Henry V/Traduction Hugo, 1873

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

HENRY V

PERSONNAGES


LE ROI HENRI V.
LE DUC DE GLOCESTER, frère du roi.
LE DUC DE BEDFORD, frère du roi.
LE DUC D’EXETER, oncle du roi.
LE DUC D’YORK, cousin du roi.
LE COMTE DE SALISBURY.
LE COMTE DE WESTMORELAND.
LE COMTE DE WARWICK.
L’ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY.
L’ÉVÊQUE D’ÉLY.

LE COMTE DE CAMBRIDGE, conjuré contre le roi.
LORD SCROOP, conjuré contre le roi.
SIR THOMAS GREY, conjuré contre le roi.

FLUELLEN, officier de l’armée anglaise.
GOWER, officier de l’armée anglaise.
MACMORRIS, officier de l’armée anglaise.
JAMY, officier de l’armée anglaise.
SIR THOMAS ERPINGHAM, officier de l’armée anglaise.

BATES, soldat de la même année.
COURT, soldat de la même année.
WILLIAMS, soldat de la même année.

NYM, maraudeur suivant la même armée.
BARDOLPHE, maraudeur suivant la même armée.
PISTOLET, maraudeur suivant la même armée.

LE PAGE DE FALSTAFF, attaché à leur service.
UN HÉRAUT D’ARMES.
CHARLES VI, ROI DE FRANCE.
LE DAUPHIN.
LE DUC DE BOURGOGNE.
LE DUC D’ORLÉANS.
LE DUC DE BOURBON.
LE CONNÉTABLE DE FRANCE.
LE SIRE DE RAMBURES.
LE SIRE DE GRANDPRÉ.
LE GOUVERNEUR D’HARFLEUR.
MONTJOIE, roi d’armes de France.
LES AMBASSADEURS DE FRANCE.
ISABEAU, reine de France.
CATHERINE, fille de Charles VI et d’Isabeau.
ALICE, dame d’honneur de Catherine.
MISTRESS QUICKLY, hôtesse.
Seigneurs, Dames, Officiers, Soldats, Messagers.
Le Chœur.


La scène est tantôt en Angleterre, tantôt en France.



LE CHŒUR.

— Oh ! que n’ai-je une muse de flamme qui s’élève — jusqu’au ciel le plus radieux de l’invention ! — Un royaume pour théâtre, des princes pour acteurs, — et des monarques pour spectateurs de cette scène transcendante ! — Alors on verrait le belliqueux Harry sous ses traits véritables, — assumant le port de Mars, et à ses talons — la famine, l’épée et l’incendie, comme des chiens en laisse, — rampant pour avoir un emploi ! Mais pardonnez, gentils auditeurs, — au plat et impuissant esprit qui a osé — sur cet indigne tréteau produire — un si grand sujet ! Ce trou à coqs peut-il contenir — les vastes champs de la France ? Pouvons-nous entasser dans ce cercle de bois tous les casques — qui épouvantaient l’air à Azincourt ? — Oh ! pardonnez ! puisqu’un chiffre crochu peut — dans un petit espace figurer un million, — permettez que, zéro de ce compte énorme, — nous mettions en œuvre les forces de vos imaginations. — Supposez que dans l’enceinte de ces murailles — sont maintenant renfermées deux puissantes monarchies — dont les fronts altiers et menaçants — ne sont séparés que par un périlleux et étroit Océan. — Suppléez par votre pensée à nos imperfections ; — divisez un homme en mille, — et créez une armée imaginaire. Figurez-vous, quand nous parlons de chevaux, que vous les voyez — imprimer leurs fiers sabots dans la terre remuée. — Car c’est votre pensée qui doit ici parer nos rois, — et les transporter d’un lieu à l’autre, franchissant les temps — et accumulant les actes de plusieurs années — dans une heure de sablier. Permettez que je supplée — comme chœur aux lacunes de cette histoire, — et que, faisant office de prologue, j’adjure votre charitable indulgence, — d’écouter tranquillement et de juger complaisamment notre pièce (1).



Scène I.

[Londres. Une antichambre dans le palais du roi.]

Entrent l’archevêque de Cantorbéry et l’évêque d’Ély (2).


CANTORBÉRY.

— Je puis vous le dire, milord, on présente ce même bill — qui, dans la onzième année du règne du feu roi, — faillit être adopté contre nous, et l’eût été effectivement — si les troubles de cette époque agitée — n’en avaient écarté brusquement la discussion.


ÉLY.

— Mais comment, milord, allons-nous résister à ce bill ?


CANTORBÉRY.

— Il faut y aviser. S’il passe contre nous, — nous perdons la meilleure moitié de nos possessions : — car tous les domaines temporels que les gens dévots — ont par testament donnés à l’Église, — nous seraient enlevés. La taxe supportée par nous — devrait maintenir, pour l’honneur du roi, — quinze comtes, quinze cents chevaliers, — six mille deux cents bons écuyers, — puis, pour le soulagement des malades, des valétudinaires — et des saintes âmes indigentes, incapables de travail corporel, — cent maisons de charité parfaitement approvisionnées, — et en outre fournir aux coffres du roi — mille livres par

an ! Tel est la teneur du bill.

ÉLY.

— Ce serait une large rasade.


CANTORBÉRY.

Elle viderait entièrement la coupe.


ÉLY.

— Mais comment l’empêcher ?


CANTORBÉRY.

Le roi est plein de piété et de nobles égards.


ÉLY.

— Et ami sincère de la sainte Église.


CANTORBÉRY.

— Ce n’est pas ce que promettaient les errements de sa jeunesse. — Le dernier souffle avait à peine quitté le corps de son père — que son extravagance, en lui mortifiée, — sembla expirer aussi. Oui, à ce moment même, — la raison apparut comme un ange, — et chassa de lui le coupable Adam, — faisant de sa personne un paradis — destiné à envelopper et à contenir de célestes esprits ! — Jamais sage ne fut si soudainement créé ; — jamais la réforme versée à flots — ne balaya tant de fautes dans un courant si impétueux ; — non, jamais l’endurcissement aux têtes d’hydre — ne perdit plus vite et plus absolument son trône — que chez ce roi.


ÉLY.

C’est une bénédiction pour nous que ce changement.


CANTORBÉRY.

— Écoutez-le raisonner théologie, — et, pleins d’admiration, vous souhaiterez — intérieurement que le roi fût prélat. — Écoutez-le discuter les affaires publiques, — vous diriez qu’elles ont été son unique étude. — Qu’il cause de guerre devant vous, et vous entendrez — une effroyable bataille rendue en musique. — Mettez-le sur n’importe quelle question politique, — il en dénouera le nœud gordien — aussi familièrement que sa jarretière. Aussi, quand il parle, — l’air, ce fieffé libertin, reste coi, — et la muette surprise se faufile dans les oreilles humaines — pour butiner ses sentences suaves et emmiellées. — L’expérience et la pratique de la vie — peuvent seules enseigner de telles théories ; — et l’on se demande avec étonnement comment Sa Grâce a pu les glaner, — lui qui s’adonnait à de si futiles occupations, — lui dont les compagnies étaient illettrées, grossières et creuses, — dont les heures étaient remplies par les orgies, les banquets et les plaisirs, — et qu’on n’a jamais vu se livrer à aucune étude — dans le recueillement et la retraite, — loin de la cohue publique et de la populace.


ÉLY.

— La fraise croît sous l’ortie ; — et les fruits les plus salutaires prospèrent et mûrissent surtout — dans le voisinage des plantes de basse qualité. — Et ainsi le prince a enfoui sa réflexion — sous le voile de l’égarement ; et sans nul doute — elle a grandi, comme l’herbe d’été, activée par la nuit, — invisible, et d’autant plus vivace.


CANTORBÉRY.

— Il le faut bien : car les miracles ont cessé ; — et nous devons nécessairement trouver moyen d’expliquer — comment les choses s’accomplissent.


ÉLY.

Mais, mon bon lord, — quel moyen de mitiger ce bill — réclamé par les communes ? Sa Majesté — lui est-elle favorable ou non ?


CANTORBÉRY.

Elle semble indifférente ; — elle paraît même plutôt pencher de notre côté — qu’encourager nos adversaires. — Car j’ai fait une offre à Sa Majesté, — dans notre réunion ecclésiastique, — à propos des affaires de France — sur lesquelles je me suis expliqué amplement devant Sa Grâce. — J’ai offert de donner une somme plus considérable — qu’aucun subside accordé jusqu’ici — par le clergé à ses prédécesseurs.


ÉLY.

— Et comment cette offre a-t-elle été reçue, milord ?


CANTORBÉRY.

— Sa Majesté l’a bien accueillie ; — mais elle n’a pas eu le temps d’entendre — (comme j’ai vu qu’elle l’aurait désiré) — l’exposé détaillé et clair — de ses titres légitimes à certains duchés — et généralement à la couronne et au trône de France, — titres qu’elle dérive d’Édouard, son arrière-grand-père.


ÉLY.

— Et quel est l’incident qui vous a interrompu ?


CANTORBÉRY.

— L’ambassadeur de France, à cet instant-là même, — a demandé audience ; et voici venue, je crois, l’heure — fixée pour sa réception. Est-il quatre heures ?


ÉLY.

Oui.


CANTORBÉRY.

— Entrons donc pour connaître l’objet de son ambassade, — que du reste je pourrais déclarer par une facile conjecture, — avant que le Français en ait dit un mot.


ÉLY.

— Je vous suis ; il me tarde de l’entendre.

Ils sortent.



Scène II.

[La salle du trône dans le palais.]

Entrent le roi Henry, Glocester, Bedford, Exeter, Warwick, Westmoreland, et les gens de la suite.


LE ROI.
— Où est mon gracieux lord Cantorbéry ?

EXETER.

— Il n’est pas en présence de Sa Majesté.


LE ROI.

Envoyez-le chercher, bon oncle (3).


WESTMORELAND.

— Ferons-nous entrer l’ambassadeur, mon suzerain (4) ?


LE ROI.

— Pas encore, mon cousin ; nous voudrions, — avant de l’entendre, résoudre quelques points importants — qui nous préoccupent, relativement à nous et à la France.


Entrent l’archevêque de Cantorbéry et l’évêque d’Ély.


CANTORBÉRY.

— Que Dieu et ses anges gardent votre trône sacré — et vous en fassent longtemps l’ornement !


LE ROI.

Certes, nous vous remercions. — Mon savant lord, nous vous prions de poursuivre — et d’expliquer avec une religieuse rigueur — en quoi cette loi salique, qu’ils ont en France, — est un obstacle ou non à notre réclamation. — Et à Dieu ne plaise, mon cher et fidèle lord, — que vous forciez, torturiez ou faussiez votre opinion, — ou que vous chargiez votre conscience d’un sophisme — en proclamant des titres dont le spécieux éclat — jurerait avec les couleurs mêmes de la vérité ! — Car Dieu sait combien d’hommes, aujourd’hui pleins de santé, — verseront leur sang pour soutenir le parti — auquel Votre Révérence va nous décider. — Réfléchissez donc bien, avant d’engager notre personne, — avant de réveiller l’épée endormie de la guerre. — Nous vous sommons au nom de Dieu, réfléchissez. — Car jamais deux pareils royaumes n’ont lutté — sans une grande effusion de sang. Chaque goutte de sang innocent — est une malédiction, une imprécation vengeresse, — qui poursuit celui dont l’iniquité aiguise les épées — qui exterminent ainsi l’éphémère humanité. — Après cette adjuration faite, parlez, milord : — et nous allons vous écouter attentivement, convaincu — que votre parole, trempée dans votre conscience, — est purifiée comme la faute par le baptême (5) !


CANTORBÉRY.

— Donc écoutez-moi, gracieux souverain, et vous, pairs, — qui vous devez, qui devez votre vie et vos services — à ce trône impérial. Il n’y a pas d’autre objection — aux droits de Votre Altesse sur la France — que cette maxime qu’on fait remonter à Pharamond : — In terram Salicam mulieres ne succedant, — nulle femme ne succédera en terre salique. — Les Français prétendent injustement que cette terre salique — est le royaume de France, et que Pharamond — est le fondateur de cette loi qui exclut les femmes. — Pourtant leurs propres auteurs affirment en toute bonne foi — que la terre salique est en Allemagne, — entre la Sahl et l’Elbe. — Là Charlemagne, ayant soumis les Saxons, — laissa derrière lui une colonie de Français, — qui, ayant pris en dédain les femmes allemandes, — pour certains traits honteux de leurs mœurs, — établirent cette loi que nulle femme — ne serait héritière en terre salique ; — laquelle terre salique, située, comme je l’ai dit, entre l’Elbe et la Sahl, — s’appelle aujourd’hui en Allemagne Meisen. Il est donc bien clair que la loi salique — n’a pas été établie pour le royaume de France. — Les Français n’ont possédé la terre salique — que quatre cent vingt et un ans — après le décès du roi Pharamond, — regardé à tort comme le fondateur de cette loi. — Celui-ci mourut l’an de notre rédemption — quatre cent vingt-six ; et Charlemagne — soumit les Saxons et établit les Français — au delà de la Sahl, en l’an — huit cent cinq. En outre, leurs auteurs disent — que le roi Pépin, qui déposa Childéric, — se présenta comme héritier et descendant — de Bathilde, fille du roi Clotaire, — pour faire valoir ses titres à la couronne de France. — De même Hugues Capet, qui usurpa la couronne — de Charles, duc de Lorraine, seul héritier mâle — de la lignée légitime et de la souche de Charlemagne, — afin de colorer de quelque apparence de vérité un titre — qui, en pure vérité, était mensonger et nul, — se porta pour héritier de la dame Lingare, — fille de Carloman, qui était fils — de l’empereur Louis, fils — de Charlemagne. De même Louis X, — qui était l’unique héritier de l’usurpateur Capet, — ne put porter avec une conscience tranquille — la couronne de France que quand il fut convaincu — que la belle reine Isabelle, sa grand’mère, — descendante directe de la dame Ermengare, — fille de Charles, le susdit duc de Lorraine, — avait par son mariage rattaché — la ligne de Charlemagne à la couronne de France. — Ainsi, il est clair comme le soleil d’été — que les titres du roi Pépin, les prétentions de Hugues Capet, — la satisfaction de conscience du roi Louis — reposaient sur les légitimes droits des femmes. — Il en a été de même de tous les rois de France jusqu’à ce jour : — et néanmoins ils opposent cette loi salique — aux titres que Votre Altesse tient des femmes, — s’enveloppant dans un réseau de contradictions — plutôt que de mettre franchement à nu les titres qu’ils ont tortueusement — usurpés sur vous et sur vos ancêtres (6).


LE ROI.

— Puis-je, avec justice et en conscience, faire cette revendication ?


CANTORBÉRY.

— Que la faute en retombe sur ma tête, redouté souverain ! — Car il est écrit dans le livre des Nombres : — Quand le fils meurt, que l’héritage — descende à la fille. Gracieux seigneur, — levez-vous pour votre droit ; déployez votre sanglant drapeau ; — tournez vos regards sur vos puissants ancêtres ; — allez, mon redouté seigneur, au tombeau de votre bisaïeul, — de qui vous tenez vos titres ; invoquez son âme guerrière, — et celle de votre grand-oncle, Édouard, le prince Noir, — celui qui, dans une tragédie jouée sur la terre française, — mit en déroute toutes les forces de la France, — tandis que son auguste père, debout — sur une colline, souriait de voir son lionceau — s’ébattre dans le sang de la noblesse française. — Ô nobles Anglais qui pouvaient affronter, — avec une moitié de leurs forces, tout l’orgueil de la France, — tandis que l’autre moitié observait la lutte en riant, — désœuvrée et froide d’inaction !


ÉLY.

— Évoquez le souvenir de ces vaillants morts, — et avec votre bras puissant renouvelez leurs prouesses. — Vous êtes leur héritier ; vous êtes assis sur leur trône ; — le sang énergique qui les illustra — coule dans vos veines ; et mon tout-puissant suzerain — est au matin même du premier mai de sa jeunesse, — déjà mûr pour les exploits et les vastes entreprises.


EXETER.

— Vos frères, les rois et les monarques de la terre, — s’attendent tous à vous voir vous dresser — comme les vieux lions de votre race.


WESTMORELAND.

— Ils savent que Votre Grâce a pour elle le droit, les moyens et la force ; — et Votre Altesse a tout cela. Jamais roi d’Angleterre — n’eut une noblesse plus riche, des sujets plus loyaux. — Tous les cœurs ont laissé les corps ici, en Angleterre, — et sont campés dans les plaines de France.


CANTORBÉRY.

— Oh ! puissent les corps les suivre, mon suzerain chéri, — pour reconquérir vos droits dans le sang, avec le fer et le feu ! — Dans ce but, nous, gens du spirituel, — nous fournirons à Votre Altesse une somme plus considérable — qu’aucun subside offert jusqu’ici — par le clergé à vos ancêtres (7).


LE ROI.

— Non-seulement nous devons nous armer pour envahir la France ; — mais il nous faut lever des forces suffisantes pour nous défendre — contre les Écossais, qui peuvent se ruer sur nous — avec tout avantage.


CANTORBÉRY.

— Les populations des Marches, gracieux souverain, — seront un rempart suffisant pour défendre — notre île contre les pillards de la frontière.


LE ROI.

— Nous ne parlons pas seulement des incursions des maraudeurs ; — nous craignons une levée en masse des Écossais, — qui ont toujours été pour nous des voisins turbulents. — Vous verrez dans les livres que mon arrière-grand’père — n’est jamais passé en France avec ses troupes, — que l’Écossais n’ait débordé — sur le royaume dégarni, comme la marée par une brèche, — dans la plénitude de ses forces, — ruinant le pays désert par de brûlantes irruptions, — investissant par des sièges acharnés nos châteaux et nos villes ; — si bien que l’Angleterre, vide de défenseurs, — frémissait et tremblait à leur funeste approche.


CANTORBÉRY.

— Elle a eu alors plus de peur que de mal, mon suzerain : — car voyez l’exemple qu’elle s’est donné à elle-même. — Tandis que toute sa chevalerie était en France, — et qu’elle était la veuve en deuil de ses nobles, — non-seulement elle se défendit parfaitement, — mais elle prit et traqua comme une bête fauve — le roi d’Écosse, qu’elle envoya en France — pour parer le triomphe du roi Édouard d’un captif royal — et pour faire regorger de gloire notre chronique — autant que le limon du fond des mers — regorge d’épaves enfouies et d’incalculables trésors.


WESTMORELAND.

— Mais il est un dicton fort ancien et fort juste :

Voulez-vous vaincre le Français ?
Commencez donc par l’Écossais.

— Car une fois que l’aigle Angleterre est en chasse, — la belette écossaise se faufile — dans l’aire sans défense et en suce les œufs princiers, — s’amusant, comme la souris en l’absence du chat, — à piller et à détruire plus qu’elle ne peut dévorer (8).


EXETER.

— D’où il suit que le chat devrait rester chez lui. — Mais nous n’en sommes pas réduits à cette maudite nécessité, — puisque nous avons des serrures pour sauvegarder nos biens — et de bons trébuchets pour attraper les petits voleurs. — Pendant que le bras armé combat au dehors, — la tête prudente se défend au dedans ; — car tous les membres d’un État, petits et grands, — chacun dans sa partie, doivent agir d’accord — et concourir à l’harmonie générale, comme en un concert (9).


CANTORBÉRY.

— C’est pourquoi le ciel partage — la constitution de l’homme en diverses fonctions, — dont les efforts convergent par un mouvement continu — vers un résultat ou un but unique, — la subordination. Ainsi travaillent les abeilles, — créatures qui, par une loi de nature, enseignent — le principe de l’ordre aux monarchies populaires. — Elles ont un roi et des officiers de tout rang ; — les uns, comme magistrats, sévissent à l’intérieur ; — d’autres, comme marchands, se hasardent à commercer au dehors ; — d’autres, comme soldats, armés de leurs dards, — pillent les boutons de velours de l’été, — et avec une joyeuse fanfare rapportent leur butin — à la royale tente de leur empereur. — Lui, affairé dans sa majesté, surveille — les maçons chantants qui construisent des lambris d’or, — les graves citoyens qui pétrissent le miel, — les pauvres ouvriers porteurs qui entassent — leurs pesants fardeaux à son étroite porte, — le juge à l’œil sévère, au bourdonnement sinistre, — qui livre au blême exécuteur le — frelon paresseux et béant. J’en conclus — que des maints objets, dûment concentrés — vers un point commun, peuvent y atteindre par directions opposées ; — ainsi plusieurs flèches, lancées de côtés différents, — volent à la même cible ; plusieurs voies se rejoignent à la même ville ; — plusieurs frais cours d’eau se jettent dans la même mer ; — plusieurs lignes convergent au centre du cadran. — Ainsi mille forces, une fois en mouvement, — peuvent aboutir à une même fin et agir toutes pleinement — sans se nuire. En France donc, mon suzerain ! — Partagez en quatre fractions votre heureuse Angleterre ; — emmenez-en une en France, — et avec elle vous ferez trembler toute la Gaule. — Si nous autres, avec les forces triples restées à l’intérieur, — nous ne pouvons garder notre porte d’un chien, — je veux que nous soyons dévorés et que notre nation perde — sa renommée de hardiesse et de circonspection.


LE ROI.

— Introduisez les messagers envoyés par le Dauphin.

Quelqu’un de la suite sort. Le roi monte sur son trône.

— Maintenant nous sommes parfaitement édifiés, et, avec l’aide de Dieu — et la vôtre, nobles membres de notre puissance, — la France étant à nous, nous la plierons à notre majesté, — ou nous la mettrons en pièces. Ou nous nous assoirons sur le trône, — gouvernant dans un large et vaste empire — la France et ses duchés presque royaux ; — ou nous laisserons nos os dans une urne infâme — sans sépulcre et sans monument. — Ou notre histoire à pleine voix — proclamera nos actes ; ou notre fosse — aura la bouche sans langue d’un muet de Turquie, — n’étant même pas honorée d’une épitaphe de cire (10) !

Entrent les Ambassadeurs de France. Derrière eux, des pages portent un tonneau.

— Maintenant nous sommes parfaitement préparés à connaître le bon plaisir — de notre beau cousin le Dauphin ; car nous apprenons — que vous nous êtes envoyés par lui et non par le roi.


UN AMBASSADEUR.

— Votre Majesté veut-elle nous permettre — d’exposer librement le message dont nous sommes chargés ? — ou devons-nous nous astreindre à une vague formule — des intentions du Dauphin et de notre mission ?


LE ROI.

— Nous ne sommes pas un tyran, mais un roi chrétien, — chez qui la grâce tient la passion aussi étroitement enchaînée — que le misérable chargé de fers dans nos prisons. — Ainsi, avec une libre et inflexible franchise, — dites-nous la pensée du Dauphin.


L’AMBASSADEUR.

La voici donc en peu de mots. — Votre Altesse a récemment envoyé en France — réclamer certains duchés, du chef — de votre grand prédécesseur, le roi Édouard III. — En réponse à cette réclamation, le prince notre maître — déclare que vous avez un excessif levain de jeunesse, — et vous fait remarquer qu’il n’y a rien en France — qui se puisse conquérir au pas léger de la gaillarde : — vous ne sauriez vous y régaler de duchés. — Il vous envoie donc, comme plus conforme à vos goûts, — ce tonneau plein de trésors, et en retour — vous invite à laisser tranquilles les duchés — que vous réclamez. Voilà ce que dit le Dauphin.


LE ROI, à Exeter.

— Quels sont ces trésors, mon oncle ?


EXETER.

Des balles de paume, mon suzerain (11).


LE ROI.

— Nous sommes bien aise que le Dauphin soit avec nous si plaisant ; — nous vous remercions et de ce présent et de vos peines. — Quand nous aurons assorti nos raquettes à ces balles, — nous voulons, par la grâce de Dieu, jouer un coup — à enlever à la volée la couronne de son père. — Dites-lui qu’il a engagé une partie avec un lutteur — qui avec ses chasses bouleversera — toutes les cours de France. Nous comprenons parfaitement — qu’il nous rappelle ainsi notre orageuse jeunesse ; — mais il ne se rend pas compte de l’usage que nous en avons fait. — Nous n’avons jamais fait cas de ce pauvre trône d’Angleterre, — et voilà pourquoi, éloigné de lui, nous nous sommes abandonné — à une effrénée licence. Aussi bien il arrive toujours — qu’on n’est jamais plus gai que hors de chez soi. — Mais dites au Dauphin que j’entends maintenir mon rang, — agir en roi et déployer la voile de ma grandeur, — dès que je serai monté sur mon trône de France. — C’est pour y atteindre que j’ai dépouillé ma majesté, — et remué la terre comme un journalier ; — mais je vais reparaître là avec une gloire si éclatante, — que j’éblouirai tous les yeux de la France — et que ma seule vue aveuglera le Dauphin même ! — Dites aussi à ce prince plaisant que son sarcasme — a transformé ces balles en boulets et que son âme — aura la responsabilité cruelle de la dévastation vengeresse — qui va voler avec eux. Ce trait moqueur — enlèvera à bien des veuves leurs chers maris, — à bien des mères leurs fils, fera crouler bien des châteaux ; — et des générations encore à naître — auront sujet de maudire l’ironie du Dauphin. — Mais tout cela est dans la volonté de Dieu — à qui nous en appelons. C’est en son nom, — dites-le au Dauphin, que je vais me mettre en marche — pour me venger de mon mieux, et déployer — mon bras justicier dans une cause sacrée. — Sur ce, partez en paix ; et dites au Dauphin — que sa plaisanterie semblera d’un mince esprit, — quand elle aura fait pleurer bien plus de gens qu’elle n’en a fait rire. — Qu’on les reconduise sous bonne escorte Adieu.

Les ambassadeurs se retirent.


EXETER.

Voilà un plaisant message.


LE ROI.

— Nous espérons bien en faire rougir l’auteur.

Il descend de son trône.

— Ainsi, milords, ne perdons pas un seul des heureux moments — qui peuvent hâter notre expédition. — Car la France absorbe désormais nos pensées, — avec Dieu, qui passe avant toute affaire. — Ainsi, veillons à ce que les forces nécessaires à cette guerre — soient vite rassemblées, et tâchons autant que possible, — de donner à notre essor les ailes — d’une sage vitesse ; car, j’en prends Dieu à témoin, — nous irons tancer ce dauphin à la porte même de son père. — Ainsi, que chacun s’ingénie — à faire marcher cette belle entreprise.

Ils sortent.

Entre le Chœur.


LE CHŒUR.

— Maintenant toute la jeunesse d’Angleterre est en feu, — et les galantes soieries reposent dans les garde-robes. — Maintenant les armuriers prospèrent, et l’idée d’honneur — règne seule dans le cœur de chacun. — Maintenant on vend le pâturage pour acheter le cheval. — Pour suivre le modèle des rois chrétiens, — tous, Mercures anglais, ont des ailes aux talons. — Car maintenant l’Espérance est dans l’air, — tenant une épée cerclée, de la pointe à la garde, — par un tas de couronnes impériales, de diadèmes et de tortils — promis à Henry et à ses compagnons. — Les Français, informés par de fidèles avis — de ces formidables préparatifs, — tremblent de frayeur, et par une pâle politique — essaient de déjouer les projets anglais. — Ô Angleterre ! qui as en toi ta grandeur idéale, — petit corps au grand cœur, — que ne pourrais-tu faire à la suggestion de l’honneur, — si tous tes enfants étaient bons et loyaux ! — Mais vois ton malheur ! La France a trouvé en toi — une nichée de cœurs vides qu’elle comble — avec l’or de la trahison. Trois hommes corrompus, — Richard, comte de Cambridge (12), — Henry, lord Scroop de Marsham, — sir Thomas Grey, chevalier de Northumberland, — gagnés par l’or franc (Oh ! francs criminels !), — ont ourdi une conspiration avec la France alarmée. — Et ce roi qui est la grâce des rois doit, — si l’enfer et la trahison tiennent leur promesse, — périr à Southampton avant de s’embarquer pour la France… — Prolongez encore votre patience, et nous abrégerons — les lacunes de la distance pour précipiter la pièce. — La somme est payée ; les traîtres sont d’accord. — Que le roi parte de Londres, et la scène, — gentils spectateurs, sera aussitôt transportée à Southampton ; — là s’ouvrira la scène ; là il faudra vous asseoir. — Et de là nous vous transporterons sûrement en France, — puis nous vous ramènerons en charmant les eaux du détroit — pour vous procurer une calme traversée ; car, autant que nous pourrons, — nous tâcherons que personne n’ait de nausées durant notre représentation. — Mais c’est seulement après le départ du roi, et point avant, — que nous transférerons la scène à Southampton.



Scène III.

[La taverne d’East-Cheap.]

Entrent Nym et Bardolphe.


BARDOLPHE.

Heureuse rencontre, caporal Nym.


NYM.

Bonjour, lieutenant Bardolphe.


BARDOLPHE.

Eh bien ! l’enseigne Pistolet et vous, êtes-vous encore amis ?


NYM.

Pour ma part, je ne m’en soucie pas. Je dis peu de chose : mais, quand l’occasion se présentera, on échangera des sourires. Mais advienne que pourra. Je ne suis pas homme à ferrailler, mais je clignerai de l’œil et je tiendrai mon épée en garde. C’est une simple lame ; mais quoi ! elle peut embrocher une rôtie de fromage, et endurer le froid autant qu’une autre ; et voilà !


BARDOLPHE.

Je veux payer un déjeuner pour vous réconcilier ; et nous partirons tous trois frères d’armes pour la France. Arrangeons ça, bon caporal Nym.


NYM.

Ma foi, je vivrai tant que je pourrai, c’est certain ; et quand je ne pourrai plus vivre, je ferai comme je pourrai ;

voilà ma résolution ; voilà mon but.

BARDOLPHE.

Il est certain, caporal, qu’il est marié à Nell Quickly ; et certes elle s’est mal conduite envers vous ; car vous lui étiez fiancé.


NYM.

Je ne saurais dire : les choses sont comme elles peuvent être. Les gens peuvent s’endormir et avoir leur gorge sur eux à ce moment-là ; et, comme on dit, les couteaux ont des lames. On est comme on peut être. Quoique la patience soit une rosse fatiguée, elle n’en doit pas moins trottiner. Il faut des conclusions. Enfin, je ne peux rien dire.

Entrent Pistolet et mistress Quickly.


BARDOLPHE.

Voici venir l’enseigne Pistolet et son épouse !…

À Nym.

Bon caporal, de la patience ici !… Comment va, mon hôte Pistolet ?


PISTOLET.

— Vil acarus, tu m’appelles ton hôte ! — Ah ! je le jure par ce bras levé, ce titre-là me répugne ; — ma Nelly ne tiendra plus auberge.


MISTRESS QUICKLY.

Non, ma foi, pas longtemps. Car nous ne pouvons plus loger et prendre en pension douze ou quatorze damoiselles, vivant honnêtement de la pointe de leur aiguille, qu’on ne croie aussitôt que nous tenons une mauvaise maison.

Nym tire son épée.

Oh ! bonne Vierge ! le voilà qui dégaine ! Il va se commettre ici adultère et homicide volontaire ! Bon lieutenant Bardolphe !


BARDOLPHE.
Bon caporal, pas de menace ici !

NYM.

Foin !


PISTOLET.

Foin de toi, chien d’Islande ! mâtin aux oreilles droites !


MISTRESS QUICKLY.

Bon caporal Nym, montre la valeur d’un homme et rengaine ton épée.


NYM, à Pistolet.

Voulez-vous détaler de céans ! J’ai affaire à vous solus.

Il rengaine son épée.

PISTOLET.

Solus, chien fieffé ! Ô vile vipère ! Ton solus, je le rejette à ta face monstrueuse, — dans tes dents, dans ta gorge, — dans tes odieux poumons ! oui, dans ta bedaine, morbleu ! — et qui pis est, dans ta salle bouche ! — Je te rétorque ton solus aux entrailles ! — Car je saurai faire feu ; le chien du Pistolet est armé, — et un jet de flamme va jaillir ! —


NYM.

Je ne suis point Barbason (13) ; vous ne sauriez m’évoquer. Je suis d’humeur à vous heurter passablement. Si vous me tenez un langage impropre, Pistolet, je vais, pour parler net, vous ramoner de mon mieux avec ma rapière. Si vous voulez sortir, je suis prêt, pour m’exprimer dans les meilleurs termes, à vous égratigner les boyaux : et voilà la morale de la chose.


PISTOLET.

— Ô vil fanfaron ! furibond maudit ! — La fosse est béante et les affres de la mort sont proches ! — Expire donc !

Pistolet et Nym dégainent et croisent l’épée.


BARDOLPHE, intervenant l’épée à la main.

Écoutez-moi, écoutez ce que je dis. Celui qui portera le premier coup, je l’enfilerai jusqu’à la garde, foi de soldat !


PISTOLET.

— Voilà un serment d’une singulière puissance ! Il faut que la furie même se calme.

À Nym.

— Donne-moi ton poing, donne-moi ta patte de devant. — Ton énergie est immense. —


NYM.

Je te couperai la gorge un jour ou l’autre. En termes nets, voilà la morale de la chose.


PISTOLET.

— Me couper la gorge ! c’est ton mot !… Je te défie à nouveau. — Ô molosse de Crète, songerais-tu à prendre mon épouse ? — Non, va à l’hôpital, — puis de l’étuve d’infamie — retire cette lépreuse chouette de la race de Cresside, — la femelle nommée Dorothée Troue-Drap, et épouse-la : — j’ai et je veux garder pour ma femelle unique — la ci-devant Quickly. Et pauca, cela suffit. Va donc !

Entre le page de Falstaff.


LE PAGE.

Mon hôte Pistolet, il faut que vous veniez chez mon maître ; et vous aussi, l’hôtesse. Il est très-malade et s’est mis au lit… Bon Bardolphe, mets ton nez entre ses draps, pour faire l’office de bassinoire. Vrai, il est très mal.


BARDOLPHE.

Arrière, coquin !


MISTRESS QUICKLY.

Sur ma parole, il fera un pouding pour les corbeaux un de ces jours. Le roi lui a broyé le cœur… Cher époux, viens vite.

Sortent mistress Quickly et le page.


BARDOLPHE.

Allons, vous réconcilierai-je tous deux ? Il faut que nous partions pour la France ensemble. Pourquoi diable serions-nous les uns et les autres à couteaux tirés ?


PISTOLET.

— Que les torrents débordent, et que les démons hurlent après leur pâture ! —


NYM, à Pistolet.

Me paierez-vous les dix shillings que je vous ai gagnés à notre pari ?


PISTOLET.

— Il n’y a que le vil manant qui paie.


NYM.

Eh bien, j’aurai cet argent : voilà la morale de la chose.


PISTOLET.

C’est ce que la vaillance décidera. En garde !

Nym et Pistolet se mettent en garde.


BARDOLPHE, les séparant de son épée.

Par cette épée, celui qui porte la première botte, je l’occis ; par cette épée, je le jure.


PISTOLET, se redressant.

— Un serment sur une épée est valable, et les serments doivent avoir leur cours.


BARDOLPHE.

Caporal Nym, si vous voulez être amis, soyez amis ; si vous ne le voulez pas, eh bien, vous serez ennemis avec moi aussi… Je t’en prie, rengaine.


NYM, à Pistolet.

Aurais-je les huit shillings que je vous ai gagnés à notre pari ?


PISTOLET.

— Tu auras un noble que je paierai comptant ; — et en outre je t’offrirai du liquide ; — et l’amitié nous unira, et la fraternité ! — Je vivrai par Nym, et Nym vivra par moi. — Est-ce pas honnête ? — Je serai cantinier — du camp, et nous ferons des bénéfices. — Donne-moi ta main.


NYM.

Aurai-je mon noble ?


PISTOLET.

Scrupuleusement payé comptant.


NYM.

Eh bien, voilà la morale de la chose.

Nym et Pistolet se serrent la main.

Rentre mistress Quickly.


QUICKLY.

Si jamais vous sortîtes de femmes, sortez vite près de sir John. Ah ! pauvre cher cœur ! Il est tellement secoué par la fièvre tierce quotidienne que c’est lamentable à voir. Chers hommes, venez près de lui.


NYM.

Le roi a jeté ses mauvaises humeurs sur le chevalier, voilà le mot de la chose.


PISTOLET.

— Nym tu as dit vrai : — son cœur est brisé et corroboré. —


NYM.

Le roi est un bon roi ; mais on est comme on peut être ; il a des humeurs et des boutades.


PISTOLET.

Allons porter nos condoléances au chevalier ; car nous allons vivre comme de petits agneaux.

Ils sortent.



Scène IV.

[Southampton. La grande salle du château.]

Entrent Exeter, Bedford et Westmoreland.


BEDFORD.

— Pardieu, Sa Grâce est hardie de se fier à ces traîtres.


EXETER.

— Ils vont être appréhendés tout à l’heure.


WESTMORELAND.

— Quelle douceur et quelle sérénité ils affectent ! — Comme si l’allégeance trônait dans leur cœur, — couronnée de fidélité et de loyauté constante (14) !


BEDFORD.

— Le roi est instruit de tous leurs projets — par une interception dont ils ne se doutent guère.


EXETER.

— Quoi ! cet homme qui était son camarade de lit, — qu’il a gorgé et honoré de faveurs princières, — a pu, pour une bourse d’or étranger, vendre ainsi — la vie de son souverain à la mort et au guet-apens !


La trompette sonne. Entrent le roi Henry, Scroop, Cambridge, Grey, des Seigneurs et des gens de suite.


LE ROI.

— Maintenant souffle un vent favorable, et nous allons nous embarquer. — Milord de Cambridge

À Scroop.

Et vous, mon cher lord de Masham

À Grey.

— Et vous, mon gentil chevalier, donnez-moi votre opinion. — Pensez-vous pas que les troupes que nous emmenons avec nous — puissent se frayer passage à travers les forces de la France, — et accomplir l’œuvre — pour laquelle nous les avons réunies en ligne ?


SCROOP.

— Sans doute, milord, si chaque homme fait de son mieux.


LE ROI.

— Nous ne doutons pas de cela, étant bien convaincus — que nous n’entraînons pas avec nous un cœur — qui ne soit en parfait accord avec le nôtre, — et que nous n’en laissons pas derrière nous un seul qui ne nous souhaite — succès et victoire.


CAMBRIDGE.

— Jamais monarque ne fut plus redouté et aimé — que ne l’est Votre Majesté. Il n’y a pas, je pense, un seul sujet — qui vive à contre-cœur et mal à l’aise — sous l’ombre douce de votre gouvernement.


GREY.

— Ceux même qui étaient les ennemis de votre père — ont noyé leur fiel dans le miel, et vous servent — d’un cœur plein de dévouement et de zèle.


LE ROI.

— Nous avons là un puissant motif de gratitude ; — et notre bras oubliera son office, — avant que nous oubliions de récompenser le mérite et les services, — dans la mesure de leur importance et de leur dignité.


SCROOP.

— Ainsi le zèle poursuivra son œuvre avec des muscles d’acier ; — et l’activité se retrempera dans l’espoir — de rendre à Votre Grâce de continuels services.


LE ROI.

— Nous n’attendons pas moins… Mon oncle d’Exeter, — faites élargir l’homme arrêté hier — pour outrages à notre personne. Nous croyons — que c’est l’excès du vin qui l’a poussé ; — et, maintenant qu’il est plus sage, nous lui pardonnons.


SCROOP.

— C’est là de la clémence, mais de l’imprudence excessive. — Permettez qu’il soit châtié, mon souverain, de peur que l’exemple — de son impunité ne lui suscite des imitateurs.


LE ROI.

— Oh ! n’importe. Soyons clément.


CAMBRIDGE.

— Votre Altesse peut l’être, et cependant punir.


GREY.

— Sire, vous ferez preuve de grande clémence si vous lui accordez la vie — après lui avoir infligé une correction exemplaire.


LE ROI.

— Hélas ! votre affection et votre sollicitude excessive pour moi — sont d’accablantes plaidoiries contre ce pauvre misérable. — Si nous ne devons pas fermer les yeux sur de petites fautes, — conséquences de l’intempérance, combien grands faudra-t-il les ouvrir, — quand des crimes capitaux, longuement ruminés, consommés et digérés, — surgiront devant nous ? Nous voulons faire élargir cet homme, — bien que Cambridge, Scroop et Grey, dans leur profonde sollicitude — et leur tendre intérêt pour notre personne, — désirent qu’il soit puni. Passons maintenant aux affaires de France. — Quels sont les commissaires récemment choisis ?


CAMBRIDGE.

Moi, milord. — Votre Altesse m’a dit de demander aujourd’hui ma commission.


SCROOP.

— Ainsi qu’à moi, mon suzerain.


GREY.
Et à moi, mon royal souverain.

LE ROI, remettant un papier à chacun.

— Eh bien, Richard, comte de Cambridge, voici la vôtre ; — voici la vôtre, lord Scroop de Masham ; et vous, messire chevalier, — Grey de Northumberland, recevez la vôtre… — Lisez, et sachez que je sais tout votre mérite… — Milord de Westmoreland, mon oncle Exeter, — nous nous embarquerons ce soir.

Regardant les trois conspirateurs.

Eh bien ! qu’y a-t-il donc, messieurs ? — que voyez-vous dans ces papiers que vous changez — ainsi de couleur ? Voyez comme ils pâlissent ! — Leurs joues sont de papier… Çà, que lisez-vous là — qui vous effare ainsi et chasse le sang — de votre visage ?


CAMBRIDGE.

Je confesse ma faute, — et me livre à la merci de Votre Altesse.


GREY ET SCROOP.

Que nous invoquons tous.


LE ROI.

— Cette merci, qui naguère encore vivait en nous, — vos propres conseils l’ont étouffée et tuée. — Vous ne devriez pas, par pudeur, parler de merci ; — car vos propres raisons se retournent contre vous — comme des chiens dévorants contre leurs maîtres. — Voyez-vous, mes princes, et vous, mes nobles pairs, — ces monstres anglais ! Ce milord de Cambridge que voici, — vous savez combien notre affection était prompte — à le parer de toutes les dignités — qui pouvaient l’honorer ! Et cet homme — a, pour quelques légers écus, comploté à la légère, — et juré aux agents de la France — de nous tuer ici à Southampton. Serment — que ce chevalier, non moins notre obligé — que Cambridge, a fait également.

Il montre Grey.

Mais, oh ! — que te dirai-je à toi, lord Scroop ? cruelle — ingrate, sauvage, inhumaine créature ! — toi qui portais la clef de tous mes secrets, — qui connaissais le fond même de mon âme, — qui aurais presque pu battre monnaie avec ma personne, — si tu avais voulu m’exploiter pour ton usage ! — est-il possible que l’or de l’étranger — ait tiré de toi une étincelle de mal — capable seulement de heurter mon doigt ? Le fait est si étrange — que, bien qu’il ressorte aussi grossièrement — que du noir sur du blanc, mes yeux se refusent presque à le voir. — La trahison et le meurtre, marchant toujours ensemble, — comme une paire de démons voués à une mutuelle assistance, — collaborent toujours pour des motifs si grossièrement naturels, — que la surprise ne se récrie pas devant leur œuvre. — Mais toi, contre toute logique, tu as fait suivre — par l’étonnement la trahison et le meurtre. — Quel que soit l’astucieux démon qui t’a entraîné si absurdement, — il a dans l’enfer la palme de l’excellence. — Les autres démons, instigateurs de trahisons, — expédient et bâclent une damnation — avec des lambeaux de prétextes et avec des formes parées — d’un faux éclat de vertu. — Mais celui qui t’a séduit et t’a fait marcher — ne t’a donné d’autre mobile, pour commettre la trahison, — que l’honneur d’être qualifié traître ! — Si ce même démon qui t’a ainsi dupé — parcourait l’univers de son allure léonine, — il pourrait, en rentrant dans le vaste Tartare, — dire aux légions d’en bas : « Jamais je ne pourrai gagner — une âme aussi aisément que celle de cet Anglais ! » — Oh ! de combien de soupçons tu as empoisonné — la douceur de la confiance ! Un homme a-t-il la mine loyale ? — Eh bien, tu l’avais aussi. A-t-il l’air grave et instruit ? — Eh bien, tu l’avais aussi ! Est-il d’une noble famille ? — Eh bien, tu l’étais aussi ! A-t-il l’air religieux ? — Eh bien, tu l’avais aussi ! Est-il sobre de régime, — exempt de passions grossières, de joie comme de colère brutale, — constant d’humeur, inaccessible aux caprices du sang, — orné et paré d’une vertu modeste, — habitué à n’accepter le témoignage de ses yeux qu’avec celui de ses oreilles, — et à ne se fier à aucun qu’après un scrupuleux examen ? — Telles étaient les qualités exquises que tu semblais avoir. — Et aussi ta chute a laissé une espèce de marque — qui entache de soupçon l’homme le plus accompli — et le mieux doué ! Je pleurerai sur toi ; — car ta trahison me fait l’effet — d’une seconde chute de l’homme !… (15). Leurs crimes sont patents, — arrêtez-les pour qu’ils en répondent devant la loi ; — et puisse Dieu les absoudre de leurs forfaits ! —


EXETER.

Je t’arrête pour haute trahison, toi qui as nom Richard, comte de Cambridge.

Je t’arrête pour haute trahison, toi qui as nom Henry, lord Scroop de Masham.

Je t’arrête pour haute trahison, toi qui as nom Thomas Grey, chevalier de Northumberland.


SCROOP.

— C’est justement que Dieu a révélé nos desseins, — et je suis plus désolé de mon crime que de ma mort. — Que je le paie de ma vie, — mais que Votre Altesse veuille me le pardonner (16).


CAMBRIDGE.

— Pour moi, ce n’est pas l’or de la France qui m’a séduit, — bien que je l’aie accepté comme un moyen — d’effectuer plus vite mes projets. — Mais Dieu soit loué de leur avortement ! — Je m’en réjouirai sincèrement au milieu même de mon supplice, — suppliant Dieu et vous de me pardonner.


GREY.

— Jamais sujet fidèle ne fut plus joyeux — de la découverte d’une formidable trahison — que je ne le suis moi-même, à cette heure, — d’avoir été prévenu dans une damnable entreprise. — Pardonnez, non à ma personne, sire, mais à ma faute !


LE ROI.

— Que Dieu vous absolve en sa merci ! Écoutez votre sentence. — Vous avez conspiré contre notre royale personne ; — vous vous êtes ligués avec un ennemi déclaré ; et avec l’or de ses coffres ; — vous avez reçu les arrhes de notre mort. — Ainsi vous avez voulu vendre votre roi à l’assassinat, — ses princes et ses pairs à la servitude, — ses sujets à l’oppression et au mépris, — et tout son royaume à la désolation. — Pour nous personnellement nous ne cherchons pas de vengeance ; — mais nous devons veiller au salut de notre royaume, — dont vous avez cherché la ruine, et nous vous livrons — à ses lois. Allez-vous-en donc, — pauvres misérables, allez à la mort. — Que Dieu dans sa merci vous inspire — le courage de la bien subir, ainsi que — le repentir sincère — de tous vos énormes forfaits ! Qu’on les emmène (17).

Les conspirateurs sortent escortés par des gardes.

— Maintenant, milords, en France ! Cette entreprise — sera glorieuse pour vous, comme pour nous. — Nous ne doutons pas d’une campagne facile et heureuse. — Puisque Dieu a si gracieusement mis en lumière — cette dangereuse trahison qui rôdait sur notre route — pour arrêter nos premiers pas, nous ne doutons point désormais — que tous les obstacles ne s’aplanissent devant nous. — En avant donc, chers compatriotes ! Confions — nos forces à la main de Dieu, — et mettons-les immédiatement en mouvement. — En mer, et allègrement ! Hissez les étendards de guerre. — Que je ne sois plus roi d’Angleterre si je ne suis roi de France !

Ils sortent.



Scène V.

[Londres. Chez mistress Quickly.]

Entrent Pistolet, mistress Quickly, Nym, Bardolphe et le page.


MISTRESS QUICKLY, à Pistolet.

Je t’en prie, doux miel d’époux, laisse-moi te mener jusqu’à Staines.


PISTOLET.

— Non ; car mon cœur viril est navré. — Sois jovial, Bardolphe ! Nym, réveille ta verve de hâbleur. — Page, hérisse ton courage ! Car Falstaff est mort, — et nous devons en être navrés !


BARDOLPHE.

Je voudrais être avec lui, où qu’il soit, au ciel ou en enfer.


MISTRESS QUICKLY.

Ah ! pour sûr, il n’est pas en enfer ; il est dans le sein d’Arthur, si jamais homme est allé dans le sein d’Arthur. Il a fait une belle fin, et il s’en est allé comme un enfant en robe de baptême ; il a passé juste entre midi et une heure, juste à la descente de la marée ; car, quand je l’ai vu chiffonner ses draps, et jouer avec des fleurs, et sourire au bout de ses doigts, j’ai reconnu qu’il n’y avait plus qu’une issue ; car son nez était pointu comme une plume, et il jasait de prés verts. Comment va, sir John, lui dis-je ! Eh ! l’homme ! ayez bon courage ! Alors il a crié : Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! trois ou quatre fois. Moi, pour le réconforter, je lui ai dit qu’il ne devait pas penser à Dieu. J’espérais qu’il n’avait pas besoin de s’embarrasser de pensées pareilles. Sur ce, il m’a dit de lui mettre plus de couvertures sur les pieds. J’ai mis la main dans le lit, et je les ai tâtés, et ils étaient froids comme la pierre. Alors je l’ai tâté jusqu’aux genoux, et puis plus

haut, et puis plus haut, et tout était froid comme la pierre.

NYM.

On dit qu’il a crié contre le vin.


MISTRESS QUICKLY.

Ça, c’est vrai.


BARDOLPHE.

Et contre les femmes.


MISTRESS QUICKLY.

Ça, c’est pas vrai.


LE PAGE.

Si fait, c’est vrai ; et il a dit qu’elles étaient des démons incarnés.


MISTRESS QUICKLY.

Il n’a jamais pu souffrir l’incarnat ; c’est une couleur qu’il n’a jamais aimée.


LE PAGE.

Il a dit une fois que le diable l’aurait par les femmes.


MISTRESS QUICKLY.

Il lui est arrivé, en effet, de maltraiter un peu les femmes ; mais alors il était bilieux, et il parlait de la prostituée de Babylone.


LE PAGE.

Vous rappelez-vous pas qu’une fois il vit une puce posée sur le nez de Bardolphe, et qu’il dit que c’était une âme noire brûlant dans le feu de l’enfer ?


BARDOLPHE.

Allons ! l’aliment n’est plus qui entretenait ce feu. Voilà toute la richesse que j’ai amassée à son service.

Il montre son nez rubicond.


NYM.

Filons-nous ? Le roi sera parti de Southampton.


PISTOLET.

— Allons, partons.

À mistress Quickly.

Mon amour, donne-moi tes lèvres.

Il l’embrasse.

— Veille à mes immeubles et à mes meubles. — Que le bon sens te guide. Le mot d’ordre est prenez et payez. — Ne fais crédit à personne : — car les serments sont des fétus, la foi des hommes n’est qu’un pain à cacheter, — et un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, mon canneton. — Ainsi, que Caveto soit ton conseiller. — Va, essuie tes cristaux… Compagnons d’armes, — en France ! et comme des sangsues, mes enfants, — suçons, suçons, suçons jusqu’au sang. —


LE PAGE.

Eh ! ça n’est qu’une nourriture malsaine, à ce qu’on dit.


PISTOLET.

Un baiser sur ses douces lèvres, et marchons.


BARDOLPHE.

Adieu, l’hôtesse.

Il embrasse mistress Quickly.

NYM.

Je ne puis baiser, moi : voilà la morale de la chose ; mais adieu.


PISTOLET.

Montre-toi bonne ménagère ; tiens ça bien clos, je te le commande.


MISTRESS QUICKLY.

Bon voyage ! adieu.

Ils sortent.



Scène VI.

[Le palais du roi de France, à Paris (18).]


LE ROI DE FRANCE.

— Ainsi l’Anglais arrive sur nous avec toutes ses forces. — Et il importe à nos plus chers intérêts — de riposter royalement dans notre défense. — Aussi les ducs de Berry, de Bretagne, — de Brabant et d’Orléans vont partir — au plus vite, ainsi que vous, Dauphin, — pour pourvoir et renforcer nos places de guerre — d’hommes de courage et de tous les moyens défensifs ; — car l’Anglais approche avec la fureur — d’un torrent sucé par un gouffre. — Il nous sied donc de prendre toutes les précautions — que peut nous conseiller la crainte, en vue des traces récentes — laissées sur nos plaines par l’Anglais — fatal et trop négligé.


LE DAUPHIN.

Mon père très-redouté, — il est fort sage de nous armer contre l’ennemi. — Car, lors même qu’aucune guerre, aucune querelle publique n’est imminente, — un royaume ne doit pas se laisser énerver par la paix, — au point que ses moyens de défense, ses troupes, ses approvisionnements, — cessent d’être entretenus, assemblés et concentrés — comme dans l’attente d’une guerre. — Aussi, je le déclare, il convient que nous partions tous — pour inspecter les parties malades et faibles de la France. — Et faisons-le sans montrer de crainte, — sans en montrer plus que si nous savions toute l’Angleterre — occupée des danses moresques de la Pentecôte ; — car, mon bon suzerain, elle est si follement régie, — son sceptre est si grotesquement porté — par un jouvenceau frivole, étourdi, futile et capricieux — qu’elle ne peut inspirer la crainte.


LE CONNÉTABLE.

Oh ! silence, Dauphin ! — Vous méconnaissez par trop ce roi. — Que Votre Grâce questionne les derniers ambassadeurs ; — ils lui diront avec quelle haute dignité il a reçu leur ambassade, — de quels nobles conseillers il était entouré, — que de réserve il montrait dans ses objections, et aussi — que de terrible fermeté dans sa résolution ; — et vous reconnaîtrez que ses extravagances passées — n’étaient que les dehors du Romain Brutus, — cachant la sagesse sous le manteau de la folie, — comme les jardiniers recouvrent d’ordures les racines — les plus précoces et les plus délicates.


LE DAUPHIN.

— Allons, monsieur le grand connétable, il n’en est pas ainsi ; — mais peu importe ce que nous en pensons. — En cas de défense, le mieux est d’estimer — l’ennemi plus redoutable qu’il ne le semble ; — car alors on donne toute leur extension aux moyens défensifs. — Et lésiner sur ces moyens, — c’est imiter l’avare qui perd son habit pour épargner — un peu de drap.


LE ROI DE FRANCE.

Tenons le roi Henry pour redoutable ; — et songez, princes, à vous armer fortement pour le combattre. — Sa race s’est gorgée de nos dépouilles ; — il est de cette liguée sanglante — qui nous a hantés jusque dans nos sentiers familiers : — témoin ce jour de honte trop mémorable — où fut livrée la fatale bataille de Crécy, — et où tous nos princes furent faits prisonniers — par cette noire renommée, Édouard, le prince Noir de Galles, — tandis que le géant, son père, debout sur un mont géant, — au haut des airs, couronné du soleil d’or, — contemplait son fils héroïque et souriait de le voir — mutiler l’œuvre de la nature et détruire — cette génération modèle que Dieu et les Français nos pères — avaient faite en vingt ans ! Henry est le rejeton — de cette tige victorieuse ; redoutons — sa puissance natale et sa destinée.


Entre un messager.


LE MESSAGER.

— Les ambassadeurs de Henry, roi d’Angleterre, —

sollicitent accès auprès de Votre Majesté.

LE ROI DE FRANCE.

— Nous leur donnerons audience sur-le-champ. Qu’on aille les quérir.

Le messager et plusieurs seigneurs sortent.

— Vous voyez, amis, avec quelle ardeur cette chasse est menée.


LE DAUPHIN.

— Faites volte-face, et vous en arrêterez l’élan : car les lâches chiens — multiplient leurs aboiements surtout quand ce qu’ils ont l’air de menacer — court bien loin devant eux. Mon bon souverain, — arrêtez court ces Anglais ; et apprenez-leur — de quelle monarchie vous êtes le chef. — L’amour de soi-même, mon suzerain, n’est pas un défaut aussi bas — que l’abandon de soi-même.


Les seigneurs rentrent avec Exeter et sa suite.


LE ROI DE FRANCE, à Exeter.

De la part de notre frère d’Angleterre ?


EXETER.

— De sa part. Et voici ce qu’il mande à Votre Majesté : — il vous invite, au nom du Dieu tout-puissant, — à dépouiller et à laisser de côté — les grandeurs empruntées qui, par le don du ciel, — par la loi de la nature et celle des nations, lui appartiennent, — à lui et à ses héritiers : à savoir la couronne de France — et tous les vastes honneurs attachés — par la coutume et l’ordre des temps — à cette couronne. Afin que vous sachiez — que ce n’est pas là une réclamation oblique ou équivoque, — tirée des vermoulures d’un passé évanoui — et déterrée de la poussière de l’antique oubli, — il vous envoie cette mémorable généalogie, — clairement démonstrative en toutes ses branches.

Il remet un papier au roi.

— Il vous invite à examiner cette filiation ; — et, quand vous aurez reconnu qu’il descend directement — de son aïeul, illustre entre les plus fameux, — Édouard III, il vous somme d’abdiquer alors — la couronne et la royauté usurpées par vous — sur lui, le légitime et véritable possesseur.


LE ROI DE FRANCE.

— Sinon, que s’ensuivra-t-il ?


EXETER.

— Une sanglante contrainte. Car, quand vous cacheriez la couronne — jusque dans votre cœur, il irait l’en arracher. — Et c’est pourquoi il s’avance dans un fracas de tempêtes, — de tonnerres et de tremblements de terre, comme un autre Jupiter, — décidé à recourir à la force, si les requêtes échouent. — Il vous somme, par les entrailles du Seigneur, — de livrer la couronne, et de prendre en pitié — les pauvres âmes pour lesquelles cette guerre affamée — ouvre ses vastes mâchoires. C’est sur votre tête — qu’il rejette le sang des morts, les larmes des veuves, — les cris des orphelins, les sanglots des vierges pleurant — leurs maris, leurs pères et leurs fiancés — dévorés par cette querelle. — Voilà sa réclamation, sa menace, et mon message ; — si cependant le Dauphin est ici présent, — je suis chargé pour lui d’un compliment spécial.


LE ROI DE FRANCE.

— Quant à nous, nous prendrons notre temps pour réfléchir. — Demain vous porterez nos pleines résolutions — à notre frère d’Angleterre.


LE DAUPHIN.
Quant au Dauphin, — je le représente ici. Que lui envoie l’Anglais ?

EXETER.

— Un dédaigneux défi. La plus mince estime, le plus profond mépris — que puisse, sans déroger, manifester — un grand prince, voilà ses sentiments pour vous. — Ainsi parle mon roi ; et si Son Altesse, votre père, — ne s’empresse pas, en accédant pleinement à toutes nos demandes, — d’adoucir l’amère raillerie que vous avez adressée à Sa Majesté, — il vous en demandera raison, et si rudement — que les cavernes et les entrailles souterraines de la France — retentiront de votre insolence et vous renverront votre sarcasme — dans un ricochet d’artillerie.


LE DAUPHIN.

— Dites-lui que, si mon père lui fait une réponse favorable, — c’est contre ma volonté : car mon unique désir, — c’est d’engager une partie avec l’Anglais. C’est dans ce but — que, considérant sa jeunesse et sa futilité, — je lui ai envoyé ces balles de Paris.


EXETER.

— En revanche, il fera trembler votre Louvre de Paris, — ce Louvre fût-il la première cour de la puissante Europe. — Et soyez sûrs que vous trouverez, — comme nous ses sujets, une différence surprenante — entre ce que promettait sa verte jeunesse — et ce qu’il est aujourd’hui. Maintenant il pèse le temps — jusqu’au dernier scrupule. Vous l’apprendrez — par vos propres désastres, pour peu qu’il reste en France.


LE ROI DE FRANCE.

— Demain vous connaîtrez pleinement nos intentions.


EXETER.

— Expédiez-nous en toute hâte, de peur que notre roi — ne vienne ici lui-même nous demander compte de ce

délai ; — car il a déjà pris terre en ce pays.

LE ROI DE FRANCE.

— Vous serez bientôt expédiés avec de belles propositions. — Une nuit n’est qu’un mince répit et un court intervalle — pour répondre sur des matières de pareille conséquence.

Ils sortent.

Entre le Chœur.


LE CHŒUR.

— Ainsi d’une aile imaginaire notre scène agile vole — avec le mouvement accéléré — de la pensée. Figurez-vous que vous avez vu — le roi armé de toutes pièces embarquer sa royauté — au port de Southampton, sa brave flotte — éventant le jeune Phébus avec de soyeux pavillons. — Mettez en jeu votre fantaisie, et qu’elle vous montre — les mousses grimpant à la poulie de chanvre. — Entendez le coup de sifflet strident qui impose l’ordre — à tant de bruits confus ; voyez les voiles de fil, — soulevées par le vent invisible et pénétrant, — entraîner à travers la mer sillonnée les énormes bâtiments — qui opposent leur poitrine à la lame superbe. Oh ! figurez-vous — que vous êtes sur le rivage, et que vous apercevez — une cité dansant sur les vagues inconstantes ; — car telle apparaît cette flotte majestueuse — qui se dirige droit sur Harfleur. Suivez-la, suivez-la ! — Accrochez vos pensées à l’arrière de ces navires, — et laissez votre Angleterre calme comme l’heure morte de minuit, — gardée par des grands-pères, des marmots et de vieilles femmes, — qui ont passé ou n’ont pas atteint l’âge de l’énergie et de la puissance. — Car, quel est celui qui, ayant seulement un poil — au menton, n’a pas voulu suivre — en France cette élite de cavaliers choisis ? — À l’œuvre ! à l’œuvre les pensées, et qu’elles vous représentent un siège : — voyez l’artillerie sur ses affûts, — ouvrant ses bouches fatales sur l’enceinte d’Harfleur. — Supposez que l’ambassadeur de France revient — dire à Harry que le roi lui offre — sa fille Catherine et, avec elle, en dot, — quelques petits et insignifiants duchés. — L’offre n’est pas agréée : et l’agile artilleur — touche de son boute-feu le canon diabolique

Fanfare d’alarme. Décharge d’artillerie.

Et devant lui tout s’écroule. Restez-nous bienveillants, — et suppléez par la pensée aux lacunes de notre représentation.

Le Chœur sort.

Scène VII.

[En France. Devant Harfleur.]

Fanfares. Entrent le Roi Henry, Exeter, Bedford, Glocester et des soldats portant des échelles de siége.


LE ROI HENRY.

— Retournons, chers amis, retournons à la brèche, — ou comblons-la de nos cadavres anglais. — Dans la paix, rien ne sied à un homme — comme le calme modeste et l’humilité. — Mais quand la bourrasque de la guerre souffle à nos oreilles, — alors imitez l’action du tigre, — roidissez les muscles, surexcitez le sang, — déguisez la sérénité naturelle en furie farouche ; — puis donnez à l’œil une expression terrible ; — faites-le saillir par l’embrasure de la tête — comme le canon de bronze ; que le sourcil l’ombrage, — effrayant comme un roc déchiqueté — qui se projette en surplomb sur sa base minée — par les lames de l’Océan furieux et dévastateur ! — Enfin montrez les dents, et dilatez les narines, — retenez énergiquement l’haleine, et donnez à toutes vos forces — leur pleine extension… En avant, en avant, nobles Anglais — qui devez votre sang à des pères aguerris, — à des pères qui, comme autant d’Alexandres, — ont, dans ces contrées, combattu du matin au soir — et n’ont rengainé leurs épées que faute de résistance ! — Ne déshonorez pas vos mères ; prouvez aujourd’hui — que vous êtes vraiment les enfants de ceux que vous appelez vos pères ! — Soyez l’exemple des hommes d’un sang plus grossier, — et apprenez-leur à guerroyer Et vous, braves milices, — dont les membres ont été formés en Angleterre, montrez-nous ici — la valeur de votre terroir ; faites-nous jurer — que vous êtes dignes de votre race. Ce dont je ne doute pas ; — car il n’est aucun de vous, si humble et si chétif qu’il soit, — qui n’ait un noble lustre dans les yeux. — Je vous vois, comme des lévriers en laisse, — bondissant d’impatience. Le gibier est levé, — suivez votre ardeur ; et, en vous élançant, — criez : Dieu pour Harry ! Angleterre et Saint-Georges ! (19)


Ils sortent. Fanfares d’alarme. Décharges d’artillerie. Les troupes anglaises défilent, allant à l’assaut. Puis arrivent Nym, Bardolphe, Pistolet et le Page.


BARDOLPHE.

Sus ! sus ! sus ! sus ! sus ! À la brèche ! à la brèche !


NYM.

Je t’en prie, caporal, arrête. L’action est trop chaude ; et, pour ma part, je n’ai pas une vie de rechange. La plaisanterie est trop chaude, et voilà mon refrain.


PISTOLET.

— Ton refrain est fort juste. Car les plaisanteries se répètent par trop ; — les coups vont et viennent ; les vassaux de Dieu tombent et meurent : —

Et glaive et bouclier
Dans la plaine sanglante
Gagnent un immortel renom !


NYM.

Je voudrais être dans une taverne à Londres. Je donnerais tout mon renom pour un pot d’ale et un lieu sûr.


PISTOLET.

Et moi aussi !

Si je n’avais qu’à souhaiter,
La bonne volonté ne me manquerait pas,
Et je volerais bien vite là-bas.


LE PAGE.

Aussi preste, mais non aussi honnête
Que l’oiseau qui chante sur la branche.


Entre le capitaine Fluellen.


FLUELLEN.

Cortieu ! À la prêche, chiens ! En afant, couillons !

Il les chasse devant lui.


PISTOLET, au Capitaine.

— Grand duc, sois miséricordieux pour des hommes d’argile ! — Apaise ta rage, apaise ta virile rage ! — Apaise ta rage, grand duc ! — Apaise ta rage, bon, beau coq ’ use de douceur, cher poulet.


NYM.

Voilà, ma foi, de la bonne humeur !

Au Fluellen.

Votre Honneur est sujet à de mauvaises humeurs.

Sortent, Nym, Pistolet et Bardolphe, chassés par Fluellen.


LE PAGE.

Jeune comme je le suis, j’ai observé ces trois fiers-à-bras : je suis leur page à tous trois ; mais, voulussent-ils me servir, ils ne me fourniraient pas un homme à eux trois ; car ces trois farceurs ne feraient pas un homme. Pour Bardolphe, il a le foie livide et la face rubiconde ; partant, il paie de mine, mais ne se bat point. Pour Pistolet, il a une langue massacrante et une épée paisible ; partant il ébrèche force paroles et garde intactes ses armes. Pour Nym, il a ouï dire que les hommes qui parlent le moins sont les plus vaillants ; et conséquemment il dédaigne de dire ses prières, de peur d’être pris pour un couard ; mais ses rares paroles sont en proportion de ses rares belles actions ; car il n’a jamais cassé d’autre tête que la sienne ; et encore était-ce contre un poteau, un jour qu’il était ivre. Ils commettent n’importe quel vol et le qualifient d’acquêt. Bardolphe a volé un étui à luth, l’a porté douze lieues et l’a vendu trois sols. Nym et Bardolphe sont frères d’armes en filouterie. À Calais ils ont volé une lardoire ; et j’ai reconnu, par cet exploit, qu’ils étaient gens à avaler tous les lardons. Ils voudraient que je fusse aussi familier avec les poches des gens que leur gant ou leur mouchoir ; mais il est contraire à ma dignité de prendre dans la poche d’autrui pour mettre dans la mienne ; car c’est évidemment empocher autant d’offenses. Il faut que je les quitte, et me mette en quête d’un service plus honorable. Leur vilenie soulève mon faible cœur, et il faut que je la rejette.

Il sort.

Fluellen rentre, suivi de Gower.


GOWER.

Capitaine Fluellen, il faut que vous alliez immédiatement aux mines ; le duc de Glocester voudrait vous parler.


FLUELLEN.

Aux mines ! dites au duc qu’il ne fait pas bon aller aux mines. Car, voyez-vous, les mines n’est pas dans les règles de la guerre ; les concavités n’en est pas suffisantes ; car, voyez-vous, l’ennemi (vous pouvez expliquer ça au duc, voyez-vous) est creusé douze pieds par dessous sa contre-mine. Par Cheshus, je crois qu’il nous fera tous

sauter, si la direction n’est pas meilleure.

GOWER.

Le duc de Glocester, à qui la conduite du siége est confiée, est entièrement dirigé par un Irlandais, un fort vaillant gentilhomme, ma foi !


FLUELLEN.

C’est le capitaine Macmorris, n’est-ce pas ?


GOWER.

Lui-même, je crois.


FLUELLEN.

Par Cheshus, c’est un âne, s’il en est un dans l’univers. Je le lui déclarerai à sa parpe : il n’est pas plus au fait de la vraie discipline de la guerre, voyez-vous, de la discipline romaine, qu’un roquet.


Macmorris et Jamy apparaissent à distance (20).


GOWER.

Le voici qui vient ; et avec lui le capitaine des Écossais, le capitaine Jamy.


FLUELLEN.

Le capitaine Jamy est un gentilhomme merveilleusement faleureux, c’est certain, et de grande activité, connaissant à fond les anciennes guerres, d’après ma propre connaissance de ses instructions. Par Cheshus, il soutiendra une conversation, aussi bien qu’aucun militaire dans l’univers, sur la discipline des primitives guerres des Romains.


JAMY.

Bonzour, capitaine Fluellen.


FLUELLEN.

Bonjour à votre seigneurie, pon capitaine Jamy.


GOWER.

Comment va, capitaine Macmorris ? Avez-vous quitté

les mines ? Les pionniers ont-ils cessé ?

MACMORRIS.

Par le Chrish, la, ch’est mal ; l’ouvrache est abandonné, la trompette sonne la retraite. J’en chure par cette main et par l’âme de mon père, voilà de mauvais ouvrache : ch’est abandonné ! Moi, j’aurais fait sauter la ville, Chrish me pardonne, la, en une heure. Oh ! ch’est mal ; ch’est mal ; par cette main, ch’est mal !


FLUELLEN.

Capitaine Macmorris, ayez la ponté, je vous en conjure, de m’accorder, voyez-vous, quelques moments d’entretien, en partie touchant ou concernant la discipline de la guerre, les guerres de Rome, par voie d’augmentation, voyez-vous, et de conversation amicale, en partie pour satisfaire ma pensée et en partie pour la satisfaction, voyez-vous, de mon esprit, touchant la théorie de la discipline militaire. Voilà la chose.


JAMY.

Ce seha pafait, su ma paole, mes baves capitaines ; et ze compte, avec vote permission, dire mon mot quand z’en trouvehai l’occasion ; oui, ma foi !


MACMORRIS.

Ce n’est pas le moment de discourir, Chrish me pardonne ! la journée est chaude, et le temps, et la bataille, et le roi, et les ducs ; ce n’est pas le moment de discourir. La ville est assiéchée, et la trompette nous appelle à la brèche ; et nous causons, par le Chrish, et nous ne faisons rien ! C’est une honte pour nous tous, Dieu me pardonne ! c’est une honte de rester les bras croisés ; c’est une honte, par cette main ! Et il y a des gorges à couper et de l’ouvrache à faire ! Et il n’y a rien de fait, Chrish me p’rdonne !


JAMY.

Par la messe, avant que ces yeux-là se livent au sommeil, ze fehai de la besogne ou je sehai poté en terre ; oui-dà ! ou je sehai mort ; ze paiehai de ma personne aussi vaillamment que ze pouhai, ze m’y engaze, en un mot comme en mille. Mobleu ! ze sehais bien aise d’ouïr une discussion entre vous deux.


FLUELLEN.

Capitaine Macmorris, je crois, voyez-vous, sauf votre avis, qu’il n’y en a pas beaucoup de votre nation…


MACMORRIS.

De ma nation ! Qu’est-che que ch’est que ma nation ?… Qu’est-che que ch’est que ma nation ? Qui parle de ma nation ? Est-che un maraud, un bâtard, un coquin, un chenapan ?


FLUELLEN.

Voyez-vous, capitaine Macmorris, si vous prenez les choses à contre-sens, je pourrais croire que vous ne me traitez pas avec l’affabilité qu’en toute discrétion, voyez-vous, vous devriez avoir envers un homme qui vous vaut pien et pour la discipline de la guerre et pour la qualité de la naissance et autres particularités.


MACMORRIS.

Je ne reconnais pas que vous me valiez ; et, Chrish me pardonne, je vous couperai la tête.


GOWER.

Messieurs, il y a entre vous deux un malentendu.


JAMY.

Oh ! c’est un mauvais quiproquo !

Un parlementaire sonne.


GOWER.

La ville sonne une chamade.


FLUELLEN.

Capitaine Macmorris, quand il se présentera une meilleure occasion, voyez-vous, je prendrai la liberté de vous dire que je connais la discipline de la guerre ! Et voilà qui suffit.

Ils sortent.


Scène VIII.

[Devant une porte d’Harfleur.]

Le gouverneur et quelques citoyens au haut des remparts. Les troupes anglaises au bas. Entrent le roi Henry et son escorte.


LE ROI HENRY.

— Qu’a résolu enfin le gouverneur de la ville ? — Voilà le dernier pourparler que nous admettrons. — Ainsi, abandonnez-vous à notre suprême merci ; — ou, en hommes fiers de périr, — provoquez notre fureur extrême ! Car, foi de soldat, — (c’est le titre qui, dans ma pensée, me sied le mieux), — si je rouvre la batterie, — je ne quitterai pas votre Harfleur à demi ruinée, — qu’elle ne soit ensevelie sous ses cendres. — Les portes de la pitié seront toutes closes ; — et le soldat acharné, rude et dur de cœur, — se démènera dans la liberté de son bras sanguinaire — avec une confiance large comme l’enfer, fauchant comme l’herbe — vos vierges fraîches écloses et vos enfants épanouis ! — Eh ! que m’importe, à moi, si la guerre impie, — vêtue de flammes comme le prince des démons, — commet d’un front noirci tous les actes hideux — inséparables du pillage et de la dévastation ! — Que m’importe, quand vous-mêmes en êtes cause, — si vos filles pures tombent sous la main — du viol ardent et forcené ! — Quelles rênes pourraient retenir la perverse licence, — lorsqu’elle descend la pente de sa terrible carrière ? — Vainement nous signifierions nos ordres impuissants — aux soldats enragés de pillage : — autant envoyer au Léviathan l’injonction — de venir à terre ! Ainsi, hommes d’Harfleur, — prenez pitié de votre ville et de vos gens, — tandis que mes soldats sont encore à mon commandement ; — tandis que le vent frais et tempéré de la charité — repousse les nuages impurs et contagieux — du meurtre opiniâtre, du pillage et du crime. — Sinon, en bien, attendez-vous dans un moment à voir — l’aveugle et sanglant soldat tordre d’une main hideuse, — malgré leurs cris perçants, la chevelure de vos filles ; — vos pères saisis par leur barbe d’argent, — et leurs têtes vénérables brisées contre les murs ; vos enfants nus embrochés sur des piques, — leurs mères affolées perçant les nuages — de leurs hurlements confus, comme autrefois les femmes de Judée — pendant la chasse sanglante des bourreaux d’Hérode (21) ! — Qu’en dites-vous ? — Voulez-vous vous rendre, et éviter tout cela, — ou, par une coupable défense, causer votre destruction ?


LE GOUVERNEUR.

— Ce jour met fin à notre espoir. — Le Dauphin, dont nous avons imploré le secours, — nous réplique que ses forces ne sont pas encore suffisantes — pour faire lever un siége si important. C’est pourquoi, roi redouté, — nous livrons notre ville et nos vies à ta tendre merci. — Franchis nos portes ; dispose de nous et de ce qui est nôtre. — Car nous ne pouvons nous défendre plus longtemps.


LE ROI.

— Ouvrez vos portes. Allons, mon oncle Exeter, — entrez dans Harfleur, restez-y, — et vous y fortifiez puissamment contre les Français. — Usez de merci envers tous. Pour nous, cher oncle, — (l’hiver approche et la maladie envahit — notre armée), nous nous retirerons à Calais. — Cette nuit, nous serons votre hôte à Harfleur. — Demain, nous serons prêts à marcher.

Fanfares. Le roi et l’armée anglaise entrent dans la ville.



Scène IX.

[Dans le palais de Rouen.]

Entrent Catherine et Alice.


CATHERINE.

Alice, tu as esté en Angleterre, et tu parles bien le language.


ALICE.

Un peu, madame.


CATHERINE.

Je te prie, m’enseignez ; il faut que j’apprenne à parler. Comment appelez-vous la main, en anglois ?


ALICE.

La main ? elle est appelée de hand.


CATHERINE.

De hand ? Et les doigts ?


ALICE.

Les doigts ? ma foy, je oublie les doigts ; mais je me souviendray. Les doigts ? Je pense qu’ils sont appelés de fingres, ouy, de fingres.


CATHERINE.

La main, de hand ; les doigts, de fingres. Je pense que je suis le bon escolier. J’ay gagné deux mots d’anglois vistement. Comment appelez-vous les ongles ?


ALICE.

Les ongles ? Les appelons de nails.


CATHERINE.

De nails. Escoutez ; dites-moy si je parle bien : de hand, de fingres, de nails.


ALICE.

C’est bien dit, madame ; il est fort bon anglois.


CATHERINE.
Dites-moi l’anglois pour le bras.

ALICE.

De arm, madame.


CATHERINE.

Et le coude ?


ALICE.

De elbow.


CATHERINE.

De elbow. Je m’en faits la répétition de tous les mots que vous m’avez appris dès à présent.


ALICE.

Il est trop difficile, madame, comme je pense.


CATHERINE.

Excusez-moi, Alice ; escoutez : de hand, de fingres, de nails, de arm, de bilbow.


ALICE.

De elbow, madame.


CATHERINE.

Ô seigneur Dieu ! je m’en oublie : de elbow. Comment appelez-vous le col ?


ALICE.

De nick, madame.


CATHERINE.

De nick. El le menton ?


ALICE.

De chin.


CATHERINE.

De sin. Le col, de nick ; le menton, de sin.


ALICE.

Ouy. Sauf vostre honneur : en vérité, vous prononcez les mots aussi droict que les natifs d’Angleterre.


CATHERINE.

Je ne doute point d’apprendre par la grâce de Dieu, et en peu de temps.


ALICE.
N’avez-vous pas déjà oublié ce que je vous ay enseignée ?

CATHERINE.

Non, je réciteray à vous promptement. De hand, de fingres, de mails.


ALICE.

De nails, madame.


CATHERINE.

De nails, de arme, de ilbow.


ALICE.

Sauf votre honneur, de elbow.


CATHERINE.

Ainsi, dis-je : de elbow, de nick et de sin. Comment appelez-vous le pied et la robe ?


ALICE.

De foot, madame, et de coun.


CATHERINE.

De foot et de coun ? Ô Seigneur Dieu ! ces sont mots de son mauvais, corruptible, grosse et impudique, et non pour les dames d’honneur d’user. Je ne voudrois prononcer ces mots devant les seigneurs de France, pour tout le monde. Il faut de foot et de coun, néant-moins. Je réciterai une autre fois ma leçon ensemble : de hand, de fingres, de nails, de arm, de elbow, de nick, de sin, de foot, de coun.


ALICE.

Excellent, madame !


CATHERINE.

C’est assez pour une fois. Allons-nous à disner.

Elles sortent (22).

Entrent le roi de France, le Dauphin, le duc de Bourbon, le Connétable de France et d’autres.


LE ROI DE FRANCE.

— Il est certain qu’il a passé la Somme.


LE CONNÉTABLE.

— Et si l’on ne le combat pas, monseigneur, — renonçons à vivre en France ; abandonnons tout, — et livrons nos vignobles à un peuple barbare.


LE DAUPHIN.

Ô Dieu vivant ! quelques chétifs rejetons, — nés de l’excès de sève de nos pères, — rameaux de notre souche entés sur un tronc inculte et sauvage, — jailliront-ils si brusquement dans les nues — pour dominer la tige qui les a portés ?


BOURBON.

— Des Normands ! rien que des bâtards normands, des Normands bâtards ! — Mort de ma vie ! s’ils poursuivent leur marche — sans opposition, je veux vendre ma duché — pour acheter une bourbeuse et sale ferme — dans cette île tortueuse d’Albion.


LE CONNÉTABLE.

Dieu des batailles ! où ont-ils pris cette fougue ? — Leur climat n’est-il pas brumeux, flasque et mou ? — Le soleil, comme par dépit, ne se montre à eux que tout pâle, — et tue leurs fruits de ses maussades rayons. Est-ce cette eau fermentée, — bonne pour abreuver des rosses éreintées, leur décoction d’orge, — qui peut chauffer leur sang glacé jusqu’à cette bouillante valeur ? — Et notre sang, ce sang généreux vivifié par le vin, — semblera gelé ! Oh ! pour l’honneur de notre pays, ne restons pas figés comme les glaçons en suspens — au chaume de nos maisons, tandis qu’une nation plus froide — verse les sueurs d’une vaillante jeunesse dans nos riches campagnes, — qui n’ont de pauvres, disons-le, que leurs seigneurs naturels !


LE DAUPHIN.

Par l’honneur et la foi, — nos madames se moquent de nous ; elles disent hautement — que notre fougue est à bout, et qu’elles abandonneront — leurs personnes à la luxure de la jeunesse anglaise — pour repeupler la France de guerriers bâtards.


BOURBON.

— Elles nous renvoient aux écoles de danse anglaises — enseigner la haute gavotte et la preste courante, — disant que notre mérite est uniquement dans nos talons, — et que nous sommes sublimes dans la fugue.


LE ROI DE FRANCE.

— Où est, Montjoie, le héraut ? Dépêchez-le vite, — qu’il aille saluer l’Anglais de notre insultant défi ! — Debout, princes ; et, armés d’un esprit d’honneur — plus acéré que vos épées, courez au combat. — Charles d’Albret, grand connétable de France, — vous, ducs d’Orléans, de Bourbon et de Berry, — Alençon, Brabant, Bar et Bourgogne, — Jacques Châtillon, Rambures, Vaudemont, — Beaumont, Grandpré, Roussi, Fauconberg, — Foix, Lestelles, Boucicault et Charolais ; — hauts ducs, grands princes, barons, seigneurs, chevaliers, — au nom de vos grandeurs, lavez-vous de cette grande honte. — Arrêtez ce Henry d’Angleterre qui balaie nos plaines — avec des pennons teints du sang d’Harfleur. — Élancez-vous sur son armée comme l’avalanche fond — sur la vallée, infime région vassale — où les Alpes crachent et vident leur bave. — Précipitez-vous sur lui, vous avez des forces suffisantes, et dans un chariot captif amenez-le à Rouen — prisonnier.


LE CONNÉTABLE.

Voilà le langage de la grandeur. — Je suis fâché que ses troupes soient si peu nombreuses, — ses soldats malades et exténués par la faim et la fatigue ; — car je suis sûr que, dès qu’il verra notre armée, — il laissera tomber son courage dans la sentine de la peur — et pour tout exploit,

nous offrira sa rançon.

LE ROI DE FRANCE.

— Aussi, seigneur connétable, dépêchez vite Montjoie ; — et qu’il déclare à l’Anglais que nous désirons — savoir quelle rançon il est prêt à nous donner. — Prince dauphin, vous resterez avec nous à Rouen.


LE DAUPHIN.

— Non ! j’en conjure Votre Majesté !


LE ROI DE FRANCE.

— Prenez patience, car vous demeurerez avec nous… — Sur ce, seigneur connétable, et vous, princes, en marche ! — Et rapportez-nous vite la nouvelle de la chute de l’Anglais (23).

Ils sortent.



Scène X.

[Le camp anglais en Picardie.]

Entrent Gower et Fluellen.


GOWER.

Comment va, capitaine Fluellen ? Venez-vous du pont ?


FLUELLEN.

Je vous assure qu’il se fait d’excellente pesogne au pont.


GOWER.

Le duc d’Exeter est-il sauf ?


FLUELLEN.

Le duc d’Exeter est aussi magnanime qu’Agamemnon ; et c’est un homme que j’aime et honore avec toute mon âme, et tout mon cœur, et tout mon respect, et toute ma vie, et toutes mes forces, et tout mon pouvoir. Tieu soit loué et péni ! Il n’a pas eu le moindre mal ; il garde le pont le plus vaillamment du monde, avec une excellente discipline. Il y a là au pont un enseigne ; je crois en conscience qu’il est aussi vaillant que Marc-Antoine ; et c’est un homme qui n’est pas le moins du monde estimé ; mais je

l’ai vu faire galamment son service.

GOWER.

Comment l’appelez-vous ?


FLUELLEN.

On l’appelle l’enseigne Pistolet.


GOWER.

Je ne le connais pas.


Entre Pistolet.


FLUELLEN.

Voici l’homme.


PISTOLET.

— Capitaine, je te supplie de me faire une faveur : — le duc d’Exeter t’aime fort. —


FLUELLEN.

Oui, Tieu soit loué ! j’ai mérité quelque peu son amitié.


PISTOLET.

— Bardolphe, un soldat énergique et ferme de cœur, — d’une brillante valeur, a, par une cruelle fatalité, — et par un tour de roue furieux de la capricieuse Fortune — cette aveugle déesse — qui se tient debout sur une pierre sans cesse roulante…


FLUELLEN, l’interrompant.

Pardon, enseigne Pistolet. La Fortune est représentée avec un pandeau sur les yeux pour signifier que la Fortune est afeugle. Et elle est représentée aussi sur une roue pour signifier, c’est la morale de la chose, qu’elle est changeante et inconstante, et qu’elle n’est que variations et que mutabilités ; et son pied, voyez-vous, est fixé sur une pierre sphérique qui roule, et roule, et roule ! En vérité, le poëte fait une très-excellente description de la Fortune : la Fortune est une excellente moralité.


PISTOLET.

— La Fortune est hostile à Bardolphe et le regarde de travers. — Car il a volé un ciboire et doit être pendu (24). — Maudite mort ! — Que la potence happe les chiens, soit ; mais l’homme, qu’il reste libre, — et que le chanvre ne lui coupe pas le sifflet ! — Mais Exeter a prononcé la sentence de mort — pour un ciboire de mince valeur. — Va donc lui parler ; le duc entendra ta voix ; — que Bardolphe n’ait pas le fil de ses jours coupé — par une corde de deux sols, ignominie infâme ! — Parle en sa faveur, capitaine, et je te revaudrai cela. —


FLUELLEN.

Enseigne Pistolet, je comprends en partie votre pensée.


PISTOLET.

Alors réjouissez-vous-en.


FLUELLEN.

Certes, enseigne, il n’y a pas là de quoi se réjouir ; car, voyez-vous, quand il serait mon frère, je laisserais le duc suivre son pon plaisir et l’envoyer à l’exécution ; car la discipline doit être maintenue.


PISTOLET.

— Meurs donc et sois damné. Je fais la figue à ton amitié ! —


FLUELLEN.

C’est bien.


PISTOLET.

La figue espagnole (25).

Il sort.

FLUELLEN.

Très-bien !


GOWER.

Voilà certes un coquin fieffé ! Le fourbe ! je me le rappelle maintenant ; un maquereau, un coupeur de bourses !


FLUELLEN.

Je vous assure qu’il dépitait sur le pont les plus pelles paroles qu’on puisse voir un jour d’été. Mais c’est bon ; ce qu’il m’a dit, c’est bon… Je vous garantis, quand l’occasion

se présentera…

GOWER.

Eh ! c’est un hâbleur, un sot, un coquin, qui de temps à autre va à la guerre pour se pavaner, à son retour à Londres, sous les allures d’un soldat. Ces gaillards-là savent parfaitement les noms des principaux commandants ; ils apprendront par cœur quelles affaires ont eu lieu ; à quelles tranchées, à quelle brèche, à quel convoi ; qui s’est bravement comporté, qui a été fusillé, qui dégradé ; quelles étaient les positions de l’ennemi ; et ils vous répéteront tout çà couramment en style militaire orné des jurons les plus neufs. Et vous ne sauriez imaginer le merveilleux effet qu’une barbe taillée comme celle du général et une horrible défroque rapportée du camp peuvent produire au milieu des bouteilles écumantes sur des cerveaux arrosés d’ale ! Mais il vous faut apprendre à reconnaître ces misérables qui déshonorent le siècle, où vous ferez de merveilleuses méprises.


FLUELLEN.

Je vais vous dire, capitaine Gower, je vois bien qu’il n’est pas ce qu’il voudrait passer dans le monde pour être. Si je puis trouver un trou dans sa cotte, je lui dirai mon opinion.

On entend le tambour.

Écoutez, le roi arrive, et il faut que je lui donne des nouvelles du pont.


Entrent le roi Henry, Glocester et des soldats.


FLUELLEN.

Tieu pénisse Votre Majesté !


LE ROI.

Eh bien, Fluellen, viens-tu du pont ?


FLUELLEN.

Oui, s’il plaît à Votre Majesté ! Le duc d’Exeter a fort faillamment défendu le pont. Le Français est parti, voyez-vous ; et il y a un libre et peau passage à présent. Morbleu, l’atversaire foulait prendre possession du pont ; mais il a été forcé de se retirer, et le duc d’Exeter est maître du pont ; je puis le tire à Votre Majesté, le duc est un prave homme.


LE ROI.

Combien avez-vous perdu d’hommes, Fuellen ?


FLUELLEN.

La perte de l’atversaire a été très-grande, raisonnablement grande. Morbleu ! je crois que le duc n’a pas perdu un homme, hormis celui qui doit être exécuté pour vol dans une église, un certain Bardolphe, que Votre Majesté connaît peut-être. Sa figure n’est que pustules, boutons, tumeurs et flammes de feu ; ses lèvres soufflent sous son nez, lequel est comme un tison, tantôt pleu et tantôt rouge ; mais son nez doit être exécuté, et son feu éteint.


LE ROI.

Nous voudrions voir tous les malfaiteurs de cette espèce ainsi expédiés. Et nous ordonnons expressément que, dans notre marche à travers le pays, on n’extorque rien des villages ; qu’on ne prenne rien qu’en payant ; qu’on ne fasse aucun outrage ; qu’on n’adresse aucune parole méprisante aux Français. Car, quand la mansuétude et la cruauté jouent pour un royaume, c’est la joueuse la plus douce qui gagne.


Fanfare. Entre Montjoie.


MONTJOIE.

Vous me reconnaissez à mon costume.


LE ROI.

Eh bien, oui, je te reconnais. Qu’as-tu à me faire savoir ?


MONTJOIE.

Les intentions de mon maître.


LE ROI.
Révèle-les.

MONTJOIE.

Ainsi a dit mon roi : Dis à Henry d’Angleterre que, quoique nous parussions morts, nous n’étions qu’endormis. La temporisation est meilleure guerrière que la précipitation. Dis-lui que nous aurions pu le repousser à Harfleur ; mais que nous n’avons pas trouvé bon d’écraser l’injure avant qu’elle fût mûre. Enfin voici le moment venu pour nous de répliquer, et notre voix est souveraine : l’Anglais doit se repentir de sa folie, voir sa faiblesse, et admirer notre tolérance. Dis-lui donc de songer à sa rançon ; qu’elle soit en proportion des pertes que nous avons subies, des sujets que nous avons perdus, de l’outrage que nous avons dévoré. Une expiation égale à l’offense ferait fléchir sa petitesse : pour réparer nos pertes, son échiquier serait trop pauvre ; pour compenser l’effusion de notre sang, toute la population de son royaume serait un nombre trop chétif ; et pour l’outrage qui nous a été fait, sa personne même, agenouillée à nos pieds, ne nous offrirait qu’une faible et indigne satisfaction. À cette déclaration ajoute notre défi ; et dis-lui, pour conclusion, qu’il a trahi ceux qui le suivent en faisant prononcer leur condamnation. Ainsi parle le roi mon maître ; telle est ma mission.


LE ROI.

— Je connais ta qualité ! quel est ton nom ?


MONTJOIE.

Montjoie.


LE ROI.

— Tu remplis dignement ta mission. Retourne sur tes pas, — et dis à ton roi : Qu’en ce moment je ne le cherche point, — mais que je voudrais bien marcher sur Calais — sans empêchement. Car, à dire vrai, — quelque imprudent qu’il soit de faire un tel aveu — à un ennemi artificieux et sagace, — mes soldats sont grandement affaiblis par la maladie ; mes bandes ont diminué, et les quelques hommes qui me restent — ne valent guère mieux qu’autant de Français ; — quand ils se portaient bien, je te le déclare, héraut, — je croyais voir sur chaque paire de jambes anglaises — marcher trois Français… Mais que Dieu me pardonne — une telle jactance ! C’est votre air de France — qui a soufflé ce vice en moi ; je dois m’en corriger. — Va donc dire à ton maître que je suis ici ; — ma rançon, c’est ce frêle et misérable coffre ; — mon armée n’est qu’une garde faible et malade ; — mais, Dieu aidant, dis-lui que nous irons en avant, quand le roi de France en personne, ou tout autre voisin aussi puissant — nous barrerait le passage… Voici pour ta peine, Montjoie.

Il lui donne un présent.

— Va dire à ton maître de bien réfléchir. — Si l’on nous laisse passer, nous passerons ; si l’on nous fait obstacle, — nous teindrons votre jaune terrain — de votre sang rouge. Et sur ce, Montjoie, adieu. — En résumé, voici notre réponse : — Dans notre situation, nous n’entendons pas chercher le combat, — pas plus que, dans notre situation, nous n’entendons l’éviter. — Dites cela à votre maître (26).


MONTJOIE.

— Je lui transmettrai ces paroles. Je remercie Votre Altesse.

Montjoie sort.

GLOCESTER.

— J’espère qu’ils ne viendront pas sur nous à présent.


LE ROI.

— Nous sommes dans la main de Dieu, frère, non dans les leurs. — Marchez au pont ; il se fait nuit. — Nous allons camper au delà de la rivière ; — et demain nous ordonnerons qu’on se mette en marche.

Ils sortent.

Scène XI.

[Le camp français, près d’Azincourt.]

Entrent le Connétable de France, le sire de Rambures, le duc d’Orléans, le Dauphin et d’autres.


LE CONNÉTABLE.

Bah ! j’ai la meilleure armure du monde… Je voudrais qu’il fît jour.


ORLÉANS.

Vous avez une excellente armure ; mais rendez justice à mon cheval.


LE CONNÉTABLE.

C’est le meilleur cheval de l’Europe.


ORLÉANS.

La matinée n’arrivera donc jamais !


LE DAUPHIN.

Monseigneur d’Orléans, et vous, monseigneur le connétable, vous parlez de cheval et d’armure ?


ORLÉANS.

Vous êtes, sous ces deux rapports, aussi bien pourvu qu’aucun prince du monde.


LE DAUPHIN.

Quelle longue nuit que celle-ci !.. Je ne changerais pas mon cheval pour n’importe quel animal marchant sur quatre paturons. Ça ! ah ! il bondit de terre comme s’il était rembourré de crin ; c’est le cheval volant, le Pégasse qui a les narines de feu ! Quand je le monte, je plane, je suis un faucon ; il trotte dans l’air ; la terre chante quand il la touche ; l’infime corne de son sabot est plus harmonieuse que la flûte d’Hermès.


ORLÉANS.

Il a la couleur de la muscade.


LE DAUPHIN.

Et la chaleur du gingembre. C’est une bête digne de Persée ; il est tout air et tout feu ; et les éléments massifs de la terre et de l’eau ne se manifestent en lui que par sa tranquille patience, quand son cavalier le monte. Voilà un cheval ! toutes les autres bêtes, vous pouvez les appeler des rosses.


LE CONNÉTABLE.

En effet, monseigneur, c’est un très-parfait et très-excellent cheval.


LE DAUPHIN.

C’est le prince des palefrois ; son hennissement est comme le commandement d’un monarque, et sa contenance force l’hommage.


ORLÉANS.

Assez, cousin !


LE DAUPHIN.

Non, celui-là n’a pas d’esprit qui n’est pas capable, depuis le lever de l’alouette jusqu’au coucher de l’agneau, de varier l’éloge mérité par mon palefroi. C’est un thème aussi fluide que l’Océan ; faites des grains de sable autant de langues éloquentes, et mon cheval sera un argument pour toutes. C’est un sujet digne d’être raisonné par un souverain, et monté par le souverain d’un souverain. Il mérite que tout le monde, connu autant qu’inconnu, laisse là ses occupations diverses pour s’extasier devant lui. Un jour j’ai écrit à sa louange un sonnet qui commençait ainsi :

Merveille de la nature.



ORLÉANS.

J’ai entendu un sonnet à une maîtresse qui commençait de même.


LE DAUPHIN.
On aura imité celui que j’ai composé pour mon coursier ; car mon cheval est ma maîtresse.

ORLÉANS.

Votre maîtresse est une bonne monture.


LE DAUPHIN.

Oui, pour moi ; c’est là le mérite exigé, la perfection d’une bonne et digne maîtresse.


LE CONNÉTABLE.

Pourtant, l’autre jour, je crois, votre maîtresse vous a bien malicieusement désarçonné.


LE DAUPHIN.

Peut-être la vôtre vous en a-t-elle fait autant.


LE CONNÉTABLE.

La mienne n’était pas bridée.


LE DAUPHIN.

Oh ! alors elle était probablement vieille et docile ; et vous la montiez comme un cavalier d’Irlande, sans culotte, caleçon collant.


LE CONNÉTABLE.

Vous vous connaissez en équitation.


LE DAUPHIN.

Écoutez donc mon avis : ceux qui montent ainsi, et montent sans précaution, tombent dans de vilains bourbiers. J’aime mieux avoir mon cheval pour maîtresse.


LE CONNÉTABLE.

J’aime autant avoir ma maîtresse pour haridelle.


LE DAUPHIN.

Je t’assure, connétable, que ma maîtresse porte des crins qui sont bien à elle.


LE CONNÉTABLE.

Je pourrais en dire autant, si j’avais une truie pour maîtresse.


LE DAUPHIN.

Le chien retourne à son propre vomissement, et la truie

lavée au bourbier : tu te sers de tout.

LE CONNÉTABLE.

Pourtant je ne me sers pas de mon cheval comme de maîtresse, ni d’un pareil proverbe aussi mal à propos !


RAMBURES.

Monseigneur le connétable, l’armure que j’ai vue dans votre tente cette nuit, sont-ce des étoiles ou des soleils qui l’ornent ?


LE CONNÉTABLE.

Des étoiles, messire.


LE DAUPHIN.

Il en tombera demain quelques-unes, j’espère.


LE CONNÉTABLE.

Et pourtant il en restera assez à mon firmament.


LE DAUPHIN.

Il se peut ; vous en avez tant de superflues. Si vous en perdiez quelques-unes, vous n’en auriez que plus d’honneur.


LE CONNÉTABLE.

Ainsi des louanges dont vous accablez votre cheval. Il n’en trotterait pas plus mal, si quelques-unes de vos vanteries étaient démontées.


LE DAUPHIN.

Je voudrais pouvoir seulement le charger des éloges qu’il mérite !… Est-ce qu’il ne fera jamais jour ? Je veux demain trotter un mille, et que ma route soit pavée de fronts anglais.


LE CONNÉTABLE.

Je n’en dirai pas autant, de peur que quelque affront ne me déroute. Mais je voudrais qu’il fût jour, car je tirerais volontiers les oreilles aux Anglais.


RAMBURES.

Qui veut hasarder un pari avec moi ? Je gage faire vingt prisonniers.


LE CONNÉTABLE.

Il faut d’abord que vous hasardiez votre personne

pour les avoir.

LE DAUPHIN.

Il est minuit, je vais m’armer.

Il sort.

ORLÉANS.

Il tarde au Dauphin de voir le jour.


RAMBURES.

Il lui tarde de manger de l’Anglais.


LE CONNÉTABLE.

Je crois qu’il pourra en manger tout ce qu’il en tuera.


ORLÉANS.

Par la blanche main de ma dame, c’est un galant prince.


LE CONNÉTABLE.

Jurez plutôt par son pied, qu’elle puisse fouler ce serment-là sous ses pas !


ORLÉANS.

C’est simplement le plus actif gentilhomme de France.


LE CONNÉTABLE.

Faire, c’est être actif : et effectivement il fait toujours quelque chose.


ORLÉANS.

Il n’a jamais fait de mal, que je sache.


LE CONNÉTABLE.

Et demain il n’en fera pas non plus ; il conservera toujours cette bonne renommée-là.


ORLÉANS.

Je sais qu’il est vaillant.


LE CONNÉTABLE.

C’est ce que m’a dit quelqu’un qui le connaît mieux que vous.


ORLÉANS.

Qui donc ?


LE CONNÉTABLE.

Morbleu ! il me l’a dit lui-même ; et il a ajouté qu’il se

préoccupait peu qu’on le sût.

ORLÉANS.

Il n’a pas à se préoccuper de ça ; ce n’est pas en lui une vertu cachée.


LE CONNÉTABLE.

Ma foi, si, messire. Jamais personne ne l’a vue que son laquais. C’est une valeur sous le chaperon ; quand elle prendra son essor, ce sera pour s’échapper !


ORLÉANS.

La malveillance toujours médit.


LE CONNÉTABLE.

À cette maxime je réplique par une autre : Il y a de la flatterie dans l’amitié.


ORLÉANS.

Et je vous rétorque celle-ci : Il faut donner au diable son dû.


LE CONNÉTABLE.

À merveille ! c’est votre ami ici qui est le diable. Je riposte à la barbe de votre maxime : Peste soit du diable !


ORLÉANS.

Vous êtes le plus fort à ce jeu de reparties ; et c’est tout simple : le trait du fou est vite lancé.


LE CONNÉTABLE.

Vous avez dépassé la cible.


ORLÉANS.

Ce n’est pas la première fois que vous êtes dépassé.


Entre un Messager.


LE MESSAGER.

Monseigneur le grand connétable, les Anglais sont à quinze cents pas de votre tente.


LE CONNÉTABLE.

Qui a mesuré le terrain ?


LE MESSAGER.
Le sire de Grandpré.

LE CONNÉTABLE.

C’est un vaillant et fort expert gentilhomme… Je voudrais qu’il fût jour. Hélas ! ce pauvre Henry d’Angleterre ! il ne soupire point après l’aube, comme nous.


ORLÉANS.

Quel misérable étourdi que ce roi d’Angleterre ! Venir si loin avec ses compagnons écervelés pour battre la campagne (27) !


LE CONNÉTABLE.

Si les Anglais avaient quelque bon sens, ils se sauveraient.


ORLÉANS.

C’est le bon sens qui leur manque. Si leurs têtes avaient une armure intellectuelle, elles ne porteraient pas des cimiers si pesants.


RAMBURES.

Cette île d’Angleterre produit de fort vaillantes créatures ; leurs dogues sont d’un incomparable courage.


ORLÉANS.

Chiens stupides qui se jettent les yeux fermés dans la gueule d’un ours de Russie, lequel leur écrase la tête comme une pomme pourrie ! Autant dire que vous trouvez vaillante la puce qui ose prendre son déjeuner sur la lèvre d’un lion.


LE CONNÉTABLE.

Justement, justement ! Ces hommes-là tiennent de leurs dogues par la force et la brutalité de leur élan ; pour leur esprit, ils le laissent avec leurs femmes ; mais donnez-leur de fortes rations de bœuf, puis du fer et de l’acier, et ils mangeront comme des loups, et se battront comme des diables.


ORLÉANS.

Oui ; mais ces Anglais sont terriblement à court de

bœuf.

LE CONNÉTABLE.

En ce cas, vous verrez que demain ils auront envie de manger, et point de se battre. À présent il est temps de nous armer. Allons, venez-vous ?


ORLÉANS.

Il est maintenant deux heures ; mais voyons… Avant dix heures — nous aurons chacun notre centaine d’Anglais.

Ils sortent.

Entre le Chœur.


LE CHŒUR.

— Figurez-vous maintenant l’heure — où les murmures goutte à goutte et les ténèbres à flot — remplissent l’immense vaisseau de l’univers. — D’un camp à l’autre, à travers la sombre matrice de la nuit, — le bourdonnement des deux armées va s’assoupissant : — les sentinelles en faction perçoivent presque — le mot d’ordre mystérieusement chuchoté aux postes ennemis. — Les feux répondent aux feux ; et à leur pâle flamboiement — chaque armée voit les faces sombres de l’autre. — Le destrier menace le destrier par d’éclatants et fiers hennissements — qui percent la sourde oreille de la nuit ; et dans les tentes — les armuriers, équipant les chevaliers, — avec leurs marteaux rivant à l’envi les attaches, — donnent le redoutable signal des préparatifs. — Les coqs de la campagne chantent, les cloches tintent — et annoncent la troisième heure de la somnolente matinée. — Fiers de leur nombre, la sécurité dans l’âme, — les confiants et outrecuidants Français — jouent aux dés les Anglais méprisés — et querellent la nuit éclopée et lente — qui, comme une noire et hideuse sorcière, se traîne — si fastidieusement. Les pauvres Anglais, — victimes condamnées, sont patiemment assis — près de leurs feux de bivouac, et réfléchissent intérieurement — aux dangers de la matinée ; leur morne attitude, — leurs joues décharnées, leurs vêtements de guerre en lambeaux — les font paraître à la clarté de la lune — comme autant d’horribles spectres. Oh ! maintenant qui verrait — le royal capitaine de cette bande délabrée — allant de poste en poste, de tente en tente, — s’écrierait : Louange et gloire sur cette tête ! — Il s’avance en effet, et visite toute son armée ; — il souhaite le bonjour à tous, avec un modeste sourire, — et les appelle frères, amis, compatriotes ! — Sur sa face royale nul indice — qu’une armée formidable l’a enveloppé ; — il ne concède pas même une nuance de pâleur — à l’insomnie de cette nuit fatigante ; — au contraire il a l’air dispos, et domine toute atteinte — avec un visage serein et une suave majesté ; — aussi pas un misérable, abattu et blême tout à l’heure, — qui, en le voyant, ne puise le courage dans ses regards. — Son œil généreux, tel que le soleil, — dispense à tous une universelle largesse, — en faisant fondre la peur glacée. Vous tous donc, spectateurs, petits et grands, — contemplez, telle que l’esquisse mon indignité, — cette faible image de Henry dans la nuit ; — et sur ce notre scène va voler au champ de bataille. — Oh ! pardon, si nous dégradons — avec quatre ou cinq mauvais fleurets ébréchés, — maladroitement croisés dans une bagarre ridicule, — le nom d’Azincourt ! Pourtant, asseyez-vous et voyez ; — rappelez-vous les faits réels au spectacle de leur parodie !

Le chœur sort.

Scène XII.

[Le camp anglais à Azincourt.]

Il fait nuit. Entrent le Roi Henry et Glocester, puis Bedford.


LE ROI.

— Il est vrai, Glocester, nous sommes dans un grand danger ; — d’autant plus grand doit être notre courage… — Bonjour, frère Bedford… Dieu tout-puissant ! — Il y a dans toute chose mauvaise une essence de bien — pour les hommes qui savent la distiller. — Ainsi nos mauvais voisins nous font lever de bonne heure, — habitude salutaire et de bon ménager ; — en outre, ils sont pour nous des consciences visibles, — des prêcheurs qui nous conseillent à tous — de nous bien préparer pour notre heure suprême. — Ainsi nous pouvons extraire un miel de l’ivraie, — et tirer une morale du diable lui-même.

Entre Erpingham.

— Bonjour, mon vieux sir Thomas Erpingham ; — un bon oreiller moelleux pour cette bonne tête blanche — vaudrait mieux que cette rude pelouse de France.


ERPINGHAM.

— Non pas, mon suzerain ; ce lit me convient mieux, — car je puis dire qu’à présent je suis couché comme un roi.


LE ROI.

— Il est bon de se réconcilier aux peines présentes — par l’exemple d’autrui. Ainsi l’esprit est soulagé ; — et, quand l’imagination est ravivée, infailliblement — les organes, auparavant inanimés et amortis, — s’arrachent à leur sépulcre léthargique et, rejetant la vieille peau, — se meuvent avec une légèreté nouvelle. — Prête-moi ton manteau, sir Thomas. Vous deux, frères, — recommandez-moi aux princes de notre camp ; — portez-leur mon bonjour, et sans délai — mandez-les tous à ma tente.


GLOCESTER.

Nous obéissons, mon suzerain.

Sortent Glocester et Bedford.


ERPINGHAM.

— Accompagnerai-je Votre Grâce ?


LE ROI.

Non, mon bon chevalier, — allez avec mes frères trouver les lords d’Angleterre. — Moi et ma conscience, nous avons à nous entretenir un moment, — et alors je ne veux pas d’autre compagnie.


ERPINGHAM.

— Le Dieu du ciel te bénisse, noble Harry !

Sort Erpingham.


LE ROI.

— Grand merci, vieil ami ! Cela fait du bien de t’entendre.


Entre Pistolet (28).


PISTOLET.

Qui va là ?


LE ROI.

Ami.


PISTOLET.

— Explique-toi. Es-tu officier ? — Ou es-tu manant, roturier et du peuple ?


LE ROI.

— Je suis gentilhomme et dans une compagnie.


PISTOLET.

— Brandis-tu la puissante pique ?


LE ROI.

Précisément. Qui êtes-vous ?


PISTOLET.
— Aussi bon gentilhomme que l’empereur.

LE ROI.

— Alors vous êtes supérieur au roi.


PISTOLET.

— Le roi est un beau coq, un cœur d’or, — un bon vivant, un rejeton de la gloire, — de bonne famille et de fort vaillant poignet. — Je baise sa sale semelle, et du plus profond de mon cœur — j’aime cet aimable bretteur. Quel est ton nom ?


LE ROI.

Henry le Roy.


PISTOLET.

Le Roy ! c’est un nom de Cornouailles. Es-tu de la bande de Cornouailles ?


LE ROI.

— Non, je suis Gallois.


PISTOLET.

Connais-tu Fluellen ?


LE ROI.

Oui.


PISTOLET.

— Dis-lui que je lui broierai son poireau sur son chef, — le jour de la Saint-David.


LE ROI.

Ne portez pas votre dague à votre chapeau ce jour-là, de peur qu’il ne la broie sur votre tête.


PISTOLET.

Serais-tu son ami ?


LE ROI.

Et de plus son cousin.


PISTOLET.

La peste soit de toi alors !


LE ROI.

Merci. Dieu vous assiste !


PISTOLET.
Mon nom est Pistolet.

LE ROI.

Il convient fort à votre brusquerie.

Pistolet sort.

Entrent de différents côtés Fluellen et Gower.


GOWER, élevant la voix.

Le capitaine Fluellen !


FLUELLEN.

Oui ! Au nom de Chesus-Christ, parlez plus bas. La plus grande merveille de tout l’univers, c’est de ne plus voir observer les vraies et anciennes prérogatives et lois de la guerre. Si vous voulez prendre seulement la peine d’examiner les campagnes du grand Pompée, vous trouverez, je vous le garantis, qu’il n’y avait ni fariboles ni folles paroles dans le camp de Pompée ; je vous garantis que vous trouverez que les cérémonies de la guerre, et ses précautions, et ses règles, et sa sobriété, et sa rigidité, étaient tout autres.


GOWER.

Eh ! l’ennemi est très-bruyant ; vous l’avez entendu toute la nuit.


FLUELLEN.

Si l’ennemi est un âne, un fou et un sot bavard, est-il bon, croyez-vous, que nous aussi, voyez-vous, nous nous comportions comme un âne, un fou et un sot bavard ; là, en conscience ?


GOWER.

Je parlerai plus bas.


FLUELLEN.

Je vous en prie, je vous en supplie !

Sortent Fluellen et Gower.


LE ROI.

— Bien que ses façons soient un peu hors de mode, — il y a beaucoup de circonspection et de valeur chez ce

Gallois.
Lueur d’aurore. Entrent Bates, Court et Williams, trois soldats.


COURT.

Frère John Bates, n’est-ce pas l’aube que je vois poindre là-bas ?


BATES.

Je le crois, mais nous n’avons pas grand sujet de désirer la venue du jour.


WILLIAMS.

Nous voyons là-bas le commencement du jour, mais je crois que nous n’en verrons jamais la fin… Qui va là ?


LE ROI.

Ami.


WILLIAMS.

Sous quel capitaine servez-vous ?


LE ROI.

Sous sir Thomas Erpingham.


WILLIAMS.

Un bon vieil officier, et un fort aimable gentilhomme. Que pense-t-il, je vous prie, de notre situation ?


LE ROI.

Il nous regarde comme des hommes naufragés sur un banc de sable, qui doivent s’attendre à être emportés par la marée prochaine.


BATES.

Il n’a pas dit sa pensée au roi ?


LE ROI.

Non ; et il n’est pas bon qu’il le fasse. Car, je vous le déclare, je crois que le roi n’est qu’un homme comme moi. La violette a pour lui la même odeur que pour moi ; les éléments se manifestent à lui comme à moi ; tous ses sens sont sujets aux conditions de l’humanité. Dépouillez-le de ses pompes, ce n’est plus qu’un homme dans sa nudité ; et quoique ses émotions aient une portée plus haute que les nôtres, quand elles descendent, elles descendent aussi bas. Conséquemment, quand il voit, comme nous, un motif d’inquiétude, ses inquiétudes, n’en doutez pas, ont la même amertume que les nôtres. Aussi est-il raisonnable que personne n’éveille ses inquiétudes, de peur qu’en les laissant voir il ne décourage l’armée.


BATES.

Il peut montrer extérieurement tout le courage qu’il voudra. Mais moi je crois, si froide que soit la nuit, qu’il souhaiterait fort d’être lui-même dans la Tamise jusqu’au cou, et je voudrais être avec lui, à tout hasard, pourvu que nous fussions hors de céans.


LE ROI.

Sur ma parole, je vous dirai mon opinion consciencieuse du roi ; je crois qu’il ne voudrait pas être ailleurs que là où il est.


BATES.

Eh bien, je voudrais qu’il y fût seul ; alors il serait sûr d’être admis à rançon, et bien des pauvres gens auraient la vie sauve.


LE ROI.

J’ose dire que vous ne lui êtes pas malveillant au point de le souhaiter seul ici. Vous ne parlez ainsi que pour sonder les dispositions des autres. Pour moi, il me semble que je ne pourrais mourir nulle part aussi heureusement que dans la compagnie du roi, sa cause étant juste et sa querelle honorable.


WILLIAMS.

C’est ce que nous ne savons pas.


COURT.

Ou plutôt c’est ce que nous n’avons pas à rechercher ; car nous en savons assez, si nous savons que nous sommes les sujets du roi ; si sa cause est mauvaise, notre obéissance

au roi nous lave de tout crime.

WILLIAMS.

Mais, si la cause n’est pas bonne, le roi lui-même aura un terrible compte à rendre, quand ces jambes, ces bras, ces têtes, coupés dans la bataille, se rejoindront au jour suprême, et que tous s’écrieront : Nous sommes morts en tel lieu, les uns jurant, d’autres appelant un chirurgien, d’autres pleurant sur leurs femmes restées dans la misère derrière eux ; d’autres, sur des dettes non payées ; d’autres, sur leurs enfants laissés nus ! De ceux qui meurent dans une bataille, il en est bien peu, je le crains, qui meurent bien ; car comment prépareraient-ils pieusement leur salut, quand le carnage est leur but ? Eh bien, si ces gens-là ne meurent pas en état de grâce, ce sera une triste affaire pour le roi qui les a entraînés, la désobéissance envers lui étant contraire à toutes les règles de la sujétion.


LE ROI.

Si donc un fils, que son père envoie trafiquer, périt sur mer en état de péché, l’imputation de sa perversité devra, d’après votre principe, peser sur son père qui l’a envoyé ; ou si un valet, transportant par ordre de son maître une somme d’argent, est assailli par des brigands et meurt chargé d’iniquités inexpiées, vous regarderez la commission du maître comme la cause de la damnation du valet. Mais il n’en est pas ainsi. Le roi n’a pas à répondre de la fin particulière de ses soldats, pas plus que le père de son fils, pas plus que le maître de son valet ; car on ne veut pas la mort d’un homme pour vouloir ses services. En outre, il n’est pas de roi, quelque pure que soit sa cause, qui, s’il faut en venir à l’arbitrage du glaive, puisse la soutenir avec des soldats irréprochables. Les uns peut-être sont coupables d’avoir prémédité et perpétré quelque meurtre ; d’autres, d’avoir séduit des vierges avec les sceaux brisés du parjure ; d’autres cherchent un refuge dans la guerre, après avoir déchiré parle pillage et le vol le doux sein de la paix. Or, si ces hommes ont su éluder la loi et se soustraire à la pénalité de leur pays, ils ont eu beau échapper aux hommes, ils n’ont point d’ailes pour se dérober à Dieu. La guerre est son recors, la guerre est sa vengeance. Ainsi les hommes qui ont violé les lois du roi en sont punis dans la querelle du roi : où ils craignaient la mort, ils ont eu la vie sauve ; où ils ont cherché leur salut, ils périssent ! Alors, s’ils meurent impénitents, le roi n’est pas plus coupable de leur damnation qu’il n’était coupable naguère des impiétés pour lesquelles ils sont désormais frappés. Les services de chaque sujet appartiennent au roi ; mais l’âme de chaque sujet n’appartient qu’à lui-même. Aussi tout soldat devrait faire à la guerre ce que fait tout malade dans son lit, laver sa conscience de toute souillure. S’il meurt ainsi, la mort est pour lui un bienfait ; s’il ne meurt pas, il doit bénir le temps perdu à gagner un tel viatique ; et celui qui échappe ainsi a droit de croire que, s’étant offert à Dieu sans réserve, il lui a été donné de survivre afin de rendre hommage à la grandeur divine et d’enseigner aux autres à préparer leur salut !


COURT.

Il est certain que, si un homme meurt dans le péché, le péché retombe sur sa tête, et que le roi n’a point à en répondre.


BATES.

Je ne demande pas qu’il réponde pour moi, et pourtant je suis déterminé à me battre vigoureusement pour lui.


LE ROI HENRY.

J’ai moi-même ouï dire au roi qu’il ne voudrait pas

payer rançon.

WILLIAMS.

Ouais, il a dit ça pour nous faire combattre avec plus de confiance ; mais, une fois nos gorges coupées, il peut payer rançon, et nous n’en serons pas plus avancés.


LE ROI HENRY.

Si je vis assez pour voir ça, je ne me fierai plus jamais à sa parole.


WILLIAMS, ironiquement.

Par la messe ! vous lui en demanderiez compte !… Figurez-vous la terrible décharge d’un vieux fusil : voilà la chétive colère d’un particulier éclatant contre un monarque. Vous pourriez aussi bien essayer de faire du soleil un glaçon, en l’éventant avec une plume de paon. « Vous ne vous fierez plus jamais à sa parole ! » Allons ! c’est une bêtise que vous dites là !


LE ROI HENRY.

Votre rebuffade est un peu trop brusque ; je me fâcherais contre vous, si le moment était convenable.


WILLIAMS.

Eh bien, ayons une querelle ensemble, si vous survivez.


LE ROI HENRY.

Volontiers.


WILLIAMS.

Comment te reconnaîtrai-je ?


LE ROI HENRY.

Donne-moi un gage, et je le porterai à mon chapeau. Alors, si tu oses le réclamer, j’en ferai ma querelle.


WILLIAMS.

Voici mon gant : donne-moi le tien en échange.


LE ROI HENRY.

Voilà.


WILLIAMS.

Moi aussi, j’entends porter le tien à mon chapeau ; si jamais, demain une fois passé, tu viens à moi et me dis : Ce gant est à moi, par cette main levée ! je t’applique un soufflet.


LE ROI HENRY.

Si jamais je vis pour voir ça, je t’en demanderai raison.


WILLIAMS.

Autant vaudrait avoir le courage de t’aller pendre.


LE ROI HENRY.

Oui, je le ferai, quand je te trouverais dans la compagnie du roi.


WILLIAMS.

Tiens ta parole. Adieu.


BATES.

Restez amis, Anglais stupides, restez amis ; nous avons assez de querelles avec les Français, si vous saviez calculer.


LE ROI HENRY.

Effectivement, les Français peuvent parier vingt écus contre un qu’ils nous battront, car ils peuvent nous opposer vingt écus pour un ; mais il n’y a pas de félonie pour nous autres Anglais à ébrécher les écus français, et le roi lui-même compte en rogner demain.

Les soldats sortent.


LE ROI HENRY, seul, continuant.

… À la charge du roi ! mettons nos vies, nos âmes, — nos dettes, nos femmes et leurs soucis, nos enfants et — nos péchés à la charge du roi !… Il faut que nous répondions de tout !… — Ô dure condition, jumelle de la grandeur ! — Être en butte au murmure du premier sot venu — qui n’a de sentiment que pour ses propres souffrances ! — Que de bonheurs infinis auxquels doivent renoncer les rois — et dont jouissent les particuliers ! — Et que possèdent les rois que les particuliers ne possèdent pas également, — hormis la pompe, la pompe publique ? — Et qu’es-tu, ô majesté idole ! — quelle sorte de divinité es-tu, toi qui souffres — plus de douleurs mortelles que tes adorateurs ? — Quels sont tes revenus ? quels sont tes profits ? — Ô majesté, montre moi ta valeur. — Quelle est l’âme de tout ce culte ? — Es-tu autre chose qu’une position, un rang, une forme — imposant aux hommes le respect et la crainte ? — Et tu es moins heureuse en inspirant la crainte — qu’eux en l’éprouvant ! — Au lieu de cordial hommage, c’est de flatterie empoisonnée — que tu es d’ordinaire abreuvée ! Oh ! sois malade, grandeur grande, — et dis à ton étiquette de te guérir ! — Crois-tu que la fièvre ardente disparaîtra — avec des titres enflés d’adulation ? — Cédera-t-elle aux génuflexions et aux basses courbettes ? — Peux-tu, toi qui disposes du genou du mendiant, — disposer de sa santé ? Non, songe superbe, — qui joues si subtilement avec le repos d’un roi ! — Je suis roi, moi qui te juge ; et, je le sais bien, — ni le heaume, ni le sceptre, ni le globe, — ni l’épée, ni la masse, ni la couronne impériale, — ni le manteau tissu d’or et de perles, — ni le titre ampoulé qui vole devant le roi, — ni le trône où il s’assied, ni le flot de splendeurs — qui bat la plage suprême de ce monde, — non, rien de tout cela, pompe trois fois magnifique, — rien de tout cet attirail étendu sur un lit majestueux — ne pourrait nous donner le sommeil profond du misérable esclave — qui, l’esprit vide et le corps — bourré du pain de la détresse, s’abandonne au repos, — sans jamais connaître l’horrible nuit, fille de l’enfer ! — Lui, ce manant, depuis le lever jusqu’au coucher du jour, — sue sous le regard de Phébus, et, toute la nuit, — dort en plein Élysée ! Le lendemain, dès l’aube, — il se lève et met Hypérion en char ; — et c’est ainsi que, lié à un labeur profitable, — il suit, l’année toujours courante jusqu’à son tombeau ! Aux cérémonies près, un tel misérable, — dont les jours sont voués au travail et les nuits au sommeil, — a l’avantage sur le roi. — L’esclave, membre d’une société paisible, — en a la jouissance ; mais il ne sait guère, dans sa grossière cervelle, — que de veilles il en coûte au roi pour maintenir cette paix — dont le paysan met à profit les heures !


Entre Erpingham.


ERPINGHAM.

— Milord, vos nobles, inquiets de votre absence, — vous cherchent par tout le camp.


LE ROI HENRY.

Bon vieux chevalier, — réunis-les tous dans ma tente ; — j’y serai avant toi.


ERPINGHAM.

J’obéis, milord.

Il sort.


LE ROI HENRY.

— Ô Dieu des batailles ! — retrempe les cœurs de mes soldats ! — Défends-les de la crainte ; ôte-leur — la faculté de compter, si le nombre de nos adversaires — doit leur enlever le courage !… Pas aujourd’hui, mon Dieu ! — Oh ! ne songe pas aujourd’hui à la faute — que mon père a commise en saisissant la couronne ! — J’ai fait inhumer de nouveau le corps de Richard, — et j’ai versé sur lui plus de larmes contrites — que la violence ne lui a tiré de gouttes de sang. — J’entretiens annuellement cinq cents pauvres — qui deux fois par jour élèvent leurs mains flétries — vers le ciel pour le pardon du sang ; et j’ai bâti — deux monastères où des prêtres graves et solennels — chantent incessamment pour l’âme de Richard (29). Je veux faire davantage ; — mais tout ce que je puis faire est bien peu de chose, — puisque ma pénitence doit venir

après tout — implorer ce pardon !
Entre Glocester.


GLOCESTER.

— Mon suzerain !


LE ROI HENRY.

La voix de mon frère Glocester !… Oui. — Je sais ce qui t’amène ; je vais avec toi. — Le jour, mes amis, et toutes choses m’attendent.

Ils sortent.



Scène XIII.

[Le camp français.]

Entrent le Dauphin, Orléans, Rambures et d’autres (30).


ORLÉANS.

— Le soleil dore notre armure ; debout, messeigneurs !


LE DAUPHIN.

Montez à cheval ! Mon cheval ! valet ! laquay ! Holà !


ORLÉANS.

Ô vaillante ardeur !


LE DAUPHIN.

En avant ! Les eaux et la terre


ORLÉANS.

Rien de plus ? L’air et le feu


LE DAUPHIN.

Ciel ! Cousin Orléans !…

Entre le Connétable.

Eh bien, seigneur connétable ?


LE CONNÉTABLE.

— Entendez-vous nos destriers hennir d’impatience ?


LE DAUPHIN.

— Montez-les, et faites de telles incisions dans leur peau — que leur sang ardent jaillisse aux yeux des Anglais —

et éteigne leur courage superflu. Allons !

RAMBURES.

— Quoi ! vous voulez qu’ils pleurent le sang de nos chevaux ? — Comment distinguerons-nous alors leurs larmes naturelles ?


Entre un Messager.


LE MESSAGER.

— Pairs de France, les Anglais sont en bataille.


LE CONNÉTABLE.

— À cheval, vaillants princes ! vite à cheval ! — Regardez seulement cette pauvre bande d’affamés, — et votre martiale apparition va dévorer leurs âmes, — ne leur laissant que l’enveloppe et la cosse humaine. — Il n’y a pas assez d’ouvrage pour tous nos bras ; — à peine y a-t-il dans leurs veines maladives assez de sang — pour faire tache à chacun des coutelas nus — que nos vaillants Français vont tirer aujourd’hui — pour les rengainer faute de besogne. Soufflons seulement sur eux, — et la vapeur de notre vaillance va les renverser. — Il est positif et incontestable, milords, — que le superflu de notre valetaille, ce tas de manants, — qui pullulent dans une inutile motion — autour de nos carrés de bataille, suffiraient — à purger cette plaine d’un si misérable ennemi, — tandis que nous, spectateurs oisifs, nous resterions — posés à la base de cette montagne. — Mais notre honneur s’oppose à cela. Que vous dirai-je ? — Nous n’avons que bien peu de chose à faire, — et tout est fait. Que les trompettes sonnent — la fanfare de chasse comme boute-selle ! — Car notre approche va jeter une telle alarme dans la plaine — que les Anglais vont ramper de peur et se rendre.


Entre Grandpré.


GRANDPRÉ.

— Pourquoi tardez-vous si longtemps, messeigneurs de France ? — Ces charognes insulaires, désespérément inquiètes de leurs os, — déparent la plaine matinale. — Leurs drapeaux en loque sont pauvrement déployés, — et l’air que nous respirons les secoue en passant dédaigneusement. — Le fier Mars semble en banqueroute dans leur misérable armée — et hasarde à peine un faible regard à travers un casque rouillé. — Leurs cavaliers sont comme des candélabres fixes — dont les bras portent des torches ; et leurs pauvres rosses — attendent, la tête basse, la peau et les flancs avachis ; — la chassie suinte de leurs yeux ternes ; — et à leur bouche pâle et inerte le mors, — souillé d’herbe mâchée, pend immobile. — Leurs exécuteurs, les corbeaux malins, — planent au-dessus d’eux tous, impatients de leur heure. — Aucune description verbale ne saurait — peindre, telle qu’elle apparaît, — la vie étrange, l’animation inanimée de cette armée.


LE CONNÉTABLE.

— Ils ont dit leurs prières, et ils attendent la mort.


LE DAUPHIN.

— Si nous leur envoyions des dîners et des équipements neufs ? — Si nous donnions de l’avoine à leurs chevaux affamés, — avant de les combattre ?


LE CONNÉTABLE.

— Je n’attends plus que mon guidon… En avant ! — Je vais prendre la bannière d’un trompette, — et l’emprunter pour ma hâte. Allons, partons ! — Le soleil est déjà haut, et nous perdons la journée (31).

Ils sortent.



Scène XIV.

[Le camp anglais.]

Entrent l’armée anglaise, Glocester, Bedford, Exeter, Salisbury et Westmoreland.}}


GLOCESTER.
Où est le roi ?

BEDFORD.

— Le roi est lui-même monté à cheval pour reconnaître leurs positions.


WESTMORELAND.

— Ils ont au moins soixante mille combattants.


EXETER.

— C’est cinq contre un ; en outre, toutes leurs troupes sont fraîches.


SALISBURY.

— Que le bras de Dieu combatte avec nous ! c’est une terrible disproportion. — Dieu soit avec vous tous, princes ! Je vais à mon poste. — Si nous ne devons plus nous retrouver qu’au ciel, — en bien, séparons-nous pleins de joie !… Mon noble lord de Bedford, — mon cher lord Glocester, mon bon lord Exeter…

À Westmoreland.

— Et vous, mon aimable parent, vous tous, guerriers, adieu !


BEDFORD.

— Adieu, bon Salisbury, que la bonne chance soit avec toi !


EXETER.

— Adieu, généreux lord, combats vaillamment aujourd’hui ; — mais je te fais injure, en t’exhortant de la sorte, car tu es pétri de la plus solide et de la plus réelle valeur !

Sort Salisbury.

BEDFORD.

— Il a à la fois la valeur et la générosité — d’un prince.


WESTMORELAND.

Oh ! que n’avons-nous ici pour le moment — dix mille de ces hommes d’Angleterre — qui ne font rien aujourd’hui (32) !


Entre le roi Henry.


LE ROI HENRY.

Qui donc émet ce vœu ? — Mon cousin Westmoreland ! Non, mon beau cousin : — si nous sommes marqués pour mourir, nous sommes assez — pour le désastre de notre patrie ; et si nous survivons, — moins nous serons, plus grande sera la part d’honneur. — Vive Dieu ! je t’en prie, ne souhaite pas un homme de plus. — Par Jupiter ! je n’ai pas la cupidité de l’or, — et peu m’importe qu’on vive à mes frais ; — je ne suis pas désolé que d’autres usent mes habits ; — ces choses extérieures ne comptent guère dans mes désirs ; — mais, si c’est un péché de convoiter l’honneur, — je suis le plus coupable des vivants. — Non, ma foi, mon petit cousin, ne souhaite pas un Anglais de plus. — Jour de Dieu ! je ne voudrais pas perdre d’un si grand honneur — ce qu’il en faudrait partager avec un homme de plus ; — non, pour les plus belles promesses de l’avenir ! Oh ! n’en souhaite pas un de plus, — Westmoreland. Fais plutôt proclamer dans nos rangs — que celui qui n’est pas en appétit de combattre — peut partir : il lui sera délivré un passe-port, — et remis de l’argent pour le voyage. — Nous ne voudrions pas mourir en compagnie d’un homme — qui a peur d’être notre camarade de mort. — Ce jour est appelé la fête de saint Crépin : celui qui aura survécu à cette journée et sera rentré chez lui sain et sauf, — se redressera sur ses talons chaque fois qu’on parlera de ce jour, — et se grandira au seul nom de saint Crépin. — Celui qui aura vu cette journée et atteint un grand âge, — chaque année, à la veille de cette fête, traitera ses amis — et dira : C’est demain la Saint-Crépin ! — Alors, il retroussera sa manche et montrera ses cicatrices. — Le vieillard oublie ; mais il aura tout oublié — qu’il se rappellera encore avec emphase — ses exploits dans cette journée. Alors nos noms — familiers à toutes les bouches comme des mots de ménage, — le roi Harry, Bedford, Exeter, — Warwick, Talbot, Salisbury et Glocester, — retentiront fraîchement au choc des coupes écumantes. — Le bonhomme apprendra cette histoire à son fils. — Et la Saint-Crépin ne reviendra jamais, — d’aujourd’hui à la fin du monde, — sans qu’on se souvienne de nous, — de notre petite bande, de notre heureuse petite bande de frères ! — Car celui qui aujourd’hui versera son sang avec moi, — sera mon frère ; si vile que soit — sa condition, ce jour l’anoblira. — Et les gentilshommes aujourd’hui dans leur lit en Angleterre — regarderont comme une malédiction de ne pas s’être trouvés ici, — et feront bon marché de leur noblesse, quand ils entendront parler l’un de ceux — qui auront combattu avec nous au jour de la Saint-Crépin !


Entre Salisbury.


SALISBURY.

— Mon souverain seigneur, préparez-vous vite. — Les Français sont superbement rangés en bataille — et vont nous charger avec emportement.


LE ROI HENRY.

— Tout est prêt, si nos cœurs le sont.


WESTMORELAND.

— Périsse l’homme dont le cœur est aujourd’hui défaillant !


LE ROI HENRY.

— Tu ne souhaites plus de renfort d’Angleterre, cousin ?


WESTMORELAND.

— Vive Dieu ! Mon prince, je voudrais que vous et moi, — sans autre secours, nous fussions seuls à soutenir ce royal combat.


LE ROI HENRY.

— Allons, voilà que tu nous souhaites cinq mille hommes de moins ; — et j’aime mieux ça que t’entendre en souhaiter un de plus… — Vous connaissez vos postes :

Dieu soit avec vous tous !
Fanfare. Entre Montjoie.


MONTJOIE.

— Encore une fois, je viens savoir de toi, roi Harry, — si tu veux enfin traiter pour ta rançon, — avant ta ruine très-certaine ; — car assurément tu es si près de l’abîme — que tu dois forcément t’y engloutir. En outre, par miséricorde, — le connétable te demande d’inviter — tes compagnons au repentir, afin que leurs âmes — puissent se retirer paisibles et pures — de ces plaines où (infortunés !) leurs pauvres corps — doivent tomber et pourrir.


LE ROI HENRY.

Qui t’a envoyé cette fois ?


MONTJOIE.

Le connétable de France.


LE ROI HENRY.

— Remporte, je te prie, ma première réponse. — Dis-leur de m’achever d’abord, et puis de vendre mes os. — Dieu bon ! Pourquoi narguer ainsi de pauvres hères ? — L’homme qui une fois vendit la peau du lion — quand la bête vivait encore, fut tué en le chassant. — Beaucoup d’entre nous, sans nul doute, trouveront — dans leur pays des tombes sur lesquelles — vivront, inscrits dans le bronze, leurs exploits de ce jour ; — et, pour ceux qui laisseront en France leurs os vaillants, — fussent-ils enterrés dans vos fumiers, morts comme des hommes, — ils seront à jamais fameux ; car le soleil même les saluera, — et aspirera au haut des cieux leur gloire fumante, — laissant leurs restes terrestres infecter vos climats, — et empester la France de leurs émanations. — Vous verrez alors comme rebondit notre valeur anglaise : — morte, elle touche terre comme le boulet, — rejaillit en un nouvel élan de destruction — et tue par le ricochet du trépas ! — Parlons donc avec fierté. Dis au connétable — que nous sommes des guerriers en tenue de journaliers ; — notre élégance et nos dorures ont été salies — par des marches pluvieuses à travers la plaine ardue. — Il ne reste pas une plume dans toute notre armée, — bonne preuve, j’espère, que nous ne nous envolerons pas. — Le temps nous a déguenillés ; — mais, par la messe ! nos cœurs sont pimpants ; — et mes pauvres soldats me disent qu’avant la nuit — ils auront des habits plus frais, dussent-ils arracher — des épaules des Français leurs belles cottes neuves — et les mettre hors de service. S’ils font cela — (et ils le feront, s’il plaît à Dieu), — ma rançon sera — bientôt trouvée. Hérault, épargne-toi tant de peines. — Ne viens plus parler de rançon, gentil hérault ; — je le jure, ils n’en auront pas d’autre que ces membres ; — et, s’ils les ont en l’état où je les laisserai, — ils en retireront bien peu de chose : va le dire au connétable.


MONTJOIE.

— J’y vais, roi Harry. Et sur ce, adieu ; — tu n’entendras plus le héraut.


LE ROI HENRY.

— J’ai peur que tu ne viennes encore une fois parler de rançon.

Sort Montjoie.

Entre le duc d’York (33).


YORK.

— Milord, je vous demande très-humblement à genoux — le commandement de l’avant-garde.


LE ROI HENRY.

— Prends-le, brave York… Maintenant, soldats, en marche. — Et toi, ô Dieu, dispose de cette journée comme il te plaira !…

Ils sortent.

Scène XV.

[Azincourt. Les abords du champ de bataille.]

Alarme. Mouvements de troupes. Entrent un soldat français, Pislolet et le Page.


PISTOLET, au soldat.

Rends-toi, chien.


LE SOLDAT.

Je pense que vous estes le gentilhomme de bonne qualité.


PISTOLET.

Qualité ! dis-tu ?… Entends-moi, es-tu gentilhomme ? Quel est ton nom ? Explique-toi.


LE SOLDAT.

Ô Seigneur Dieu !


PISTOLET.

— Oh ! signor Diou ! ce doit être un gentilhomme. — Pèse mes paroles, ô signor Diou, et écoute. — Ô signor Dieu, tu meurs à la pointe de ma colichemarde, — si tu ne me donnes, ô signor, — une magnifique rançon.


LE SOLDAT.

Ô prennez miséricorde ! ayez pitié de moy !


PISTOLET.

— Il s’agit bien de moy ! J’aurai quarante moidores, — ou je t’extrairai ta rançon par la gorge — en gouttes de sang cramoisi.


LE SOLDAT.

Est-il impossible d’eschapper la force de ton bras ?


PISTOLET.

Ton bras, chien ! — maudit et impudent bouc de montagne, — que m’offres-tu là ?


LE SOLDAT.

Ô pardonnez-moy !


PISTOLET.

— Tu parles encore de moi ? Est-ce une tonne de moidores que tu m’offres ? — Viens ici, page. Demande en français à ce maraud — quel est son nom.


LE PAGE, au soldat.

Escoutez : comment estes-vous appellé ?


LE SOLDAT.

Monsieur le Fer.


LE PAGE, à Pistolet.

Il dit qu’il se nomme Maître Fer.


PISTOLET.

Maître Fer ! Eh bien, je vais le ferrer, le laminer, le marteler ! Rends-lui ça en français.


LE PAGE.

Je ne sais pas les mots français pour ferrer laminer, marteler.


PISTOLET.

Dis-lui de se préparer, car je vais lui couper la gorge.


LE SOLDAT.

Que dit-il, monsieur ?


LE PAGE.

Il me commande de vous dire que vous faites vous prest ; car ce soldat icy est disposé tout à cette heure de couper vostre gorge.


PISTOLET.

Ouy, couper gorge, par ma foy, manant ; — à moins que tu ne me donnes des écus, de beaux écus ; — sinon, tu seras mutilé par cette épée. —


LE SOLDAT.

Oh ! je vous supplie pour l’amour de Dieu me pardonner ! Je suis gentilhomme de bonne maison ; gardez ma vie, et je vous donneray deux cents escus.


PISTOLET.

Que dit-il ?


LE PAGE.

Il vous prie d’épargner sa vie : il est gentilhomme de bonne maison ; et, pour sa rançon, il vous donnera deux cents écus.


PISTOLET.

— Dis-lui que ma furie s’apaisera et que — je veux bien prendre ses écus.


LE SOLDAT.

Petit monsieur, que dit-il ?


LE PAGE.

Encore qu’il est contre son jurement de pardonner aucun prisonnier, néantmoins, pour les escus que vous l’avez promis, il est content de vous donner la liberté, le franchissement.


LE SOLDAT.

Sur mes genoux, je vous donne mille remerciements : et je m’estime heureux que je suis tombé entre les mains d’un chevalier, je pense, le plus brave, vaillant et très-distingué seigneur d’Angleterre.


PISTOLET.

Explique-moi ça, page.


LE PAGE.

Il vous donne, sur ses genoux, mille remerciements : et il s’estime heureux d’être tombé entre les mains, pense-t-il, du plus brave, du plus vaillant et du plus digne seigneur d’Angleterre.


PISTOLET.

— Suçons le sang, mais montrons quelque clémence.

Au soldat.

— Suis-moi.

Il sort.


LE PAGE.

Suivez, vous, le grand capitaine.

Le soldat sort.


LE PAGE, seul, continuant.

Je n’ai jamais entendu voix si pleine sortir de cœur si vide ; mais le dicton est vrai : Vase vide est sonore. Bardolphe et Nym avaient dix fois plus de valeur que ce diable hurleur de la vieille comédie à qui chacun pouvait rogner les ongles avec une dague de bois (34) ; et tous deux sont pendus ; et celui-ci le serait également, s’il osait commettre quelque vol aventureux. Il faut que je reste, moi, en compagnie des laquais, avec les bagages du camp. Le Français ferait une belle prise sur nous, s’il savait ça ; car il n’y a pour les garder que des marmousets !

Il sort.



Scène XVI.

[Le champ de bataille.]

Fanfares d’alarme. Entrent le Dauphin, Orléans, Bourbon, le Connétable, Rambures et autres.


LE CONNÉTABLE.

Ô diable !


ORLÉANS.

Ô seigneur ! le jour est perdu, tout est perdu !


LE DAUPHIN.

Mort de ma vie ! Tout est bouleversé, tout ! — Le déshonneur et l’éternel opprobre — pèsent moqueurs sur nos panaches. Ô meschante fortune !... Ne fuyez pas.

Courte fanfare d’alarme.


LE CONNÉTABLE.

Ah ! tous nos rangs sont rompus.


LE DAUPHIN.

— Oh ineffaçable opprobre ! Poignardons-nous nous-mêmes ! — Voilà donc les misérables que nous avons joués aux dés.


ORLÉANS.

— Est-ce là le roi de qui nous exigions rançon ?


BOURBON.

— Opprobre ! éternel opprobre ! opprobre partout ! — Mourons avec honneur en retournant une fois encore à la charge ! — Pour celui qui ne veut pas suivre Bourbon en ce moment, — qu’il s’en aille d’ici ; et, le bonnet à la main, — comme un ignoble entremetteur, qu’il garde la porte, — tandis qu’un rustre, aussi vil que mon chien, — souillera la plus belle de ses filles !


LE CONNÉTABLE.

— Que le désordre, qui nous a ruinés, nous sauve à présent ! — Allons, en masse, offrir nos vies.


ORLÉANS.

— Nous sommes encore assez de vivants dans cette plaine — pour écraser les Anglais sous notre nombre, — si l’on peut rétablir un peu d’ordre.


BOURBON.

— Au diable l’ordre à présent ! Je cours à la mêlée. — Abrégeons notre vie pour ne pas prolonger notre déshonneur.

Ils sortent (35).



Scène XVII.

[Une autre partie du champ de bataille.]

Fanfare d’alarme. Entrent le Roi Henry et ses troupes, puis Exeter et d’autres.


LE ROI HENRY.

— Nous nous sommes bien comportés, mes trois fois vaillants compatriotes ; — mais tout n’est pas fini ; les Français tiennent encore la plaine.


EXETER.

— Le duc d’York se recommande à Votre Majesté.


LE ROI HENRY.

— Vit-il encore, bon oncle ? Trois fois, depuis une heure,

je l’ai vu tomber, — trois fois se redresser et combattre. — Du cimier à l’éperon, il était tout en sang.

EXETER.

— C’est dans cet appareil qu’il est couché, le brave soldat, — engraissant la plaine ; et à son côté sanglant, — son compagnon d’honneur et de blessures, — le noble comte de Suffolk est aussi couché. — Suffolk est mort le premier ; York, tout haché, — s’approche de son ami, enfoui sous les caillots, — le prend par la barbe, baise les plaies — qui saignaient béantes sur sa face, — et s’écrie : Attends, cher cousin Suffolk ! — mon âme accompagnera la tienne au ciel. — Chère âme, attends-moi ; envolons-nous côte à côte, — comme dans cette bataille glorieuse et acharnée — la chevalerie nous tenait unis ! — À ces mots, j’arrive et lui adresse quelques mots d’espoir ; — il me sourit, me tend la main, — et, avec une faible étreinte, me dit : Cher lord, — recommandez mes services à mon souverain. — Sur ce, il s’est retourné, a jeté autour du cou de Suffolk — son bras blessé, et l’a baisé aux lèvres ; — et ainsi, marié par la mort, il a scellé de son sang — le testament de cette noble affection. — Ce beau et doux spectacle m’a arraché — ces pleurs que j’aurais voulu retenir ; — mais, ma fermeté d’homme étant à bout, — ma mère tout entière a surgi à mes yeux — et m’a fait fondre en larmes !


LE ROI HENRY.

Je ne vous blâme pas ; — car, rien qu’en vous entendant, il me faut faire effort pour retenir — le nuage qui obscurcit mes yeux ; sinon, ils se mouilleraient aussi.

Fanfare d’alarme.

— Mais, écoutez ! quelle est cette nouvelle alarme ? — Les Français ont rallié leurs troupes dispersées ! — Eh bien, que chaque soldat tue ses prisonniers. — Communiquez cet ordre (36).

Ils sortent.



Scène XVIII.

[Une autre partie du champ de bataille.]

Fanfares d’alarme. Entrent Fluellen et Gower.


FLUELLEN.

Tuer les pages et le pagage ! C’est expressément contraire aux lois de la guerre ! C’est l’acte de scélératesse le plus fieffé, entendez-vous bien, qui puisse être commis : en conscience, là, n’est-ce pas ?


GOWER.

Il est certain que pas un de ses enfants n’est resté vivant ! Et ce massacre est l’œuvre des misérables lâches qui s’enfuyaient de la bataille. En outre, ils ont brûlé ou emporté tout ce qui était dans la tente du roi ; aussi le roi, fort justement, a-t-il commandé à chaque soldat d’égorger son prisonnier. Oh ! c’est un galant roi !


FLUELLEN.

Oui ; il est né à Monmouth, capitaine Gower. Comment appelez-vous le nom de la ville où Alexandre le Kros est né ?


GOWER.

Alexandre le Grand ?


FLUELLEN.

Eh ! je vous le demande, le kros n’est-il pas krand ? Le kros, le krand, le puissant, l’énorme, le magnanime, c’est tout un, sauf que la phrase varie un tantinet…


GOWER.

Je crois qu’Alexandre le Grand est né en Macédoine ; son père s’appelait Philippe de Macédoine, je crois.


FLUELLEN.

Je crois que c’est en Macédoine qu’Alexandre est né. Je vous dirai, capitaine, si vous regardez sur les cartes de l’univers, je vous garantis que vous trouverez, dans vos comparaisons entre Macédoine et Monmouth, que leur situation à toutes deux, voyez-vous, est exactement pareille. Il y a une rivière à Macédoine, et il y a également une rivière à Monmouth : elle s’appelle la Wye à Monmouth ; mais, pour le nom de l’autre, il m’est sorti de la cervelle. Mais n’importe, elles se ressemblent comme mes doigts ressemblent à mes doigts, et il y a du saumon dans toutes deux. Si vous examinez bien la vie d’Alexandre, la vie de Henry de Monmouth se modèle passablement sur elle ; car il y a des analogies en toutes choses, Dieu sait, et vous savez qu’Alexandre, dans ses rages, et ses furies, et ses emportements, et ses humeurs, et ses boutades, et ses déplaisirs, et ses indignations, et aussi étant légèrement enivré du cerveau, Alexandre, dis-je, étant dans ses cervoises et dans ses colères, occit son meilleur ami, Clytus.


GOWER.

Notre roi ne lui ressemble pas en ça ; il n’a jamais occis aucun de ses amis.


FLUELLEN.

Ce n’est pas bien, voyez-vous, de m’ôter la parole de la pouche, avant que j’aie conclu et fini. Je ne parle que par rapprochement et par comparaison. De même qu’Alexandre occit son ami Clytus, étant dans ses cervoises et dans ses libations, de même Harry de Monmouth, étant dans son pon sens et dans se pleine raison, a chassé le kros chevalier au krand pourpoint, celui qui apondait en plaisanteries, en drôleries, en coquineries et en moqueries ; j’ai oublié son nom.


GOWER.

Sir John Falstaff ?


FLUELLEN.
Lui-même. Je puis fous le dire, il y a de praves gens nés à Monmouth.

GOWER.

Voici venir Sa Majesté.

Fanfares d’alarme.

Entrent le Roi Henry, avec une partie des forces anglaises, puis Warwick, Glocester, Exeter, Williams et autres.


LE ROI HENRY.

— Depuis mon arrivée en France, voici le premier moment — où je me sens irrité… Prends une trompette, héraut ; — galope jusqu’à ces cavaliers, là, sur cette colline. — S’ils veulent se battre avec nous, dis-leur de descendre, — sinon, de vider la plaine ; ils blessent notre vue. — S’ils refusent, nous irons à eux, — et nous leur ferons prendre leur volée aussi vite que les pierres — lancées des vieilles frondes assyriennes. — En outre, nous égorgerons nos captifs ; — et pas un de ceux que nous prendrons — n’obtiendra notre pitié. Va leur dire cela.


Entre Montjoie (37).


EXETER.

— Voici venir le héraut des Français, mon suzerain.


GLOCESTER.

— Son regard est plus humble que d’habitude.


LE ROI HENRY.

— Eh bien ! que signifie ceci, héraut ? Ne sais-tu pas — que je ne veux offrir d’autre rançon que mes os ? — Viens-tu encore me parler de rançon ?


MONTJOIE.

Non, grand roi. — Je viens solliciter pour nous la charitable autorisation — de parcourir cette plaine sanglante, — d’enregistrer nos morts, puis de les enterrer, — après avoir séparé nos nobles de nos simples soldats. — Car beaucoup de nos princes, hélas ! — sont plongés et noyés dans un sang mercenaire, — tandis que nos manants baignent leurs membres roturiers — dans le sang des princes. Les chevaux blessés — piétinent jusqu’au fanon dans le sang, et, dans leur rage folle, — lancent leurs ruades de fer à leurs maîtres morts, — ainsi tués deux fois. Oh ! permets-nous, grand roi, — de parcourir en sûreté le champ de bataille, et de recueillir — nos morts.


LE ROI HENRY.

Je te le dis franchement, héraut, — je ne sais si la journée est à nous ou non. — Car, maintenant encore, un grand nombre de vos cavaliers débouchent — et galopent dans la plaine.


MONTJOIE.

La journée est à vous.


LE ROI HENRY.

— Grâces en soient rendues à Dieu, et non à notre force ! — Comment s’appelle ce château qui est près d’ici ?


MONTJOIE.

On l’appelle Azincourt.


LE ROI HENRY.

— Eh bien, nous appelons ce combat la bataille d’Azincourt, — livrée le jour de saint Crépin et saint Crépinien. —


FLUELLEN.

N’en déplaise à Votre Majesté, votre krand-père de fameuse mémoire et votre krand-oncle Édouard le Noir, prince de Galles, à ce que j’ai lu dans les chroniques, ont gagné une bien pelle bataille ici en France.


LE ROI HENRY.

En effet, Fluellen.


FLUELLEN.

Votre Majesté dit vrai. Si Votre Majesté s’en souvient, les Gallois rendirent de peaux services dans un jardin où poussaient des poireaux ; tous mirent des poireaux à leurs chapeaux de Monmouth ; et Votre Majesté sait que cet insigne se porte encore à cette heure en l’honneur de leurs services. Et je crois que Votre Majesté ne dédaigne point de porter le poireau le jour de la saint Tavid.


LE ROI HENRY.

— Je le porte comme un glorieux souvenir. — Car je suis Gallois, vous savez, cher compatriote.


FLUELLEN.

Toute l’eau de la Wye ne saurait laver de son sang gallois le corps de Votre Majesté, je puis vous dire ça. Tieu le pénisse et le préserve tant qu’il plaira à Sa Grâce et à Sa Majesté aussi !


LE ROI HENRY.

Merci, mon cher compatriote.


FLUELLEN.

Par Cheshus, je suis le compatriote de Votre Majesté, peu m’importe qu’on le sache ; je le confesserai à tout l’nivers. Je n’ai pas à rougir de Votre Majesté. Tieu soit loué, tant que Votre Majesté est un honnête homme.


LE ROI HENRY.

— Dieu veuille me conserver tel !

Montrant Montjoie.

Que nos hérauts aillent avec lui ; — apporte-moi le relevé exact des morts — de nos deux armées.

Sortent Montjoie et les hérauts d’armes anglais.

Montrant Williams à Exeter.

Appelez-moi ce camarade là-bas.


EXETER.

Soldat, venez devant le roi.

Williams s’avance, un gant à son chapeau.


LE ROI HENRY.
Soldat, pourquoi portes-tu ce gant à ton chapeau ?

WILLIAMS.

Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c’est le gage de quelqu’un avec qui je dois me battre, s’il est vivant.


LE ROI HENRY.

Un Anglais ?


WILLIAMS.

Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c’est un drôle qui s’est chamaillé avec moi la nuit dernière ; s’il est vivant, et qu’il ose réclamer ce gant, j’ai juré de lui appliquer un soufflet ; ou encore, si je vois mon gant à son chapeau (et il a juré, foi de soldat, de le porter, s’il vit), je le lui ferai sauter vigoureusement.


LE ROI HENRY.

Qu’en pensez-vous, capitaine Fluellen ? Est-il bon que ce soldat tienne son serment ?


FLUELLEN.

En mon âme et conscience, n’en déplaise à Votre Majesté, c’est un lâche et un gueux, s’il ne le fait pas.


LE ROI HENRY.

Il se peut que son ennemi soit un gentilhomme de trop haut rang pour pouvoir rendre raison à un homme de sa sorte.


FLUELLEN.

Fût-il aussi peu gentilhomme que le tiable, que Lucifer et que Belzébuth lui-même, il est nécessaire, je le dis à Votre Grâce, qu’il tienne sa parole et son serment. S’il est parjure, voyez-vous, il sera réputé le gueux le plus fieffé, le plus effronté Jacquot qui ait jamais posé sa semelle noire sur le sol, sur la terre de Tieu, en mon âme et conscience,  !


LE ROI HENRY.

Ainsi, l’ami, tiens ta parole, quand tu rencontreras ce gaillard-là.


WILLIAMS.
Je le ferai, si je vis, mon suzerain.

LE ROI HENRY.

Sous qui sers-tu ?


WILLIAMS.

Sous le capitaine Gower, mon suzerain.


FLUELLEN.

Gower est un pon capitaine, et pien versé dans la science et la littérature de la guerre.


LE ROI HENRY, à Williams.

Appelle-le-moi, soldat.


WILLIAMS.

J’obéis, mon suzerain.

Il sort.

LE ROI HENRY.

Tiens, Fluellen.

Il remet à Fluellen le gant de Williams.

Porte cet insigne à ma place, et attache-le à ton chapeau. Quand Alençon et moi étions ensemble à terre, j’ai arraché ce gant de son heaume. Quiconque le réclamera est un ami d’Alençon et un ennemi de notre personne. Si tu rencontres un tel homme, tu l’appréhenderas, pour peu que tu m’aimes.


FLUELLEN.

Votre Grâce me fait le plus grand honneur que puisse souhaiter le cœur d’un de ses sujets. Je voudrais bien voir l’homme, n’ayant que deux pattes, qui se troufera offusqué de ce gant. Mais je voudrais bien le voir une fois. Fasse le Tieu de sa grâce que je puisse le voir !


LE ROI HENRY.

Connais-tu Gower ?


FLUELLEN.

C’est mon ami cher, ne vous déplaise.


LE ROI HENRY.
Va le chercher, je te prie, et amène-le à ma tente.

FLUELLEN.

J’y vais.

Il sort.


LE ROI HENRY.

— Milord de Warwick, et vous, mon frère Glocester, — suivez de près Fluellen. — Le gant que je lui ai donné comme un insigne — pourrait bien lui valoir un soufflet. — C’est le gant du soldat que, d’après la convention, je devais — moi-même porter. Suivez le bon cousin Warwick ; — si ce soldat le frappe (et je juge — à ses brusques allures qu’il tiendra sa parole), — quelque mésaventure subite pourrait en résulter. — Car je connais Fluellen pour un vaillant ; — mû par la colère, il prend feu comme la poudre à canon, — et il rendra vite injure pour injure. — Suivez-le, et veillez à ce qu’ils ne se fassent pas de mal. — Venez avec moi, oncle Exeter.

Ils sortent.



Scène XIX.

[Devant la tente du roi Henry.]

Entrent Gower et Williams.


WILLIAMS.

Je gage que c’est pour vous faire chevalier, capitaine.


Entre Fluellen.


FLUELLEN, à Gower.

Au nom de Tieu et de son pon plaisir, je vous adjure de vous rendre au plus vite auprès du roi ; il s’agit de votre pien plus peut-être que votre intellect ne se l’imagine.


WILLIAMS, montrant le gant que Fluellen porte à son chapeau.
Monsieur, connaissez-vous ce gant-là ?

FLUELLEN.

Ce gant ? Je sais que ce gant est un gant.


WILLIAMS.

Je le connais, moi, et voici comment je le réclame.

Il le frappe.

FLUELLEN.

Sang Tieu ! voilà le plus fieffé traître qui soit dans tout l’nivers, en France ou en Angleterre.


GOWER, s’interposant, à Williams.

Qu’est-ce à dire, monsieur ? coquin que vous êtes !


WILLIAMS.

Croyez-vous que je veuille me parjurer ?


FLUELLEN.

Rangez-vous, capitaine Gower ; je vais lui payer sa trahison en horions, je vous le karantis.


WILLIAMS.

Je ne suis pas un traître.


FLUELLEN.

Tu en as menti par la gorge.

À Gower.

Au nom de Sa Majesté, je vous somme de l’appréhender ; c’est un ami du duc d’Alençon.


Entrent Warwick et Glocester.


WARWICK.

Eh bien, eh bien ! qu’y a-t-il ?


FLUELLEN.

Milord de Warwick, Tieu soit loué ! voici une trahison des plus pernicieuses qui vient d’être mise en lumière ; une lumière, voyez-vous, comme vous en désireriez un jour d’été… Voici Sa Majesté.


Entrent le Roi Henry et Exeter.


LE ROI HENRY.
Eh bien ! qu’y a-t-il ?

FLUELLEN.

Mon suzerain, voici un coquin, un traître qui, j’en préviens Votre Grâce, a frappé le gant que Votre Majesté a enlevé du heaume d’Alençon.


WILLIAMS.

Mon suzerain, ce gant est à moi ; voici le pareil. Or, celui à qui je l’ai donné en échange a promis de le porter à son chapeau ; j’ai promis de le frapper, s’il le faisait ; j’ai rencontré cet homme avec mon gant à son chapeau, et j’ai fait honneur à ma parole.


FLUELLEN.

Votre Majesté reconnaît maintenant, sauf la vaillance de Votre Majesté, quel fieffé coquin, quel gueux, quel pouilleux chenapan c’est là. Votre Majesté, j’espère, va attester, prouver et certifier que ce gant est le gant d’Alençon que Votre Majesté m’a remis ; en conscience, la.


LE ROI HENRY, à Williams.

— Donne-moi ton gant, soldat ; tiens, voilà le pareil : — c’est moi effectivement que tu as promis de frapper ; — et tu m’as adressé les invectives les plus amères. —


FLUELLEN.

N’en déplaise à Votre Majesté, que son cou en réponde, s’il y a encore une loi martiale dans l’univers.


LE ROI HENRY, à Williams.

— Comment peux-tu me faire réparation ? —


WILLIAMS.

Toutes les offenses, mon suzerain, viennent du cœur ; et jamais il n’est rien venu de mien qui puisse offenser Votre Majesté.


LE ROI HENRY.

— C’est bien nous-même que tu as outragé.


WILLIAMS.

Votre Majesté n’était plus elle-même ; vous m’aviez tout l’air d’un simple soldat ; j’en atteste la nuit, vos vêtements, votre humble apparence. Tout ce que Votre Altesse a souffert sous cette forme est, veuillez le croire, de sa faute et non de la mienne. Car, si vous aviez été ce que je vous supposais, il n’y aurait pas d’offense. Conséquemment, je supplie Votre Altesse de me pardonner.


LE ROI HENRY.

— Tenez, oncle Exeter, remplissez ce gant d’écus, — et donnez-le à ce compagnon.

À Williams.

Garde-le, compagnon ; — et porte-le à ton chapeau, comme une marque d’honneur, — jusqu’à ce que je le réclame.

À Exeter.

Donnez-lui les écus.

À Fluellen.

— Et vous, capitaine, il faut vous raccommoder avec lui. —


FLUELLEN.

Par la lumière du jour, le kaillard a assez de cœur au ventre.

À Williams.

Tenez, voici douze pennys pour vous, et je vous invite à servir Tieu, et à éviter le pruit, la prouille, les querelles et les discussions, et je vous assure que vous vous en trouverez pien mieux.


WILLIAMS.

Je ne veux pas de votre argent.


FLUELLEN.

C’est de pon cœur. Je puis vous le dire, ça vous servira à faire raccommoder vos souliers. Allons, pourquoi tant de fergogne ? Vos souliers ne sont déjà pas si pons.

Le silling est pon ; je le garantis, ou je vous le changerai.
Entre un héraut anglais.


LE ROI HENRY.

Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés ?


LE HÉRAUT.

— Voici le chiffre des Français tués.

Il remet un papier au roi.


LE ROI HENRY, à Exeter.

— Quels prisonniers de marque a-t-on faits, mon oncle ?


EXETER.

— Charles, duc d’Orléans, neveu du roi ; — Jean, duc de Bourbon, et le sire de Boucicault ; — quinze cents autres lords, barons, chevaliers et écuyers, — sans compter les simples soldats.


LE ROI HENRY.

— Cette note me parle de dix mille Français — restés morts sur le champ de bataille. Dans ce chiffre, les princes — et les nobles portant bannière comptent — pour cent vingt-six ; ajoutez — des chevaliers, des écuyers, des gentilshommes de distinction — au nombre de huit mille quatre cents, parmi lesquels — cinq cents n’ont été faits chevaliers que d’hier ; — en sorte que, sur les dix mille hommes qu’ils ont perdus, — il n’y a que seize cents mercenaires ; — les autres sont des princes, des barons, des seigneurs, des chevaliers, des écuyers — et des gentilshommes de naissance et de qualité. — Parmi les nobles qui sont restés morts, on nomme — Charles d’Albret, grand connétable de France ; — Jacques de Châtillon, amiral de France ; — le maître des arbalétriers, le seigneur de Rambures ; — le grand maître de France, le brave sire Guischard Dauphin ; — Jean, duc d’Alençon ; Antoine, duc de Brabant, — frère du duc de Bourgogne, et Édouard, duc de Bar ; parmi les puissants comtes, — Grandpré et Rossi, Fauconberg et Foix, — Beaumont et Marie, Vaudemont et Lestrelle. — Voilà une royale compagnie de morts ! — Où est la liste des Anglais qui ont péri ?

Le héraut lui présente un autre papier.

— Édouard, duc d’York, le comte de Suffolk, — sir Richard Ketly, Davy Gam, écuyer ; — nul autre de renom ; et, parmi les soldats, — vingt-cinq seulement !… Ô Dieu, ton bras était là, — et ce n’est pas à nous, c’est à ton bras seul, — que nous attribuons tout. Sans stratagème, — dans un simple choc et dans un loyal jeu de guerre, — a-t-on jamais vu perte si grande d’un côté, — si petite de l’autre ! Prends-en l’honneur, ô Dieu, — car il est tout à toi.


EXETER.

C’est merveilleux.


LE ROI HENRY.

— Allons, rendons-nous en procession au village ; — et que la peine de mort soit proclamée dans notre armée — contre quiconque se vantera de cette victoire et retirera à Dieu une gloire qui est à lui seul.


FLUELLEN.

N’est-il pas permis, sous le pon plaisir de Votre Majesté, de dire le nombre des tués ?


LE ROI HENRY.

— Oui, capitaine, mais à condition de reconnaître que Dieu a combattu pour nous.


FLUELLEN.

— Oui, en conscience, il nous a fait grand pien.


LE ROI HENRY.

— Observons tous les rites sacrés ; — qu’il soit chanté un Non nobis et un Te Deum. — Les morts une fois déposés pieusement dans la terre, — nous partirons pour Calais et puis pour l’Angleterre, — où jamais plus heureux hommes ne sont arrivés de France !

Ils sortent.

Entre le Chœur.


LE CHŒUR.

— Que ceux qui n’ont pas lu l’histoire me permettent — de la leur souffler ; quant à ceux qui l’ont lue, — je les prie humblement d’excuser cet abrégé — des temps, des nombres et du cours naturel des choses — qui ne sauraient être présentés ici — dans leur vaste plénitude. Maintenant nous transportons le roi — vers Calais ; admettez-le là ; puis — enlevez-le sur l’aile de vos pensées — à travers l’Océan. Voyez, la plage anglaise — borde le flot d’une masse d’hommes, de femmes et d’enfants — dont les acclamations et les applaudissements dominent la grande voix de l’Océan — qui, comme le formidable huissier du roi, — semble lui préparer le chemin. Sur ce, faites débarquer Henry, — et voyez-le marcher solennellement sur Londres. — La pensée a l’allure si rapide que déjà — vous pouvez vous le figurer à Blacheath. — Là, ses lords lui demandent de porter — son heaume brisé et son épée tordue, — devant lui, à travers la cité : il s’y oppose, — étant exempt de vanité et de gloriole ; — il se refuse tout trophée, toute distinction, tout apparat, — pour tout consacrer à Dieu seul. Mais voyez maintenant, — dans la rapide forge, dans l’atelier de la pensée, — comme Londres verse à flot ses citoyens ! — Le maire et tous ses confrères, dans leur plus bel attirail, — tels que les sénateurs de l’antique Rome, — ayant à leurs talons un essaim de plébéiens, — vont chercher leur triomphant César. — Ainsi, rapprochement plus humble, mais bien sympathique, — si le général de notre gracieuse impératrice — revenait d’Irlande, comme il le pourrait quelque heureux jour, — ramenant la rébellion passée au fil de son épée, — quelle foule quitterait la paisible cité — pour l’acclamer au retour ! La cause étant plus grande encore, plus grande est la foule — qui acclame ce Henry. Maintenant installez-le à Londres, — tandis que le deuil des Français — invite le roi d’Angleterre à y prolonger son séjour, — tandis que l’empereur intercède en faveur de la France — et tente de rétablir la paix. Puis omettons — tous les événements, quels qu’ils soient, — jusqu’au retour de Henry en France. — C’est là que nous devons le ramener ; et moi-même j’ai représenté — l’intérim en vous rappelant… ce qui est passé. — Permettez-nous cette abréviation ; et que vos regards, — suivant vos pensées, reviennent droit en France.

Le chœur sort.



Scène XX.

[En France. Un corps de garde.]

Entrent Gower et Fluellen, empanaché d’un poireau.


GOWER.

Oui, c’est juste ; mais pourquoi portez-vous votre poireau aujourd’hui ? La Saint-David est passée.


FLUELLEN.

Il y a des occasions et des causes, des pourquoi et des parce que pour toutes choses. Je vais vous le dire en ami, capitaine Gower : ce chenapan, ce galeux, ce gueux, ce pouilleux, ce pravache, ce drôle, Pistolet, que vous-même savez, comme tout l’nivers, n’être qu’un gaillard, voyez-vous, sans aucun mérite, en bien, il est venu hier m’apporter du pain et du sel, voyez-vous, et il m’a dit de manger mon poireau ; c’était dans un endroit où je ne pouvais pas lui chercher noise ; mais je prendrai la liberté de porter ce poireau à mon ponnet jusqu’à ce que je le revoie, et alors je lui signifierai une menue partie de mes

désirs.
Entre Pistolet.


GOWER.

Justement, le voici qui vient, se rengorgeant comme un dindon.


FLUELLEN.

Peu m’importent ses rengorgements et ses dindons…. Tieu vous pénisse, enseigne Pistolet ! Galeux, pouilleux, coquin, Tieu vous pénisse !


PISTOLET.

— Hein ! sors-tu de Bedlam ? te tarde-t-il, vil Troyen, — que je rompe pour toi le fil fatal de la Parque ? — Arrière ! l’odeur du poireau me donne des nausées.


FLUELLEN, offrant le poireau à Pistolet.

Je vous supplie en krâce, galeux et pouilleux coquin, de vouloir bien, à ma demande, à ma requête et à ma sollicitation, manger ce poireau, voyez-vous ; justement, voyez-vous, parce que vous ne l’aimez pas, et parce qu’il n’agrée point avec vos goûts, votre appétit et votre digestion, je vous invite à le manger.


PISTOLET.

— Pas pour Cadwallader et tous ses boucs ! —


FLUELLEN.

Je vous en donnerai des poucs !

Il le frappe et lui présente le poireau.

Voulez-vous être assez pon, galeux coquin, pour manger ceci ?


PISTOLET.

Vil Troyen, tu mourras !


FLUELLEN.

Oui, vous dites vrai, galeux coquin, quand il plaira à Tieu. Mais en attendant je désire que vous viviez et mangiez vos victuailles ; allons, en voici l’assaisonnement.

Il le frappe de nouveau.

Vous m’avez appelé hier écuyer de montagne ; eh bien, je vais faire de vous aujourd’hui un écuyer de bas étage. Je vous en prie, mangez ; si vous pouvez rire d’un poireau, vous pouvez bien en avaler un.

Il le frappe encore.


GOWER.

Assez, capitaine ; vous l’avez étourdi.


FLUELLEN.

Je veux qu’il mange de mon poireau, ou je lui pâtonnerai la capoche quatre jours durant. Mordez, je vous prie ; voilà qui est pon pour vos blessures fraîches et pour votre pravache en sang.


PISTOLET, prenant le poireau.

Faut-il que je morde ?


FLUELLEN.

Oui, certainement, sans aucune espèce de doute, de discussion, ni d’ambiguïté.


PISTOLET, mangeant.

Par ce poireau, je me vengerai horriblement. Je mange, mais aussi je jure


FLUELLEN, levant son bâton.

Mangez, je vous prie. Voulez-vous encore de l’aissaisonnement pour votre poireau ? Il n’y a pas de quoi jurer par ce reste de poireau.


PISTOLET.

Calme ton gourdin ; tu vois, je mange.


FLUELLEN.

Grand pien vous fasse, galeux coquin ! je le souhaite de tout cœur. Çà, je vous prie, n’en jetez rien ; la peau est bonne pour les contusions d’un pravache. Quand vous aurez dorénavant la chance de voir des poireaux, je vous prie de vous en moquer ; voilà tout.


PISTOLET.
Bon.

FLUELLEN.

Oui, les poireaux, c’est pon. Tenez, voici un denier pour guérir votre caboche.


PISTOLET.

À moi un denier !


FLUELLEN.

Oui, vraiment, et vous le prendrez sur ma parole ; sinon, j’ai un autre poireau dans ma poche, que vous allez manger.


PISTOLET.

Je prends ton denier comme arrhes de vengeance.


FLUELLEN.

Si je vous dois quelque chose, je vous paierai avec du bâton ; vous ferez le commerce du bois vert, et vous n’aurez de moi que du bâton. Tieu soit avec vous, et vous garde, et guérisse votre caboche !

Il sort.


PISTOLET.

Tout l’enfer en retentira.


GOWER.

Allez, allez, vous êtes un lâche et vil grimacier. Vous vous moquez d’une ancienne tradition, fondée sur un honorable souvenir et perpétuée comme un mémorable trophée d’une valeur ensevelie, et vous n’osez pas soutenir par vos actes une seule de vos paroles ! Je vous ai vu narguer et piquer ce gentleman deux ou trois fois. Vous pensiez, parce qu’il ne sait pas parler anglais avec la prononciation du pays, qu’il ne saurait pas manier un bâton anglais ; vous reconnaissez votre erreur : et puisse pour l’avenir cette correction welche vous enseigner la bonne tenue anglaise ! Adieu.

Il sort.


PISTOLET.

— La fortune me jouerait-elle des tours à présent ? — Je reçois la nouvelle que mon Hélène est morte à l’hôpital — du mal français ; — et voilà mon refuge à jamais fermé. — Je me fais vieux, et de ma personne lasse — l’honneur fuit bâtonné. Eh bien, je vais me faire ruffian, — et m’adonner quelque peu à l’escamotage des bourses. — Je vais voler vers l’Angleterre, et là je volerai. — Je mettrai des emplâtres sur ces contusions, — et je jurerai les avoir reçues dans les guerres des Gaules.

Il sort.



Scène XXI.

[Troyes en Champagne.]

Entrent par une porte le Roi Henry, Bedford, Glocester, Exeter, Warwick, Westmoreland et autres lords ; par une autre porte, le Roi de France, la Reine Isabeau, la Princesse Catherine, des Seigneurs, des Dames ; puis le Duc de Bourgogne et sa suite.


LE ROI HENRY.

— Paix à cette assemblée réunie pour la paix ! — À notre frère de France, ainsi qu’à notre sœur, — salut et bonjour gracieux ! joie et prospérité — à notre belle et princière cousine Catherine ! — Et vous aussi, rameau et membre de cette royauté, — par qui a été ménagée cette grande entrevue, — duc de Bourgogne, nous vous saluons. — Princes et pairs de France, la santé à vous tous !


LE ROI DE FRANCE.

— Nous sommes bien joyeux de vous contempler en face, — très-digne frère d’Angleterre. Soyez le bienvenu, — ainsi que chacun de vous, princes anglais (38).


LA REINE ISABEAU.

— Frère d’Angleterre, puisse l’issue — de cette belle journée et de cette gracieuse entrevue être aussi heureuse — que nous sommes aises de contempler vos yeux, — ces yeux qui jusqu’ici ont lancé — contre les Français, placés à leur portée, — le fatal éclair du meurtrier basilic ! — Nous espérons bien que le venin de ce regard — a perdu sa force, et que cette journée — changera tant de douleurs et de discordes en amour.


LE ROI HENRY.

— C’est pour crier amen à ce vœu que nous paraissons ici.


LA REINE ISABEAU.

— Princes anglais, je vous salue tous.


BOURGOGNE.

— Je vous offre à tous deux l’hommage d’une égale affection, — grands rois de France et d’Angleterre. J’ai usé — de toutes les forces de mon intelligence, de mon zèle et de mon activité — pour amener vos impériales majestés — à la barre de cette royale conférence : — vous pouvez tous deux de votre auguste bouche me rendre ce témoignage. — Donc, puisque mes bons offices ont réussi — à vous mettre face à face — dans ce royal tête-à-tête, excusez-moi — si je demande, en votre royale présence, — quel obstacle, quel empêchement s’oppose — à ce que la paix, aujourd’hui nue, misérable et mutilée, — la paix, — cette chère nourrice des arts, de l’abondance et des joyeuses générations, — revienne, dans le plus beau jardin de l’univers, — dans notre fertile France, montrer son aimable visage. — Hélas ! elle est depuis trop longtemps chassée de France ; — et toutes les végétations amoncelées, — s’y corrompent par leur fécondité même. — La vigne, ce gai cordial du cœur, — y meurt non émondée ; les haies, naguère régulièrement taillées, — telles maintenant que des prisonniers follement échevelés. — y projettent partout des tiges désordonnées ; dans les prairies en jachère — l’ivraie, la ciguë et la fumeterre grossière — prennent racine, tandis que se rouille le soc — qui devrait déraciner cette sauvagerie. — Le champ même qu’embaumaient — la primevère tachetée, le trèfle verdoyant et la pimprenelle, devenu paresseux, ne produit plus rien — que d’irrégulier et de nauséabond ; il n’engendre — que l’odieuse patience, le chardon épineux, la zizanie, le glouteron, — perd à la fois beauté et utilité. — Et de même que nos vignobles, nos prairies, nos champs et nos haies — s’altèrent, envahis par la jachère, — de même nos familles, nos enfants et nous mêmes, — nous avons perdu, faute de temps pour les apprendre, — les sciences qui devaient être l’ornement de notre contrée ; — nous croissons en sauvages, comme des soldats — qui n’ont d’autre pensée que le sang, — blasphémant, la mine farouche, le costume extravagant, — habitués à tout ce qui semble monstrueux. — C’est pour nous rendre nos grâces d’autrefois — que vous êtes assemblés ; et je vous adjure — de me faire savoir pourquoi la douce paix — ne dissiperait pas tous ces maux — en nous restituant ses divines faveurs.


LE ROI HENRY.

— Duc de Bourgogne, si vous désirez la paix, — dont l’absence donne naissance aux imperfections — que vous avez signalées, il vous faut acheter cette paix — par un plein acquiescement à toutes nos justes demandes, — dont la teneur et le détail — sont brièvement exposés dans la cédule remise entre vos mains.


BOURGOGNE.

— Le roi en a entendu la lecture, mais jusqu’ici — aucune réponse n’a été donnée.


LE ROI HENRY.

Eh bien, la paix, — ce que vous venez de réclamer si vivement, dépend de sa réponse.


LE ROI DE FRANCE.

— Je n’ai fait que parcourir les articles — d’un coup d’œil rapide. Que Votre Grâce daigne — désigner présentement quelques-uns de ses conseillers — pour conférer avec nous et les examiner de nouveau — avec une plus grande attention, et aussitôt, nous — signifierons notre agrément et notre réponse définitive.


LE ROI HENRY.

— Volontiers, frère. Allez, oncle Exeter, — frère Clarence, et vous, frère Glocester, — Warwick, Huntingdon, allez avec le roi ; — vous avez plein pouvoir pour ratifier, — étendre ou modifier nos demandes, selon que vos sagesses — le jugeront conforme à notre dignité ; — ajoutez ou retranchez, — nous y souscrivons d’avance. Voulez-vous, aimable sœur, — aller avec les princes ou rester céans avec nous ?


LA REINE ISABEAU.

— Mon gracieux frère, j’irai avec eux. — La voix d’une femme pourra être bonne à quelque chose, — si l’on insiste sur certains articles trop rigoureux.


LE ROI HENRY.

— Au moins laissez-nous ici notre cousine Catherine. — Elle est pour nous l’article capital et figure — en tête de nos demandes.


LA REINE ISABEAU.

Elle est libre.

Tous sortent, excepté Henry, Catherine et sa dame d’honneur.


LE ROI HENRY.

Charmante, très-charmante Catherine, — daignerez-vous enseigner à un soldat de ces mots — qui pénètrent l’oreille d’une femme — et plaident la cause de l’amour près de son tendre cœur ? —


CATHERINE.

Votre Majesté se moquera de moi ; je ne sais pas parler votre Angleterre.


LE ROI HENRY.

Ô charmante Catherine, si vous voulez m’aimer de tout votre cœur français, je serai bien aise de vous l’entendre confesser dans votre anglais estropié. Que vous semble de moi, Kate ?


CATHERINE.

Pardonnez-moi, je ne sais ce que vous entendez par ces mot : Que vous semble ?


LE ROI HENRY.

Un ange semble comme vous, Kate, et vous semblez comme un ange.


CATHERINE, à Alice.

Que dit-il ? que je suis semblable à les anges ?


ALICE.

Ouy, vrayment (sauf vostre grâce), ainsi dit-il.


LE ROI HENRY.

Je l’ai dit, chère Catherine, et je ne dois pas rougir de l’affirmer.


CATHERINE.

Ô bon Dieu ! les langues des hommes sont pleines de tromperies.


LE ROI HENRY.

Que dit-elle, belle dame ? Que les langues des hommes sont pleines de tromperies ?


ALICE.

Ouy, que les langues des hommes être pleines de tromperies, ainsi dire la princesse.


LE ROI HENRY.

La princesse est encore la plus correcte ! Ma foi, Kate, mon babil amoureux est juste à la hauteur de ton savoir. Je suis bien aise que tu ne saches pas mieux notre langue ; car, si tu la savais mieux, tu trouverais en moi un roi tellement simple que tu me soupçonnerais d’avoir vendu ma ferme pour acheter ma couronne. Je ne sais pas faire la petite bouche en amour ; je dis tout net : Je vous aime. Et si vous exigez que j’ajoute autre chose que : et vous ? je suis au bout de mon rouleau. Donnez-moi votre réponse, , franchement ; puis tapons-nous dans la main, et marché conclu ! qu’en dites-vous, ma dame ?


CATHERINE.

Sauf vostre honneur, moi comprendre bien.


LE ROI DE FRANCE.

Morbleu ! si vous voulez que je fasse des vers, ou que je danse pour vous plaire, Kate, je suis un homme perdu. Pour les vers, je n’ai ni les paroles ni la mesure ; et, pour la danse, je ne suis pas assez fort sur la mesure, quoique j’aie une raisonnable mesure de force. Si je pouvais conquérir une belle au cheval fondu, en sautant en selle avec mon armure sur le dos, soit dit sans me vanter, je me serais bien vite colloqué en femme. Si j’avais à faire le coup de poing pour ma bien-aimée ou à faire caracoler mon cheval pour avoir ses faveurs, je pourrais boxer comme un boucher, ou me tenir en croupe comme un singe, sans jamais tomber ; mais, vive Dieu ! Kate, je ne puis faire le vert galant, ni user mon éloquence en soupirs, et je n’entends pas malice aux protestations. Rien qu’une bonne parole que je ne donne jamais que quand elle est exigée, et que je n’enfreins jamais, pour aucune exigence. Si tu peux, Kate, aimer un gaillard de cette trempe, dont la figure ne vaut plus la peine d’être brûlée du soleil, qui jamais ne jette les yeux dans son miroir pour le plaisir d’y voir quoi que ce soit, eh bien, fais de ton regard ton officier de bouche. Je te parle en franc soldat. Si tu peux m’aimer comme ça, prends-moi ; sinon, te dire que je mourrai, ce serait dire vrai ; mais, par amour pour toi, vrai Dieu ! non pas ! Pourtant je t’aime. Va, chère Kate, tant que tu vivras, prends un compagnon d’une constance simple et sans alliage, car il sera forcé de se bien conduire à ton égard, n’ayant pas le don de conter fleurette ailleurs. Quant à ces gaillards à la langue intarissable qui s’insinuent par la rime dans les faveurs des dames, toujours ils s’en font chasser par la raison. Bah ! un parleur n’est qu’un babillard ; la poésie n’est qu’une ballade. Une belle jambe doit s’affaisser ; un dos droit doit se courber ; une barbe doit devenir blanche ; une tête bouclée doit devenir chauve ; un joli visage doit se flétrir ; un œil plein de vie doit devenir creux : mais un bon cœur, Kate, c’est le soleil et la lune, ou plutôt c’est le soleil et non la lune ; car il brille sans jamais changer, et suit un cours immuable. Si tu veux un homme comme ça, prends-moi. Prends-moi, et tu prends un soldat ; tu prends un soldat, et tu prends un roi. Et maintenant que dis-tu de mon amour ? Parle, ma toute belle, et en toute franchise, je te prie.


CATHERINE.

Est-il possible que z’aime l’ennemi de la France ?


LE ROI HENRY.

Non ; il n’est pas possible que vous aimiez l’ennemi de la France, Kate ; mais, en m’aimant, vous aimeriez l’ami de la France, car j’aime la France si fort que je n’en voudrais pas perdre un village ; je la veux tout entière ; et, Kate, dès que la France est à moi et moi à vous, la France est à vous, et vous êtes à moi.


CATHERINE.

Ze ne sais ce que vous voulez dire.


LE ROI HENRY.

Non, Kate ? Je vais te dire ça en une phrase française qui, j’en suis sûr, restera suspendue à mes lèvres, comme une nouvelle mariée au cou de son époux, impossible à détacher : Quand j’ai la possession de France, et quand vous avez la possession de moy (voyons, après ? saint Denis me soit en aide !…), donc vostre est France et vous estes mienne. Il me serait aussi aisé, Kate, de conquérir le royaume que d’en dire encore autant en français. Jamais je ne pourrai t’émouvoir en français, si ce n’est pour te faire rire de moi.


CATHERINE.

Sauf vostre honneur, le françois que vous parlez est meilleur que l’anglois lequel je parle.


LE ROI HENRY.

Non, ma foi, Kate, non pas ; mais il faut avouer que nous parlons, toi ma langue, et moi la tienne, avec une imperfection également parfaite, et que nos deux cas se valent. Mais, Kate, es-tu capable de comprendre ceci : Peux-tu m’aimer ?


CATHERINE.

Je ne saurais dire.


LE ROI HENRY.

Quelqu’une de vos voisines pourrait-elle me dire ça, Kate ? Je le leur demanderai… Allons, je sais que tu m’aimes. Et ce soir, quand vous serez rentrée dans votre cabinet, vous questionnerez cette damoiselle sur mon compte ; et je sais, Kate, que devant elle vous dénigrerez en moi tout ce qu’au fond du cœur vous aimez le mieux ; mais, bonne Kate, raille-moi miséricordieusement, d’autant plus, gente princesse, que je t’aime cruellement. Si jamais tu es mienne, Kate (et j’ai en moi cette foi tutélaire que tu le seras), je t’aurai conquise de haute lutte, et il faudra nécessairement que tu deviennes mère de fameux soldats. Est-ce que nous ne pourrons pas, toi et moi, entre saint Denis et saint Georges, faire un garçon, demi-français, demi-anglais, qui ira jusqu’à Constantinople tirer le grand Turc par la barbe ? Pas vrai ? Qu’en dis-tu, ma belle fleur de lis ?


CATHERINE.

Ze ne sais pas ça.


LE ROI HENRY.

Non ; c’est plus tard que vous le saurez, mais vous pouvez le promettre dès à présent. Promettez-moi dès à présent, Kate, que vous ferez de votre mieux pour la partie française de cet enfant-là ; et, pour la moitié anglaise, acceptez ma parole de roi et de bachelier. Que répondez-vous à cela, la plus belle Katharine du monde, mon très-chère et divine déesse ?


CATHERINE.

Votre Majesté posséder fausse français suffisamment pour décevoir la plus sage damoiselle qui soit en France.


LE ROI HENRY.

Ah ! fi de mon faux français ! Sur mon honneur, je t’aime en véritable Anglais, Kate. Je n’oserais jurer sur mon honneur que tu m’aimes ; mais mon cœur commence à s’en flatter, nonobstant le mince et impuissant attrait de mon visage. Maudite ambition de mon père ! Il songeait à la guerre civile quand il m’engendra ; voilà pourquoi j’ai été mis au monde avec un rude extérieur, avec une physionomie de fer, si bien que, quand je viens faire ma cour aux dames, je leur fais peur. Mais, en vérité, Kate, plus je vieillirai, mieux je paraîtrai ; ma consolation est que l’âge, ce démolisseur de la beauté, ne peut plus faire de ravages sur ma figure : tu me prends, si tu me prends, dans mon pire état ; mais à l’user, si tu uses de moi, tu me trouveras constamment meilleur. Ainsi, dites-moi, très-charmante Catherine, voulez-vous de moi ? Mettez de côté ces virginales rougeurs ; révélez les pensées de votre cœur avec le regard d’une impératrice ; prenez-moi par la main, et dites : Harry d’Angleterre, je suis à toi. Tu n’auras pas plutôt ravi mon oreille de ce mot que je te répondrai bien haut : L’Angleterre est à toi, l’Irlande est à toi, la France est à toi, et Henry Plantagenet est à toi ! Et ce Henry, j’ose le dire en sa présence, s’il n’est pas le compagnon des meilleurs rois, est par excellence, tu le reconnaîtras pour tel, le roi des bons compagnons. Allons, réponds-moi avec ta mélodie estropiée, car ta voix est une mélodie, et ton anglais est estropié. Ainsi, reine des reines, Catherine, ouvre-moi ton cœur, dusses-tu estropier ma langue : veux-tu de moi ?


CATHERINE.

Ze fais comme il plaira au roy mon père.


LE ROI HENRY.

Va, ça lui plaira, Kate ; ça lui plaira, Kate.


CATHERINE.

Eh bien, z’en serai contente aussi.


LE ROI HENRY.

Cela étant, je vous baise la main, et vous appelle ma reine.


CATHERINE.

Laissez, monseigneur, laissez, laissez, laissez : ma foy, je ne veux point que vous abaissiez vostre grandeur en baisant la main d’une vostre indigne serviteure ; excusez-moy, je vous supplie, mon très-puissant seigneur.


LE ROI HENRY.

Eh bien, je vous baiserai aux lèvres, Kate.


CATHERINE.

Les dames et damoiselles, pour estre baisées devant leurs nopces, il nest pas le coustume de France.


LE ROI HENRY, à la suivante.

Madame mon interprète, que dit-elle ?


ALICE.

Ça n’être point la fashion pour les ladies de France… Ze ne sais comment se dit baiser en english.


LE ROI HENRY.

To kiss.


ALICE.

Votre Majesté entendre plus bien que moy.


LE ROI HENRY.

Ce n’est point la coutume des damoiselles de France de se laisser baiser avant d’être mariées ; est-ce ça qu’elle veut dire ?


ALICE.

Ouy, vrayment.


LE ROI HENRY.

Oh ! Kate, les plus méticuleux usages fléchissent devant les grands rois. Chère Kate, vous et moi, nous ne saurions être enfermés dans la lice chétive de la coutume d’un pays ; nous sommes les faiseurs de modes, Kate, et la liberté qui s’attache à notre rang ferme la bouche aux censeurs, comme je vais fermer la vôtre pour avoir soutenu, en me refusant un baiser, le prude usage de votre pays : ainsi patience et soumission !

Il l’embrasse.

Vous avez la sorcellerie à vos lèvres, Kate ; il y a plus d’éloquence dans leur suave contact que dans toutes les bouches du conseil de France ; et elles persuaderaient plus tôt Henry d’Angleterre qu’une pétition unanime de tous les monarques. Voici venir votre père.


Entrent le Roi et la Reine de France, le Duc de Bourgogne, Bedford, Glocester, Exeter. Westmoreland, et autres seigneurs français et anglais.


BOURGOGNE.

Dieu garde Votre Majesté ! mon royal cousin, enseigniez-vous l’anglais à notre princesse ?


LE ROI HENRY.

Je voulais, beau cousin, lui apprendre combien je l’aime, et c’est là le bon anglais.


BOURGOGNE.

Est-ce qu’elle n’a pas de dispositions ?


LE ROI HENRY.

Notre langue est rude, petit cousin, et ma nature n’a rien de doucereux ; en sorte que, ne possédant ni l’accent ni l’instinct de la flatterie, je ne puis évoquer en elle l’esprit de l’amour et le faire apparaître sous ses traits véritables.


BOURGOGNE.

Pardonnez à la franchise de ma gaieté, si je vous réponds pour ça. Si vous voulez faire en elle une évocation, il faut que vous traciez un cercle ; si vous voulez évoquer l’Amour en elle sous ses traits véritables, il faut qu’il paraisse nu et aveugle. Pouvez-vous donc la blâmer, elle, une vierge encore toute rose de la pourpre virginale de la pudeur, si elle se refuse à se voir elle-même mise à nu pour laisser paraître un enfant nu et aveugle ? C’est imposer, milord, une condition bien dure à une vierge.


LE ROI HENRY.

Bah ! toutes ferment les yeux et se rendent, l’Amour étant aveugle et impérieux.


BOURGOGNE.

Elles sont alors tout excusées, milord, ne voyant pas ce qu’elles font.


LE ROI HENRY.

Alors, mon cher seigneur, engagez votre cousine à vouloir bien fermer les yeux.


BOURGOGNE.

Je veux bien l’y engager, si vous vous engagez à lui expliquer ma pensée ; car les vierges, que le plein été a dûment échauffées, sont, comme les mouches vers la Saint-Barthélemy, aveugles, quoique ayant des yeux ; et alors elles endurent l’attouchement, elles qui naguère ne pouvaient supporter un regard.


LE ROI HENRY.

Cet apologue m’oblige à attendre un chaud été, à la fin duquel j’attraperai la mouche, votre cousine, devenue

elle-même fatalement aveugle.

BOURGOGNE.

Comme l’amour, milord, avant l’amour.


LE ROI HENRY.

C’est vrai ; et plus d’un parmi vous doit remercier l’amour de l’aveuglement qui m’empêche de voir nombre de belles villes françaises, parce qu’une belle vierge française s’interpose entre elles et moi.


LE ROI DE FRANCE.

Effectivement, milord, vue en perspective, chacune de ces villes vous fait l’effet d’une vierge ; car toutes sont ceintes de murailles vierges que la guerre n’a jamais forcées.


LE ROI HENRY.

Catherine sera-t-elle ma femme ?


LE ROI DE FRANCE.

Comme il vous plaira.


LE ROI HENRY.

Je serai bien aise qu’elle le soit, pourvu que les villes vierges dont vous parlez soient destinées à l’accompagner. Ainsi la vierge qui interceptait le passage à mon désir, l’aura frayé à ma volonté.


LE ROI DE FRANCE.

Nous avons consenti à toutes les conditions raisonnables.


LE ROI HENRY.

Est-il vrai, milords d’Angleterre ?


WESTMORELAND.

Le roi a tout accordé ; — sa fille d’abord, puis successivement — tous les articles proposés, dans leur stricte teneur. —


EXETER.

Le seul auquel il n’ait pas encore souscrit est celui où Votre Majesté demande que le roi de France, en toute occasion qu’il aura d’écrire pour octroi d’office, désigne Votre Altesse sous cette forme et avec ce titre, en français : Notre très-cher fils Henry, roy d’Angleterre, héritier de France ; et ainsi en latin : Prœclarissimus filius nosler Henricus, rex Angliœ, et hœres Franciœ.


LE ROI DE FRANCE.

— Je ne l’ai pas refusé, frère, si formellement — que vos instances ne puissent le faire passer.


LE ROI HENRY.

— Eh bien, je vous en prie, au nom d’une affection et d’une alliance chère, — laissez figurer cet article avec les autres ; — et, sur ce, donnez-moi votre fille.


LE ROI DE FRANCE.

— Prenez-la, cher fils ; et de son sang donnez-moi une postérité qui fasse que les royaumes rivaux — de France et d’Angleterre, dont les rivages mêmes semblent pâles — d’envie à la vue de leur bonheur respectif, — mettent fin à leur haine. Et puisse cette chère union établir la fraternité et la concorde chrétienne — dans leur cœur adouci, si bien que jamais la guerre n’étende — son glaive sanglant entre l’Angleterre et la belle France !


TOUS.

Amen !


LE ROI HENRY.

— Maintenant, Kate, soyez la bienvenue !… Et soyez-moi tous témoins — que je l’embrasse ici comme ma reine et souveraine.

Il embrasse Catherine. Fanfares.


LA REINE ISABEAU.

— Que Dieu, le suprême faiseur de mariages, — confonde vos cœurs en un seul, vos royaumes en un seul ! — Comme le mari et la femme à eux deux ne font qu’un en amour, — ainsi puissent vos royaumes s’épouser si bien — que jamais un mauvais procédé, jamais la cruelle jalousie, — qui si souvent bouleverse le bienheureux lit conjugal, — ne se glisse dans le pacte de ces empires — pour rompre par le divorce leur indissoluble union ! — Que réciproquement l’Anglais soit accueilli comme un Français, — et le Français comme un Anglais !… Puisse Dieu dire amen à ce vœu !


TOUS.

Amen !


LE ROI HENRY.

— Préparons tout pour notre mariage !… Ce jour-là, — monseigneur de Bourgogne, nous recevrons votre serment — et celui de tous les pairs, en garantie de notre alliance.

Se tournant vers Catherine.

— Puis je jurerai ma foi à Kate, et vous me jurerez la vôtre ; — et puissent tous nos serments être, pour notre bonheur, fidèlement gardés !

Ils sortent (39).

LE CHŒUR.

— C’est jusqu’ici que d’une plume humble et inhabile — notre auteur incliné a poursuivi son histoire, — entassant de grands hommes en un petit espace, — et morcelant par des raccourcis l’ample champ de leur gloire. — Brève, mais immense dans sa brièveté, fut la vie — de Henry, cet astre d’Angleterre ! La fortune avait forgé son épée, — cette épée avec laquelle il conquit le plus beau jardin de l’univers, — pour en laisser à son fils le souverain empire ! — Henry sixième, couronné dans ses langes roi — de France et d’Angleterre, succéda à ce roi ; — mais tant de gouvernants eurent la direction de ses États — qu’ils perdirent la France et ensanglantèrent son Angleterre. — Ces tableaux, notre scène les a souvent montrés ; puisse, en leur faveur, — celui-ci être agréé de vos indulgents esprits !


fin de henry v.

Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre12 (p. 311-332).

NOTES
sur
HENRY V ET LA PREMIÈRE PARTIE DE HENRY VI.




(1) Ce chœur, et tous ceux qui le suivent, manquent à l’édition primitive publiée en 1600.

(2) Toute cette scène entre l’archevêque de Cantorbéry et l’évêque d’Ély est également une addition au texte original.

(3) Thomas Beaufort, comte de Dorset, puis duc d’Exeter, était un des fils que Jean de Gand avait eus de Catherine Swinford. Il était conséquemment frère de Henry IV et oncle de Henry V.

(4) C’est par ce vers : Ferons-nous entrer l’ambassadeur, mon suzerain ? que commence le drame original.

(5) Dans le drame primitivement conçu par Shakespeare, et imprimé en 1600, voici comment était présentée cette réplique du roi :


Henry.
— Certes nous vous remercions. Aussi, mon bon lord, expliquez-nous — en quoi cette loi salique, qu’ils ont en France, — est un empêchement ou non à notre réclamation. — Et à Dieu ne plaise, mon sage et savant lord, — que vous forciez, torturiez ou faussiez votre sentiment. — Car Dieu sait combien d’hommes, aujourd’hui pleins de santé, — verseront leur sang pour soutenir le parti — auquel Votre Révérence va nous décider. — Réfléchissez donc bien, avant d’engager notre personne, — avant de réveiller l’épée endormie de la guerre. — Nous vous sommons au nom de Dieu, réfléchissez. — Après cette adjuration, parlez, milord ; — et nous apprécierons et noterons ce que vous direz, convaincu — que votre parole est purifiée — comme la faute par le baptême.


(6) Cette curieuse dissertation est extraite presque littéralement d’Holinshed. Le parallélisme que voici donnera au lecteur une idée du minutieux scrupule avec lequel Shakespeare a transporté dans sa poésie la prose du chroniqueur :


Shakespeare.
In terram salicam mulieres ne succedant. — Nulle femme ne succédera en terre salique. — Les Français prétendent injustement que cette terre salique — est le royaume de France, et que Pharamond — est le fondateur de cette loi qui exclut les femmes. — Pourtant leurs propres auteurs affirment en toute bonne foi — que la terre salique est en Allemagne entre la Sahl et l’Elbe. — Là Charlemagne, ayant soumis les Saxons, — laissa derrière lui une colonie de Français — qui, ayant pris en dédain les femmes allemandes — pour certains traits honteux de leurs mœurs, — établirent cette loi que nulle femme — ne serait héritière en terre salique. Etc.

Holinshed.
In terram salicam mulieres ne succedant. C’est-à-dire qu’aucune femme ne succède en terre salique. Les glossateurs français expliquent que cette terre est le royaume de France, et que cette loi a été faite par le roi Pharamond. Pourtant leurs propres auteurs affirment que la terre salique est en Allemagne entre l’Elbe et la Sahl, et que, quand Charlemagne eut vaincu les Saxons, il établit là des Français qui, ayant en dédain les mœurs honteuses des femmes allemandes, firent cette loi que les femmes ne succéderaient à aucun héritage en cette terre. Etc.

Shakespeare s’étant astreint à copier Holinshed qui, au temps d’Élisabeth, était cité comme la plus grande autorité historique, c’est à Holinshed même qu’il faut laisser la responsabilité des erreurs qui ont été relevées ici à la charge du poëte. Ainsi, l’empereur Louis le Débonnaire n’a jamais eu de fils appelé Carloman ; il n’est nulle part question dans nos annales de cette dame Lingare, arrière-petite-fille de Charlemagne, dont Hugues-Capet se serait prétendu l’héritier ; ce n’est pas Louis X, mais Louis IX qui avait pour grand’mère la belle reine Isabelle. En reproduisant toutes ces erreurs, Shakespeare n’a péché que par excès de scrupule : il a religieusement répété ce qu’il croyait être la vérité historique, bien éloigné de penser que ce n’était pas la vérité vraie.

(7) Les quatre répliques qui précèdent ont été intercalées par la révision dans le texte primitif.

(8) J’ai déjà mentionné, à propos de la création de Falstaff, une ancienne pièce historique qui fut représentée vers 1580 sous ce titre : Les fameuses victoires de Henry V. Cette pièce mettait en scène la vie du vainqueur d’Azincourt, depuis son aventureuse adolescence jusqu’à son mariage avec la princesse Catherine de Valois, — condensant ainsi en un seul ouvrage toute l’action que Shakespeare a depuis développée en trois drames-chroniques. Il est curieux de comparer l’œuvre du maître avec l’opuscule de son devancier anonyme. Voici quelle est, dans Les fameuses victoires, la scène parallèle à celle que nous venons de lire. — Immédiatement après avoir exilé les compagnons de sa jeunesse, Oldcastle, Ned et Tom, le roi se tourne vers l’archevêque de Cantorbéry :


Henry v.
— Eh bien, mon bon lord archevêque de Cantorbéry, — que dites-vous de notre ambassade en France ?

L’archevêque.
— Votre droit à la couronne de France — vous est venu par votre arrière grand’mère Isabelle, — femme du roi Édouard III et sœur de Charles, roi de France. — Maintenant, si le roi de France le conteste, comme c’est probable, — il vous faudra mettre l’épée à la main — et conquérir votre droit. — Que le Français sache — que, si vos prédécesseurs ont toléré leur usurpation, vous ne la tolérerez pas ; — car vos compatriotes sont prêts à vous fournir — de l’argent et des hommes. — En outre, mon bon seigneur, comme il a été reconnu que l’Écosse a toujours été liguée avec la France — par une sorte de pension qu’elle reçoit de celle-ci, — je crois qu’il faudrait d’abord conquérir l’Écosse, — et ensuite vous pourriez, je pense, envahir plus facilement la France.— Et voilà tout ce que j’ai à dire, mon bon seigneur.

Henry v.
— Je vous remercie, mon bon lord archevêque de Cantorbéry ; — que dites-vous, mon bon lord d’Oxford ?

Oxford.
— N’en déplaise à Votre Majesté, — je suis de l’avis de milord archevêque, sauf en ceci :
Qui voudra vaincre l’Écossais,
Doit d’abord vaincre la France.

Selon le vieux dicton. — Donc, mon bon seigneur, je crois qu’il vaudrait mieux envahir d’abord la France ; — car, en conquérant l’Écosse, vous ne conquérez qu’un pays ; — et, en conquérant la France, vous en conquérez deux.

(9) Ces vers rappellent un passage de Cicéron que le commentateur Theobald a le premier cité : « Ut in fidibus, ac tibiis, atque cantu ipso, ac vocibus concentus est quidam tenendus ex distinctis sonis, quem immutatum, ac discrepantem aures eruditæ ferre non possunt, isque concentus ex dissimillimarum vocum moderatione concors tamen efficitur et congruens : sic ex summis, et infimis, et mediis interjectis ordinibus, ut sonis, moderata ratione civitas consensu dissimillimorum concinit, et quæ harmonia a musicis dicitur in cantu, ea est in civilate concordia, arctissimum atque optimum omni in republica vinculum incolumitatis : qua ; sine justitia nullo pacto esse potest. »

À ce sujet, un des plus consciencieux éditeurs de Shakespeare, M. Charles Knight, publie la note intéressante que voici :

« Le passage de Cicéron, avec lequel les vers de Shakespeare ont une telle analogie, est extrait de cette portion du traité perdu De Republica qui nous a été conservée dans les écrits de saint Augustin. La première question qu’on se pose est donc celle-ci : Shakespeare avait-il lu ce fragment dans saint Augustin ? Mais, d’après tout ce que nous savons, le De Republica de Cicéron était une imitation de la République de Platon ; la phrase que nous avons citée se trouve presque littéralement dans Platon ; et, ce qui est plus curieux encore, les vers de Shakespeare sont plus profondément imbus de la philosophie platonicienne que le passage de Cicéron. Ces vers :

Car tous les membres d’un État, grands, petits et intimes,
Chacun dans sa partie, doivent agir d’accord
Et concourir à l’harmonie naturelle,
Comme en un concert.

et les vers qui suivent :

C’est pourquoi le ciel partage
La constitution de l’homme en diverses fonctions.

développent sans aucun doute la grande doctrine platonicienne de la triade formée par trois principes dans l’homme et de l’identité de la constitution de l’homme avec la constitution de l’État.

« Le passage même de la République de Platon, auquel nous faisons illusion, est dans le quatrième livre et peut se traduire ainsi : « Ce n’est pas seulement la sagesse et la force qui font un État sage et fort, c’est aussi l’ordre qui, tel que l’harmonie appelée diapason, est répandu dans l’État tout entier, faisant concourir à la même mélodie les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires. » Et encore : « Le pouvoir harmonique de la justice politique est identique à l’accord musical qui réunit les trois cordes, l’octave, la basse et la quinte. » Le platonisme était étudié en Angleterre à l’époque où Shakespeare commença à écrire. Coleridge nous dit « que l’auteur accompli de l’Arcadie, sir Philippe Sidney, avait avec Spenser de hautes conversations sur l’idée de la beauté supra-sensuelle. » L’édition de Theobald a attiré notre attention sur la ressemblance qui existe entre les vers de Shakespeare et la prose de Cicéron. Un ami nous fait observer la ressemblance plus grande qui existe entre ces vers et le passage de Platon qui, selon lui, a inspiré la pensée de Shakespeare. Voilà une des nombreuses preuves de la familiarité de notre poëte, familiarité directe ou indirecte, avec les écrivains classiques. Au temps de Shakespeare, aucun ouvrage de Platon n’était traduit en anglais, sauf un simple dialogue par Spenser. »

(10) Dans le texte primitif qu’a révélé l’édition in-quarto de 1600, ce discours du roi était condensé en sept vers :


Henry.
— Introduisez les messagers envoyés par le Dauphin. — Et par votre aide, nobles membres de notre domaine, — la France étant à nous, nous la rattacherons à notre majesté — ou nous la mettrons en pièces. — Ou nos chroniques à pleine voix — proclameront nos actes, ou elles seront pour nous comme des muets sans langue, — et nous ne serons pas même honorés d’une épitaphe de papier.


(11) L’incident des balles de paume envoyées au roi d’Angleterre par le fils de Charles VI est expressément raconté par Holinshed. Il a toujours paru fort invraisemblable, et beaucoup d’experts le regardent comme une fiction. Il est certain qu’aucun chroniqueur français ne le mentionne, et il ne semble pas possible qu’un tel fait, s’il était authentique, eût été ainsi passé sous silence dans nos annales. Le plus ancien document qui en fasse foi est un manuscrit du British Museum, cité pour la première fuis par sir Harris Nicolas dans son Histoire de là bataille d’Azincourt. Mais ce manuscrit même, selon toute apparence, appartient à la seconde moitié du quinzième siècle, et est par conséquent bien postérieur au règne de Henry V. Voici en quels termes l’incident y est relaté :

« Le Dauphin de France répondit à notre ambassadeur que le roi était trop jeune et d’un âge trop tendre pour lui faire la guerre, et qu’il n’était pas probablement assez bon guerrier pour faire de telles conquêtes sur lui ; et, par dépit et bravade, il envoya au roi un tonneau plein de balles de paume, prétendant qu’il ferait beaucoup mieux de jouer avec ses lords que d’entreprendre aucune guerre. Et incontinent nos ambassadeurs prirent congé du Dauphin, et revinrent en Angleterre, et dirent au roi et à son conseil l’inconvenante réponse qu’ils avaient reçue du Dauphin et le présent que celui-ci envoyait au roi ; et quand le roi eut ouï ces paroles et la réponse du Dauphin, il fut prodigieusement outré et exaspéré contre les Français, et contre le roi et le Dauphin, et résolut de se venger ainsi que Dieu lui en donnerait la grâce et la force ; et immédiatement il fit faire des balles de paume pour le Dauphin avec toute la hâte possible ; et c’étaient de gros boulets à faire jouer le Dauphin. »

Si apocryphe que semble aujourd’hui cette anecdote, n’oublions pas que Shakespeare ne pouvait concevoir aucun doute sur son authenticité. La légende lui était attestée par les plus savants et les plus célèbres historiens de l’époque, Hall et Holinshed. Consacrée par la tradition écrite, elle l’était également par la tradition scénique. Le théâtre l’avait adoptée et popularisée, longtemps avant que Shakespeare composât son œuvre. Elle faisait un des principaux incidents de la pièce historique jouée vers 1580, Les fameuses victoires de Henry V. Voici la scène même à laquelle elle donnait lieu :


Henry V.

Faites entrer monseigneur l’archevêque de Bourges.

Entre l’archevêque de Bourges.

Henry V.
— Eh bien, seigneur archevêque de Bourges, — nous apprenons par notre ambassadeur — que vous avez un message à remplir auprès de nous — de la part de notre frère le roi de France. — Ici, selon notre coutume, mon bon seigneur, — nous vous donnons pleine liberté et licence de parler.

L’archevêque.
— Dieu garde le puissant roi d’Angleterre ! — Mon seigneur et maître, le Très-Chrétien — Charles septième, le grand et puissant roi de France comme un très-noble et très-chrétien roi, — ne voulant pas verser le sang innocent, est prêt — à faire quelques concessions à vos déraisonnables demandes. — Cinquante mille couronnes par an avec sa fille, — la dame Catherine, en mariage, — voilà tout ce qu’il accorde à votre déraisonnable désir.

Henry V.
— Eh ! mais on dirait que votre seigneur et maître — entend me fermer la bouche avec cinquante mille couronnes par an. — Non, dis à ton seigneur et maître — que toutes les couronnes de France ne serviront de rien, — hormis la couronne même du royaume : — et alors peut-être j’aurai sa fille.

L’archevêque.
— N’en déplaise à Votre Majesté, — monseigneur le Dauphin vous offre — ce présent.
Il présente un tonneau plein de balles de paume.

Henry V.
Quoi, un tonneau doré ! — Voyez, je vous prie, milord d’York, ce qu’il y a dedans.

York.
— N’en déplaise à Votre Grâce, — il y a là un tapis et un tonneau plein de balles de paume.

Henry V.
Un tonneau de balles de paume ! — Je vous en prie, seigneur archevêque, — que signifie ceci ?

L’archevêque.
— Ne vous déplaise, monseigneur, — vous savez qu’un messager doit garder sa mission secrète, — et spécialement un ambassadeur.

Henry V.
— Mais je sais que vous pouvez déclarer votre mission — au roi. Le droit des gens vous y autorise.

L’archevêque.
— Mon seigneur, ayant ouï parler de votre vie extravagante — avant la mort de votre père, vous envoie ceci, mon bon seigneur, — voulant dire que vous êtes plus fait pour une salle de jeu de paume — que pour un champ de bataille, et plus à votre place sur un tapis que dans un camp.

Henry V.
— Monseigneur le dauphin est fort plaisant avec moi. — Mais dites-lui qu’au lieu de balles de cuir, — nous lui lancerons des balles de cuivre et de fer — comme jamais il n’en a été lancé en France. — Sa plus superbe salle de paume en pâtira, — et tu en pâtiras aussi, prince de Bourges. — Pars donc et reporte-lui vite ton message — de peur que je ne sois là avant toi. Allons, prêtre, va-t’en.

L’archevêque.
—Je supplie Votre Grâce de me délivrer un sauf-conduit — sous son grand sceau.

Henry V.
— Prêtre de Bourges, sache — que la signature et le sceau du roi ne font qu’un avec sa parole. — Au lieu de ma signature et de mon sceau, — c’est ma main et mon épée que j’apporterai à ton maître. — Apprends-lui que Harry
d’Angleterre t’a dit cela, — et que Harry d’Angleterre le fera. — Milord d’York délivrez-lui un sauf-conduit revêtu de notre grand sceau.
Sortent l’archevêque de Bourges et le duc d’York.

(12) « Richard, comte de Cambridge, était Richard de Coninsbury, fils cadet de Edmond de Langley, duc d’York. Il était père de Richard, duc d’York, qui fut père d’Édouard IV. » — Watpole.

(13) Barbason est le nom d’un diable mentionné dans la Démonologie. Il en est question dans les Joyeuses Épouses de Windsor.

(14) Ces trois beaux vers ont été ajoutés par la retouche au texte primitif.

(15) Toute cette page, depuis ces mots : La trahison et le meurtre, jusqu’à ceux-ci : Leurs crimes sont patents, manque à l’édition in-quarto publiée en 1600. C’est trente-huit vers que la retouche a ajoutés ici à l’esquisse originale.

(16) « D’aucuns écrivent que Richard, comte de Cambridge, complota le meurtre du roi avec le lord Scroop et Thomas Grey, non pour plaire au roi de France, mais seulement avec l’intention de porter au trône son beau-frère Edmond, comte de March, comme héritier de Lionel, duc de Clarence : ledit comte de March étant, pour divers empêchements secrets, incapable d’avoir une postérité, le comte de Cambridge était convaincu que la couronne lui reviendrait du chef de sa femme, à lui et aux enfants qu’il avait eus d’elle. Et c’est pourquoi il confessa qu’ayant besoin d’argent, il s’était laissé corrompre par le roi de France, plutôt que d’avouer sa pensée intime ; car il voyait bien que, si cette pensée avait été connue, le comte de March aurait vidé la coupe où lui-même avait bu, et il craignait qu’en ce cas il n’arrivât malheur à ses propres enfants. » — Holinshed.

(17) Voici, selon Holinshed, en quels termes Henry V apostropha les conspirateurs : « Si vous avez conspiré ma mort et ma destruction, à moi qui suis le chef du royaume, et le gouverneur du peuple, je suis réduit à croire que vous avez pareillement comploté le renversement de tout ce qui est ici avec moi et la destruction finale de votre pays natal. Puisque vous avez entrepris un si grand attentat, je veux que vos partisans qui sont dans l’armée apprennent par votre châtiment à abhorrer une si détestable offense. Hâtez-vous donc de recevoir la peine que vos démérites vous ont value et le châtiment que la loi réserve à vos forfaits. »

(18) Extrait de la pièce anonyme : Les fameuses victoires de Henry Cinq :

Entrent le roi, le dauphin et le grand connétable de France.

Le roi.

— Eh bien, seigneur grand connétable, — que dites-vous de notre ambassade en Angleterre ?


Le connétable.

— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, je ne puis rien en dire, — avant l’arrivée de messeigneurs les ambassadeurs ; — pourtant il me semble que Votre Grâce a bien fait — de tenir ses troupes si bien préparées — en prévision du pire.


Le roi.

— Effectivement, monseigneur, nous avons une armée sur pied ; — mais, si le roi d’Angleterre se met contre nous, — il nous en faudra une trois fois plus forte.


Le dauphin.

— Bah ! monseigneur, si jeune et si extravagant — que soit le roi d’Angleterre, ne croyez pas qu’il soit assez — insensé pour faire la guerre au puissant roi de France.


Le roi.

— Ah ! mon fils, si jeune et si extravagant — que soit le roi d’Angleterre, croyez bien qu’il est dirigé — par de sages conseillers.

Entre l’archevêque de Bourges.

L’archevêque.

Dieu garde mon souverain seigneur le roi !


Le roi.

— Eh bien, seigneur archevêque de Bourges, — quelles nouvelles de notre frère le roi d’Angleterre ?


L’archevêque.

— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — ses intentions sont si contraires à celles que vous lui prêtiez, — qu’il ne veut autre chose que la couronne — et le royaume même ; en outre, il m’a dit de me dépêcher, — sans quoi il serait ici avant moi ; et, à ce que j’apprends, — il a déjà tenu promesse ; car on dit

qu’il a déjà débarqué — à Kidcolks [1] en Normandie, sur la Seine, — et qu’il a mis le siège devant la ville fortifiée d’Harfleur.

Le roi.
— Cependant vous avez fait grande hâte, — n’est-ce pas ?

Le dauphin, à l’archevêque.
— Eh bien, monseigneur, comment le roi d’Angleterre a-t-il accueilli mes présents ?

L’archevêque.
En vérité, monseigneur, fort mal ; — car, en retour de ces balles de cuir, — il vous enverra des balles de cuivre et de fer. — Croyez-moi, monseigneur, j’ai eu bien peur de lui, — tant il était hautain et superbe. — Il est farouche comme un lion.

Le connétable.
— Bah ! nous le rendrons doux comme un agneau, — je vous le garantis.

(19) Toute cette harangue de Henry à ses soldats est une addition au texte original.

(20) Tout le reste de la scène manque à l’édition de 1600. Macmorris et Jamy, l’un représentant l’Écosse, l’autre l’Irlande, sont des personnages introduits par la révision dans le scénario primitif.

(21) Cette superbe description des horreurs de la guerre (depuis ces mots : le soldat acharné jusqu’à ceux-ci : des bourreaux d’Hérode) manque à l’édition de 1600.

(22) Ce dialogue entre Catherine et Alice est textuellement reproduit, d’après l’édition de 1623. J’ai tenu à copier religieusement le texte revu et corrigé par Shakespeare. Le lecteur pourra juger ainsi comment l’auteur d’Hamlet parlait la langue de Montaigne.

(23) Extrait de la pièce anonyme : Les fameuses victoires de Henry V :

Entre un messager.

Le messager.
— Dieu garde le puissant roi de France !

Le roi de France.
— Eh bien, messager, quelles nouvelles ?

Le messager.
— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — je viens de la part de votre pauvre ville en détresse, Harfleur, — qui est investie de tous côtés. — Si Votre Majesté ne lui envoie pas un secours immédiat, — la ville se rendra au roi d’Angleterre.

Le roi.
— Allons, messeigneurs, allons, resterons-nous impassibles — jusqu’à ce que notre pays soit ruiné sous notre nez ? — Messeigneurs, que les Normands, les Brabançons, les Picards — et les Danois soient expédiés en toute bâte. — Et vous, seigneur grand connétable, je vous fais général en chef — de toute l’armée.

Le dauphin.
— Je compte que Votre Majesté m’accordera — quelque poste de bataille, — et j’espère me bien comporter.

Le roi.
—Je te déclare, mon fils, — quand j’obtiendrais la victoire, si tu perdais la vie, — je me considérerais comme vaincu, et je regarderais les Anglais comme vainqueurs.

Le dauphin.
— Pourtant, monseigneur et père, — je voudrais faire savoir à ce petit roi d’Angleterre — que j’oserai lui tenir tête sur tous les terrains du monde.

Le roi.
Je sais bien cela, mon fils, — mais pour le moment je veux qu’il en soit ainsi. — Partons donc.
Tous sortent.

(24) Le poëte a trouvé dans le récit des chroniqueurs le fait qu’il attribue ici à Bardolphe. Holinshed et Hall racontent tous deux que, pendant que l’armée anglaise se dirigeait sur Calais, « un stupide soldat vola un ciboire dans une église et irrévérencieusement mangea les saintes hosties qu’il contenait. »

(25) La note suivante, extraite du Dictionnaire de Furetière, est ici tout à fait à propos :

« On fait la figue à quelqu’un quand on se moque de lui en faisant quelque sorte de grimace.

Pape-figue se nomme
L’île et province où les gens autrefois
Firent la figue au portrait du Saint-Père.
Punis en sont, rien chez eux ne prospère.

» Le proverbe vient de l’italien Far la fica. Il tire son origine, à ce que disent Munster et autres auteurs, de ce que les Milanais, s’étant révoltés contre Frédéric, avaient chassé ignominieusement hors de leur ville l’impératrice sa femme, montée sur une vieille mule nommée Tacor, ayant le derrière tourné vers la tête de la mule, et le visage vers la croupière. Frédéric les ayant subjugués fit mettre une figue aux parties honteuses de Tacor, et obligea tous les Milanais captifs d’arracher publiquement cette figue avec les dents et de la remettre au même lieu sans l’aide de leurs mains, à peine d’être étranglés et pendus sur-le-champ ; et ils étaient obligés de dire au bourreau qui était présent : Ecco la fica. C’est la plus grande injure qu’on puisse faire aux Milanais que de leur faire la figue : ce qu’on fait en leur montrant le bout du pouce serré entre les deux doigts voisins. De là ce proverbe est passé aux autres nations, et même aux Espagnols qui disent : Dar las higas. »

Le mot de Pistolet : la figue espagnole ! pourrait bien aussi, ainsi que le soupçonne Steevens, être une parole à double sens, faisant allusion aux terribles figues qui, au seizième siècle, servaient aux vengeances espagnoles. Souvent alors, en Espagne et en Italie, on se débarrassait d’un ennemi en lui faisant manger un de ces fruits empoisonnés.

(26) « Sur ce, Montjoie, roi d’armes, fut envoyé au roi d’Angleterre pour le défier comme l’ennemi de la France, et pour lui dire qu’il lui serait bientôt livré bataille. Le roi Henry répondit délibérément : « Mon intention est de faire comme il plaira à Dieu. Je n’irai pas chercher votre maître cette fois, mais, si lui ou les siens me cherchent, je leur tiendrai tête, Dieu voulant. Si quelqu’un de votre nation essaie une fois de m’arrêter dans ma marche sur Calais, que ce soit à ses risques et périls ; et pourtant je ne désire pas qu’aucun de vous soit assez mal avisé pour me fournir l’occasion de teindre votre jaune terrain de votre sang rouge. » Quand il eut ainsi répondu au héraut, il lui donna une récompense princière et de l’argent pour son départ. » — Holinshed.

Les fameuses victoires de Henry V présentent ainsi cette scène historique :


Henry V.
Doucement, voici venir quelque autre messager français.
Entre un héraut.

Le héraut.
— Roi d’Angleterre, monseigneur le grand connétable, — et d’autres
seigneurs français, considérant la triste condition où tu te trouves, — ainsi que tes pauvres compatriotes, — m’envoient savoir ce que tu veux donner pour ta rançon. — Peut-être pourras-tu l’obtenir à meilleur compte maintenant — qu’après ta défaite.

Henry V.
— Eh ! il paraît que votre grand connétable — veut savoir ce que je veux donner pour ma rançon ? — Eh bien, héraut, je ne donnerais pas même un tonneau de balles de paume, — non, pas même une pauvre balle de paume. — Mon corps sera devenu la proie des corbeaux dans la plaine, — avant que l’Angleterre ait payé un denier — pour ma rançon.

Le héraut.
Voilà une royale résolution.

Henry V.
Héraut, c’est une royale résolution, — et c’est la résolution d’un roi. — Prends ceci pour ta peine.
Le héraut sort.
— Mais arrêtez, milords, quelle heure est-il ?

Tous.
L’heure de prime, Sire.

Henry V.
— Eh bien, c’est un bon moment, sans nul doute, — car toute l’Angleterre prie pour nous. — Milords, vous me regardez d’un air vaillant. — Eh bien donc, d’une voix unanime et en vrais Anglais, — criez avec moi, en jetant vos bonnets en l’air, au nom de l’Angleterre, — criez : Saint Georges ! Dieu et saint Georges nous assistent !
Roulement de tambours. Tous sortent.

(27) Tout le reste de la scène, y compris cette réplique, est une addition au texte original.

(28) Tout le dialogue qui dans cette scène précède l’entrée de Pistolet a été intercalé par la révision dans le texte primitif.

(29) « Un de ces monastères était occupé par les moines Carthusiens et s’appelait Bethléem ; l’autre était pour les religieux de l’ordre de Saint-Brigitte et s’appelait Sion. Ils étaient situés sur les deux bords opposés de la Tamise, près du manoir royal de Sheen, aujourd’hui Richmond. » — Malone.

(30) Encore une addition importante. Toute cette scène du camp français manque à l’édition de 1600. — Les passages imprimés ici en italique sont transcrits du texte original.

31) « Son guidon tardant à venir, le duc de Brabant fit prendre la bannière d’un trompette et la fit attacher au bout d’une lance qu’il commanda de porter devant lui en guise d’étendard. » — Holinshed.

(32) « On dit qu’ayant entendu quelqu’un de son armée émettre ce vœu : « Plût à Dieu que nous eussions maintenant avec nous tous les bons soldats qui sont à cette heure en Angleterre ! » le roi répondit : « Je ne voudrais pas avoir avec moi un homme de plus. Nous sommes effectivement peu nombreux en comparaison de nos ennemis ; mais si Dieu dans sa clémence nous favorise et soutient notre juste cause (et j’espère qu’il le fera), nous aurons assez de succès. » — Holinshed.

(33) « Ce personnage est le même qui paraît dans Richard II avec le titre de duc d’Aumerle ; son nom de baptême était Édouard. Il était le fils aîné d’Edmond Langley, duc d’York, cinquième fils d’Édouard III, qui figure dans la même pièce. Richard, comte de Cambridge, qui paraît à la quatrième scène de Henry V, était le frère cadet de cet Édouard, duc d’York. » — Malone.

(34) « Dans les anciens Mystères, le Diable était traditionnellement un personnage fort important. Il avait un costume hideux, portait un masque avec de gros yeux, une grande bouche, et un énorme nez, avait la barbe rouge, le chef cornu, le pied fourchu et les ongles crochus. Il était généralement armé d’une épaisse massue, rembourrée de laine, qu’il faisait tomber, durant la représentation, sur tous ceux qui l’approchaient. Pour effrayer les autres, il avait coutume de hurler : ho ! ho ! ho ! et quand il était lui-même alarmé, il criait ; Fi ! haro ! fi ! Quand ces représentations populaires prirent un caractère plus séculier, on y introduisit un personnage appelé le Vice, dont la drôlerie principale consistait à étriller le diable avec une latte de bois, semblable à celle de l’Arlequin moderne, à lui sauter sur le dos et, affront suprême, à faire mine de lui rogner les ongles. » — Staunton.

(35) Cette courte scène est ainsi conçue dans l’édition in-quarto de 1600.


Bourbon.
Ô Diabello !

Le connétable.
Mort de ma vie !

Orléans.
Oh ! quelle journée que celle-ci !

Bourbon.
Ô jour del honte ! tout est fini, tout est perdu !

Le connétable.
— Nous sommes encore assez de vivants dans cette plaine — pour écraser les Anglais, — si l’on peut rétablir un peu d’ordre.

Bourbon.
— La peste de l’ordre ! Retournons encore une fois dans la plaine. — Pour celui qui ne veut pas suivre Bourbon en ce moment, — qu’il s’en aille d’ici ; et, le bonnet à la main, — comme un ignoble entremetteur, qu’il garde la porte, — tandis qu’un rustre, aussi vil que mon chien, souillera la plus belle de ses filles.

Le connétable.
— Que le désordre qui nous a ruinés nous relève à présent. — Arrivons en masse : nous offrirons nos vies — à ces Anglais, ou nous mourrons avec éclat. — Venez, venez. — Mourons avec honneur ; notre humiliation a trop longtemps duré.
Ils sortent.

(36) Le commentateur Capell a émis la conjecture fort plausible que cette phrase : les Français ont rallié leurs troupes dispersées, devait être dite par un messager répondant à la question du roi : Quelle est cette nouvelle alarme ? L’ordre de tuer les prisonniers semblerait moins atroce, en effet, étant donné après un message positif qu’étant provoqué par un simple soupçon du roi. — Ce douloureux incident est ainsi raconté par Holinshed :

« Tandis que la bataille continuait ainsi, une troupe de Français, ayant pour capitaines Robinet de Bornevill, Rifflard de Glamas, Isambert d’Azincourt et autres gens d’armes, et comptant six cents cavaliers qui avaient été les premiers à fuir, — ayant appris que les tentes des Anglais étaient à une bonne distance de l’armée et sans garde suffisante, — pénétra dans le camp du roi, pilla les bagages, dépouilla les tentes, brisa les caisses, emporta les coffres, et tua tous les serviteurs qui firent mine de résistance. Pour cet acte tous furent ensuite jetés en prison, et auraient perdu la vie si le Dauphin avait longtemps vécu. Car, lorsque le roi Henry entendit les cris des laquais et des pages que les pillards français avaient alarmés, il craignit que l’ennemi ne se ralliât et ne recommençât la bataille, et en outre que les captifs ne lui vinssent en aide ; et alors, contrairement à sa douceur accoutumée, il fit commander au son de la trompette que chaque soldat (sous peine de mort) tuât incontinent son prisonnier. »

(37) Extrait des Fameuses victoires de Henry V :


Henry V.
— Allons, milords, allons, à cette heure — nos épées sont presque ivres de sang français. — Mais, milord, qui de vous pourra me dire combien de nos — soldats ont été tués sur le champ de bataille ?

Oxford.
— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — il y a dans l’armée française plus de dix mille tués, dont deux mille six cents— sont princes et nobles portant bannière. — En outre, toute la noblesse de France est faite prisonnière. — L’armée de Votre Majesté n’a perdu que le bon — duc d’York et, tout au plus, vingt-cinq ou vingt-six — simples soldats.

Henry V.
— Pour le bon duc d’York, mon oncle, — je suis profondément affligé et je déplore grandement son malheur ; — pourtant l’honorable victoire que le seigneur nous a donnée — me remplit de joie. Mais arrêtez, — voici venir un nouveau messager français.
Fanfare. Un héraut entre et s’agenouille.

Le héraut.
— Dieu garde le très-puissant conquérant, — l’honorable roi d’Angleterre !

Henry V.
— Eh bien, héraut, il me semble que tout est changé — avec vous maintenant. Eh ! je suis sûr que c’est une grande humiliation — pour un héraut de s’agenouiller devant un roi d’Angleterre. — Quel est ton message ?

Le héraut.
— Mon seigneur et maître, le roi de France vaincu, — te souhaite une longue santé dans un salut cordial.

Henry V.
— Héraut, son salut est le bienvenu, — mais c’est Dieu que je remercie de ma santé.— Eh bien, héraut, poursuis.

Le héraut.
— Il m’envoie demander à Votre. Majesté — de l’autoriser à se rendre sur le champ de bataille pour reconnaître ses — pauvres compatriotes et les faire honorablement ensevelir.

Henry V.
— Quoi ! héraut, ton seigneur et maître — m’envoie demander permission d’enterrer ses morts ! — Qu’il les enterre, au nom du ciel ! — Mais, dis donc, héraut, que sont devenus monseigneur le connétable — et tous ceux qui voulaient me rançonner ?

Le héraut.
— N’en déplaise à Votre Majesté. — le connétable a été tué dans la bataille.

Henry V.
— Vous voyez qu’avant de chanter victoire, — il faut en être bien sûr. Mais, héraut, — quel est ce château qui avoisine de si près notre camp ?

Le héraut.
— N’en déplaise à Votre Majesté, — on l’appelle le château d’Azincourt.

Henry V.
— Eh bien, milords d’Angleterre, — pour la plus grande gloire de nos Anglais, — je veux que cette bataille soit pour toujours appelée la bataille d’Azincourt.

Le héraut.
— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — j’ai un autre message pour Votre Majesté.

Henry V.
— Quel est-il, héraut ? dis.

Le héraut.
— N’en déplaise à Votre Majesté, mon seigneur et maître — implore une entrevue de Votre Majesté.

Henry V.
— De tout mon cœur, pourvu que quelques-uns de mes nobles — inspectent l’endroit de peur de trahison et de guet-apens.

Le héraut.
— Votre Grâce n’a pas à s’inquiéter décela.

Henry V.
— Eh bien, dis-lui donc que je consens.
Sort le héraut.

(38) Les cinquante-six vers qui suivent cette réplique du roi de France manquent à l’édition de 1600. La peinture que fait le duc de Bourgogne de l’état déplorable où se trouvait la France, au moment de la bataille d’Azincourt, est due à une retouche magistrale. Shakespeare a compris que le meilleur moyen de justifier le conquérant était d’invoquer l’intérêt même du peuple conquis, et il l’invoque ici dans de magnifiques vers ajoutés tout exprès à l’esquisse primitive.

(39) Extrait des Fameuses victoires de Henry V :

Entrent le roi de France, le roi d’Angleterre et leur suite.

Henry V.
— Mon bon frère de France, — je ne suis pas venu dans ce pays pour y verser le sang, — mais pour revendiquer les droits de ma patrie. Si vous

cessez de les contester, — je suis prêt à lever le siège paisiblement — et à me retirer de votre terre.

Charles.
— Quelle est votre demande, mon bien-aimé frère d’Angleterre ?

Henry V.
— Mon secrétaire l’a mise par écrit : qu’il la lise.

Le secrétaire, lisant.
Item, qu’immédiatement Henry d’Angleterre — soit couronné roi de France.

Le roi de France.
— Un article bien dur, mon bon frère d’Angleterre.

Henry V.
— Ce n’est que juste, mon bon frère de France.

Le roi de France, au secrétaire.
— Bien, poursuivez.

Le secrétaire.
Item, qu’après la mort dudit Henry, — la couronne restera pour toujours à lui et à ses héritiers.

Le roi de France.
— Eh ! ce n’est pas moi seulement que vous voulez déposséder, c’est mon fils.

Henry V.
— Allons, mon bon frère de France, — vous avez eu le trône assez longtemps ; — quant au Dauphin, — peu importe qu’il perde l’assiette. — J’en ai ainsi décidé, et il en sera ainsi.

Le roi de France.
— Vous êtes fort péremptoire, mon bon frère d’Angleterre.

Henry V.
— Et vous fort pervers, mon bon frère de France.

Le roi de France.
— Eh quoi ! il paraîtrait que tout ce que j’ai ici est à vous !

Henry V.
— Oui, aussi loin que s’étend le royaume de France.

Le roi de France.
— Avec un commencement aussi vif — nous aurons peine à arriver à une conclusion pacifique.

Henry V.
— Comme il vous plaira. Telle est ma résolution.

Le roi de France.
— Eh bien, mon frère d’Angleterre, — faites-moi remettre une copie du traité, — et nous nous reverrons demain.

Henry V.
— De tout mon cœur, mon bon frère de France. — Secrétaire, remettez-lui une copie.
Le roi de France et sa suite sortent.
— Milords d’Angleterre, allez devant, je vous suis.
Les lords sortent.

Henry V, se parlant à lui-même.
— Ah ! Harry, trois fois malheureux Harry ! — tu viens de vaincre le roi de France, — et il faut que tu commences un nouveau démêlé avec sa fille ! — Mais de quel front pourras-tu chercher à obtenir son amour, — toi qui as cherché à prendre la couronne de son père ? — La couronne de son père, ai-je dit ! Non, c’est la mienne. — Oui, mais j’aime Catherine, et il faut que je la sollicite ; — je l’aime, et je veux l’avoir.
Entrent la princesse Catherine et ses dames.
— Mais la voici qui vient. — Eh bien, belle dame Catherine de France, — quelles nouvelles ?

Catherine.
— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — mon père m’envoie savoir si vous consentez à rabattre quelques-unes — des prétentions déraisonnables que vous émettez.

Henry V.
— Ah ! ma foi, Kate, — je félicite ton père de son esprit ; — car personne au monde ne pourrait mieux que toi me décider à les rabattre, — si la chose était possible. — Mais, dis-moi, douce Kate, sais-tu comment on aime ?

Catherine.
— Je ne saurais haïr, mon bon seigneur ; — par conséquent il ne me siérait point d’aimer.

Henry V.
— Bah ! Kate, réponds-moi en termes nets, — saurais-tu aimer le roi d’Angleterre ? — Je ne puis faire ce qu’on fait en ces contrées, — perdre la moitié du temps à faire ma cour. — Non, fillette, je ne suis pas de cette humeur-là. — Mais veux-tu partir pour l’Angleterre ?

Catherine.
— Plût à Dieu que l’amour me fît maître de Votre Majesté — comme la guerre vous a fait maître de mon père ! — Je ne vous accorderais pas un regard, — que vous n’eussiez rétracté toutes ces demandes déraisonnables.

Henry V.
— Bah ! Kate, tu ne voudrais pas, je le sais, me traiter si durement. — Mais, dis-moi, pourrais-tu aimer le roi d’Angleterre ?

Catherine.
— Comment aimerais-je l’homme qui a traité si durement mon père ?

Henry V.
— Mais toi, je te traiterai aussi doucement — que ton cœur peut le souhaiter ou ta voix le demander. — Que dis-tu ? que décides-tu ?

Catherine.
— Si je ne dépendais que de moi-même, — je pourrais vous répondre ; — mais, étant sous la direction de mon père, — je dois d’abord connaître sa volonté.

Henry V.
— Mais en attendant obtiendrai-je ta bonne volonté ?

Catherine.
— Comme il m’est impossible de donner à Votre Grâce aucune assurance, — il me répugnerait de causer à Votre Grâce aucun désespoir.

Henry V.
— Ah ! pardieu, c’est une charmante fille.

Catherine, à part.
— Je puis me tenir pour la plus heureuse du monde, — étant aimée du puissant roi d’Angleterre.

Henry V.
— Eh bien, Kate, êtes-vous en guerre avec moi ? — Charmante Kate, dis à ton père de ma part — que, si quelqu’un au monde peut me convaincre, — c’est toi ! Dis cela à ton père de ma part.

Catherine.
— Dieu garde Votre Majesté en bonne santé !
Elle sort.

Henry V.
— Au revoir, charmante Kate. En vérité c’est une charmante fille ! — Si je savais ne pouvoir obtenir le consentement de son père, — j’ébranlerais si fort les tours au-dessus de sa tête — qu’il s’estimerait bienheureux de venir sur les pieds et sur les mains — m’offrir sa fille.
Il sort.
[…]
Entrent le roi d’Angleterre, les lords d’Oxford et d’Exeter, puis le roi de France, le Dauphin, le duc de Bourgogne et leur suite.

Henry V.
— Eh bien, mon bon frère de France, — j’espère que vous avez eu le temps de délibérer votre réponse.

Le roi de France.
— Oui, mon bien-aimé frère d’Angleterre, — nous en avons conféré avec notre savant conseil, — mais nous ne pouvons admettre que vous soyez couronné — roi de France.

Henry V.
— Mais, si je ne suis pas roi de France, je ne suis rien. — Il faut que je

sois roi. Mon cher frère de France, — je ne puis guère oublier les injures qui m’ont été faites — à la dernière conférence où je suis venu. — Les Français eussent mieux fait d’arracher — les entrailles des cadavres de leurs pères que de mettre le feu à mes tentes. — Et, si je savais que ton fils, le Dauphin, eut été l’un deux, — je le secouerais comme il n’a jamais été secoué.

Le roi de France.
— J’ose jurer que mon fils est innocent en cette affaire. — Mais je veux bien, s’il vous plaît, que vous soyez immédiatement — proclamé et couronné, non pas roi de France, puisque je le suis moi-même, — mais héritier et régent de France.

Henry V.
— Héritier et régent de France, c’est bien, — mais cela ne me suffit pas.

Le roi de France.
— Mon secrétaire a par écrit le reste.

Le secrétaire.
Item, que Henry, roi d’Angleterre, — soit couronné héritier et régent de France, — durant la vie du roi Charles, et après sa mort, — que la couronne avec tous ses droits retourne au roi Henry — d’Angleterre et à ses hoirs pour toujours.

Henry V.
C’est bien, mon bon frère de France ; — il est encore une chose que je dois demander.

Le roi de France.
— Qu’est-ce, mon bon frère d’Angleterre ?

Henry V.
— C’est que tous vos nobles jurent de m’être fidèles.

Le roi de France.
— Puisqu’ils n’ont pas reculé devant de plus graves concessions, — je suis sûr qu’ils ne reculeront pas devant cette vétille. — Commencez, vous, seigneur duc de Bourgogne.

Henry V.
— Allons, monseigneur de Bourgogne, — prêtez serment sur mon épée !

Bourgogne.
— Moi, Philippe, duc de Bourgogne, — je jure devant Henry, roi d’Angleterre, — de lui être fidèle et de devenir son homme lige. — Je jure en outre que, si moi, Philippe, j’apprends jamais qu’aucun pouvoir étranger tente d’usurper sur ledit Henry ou sur ses héritiers, — je le lui ferai savoir et l’aiderai de toutes mes forces. — J’en fais le serment.
Il baise l’épée du roi d’Angleterre.

Henry V.
— Allons, Dauphin, il faut que vous prêtiez serment aussi.
Le Dauphin baise l’épée.
Entre Catherine.

Henry V.
— Eh bien, mon frère de France, — il est encore une chose qu’il faut que je vous demande.

Le roi de France.
— En quoi puis-je satisfaire Votre Majesté ?

Henry V.
— Une vétille, mon bon frère de France. — J’ai l’intention de faire votre fille reine d’Angleterre, — si elle le veut bien et si vous y consentez. — Qu’en dis-tu, Kate, peux-tu aimer le roi d’Angleterre ?

Catherine.
— Comment t’aimerais-je, toi qui es l’ennemi de mon père ?

Henry V.
— Bah ! n’insiste pas sur ce point-là. — C’est toi qui dois nous réconcilier. — Je suis sûr, Kate, que tu n’es pas peu fière — d’être aimée, ma donzelle, par le roi d’Angleterre.

Le roi de France.
— Ma fille, je ne veux plus qu’il y ait rien entre le roi d’Angleterre et toi : consens donc.

Catherine.
— Je ferai bien de vouloir, tandis qu’il veut bien, — de peur qu’il ne veuille plus, quand je voudrais. — Je suis aux ordres de Votre Majesté.

Henry V.
— Sois la bienvenue, chère Kate… Mais mon frère de France, — qu’en dites-vous ?

Le roi de France.
— J’approuve la chose de tout cœur. — Mais quand sera votre noce ?

Henry V.
— Le premier dimanche du mois prochain, — s’il plaît à Dieu.
Fanfares. Tous sortent.

finis.


(40) « Au temps du siége d’Orléans, un Pierre Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, amena à Chinon devers le Dauphin Charles une jeune fille de dix-huit ans, appelée Jeanne d’Arc, fille d’un malheureux berger appelé Jacques d’Arc, élevée pauvrement dans le métier de garder les bestiaux, née à Domprin (Domrémy) sur la Meuse, en Lorraine, dans le diocèse de Toul. Elle était de figure avenante, de complexion forte et virile, de courage grand, hardi et intrépide, d’une grande chasteté apparente dans sa personne et dans sa conduite, le nom de Jésus toujours à la bouche, humble, obéissante et jeûnant plusieurs jours par semaine. Suscitée par la puissance divine


  1. Évidemment Clef de Caux, à une lieue d’Harfleur.