Henry VIII/Traduction Hugo, 1866

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Henry VIII
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre13 (p. 315-436).


HENRY VIII

PERSONNAGES
LE ROI HENRY VIII.
LE CARDINAL WOLSEY.
LE DUC DE BUCKINGHAM.
LE DUC DE NORFOLK.
LE DUC DE SUFFOLK.
LE COMTE DE SURREY.
LE LORD CHAMBELLAN.
LE LORD CHANCELIER.
LE CARDINAL GAMPEIUS, envoyé du pape.
CAPUCIUS, ambassadeur de Charles-Quint.
GARDINER, évêque de Winchester.
L’ÉVÊQUE DE LINCOLN.
LORD ABERGAVENNY.
LORD SANDS.
SIR HENRY GUILFORD.
SIR THOMAS LOVELL.
SIR ANTHONY DENNY.
SIR NICOLAS VAUX.
CRANMER, archevêque de Cantorbéry.
CROMWELL, secrétaire de Wolsey.
GRIFFITH, gentilhomme-huissier de la reine Catherine.
Le docteur BUTTS, médecin du roi.
JARRETIÈRE, roi d’armes.
L’INTENDANT du duc de Buckingham.
BRANDON.
un sergent d’armes, un huissier, un portier, un page, un huissier audiencier.
LA REINE CATHERINE D’ARAGON, première femme de Henry VIII.
ANNE BULLEN, seconde femme de Henry VIII.
UNE VIEILLE DAME de la cour.
PATIENCE, femme de chambre de la reine Catherine.
DES ESPRITS apparaissant à Catherine.
lords et ladies, femmes de service, scribes, officiers, gardes, etc.


La scène est à Londres, à Westminster et au château de Kimbalton.

PROLOGUE

— Je ne viens plus vous faire rire : maintenant ce sont des choses — d’un aspect considérable et sérieux, — graves, élevées, imposantes, pleines de majesté et de tristesse, — de nobles scènes faisant couler les pleurs des yeux, — que nous vous présentons. Ici ceux qui sont capables de pitié — pourront, s’ils réfléchissent bien, laisser tomber une larme ; — le sujet le mérite. Ceux qui donnent — leur argent dans l’espoir d’un récit digne de foi, — pourront ici trouver la vérité. Quant à ceux qui viennent seulement — pour voir un tableau ou deux, et à cette condition tiennent — la pièce pour passable, s’ils sont calmes et patients, — je leur réponds qu’ils en auront largement pour leur shilling — en deux petites heures. Ceux-là seulement — qui viennent pour entendre une pièce bouffonne et grivoise, — un cliquetis de boucliers, ou pour voir un drôle — en longue cotte bigarrée galonnée de jaune, — ceux-là seront déçus : car sachez-le, gentils spectateurs, — mêler à l’histoire de notre choix l’exhibition — d’un bouffon ou d’une bataille, ce ne serait pas seulement dégrader — notre propre esprit et la réputation que nous avons acquise — et que nous tenons uniquement à justifier, — ce serait nous aliéner à jamais tout ami intelligent. — Ainsi, au nom du ciel, vous qui passez — pour le premier et le plus heureux auditoire de la ville, — ayez la gravité que nous voulons vous inspirer ; imaginez que vous voyez — les personnages mêmes de notre noble histoire, — tels qu’ils étaient de leur vivant. Imaginez que vous les voyez puissants, — et suivis de la foule haletante — de leurs mille amis ; puis voyez comme, en un moment, — cette grandeur se heurte à la détresse ! — Et si alors vous pouvez être gais, je dirai — qu’un homme peut pleurer le jour de ses noces (60).

SCÈNE I

[Londres. La salle d’un palais.]


Entrent par une porte le duc de Norfolk ; par l’autre, le duc de Buckingham et lord Abergavenny (61).

BUCKINGHAM.

— Bonjour et heureuse rencontre ! Comment vous êtes-vous porté, — depuis que nous nous sommes vus en France ?


NORFOLK.

Je remercie Votre Grâce : — fort bien, ayant vécu dans la continuelle admiration — de ce que je voyais là.


BUCKINGHAM.

Un malencontreux accès de fièvre — m’a retenu prisonnier dans ma chambre, quand — ces soleils de gloire, ces deux lumières du genre humain, — se sont rencontrés dans la vallée d’Ardres.


NORFOLK.

Entre Guines et Ardres. — J’étais présent alors ; je les vis se saluer à cheval ; — je les vis, quand ils eurent mis pied à terre, s’embrasser — si étroitement qu’ils semblaient confondus ; — s’ils l’avaient été, où sont les quatre trônes qui eussent pu faire équilibre — à cette monarchie unique ?


BUCKINGHAM.

J’ai été tout ce temps — prisonnier de ma chambre.


NORFOLK.

Alors vous avez perdu — le spectacle de la gloire terrestre. On pouvait dire — jusque-là que la pompe était vierge, mais alors elle était mariée — à ce qui lui était supérieur. Chaque journée nouvelle — surpassait la journée précédente, jusqu’à ce que la dernière — s’appropriât les prodiges de toutes. Aujourd’hui, les Français, — tout clinquant et tout or, comme des dieux païens — éclipsaient les Anglais ; le lendemain, ceux-ci — faisaient de la Grande-Bretagne l’Inde : tout homme qui surgissait — semblait une mine. Les pages nains étaient — autant de chérubins, tout dorés ; les madames même, — peu habituées à la fatigue, étaient presque en sueur sous le poids — de leur coquetterie : leur effort même — leur servait de fard. Telle mascarade — était proclamée incomparable, dont la soirée suivante — faisait une niaiserie et une misère. Les deux rois, — d’un lustre égal, perdaient ou gagnaient, — selon leurs apparitions : la louange était toujours — pour celui qu’on apercevait ; mais, quand tous deux étaient présents, — il semblait qu’on n’en vît qu’un ; et pas un critique — n’eût osé remuer la langue dans une comparaison. Quand ces soleils — (car c’est ainsi qu’on les désigne) eurent par leurs hérauts — provoqué aux joutes tous les nobles cœurs, il se fit — des exploits incroyables : si bien que les vieilles légendes fabuleuses, — désormais reconnues possibles, trouvèrent crédit, — et qu’on crut à Bévis (62).


BUCKINGHAM.

Oh ! vous allez loin.


NORFOLK.

— Aussi vrai que je tiens à la dignité et que je cherche — l’honnêteté dans l’honneur, les beautés de cette fête — perdraient de leur éclat dans le meilleur récit ; — pour elle, pas d’autre langue que celle de l’action. Tout était royal. — Rien n’était en désaccord avec la disposition suprême ; — l’ordre mettait chaque chose en son jour ; l’ensemble avait — dans le détail son plein effet.


BUCKINGHAM.

Qui a dirige tout cela ? — je veux dire, qui a mis en mouvement le corps et les membres — de ce grand gala ?


NORFOLK.

Devinez : — quelqu’un, certes, qui n’annonçait aucune disposition — pour une affaire de ce genre.


BUCKINGHAM.

Qui donc, je vous prie, milord ?


NORFOLK.

— Tout cela a été réglé par le rare discernement — du très-révérend cardinal d’York.


BUCKINGHAM.

— Le diable l’assiste ! il n’y a pas de pâle où il ne fourre — son doigt ambitieux. Qu’avait-il — à se mêler de ces vanités effrénées ? Je m’étonne — que ce tas de graisse puisse avec sa seule masse — absorber les rayons du soleil bienfaisant — et en frustrer toute la terre.


NORFOLK.

Assurément, monsieur, — il y a en lui l’étoffe qu’il faut pour obtenir de tels succès. — Car, n’étant pas appuyé par une série d’ancêtres dont la noblesse — puisse lui frayer la voie, ni recommandé — par de grands services rendus à la couronne, ni soutenu — par d’éminents alliés, pareil à l’araignée — tirant sa toile d’elle-même, il nous démontre — qu’il fait son chemin par la force de son propre mérite, — don que lui a concédé le ciel et qui lui vaut — la première place après celle du roi.


ABERGAVENNY.

Je ne saurais dire — ce que lui a donné le ciel ; je laisse des yeux plus profonds — découvrir ça ; mais je puis voir son orgueil — percer de toutes parts en lui : d’où le tient-il ? — Si ce n’est pas de l’enfer, il faut que le diable soit bien chiche ; — où il faut que, le diable lui ayant donné déjà tout son avoir, il se soit mis — à créer lui-même un nouvel enfer.


BUCKINGHAM.

Comment diable, — pour cette excursion en France, a-t-il pris sur lui — de désigner, à l’insu du roi, ceux — qui devaient l’accompagner ? Lui-même fait la liste — des gentilshommes, choisissant généralement — ceux à qui il désire imposer une lourde charge — pour un léger honneur ; et une simple lettre de lui, — écrite sans l’avis de l’honorable conseil, — enlève celui qui la reçoit à sa retraite.


ABERGAVENNY.

Je sais — de mes parents, trois au moins, qui ont — par ce moyen tellement épuisé leurs fortunes que jamais — ils ne retrouveront leur ancienne aisance.


BUCKINGHAM.

Oh ! un grand nombre — se sont brisé les reins en emportant sur eux leurs manoirs — pour ce grand voyage. Et à quoi a servi cette vanité ? — Elle n’a amené — qu’un bien pauvre résultat.


NORFOLK.

Je pense avec douleur — que la paix entre les Français et nous ne vaut pas — ce qu’elle a coûté.


BUCKINGHAM.

Chaque homme, — après l’affreux orage qui a suivi, s’est senti — inspiré ; et, sans se consulter, tous — ont unanimement prédit que cet orage, — ayant enlevé le voile de la paix, en présageait — la brusque rupture.


NORFOLK.

Et l’événement a éclaté ; — car la France a brisé le traité, et mis l’embargo — sur les biens de nos marchands à Bordeaux.


ABERGAVENNY.

Est-ce pour cela — que l’ambassadeur est congédié ?


NORFOLK.

Oui, ma foi.


ABERGAVENNY.

— Un joli traité de paix, et acheté — à ce taux excessif !


BUCKINGHAM.

Eh bien, toute cette affaire, — c’est notre révérend cardinal qui l’a menée.


NORFOLK.

N’en déplaise à Votre Grâce, — le monde a pris note du différend particulier — qui existe entre vous et le cardinal. Je vous engage, — et prenez cet avis d’un cœur qui vous souhaite — une grandeur et une prospérité solides, à tenir compte — de la puissance du cardinal autant que de sa malveillance, — et à considérer en outre que — sa haute haine a dans ses desseins — son pouvoir pour ministre. Vous savez combien par nature — il est vindicatif ; et moi, je sais que son épée — a le tranchant affilé : elle est longue, et on peut dire — qu’elle s’étend loin ; et là où elle n’atteint pas, — il la lance. Recueillez mon conseil, vous le trouverez salutaire. La ! voici venir le roc — que je vous conseille d’éviter.

Entre le Cardinal Wolsey ; on porte la bourse devant lui ; des gardes et deux secrétaires, ayant des papiers à la main, l’escortent. En passant, le cardinal fixe sur Buckingham et Buckingham fixe sur le cardinal un regard plein de dédain.

WOLSEY.

— L’intendant du duc de Buckingham ? Hé ! — où est sa déposition ?


PREMIER SECRÉTAIRE.

La voici, s’il vous plaît.


WOLSEY.

— Est-il prêt personnellement ?


PREMIER SECRÉTAIRE.

Oui, quand il plaira à Votre Grâce.


WOLSEY.

— Bien ! alors nous en saurons davantage ; et Buckingham — abattra ses grands airs.

Wolsey sort avec son cortège.

BUCKINGHAM.

— Ce chien de boucher a la gueule venimeuse, et moi, — je n’ai pas le pouvoir de le museler ; par conséquent, le mieux — est de ne pas l’éveiller. La pédanterie d’un gueux — prime le sang d’un noble !


NORFOLK.

Quoi ! vous vous échauffez ! — Demandez à Dieu de la tempérance ; c’est le seul remède — que réclame votre maladie.


BUCKINGHAM.

J’ai lu dans son regard — un projet contre moi : son œil est tombé dédaigneusement — sur moi, comme sur un objet abject ; à ce moment — il me porte quelque vilain coup. Il est allé trouver le roi ; — je vais le suivre, et lui faire baisser les yeux.


NORFOLK.

Arrêtez, milord — et que votre raison discute avec votre colère — ce que vous allez faire. Pour gravir des hauteurs escarpées, — il faut d’abord marcher lentement. Le courroux est — un cheval entier et ardent : si on le laisse aller à sa guise, — sa fougue même l’éreinte. Personne en Angleterre — ne pourrait me conseiller aussi bien que vous : soyez pour vous-même — ce que vous seriez pour votre ami.


BUCKINGHAM.

Je vais trouver le roi ; — et sous le cri de l’honneur j’abattrai à jamais — l’insolence de ce cuistre d’Ipswich, ou je proclamerai — qu’il n’y a pas d’inégalité entre les hommes.


NORFOLK.

Réfléchissez. — N’allumez pas pour votre ennemi une fournaise assez chaude — pour vous roussir vous-même. Nous pouvons dépasser, — par une violente vitesse, le but que nous voulons atteindre, — et échouer par excès d’élan. Ne savez-vous pas — que le feu qui fait déborder la liqueur, — en semblant l’augmenter, l’épuise ? Réfléchissez. — Je le répète, il n’y a pas une âme en Angleterre — plus capable de vous diriger que vous-même, — si vous voulez avec la sève de la raison éteindre — ou seulement modérer le feu de la passion.


BUCKINGHAM.

Monsieur, — je vous suis reconnaissant, et je me guiderai — d’après votre prescription ; mais cet arrogant gaillard — (je n’en parle pas avec fiel, mais — avec une honnête émotion), des renseignements — et des preuves, claires comme les ruisseaux en juillet dont — nous voyons chaque grain de sable, m’ont démontré — qu’il est corrompu et traître.


NORFOLK.

Ne dites pas traître.


BUCKINGHAM.

— Je le dirai au roi, et je donnerai à ma déclaration la consistance — d’un roc. Écoutez. Ce saint renard, — ou ce loup (car il est l’un et l’autre, aussi vorace — que subtil, aussi enclin au mal — que capable de le faire, son âme et sa fonction — se dégradant réciproquement), — dans l’unique but d’étaler sa pompe en France — comme ici, a conseillé au roi notre maître — cette entrevue, ce traité si coûteux — qui a absorbé tant de trésors et qui s’est rompu — comme un verre qu’on rince.


NORFOLK.

C’est, ma foi, vrai.


BUCKINGHAM.

— Permettez, monsieur. Ce madré cardinal — a dressé les articles du contrat — à sa guise : il n’a eu qu’à crier : soit ! — pour que chacun d’eux fût ratifié. Résultat : — une béquille donnée à un mort. N’importe ! c’est notre comte-cardinal — qui a fait la chose, et elle est bien faite ; car elle est l’œuvre — de ce digne Wolsey, qui ne saurait errer. Maintenant voici la suite, — et c’est ici que je vois une sorte d’engeance — de la vieille mère Trahison : l’empereur Charles, — sous prétexte de voir la reine sa tante — (car c’était vraiment une couleur, il ne venait — que pour s’aboucher avec Wolsey), fait une visite ici : — il craignait que l’entrevue entre — les rois d’Angleterre et de France, en fondant leur alliance, — ne lui portât préjudice : car dans cette ligue — on voyait poindre des dangers menaçants pour lui. Secrètement donc — il s’entend avec notre cardinal ; cela, je puis — bien l’affirmer ; car j’ai la certitude que l’empereur — a payé avant de promettre, et qu’ainsi sa demande était accordée — avant d’être présentée. La voie étant frayée — et pavée d’or, l’empereur a prié Wolsey — de vouloir bien modifier la politique du roi — en rompant la susdite paix. Il faut que le roi sache — (et il le saura par moi) que le cardinal — trafique ainsi de l’honneur royal à sa guise — et à son profit.


NORFOLK.

Je suis fâché — d’apprendre cela de lui, et je désire fort — que vous vous trompiez sur son compte.


BUCKINGHAM.

Non, je ne me trompe pas d’une syllabe. — Je juge le personnage tel — qu’il apparaîtra en réalité.


Entre Brandon, précédé d’un sergent d’armes et de deux ou trois gardes.

BRANDON.

— Votre office, sergent ! exécutez-le.


LE SERGENT.

Seigneur, — milord duc de Buckingham, comte — de Hereford, Stafford et Northampton, je — t’arrête pour crime de haute trahison, au nom — de notre très-souverain roi.


BUCKINGHAM, à Norfolk.

La ! vous voyez, milord, — la nasse est tombée sur moi ; je succomberai — sous les artifices de la ruse.


BRANDON.

Je suis fâché — de vous voir enlever à la liberté, et d’assister — à ce qui arrive. C’est le bon plaisir de Son Altesse — que vous alliez à la Tour.


BUCKINGHAM.

Il ne servira de rien — de protester de mon innocence, car il y a sur moi un reflet colorant — qui noircit ma plus pure blancheur. La volonté de Dieu — soit faite en ceci comme en tout !… J’obéis. — Ô milord Abergavenny, adieu.


BRANDON.

— Non, il doit vous accompagner.

À Abergavenny.

C’est le plaisir — du roi que vous alliez à la Tour, jusqu’à ce vous connaissiez — sa décision ultérieure.


ABERGAVENNY.

Comme l’a dit le duc, — que la volonté de Dieu soit faite ! j’obéis — au bon plaisir du roi.


BRANDON.

Voici un warrant du — roi pour arrêter lord Montague, et appréhender au corps — le confesseur du duc, John de la Car, — un Gilbert Peck, son chancelier…


BUCKINGHAM.

Ha ! ha ! — voilà les membres du complot : c’est tout, j’espère.


BRANDON.

— Un moine des Chartreux.


BUCKINGHAM.

Oh ! Nicholas Hopkins.


BRANDON.

Lui-même.


BUCKINGHAM.

— Mon intendant est un traître ; le trop grand cardinal — lui a montré de l’or ; mes jours sont déjà comptés : — je ne suis plus que l’ombre du pauvre Buckingham, — et ce spectre même s’évanouit dans le nuage — qui éclipse mon radieux soleil… Milords, adieu (63)

Ils sortent.

SCÈNE II.

[La salle du conseil.]
Fanfares. Entrent le roi Henry, le cardinal Wolsey, les lords du conseil, sir Thomas Lovell, des officiers et des huissiers. Le roi entre en s’appuyant sur l’épaule du cardinal.

LE ROI HENRY.

— Ma vie elle-même, du plus profond de son cœur, — vous remercie de cette rare vigilance. J’étais sous le coup — d’un complot prêt à éclater, et je vous rends grâces — de l’avoir encloué. Qu’on mande devant nous — ce gentilhomme de la maison de Buckingham ; je veux — l’entendre en personne confirmer ses aveux : — il répétera de point en point — les raisons de son maître.


Le roi s’assied sur son trône. Les lords du conseil prennent leurs places respectives. Le cardinal se place aux pieds du roi, à sa droite.
Bruit dans l’intérieur du théâtre. On crie : Place à la reine ! la reine entre, introduite par les ducs de norfolk et de Suffolk ; elle s’agenouille. Le roi se lève de son trône, la relève, l’embrasse et la place auprès de lui.

LA REINE CATHERINE.

— Non, je dois rester à genoux ; je suis une suppliante.


LE ROI HENRY.

— Relevez-vous, et prenez place près de nous… Ne me dites pas — la moitié de votre supplique : vous avez la moitié de notre pouvoir. — L’autre moitié vous est concédée, avant que vous la demandiez. — Exprimez votre volonté, et faites-la.


LA REINE CATHERINE.

Je remercie Votre Majesté. — Puissiez-vous vous aimer vous-même et, dans cet amour, — ne pas oublier votre honneur — ni la dignité de votre office ! voilà l’objet — de ma pétition.


LE ROI HENRY.

Ma dame, poursuivez.


LA REINE CATHERINE.

— Je suis sollicitée par nombre de personnes, — et des plus nobles, qui se plaignent que vos sujets — subissent de grandes vexations : des commissions — ont été expédiées parmi eux, qui ont déchiré le cœur — de leur loyauté. Et quoiqu’à ce propos, — mon bon lord cardinal, ils déversent les reproches — les plus amers sur vous, comme promoteur — de ces exactions, le roi notre maître — (que le ciel préserve sa gloire de toute souillure !) n’échappe pas lui-même pour cela — à un langage irrespectueux qui crève — les poumons de la loyauté et qui a presque la violence — d’une rébellion.


NORFOLK.

Presque ! — Non, dites tout à fait. Car, sous le coup de ces taxes, — les drapiers, ne pouvant plus maintenir — tout leur monde, ont congédié — les fileurs, les cardeurs, les fouleurs, les tisserands ; ces hommes, — incapables d’un autre métier, forcés par la faim — et par le manque de ressources, attaquant l’événement à la gorge — dans un effort désespéré, sont tous en pleine émeute, — et le Danger sert dans leurs rangs.


LE ROI HENRY.

Des taxes ! — de quelle espèce ? Quelles sont ces taxes ? Milord cardinal, — vous qui êtes blâmé ici ainsi que nous, — avez-vous connaissance de ces taxes ?


WOLSEY.

Sire, ne vous en déplaise, — je ne connais que ce qui est de mon ressort — dans les affaires de l’État, et je n’ai que mon rang dans la colonne — ou bien d’autres emboîtent le pas avec moi.


LA REINE CATHERINE.

En effet, milord, — vous ne savez pas les choses mieux que d’autres ; mais vous êtes l’auteur des choses — que chacun sait, choses funestes — à tant de gens, qui voudraient ne les avoir jamais connues, mais qui sont — bien forcés de les savoir ! Quant aux exactions — dont mon souverain demande compte, le seul récit — en fait mal ; quiconque les supporte — a les reins brisés sous la charge. On dit — qu’elles sont imaginées par vous ; si cela n’est pas, vous subissez — de bien injustes reproches !


LE ROI HENRY.

Encore des exactions ! — Quelle en est la nature ? Voyons, de quelle espèce — sont ces exactions ?


LA REINE CATHERINE.

Je suis bien osée — d’abuser ainsi de votre patience ; mais je suis enhardie — par la promesse de votre pardon. Le grief de vos sujets, — c’est la création de ces commissions qui exigent de chacun — la sixième partie de sa fortune, payable — sans délai ; et le prétexte à cet impôt — est votre guerre avec la France. Cela provoque les murmures ; — des milliers de bouches crachent tout respect ; le refroidissement des cœurs — y glace la fidélité ; qui avait les prières — n’a plus que les malédictions ; et le résultat, — c’est que toute obéissance passive est mise par chacun au service — de sa volonté furieuse. Je voudrais que Votre Altesse — s’occupât vite de cette affaire, car — il n’en est pas de plus urgente.


LE ROI HENRY.

Sur ma vie, ceci est contre notre bon plaisir.


WOLSEY.

Pour moi, — je ne me suis engagé en tout ceci que dans la mesure — d’un simple assentiment, et je ne l’ai accordé — que sur le conseil éclairé des juges. Si je suis — accusé par des ignorants qui, sans connaître — ni mes facultés, ni ma personne, prétendent pourtant — se faire les chroniqueurs de mes actes, permettez-moi de dire — que c’est là la fatalité du pouvoir, le buisson d’épines — que doit traverser la vertu. Nous ne devons pas nous abstenir — d’actes nécessaires, dans la crainte — d’être attaqués par de malveillants censeurs qui toujours, — tels que des poissons affamés, suivent un vaisseau — nouvellement équipé, sans en recueillir d’autre bénéfice — qu’une vaine envie. Souvent, ce que nous faisons de mieux, — des critiques maladifs et parfois stupides — nous le contestent ; et tout aussi souvent, ce que nous faisons de pire, — frappant un esprit grossier, est proclamé — notre meilleure œuvre. Si nous voulons rester inactifs — dans la crainte que notre moindre mouvement ne soit raillé ou dénigré. — il nous faudrait prendre racine là où nous sommes fixés, ou devenir fixes — comme des cariatides de l’État.


LE ROI HENRY.

Les choses bien faites, — et faites avec soin, sont à l’abri de ces dangers ; — les choses faites sans précédent ont des conséquences — qui peuvent être dangereuses. Avez-vous un exemple — d’une taxe pareille ? Je crois que non. — Nous ne devons pas arracher nos sujets à nos lois, — et les lier à notre volonté. La sixième partie de chaque fortune ! — Cette contribution fait frémir. Eh ! c’est prendre — à chaque arbre les branches, l’écorce et une partie de son bois ; — nous avons beau lui laisser la racine, dès qu’il est ainsi mutilé, — l’air doit absorber sa sève. Que dans tous les comtés, — où il est question de cet impôt, on envoie par écrit — un complet pardon à tout homme qui en a combattu — la mise en vigueur. Veillez-y, je vous parie ; — je vous charge de ce soin.


WOLSEY, bas à un secrétaire.

Un mot. — Qu’on écrive dans chaque comté des lettres — annonçant la grâce et le pardon du roi. Le peuple lésé — a de moi une opinion défavorable ; qu’on répande le bruit — que cette révocation et ce pardon — sont dus à notre intercession. Je vous donnerai bientôt des instructions — nouvelles à ce sujet.

Le secrétaire sort.


Entre l’intendant du duc de Buckingham.

LA REINE MARGUERITE.

— Je suis fâchée que le duc de Buckingham — ait encouru votre déplaisir.


LE ROI HENRY.

Beaucoup en sont attristés. — C’est un savant gentilhomme, un très-rare parleur ; — personne n’est redevable à la nature plus que lui ; son savoir est tel — qu’il peut éclairer et instruire les plus grands maîtres, — sans jamais chercher de lumière hors de lui-même. Voyez pourtant, — quand de si nobles facultés ne sont pas — bien dirigées, l’âme une fois corrompue, — elles se transforment en vices qui ont dix fois plus de laideur — qu’elles n’ont jamais eu de beauté. Cet homme si accompli, — qui était mis au rang des prodiges, et qui, — tant il nous ravissait par sa parole, nous faisait — passer une heure comme une minute, lui, madame, — il a appliqué à de monstrueuses pratiques les talents — qu’il possédait jadis, et il est devenu noir — comme si l’enfer l’avait sali. Asseyez-vous près de nous ; et vous allez entendre sur son compte — (voici son homme de confiance) — des choses à navrer l’honneur… Qu’on lui fasse raconter de nouveau — les machinations qu’il a déjà révélées, auxquelles — nous ne saurions trop nous soustraire, que nous ne saurions trop entendre.


WOLSEY, à l’intendant.

— Avancez ; et rapportez hardiment — ce qu’en sujet dévoué vous avez — recueilli du duc de Buckingham.


LE ROI HENRY.

Parlez librement.


L’INTENDANT.

— D’abord, il avait coutume de dire (chaque jour — il tenait ce langage venimeux) que, si le roi — mourait sans postérité, il s’arrangerait — de manière à faire le sceptre sien. Ces paroles mêmes, — je les lui ai entendu dire à son gendre, — lord Abergavenny, à qui il jurait — de se venger du cardinal.


WOLSEY.

Que Votre Altesse daigne remarquer — ici la perfidie de ce projet. — Égarée par ses désirs, sa volonté — est profondément hostile à votre personne et menace, — après vous, vos amis.


LA REINE CATHERINE.

Mon savant lord cardinal, — interprétez tout avec charité.


LE ROI HENRY.

Parlez. — Sur quoi était fondé son titre à la couronne, — notre chute consommée ? L’avez-vous entendu — jamais s’expliquer sur ce point ?


L’INTENDANT.

Il y fut amené — par une folle prophétie de Nicholas Hopkins.


LE ROI HENRY.

— Qu’était cet Hopkins ?


L’INTENDANT.

Sire, un frère chartreux, — son confesseur, qui à toute minute le gorgeait — de promesses de souveraineté.


LE ROI HENRY.

Comment sais-tu cela ?


L’INTENDANT.

— Peu de temps avant que Votre Altesse partît pour la France, — le duc, étant à la Rose (64), dans la paroisse — de Saint-Laurent-Poultney, me demanda — ce qu’on disait à Londres — du voyage en France ; je répliquai — qu’on craignait une perfidie des Français — dangereuse pour le roi. Aussitôt le duc — dit que c’était en effet à craindre et que peut-être — on verrait se vérifier certaines paroles — proférées par un saint moine : « Souvent, ajouta-t-il, — ce moine m’avait envoyé prier d’autoriser — mon chapelain, John de la Car, à recevoir de lui — dans quelque moment choisi une confidence importante. — Après que mon chapelain eut sous le sceau de la confession — solennellement juré de ne révéler ce qu’il allait dire — à aucune créature vivante, hormis — moi, voici les paroles qu’il prononça — avec le ton mesuré — d’une grave assurance : Ni le roi, ni ses héritiers — ne prospéreront ; dites cela au duc ; dites-lui de travailler — à gagner l’amour de la communauté ; le duc gouvernera l’Angleterre. »


LA REINE CATHERINE.

Si je vous reconnais bien, — vous étiez l’intendant du duc, et vous avez perdu votre office — sur la plainte de ses tenants. Prenez garde — d’accuser par rancune une noble personne, — et de perdre votre âme plus noble. Prenez garde, vous dis-je ; — prenez garde, je vous en conjure ardemment.


LE ROI HENRY.

Laissez-le continuer… — Poursuis.


L’INTENDANT.

Sur mon âme, je ne dirai que la vérité. — Je déclarai à milord duc que le moine pourrait bien être déçu par les illusions du diable, qu’il était dangereux pour lui — de songer à tout cela, et qu’il devait craindre — de forger quelque dessein qui, une fois dans son esprit, — pourrait bien être mis à exécution. Il répondit : Bah ! — cela ne peut pas me faire de mal. Et il ajouta — que, si le roi avait succombé dans sa dernière maladie, — les têtes du cardinal et de sir Thomas Lowel — seraient tombées.


LE ROI HENRY.

Quoi ! tant d’acharnement ! Ah ! ah ! — Il y a de la perfidie chez cet homme. Peux-tu en dire davantage.


L’INTENDANT.

— Oui, mon suzerain.


LE ROI HENRY.

Poursuis.


L’INTENDANT.

Une fois, à Greenwich, — quand Votre Altesse eut réprimandé le duc — à propos de sir William Blomer…


LE ROI HENRY.

Je me rappelle — cette circonstance. Bien qu’il fût engagé à mon service, — le duc l’avait pris au sien. Mais continue : après.


L’INTENDANT.

— Le duc s’écria : « Si j’avais été pour cela envoyé — à la Tour, comme je m’y attendais, j’aurais fait — ce que mon père se proposait de faire — à l’usurpateur Richard : étant à Salisbury, — il demanda à paraître devant Richard ; s’il eût été admis, — il aurait fait mine de lui rendre hommage et — l’aurait frappé de son couteau. »


LE ROI HENRY.

Traître géant !


WOLSEY

— Eh bien, madame, Son Altesse peut-elle être en sûreté — et cet homme hors de prison ?


LA REINE CATHERINE.

Que Dieu remédie à tout !


LE ROI HENRY.

— Tu as encore quelque chose à révéler : continue.


L’INTENDANT.

— Après avoir parlé du duc son père et du couteau, — il se roidit, et, une main sur sa dague, — l’autre sur sa poitrine, élevant les yeux, — il exhala une horrible imprécation, jurant — que, si on le traitait mal, il dépasserait — son père de toute la distance qu’il y a entre l’exécution — et une vague velléité.


LE ROI HENRY.

Voilà sa conclusion : — faire de nous son fourreau ! Il est arrêté : — qu’on le mette sur-le-champ en jugement ; s’il peut — obtenir sa grâce de la loi, soit ; sinon, — qu’il ne l’espère pas de nous. Jour et nuit ! — c’est un traître au premier chef.

Ils sortent (65).

SCÈNE III.

[Dans le palais]
Entrent le lord Chambellan et lord Sands.

LE LORD CHAMBELLAN.

— Est-il possible que les charmes de la France fourvoient les gens dans de si étranges pratiques ?


SANDS.

Les modes nouvelles, — si ridicules, — si indignes d’un homme qu’elles soient, sont toujours suivies.


LE LORD CHAMBELLAN.

— À ce que je vois, tout le bénéfice que nos Anglais — ont recueilli de leur dernier voyage se réduit — à une ou deux grimaces ; mais elles sont drôles ; — car, quand ils les font, vous jureriez aussitôt — que leurs nez ont été conseillers — de Pépin ou de Clotaire, tant ils ont de majesté.


SANDS.

— Ils ont tous des jambes neuves, mais boiteuses : — quelqu’un qui ne les aurait jamais vus marcher, croirait que l’éparvin — sévit parmi eux.


LE LORD CHAMBELLAN.

Mordieu ! milord, — leurs habits sont d’une coupe si païenne — qu’à coup sûr ils ont usé tout ce qu’ils avaient de chrétien. Eh bien, — quelles nouvelles, sir Thomas Lowell ?


LOVELL.

Ma foi, milord, — je ne connais de nouveau que l’édit — qu’on vient de flanquer sur la porte de la cour.


LE LORD CHAMBELLAN.

Quel en est l’objet ?


LOVELL.

— La réforme de nos voyageurs galants, — qui encombrent la cour de leurs querelles, de leur verbiage et de leurs tailleurs.


LE LORD CHAMBELLAN.

— J’en suis bien aise ; maintenant je prierai nos messieurs — d’admettre qu’un homme de cour anglais peut être sensé, — sans avoir jamais vu le Louvre.


LOVELL.

Il faut maintenant — (telles sont les injonctions de l’édit) qu’ils jettent au rebut — les plumes folles qu’ils ont rapportées de France, — ainsi que tous les honorables us de la niaiserie — adoptés en outre, tels que duels et feux d’artifice ; — qu’ils cessent d’insulter des gens qui valent mieux qu’eux — du haut de leur pédanterie exotique ; qu’ils renoncent tout net — à leur culte pour le jeu de paume, les longues chausses, — les culottes courtes à crevés, et tous ces échantillons de voyage, — et qu’ils se tiennent de nouveau comme d’honnêtes gens ; — sinon, ils devront plier bagage et rejoindre leurs anciens compagnons de folie ; là, je suppose, — ils pourront, cum privilégio, user — ce qui leur reste d’extravagance, et faire rire d’eux.


LE LORD CHAMBELLAN.

— Il est temps de leur appliquer le remède, leur maladie — est devenue si contagieuse !


LOVELL.

Quelle perte nos dames — vont faire de ces pimpants vaniteux !


LE LORD CHAMBELLAN.

Oui, morbleu, — il y aura de vrais chagrins, milord. Ces madrés fils de putains — ont une recette prompte pour faire glisser les dames : — une chanson française et un violon ! il n’y a rien de tel.


SANDS.

— Au diable leur violon ! Je suis charmé qu’ils s’en aillent, — car, à coup sûr, il n’y a pas moyen de les convertir. Maintenant — un honnête gentilhomme campagnard, comme moi, longtemps chassé — de la partie, peut apporter sa modeste chanson — et se faire écouter une heure, et, par Notre-Dame, — être tenu pour un musicien passable.


LE LORD CHAMBELLAN.

À merveille, lord Sands. — Votre dent d’étalon n’est pas encore tombée.


SANDS.

Non, milord ; — et elle ne tombera pas, tant qu’il en restera un chicot.


LE LORD CHAMBELLAN.

Sir Thomas, — où alliez-vous ?


LOVELL.

Chez le cardinal. — Votre Seigneurie est invitée aussi.


LE LORD CHAMBELLAN.

Oh ! c’est vrai. — Ce soir il donne un souper, et un grand souper, — à une foule de lords et de ladies : les beautés de ce royaume — y seront, je vous assure.


LOVELL.

— Cet homme d’Église a le cœur vraiment généreux, — et la main aussi féconde que la terre qui nous nourrit : — ses rosées tombent partout.


LE LORD CHAMBELLAN.

Sans nul doute, il est magnifique ; — il faudrait avoir une langue bien noire pour dire autrement.


SANDS.

— Il peut être magnifique, milord, il a de quoi : en lui, — l’économie serait un péché pire que l’hérésie. — Les hommes de sa façon doivent être les plus généreux : — ils sont mis là pour donner l’exemple.


LE LORD CHAMBELLAN.

C’est vrai, — mais peu aujourd’hui en donnent d’aussi grands. Ma barge m’attend ; — Votre Seigneurie m’accompagnera… Venez, bon sir Thomas, — autrement nous serions en retard, ce que je ne voudrais pas ; — car sir Henry Guildford et moi, nous avons été désignés — comme surintendants de cette soirée.


SANDS.

Je suis tout à Votre Seigneurie.

Ils sortent.

SCÈNE IV

[La grande galerie du palais d’York.]
Hautbois. Une petite table sous un dais pour le cardinal ; une table plus longue pour les convives. Entrent par une porte Anne Bullen, accompagnée de lords, de ladies et de femmes de qualité, tous invités, par une autre porte, sir Henry Guildford.

GUILDFORD.

— Mesdames, soyez les bienvenues ! Au nom de Sa Grâce, — salut à toutes. Le cardinal dédie cette soirée — à la belle humeur et à vous : il espère que nulle ici, — dans tout ce noble essaim, n’a apporté avec elle — un souci du dehors : il vous voudrait à toutes la gaîté — qu’une bonne compagnie, un bon vin et un bon accueil — peuvent donner à de bonnes gens.

Entrent le lord Chambellan, lord Sands, et sir Thomas Lovell.

Oh ! milord, vous êtes en retard : — la seule idée d’une si belle compagnie — m’a donné des ailes.


LE LORD CHAMBELLAN.

Vous êtes jeune, sir Henry Guildford.


SANDS.

— Sir Thomas Lovell, si le cardinal avait — la moitié seulement de mes idées laïques, plusieurs de ces dames — auraient, avant de se reposer, une collation galante — qui, je pense, leur plairait par-dessus tout. Sur ma vie, — voilà une suave réunion de belles.


LOVELL.

— Oh ! milord, si vous étiez aujourd’hui le confesseur — d’une ou deux d’entre elles !


SANDS.

Je le voudrais : — elles subiraient une pénitence bien douce.


LOVELL.

Douce, dites-vous ? Et comment ?


SANDS.

— Aussi douce que pourrait la rendre un lit de plumes.


LE LORD CHAMBELLAN.

— Belles dames, vous plairait-il de vous asseoir ? Sir Henry, — placez-vous de ce côté ; je me chargerai de celui-ci. — Sa Grâce va entrer… Non, il ne faut pas que vous geliez ; — deux femmes placées l’une près de l’autre, cela fait froid. — Milord Sands, c’est vous qui les tiendrez éveillées ; — je vous en prie, asseyez-vous entre ces dames.


SANDS.

Oui, ma foi, — et je remercie Votre Seigneurie… Avec votre permission, belles dames.

Il s’assied entre Anne Bullen et une autre dame.

— S’il m’arrive de divaguer un peu, pardonnez-moi ; — je tiens ça de mon père.


ANNE.

Est-ce qu’il était fou, monsieur ?


SANDS.

— Oh ! très-fou, fou furieux, et en amour encore ! — Mais il ne mordait personne ; juste comme moi en ce moment, — il vous eût donné vingt baisers d’un souffle.

Il l’embrasse.

LE LORD CHAMBELLAN.

À merveille, milord. — C’est ça ; maintenant vous êtes convenablement assis… Messieurs, — vous ferez pénitence, si ces belles dames — s’en vont mécontentes.


SANDS.

Pour ma petite part, — laissez-moi faire.

Hautbois. Entre le cardinal Wolsey, avec son cortège ; il s’assied sous le dais.

WOLSEY.

— Vous êtes les bienvenus, mes aimables convives : noble dame — ou gentilhomme, quiconque n’a pas une franche gaîté, — n’est pas de mes amis… Voici pour confirmer ma bienvenue : — à la santé de vous tous !

Il boit.

SANDS.

Votre Grâce en use noblement. — Qu’on me donne un hanap qui puisse contenir mes remercîments ; — cela m’épargnera autant de paroles.


WOLSEY.

Milord Sands, — je vous suis obligé ; animez vos voisines… — Mesdames, vous n’êtes pas gaies. Messieurs, — à qui la faute ?


SANDS.

Il faut d’abord que le vin rouge monte — à leurs jolies joues, milord ; alors elles parleront tant — qu’elles nous feront taire.


ANNE.

Vous êtes un joyeux partenaire, — milord Sands.


SANDS.

Oui, quand je peux faire ma partie. — À votre santé, madame, et faites-moi raison ; — car ceci s’adresse à une chose…


ANNE.

Que vous ne pourriez pas me montrer.


SANDS, au Cardinal.

— Quand je disais à Votre Grâce qu’elles parleraient bien vite !

Tambours et trompettes au fond du théâtre. Décharge d’artillerie.

WOLSEY.

Qu’est-ce donc ?


LE LORD CHAMBELLAN.

— Que quelqu’un de vous aille voir ce que c’est.

Un domestique sort.

WOLSEY.

Quel bruit belliqueux ! — Qu’est-ce que cela signifie ?… Non, mesdames, n’ayez pas peur ; — par toutes les lois de la guerre vous êtes privilégiées.

Le domestique revient.

LE LORD CHAMBELLAN.

— Eh bien ! qu’est-ce ?


LE DOMESTIQUE.

Une noble troupe d’étrangers, — à ce qu’il semble. Ils ont quitté leur barque, et atterri ; — ils viennent ici ; on dirait les ambassadeurs extraordinaires — de princes étrangers.


WOLSEY.

Bon lord chambellan, — allez leur souhaiter la bienvenue, vous savez parler le français ; — veuillez donc, je vous prie, les accueillir noblement, et les amener — en notre présence, pour que ce ciel constellé de beautés — brille en plein sur eux… Que quelques-uns l’accompagnent !

Le Chambellan sort accompagné. Tous les convives se lèvent, et l’on enlève les tables.

— Voilà votre banquet interrompu ; mais nous réparerons cela. — Bonne digestion à tous ! Encore une fois, — je vous envoie une averse de saluts… Bienvenus tous.

Hautbois. Entrent le Roi et douze autres lords, masqués et déguisés en bergers ; ils sont accompagnés de seize porte-torches. Introduits par le lord Chambellan, ils vont droit au Cardinal, et le saluent gracieusement.

— Une noble compagnie ! que désirent-ils ?


LE LORD CHAMBELLAN.

— Comme ils ne parlent pas l’anglais, ils m’ont prié — de dire à Votre Grâce qu’ayant appris par la renommée — qu’une compagnie si belle et si noble — devait se réunir ici ce soir, ils n’ont pu moins faire, — dans leur respectueuse admiration pour la beauté, — que de quitter leur troupeau ; et, sous vos gracieux auspices, — ils demandent la permission de voir ces dames, et de passer — une heure de réjouissances avec elles.


WOLSEY.

Dites-leur, milord chambellan, — qu’ils ont fait grand honneur à ma pauvre maison ; je leur en rends — mille grâces, et je les prie de faire selon leur bon plaisir.

On choisit les dames pour la danse. Le roi choisit Anne Bullen.

LE ROI HENRY.

— La plus jolie main que j’aie jamais touchée ! Ô beauté, — je ne t’ai connue que d’aujourd’hui.

Musique. Danse.

WOLSEY, au lord chambellan.

— Milord ?…


LE LORD CHAMBELLAN.

Votre Grâce ?


WOLSEY.

Veuillez leur dire ceci de ma part : — qu’il doit y avoir parmi eux un personnage qui par son rang — est plus digne de cette place que moi-même, et que, — si je le reconnaissais, je la lui offrirais — avec mon amour et mon hommage.


LE LORD CHAMBELLAN.

C’est bien, milord.

Le chambellan va parler aux masques, puis revient.

WOLSEY.

— Que disent-ils ?


LE LORD CHAMBELLAN.

Ils confessent tous qu’il y a là — en effet un tel personnage ; mais ils désirent que Votre Grâce — le découvre, et alors il prendra la place offerte.


WOLSEY.

Voyons alors.

Il quitte son siège sous le dais.

— Avec votre permission, messieurs… C’est ici que je choisis — mon roi.


LE ROI HENRY, se démasquant.

Vous l’avez trouvé, cardinal. — Vous réunissez là une charmante compagnie ; vous faites bien, milord. — Vous êtes homme d’Église ; sans quoi, je vous le dirai, cardinal, — j’aurais de vous méchante opinion.


WOLSEY.

Je suis bien aise — que Votre Grâce soit de si belle humeur.


LE ROI HENRY.

Milord chambellan, — viens ici, je te prie : quelle est cette belle dame-là ?


LE LORD CHAMBELLAN.

— N’en déplaise à Votre Grâce, c’est la fille de sir Thomas Bullen, — vicomte Rochefort, une des femmes de Son Altesse la reine.


LE ROI HENRY.

— Par le ciel, c’est une beauté friande… Ma charmante, — je serais bien discourtois de vous avoir fait danser — sans vous embrasser.

Il l’embrasse.

Une santé, messieurs, — une santé à la ronde !


WOLSEY.

— Sir Thomas Lovell, le banquet est-il prêt — dans la chambre privée ?


LOVELL.

Oui, milord.


WOLSEY, au roi.

Votre Grâce, — j’en ai peur, est un peu échauffée par la danse.


LE ROI HENRY.

Un peu trop, j’en ai peur.


WOLSEY.

L’air est plus frais, milord, — dans la chambre voisine.


LE ROI HENRY.

— Conduisez chacun vos dames…

À Anne.

Douce partenaire, — je ne dois pas vous quitter encore. Soyons gais. — Mon bon lord cardinal, j’ai une demi-douzaine de santés — à boire à ces belles dames, et un pas — encore à leur faire danser ; et alors nous rêverons — à qui sera le plus favorisé… Que la musique retentisse !

Ils sortent.

SCÈNE V.

[Une rue.]
Deux gentlemen se rencontrent.

PREMIER GENTLEMAN.

— Où allez-vous si vite ?


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Oh ! Dieu vous garde ! — Je vais à la salle d’assises savoir ce que va devenir — le grand duc de Buckingham.


PREMIER GENTLEMAN.

Je vous épargnerai — cette peine, monsieur. Tout est fini à présent, sauf la cérémonie — de reconduire le prisonnier.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Étiez-vous là ?


PREMIER GENTLEMAN.

— Oui, vraiment, j’y étais.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Dites, qu’est-il arrivé, je vous prie ?


PREMIER GENTLEMAN.

— Vous pouvez aisément le deviner.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Est-il déclaré coupable !


PREMIER GENTLEMAN.

— Oui, vraiment, et condamné comme tel.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— J’en suis fâché.


PREMIER GENTLEMAN.

Comme beaucoup d’autres.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Mais comment ça s’est-il passé, je vous prie ?


PREMIER GENTLEMAN.

— Je vous le dirai en peu de mots. Le noble duc — est venu à la barre ; là, à toutes les accusations — il a constamment répliqué qu’il n’était pas coupable, et il a allégué — plusieurs raisons puissantes pour détourner le coup de la loi. — Par contre, l’avocat du roi — à fait valoir les dépositions, les preuves, les confessions — de divers témoins, avec qui le duc a désiré — être confronté viva voce. — Sur quoi ont paru contre lui son intendant ; — sir Gilbert Peck, son chancelier, et John Car, son confesseur ; puis ce diable de moine, — Hopkins, qui a fait tout le mal.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

C’était celui — qui l’entretenait de ses prophéties ?


PREMIER GENTLEMAN.

Lui-même. — Tous ceux-là l’ont fortement accusé ; il a cherché — à repousser leurs allégations, mais en vain. — Et alors, sur ces témoignages, les pairs — l’ont déclaré coupable de haute trahison. Il a beaucoup — parlé, et savamment, pour avoir la vie sauve ; mais tout cela — a provoqué une pitié stérile, ou est resté non avenu.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Et ensuite comment s’est-il comporté ?


PREMIER GENTLEMAN.

— Quand il a été ramené à la barre, pour entendre — sonner son glas, son arrêt de mort, il était saisi — d’une telle angoisse qu’il suait à grosses gouttes ; — il a dit quelques mots de colère, confus et précipités ; — mais il a repris possession de lui-même, et enfin, radouci, — il n’a cessé de montrer la plus noble résignation.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Je ne crois pas qu’il ait peur de la mort.


PREMIER GENTLEMAN.

Assurément, non. — Il n’a jamais été à ce point pusillanime ; mais la cause de sa chute — a bien pu l’affecter quelque peu.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Certes, — le cardinal est au fond de ceci.


PREMIER GENTLEMAN.

C’est probable, — d’après toutes les conjectures. D’abord cette mise en jugement de Kildare, — naguère député d’Irlande. Lui écarté, — ou a vite envoyé à sa place le comte de Surrey, — pour l’empêcher de secourir son père.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Ce tour d’État — était bien profondément perfide.


PREMIER GENTLEMAN.

À son tour, — sans doute, le comte le fera payer cher. Ceci est remarqué — généralement : à quiconque obtient la faveur du roi, — le cardinal trouve immédiatement de l’emploi, — et toujours assez loin de la cour.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Le peuple entier — le hait profondément et, en mon âme et conscience, — le voudrait à dix brasses sous terre ; en revanche le duc — est aimé et adoré par tous ; on l’apelle le généreux Buckingham, — le miroir de toute courtoisie…


PREMIER GENTLEMAN.

Restez là, monsieur, — et vous allez voir le noble déchu dont vous parlez.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Rangeons-nous, et regardons-le.


Entre Buckingham, condamné ; des huissiers à verge le précèdent ; la hache est portée devant lui, le tranchant tourné de son côté. Il marche entre deux haies de hallebardiers ; après lui viennent sir Thomas Lovell, sir Nicholas Vaux, sir William Sands, puis la foule.

BUCKINGHAM.

Vous tous, bonnes gens, — qui êtes venus jusqu’ici par compassion pour moi, — écoutez ce que je vais dire, et puis rentrez chez vous et abandonnez-moi. — J’ai subi aujourd’hui la sentence du traître, — et je dois mourir avec ce nom. Pourtant, le ciel en soit témoin, — si j’ai une conscience, je souhaite qu’elle m’entraîne à l’abîme, — au moment même où tombera la hache, pour peu que j’aie été déloyal ! — Je n’en veux pas à la loi de ma mort : — les présomptions données, elle a fait stricte justice ; — mais ceux qui ont cherché ma mort, je les eusse voulus plus chrétiens. — Quels qu’ils puissent être, je leur pardonne de tout cœur. — Pourtant qu’ils prennent garde de se glorifier dans le mal — et de bâtir leurs méfaits sur les tombeaux des grands ; — car alors mon sang innocent crierait contre eux. — Je n’espère pas dans ce monde un prolongement d’existence, — et je n’en solliciterai pas, quoique le roi ait plus de grâces — que je n’oserais commettre de fautes. Ô vous, êtres rares qui m’aimez — et qui avez le courage de pleurer Buckingham, — vous, ses nobles amis, ses camarades, dont l’adieu — est pour lui la seule amertume, la seule mort, — accompagnez-moi, comme de bons anges, jusqu’à ma fin : — et, quand le long divorce d’acier me frappera, — faites de vos prières un ineffable sacrifice, — et portez mon âme aux cieux… Emmenez-moi, au nom de Dieu.


LOVELL.

— Au nom de la charité, je conjure Votre Grâce, — si jamais votre cœur a recelé — quelque ressentiment contre moi, de me pardonner pleinement aujourd’hui.


BUCKINGHAM.

— Sir Thomas Lovell, je vous pardonne aussi sincèrement — que je voudrais être pardonné : je pardonne à tous ! — Je n’ai pas subi assez d’outrages — pour ne pouvoir pas les amnistier : nulle rancune noire — ne fermera ma tombe. Recommandez-moi à Sa Majesté ; — et, si elle parle de Buckingham, dites-lui, je vous prie, — que vous m’avez rencontré à mi-chemin du ciel ; mes vœux et mes prières — sont encore pour le roi ; et, jusqu’à ce que mon âme me quitte, — elle n’implorera pour lui que des bénédictions. Puisse-t-il vivre — plus d’années que je n’ai le temps d’en compter ! — Puisse sa règle être toujours aimée et aimable ! — Et, quand la vieillesse l’aura amené à sa fin, — puissent la bonté et lui occuper le même monument !


LOVELL.

— Il faut que je conduise Votre Grâce au bord de l’eau ; — là je remettrai ma charge à sir Nicholas Vaux, — qui vous conduira jusqu’à votre fin.


VAUX.

Allez tout préparer : — le duc arrive, veillez à ce que la barque soit prête, — et décorez-la d’une façon conforme — à la grandeur de sa personne.


BUCKINGHAM.

Non, sir Nicholas, — laissez cela ; désormais mon rang n’est plus que dérision pour moi. — Quand je suis venu ici, j’étais lord grand connétable — et duc de Buckingham ; maintenant, je suis le pauvre Édouard Bohun. — Pourtant je suis plus riche que mes vils accusateurs, — qui n’ont jamais su ce que c’était que la loyauté. Moi, je la scelle de mon sang, — et avec ce sang je les ferai gémir un jour. — Mon noble père, Henry de Buckingham, — qui le premier leva la tête contre l’usurpateur Richard, — ayant cherché asile chez son serviteur Banister, — fut dans sa détresse trahi par ce misérable, — et périt sans jugement : la paix de Dieu soit avec lui ! — Henry VII, le roi d’après, profondément affligé — de la perte de mon père, en prince vraiment royal, — me restaura dans mes honneurs, et avec des ruines — refit la noblesse de mon nom. Aujourd’hui son fils, — Henry VIII, m’a d’un coup enlevé — pour toujours en ce monde la vie, l’honneur, le nom et tout — ce qui faisait heureux. J’ai eu mon procès, — et, je dois le dire, un noble procès ; en cela, j’ai été — un peu plus heureux que mon misérable père. — Pourtant notre destinée a été la même en ceci : tous deux — nous avons été perdus par nos serviteurs, par les hommes que nous aimions le plus : — le plus dénaturé, le plus déloyal des services ! — Le ciel a ses fins en tout. Mais, vous qui m’écoutez, — recevez d’un mourant cet avis sur : — à ceux que vous gratifiez libéralement de votre affection et de votre confiance, — ne vous livrez pas trop ; car ceux-là mêmes dont vous faites vos amis — et à qui vous donnez votre cœur, dès qu’ils aperçoivent — le moindre accroc à votre fortune, s’éloignent — de vous comme un flot, et ne reparaissent plus — que pour vous engloutir. Vous tous, bonnes gens, — priez pour moi. Il faut maintenant que je vous quitte ; la dernière heure — de ma longue et pénible existence est venue sur moi. — Adieu. — Et, quand vous voudrez conter quelque chose de triste, — dites comment je suis tombé… J’ai fini ; et que Dieu me pardonne !

Buckingham et sa suite sortent (66).

PREMIER GENTLEMAN.

— Oh ! cela est lamentable. Monsieur, cette catastrophe — n’attirera, je le crains, que trop de malédictions sur la tête — de ses auteurs.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Si le duc est innocent, — cela est gros de malheurs ; pourtant je puis vous faire part — d’une calamité imminente qui, si elle arrive, — sera plus grande que celle-ci.


PREMIER GENTLEMAN.

Que les bons anges la détournent de nous ! — Que peut-il arriver ? Vous ne doutez pas de ma discrétion, monsieur ?


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Ce secret est si important qu’il faut — pour le cacher une forte discrétion.


PREMIER GENTLEMAN.

Dites-le-moi ; je ne parle guère.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Je n’en doute pas. — Vous saurez donc tout, monsieur. N’avez-vous pas ces jours-ci entendu — certaine rumeur d’une séparation — entre le roi et Catherine ?


PREMIER GENTLEMAN.

Oui, mais cela n’a pas duré ; — car, dès que le roi en eut connaissance, saisi de colère, — il envoya au lord-maire l’ordre — d’arrêter immédiatement ce bruit et de faire taire les langues — qui oseraient le répandre.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Eh bien, monsieur, ce bruit calomnieux — est connu désormais pour vérité ; il reprend — plus de consistance que jamais, et on tient pour certain — que le roi tentera l’aventure. Le cardinal, — ou quelqu’un de son entourage, lui a, par hostilité — contre la bonne reine, suggéré un scrupule — qui la perdra. Ce qui le confirme d’ailleurs, — c’est que le cardinal Campéius est arrivé récemment, — on le croit, pour cette affaire.


PREMIER GENTLEMAN.

C’est l’œuvre du cardinal : — il cherche uniquement à se venger de l’empereur, — qui ne lui a pas accordé sur sa demande — l’archevêché de Tolède.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Je crois que vous avez touché juste : mais n’est-ce pas cruel — que ce soit à la reine qu’il en cuise ? Le cardinal — veut être satisfait, et il faudra qu’elle tombe.


PREMIER GENTLEMAN.

C’est bien malheureux. — Nous sommes ici trop en public pour discuter cela ; — allons en causer en particulier.

Ils sortent.

SCÈNE VI.

[Une antichambre du palais.]
Entre le lord chambellan, lisant une lettre.

LE LORD CHAMBELLAN.

« Milord, les chevaux que désirait Votre Seigneurie avaient été, sous mon active surveillance, parfaitement choisis, dressés et équipés ; ils étaient jeunes et beaux, et de la meilleure race du Nord. Au moment où ils étaient prêts à partir pour Londres, un homme de milord cardinal, muni d’une commission et de pleins pouvoirs, me les a enlevés, en me donnant pour raison que son maître voulait être servi avant un sujet, sinon avant le roi ; ce qui, monsieur, nous a fermé la bouche. »

— Il finira, je le crains en effet, par être servi le premier. Soit, qu’il les garde ! — Il veut tout avoir, je pense.

Entrent les ducs de Norfolk et de Suffolk.

NORFOLK.

— Heureuse rencontre, milord chambellan.


LE LORD CHAMBELLAN, aux deux ducs.

Le bon jour à Vos Grâces !


SUFFOLK.

— De quoi le roi est-il occupé ?


LE LORD CHAMBELLAN.

Je l’ai laissé seul, — plein de trouble et de tristes pensées.


NORFOLK.

Quelle en est la cause ?


LE LORD CHAMBELLAN.

— Il paraît que son mariage avec la femme de son frère — a serré de trop près sa conscience.


SUFFOLK.

Non, c’est sa conscience — qui serre de trop près une autre dame.


NORFOLK.

En effet. — C’est l’œuvre du cardinal, du roi-cardinal ; — ce prêtre aveugle, comme le fils aîné de la fortune, — tourne tout à sa guise. Le roi le connaîtra un jour.


SUFFOLK.

— Plût à Dieu ! autrement il ne se connaîtra jamais lui-même.


NORFOLK.

— Avec quelle sainte onction il agit en toute affaire ! — Et avec quel zèle ! En effet, maintenant qu’il a rompu la ligue — entre nous et l’empereur, ce grand neveu de la reine, — il s’insinue dans l’âme du roi, il y sème — les inquiétudes, les doutes, les remords de conscience, — les alarmes, les désespoirs, et tout cela à propos de son mariage ; — et, pour soustraire le roi à tant d’ennuis, — il conseille le divorce ; la perte de celle — qui, comme un joyau, est restée vingt ans suspendue — à son cou, sans jamais perdre de son lustre, — de celle qui l’aime de cet amour ineffable — dont les anges aiment les hommes de bien, de celle enfin — qui, au moment où le coup le plus rude de la fortune la frappera, — bénira encore le roi ! N’est-ce pas là une œuvre pie ?


LE LORD CHAMBELLAN.

— Dieu me garde de pareilles machinations ! il est bien vrai — que cette nouvelle est partout ; toutes les bouches la répètent, — et tous les cœurs honnêtes la déplorent. Quiconque ose — approfondir cette affaire en voit l’objet suprême, — la sœur du roi de France. Le ciel ouvrira un jour — les yeux du roi, restés si longtemps fermés — sur cet audacieux méchant.


SUFFOLK.

Et nous affranchira de son oppression.


NORFOLK.

— Nous avons grand besoin de prier, — et avec ferveur, pour notre délivrance : — ou cet homme impérieux, de princes que nous sommes, — nous fera pages. Toutes les dignités humaines — sont entassés devant lui en un monceau unique qu’il façonne — à sa guise.


SUFFOLK.

Pour moi, milords, — je ne l’aime ni ne le crains : voilà ma profession de foi. — Comme il ne m’a pas fait ce que je suis, je resterai tel, — s’il plaît au roi : ses malédictions et ses bénédictions — me touchent également : ce sont autant de paroles auxquelles je ne crois pas. — Je l’ai connu et je le connais ; aussi je l’abandonne — à celui qui l’a fait si superbe, le pape !


NORFOLK.

Entrons, — et, par quelque occupation nouvelle, distrayons le roi — de ces tristes idées qui agissent trop sur lui… — Milord, vous nous accompagnerez ?


LE LORD CHAMBELLAN.

Excusez-moi. — Le roi m’a envoyé ailleurs : en outre, — vous choisissez l’heure la moins propice pour le déranger. — Salut à Vos Seigneuries !


NORFOLK.

Merci, mon bon lord chambellan.

Le lord chambellan sort. Norfolk ouvre une porte à deux battants. On aperçoit le roi assis, et lisant d’un air pensif.

SUFFOLK.

— Comme il a l’air triste ! il faut qu’il soit bien affligé.


LE ROI HENRY.

— Qui est là ? Hein ?


NORFOLK.

Prions Dieu qu’il ne soit pas fâché.


LE ROI HENRY.

— Qui est là, dis-je ? comment osez-vous troubler — nos méditations intimes ? — Qui suis-je ? hein ?


NORFOLK.

— Un gracieux roi, qui pardonne à toute offense — un tort involontaire. Notre indiscrétion — a pour cause une affaire d’État, pour laquelle nous venons — savoir votre royal bon plaisir.


LE ROI HENRY.

Vous êtes par trop hardis. — Allez, je vous ferai connaître vos heures de service. — Est-ce le moment des affaires temporelles ? hein ?

Entrent Wolsey et Campéius.

— Qui est là ? mon bon lord cardinal ?… Ô mon Wolsey, — calmant de ma conscience blessée, — tu es le remède qu’il faut à un roi.

À Campéius.

Vous êtes le bienvenu, — très-savant et révérend sire, dans notre royaume : — usez-en comme de nous.

À Wolsey.

Mon bon lord, ayez grand soin — que ma parole ne soit pas stérile.


WOLSEY.

Sire, elle ne saurait l’être. — Je voudrais que Votre Grâce nous accordât seulement une heure — d’entretien particulier.


LE ROI HENRI, à Norfolk et à Suffolk.

Nous sommes occupés ; allez !


NORFOLK, à part.

— Ce prêtre n’a pas d’orgueil, n’est-ce pas ?


SUFFOLK, à part.

À peine ! — Je ne voudrais pas en être malade à ce point, pas même pour sa place ! — mais cela ne peut continuer.


NORFOLK, à part.

Si cela dure, — gare à lui ! je sais quelqu’un qui se risquera.


SUFFOLK

Et moi aussi.

Sortent Norfolk et Suffolk.

WOLSEY, au roi.

— Votre Grâce a donné une leçon de sagesse — à tous les princes, en soumettant franchement — ses scrupules au jugement de la chrétienté. — Qui peut se fâcher à présent ? quelle critique peut vous atteindre ? — L’Espagnol, lié à la reine par le sang et par l’affection, — doit reconnaître maintenant, s’il a quelque bonne foi, — que le débat est juste et noble. Tous les clercs, — je veux dire les savants de tous les royaumes chrétiens, — ont donné leur libre opinion. Rome, cette nourrice de la sagesse, — sur votre auguste invitation, nous a envoyé — un organe universel, ce bon homme, — cet équitable et savant prêtre, le cardinal Campéius, — que je présente encore une fois à Votre Altesse.


LE ROI HENRI.

— Et une fois de plus, je l’accueille à bras ouverts, — en remerciant le saint conclave de sa bienveillance ; — ils m’ont envoyé l’homme que j’aurais souhaité.


CAMPÉIUS.

— Votre Grâce doit mériter l’amour de tous les étrangers ; — vous êtes si noble ! Entre les mains de Votre Altesse — je remets ces pouvoirs, en vertu desquels — la cour de Rome vous associe, vous, milord — cardinal d’York, à moi, son serviteur, — pour juger impartialement cette affaire.


LE ROI HENRY.

— Deux hommes égaux ! La reine sera informée — sur-le-champ de l’objet de votre venue : où est Gardiner ?


WOLSEY.

— Votre Majesté a, je le sais, toujours aimé la reine — si tendrement qu’elle ne lui refusera pas — ce qu’une femme d’un moindre rang a droit de demander, — de savants conseils autorisés à la défendre librement.


LE ROI HENRY.

— Oui, et elle aura les meilleurs ; et ma faveur — est promise à qui la défendra le mieux. À Dieu ne plaise qu’il en soit autrement ! Cardinal, — je t’en prie, appelle-moi Gardiner, mon nouveau secrétaire, — c’est un garçon qui me convient.

Sort Wolsey.
Wolsey rentre avec Gardiner.

WOLSEY.

— Donnez-moi votre main ; je vous souhaite beaucoup de bonheur et de faveur : — vous êtes au roi maintenant.


GARDINER

Mais toujours aux ordres — de Votre Grâce, dont la main m’a élevé.


LE ROI HENRY.

— Viens ici, Gardiner.

Ils causent à part.

CAMPÉIUS.

Milord d’York, n’était-ce pas un certain docteur Pace — qui avait auparavant la place de cet homme ?


WOLSEY.

Oui, c’était lui.


CAMPÉIUS.

— N’était-il pas considéré comme un savant homme ?


WOLSEY.

Oui, sans doute.


CAMPÉIUS.

— Croyez-moi, il court des bruits fâcheux — sur vous-même, lord cardinal.


WOLSEY.

Comment ! sur moi !


CAMPÉIUS.

— On n’hésite pas à dire que vous étiez jaloux de lui, — et que, craignant l’élévation d’un homme si vertueux, — vous l’avez constamment relégué à l’étranger : ce qui l’a tant affecté — qu’il en est devenu fou, et qu’il est mort.


WOLSEY.

Que la paix du ciel soit avec lui ! — Ce vœu suffit à la charité chrétienne. Quant aux vivants qui murmurent, — il y a pour eux des lieux de correction. C’était un imbécile : — car il voulait à toute force être vertueux… Ce bon garçon-là, — dès que je commande, suit mes instructions : — je ne veux près du roi que des gens de cette espèce. Apprenez ceci, frère : — nous ne sommes pas ici pour nous laisser gêner par des subalternes.


LE ROI HENRY, à Gardiner.

— Dites cela à la reine avec douceur.

Gardiner sort.

— Le lieu qui me semble le plus convenable — pour la réception de tant de science, est Blackfriars ; — c’est là que vous vous réunirez pour cette importante affaire… — Mon Wolsey, faites tout préparer… Oh ! milord, — n’est-ce pas douloureux pour un homme de cœur de quitter — une si douce compagne de lit ? mais la conscience ! la conscience ! — Oh ! c’est un endroit sensible !… Et il faut que je la quitte.

Ils sortent.

SCENE VII.

[Une antichambre des appartements de la reine.]
Entrent Anne Bullen et une vieille dame.

ANNE.

— Ni pour ça non plus… Voilà ce qui est navrant : — Son Altesse ayant vécu si longtemps avec elle, et elle — une femme si vertueuse que jamais langue — n’a pu rien dire contre son honneur ! Sur ma vie, — elle n’a jamais su faire le mal… Et maintenant, après — tant de soleils passés sur le trône, — dans la plénitude de la majesté et la pompe (majesté et pompe — mille fois plus amères à quitter que — douces à acquérir), après une telle existence, — la repousser ainsi !… Oh ! c’est une détresse à émouvoir un monstre.


LA VIEILLE DAME.

Les cœurs de la trempe la plus dure — s’attendrissent et se lamentent sur son sort.


ANNE.

Ô volonté de Dieu ! mieux eût valu — pour elle n’avoir jamais connu le faste. Tout mondain qu’il est, — dès que la fortune querelleuse nous oblige à divorcer — avec lui, c’est une angoisse aussi poignante — que la séparation de l’âme et du corps.


LA VIEILLE DAME.

Hélas ! pauvre dame ! — La voilà redevenue étrangère.


ANNE.

Il doit tomber — d’autant plus de pitié sur elle. Vraiment, — je le jure, mieux vaut être né en bas lieu — et vivre avec les humbles dans le contentement — que se pavaner dans un ennui splendide — et porter une tristesse d’or.


LA VIEILLE DAME.

Le contentement — est notre meilleur avoir.


ANNE.

Par ma foi et ma virginité, — je ne voudrais pas être reine.


LA VIEILLE DAME.

Fi donc ! je voudrais l’être, moi, — dussé-je aventurer pour ça une virginité ; et vous en feriez autant, — malgré toutes ces grimaces de votre hypocrisie. — Vous qui avez les plus charmants dehors de la femme, — vous avez aussi un cœur de femme ; et ce cœur-là a toujours — convoité la prééminence, l’opulence, la souveraineté, — lesquelles, à dire vrai, sont des bénédictions ; et ces dons, quoique vous fassiez la petite bouche, votre conscience de souple chevreau — serait bien capable de les accepter, — s’il vous plaisait de l’élargir un peu.


ANNE.

Non, en bonne vérité.


LA VIEILLE DAME.

— Si, en vérité, en vérité. Vous ne voudriez pas être reine ?


ANNE.

— Non, pas pour toutes les richesses qui sont sous le ciel.


LA VIEILLE DAME.

— C’est étrange ; moi, une pièce de six sous me ferait consentir, — toute vieille que je suis, à être reine… Mais, je vous le demande, — que pensez-vous d’une duchesse ? Êtes-vous de force — à porter le poids de ce titre-là ?


ANNE.

Non, en vérité.


LA VIEILLE DAME.

— Alors vous êtes faiblement constituée. Diminuez la charge. — Je ne voudrais pas être un jeune comte et me trouver dans votre chemin, — pour vous faire plus que rougir. Si vos reins — ne peuvent endurer ce fardeau-là, ils sont trop faibles — pour jamais porter un enfant.


ANNE.

Comme vous babillez ! — Je jure encore une fois que je ne voudrais pas être reine — pour le monde entier.


LA VIEILLE DAME.

Sur ma parole, pour la petite Angleterre — vous risqueriez le paquet ; moi-même, — je le ferais pour le comté de Carnavon, quand ce serait — tout ce que posséderait la couronne. La ! qui vient ici ?

Entre le lord Chambellan.

LE LORD CHAMBELLAN.

— Bonjour, mesdames. Quel prix mettrez-vous à la révélation — du secret de votre causerie ?


ANNE.

Mon bon lord, — pas même le prix de votre demande : elle ne vaut pas votre question. — Nous déplorions les malheurs de notre maîtresse.


LE LORD CHAMBELLAN.

— C’était une généreuse occupation, digne — des sentiments de femmes vraiment bonnes. Pour vous prouver, belle dame, — la sincérité de mes paroles et le grand cas — qu’on fait de vos nombreuses vertus, Sa Majesté le roi — vous témoigne sa haute estime — en vous conférant la transcendante dignité — de marquise de Pembroke ; à ce titre — une pension annuelle de mille livres — est ajoutée par Sa Grâce.


ANNE.

Je ne sais — quel gage de ma gratitude je pourrais lui donner. — Tout ce que je suis est moins que rien. Mes prières — ne sont pas des paroles dûment sanctifiées, et mes vœux — n’ont que la valeur de creuses vanités ; pourtant des prières et des vœux, — voilà tout ce que puis lui offrir en retour. J’adjure Votre Seigneurie — de vouloir bien exprimer ma respectueuse gratitude — à Son Altesse, gratitude d’une servante rougissante — qui prie pour sa santé et pour son règne.


LE LORD CHAMBELLAN.

Lady, — je ne manquerai pas de confirmer la noble opinion — que le roi a de vous.

À part.

Je l’ai bien examinée. — La beauté et la dignité sont tellement mélangées en elle — qu’elles ont séduit le roi. Et qui sait — si de cette dame ne doit pas sortir une escarboucle — qui illuminera toute cette île ?

Haut.

Je vais trouver le roi, — et lui dire que je vous ai parlé.


ANNE.

Mon honoré lord.

Le lord chambellan sort.

LA VIEILLE DAME.

— Oui, c’est comme ça ! voyez, voyez ! — J’ai sollicité à la cour seize ans, — et je suis encore une solliciteuse de cour. Eh bien, je n’ai — jamais trouvé le juste milieu entre trop tôt ! et trop tard ! — pour aucune de mes demandes d’argent ; et vous, ô destinée ! — vous, toute nouvelle venue dans nos eaux (fi, fi, fi, — de ce bonheur forcé !), vous avez la bouche remplie, — avant de l’ouvrir.


ANNE.

Cela est étrange pour moi-même.


LA VIEILLE DAME.

— Quel goût ça a-t-il ? est-ce amer ? Quarante sous que non ! — Il y avait une fois une dame (c’est un vieux conte) — qui ne voulait pas être reine, qui ne l’aurait pas voulu — pour toute la boue d’Égypte… Connaissiez-vous ça ?


ANNE.

— Allons, vous plaisantez ?


LA VIEILLE DAME.

Sur le thème de votre élévation, je pourrais — monter plus haut que l’alouette. Marquise de Pembroke ! — mille livres par an ! Par pure estime, — sans autre obligation !… Sur ma vie, — ça promet bien d’autres mille livres. La traîne de la grandeur — est plus longue que sa jupe. À présent, — je vois que vos reins pourront porter une duchesse. Dites, — est-ce que vous ne vous trouvez pas plus forte que vous n’étiez ?


ANNE.

Bonne dame, — amusez-vous des fantaisies de votre imaginative, — et laissez-moi en dehors. Je veux ne plus exister, — si ceci fait battre mon cœur de joie ; je le sens défaillir — à la pensée des conséquences. — La reine est désolée, et nous l’oublions — dans notre longue absence. Je vous en prie, ne lui dites pas — ce que vous venez d’entendre.


LA VIEILLE DAME.

Pour qui me prenez-vous ?

Elles sortent.

SCÈNE VIII.

[Une salle dans Blackfriars.]
Trompettes et fanfare de cornets. Entrent deux huissiers à verge portant de courtes baguettes d’argent ; puis deux scribes, en costume de docteurs ; après eux, l’archevêque de Cantorbéry seul, suivi des évêques de Lincoln, d’Ély, de Rochester et de Saint-Asaph ; derrière eux, à une courte distance, un gentilhomme portant la bourse, le grand sceau et un chapeau de cardinal ; puis deux prêtres portant chacun une croix d’argent ; puis un gentilhomme-huissier, tête nue, accompagné d’un sergent d’armes qui porte une masse d’argent ; puis deux gentilshommes portant deux grands piliers d’argent ; après eux, côte à côte, les deux cardinaux Wolsey et Campéius ; deux nobles portant l’épée et la masse. Entrent ensuite le roi et la reine et leurs cortèges. Le roi prend place sous le dais ; les deux cardinaux s’asseyent au-dessous de lui comme juges. La reine prend place à quelque distance du roi. Les évêques se placent de chaque côté de la cour en forme de consistoire ; au milieu, les scribes. Les lords s’asseyent près des évêques. L’audiencier et les autres officiers de service se placent en ordre convenable sur la scène.

WOLSEY.

— Tandis qu’on donnera lecture des pouvoirs envoyés de Rome, — que le silence soit ordonné.


LE ROI HENRY.

À quoi bon ? — Lecture en a été faite déjà publiquement, — et leur validité est reconnue de toutes parts ; — vous pouvez donc vous épargner cette perte de temps.


WOLSEY.

Soit. Procédons.


LE SCRIBE, à l’audiencier.

— Dites à Henry, roi d’Angleterre, de comparaître devant la cour.


L’AUDIENCIER, appelant.

Henry, roi d’Angleterre, comparaissez devant la cour.


LE ROI HENRY.

Voici.


LE SCRIBE, à l’audiencier.

— Dites à Catherine, reine d’Angleterre, de comparaître devant la cour.


L’AUDIENCIER, appelant.

Catherine, reine d’Angleterre, comparaissez devant la cour.

La reine ne répond pas, se lève de son siège, traverse la salle, va au roi, se jette à ses pieds, puis parle.

LA REINE CATHERINE.

— Sire, je vous demande de me faire droit et justice, — et de m’accorder votre pitié ; car — je suis une bien pauvre femme, une étrangère, — née hors de vos domaines, n’ayant pas ici — de juge impartial et ne pouvant pas compter — sur la sympathique équité d’un tribunal. Hélas ! sire, — en quoi vous ai-je offensé ? Quelle cause — de déplaisir vous a donnée ma conduite, — pour que vous vous décidiez ainsi à me renvoyer, — et à me retirer vos bonnes grâces ? Le ciel m’est témoin — que j’ai toujours été pour vous une humble et loyale femme, — soumise en tout temps à votre volonté, — craignant toujours de provoquer votre mécontentement, — assujettie à votre physionomie même, triste ou gaie, — suivant les changements que j’y voyais. Quand m’est-il arrivé — de contredire votre désir, — et de ne pas en faire le mien ? Quel est celui de vos amis — que je ne me sois pas efforcée d’aimer, — alors même que je le savais mon ennemi ? Lequel de mes amis — a pu s’attirer votre colère, sans — perdre ma faveur, sans recevoir l’avis formel — qu’elle lui était désormais enlevée ? Sire, rappelez-vous — que, dans cette obédience, j’ai été votre femme — plus de vingt ans, et que j’ai eu le bonheur — d’avoir de vous plusieurs enfants. Si, dans tout le cours — de ce temps, vous pouvez citer — et prouver un fait qui porte atteinte à mon honneur, — à ma fidélité conjugale, à mon amour et à mon respect — pour votre personne sacrée, au nom de Dieu, — chassez-moi ; et que le plus ignominieux opprobre — ferme la porte sur moi, et me livre — aux plus sévères rigueurs de la justice. Écoutez, sire : — le roi votre père passait — pour un prince fort prudent, d’un excellent — jugement et d’une incomparable sagacité ; Ferdinand, — mon père, roi d’Espagne, était reconnu — pour le prince le plus sage qui eût régné en ce pays depuis maintes — années. On ne peut donc pas douter — que dans chaque royaume, pour débattre cette question, — ils n’aient réuni en conseil des hommes éclairés — qui ont jugé notre mariage légal. C’est pourquoi je vous conjure — humblement, sire, de m’épargner jusqu’à ce que j’aie pu — être conseillée par mes amis d’Espagne, dont je vais — implorer l’avis. Sinon, au nom de Dieu, — que votre bon plaisir s’accomplisse !


WOLSEY.

Vous avez ici, madame, — ces révérends pères, choisis par vous-même, des hommes — d’une intégrité et d’une science rares, — l’élite du pays, qui sont rassemblés — pour plaider votre cause. Il est donc inutile — que vous demandiez l’ajournement d’un arrêt, aussi nécessaire — à votre propre repos qu’à l’apaisement — des inquiétudes du roi.


CAMPÉIUS.

Sa Grâce — a bien parlé, et sagement. Ainsi, madame, — il convient que ce royal procès soit instruit, — et que, sans délai, tous les arguments — soient produits et entendus.


LA REINE CATHERINE.

Lord cardinal, — c’est à vous que je parle.


WOLSEY.

Quel est votre bon plaisir, madame ?


LA REINE CATHERINE.

Monsieur, — je suis prête à pleurer ; mais, songeant — que je suis reine (du moins je l’ai longtemps rêvé), certaine — que je suis fille de roi, je veux changer mes larmes — en traits de flamme.


WOLSEY.

Mais soyez patiente.


LA REINE CATHERINE.

— Je le serai quand vous serez humble ; non, je le serai avant, — ou Dieu me punira. De puissantes raisons — m’induisent à croire que — vous êtes mon ennemi ; et je vous récuse : — vous ne serez pas mon juge ; car c’est vous — qui avez attisé cet incendie entre mon seigneur et moi : — puisse la rosée de Dieu l’éteindre ! Ainsi, je le répète, — dans l’insurmontable aversion de mon âme, — je vous refuse pour mon juge. Encore une fois, — je vous tiens pour mon ennemi le plus acharné, et je ne vous crois — nullement l’ami de la vérité.


WOLSEY.

Je confesse que je ne vous reconnais pas à ce langage, vous qui toujours — avez pratiqué la charité et donné les preuves — d’une disposition douce et d’une sagesse — au-dessus de votre sexe. Madame, vous me faites injure ; — je n’ai pas de rancune contre vous ; je ne suis injuste — ni pour vous, ni pour personne. Ma conduite, dans le passé, — comme dans l’avenir, a pour garant — les pleins pouvoirs émanés du consistoire, — oui, de tout le consistoire de Rome. Vous m’accusez — d’avoir attisé cet incendie ; je le nie. — Le roi est présent ; s’il trouve — que je mens à mes actes, il peut — à juste titre flétrir mon imposture ; oui, aussi aisément — que vous avez flétri ma véracité. Mais, s’il sait — qu’ici je suis exempt de torts, il sait aussi — que je ne suis pas exempté de la calomnie. Ainsi il dépend — de lui de fermer ma blessure ; et, pour la fermer, — il suffit d’éloigner de vous ces idées. Avant que — Son Altesse parle, je vous conjure, — gracieuse madame, de rétracter vos paroles — et de ne plus tenir un tel langage.


LA REINE CATHERINE.

Milord, milord, — je suis une simple femme, beaucoup trop faible — pour lutter contre vos artifices. Vous avez la parole doucereuse et humble ; — vous exercez votre ministère avec tous les dehors — de la douceur et de l’humilité ; mais votre cœur — est gonflé d’arrogance, de rancune et d’orgueil. — Vous avez, grâce à votre bonne fortune et aux faveurs de Son Altesse, — franchi rapidement les bas échelons, et maintenant vous voilà sur un sommet — où tous les pouvoirs sont de votre suite. Vos paroles, — comme vos domestiques, servent votre volonté, dans toutes les fonctions — qu’il vous plaît de leur assigner. Je dois vous le dire, — vous êtes plus soucieux de votre grandeur personnelle que — des devoirs spirituels de votre haute profession. Encore une fois, — je vous récuse pour mon juge ; et ici, — devant vous tous, j’en appelle au pape ; — je veux porter ma cause entière devant Sa Sainteté, — et être jugée par elle.

Elle salue le roi et va pour se retirer.

CAMPÉIUS.

La reine s’obstine ; — rebelle à la justice, prompte à l’accuser, — elle dédaigne de se soumettre à ses arrêts ; ce n’est pas bien. — Elle s’en va.


LE ROI HENRY.

Qu’on la rappelle.


L’AUDIENCIER.

— Catherine, reine d’Angleterre, venez devant la cour.


GRIFFITH.

— Madame, on vous rappelle.


LA REINE CATHERINE.

— Pourquoi y faire attention ? suivez votre chemin, je vous prie ; — vous reviendrez sur vos pas, quand vous serez rappelé… Que le Seigneur me soit en aide ! — Ils m’exaspèrent. Avancez, je vous prie, je ne veux pas rester ; — non, jamais, — pour cette affaire, je ne reparaîtrai — devant aucune de leurs cours.

La reine sort avec Griffith et le reste de ses gens.

LE ROI HENRY.

Va ton chemin, Kate. — S’il y a au monde un homme qui ose soutenir qu’il a — une femme meilleure, qu’il ne soit cru en rien — après un tel mensonge ! Certes, — si tes rares qualités, ta suave douceur, — ta sainte humilité, ta dignité conjugale, — faite d’obéissance et de commandement, si toutes tes vertus — souveraines et religieuses pouvaient parler pour toi, tu serais — la reine des reines de la terre… Elle est née noble, — et elle s’est conduite envers moi d’une manière — digne de sa vraie noblesse.


WOLSEY.

Très-gracieux sire, — je conjure humblement Votre Altesse — de vouloir bien s’expliquer en présence de tout cet auditoire ; car c’est là même, où m’a accablé l’outrage, — que je dois en être dégagé, si je ne puis obtenir d’ailleurs — une immédiate et entière satisfaction. Est-ce moi, sire, — qui vous ai mis cette affaire en tête ? Ai-je jamais provoqué en vous aucun scrupule qui pût — vous induire à soulever ce débat ?… Ai-je jamais — fait autre chose que remercier Dieu de vous avoir donné — cette royale compagne ? Vous ai-je jamais dit le moindre mot qui pût — être préjudiciable à sa condition actuelle — ou faire tort à sa noble personne ?


LE ROI HENRY.

Milord cardinal, — je vous disculpe ; oui, sur mon honneur, — je vous décharge de tout reproche. Vous n’en êtes pas à apprendre — que vous avez beaucoup d’ennemis qui ne savent pas — pourquoi ils le sont, mais qui, comme les chiens d’un village, — aboient quand les autres aboient : c’est par quelques-uns de ces gens-là — que la reine a été irritée contre vous. Vous êtes disculpé ; — mais voulez-vous être plus amplement justifié ? Toujours vous — avez désiré qu’on assoupît cette affaire ; jamais — vous n’avez souhaité qu’on l’éveillât ; loin de là, vous avez souvent, très-souvent, — fait obstacle à ses progrès. Sur mon honneur, — je rends ce témoignage à mon bon lord cardinal, — et je le lave complètement sur ce point. Maintenant, comment ai-je été amené là ? — Pour vous le dire, je réclamerai de vous un moment d’attention. — Suivez bien la déduction. Voici comment la chose est venue ; écoutez. — Les premières inquiétudes que conçut ma conscience, — les premiers scrupules qui l’agitèrent, furent éveillés par certaines paroles — de l’évêque de Bayonne, alors ambassadeur en France, — qui avait été envoyé ici pour négocier — un mariage entre le duc d’Orléans et — notre fille Marie. Dans le cours de cette affaire, — avant de se déterminer à une résolution, ce personnage — (je veux dire l’évêque) demanda un délai, — pour soumettre au roi son maître la question de savoir — si notre fille était légitime, — étant issue de notre mariage avec la douairière, — ci-devant épouse de mon frère. Ce délai ébranla — profondément ma conscience, la pénétra, — y provoqua des déchirements, et fît trembler — toute la région de mon cœur : l’accès ainsi forcé, — mille réflexions confuses se pressèrent dans mon esprit, — sous la pression d’une telle anxiété. Il me sembla d’abord — que le ciel avait cessé de me sourire, lui qui, — commandant à la nature, avait exigé que le sein de ma femme, — s’il concevait de moi un enfant mâle, — ne lui donnât pas plus de vie que — la tombe n’en donne aux morts ; en effet tous ses enfants mâles — sont morts là même où ils avaient été engendrés, ou peu de temps — après avoir respiré l’air de ce monde. Je crus désormais — que c’était là un jugement de Dieu, que mon royaume, — bien digne du premier héritier de l’univers, n’aurait pas — par moi cette satisfaction. Je fus ainsi amené — à examiner le danger auquel mes États étaient exposés — par ce défaut de postérité ; et cela me causa — de cruelles angoisses. Ainsi, flottant — sur la mer orageuse de ma conscience, je gouvernai — vers le remède pour lequel nous sommes — ici rassemblés en ce moment ; autrement dit, — je voulus soulager ma conscience, que — je sentais alors gravement malade et qui n’est pas bien encore, — en consultant tous les vénérables prélats, — tous les savants docteurs du pays. Je commençai par me confier — à vous, milord de Lincoln ; vous vous rappelez — sous quelle oppression je me débattais, — quand je vous fis ma première ouverture.


LINCOLN.

Très-bien, mon suzerain.


LE ROI HENRY.

— J’ai parlé longuement ; veuillez dire vous-même — ce que vous avez fait pour ma satisfaction.


LINCOLN.

Sous le bon plaisir de Votre Altesse, — la question me troubla tellement tout d’abord — par sa considérable importance — et ses formidables conséquence, que je livrai — au doute mon plus hardi conseil ; — et je conjurai Votre Altesse d’adopter la marche — qu’elle suit ici.


LE ROI HENRY.

Je m’ouvris alors à vous, — milord de Cantorbéry, et j’obtins votre assentiment — pour faire cette convocation. Il n’est pas — dans cette cour un vénérable personnage que je n’aie consulté, — et je n’ai agi que sur un consentement, formel, — signé et scellé par chacun de vous. Ainsi, poursuivez. — Ce n’est nullement une antipathie contre la personne — de la bonne reine, mais bien la douloureuse, l’épineuse pression — des raisons que j’ai exposées, qui soulève ce débat. — Prouvez seulement que notre mariage est légitime et, sur ma vie, — sur ma royale dignité, nous sommes heureux — d’achever notre carrière mortelle avec elle, — Catherine, notre reine, et nous la préférons à la plus parfaite créature — que l’univers ait pour parangon.


CAMPÉIUS.

N’en déplaise à Votre Altesse, — la reine étant absente, il est nécessaire — que nous ajournions cette cour à un jour ultérieur : — dans l’intervalle, il faudra presser vivement — la reine de se désister de l’appel — qu’elle entend faire à Sa Sainteté.

L’assemblée se lève pour sortir.

LE ROI HENRY, à part.

Je puis m’apercevoir — que ces cardinaux se jouent de moi ; j’abhorre — les tortueuses lenteurs et les artifices de Rome. — Cranmer, mon savant et bien-aimé serviteur, — reviens, je t’en conjure. Avec toi, je le sais, — la consolation m’arrive.

Haut.

Rompez la séance : — retirez-vous, vous dis-je.

Tous sortent dans l’ordre où tous sont entrés.

SCENE IX.

[Le palais de Bridewell. Un appartement chez la reine.]
La reine et quelques-unes de ses femmes sont à l’ouvrage.

LA REINE CATHERINE.

— Prends ton luth, fillette : mon âme est assombrie par les ennuis ; — chante, et dissipe-les, si tu peux : quitte ton ouvrage.


CHANSON.

Orphée, avec son luth, forçait les arbres
Et les cimes glacées des montagnes

À s’incliner quand il chantait ;
À ses accords, plantes et fleurs
Croissaient sans cesse, comme si le soleil et la pluie
Eussent fait un éternel printemps.

Tout ce qui l’entendait jouer,
La vague même de l’Océan,
Penchait la tête et s’arrêtait,
Tel est l’art de la suave musique :
L’ennui accablant, le chagrin de cœur
S’assoupit ou expire à sa voix !

Entre un gentilhomme.

LA REINE CATHERINE.

Qu’est-ce ?


LE GENTILHOMME.

— N’en déplaise à Votre Grâce, les deux grands cardinaux — attendent dans la salle d’audience.


LA REINE CATHERINE.

Voudraient-ils me parler ?


LE GENTILHOMME.

— Ils m’ont chargé de vous le dire, madame.


LA REINE CATHERINE.

Priez Leurs Grâces — d’entrer.

Le gentilhomme sort.

Que peuvent-ils me vouloir, — à moi, pauvre faible femme, tombée en défaveur ? — Leur visite ne me plaît pas, maintenant que j’y pense. — Ce devraient être des hommes vertueux ; leurs fonctions sont respectables ; — mais l’habit ne fait pas le moine.

Entrent Wolsey et Campéius.

WOLSEY.

Paix à Votre Altesse !


LA REINE CATHERINE.

— Vos Grâces me trouvent ici quelque peu femme de ménage ; — je voudrais l’être tout à fait, si dure que dû être ma vie. — Que désirez-vous de moi, révérends lords ?


WOLSEY.

— Veuillez, noble dame, passer — dans votre appartement particulier, nous vous expliquerons — pleinement l’objet de notre visite.


LA REINE CATHERINE.

Dites-le ici. — En conscience, je n’ai rien fait encore — qui réclame les coins. Plût à Dieu que toutes les autres femmes — pussent en dire autant avec la même liberté d’esprit ! — Milords, je ne crains pas (j’ai ce rare bonheur) que mes actions — soient discutées par toutes les langues, vues de tous les yeux, — livrées même aux attaques de l’envie et de la calomnie, — tant je suis certaine que ma vie est droite. Si votre but — est de m’examiner dans ma conduite d’épouse, — faites-le hardiment. La loyauté aime les francs procédés.


WOLSEY.

Tanta est erga te mentis integritus, regina serenissima.


LA REINE CATHERINE.

— Ah ! mon bon lord, pas de latin. — Depuis ma venue, je n’ai pas été fainéante — au point de ne pas savoir la langue du pays où j’ai vécu. — Un idiome étrange rend ma cause plus étrange et la fait suspecte. — Je vous en prie, parlez en anglais ; il y a ici des personnes qui vous remercieront — pour leur pauvre maîtresse, si vous dites la vérité. — Croyez-moi, elle a été bien durement traitée. Lord cardinal, — le péché le plus prémédité que j’aie jamais commis — peut être absous en anglais.


WOLSEY.

Noble dame, — je regrette que mon intégrité, — et mon dévouement pour Sa Majesté et vous, — fassent naître de si violents soupçons, quand je suis de si bonne foi. — Nous ne venons pas, par voie d’accusation, — souiller un honneur que bénissent les bouches les meilleures, — ni vous entraîner dans de nouveaux chagrins ; — vous n’en avez déjà que trop, bonne dame ; nous venons savoir — quelle est votre disposition d’esprit dans le grave différend — élevé entre le roi et vous ; nous venons vous donner, — en hommes désintéressés et honnêtes, notre sincère opinion — et les avis les plus salutaires à votre cause.


CAMPÉIUS.

Très-honorée dame, — milord d’York, guidé par sa noble nature, — par le zèle et le respect qu’il a toujours professés pour Votre Grâce, — oubliant, en homme de bien, la censure récemment infligée par vous — à sa loyauté et à lui-même, censure bien exagérée, — vous offre, comme moi, en signe de paix, — ses services et ses conseils.


LA REINE CATHERINE, à part.

Pour me trahir !

Haut.

— Milords, je vous remercie tous deux de vos bonnes volontés ; — vous parlez comme d’honnêtes gens, Dieu veuille que vous vous montriez tels ! — Mais sur un point de cette importance, qui touche de si près à mon honneur — (et de plus près, j’en ai peur, à ma vie), comment, avec mon faible jugement, — répondre brusquement — à des hommes aussi graves, aussi savants que vous ? — En vérité, je ne sais pas. J’étais ici à l’ouvrage — au milieu de mes femmes, bien loin de m’attendre, le ciel le sait, — à de pareils visiteurs et à une pareille affaire. — Au nom de ce que j’ai été (car je suis — à l’agonie de ma grandeur), je prie vos bonnes Grâces — de me laisser le temps de choisir des conseils pour ma cause. — Hélas ! je suis une femme sans amis, sans espoir.


WOLSEY.

— Madame, vous faites injure à l’affection du roi par ces alarmes ; — vos espérances et vos amis sont sans nombre.


LA REINE CATHERINE.

En Angleterre, — ils ne peuvent guère me servir. Croyez-vous, milords, — qu’aucun Anglais osât me donner conseil ? — S’il y en avait un assez désespéré pour être sincère, — pourrait-il se déclarer mon ami contre la volonté de Son Altesse — et vivre ? Non, certes, les amis — qui peuvent soulager mes afflictions, — les amis à qui peut s’attacher ma confiance, ne vivent pas ici ; — ils sont, comme tous mes autres appuis, loin d’ici, — dans mon pays, milords.


CAMPÉIUS.

Je voudrais que Votre Grâce — fit trêve à ses chagrins et acceptât mon conseil.


LA REINE CATHERINE.

Lequel, monsieur ?


CAMPÉIUS.

— Remettez votre cause à la protection du roi. — Il est aimable et fort généreux ; cela vaudra beaucoup mieux, — et pour votre honneur et pour votre cause ; — car, si la sentence de la loi vous atteint, — vous vous retirerez déshonorée.


WOLSEY.

Ce qu’il vous dit est juste.


LA REINE CATHERINE.

— Vous me conseillez ce que vous désirez tous deux, ma ruine. — Est-ce là un conseil chrétien ? Fi de vous ! — Le ciel est toujours au-dessus de tout ; là siège un juge — qu’aucun roi ne peut corrompre.


CAMPÉIUS.

Votre fureur nous méconnaît.


LA REINE CATHERINE.

— Tant pis pour vous ! je vous croyais de saints hommes, — sur mon âme ! Je vous prenais pour d’éminentes vertus cardinales ; — mais vous n’êtes que des péchés cardinaux et des cœurs faux, j’en ai peur. — Par pudeur, réformez-vous, milords. Sont-ce là vos consolations ? — Est-ce là le cordial que vous apportez à une malheureuse dame ? — une femme perdue au milieu de vous, bafouée, méprisée ! — Je ne voudrais pas vous souhaiter la moitié de mes misères, — j’ai plus de chanté que cela ; mais écoutez, je vous avertis, — prenez garde, au nom du ciel, prenez garde que tout — le poids de mes malheurs ne retombe sur vous.


WOLSEY.

— Madame, ceci est du pur délire. — Vous traduisez en une perfidie le service que nous vous offrons.


LA REINE CATHERINE.

— Vous, vous me réduisez à néant. Malheur à vous — et à tous les faux parleurs comme vous ! Voudriez-vous, — si vous aviez quelque justice, quelque pitié, — si vous aviez de l’homme d’Église autre chose que l’habit, — voudriez-vous que je remisse ma cause malade entre les mains de qui me hait ? — Hélas ! il m’a bannie de son lit déjà, — de son amour, depuis trop longtemps. Je suis vieille, milords, — et le seul lien par lequel je lui tienne à présent, — c’est mon obéissance. Que peut-il m’arriver — de pire qu’une telle misère ? Que tout votre savoir — me trouve une malédiction comme celle-là.


CAMPÉIUS.

Vos craintes exagèrent.


LA REINE CATHERINE.

— Ai-je donc (il faut bien que je parle moi-même, — puisque la vertu ne trouve pas d’amis), ai-je donc vécu si longtemps en épouse fidèle, — en femme, j’ose le dire sans vaine gloire, — inaccessible à la flétrissure du soupçon, — ai-je constamment entouré le roi — de toutes mes affections, l’ai-je aimé, après le ciel, plus que tout, lui ai-je obéi, — ai-je poussé l’idolâtrie pour lui jusqu’à la superstition, — oubliant presque mes prières dans mon désir de lui plaire, — pour en être ainsi récompensée ? Ce n’est pas bien, milords. — Amenez-moi une femme fidèle à son mari, — une femme qui n’ait jamais rêvé de joie en dehors de son bon plaisir, — et à cette femme, quand elle aura fait de son mieux, — j’ajouterai encore un mérite, une immense patience.


WOLSEY.

— Madame, vous vous éloignez du but salutaire que nous cherchons.


LA REINE CATHERINE.

— Milords, je ne veux pas commettre moi-même le crime — d’abandonner volontairement le noble titre — que m’a fait épouser votre maître. La mort seule — me fera divorcer avec ma dignité.


WOLSEY.

Veuillez m’écouter.


LA REINE CATHERINE.

— Comme je voudrais n’avoir jamais foulé cette terre anglaise, — ni respiré les flatteries qui y croissent ! — Vous avez des visages d’anges, mais le ciel connaît vos cœurs. — Misérable, que vais-je devenir à présent ? — Je suis la plus malheureuse de toutes les femmes.

À ses femmes.

— Hélas ! pauvres filles, quelle sera votre destinée désormais, — naufragées sur un royaume où il n’y a ni pitié, — ni amis, ni espérance, où pas un parent ne pleure sur moi, — où l’on m’accorde à peine un tombeau ?… Comme le lis, — qui naguère régnait et fleurissait dans la prairie, — je vais incliner la tête et mourir.


WOLSEY.

Si Votre Grâce — pouvait se laisser convaincre que nos fins sont honnêtes, — elle se sentirait plus rassurée. Pourquoi, bonne dame, — par quel motif voudrions-nous vous faire tort ? Hélas ! notre fonction, — le caractère même de notre profession nous le défendent. — Nous avons mission de guérir de telles douleurs, non de les semer. — Au nom du ciel, considérez ce que vous faites ; — combien vous pouvez vous nuire à vous-même, en risquant — par cette conduite de vous aliéner complètement le roi ! — Les cœurs des princes baisent l’obéissance, — tant ils en sont épris ; mais contre les esprits résistants — ils se soulèvent et éclatent, terribles comme la tempête. — Je sais que vous avez une douce et noble nature, — une âme paisible comme un calme. Je vous prie de voir en nous — ce que nous professons être, des médiateurs, des amis, des serviteurs.


CAMPÉIUS.

— Madame, l’avenir vous le prouvera. Vous faites tort à vos vertus — par ces alarmes de faible femme. Un noble esprit, — comme celui qui vous anime, doit rejeter, — comme fausse monnaie, de telles défiances. Le roi vous aime ; — prenez garde de perdre son affection !… Pour nous, si vous daignez — vous confier à nous dans cette affaire, nous sommes prêts — à déployer un zèle extrême à votre service.


LA REINE CATHERINE.

— Faites ce que vous voudrez, milords. Et, je vous en prie, pardonnez-moi — si je me suis comportée de façon incivile ; — vous savez, je suis une femme à qui manque l’esprit — nécessaire pour répondre convenablement à des personnes comme vous. — Veuillez offrir mes respects à Sa Majesté ; — le roi a encore mon cœur, et il aura mes prières — tant que j’aurai la vie. Allons, révérends pères, — accordez-moi vos conseils : elle mendie aujourd’hui, — celle qui ne s’attendait guère, quand elle mit le pied ici, — à payer ses grandeurs aussi cher.

Ils sortent.

SCÈNE X.

[Chez le roi.]
Entrent le duc de Norfolk, le duc de Suffolk, le comte de Surrey et le lord chambellan.

NORFOLK.

— Si vous voulez maintenant unir vos doléances — et les présenter avec insistance, le cardinal — n’y pourra pas résister. Si vous laissez échapper — l’occasion qui s’offre, je promets — que vous subirez de nouvelles disgrâces, — outre celles que vous endurez déjà.


SURREY.

Je suis heureux — de la plus légère occasion qui me rappelle — que le duc, mon beau-père, — doit être vengé de lui.


SUFFOLK.

Quel est le pair — qui n’ait pas été en butte à ses outrages, ou tout au moins — à ses dédaigneuses hauteurs ? A-t-il jamais respecté — aucune dignité — en dehors de la sienne ?


LE LORD CHAMBELLAN.

Milord, vous en parlez à votre aise. — Je sais ce qu’il a mérité de vous et de moi ; — mais l’occasion a beau se présenter à nous, que pouvons-nous — faire contre lui ? Je me le demande avec inquiétude. Si vous ne pouvez — lui fermer tout accès auprès du roi, ne tentez — rien contre lui ; car il a le don d’ensorceler — le roi avec sa parole.


NORFOLK.

Oh ! ne craignez rien ; — ce charme-là est rompu ; le roi a découvert — contre lui quelque chose qui pour toujours gâte — le miel de son langage. Non ! Il est enfoncé — dans la disgrâce, à ne pouvoir s’en relever.


SURREY.

Monsieur, — je serais bien aise d’apprendre des nouvelles comme celles-ci — une fois par heure.


NORFOLK.

Croyez-moi, c’est certain. — Ses actes contradictoires dans l’affaire du divorce — ont tous été dévoilés ; et il y apparaît tel — que je souhaite voir apparaître mon pire ennemi.


SURREY.

Comment — ses machinations ont-elles été mises au jour ?


SUFFOLK.

Très-étrangement.


SURREY.

Oh ! comment ? comment ?


SUFFOLK.

— La lettre du cardinal au pape a été égarée — et est venue sous les yeux du roi. On y a lu — comment le cardinal suppliait Sa Sainteté — de suspendre le jugement du divorce ; car, s’il — avait lieu, je m’aperçois, disait-il, — que mon roi s’est pris d’affection pour — une créature de la reine, lady Anne Bullen.


SURREY.

— Le roi a cette lettre ?


SUFFOLK.

Soyez-en sûr.


SURREY.

Cela aura-t-il quelque effet ?


LE LORD CHAMBELLAN.

— Le roi voit ici par quelle voie tortueuse — et cachée il marche à ses fins. Mais sur ce point — tous ses artifices échouent, et il apporte le remède — après la mort du patient. Le roi a déjà — épousé la belle.


SURREY.

Plût à Dieu !


SUFFOLK.

— Puisse ce souhait vous porter bonheur, milord ! — Car, je le déclare, il est exaucé.


SURREY.

Que toute ma joie — salue cette conjonction !


SUFFOLK.

Je dis amen !


NORFOLK.

Et tout le monde le dit.


SUFFOLK.

— Les ordres sont donnés pour son couronnement ; — mais cette nouvelle est toute fraîche, et il y a des oreilles — à qui il n’est pas besoin de la raconter. Mais, milords, — c’est une superbe créature, d’un esprit — et d’un extérieur accomplis. Je me persuade que d’elle — descendra sur cette terre quelque bénédiction — mémorable.


SURREY.

Mais le roi — digérera-t—il cette lettre du cardinal ? — Dieu veuille que non !


NORFOLK.

Morbleu, amen !


SUFFOLK.

Non, non ; — il y a d’autres guêpes qui lui bourdonnent au nez — et qui lui rendront cette piqûre plus sensible. Le cardinal Campéius — est parti furtivement pour Rome, sans prendre congé, — laissant là la cause du roi, et — s’est enfui en hâte, comme agent du cardinal, — pour seconder toute son intrigue. Je vous assure — qu’a ceci le roi a crié : ha !


LE LORD CHAMBELLAN.

Que Dieu l’exaspère de plus en plus — et lui fasse crier : ha ! plus fort encore.


NORFOLK.

Mais, milord, — quand revient Cranmer ?


SUFFOLK.

Il est revenu dans les mêmes opinions ; et ses avis — ont confirmé le roi dans le divorce, — appuyés qu’ils étaient par presque tous les collèges — célèbres de la chrétienté. Bientôt, je crois, — le second mariage sera célébré, ainsi — que le nouveau couronnement. Catherine ne sera — plus appelée reine, mais princesse douairière, — veuve du prince Arthur.


NORFOLK.

Ce Cranmer — est un digne garçon, et il s’est donné beaucoup de peine — dans l’affaire du roi.


SUFFOLK.

Certainement, et nous le verrons — archevêque pour ça.


NORFOLK.

Je l’ai ouï dire.


SUFFOLK.

N’en doutez. — Le cardinal !

Entrent Wolsey et Cromwell.

NORFOLK.

Observez, observez : il est morose.


WOLSEY.

— Ce paquet, Cromwell, l’avez-vous remis au roi ?


CROMWELL.

En mains propres, dans sa chambre à coucher.


WOLSEY.

— A-t-il regardé le contenu du papier ?


CROMWELL.

Il l’a — décacheté sur-le-champ ; et aux premières lignes, — il a pris un air sérieux ; la préoccupation — était sur son visage. Il vous fait dire — de l’attendre ici ce matin.


WOLSEY.

Est-il prêt — à sortir ?


CROMWELL.

Je crois qu’à présent il l’est.


WOLSEY.

Laissez-moi un moment.

Cromwell sort.

— Ce sera la duchesse d’Alençon, — la sœur du roi de France : il l’épousera. — Anne Bullen ! Non ! je ne veux pas d’Anne Bullen pour lui ; — il n’y a rien là qu’un joli visage… Bullen ! — Non, nous ne voulons pas de Bullen… Il me tarde — d’avoir des nouvelles de Rome… La marquise de Pembroke !


NORFOLK.

— Il est mécontent.


SUFFOLK.

Peut-être sait-il que le roi — aiguise sa colère contre lui.


SURREY.

Qu’elle soit assez tranchante, — mon Dieu, pour ta justice !


WOLSEY.

— Une des femmes de la ci-devant reine, la fille d’un chevalier, — être la maîtresse de sa maîtresse, la reine de la reine !… — Cette chandelle-là brûle mal : il faut que je la mouche ; — et alors, elle s’éteint… Je la sais vertueuse — et méritante : qu’importe ! Je la sais aussi — luthérienne frénétique ; et il n’est pas sain pour — notre cause qu’elle repose sur le sein de — notre roi, si difficile à gouverner. Et puis, il vient de surgir un hérétique, — Cranmer, un archihérétique, qui — s’est insinué dans la faveur du roi, — et est devenu son oracle…


NORFOLK.

Il est vexé de quelque chose.


SURREY.

— Je voudrais que ce fût quelque chose qui lui déchirât la fibre, — la maîtresse fibre du cœur !

Entrent le roi, lisant une cédule, et Lovell.

SUFFOLK.

Le roi ! le roi !


LE ROI HENRY.

— Quel tas de richesses il a accumulé — pour sa part ! Et quel flot de dépenses à chaque heure — semble couler de ses mains ! Au nom de quel bénéfice — peut-il ramasser tout ça ?… Eh bien, milords, — avez-vous vu le cardinal ?


NORFOLK.

Milord, nous étions — ici à l’observer. Quelque étrange commotion — est dans son cerveau ; il se mord la lèvre et tressaille ; — soudain il s’arrête, fixe les yeux à terre, — puis pose son doigt sur sa tempe ; tout à coup, — il se meut à pas précipités, puis s’arrête de nouveau, — se frappe violemment la poitrine, et bientôt cherche — des yeux la lune : nous l’avons vu se mettre — dans les plus étranges postures.


LE ROI HENRY.

Cela n’est pas surprenant : — il y a une émeute dans son esprit. Ce matin, — il m’a envoyé des papiers d’État que j’avais — demandé à lire. Et savez-vous ce que j’ai trouvé — là, placé, sur ma parole, par inadvertance ? — Eh bien, un inventaire indiquant — ses divers services d’argenterie, ses trésors, — les riches tentures et ameublements de sa maison ; et — j’y trouve un excès d’opulence qui dépasse de beaucoup — le légitime avoir d’un sujet.


NORFOLK.

C’est une grâce du ciel ! — Quelque esprit aura glissé ce papier dans le paquet, — pour en illuminer vos yeux.


LE ROI HENRY.

Si nous pouvions croire — que ses méditations planent au-dessus de la terre — et sont fixées sur un but spirituel, je le laisserais — poursuivre ses rêveries ; mais je crains — que ses idées ne soient bien sublunaires et qu’elles ne soient pas dignes — de sa sérieuse réflexion.

Il s’assied sur son trône et parle bas à Lovell, qui va à Wolsey.

WOLSEY.

Dieu me pardonne ! — que Dieu bénisse à jamais Votre Altesse !


LE ROI HENRY.

Mon bon lord, — vous êtes plein de choses célestes, et vous gardez dans votre âme — l’inventaire de vos plus beaux trésors. Sans doute — vous le récapituliez en ce momeut ? à peine pouvez-vous — dérober à vos spirituels loisirs quelque court moment — pour tenir vos comptes terrestres. Certes, en cela — je vous trouve mauvais économe, et je suis charmé — que vous me ressembliez sur ce point.


WOLSEY.

Sire, — j’ai un temps pour des devoirs sacrés, un temps — pour m’occuper de la part d’affaires qui — m’est attribuée dans l’État ; et la nature réclame — ses moments de satisfaction, si bien que — moi, son enfant, fragile entre tous mes frères mortels, — je suis forcé de lui céder.


LE ROI HENRY.

Vous avez bien parlé.


WOLSEY.

— Puissé-je toujours donner motif à Votre Altesse — d’associer dans sa pensée mon bien faire — avec mon bien dire !


LE ROI HENRY.

C’est encore bien dit : — et c’est une sorte de bonne action que de bien dire ; — et pourtant les paroles ne sont pas des actions. Mon père vous aimait, — il le disait, et pour vous il couronnait — la parole de l’action. Depuis que j’ai mon office, — je vous ai tenu tout près de mon cœur ; non-seulement je — vous ai donné des emplois qui pouvaient vous rapporter de grands profits, — mais encore j’ai pris sur mon avoir pour répandre — mes bienfaits sur vous.


WOLSEY, à part.

Que veut dire ceci ?


SURREY, à part.

— Que le Seigneur grossisse cette affaire !


LE ROI HENRY.

N’ai-je pas fait de vous — le premier homme de l’État ? Je vous en prie, dites-moi — si ce que j’avance là vous semble vrai. — Et, si vous pouvez faire cette confession, dites-nous aussi — si vous êtes, ou non, notre obligé. Que répondez-vuus ?


WOLSEY.

— Mon suzerain, je le confesse, vos royales faveurs, — chaque jour versées à flot sur moi, ont dépassé de beaucoup les services — que mon zèle a pu rendre ; aucun effort humain — ne serait à leur hauteur. Mes efforts, à moi, — sont toujours restés au-dessous de mes désirs, — mais ont toujours été en proportion de mes moyens. Mes vues personnelles — ne m’ont été personnelles qu’en ce qu’elles tendaient sans cesse — au bonheur de votre personne très-sacrée et — au profit de l’État. En retour des grandes faveurs — que vous avez accumulées sur moi, pauvre indigne, — je ne puis vous offrir que mes respectueuses actions de grâces, — mes prières au ciel pour vous, et ma loyale fidélité, — qui n’a cessé de croître, et ne cessera — que quand l’hiver de la mort l’aura tuée.


LE ROI HENRY.

Bien répondu. — Un loyal et obéissant sujet — se montre là. L’honneur de la probité — en est la récompense, comme l’infamie — de l’improbité en est la punition. Certes, — si ma main vous a prodigué les bienfaits, — si mon cœur a déversé l’amour, si ma puissance a fait pleuvoir les honneurs — sur vous, plus que sur tout autre, je présume que votre main, votre cœur, — votre cerveau, toutes les forces de votre être — doivent, en raison, non de vos obligations de sujet, — mais d’une affection toute spéciale, m’être dévoués — à moi, votre ami, plus qu’à tout autre.


WOLSEY.

Je déclare — que j’ai toujours travaillé pour le bien de Votre Altesse — plus que pour le mien. Tel je suis, tel j’ai été, tel je serai toujours. — Quand tous les hommes rompraient leur engagement envers vous, — et l’arracheraient de leur âme ; quand les périls — m’environneraient, aussi épais que la pensée peut se les figurer, et — m’apparaîtraient sous les plus horribles formes, — mon dévouement, tel qu’un roc au milieu des flots grondants, — briserait le cours de ce torrent furieux, — et resterait à vous inébranlable.


LE ROI HENRY.

C’est parler noblement. — Soyez témoins, milords, de la loyauté de son cœur, — car il l’a ouvert devant vous.

Lui remettant des papiers.

Lisez ceci ; — et, ensuite, ceci ; et puis allez déjeuner avec — tout votre appétit.

Le roi sort en jetant un regard de colère sur le cardinal : les nobles se pressent sur ses pas, souriant et chuchotant.

WOLSEY, seul.

Que signifie ceci ? — Quelle est cette soudaine colère ? Comment me la suis-je attirée ? — Il m’a quitté le sourcil froncé, comme si ma ruine — jaillissait de ses yeux. Ainsi le lion furieux — regarde l’audacieux chasseur qui l’a blessé, — puis l’anéantit. Il faut que je lise ce papier ; — c’est, je le crains, le sujet de sa colère… C’est cela ! — Ce papier m’a perdu. C’est l’état — de tout ce monde de richesses que j’ai amoncelé — pour mes vues particulières, spécialement pour obtenir la papauté, — et payer mes amis dans Rome. Ô négligence — digne de faire tomber un fou ! Quel démon ennemi — m’a fait glisser ce grave secret dans le paquet — que j’envoyais au roi ? Et nul moyen de remédier à cela ! — Nul expédient nouveau pour chasser cela de sa cervelle ! — Cela doit l’émouvoir fortement, je le sais. Mais je sais — un moyen qui, s’il réussit, peut, en dépit de la fortune, — me tirer d’affaire. Qu’est ceci ?… au pape ! — Sur ma vie, la lettre où j’écrivais — toute l’affaire à Sa Sainteté ! Alors, adieu ! — J’ai atteint le plus haut point de ma grandeur : — et, du plein midi de ma gloire, — je me précipite vers mon déclin : je tomberai, — comme un brillant météore apparu le soir, — et nul ne me verra plus.

Rentrent les ducs de Norfolk et de Suffolk, le comte de Surrey et le lord chambellan.

NORFOLK.

— Écoutez le bon plaisir du roi, cardinal : il vous commande — de remettre immédiatement le grand sceau — dans nos mains et de vous retirer — à Asher-House, résidence de milord Winchester, — jusqu’à ce que vous appreniez la décision ultérieure de Son Altesse.


WOLSEY.

Arrêtez. — Où sont vos pouvoirs, milords ? Des paroles ne peuvent avoir — une si formidable autorité.


SUFFOLK.

Qui oserait leur résister, — lorsqu’elles portent la volonté du roi expressément émanée de sa bouche ?


WOLSEY.

— Jusqu’à ce que j’aie été mis en demeure autrement que par des paroles — que vous inspire la haine, sachez-le, lords officieux, — j’ose et je dois résister. Je vois maintenant — de quel grossier métal vous êtes faits : l’envie ! — Avec quelle avidité vous poursuivez ma disgrâce, — comme pour vous en repaître ! Quelle souple complaisance — vous montrez pour tout ce qui peut amener ma ruine ! — Suivez le cours de votre rancune, hommes perfides ; — votre charité chrétienne vous y autorise, et nul doute — que vous n’en soyez un jour dignement récompensés. Ce sceau — que vous me demandez avec une telle violence, le roi, — mon maître et le vôtre, me l’a donné de ses propres mains, — me disant de le garder, avec le pouvoir et les honneurs, — ma vie durant, et, pour me garantir ce don généreux, — il l’a sanctionné par lettres patentes. Maintenant, qui ose le reprendre ?


SURREY.

— Le roi, qui l’a donné.


WOLSEY.

Alors il faut que ce soit lui en personne.


SURREY.

— Prêtre, tu es un traître arrogant.


WOLSEY.

Lord arrogant, tu mens. — Il y a quarante heures, Surrey — se serait brûlé la langue avant d’oser parler ainsi.


SURREY.

Ton ambition, — ô vice écarlate, à enlevé à cette terre désolée — le noble Buckingham, mon beau-père. — Les têtes de tous tes confrères cardinaux, — en y joignant la tienne et tout ce que tu as de meilleur, — ne valaient pas un cheveu de lui. La peste de votre politique ! — Vous m’avez envoyé, comme député, en Irlande, — pour m’empêcher de le secourir ; vous avez éloigné du roi tous ceux — qui pouvaient le faire gracier du crime que vous lui imputiez, — tandis que votre bonté grande, dans un mouvement de sainte pitié, — l’absolvait avec une hache !


WOLSEY.

Ceci, comme tout ce que — ce lord bavard peut mettre à ma charge, — est complètement faux, je le déclare. Le duc a eu, de par la loi, — ce qu’il méritait : combien j’étais innocent — de tout ressentiment privé dans sa chute, — la noblesse de son jury et la noirceur de sa cause peuvent l’attester. — Si j’aimais à parler, milord, je vous dirais — que vous avez aussi peu d’honnêteté que d’honneur, — et qu’en fait de loyauté et de dévouement — au roi, mon maître toujours royal, — j’ose défier un homme plus solide que Surrey — et que tous ceux qui aiment ses folies.


SURREY.

Sur mon âme, — prêtre, votre longue robe vous protège ; autrement tu sentirais — mon épée dans le sang de tes veines… Milords, — pouvez-vous endurer une telle arrogance, — et de la part d’un tel compagnon ? Si nous sommes à ce point apprivoisés — de nous laisser étriller par un lambeau d’écarlate, — adieu la noblesse ! Que Son Eminence s’avance, — et nous nargue comme des alouettes, avec son chapeau rouge !


WOLSEY.

Tout mérite — est poison pour ton estomac.


SURREY.

Oui, ce mérite — d’avoir par extorsion entassé toutes les richesses — du pays dans vos mains, cardinal ! — le mérite de vos dépêches interceptées, — de vos lettres au pape contre le roi ! Votre mérite, — puisque vous m’y provoquez, sera rendu notoire. — Milord de Norfolk, au nom de votre noble naissance, — de votre sollicitude pour le bien public, pour la grandeur — de notre noblesse insultée, pour nos enfants, — qui, s’il vit, seront à peine des gentilshommes, — produisez la liste de ses crimes, le résumé — détaillé de ses actes. Je vais vous faire tressaillir — plus vivement que ne le fit la sainte crécelle, un jour que votre brune maîtresse — reposait tendrement dans vos bras, lord cardinal.


WOLSEY.

— Comme il semble que je pourrais mépriser cet homme, — si je n’étais retenu par la charité !


NORFOLK.

— Le détail de ses actes, milord, est dans les mains du roi ; — ce sont tous des crimes noirs.


WOLSEY.

D’autant plus blanche — et plus pure apparaîtra mon innocence, — quand le roi connaîtra ma loyauté.


SURREY.

Cela ne vous sauvera pas. — Grâce à ma mémoire, je me rappelle encore — quelques-uns de ses actes, et je vais les produire. — Maintenant, si vous pouvez rougir et vous proclamer coupable, cardinal, — vous montrerez un reste d’honnêteté !


WOLSEY.

Parlez, monsieur ; — je brave vos pires accusations. Si je rougis, — c’est de voir un gentilhomme perdre toute bienséance.


SURREY.

— J’aime mieux perdre la bienséance que ma tête. À vous ! — Et d’abord, sans l’assentiment et à l’insu du roi, — vous vous êtes fait nommer légat et, avec ce pouvoir, — vous avez mutilé la juridiction des évêques.


NORFOLK.

— En outre, tous les écrits que vous adressiez à Rome — ou aux princes étrangers, portaient cette inscription ; Ego et rex meus, — par laquelle vous faisiez du roi — votre inférieur.


SUFFOLK.

En outre, à l’insu — du roi et du conseil, quand vous êtes allé — en ambassade auprès de l’empereur, vous vous êtes permis — d’emporter en Flandre le grand sceau.


SURREY.

Item, vous avez envoyé de pleins pouvoirs — à Grégoire de Cassalis pour conclure, — sans la permission du roi ou l’autorisation de l’État, — une ligue entre Son Altesse et Ferrare.


SUFFOLK.

— Par pure ambition, vous avez fait frapper — l’empreinte de votre chapeau sacré sur la monnaie du roi.


SURREY.

— Puis, vous avez expédié des sommes énormes — (acquises par quel moyen ! je laisse cela à votre conscience) — pour soudoyer Rome, et pour préparer les voies — à votre élévation, sur les ruines — du pays tout entier. Il y a bien d’autres actes — dont, puisqu’ils sont de vous et infâmes, — je ne veux pas me souiller la bouche.


LE LORD CHAMBELLAN.

Ô milord, — n’accablez pas trop rudement un homme qui tombe ; c’est vertu. — Ses fautes relèvent de la loi ; c’est à elle, — et non à vous, de le punir. Mon cœur saigne à le voir — de si grand devenu si petit.


SURREY.

Je lui pardonne.


SUFFOLK.

— Lord cardinal, voici le bon plaisir du roi : — attendu que tous les actes que vous avez accomplis récemment — dans ce royaume, en vertu de vos pouvoirs de légat, — tombent sous le coup d’un prœmonere, — vous serez condamné par arrêt — à forfaire tous vos biens, terres, domaines, — meubles et immeubles, et à être mis — hors la protection du roi. Voilà ce que je suis chargé de dire.


NORFOLK.

— Et maintenant nous vous laissons méditer — sur la réforme de votre vie. Quant à votre refus obstiné — de nous rendre le grand sceau, — le roi en sera informé, et, sans nul doute, vous en remerciera. — Ainsi, adieu, mon bon petit lord cardinal.

Tous sortent excepté Wolsey (67).

WOLSEY, seul.

— Ainsi, adieu même au peu de bien que vous me voulez ! — Adieu, un long adieu à toutes mes grandeurs ! — Voilà la destinée de l’homme : aujourd’hui, il déploie — les tendres feuilles de l’espérance ; demain il se charge de fleurs — et accumule sur lui toutes les splendeurs épanouies ; — le troisième jour, survient une gelée, une gelée meurtrière, — et, au moment où il croit, naïf bonhomme, — que sa grandeur est mûre, la gelée mord sa racine, — et alors il tombe, comme moi. Pendant un grand nombre d’étés, — comme ces petits garçons qui nagent avec des vessies, — je me suis aventuré sur un océan de gloire — à une distance où j’ai perdu pied ; mon orgueil, gonflé d’air, — a fini par crever sous moi, et maintenant il me laisse, — épuisé et vieilli par le labeurs, à la merci — d’un courant violent qui doit pour toujours m’engloutir. — Vaines pompes, gloires de ce monde, je vous hais ; — je sens mon cœur s’ouvrir à de nouveaux sentiments. Oh ! combien misérable — est le pauvre homme qui dépend de la faveur des princes ! — il y a entre le sourire auquel il aspire, — le doux regard des princes et sa disgrâce, — plus d’angoisses que n’en ont les femmes, plus d’alarmes que n’en a la guerre. — Et quand il tombe, il tombe comme Lucifer, — à jamais désespéré.

Entre Cromwell, effaré.

Eh bien, qu’y a-t-il, Cromwell ?


CROMWELL.

— Je n’ai pas la force de parler, monsieur.


WOLSEY.

Quoi ! te voilà consterné — de mes infortunes ? Ton esprit peut-il s’étonner — qu’un grand de ce monde décline ? Ah ! si vous pleurez ; — il faut que je sois bien déchu.


CROMWELL.

Comment se trouve Votre Grâce ?


WOLSEY.

Mais bien ; — je n’ai jamais été aussi vraiment heureux, mon bon Cromwell. — Je me connais maintenant ; et je sens au dedans de moi — une paix supérieure à toutes les dignités terrestres, — une calme et tranquille conscience. Le roi m’a guéri ; — j’en remercie humblement Sa Grâce : de dessus ces épaules, — ces piliers en ruine, il a par pitié enlevé — un fardeau qui eût coulé bas une flotte. L’excès des honneurs, — oh ! c’est une charge, Cromwell, c’est une charge — trop lourde pour un homme qui espère le ciel.


CROMWELL.

— Je suis charmé que Votre Grâce ait si bien pris son parti.


WOLSEY.

— Oui, je l’ai bien pris, j’espère. Maintenant, ce me semble, je suis capable, — grâce à la fortitude que je me sens dans l’âme, — d’endurer des misères plus nombreuses et plus grandes — que mes pusillanimes ennemis n’oseraient m’en infliger. — Quelles nouvelles au dehors ?


CROMWELL.

La plus pénible et la pire — est votre défaveur auprès du roi.


WOLSEY.

Dieu le bénisse !


CROMWELL.

— La seconde est que sir Thomas More est nommé — lord chancelier à votre place.


WOLSEY.

Cela est un peu soudain ; — mais c’est un homme instruit. Puisse-t-il garder — longtemps la faveur de Son Altesse, et rendre la justice — sous l’inspiration de la vérité et de sa conscience ! en sorte que ses os, — quand il aura parcouru sa carrière et qu’il s’endormira dans les bénédictions, — aient une tombe baignée de larmes d’orphelins ! — Quoi encore ?


CROMWELL.

— Cranmer est de retour ; il a été très-bien reçu, — et il est installé lord archevêque de Cantorbéry.


WOLSEY.

— Voilà une nouvelle, en effet.


CROMWELL.

Enfin, lady Anne, — que le roi a depuis longtemps épousée en secret, — a été vue aujourd’hui, publiquement traitée comme la reine, — se rendant à la chapelle, et l’on ne parle — maintenant que de son couronnement.


WOLSEY.

— Voilà le poids qui m’a précipité, ô Cromwell ! — Le roi m’a échappé : toutes mes gloires, — je les perds à jamais dans cette femme unique ! — Nul soleil ne proclamera plus ma grandeur, — ne dorera plus le noble cortège qui attendait — mes sourires. Va, éloigne-toi de moi, Cromwell, — je suis un pauvre homme tombé, désormais indigne — d’être ton seigneur et maître ; va trouver le roi, — et puisse ce soleil-là ne jamais décliner ! Je lui ai dit — qui tu es, combien tu es dévoué : il fera ton avancement. — Un reste d’égard pour moi le portera — (je connais sa noble nature) à ne pas laisser — s’éteindre ton utile avenir. Bon Cromwell, — ne le néglige pas, occupe-toi de tes intérêts, et pourvois — à ta sûreté future.


CROMWELL.

Ah ! milord, — il faut donc que je vous quitte ? Il faut donc que j’abandonne — un si bon, si noble et si généreux maître ? — Soyez témoins, vous tous qui n’avez pas des cœurs de fer, — avec quelle douleur Cromwell quitte son maître. — Le roi aura mes services ; mais mes prières — seront à jamais, oui, à jamais, pour vous.


WOLSEY.

— Cromwell, je ne croyais pas verser une seule larme — dans toutes mes misères ; mais tu m’as réduit, — par l’honnêteté de ton dévouement, à ce rôle de femme. — Essuyons nos yeux, et écoute-moi jusqu’au bout, Cromwell. — Lorsque je serai oublié, comme je dois l’être, — et que je dormirai dans le marbre glacé et sinistre où le bruit — de mon nom doit s’éteindre, dis que je t’ai fait la leçon ; — dis que ce Wolsey, qui jadis avait marché dans les voies de la gloire — et sondé toutes les profondeurs et les écueils de la puissance, — te montra dans son naufrage même le chemin de la grandeur, — chemin certain et sûr que lui, ton maître, avait manqué. — Observe seulement ma chute et ce qui m’a ruiné. — Cromwell, je te le recommande, repousse l’ambition. — C’est par ce péché que sont tombés les anges : comment donc l’homme, — image de son Créateur, peut-il espérer réussir par elle ? — Aime-toi en dernier : chéris les cœurs qui te haïssent. — La corruption ne réussit pas plus que l’honnêteté. — Porte toujours la douce paix dans ta main droite — pour imposer silence à l’envie. Sois juste et ne crains rien. — Dans tous tes desseins n’aie en vue que ton pays, — ton Dieu et la vérité. Alors, si tu tombes, ô Cromwell, — tu tombes martyr bien-heureux. Sers le roi ; — et, je t’en prie, ramène-moi chez moi. — Là, fais un inventaire de tout ce que j’ai — jusqu’au dernier penny : tout cela est au roi. Ma robe — et ma dévotion au ciel sont tout — ce que j’ose désormais appeler mien. Ô Cromwell, Cromwell, — si j’avais mis au service de Dieu la moitié seulement du zèle — que j’ai mis au service du roi, il ne m’aurait pas, à mon âge, — livré nu à mes ennemis (68).


CROMWELL.

— Mon bon seigneur, ayez patience.


WOLSEY.

J’en ai aussi. Adieu, — espérances de cour ! mes espérances résident dans le ciel.

Ils sortent.

SCÈNE XI.

[Près de Westminster.]
Deux gentlemen se rencontrent.

PREMIER GENTLEMAN.

— Je suis charmé de cette nouvelle rencontre.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Et moi aussi.


PREMIER GENTLEMAN.

— Vous venez prendre place ici, pour voir — lady Anne revenir de son couronnement ?


DEUXIÈME GENTLEMAN.

C’est mon unique objet : la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, — le duc de Buckingham revenait de son procès.


PREMIER GENTLEMAN.

— C’est vrai ; mais ce jour-là était un jour de tristesse ; — celui-ci est un jour d’allégresse générale.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

C’est bien. Les citoyens — ont certes prouvé pleinement leurs sentiments royalistes. — Qu’on leur rende cette justice ; ils sont toujours empressés — pour célébrer un jour comme celui-ci par des spectacles, — des processions et des démonstrations éclatantes.


PREMIER GENTLEMAN.

Il n’y en eut jamais de plus brillantes — ni, je vous assure, de mieux placées.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Oserai-je vous demander ce que contient — ce papier que vous tenez à la main ?


PREMIER GENTLEMAN.

Oui, c’est la liste — de ceux qui aujourd’hui doivent exercer leur charge, — suivant les usages du couronnement. — Le duc de Suffolk est le premier, et prend le pas — comme grand sénéchal ; ensuite vient le duc de Norfolk, — comme comte-maréchal ; vous pouvez lire le reste.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Je vous remercie, monsieur ; si je n’étais pas au courant de ces usages-là, — votre papier m’eût été fort utile ; — mais, je vous prie, qu’est devenue Catherine, — la princesse douairière ? Où en est son affaire ?


PREMIER GENTLEMAN.

— Ça, je peux vous le dire. L’archevêque — de Cantorbéry, accompagne d’autres — savants et révérends pères de son ordre, — a tenu dernièrement une cour de justice à Dunstable, à six milles — d’Ampthill, ou séjournait la princesse : à cette cour, — elle a été citée plusieurs fois, mais elle n’a point comparu. — Bref, sur sa non-comparution et en raison — des récents scrupules du roi, le divorce a été prononcé — à l’unanimité par ces savants personnages, — et le mariage préalable déclaré de nul effet. — Depuis lors elle a été transférée à Kimbolton — où elle réside maintenant, malade.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Hélas ! la bonne dame !

Trompettes.

— Les trompettes sonnent. Rangeons nous, la reine arrive.


ORDRE DU CORTÈGE.
Bruyante fanfare. Entrent :
1. Deux Juges.
2. Le lord chancelier, précédé de la bourse et de la masse.
3. Un chœur de chanteurs (musique).
4. Le maire de Londres, portant la masse. Puis le roi d’armes Jarretière, vêtu de sa cotte d’armes, et ayant sur la tête une couronne de cuivre doré.
5. Le marquis Dorset, portant un sceptre d’or, ayant sur la tête une demi-couronne d’or. À côté de lui, le comte de Surrey, portant la verge d’argent avec la colombe, et couronné d’une couronne de comte. Colliers de l’ordre.
6. Le duc de Suffolk, dans son manteau de cérémonie, couronne ducale en tête, portant une longue baguette blanche, comme grand sénéchal. À côté de lui, le duc de Norfolk, portant le bâton de maréchal, une couronne sur la tête. Colliers de l’ordre.
7. Un dais porté par quatre barons des cinq-ports. Sous ce dais la reine, dans sa robe de cérémonie, couronne en tête, perles précieuses dans les cheveux. À ses côtés les évêques de Londres et de Winchester.
8. La vieille duchesse de Norfolk, ayant une couronne d’or à fleurons, portant la traîne de la reine.
9. Plusieurs ladies ou comtesses, portant de simples cercles d’or sans fleurons.

DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Un cortège royal, ma foi ! Ceux-ci, je les connais. — Qui est-ce qui porte le sceptre ?


PREMIER GENTLEMAN.

Le marquis Dorset, — et voilà le comte de Surrey, avec la verge.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Un hardi et beau gentilhomme. Et celui-là doit être — le duc de Suffolk.


PREMIER GENTLEMAN.

Lui-même ; grand sénéchal.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Et celui-là milord de Norfolk ?


PREMIER GENTLEMAN.

Oui.


DEUXIÈME GENTLEMAN, apercevant la reine.

Dieu te bénisse ! — Tu as le plus suave visage que j’aie jamais vu. — Monsieur, aussi vrai que j’ai une âme, c’est un ange. — Le roi a dans les bras tous ses trésors de l’Inde, — et mieux encore, quand il étreint cette dame. — Je ne puis blâmer sa conscience.


PREMIER GENTLEMAN.

Ceux qui portent — la draperie d’honneur au-dessus d’elle sont quatre barons — des Cinq-Ports.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Ces hommes sont heureux ; comme tous ceux qui sont près d’elle. — Je présume que celle qui porte la traîne — est cette vieille noble dame, la duchesse de Norfolk.


PREMIER GENTLEMAN.

— En effet ; et toutes les autres sont des comtesses.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Leurs couronnes le disent. Ce sont vraiment des étoiles ; — et, parfois, des étoiles qui tombent.


PREMIER GENTLEMAN.

C’est assez.

La procession se retire au bruit retentissant des fanfares.
Entre un troisième gentleman.

— Dieu vous garde, monsieur ! Où donc vous êtes-vous fait rôtir ainsi ?


TROISIÈME GENTLEMAN.

— Dans la foule, à l’abbaye ; on n’aurait pas pu — y fourrer un doigt de plus ; je suis suffoqué — par la simple émanation de leur joie.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Vous avez vu — la cérémonie ?


TROISIÈME GENTLEMAN.

Oui, certes.


PREMIER GENTLEMAN.

Comment était-elle ?


TROISIÈME GENTLEMAN.

— Bien digne d’être vue.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Cher monsieur, racontez-nous-la.


TROISIÈME GENTLEMAN.

— Aussi bien que je pourrai. Le flot splendide — des lords et des ladies, ayant mené la reine — à une place préparée dans le chœur, s’est éloigné — d’elle à quelque distance. Là, Sa Grâce s’est assise — environ une demi heure, pour se reposer un peu, — sur un magnifique trône, où elle montrait pleinement — au peuple la beauté de sa personne. — Croyez-moi, monsieur, c’est la plus ravissante femme — qui ait jamais dormi près de l’homme. Quand le peuple — l’a eu bien vue, il s’est élevé un bruit — comme celui que font les haubans en mer par une forte tempête, — aussi violent et aussi varié. Chapeaux, manteaux, — et pourpoints, ma foi, ont volé en l’air ; si les têtes — n’avaient pas été adhérentes, elles auraient toutes été perdues aujourd’hui. Je n’ai jamais vu — pareille joie. Des femmes grosses, — n’ayant plus à attendre qu’une moitié de semaine, pareilles aux béliers — des anciennes guerres, enfonçaient la foule — et la faisaient vaciller devant elle. Nul homme vivant — n’eût pu dire : voilà ma femme, si étrangement — tous étaient enchevêtrés !


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Mais la suite, je vous prie ?


TROISIÈME GENTLEMAN.

— Enfin Sa Grâce s’est levée, et à pas modestes — est allée à l’autel, où elle s’est agenouillée, et, comme une sainte, — levant ses beaux yeux vers le ciel, elle a prié dévotement. — Puis elle s’est relevée et a fait un salut au peuple. — Alors des mains de l’archevêque de Cantorbéry — elle a reçu tous les insignes du sacre des reines : — l’huile sainte, la couronne d’Édouard le Confesseur, — la verge et l’oiseau de paix, et autres emblèmes — ont été noblement apposés sur elle. Cela fait, le chœur, — accompagné de la plus exquise musique du royaume, — a entonné le Te Deum. Alors elle s’est retirée, — et avec le même cérémonial est revenue — à York-Place, où se donne la fête (69).


PREMIER GENTLEMAN.

— Monsieur, vous ne devez plus dire York-Place ; cela est du passé. — Depuis la chute du cardinal, le palais a perdu ce nom ; — il est désormais au roi, et s’appelle Whitehall.


TROISIÈME GENTLEMAN.

Je le sais ; — mais le changement est si récent que le vieux nom — est toujours frais pour moi.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Quels étaient les deux révérends évêques — qui marchaient de chaque côté de la reine ?


TROISIÈME GENTLEMAN.

— Stokesly et Gardiner, l’un, évêque de Winchester, — tout nouvellement promu, de secrétaire du roi qu’il était, — l’autre, évêque de Londres.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Celui de Winchester — ne passe pas pour être des grands amis de l’archevêque, — le vertueux Cranmer.


TROISIÈME GENTLEMAN.

Tout le pays sait ça. — Pourtant, il n’y a pas encore grande scission ; quand elle viendra, — Cranmer trouvera un ami qui ne l’abandonnera pas.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Qui ça, je vous prie ?


TROISIÈME GENTLEMAN.

Thomas Cromwell, — un homme fort estimé du roi, et vraiment un digne ami. Le roi — l’a fait maître des joyaux, — et il est déjà du conseil privé.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Il méritera mieux encore.


TROISIÈME GENTLEMAN.

Oui, sans doute. — Allons, messieurs, venez avec moi ; je vais — à la cour, et vous y serez mes hôtes. — J’y ai quelque autorité. Chemin faisant, — je vous en dirai davantage.


LES DEUX AUTRES GENTLEMAN.

Nous sommes à vos ordres, monsieur.

Ils sortent.

SCÈNE XII.

[Kimbolton.]
Entre la douairière Catherine, malade, soutenue par Griffith et Patience.

GRIFFITH.

— Comment est Votre Grâce ?


CATHERINE.

Ô Griffith ! malade à mourir. — Mes jambes, comme des branches surchargées, fléchissent vers la terre, — voulant déposer leur fardeau. Avancez un siège… — Bien… Maintenant, il me semble que je suis un peu soulagée. — Ne m’as-tu pas dit, Griffith, comme tu m’amenais, — que ce fameux enfant de la grandeur, le cardinal Wolsey — était mort ?


GRIFFITH.

— Oui, madame ; mais je crois que Votre Grâce, — toute aux peines qu’elle souffrait, ne m’écoutait pas.


CATHERINE.

— Je t’en prie, bon Griffith, dis-moi comment il est mort. — S’il est bien mort, peut-être m’a-t-il précédée — pour me servir d’exemple.


GRIFFITH.

On dit qu’il est bien mort, madame. — Après que le puissant comte de Northumberland — l’eut arrêté à York et emmené — pour répondre aux graves accusations qui pesaient sur lui, — il tomba malade soudain, et devint si faible — qu’il ne pouvait tenir en selle sur sa mule (70).


CATHERINE.

Hélas ! pauvre homme !


GRIFFITH.

— Enfin, à petites journées, il arriva à Leicester, — et alla loger à l’abbaye. Là, le révérend abbé, — avec tout son couvent, l’ayant accueilli honorablement, — il lui adressa ces paroles : Ô père abbé, — un vieillard, brisé par les tempêtes de l’État, — est venu déposer parmi vous ses os fatigués ; — par charité, donnez-lui un peu de terre ! — Sur ce, il se mit au lit, où sa maladie — fit des progrès rapides ; et, la troisième nuit, — vers la huitième heure, que lui-même — avait prédit devoir être sa dernière, plein de repentir, — dans un complet recueillement, dans les larmes et la douleur, — il rendit ses dignités au monde, — son âme bien heureuse au ciel, et s’endormit en paix.


CATHERINE.

— Qu’il repose de même ; que ses fautes lui soient légères ! — Mais permets-moi, Griffith, de dire de lui ce que je pense, — sans manquer pourtant de charité. C’était un homme — d’un orgueil sans bornes, se mettant — lui-même au rang des princes, un homme qui par ses extorsions — pressurait tout le royaume. La simonie était pour lui franc jeu. — Sa propre opinion était sa loi ; en face de l’évidence — il disait le mensonge ; il était toujours double — et dans ses paroles et dans ses intentions. Jamais — il ne montrait de pitié qu’à ceux dont il projetait la ruine. — Ses promesses étaient ce qu’il était alors, magnifiques ; — mais l’exécution était ce qu’il est aujourd’hui, néant. — Il était vicieux de sa personne, et donnait — au clergé un mauvais exemple (71).


GRIFFITH.

Ma noble dame, — les défauts des hommes vivent sur le bronze ; leurs vertus, — nous les inscrivons dans l’onde. Votre Altesse me permettra-t-elle — maintenant de dire le bien que je pense de lui ?


CATHERINE.

Oui, bon Griffith ; — autrement je serais malveillante.


GRIFFITH.

Ce cardinal, — quoique d’une humble souche, était assurément — formé pour une grande illustration. À peine hors du berceau, — c’était un savant déjà mûr et capable ; — excessivement sagace, disert et persuasif, — hautain et aigre pour ceux qui ne l’aimaient pas, — mais, pour les gens qui le recherchaient, doux comme l’été. — Et quoique, pour acquérir, il fût insatiable, — ce qui était un péché, pour donner, madame, — il était vraiment princier. Témoin à jamais — ces deux jumeaux de la science, qu’il a élevés sous vos auspices, — Ipswich et Oxford ; l’un, qui est tombé avec lui, — n’ayant pas voulu survivre à son bienfaiteur ; — l’autre, qui, bien qu’imparfait encore, est déjà si fameux, — si excellent dans la science, si sûr en ses progrès — que la chrétienté vantera à jamais ses mérites. — La chute du cardinal a entassé sur lui les félicités ; — car c’est alors, et alors seulement, qu’il a eu conscience de lui-même, — et qu’il a connu le bonheur d’être petit. — Et, ce qui a honoré sa vieillesse — plus qu’aucun homme n’eût pu le faire, il est mort dans la crainte de Dieu (72).


CATHERINE.

— Après ma mort, je ne veux pas d’autre héraut, — d’autre historien des actes de ma vie, — pour garantir mon honneur de la calomnie, — qu’un chroniqueur honnête comme Griffith. — Celui que je haïssais vivant, tu m’as obligé, — par ta religieuse et modeste sincérité, — à l’honorer aujourd’hui dans sa cendre. Que la paix soit avec lui ! — Patience, reste encore près de moi, et place-moi plus bas ; — je n’ai plus longtemps à t’importuner… Bon Griffith, — fais jouer par les musiciens cet air mélancolique — que j’ai nommé mon glas, tandis qu’assise ainsi je songerai — à la céleste harmonie vers laquelle je vais.

Musique triste et solennelle.

GRIFFITH.

— Elle dort… Bonne fille, asseyons-nous tranquillement, — pour ne pas l’éveiller. Doucement, gentille Patience.


LA VISION.
Entrent, s’avançant solennellement l’une après l’autre, six personne vêtues de rubes blanches, portant sur la tête des guirlandes de laurier, des masques d’or sur la face, des branches de laurier ou des palmes à la main. Elles saluent d’abord la reine, puis dansent. À certains changements de figure, les deux premières tiennent une guirlande suspendue sur sa tête, pendant que les quatre autres lui font un repectueux salut ; alors, les deux qui tenaient la guirlande la passent aux deux suivantes, qui font la même cérémonie aux changements de figure, tenant la guirlande au-dessus de la tête de la reine. Après cela, elles passent la guirlande aux deux dernières, qui font la même cérémonie. Sur quoi, comme par inspiration, la reine fait des signes de joie dans son sommeil, et lève les mains vers le ciel. Alors les apparitions s’évanouissent en dansant, emportant la guirlande avec elles. La musique continue.

CATHERINE.

— Esprits de paix, où êtes-vous ? Êtes-vous donc tous partis ? — Et me laissez-vous ainsi derrière vous dans la détresse ?


GRIFFITH.

— Madame, nous sommes ici.


CATHERINE.

Ce n’est pas vous que j’appelle. — Est-ce que vous n’avez vu entrer aucune personne, depuis que je me suis endormie ?


GRIFFITH.

Personne, madame.


CATHERINE.

— Non ? N’avez-vous pas vu, à l’instant même, une troupe de bien heureuses créatures — m’inviter à un banquet ? Leurs faces, brillantes — comme le soleil, jetaient mille rayons sur moi. — Elles m’ont promis un éternel bonheur, — et m’ont apporté des guirlandes, Griffith, que je ne me sens pas — encore digne de porter : je le deviendrai, — assurément.


GRIFFITH.

— Je suis bien aise, madame, que de si beaux songes — possèdent votre imagination.


CATHERINE.

Faites cesser la musique ; — elle m’est dure et pénible.

La musique cesse.

PATIENCE, bas à Griffith.

Remarquez-vous — comme Sa Grâce a changé soudainement ? — Comme sa figure s’est allongée ! Quelle pâleur ! — Elle est froide comme l’argile. Considérez ses yeux.


GRIFFITH.

— Elle s’en va, fillette. Prions, prions.


PATIENCE.

Le ciel l’assiste !

Entre un messager.

LE MESSAGER.

— N’en déplaise à Votre Grâce…


CATHERINE.

Vous êtes un impertinent. — Est-ce que nous ne méritons pas plus de respect ?


GRIFFITH, au messager.

Vous êtes à blâmer, — sachant qu’elle ne veut pas abdiquer son ancienne majesté, — de garder une si grossière attitude. Allons, à genoux.


LE MESSAGER.

— J’implore humblement pardon de Votre Altesse ; — ma précipitation m’a rendu discourtois. Il y a là — un gentilhomme qui vient de la part du roi pour vous voir.


CATHERINE.

— Introduis-le, Griffith. Mais cet homme, — que je ne le revoie jamais.

Sortent Griffith et le messager.
Griffith rentre avec Capucius.

Si mes yeux ne me trompent pas, — vous êtes l’ambassadeur de l’empereur, — mon royal neveu, et votre nom est Capucius.


CAPUCIUS.

— Lui-même, madame, votre serviteur.


CATHERINE.

Oh ! seigneur, — les temps et les titres sont étrangement changés — pour moi, depuis la première fois que vous m’avez vue. Mais, je vous en prie, — que désirez-vous de moi ?


CAPUCIUS.

— D’abord, noble dame, — je viens offrir mes services à Votre Grâce ; et puis, — le roi a désiré que je vous fisse visite ; — il est bien affligé de votre affaiblissement ; il vous envoie — par moi ses princières condoléances, — et vous conjure instamment de prendre courage.


CATHERINE.

— Oh ! mon bon seigneur, cet encouragement arrive trop tard : — c’est comme un pardon après l’exécution. — Ce doux remède, administré à temps, m’eût guérie. — Mais maintenant tous les secours me sont inutiles, hormis les prières. — Comment va Son Altesse ?


CAPUCIUS.

Bien, madame.


CATHERINE.

— Puisse-t-il aller toujours ainsi, et rester florissant, — quand j’habiterai avec les vers et que mon pauvre nom — sera banni du royaume ! Patience, cette lettre — que je vous ai fait écrire, est-elle envoyée ?


PATIENCE, remettant la lettre à Catherine.

Non, madame.


CATHERINE, la transmettant à Capucius.

— Monsieur, je vous prie très-humblement de remettre — ceci à monseigneur le roi.


CAPUCIDS.

— Très-volontiers, madame.


CATHERINE.

— J’y recommande à sa bonté — l’image de nos chastes amours, sa jeune fille. — Que la rosée du ciel tombe en incessantes bénédictions sur elle ! — Je le supplie de lui donner une vertueuse éducation. — Elle est jeune, et d’un naturel noble et modeste ; — j’espère qu’elle aura du mérite. Je le prie — de l’aimer un peu en mémoire de la mère qui l’aima, lui, — Dieu sait avec quelle tendresse ! Ce que ma pauvre pétition demande ensuite, — c’est que sa noble Grâce veuille avoir quelque pitié — pour mes malheureuses femmes, qui si longtemps — ont fidèlement suivi mes fortunes diverses. — Il n’en est pas une, j’ose l’affirmer — (et je ne mentirais pas à présent), qui, — pour la vertu, pour la beauté de l’âme, la vraie, — pour l’honnêteté et la décence de la conduite, — ne mérite un excellent mari, fût-ce un noble. — Et, à coup sûr, les hommes qui les auront seront heureux. — Ma dernière prière est pour mes gens ; ils sont bien pauvres, — mais la pauvreté n’a jamais pu les séparer de moi ; — je désire que leurs gages leur soient exactement payés, — avec quelque chose de plus, comme souvenir de moi. — S’il avait plu au ciel de m’accorder une vie plus longue — et des ressources suffisantes, nous ne nous serions pas quittés ainsi. — Voilà tout ce que contient la lettre. Et vous, mon cher seigneur, — au nom de ce qui vous est le plus cher au monde, — de cette paix chrétienne que vous souhaitez aux âmes des trépassés, — restez l’ami de ces pauvres gens, et pressez le roi — de me rendre cette justice dernière (73).


CAPUCIUS.

Par le ciel, je le ferai, — ou puissé-je perdre la mine d’un homme !


CATHERINE.

— Je vous remercie, honnête seigneur. Rappelez-moi — en toute humilité à Son Altesse ; — dites-lui que l’auteur de ses longs troubles va maintenant — quitter ce monde. Dites-lui que dans la mort je l’ai béni, — car je le bénirai… Mes yeux deviennent troubles… Adieu, — seigneur… Griffith, adieu. Non, Patience, — ne me quittez pas encore. Il faut me mettre au lit. — Appelez d’autres femmes. Quand je serai morte, ma bonne fille, — que je sois traitée avec honneur ; couvrez-moi — de fleurs virginales ; que le monde entier sache — que j’ai été une épouse chaste jusqu’à la tombe : embaumez-moi, — puis ensevelissez-moi. Quoique découronnée, que je sois enterrée — en reine et en fille de roi. — Je n’en peux plus.

Tous sortent, emmenant Catherine.

SCÈNE XIII.

[Une galerie du palais.]
Entre Gardiner, évêque de Winchester, précédé d’un page qui porte une torche devant lui. Il se croise avec sir Thomas Lovell (74).

GARDINER.

— Il est une heure, page, n’est-ce pas ?


LE PAGE.

Une heure sonnée.


GARDINER.

— Ces heures-là devraient être données aux nécessités, — et non aux plaisirs ; voilà le moment de réparer nos forces — par un repos salutaire, et non — de gaspiller les moments. Bonne nuit, sir Thomas. — Où allez-vous si tard ?


LOVELL.

Venez-vous de chez le roi, milord ?


GARDINER.

— J’en viens, sir Thomas, et je l’ai laissé jouant à la prime — avec le duc de Suffolk.


LOVELL.

Il faut que je le voie, — avant qu’il aille au lit. Je vais prendre congé de vous.


GARDINER.

— Pas encore, sir Thomas Lowell. Que se passe-t-il ? — Il semble que vous êtes pressé ; si vous le pouvez — sans qu’il y ait grand mal, donnez à votre ami — quelque idée de cette affaire tardive. Les affaires qui marchent — de nuit, comme on dit que font les esprits, sont — d’une nature plus étrange que celles — qui se dépêchent de jour.


LOVELL.

Milord, je vous aime, — et j’ose confiera votre oreille un secret — plus important que mes occupations. La reine est en travail ; — on la dit dans un extrême danger ; et on craint — qu’elle ne périsse en accouchant.


GARDINER.

Je prie de tout cœur — pour le fruit qu’elle porte : puisse-t-il venir — à bien et vivre ! Mais pour l’arbre, sir Thomas, — je le voudrais déjà déraciné.


LOVELL.

Je serais capable, il me semble, — de crier Amen ! Et pourtant ma conscience me dit — que c’est une bonne créature, une charmante femme, — qui a droit à nos meilleurs souhaits.


GARDINER.

Mais, monsieur, monsieur… — Écoutez-moi, sir Thomas. Vous êtes un gentilhomme — dans mes idées ; je vous sais sage, religieux. — Eh bien, laissez-moi vous le dire, ça n’ira jamais bien. — Non, sir Thomas Lovell, croyez-moi, ça n’ira pas, — tant que Cranmer, Cromwell, les deux bras de cette femme, et elle — ne dormiront pas dans leurs tombeaux.


LOVELL.

Vous parlez là, monsieur, des deux personnages — les plus remarqués du royaume. Quant à Cromwell, — outre qu’il a la garde des joyaux, il est fait maître — des rôles et secrétaire du roi ; et puis, monsieur, — il est sur la voie de dignités nouvelles — que le temps lui conférera. L’archevêque — est le bras du roi et son organe. Et qui oserait dire — une syllabe contre lui ?


GARDINER.

Oui, oui, sir Thomas, — il y en a qui osent ; et moi-même je me suis aventuré — à dire mon opinion sur lui ; et en effet, aujourd’hui même, — monsieur, je puis vous le dire, je crois — avoir inculqué aux lords du conseil la conviction que cet homme est — (car je sais qu’il l’est, et ils le savent aussi) — un archihérétique, une peste — qui infecte le pays. Tout émus, — ils s’en sont ouverts au roi ; et le roi, du haut de sa grâce — et de sa sollicitude princière, pressentant les terribles dangers — que nos raisons lui indiquaient, a prêté — l’oreille à nos plaintes, et commandé — qu’il fût cité demain matin — devant le conseil. C’est une plante malfaisante, sir Thomas, — et il faut la déraciner. Vos affaires vous réclament, — je vous retiens trop longtemps : bonne nuit, sir Thomas.


LOVELL.

— Mille bonnes nuits, milord ; je reste votre serviteur.

Gardiner sort avec son page.
Au moment où Lovell va sortir, entrent le roi et le duc de Suffolk.

LE ROI HENRY.

— Charles, je ne veux plus jouer ce soir ; — mon esprit n’y est pas, vous êtes trop fort pour moi.


SUFFOLK.

— Sire, jamais jusqu’ici je ne vous avais gagné.


LE ROI HENRY.

Que rarement, Charles ; — et vous ne me gagnerez pas, quand mon attention sera au jeu. — Eh bien, Lovell, quelles nouvelles de la reine ?


LOVELL.

— Je n’ai pas pu lui délivrer en personne — le message dont vous m’aviez chargé, mais je le lui ai transmis — par une de ses femmes, qui m’a rapporté pour réponse — que la reine remerciait — Votre Altesse en toute humilité et vous conjurait — instamment de prier pour elle.


LE ROI HENRY.

Que dis-tu ? Ha ! — Prier pour elle ? Quoi ! est-elle dans les douleurs ?


LOVELL.

— Sa fille d’honneur me l’a dit, ajoutant que sa souffrance — faisait de chaque effort une mort.


LE ROI HENRY.

Hélas ! chère dame !


SUFFOLK.

— Dieu veuille la délivrer de son fardeau heureusement — et par un doux travail, et puisse-t-elle gratifier — Votre Altesse d’un héritier !


LE ROI HENRY.

Il est minuit, Charles. — Au lit, je te prie ; et dans tes prières rappelle-toi — l’état de ma pauvre reine. Laisse-moi seul ; — car j’ai des préoccupations auxquelles la compagnie — ne plaît guère.


SUFFOLK.

Je souhaite à Votre Altesse — une nuit paisible, et je me souviendrai — de ma bonne maîtresse dans mes prières.


LE ROI HENRY.

Bonne nuit, Charles.

Suffolk sort.
Entre sir Anthony Denny.

— Eh bien, monsieur, qu’y a-t-il ?


DENNY.

— Sire, j’ai amené milord l’archevêque, — comme vous me l’avez commandé.


LE ROI HENRY.

Ah ! Cantorbéry !


DENNY.

— Oui, mon bon seigneur.


LE ROI HENRY.

C’est juste. Où est-il, Denny ?


DENNY.

— Il attend le bon plaisir de Votre Altesse.


LE ROI HENRY.

Amène-le-nous.

Denny sort.

LOVELL, à part.

— C’est pour la chose dont l’évêque m’a parlé ; — je suis arrivé à propos.

Denny rentre avec Cranmer.

LE ROI HENRY, à Lovell et à Denny.

Videz la galerie.

Lovell fait mine de rester.

— Ah çà ! j’ai dit : Partez. — Comment !

Sortent Lovell et Denny.

CRANMER.

— Je suis effrayé… Pourquoi fronce-t-il ainsi le sourcil ? — C’est son aspect terrible. Tout n’est pas bien.


LE ROI HENRY.

— Eh bien, milord ! vous désirez savoir — pourquoi je vous ai envoyé chercher ?


CRAMER, s’agenouillant.

C’est mon devoir — d’être aux ordres de Votre Altesse.


LE ROI HENRY.

Relevez-vous, je vous prie, — mon bon et gracieux lord de Cantorbéry. — Venez ; vous et moi, il faut que nous fassions un tour ensemble. — J’ai des nouvelles à vous dire. Allons, allons, donnez-moi votre main. — Ah ! mon bon lord, je vous parle avec tristesse, — et je suis fort chagrin de ce que j’ai à dire. — J’ai, bien à contre-cœur, entendu dernièrement — beaucoup de plaintes fort graves, milord, je dis — fort graves, sur votre compte. Après considération, — nous et notre conseil nous avons décidé — que ce matin vous paraîtriez devant nous. En outre, — pour pouvoir vous laver pleinement — des charges auxquelles vous aurez à répondre, il faut — qu’avant l’instruction du procès vous fassiez appel — à votre patience et que vous vous résigniez — à faire votre résidence de la Tour. Envers un collègue comme vous, — il convient que nous procédions ainsi ; autrement, aucun témoin — n’oserait se présenter contre vous.


CRANMER.

Je remercie humblement Votre Altesse ; — et je saisis avec une véritable joie cette excellente occasion — d’être passé au crible, en sorte que le bon grain — soit séparé en moi de l’ivraie ; car, je le sais, — personne n’est en butte aux langues calomnieuses — plus que moi, pauvre homme.


LE ROI HENRY.

Relève-toi, bon Cantorbéry ; — ta loyauté et ton intégrité sont enracinées — en nous, ton ami. Donne-moi la main, relève-toi. — Promenons-nous, je te prie. Çà, par Notre-Dame, — qu’elle manière d’homme êtes-vous ? Je croyais, milord, — que vous alliez m’inviter par une prière — à prendre la peine de vous confronter — avec vos accusateurs, et de vous écouter, — sans vous emprisonner.


CRANMER.

Très-auguste souverain, — l’appui sur lequel je me fonde, c’est ma loyauté, c’est ma probité. — Si elles me faisaient défaut, je triompherais — de ma chute avec mes ennemis, n’estimant plus ma personne — dès que ces vertus lui manqueraient. Je ne crains rien — de ce qu’on peut dire contre moi.


LE ROI HENRY.

Ne savez-vous pas — quelle est votre situation dans le monde, et avec tout le monde ? — Vos ennemis sont nombreux et considérables : leur influence — doit être en proportion ; e il n’arrive pas toujours — que la justice et la vérité emportent — le verdict qui leur est dû. Avec quelle facilité — des âmes corrompues pourraient payer des misérables corrompus comme elles, — pour déposer contre vous ! Ces choses-là se sont vues. — Vous avez des adversaires aussi puissants — qu’acharnés. Croyez-vous donc être plus heureux, — en fait de témoins parjures, que ne le fut le Maître — dont vous êtes le ministre, quand il vivait — sur cette terre méchante ? Allons, allons, — vous prenez un précipice pour un escarpement sans danger, — et vous courez à votre propre ruine.


CRANMER.

Que Dieu ou Votre Majesté — protègent mon innocence, ou je tombe dans — le piège qui m’est tendu.


LE ROI HENRY.

Ayez bon courage. — Ils ne prévaudront qu’autant que je le leur permettrai. — Rassurez-vous ; et ne manquez pas ce matin — de paraître devant eux. Si, par hasard, ils décidaient — votre arrestation, en raison des charges alléguées contre vous, — invoquez pour votre défense — les arguments les plus persuasifs, avec toute la véhémence — que l’occasion vous inspirera. Si les représentations — ne vous sont d’aucun secours, remettez-leur — cet anneau, et faites appel à nous-même, — là, devant eux… Voyez, le bonhomme pleure. — Il est honnête, sur mon honneur. Sainte mère de Dieu ! — je jure qu’il a le cœur loyal, et qu’il n’y a pas — dans mon royaume une âme meilleure. Partez, — et faites comme je vous ai dit.

Cranmer sort.

Les larmes — lui étranglaient la voix.

Entre une vieille dame.

UN GENTILHOMME, derrière le théâtre.

Revenez ! Que voulez-vous ?


LA VIEILLE DAME.

— Je ne reviens point sur mes pas. La nouvelle que j’apporte — fait de ma hardiesse une courtoisie… Maintenant, que les bons anges — planent sur la tête royale, et couvrent ta personne — de leurs ailes célestes !


LE ROI HENRY.

À ta mine — je devine ton message. La reine est-elle délivrée ? — Dis oui, et d’un garçon.


LA VIEILLE DAME.

Oui, oui, mon suzerain, — et d’un charmant garçon ; que le Dieu du ciel — la bénisse maintenant et toujours !… C’est une fille — qui promet des garçons pour l’avenir. Sire, votre reine — désire votre visite, et que — vous fassiez connaissance avec cette étrangère ; elle vous ressemble — comme une cerise à une cerise.


LE ROI HENRY.

Lovell !

Entre Lovell.

LOVELL.

Sire !


LE ROI HENRY.

— Donne-lui cent marcs. Je vais chez la reine.

Le roi sort.

LA VIEILLE DAME.

— Cent marcs ! Par cette lumière, j’en veux davantage. — C’est un paiement bon pour un simple valet. — J’en aurai davantage, ou je lui ferai honte. — Ai-je dit pour si peu que sa fille lui ressemblait ? — Je veux avoir davantage, ou je me dédirai ; et maintenant — je vais battre le fer, tandis qu’il est chaud.

Ils sortent.

SCÈNE XIV.

[Un corridor en avant de la chambre du conseil.]
Des domestiques et un huissier de service. Entre Crammer.

CRANMER.

— J’espère que je ne suis pas en retard ; et pourtant le gentilhomme — qui m’a été envoyé au conseil, m’a prié — de me hâter. Tout fermé ! Que signifie ceci ?… Holà ! — qui est de service ici ?… Sûrement, vous me reconnaissez.


L’HUISSIER.

Oui, milord, — mais je ne puis rien pour vous.


CRANMER.

Pourquoi ?


L’HUISSIER.

— Votre Grâce doit attendre qu’on l’appelle.

Entre le docteur Butts.

CRANMER.

Bien !


BUTTS.

— C’est un tour perfide. Je suis bien aise — d’être venu par ici aussi à propos. Le roi — va en être informé sur-le-champ.

Butts sort.

CRANMER, à part.

C’est Butts, — le médecin du roi. Comme il passait, — quel regard inquisiteur il a jeté sur moi ! — Fasse le ciel que ce ne soit pas pour sonder ma disgrâce ! Certainement — ceci a été arrangé à dessein par quelques-uns de ceux qui me haïssent. — Dieu veuille changer leurs cœurs ! Je n’ai jamais provoqué leur animosité. — Ils ont voulu m’humilier dans mon honneur. Autrement, ils auraient honte — de me faire attendre à la porte ; un conseiller, un collègue, — parmi des pages, des grooms et des laquais ! Mais leurs volontés — doivent être exécutées, et j’attendrai avec patience.

À une fenêtre dominant le corridor paraissent le roi et Butts.

BUTTS.

— Je vais montrer à Votre Grâce le plus étrange spectacle.


LE ROI HENRY.

Qu’est-ce donc, Butts ?


BUTTS.

— Je crois que Votre Altesse a vu ceci bien souvent.


LE ROI HENRY.

— Morbleu, où est-ce ?


BUTTS.

Là, milord. — Voyez donc la haute promotion de Sa Grâce de Cantorbéry, — qui tient son lever à la porte parmi les poursuivants, — les pages et les valets de pied.


LE ROI HENRY.

Ha ! c’est lui en effet. — Est-ce là l’honneur qu’ils se rendent les uns aux autres ? — Il est heureux qu’il y ait encore quelqu’un au-dessus d’eux. J’aurais cru — qu’ils avaient, entre eux tous, assez d’honnêteté, — ou du moins de savoir-vivre, pour ne pas souffrir — qu’un homme de son rang, si avant dans notre faveur, — fit antichambre en attendant le bon plaisir de Leurs Seigneuries, — à la porte, comme un courrier chargé de dépêches. — Par sainte Marie, Butts, c’est une vilenie. — Laissons-les et tirons le rideau. — Tout à l’heure nous en entendrons davantage.

Ils se retirent.

SCÈNE XV.

[La chambre du conseil.]
Entrent le lord chancelier, le duc de Suffolk, le duc de Norfolk, le comte de Surrey, le lord Chambellan, Gardiner et Cromwell. Le chancelier se place au haut bout de la table à gauche : au-dessus de lui reste un siège vide, celui de l’archevêque de Cantorbéry. Les autres conseillers se placent en ordre de chaque côté de la table ; Cromwell au bas bout, comme secrétaire.

LE CHANCELIER.

Appelez les affaires, maître secrétaire : — pour quel objet sommes-nous assemblés en conseil ?


CROMWELL.

Sous le bon plaisir de Vos Seigneuries, — la principale affaire est celle qui concerne Sa Grâce de Cantorbéry.


GARDINER.

— En a-t-il été informé ?


CROMWELL.

Oui.


NORFOLK.

Qui donc attend là ?


L’HUISSIER.

— Dans l’antichambre, mes nobles lords ?


GARDINER.

Oui.


L’HUISSIER.

Milord l’archevêque. — Il est là depuis une demi-heure à attendre vos ordres.


LE CHANCELIER.

— Qu’il entre.


L’HUISSIER, à Cranmer.

Votre Grâce peut entrer maintenant.

Cranmer entre et s’approche de la table du conseil.

LE CHANCELIER.

— Mon bon lord archevêque, je suis bien fâché — d’être assis ici en ce moment, et de voir — ce fauteuil rester vide. Mais nous sommes tous des hommes, — fragiles de notre nature, ayant les faiblesses — de notre chair. Bien peu sont des anges. Par suite de cette fragilité, — de ce manque de sagesse, vous, qui pouviez nous donner les meilleures leçons, — vous avez offensé gravement, — le roi d’abord, puis les lois, en remplissant — le royaume entier, par vos prédications et celles de vos chapelains — (car nous sommes bien informés), d’opinions nouvelles, — étranges et dangereuses, lesquelles sont des hérésies — et, non réformées, peuvent devenir pernicieuses.


GARDINER.

— Et cette réforme doit être prompte, — mes nobles lords ; car ceux qui domptent les chevaux fougueux — ne les mènent pas à la main pour les adoucir ; — ils leur bâillonnent la bouche avec un mors inflexible, et les éperonnent — jusqu’à ce qu’ils obéissent. Si nous souffrons, — par notre complaisance, par une pitié puérile — pour la dignité d’un homme, que cette maladie contagieuse se propage, — adieu tous les remèdes ! Et quelles en seront les conséquences ? — Des commotions, des bouleversements, la corruption générale — de l’État tout entier : témoin la coûteuse leçon — infligée récemment à nos voisins de la haute Allemagne ; — lamentable leçon encore fraîche à nos mémoires !


CRANMER.

— Mes bons lords, jusqu’ici, dans tout le cours — de ma vie et de ma carrière, j’ai tâché, — et ce n’a pas été sans efforts, que mes enseignements — et les actes de ma puissante autorité — allassent de front dans une voie sûre dont le but — fût toujours le bien. Il n’existe pas — (je parle en toute sincérité, milords) — un homme qui, dans sa conscience et dans l’exercice de ses fonctions, — déteste et combatte plus — que moi les perturbateurs de la paix publique. — Fasse le ciel que le roi ne trouve jamais un cœur — moins fidèle ! Les hommes qui — se nourrissent d’envie et de malice tortueuse — osent mordre les plus vertueux. Je demande instamment à Vos Seigneuries — que, dans cette cause, mes accusateurs, — quels qu’ils soient, soient confrontés avec moi, — et déposent ouvertement contre moi.


SUFFOLK.

Non, milord, — cela ne se peut pas ; vous êtes conseiller, — et, comme tel, nul n’osera vous accuser.


GARDINER.

— Milord, comme nous avons des affaires plus importantes, — nous serons brefs avec vous. La volonté de Son Altesse, — d’accord avec notre avis, est que, pour garantir l’équité de l’instruction, — vous soyez d’ici même transféré à la Tour. — Là, redevenu simple particulier, — vous verrez se produire hardiment contre vous nombre d’accusateurs, — plus que vous n’en attendez, je le crains.


CRANMER.

— Ah ! mon bon lord de Winchester, merci ! — Vous êtes toujours mon excellent ami ; si l’on vous laisse faire, — je trouverai dans Votre Seigneurie à la fois un juré et un juge, — tant vous êtes miséricordieux. Je vois votre but, — c’est ma ruine. L’amour et la douceur, milord, — conviennent à un homme d’Église mieux que l’ambition. — Ramenez par la modération les âmes égarées, — n’en rejetez aucune. Faites peser toutes les charges — sur ma patience ; je m’en dégagerai. — J’en fais aussi peu de doute que vous vous faites peu scrupule — de faire le mal chaque jour. Je pourrais en dire davantage, — mais le respect de votre ministère m’oblige à me modérer.


GARDINER.

— Milord, milord, vous êtes un sectaire : — voilà la franche vérité. Le vernis qui vous couvre laisse voir, — aux gens qui vous comprennent, un déclamateur bien faible.


CROMWELL.

— Milord de Winchester, vous êtes — un peu trop acerbe, permettez-moi de vous le dire. Des hommes si nobles, — quelles qu’aient été leurs fautes, ont encore droit au respect — de ce qu’ils ont été : c’est cruauté — de charger un homme qui tombe.


GARDINER.

Bon maître secrétaire, — je demande pardon à Votre Honneur ; vous êtes, de tous ceux — qui s’asseyent à cette table, le dernier qui puisse parler ainsi.


CROMWELL.

Pourquoi, milord ?


GARDINER.

— Est-ce que je ne vous connais pas pour un fauteur — de cette nouvelle secte ? Vous n’êtes pas pur.


CROMWELL.

Pas pur !


GARDINER.

— Pas pur, je le répète.


CROMWELL.

Que n’êtes-vous la moitié aussi probe ! Vous seriez l’objet des prières des hommes, et non de leurs craintes.


GARDINER.

— Je me souviendrai de ce scandaleux langage.


CROMWELL.

Soit. — Souvenez-vous aussi de votre scandaleuse existence.


LE CHANCELIER.

C’en est trop. — Par pudeur, contenez-vous, milords.


GARDINER.

J’ai fini.


CROMWELL.

Et moi aussi.


LE CHANCELIER, à Cranmer.

— Revenons à vous, milord. Il est décidé, à l’unanimité, je pense, que sur-le-champ — vous serez conduit prisonnier à la Tour, — pour y rester jusqu’à ce que le bon plaisir ultérieur du roi — soit connu de nous. Êtes-vous tous de cet avis, milords ?


TOUS.

— Nous le sommes.


CRANMER.

Est-ce là toute votre merci ? — Faut-il absolument que j’aille à la Tour, milords ?


GARDINER.

Quelle autre — merci pourriez-vous attendre ? Vous êtes étrangement fatigant. — Que quelques-uns des gardes se tiennent prêts là.

Entrent des gardes.

CRANMER.

Pour moi ! — Faut-il donc que j’aille à la Tour comme un traître ?


GARDINER, aux gardes.

Entourez-le, — et veillez à ce qu’il soit conduit sûrement à la Tour.


CRANMER, montrant l’anneau du roi.

Arrêtez, mes bons lords, — j’ai encore quelques mots à dire. Regardez ceci, milords. — Par la vertu de cet anneau, je retire ma cause — des griffes de ces hommes cruels, et je la remets — aux mains du plus noble juge, le roi mon maître.


LE LORD CHAMBELLAN.

— C’est l’anneau du roi.


SURREY.

Ce n’est pas une contrefaçon.


SUFFOLK.

— C’est le véritable anneau, par le ciel ! Je vous avais dit à tous, — quand nous avons mis en mouvement cette pierre dangereuse, — qu’elle retomberait sur nous-mêmes.


NORFOLK.

Croyez-vous, milords, — que le roi permettra seulement — qu’on touche au petit doigt de cet homme ?


LE LORD CHANCELIER.

Ce n’est que trop certain. — Quel prix il attache à sa vie ! — Je voudrais bien être tiré de ce pas.


CROMWELL.

Un pressentiment me disait — qu’en ramassant des fables et des accusations — contre cet homme, dont le diable — et ses disciples peuvent seuls haïr la probité, — vous attisiez un feu qui vous brûlerait. Maintenant gare à vous !

Le roi entre, en leur jetant un regard irrité, et s’assied.

GARDINER.

— Redouté souverain, combien nous devons chaque jour — rendre grâce au ciel de nous avoir donné un pareil prince, — non-seulement si bon et si sage, mais si religieux ; — un prince qui, en toute obédience, fait de l’Église — le plus cher objet de sa vénération, et qui, pour rehausser — ce zèle pieux, dans sa tendre sollicitude, — intervient lui-même comme juge pour entendre — la cause qui s’agite entre elle et ce grand coupable !


LE ROI HENRY.

— Vous avez toujours excellé a improviser les compliments, — évêque de Winchester. Mais, sachez-le, je ne suis pas venu — pour m’entendre adresser en face de telles flatteries : — elles sont trop transparentes et trop chétives pour cacher ce qui m’offense. — Vous ne sauriez m’atteindre. Vous faites le chien couchant, — et vous croyez me gagner en remuant la langue ; — mais, quelque opinion que tu aies de moi, je suis certain — que tu es d’une nature cruelle et sanguinaire.

À Cranmer.

— Bonhomme, assieds-toi. — Maintenant, voyons ! Que le plus fier, — le plus osé d’ici te menace seulement du doigt. — Par tout ce qu’il y a de plus sacré, mieux vaudrait pour lui mourir de faim — que de s’imaginer un moment que cette place-là ne te convient pas.


SURREY.

— Plaise à Votre Grâce…


LE ROI HENRY.

Non, monsieur, il ne me plaît pas. — Je croyais avoir dans mon conseil des hommes de quelque intelligence — et de quelque sagesse ; mais je n’en trouve pas un seul. — Était-il convenable, milords, de laisser cet homme, — ce bon homme (peu d’entre vous méritent ce titre), — cet honnête homme attendre comme un laquais pouilleux — à la porte de la chambre ? lui, votre égal ! — Ah ! quelle indignité ! Mes instructions — vous obligeaient-elles de vous oublier à ce point ? Je vous avais donné — pouvoir de le juger, comme un conseiller, — non comme un palefrenier. Il en est parmi vous, je le vois, — qui, dans un sentiment de malveillance plutôt que d’intégrité, — le soumettraient à la plus rigoureuse épreuve, s’ils en avaient le pouvoir ; — ce pouvoir, vous ne l’aurez jamais, tant que je vivrai.


LE LORD CHANCELIER.

Veuille Votre Grâce, — mon très-redouté souverain, me permettre — de prendre la parole pour nous excuser tous. Si son emprisonnement — avait été décidé, c’était — (s’il y a quelque bonne foi dans les hommes) pour mettre l’accusé — à même de se justifier pleinement aux yeux du monde, nullement dans une intention malveillante ; j’en suis sûr, du moins pour moi.


LE ROI HENRY.

Bien, bien, milords, respectez-le. — Accueillez-le, et traitez-le bien ; il en est digne. — Je puis le dire hautement, si un prince — peut être redevable à un sujet, je — lui suis redevable, moi, pour son affection et pour ses services. — Ne me faites plus de ces embarras, embrassez-le tous ; — par pudeur, milords, soyez amis !… Milord de Cantorbéry, — j’ai a vous présenter une requête que vous ne devez pas me refuser. — Voici : il y a une belle petite fille qui réclame le baptême ; — il faut que vous soyez son parrain et que vous répondiez pour elle.


CRAMER.

— Le plus grand monarque aujourd’hui vivant pourrait se glorifier — d’un tel honneur. Comment puis-je en être digne, — moi qui suis votre pauvre et humble sujet ?


LE ROI HENRY.

Allons, allons, milord, vous voulez épargner vos cuillers (75). Vous aurez deux nobles partenaires, la vieille duchesse de Norforlk et la marquise de Dorset ; vous palisent-elles ? — Encore une fois, milord de Winchester, je vous somme — d’embrasser et d’aimer cet homme.


GARDINER, embrassant Cranmer.

De tout cœur — et avec l’amour d’un frère.


CRANMER.

Le ciel me soit témoin — combien chère m’est cette affirmation.


LE ROI HENRY.

— Bon homme, ces larmes de joie montrent l’honnêteté de ton cœur. — Je le vois, tu viens de justifier — ce que dit de toi la voix publique : « Faites à milord de Cantorbéry — un mauvais tour, et il sera votre ami pour toujours. » — Allons, milords, nous gaspillons le temps ; il me tarde — que nous fassions de cette petite une chrétienne. — Maintenant que je vous ai unis, milords, restez unis. — J’en serai plus fort, et vous en serez plus honorés.

Ils sortent.

SCÈNE XVI.

[La cour du palais.]
Bruit et tumulte au dedans du théâtre. Entrent le portier et son valet.

LE PORTIER.

Vous allez cesser votre tapage tout à l’heure, canaille. Prenez-vous la cour pour le Jardin de Paris (76) ? Grossiers chenapans, finissez donc de brailler.


UNE VOIX, de l’intérieur.

Bon maître portier, j’appartiens aux offices.


LE PORTIER.

Appartiens au gibet, et va te faire pendre, coquin ! Est-ce ici le lieu de hurler ?… Qu’on aille me chercher une douzaine de rondins, et solides ; ceux-ci ne sont que des badines pour eux. Je vais vous égratigner la tête. Ah ! il faut que vous voyiez des baptêmes ! Croyez-vous avoir ici de l’ale et des gâteaux, grossiers chenapans ?


LE VALET.

— Je vous en prie, monsieur, de la patience ! — À moins de les balayer de la porte à coups de canon, — il est aussi impossible de les disperser que de les faire dormir — le matin du premier mai, ce qu’on ne verra jamais. — Les chasser ! Nous pourrions aussi aisément faire reculer Saint-Paul.


LE PORTIER.

Comment sont-ils entrés, pendard ?


LE VALET.

— Hélas ! je ne sais pas. Comment la marée entre-t-elle ? — Autant qu’un solide gourdin de quatre pieds — (vous en voyez les pauvres restes) a pu distribuer des coups, — je n’y ai pas mis de ménagement, monsieur.


LE PORTIER.

Vous n’avez rien fait, monsieur. —


LE VALET.

Je ne suis pas un Samson, ni un sir Guy, ni un Colbrand, pour les abattre tous devant moi. Mais, si j’en ai ménagé aucun qui eût une tête à frapper, jeune ou vieux, mâle ou femelle, cocufié ou cocufieur, que je ne voie jamais de ma vie une longe de bœuf ; et je ne m’y résignerais pas, pas même pour une vache, Dieu me pardonne !


VOIX, de l’intérieur.

Entendez-vous, monsieur le portier ?


LE PORTIER.

Je suis à vous tout de suite, mon bon monsieur le faquin… Tiens la porte close, maraud.


LE VALET.

Que voulez-vous que je fasse ?


LE PORTIER.

Ce que je veux que tu fasses ? que tu les abattes par douzaine. Est-ici Moorfield pour y faire un attroupement pareil ? Ou est-il arrivé à la cour quelque étrange Indien avec une grande machine, pour que les femmes nous assiègent ainsi ? Dieu me bénisse ! quel frai de fornication à la porte ! Sur ma conscience de chrétien, ce seul baptême en occasionnera mille : et l’on trouvera ici père, parrain et tout à la fois.


LE VALET.

Les cuillers n’en seront que plus nombreuses, monsieur. Il y a assez près de la porte un gaillard qui a la mine d’un brasier ; sur ma parole, vingt jours de canicule règnent dans sa trogne ; tous ceux qui sont auprès de lui sont sous la ligne ; ils n’ont pas besoin d’autre pénitence. J’ai trois fois frappé ce dragon à la tête, et trois fois son nez a fait une décharge sur moi. Il reste là, comme un mortier, à nous bombarder. Il y avait près de lui la femme d’un mercier, assez pauvre d’esprit, qui a tant déblatéré contre moi qu’enfin son bonnet à jours, une écumoire, est tombé de sa tête, pour lui apprendre à allumer dans le royaume une telle conflagration. Une fois j’ai manqué le météore, et j’ai frappé la femme, qui a crié : À moi les gourdins ! Alors j’ai vu venir de loin à sa rescousse une quarantaine de bâtonnistes, l’espérance du Strand, où elle a ses quartiers. Ils se sont élancés ; j’ai tenu bon ; enfin ils en sont venus avec moi aux coups de rondin. Je continuais de leur tenir tête, quand soudain, derrière eux, une file de marmousets, lâchés en tirailleurs, ont lancé une telle averse de pierres, que j’ai dû mettre mon honneur en sûreté et leur abandonner l’ouvrage. Le diable était parmi eux, ma foi, assurément.


LE PORTIER.

Ce sont les mêmes jouvenceaux qui fulminent au théâtre, et se battent pour des trognons de pomme ; si bien qu’aucun auditoire, si ce n’est les habitués de la Tribulation de Tower Hill, ou les drilles de Limehouse (77), leurs dignes confrères, ne peuvent les supporter. J’en ai mis quelques-uns in limbo patrum ; et c’est là que probablement ils danseront ces trois jours-ci, sans compter le dessert qui leur sera servi avec le fouet.

Entre le lord chambellan.

LE LORD CHAMBELLAN.

— Merci de moi ! quelle multitude ici ! — Elle grossit toujours ! De toutes parts ils arrivent — comme si nous tenions une foire ici ! Où sont donc les portiers, — ces misérables fainéants ? Vous avez fait de la belle besogne, camarades. — Voici une jolie cohue céans ! Sont-ce là — tous vos fidèles amis des faubourgs ? Sans nul doute, — il nous restera beaucoup de place pour les dames, — quand elles passeront au retour du baptême.


LE PORTIER.

N’en déplaise à Votre Honneur, — nous ne sommes que des hommes ; et ce que nous pouvions faire à nous tous — sans être mis en pièces, nous l’avons fait : — une armée ne pourrait pas les contenir.


LE LORD CHAMBELLAN.

Sur ma vie, — si le roi me blâme pour cela, je vous gênerai tous — aux talons, et bien vite ; et je flanquerai sur vos têtes — de bonnes amendes, pour votre négligence. Vous êtes des drôles bien fainéants ; — et vous restez ici à vider les barriques, quand — vous deviez faire votre service. Écoutez, la trompette sonne, — ils reviennent déjà du baptême. — Allons, rompez la foule, et frayez un chemin — pour laisser passer librement le cortège, ou je vous trouverai — une prison pour vous amuser ces deux mois-ci.


LE PORTIER.

Faites place pour la princesse.


LE VALET.

Vous, grand gaillard, rangez-vous, ou je vais vous donner un mal de tête.


LE PORTIER.

Vous, là, en camelot, à bas de la grille, ou je vais vous empaler sur les barreaux.

Ils sortent.

SCÈNE XVII.

[Le palais.]
Entrent les trompettes, sonnant une fanfare ; puis deux aldermen, le lord maire, Jarretière, Cranmer, le duc de Norfolk, avec son bâton de maréchal, deux nobles portant deux grands bassins pour les présents du baptême ; puis quatre nobles portant un dais sous lequel paraît la duchesse de Norfolk, la marraine, portant l’enfant enveloppé dans un riche manteau. Une dame porte la queue de sa robe ; puis viennent la marquise de Dorset, l’autre marraine, et d’autres dames. Le cortège défile sur la scène, et Jarretière parle.

JARRETIÈRE.

Ciel, du haut de ton infinie bonté, envoie une vie prospère, longue et toujours heureuse a la haute et puissante princesse d’Angleterre Élisabeth !

Fanfare. Entrent le roi et sa suite.

CRANMER

— Pour votre Royale Grâce et pour notre bonne reine, — voici la prière que nous faisons, mes nobles commères et moi : — toutes les félicités et toutes les joies — que le ciel a jamais tenues en réserve pour le bonheur des parents, — puissiez-vous les trouver à chaque heure dans cette très-gracieuse princesse !


LE ROI HENRY.

Merci, mon bon lord archevêque. — Quel est son nom ?


CRANMER.

Élisabeth.


LE ROI HENRY.

Relevez-vous, milord.

Le roi embrasse l’enfant.
— Avec ce baiser, reçois ma bénédiction. Que Dieu te

protège ! — je remets ta vie dans ses mains.


CRANMER.

Amen !


LE ROI HENRY, aux deux marraines.

— Mes nobles commères, vous avez été par trop prodigues. — Je vous rends grâces de tout cœur ; ainsi fera cette jeune lady, — quand elle saura assez d’anglais.


CRANMER.

Laissez-moi parler, sire, — car le ciel me l’ordonne en ce moment ; et que personne ne tienne pour flatterie les paroles que je prononce, car on reconnaîtra un jour la vérité. — Cette royale enfant (que le ciel veille toujours sur elle), bien qu’encore au berceau, promet déjà — à ce pays mille et mille bénédictions, — que le temps amènera à maturité. Elle sera — (mais bien peu d’entre nous verront cette excellence), — elle sera le modèle de tous les princes de son temps, — et de tous ceux qui leur succéderont. La reine de Saba ne fut jamais — plus avide de sagesse et de belle vertu — que ne le sera cette âme pure. Toutes les grâces princières — dont sont formés les êtres aussi puissants, — comme toutes les vertus qui décorent les bons, — seront doublées dans sa personne. La vérité la bercera, — les saintes et célestes pensées la conseilleront toujours. — Elle sera aimée et redoutée. Les siens la béniront. — Ses ennemis trembleront comme des épis battus, — et inclineront tristement la tête. Le bien croîtra avec elle. — De son temps, chacun mangera en sûreté, — sous sa propre vigne, ce qu’il aura planté, et chantera — les joyeuses chansons de paix à tous ses voisins. — Dieu sera vraiment connu ; et ceux qui l’entoureront — seront guidés par elle dans le droit chemin de l’honneur ; — et c’est à cela, et non à la naissance, qu’ils devront leur grandeur. — Et cette paix-là ne s’endormira pas avec elle. Quand — l’oiseau merveilleux, le phénix virginal, meurt, — ses cendres engendrent un héritier — aussi admirable que lui-même ; — ainsi, quand le ciel la rappellera de cette brume de ténèbres, — elle transmettra ses dons ineffables à un successeur, — qui, des cendres sacrées de sa gloire, — s’élèvera, tel qu’un astre, à la même hauteur de renommée — et s’y fixera. La paix, l’abondance, l’amour, la vérité, la terreur, — qui étaient les serviteurs de cette enfant choisie, — seront alors les siens et s’attacheront à lui comme la vigne. — Partout où rayonnera le brillant soleil du ciel, — sa gloire et la grandeur de son nom — pénétreront et fonderont de nouvelles stations. Il fleurira, — et, comme le cèdre de la montagne, il étendra ses branches — sur toutes les plaines d’alentour. Les enfants de nos enfants — verront cela, et béniront le ciel.


LE ROI HENRY.

Tu dis des prodiges (78).


CRANMER.

— Elle sera, pour le bonheur de l’Angleterre, — une princesse âgée ; bien des jours la verront, — et il n’y aura pas un de ces jours qui ne soit couronné d’un grand acte. — Je voudrais n’en pas savoir davantage. Mais il faudra qu’elle meure ; — il faudra que les saints la possèdent. Restée vierge, — elle passera comme un lis immaculé — sur la terre, et tout l’univers la pleurera.


LE ROI HENRY.

Ô lord archevêque, — tu viens de faire ma fortune : avant — d’avoir cette heureuse enfant, je ne possédais rien. — Cet oracle propice m’a tellement charmé — que, quand je serai au ciel, je désirerai — voir ce que fait cette enfant, et je bénirai mon Créateur. — Je vous remercie tous. À vous, mon bon lord-maire, — et à vos bons collègues, je suis fort obligé ; — votre présence me fait grand honneur, — et vous me trouverez reconnaissant. En avant, milords ; — il faut que vous alliez tous voir la reine, et qu’elle vous remercie : — autrement elle serait malade. Aujourd’hui que nul ne croie — avoir affaire chez soi ; tous resteront. — Cette petite fera de ce jour un jour de fête.

Ils sortent.

ÉPILOGUE.

— Il y a dix à parier contre un que cette pièce ne pourra pas plaire — à tous ceux qui sont ici. Il en est qui viennent pour prendre leurs aises, — et dormir un acte ou deux ; mais ceux-là, je crains — que nous ne les ayons effarés avec nos trompettes. Ainsi il est clair — qu’ils diront : Ça ne vaut rien. D’autres viennent pour entendre — dénigrer bien fort la ville, et s’écrier : C’est spirituel ! — Or nous n’avons rien fait de pareil : aussi, j’en ai peur, — tout le bien que nous pouvons entendre dire — de cette pièce à cette heure, sera dû — à l’indulgente opinion des femmes vertueuses ; — car nous leur en avons montré une de ce caractère. Si elles sourient, — et disent : Cela ira, je sais qu’avant peu — les hommes les meilleurs seront pour nous ; car nous aurions du malheur, — s’ils résistaient, quand leurs femmes les pressent d’applaudir.



FIN DE HENRY VIII.