Gérard de Nerval, sa vie et ses œuvres

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Librairie de Mme Bachelin-Deflorenne (p. 5-145).



A MADAME MELVIL-BLONCOURT



Les poëtes sont femmes : si l’admiration de la foule les flatte, les sympathies des esprits d’élite les charment ; ils se laissent volontiers adorer, mais ils préfèrent être compris. Les bravos tumultueux du parterre ne valent pas les applaudissements délicats des loges.

Gérard de Nerval est un de vos écrivains de prédilection, Madame- ; vous en parlez comme je voudrais en savoir parler moi- même, avec un goût parfait et une émotion exquise. Vous avez trouvé chez lui la poésie que vous portez en vous. J’en suis plus fier, et je vous en suis plus reconnaissant, que s’il s’agissait de moi et de mes propres œuvres, qui font nombre, hélas ! sans faire autorité.

C’est pour vous témoigner ma reconnaissance, Madame, que j’ai pris la liberté de placer cette Étude, sincèrement écrite, sous la sauvegarde de votre nom, qui est celui d’un ami de ma jeunesse plus heureux que moi, puisqu’il vous a rencontrée — et que je cherche toujours.

Daignez me croire, Madame, votre très-respectueux et très-dévoué serviteur.




ALFRED DELVAU.



Tour-de-Crouy, avril 1865.




GÉRARD DE NERVAL







I


Le génie — ou seulement le talent, sa monnaie — est une faculté humaine si exceptionnelle, qu’on est tenté de la considérer comme une maladie particulière, presque monstrueuse, et qu’à cause de cela ou recherche toujours avec avidité les occasions de voir de près, de connaître familièrement les illustres malheureux qui en sont atteints. D’où, pour répondre à cette curiosité légitime — mais malsaine — de la foule, le Mémoires, Confidences, Confessions de la plupart des grands hommes, dont cette curiosité caresse la vanité, en égratignant leur réputation.

Quand on a le respect de la religion, on a le respect du prêtre, et l’on ne veut pas, s’il quitte l’autel où il officie, qu’il sorte du temple où les fidèles ont l’habitude de venir l’entendre sans le voir, entouré qu’il est d’une vapeur d’encens qui lui sert de nuage. Dieu a parlé à Moïse dans le Buisson ardent, mais jamais Moïse n’a cherché à surprendre Dieu. Le mystère est l’essence naturelle des choses surnaturelles — comme le génie, qui perd de son merveilleux en s’humanisant, et de sa majesté en déchirant de ses propres mains les voiles qui lui forment un vêtement sans analogie avec ceux de la foule. Que diriez-vous d’un évèque qui bénirait son troupeau de fidèles, habillé comme vous et moi ? L’abbé Chatel lui-même, qui avait eu la prétention de supprimer les pompes grandioses de l’Église catholique, n’officiait que revêtu des habits sacerdotaux : il voulait bien dire la messe en français, — mais à la condition de la servir en latin. Pour qu’on croie au génie, il faut qu’il porte toujours son costume royal, sa pourpre et son hermine, son sceptre et sa couronne, éblouissant, aveuglant, — à ce point qu’on n’ose pas le regarder en face : le jour où il se montre en chemise, on le fouette d’épigrammes blessantes et de moqueries injurieuses. Dangeau est respectueux ; mais Saint-Simon ?

Pour ma part, j’en fais l’aveu — au risque d’être seul à le faire : cette recherche des particularités triviales ou honteuses relatives aux hommes d’exception, comme les poètes, est indiscrète, inconvenante — et maladroite. Pourquoi aller ainsi écouter aux portes ce que les domestiques des grands hommes disent de leurs maîtres, et ce que leurs maîtres laissent échapper eux-mêmes, aux heures où ils se rattachent à l’humanité par des sottises on par des faiblesses qui paraissent alors d’autant plus choquantes

La goutte d’huile de la lampe de Psyché fait plus que de brûler le divin dormeur, elle le souille. Jamais on ne pardonnera à un grand homme de ressembler à un homme ordinaire, d’avoir comme le premier venu des laideurs corporelles ou des infirmités morales, — en un mot, de n’être pas parfait ; et non-seulement on s’empressera de lui reprendre l’admiration qu’on lui avait d’abord donnée sans marchander, et qu’on lui reprochera d’avoir volée, mais encore on poussera l’injustice jusqu’à oublier telle belle page de son livre, un chef-d’œuvre, pour ne se rappeler que le strabisme de son esprit ou la gibbosité de son caractère. C’est l’effet habituel des réactions.

De bonne foi, qu’a gagné Jean-Jacques à la publication de ses Confessions, sinon un peu de mépris de la part des lecteurs qui aiment qu’un écrivain se respecte, — et même un peu de dégoût de la part de ceux qui veulent qu’on les respecte eux-mêmes ? Le livre est beau, c’est le plus éloquent qu’ait écrit Rousseau, et cependant il tombe des mains dès la première page : si l’on pouvait haïr un homme que son malheur rend sacré, on haïrait le fils de l’horloger de Genève pour les turpitudes qu’il étale avec une naïveté qui touche de si près au cynisme ; on le haïrait de nous apprendre ce que nous ne tenions pas du tout à savoir, ses tribulations de laquais et ses indélicatesses d’amant, — qui éclaboussent son génie en tachant sa vie.

Je pousse si loin l’horreur de ces Confiteor publics, inutiles quand ils ne sont pas dangereux, que les Mémoires de Gœtlhe eux-mêmes ne trouvent pas grâce devant moi. J’avais pour le Jupiter de Weimar, si majestueux dans son impavidité de statue, un respect profond, quasi religieux ; il me plaisait de penser qu’il n’appartenait par aucun cordon ombilical à l’Humanité, qu’il contemplait du haut de son Olympe avec le sourire tranquille d’un Dieu qui se sait adoré. Le jour où j’ai lu ses Confessions, mon respect s’est lézardé et le doute est entré dans mon esprit. J’ai raisonné avec mon admiration, j’ai discuté avec ma foi, et, quoique sans cesser de croire, j’ai cessé d’adorer : la statue de bronze avait un cœur d’argile ! Ne me dites pas non, car je vous renverrais à la première page de son autobiographie, où il nous apprend, le plus sérieusement du monde, que le ciel, la terre et les étoiles s’étaient donné le mot pour le fêter l’heure de sa naissance. « La constellation était favorable, le soleil était dans le signe de la Vierge et culminait ce jour-là ; Jupiter et Vénus le regardaient d’un air amical, Mercure ne lui était pas hostile, Saturne et Mars restaient indifférents. » Et puis, ce qui est plus grave que cette expansion d’orgueil, qui est peut-être une ironie de style, c’est la façon, ou plutôt le sans façon dont il traite l’amour, ce colosse. Lucinde prophétisait quand, dans sa rage folle d’être dédaignée, mordant tout à coup de sa bouche de feu les lèvres de glace du jeune Gœthe elle s’écriait : « Malheur, et pour toujours malheur sur la femme qui appuiera ses lèvres sur celles que je viens de frapper de cette malédiction !… » Elle prophétisait, la pauvre chère victime ; elle parlait au nom de ces pâles ombres qui, jusque dans les profondeurs de l’éternité, feront cortège à ce lumineux génie : Gretchen, Annette, Émilie, Frédérique, Charlotte, Lili, et d’autres encore, dont le souvenir ne troubla jamais sa vie, car il ne connut jamais le remords, — une faiblesse !

Cependant il arrive quelquefois qu’au lieu de se repentir de sa curiosité, on s’en applaudisse, qu’on gagne au lieu de perdre à connaître tel grand artiste ou tel grand poète dans le déshabillé de son existence, qui le complète au lieu de l’amoindrir. Ceux-là sont rares parmi les rares, — essences précieuses dans des flacons de pur cristal, subtiles et transparentes !

Gérard de Nerval fut un de ces rares. Tout le monde l’a lu et tout le monde l’a connu : j’ai cherché vainement contre lui, dans le fumier des médisances contemporaines, une seule anecdote qui le déshonorât comme homme en le rapetissant comme écrivain. Jamais, il est vrai, Gérard n’avait su haïr rien ni personne — pas même la sottise, si exaspérante pourtant. Son ironie — quand il en eut — fut toujours douce et pour ainsi dire bienveillante : s’il eût cassé les vitres, il eût voulu qu’on fût tenté de les lui payer, comme Joubert, un écrivain de sa famille. Cela m’a rendu sa mémoire plus chère, et c’est en frère attendri — frère beaucoup plus jeune et beaucoup plus obscur — que j’écris, au hasard de mes souvenirs et de mes impressions de lecture, ces pages rapides qui parlent de lui, de ses œuvres et de sa vie, de son cœur et de son cerveau, de son talent et de son caractère cette biographie est un hommage pieux.




II



Gérard va m’aider lui-même dans celle tâche délicate et faire à lui seul la moité de ma besogne : l’humble monument que je veux lui élever n’en sera que mieux construit.

Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, — dit-il en ce chapitre de la Bohème galante qui porte pour titre Juvenilia, — que je ne m’étonne pas en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance[1]. Un jour, un cheval s’échappa d’une pelouse verte qui bordait l’Aisne, et disparut bientôt entre les halliers ; il gagna la région sombre des arbres et se perdit dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers 1770.

« Ce n’est pas un accident rare qu’un cheval échappé à travers une forêt. Et cependant je n’ai pas d’autre titre à l’existence. Cela est probable du moins, si l’on en croit ce que Hoffman appelait l’enchaînement des choses.

« Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l’écurie de son père, puis il s’était assis sur le bord de la rivière, rêvant à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages empourprés du Valois et du Beauvoisis.

« L’eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes violettes striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant pour partir, ne trouva plus le cheval qui l’avait amené. En vain il le chercha, l’appela jusqu’à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme.

« Il était d’un naturel silencieux ; il évita les rencontres, monta à sa chambre et s’endormit, comptant sur la Providence et sur l’instinct de l’animal, qui pouvait bien lui faire retrouver la maison.

« C’est ce qui n’arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père descendit de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à grands pas. Il s’était aperçu déjà qu’il manquait un cheval à l’écurie. Silencieux comme son fils, il n’avait pas demandé quel était le coupable : il le reconnut en le voyant devant lui.

« Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne, il gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs de Châalis, vieille résidence carovingienne. Là, vivait un de ses oncles, qui descendait, dit-on, d’un peintre flamand du xviie siècle. Il habitait un ancien pavillon de chasse aujourd’hui ruiné, qui avait fait partie des apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin, entouré de halliers qu’on appelle les Bosquets, était situé sur l’emplacement d’un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième des Césars. On y récolte du seigle dans les parties qui ne sont pas couvertes de granits et de bruyères. Quelquefois on y a rencontré, en traçant, des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées ou des images informes de dieux celtiques.

« Mon grand-père aida ce vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais pas au juste l’époque de leur mariage ; mais, comme il se maria avec l’épée, comme aussi ma mère reçut le nom de Marie-Antoinette avec celui de Laurence, il est probable qu’ils furent mariés un peu avant la Révolntion. Aujourd’liui, mon grand-pére repose avec sa femme et sa plus jeune fille au milieu de ce champ qu’il cultivait jadis. Sa fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie, au cimetière catholique polonais de Cross-Glogaw. Elle est morte à vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d’une fièvre qu’elle gagna en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua d’être renversée. Mon père, forcé de rejoindre l’armée à Moscou, perdit plus tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina.

« Je n’ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés ; je sais seulement qu’elle ressemblait à une gravure du temps, d’après Prudhon ou Fragonard, qu’on appelait la Modestie. La fièvre dont elle est morte m’a saisi trois fois, à des époques qui forment dans ma vie des divisions régulières, périodiques. Toujours, à des époques, je me suis senti l’esprit frappé des images de deuil et de désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu’écrivait ma mère, des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube, m’avaient été lues tant de fois ! Le sentiment du merveilleux, le goût des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces impressions premières, ainsi que du séjour que j’ai fait longtemps dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins des domestiques et des paysans, j’avais nourri mon esprit de croyances bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi faire un poëte, et je ne suis qu’un rêveur en prose.

« J’avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion que je m’écriai : « Mon père, tu me fais mal ! » De ce jour, mon destin changea.

« Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m’apprendre ce qu’on appelait mes devoirs. J’étais faible encore, et la gaieté de son plus jeune frère me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait eut l’idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait le matin avant l’aube, et me promenait sur les collines voisines de Paris, me faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes ou dans les laiteries.

« Une heure fatale sonna pour la France. Son héros, captif lui-même au sein d’un vaste empire, voulut réunir dans le Champ de Mai l’élite de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des généraux. On distribuait aux régiments des étendards ornés d’aigles d’or, confiés désormais à la fidélité de tous. Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur une onde agitée et semblait voguer vers une tour qui marquait le rivage. Une rafale violente détruisit l’effet de cette représentation. Sinistre augure qui prédisait à la patrie le retour des étrangers.

«  Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l’Ukraine rongèrent encore une fois l’écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du hameau revinrent à tire-d’ailes, comme des colombes plaintives, et m’apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que j’aimais comme une sœur.

« Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un léger service : j’eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand je retournai sur la terrasse, la tourterelle s’était envolée. J’eu conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d’une fièvre purpurine qui fit porter a l’épiderme tout le sang de mon cœur. On crut me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapporté d’Amérique par un capitaine, ami de mon père. Cette jolie bête devint la compagne de mes jeux et de mes travaux.

« J’étudiais à la fois l’italien, le grec et le latin, l’allemand, l’arabe et le persan. Le Pastor fido, Faust, Ovide et Anacréon, étaient mes poèmes et mes poêtes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin, rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les plus célèbres de l’Iram. Il fallait encore que le trait de l’amour perçât mon cœur d’une de ses flèches les plus brûlantes ! Celle-ci partit de l’arc délié du sourcil noir d’une vierge à l’œil d’ébène, qui s’appelait Héloïse. — J’y reviendrai plus tard.

« J’étais toujours entouré de jeunes filles ; — l’une d’elles était ma tante ; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me comblaient aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mère, et mes cheveux blonds mollement ondulés, couvraient avec caprice la grandeur précoce de mon front. Je devins épris de Fanchette, et je conçus l’idée singulière de la prendre pour épouse selon les rites des aïeux. Je célébrai moi-même le mariage, en figurant la cérémonie au moyen d’une vieille robe de ma grand’mère que j’avais jetée sur mes épaules. Un ruban pailleté d’argent ceignait mon front, et j’avais relevé la pâleur ordinaire de mes joues d’une couche de fard. Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance à ce jeu naïf d’un enfant.

« Cependant j’avais grandi ; un sang vermeil colorait mes joues ; j’aimais à respirer l’air des forêts profondes ; les ombrages d’Ermenonville, les solitudes de Morfo-taine, n’avaient plus de secrets pour moi. Deux de mes cousines habitaient par là. J’étais fier de les accompagner dans ces vieilles forêts, qui semblaient leur domaine. Le soir, pour divertir mes vieux parents, nous représentions les chefs-d’œuvre des poêtes, et un public bienveillant nous comblait d’éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nommée Louise, partageait nos triomphes ; on l’aimait dans cette famille, où elle représentait la gloire des arts.

« Je m’étais rendu très-fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major, m’enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la musique, pendant qu’un peintre de portraits, nommé Mignard, me donnait des leçons de dessin. Mademoiselle Nouvelle était l’étoile de notre salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garçon nommé Provost. Ce fut lui qui m’enseigna l’art dramatique : nous représentions ensemble de petites comédies qu’il improvisait avec esprit. Mademoiselle Nouvelle était naturellement notre actrice principale, et tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions sans espoir…

« La pension que j’habitais avait un voisinage de jeunes brodeuses. L’une d’elles, qu’on appelait la Créole, fut l’objet de mes premiers vers d’amour ; son œil sévère, la sereine placidité de son profil grec, me réconciliaient avec la froide dignité des études ; c’est pour elle que je composai des traductions versifiées de l’ode d’Horace À Tyndaris, et d’une mélodie de Byron, dont je traduisais ainsi le refrain :


Dis-moi, jeune fille d’Athènes,
Pourquoi m’as-tu ravi mon cœur ?


« Quelquefois je me levais dès le point du jour et je prenais la route de ***, courant et déclamant mes vers un milieu d’une pluie battante. La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes soupirs ! C’est pour elle que je composai la pièce suivante, imitée d’une mélodie de Thomas Moore :


Quand le plaisir brille en tes yeux
Pleins de douceur et d’espérance ;

Quand le charme de l’existence
Embellit tes trails gracieux, —
Bien souvent alors je soupire

En songeant que l’amer chagrin,
Aujourd’hui loin de toi, peut t’atteindre demain,
Et de la bouche aimable effacer le sourire ;
Car le Temps, tu le sais, entraine sur ses pas
Les illusions dissipées.
Et les feux refroidis, et les amis ingrats,
Et les espérances trompées

Mais crois-moi, mon amour ! tous ces charmes naissants
Que je contemple avec ivresse,
S’ils s’évanouissaient sous mes bras caressants,
Tu conserverais ma tendresse ! —
Si tes attraits étaient flétris,
Si lu perdais ton doux sourire,
La grâce de tes traits chéris
Et tout ce qu’en toi l’on admire,
Va, mon cœur n’est pas incertain :
De sa sincérité tu pourrais tout attendre,
Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin,
S’enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre !

Oui, si tous tes attraits le quittaient aujourd’hui,
J’en gémirais pour loi ; mais en ce eccur fidèle
Je trouverais peut-êre une douceur nouvelle,
Et, lorsque loin de loi les amants auraient fui.
Chassant la jalousie en tourments si féconde,


Une plus vive ardeur me viendrait animer.
Elle est donc à moi seul, dirais-je, puisqu’au monde
Il ne reste que moi qui puisse encor l’aimer !

Mais qu’osé-je prévoir ? tandis que la jeunesse
T’entoure d’un éclat, hélas ! bien passager,
Tu ne peux te fier à toute la tendresse
D’un cœur en qui le temps ne pourra rien changer.
Tu le connaîtras mieux : s’arcroissant d âge en âge,
L’amour constant ressemble à la fleur du Soleil
Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage
Dont elle a, le matin, salué son réveil !…


« J’échappe à ces amours volages pour raconter mes premières peines. Jamais un mot blessant, un soupir impur, n’avaient souillé l’hommage que je rendais à mes cousines. Héloïse, la première, me fit connaître la douleur. Elle avait pour gouvernante une bonne vieille italienne qui fut instruite de mon amour. Celle-ci s’entendit avec la servante de mon père pour nous procurer une entrevue. On me fit descendre dans une chambre où la figure d’Héloïse était représentée par un vaste tableau. Une épingle d’argent perçait le nœud touffu de ses cheveux d’ébène, et son buste étincelait comme celui d’une reine, pailleté de trèfles d’or sur un fond de soie et de velours. Éperdu, fou d’ivresse, je m’étais jeté à genoux devant l’image ; une porte s’ouvrit. Héloïse vint à ma rencontre et me regarda d’un œil souriant : « Pardon, reine, m’écriai-je, je me croyais le Tasse aux pieds d’Éléonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie !… »

« Elle ne put rien me répondre, et nous restâmes tous deux muets dans une demi-obscurité. Je n’osai lui baiser la main, car mon cœur se serait brisé. Ô douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues ! que vos souvenirs sont cruels !… »




III



C’est à dessein que j’ai cité tout au long ce fragment des Confessions de Gérard de Nerval. Il dit plus éloquemment que je n’eusse pu le faire quelle a été l’enfance de ce mélancolique poête et de quelles molles clartés a été pénétrée sa jeunesse. Heureux les hommes qui ont eu l’inappréciable avantage de vivre leurs premières années dans la familiarité des femmes, — mères, sœurs, ou cousines ! Il leur reste au cœur et à l’esprit, de ce contact permanent et prolongé avec les Muses du foyer, un ineffaçable parfum qui les délicatise et leur donne le charme, soit qu’ils parlent, soit qu’ils écrivent : ils ont pour toute leur vie des paroles lumineuses ou des phrases ailées qui ne ressemblent pas aux paroles des autres orateurs ni aux phrases des autres écrivains, plus virilement élevés. C’est la différence du brutal Ajax et du doux Troïlus, — l’un grandi dans les camps, au milieu des soudards, — l’autre, grandi à la cour du vieux Priam, au milieu des belles suivantes de la belle Hélène.

Hélas ! Gérard, lui aussi, allait bientôt avoir sa Cressida et être « rationné à quelques baisés faméliques qui devaient avoir le goût des larmes ! »

Mais avant d’en arriver à cette page douloureuse de sa vie, il nous faut en raconter d’autres, aussi intéressantes, — quoique moins trisles. Pour cela, nous nous exilerons, s’il vous plaît, de la patrie d’adoption de Gérard, de ce Valois pittoresque où il nous ramènera tout à l’heure avec lui. Assurément, s’il n’eût écouté que la voix de la sagesse, il n’eût jamais quitté ces solitudes enchantées, où il eût rêvé à son aise durant toute une longue existence, en compagnie de Sylvie, une petite paysanne qui ne demandait pas mieux que de l’aimer ; jamais il n’eût écrit, étant heureux, — et nous y aurions perdu un remarquable écrivain. Mais les poêtes n’écouteront jamais la voix de la Sagesse — qui parle peut-être trop mal pour eux.

Gérard de Nerval vint donc à Paris où, après avoir fait ses études au collège de Charlemagne, il débuta dans la littérature par des Élégies nationales, — c’est-à-dire bonapartistes. Gérard était le fils d’un soldat de Napoléon : il payait à sa façon sa dette au « grand homme. »

Il avait dix-huit ans alors. Je n’accuse pas les Élégies d’être des chefs-d’œuvre ; mais elles valent certes quelque chose, et un peu plus, en tous cas, que la foule d’Odes, d’ÉIégies, de Poèmes qui surgissaient alors de tous côtés pour pleurer sur le sort de Missolonghi, que les Turs venaient de prendre d’assaut pour la seconde fois malgré l’héroïque défense de Nothos-Botzaris. Je leur préfère de beaucoup sa comédie satirique en vers intitulée : LAcadémie ou les Membres introuvables, publiée la même année (1826) par le libraire Touquet. La docte assemblée y est naturellement malmenée, et les académiciens y sont traités avec l’irrévérence que les jeunes gens mettent trop souvent à parler des vieillards. Vous en devinez le sujet : M. Lemontey, un immortel, est mort, il s’agit de le remplacer ; M. Roger, autre immortel, cherche partout un homme de bonne volonté qui consente à s’asseoir sur ce fauteuil où, parait-il, on dort si bien, et, malgré l’appât des quinze cents francs annuels et des jetons de présence, il n’est pas plus heureux dans les rues de Paris que Diogène dans les rues de Corinthe.


Que dira noire siècle et… la Postérité ?


s’éerie-t-il, désespéré.

Raynouard, secrétaire perpétuel, lui répond ironiquement :


Ah ! la Postérité, personne fort honnête.
Aura, j’en suis garant, bien autre chose en tête ;
De pareils immortels y feront peu de bruit…


M. Roger reprend :


L’Histoire nous attend...


Raynouard lui réplique :


...Et l’oubli vous poursuit !…


M. Roger, malgré l’insuccès de ses premières recherches, persiste à ne pas éteindre sa lanterne. Il va jusqu’à offrir le fauteuil de Lemontey au Pauvre du Pont des Arts — qui le refuse en disant :


Je suis pauvre, il est vrai, mais j’ai des sentiments.


L’Académie, malade de cet abandon, et aussi probablement du régime auquel l’a soumise son médecin, M. Pariset, est sur le point d’expirer. Les billets de faire part sont prêts :


à monsieur

Comme à l’existence éternelle
Rien ici-bas ne doit viser.
Vous êtes prié d’excuser
La triste mort d’une immortelle :
À Montrouge, lieu de son choix.
Repose notre Académie,
Si l’on repose, toutefois.
Quand on n’a rien fait de sa vie.

De Profundis.


Cependant elle se ranime peu à peu en apprenant qu’on vient de trouver un remplaçant à Lemontey, et que ce remplaçant est l’abbé Féletz ; et, pour l’achever de guérir, le docteur Pariset la fait conduire — aux Incurables.

Ce n’est pas là une comédie proprement dite ; ce n’est pas là non plus une satire : Gérard de Nerval n’avait en lui ni le tempérament d’Archiloque, ni celui de Molière. Sa voie était ailleurs. Toutefois, un mot restera de cette tentative, le verbe s’euducailler, et je connais beaucoup de comédies qui n’en pourraient pas dire autant, parce que, au lieu d’enrichir la langue, elles l’ont appauvrie — en la déshonorant.

À peu près à la même époque, Gérard faisait paraître sa belle traduction du Faust que Goethe proclamait « un prodige de style. »

Avec un pareil brevet, signé d’une pareille main, on sort aisément de la foule. Gérard Labrunie venait de faire consacrer son nom de Gérard de Nerval, non pour le gros du public, mais pour cette fraction choisie qui accueille avec tant de joie et d’empressement les gloires nouvelles, — au risque de s’en repentir plus tard, quand, l’une de ces gloires ne tient pas les promesses de son début.




IV



Vers 1835, nous retrouvons Gérard de Nerval dans une vieille maison de la vieille rue du Doyenné, tout au fond de la vieille place du Louvre, à l’endroit où est aujourd’hui le pavillon Mollien. — Il avait traduit Faust, il avait été appelé à collaborer au Mercure du bibliophile Jacob, en compagnie d’Alexandre Dumas, de Jules Janin, de Théophile Gautier : c’est dire qu’il vivait en plein romantisme et en pleine bohème littér aire. — une bohème dorée, s’il vous plaît, avec laquelle celle de Schaunard n’a que des rapports très-éloignés.

Cette vieille maison de la rue du Doyenné, voisine de l’hôtel célèbre où madame de Vivonne avait réuni tous les artistes et tous les beaux esprits de son temps, ils l’habitaient à neuf ou dix, peintres ou poètes : Célestin Nanteuil et Théophile Gautier, Lorentz et Arsène Houssaye, Edouard Ourliac et Camille Rogier, Alphonse Karr et Philippe Rousseau, Théodore Chassériau et Gérard de Nerval, Corot et Eugène de Sladler : des inconnus alors, des célébrités aujourd’hui, des oubliés peut-être demain. « Quels temps heureux ! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées ; on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy, étant encore débutante, ne dédaignait pas d’accepter un rôle, — celui de Béatrice dans Jodelet. »

C’est dans ce vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres, et qui retentissait souvent des rimes galantes de tant de poêtes, des rires joyeux ou des folles chansons de tant de Cydalises, que Théophile Gautier composa ses Jeune 'France, et que Gérard de Nerval improvisa la Reine de Saba pour Jenny Colon, une étoile de l’Opéra-Comique à laquelle il avait trouvé une ressemblance étrange avec une jeune fille du Valois qu’il avait aimée quelques années auparavant.

Un soir, il était entré au théâtre ou rayonnait son « étoile ; » il avait été frappé de celle ressemblance extraordinaire, et, le lendemain et les jours suivants, il était revenu se repaître de celle chimère ; c’était pour s’en rapprocher davantage qu’il avait songé à écrire, en collaboration avec Dumas, un opéra, la Reine de Suba, dont Meyer-beer avait promis d’écrire la musique.

« La reine de Saba, c’était bien celle qui me préoccupait alors, et doublement. Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit sculpté, acheté en Touraine, et qui n’était pas encore garni de sa brocalelle rouge à ramages. Les Salamandres de François Ier me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des Amours imprudents. Elle m’apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l’admira s’avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin. Elle venait, me proposant l’éternelle énigme que le Sage ne put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l’amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Qu’elle était belle ! Non pas plus belle cependant qu’une autre reine du matin dont l’image tourmentait mes journées. »

Malheureusement Dumas s’était brouillé avec Meyerbeer, — ou Meyerbeer avec Dumas, — et Gérard de Nerval en avait été pour ses frais d’imagination, dans lesquels il rentrait plus tard en faisant de son opéra une série de nouvelles orientales, les Nuits du Ramazan.

Et son autre Reine de Saba ? Ne pouvant s’en approcher, il avait songé à s’en éloigner. Le soir du jour où Meyerbeer avait rendu le libretto improvisé par lui, il était parti pour l’Allemagne.

L’Allemagne, c’est loin, l’Italie aussi ; mais on en revient — surtout quand on est sollicité à revenir par l’inextinguible désir de se repaître de la vue de sa chimère, au risque d’en mourir.

Les voyages n’avaient fait que mûrir la passion de Gérard au lieu de l’étouffer : le serpent qu’il croyait mort se remuait avec plus d’énergie dans son sein et le mordait plus cruellement que par le passé.

C’est alors que, pour échapper aux obsessions de cet amour charmant et funeste, dont il souffrait et dont il était heureux de souffrir, il sortit une nuit de son lit solitaire et se rendit tout d’une traite à la Fête du bouquet provincial de Loisy, dans le Valois, — le pays natal de son cœur. « Demain, les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux de Loisy. » Cette simple phrase, lue quelques heures auparavant, à la quatrième page d’un journal du Cercle où il passait quelquefois la soirée, cette simple phrase avait réveillé en lui une nichée de souvenirs printaniers, qui s’étaient mis à gazouiller comme une nichée de rossignols. « C’était un souvenir de la province depuis longtemps oubliée, un écho lointain des fêtes naïves de la jeunesse. Le cor et le tambour résonnaient au loin dans les hameaux et dans les bois ; les jeunes filles tressaient des guirlandes et assortissaient, en chantant, des bouquets ornés de rubans. Un lourd chariot, traîné par des bœufs, recevait ces présents sur son passage, et les enfants de ces contrées formaient le cortége avec leurs arcs et leurs flèches, se décorant du titre de chevaliers, — sans savoir alors qu’ils ne faisaient que répéter d’âge en âge une fête druidique, survivant aux monarchies et aux religions nouvelles. » Gérard, en se rappelant le cadre, s’était mis aussi à se souvenir de quelques portraits.

D’Adrienne d’abord, « une blonde, grande et belle, » qui faisait partie de la théorie de jeunes filles qui dansaient en rond sur la pelouse d’un château du temps de Henri IV, en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, « et d’un français si naturellement pur, que l’on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France. » Gérard était le seul garçon de cette ronde féminine : « Tout d’un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m’empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d’or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s’empara de moi. La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s’assit autour d’elle, et aussitôt, d’une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d’amour, qui racontent toujours les malheurs d’une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d’un père qui la punit d’avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotants qui font valoir si bien les voix jeunes, quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules. — À mesure qu’elle chantait, l’ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. Elle se tut, et personne n’osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. — Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints en camaieu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d’un ruban. Je posai sur la tête d’Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poëte errant sur la lisière des saintes demeures… »

Puis était venu le tour de Sylvie, une petite fille qui était devenue une bien jolie fille, — la plus belle de Loisy. Tout en cheminant cette nuit-là pour se rendre à la Fête du bouquet provincial, il se rappelait l’enivrante journée qu’il avait passée avec elle trois ans auparavant. Cette fois, comme Adrienne était entrée au couvent, son cœur, un instant sollicité de ce côté, avait tourné son aiguille vers son premier aimant, qui était Sylvie, la première compagne d’enfance. « Ce n’était plus cette petite fille de village que j’avais dédaignée pour une plus grande et plus faite aux grâces du monde. Tout en elle avait gagné : Le charme de ses yeux noirs, si séduisants dès son enfance, était devenu irrésistible ; sous l’orbite arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits réguliers et placides, avait quelque chose d’athénien. J’admirais cette physionomie digne de l’art antique au milieu des minois chiffonnés de ses compagnes. Ses mains délicatement allongées, ses bras qui avaient blanchi en s’arrondissant, la faisaient tout autre que je ne l’avais vue. »

Gérard avait projeté d’aller la surprendre de grand matin, et, pour cela faire, il était resté toute la nuit, jusqu’à l’aube, couché sur les touffes de bruyères roses d’une sente qui côtoyait la forêt d’Ermenonville. Au bout de cette sente était le village, — une vingtaine de chaumières dont les murs étaient ornés de festons de roses grimpantes et d’astragales de vigne en fleur. De robustes paysannes, coiffées de mouchoirs rouges, travaillaient déjà devant les fermes. Sylvie n’était point avec elles. Gérard avait été droit à sa chambre, sans étonner personne, — le meilleur passe-port élant la pureté des intentions. Sylvie était levée depuis longtemps ; depuis longtemps déjà elle agitait les fuseaux de sa dentelle, qui claquaient avec un doux bruit sur le carreau vert que soutenaient ses genoux. « Vous voilà, paresseux, dit-elle avec son sourire divin, je suis sûre que vous sortez seulement de votre lit ! » Il lui avait alors raconté sa nuit passée sans sommeil sur les bruyères de la route et ses courses égarées à travers la forêt. « Si vous n’êtes pas fatigué, je vais vous faire courir encore. Nous irons voir ma grand’tante, à Othys… »

Ils partent, elle joyeuse comme une fauvette, lui, gagné par la contagion de cette innocente joie. Ils se mouillent les pieds en suivant les bords de la Thève, à travers les prés semés de marguerites et de boutons d’or, et le long des bois de Saint-Laurent, à travers les ruisseaux et les halliers. Ils se mouillent les pieds — et aussi le cœur. Au sortir du bois, ils rencontrent de grandes touffes de digitale pourprée, dont Sylvie fait un énorme bouquet en disant : « C’est pour ma tante ; elle est si heureuse d’avoir ces belles fleurs dans sa chambre ! » Ils traversent une plaine au bout de laquelle pointe le clocher d’Othys, sur les coteaux bleuâtres qui vont de Montméliant à Dammartin. « La tante de Sylvie habitait une petite chaumière bâtie en pierres de grès inégales que revêtaient des treillages de houblon et de vigne vierge ; elle vivait seule de quelques carrés de terre que les gens du village cultivaient pour elle depuis la mort de son mari. » Sa nièce arrivant, c’était le feu dans la maison. — « Bonjour, la tante ! Voici vos enfants, dit Sylvie ; nous avons bien faim ! »

Tout en lui disant cela, elle l’embrasse sur les deux joues, lui plante dans ses bras la botte de digitales pourprées, et présente Gérard, en ajoutant : « C’est mon amoureux ! » Il embrasse à son tour la tante, qui dit : « Il est bien gentil… C’est donc un blond !… — Il a de jolis cheveux fins, reprend Sylvie. — Cela ne dure pas, fait remarquer la tante ; mais vous avez du temps devant vous, et toi qui es brune, cela t’assortit bien. — Il faut le faire déjeuner, la tante. » — Et voilà la folle bonne fille qui s’en va furetant partout, dans les armoires, dans la huche, « trouvant du lait, du pain bis, du sucre, étalant sans trop de soin sur la table les assiettes et les plats de faïence émaillés de larges fleurs et de coqs au vif plumage. Une jatte en porcelaine de Creil, pleine de lait, où nagent des fraises, devient le centre du service, et, après avoir dépouillé le jardin de quelques poignées de cerises et de groseilles, Sylvie disposa deux vases de fleurs aux deux bouts de la nappe. »

Ce petit tableau, qu’on dirait peint par Miéris, ne vous donne-t-il pas appétit au cœur ? Est-ce que vous ne respirez pas en ce moment les saines émanations de poésie et de jeunesse qui s’en échappent ? Est-ce que vous ne donneriez pas beaucoup de mois et d’années pour entendre sonner seulement cette heure de calme félicité et de rustique bonheur ?

Mais la tante partie, écoutons-la : « Pour cela, ce n’est que du dessert, il faut me laisser faire à présent. » Elle a décroché la poêle et jeté un fagot dans la haute cheminée : « Je ne veux pas que tu touches à cela ! dit-elle à Sylvie, qui veut l’aider ; abîmer les jolis doigts qui font de la dentelle plus belle qu’à Chantilly ! Tu m’en as donné et je m’y connais.— Ah ! oui, la tante !… Dites donc, si vous en avez des morceaux de l’ancienne, cela me fera des modèles. — Eh bien ! va voir là-haut, dit la tante, il y en a peut-être dans la commode. — Donnez-moi les clefs. — Bah ! les tiroirs sont ouverts. — Ce n’est pas vrai, il y en a un qui est toujours fermé. » Et, profitant de ce que la bonne femme a les mains embarrassées par la poêle qu’elle est en train de passer au feu, Sylvie lui enlève des pendants de sa ceinture une petite clef d’acier ouvragé, — la clef du tiroir mystérieux, — et monte rapidement l’escalier de bois qui conduit à la chambre, où Gérard la suit.

« Ô jeunesse,ô vieillesse saintes !qui donc eût songé à ternir la pureté d’un premier amour dans ce sanctuaire des souvenirs fidèes ? Le portrait d’un jeune homme du bon vieux temps souriait avec ses yeux noirs et sa bouche rose, dans un ovale au cadre doré, suspendu à la tête du lit rustique, il portait le costume des gardes-chasse de la maison de Condé ; son attitude à demi martiale, sa figure rose et bienveillante, son front pur sous ses cheveux poudrés, relevaient ce pastel, médiocre peut-être, des grâces de la jeunesse et de la simplicité. Quelque artiste modeste, invité aux chasses princières, s’était appliqué à le pourtraire de son mieux, ainsi que sa jeune épouse, qu’on voyait dans un autre médaillon, attrayante, maligne, élancée dans son corsage ouvert, à échelle de rubans, agaçant de sa mine retroussée un oiseau posé sur sou doigt. C’était pourtant la même bonne vieille qui cuisinait en ce moment, courbée sur le feu de l’âtre. Cela me fit penser aux fées des Funambules qui cachent sous leur masque ridé un visage attrayant, qu’elles révèlent au dénoûment, lorsqu’apparaît le temple de l’amour et son soleil tournant qui rayonne de feux magiques. — « Ô bonne tante, s’écrie Gérard, que vous étiez jolie ! — Et moi donc ! » s’écrie Sylvie, qui est parvenue à ouvrir le mystérieux tiroir dont la tante gardait à son côté la clef d’acier ouvragé. Dans ce tiroir, elle a trouvé une grande robe de taffetas flambé, qui crie du froissement de ses plis. — « Je veux essayer si cela m’ira, dit-elle. Ah ! je vais avoir l’air d’une vieille fée ! — La fée des légendes, éternellement jeune ! » murmure Gérard.

Tout en protestant contre le ridicule des ajustements de l’ancien régime, Sylvie dégrafe sa robe d’indienne et la laisse tomber à ses pieds. La robe de taffetas flambé de la vieille tante s’ajuste parfaitement sur sa taille mince ; elle prie Gérard de l’agrafer. — « Oh ! les manches plates ! » s’écrie-t-elle, comme honteuse de revêtir un costume si rococo. « Et cependant les jabots garnis de dentelles découvraient admirablement ses bras nus, sa gorge s’encadrait dans le pur corsage aux tulles jaunis, aux rubans passés, qui n’avait serré que bien peu les charmes évanouis de la tante. — « Mais finissez-en, vous ne savez donc pas agrafer une robe ? disait Sylvie. Elle avait l’air de l’Accordée du village de Greuze. — Il faudrait de la poudre. — Nous allons en trouver. » Sylvie, qui ne doute de rien, depuis qu’elle voit combien lui va ce costume de l’ancien temps, furète de nouveau dans les tiroirs, qu’elle bouleverse de fond en comble. Il y a de tout, excepté ce qu’elle cherche : deux évanlails de nacre un peu cassés, des boîtes de pâtes à sujets chinois, un collier d’ambre et mille fanfreluches, parmi lesquelles deux petits souliers de droguet blanc avec des boucles incrustées de diamants d’Irlande. — Oh ! je veux les mettre, dit Sylvie, si je trouve les bas brodés ! »

Les bas de soie rose tendre à coins verts sont trouvés. Au même moment, la voix de la tante, à laquelle se mêlent les crépitements de la poêle, se fait entendre, et fait sortir nos deux enfants de leur rêve xviiie siècle. — « Descendez vite ! » dit Sylvie. Quoi que Gérard puisse dire, elle ne lui permet pas de l’aider à se chausser. — « Habillez-vous vite ! » reprend-elle, en montrant à Gérard les habits de noces du garde-chasse étalés sur la commode. Et, en un instant, Gérard se transforme en marié de l’autre siècle. Sylvie l’attend sur l’escalier : ils descendent tous deux en se tenant par la main, « La tante poussa un cri en se retournant. — Ô mes enfants ! dit-elle, et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. C’était l’image de sa jeunesse, — cruelle et charmante apparition ! Nous nous assîmes auprès d’elle, attendris et presque graves, puis la gaieté nous revint bientôt, car, le premier moment passé, la bonne vieille ne songea plus qu’à se rappeler les fêtes pompeuses de sa noce. Elle retrouva même dans sa mémoire les chants alternés, d’usage alors, qui se répondaient d’un bout à l’autre de la table nuptiale, et le naïf épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse. Nous répétions ces strophes si simplement rhythmées, avec.les hiatus et les assonances du temps, amoureuses et fleuries comme le cantique de l’Ecclésiaste : nous étions l’époux et l’épouse pour tout un beau matin d’été ».





V

N’est-ce pas une douce et ravissante histoire, moite des chastes senteurs des premières amours, que celle de ces deux adolescents mariés « pour un beau matin d’été ? » Et le cœur ne saute-t-il et ne tressaute-t-il pas à la lecture de ces Confidences pénétrées de tendresse et parfumées d’honnêteté ?

Ce devait être l’œuvre bien-aimée de Gérard de Nerval, ce chef-d’œuvre de style, dé grâce, de poésie et de sentiment, qu’il a intitulé Sylvie. On le voit marcher, en souriant doucement, dans ce rêve étoilé de sa jeunesse, dans ces sentiers fleuris de ses souvenirs ; on le suit, entraîné par le charme, à travers les méandres capricieux de son esprit et les enjambées insensées de son cœur. Il semble que vous ayez couru, à sa place, le long de la Thève, et cueilli, pour la tante, les touffes de digitale pourprée ; ce n’est plus lui, c’est vous qui avez senti contre votre poitrine l’impression tiède du bras de Sylvie ; c’est avec vous qu’elle est montée dans la chambre, c’est devant vous qu’elle a fait tomber son humble robe d’indienne pour revêtir la coquette robe de taffetas flambé ; c’est avec vous, habillé en garde-chasse de la maison de Condé, qu’elle a descendu l’escalier de bois et s’est présentée inopinément devant la pauvre bonne vieille femme dont vous avez noté l’accent quand elle a murmuré à travers ses larmes et son sourire : «Ô mes enfants ! »

Et maintenant, faut-il tourner le dernier feuillet de cette histoire amoureuse, raconter le dénoûment de cette fraîche idylle dont la musique est si délicate et si suave ? Quand l’amoureux d’autrefois, à qui on avait promis tant de choses, revient pour prendre la place qu’il avait retenue dans le cœur de l’amoureuse, qui a oublié tant de choses, cette place est prise, — on ne le reconnaît presque plus. Il est vrai qu’il est bien vieilli, bien changé depuis deux ans ; mais Sylvie, qui est restée jeune, fraîche et jolie, est encore plus changée que lui…

Quoiqu’il fût parti en poste, Gérard arrivait trop tard : la paysanne allait le renvoyer à la comédienne.

Nous l’avons laissé dans son lit solitaire, — non pas le lit sculpté dans lequel avait couché Marguerite de Valois et qu’il destinait à une autre princesse, la Reine de Saba, — mais sur un lit quelconque, improvisé en quelque coin du vieux salon du Doyenné. Il avait voulu fuir le présent en se réfugiant dans le passé, et avait quitté Paris, à une heure du matin, pour se rendre à Loisy, où il était arrivé « à cette heure mélancolique et douce encore où les lumières pâlissent et tremblent aux approches du jour. Les tilleuls, assombris par en bas, prenaient à leurs cimes une teinte bleuâtre. La flûte champêtre ne luttait plus si vivement avec les trilles du rossignol. Tout le monde était pâle, et dans les groupes dégarnis il eut peine à rencontrer des figures connues. » Enfin il aperçut une amie de Sylvie, « la grande Lise. » Elle l’embrassa. « — Il y a longtemps qu’on ne l’a vu, Parisien ! dit-elle. — Oh ! oui, longtemps. — Et tu arrives à cette heure-ci ? — Par la poste. — Et pas trop vite ! — Je voulais voir Sylvie : est-elle encore au bal ?  — Elle ne sort qu’au matin ; elle aime tant à danser… »

La grande Lise conduisit Gérard vers Sylvie, qui n’était pas seule. « Un jeune homme se tenait près d’elle. Elle lui fit signe qu’elle renonçait à la contredanse suivante. Il se retira en saluant. »


Mais je laisse parler Gérard, qui a rendu la besogne si agréable à ses biographes en prenant la peine de se raconter lui-même tout en racontant pour les autres :

« Le jour commençait à se faire. Nous sortîmes du bal, nous tenant par la main. Les fleurs de la chevelure de Sylvie se penchaient dans ses cheveux, dénoués ; le bouquet de son corsage s’effeuillait aussi sur les dentelles fripées, savant ouvrage de sa main. Je lui offris de l’accompagner chez elle. Il faisait grand jour, mais le temps était sombre. La Thève bruissait à notre gauche, laissant à ses coudes des remous d’eau stagnante où s’épanouissaient les nénuphars jaunes et blancs, où éclatait comme des pâquerettes la frêle broderie des étoiles d’eau. Les plaines étaient couvertes de javelles et de meules de foin, dont l’odeur me portait à la tête sans m’enivrer, comme faisait autrefois la fraîche senteur des bois et des halliers d’épines fleuries.

« Nous n’eûmes pas l’idée, de les traverser de nouveau. — Sylvie, lui dis-je, vous ne m’aimez plus ! — Elle soupira. — Mon ami, me dit-elle, il faut se faire une raison ; les choses ne vont pas comme nous voulons dans la vie. Vous m’avez parlé autrefois de la Nouvelle Héloïse, je l’ai lue, et j’ai frémi en tombant d’abord sur cette phrase : « Toute jeune fille qui lira ce livre est perdue. » Cependant j’ai passé outre, me fiant sur ma raison. Vous souvenez-vous du jour où nous avons revêtu les habits de noces de la tante ? .. Les gravures du livre présentaient aussi les amoureux sous de vieux costumes du temps passé, de sorte que pour moi vous étiez Saint-Preux, et je me retrouvais dans Julie. Ah ! que n’êtes-vous revenu alors ! Mais vous étiez, disait-on, en Italie. Vous en avez vu là de bien plus jolies que moi ! — Aucune, Sylvie, qui ait votre regard et les traits purs de votre visage. Vous êtes une nymphe antique qui vous ignorez. D’ailleurs les bois de cette contrée sont aussi beaux que ceux de la campagne romaine. II y a là des masses de granit non moins sublimes, et une cascade qui tombe du haut des rochers comme celle de Terni. Je n’ai rien vu là-bas que je puisse regretter ici. — Et à Paris ? Dit-elle. — À Paris…

« Je secouai la tête sans répondre. Tout à coup je pensai à l’image vaine qui m’avait égaré si longtemps. — Sylvie, dis-je, arrêtons-nous ici, le voulez-vous ?

« Je me jetai à ses pieds ; je confessai en pleurant à chaudes larmes mes irrésolutions, mes caprices ; j’évoquai le spectre funeste qui traversait ma vie. — Sauvez-moi ! ajoutai-je, je reviens à vous pour toujours.

« Elle tourna vers moi ses regards attendris… En ce moment, notre entretien fut interrompu par de violents éclats de rire. C’était le frère de Sylvie qui nous rejoignait avec cette bonne gaieté rustique, suite obligée d’une nuit de fête, que des rafraîchissements nombreux avaient développée outre mesure. Il appelait le galant du bal, perdu au loin dans les buissons d’épines et qui ne tarda pas à nous rejoindre. Ce garçon n’était guère plus solide sur ses pieds que son compagnon ; il paraissait plus embarrassé encore de la présence d’un Parisien que de celle de Sylvie. Sa figure candide, sa déférence mêlée d’embarras, m’empêchaient de lui en vouloir d’avoir été le danseur pour lequel on était resté si tard à la fête. Je le jugeais peu dangereux. — II faut rentrer à la maison, dit Sylvie a son frère. À tantôt ! me dit-elle en me tendant la joue.

« L’amoureux ne s’offensa pas. »

Je le crois bien ! C’eût été au contraire à Gérard de s’offenser, lui qui se rappelait le temps où Sylvie ne dansait jamais qu’avec lui, une fois par an, à la fête de l’arc, — le temps où , tout en allant boire du lait avec lui à la ferme suisse d’Ermenonville, pieds nus, peau hâlée, mais ravissante ainsi dans sa grâce sauvage, elle lui disait coquettement : « Qu’elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien ! » Jolie, oui, — mais plus oublieuse encore.

Gérard, qui n’avait pas envie de dormir, — car il y avait un pli au lit de roses de ses souvenirs, — s’en alla à Montagny revoir la maison de son oncle, mort, et où tout était mort comme lui, excepté le perroquet familier qui lui demanda à déjeuner comme en ses plus beaux jours, et le regarda « de cet œil rond, bordé d’une peau chargée de rides, qui fait penser au regard expérimenté des vieillards. »

De la maison de son oncle, d’où le chassait ce perroquet gourmand et bavard, Gérard s’en alla à Ermenonville, pour distraire son cœur autant que son esprit, tous deux attristés. Il visita de nouveau le Désert, puis le Temple de la philosophie, puis le troène de Virgile, puis les peupliers de l’île, et la tombe de Rousseau, veuve de sa cendre ; puis il reprit la route de Loisy.

« Tout le monde était réveillé. Sylvie avait une toilette de demoiselle, presque dans le goût de la ville. Elle me fit monter à sa chambre avec toute l’ingénuité d’autrefois. Son œil étincelait toujours dans un sourire plein de charme, mais l’arc prononcé de ses sourcils lui donnait par instants un air sérieux. La chambre était décorée avec simplicité ; pourtant les meubles étaient modernes ; une glace à bordure dorée avait remplacé l’antique trumeau où se voyait un berger d’idylle offrant un nid à une bergère bleue et rose. Le lit à colonnes, chastement drapé de vieille perse à ramages était remplacé par une couchette de noyer garnie du rideau à flèche ; à la Fenêtre, dans la cage où jadis étaient les fauvettes, il y avait des canaris. J’étais pressé de sortir de cette chambre où je ne trouvais rien du passé. — Vous ne travaillerez point à votre dentelle aujourd’hui ?… dis-je à Sylvie. — Oh ! je ne fais plus de dentelle, on n’en demande plus dans le pays ; même à Chantilly, la fabrique est fermée. — Que faites-vous donc ? — Elle alla chercher dans un coin de la chambre un instrument en fer qui ressemblait à une longue pince. — Qu’ est-ce que c’est que cela ? — C’est ce qu’on appelle la mécanique ; c’est pour maintenir la peau des gants afin de les coudre. — Ah ! vous êtes gantière, Sylvie ? — Oui, nous travaillons ici pour Dammartin, cela donne beaucoup dans ce moment ; mais je ne fais rien aujourd’hui ; allons où vous voudrez. — Je tournai les yeux vers la.route d’Othys : elle secoua la tête ; je compris que la vieille tante n’existait plus.. Sylvie appela un petit garçon et lui fit seller un âne. — Je suis encore fatiguée d’hier, dit-elle, mais la promenade me fera du bien : allons à Chaalis. Et nous voilà traversant la forêt, suivis du petit garçon armé d’une branche. Bientôt Sylvie voulut s’arrêter, et je l’embrassai en l’engageant à s’asseoir. La conversation entre nous ne pouvait plus être bien intime. Il 'fallut lui raconter ma vie à Paris, mes voyages… — Comment peut-on, aller si loin ? Dit-elle. — Je m’en étonne en vous revoyant — Oh ! cela se dit. ! — Et convenez que vous étiez moinsjolie

autrefois. — Je n’en sais rien. — Vous souvenez-vous du temps où nous étions enfants et vous la plus grande ? —  Eti vous le plus sage !  — Oh ! Sylvie ! — On nous mettait su l’âne chacun dans un panier. — Et nous ne nous disions pas vous… Te rappelles-tu que tu m’apprenais à pécher des écrevisses sous les ponts de la Thève et de la Nonette ? — Et toi, te souviens-tu de ton frère de lait qui t’a un jour retiré de l’iuau ? — Le grand frisé C’est lui qui m’avait dit qu’on pouvait la passer… l’ieau »

Hélas ! ce tutoiement délicieux., qui semble un baiser, n’avait plus pour eux la même saveur qu’autrefois ; leurs lèvres l’avaient désappris, — leurs lèvres et leurs cœure. Ils se sentaient gênés mutuellement, — elle, parce qu’elle avait remplacé son petit Parisien par un grand campagnard, oomme elle avait remplacé son rustique lit à colonnes par une prétentieuse couchette de Parisienne, — lui, parce qu’il devinait au fur et à mesure chacun des changements apportés en deux ans au mobilier de l’âme de Sylvie. Cependant, à un moment où elle venait de s’attendrir plus franchement en chantant, sans phraser cette fois, une chanson du temps jadis,

À Dammartin l’y a trois belles filles…

Gérard allait tomber à ses pieds et lui offrir — non pas son cœur, elle l’avait toujours — sa main et la maison de son oncle, où ils auraient coulé leurs jours en paix, liés jusqu’à la fin de leur vie mortelle par le fil d’or de l’amour : il se retint. Ah ! pourquoi ne parla-t-il pas à ce moment ! il était encore temps de ressaisir ce bonheur calme après lequel il courait et qu’il sentait lui échapper ; plus tard il allait être trop tard.

Il se retint, et accompagna Sylvie à Loisy où on les attendait pour souper.

« La soupe à l’oignon répandait au loin son parfum patriarcal. Il y avait des voisins invités pour ce lendemain de fête. Je reconnus tout de suite un vieux bûcheron, le père Dodu, qui racontait jadis aux veillées des histoires si comiques ou si terribles. Tour à tour berger, messager, garde-chasse, pécheur, braconnier même, le père Dodu fabriquait à ses moments perdus des coucous et des tourne-broches. Pendant longtemps, il s’était consacré à promener les Anglais dans Ermenonville, en les conduisant aux lieux de méditation de Rousseau et en leur racontant ses derniers moments. C’était lui qui avait été le petit garçon que le philosophe employait à classer ses herbes, et à qui il donna l’ordre de cueillir les ciguës dont il exprima le suc dans sa tasse de café au lait. L’aubergiste de la Croix d’Or lui contestait ce détail ; de là des haines prolongées. On avait longtemps reproché au père Dodu la possession de quelques secrets bien innocents, comme de guérir les vaches avec un verset dit à rebours et le signe de croix figuré du pied gauche ; mais il avait de bonne heure renoncé à ces superstitions, —  grâce au souvenir, disait-il, des conversations de Jean-Jacques.

« —  Te voilà ! petit Parisien, me dit le père Dodu. Tu viens pour débaucher nos filles ? —  Moi, père Dodu ?  —  Tu les emmènes dans les bois pendant que le loup n’y est pas ? —  Père Dodu, c’est vous qui êtes le loup. —  Je l’ai été tant que j’ai trouvé des brebis ; à présent je ne rencontre plus que des chèvres, et qu’elles savent bien se défendre ! Mais vous autres, vous êtes des malins à Paris. Jean-Jacques avait bien raison de dire : « L’homme se corrompt dans l’air empoisonné des villes. » —  Père Dodu, vous savez trop bien que l’homme se corrompt partout.

« Le père Dodu se mit à entonner un air à boire ; on voulut en vain l’arrêter à un certain couplet scabreux que tout le monde savait par cœur. Sylvie ne voulut pas chanter, malgré nos prières, disant qu’on ne chantait plus à table. J’avais remarqué déjà que l’amoureux de la veille était assis à sa gauche. Il y avait je ne sais quoi dans sa figure ronde, dans ses cheveux ébouriffés, qui ne m’était pas inconnu. Il se leva et vint derrière ma chaise en disant : « Tu ne me reconnais donc pas, Parisien ? » une bonne femme qui venait de rentrer au dessert après nous avoir servis, me dit à l’oreille : « Vous ne reconnaissez pas votre frère de lait ? » Sans cet avertissement, j’allais être ridicule. « Ah ! c’est toi, grand frisé ! dis-je, c’est loi, le même qui m’as retiré de l’ieau.’ » Sylvie riait aux éclats de cette reconnaissance, « Sans compter, disait ce garçon en m’embrassant, que tu avais une belle montre en argent, et qu’en revenant tu étais bien plus inquiet de ta montre que de toi-même, parce qu’elle ne marchait plus ; tu disais : « La bête est nayée, ça ne fait plus tic-tac ; qu’est-ce que mon oncle va dire ?… »

« — Une bête dans une montre ! dit le père-Dodu, voilà ce qu’on leur fait croire à Paris, aux enfants !

« Sylvie avait sommeil, je jugeai que j’étais perdu dans son esprit. Elle remonta à sa chambre, et, pendant que je l’embrassais, elle dit : —  À demain, venez nous voir !

« Le père Dodu était restéà table avec Sylvain et mon frère de lait ; nous causâmes longtemps autour d’un ratafiat de Louvres. —  Les hommes sont égaux, dit le père Dodu entre deux couplets, je bois avec un pâtissier comme je ferais avec un prince. —  Où est le pâtissier ? dis-je. — Regarde à côté de toi un jeune homme qui a l’ambition de s’établir !

« Mon frère de lait parut embarrassé. J’avais tout compris. C’est une fatalité qui m’était réservée d’avoir un frère de lait dans un pays illustré par Rousseau —  qui voulait supprimer les nourrices. Le père Dodu m’apprit qu’il était fort question du mariage de Sylvie avec le grand frisé, qui voulait aller former un établissement de pâtisserie à Daminartin. Je n’en demandai pas plus. La voiture de Nanteuil-le-Haudouin me ramena le lendemain à Paris. »




VI


Gérard revint donc à Paris, la ville de son bonheur —  et de son martyre. Il avait dit adieu pour toujours à ses rêves d’enfance et de jeunesse. Son premier soin, en revenant dans cette ville maudite et adorée, son Calvaire et son Paradis, avait été de reprendre sa place accoutumée au théâtre où jouait sa Reine de Saba ; non pas pour être vu d’elle, mais pour la voir. Cependant, comme cette contemplation l’incendiait au lieu de l’éteindre, il résolut de s’éloigner de nonveau. Le soir même de son retour de Loisy, pendant le quatrième acte, où elle ne paraissait pas, il allait acheter un bouquet chez madame Prévost, y insérait une lettre fort tendre signée un inconnu, et repartait pour l’Allemagne.

Qu’allait-il y faire ? « Essayer de remettre de l’ordre dans ses sentiments. » Sylvie lui échappait par sa faute ; mais il l’avait revue un jour, et cela avait suffi pour relever son âme : il la plaçait désormais « comme une statue souriante dans le temple de la Sagesse. Son regard l’avait arrêté au bord de l’abîme. » Du moins il le croyait.

Des mois se passèrent sans amener de changement dans la santé de son cœur —  toujours aussi malade. Il revint à Paris comme il en était parti, et s’assit, résigné, à la place d’où il avait tant de fois contemplé et admiré son idole. Il fit davantage : il consentit à passer « par tous les cercles de ces lieux d’épreuves qu’on appelle théâtres. » Il mangea du tambour et but de la cymbale, comme dit la phrase dénuée de sens apparent des initiés d’Eleusis, « Elle signifiait sans doute qu’il faut au besoin passer les bornes du non-sens et de l’absurdité. »

Ce qu’il ne nous dit pas, ce qu’il croit devoir nous céler, par un sentiment d’exquise délicatesse que tous ses biographes n’ont pas eu, nous n’avons pas le droit de chercher à le deviner. Ses livres sont là qui nous mettent au courant de l’état de sou âme : c’est à nous de comprendre —  sans dépasser les limites de l’autorisé.

Ce que nous pouvons affirmer —  d’après lui  —  c’est qu’il souffrit : on retrouve à chaque page la trace de ce tourment incessant.

Gérard l’a dit lui-même à propos de la passion de Restif de la Bretonne pour la belle mademoiselle Guéant, actrice de la Comédie Française : « Rien n’est plus dangereux pour les gens d’un naturel rêveur qu’un amour sérieux pour une personne de théâtre ; c’est un mensonge perpétuel, c’est le rêve d’un malade, c’est l’illusion d’un fou. La vie s’attache tout entière à une chimère irréalisable qu’on serait heureux de conserver à l’état de désir et d’aspiration, mais qui s’évanouit dès que l’on veut toucher l’idole. »

La Reine de Saba ne vivait pas dans un empyrée tellement inaccessible qu’il ne fût pas permis à un humble mortel d’y parvenir, naturellement ou par effraction. Il faut croire qu’il était parvenu, sinon à se faire comprendre, du moins à se faire entendre, puisqu’on lui avait répondu : « Vous êtes bien fou ; mais revenez me voir… Je n’ai jamais pu trouver quelqu’un qui sût m’aimer. »

Phrase sincère au moment où elle était prononcée, mais hypocrite comme toutes les paroles des femmes jeunes, belles, en renom, qui se sentent adorées d’un troupeau d’inconnus, quand elles ne sont pas déjà idolatrée d’un escadron volant d’amoureux. Le récit même de Gérard nous le prouve :

« Deux mois plus tard, je reçus une lettre pleine d’effusion. Je courus chez elle. Quelqu’un me donna dans l’intervalle un détail précieux. Le beau jeune homme que j’avais rencontré une nuit au cercle[2] venait de prendre un engagement dans les spahis.

« L’été suivant, il y avait des courses à Chantilly. La troupe du théâtre où jouait Aurélie[3] donnait là une représentation. Une fois dans le pays, la troupe était pour trois jours aux ordres du régisseur. —  Je m’étais fait l’ami de ce brave homme, ancien Dorante des comédies de Marivaux, longtemps jeune premier de drame, et dont le dernier succès avait été le rôle d’amoureux dans la pièce imitée de Schiller, où mon binocle me l’avait montré si ridé. De près, il paraissait plus jeune, et, resté maigre, il produisait encore de l’effet dans les provinces. Il avait du feu. J’accompagnais la troupe en qualité de seigneur poète ; je persuadai au régisseur d’aller donner des représentations à Senlis et à Dammarlin. Il penchait d’abord pour Compiègne ; mais Amélie fut de mon avis. Le lendemain, pendant que l’on allait traiter avec les propriétaires des salles et les autorités, je louai des chevaux, et nous primes la route des étangs de Commelle pour aller déjeuner au château de la reine Blanche. Aurélie, en amazone, avec ses cheveux blonds flottants, traversait la forêt comme une reine d’autrefois, et les paysans s’arrêtaient éblouis. —  Madame de F… était la seule qu’ils eussent vue si imposante et si gracieuse dans ses saluts. —  Après le déjeuner, nous descendîmes dans des villages rappelant ceux de la Suisse, où l’eau de la Monnelle fait mouvoir des scieries. Ces aspects chers à mes souvenirs l’intéressaient sans l’arrêter. J’avais projeté de conduire Aurélie au château, près d’Orry, sur la même place verte où pour la première fois j’avais vu Adrienne. —  Nulle émotion ne parut en elle. Alors je lui racontai tout ; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle m’écoutait sérieusement et me dit : —  Vous ne m’aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : La comédienne est la même que la religieuse ; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénoûment vous échappe, Allez, je ne vous crois plus !

« Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j’avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses, ce n’étaient donc pas l’amour ? Mais où donc est-il ?

« Aurélie joua le soir à Senlis. Je crus m’apercevoir qu’elle avait un faible pour le régisseur, —  le jeune premier ridé. Cet homme était d’un caractère excellent et lui avait rendu des services. Elle me dit un jour : Celui que j’aime, le voilà[4] !… »





VII



On n’est pas impunément hanté par les visions de la nature de celles qui emplissaient l’esprit de Gérard de Nerval. Ce n’est pas impunément qu’on donne chaque jour son cœur à dévorer au vautour des passions dédaignées, ou méconnues, ou mal récompensées. Ce n’est pas impunément qu’on joue avec le feu de l’amour —  qui vous consume lentement et ne laisse en vous que des ruines. Ce n’était pas impunément que Gérard s’en allait chaque soir manger du tambour et boire de la cymbale. Il avait beau dire : « Je me sens vivre en elle, et elle vit pour moi seul. Son sourire me remplit d’une béatitude infinie ; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me fait tressaillir de joie et d’amour. Elle a pour moi toutes les perfections, elle répond à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices, belle comme le jour aux feux de la rampe qui l’éclaire d’en bas ; pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laisse éclairée d’en haut sous les rayons du lustre et la montre plus naturelle, brillant dans l’ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d’Herculanum… » Il avait beau dire et beau faire : l’image du jeune homme « correctement vêtu, à la figure pâle et nerveuse, » qu’il avait entrevu un soir, venait obstinément flotter, comme une ombre importune, devant l’image radieuse de la bien-aimée. Ce fruit d’or, digne du jardin des Hespérides, et que le dragon avait mal gardé, avait une tare invisible pour tout le monde — excepté pour les yeux délicats de Gérard.

Une nuit de l’hiver de 1811, il avait donné des signes si manifestes de démence, qu’on avait dû le conduire à Montmartre dans la maison de santé du docteur Blanche, d’où, au bout de quelque temps, il était sorti —  sans être guéri. Ses amis, qui le croyaient mort pour eux et pour les lettres, avaient déjà fait « l’épitaphe de son esprit, » —  Alexandre Dumas entre autres. « C’est, écrivait ce dernier en croyant que jamais Gérard ne lirait cet éloge singulier, c’est un esprit charmant et distingué, chez lequel de temps en temps un certain phénomène se produit qui, par bonheur, nous l’espérons, n’est sérieusement inquiétant ni pour lui, ni pour ses amis ; de temps en temps, lorsqu’un travail quelconque l’a fort préoccupé, l’imagination, cette folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n’en est que la maîtresse ; alors, la première reste seule toute-puissante, dans ce cerveau nourri de rêves et d’hallucinations, ni plus ni moins qu’un fumeur d’opium du Caire, ou qu’un mangeur de hatchisch d’Alger, et alors, la vagabonde qu’elle est le jette dans les théories impossibles, dans les livres infaisables. Tantôt il est le roi d’Orient Salomon, il a retrouvé le sceau qui évoque les esprits, il attend la Reine de Saba ; et alors, croyez-le bien, il n’est conte de fée, ou des Mille et Une Nuits, qui vaille ce qu’il raconte à ses amis, qui ne savent s’ils doivent le plaindre ou l’envier, de l’agilité et de la puissance de ces esprits, de la beauté et de la richesse de cette reine ; tantôt il est sultan de Crimée, comte d’Abyssinie, duc d’Égypte, baron de Smyrne. Un autre jour, il se croit fou, et il raconte comment il l’est devenu, et avec un si grand entrain, en passant par des péripéties si amusantes, que chacun désire le devenir pour suivre ce guide entraînant dans le pays des chimères et des hallucinations, plein d’oasis plus fraîches et plus ombreuses que celles qui s’élèvent sur la route brûlée d’Alexandrie à Ammon ; tantôt enfin, c’est la mélancolie qui devient sa muse, et alors retenez vos larmes si vous pouvez, car jamais Werther, jamais René, jamais Antony[5] n’ont eu plaintes plus poignantes, sanglots plus douloureux, paroles plus tendres, cris plus poétiques… »

Gérard ne s’était pas fâché de cet éloge ; il y avait répondu fort spirituellement dans sa dédicace des Filles du Feu où, sous le pseudonyme de Brisacier, il raconte de nouveau, et sous une forme nouvelle, son amour toujours vivant pour sa chère Reine de Saba. L’allusion y est d’une transparence éloquente et émouvante pour quiconque connaît un peu le dessous des cartes de cet amour de théâtre.

Quelques passages au hasard. L’illustre Brisacier, c’est-à-dire Gérard, qui feint d’ être un comédien de la troupe nomade immortalisée par Scarron, et qui est amoureux de la belle l’Étoile, sa camarade, Brisacier s’écrie : « Ne m’as-tu pas aimé un instant, froide Étoile ! à force de me voir souffrir, combattre ou pleurer avec toi !… On se disait chaque soir : Quelle est donc cette comédienne si au-dessus de tout ce que nous avons applaudi ? Ne nous trompe-t-on pas ? Est-elle bien aussi jeune, aussi fraîche, aussi honnête qu’elle le parait ? Sont-ce de vraies perles, et de fines opales qui ruissellent parmi ses blonds cheveux cendrés, et ce voile de dentelle appartient-il bien légitimement à cette malheureuse enfant ? N’a-t-elle pas honte de ces satins brochés, de ces velours à gros plis, de ces peluches et de ces hermines ? Tout cela est d’un goût suranné qui accuse des fantaisies au-dessus de son âge. Ainsi parlaient les mères, en admirant toutefois un choix constant d’atours et d’ornements d’un autre sièclequi leur rappelaient de beaux souvenirs. Les jeunes femmes enviaient, critiquaient ou admiraient tristement ; mais moi, j’avais besoin de la voir à toute heure pour ne pas me sentir ébloui près d’elle, et pour pouvoir fixer mes yeux sur les siens autant que le voulaient nos rôles...

« Un sifflet, un sifflet indigne, sous ses yeux, près d’elle, à cause d’elle ! Un sifflet qu’elle s’attribue, — par ma faute (comprenez bien !) — et vous demanderez ce qu’on fait quand on tient la foudre ! . . . Oh ! tenez, mes amis ! j’ai eu un moment l’idée d’être vrai, d’être grand, de me faire immortel enfin, sur votre théâtre de planches et de toiles, et dans votre comédie d’oripeaux !... •l’ai eu un moment l’idée, l’idée sublime, l’idée auguste enfin de brûler le théâtre et le public, et vous tous ! et de l’emporter seule à travers les flammes, échevelée, à demi-nue, selon son rôle, ou du moins selon le récit classique de Burrhus. Et soyez sûrs alors que rien n’aurait pu me la ravir, depuis cet Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/95 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/96 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/97 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/98 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/99 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/100 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/101 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/102 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/103 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/104 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/105 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/106 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/107 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/108 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/109 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/110 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/111 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/112 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/113 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/114 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/115 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/116 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/117 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/118 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/119 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/120 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/121 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/122 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/123 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/124 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/125 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/126 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/127 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/128 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/129 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/130 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/131 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/132 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/133 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/134 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/135 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/136 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/137 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/138 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/139 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/140 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/141 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/142 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/143 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/144 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/145 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/146 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/147 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/148 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/149 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/150 Page:Delvau - Gérard de Nerval, 1865.djvu/151


  1. Gérard Labrunie, dit de Nerval, est né à Paris le 21 mai 1808.
  2. « Un de mes amis me dit : — Voici longtemps que je ie rencontre dans le mime théâtre, et chaque fois que j’y vais. Pour laquelle y viens-tu ?
    « Pour laquelle ? Il ne me semblait pas que l’on put aller là pour une autre. Cependant j’avouai un nom. — Eh bien ! dit mon ami avec indulgence, tu vois là-bas l’homme heureux qui vient de la reconduire et qui, fidèle aux lois de notre cercle, n’ira peut-être la retrouver qu’après la nuit.
    « Sans trop d’émotion, je tournai les yeux vers le personnage indiqué. Celait un jeune homme correctement vêtu, d’une figure pâle et nerveuse, ayant des manières convenables et des yeux empreints de mélancolie et de douceur. Il jetait de l’or sur une table de whist et le perdait avec indifférence. —  Que m’importe, dis-je, lui ou tout autre ? Il fallait qu’il y en eut un, et celui-là me parait digne d’avoir été choisi. — Et toit — Moi ? c’est une image que je poursuis, rien de plus. »
    (Les Filles du feu, édition Michel Lévy. p. 114.)
  3. Lisez un autre nom. — celui que Gérard ne prononce jamais. Aurélie, c’est Adrienne, et Adrienne, c’est l’aimable femme dont quelques vieux habitués du théâtre Feydeau ont seuls aujourd’hui conservé le souvenir. (A. D.)
  4. Marguerite, dite Jenny Colon, était née à Boulogne-sur-Mer, le 5 novembre 1808, d’une famille de comédiens obscurs dont elle devait illustrer le nom. En 1822, à quatorze ans, elle avait débuté au théâtre Feydeau dans un opéra comique de Dalayrac, les Deux petits Savoyards, et son succès avait été aussi complet que celui de Léontine Fay plus tard. Le public aime les prodiges. En 1823, elle avait débuté au Vaudeville par un rôle plus sérieux, dans une pièce de Paul de Kock, la Laitière de Montfermeil, et avait obtenu le même succès. Le public parisien l’avait décidément adoptée. Le 27 octobre 1828, elle avait débuté aux Variétés dans la Semaine des Amours de Dumanoir, puis avait couru la province, et, finalement, était revenue à son berceau, l’Opéra-Comique, où elle était rentrée par le rôle de Sara h, dans la pièce de Grisar. Le grand opéra la tentait. Elle avait été s’y essayer à Bruxelles, où elle avait joué le rôle de Marguerite des Huguenots, le 6 juin 1841. C’était la dernière fois qu’elle devait paraître sur un théâtre. Epuisée, malade, elle s’en venait mourir à Paris, un an après, le 5 juin 1842. En 1824, au printemps de sa vie et de ses succès, elle avait épousé Lafont, acteur du Vaudeville, devant le forgeron de Gretna-Green, — un jardinier plutôt qu’un forgeron, puisque ses chaînes sont des chaînes de fleurs que le temps flétrit et que brise la loi. Plus tard, mieux avisée, elle avait eu « un faible » pour un artiste de son théâtre et avait consenti à devenir sa femme. Mais, contraste singulier et bien fait pour réjouir le moraliste et le philosophe, c’était précisément le mariage qui devait être le plus caché qui avait été le plus su, et celui qui devait être le plus su qui avait été le plus caché… (A. D. )
  5. Je me disais aussi : Quoi ! voilà au moins vingt lignes écrites par Dumas, et il n’a pas encore trouvé moyen de parler de lui — ou de ses œuvres ! (A. D.)