! — Car la blanche chevrette avait encore plus de distinction que sa compagne.

À ce moment le sifflet de Pierre retentit au bas du sentier, et toutes les chèvres arrivèrent en gambadant, l’agile Linotte en tête. Aussitôt, Heidi fut au milieu de la troupe, assaillie à droite et à gauche par les démonstrations un peu trop vives des chèvres ; elle les bouscula à son tour un peu pour parvenir jusqu’à Bellette qui était repoussée par les plus grandes chaque fois qu’elle voulait s’approcher. Pierre arriva par derrière et fit entendre un dernier et terrible coup de sifflet dans le but de chasser ses bêtes du côté du pâturage pendant qu’il s’approcherait de Heidi à laquelle il avait quelque chose à dire. À ce coup de sifflet, les chèvres s’écartèrent en effet, et Pierre put arriver jusqu’à Heidi ; se plaçant alors droit devant elle :

— Tu peux bien recommencer à venir aujourd’hui, lui dit-il d’un ton revêche.

— Non, Pierre, c’est impossible, répondit Heidi ; on peut arriver de Francfort à chaque instant, et il faut que je sois à la maison.

— Tu as déjà dit ça bien des fois, grommela Pierre.

— Mais, parce que c’est toujours la même chose, et ce sera ainsi jusqu’à ce qu’elles arrivent ; ou bien trouves-tu peut-être que je devrais être loin de la maison quand elles viendront me voir de Francfort, dis, Pierre, le trouves-tu ?

— Elles peuvent aussi faire visite au Vieux, répliqua Pierre en grognant.

À ce moment la forte voix du grand-père se fit entendre de l’intérieur du chalet :

— Pourquoi l’armée ne se met-elle pas en marche ? est-ce le général ou les troupes qui manquent à l’appel ?

Pierre fit aussitôt volte-face en faisant claquer son fouet dans les airs ; toutes les chèvres qui connaissaient ce signal se mirent en marche, et, suivies de Pierre, grimpèrent au galop du côté du pâturage.

Depuis que Heidi était de retour chez le grand-père, il lui venait de temps en temps à la pensée des choses auxquelles elle n’avait jamais songé auparavant. Ainsi, chaque matin, elle faisait son lit, non sans peine, et tiraillait le foin dans tous les sens jusqu’à ce qu’elle l’eût rendu bien uni. Ensuite elle faisait le tour du chalet, remettant chaque chaise à sa place et serrant dans l’armoire tout ce qu’elle trouvait en désordre. Puis elle allait chercher un torchon, grimpait sur une chaise et frottait la table de toutes ses forces jusqu’à ce qu’elle fût toute luisante. Aussi, quand le grand-père rentrait, il jetait autour de lui un regard de satisfaction et disait :

— Maintenant c’est toujours comme Dimanche chez nous ; ce n’est pas en vain que Heidi a été à l’étranger.

Ce même jour, quand les chèvres furent parties et qu’elle eut fini de déjeuner avec le grand-père, Heidi se mit à l’œuvre comme d’habitude ; mais elle avait bien de la peine à arriver au bout ; à chaque instant quelque incident nouveau l’interrompait dans ses occupations. Il faisait si beau dehors, ce matin-là ! le plus gai rayon de soleil pénétrait justement par la fenêtre ouverte et semblait dire : — Sors, Heidi, sors ! — Impossible de rester dans la chambre ! elle s’élança dehors en courant ; un soleil éclatant étincelait tout à l’entour du chalet, sur les montagnes et tout au loin jusqu’au fond de la vallée ; il devait faire si bon et si sec le long de la pente en plein soleil ! Heidi courut s’y asseoir un moment pour jouir à son aise. Puis tout à coup elle se rappela que le petit tabouret était resté au milieu de la chambre et que la table n’avait pas encore été nettoyée après le déjeuner ; elle s’élança d’un bond et rentra dans le chalet. Mais au bout d’un instant déjà, le bruissement des sapins se fit entendre ; Heidi le sentit passer dans tous ses membres, et, ne pouvant résister à cet appel, courut joindre ses gambades aux mouvements désordonnés des branches. Le grand-père, occupé sous le hangar à toutes sortes de travaux, s’avançait de temps à autre sur le seuil pour contempler en souriant la joie expansive de Heidi. Il venait de rentrer, lorsqu’il l’entendit crier tout à coup :

— Grand-père ! grand-père ! viens !

Il sortit en toute hâte, craignant presque qu’il ne lui fût arrivé quelque chose, et il la vit qui descendait le sentier en courant et criant de toutes ses forces :

— Ils viennent ! ils viennent ! et le docteur est en avant !

C’était bien, en effet, son ancien ami à la rencontre duquel Heidi se précipitait ; dès qu’elle l’eut atteint, elle étreignit tendrement la main qu’il lui avait tendue de loin et s’écria dans des transports de joie :

— Bonjour, Monsieur le docteur ! je vous remercie encore mille fois !

— Bonjour, Heidi ! et de quoi me remercies-tu déjà ? demanda le docteur avec un sourire bienveillant.

— De ce que j’ai pu revenir chez le grand-père, répondit l’enfant.

Le visage du bon docteur s’éclaira comme d’un rayon de soleil. Il ne s’était pas attendu à un pareil accueil sur l’alpe. Toujours plongé dans ses tristes pensées et dans le sentiment de sa solitude, il avait gravi la montagne sans même s’apercevoir combien tout ce qui l’entourait était beau et le devenait à chaque pas davantage. Il s’était dit que la petite Heidi ne le reconnaîtrait probablement pas, elle l’avait si peu vu ! et il se faisait à lui-même l’effet d’une personne qui vient causer une déception et qu’on n’a pas de plaisir à voir parce qu’elle n’apporte pas les joies attendues. Mais tout au contraire, les yeux de Heidi étincelaient de plaisir, et, pleine de reconnaissance et d’affection, elle serrait toujours dans les siens le bras de son bon ami.

Le docteur prit l’enfant par la main avec une tendresse toute paternelle.

— Viens, Heidi, lui dit-il de son ton le plus affectueux, mène-moi vers ton grand-père et montre-moi où tu demeures.

Mais Heidi restait immobile et fixait des regards étonnés vers le bas du sentier.

— Où sont donc Clara et la grand’maman ? demanda-t-elle enfin.

— Eh bien, oui ! il faut maintenant que je te dise quelque chose qui te fera de la peine, comme à moi, répondit le docteur. Vois-tu, Heidi, je suis venu tout seul. Clara a été très-malade et n’aurait pas pu faire le voyage ; en sorte que la grand’maman est aussi restée là-bas. Mais le printemps prochain, quand les jours seront de nouveau bien chauds et bien longs, elles viendront, pour sûr !

Heidi était profondément déçue. Elle ne pouvait pas comprendre que toute la joie qu’elle avait caressée d’avance avec tant de certitude, s’éloignât d’elle ainsi tout à coup. Elle resta d’abord immobile et comme perplexe en face de cette déception si inattendue. Le docteur, debout à côté d’elle, gardait le silence ; tout se taisait alentour ; on entendait seulement tout en haut le bruissement des sapins. Puis tout à coup, Heidi se souvint qu’elle était cependant descendue à la rencontre de quelqu’un : le bon docteur n’était-il pas venu la voir ? Elle leva les yeux vers lui. Il y avait dans le regard qu’il abaissa sur elle une expression de tristesse qu’elle n’y avait jamais vue à Francfort et qui lui alla tout de suite au cœur. Elle ne pouvait pas voir une personne triste, et encore moins le bon docteur. C’était sans doute parce que Clara et la grand’maman n’avaient pas pu venir, qu’il avait cet air ; elle chercha vite une consolation à lui offrir et l’eut bientôt trouvée :

— Oh ! ce ne sera pas long jusqu’à ce que le printemps soit là, dit-elle, et alors elles viendront, pour sûr ! Chez nous le temps passe toujours vite, et puis elles pourront rester bien plus longtemps, et Clara sera bien plus contente. À présent montons vers le grand-père !

Et la main dans celle de son ami, elle se mit en devoir de gravir le sentier. Heidi avait tellement à cœur de rendre au docteur la joie et la gaîté, qu’elle recommença à lui démontrer combien le temps passait vite sur l’alpe ; les longues et chaudes journées d’été seraient certainement bientôt là, avant qu’on eût pu s’en apercevoir. Et tout en cherchant cette consolation, Heidi finit par s’en persuader si bien elle-même, qu’une fois arrivée en haut, elle s’écria toute joyeuse en s’avançant au-devant du grand-père :

— Elles ne sont pas encore là, mais ce ne sera pas long jusqu’à ce qu’elles viennent !

Le docteur n’était point un étranger pour le grand-père ; l’enfant avait si souvent parlé de lui ! Le Vieux de l’alpe tendit la main à son hôte et lui souhaita la bienvenue avec beaucoup de cordialité. Puis les deux hommes s’assirent sur le banc contre le chalet en faisant aussi une petite place pour Heidi à laquelle le docteur fit signe de venir s’asseoir à côté de lui. Il raconta comment Mr Sesemann l’avait encouragé à faire le voyage et comment lui-même avait trouvé que cela pourrait lui faire du bien, car depuis quelque temps, il ne s’était plus senti aussi frais et aussi dispos. Puis, se tournant vers Heidi, il lui dit à l’oreille qu’elle verrait bientôt arriver en haut de la montagne quelque chose qui était venu avec lui de Francfort et qui lui ferait certainement bien plus plaisir que le vieux docteur. Heidi fut très-intriguée et aurait bien voulu savoir tout de suite ce que c’était. Le grand-père engagea beaucoup le docteur à passer à l’alpe ces belles journées d’automne, ou tout au moins à monter chaque fois qu’il ferait beau ; car on ne pouvait guère l’inviter à rester au chalet où il n’y avait pas moyen de le loger. Le Vieux conseilla à son hôte de ne pas redescendre à Ragaz et de louer une chambre à Dörfli ; à l’auberge, par exemple, il en trouverait de simples, mais tout à fait convenables. De cette manière le docteur pourrait monter chaque matin à l’alpe, ce qui ne manquerait pas de lui faire du bien, assurait le Vieux, ajoutant qu’il serait très content de le conduire plus haut sur la montagne, à différents points où il aurait certainement du plaisir. Tout ce projet plut beaucoup au docteur, et on décida de le mettre à exécution.

Pendant ce temps le soleil avait monté dans le ciel et marquait midi. Le vent était tombé et les sapins se taisaient depuis longtemps. L’air qui était délicieux et encore doux malgré l’élévation, se jouait à l’entour du banc exposé au soleil et répandait une agréable fraîcheur. Le grand-père se leva et entra dans le chalet d’où il ressortit bientôt après, portant la table qu’il plaça devant le banc.

— Maintenant, Heidi, va chercher tout ce qu’il faut pour le dîner, dit-il. Il faudra que Monsieur le docteur se contente de ce que nous avons ; si notre cuisine est simple, la salle à manger, au moins, est convenable.

— Je suis aussi de cet avis, répliqua le docteur en contemplant au loin la vallée baignée de lumière, et j’accepte votre invitation ; tout doit paraître bon ici.

Heidi allait et venait, agile comme une petite belette, ; et apportait tout ce qu’elle pouvait trouver dans l’armoire, car c’était une grande joie pour elle d’offrir l’hospitalité au docteur. De son côté, le grand-père préparait le repas et sortit bientôt du chalet avec le pot de lait fumant et le fromage jaune comme de l’or. Ensuite il coupa de jolies tranches bien minces de la viande à la belle couleur rouge qu’il faisait sécher lui-même au grand air. Le dîner du docteur lui parut si bon, qu’il déclara n’en avoir pas fait un meilleur de toute l’année.

— Oui, oui, disait-il ; c’est ici que notre Clara doit venir ; elle y prendra des forces toutes nouvelles et si elle mange pendant quelque temps comme je l’ai fait aujourd’hui, elle deviendra toute ronde et toute fraîche comme elle ne l’a encore jamais été.

À ce moment apparut au haut du sentier un homme portant un gros ballot sur son dos. Quand il arriva devant le chalet, il s’arrêta tout essoufflé, laissa tomber sa charge à terre et aspira plusieurs fois à longs traits l’air frais de la hauteur.

— Ah ! ah ! voici ce qui est venu de Francfort avec moi, dit le docteur en se levant et conduisant Heidi vers le paquet. Il commença à le déficeler ; lorsqu’il eut enlevé la première enveloppe bien épaisse, il dit :

— Maintenant, petite, à toi de continuer et de sortir tous tes trésors.

Heidi obéit, et à mesure que le paquet se déroulait, elle contemplait avec de grands yeux émerveillés toutes les choses qu’il contenait. Le docteur s’approcha de nouveau, et ôtant le couvercle de la grosse boîte, il en montra le contenu à Heidi, en disant :

— Regarde ce que la grand’mère aura pour son café !

Alors seulement Heidi recouvra la parole et s’écria hors de joie :

— Oh ! maintenant la grand’mère va manger aussi de ces bons gâteaux !

Elle se mit à sauter tout autour de la boîte et aurait voulu tout de suite refaire le paquet et courir chez la grand’mère. Mais le grand-père décida qu’elle irait plus tard, vers le soir, quand on descendrait accompagner le docteur. Heidi découvrit ensuite le joli sac de tabac et l’apporta vite au grand-père qui en fut très satisfait et bourra aussitôt sa courte pipe. Puis les deux hommes, assis côte à côte sur le banc et lançant devant eux de longues bouffées de fumée, se mirent à parler de choses et d’autres, tandis que Heidi allait et venait sans cesse de l’un à l’autre de ses trésors. Soudain, elle revint auprès du banc, se posta devant son ami, et dès qu’il y eut une pause dans la conversation, elle déclara d’un ton péremptoire :

— Non, cela ne m’a pas fait plus plaisir que le vieux docteur !

Tous deux ne purent s’empêcher de rire, et le docteur assura qu’il ne l’aurait pas cru.

Quand le soleil fut sur le point de disparaître derrière la montagne, le visiteur se leva pour redescendre à Dörfli où il voulait s’installer. Le grand-père prit sous son bras la boîte de gâteaux, le gros saucisson et le châle, tandis que Heidi mettait sa main dans celle de son ami, et tous ensemble descendirent le sentier jusqu’à la cabane de Pierre le Chevrier où ils se séparèrent ; Heidi devait entrer auprès de la grand’mère et y attendre le retour du Vieux qui voulait accompagner son hôte jusqu’à Dörfli. Quand le docteur lui tendit la main pour prendre congé d’elle, elle lui demanda :

— Aimeriez-vous peut-être monter demain au pâturage avec les chèvres ?

— C’est entendu, Heidi, répondit-il ; nous irons ensemble.

Les deux hommes continuèrent leur chemin, et Heidi entra vers la grand’mère. Elle commença par apporter, non sans peine, la boîte de gâteaux ; puis le grand-père ayant déposé les paquets devant la porte, il lui fallut ressortir pour chercher le saucisson, et enfin le grand châle. Elle apporta tous ces objets aussi près que possible de la grand’mère, afin que celle-ci pût bien les toucher et se rendre compte avec la main de ce que c’était. Quant au châle, elle le lui avait posé sur les genoux.

— Cela vient tout de Francfort, de la part de Clara et de la grand’maman, expliqua-t-elle à la bonne vieille stupéfaite et à Brigitte à laquelle la surprise avait coupé bras et jambes et qui avait regardé sans bouger les efforts de Heidi pour apporter dans la chambre ces gros objets.

— Mais n’est-ce pas, grand’mère, que les gâteaux te font un immense plaisir ? Tâte-les pour voir comme ils sont tendres ! — répétait l’enfant ; et la grand’mère répondit : — Oui, oui, Heidi, certainement. Quelles bonnes gens, pourtant !

Puis elle passait la main sur le châle doux et chaud en disant :

— Mais voici ce qui sera délicieux pour l’hiver ! Jamais je n’aurais cru de toute ma vie posséder quelque chose d’aussi magnifique !

Heidi cependant s’étonna fort que la grand’mère se réjouît davantage du châle gris que des gâteaux. Brigitte était demeurée en contemplation devant le saucisson gigantesque qu’elle regardait avec une sorte de respect ; jamais encore elle n’en avait vu de cette taille. Était-il vraiment à elle ? pourrait-elle le découper ? cela ne lui paraissait pas croyable. Elle branlait la tête d’un air de doute en disant :

— Il faudra pourtant demander au Vieux ce que cela signifie !

Mais Heidi répondit sans hésiter :

— Cela signifie qu’il faut le manger, et rien d’autre.

À ce moment Pierre entrait dans la chambre de son pas trébuchant.

— Le Vieux monte derrière moi, il faut que Heidi — il ne put pas continuer. Ses regards étaient tombés sur la table, et la vue du saucisson l’avait tellement saisi qu’il ne trouva plus une parole. Mais Heidi avait compris le message inachevé et tendit bien vite la main à la grand’mère pour prendre congé d’elle.

Le Vieux ne passait maintenant jamais devant la cabane sans entrer saluer la grand’mère qui aimait toujours à entendre son pas, car il lui laissait chaque fois quelque parole encourageante. Mais ce jour-là, comme il se faisait tard pour Heidi qui était debout tous les matins avec le soleil, le grand-père, bien décidé à ce qu’elle eût tout son somme, se contenta de crier bonne nuit à la grand’mère en passant devant la porte. Il prit par la main Heidi qui était venue au-devant de lui, et tous deux regagnèrent le paisible chalet par un ciel resplendissant d’étoiles.




Chapitre III.

Une compensation.


De bonne heure le matin suivant, le docteur quitta Dörfli pour monter au chalet dans la compagnie de Pierre. Avec sa bonté accoutumée, il essaya plusieurs fois d’entamer une conversation avec le Chevrier, mais sans y réussir ; c’est à peine si celui-ci répondit à ses avances par quelques monosyllabes indécis ; Pierre ne se laissait pas si facilement décider à parler. Ce fut donc en silence qu’ils atteignirent le chalet où Heidi les attendait déjà avec ses deux chèvres, toutes trois gaies et fraîches comme le premier rayon du soleil sur les hauteurs.

— Tu viens ? demanda Pierre qui ne manquait pas chaque matin d’exprimer la même pensée sous forme de question ou de sommation.

— Mais oui, naturellement, si le docteur veut venir aussi, répondit Heidi.

Pierre jeta au Monsieur un regard de côté. Le grand-père parut à son tour avec le sac aux provisions. Il salua d’abord le docteur avec beaucoup de respect, puis s’avança vers Pierre et lui suspendit la sacoche au côté. Elle était plus lourde que d’habitude, car le Vieux y avait mis un bon morceau de sa viande séchée, en pensant que si le Monsieur se plaisait au pâturage il serait peut-être bien aise de manger son dîner là-haut avec les enfants. Pierre eut tout de suite le pressentiment de quelque chose d’inusité dans la sacoche, et sa figure s’épanouit en un large sourire qui allait presque d’une oreille à l’autre.

Alors commença l’ascension. Heidi fut immédiatement tout entourée de ses chèvres, chacune voulant être le plus près d’elle et poussant les autres de côté pour se faire place ; après avoir été pendant un moment entraînée par le troupeau, elle s’arrêta court et leur adressa cette petite exhortation :

— Maintenant vous allez courir en avant bien gentiment, sans revenir toujours me heurter et me pousser, parce que je veux aller un peu avec Monsieur le docteur.

Comme Bellette se frottait encore contre elle, elle lui passa tendrement la main sur le dos et lui recommanda tout particulièrement d’être bien obéissante. Puis, se frayant un chemin hors du troupeau, elle rejoignit le docteur qui la prit aussitôt par la main et ne la lâcha plus. Cette fois il n’avait plus besoin de chercher à grand’peine un sujet de conversation, car Heidi commença tout de suite à causer ; elle avait tant de choses à lui raconter sur les chèvres et leurs excentricités, sur les fleurs, les rochers, les oiseaux, que le temps passa sans qu’ils s’en aperçussent et tout à coup ils se trouvèrent en haut, au pâturage. Tout en montant, Pierre avait fréquemment jeté au docteur des regards de côté qui auraient pu lui faire bien peur, mais qu’heureusement pour lui il n’avait pas remarqués.

Heidi conduisit aussitôt son ami à l’endroit où elle allait toujours s’asseoir pour regarder à son aise, car c’était sa place favorite. Elle s’y établit comme d’habitude, et le docteur s’assit à côté d’elle sur le chaud gazon du pâturage. La radieuse lumière d’une matinée d’automne enveloppait de ses rayons d’or les cimes des montagnes et la large vallée verdoyante. Des alpages inférieurs montait le tintement des cloches des troupeaux dont la douce sonnerie faisait une impression de bien-être et de paix. Le grand champ de neige vis-à-vis brillait de mille étincelles, et le Falkniss tout gris élevait jusque dans l’azur profond du ciel ses grandes tours majestueuses. La brise du matin, fraîche et délicieuse, passait sur l’alpe en courbant tout doucement les dernières campanules qui seules avaient survécu à l’été et semblaient balancer avec bonheur leur petite tête au soleil ; l’oiseau de proie aussi décrivait ses grands cercles bien haut dans les airs, mais cette fois il ne croassait pas ; les ailes déployées, il planait avec lenteur dans l’azur tranquille, comme au sein d’une calme et profonde béatitude.

Heidi regardait les fleurs doucement agitées, le ciel bleu, le gai soleil, l’heureux oiseau dans les airs ; tout était si beau, si beau ! ses yeux étincelaient de bonheur. Elle se tourna vers son ami pour s’assurer qu’il voyait aussi toutes ces belles choses. Le docteur était jusqu’alors resté silencieux et pensif ; lorsqu’il rencontra les yeux de l’enfant si rayonnants de joie, il dit :

— Oui, Heidi, il pourrait faire bien beau ici ; mais si on y apporte un cœur triste, comment jouir de toute cette beauté ?

— Oh ! s’écria joyeusement Heidi, ici on n’a jamais le cœur triste, ce n’est qu’à Francfort !

Le docteur sourit, mais un instant seulement. Il reprit :

— Et si l’on est venu de Francfort avec toute sa tristesse et qu’on l’apporte jusqu’ici avec soi, Heidi, sais-tu un remède à cela ?

— On n’a qu’à tout dire au bon Dieu quand on ne sait plus que faire, répondit-elle avec confiance.

— Oui, ton idée est bonne, enfant, répliqua le docteur. Mais quand c’est Lui-même qui a envoyé ce qui nous rend triste et malheureux, que peut-on lui dire ?

Cette question fit réfléchir Heidi, quoiqu’elle fût bien convaincue que le bon Dieu peut nous aider dans toutes nos tristesses ; c’est dans sa propre expérience qu’elle chercha la réponse :

— Alors il faut attendre, dit-elle enfin avec assurance, et penser toujours : « le bon Dieu sait déjà maintenant quelle joie il m’enverra après, quand tout sera passé » ; il faut seulement attendre encore un peu et ne pas l’abandonner, et après, voilà que tout est changé, et on peut bien voir qu’Il gardait tout le temps quelque chose de bon pour nous. Mais avant, quand on ne voit que ce qui est triste, il semble que cela doit toujours rester comme ça.

— C’est une belle certitude, Heidi, garde-la toujours, dit le docteur.

Pendant un moment encore il contempla en silence les puissantes masses de rochers qui l’environnaient et la verte vallée illuminée par le soleil, puis il reprit :

— Vois-tu, Heidi, on pourrait être assis à cette même place et avoir sur les yeux une ombre épaisse à travers laquelle toute la beauté ne pourrait pénétrer. Alors le cœur est triste, doublement triste, parce qu’il devrait faire si beau ici ! Peux-tu comprendre cela ?

À ces paroles, une impression douloureuse traversa le cœur de Heidi. Cette ombre épaisse sur les yeux, dont parlait le docteur, lui rappelait la grand’mère qui ne pourrait plus jamais voir le soleil et tant de belles choses ; c’était un chagrin qui se réveillait avec force au fond de son cœur chaque fois qu’elle se le représentait de nouveau. Elle resta un moment sans parler, car elle avait été atteinte tout d’un coup au milieu de sa joie. Enfin elle répondit gravement :

— Oui, je le comprends bien. Mais je sais ce qu’il faut faire alors ; il faut répéter les cantiques de la grand’mère qui font de nouveau voir un peu clair et même quelquefois si clair qu’on redevient tout joyeux ; c’est la grand’mère qui l’a dit.

— Quels cantiques, Heidi ? demanda le docteur.

— Je sais seulement celui du soleil et du beau jardin ; et aussi dans le grand cantique les versets que la grand’mère aime, parce qu’il faut toujours que je les lise trois fois.

— Eh bien, dis-moi une fois ces versets, je voudrais bien aussi les entendre, dit le docteur en se redressant pour mieux écouter.

L’enfant joignit les mains, et après avoir réfléchi un instant :

— Faut-il commencer là où la grand’mère dit que cela remet de la confiance dans le cœur ?

Le docteur fit un signe affirmatif. Heidi commença :

Laisse, laisse sans crainte
Agir et gouverner
Cette volonté sainte
Qui doit tout diriger.
Quand de la délivrance
Sera venu le temps,
De son amour immense
Tu comprendras les plans.
Il tardera peut-être
À calmer ta douleur,
Et pourra te paraître
Sourd au cri de ton cœur.
De toi cachant sa face,
Il semble pour toujours
Te refuser sa grâce,
Te laisser sans secours.
Mais reste-Lui fidèle
Tant qu’Il veut t’éprouver,
Et sa main paternelle
Viendra te relever.
Du souci qui t’accable
Il ôtera le faix,
Et sa grâce ineffable
Te remplira de paix.

Heidi s’arrêta tout à coup n’étant pas bien sûre que le docteur l’écoutât toujours. Il avait mis sa main devant ses yeux et restait ainsi sans faire le moindre mouvement. Aussi pensa-t-elle qu’il s’était peut-être un peu endormi et que si, à son réveil, il voulait encore entendre d’autres versets, elle n’aurait qu’à les lui réciter alors. Tout était silencieux. Le docteur ne disait rien, mais il ne dormait pas ; la voix de l’enfant l’avait transporté bien, bien loin, dans le passé ; il se revoyait petit garçon, à côté du fauteuil de sa mère ; elle l’entourait de son bras et lui disait le cantique que Heidi récitait et qu’il n’avait plus entendu depuis si, si longtemps. Puis il lui sembla entendre la voix même de sa mère, il vit ses yeux s’arrêter sur lui avec tendresse, et lorsque le cantique fut fini, il entendit cette voix aimée lui murmurer d’autres paroles encore ; il fallait qu’il aimât bien à les écouter et à les suivre dans son souvenir, car il demeura encore longtemps ainsi, immobile, le visage toujours caché dans ses mains. Lorsqu’il releva enfin la tête, il vit que Heidi le regardait avec étonnement ; il prit la main de l’enfant dans les siennes :

— Heidi, ton cantique était bien beau, dit-il d’un accent plus joyeux qu’auparavant. Nous reviendrons ici, et tu me le rediras encore une fois.

Pendant tout ce temps, Pierre avait été fort occupé à décharger son indignation : il y avait tant de jours que Heidi n’était pas venue au pâturage ! et maintenant qu’elle y était bien réellement de nouveau, voilà que le Monsieur restait assis tout le temps à côté d’elle, et que lui, Pierre, ne pouvait pas s’approcher ! Son dépit était extrême. Il s’avança à quelque distance derrière le Monsieur, qui ne pouvant pas le voir, ne se doutait de rien ; alors il dirigea vers lui un poing agressif, puis deux, et plus Heidi restait à côté de son compagnon, plus les poings de Pierre s’agitaient terribles et menaçants pour celui qui lui tournait le dos.

Sur ces entrefaites, le soleil ayant atteint dans le ciel la hauteur qui indique le moment du dîner, Pierre qui connaissait cela parfaitement cria de toutes ses forces :

— Il faut manger !

Heidi se leva pour aller chercher la sacoche, afin que le docteur pût prendre son dîner à la place même où il était assis. Mais il déclara n’avoir pas faim et demanda seulement à boire un verre de lait, après quoi il voulait se promener un peu sur l’alpe et monter encore plus haut. Aussitôt Heidi découvrit qu’elle n’avait pas faim non plus et qu’elle aimerait mieux aussi ne boire qu’un verre de lait et mener le docteur tout en haut, jusqu’aux grosses pierres moussues, près de l’endroit où la Linotte avait failli tomber dans le précipice et où croissaient les herbes les plus aromatiques. Elle courut donc vers Pierre, lui expliqua la chose et lui dit de traire d’abord une tasse de lait de Blanchette pour le docteur, puis une seconde pour elle-même. Pierre fort étonné regarda un moment Heidi, puis il demanda :

— Qui est-ce qui aura ce qu’il y a dans la sacoche ?

— Toi, si tu veux, répondit-elle, mais commence par donner le lait, et dépêche-toi.

Jamais encore Pierre n’avait accompli aucun acte avec la promptitude qu’il mit à exécuter l’ordre de Heidi, car il voyait toujours devant lui la sacoche dont il n’avait pas encore regardé le contenu. Dès que ses compagnons furent tranquillement occupés à boire leur lait, Pierre ouvrit la sacoche et y jeta un rapide coup d’œil ; en apercevant le magnifique morceau de viande, tout son être frémit de joie, et il lui fallut s’assurer par un second regard qu’il ne se trompait pas. Puis il plongea la main tout au fond pour en sortir le précieux morceau et s’en délecter ; mais soudain il retira sa main comme s’il n’osait pas le saisir : il lui revenait à la pensée qu’il avait fait le poing au Monsieur derrière son dos, — et voilà que maintenant le même Monsieur lui cédait un dîner sans pareil ! Pierre eut des remords de son action ; c’était comme si ce souvenir l’empêchait de tirer du sac ce beau présent et d’en jouir à son aise. Tout d’un coup il se leva et courut à la place même d’où il avait envoyé ses menaces au docteur ; là, il étendit les mains bien ouvertes en avant pour annuler l’effet des poings, et resta ainsi un bon moment jusqu’à ce qu’il eût le sentiment d’avoir dûment rétabli l’équilibre ; puis, en quelques sauts il revint à la sacoche, et se sentant de nouveau la conscience à l’aise, il put se livrer de tout son cœur à la jouissance d’entamer à belles dents le friand morceau qui composait ce dîner exceptionnel.

Heidi et le docteur s’étaient longtemps promenés ensemble en s’entretenant de toutes sortes de choses, lorsque ce dernier s’aperçut qu’il était temps pour lui de redescendre ; il pensait que sa petite amie aimerait rester encore un peu avec les chèvres ; mais Heidi n’y songeait point : comment pourrait-elle laisser le docteur descendre tout seul de l’alpe ! Elle voulut absolument l’accompagner jusqu’au chalet du grand-père et même un peu plus loin. Elle marchait toujours à côté de son ami, la main dans la sienne, lui racontant mille choses tout le long du chemin, lui montrant les places où les chèvres aimaient à brouter, et celles où, en été, se trouvaient le plus d’hélianthèmes d’un jaune éclatant, de rouges centaurées et d’autres fleurs encore ; elle connaissait tous leurs noms, le grand-père les lui ayant enseignés durant l’été tels qu’il les savait lui-même. À la fin, le docteur déclara que c’était le moment de partir ; ils prirent congé l’un de l’autre, et il continua sa descente ; mais de temps en temps il se retournait et voyait Heidi debout à la même place, le suivant des yeux et lui faisant des signes de la main, comme autrefois sa propre fille chérie lorsqu’il quittait la maison.

C’était un mois de Septembre doux et tout brillant de soleil. Chaque matin le docteur montait au chalet, et l’on partait presque aussitôt pour quelque belle excursion. Le Vieux de l’alpe l’accompagnait fréquemment et le menait beaucoup plus haut, jusqu’aux sommités rocheuses où se balancent les vieux sapins battus de la tempête, et où le grand oiseau de proie devait avoir son nid, car plus d’une fois il passa en sifflant et en poussant des croassements aigus au-dessus de la tête des deux hommes.

Le docteur trouvait beaucoup de plaisir à la conversation de son guide, et il s’étonnait sans cesse de l’exactitude avec laquelle le Vieux connaissait et nommait toutes les plantes à la ronde, sachant toujours à quoi elles étaient bonnes ; partout il découvrait des choses utiles et précieuses, soit dans les sapins résineux ou les sombres pins aux aiguilles odorantes, soit dans les mousses frisées qui garnissaient les racines des vieux arbres, soit enfin dans les plantes et les fleurs les moins apparentes qui poussaient encore à une grande hauteur sur le vigoureux sol alpestre. Le vieillard connaissait tout aussi exactement le caractère et les mœurs des animaux petits et grands habitant ces hauteurs, et il racontait au docteur les choses les plus amusantes sur la manière de vivre de ces hôtes des rochers, des cavernes et des hauts sapins. Le temps s’écoulait bien vite pour le docteur dans ces excursions, et souvent, le soir, lorsqu’il se séparait du Vieux avec une cordiale poignée de main, il lui répétait encore :

— Mon cher ami, je ne vous quitte jamais sans avoir appris quelque chose de nouveau !

D’autres fois cependant, et en général par les plus belles journées, le docteur préférait se promener avec Heidi. Ils allaient alors s’établir ensemble sur la saillie du pâturage où ils s’étaient assis le premier jour, et Heidi répétait au docteur les versets du cantique et lui racontait tout ce qui lui venait à l’esprit, tandis que Pierre, à quelque distance derrière eux, restait assis sans mot dire, mais tout à fait apprivoisé et ne songeant plus à faire le poing.

Ainsi s’écoula le beau mois de Septembre. Puis, un matin le docteur arriva au chalet avec un visage moins joyeux que d’habitude : c’était son dernier jour, dit-il, il fallait qu’il retournât à Francfort ; mais cela lui faisait beaucoup de peine, parce qu’il s’était attaché à l’alpe. Cette nouvelle causa du chagrin au Vieux qui avait aussi beaucoup joui dans la société du docteur ; quant à Heidi, elle s’était si bien accoutumée à voir tous les jours son bon et affectueux ami, qu’elle ne pouvait comprendre que tout cela dût si subitement prendre fin. Elle leva vers lui un regard inquiet et interrogateur, mais elle vit que ce n’était que trop vrai. Le docteur prit congé du grand-père et demanda à Heidi si elle voulait l’accompagner encore un peu ; elle descendit donc avec lui le long du sentier, la main dans la sienne, mais sans pouvoir encore croire qu’il partît pour tout de bon. Au bout d’un certain temps le docteur s’arrêta et déclara que Heidi était venue assez loin, qu’il était temps pour elle de retourner. Il passa la main tendrement et à plusieurs reprises sur les cheveux frisés de l’enfant.

— Maintenant, Heidi, il faut que je parte, dit-il ; si seulement je pouvais t’emmener à Francfort et te garder auprès de moi !

Heidi vit aussitôt se dresser devant elle tout Francfort avec ses maisons innombrables, ses rues pavées, et Melle Rottenmeier, et Tinette ! aussi répondit-elle avec quelque hésitation :

— J’aimerais encore mieux si vous reveniez chez nous.

— Eh bien, oui, cela vaudra mieux. Adieu donc, Heidi, répondit le docteur en lui tendant la main. L’enfant y plaça la sienne et leva son regard vers l’ami qui allait partir. Les bons yeux qu’elle rencontra se remplirent de larmes ; puis le docteur se détournant brusquement, se mit à descendre la montagne d’un pas pressé.

Heidi était demeurée immobile à la même place. Les larmes qu’elle avait vues dans ces yeux si pleins d’affection la travaillaient intérieurement. Soudain elle éclata en pleurs et se précipita sur les pas du voyageur en criant de toutes ses forces d’une voix entrecoupée de sanglots :

— Monsieur le docteur ! Monsieur le docteur !

Il se retourna et s’arrêta. Heidi l’avait rejoint ; les larmes ruisselaient le long de ses joues tandis qu’elle lui disait à travers ses sanglots :

— Je veux bien aller à Francfort tout de suite et rester avec vous aussi longtemps que vous voudrez ; il faut seulement que j’aille vite le dire au grand-père.

Le docteur caressa l’enfant agitée et chercha à la calmer.

— Non, ma chère Heidi, dit-il de sa voix la plus affectueuse, pas maintenant ; il faut que tu restes encore sous les sapins, ou tu pourrais retomber malade. Mais écoute, je veux te demander une chose : si jamais j’étais souffrant et seul, voudrais-tu venir et rester avec moi ? Puis-je compter que j’aurai alors quelqu’un pour prendre soin de moi et m’aimer ?

— Oui, oui, j’irai, bien sûr, le jour même, et je vous aime presque autant que le grand-père ! affirma Heidi sans cesser de sangloter.

Le docteur lui serra encore une fois la main et se remit rapidement en route. Mais Heidi, debout à la même place, continua à lui faire signe de la main aussi longtemps qu’elle aperçut un point noir sur le sentier. Lorsque le docteur se retourna pour regarder une dernière fois l’enfant et l’alpe soleillée, il se dit tout bas à lui-même : — Il fait bon là-haut ; c’est là que l’âme et le corps peuvent guérir et qu’on se reprend à aimer l’existence ! —




Chapitre IV.

L’hiver à Dörfli.


La neige était si haute autour du chalet de l’alpe que les fenêtres paraissaient au niveau du sol ; toute la partie inférieure de la maison était ensevelie, et la porte même était bloquée. Si le Vieux était resté sur l’alpe, il aurait dû faire comme Pierre qui était obligé chaque matin de sortir de la cabane par la fenêtre de la petite chambre ; quand le froid n’avait pas été assez intense pour geler cette neige molle fraîchement tombée pendant la nuit, il y enfonçait profondément et ne pouvait s’en sortir qu’en se démenant vigoureusement de la tête et des bras. La mère lui tendait alors par la fenêtre le grand balai avec lequel Pierre se frayait un chemin jusqu’à la porte ; là, il lui restait à faire la plus rude partie de la besogne : il fallait entièrement déblayer des deux côtés, sinon en ouvrant la porte on risquait de faire écrouler toute cette masse de neige dans la cuisine ; ou bien elle gelait, et alors les habitants de la cabane étaient bloqués, car on ne pouvait plus se faire jour à travers ce glaçon, et il n’y avait que Pierre qui pût sauter par la petite fenêtre. Quant à lui, la saison du gel lui procurait bien des facilités. Lorsqu’il voulait descendre à Dörfli, par exemple, il ouvrait la fenêtre, se glissait dehors et se trouvait sur la neige durcie qui s’étendait au loin en un vaste champ d’une blancheur éblouissante ; la mère lui passait alors son petit traîneau, et Pierre n’avait plus qu’à s’asseoir et à se laisser glisser n’importe où et comment ; il ne pouvait manquer d’arriver en bas d’une manière ou de l’autre, car tout l’alpage n’était qu’une large glissoire ininterrompue.

Le Vieux, cependant, ne passait pas l’hiver sur l’alpe. Il avait tenu parole, et dès que la première neige était tombée, il avait fermé le chalet et l’étable et était descendu à Dörfli avec Heidi et ses chèvres. Dans le voisinage de l’église et de la cure s’élevait une vaste construction qui avait été autrefois une maison seigneuriale, comme on pouvait facilement le constater à plus d’un indice, bien que le bâtiment fût presque complètement tombé en ruines. Cette maison avait été habitée dans le temps par un vaillant militaire qui s’était distingué par des actions d’éclat au service espagnol et s’était amassé de grandes richesses. Revenu plus tard à Dörfli, son village natal, il s’était fait construire une magnifique maison. Mais à peine avait-il vécu un certain temps au village, que l’ennui l’avait pris, et il n’avait plus pu y tenir, ayant été trop longtemps accoutumé au train bruyant du monde. Il avait donc de nouveau quitté Dörfli et n’était plus jamais revenu. Lorsque après bien, bien des années, on eut acquis la certitude qu’il était mort, un de ses parents éloignés habitant la vallée avait recueilli sa succession. Mais la maison était déjà toute délabrée, et le nouveau propriétaire ne voulant pas la réparer, elle fut louée à de pauvres gens qui ne pouvaient payer qu’un petit loyer, et quand une partie ou l’autre du bâtiment venait à s’effondrer, on ne la relevait pas. Depuis lors il s’était écoulé bien des années. Lorsque le Vieux était venu autrefois à Dörfli avec son garçon Tobie, il avait déjà loué la maison en ruines et s’y était établi ; après lui, elle était presque toujours restée inoccupée, car on ne pouvait y demeurer qu’à condition de prévenir de nouvelles dégradations en bouchant soigneusement les trous et les crevasses à mesure qu’elles se formaient.

L’hiver était long et rigoureux à Dörfli. Le vent sifflait autour de la maison et entrait de toutes parts dans les grandes salles, éteignant même parfois les lumières, et les pauvres gens y grelottaient. Mais le Vieux, lui, savait se tirer d’affaire. Dès que la résolution de passer l’hiver au village eut été prise, il avait de nouveau loué la vieille maison et était souvent descendu pendant l’automne pour y faire les arrangements nécessaires. Puis, vers le milieu d’Octobre, il était venu s’y établir avec Heidi.

Quand on entrait dans la maison par derrière, on pénétrait d’abord dans une première salle ouverte à tous les vents, dont l’une des murailles était complétement écroulée, et l’autre en partie seulement ; on y voyait encore une fenêtre en ogive dont les vitraux avaient disparu depuis longtemps et autour de laquelle s’entrelaçait un lierre vigoureux ; l’épais feuillage montait jusqu’au plafond arqué dont la voûte était encore assez intacte pour qu’il fût aisé d’y reconnaître une chapelle. De là, on passait sans porte dans un vaste vestibule où, entre quelques belles dalles éparses, croissait une herbe touffue. Les murs en étaient également tombés en partie, et sans deux gros piliers qui soutenaient encore ce qui restait du plafond, on aurait pu craindre d’en voir les derniers morceaux s’écrouler sur la tête de ceux qui s’y seraient arrêtés. Le Vieux y avait établi une cloison en planches et avait couvert le sol d’une couche épaisse de paille, car c’est dans l’antique vestibule qu’il comptait loger ses chèvres. De là, on s’engageait dans de nombreux corridors à demi ruinés d’où l’on apercevait par les brèches tantôt le ciel bleu, tantôt la prairie et le bord du chemin. Sur la façade principale du bâtiment s’ouvrait une lourde porte de chêne solidement fixée sur ses gonds et qui conduisait dans une vaste salle encore en bon état ; les quatre murailles étaient entièrement revêtues de sombres boiseries tout à fait intactes, et à l’un des angles s’élevait un énorme poële en faïence bleue et blanche, qui atteignait presque le plafond ; les catelles peintes représentaient les images les plus diverses : ici, c’étaient de vieilles tours à l’ombre de grands arbres sous lesquels passaient un chasseur et ses chiens ; là, un lac tranquille bordé de chênes touffus, et un pêcheur assis sur la rive, jetant sa ligne bien loin devant lui. Un banc de bois faisait tout le tour du poële, de sorte qu’on n’avait qu’à s’asseoir pour regarder ces scènes variées si l’on avait envie de les étudier de près. Ceci plut tout de suite à Heidi ; à peine fut-elle entrée dans la chambre avec le grand-père, qu’elle courut droit au poële et s’installa sur le banc pour contempler les images. Comme elle en faisait le tour en se glissant lentement le long du banc, une nouvelle découverte absorba bientôt toute son attention : dans le large espace entre le fourneau et la muraille s’élevaient quatre planches qui ressemblaient beaucoup à un châssis pour les pommes ; mais ce n’était pas des fruits qu’elles contenaient ; c’était, à n’en pas douter, le lit de Heidi, tout pareil à celui qu’elle avait eu au chalet, c’est-à-dire un grand tas de foin recouvert du drap et du sac en guise de couverture. Heidi sauta de joie :

— Oh ! grand-père, c’est ici ma chambre ! qu’il y fait beau ! Mais toi, où dormiras-tu ?

— Il fallait que ta chambre fût tout près du poële pour que tu n’eusses pas froid, dit le grand-père ; si tu veux voir la mienne, viens seulement.

Heidi traversa la vaste salle en sautillant et suivit le grand-père par une porte qui ouvrait sur une chambre plus petite où le Vieux avait dressé son lit. Puis venait une seconde porte que Heidi s’empressa d’ouvrir ; elle s’arrêta saisie d’étonnement sur le seuil d’une sorte de cuisine si immense que jamais de sa vie elle n’en avait vu de pareille. C’est cette pièce qui avait donné le plus d’ouvrage au grand-père, et il lui restait encore beaucoup à faire pour boucher tous les trous et toutes les fentes par où le vent pénétrait en sifflant ; mais il y avait déjà cloué tant de planches qu’on aurait dit une quantité de petites armoires pratiquées dans le mur. La grosse porte antique avait aussi été consolidée au moyen de nombreux clous et de fil de fer, de manière à pouvoir se fermer ; c’était bien nécessaire, car elle donnait accès dans la partie ruinée du bâtiment où croissaient toutes sortes de broussailles et où des milliers d’insectes et de lézards avaient élu domicile. Toute l’installation plut beaucoup à Heidi, et le jour suivant, lorsque Pierre arriva pour voir comment allaient les choses dans la nouvelle demeure, elle s’était déjà si bien familiarisée avec tous les coins et recoins, qu’elle s’y reconnaissait sans peine et put tout de suite le conduire partout ; elle ne lui laissa aucun repos jusqu’à ce qu’il eût examiné à fond toutes les choses remarquables que contenait la nouvelle habitation.

Heidi dormait très bien dans son coin de poële ; mais le matin, elle croyait toujours se réveiller sur l’alpe et il lui semblait qu’elle devait vite se lever pour aller ouvrir la porte du chalet et voir si c’était la neige épaisse pesant sur les longues branches des sapins qui les avait rendus muets ; elle ne se rappelait où elle était qu’après avoir longtemps promené ses regards tout autour d’elle, et chaque fois elle sentait quelque chose lui serrer le cœur à la pensée de n’être plus sur l’alpe. Mais dès qu’elle entendait le grand-père parler à Brunette et à Blanchette, et le joyeux bêlement des chèvres qui semblaient lui crier : « Dépêche-toi donc de venir, Heidi ! » — elle comprenait qu’elle était bien à la maison, elle sautait gaiement à bas du lit et se dépêchait pour pouvoir courir à l’étable.

Le quatrième jour cependant, Heidi, toute soucieuse, dit au grand-père :

— Aujourd’hui il faut absolument que je monte vers la grand’mère ; je ne peux pas la laisser seule si longtemps.

Mais le grand-père n’était pas de cet avis.

— Ni aujourd’hui, ni demain, dit-il ; il y a six pieds de neige sur l’alpe, et elle continue toujours à tomber ; c’est à peine si Pierre qui est solide s’y fraie un chemin. Une enfant comme toi, Heidi, serait en moins de rien ensevelie sans qu’on puisse la retrouver. Attends seulement encore un peu jusqu’à ce qu’il gèle ; tu pourras alors aller tant que tu voudras sur la neige durcie.

L’idée d’attendre causa d’abord un peu de chagrin à Heidi. Mais les journées étaient tellement remplies par toutes sortes de travaux et d’occupations, que l’une finissait et qu’une autre commençait sans qu’on s’en aperçût. Heidi allait maintenant chaque matin et chaque après-midi à l’école de Dörfli où elle apprenait avec ardeur tout ce qu’on pouvait y apprendre.

Quant à Pierre, elle ne le voyait presque jamais à l’école parce que le plus souvent il n’y venait pas. Le régent était un homme indulgent qui se contentait de dire de temps à autre : « Il me semble que Pierre est de nouveau absent ; l’école lui ferait pourtant du bien, mais il est vrai qu’il y a beaucoup de neige là-haut et qu’il ne doit pas pouvoir sortir. » — Cependant, vers le soir, lorsque les classes étaient terminées, Pierre trouvait presque toujours moyen de sortir de ses neiges pour venir faire une petite visite à Heidi.

Au bout de quelques jours, le soleil reparut et versa ses rayons sur le sol éclatant de blancheur ; mais il se coucha de bien bonne heure derrière la montagne, comme s’il n’avait pas autant de plaisir à regarder la terre qu’en été lorsque tout verdit et fleurit ; le soir la lune apparut large et brillante, et toute la nuit elle éclaira au loin les vastes champs de neige ; puis, le lendemain matin, l’alpe tout entière reluisait et étincelait comme un immense cristal.

Lorsque Pierre voulut faire comme les jours précédents et sauter par la fenêtre dans la neige fraîchement tombée, la chose se passa comme il ne s’y attendait guère. Il prit bien son élan, mais au lieu de tomber sur quelque chose de tendre, il s’étendit du coup sur une surface dure, et, pris par surprise, il glissa un bon bout de chemin le long de la pente de la montagne, comme un traîneau sans maître. Il réussit enfin à se remettre sur ses jambes et frappa du pied de toutes ses forces sur la couche de neige pour bien constater la cause de ce qui venait de lui arriver. C’était bien ça : de quelque côté qu’il frappât du pied, même avec les talons, il parvenait à peine à détacher du sol un petit morceau de glace ; l’alpe entière en était revêtue. Du reste, cela convenait à Pierre ; il savait que cet état de choses était nécessaire pour que Heidi pût monter de nouveau chez la grand’mère. Il retourna donc rapidement à la cabane, avala son lait, fourra son pain dans sa poche et dit en grande hâte :

— Il faut que j’aille à l’école.

— Eh bien, oui, vas-y, et apprends bien, répondit la mère pour témoigner son approbation.

Pierre se glissa dehors par la fenêtre — car la porte était bien décidément bloquée par la glace, — hissa son traîneau par la même voie, s’assit dessus et s’élança le long de la pente. Il allait comme un éclair, et lorsqu’il arriva près de Dörfli à l’endroit où la pente se prolonge jusque tout en bas à Mayenfeld, il ne s’arrêta point, mais continua sa rapide descente, car il lui semblait que ce serait faire violence à lui-même et à son traîneau d’interrompre tout à coup un si bel élan. Il descendit donc jusqu’à la plaine où le traîneau s’arrêta de lui-même. Pierre se mit debout et regarda autour de lui. La force d’impulsion de la descente l’avait entraîné au-delà de Mayenfeld ; il se mit alors à réfléchir qu’il serait en tous cas trop tard à l’école et qu’on aurait déjà commencé depuis longtemps puisqu’il lui fallait au moins une heure pour remonter ; il pouvait donc prendre son temps et ne pas se presser outre mesure. C’est ce qu’il fit en effet, et il arriva à Dörfli tout juste au moment où Heidi venait de rentrer de l’école et se mettait à table pour dîner avec le grand-père. Pierre entra ; comme il avait cette fois une idée particulière à émettre, elle était par-dessus toutes les autres, et il lui fallut s’en débarrasser tout de suite.

— Elle est prise, dit-il en s’arrêtant au milieu de la chambre.

— Qui ? qui ? général ; tu parles sur un ton bien belliqueux ! dit le vieillard.

— La neige, reprit Pierre.

— Oh ! maintenant, je pourrai monter vers la grand’mère ! s’écria joyeusement Heidi, qui avait tout de suite compris la manière de s’exprimer de Pierre. — Mais pourquoi n’es-tu pas venu à l’école ? tu pouvais bien descendre en traîneau, ajouta-t-elle d’un ton de reproche, car il lui semblait que ce n’était pas dans l’ordre de manquer l’école quand on pouvait très bien y aller.

— Je suis descendu trop bas avec le traîneau, et puis c’était trop tard, répondit Pierre.

— C’est ce qui s’appelle déserter, dit le Vieux, et ceux qui font cela, on les prend par les oreilles, entends-tu ?

Pierre tourna tout effrayé son bonnet entre ses doigts, car il n’y avait pas dans le monde entier un homme qui lui inspirât plus de respect que le Vieux de l’alpe.

— Un chef d’armée comme toi devrait avoir doublement honte de déserter, continua le grand-père. Si un beau jour tes chèvres s’échappaient chacune de son côté sans vouloir t’obéir, qu’est-ce que tu ferais alors ?

— Je les battrais, répondit Pierre en connaissance de cause.

— Et si un gamin se conduisait aussi comme une chèvre indocile, et qu’il fût un peu battu, qu’en dirais-tu ?

— Ça lui vient bien !

— Eh bien, souviens-toi d’une chose, général des chèvres : s’il t’arrive encore de glisser avec ton traîneau devant la porte de l’école quand tu devrais y entrer, tu n’auras qu’à passer chez moi chercher ce qui te revient.

Pierre saisit alors la liaison des idées et comprit qu’il était lui-même ce gamin qui se sauvait comme une chèvre indocile. Il fut atterré de l’analogie et regarda avec angoisse dans tous les coins de la chambre pour voir s’il s’y trouvait l’instrument qu’il employait en pareil cas avec ses chèvres. Mais le grand-père reprit d’un ton plus encourageant :

— Maintenant viens à table et mets-toi de la partie. Heidi montera ensuite avec toi. Ce soir tu la ramèneras et tu trouveras ton souper ici.

Cette solution inattendue parut à Pierre des plus réjouissantes ; tout son visage se contracta pour exprimer sa satisfaction. Il obéit sans tarder et s’assit à côté de Heidi. Mais celle-ci avait déjà assez dîné, la joie l’empêchait d’avaler ; elle poussa donc son assiette avec la grosse pomme-de-terre et le morceau de fromage rôti à la place de Pierre qui venait déjà de recevoir du grand-père une grosse portion ; il se trouva ainsi devant une véritable muraille de vivres, mais ce n’était pas le courage qui lui manquait pour l’attaquer.

Heidi courut à son armoire et en sortit le manteau de Clara ; enveloppée dans ce bon vêtement et son capuchon sur la tête, elle pouvait maintenant sans crainte entreprendre son voyage. Elle resta debout en face de Pierre ; dès que celui-ci eut avalé la dernière bouchée, elle s’écria : — Viens, à présent ! — et ils se mirent en route.

Heidi avait beaucoup de choses à communiquer à Pierre sur Blanchette et Brunette ; elle lui raconta que le premier jour elles n’avaient rien voulu manger dans leur nouvelle étable, qu’elles étaient restées jusqu’au soir la tête basse, sans faire entendre le moindre bêlement ; elle avait demandé au grand-père pourquoi les chèvres faisaient ainsi, et il avait répondu qu’elles étaient comme Heidi à Francfort, car c’était la première fois de leur vie qu’elles quittaient l’alpe. Et Heidi ajouta : « Si tu savais seulement une fois comment ça fait, Pierre ! »

Ils étaient presque arrivés en haut sans que Pierre eût prononcé une syllabe ; il semblait plongé dans quelque profonde pensée qui l’empêchait de bien écouter comme d’habitude. Arrivé devant la cabane, il s’arrêta court et dit enfin d’un ton revêche :

— Alors j’aime encore mieux aller à l’école que d’entrer vers le Vieux chercher ce qu’il a dit !

Heidi fut du même avis et l’affermit de tout son pouvoir dans sa résolution.

Quand elle entra dans la chambre, elle ne trouva que la mère de Pierre occupée à ses raccommodages ; elle expliqua que la grand’mère devait rester au lit pendant le jour parce qu’il faisait trop froid pour elle, et que, du reste, elle ne se sentait pas bien. C’était quelque chose de tout nouveau pour Heidi qui avait jusqu’alors toujours vu la grand’mère à la même place dans l’angle de la chambre. Elle courut auprès d’elle et la trouva tout enveloppée du châle gris, dans son lit étroit et sous une mince couverture.

— Dieu soit loué ! dit la grand’mère dès qu’elle entendit Heidi se précipiter dans la chambre.

Pendant tout l’automne déjà elle avait eu dans le cœur une secrète angoisse qui la poursuivait encore, surtout quand l’enfant restait un certain temps sans venir la voir. Pierre avait raconté qu’un monsieur étranger était venu de Francfort, qu’il allait souvent au pâturage avec eux, et qu’il voulait toujours parler à Heidi ; aussi la grand’mère n’avait-elle pas mis en doute que le monsieur ne fût venu pour l’emmener. Même lorsqu’elle sut qu’il était reparti seul, il lui venait continuellement à l’esprit la crainte qu’on n’envoyât quelqu’un de Francfort pour reprendre l’enfant.

Heidi s’élança vers le lit de la malade et lui demanda avec sollicitude :

— Es-tu très-malade, grand’mère ?

— Non, non, enfant, répondit la bonne vieille pour rassurer Heidi, en la caressant affectueusement ; c’est seulement la gelée qui m’a un peu pris les membres.

— Alors est-ce que tu seras tout de suite guérie quand il fera de nouveau chaud ? reprit Heidi qui voulait aller au fond de la question.

— Oui, oui, et même avant, s’il plaît à Dieu, pour que je puisse reprendre mon rouet ; je pensais même que j’essayerais déjà aujourd’hui ; ce sera pour demain sans doute, répondit la grand’mère avec assurance, car elle s’était aperçue que l’enfant était inquiète.

Ces paroles, en effet, tranquillisèrent Heidi qui avait été saisie en voyant pour la première fois la grand’mère au lit. Elle la considéra un moment avec surprise.

— À Francfort, les gens mettent leur châle pour aller promener, dit-elle enfin. As-tu peut-être cru qu’on le mettait pour aller au lit, grand’mère ?

— Vois-tu, Heidi, c’est pour ne pas avoir froid que je prends le châle dans mon lit. Je suis si contente de l’avoir ! la couverture est un peu mince.

— Mais, grand’mère, ça descend du côté de la tête quand ça devrait monter ! ce n’est pas ainsi qu’un lit doit être.

— Je le sais, mon enfant, je m’en aperçois bien — et la grand’mère chercha pour sa tête une meilleure place sur l’oreiller qui était comme une planche ; — vois-tu, le coussin n’a jamais été bien épais, et maintenant il y a tant d’années que je dors dessus que je l’ai un peu aplati.

— Oh ! si seulement j’avais demandé à Clara d’emporter mon lit ! s’écria Heidi. Il y avait trois gros coussins bien épais les uns sur les autres ; ça m’empêchait de dormir, je glissais toujours, et quand j’étais à plat, il fallait me remonter, parce que c’est ainsi qu’on doit dormir là-bas. Toi, est-ce que tu pourrais dormir comme ça, grand’mère ?

— Oui, bien sûr, cela tient chaud, et on peut si bien respirer quand on a la tête haute, dit la grand’mère en se soulevant péniblement comme pour chercher une position plus élevée. — Mais ne parlons plus de cela ; il y a tant de choses que d’autres vieillards malades n’ont pas et dont je dois remercier le bon Dieu ! ce bon petit pain chaque jour, et ce beau châle si chaud, et puis toi qui viens vers moi, Heidi. Veux-tu me lire quelque chose aujourd’hui ?

Heidi courut à la chambre chercher le vieux livre. Elle parcourut l’un après l’autre tous les beaux cantiques, car elle les connaissait bien maintenant, et après être restée tant de jours sans les lire, elle avait du plaisir à retrouver les versets qu’elle aimait. La grand’mère écoutait, les mains jointes ; l’expression soucieuse de son visage avait fait place à un joyeux sourire, comme si quelque grand bonheur lui était arrivé.

Heidi s’arrêta tout à coup.

— Grand’mère, est-ce que tu es déjà guérie ? demanda-t-elle.

— Cela me fait du bien, Heidi ; je me sens mieux ; finis-le, veux-tu ?

L’enfant lut le cantique jusqu’à la fin, et lorsqu’elle en vint aux dernières lignes :

Quand l’ombre envahira ma paupière voilée,
Dans mon âme répands la lumière des cieux,
Et j’entrerai sans peur dans la sombre vallée
Comme vers la patrie on s’avance joyeux.

— la grand’mère les répéta encore à plusieurs reprises, et l’expression d’une bienheureuse attente éclaira son visage. En la voyant, Heidi se sentit aussi pénétrer de joie ; elle revit en souvenir la belle et lumineuse journée de son retour à l’alpe et, tout heureuse, elle s’écria :

— Grand’mère, je sais bien comment c’est, quand on revient dans la patrie !

La bonne vieille ne répondit pas, mais elle avait bien entendu, et l’expression qui avait tant réjoui Heidi demeura sur son visage.

Au bout d’un moment, l’enfant reprit :

— Voilà qu’il commence à faire sombre, grand’mère ; il faut que je rentre à la maison ; mais je suis si contente que tu te sentes de nouveau bien !

La grand’mère prit une des mains de Heidi et la tint bien serrée dans la sienne, taudis qu’elle lui disait :

— Oui, me voici de nouveau heureuse, je suis bien, maintenant, même si je dois rester encore plus longtemps couchée ici. Vois-tu, personne ne peut comprendre sans y avoir passé, ce que c’est que d’être là toute seule dans un lit pendant des jours et des jours, sans jamais entendre une parole de qui que ce soit, et sans rien voir, pas le plus petit rayon de soleil ! Il vous vient alors des pensées bien accablantes, on se dit qu’il ne fera plus jamais jour, et il semble qu’on ne puisse pas aller plus loin. Mais quand on entend les paroles que tu m’as lues, c’est comme si une lumière s’allumait dans le cœur et y ramenait la joie.

La grand’mère lâcha alors la main de l’enfant qui lui souhaita une bonne nuit, rentra en courant dans la chambre voisine et entraîna Pierre en toute hâte, car, sur ces entrefaites, la nuit était venue et il fallait partir. Mais la lune brillait au ciel et projetait une si vive clarté sur la neige blanche qu’on aurait dit que le jour allait de nouveau se lever. Pierre prépara son traîneau, s’assit devant, sa compagne derrière lui, et les voilà partis, fendant l’air comme deux oiseaux.

Plus tard, lorsque Heidi reposa dans son bon lit de foin bien épais, derrière le poêle, elle se mit à penser à la grand’mère qui était si mal couchée, puis à tout ce qu’elle lui avait dit, à cette lumière que les cantiques allumaient dans son cœur. « Si seulement elle pouvait entendre chaque jour ces paroles et se faire du bien ! » se dit-elle. Mais Heidi savait qu’il se passerait peut-être toute une semaine ou même deux avant qu’elle pût remonter à la cabane. Cette pensée l’attrista, et elle resta longtemps à réfléchir à ce qu’on pourrait bien faire pour que la grand’mère entendît tous les jours les paroles qui lui faisaient du bien. Tout à coup elle s’avisa d’un moyen, et elle en fut immédiatement si enchantée, qu’elle aurait voulu être déjà au lendemain pour mettre son projet à exécution. Puis, se redressant vivement, elle s’assit dans son lit et joignit les mains, car, à force de réfléchir, elle n’avait pas encore dit à Dieu sa prière du soir ; et maintenant elle ne voulait plus jamais oublier de la faire.

Quand elle eut prié de tout son cœur pour elle-même, pour le grand-père et pour la grand’mère, elle s’étendit de nouveau sur sa molle couche de foin et dormit profondément et paisiblement jusqu’au jour.




Chapitre V.

Toujours l’hiver.


Le jour suivant, Pierre descendit en traîneau et arriva juste à temps pour l’école ; il apportait son dîner dans son sac, car voici comment les choses se passaient à Dörfli : à midi, lorsque les enfants du village retournaient à la maison, les quelques écoliers qui demeuraient trop loin pour faire les doubles courses, s’asseyaient sur les pupitres, appuyaient leurs pieds contre les bancs et étalaient sur leurs genoux les provisions qu’ils avaient apportées. Ils pouvaient dîner et jouer tout à leur aise jusqu’à une heure, puis l’école recommençait. Après ces journées de classe, Pierre montait encore chez le Vieux et faisait une visite à Heidi.

Ce jour-là, lorsqu’il entra dans la grande salle, Heidi, qui l’attendait justement, se précipita au-devant de lui en s’écriant :

— Pierre, je sais quelque chose !

— Dis-le, répondit Pierre.

— Il faut à présent que tu apprennes à lire !

— J’ai déjà appris.

— Oui, oui, Pierre, mais ce n’est pas comme ça que j’entends, continua vivement Heidi ; j’entends de manière que tu saches lire ensuite.

— Peux pas, répliqua Pierre.

— C’est ce que personne ne croira plus jamais quand tu le diras, et moi non plus, ajouta-t-elle d’un ton très décidé. La grand’maman à Francfort savait bien que ce n’était pas vrai, et elle m’a dit de ne pas le croire.

Pierre fut très surpris de cette nouvelle.

— Je t’apprendrai à lire, je sais bien comment on fait, continua Heidi ; et quand tu sauras, tu liras tous les jours un cantique ou deux à la grand’mère.

— Peux pas ! grommela Pierre pour la seconde fois.

Pour le coup, Heidi fut indignée de cette opposition obstinée à une chose bonne et juste et qui lui tenait tant à cœur. Debout devant Pierre et le regardant avec des yeux pleins de colère, elle lui dit d’uu ton menaçant :

— Alors je te dirai ce qui t’arrivera, si tu ne veux jamais rien apprendre. Ta mère a déjà dit deux fois que tu devrais aussi aller à Francfort pour apprendre toutes sortes de choses, et là je connais bien l’école où vont les garçons ; c’est une grande, grande maison que Clara m’a montrée en passant en voiture. Mais ce n’est pas seulement une école pour les garçons comme toi ; ils y vont encore quand ils sont déjà de grands messieurs ; je les ai vus moi-même. Et puis, il ne te faut pas croire qu’il n’y ait qu’un maître comme chez nous, ni que ceux de Francfort soient aussi bons que le nôtre. On en voit toujours entrer dans le bâtiment une quantité à la fois ; ils sont tout en noir comme s’ils allaient à l’église, et ils ont de grands chapeaux noirs aussi hauts que ça ! — et Heidi indiqua au-dessus du plancher la hauteur des chapeaux.

Un frisson parcourut le dos de Pierre du haut en bas.

— Il faudra que tu entres aussi avec tous ces messieurs, continua Heidi avec feu ; et quand ce sera ton tour, tu ne sauras pas lire et tu feras même des fautes en épelant. Tu verras alors comme les messieurs se moqueront de toi, encore pire que Tinette ; et tu devrais savoir ce que c’est quand celle-là se moque !

— Alors je veux bien, dit Pierre d’un ton moitié plaintif, moitié fâché.

À l’instant même Heidi fut adoucie.

— C’est bon, nous allons tout de suite commencer, dit-elle toute contente, et, ayant tiré Pierre vers la table, elle alla chercher ce qu’il fallait pour la leçon.

Dans le grand paquet envoyé par Clara, Heidi avait trouvé un petit livre qui lui plaisait beaucoup, et déjà la veille il lui était venu à la pensée qu’elle pourrait s’en servir avec Pierre, car c’était un alphabet dont les lettres étaient intercalées dans des sentences rimées.

Ils s’assirent donc tous deux devant la table, penchèrent leurs têtes sur le petit livre, et la leçon commença. Heidi fit d’abord épeler à Pierre la première sentence, puis il dut la répéter une seconde et une troisième fois, parce qu’elle voulait que ce fût sans faute et bien couramment.

— Tu ne la sais pas encore, s’écria-t-elle enfin ; mais je vais te les lire toutes les unes après les autres ; et quand tu sauras ce qu’il y a dedans, tu pourras mieux épeler. Et Heidi lut :

— Si l’A, B, C, ne va pas aujourd’hui,
Au tribunal demain on te conduit !

— Je n’irai pas, grogna Pierre.

— Où ? demanda Heidi.

— Au tribunal !

— Eh bien, apprends les trois lettres, et quand tu les sauras, tu n’auras pas à y aller, dit-elle pour le persuader.

Pierre se remit à l’œuvre et répéta les trois lettres avec persévérance jusqu’à ce que Heidi déclarât qu’il les savait bien. Mais ayant remarqué l’effet que la menace avait produit sur Pierre, elle voulut en profiter et préparer le terrain pour les leçons suivantes.

— Attends, je vais te lire les autres lettres, continua-t-elle ; et tu verras tout ce qui peut encore arriver. Et elle lut d’une voix claire et distincte :

D, E, F, G, sortiront couramment,
Ou des malheurs suivront certainement.
Si tu voulais sauter H, I, J, K,
Un des malheurs serait bien vite là.
Qui pour L, M, peut encore hésiter,
Paye une amende et s’en va se cacher.
Si tu savais ce qu’aujourd’hui j’ai vu,
Tu retiendrais bien vite N, O, P, Q.
À R, S, T, si tu vas t’arrêter,
Tu pourrais bien avoir de quoi pleurer.

Ici Heidi fit une pause ; Pierre ne soufflait plus mot, et elle voulait voir ce qu’il faisait. Toutes ces menaces mystérieuses et effrayantes l’avaient tellement terrorisé, qu’il en était demeuré immobile, fixant sur Heidi un regard pétrifié.

Son cœur compatissant s’en émut aussitôt, et elle s’empressa de lui dire pour le rassurer :

— Il ne faut pas avoir peur, Pierre ; viens seulement tous les soirs vers moi, et si tu apprends comme aujourd’hui, tu finiras par savoir toutes les lettres, et alors ces choses n’arriveront pas. Mais il faut venir tous les soirs et ne pas faire comme pour l’école ; même s’il neige, ça ne t’empêchera pas.

Pierre promit de faire ainsi — car la frayeur qu’il avait ressentie l’avait tout de suite apprivoisé et rempli de bon vouloir. Puis il reprit le chemin de la cabane.

Pierre ne manqua pas en effet d’obéir aux injonctions de Heidi, et chaque soir il venait étudier avec ardeur les lettres de l’alphabet en se pénétrant du contenu des sentences. Souvent aussi le grand-père était présent à la leçon et écoutait d’un air satisfait, en fumant sa pipe, tandis que les coins de sa bouche remuaient parfois comme s’il était pris d’une gaieté subite. Puis, quand Pierre s’était bien évertué à épeler, il l’engageait le plus souvent à rester et à prendre part au souper, ce qui le dédommageait amplement des frayeurs causées par les menaces du livre.

Ainsi s’écoulaient les jours d’hiver. Pierre venait régulièrement et faisait de véritables progrès avec ses lettres. Mais les sentences lui donnaient chaque fois bien du mal. Il était enfin arrivé à l’U. Lorsque Heidi lut ces deux vers :

Distingue l’U du V, sinon là-bas,
Tu t’en iras où tu n’aimerais pas.

Pierre marmotta :

— Oui, comme j’irai ! — Il n’était pourtant pas trop rassuré et étudia l’U et le V de son mieux, comme s’il avait une certaine impression que quelqu’un pourrait venir le saisir au collet et l’emmener où il aimerait mieux ne pas aller.

Le soir suivant, Heidi continua :

Si W te restait inconnu,
Gare au fouet qui là-bas est pendu !

Pierre regarda tout le tour de la chambre.

— Il n’y en a point ! fit-il en ricanant.

— Oui, c’est bon, mais sais-tu ce que le grand-père a dans l’armoire ? Un bâton presque aussi gros que mon bras, et si on le sort on pourra bien dire : « Gare au bâton qui là-bas est pendu ! »

Pierre connaissait bien la grosse baguette de noisetier ! Immédiatement il se pencha sur le W pour tâcher de l’apprendre.

Le jour suivant venaient ces deux vers :

Regarde l’X, ne va pas l’oublier,
Ou tu n’auras rien du tout à manger.

Pierre jeta un regard du côté du buffet où étaient enfermés le pain et le fromage, et fit observer tout fâché :

— Je n’ai pas dit que je voulais oublier l’X !

— Tant mieux si tu ne l’oublies pas, dit Heidi, nous pourrons tout de suite apprendre une autre lettre, et demain il ne t’en restera plus qu’une.

Pierre n’était pas de cet avis, mais Heidi avait déjà commencé à lire :

Et de l’Y aussi rappelle-toi,
Ou bien les gens te montreront au doigt.

À ces mots, Pierre eut une vision de tous les messieurs de Francfort avec leurs grands chapeaux noirs et des visages moqueurs. Il se jeta sur l’Y et ne le lâcha pas avant de le savoir, si bien qu’il put se rappeler comment il était fait, même avec les yeux fermés.

Le jour suivant, comme il ne restait plus qu’une lettre, Pierre commença déjà à le prendre d’un peu haut avec Heidi ; et lorsqu’elle lui lut ces derniers vers :

Ceux que le Z arrête sont des sots
Qu’on enverra trouver les Hottentots !

— il prit un ton railleur pour dire :

— Ah ! bien oui ! comme si on savait où ils sont !

— Certainement, Pierre, le grand-père le sait bien, répliqua vivement Heidi ; attends seulement, je vais vite lui demander où c’est ; il est ici tout près chez Monsieur le pasteur, — et en trois sauts elle fut à la porte.

— Attends ! lui cria Pierre saisi d’angoisse, voyant déjà en imagination le Vieux de l’alpe et Monsieur le pasteur arriver vers lui, l’empoigner et l’envoyer chez les Hottentots, puisqu’en effet il ne s’était pas souvenu du Z. Son cri de détresse arrêta Heidi.

— Qu’as-tu donc ? lui demanda-t-elle tout étonnée.

— Rien ! reviens ! j’apprendrai, répondit Pierre d’une voix saccadée.

Mais Heidi désirait savoir elle-même où étaient les Hottentots, et voulait absolument aller le demander au grand-père. Elle céda enfin aux instances désespérées de Pierre et revint auprès de lui. Cependant comme il lui devait bien quelque chose en compensation, elle lui fit répéter le Z jusqu’à ce qu’il fût entré une fois pour toutes dans sa tête, et passa tout de suite aux syllabes ; aussi ce soir-là Pierre fit un grand pas en avant dans la lecture. Il en fut de même jour après jour. La neige avait dégelé, et il en tombait presque chaque nuit de la fraîche, si bien que pendant trois semaines au moins Heidi ne put pas monter voir la grand’mère. Elle n’en était que plus zélée à enseigner la lecture à Pierre, afin qu’il pût bientôt la remplacer pour les cantiques.

Un soir donc que Pierre revenait de chez Heidi, il entra dans la petite chambre en disant :

— Je peux !

— Qu’est-ce que tu peux, Pierrot ? demanda sa mère fort intriguée.

— Lire !

— Mais est-ce bien possible ! As-tu entendu, grand’mère ? s’écria Brigitte au comble de la stupéfaction.

La grand’mère avait entendu et se demandait aussi avec surprise comment cela s’était fait.

— À présent il faut que je lise un cantique, c’est Heidi qui l’a dit, continua Pierre.

La mère descendit en toute hâte le livre du rayon, et la grand’mère fut toute réjouie : il y avait si longtemps qu’elle n’avait entendu une de ces bonnes paroles ! Pierre s’assit devant la table et commença à lire ; sa mère l’écoutait, debout à côté de lui.

— Qui l’aurait jamais cru ! répétait-elle avec admiration à la fin de chaque strophe.

La grand’mère aussi écoutait avec la plus grande attention un verset après l’autre, mais elle ne disait rien.

Le jour qui suivit ce grand événement, il se trouva que la classe de Pierre avait une leçon de lecture. Lorsque vint son tour, le maître dit :

— Pierre, faut-il une fois de plus te passer, comme d’habitude, ou bien veux-tu essayer encore, — je ne dis pas de lire, mais de bégayer une ligne ?

Pierre commença et lut trois lignes de suite sans s’arrêter. Le maître posa son livre. Muet d’étonnement, il regardait Pierre comme s’il n’avait jamais rien vu de pareil.

— Pierre, il s’est passé un miracle ! dit-il enfin. Tant que je me suis évertué après toi avec une patience inimaginable, tu n’étais pas même en état d’épeler sans faute. Et maintenant que j’ai dû, non sans regret, renoncer à obtenir quelque résultat, voilà que tu m’arrives en sachant non seulement épeler, mais encore lire couramment ! Dis-moi d’où peut venir un pareil miracle de nos jours, Pierre ?

— De Heidi ! répondit celui-ci.

Le maître au comble de l’étonnement jeta un regard du côté de Heidi qui était assise à sa place de l’air le plus innocent du monde, mais il ne put rien lui découvrir d’extraordinaire. Il continua :

— Il y a, du reste, un certain temps que je remarque un changement en toi, Pierre ; tandis qu’autrefois tu manquais souvent l’école une semaine entière ou même plusieurs semaines de suite, tu n’as pas été absent un seul jour ces derniers temps. D’où a donc pu venir cette heureuse transformation.

— Du Vieux, répondit Pierre.

Toujours plus étonné, le maître regardait alternativement Heidi et Pierre.

— Nous allons essayer encore une fois, dit-il alors, voulant prudemment soumettre les connaissances de Pierre à une nouvelle épreuve. Il lut trois nouvelles lignes sans faute ; c’était donc vrai, il avait appris à lire !

Dès que l’école fut finie, le régent se rendit en toute hâte chez le pasteur pour lui faire part de ce qui s’était passé et de l’influence réjouissante que le Vieux de l’alpe et sa petite-fille exerçaient dans la paroisse.

Dès lors, Pierre lut chaque soir un cantique ; sa soumission à Heidi allait jusque-là, mais pas plus loin ; il n’en essayait jamais un second, et la grand’mère, du reste, ne l’en priait pas. Quant à la mère Brigitte, elle recommençait chaque fois à s’étonner de ce que Pierre fût arrivé à ce résultat, et souvent, lorsque la lecture était finie et le lecteur dans son lit, elle répétait encore à la grand’mère :

— On ne saurait pourtant assez se réjouir de ce que Pierrot a si bien appris à lire ; qui sait maintenant ce qu’il pourra encore devenir !

À quoi la grand’mère répondait :

— Oui, c’est bon pour lui d’avoir appris quelque chose ; mais je serai tout de même bien contente lorsque le bon Dieu nous renverra le printemps et que Heidi pourra de nouveau monter ; c’est comme si les cantiques qu’elle lit étaient tout autres. Quand c’est Pierre, il manque parfois quelque chose, alors je cherche à le retrouver, et après je ne peux plus bien suivre les idées, et cela ne me fait plus la même impression dans le cœur que lorsque c’est Heidi qui lit.

Cela venait tout simplement de ce qu’en lisant, Pierre s’arrangeait pour se rendre la chose plus commode. Quand il arrivait à un mot un peu long ou qui avait l’air difficile, il le sautait tout à fait, pensant que c’était bien égal à la grand’mère qu’il y eût trois ou quatre mots de moins dans une ligne : il en restait encore assez comme ça ! De cette façon, il n’y avait presque point de substantifs dans les cantiques que Pierre lisait.




Chapitre VI.

Les amis de Francfort se mettent en route.


Le mois de mai était venu. De toutes les hauteurs environnantes, les torrents grossis se précipitaient dans la vallée. Une chaude atmosphère enveloppait l’alpe qui avait reverdi. Le soleil venait de fondre les dernières neiges, et ses rayons persuasifs avaient éveillé les premières fleurettes qui commençaient à poindre sur le gazon. La brise printanière secouait gaiement les sapins pour les débarrasser de leurs vieilles aiguilles brunies que remplaçait une nouvelle parure plus claire. Bien haut dans les airs l’épervier déployait de nouveau ses ailes ; et tout autour du chalet, le soleil de Mai réchauffant le sol, achevait de pomper les dernières traces d’humidité, afin qu’il ne restât bientôt plus une seule place où l’on ne pût s’asseoir.

Heidi était de retour à l’alpe. Elle allait et venait d’un endroit à l’autre, ne sachant qu’admirer le plus de tout ce qu’elle retrouvait. Tantôt elle prêtait l’oreille au bruit lointain du vent qui accourait des sommets ; il devenait de plus en plus fort en se rapprochant et se précipitait enfin sur les sapins dont il agitait et tordait les branches avec des éclats de joie sauvage. Heidi, transportée, mêlait à ces accents ses cris d’allégresse, et se laissait secouer par le vent, au risque d’être emportée comme une feuille. Tantôt elle courait s’asseoir devant le chalet à l’endroit où le soleil était le plus chaud, pour chercher dans le gazon combien de petits calices étaient prêts à s’ouvrir ou s’étaient déjà épanouis. Puis il y avait des myriades de moucherons qui dansaient et tournoyaient, ivres de joie, aux rayons du soleil. Heidi était à l’unisson de la gaîté qui l’entourait ; elle aspirait à longs traits l’haleine printanière s’élevant de la terre nouvellement vivifiée, et il lui semblait que jamais encore l’alpe n’avait été aussi belle ; les mille petits insectes partageaient sans doute son bonheur, car ils semblaient bourdonner tous ensemble dans un confus et joyeux murmure :

« Sur l’alpe ! sur l’alpe ! sur l’alpe ! »

De temps à autre, dans le petit hangar derrière le chalet on entendait les coups répétés d’un marteau et le bruit de la scie auxquels Heidi prêtait aussi l’oreille avec plaisir, car c’étaient des sons familiers qu’elle avait entendus depuis le commencement de sa vie sur l’alpe.

Tout à coup elle se leva d’un bond et courut vers le hangar pour voir ce que faisait le grand-père. Devant la porte elle trouva une belle escabelle neuve toute prête à servir, tandis que le Vieux travaillait d’une main exercée à en fabriquer une seconde.

— Oh ! je sais bien ce que c’est ! s’écria Heidi toute joyeuse. C’est pour elles, quand elles viendront de Francfort. Celle-ci est pour la grand’maman, et celle que tu fais sera pour Clara, et puis — il en faudra encore une — continua-t-elle avec quelque hésitation, ou bien, crois-tu, grand-père, que Melle Rottenmeier ne viendra pas ?

— Je ne peux pas te le dire maintenant, répondit le grand-père ; mais c’est plus sûr d’avoir un siége prêt pour pouvoir l’inviter à s’asseoir si elle vient.

Heidi considéra d’un air pensif les escabelles de bois sans dossier en faisant à part elle des réflexions sur la manière dont Melle Rottenmeier et de pareils siéges cadreraient ensemble. Au bout d’un moment elle reprit en branlant la tête d’un air de doute :

— Grand-père, je ne crois pas qu’elle s’assiéra là-dessus.

— Alors nous l’inviterons à prendre place sur le beau canapé à housse de gazon vert, répliqua-t-il.

Heidi était encore à se demander où était le beau canapé à housse de gazon vert, lorsqu’elle entendit au-dessus de sa tête les sifflets, les cris, les coups de fouet bien connus. Elle s’élança à la rencontre du troupeau dont elle fut bientôt tout entourée. Les chèvres paraissaient aussi enchantées que Heidi d’être de nouveau sur l’alpe, car jamais elles n’avaient sauté si haut ni fait entendre de si joyeux bêlements que ce jour-là en se pressant autour de l’enfant. Pierre les repoussa à droite et à gauche pour pouvoir s’approcher de Heidi et lui remettre quelque chose.

Lorsqu’il fut parvenu jusqu’à elle, il lui tendit une lettre.

— Voilà ! dit-il, laissant à Heidi le soin de trouver elle-même l’explication de l’affaire.

— Est-ce que tu as reçu une lettre pour moi au pâturage ? demanda-t-elle, remplie d’étonnement.

— Non, répondit-il.

— Mais, Pierre, où l’as-tu donc prise ?

— Dans la sacoche.

C’était exact. Le soir précédent, l’employé de la poste à Dörfli lui avait remis la lettre en question. Pierre l’avait déposée au fond de la sacoche vide, et le matin avant de partir, il avait fourré pardessus son pain et son fromage. Il avait bien vu le Vieux et Heidi en passant prendre les chèvres, mais ce n’était qu’à midi, après avoir fini son pain et son fromage, qu’en fouillant la sacoche pour ramasser les miettes, la lettre lui était de nouveau tombée sous la main.

Heidi lut attentivement l’adresse, puis elle s’élança sous le hangar et s’écria au comble de la joie en agitant la lettre :

— Elle est de Francfort ! de Clara ! veux-tu que je te la lise tout de suite, grand-père ?

Celui-ci y était tout disposé, et Pierre qui avait suivi Heidi, se prépara aussi à écouter en s’adossant contre un des montants de la porte afin d’avoir un point d’appui solide pour suivre ce que lirait Heidi. Celle-ci commença :

Chère Heidi !

Nous avons déjà fait toutes nos malles et nous nous mettrons en route dans deux ou trois jours quand papa partira aussi, non pour venir avec nous, mais pour aller d’abord à Paris. Le docteur vient chaque jour, et à peine est-il sur le seuil de la porte, qu’il nous crie déjà : « Partez ! partez ! — à l’alpe ! » Il ne peut pas attendre le moment où nous serons en route. Si tu savais comme il s’est plu à l’alpe ! Pendant tout l’hiver il est venu nous voir presque chaque jour ; il disait que c’était vers moi qu’il venait, parce qu’il avait toujours quelque chose de nouveau à me raconter. Alors il s’asseyait et il parlait de toutes les journées qu’il a passées là-bas avec toi et avec le grand-père, et des montagnes, et des fleurs, et du délicieux air frais, et du calme dont on jouit si haut au-dessus de tous les villages et de toutes les routes ; il disait souvent que sur l’alpe tout le monde doit recouvrer la santé. Lui-même est devenu tout autre qu’il n’a été pendant longtemps, et il a repris son air jeune et gai. Oh ! que je me réjouis de voir tout cela, d’être avec toi sur l’alpe, et aussi d’apprendre à connaître Pierre et les chèvres ! Il faudra d’abord que je fasse une cure de six semaines à Ragaz, c’est le docteur qui l’a ordonné ; ensuite nous irons demeurer à Dörfli, et quand il fera beau temps on me roulera jusqu’à l’alpe dans mon fauteuil, et nous passerons toute la journée ensemble. Grand’maman vient avec moi ; elle se réjouit aussi d’aller te voir. Mais pense que Melle Rottenmeier ne veut pas venir ! Grand’maman lui dit presque chaque jour : « À quoi en sommes-nous pour le voyage en Suisse, ma chère demoiselle Rottenmeier ? Ne vous gênez pas, si vous avez envie de venir ! » — Elle remercie toujours avec une telle politesse en disant qu’elle ne veut pas être indiscrète ! Mais moi je sais bien ce qu’elle pense : quand Sébastien est revenu de t’accompagner, il a fait une terrible description de l’alpe, il a raconté qu’on a des rochers menaçants suspendus au-dessus de la tête, qu’il y a partout des crevasses et des précipices dans lesquels on peut tomber, que le sentier est si raide qu’on craint à chaque pas de retomber en arrière, et que si les chèvres peuvent y grimper, aucune créature humaine n’y monterait sans mettre sa vie en danger. Elle a frémi à cette description, et depuis lors elle ne rêve plus de voyages en Suisse comme auparavant. La même peur a pris à Tinette qui ne veut pas non plus venir. Nous serons donc seules, grand’maman et moi ; Sébastien nous accompagnera jusqu’à Ragaz et il retournera ensuite à la maison. Je ne puis presque plus attendre le moment où j’irai vers toi.

Adieu, chère Heidi, grand’maman t’envoie mille salutations.

Ta fidèle amie
Clara.

Après avoir entendu cette lecture, Pierre quitta brusquement la porte contre laquelle il était appuyé, et fit claquer son fouet de droite et de gauche si furieusement, que toutes les chèvres en prirent la fuite de teneur et se précipitèrent dans le sentier par bonds démesurés. Pierre courut après elles en cinglant l’air de son fouet, comme s’il avait eu besoin de décharger une rage excessive sur quelque ennemi invisible. Cet ennemi, en effet, c’était la perspective de l’arrivée des Francfortois qui l’exaspérait.

Heidi était si remplie de joie que, dès le jour suivant, il lui fallut absolument descendre vers la grand’mère pour lui raconter qui allait venir de Francfort et surtout qui ne viendrait pas ; tout cela devait être de la plus grande importance pour la grand’mère : elle connaissait si bien les personnes en question et prenait toujours si vivement part à tout ce qui concernait Heidi ! Celle-ci se mit donc en route l’après-midi du jour suivant, car elle pouvait recommencer ses courses seule, maintenant que le soleil plus brillant restait de nouveau longtemps au-dessus de l’horizon, et c’était délicieux de descendre en courant le sentier bien sec, poussée par la folle brise de mai.

La grand’mère ne restait plus toute la journée couchée dans son lit ; elle avait repris sa place accoutumée dans le coin et filait. Mais ce jour-là on voyait à l’expression de son visage qu’elle était absorbée dans des pensées pénibles qui depuis la veille au soir la poursuivaient et ne l’avaient pas laissée dormir de toute la nuit. Lorsque Pierre, furieux, était rentré à la maison, elle avait pu saisir à travers ses exclamations entrecoupées que toute une troupe de gens allaient arriver de Francfort sur l’alpe. Quant à ce qui devait se passer ensuite, Pierre n’en savait rien ; mais les pensées de la grand’mère étaient allées plus loin, et c’étaient justement ces pensées qui la tourmentaient et lui avaient ôté le sommeil.

Heidi entra en courant, alla droit à la grand’mère, s’assit sur le petit tabouret qui était toujours prêt pour elle et raconta avec tant de vivacité tout ce qu’elle avait à dire quelle en fut elle-même toujours plus remplie. Mais elle s’arrêta tout à coup au milieu d’une phrase et demanda avec inquiétude :

— Qu’as-tu, grand’mère ? Est-ce que ça ne te fait pas plaisir ?

— Oui, oui, Heidi, je suis bien contente pour toi puisque tu en as une si grande joie, répondit-elle en s’efforçant de paraître un peu gaie.

— Mais grand’mère, je vois très bien que tu es inquiète. Est-ce que tu crois peut-être que Melle Rottenmeier viendra aussi ? demanda Heidi qui s’inquiétait à son tour.

— Non, non, ce n’est rien, — ce n’est rien, répéta la grand’mère pour la tranquilliser. Donne-moi un peu ta main, Heidi, que je puisse bien sentir que tu es encore là ! Ce sera sûrement pour ton bien, quoique je sente que je ne pourrai presque plus vivre après.

— Je ne veux rien pour mon bien si tu ne peux plus vivre après, grand’mère, déclara Heidi d’un ton très décidé qui éveilla d’autres craintes dans le cœur de la bonne vieille. D’après les nouvelles apportées par Pierre, elle avait tout de suite supposé que les gens de Francfort allaient venir pour chercher Heidi ; à présent qu’elle était de nouveau si bien portante, c’était tout naturel qu’ils désirassent la remmener chez eux. Mais elle sentait maintenant qu’elle n’aurait pas dû laisser paraître sa grande angoisse devant Heidi ; l’enfant était si compatissante pour elle ! elle pourrait résister et refuser de partir, et cela ne devait pas être. La grand’mère chercha alors un secours qu’elle ne fut pas longtemps à trouver, car elle n’en connaissait cent pas d’autre.

— Heidi, reprit-elle, je sais ce qui me fera du bien et me rendra de bonnes pensées. Lis-moi le cantique qui commence par :

Va, ne crains rien.

Le livre de cantique était devenu si familier à Heidi qu’elle trouva tout de suite ce que la grand’mère demandait, et d’une voix claire elle lut :

Va, ne crains rien,
Ton Dieu sait bien
Ce qui t’est salutaire.
Laisse en repos
Gronder les flots :
N’est-il pas ton bon Père ?

— Oui, oui, voilà justement ce que j’avais besoin d’entendre, dit la grand’mère, tandis que l’expression angoissée disparaissait de son visage.

Heidi la considéra un moment toute pensive ; puis elle lui demanda :

— Grand’mère, est-ce que salutaire veut dire ce qui fait du bien et ce qui guérit quand on est malade ?

— Oui, oui, ça doit bien être cela, répondit-elle avec un mouvement de tête affirmatif. Et puisque le bon Dieu sait ce qui peut nous faire du bien, nous pouvons être tranquilles, quoi qu’il arrive. Relis-le encore une fois, Heidi, afin que nous nous en souvenions bien.

L’enfant relut la strophe plusieurs fois de suite, car elle aussi cette assurance la rendait heureuse.

Sur ces entrefaites le soir était venu, et Heidi dut reprendre le chemin du chalet. Tandis qu’elle s’en allait le long du sentier, les étoiles s’allumèrent une à une et remplirent peu à peu le ciel de leur clarté. Chaque étoile qui apparaissait plus brillante que la précédente semblait vouloir par son radieux scintillement faire descendre une nouvelle joie au fond du cœur de Heidi ; elle s’arrêtait sans cesse pour les regarder, et le ciel devenant toujours plus resplendissant et leur éclat toujours plus joyeux, elle ne put s’empêcher de s’écrier tout haut, comme en réponse à leur message :

— Oh ! je sais bien ! c’est parce que le bon Dieu sait tout ce qui est bon pour nous que nous pouvons être si heureux et si tranquilles !

Et les petites étoiles continuèrent à scintiller et à cligner des yeux à Heidi jusqu’à ce qu’elle arrivât au chalet devant lequel le grand-père l’attendait en contemplant aussi le ciel, car il y avait longtemps qu’il n’avait pas brillé d’un si bel éclat.

Non seulement les nuits, mais aussi les journées de ce mois de Mai étaient exceptionnellement pures et lumineuses ; le grand-père s’émerveillait parfois de voir chaque matin le soleil se lever dans tout son éclat comme il s’était couché la veille et monter jour après jour dans un ciel sans nuages.

— C’est une année de soleil, disait-il, une année à part ; la sève des plantes sera particulièrement énergique. Prends garde, général, que tes sauteuses ne deviennent pas trop ingouvernables à force de bonne nourriture,

Pierre faisait alors claquer son fouet d’un air de bravade, et on lisait distinctement sur sa figure cette muette réponse : « Je saurai assez en venir à bout ! »

Ainsi s’écoula le verdoyant mois de Mai ; Juin vint à son tour avec ses longues et radieuses journées pendant lesquelles le soleil toujours plus chaud faisait sortir de terre toutes les fleurs ; elles s’épanouissaient à l’envi sur l’alpe entière, remplissant l’air de leur doux parfum. Ce mois aussi touchait à sa fin lorsqu’un matin Heidi sortit en courant du chalet après avoir terminé ses petites occupations domestiques. Elle voulait vite aller jusque sous les sapins, puis monter plus haut pour voir si la grosse touffe de centaurée était épanouie, car rien n’était plus ravissant que ces gracieux calices ouverts en pleine lumière.

Mais au moment où Heidi allait tourner l’angle du chalet, elle s’arrêta court et se mit à pousser de tels cris que le grand-père sortit du hangar pour voir ce qui se passait d’extraordinaire.

— Grand-père ! grand-père ! lui cria Heidi hors d’elle, viens, viens ici, regarde !

Le grand-père se rendit à l’appel, et son regard suivit la direction que lui indiquait l’enfant vivement excitée. Le long du sentier de l’alpe serpentait le plus étrange des cortéges qu’on y eût jamais vus. En tête marchaient deux hommes avec une chaise à porteurs découverte dans laquelle était installée une jeune fille enveloppée de nombreux châles ; ensuite venait un cheval monté par une dame à l’air imposant qui regardait sans cesse dans toutes les directions et s’entretenait vivement avec le jeune guide à ses côtés ; puis suivait un grand fauteuil à roulettes vide que poussait un autre jeune garçon, car c’était plus prudent pour la malade de se faire transporter à bras le long de cet abrupt sentier ; enfin un porteur fermait la marche avec une hotte où étaient empilés tant de couvertures, de châles et de fourrures qu’il en avait jusque par-dessus la tête.

— Ce sont elles ! ce sont elles ! criait Heidi en sautant de joie.

C’étaient elles, en effet, qui se rapprochaient peu à peu et atteignirent enfin le sommet. Les porteurs déposèrent la chaise à terre, Heidi s’élança vers Clara, et les deux enfants s’embrassèrent avec des transports de joie. La grand’maman arriva à son tour, descendit de cheval et salua avec beaucoup de tendresse Heidi qui était accourue au-devant d’elle ; elle se tourna ensuite vers le Vieux qui s’était approché pour lui souhaiter la bien-venue. Il n’y eut aucune raideur dans leur rencontre, ils se connaissaient l’un l’autre aussi bien que s’ils eussent été en rapport depuis des années.

Après les premières salutations la grand’maman s’écria avec vivacité :

— Mais, grand-père, vous avez une résidence seigneuriale ! qui l’aurait pensé ! plus d’une roi pourrait vous l’envier. Et comme ma petite Heidi a bonne mine ! Une vraie rose de Mai, continua-t-elle en attirant l’enfant auprès d’elle et caressant ses joues fraîches. Quelle magnificence de toutes côtés ! Qu’en dis-tu, Clara, mon enfant, qu’en dis-tu ?

Clara regardait autour d’elle dans le plus complet ravissement ; jamais encore elle n’avait connu ni même pressenti quelque chose de pareil.

— Oh ! comme c’est beau ici, comme c’est beau ! ne cessait-elle de répéter. Je ne me l’étais jamais représenté ainsi. Oh ! grand’maman, c’est ici que j’aimerais rester !

Pendant ce temps le Vieux avait approché le fauteuil et l’avait rembourré de quelques châles pris sur la hotte. Il s’avança vers la chaise à porteurs :

— Si nous installions la petite demoiselle dans son fauteuil, elle s’en trouverait mieux ; la chaise à porteurs est un peu dure ; — et sans attendre que quelqu’un d’autre y mît la main, il souleva doucement Clara de son bras vigoureux et la déposa avec le plus grand soin sur son siège confortable ; puis il étendit les châles sur ses genoux et lui arrangea si commodément les pieds sur le coussin, qu’on aurait dit qu’il avait passé sa vie à soigner des personnes. aux membres souffrants. La grand’maman l’avait regardé faire au comble de l’étonnement.

— Grand-père, dit-elle enfin, si je savais où vous avez appris à soigner les infirmes, j’y enverrais dès aujourd’hui toutes les gardes-malades que je connais, afin qu’elles pussent acquérir votre adresse. Je ne comprends pas comment cela se peut !

Le Vieux sourit légèrement.

— C’est une affaire de pratique plus que d’étude, répondit-il. Mais son sourire avait fait place à une expression de tristesse ; il voyait surgir du fond de ses souvenirs la figure souffrante d’un homme couché ainsi dans un fauteuil et si estropié qu’il ne pouvait plus faire usage d’aucun de ses membres. C’était son colonel, qu’il avait emporté dans cet état du champ de bataille après un violent combat, et qui, jusqu’à la fin de ses affreuses souffrances, n’avait jamais supporté d’autres soins que les siens. Le vieillard revoyait devant lui son malade d’autrefois, et il lui semblait que maintenant c’était son affaire de soigner Clara et de la soulager par tous les petits services qu’il connaissait si bien.

Le ciel d’un bleu foncé s’étendait sans nuage au-dessus du chalet, des sapins et des grands rochers qui se découpaient en gris sur cet azur. Clara ne pouvait se lasser de regarder autour d’elle et de s’extasier sur tout ce qu’elle voyait

— Oh ! Heidi ! si seulement je pouvais aller partout avec toi et faire le tour du chalet jusque sous les sapins ! s’écria-t-elle avec l’expression d’un ardent désir. Si seulement je pouvais regarder avec toi tout ce que je connais depuis si longtemps sans l’avoir jamais vu !

Heidi tenta alors un grand effort et parvint à mettre en mouvement le fauteuil qui roula facilement sur le gazon bien sec jusque sous les sapins. Là, elles firent halte. Clara n’avait encore rien vu de pareil à ces vénérables sapins si hauts, et dont les longues branches touffues retombaient jusqu’à terre en s’épaississant toujours plus vers le bas. La grand’maman, qui avait suivi les enfants, restait aussi en admiration devant eux ; elle ne savait pas ce qu’elle trouvait de plus beau à ces arbres centenaires, si c’était leurs faîtes mouvant et frémissant sans cesse là-haut dans le ciel bleu, ou leurs troncs fermes et élancés comme des colonnes, dont le puissant branchage racontait les années sans nombre pendant lesquelles ils étaient demeurés là-haut, regardant à leur pied la vallée où les hommes venaient et disparaissaient et où tout changeait, tandis qu’eux restaient toujours les mêmes.

Heidi roula ensuite le fauteuil jusque devant l’étable aux chèvres dont elle ouvrit la porte toute grande afin que Clara pût bien regarder dans l’intérieur, quoique pour cette fois il n’y eût pas grand’chose à voir, les habitantes n’étant pas à la maison. Clara s’écria aussitôt d’un ton plaintif :

— Oh ! grand’maman, si je pouvais attendre Brunette et Blanchette, et toutes les autres chèvres et Pierre ! Jamais je ne pourrai les voir s’il faut toujours repartir d’aussi bonne heure que tu l’as dit ; c’est si dommage !

— Chère enfant, pour le moment jouissons de toutes les belles choses qui sont à notre portée, et ne pensons pas à ce qui pounait manquer, répondit la grand’maman tout en suivant le fauteuil que Heidi poussait toujours plus loin.

— Oh ! les fleurs ! s’écria de nouveau Clara, toutes ces touffes de petites fleurs rouges si délicates ! et ces clochettes bleues qui se balancent ! Que j’aimerais sortir de mon fauteuil et aller les cueillir !

Heidi courut aussitôt à la place où étaient les fleurs et en rapporta un gros bouquet.

— Mais ce n’est encore rien, Clara, dit-elle en le lui posant sur les genoux ; quand tu monteras une fois avec nous au pâturage, c’est alors que tu verras quelque chose ! À une seule place il y a une quantité de buissons de centaurées rouges et des clochettes bleues encore plus qu’ici, et une masse de petites fleurs jaunes qui brillent comme si c’était de l’or ; le grand-père dit qu’elles s’appellent « herbe d’or » ; et puis il y a les brunes, tu sais, avec les petites têtes rondes, qui sentent si bon ; enfin, vois-tu, tout est si beau là-haut ! Quand on y est assis, on ne peut plus se lever pour s’en aller !

Les yeux de Heidi étincelaient à l’idée de revoir ce qu’elle décrivait ; ses paroles enflammaient aussi Clara, et au fond de ses doux yeux bleus s’allumait un véritable reflet de l’ardent désir qui possédait sa compagne.

— Oh ! grand’maman, est-ce que je pourrai y aller ? crois-tu qu’on pourra me monter aussi haut ? demanda-t-elle d’un ton suppliant. Heidi, si je pouvais marcher et monter avec toi au pâturage, et aller partout !

— Je te pousserai bien, lui dit Heidi pour la tranquilliser ; et afin de lui montrer comme ce serait facile, elle prit un tel élan pour tourner le coin du chalet, que le fauteuil aurait presque roulé en bas de la montagne, si le grand-père ne s’était trouvé là fort à propos pour le retenir dans sa course.

Pendant la visite sous les sapins, le Vieux n’avait pas perdu son temps. La table était dressée devant le banc contre le chalet, entourée des siéges nécessaires ; et tout était préparé pour qu’on pût prendre en plein air le bon dîner qui fumait dans le chaudron et grillait sur les charbons au bout de la grande fourchette. Quelques instants après, le grand-père déposa tout cela sur la table, et la société s’assit gaiement autour du repas appétissant.

La grand’maman était ravie de cette salle à manger d’où le regard plongeait tout au bas de la vallée et par-dessus les montagnes, jusqu’au fond du ciel bleu. Une brise légère éventait doucement les convives et faisait dans les sapins de si agréables bruissements qu’on aurait dit une musique commandée exprès pour le dîner.

— Jamais je n’ai rien vu de pareil ! c’est un vrai délice ! répétait sans cesse la grand’maman. Mais que vois-je ? ajouta-t-elle au comble de la surprise, je crois vraiment que tu en es à ton second morceau de fromage rôti, Clara ?

En effet, le Vieux venait d’en déposer sur le pain de Clara une seconde portion toute dorée et luisante.

— C’est si bon, grand’maman, meilleur que tout le dîner à Ragaz ! répliqua Clara en mordant de grand cœur dans le fromage appétissant.

— Mangez seulement ! mangez seulement ! dit le Vieux tout content. C’est notre air de montagne qui remplace ce qui manque à la cuisine.

Ainsi passa le joyeux repas. La grand’maman et le Vieux de l’alpe s’entendaient à merveille, et leur entretien était de plus en plus animé. Ils se trouvaient si bien d’accord dans toutes leurs idées sur les gens et les choses de ce monde, qu’on aurait dit qu’ils avaient été en rapport intime depuis des années. Un temps assez long s’écoula ainsi ; puis tout à coup la grand’maman regarda du côté du couchant et dit :

— Il faudra bientôt nous préparer, Clara, le soleil descend déjà, et les hommes vont revenir avec la chaise à porteurs et le cheval.

Aussitôt un nuage de tristesse s’étendit sur la figure de Clara, si joyeuse un instant auparavant, et de son ton suppliant elle s’écria :

— Oh ! seulement une heure, grand’maman ! ou plutôt deux ! Nous n’avons pas encore vu le chalet, ni le lit de Heidi, ni tous les arrangements. Si le jour pouvait avoir encore dix heures !

— Ce n’est guère possible, répliqua la grand’maman. Mais comme elle ne demandait pas mieux que de visiter le chalet, on se leva aussitôt de table et d’une main ferme le Vieux poussa le fauteuil jusque devant la porte. Là il fallut s’anêter ; le fauteuil était trop large pour franchir le seuil. Le grand-père n’eut pas longtemps à réfléchir ; il prit Clara sur son bras et la tenant bien ferme il entra dans la chambre. La grand’maman la parcourut aussitôt dans tous les sens et se divertit beaucoup à examiner tout le ménage si bien arrangé et si proprement tenu.

— C’est sans doute là-haut que tu as ton lit, Heidi ? demanda-t-elle en grimpant sans hésitation la petite échelle jusqu’à la fenière. Oh ! comme il sent bon ici ! voilà une chambre à coucher qui doit être bien saine !

Elle s’approcha de la lucarne pour admirer la vue, tandis que le grand-père montait à son tour avec Clara sur son bras et Heidi sautillant par derrière. Ils furent bientôt tous réunis devant le lit de foin que la grand’maman considérait en silence en aspirant de temps en temps à longs traits la senteur aromatique du foin nouvellement récolté. Quant à Clara, elle en était toute ravie.

— Oh ! Heidi ! que cela doit être drôle ! De ton lit tu peux voir droit dans le ciel, et il y a un si bon parfum, et tu peux entendre le bruit des sapins ! Jamais je n’ai vu une chambre à coucher aussi amusante !

Ici le Vieux regarda la grand’maman.

— J’ai mon idée, dit-il, si Madame la grand’maman voulait le permettre, et si la chose ne lui était pas contraire. Il me semble que si nous gardions un peu la petite demoiselle ici, elle pourrait reprendre de nouvelles forces. Vous avez apporté toute espèce de châles et de couvertures avec lesquels il serait facile d’arranger un bon lit tout à fait tendre ; et quant aux soins à donner à la petite demoiselle, il n’y aurait pas à s’en inquiéter, c’est moi qui m’en chargerais.

Clara et Heidi jetèrent des cris d’allégresse comme deux oiseaux auxquels on donne la volée, et le visage de la grand’maman s’éclaira d’un véritable rayon de soleil.

— Mon cher grand-père, vous êtes un homme unique ! s’écria-t-elle. Savez-vous ce que je pensais justement ? Je me disais : Un séjour ici ne serait-il pas particulièrement propre à fortifier Clara ? Mais les soins ! le souci ! les désagréments que cela causerait ! Et voilà que vous venez me proposer la chose comme si ce n’était rien. Je vous remercie, grand-père, je vous remercie de tout mon cœur !

En disant ces mots, la grand’maman secoua à plusieurs reprises la main du Vieux de l’alpe qui lui rendit son étreinte avec un visage, tout réjoui ; après quoi il se mit immédiatement à l’œuvre. Il reporta Clara dans son fauteuil devant le chalet, suivi de Heidi qui ne savait comment donner essor à sa joie. Puis il rassembla sur son bras tous les châles et les couvertures et remarqua en souriant complaisamment :

— C’est heureux que Madame la grand’maman se soit équipée comme pour une campagne d’hiver ; nous allons trouver l’emploi de tout cela.

— Mon cher grand-père, répondit vivement celle-ci, la prévoyance est une belle vertu qui met à l’abri de bien des désagréments. On peut s’estimer heureux dans vos montagnes quand on s’en tire sans orage, sans vent ou sans averse ; et, du reste, mes petites précautions ne seront pas inutiles ; en cela nous sommes d’accord.

Tout en parlant, les deux interlocuteurs étaient remontés à la fenière et étendaient les châles l’un après l’autre sur le foin ; il y en avait tant, que le lit eut bientôt l’air d’une vraie forteresse.

— Et maintenant, que le foin me pique s’il peut ! dit la grand’maman en passant sa main sur toute la surface du lit ; mais le rempart était impénétrable, rien, ne pouvait percer au travers.

Elle redescendit de la fenière fort satisfaite et sortit auprès des enfants. Les deux fillettes assises côte à côte, le visage rayonnant, arrangeaient déjà tout ce qu’elles feraient du matin au soir pendant que Clara serait sur l’alpe. Mais combien de temps resterait-elle ? C’était la grande question, qui fut immédiatement posée à la grand’maman. Celle-ci déclara que le grand-père devait lui-même y répondre ; il s’approchait justement ; on lui fit la demande, et il fut d’avis que quatre semaines seraient nécessaires pour juger de l’effet que l’air de l’alpe aurait produit sur la petite demoiselle. La joie des enfants fut alors à son comble, car la perspective de ces quatre semaines dépassait tout ce qu’elles avaient osé espérer.

À ce moment, les porteurs et le conducteur du cheval qu’on avait vus depuis un certain temps monter le long du sentier, arrivèrent devant le chalet ; les premiers n’eurent qu’à faire volte-face et à s’en retourner tout de suite. Comme la grand’maman se disposait à monter à cheval, Clara s’écria joyeusement :

— Oh ! grand’maman, ce n’est pas comme un adieu, quoique tu partes déjà, car tu reviendras de temps en temps nous faire visite et voir ce que nous devenons, et ce sera si amusant alors, n’est-ce pas, Heidi ?

Heidi qui, ce jour-là, passait continuellement d’un bonheur à l’autre, ne put exprimer son assentiment que par un saut de joie. La grand’maman monta donc sur sa bête ; le Vieux de l’alpe saisit la bride du cheval et le conduisit d’une main ferme tout le long de l’abrupt sentier. La grand’maman eut beau protester et dire qu’il ne devait pas descendre si loin, le Vieux avait décidé de l’accompagner jusqu’à Dörfli, parce que la descente était très rapide et qu’il n’était pas sans danger de la faire à cheval. Se trouvant maintenant seule, la grand’maman n’avait plus l’intention de rester à Dörfli ; elle comptait retourner à Ragaz et de là renouveler de temps en temps son expédition à l’alpe.

Avant que la grand-père fût de retour au chalet, Pierre y arriva à la tête de son agile troupeau. Dès que les chèvres eurent découvert où était Heidi, elles se précipitèrent toutes à la fois vers elle et entourèrent en un instant le fauteuil de Clara et Heidi à ses côtés ; elles se poussaient, se pressaient en avant, chacune levant la tête pour voir par-dessus les autres, tandis que Heidi les présentait à Clara en les lui désignant l’une après l’autre. Aussi celle-ci eut-elle eu très peu de temps fait la connaissance si longtemps désirée de la petite Bellette, de la joyeuse Linotte, des chèvres du grand-père, toujours si propres, de toutes enfin, jusqu’au Grand Turc lui-même. Quant à Pierre, il se tenait tout le temps à l’écart, jetant à Clara de farouches et menaçants regards. Lorsque les deux enfants se tournèrent vers lui et lui crièrent un amical « Bonne nuit, Pierre ! » il ne répondit pas le moindre mot, mais fit claquer son fouet d’un air courroucé, comme s’il eût voulu fendre l’air en deux ; puis il s’éloigna en courant, suivi de son troupeau.

À toutes les belles choses que Clara avait vues ce jour-là sur l’alpe vint s’ajouter enfin celle qui lui parut la plus belle de toutes. Lorsqu’elle fut étendue à la fenière sur le grand lit si douillet dans lequel Heidi se disposait à grimper à son tour, elle regarda par la lucarne ouverte, et apercevant au ciel les étoiles scintillantes :

— Oh ! Heidi, s’écria-t-elle dans son ravissement, regarde ! c’est comme si nous allions entrer tout droit dans le ciel sur une haute voiture !

— Oui, et sais-tu pourquoi les étoiles ont l’air si joyeuses et nous clignent ainsi des yeux ? lui demanda Heidi.

— Non, je ne sais pas, qu’est-ce que tu veux dire ?

— C’est que là-haut elles peuvent voir comment le bon Dieu arrange tout pour que les hommes n’aient rien à craindre et qu’ils puissent vivre tout à fait tranquilles, parce qu’il sait ce qui est salutaire. C’est ce qui les rend si gaies ; et regarde, comme elles clignent de notre côté pour nous faire signe que nous devons aussi être joyeuses ! Mais tu sais, Clara, il ne faut pas que nous oubliions de prier ; il faut toujours demander au bon Dieu de penser à nous quand il arrange tout si bien, et alors nous pourrons être tout à fait tranquilles et ne jamais rien craindre.

Les deux enfants s’assirent dans leur lit, et chacune répéta sa prière du soir. Puis Heidi inclina sa tête sur son bras potelé et s’endormit aussitôt. Mais Clara resta encore longtemps éveillée ; dormir ainsi à la lueur des étoiles était pour elle quelque chose de tout nouveau qui tenait du merveilleux. Elle n’avait, du reste, presque jamais vu les étoiles à Francfort, car elle ne sortait pas de nuit, et dans la maison les épais rideaux étaient toujours fermés avant qu’il fît tout à fait sombre. Aussi ce soir-là, chaque fois qu’elle fermait les yeux pour s’endormir, elle les rouvrait vite pour voir encore si les deux belles étoiles plus brillantes que les autres la regardaient toujours en clignant de l’œil, comme Heidi le lui avait expliqué ; elle ne pouvait se lasser de les voir scintiller ; mais enfin ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes, et elle ne vit plus qu’en rêve le ciel étincelant à travers la lucarne.




Chapitre VII.

Comment on passe son temps sur l’alpe.


Le soleil apparaissait derrière les rochers et lançait ses premiers rayons sur le chalet et la vallée.

Selon son habitude de chaque matin, le Vieux de l’alpe regardait dans le silence et le recueillement les brumes légères se dissiper lentement le long des hauteurs, et la contrée au loin, se dégageant des ombres crépusculaires, s’éveiller à la lumière d’un jour nouveau. Peu à peu les légers nuages du matin devinrent plus lumineux, et enfin le soleil, se montrant en plein à l’horizon, versa à flots l’or et la lumière sur les rochers, les forêts et les monts.

Le Vieux rentra alors dans le chalet et grimpa doucement la petite échelle. Clara qui venait d’ouvrir les yeux, regardait toute stupéfaite les brillants rayons du soleil qui entraient par la lucarne et venaient danser jusque sur son lit. Elle ne savait plus du tout où elle était ni ce qu’elle voyait ; mais ses regards tombèrent sur Heidi encore endormie à côté d’elle, et au même instant elle entendit la voix cordiale du grand-père.

— Bien dormi ? pas trop fatiguée ?

Clara l’assura qu’elle n’était pas du tout fatiguée et qu’une fois endormie elle ne s’était pas réveillée de toute la nuit. Cela fit plaisir au grand-père ; puis il se mit tout de suite à l’œuvre et assista Clara dans sa toilette avec autant d’adresse et d’expérience que si c’eût été précisément son métier de soigner des enfants malades et de leur faciliter toute chose.

Heidi qui venait d’ouvrir enfin les yeux, vit avec étonnement le grand-père prendre sur son bras Clara déjà toute habillée et descendre avec elle. Il fallait se hâter de les rejoindre ! elle sauta à bas du lit et fut prête en un clin d’œil ; puis elle descendit l’échelle, sortit du chalet et s’arrêta court pour contempler avec le plus grand étonnement ce que faisait le grand-père.

La veille au soir, tandis que les enfants reposaient déjà sur leur lit de foin, il avait longtemps réfléchi où il pourrait remiser le large fauteuil à roulettes. Il ne fallait pas songer à le faire entrer dans le chalet, la porte en était trop étroite ; mais tout à coup il lui était venu une idée : il était allé derrière le hangar et avait décloué deux grandes planches de la cloison ; par cette large ouverture il avait roulé le fauteuil à l’abri et remis les planches à leur place sans toutefois les reclouer. Heidi arrivait au moment où le grand-père, après avoir retiré les planches et installé Clara dans le fauteuil, sortait avec elle du hangar en plein soleil levant. À mi-chemin de la porte du chalet il arrêta le fauteuil et se dirigea vers l’étable aux chèvres. Heidi bondit auprès de Clara.

La fraîche brise du matin caressait les visages des enfants, apportant par bouffées la senteur aromatique des sapins dont l’atmosphère était tout imprégnée. Clara aspirait à longs traits cet air fortifiant, et penchée en arrière sur le dossier de son fauteuil, elle s’abandonnait à un sentiment de bien-être qui lui avait été jusqu’alors inconnu. Jamais encore il ne lui était arrivé de respirer l’air matinal en pleine nature ; et cette pure haleine des monts, si fraîche, si vigoureuse, était pour elle un véritable délice. Elle jouissait également du brillant soleil qui n’était pas du tout brûlant sur la montagne, mais réchauffait doucement ses mains et le gazon sec à ses pieds. Jamais elle ne se serait imaginé qu’il pût faire aussi beau sur l’alpe.

— Oh ! Heidi, si je pouvais rester toujours, toujours ici avec toi ! s’écria-t-elle en se retournant dans son fauteuil pour mieux se laisser pénétrer de tous les côtés par l’air et le soleil.

— Tu vois bien maintenant ce que je te disais, répondit Heidi tout heureuse, que c’est chez le grand-père sur l’alpe qu’il fait le plus beau dans le monde !

À ce moment le Vieux sortit de l’étable et s’avança vers les enfants en tenant deux bols pleins d’un lait blanc et écumeux ; il en tendit un à Clara, l’autre à Heidi.

— Cela fera du bien à la petite demoiselle, dit-il en encourageant Clara d’un signe de tête ; c’est du lait de Blanchette, il est fortifiant. À votre santé, et en avant !

Comme elle n’avait encore jamais bu de lait de chèvre, elle commença par le flairer un peu, non sans une certaine hésitation ; mais quand elle vit l’avidité avec laquelle Heidi buvait le sien, sans reprendre une seule fois haleine tant elle le trouvait bon, Clara s’y mit aussi et but jusqu’à la dernière goutte ce bon lait aussi doux et aussi parfumé que si l’on y avait mis du sucre et de la cannelle.

— Demain nous en boirons deux tasses, dit le grand-père qui avait vu avec satisfaction Clara suivre l’exemple de Heidi.

Un instant après, Pierre faisait son apparition avec son armée, et tandis que Heidi s’avançait au milieu des chèvres pour recevoir leurs salutations matinales, le grand-père tira Pierre à l’écart afin de pouvoir se faire entendre de lui, car les chèvres bêlaient toutes plus fort les unes que les autres pour témoigner à Heidi leur joie et leur amitié.

— Maintenant écoute, et fais bien attention, dit le Vieux. À partir d’aujourd’hui tu laisseras Blanchette faire à sa tête ; son instinct lui dit assez où sont les herbes les plus fortifiantes ; ainsi, si elle veut monter, suis-la, les autres s’en trouveront également bien ; et si elle veut grimper plus haut que tu n’as l’habitude de les mener, va tout de même après elle et ne la retiens pas, entends-tu ? cela ne te fera point de mal de grimper un peu. Elle ira donc où elle voudra, car elle en sait plus long que toi là-dessus, et je veux qu’elle broute ce qu’il y a de meilleur pour donner un lait de première qualité. À qui fais-tu des yeux pareils, comme si tu voulais avaler quelqu’un ? Personne ne te gênera. Allons, en avant, et souviens-toi de ce que je t’ai dit !

Pierre avait l’habitude d’obéir ponctuellement au Vieux de l’alpe. Il se mit donc tout de suite en marche ; mais il était aisé de voir qu’il avait quelque chose en réserve, car il retournait fréquemment la tête avec des roulements d’yeux furibonds. Les chèvres ayant entraîné Heidi à quelque distance, Pierre en profita pour lui crier d’un ton menaçant :

— Il faut que tu viennes aussi si l’on doit courir partout après Blanchette.

— Non, je ne puis pas, répondit-elle, et je ne pourrai pas aller avec toi pendant très très longtemps, tout le temps que Clara restera ici. Mais nous monterons une fois ensemble au pâturage, le grand-père nous l’a promis.

Et Heidi ayant réussi à se dégager du troupeau, retourna en courant auprès de Clara. Pierre fit alors un geste si menaçant du côté du fauteuil, que les chèvres effrayées en prirent la fuite ; puis il détala au plus vite et monta en courant un grand bout sans s’arrêter, pensant que le Vieux pourrait l’avoir vu ; or Pierre préférait ne pas savoir quelle impression ses poings avaient faite sur lui.

Clara et Heidi avaient tant de projets pour la journée qu’elles ne savaient par où commencer. Heidi proposa d’écrire d’abord la lettre à la grand’maman, puisqu’elles avaient promis d’en écrire une chaque jour. Madame Sesemann, en effet, n’était pas encore parfaitement sûre qu’à la longue le séjour au chalet convînt à Clara, et désirant avoir des nouvelles de sa santé, elle avait exigé des enfants la promesse de lui écrire chaque jour pour lui raconter ce qu’elles faisaient. De cette manière, elle saurait tout de suite si elle devait monter, dans le cas où ce serait nécessaire, et en attendant elle pouvait rester tranquillement à Ragaz.

— Faut-il que nous rentrions pour écrire ? demanda Clara qui était bien d’avis de donner de ses nouvelles à la grand’maman, mais qui aurait mieux aimé rester dehors où elle se sentait si bien.

Heidi eut bien vite trouvé un arrangement. Elle disparut dans le chalet et en ressortit peu après, chargée de tout son attirail d’école et d’un tabouret bas. Puis elle posa son livre de lecture et son cahier sur les genoux de Clara afin que celle-ci pût s’appuyer dessus pour écrire ; elle-même s’assit sur le petit tabouret devant le banc, et toutes deux commencèrent leur récit pour la grand’maman. Mais à chaque phrase, Clara posait de nouveau son crayon et regardait autour d’elle ; il faisait trop beau pour qu’elle pût s’absorber dans autre chose. Le vent n’était plus si frais ; c’était une petite brise qui se jouait délicieusement autour de son visage et effleurait les branches des sapins ; dans l’air transparent bourdonnaient les innombrables moucherons au murmure joyeux, et un grand silence régnait dans l’étendue baignée de soleil ; les hauts rochers surplombaient de leur masse imposante la vallée enveloppée d’une paix profonde ; de temps à autre seulement retentissait le joyeux appel de quelque pâtre que l’écho répétait en haut dans les rochers.

La matinée s’écoula ainsi sans que les enfants s’en aperçussent. Bientôt le grand-père arriva tenant à la main un plat fumant, car, disait-il, la petite demoiselle devait rester en plein air aussi longtemps qu’il ferait jour. Le repas fut donc servi devant le chalet comme la veille, et mangé avec non moins de plaisir et d’appétit. Après le dîner Heidi poussa le fauteuil de Clara jusque sous les sapins où les enfants avaient décidé de passer leur après-midi à l’ombre et à la fraîcheur, tandis qu’elles se raconteraient mutuellement tout ce qui s’était passé depuis que Heidi avait quitté Francfort. Bien que depuis lors tout eût cheminé du train habituel, Clara avait toutes sortes de communications particulières à faire sur les personnes qui vivaient dans la maison Sesemann et que Heidi connaissait si bien. Elles s’établirent donc tout à leur aise sous les vieux sapins, et plus elles s’animaient dans leur entretien, plus les oiseaux piaillaient et sifflaient au-dessus de leur tête, car ce babil joyeux les mettait de belle humeur, et ils voulaient aussi faire leur partie. Ainsi le temps s’écoula sans qu’on sût comment ; le soir venu, toute l’armée des chèvres redescendit en se précipitant du pâturage, suivie de son général aux sourcils froncés et à la mine courroucée.

— Bonne nuit, Pierre ! lui cria Heidi quand elle vit qu’il n’avait pas l’intention de faire halte.

— Bonne nuit, Pierre ! cria à son tour Clara.

Il ne répondit à aucune de ces salutations et chassa ses bêtes dans le sentier en faisant entendre une sorte de sourd grognement.

En voyant le Vieux conduire à l’étable ses deux chèvres si proprettes pour les traire, Clara ressentit tout à coup un tel désir de boire de nouveau ce bon lait parfumé, qu’elle put à peine attendre le retour du grand-père. Elle-même en était tout étonnée.

— C’est pourtant curieux, Heidi, dit-elle ; avant de venir ici je n’ai jamais mangé que parce qu’il le fallait, et tout ce qu’on me donnait avait le goût d’huile de foie de morue. Je me suis bien dit au moins mille fois : si seulement on n’était pas obligé de manger ! Et à présent je ne peux presque plus attendre notre lait !

— Oui, je sais bien comment c’est, répliqua Heidi de l’air de quelqu’un qui s’y connaît, en se souvenant des jours de Francfort où tout ce qu’elle mangeait lui restait au gosier sans vouloir descendre. Mais Clara ne comprenait rien à la chose ; c’est qu’aussi il ne lui était encore jamais arrivé de passer une journée tout entière en plein air et surtout à cet air léger et vivifiant des montagnes. Lorsque le grand-père s’approcha avec les tasses pleines, Clara saisit bien vite la sienne en le remerciant et en but avidement le contenu tout d’un trait, de sorte qu’elle eut même fini avant Heidi.

— Puis-je en avoir encore un peu ? demanda-t-elle en tendant sa tasse au grand-père.

Celui-ci exprima sa satisfaction par un mouvement de tête, prit aussi la tasse de Heidi et rentra à l’étable. Lorsqu’il revint, chaque tasse était surmontée d’un large couvercle, mais non comme ceux dont on se sert ordinairement. Pendant l’après-midi il avait fait une petite expédition jusqu’au mayen supérieur où les fruitiers fabriquaient le beurre d’un beau jaune clair ; il en avait rapporté une masse toute ronde, et il venait d’étendre sur deux tranches de pain une couche épaisse de ce bon beurre si doux. Les deux enfants mordirent avec tant d’entrain dans leurs beurrées que le grand-père s’arrêta complaisamment pour les regarder faire.

Ce soir-là, lorsque Clara se retrouva dans son lit de foin et voulut comme la veille regarder scintiller les étoiles, il lui arriva exactement comme à Heidi ; ses yeux se fermèrent tout de suite, et elle tomba dans le plus profond et le plus rafraîchissant sommeil qu’elle eût jamais goûté.

Le jour suivant s’écoula tout entier de la même agréable manière, puis un autre encore qui fut suivi d’une grande surprise pour les enfants. Elles virent arriver par le sentier deux hommes lourdement chargés ; ils apportaient sur leurs hottes deux lits pareils et au complet, avec des couvertures toutes blanches et toutes neuves. Les hommes remirent en même temps une lettre de la grand’maman dans laquelle elle écrivait que ces lits étaient pour Clara et Heidi, et qu’il fallait maintenant laisser de côté les arrangements avec le foin et les châles. À l’avenir, disait-elle, Heidi dormirait toujours dans un vrai lit, car en hiver on en descendrait un à Dörfli, tandis que l’autre resterait toujours au chalet pour Clara quand elle y viendrait. Puis la grand’maman complimentait les enfants de leurs longues lettres et les encourageait à continuer d’écrire chaque jour pour qu’elle pût les suivre par la pensée comme si elle était avec elles.

Pendant la lecture de la lettre, le grand-père était monté à la fenière où il avait rejeté sur le grand tas le foin du lit de Heidi et mis de côté les couvertures ; puis il redescendit pour aider les hommes à transporter les deux lits. Il les plaça tout à côté l’un de l’autre, de manière que des deux oreillers on eût la même vue par la lucarne, car il connaissait le plaisir des enfants à contempler par cette ouverture le crépuscule et l’aurore.

Pendant que tout ceci se passait sur l’alpe, la grand’maman restait en bas aux bains de Ragaz, vivement réjouie des excellentes nouvelles qu’elle recevait chaque jour du chalet.

L’enthousiasme de Clara pour son nouveau genre de vie augmentait de jour en jour ; elle ne pouvait assez parler dans ses lettres de la bonté et des soins minutieux du grand-père, raconter combien Heidi était gaie et amusante, plus encore qu’à Francfort, et comme quoi chaque matin sa première pensée au réveil était : Oh ! quel bonheur ! je suis encore sur l’alpe !

Avec des rapports aussi satisfaisants, la grand’maman était sans inquiétude, et elle trouva que, puisque les choses allaient si bien, elle pouvait remettre encore un peu sa seconde visite à l’alpe, ce dont elle n’était pas fâchée, car la grimpée à cheval par le raide sentier et surtout la descente l’avaient bien un peu incommodée.

Le grand-père semblait avoir pris une sympathie toute particulière pour sa petite invalide ; en effet, il ne se passait pas de jour qu’il n’imaginât quelque chose de nouveau pour la fortifier. Chaque après-midi il partait pour une expédition parmi les hauts rochers et en revenait toujours chargé d’une botte d’herbe qui de loin déjà embaumait l’air d’une forte odeur d’œillets et de thym. Le soir, lorsque les chèvres redescendaient, elles se mettaient à bêler en se précipitant vers la petite étable dans laquelle elles auraient voulu pénétrer, attirées par le parfum de ces herbes qu’elles connaissaient bien. Mais le Vieux avait soin de tenir la porte bien fermée ; car ce n’était pas pour procurer à l’armée des chèvres un bon repas commode qu’il avait grimpé tout en haut des rochers à la recherche des herbes rares ; elles étaient destinées à Blanchette dont elles devaient rendre le lait encore plus fortifiant. Du reste, on pouvait constater chez la chevrette le résultat de ces soins tout particuliers : elle jetait sa tête en arrière d’un mouvement plus vif, et ses yeux brillaient d’un feu inaccoutumé.

Il y avait déjà trois semaines que Clara était sur l’alpe. Depuis plusieurs jours, le grand-père en la descendant le matin pour l’asseoir dans son fauteuil lui disait :

— La petite demoiselle ne veut-elle pas essayer une fois de se tenir debout ?

Clara essayait bien d’accéder à son désir, mais elle s’écriait tout de suite :

— Oh ! cela fait trop mal ! — et se cramponnait à lui.

Cependant il lui faisait renouveler cette tentative chaque jour un peu plus longtemps.

Il y avait bien des années que l’alpe n’avait vu un si bel été ; un soleil éblouissant brillait chaque jour dans le ciel sans nuage, les petites fleurs ouvraient tout grands leurs calices à sa lumière, et chaque soir l’astre radieux, après avoir jeté sur les pics et les champs de neige l’éclat de la pourpre et toutes les nuances du rose, se plongeait à l’horizon dans une mer d’or et de flamme. C’était un sujet dont Heidi ne pouvait se lasser de parler à Clara, car c’était bien autre chose encore, là-haut au pâturage ! Elle lui décrivait surtout avec feu sa place favorite sur le penchant de l’alpage, où les petites fleurs d’or et les campanules étaient en si grande quantité, que l’herbe en paraissait toute bleue et jaune, puis les orchis bruns qui sentent si bon qu’on s’assied à côté sans pouvoir s’en aller.

Un jour, comme elle venait d’entretenir Clara des fleurs de l’alpage et du coucher du soleil sur les montagnes, un tel désir d’y retourner s’éveilla en elle, qu’elle s’élança de sa place sous les sapins et se dirigea en courant vers le hangar où le grand-père travaillait à son établi.

— Oh ! grand-père ! s’écria-t-elle du plus loin qu’elle put se faire entendre, veux-tu venir demain avec nous au pâturage ? C’est si beau maintenant là-haut !

— C’est entendu ! répondit le Vieux ; mais la petite demoiselle me fera aussi un plaisir, elle essaiera encore une fois ce soir de rester debout.

Heidi toute ravie rapporta vite cette nouvelle à Clara, et celle-ci promit aussitôt d’essayer de se tenir sur ses pieds autant que le grand-père voudrait, car elle se réjouissait vivement de faire cette course au bel alpage où broutaient les chèvres. Dans sa jubilation, Heidi cria à Pierre dès qu’elle l’aperçut :

— Pierre ! Pierre ! demain nous monterons aussi, et nous resterons toute la journée là-haut !

En guise de réponse, Pierre grogna comme un ours irrité et allongea un coup de fouet furieux du côté de la Linotte qui galopait non loin de lui ; mais celle-ci avait vu à temps son geste, elle fit un grand saut par-dessus Bellette, et le fouet siffla dans les airs sans l’atteindre.

Ce soir là, lorsque Heidi et Clara grimpèrent dans leurs beaux lits, elles étaient toutes remplies de la joie en perspective et de leurs projets pour le lendemain ; aussi résolurent-elles de rester éveillées toute la nuit pour pouvoir en parler sans interruption jusqu’au moment de se lever. Mais à peine eurent-elles posé la tête sur l’oreiller, que la conversation cessa tout à coup, et Clara vit dans ses rêves une grande, grande prairie tellement couverte de campanules qu’elle en était aussi bleue que le ciel ; tandis que Heidi entendait l’oiseau de proie bien haut dans les airs crier toujours :

— Venez ! venez ! venez !




Chapitre VIII.

Il arrive une chose à laquelle personne ne s’attendait.


Le matin suivant, le Vieux de l’alpe sortit du chalet encore plus tôt que d’habitude pour examiner le ciel et voir comment la journée s’annonçait. Une lueur d’un rouge orange apparaissait derrière les cimes lointaines ; un vent frais balançait les branches des sapins : le soleil allait venir. Le vieillard resta un certain temps debout à la même place, contemplant dans le recueillement l’approche du jour. Après les hauts sommets, les vertes collines se couronnèrent à leur tour d’une clarté transparente, les sombres vapeurs de la vallée se dissipèrent chassées par une lumière rosée, et bientôt, des sommets à la plaine, tout resplendit dans des flots de lumière : le soleil venait de paraître.

Puis le grand-père sortit le fauteuil du hangar, le roula devant la porte tout prêt pour le voyage et monta pour chercher les enfants et leur dire quel beau jour venait de se lever.

Au même moment Pierre apparut au haut du sentier. Les chèvres ne l’entouraient pas comme d’habitude, le précédant ou le suivant de près familièrement ; mais elles se précipitaient d’un air effarouché dans toutes les directions, car à chaque instant leur maître cinglait l’air de son fouet, sans raison, comme un furieux, et il ne faisait pas bon recevoir un de ses coups. Pierre avait atteint le comble de la colère et de l’exaspération. Depuis bien des semaines il n’avait pas eu Heidi pour lui comme il y était accoutumé. Dès le matin quand il montait à l’alpage, il trouvait l’enfant étrangère installée dans son fauteuil et Heidi affairée autour d’elle ; le soir quand il redescendait, le fauteuil et la malade étaient sous les sapins, et Heidi tout aussi occupée d’elle que le matin. Elle n’était pas encore venue au pâturage une seule fois de tout l’été, et ce jour-là elle voulait y monter, mais en compagnie du fauteuil et de l’étrangère, et ne s’occuperait bien sûr que d’elle toute la journée ; cette perspective avait mis le comble à son ressentiment En apercevant le fauteuil fièrement posté sur ses quatre roulettes, Pierre le regarda comme l’ennemi qui était cause de tout le mal, ce jour-là en particulier. Il jeta les yeux autour de lui — tout était silencieux, on ne voyait personne ; alors il se précipita comme un sauvage sur l’objet de sa fureur, le saisit par la poignée, et dans sa rage lui imprima une secousse si violente du côté de la pente escarpée, que le fauteuil s’envola sur ses roulettes et disparut en un instant.

Aussitôt, comme s’il eût eu lui-même des ailes, Pierre prit sa course vers la montagne qu’il commença à gravir à toutes jambes, et il ne s’arrêta qu’après avoir atteint un buisson de ronces derrière lequel il pouvait disparaître tout entier, car il ne tenait pas à ce que le Vieux vînt à l’apercevoir ; ainsi protégé par le buisson, il pouvait voir l’alpe du haut en bas et vite se cacher dès que le Vieux ferait son apparition. Quel spectacle rencontrèrent ses regards quand il se retourna ! Bien loin, le long de la pente, dégringolait son ennemi avec une rapidité toujours croissante ; il tournait deux ou trois fois sur lui-même, puis faisait une grande culbute, retombait à terre, rebondissait et se précipitait avec un nouvel élan vers sa ruine. On voyait dans toutes les directions voler en éclats des parties du fauteuil : les pieds, le dossier, le coussin, tout était lancé en l’air. À cette vue, Pierre ressentit une joie si immodérée qu’il fit un bond prodigieux, puis se mit à rire, à frapper du pied, à sauter en cercle pour donner essor à son ravissement ; puis il revint à la même place pour regarder encore : nouvel éclat de rire, nouveaux sauts de joie ! Pierre était hors de lui du plaisir qu’il ressentait à contempler la ruine de son ennemi, car il prévoyait ce qui allait se passer : maintenant que l’étrangère n’aurait plus aucun moyen de transport, elle allait être forcée de partir ; Heidi serait de nouveau seule, elle viendrait avec lui au pâturage, en tout cas il l’aurait pour lui le matin et le soir à son arrivée au chalet, et tout rentrerait dans l’ordre. Mais Pierre ne calculait pas comment les choses se passent quand on a commis une mauvaise action et quelles en sont les suites.

Heidi sortit la première du chalet et s’élança en courant vers le hangar, suivie du grand-père qui portait Clara sur son bras. La porte du hangar était grande ouverte, les deux planches avaient été retirées, et le jour pénétrait jusque dans les recoins les plus reculés.

Heidi regarda de tous les côtés, tourna l’angle, puis revint en courant avec un visage sur lequel se peignait le plus complet étonnement. Le grand-père s’avança à son tour.

— Que signifie ceci ? Est-ce toi, Heidi, qui as emmené le fauteuil ? demanda-t-il.

— Mais je le cherche partout, grand-père, et tu as dit qu’il était devant la porte du hangar ! répondit l’enfant en regardant de tous côtés.

Sur ces entrefaites, le vent étant devenu plus fort commença à secouer la porte du hangar et la rejeta même violemment contre le mur.

— Grand-père, c’est le vent qui l’a fait ! s’écria Heidi dont les yeux étincelèrent à cette découverte. Oh ! s’il avait emporté le fauteuil jusqu’à Dörfli, il faudrait tellement de temps pour le remonter, et nous ne pourrions plus aller, ce serait trop tard !

— S’il a roulé jusqu’à Dörfli, on ne le retrouvera plus du tout, il sera en mille morceaux, dit le grand-père en s’avançant pour regarder le long de la pente. Mais tout de même il s’est passé quelque chose de curieux, ajouta-t-il en mesurant du regard le trajet et le contour qu’avait dû faire le fauteuil.

— Oh ! quel dommage ! maintenant nous ne pourrons plus aller, et peut-être plus jamais ! s’écria Clara d’un ton désolé. Il faudra sans doute que je retourne à la maison si je n’ai plus de fauteuil. Oh ! quel dommage ! quel dommage !

Mais Heidi leva vers le Vieux un regard tout plein de confiance en disant :

— N’est-ce pas, grand-père, tu inventeras bien quelque chose pour que Clara n’ait pas besoin de retourner tout de suite à la maison, comme elle le croit ?

— Pour aujourd’hui nous allons monter au pâturage comme nous nous l’étions proposé, et quant au reste nous venons ensuite, répondit le grand-père.

Et les enfants firent éclater leur joie.

Le Vieux rentra pour chercher une bonne partie des châles, les étendit au soleil contre le mur du chalet et y déposa Clara. Puis il alla traire le lait pour le déjeuner des enfants et fit sortir Brunette et Blanchette de leur étable.

— Pourquoi l’autre, là en bas, est-il si en retard ? dit le Vieux se parlant à lui-même, car le sifflet de Pierre n’avait pas encore retenti.

Le grand-père prit ensuite Clara sur un bras et les châles sur l’autre.

— À présent, en avant ! dit-il en se mettant en marche ; les chèvres viendront avec nous. Heidi ne demandait pas mieux. Un bras passé autour du cou de Blanchette et l’autre autour de celui de Brunette, elle trottait gaiement derrière le grand-père ; et les chèvres étaient si contentes de monter de nouveau dans sa compagnie qu’elles l’écrasaient presque en se serrant contre elle.

En atteignant l’alpage, tous trois aperçurent tout à coup les chèvres qui paissaient paisiblement, disséminées en petits groupes sur le pâturage en pente, et au milieu d’elles, Pierre étendu de tout son long sur l’herbe.

— Une autre fois je t’apprendrai à passer sans siffler, paresseux ! qu’est-ce que ça signifie ? lui cria le Vieux de l’alpe.

Au premier son de cette voix connue, Pierre s’était redressé précipitamment.

— Personne n’était levé, répondit-il.

— As-tu vu le fauteuil ? continua le Vieux.

— Lequel ? répondit Pierre d’un ton revêche.

Le Vieux ne dit plus rien ; il étendit les châles le long de la pente au soleil, y installa Clara et lui demanda si elle se trouvait à l’aise.

— Aussi bien que dans le fauteuil, dit-elle en le remerciant ; et c’est ici la plus belle place ! C’est si beau, Heidi, si beau ! continua-t-elle en regardant tout à l’entour.

Le grand-père se disposa alors à repartir. Il dit aux enfants qu’elles n’avaient qu’à jouir tranquillement ensemble de la belle journée. Quand ce serait le moment, Heidi irait chercher le dîner dans la sacoche qu’il avait déposée plus haut dans un coin à l’ombre ; Pierre leur donnerait du lait autant qu’elles voudraient, mais Heidi devait faire bien attention que ce fût du lait de Blanchette. Quant à lui, il comptait remonter vers le soir ; mais il fallait avant tout qu’il allât à la recherche du fauteuil.

Le ciel était d’un bleu foncé ; aucun nuage n’en obscurcissait l’étendue. Sur le glacier vis-à-vis, on voyait étinceler comme des milliers et des milliers d’étoiles d’or et d’argent. Les vieux rochers gris se dressaient, hauts et fiers comme par le passé et dominaient gravement la vallée. Le grand oiseau se balançait suspendu dans les airs, et la brise des Alpes, courant sur les hautes cimes, passait fraîche et délicieuse sur l’alpage soleillé. Les enfants éprouvaient un bien-être indescriptible. De temps à autre, une des chevrettes s’approchait et se couchait un moment auprès d’elles ; le plus souvent c’était la douce Bellete qui venait frotter son museau contre Heidi et n’aurait jamais quitté la place si quelque autre chèvre ne fût venue l’en chasser. De cette manière Clara fit leur connaissance séparément et de plus près et apprit à ne plus les confondre l’une avec l’autre en observant la physionomie et les manières propres à chacune d’elles. Les chèvres à leur tour se familiarisèrent si bien avec Clara, qu’elles venaient tout près d’elle et frottaient leur tête sur son épaule en signe de bonne connaissance et d’amitié.

Plusieurs heures s’étaient déjà écoulées ainsi ; tout à coup il vint à l’idée de Heidi d’aller jusqu’à l’endroit où se trouvaient les fleurs en si grand nombre, afin de voir s’il y en avait beaucoup, si elles étaient toutes ouvertes et si elles sentaient aussi bon que l’été précédent. Pour pouvoir y aller avec Clara, il fallait attendre jusqu’au soir que le grand-père remontât, et peut-être qu’alors les fleurs auraient déjà toutes fermé les yeux. Le désir de les revoir s’empara de Heidi et devint irrésistible. Elle dit, non sans quelque hésitation :

— Tu ne seras pas fâchée, Clara, si je cours vite là-haut, et si tu restes un petit moment seule ? J’aimerais tant aller voir comment sont les fleurs ! Mais attends ! —

Il lui était venu une idée ; elle s’élança un peu plus loin à l’écart, arracha quelques poignées d’herbe bien verte, et prenant par le cou Bellette qui l’avait suivie, elle l’amena auprès de Clara.

— Voilà ! maintenant tu ne seras pas tout à fait seule, lui dit Heidi en poussant doucement Bellette de son côté. La chèvre comprit tout de suite ce qu’on lui voulait et se coucha ; puis Heidi jeta l’herbe sur les genoux de Clara, et celle-ci toute réjouie déclara que Heidi pouvait aller voir les fleurs tant qu’elle voudrait, quant à elle, elle ne demandait pas mieux que de rester seule avec la petite chèvre ; c’était quelque chose de tout nouveau pour elle. Heidi s’éloigna en courant, et Clara commença à présenter l’herbe à Bellette, brin après brin ; la chèvre devint bientôt si familière qu’elle se serrait contre sa nouvelle amie et mangeait lentement dans sa main l’herbe qu’elle lui tendait. On voyait bien qu’elle était tout heureuse de pouvoir rester là tranquille et sans crainte, sous une bonne protection, car dans le troupeau elle était toujours exposée à toutes sortes de persécutions de la part des plus fortes chèvres. Quant à Clara, elle trouvait délicieux d’être assise sur une montagne, toute seule avec une timide chevrette qui avait besoin de sa protection. Un immense désir s’éveilla en elle d’être une fois libre d’aider les autres au lieu d’être toujours obligée d’attendre tout de leur part ; il lui venait toutes sortes de pensées qu’elle n’avait jamais eues auparavant et un besoin inconnu de continuer à vivre à ce beau soleil et de pouvoir rendre quelqu’un heureux comme elle rendait heureuse la petite Bellette dans ce moment. Une joie toute nouvelle remplissait son cœur comme si tout ce qu’elle connaissait allait tout à coup devenir beaucoup plus beau qu’auparavant ; et elle ressentait une vague et inconnue félicité qui la faisait s’écrier en prenant Bellette par le cou :

— Oh ! Bellette, comme il fait beau ici en haut, si je pouvais seulement y rester toujours !

Pendant ce temps, Heidi avait atteint l’endroit où croissaient les fleurs. Elle poussa un cri de joie ; toute la pente était comme recouverte d’un tapis d’or : c’étaient les éclatantes hélianthèmes ; au-dessus de celles-ci ondoyaient en touffes serrées les campanules d’un bleu foncé, et un parfum exquis et pénétrant se répandait à l’entour comme si l’on eût balancé des coupes d’encens au-dessus du pâturage ; toute cette odeur était produite par les orchis bruns qui montraient modestement leur petite tête ici et là parmi les corolles dorées. Heidi contemplait les fleurs et aspirait à longs traits leur doux parfum. Puis tout à coup elle reprit sa course et arriva auprès de Clara, hors d’haleine et vivement surexcitée.

— Oh ! il faut absolument que tu viennes, lui cria-t-elle déjà du plus loin qu’elle la vit. Elles sont si jolies, et il fait si beau là-bas ! et peut-être que ce soir ce ne sera plus la même chose. Je pourrais essayer de te porter, veux-tu ?

Clara regarda Heidi, fort étonnée, puis elle secoua la tête :

— Non, non, Heidi, à quoi penses-tu ? tu es beaucoup plus petite que moi. Oh ! si cependant je pouvais y aller !

Alors Heidi se retourna et promena autour d’elle un œil scrutateur ; quelque idée nouvelle lui était sans doute venue. Tout au haut du pâturage, Pierre, assis à la place où il avait été couché, regardait fixement les deux enfants. Il y avait des heures qu’il était à cette même place, sans bouger ni détourner les yeux, comme s’il ne pouvait comprendre ce qui se passait devant lui. Le matin même il avait détruit le fauteuil, son ennemi, pour que tout fût fini et que l’étrangère ne pût plus bouger de sa place, et voilà qu’un moment après elle était apparue à l’alpage ! maintenant elle était positivement là, assise sur l’herbe, Heidi à côté d’elle ! C’était impossible ! Et pourtant il avait beau regarder et regarder encore, il voyait toujours la même chose.

Heidi l’aperçut à son tour.

— Descends ici, Pierre ! lui cria-t-elle d’un ton impératif.

— Descends pas ! répliqua-t-il.

— Mais oui, il le faut, descends ! je ne peux pas le faire seule, il faut que tu m’aides ! Viens vite !

— Descends pas !

Alors Heidi gravit en quelques bonds le pâturage jusqu’à mi-hauteur du côté de Pierre, et s’arrêtant, le regard étincelant, elle l’apostropha ainsi :

— Pierre, si tu ne viens pas tout de suite, je pourrai aussi te faire quelque chose que tu n’aimeras pas, tu peux en être sûr !

Ces paroles portèrent coup, et Pierre fut saisi d’une grande angoisse. Il avait commis une mauvaise action que personne ne devait savoir. Jusqu’alors il s’en était réjoui ; mais voilà que Heidi lui parlait comme si elle était au fait de tout ! et tout ce qu’elle savait, elle le racontait au grand-père. Or Pierre avait peur de ce dernier plus que de qui ce fût ; s’il allait apprendre ce qui s’était passé avec le fauteuil ! La peur l’oppressait, il se leva et s’approcha de Heidi qui l’attendait

— Je viendrai, mais tu ne le feras pas ! dit-il, rendu si traitable par la crainte, que Heidi en fut aussitôt remplie de compassion.

— Non, non, je ne le ferai pas, répondit-elle pour le rassurer ; viens seulement avec moi, il n’y a pas de quoi avoir peur, tu verras.

Dès qu’ils eurent rejoint Clara, Heidi organisa l’exécution de son projet : Pierre d’un côté et elle de l’autre devaient tenir Clara bien ferme sous les bras et la soulever. Jusque-là la chose n’alla pas mal, mais c’est alors que vint le plus difficile. Clara ne pouvait pas rester debout, comment allait-on la soutenir et la faire avancer ? Heidi était trop petite pour que son bras pût servir de support.

— Prends-moi par le cou, bien ferme, comme ça ! dit-elle. À présent passe ton bras sous celui de Pierre et appuie-toi dessus de toutes tes forces ; de cette manière nous pourrons te porter.

Clara fit comme Heidi lui disait ; mais Pierre qui n’avait encore jamais donné le bras à personne, le tenait collé contre son corps, aussi raide qu’un bâton.

— Ce n’est pas ainsi qu’on fait, Pierre, dit Heidi d’un ton péremptoire. Il faut que tu fasses un rond avec le bras, Clara passera le sien au travers, et ensuite tu tiendras bien serré contre toi ; il ne faudra pas lâcher, et nous avancerons bien !

Ainsi fut fait. Cependant on n’avança pas aussi facilement que Heidi l’avait cru. Clara n’était pas légère et l’attelage de taille trop inégale, trop bas d’un côté, trop haut de l’autre ; c’était, en somme, un appui bien chancelant. De temps en temps Clara essayait bien de se tenir sur ses pieds, mais elle les retirait presque aussitôt l’un après l’autre.

— Frappe du pied une fois bien fort, proposa Heidi ; et après, cela te fera sûrement moins mal.

— Crois-tu ? demanda Clara en hésitant. Cependant elle obéit et posa fermement un pied, puis l’autre, non toutefois sans crier un peu ; elle essaya ensuite une seconde fois un peu moins fort.

— Oh ! cela fait déjà beaucoup moins mal ! dit-elle joyeusement.

— Essaie encore une fois ! s’empressa de dire Heidi.

Clara essaya une fois, puis deux, puis trois, et s’écria soudain :

— Je peux ! Heidi, je peux ! regarde ! regarde ! je peux faire des pas l’un après l’autre !

Cette fois Heidi poussa de vrais cris de joie.

— Oh ! peux-tu vraiment faire des pas ? peux-tu marcher à présent ? est-ce bien vrai que tu peux marcher seule ? Oh ! si seulement le grand-père venait ! À présent tu peux marcher, Clara ! à présent tu peux marcher ! répétait-elle sans se lasser.

Il est vrai que Clara s’appuyait fermement des deux côtés ; mais à chaque pas ses jambes s’affermissaient davantage ; tous trois le sentaient bien, et Heidi était hors d’elle de bonheur.

— Maintenant nous pourrons venir tous les jours au pâturage et nous promener sur l’alpe partout où nous voudrons ! s’écria-t-elle. Et toute ta vie tu pourras marcher comme moi, tu n’auras plus besoin d’être traînée dans ton fauteuil, et tu seras tout à fait guérie ! Oh ! c’est le plus grand bonheur qui pouvait aniver !

Clara partageait de tout son cœur la joie de Heidi, car elle ne voyait pas en effet pour elle de plus grand bonheur dans ce monde que de recouvrer la santé et de pouvoir aller partout comme les autres gens, au lieu de passer de longues journées tristement reléguée au fond d’un fauteuil de malade.

Il n’y avait pas loin jusqu’à la pente fleurie ; on voyait déjà à distance le brillant reflet d’or des hélianthèmes au soleil. On arriva ensuite près des touffes de campanules au milieu desquelles le gazon invitait à faire halte.

— Ne pouvons-nous pas nous asseoir ici ? demanda Clara. C’était aussi le désir de Heidi. Les enfants s’établirent donc au milieu des fleurs, Clara assise pour la première fois sur le sec et moelleux gazon alpestre, ce qui lui procura une nouvelle sensation de bien-être inexprimable. Tout à l’entour se balançaient les clochettes bleues, « l’herbe d’or » et la centaurée rouge étincelaient, et par-dessus tout s’élevait le doux parfum des petites têtes brunes d’orchis-vanille. Oh ! comme tout cela était beau !

Heidi elle-même ne l’avait jamais éprouvé comme ce jour-là ; elle ne savait pas pourquoi une si grande joie lui remplissait le cœur, si grande, qu’à chaque instant elle aurait voulu crier pour y donner essor. Puis, tout à coup, en se souvenant que Clara était guérie, elle comprit que cela était encore plus beau que tout le reste. Clara gardait le silence, sous l’empire de son ravissement, à la perspective de toutes les joies qu’elle entrevoyait dans l’avenir. Ce bonheur était presque trop grand pour son cœur, et le brillant soleil, le parfum pénétrant des fleurs, tout contribuait à la plonger dans une félicité qui la rendait muette. Quant à Pierre, lui aussi demeurait silencieux et immobile au milieu des fleurs embaumées, car il s’était profondément endormi. À cet endroit abrité par les rochers on sentait à peine un vent doux et délicieux qui murmurait dans les buissons ; de temps en temps Heidi quittait sa place et courait de ci et de là, trouvant toujours un coin plus beau que l’autre et s’asseyant partout où il lui semblait que les fleurs étaient plus abondantes ou que leur parfum était plus pénétrant parce que la brise l’apportait par bouffées.

Ainsi s’écoulaient les heures. Le soleil avait depuis longtemps marqué le milieu du jour, lorsqu’un petit détachement de chèvres apparut à quelque distance, s’avançant gravement vers la pente fleurie. Ce n’était pas leur pâturage habituel, on ne les y amenait jamais parce qu’elles n’aimaient pas brouter les fleurs. Elles avaient l’air d’une deputation, la Linotte en tête, et s’étaient évidemment mises à la recherche de leurs compagnons qui les avaient abandonnées si longtemps et restaient absents bien au delà de l’heure réglementaire, car les chèvres distinguaient fort bien les différents moments de la journée. En découvrant au milieu des fleurs ceux qu’elles venaient chercher, la Linotte fit entendre un bêlement sonore, les autres se joignirent à elle en chœur, et toute la troupe, bêlant à qui mieux mieux, s’avança au grand galop. Pierre s’éveilla sur-le-champ ; il fallut qu’il se frottât les yeux bien fort, car il avait rêvé que le fauteuil était de nouveau devant le chalet, plus intact que jamais et tout capitonné de rouge, et en se réveillant il avait encore vu les clous dorés briller au soleil ; mais il découvrit aussitôt que c’étaient les petites fleurs jaunes sur le gazon. En même temps l’angoisse dont il avait été délivré dans ses rêves à la vue du fauteuil intact lui revint plus forte encore qu’auparavant. Bien que Heidi eût promis de ne pas exécuter sa menace et de ne rien lui faire, Pierre était maintenant poursuivi de la crainte que l’affaire ne vînt à être découverte d’une manière ou de l’autre. Aussi se montra-t-il tout à fait traitable et obéissant et exécuta-t-il exactement tout ce que Heidi lui commanda.

De retour au pâturage, Heidi se hâta d’aller chercher la sacoche pleine et se disposa à remplir sa promesse, car c’était seulement au contenu du sac que sa menace à Pierre avait fait allusion. En remarquant le matin combien de bonnes choses le grand-père avait emballées, elle s’était réjouie à la pensée que leur compagnon en aurait aussi sa part. Mais en voyant son obstination, elle avait voulu lui donner à entendre qu’il n’aurait rien de ces bonnes choses, ce que Pierre avait interprété tout différemment. Heidi sortit donc le contenu de la sacoche morceau par morceau, les empila en trois parts égales, et voyant comme les tas étaient hauts, elle se dit toute contente : "Il lui restera encore tout ce que nous aurons de trop" ; puis elle porta leur part à ses deux compagnons, s’installa avec la sienne à côté de Clara, et tous trois mangèrent de grand appétit après l’exercice inusité de la matinée. Il arriva pourtant ce que Heidi avait prévu ; lorsque Clara et elle furent rassasiées, il resta encore de quoi faire pour Pierre une seconde portion aussi grosse que la première. Il mangea le tout en silence et s’acquitta fermement de sa tâche jusqu’au bout, y compris les miettes, mais toutefois sans témoigner son contentement habituel : Pierre avait quelque chose qui lui pesait sur l’estomac et le serrait à la gorge à chaque bouchée.

Les enfants s’étaient mis si tard à leur repas que tout de suite après ils virent apparaître le grand-père qui gravissait l’alpage pour venir les chercher. Heidi bondit à sa rencontre, car elle voulait être la première à lui annoncer ce qui s’était passé ; mais sa réjouissante nouvelle l’excitait à un tel point qu’elle trouva à peine des paroles pour la communiquer au grand-père. Lui, cependant, comprit tout de suite ce que l’enfant voulait lui dire, et une vive joie éclaira tout son visage. Il pressa le pas et arrivé près de Clara il lui dit avec un joyeux sourire :

— Eh bien, nous avons donc pris notre grand courage ? et nous avons gagné !

Puis, l’ayant soulevée de terre, il la mit debout, l’entoura de son bras gauche, lui tendit la main droite comme un ferme appui, et Clara ainsi soutenue marcha d’un pas encore plus assuré que la première fois. Heidi sautait autour d’elle en poussant des exclamations de joie, et quant au grand-père, on aurait dit aussi en le voyant qu’un grand bonheur lui était arrivé. Mais tout à coup il s’anêta, et reprenant Clara sur son bras comme de coutume :

— Il ne faut pas en faire trop pour une première fois, dit-il ; du reste il est temps de songer au retour. Puis il se mit immédiatement en route, sachant bien que c’en était assez pour ce jour-là et que Clara avait besoin de se reposer.

Plus tard, dans la soirée, lorsque Pierre rentra à Dörfli avec ses chèvres, une foule compacte était rassemblée à quelque distance du chemin, et chacun poussait du coude son voisin pour mieux voir un objet qui se trouvait au centre. Piene voulut naturellement savoir aussi de quoi il s’agissait ; il poussa, bouscula, joua des coudes de droite et de gauche et parvint enfin à se faufiler à travers les rangs. Cette fois ! il put voir en effet : devant lui, sur l’herbe, gisait la partie centrale du fauteuil à roulettes à laquelle ne tenait plus qu’un morceau du dossier ! le coussin rouge et les clous brillants étaient encore là pour témoigner de sa splendeur passée.

— J’y étais quand ils l’ont monté là-haut, disait le boulanger debout à côté de Pierre ; il valait au moins cinq cents francs, je parierais bien. Je m’étonne comment la chose est arrivée !

— Le Vieux dit que c’est peut-être le vent qui l’a emporté, fit observer Barbel qui ne se lassait pas d’admirer la belle étoffe rouge.

— C’est bien heureux que ce ne soit personne d’autre, reprit le boulanger ; cela ferait une belle affaire ! Quand le Monsieur de Francfort l’apprendra, il fera sûrement faire des perquisitions pour savoir comment ça s’est passé. Pour moi, je suis seulement trop content de n’avoir pas mis les pieds sur l’alpe depuis deux ans, car les soupçons tomberont sur n’importe qui aura été vu là-haut au moment de l’accident.

D’autres propos encore furent échangés à ce sujet, mais Pierre en avait assez entendu ; il se glissa furtivement hors de la foule et se mit à courir de toutes ses forces du côté de la montagne comme s’il eût été poursuivi. Les paroles du boulanger lui avaient inspiré une teneur affreuse : maintenant il savait qu’à chaque instant un agent de police pouvait arriver de Francfort pour examiner l’affaire, et si l’on venait à découvrir que c’était lui qui l’avait fait, on l’empoignerait et on l’emmènerait en prison à Francfort. À cette perspective les cheveux de Pierre se dressaient d’horreur sur sa tête. Il arriva chez lui tout égaré, ne répondit à aucune question, refusa de manger ses pommes-de-terre et se glissa à la hâte dans son lit en gémissant sous ses couvertures.

— Pierrot aura de nouveau mangé de l’oseille sauvage, et elle lui est restée sur l’estomac, se dit la mère Brigitte en l’entendant geindre dans son lit.

— Il faut qu’il emporte un peu plus de pain ; donne-lui demain un morceau du mien, ajouta la compatissante grand’mère.

Ce même soir, comme les deux amies contemplaient de leur lit le ciel étoilé, Heidi dit à Clara :

— N’as-tu pas pensé aujourd’hui toute la journée combien c’est heureux que le bon Dieu ne cède pas tout de suite quand nous lui demandons une chose de toutes nos forces et qu’il sait quelque chose qui vaut encore mieux ?

— Pourquoi dis-tu cela tout à coup à présent, Heidi ?

— Parceque, sais-tu, quand j’étais à Francfort, je l’ai tellement prié de me faire tout de suite revenir à la maison ; et comme je ne pouvais jamais partir, j’ai pensé que le bon Dieu ne m’avait pas écoutée. Mais vois-tu, si j’avais quitté Francfort quand je le Lui demandais, tu ne serais jamais venue ici, et tu ne te serais jamais guérie.

Clara était devenue toute pensive.

— Mais alors, Heidi, reprit-elle, nous ne devrions jamais rien demander au bon Dieu, puisqu’il sait toujours quelque chose de meilleur que ce que nous voulons qu’Il nous donne.

— Non, non, Clara, crois-tu que ça pourrait aller ainsi ? continua vivement Heidi. On doit prier le bon Dieu tous les jours et lui demander tout, tout, pour lui montrer que nous n’oublions pas que c’est Lui seul qui peut nous le donner. Et si nous oublions le bon Dieu, alors Il nous oublie aussi, c’est la grand’maman qui l’a dit. Si nous ne recevons pas tout de suite ce que nous voudrions, il ne faut pas penser que le bon Dieu ne nous a pas écoutés et puis cesser de le prier ; au contraire, il faut dire : « Mon bon Dieu, je sais que tu me donneras quelque chose de bien meilleur, et je veux être bien contente parce que tu arranges tout. »

— Comment est-ce que tout cela t’est venu à l’idée, Heidi ? demanda Clara.

— C’est la grand’maman qui me l’a d’abord expliqué, puis c’est arrivé comme elle avait dit, et c’est ainsi que je l’ai su. Mais Clara, continua Heidi en s’asseyant dans son lit, je crois qu’aujourd’hui nous devons encore bien remercier le bon Dieu du grand bonheur qu’Il nous a envoyé et de ce que tu peux maintenant marcher.

— Oui, bien sûr, Heidi, tu as raison, et je suis bien contente que tu me le rappelles ; je l’aurais presque oublié à force d’être heureuse.

Les deux enfants prièrent donc une seconde fois et remercièrent Dieu, chacune à sa manière, pour le grand bonheur qu’Il avait envoyé à Clara après tant d’années de maladie.

Le jour suivant, le grand-père fut d’avis qu’on pouvait enfin écrire à la grand’maman pour lui demander si elle ne voulait pas monter à l’alpe où il y avait quelque chose de nouveau à voir. Mais les enfants avaient un autre projet : elles voulaient préparer une grande surprise à la grand’maman. Il fallait d’abord que Clara apprît à marcher encore mieux pour pouvoir faire un bout de chemin en s’appuyant seulement sur Heidi ; surtout il ne fallait pas que la grand’maman eût la moindre idée de la chose. On demanda au grand-père combien de temps serait nécessaire pour obtenir ce résultat, et comme il fut d’avis qu’une semaine suffirait, on écrivit à Mme Sesemann pour l’inviter avec instance à monter à l’alpe huit jours après ; mais on ne lui parla pas du tout de quelque chose de nouveau.

Les jours qui suivirent furent parmi les plus beaux que Clara eût encore passés sur l’alpe. Chaque matin en s’éveillant, elle entendait au fond de son cœur une voix qui lui disait : « Je suis guérie ! je suis guérie ! je n’ai plus besoin du fauteuil, je peux marcher seule comme les autres gens ! »

Puis venait l’exercice de la marche, et chaque jour il y avait un progrès, si bien que peu à peu elle put essayer de plus longues promenades. Tout ce mouvement lui donnait un tel appétit, que le grand-père faisait chaque jour les beurrées un peu plus épaisses et les voyait disparaître avec une satisfaction croissante. Il apportait toujours avec les beurrées un grand pot de bon lait écumant et en remplissait les tasses à mesure qu’elles se vidaient. C’est ainsi que se passa la semaine, et le jour où la grand’maman devait venir arriva enfin !




Chapitre IX.

On se dit adieu, mais au revoir !


La veille du jour où elle devait monter, la grand’maman avait encore écrit pour qu’on fût bien sûr au chalet qu’elle arrivait. Ce fut Pierre qui apporta la lettre de grand matin en se rendant au pâturage. Le grand-père et les deux fillettes étaient déjà dehors ; Blanchette et Brunette attendaient aussi devant le chalet et secouaient gaiement leur tête à l’air matinal pendant que les enfants les caressaient en leur souhaitant bon voyage pour leur ascension. Le Vieux, debout près d’elles, regardait tantôt ses jolies chèvres au poil net et luisant, tantôt les frais visages penchés sur elles ; les uns et les autres devaient lui plaire, car il souriait d’un air satisfait.

À ce moment, Pierre apparut. En apercevant le groupe réuni devant le chalet, il s’avança lentement, tendit la lettre au Vieux, et dès que celui-ci l’eut entre les mains, il recula d’un air tout effarouché et tourna vivement la tête comme s’il avait eu peur de quelque chose derrière lui ; puis d’un bond il s’éloigna du côté du pâturage.

— Grand-père, demanda alors Heidi qui avait suivi cette scène avec étonnement, pourquoi Pierre fait-il toujours maintenant comme le Grand Turc quand il aperçoit le fouet derrière lui ? il commence par reculer, puis il secoue la tête de tous les côtés, et tout à coup il se met à faire de grands sauts en l’air.

— Peut-être que Pierre aperçoit aussi derrière lui le fouet qu’il mérite, répondit le grand-père.

Pierre gravit ainsi d’un seul trait toute la première pente, mais dès qu’on ne put plus l’apercevoir d’en bas, il changea d’allure. Il s’arrêtait à chaque instant, tournait la tête de tous les côtés d’un air craintif, — puis tout à coup il faisait un grand saut et regardait derrière lui aussi effrayé que si quelqu’un l’eût saisi au collet. Derrière chaque buisson, derrière chaque haie, Pierre s’attendait maintenant à voir surgir l’agent de police de Francfort tout prêt à lui sauter dessus. Plus cette tension d’esprit durait, plus sa teneur augmentait.

Heidi cependant songea à mettre le chalet en ordre, afin que toutes choses fussent bien à leur place quand la grand’maman arriverait Clara trouvait très amusant de voir l’activité de Heidi, allant et venant dans tous les coins et recoins, et elle avait toujours un plaisir tout particulier à la regarder faire. Ainsi occupées, les enfants virent s’écouler sans s’en apercevoir les premières heures de la matinée, et le moment fut bientôt venu où l’on pouvait attendre l’arrivée de la grand’maman. Clara et Heidi, toutes prêtes à la recevoir, sortirent alors et s’installèrent sur le banc devant le chalet, dans l’attente des événements. Le grand-père arriva aussi ; il avait fait une tournée dans les environs et rapportait un gros bouquet de gentianes bleu foncé si richement colorées aux rayons du soleil matinal qu’à leur vue les enfants poussèrent des exclamations de joie. De temps en temps, Heidi quittait sa place en courant pour examiner le sentier et voir si l’on n’apercevait pas encore le cortége de la grand’maman.

Enfin il apparut gravissant lentement la montagne dans l’ordre que Heidi avait prévu : devant marchait le guide, puis venait le cheval blanc monté par Mme Sesemann, enfin derrière, le porteur avec sa grande hotte, car la grand’maman tenait décidément à ne pas s’aventurer sur l’alpe sans avoir bien pris toutes ses précautions. Les voyageurs s’approchaient peu à peu, enfin ils atteignirent le sommet. La grand’maman aperçut les enfants du haut de son cheval.

— Qu’est-ce que cela signifie ? que vois-je, Clara ? tu n’es pas dans ton fauteuil ! s’écria-t-elle tout effrayée en mettant pied à terre aussi vite que possible.

Mais elle avait à peine fait quelques pas qu’elle joignit les mains en disant avec émotion :

— Ma petite Clara, est-ce bien toi que je vois ? Tu as des joues roses et toutes rondes, mon enfant ! je ne te reconnais plus !

Et elle voulut se précipiter vers Clara. En un clin d’œil Heidi avait glissé du banc, Clara s’était vite appuyée sur son épaule, et voilà les deux enfants qui se mettent tout tranquillement en route comme pour faire une petite promenade. La grand’maman s’arrêta court, saisie de frayeur et croyant pour le coup que Heidi entreprenait quelque grande extravagance.

Mais quel spectacle sous ses yeux ! Clara, droite et ferme sur ses pieds cheminait côte à côte avec Heidi, et toutes deux avaient des visages rayonnants et des joues roses. Alors la grand’maman accourut précipitamment au-devant d’elles ; riant et pleurant à la fois, elle serra Clara dans ses bras, puis Heidi, puis de nouveau Clara, suffoquée par la joie et ne trouvant pas de paroles pour exprimer ce qu’elle sentait. Tout à coup ses regards tombèrent sur le Vieux de l’alpe qui, debout à côté du banc, les contemplait toutes trois avec un sourire de satisfaction. Glissant alors le bras de Clara sous le sien, elle s’avança vers le banc en poussant de continuelles exclamations de ravissement à l’idée de pouvoir ainsi marcher avec l’enfant à ses côtés. Puis abandonnant le bras de Clara, elle saisit avec force les deux mains du vieillard.

— Mon cher grand-père ! mon cher grand-père ! Que ne vous devons-nous pas ! C’est votre ouvrage ! ce sont vos attentions, vos soins, —

— Et le soleil du bon Dieu, et l’air de l’alpe, interrompit le Vieux avec un sourire.

— Oui, et aussi le bon lait de Blanchette, s’écria à son tour Clara. Grand’maman, si tu savais comme je bois le lait de chèvre et comme il est délicieux !

— En effet, je le vois bien à tes joues, ma petite Clara, répondit la grand’maman en riant. Non, en vérité, c’est à ne pas te reconnaître ! te voilà devenue grasse et ronde comme je ne me serais jamais attendue à te voir. Et comme tu as grandi, Clara ! Est-ce possible ? je ne peux pas me lasser de te regarder ! Mais à présent je vais télégraphier sur le champ à mon fils à Paris qu’il vienne tout de suite, sans lui dire pourquoi. Ce sera la plus grande joie de sa vie. Mon cher grand-père, comment allons-nous envoyer cette dépêche ? vous avez sans doute congédié les hommes ?

— Ils sont repartis, répondit-il ; mais si Madame la grand’maman est pressée, nous ferons descendre le chevrier, il a le temps.

Madame Sesemann ayant insisté pour envoyer sans tarder un télégramme à son fils qu’elle ne voulait pas priver un jour de trop du bonheur qui l’attendait, le grand-père s’avança un peu à l’écart et fit entendre entre ses doigts un coup de sifflet si perçant qu’il alla réveiller l’écho jusque tout en haut dans les grands rochers. Peu de temps après, Pierre, qui connaissait bien ce signal, arriva en courant et tout pâle de teneur. Il pensait que le Vieux l’appelait pour le faire comparaître ; mais on lui remit simplement un papier sur lequel la grand’maman avait tracé quelques lignes. Le grand-père lui expliqua qu’il n’avait qu’à descendre à Dörfli, à remettre ce papier à la poste et à dire que le Vieux lui-même s’acquitterait du paiement ; car on ne pouvait pas charger Pierre de tant de choses à la fois. Il s’éloigna donc, son papier à la main, fort soulagé pour le quart d’heure de ce que le grand-père ne l’avait pas fait comparaître et de ce qu’aucun agent de police n’était arrivé de Francfort.

Quand il fut parti, on put s’asseoir tranquillement autour de la table devant le chalet, et Mme Sesemann se fit raconter tout ce qui s’était passé depuis le commencement. Elle apprit comment le grand-père avait d’abord obtenu de Clara de se tenir chaque jour un peu sur ses jambes et de les remuer doucement ; comment ensuite on était monté au pâturage après que le vent avait précipité le fauteuil en bas de la montagne ; comment Clara, dans son désir d’aller voir les fleurs, s’était lancée à faire les premiers pas, et ainsi de suite. Ce récit des enfants dura longtemps car la grand’maman les interrompait à chaque instant par des exclamations de surprise et des actions de grâces, et ne cessait de s’écrier :

— Mais est-ce bien possible ? N’est-ce point un rêve ? Sommes-nous bien tous éveillés ? Est-il vrai que nous voici assis devant le chalet et que l’enfant aux joues rondes et fraîches que j’ai devant moi est ma pâle et faible Clara d’autrefois ?

Et chaque fois Clara et Heidi éprouvaient une joie nouvelle en voyant que leur surprise pour la grand’maman avait si bien réussi et que l’effet en durait toujours.

Mr Sesemann, cependant, ayant terminé ses affaires à Paris, avait aussi de son côté voulu ménager une surprise à Clara. Un beau matin, sans avoir écrit un mot à sa mère, il avait pris le train pour venir coucher à Bâle, et dès le lendemain de bonne heure il était reparti, rempli d’un immense désir d’aller retrouver sa fille dont il avait été séparé tout l’été. Il arriva à Ragaz quelques heures après le départ de sa mère, et fut très réjoui d’apprendre qu’elle était précisément montée au chalet ce jour-là. Il prit aussitôt une voiture qui le mena d’abord à Mayenfeld ; là, ayant appris que l’on pouvait monter en char à Dörfli, il se fit conduire jusqu’au hameau, pensant bien que l’ascension à pied serait toujours suffisamment longue pour lui.

Mr Sesemann ne se trompait pas ; cette montée continue le fatigua bien vite, et le chemin lui parut bien long. Il n’avait pas encore aperçu le moindre chalet, et pourtant il savait par les descriptions de Heidi qu’à mi-hauteur il devait rencontrer la cabane de Pierre le chevrier. On voyait partout des traces de piétons, et à certains endroits ces petits chemins se croisaient dans toutes les directions. Mr Sesemann commençait à se demander s’il était sur la bonne route et si la cabane ne se trouvait point située de l’autre côté de la montagne ; il regarda tout à l’entour pour voir s’il ne découvrirait pas quelque être humain auprès de qui s’informer du chemin. Mais le plus grand silence régnait partout et rien n’apparaissait au près ni au loin ; par intervalles seulement, le vent de la montagne élevait un léger murmure, les moucherons bourdonnaient au soleil et de temps en temps un gai petit oiseau sifflait du haut d’un mélèze solitaire. Mr Sesemann fit halte un moment pour laisser la brise des Alpes rafraîchir son front brûlant. Soudain il aperçut un personnage qui arrivait en courant du sommet de la montagne. C’était Pierre, sa dépêche à la main. Il descendait tout droit devant lui, en dehors du sentier battu. Dès qu’il fut à portée de la voix, Mr Sesemann lui cria d’approcher. Pierre obéit à l’appel et s’avança, tout effarouché, hésitant, la démarche chancelante, traînant une jambe derrière lui comme s’il n’en avait qu’une bonne.

— Allons, mon garçon, arrive donc ! lui cria Mr Sesemann d’un ton encourageant. Maintenant dis-moi un peu, est-ce que par ce chemin j’arriverai au chalet où demeure le Vieux avec la petite Heidi chez qui sont dans ce moment les gens de Francfort ?

Pour toute réponse, Pierre fit entendre un son étouffé que lui arrachait un indescriptible effroi ; puis il se reprit à courir avec des enjambées si démesurées qu’il dégringola le long de la montagne en exécutant une série de culbutes involontaires, exactement comme le fauteuil quelques jours auparavant, sauf qu’heureusement pour lui, Pierre ne se brisa pas en mille morceaux ; la dépêche seule fut fort maltraitée et vola en lambeaux.

— Singulière timidité des montagnards ! se dit Mr Sesemann, s’imaginant tout de suite que la seule apparition d’un étranger avait produit une si forte impression sur le simple enfant des Alpes. Puis après avoir quelque temps encore suivi des yeux la violente descente de Pierre, Mr Sesemann se remit en route.

Malgré tous ses efforts, Pierre ne parvint pas à trouver un point d’appui pour reprendre son équilibre, et il continua de rouler en faisant de temps en temps une culbute plus prononcée que les autres. Mais ce n’était pas le côté le plus terrible de sa situation ; quelque chose de bien pire le remplissait de crainte et d’horreur : ne venait-il pas de voir de ses propres yeux l’agent de police de Francfort ? car il n’avait pas mis un instant en doute que l’étranger qui s’était informé des gens de Francfort en séjour chez le Vieux ne fût ce personnage redoutable lui-même. Enfin, au moment où il allait franchir la dernière pente au-dessus de Dörfli, Pierre rencontra un buisson auquel il put se cramponner, et il demeura un moment étendu à terre, immobile, pour reprendre ses esprits.

— Bon ! encore un ! dit une voix tout près de lui. Au tour de qui sera-ce demain de recevoir une poussée et de nous dégringoler de par là-haut comme un sac de pommes de terre mal cousu ?

Celui qui raillait de la sorte était le boulanger de Dörfli. Ayant éprouvé le besoin d’interrompre ses occupations échauffantes et de prendre un peu l’air, il avait été témoin de la dégringolade de Pierre qui, en effet, n’était pas sans analogie avec celle du fauteuil.

En un clin d’œil Pierre fut sur ses pieds. Nouvelle terreur ! voilà que le boulanger savait maintenant que le fauteuil avait dû recevoir une poussée ! Sans retourner une seule fois la tête, Pierre se mit en devoir de remonter la montagne. Il aurait bien préféré dans ce moment rentrer à la maison et se glisser inaperçu dans son lit où personne ne pourrait le trouver ; c’était là qu’il se croyait toujours le plus en sûreté. Mais ses chèvres étaient encore au pâturage, et le Vieux de l’alpe lui avait fortement enjoint de revenir un peu vite afin de ne pas laisser le troupeau seul trop longtemps. Or Pierre avait plus peur du Vieux que de qui que ce fût, et tel était son respect pour lui qu’il n’aurait jamais osé lui désobéir dans la moindre des choses. Il continua donc son chemin puisqu’il le fallait ; mais il ne courait plus ; les secousses variées qu’il venait de subir n’avaient pu demeurer sans effet, et ce fut en boitant et geignant qu’il se traîna le long du sentier de l’alpe.

Peu après sa rencontre avec Pierre, Mr Sesemann avait atteint le premier chalet, et sûr alors d’être sur la bonne voie, il avait continué son chemin avec un nouveau courage jusqu’à ce qu’enfin, après une longue et pénible ascension, il vît apparaître le but tant désiré : au-dessus de lui s’élevait le chalet de l’alpe derrière lequel les vieux sapins balançaient leur sombre feuillage. Mr Sesemann attaqua avec entrain le dernier bout du sentier plus raide que le reste, en se réjouissant de surprendre sa fille. Mais il avait déjà été aperçu et reconnu de loin, et on lui préparait à lui-même une surprise à laquelle il était loin de s’attendre. Lorsqu’il atteignit le haut de la montée et posa le pied sur l’alpe, il vit deux personnes s’avancer à sa rencontre : l’une d’elles était une grande jeune fille aux cheveux blonds et à la figure toute rose qui s’appuyait sur la petite Heidi dont les yeux foncés lançaient des éclairs de joie. Mr Sesemann, saisi, s’arrêta court et regarda fixement le groupe qui s’approchait. Puis soudain les larmes jaillirent de ses yeux. Que de souvenirs lui montaient au cœur ! c’était ainsi qu’il avait connu autrefois la mère de Clara, la blonde jeune fille aux fraîches joues roses ! Mr Sesemann ne savait plus s’il veillait ou s’il rêvait.

— Papa, ne me reconnais-tu pas ? lui cria alors Clara toute rayonnante ; suis-je donc bien changée ?

Mr Sesemann se précipita vers sa fille et la serra dans ses bras.

— Oui, tu es changée ! Est-ce possible ? est-ce une réalité ?

Et le bienheureux père recula d’un pas pour s’assurer que cette image ne disparaîtrait pas de devant ses yeux.

— Est-ce toi, ma petite Clara, est-ce vraiment toi ? répétait-il sans se lasser de la contempler. Puis il serrait son enfant dans ses bras et la regardait encore comme s’il ne pouvait croire que la jeune fille debout devant lui fût réellement sa Clara.

La grand’maman arriva à son tour, impatiente de jouir du bonheur de son fils.

— Eh bien, mon cher fils, que dis-tu de tout cela ? s’écria-t-elle en s’approchant. Tu nous as fait une bien jolie surprise, mais celle qui t’attendait ici est encore plus belle, n’est-ce pas ? — Et l’heureuse mère serra affectueusement les mains de son fils dans les siennes. — Maintenant, mon cher ami, ajouta-t-elle, viens avec moi saluer le grand-père qui est notre plus grand bienfaiteur à tous.

— Certainement, et il faut aussi que je dise bonjour à notre petite amie Heidi, dit-il en tendant la main à l’enfant. Eh bien, est-on toujours en bonne santé sur l’alpe ? Mais il n’y a pas besoin de le demander ; tu es plus fraîche qu’une rose des Alpes. J’en suis bien heureux, enfant, j’en suis vraiment bien heureux !

Heidi, les yeux brillants, regardait toute joyeuse l’aimable Mr Sesemann. Il avait toujours été si bon pour elle ! et la pensée qu’il était venu sur l’alpe pour y trouver un pareil bonheur faisait bondir le cœur de l’enfant.

La grand’maman mena alors son fils auprès du Vieux. Ils se serrèrent cordialement la main, et Mr Sesemann exprima au grand-père sa profonde gratitude et sa surprise à la vue du miracle dont il était témoin. La grand’maman qui avait déjà entendu tous les détails de l’affaire, les laissa en parler tout au long et s’éloigna un peu pour faire encore une visite aux vieux sapins. Une nouvelle surprise l’y attendait : au pied des arbres, juste à l’endroit où les longues branches s’écartaient un peu et laissaient un espace libre, resplendissait une énorme touffe des plus magnifiques gentianes bleu foncé, aussi fraîches et aussi éclatantes que si elles eussent poussé sur place. Elle joignit les mains d’admiration.

— Que c’est délicieux ! quelles belles fleurs ! Oh ! le charmant coup d’œil ! Heidi, ma chère enfant, arrive ici ! est-ce toi qui as préparé cette jolie surprise à mon intention ? C’est vraiment magnifique !

Les enfants étaient accourues.

— Non, non, ce n’est pas moi, dit Heidi, mais je sais bien qui l’a fait !

— C’est tout à fait comme au pâturage, grand’maman, sauf que c’est encore plus beau là-haut, dit Clara à son tour. Devine qui est monté de grand matin pour te chercher ces fleurs ? — Et Clara souriait d’un air si réjoui que la grand’maman se demanda un instant si après tout ce ne serait point l’enfant elle-même qui était allée jusque-là ; mais non, la chose était impossible.

À ce moment un léger bruit se fit entendre derrière les sapins ; c’était Pierre qui revenait de sa malencontreuse expédition. Ayant reconnu à distance la personne avec laquelle le Vieux de l’alpe s’entretenait devant le chalet, il avait fait un grand détour et se glissait derrière les sapins dans l’espoir de passer inaperçu. Mais la grand’maman le reconnut, et sa vue lui suggéra une nouvelle idée : ne serait-ce point Pierre qui aurait apporté ces fleurs et qui cherchait maintenant à se dérober par excès de timidité et de modestie ? Dans ce cas, il méritait certainement une petite récompense, et il ne fallait pas le laisser échapper.

— Viens vers moi, mon garçon, approche ! n’aie pas peur ! lui cria Mme Sesemann en avançant la tête entre les sapins.

Pierre s’arrêta pétrifié d’horreur. Après tout ce qui s’était déjà passé, il n’avait plus aucune force de résistance ; il ne sentait distinctement qu’une chose : « à présent tout est découvert ! » — Ses cheveux se dressaient sur sa tête et, pâle de teneur, il sortit lentement de derrière les arbres.

— Avance donc sans détours, lui disait la grand’maman pour l’encourager. À présent, mon garçon, dis-moi un peu, est-ce toi qui as fait cela ?

Pierre ne leva pas les yeux et ne vit pas ce que Mme Sesemann lui désignait du doigt. Il venait d’apercevoir au coin du chalet le Vieux de l’alpe dont les yeux gris étaient fixés sur lui avec un regard perçant, et à ses côtés l’objet de sa plus grande terreur, l’agent de police de Francfort. Tremblant de tous ses membres, il fit entendre une sorte de « oui » étouffé.

— Eh bien, qu’y a-t-il là de si terrible ? dit la grand’maman.

— C’est que, — c’est que, — c’est qu’il est en pièces et qu’on ne peut plus le raccommoder, articula-t-il avec peine, tandis que ses genoux tremblaient au point qu’il ne pouvait presque plus se soutenir.

La grand’maman s’avança alors vers l’angle du chalet.

— Mon cher grand-père, ce pauvre garçon a donc décidément le cerveau un peu dérangé ? demanda-t-elle pleine de compassion.

— Pas du tout, répondit le Vieux de l’alpe ; seulement ce garnement n’est autre que le coup de vent qui a chassé le fauteuil, et il s’attend à recevoir la punition qu’il a bien méritée.

Mme Sesemann ne voulait pas le croire ; elle ne lui trouvait pas l’air méchant et ne comprenait pas quelle raison il aurait pu avoir pour détruire le fauteuil si indispensable à Clara. Mais l’aveu inarticulé du chevrier n’avait été pour le Vieux que la confirmation d’un soupçon qu’il avait eu dès le premier moment après l’accident du fauteuil. Les regards courroucés que Pierre avait toujours jetés à Clara et d’autres preuves de son animosité envers les hôtes de l’alpe n’avaient point échappé au Vieux. En rapprochant les faits, il en était venu à la conclusion qu’il venait de communiquer à la grand’maman et qu’il lui expliqua ensuite en détail. Dès qu’il eut achevé, Mme Sesemann prit la parole avec la plus grande vivacité :

— Non, non, mon cher grand-père, nous ne punirons pas davantage ce pauvre garçon. Il faut être juste. Voilà des étrangers qui tombent un beau jour sur l’alpe, qui le privent pendant des semaines de Heidi, son plus grand bien, un précieux bien, en vérité ; et lui, resté seul, n’a que la vue de ce qui se passe jour après jour. Non, non, soyons justes, je vous dis. La colère l’a saisi et l’a entraîné à une vengeance, un peu absurde, il est vrai, mais la colère ne nous ôte-t-elle pas toujours la raison ?

En disant ces mots, la grand’maman retourna auprès de Pierre toujours immobile et frissonnant de terreur. Elle s’assit sur le banc au pied des sapins et lui parla d’un ton amical :

— Allons, mon garçon, viens ici devant moi, j’ai quelque chose à te dire. Cesse de trembler et d’avoir peur, et écoute-moi, je le veux absolument. Tu as précipité le fauteuil en bas de la montagne pour qu’il fût mis en pièces. C’était une mauvaise action, tu le savais bien, et tu savais aussi que tu méritais une punition, et pour éviter cette punition tu as dû te donner toute la peine du monde pour que personne ne s’aperçût de ce que tu avais fait. Mais, vois-tu, celui qui fait le mal et qui croit que personne ne le sait se trompe tout à fait. Le bon Dieu, lui, voit et entend tout, et quand il s’aperçoit que quelqu’un cherche à cacher une mauvaise action, il réveille dans son cœur la petite sentinelle qu’il a mise là dès sa naissance et qui dort jusqu’au jour où cet homme fait le mal. La petite sentinelle a à la main un aiguillon avec lequel elle pique sans cesse le cœur de celui qui a mal fait, et il n’a plus un instant de paix. Sa voix aussi tourmente le méchant en lui répétant toujours et toujours : « On va le découvrir ! tu vas être puni ! » Et le méchant vit ainsi dans la crainte et l’angoisse, et il ne peut plus jamais être joyeux, plus jamais ! N’est-ce pas ce qui t’est arrivé cette fois, Pierre ?

Pierre, écrasé par ces paroles, fit un signe affirmatif, mais de l’air d’un connaisseur, car c’était exactement comme cela que les choses s’étaient passées pour lui.

— Et puis, tu t’es trompé dans tes calculs d’une autre manière encore, continua la grand’maman. Vois comme le mal que tu as fait s’est changé en bien pour celle à qui tu voulais nuire ! C’est parce que Clara n’avait plus de fauteuil et voulait cependant voir les belles fleurs, qu’elle a fait l’effort nécessaire pour marcher, qu’elle y est parvenue et qu’elle va mieux de jour en jour ; et si elle reste ici, elle pourra finir par monter chaque jour au pâturage, donc bien plus souvent qu’elle n’aurait pu le faire dans son fauteuil. Vois-tu comme tu t’es trompé, Pierre ? C’est ainsi que le bon Dieu peut prendre en main la mauvaise action de l’un et la changer en bien pour l’autre à qui elle devait nuire ; et alors le méchant seul en porte toute la peine. As-tu bien compris tout cela, Pierre ? Eh bien, penses-y maintenant ; et chaque fois que tu auras la tentation de faire quelque chose de mal, songe à la petite sentinelle que tu as là dans le cœur avec son aiguillon pointu et sa voix désagréable. Veux-tu faire cela et ne pas l’oublier ?

— Oui, je veux, répondit Pierre toujours fort abattu, car il ne savait pas encore comment tout cela finirait, l’agent de police étant toujours là à côté du Vieux.

— Eh bien, bon ! c’est une affaire entendue, conclut la grand’maman. Mais je veux que tu aies un souvenir des gens de Francfort, quelque chose qui te fasse plaisir. Dis-moi, mon garçon, n’as tu jamais rien désiré ? Qu’aimerais-tu avoir, voyons !

Pierre releva la tête et fixa sur la grand’maman le regard stupéfait de ses gros yeux ronds. Jusque-là il s’était attendu à quelque chose de terrible, et au lieu de cela, voilà qu’il allait recevoir la chose qu’il aimerait le mieux ! Toutes ses idées étaient bouleversées.

— Oui, oui, c’est sérieux, répéta Mme Sesemann ; tu auras ce que tu voudras, quelque chose qui te fasse plaisir en souvenir des gens de Francfort et comme gage qu’ils veulent oublier ce que tu as fait de mal. Comprends-tu maintenant, mon garçon ?

Peu à peu, en effet, cette pensée se fit jour dans l’esprit de Pierre, et il commença à saisir qu’il n’avait plus aucune punition à redouter et que cette bonne dame, assise devant lui, l’avait sauvé des mains de l’agent de police ! Il éprouva un soulagement aussi grand que si on lui eût ôté du cœur le poids d’une montagne. Mais comme il venait aussi de comprendre qu’il vaut mieux avouer tout de suite ce qu’on a fait de mal, il dit tout à coup :

— J’ai aussi perdu le papier !

La grand’maman réfléchit un instant, puis elle saisit la liaison de ses idées et dit avec bonté :

— Bon ! bon ! tu as raison de le dire ! H faut toujours confesser tout de suite ce qui n’est pas bien, alors tout rentre dans l’ordre. Et maintenant, qu’est-ce que tu désires ?

Pierre allait donc pouvoir demander n’importe quoi, et il le recevrait ! Il en eut presque le vertige. Il vit passer devant ses yeux toute la foire de Mayenfeld avec les belles choses qu’il avait souvent contemplées des heures entières et qui avaient toujours paru inaccessibles à ses moyens ; car la fortune de Pierre n’avait jamais dépassé un sou, et les objets si souvent convoités coûtaient presque toujours le double. Il y avait les beaux fouets rouges qui lui seraient si utiles pour ses chèvres ; puis ces couteaux à lame arrondie, appelés crapaudins, à l’aide desquels on pouvait faire de fameuses affaires dans les haies de noisetiers. Piene demeurait plongé dans une profonde méditation, se demandant lequel, du fouet ou du couteau, était le plus désirable, et il ne parvenait pas à prendre une décision. Il eut enfin une idée lumineuse qui lui permettrait de réfléchir jusqu’à la foire prochaine.

— Deux sous, répondit-il d’un ton bien décidé.

La grand’maman sourit.

— Ce n’est pas un souhait exagéré ! Eh bien, viens vers moi.

Elle sortit sa bourse et en tira un gros écu rond sur lequel elle déposa encore deux pièces de deux sous.

— Maintenant faisons notre calcul, continua-t-elle ; écoute ce que je vais t’expliquer. Cela fait autant de fois deux sous qu’il y a de semaines dans l’année ; de sorte que chaque dimanche de l’année tu pourras dépenser deux sous.

— Toute ma vie ? demanda Pierre fort innocemment.

Cette fois Mme Sesemann eut un tel accès d’hilarité que son fils et le Vieux intenompirent leur entretien pour écouter ce qui se passait.

— Eh bien, c’est entendu, mon garçon ! J’en ferai une clause de mon testament. As-tu compris, mon fils ? cela passera ensuite dans le tien : — à Pierre le Chevrier deux sous par semaine, tant qu’il vivra !

Mr Sesemann donna en riant son assentiment. Quant à Pierre, il s’assura encore par un regard de la réalité du présent qu’il tenait dans la main, puis il s’écria : « Merci ! » et s’enfuit à toutes jambes, cette fois sans perdre l’équilibre ; car ce n’était plus la teneur qui le poussait, mais une félicité qu’il n’avait encore jamais goûtée de toute sa vie. Toutes ses angoisses étaient passées, et il allait recevoir deux sous par semaine, sa vie durant !

Plus tard, lorsque la société réunie devant le chalet de l’alpe eut terminé le joyeux dîner, et que la causerie générale se prolongeait sur toutes sortes de sujets, Clara saisit la main de son père qui était de plus en plus rayonnant, et lui dit avec une animation toute nouvelle chez elle :

— Oh ! papa, si tu savais tout ce que le grand-père a fait pour moi ! tellement, qu’on ne peut pas le raconter ; mais je ne l’oublierai jamais ! Je pense toujours à ce que je pourrais donner au bon grand-père pour lui faire bien plaisir, quand ce ne serait que la moitié autant qu’il m’en a procuré.

— C’est aussi mon plus grand désir, chère enfant, répondit le père ; j’ai déjà bien réfléchi à ce que nous pourrions faire pour exprimer en quelque mesure notre gratitude à notre bienfaiteur.

Mr Sesemann s’étant levé, s’avança vers le Vieux qui était assis à côté de la grand’maman avec laquelle il s’entretenait. Il se leva à son tour. Mr Sesemann lui saisit la main et lui dit de la manière la plus affectueuse :

— Mon cher ami, écoutez-moi, j’ai deux mots à échanger avec vous. Vous me comprendrez si je vous dis que depuis bien des années je n’avais plus goûté une seule vraie joie. Qu’étaient pour moi tous mes biens et tout mon argent en face de ma pauvre enfant qu’aucune richesse ne pouvait guérir et rendre heureuse ? Après Dieu, c’est vous qui avez rendu à mon enfant la santé et une nouvelle vie pour elle et pour moi. Maintenant dites-moi, comment puis-je vous témoigner ma reconnaissance ? Vous rendre tout ce que vous avez fait pour nous, c’est impossible ; mais tout ce qui est en mon pouvoir est à votre disposition. Parlez, mon ami, que puis-je faire ?

Le Vieux avait écouté sans mot dire en regardant l’heureux père avec un sourire de satisfaction.

— Monsieur Sesemann peut bien penser que j’ai aussi ma part de la joie que cette guérison sur notre alpe lui procure ; elle compense bien ma peine, dit le Vieux avec sa fermeté habituelle. Je remercie Mr Sesemann de ses offres bienveillantes, mais je n’ai besoin de rien ; tant que je vivrai j’aurai assez pour l’enfant et pour moi. Mais j’ai un désir, et s’il pouvait m’être accordé, il ne me resterait plus aucun. souci pour cette vie.

— Parlez, parlez, mon cher ami, dit Mr Sesemann d’un ton pressant.

— Je suis vieux, continua le grand-père, et je ne resterai plus longtemps ici. Quand je partirai je n’ai rien à laisser à l’enfant ; elle n’a plus de parents, sauf une seule personne qui chercherait à en tirer profit. Si Mr Sesemann voulait me donner l’assurance que Heidi ne sera jamais obligée d’aller chez des étrangers gagner son pain, il m’aurait largement rendu ce que j’ai pu faire pour lui et pour sa fille.

— Mais mon cher ami, il ne peut jamais en être question ! s’écria Mr Sesemann. Cette enfant est à nous. Demandez à ma mère, à ma fille ; jamais, tant qu’elles vivront, elles ne remettront à d’autres la petite Heidi. Cependant si cela peut vous tranquilliser, mon ami, voici ma main, vous avez ma parole : jamais cette enfant n’ira chez des étrangers pour gagner son pain ; j’y pourvoirai, même au-delà de ma vie. Écoutez ce que j’ai encore à vous dire : il est clair que cette petite n’est pas faite pour vivre loin de la maison, quelles que puissent être les circonstances, nous en avons eu la preuve. Mais elle s’est fait des amis. J’en connais un à Francfort qui dans ce moment met ordre à ses affaires pour pouvoir ensuite aller où il lui plaira et se reposer le reste de ses jours. C’est mon ami le docteur qui viendra cet automne vous demander conseil pour s’établir dans la contrée, car il s’est plu dans votre société et dans celle de Heidi plus que nulle part ailleurs. Vous voyez donc que l’enfant aura dorénavant deux protecteurs auprès d’elle. Puissent-ils tous deux lui être conservés encore bien longtemps !

— Dieu le veuille ! ajouta la grand’maman.

Et pour exprimer son assentiment aux paroles de son fils, elle secoua un grand moment la main du Vieux avec beaucoup de cordialité. Puis tout à coup elle passa son bras autour du cou de Heidi, et l’attirant à elle :

— Et toi, ma chère Heidi, il faut que tu dises à ton tour ce que tu désires. Voyons, n’as-tu pas aussi un souhait que tu aimerais voir accompli ?

— Oh ! oui, j’en ai bien un, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.

— Allons, c’est bien, voyons ton souhait. Que voudrais-tu, mon enfant ?

— J’aimerais mon lit de Francfort avec les trois grands oreillers et la couverture épaisse ; alors la grand’mère n’aura plus la tête tout en bas, elle pourra bien respirer, elle aura assez chaud avec la couverture, et elle n’aura plus besoin d’aller au lit avec son châle parce qu’elle a trop froid.

Heidi, dans son ardeur d’arriver au but de ses désirs, avait débité tout cela d’une seule haleine.

— Ah ! ma chère enfant, que dis-tu ! s’écria la grand’maman émue. C’est bien que tu me le rappelles. Dans la joie on oublie facilement les choses dont on devrait se souvenir en tout premier lieu. Pourtant quand le bon Dieu nous envoie un bienfait, nous devrions tout de suite penser à ceux qui ont tant de privations. Nous allons télégraphier sur-le-champ à Francfort ; aujourd’hui même Mlle Rottenmeier emballera le lit, en deux jours il pourra être ici, et s’il plaît à Dieu, la grand’mère y dormira bien !

Heidi, remplie de joie, se mit à sauter autour de Mme Sesemann ; mais elle s’arrêta tout à coup en disant :

— À présent il faut vite que je descende vers la grand’mère ; elle prendra peur si je reste trop longtemps sans venir.

Heidi ne pouvait plus attendre le moment de lui porter la joyeuse nouvelle, et il lui était aussi revenu à la mémoire combien la grand’mère avait eu peur la dernière fois qu’elle avait été auprès d’elle.

— Non, non, Heidi, à quoi penses-tu ? remarqua le grand-père. Quand on a des visites, on ne se sauve pas ainsi tout à coup.

Mais Mme Sesemann prit le parti de Heidi.

— Mon cher grand-père, dit-elle, cette enfant n’a pas si grand tort ; voilà bien des jours que la pauvre grand’mère n’a pas eu sa part à cause de nous. Nous allons y descendre tous ensemble ; j’attendrai là mon cheval, et nous pounons repartir tout de suite et télégraphier de Dörfli pour le lit. Qu’en penses-tu, mon fils ?

Jusque-là Mr Sesemann n’avait pas encore trouvé le temps de parler de ses plans de voyage. Il pria donc sa mère de s’asseoir un moment et d’attendre pour exécuter son projet qu’il eût exprimé ses propres intentions. Il s’était proposé en venant de faire avec sa mère un petit voyage en Suisse et d’essayer si Clara pouvait se joindre à eux pour une partie du chemin. Et voilà qu’il avait maintenant en perspective le plus charmant voyage en compagnie de sa fille ! mais il fallait pour cela profiter des beaux jours de l’arrière-été. Il avait donc l’idée de passer la nuit à Dörfli et de revenir le lendemain matin chercher Clara à l’alpe pour rejoindre la grand’maman à Ragaz, et de là partir pour le voyage projeté. Clara fut un peu interdite à l’annonce de son départ soudain de l’alpe ; mais il y avait bien des plaisirs en perspective, et du reste on n’avait pas le temps de s’abandonner aux regrets.

La grand’maman s’était déjà levée et avait pris Heidi par la main pour mettre en train le cortége. Elle se retourna tout à coup.

— Qu’allons-nous donc faire de Clara ? s’écria-t-elle tout effrayée, en s’avisant tout à coup que la descente serait beaucoup trop longue pour elle. Mais le Vieux avait déjà comme d’habitude pris sur son bras sa petite malade, et il suivit d’un pas ferme la grand’maman qui fit en les voyant des signes d’approbation ; derrière venait Mr Sesemann, et le cortége se mit en devoir de descendre la montagne.

Heidi ne cessait de gambader à côté de la grand’maman, et celle-ci lui posait toutes sortes de questions sur la grand’mère, désirant savoir comment elle vivait, comment les choses allaient chez elle, surtout en hiver, par le grand froid de la montagne. Heidi la renseigna exactement sur tous les points, car elle savait bien ce qu’il en était. Elle lui raconta comme quoi la grand’mère tremblait de froid dans son coin où elle se tenait toute pelotonnée et lui dit ce qu’elle avait et surtout ce qu’elle n’avait pas à manger. Mme Sesemann écoutait avec le plus vif intérêt ce que lui rapportait l’enfant, et tout en devisant de la sorte elles atteignirent la hutte du chevrier.

Brigitte était justement occupée à suspendre au soleil la seconde chemise de Pierre, afin qu’il pût la mettre dès que l’autre aurait été assez portée. Elle aperçut la société qui approchait et se précipita dans la chambre.

— À présent voilà que tout part, mère ! dit-elle. C’est comme une procession ; le Vieux les accompagne, il porte la malade.

— Hélas ! est-ce bien vrai ? soupira la grand’mère. Ainsi donc, ils emmènent Heidi, tu l’as vu ? Si seulement elle osait venir me toucher la main ! si je pouvais l’entendre encore une fois !

À ce moment la porte s’ouvrit avec fracas, et en trois bonds Heidi fut auprès de la grand’mère qu’elle serra dans ses bras.

— Grand’mère ! grand’mère ! mon lit vient de Francfort, et les trois oreillers, et la grosse couverture ! il sera là dans deux jours, c’est la grand’maman qui l’a dit.

Heidi ne pouvait assez vite faire son rapport dans l’attente de la joie immense qu’allait éprouver la grand’mère. Celle-ci sourit, mais dit avec une ombre de tristesse :

— Ah ! quelle bonne dame elle doit être ! Je devrais me réjouir qu’elle t’emmène, Heidi ; mais je n’y survivrai pas longtemps.

— Quoi donc, quoi donc ? qui a dit à la bonne grand’mère quelque chose de pareil ? demanda tout près de la vieille une voix amicale, tandis que sa main était serrée avec cordialité par Mme Sesemann qui venait d’entrer et avait tout entendu. Non, non ! il n’est pas question de cela. Heidi restera auprès de la grand’mère et continuera à faire sa joie. Nous voulons aussi revoir la petite, mais c’est nous qui viendrons vers elle ; nous monterons chaque année à l’alpe, car nous avons des raisons pour renouveler chaque année en ce lieu nos actions de grâce à Dieu qui y a fait un si grand miracle pour notre enfant.

Alors une véritable lueur se répandit sur le visage de la bonne vieille qui exprima sa muette gratitude en serrant à plusieurs reprises la main de Mme Sesemann, tandis que deux larmes de bonheur coulaient le long de ses vieilles joues. Heidi avait tout de suite remarqué le changement d’expression de la grand’mère, et sa joie fut alors complète.

— Dis donc, grand’mère, dit-elle en se serrant contre elle, c’est arrivé comme je t’ai lu la dernière fois ; n’est-ce pas, le lit de Francfort sera bien sûr salutaire ?

— Oh ! oui, Heidi ! et encore tant de choses, tant de belles et bonnes choses que le bon Dieu fait pour moi ! répondit la grand’mère avec une profonde émotion. Comment est-ce possible qu’il y ait de si bonnes gens qui s’inquiètent d’une pauvre vieille et lui fassent tant de bien ! Rien ne fortifie davantage notre foi à un bon Père céleste qui n’oublie pas la plus chétive de ses créatures, que lorsqu’on voit qu’il y a des gens aussi pleins de bonté et de compassion pour une pauvre vieille femme inutile comme moi.

— Ma bonne grand’mère, répondit Mme Sesemann, devant notre Seigneur qui est au ciel, nous sommes tous également misérables, et nous avons tous également besoin qu’il ne nous oublie pas. Et maintenant nous allons vous dire adieu et au revoir, car l’année prochaine, dès que nous serons de retour à l’alpe, nous viendrons visiter la grand’mère que nous n’oublierons jamais.

En disant ces mots, Mme Sesemann saisit encore une fois la main de la bonne vieille et la secoua cordialement. Mais elle ne s’en alla pas aussi vite qu’elle l’avait cru, car la grand’mère ne cessait de remercier et d’appeler sur sa bienfaitrice et sur toute sa maison les plus précieuses bénédictions du bon Dieu.

Après quoi, Mr Sesemann et sa mère continuèrent leur descente du côté de la vallée, tandis que le Vieux reprenait avec Clara le chemin du chalet et que Heidi dansait autour d’eux à la perspective de ce qui allait arriver pour la grand’mère.

Le matin suivant, Clara pleura à chaudes larmes en disant adieu à la belle alpe où elle avait été plus heureuse que jamais encore dans sa vie. Mais Heidi la consola en disant :

— Ce sera bientôt de nouveau l’été, et alors tu reviendras, et ce sera encore plus beau ! tu pourras marcher depuis le premier jour, et nous pourrons monter tous les matins au pâturage avec les chèvres pour voir les fleurs, et toutes les choses amusantes recommenceront.

Comme il en était convenu, Mr Sesemann était monté chercher sa fille. Il était auprès du grand-père auquel il avait encore différentes choses à dire. Clara essuya ses larmes, un peu consolée par les paroles de Heidi.

— Tu diras encore adieu à Piene de ma part, reprit-elle, et à toutes les chèvres, surtout à Blanchette. Oh ! j’aimerais pouvoir faire un cadeau à Blanchette ! elle a tant contribué à me guérir !

— Tu peux très bien lui en faire un, répliqua Heidi ; envoie-lui seulement un peu de sel, tu sais comme elle aime à en lécher le soir dans la main du grand-père.

Le conseil plut à Clara.

— Oh ! alors, je lui enverrai certainement de Francfort cent livres de sel ! s’écria-t-elle joyeuse. Il faut aussi qu’elle ait un souvenir de moi !

À ce moment, Mr Sesemann fit un signe aux enfants, car il était temps de partir. Cette fois le cheval blanc de la grand’maman était monté chercher Clara qui, pouvant maintenant supporter cette monture, n’avait plus besoin de la chaise à porteurs.

Heidi s’avança jusqu’à l’extrême bord de l’alpe et fit de la main des signes à Clara jusqu’à ce que cheval et amazone eussent complètement disparu à ses yeux.

Le lit est arrivé, et la grand’mère y dort si bien chaque nuit qu’elle prendra certainement de nouvelles forces. La bonne grand’maman n’a pas non plus oublié le rude hiver sur l’alpe ; elle a envoyé à la hutte du chevrier un grand ballot contenant tant de vêtements chauds que la grand’mère pourra bien s’envelopper et ne restera plus dans son coin tremblante de froid.

À Dörfli, on est en train d’élever une grande construction. Le docteur est arrivé et a provisoirement repris son ancien logis. D’après les conseils de son ami, il a acheté le bâtiment dans lequel le Vieux de l’alpe et Heidi ont passé l’hiver et qui déjà été une maison de maîtres, comme on peut le voir à la grande salle avec le beau poêle et les lambris artistiques. Le docteur fait réparer pour son usage cette partie de la maison. L’autre côté sera organisé pour servir de quartier d’hiver au Vieux et à l’enfant ; car le docteur connaît le grand-père pour être un homme indépendant auquel il faut laisser son propre logis. Par derrière on élèvera une petite étable à chèvres bien murée et bien chaude, où Blanchette et Brunette passeront confortablement la saison d’hiver.

Le docteur et le Vieux de l’alpe sont de jour en jour meilleurs amis, et lorsqu’ils montent ensemble sur les échafaudages pour surveiller les progrès de la bâtisse, leur entretien les ramène presque toujours à Heidi, car leur plus grande joie à tous deux est de penser qu’ils habiteront cette maison avec leur joyeuse enfant.

— Mon cher ami, disait dernièrement le docteur, debout avec le Vieux au sommet d’un mur, vous devez envisager la chose comme je le fais. Je partage avec vous toute la joie que nous procure la petite, comme si j’étais après vous son plus proche parent ; je veux donc aussi partager les devoirs et pourvoir de mon mieux à son avenir. De cette manière j’aurai aussi des droits sur notre Heidi, et je pourrai espérer qu’elle me soignera dans mes vieux jours et restera auprès de moi, ce qui est mon plus grand désir. Je transmettrai donc à Heidi tous les droits d’un enfant ; et ainsi, nous pourrons sans souci la laisser denière nous quand nous devrons partir, vous et moi.

Le Vieux serra longuement la main du docteur ; il ne dit pas un mot, mais son ami put lire dans ses yeux l’émotion et la joie profonde que ses paroles avaient causées.

Pendant cette conversation, Heidi et Pierre étaient auprès de la grand’mère. L’une avait tant à raconter, et l’autre tant à écouter qu’ils en perdaient presque haleine et se pressaient toujours plus autour de l’heureuse vieille : Heidi communiquait à celle-ci tout ce qui était arrivé durant l’été, puisqu’elle avait pu si peu descendre à la cabane du chevrier pendant ce temps.

Des trois, on n’aurait pas pu dire lequel était le plus heureux, soit de leur nouvelle réunion, soit de tous les événements merveilleux qui s’étaient passés. Mais le visage de Brigitte témoignait d’une joie si possible plus grande encore, car, avec l’aide de Heidi, elle venait pour la première fois de débrouiller l’histoire des deux sous perpétuels.

Cependant la grand’mère mit fin à toutes les causeries en disant :

— Heidi, lis-moi un cantique d’actions de grâce ! Il me semble que je ne pourrai plus faire autre chose que louer et bénir notre bon Dieu dans le ciel pour tout le bien qu’Il nous a fait !