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Histoire des Juifs/Deuxième période, deuxième époque, chapitre X

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. 2e période - Après l’exil
1re époque — La restauration
I. Retour de Babylone
II. Ezra et Néhémie
III. La période des Sôpherim
IV. Simon le juste
V. Persécution. Macchabées
2e époque — L’apogée
VI. Les princes Hasmonéens
VII. L’école juive d’Alexandrie
VIII. Les princes Maccabéens
IX. Jean Hyrcan
X. Les institutions et les sectes
3e époque — La décadence
XI. Les rois Hasmonéens
XII. Antigone et Hérode
XIII. Les princes Hérodiens
XIV. L’idée messianique et le christianisme
XV. Les Hérodiens : Agrippa Ier — Hérode II
XVI. Dispersion de la nation judaïque
XVII. Agrippa II. Début de l’insurrection
XVIII. La guerre de Galilée
XIX. Destruction de Jérusalem
XX. Les suites de la guerre
III. La dispersion : 1er
Traduction par Lazare Wogue, Moïse Bloch.
A. Lévy (Tome 2p. 163-178).


CHAPITRE X


LES INSTITUTIONS ET LES SECTES


Les événements politiques de la Judée, sous Jean Hyrcan et ses prédécesseurs, ne pouvaient manquer d’avoir leur contre-coup dans l’âme même de la nation et d’y provoquer un réveil intellectuel. Par sa lutte demi séculaire, par ses défaites et ses victoires, par son contact avec des populations amies ou ennemies, enfin par le bien-être succédant à la simplicité des mœurs, la nation était parvenue à un haut degré de maturité. Maîtresse d’elle-même, grâce à de pénibles efforts, elle pouvait tourner ses regards vers le dedans et, sans renoncer aux résultats acquis, s’assimiler tous les éléments étrangers compatibles avec son caractère. Si jadis les purs avaient protesté contre tout ce qui portait l’empreinte hellénique, beaucoup d’entre eux étaient arrivés maintenant à la conviction que l’hellénisme renfermait bien des éléments qu’on pouvait adopter, sans préjudice des idées nationales. Les Hasmonéens apprirent de leurs voisins, non seulement l’art de la guerre, de l’armement et de la fortification des places, mais encore l’art pacifique de frapper des monnaies aux empreintes élégantes, et aussi l’architectonique des Grecs. Ils avaient fait construire, à Jérusalem, un magnifique palais dans le style hellénique. En avant de ce palais se trouvait un vaste espace couvert, à plusieurs colonnades, appelé le Xyste et destiné aux assemblées populaires. Il était situé prés de la vallée qui séparait le temple de la ville haute. Dans cette dernière, il y avait aussi un bâtiment de style grec, renfermant la salle du conseil et les archives.

Jean Hyrcan fit ériger un mausolée de famille à Modin, le berceau de sa famille. C’était un grand bâtiment dans le style grec, en marbre blanc et poli. Tout autour couraient des colonnades artistement travaillées ; des armes de toute espèce, surmontées de navires, étaient sculptées dans la pierre des colonnes. Sur le faite de l’édifice s’élevaient sept pyramides en souvenir des fondateurs de la famille et de leurs cinq fils. Le mausolée avait une hauteur si considérable qu’on l’apercevait de la haute mer.

Mais cette époque se distingue plus encore par la prépondérance et le développement des éléments propres à la nation que par l’assimilation d’éléments étrangers. La langue hébraïque, qui, depuis le contact avec des peuples asiatiques, avait été remplacée par la langue araméenne, ressuscita en quelque sorte comme langue populaire. Les monuments sacrés que la nation put sauver de la ruine, et dont elle s’inspira souvent, la rendirent chère à son cœur. La langue sainte fut employée pour la composition des nouveaux psaumes, pour les inscriptions des monnaies, pour la rédaction des actes publics ; elle fut aussi usitée pour les chants du peuple. La langue hébraïque, bien qu’elle empruntât à l’araméen ou au grec bon nombre d’expressions usuelles, montra tellement de vigueur et de sève qu’elle s’enrichit encore de mots nouveaux et s’appropria les éléments étrangers en y mettant sa marque personnelle. A partir de cette époque, la langue porte le nom d’hébreu moderne, qui se distingue de l’hébreu ancien par la clarté et le naturel, s’il lui est inférieur pour l’élévation et l’élan poétique. Les chefs de la communauté et les hommes d’État comprenaient, du reste, le grec. Les premiers en avaient besoin pour leurs rapports avec les rois de Syrie ; et les ambassadeurs envoyés auprès de ces princes ou auprès du sénat romain étaient obligés de s’exprimer en grec. Les noms propres grecs refleurirent plus que jamais.

Le changement survenu dans les esprits à la suite des événements politiques se manifesta plus clairement sur le terrain religieux que dans le domaine des mœurs et de la littérature. Toutes les conquêtes faites depuis Jonathan peuvent être envisagées comme faites dans l’intérêt de la religion. Les revers des Syriens, l’expulsion des Hellénistes, la soumission des Iduméens et notamment la destruction du temple de Garizim, comptèrent comme autant de triomphes du judaïsme sur ses ennemis, sanctionnés par les représentants de la religion et transmis aux générations futures par des solennités semblables à celles qui devaient rappeler le souvenir de la dédicace du temple. Le sentiment religieux se maintint toujours au fond de toutes les manifestations, jusque dans l’abus qu’on en fit en imposant par la force le judaïsme aux païens. Cependant les convictions religieuses s’éclairèrent au libre contact du monde réel. L’expérience acquise des habitudes de la vie sociale produisit des scissions. Les Hassidéens s’étaient retirés du théâtre des événements et, afin de ne pas rester en contact avec le monde, vivaient dans des solitudes où ils pouvaient se livrer tranquillement à la vie contemplative. Ils y formèrent un ordre spécial, ayant des mœurs et des idées particulières, et ils reçurent le nom d’Esséniens. Cependant tous les Hassidéens ne suivirent pas cet exemple. La plupart d’entre eux considéraient comme un devoir, tout en observant rigoureusement les prescriptions religieuses, de consacrer leurs forces à l’indépendance nationale. De là naquit une scission : une fraction des Hassidéens se forma en parti national religieux, qui se sépara des Esséniens en tant que ses membres ne craignaient pas de vivre au cœur des événements et d’y prendre une part active. Ce parti, plus nombreux, commença dès cette époque à porter le nom de Pharisiens (Parouschim). Mais ces hommes, qui étaient l’âme de la nation, et qui avaient surtout à cœur la conservation du judaïsme dans sa forme traditionnelle, devaient apprécier les affaires publiques, les mesures politiques, enfin toutes les manifestations de l’activité nationale, au point de vue des exigences religieuses. Ceux qui se trouvaient à la tête des affaires militaires ou diplomatiques et qui avaient acquis la conviction que les intérêts temporels ne peuvent pas toujours se plier aux lois de la religion, ne pouvaient guère entrer dans ces vues. Ainsi se forma un tiers parti, le parti des Sadducéens (Tsadoukim), qui, tout en restant fidèles à la religion, donnaient le pas à l’intérêt national. De ces trois partis, les Esséniens, les Pharisiens et les Sadducéens, les deux derniers seuls exercèrent dés le début une influence considérable sur la marche des événements. — On ne peut guère déterminer le moment précis où se dessina l’antagonisme de ces partis. D’ailleurs la genèse des mouvements intimes des âmes reste toujours ignorée. D’après une relation, ce mouvement commença dès l’époque de Jonathan.

Pour les Pharisiens, le terme de parti est impropre et ne peut guère s’appliquer que par opposition aux deux autres sectes. En effet, les sentiments des Pharisiens étaient ceux de la majorité de la nation, dont ils ne se distinguaient que par une originalité plus grande. Ils devaient leur nom à leur façon particulière d’interpréter l’Écriture et d’en tirer des lois nouvelles. En leur qualité de légistes, les Pharisiens formaient le parti des savants, par opposition à la masse ignorante. Le principe fondamental de leur conduite et de leurs sentiments, c’était que la conservation du judaïsme, c’est-à-dire de la Loi et des coutumes des ancêtres, devait être l’unique règle de la société et des individus. Aux Sadducéens, qui soutenaient contre eux que, dans les affaires politiques, il fallait se guider d’après un principe différent si on ne voulait pas sacrifier de graves intérêts d’État aux scrupules religieux, le pharisaïsme répondait que la destinée d’un pays, comme celle des individus, ne dépend pas de l’homme, mais de la volonté divine.

Ni la force, ni la prudence, ni la puissance des armes ne pouvaient, selon eux, déterminer le bonheur ou le malheur de la nation judaïque : c’est là l’œuvre de la Providence, dont la volonté éternelle règle tous Ies événements. Seules, les actions de chaque individu, sa conduite morale, sont du domaine de la liberté humaine, mais les résultats et les conséquences du travail humain en général sont en dehors de nos prévisions. Cette doctrine des Pharisiens, que leurs adversaires, les Sadducéens, rejetaient entièrement, était encore exagérée par les Esséniens.

Les Pharisiens professaient encore une autre doctrine, qui répondait sans doute à une objection soulevée par les Sadducéens. Si la destinée de l’individu ou d’une nation ne dépend pas de sa conduite, la justice divine n’existe pas, puisque le juste a souvent à lutter contre l’infortune, tandis que le méchant jouit d’un bonheur parfait et inaltérable. Les Pharisiens résolvaient cette difficulté en enseignant que la justice divine ne s’exerce pas dans la vie présente, mais après la mort. Dieu réveillera un jour ceux qui dorment dans la poussière, pour récompenser les bons selon leurs œuvres, pour punir les méchants selon leurs méfaits : les uns ressusciteront pour la vie éternelle, les autres pour l’ignominie perpétuelle. — Mais ces doctrines, qui ne visaient que les convictions intimes, ne donnaient pas lieu à une opposition aussi tranchée que la troisième doctrine des Pharisiens sur l’étendue et l’autorité des prescriptions religieuses. Chez une nation comme celle-ci, dont la religion était en quelque sorte l’âme, qui lui subordonnait tous ses actes, il devait se former, à côté de la loi écrite, des usages et des coutumes dont l’origine, aujourd’hui, se perd dans la nuit des temps. Quand ces pratiques n’étaient pas clairement indiquées par la lettre de la Loi, on les attribuait aux grands docteurs (Sopherim) ou à la Grande Assemblée (Kéneseth ha-ghedola) qui, lors du retour de l’exil, avait raffermi la religion ébranlée. Ces coutumes religieuses étaient désignées sous le nom d’ordonnances des scribes (Dibré Sopherim). Implantées au cœur de la nation et grandissant avec elle, toutes ces coutumes avaient acquis une importance extraordinaire aux yeux du peuple, qui avait bravé pour elles bien des dangers, exposé sa vie et ses biens. Le souvenir des martyrs et l’horreur pour les hellénisants apostats avaient exalté d’une façon extraordinaire, chez les fidèles, l’attachement à chacune de leurs pratiques. Le temple surtout, qui avait été profané sans pitié et, depuis, si merveilleusement rétabli dans sa pureté, était devenu l’objet de prédilection de la nation, qui le voulait à l’abri de toute souillure. Les prescriptions relatives à la pureté des Lévites, en tant qu’elles concernaient le temple, étaient observées par les Pharisiens avec un redoublement de scrupule et de sévérité.

Cependant la piété extérieure n’excluait pas chez les Pharisiens la piété intérieure. Ils avaient la réputation d’être de mœurs austères, chastes, sobres, doux et bienveillants envers chacun. Dans l’application des lois pénales, ils faisaient prévaloir l’indulgence et ne jugeaient pas les accusés en considérant leur perversité morale, mais en invoquant la faiblesse humaine en général. Un des chefs de leur parti, Josué, fils de Perachia, qui vivait sous Hyrcan, est l’auteur de cette sentence : Procure-toi un maître, fais-toi un ami, et juge tout homme avec bienveillance. En raison de leur piété rigide et de leur extrême bonté, le peuple voua aux Pharisiens un attachement profond et respectueux.

Le parti directement opposé à celui-là poursuivait, comme nous l’avons déjà fait remarquer, une politique nationale. Les Sadducéens comptaient dans leurs rangs toute l’aristocratie judaïque, les hommes de guerre, les chefs militaires, les hommes d’État, ceux qui avaient acquis des honneurs et de la fortune, ou que leurs fonctions d’ambassadeurs auprès des cours étrangères avaient mis en rapport plus intime avec le dehors et qui avaient adopté ainsi des habitudes plus mondaines. Véritable noyau du parti des Hasmonéens, ce sont les Sadducéens qui le servirent le mieux dans les luttes et dans les négociations. Il y avait aussi parmi eux des hellénisants qui s’étaient effrayés de la défection et qui s’étaient amendés. Ce nom de Sadducéens leur venait sans doute d’un de leurs chefs, Tsadok (Saddouk). Pour les Sadducéens, l’intérêt de l’État primait l’intérêt de la doctrine et de la loi judaïques. Leur passion dominante, c’était un ardent patriotisme. La piété n’occupait que la seconde place dans leur esprit. En véritables hommes d’État, ils avaient acquis la persuasion que la confiance en Dieu et la pratique scrupuleuse des lois religieuses ne pouvaient suffire à assurer l’indépendance de l’État judaïque. Ils posèrent en principe que chacun devait consacrer toute sa force physique et toute son influence morale à cette œuvre nationale ; qu’il ne fallait pas se laisser arrêter par des considérations religieuses, lorsqu’il s’agissait d’alliances politiques à conclure ou de guerres à entreprendre, quand même elles auraient pour conséquence inévitable la violation des prescriptions du culte. L’homme, disaient-ils, a reçu le libre arbitre en partage, afin qu’il travaille lui-même à son bonheur, qu’il soit le maître de son sort. Dieu ne se mêle en aucune façon des affaires humaines. La récompense et le châtiment de la bonne ou de la mauvaise conduite résultent des actes mêmes, et il est inutile d’admettre la résurrection. Ainsi, sans nier précisément l’immortalité de l’âme, les Sadducéens rejetaient absolument la croyance à une justice réparatrice, s’exerçant après la mort. — Gêné et paralysé par la masse des préceptes religieux, le parti sadducéen en contestait le degré de validité et d’obligation. Mis en demeure de donner un critérium pour fixer l’importance relative des lois, ils donnèrent celui-ci : Les dispositions légales, clairement énoncées dans la loi mosaïque, sont seules obligatoires ; toutes les autres, émanant de traditions orales ou émises postérieurement, n’ont pas de titres à une observance rigoureuse. Cependant les Sadducéens ne purent s’empêcher d’admettre certaines interprétations traditionnelles des lois du Pentateuque.

L’opposition entre les Sadducéens et les Pharisiens ressort très nettement de l’examen de quelques questions isolées au sujet desquelles ils étaient en désaccord. Elle embrassait les questions judiciaires et les questions rituelles ; les rites du temple étaient particulièrement, pour eux, un sujet de vive contestation. Ainsi les Sadducéens admettaient à la lettre les dispositions pénales édictées par le Pentateuque, au sujet des blessures corporelles : œil pour œil, dent pour dent. Ils acquirent, de la sorte, une réputation de sévérité excessive dans l’exercice du droit pénal, tandis que les Pharisiens, invoquant dans ces cas des interprétations traditionnelles, usaient d’indulgence et se bornaient à imposer des indemnités pécuniaires.

Parmi les questions de rite qui divisaient les Sadducéens et les Pharisiens, plusieurs furent discutées avec beaucoup d’acharnement. De ce nombre était la question de la fixation de la Pentecôte, qui, selon les Sadducéens, devait toujours tomber le dimanche, c’est-à-dire le cinquantième jour après le sabbat qui suit la fête de Pâque. De même la question des libations d’eau sur l’autel, pendant les sept jours de la fête des Tabernacles, et des processions autour de l’autel avec des branches de saule, rites que les Sadducéens rejetaient entièrement. Ils prétendaient également que les sacrifices quotidiens pour le peuple ne devaient pas être payés par la caisse du temple, mais qu’il dépendait du bon vouloir de chacun de fournir les victimes nécessaires. La question de savoir s’il fallait briller l’encens, au jour des Expiations, avant ou après l’entrée du grand prêtre dans le sanctuaire, devint aussi le sujet d’une querelle très vive. Les Sadducéens invoquaient toujours la lettre de la Loi. L’application logique de ce principe les amena parfois à un rigorisme bien plus accentué que celui des Pharisiens, réputés si sévères. Cependant ils attachaient peu d’importance au contact des personnes ou des choses impures. Quand ils voyaient leurs adversaires occupés à purifier les vases du temple souillés par quelque attouchement, ils les raillaient en disant : Bientôt les Pharisiens voudront purifier le soleil lui-même.

Malgré les adoucissements que les Sadducéens apportaient à la religion, ce parti n’était pas aimé du peuple. La tendance de l’époque, tout à fait favorable à la dévotion, leur était contraire. En outre, les Sadducéens rebutaient le peuple par leurs manières arrogantes et dures, et par la sévérité avec laquelle ils appliquaient les lois. De là vint qu’ils ne surent jamais gagner les faveurs de l’opinion publique et qu’ils ne purent faire triompher leurs principes que par la force. A l’époque qui suivit les luttes des Maccabées, la religion avait tellement pris le dessus qu’un véritable ordre religieux put se fonder, qui dépassait, par sa sévérité dans les principes et par son caractère timoré, les Pharisiens eux-mêmes, et qui constituait un phénomène historique tout nouveau. Cet ordre, qui était appelé à exercer une influence puissante, et qui devait sa naissance à des causes tout à fait insignifiantes, c’étaient les Esséens ou Esséniens.

L’origine de ce curieux ordre des Esséniens, qui excita l’admiration des Grecs et des Romains, remonte au mouvement énergique qui se produisit lors de la résistance à la tyrannie des Syriens et à l’oppression religieuse. Les Esséniens ne formaient pas originairement un parti politique : ils fuyaient le tumulte du monde. Ils n’étaient pas directement en opposition avec les Pharisiens, et ils représentaient plutôt l’exagération de leurs doctrines. Sans aucun doute, ils procédaient des Hassidéens, dont ils imitaient d’ailleurs la scrupuleuse dévotion au sabbat. En outre, ils vivaient dans un naziréat perpétuel et poursuivaient l’idéal d’une sainteté toute sacerdotale. Au moyen et à côté de la pratique extérieure des prescriptions lévitiques, ils cherchaient à réaliser la sainteté et la pureté de l’âme, à étouffer les passions et à mener une vie édifiante. Mais les prescriptions lévitiques concernant la purification s’étaient si bien développées, sous l’influence d’idées étrangères ou par le changement des mœurs, que tout contact avec des personnes ou des choses aurait terni la pureté du nazir, qui ne pouvait la recouvrer que par le bain légal ou même par des sacrifices. L’Essénien était donc forcé d’éviter tout commerce avec des personnes de vie moins austère, à cause des souillures que leur contact pouvait causer. Les mêmes raisons les obligeaient à ne frayer qu’avec ceux qui partageaient leurs idées. Ils se trouvaient donc dans la nécessité de se grouper et de former un ordre dont la première règle fût la stricte observance des soins de la pureté la plus absolue. Pour être plus sûrs que les lois de pureté avaient été observées dans la préparation des aliments, dans la fabrication des vêtements, des outils ou des autres objets qu’ils achetaient, ils ne pouvaient en accepter que de la main des membres de leur ordre. Mis en rapports continuels les uns avec les autres par la règle même de leur ordre, ils jugèrent avantageux de prendre leurs repas en commun, afin de pouvoir se passer plus facilement de toute assistance étrangère. Il y avait là aussi, sans doute, le désir d’imiter, comme un idéal typique, le repas pascal, qui ne pouvait être consommé qu’en famille (haboura). La société des femmes était presque impossible aux Esséniens, à cause du danger qu’ils auraient couru, à chaque instant, de contracter la souillure légale, qu’un simple contact pouvait produire. Ainsi, de conséquence en conséquence, les Esséniens arrivèrent à mépriser le mariage, ou du moins à le fuir. Mais comment sauront-ils se maintenir dans la société, avec leurs scrupules excessifs, pendant les périodes de guerre ? Amis ou ennemis, Judéens comme païens, n’étaient-ils pas souillés par le contact des morts tombés dans les combats, et toutes leurs précautions ne se trouvaient-elles pas ainsi réduites à néant ? Cette crainte peut avoir inspiré aux Esséniens la pensée de se retirer dans la solitude, où le tumulte de la guerre et ses suites funestes à leur état de pureté, ne pourraient les atteindre. Ils choisirent pour leur résidence l’oasis d’En-Gadi, à l’ouest de la mer Morte. Les dattiers qui foisonnaient dans cette contrée leur procuraient une partie de leur nourriture, d’ailleurs très simple et très frugale. Cependant tous les Hassidéens ne suivaient pas la règle des Esséniens. En dehors des membres de l’ordre établis à En-Gadi, il y avait un certain nombre de non affiliés qui vivaient dans leurs familles. A ceux-ci le mariage était permis; mais, par suite de leurs idées rigoristes, ils se heurtaient à maintes difficultés.

Ainsi se développèrent les traits caractéristiques de l’essénisme, qui excitèrent tant d’étonnement : la communauté des repas et le célibat. La vie en commun amena les Esséniens à renoncer à tous leurs biens. Car que servait à un membre de l’ordre d’avoir un patrimoine ? Chacun abandonna donc sa fortune à la caisse de l’ordre, laquelle subvenait aux besoins des affiliés. De là cette maxime : Le Hassid dit : Le mien et le tien t’appartiennent. Il n’y eut donc parmi eux ni riches ni pauvres. Indifférents à tout intérêt matériel, les Esséniens, dont la pensée était uniquement tournée vers la religion, se détachèrent de plus en plus de toute préoccupation terrestre pour s’abandonner au rêve et à l’extase. Les Esséniens se signalaient encore par d’autres particularités. Comme les Israélites pendant leur marche à travers le désert, chaque affilié portait sur soi une pelle pour creuser la terre, avant de satisfaire ses besoins naturels ; l’acte accompli, il en faisait disparaître les traces en les recouvrant de terre. Les Esséniens portaient aussi une espèce de tablier de cuir ou de serviette, qui leur servait à s’essuyer les mains après les ablutions. Chaque matin ils prenaient un bain froid, comme les prêtres avant le service du temple, afin de se purifier des souillures même inconscientes. De leur coutume de prendre ainsi un bain tous les matins, on les appela baigneurs du matin. Il semble même que leur nom d’Esséniens vient de là, ce mot signifiant en chaldéen baptistes au bain (As’chaï, prononcez Assaï).

Cependant ces pratiques extérieures n’étaient pour eux que le premier degré de la piété intérieure et de l’union intime avec Dieu qui, d’après les idées des anciens, ne peuvent être réalisées qu’en fuyant le monde, qu’en vivant dans le silence de la solitude et dans l’ascétisme. La simplicité dans la nourriture et le vêtement, la sobriété, la chasteté, l’esprit de dévouement toujours en éveil, étaient des vertus chères aux Esséniens ; mais elles ne leur étaient pas particulières et les Pharisiens les professaient également. Ce qui distinguait les Esséniens, c’était l’horreur qu’ils éprouvaient à prêter serment, leurs prières fréquentes et la méditation d’une espèce de doctrine secrète. Avant la prière, ils évitaient de prononcer une seule parole profane. Aux premières lueurs du jour, ils lisaient la prière du Schema ; ensuite ils se réunissaient, silencieux et recueillis, pour la véritable prière, qui devait être une libre effusion du cœur. Chez les Esséniens, le repas était considéré comme un service divin : pour eux, la table devint un autel et les mets des offrandes sacrées, qui exigeaient un pieux recueillement. Pendant le repas, ils ne prononçaient pas un seul mot profane, et le plus souvent ils y observaient un silence absolu. Ce silence dut faire sur l’esprit des non-affiliés une impression d’autant plus forte que le véritable caractère de cet ordre était inconnu des contemporains et semblait receler quelque redoutable mystère.

Sans doute, ce n’était pas par système préconçu que les Esséniens se mirent à professer une sorte de doctrine secrète : leur vie ascétique, silencieuse, qui offrait tant d’aliments à la contemplation, leur indifférence pour la famille, enfin leur exaltation religieuse devaient les amener à chercher dans le judaïsme d’autres vérités que celles qui se découvrent aux yeux de la froide raison. Le nom de Dieu parait surtout leur avoir fourni matière à des méditations profondes, que la défense de prononcer le saint tétragramme provoquait dans une certaine mesure. En effet, si le nom divin est sacré à ce point, les lettres qui le composent doivent renfermer des mystères. Les Esséniens, à qui la solitude créait des loisirs, se mirent à les approfondir. La vénération que ce saint nom leur inspirait était telle, qu’ils ne voulaient pas prêter un serment dans lequel il aurait fallu l’invoquer. Au lieu d’appuyer leurs affirmations par un serment, ils en attestaient la véracité par un simple oui ou non. La signification du nom des anges était pour eux en rapport intime avec le mystère du nom divin. Ces noms, avec leur signification et leur place dans leur système théosophique, les Esséniens les transmettaient fidèlement à leurs disciples. Que de vues nouvelles et d’aspects inconnus allaient se découvrir aux yeux troublés de ces hommes, qui apportaient à l’examen des Écritures leurs idées originales et fantastiques ! Chaque mot, chaque tour de phrase allait leur révéler un sens inattendu. Les problèmes les plus ardus sur l’essence divine et sur les rapports de Dieu avec les puissances célestes et les créatures terrestres allaient se résoudre pour eux. En se plongeant dans l’étude du texte sacré, les Esséniens éprouvèrent une illusion d’optique qui leur fit croire que les pensées qu’ils prêtaient aux Saintes Écritures y avaient été déposées dès l’origine. En se désintéressant des affaires du pays et même de la vie de tous les jours, ils initièrent le judaïsme, — qui repose sur la participation de tous à la prospérité nationale, — aux mystères extatiques d’une doctrine secrète. Ce qu’il y avait de plus étonnant chez eux, c’était leur profonde vénération, mêlée de terreur, pour le prophète et législateur Moïse. Son souvenir et son nom étaient chers à tous les Judéens du dedans et du dehors. On jurait par Moïse et on ne donnait ce nom à aucun autre. Les Esséniens poussèrent ce respect à l’extrême et ils firent de Moïse une sorte d’être divin. Celui qui osait profaner son nom méritait à leurs yeux la peine de mort, comme s’il avait blasphémé Dieu.

Le but suprême des Esséniens, c’était d’arriver à l’extase prophétique et d’être favorisés de l’esprit saint (rouah, ha-kôdesch). Ils croyaient avoir, grâce à leur austérité, le moyen de réveiller l’écho divin depuis si longtemps muet. Et puis, quand ce but sera atteint, quand les prophètes auront reparu, quand des hommes et des jeunes gens auront obtenu des visions célestes et, dans leur extase, auront su soulever le voile de l’avenir, le règne du Messie sera proche, la royauté céleste commencera et mettra du coup un terme aux peines et aux misères du présent.

Par suite de leurs habitudes bizarres et de leurs tendances mystiques, les Esséniens n’étaient pas seulement considérés par le peuple comme des saints, mais on les admirait aussi comme des thaumaturges. Le peuple écoutait leur voix et attendait d’eux la fin de ses maux. Quelques-uns parmi les Esséniens avaient la réputation de savoir dévoiler l’avenir et expliquer les songes. Ce qui augmentait encore chez les ignorants le respect pour les Esséniens, c’étaient les cures merveilleuses qu’ils opéraient sur la personne de prétendus possédés. Le contact des Persans avait implanté chez les Judéens, à côté de la croyance aux anges, la foi superstitieuse aux démons (schédim, mazikin). Tout individu aliéné passait pour un possédé, dont le corps et l’ âme étaient dominés par un démon, qui ne pouvait être chassé que par la parole magique d’un habile exorciste. Toute maladie extraordinaire, comme la paralysie persistante, la lèpre, une hémorragie chronique, était attribuée à une influence démoniaque, et, pour s’en guérir, on n’avait pas recours à la médecine, mais à l’exorcisme. Les Esséniens s’occupaient de ces cures de ces conjurations magiques, et, dans ce but, ils étudiaient un livre (Séfer Refohoth) qu’ils faisaient remonter jusqu’au roi Salomon, qui passait dans l’opinion populaire pour avoir su chasser les esprits malins. Les remèdes qu’ils employaient consistaient soit en formules prononcées à voix basse et en versets tirés de l’Écriture sainte (lechischa), soit dans l’emploi de certaines racines et pierres douées de prétendues vertus magiques. C’est ainsi que les Esséniens unissaient en eux les idées les plus élevées et les plus basses, mêlant la superstition la plus grossière aux aspirations vers la piété et l’extase sacrée. Leur continence excessive et le soin qu’ils mettaient à éviter le contact des personnes dont le genre de vie différait du leur avaient produit chez eux des abus étranges.

En raison de ces abus, les Pharisiens sensés refusaient leur admiration aux Esséniens. Bien mieux, ils raillaient souvent ce fou de Hassid. Contre les ablutions que les Esséniens pratiquaient avant d’oser prononcer le nom de Dieu, les Pharisiens faisaient observer qu’en bonne logique leurs adversaires devaient s’abstenir entièrement d’invoquer ce saint nom, le corps humain étant un vrai réceptacle d’impureté. Quoique issus des mêmes causes et poursuivant le même but, le pharisaïsme et l’essénisme se séparèrent de plus en plus, à mesure qu’ils se développèrent. Celui-là considérait le mariage comme une institution sacrée, utile à l’humanité ; celui-ci y voyait un obstacle à l’état de pureté absolue. Les Pharisiens admettaient chez l’homme la liberté de volonté et d’action, en vertu de laquelle il est responsable de sa conduite morale. Les Esséniens, au contraire, conflués dans la sphère étroite d’une existence uniforme où chaque jour les mêmes actes s’accomplissent, arrivèrent à croire à une espèce de fatalisme divin, réglant non seulement la destinée des individus, mais encore leurs actes et leur conduite. L’essénisme renfermait en germe une opposition au judaïsme existant, que ne soupçonnaient ni ses partisans ni ses adversaires.

Les Esséniens n’avaient aucune espèce d’influence sur les fluctuations politiques. Ils étaient en petit nombre ; à son époque la plus brillante, l’ordre ne comptait que quatre mille adhérents. Voués au célibat et ne pouvant remplacer les vides de leurs rangs par la filiation naturelle, ils cherchèrent à recruter des novices et à faire des prosélytes afin de ne pas disparaître peu à peu par extinction. L’admission des novices se faisait avec une certaine solennité. On leur remettait le vêtement blanc, la pelle et le tablier qui étaient les symboles de l’ordre. Mais le novice n’entrait pas de plain-pied dans la communauté. Il passait par divers degrés de continence, et on lui imposait des règles de plus en plus sévères concernant les lois de pureté. Il lui fallait franchir trois grades ou épreuves successives avant d’être admis à faire définitivement -partie de l’ordre. Il devait s’engager par serment à mener une vie conforme à la règle de la secte et à transmettre fidèlement à ses successeurs les doctrines secrètes. Le membre reconnu indigne était exclu de l’ordre.

A l’époque de Hyrcan, la scission entre les Pharisiens et les Sadducéens n’était pas encore accomplie. Hyrcan se servait des uns et des autres, suivant leurs capacités : des Sadducéens, comme généraux et diplomates ; des Pharisiens, comme légistes, juges et fonctionnaires. Les premiers honoraient en Hyrcan le chef de l’État et le général ; les seconds voyaient en lui le pieux grand prêtre. Du reste, Hyrcan, qui, pour son compte personnel, observait scrupuleusement les principes des Pharisiens, avait à cœur de conformer l’organisation intérieure de l’État à ces mêmes principes. Les mesures ordonnées par lui montrent qu’il était entièrement pénétré de leur esprit. Hyrcan était vraiment le pontife selon le cœur des Pharisiens, le protecteur et le soutien de leur doctrine.

Mais Hyrcan était prince, et, comme tel, ne pouvait rompre avec les Sadducéens, ses compagnons de lutte, ses lieutenants et ses conseillers. Jonathan, leur chef, était l’ami intime du prince. Jusqu’à son âge avancé, Hyrcan sut résoudre le difficile problème de maintenir la trêve entre les deux partis ennemis. Grâce à son habileté, aucun ne put jamais acquérir de prépondérance et opprimer son adversaire. Mais, comme il arrive souvent dans des situations aussi délicates, un mot, un souffle pouvait déjouer les meilleurs calculs et l’édifice de plusieurs années s’écrouler en un jour. C’est une parole imprudemment lancée qui fit du zélé partisan des Pharisiens leur adversaire le plus farouche. Dans les dernières années de sa vie, Hyrcan pencha pour les Sadducéens.

Ce changement de dispositions, qui fit à la nation judaïque un mal indicible, fut déterminé par des causes très minimes, relativement à ses conséquences. Mais le dissentiment mal contenu des deux partis leur donna une importance considérable. Hyrcan, revenu vainqueur d’une expédition contre une des nombreuses peuplades du nord-est de la Pérée, heureux du succès de ses armes et de la prospérité du pays, fit préparer un banquet auquel il convia indistinctement les chefs des Pharisiens et des Sadducéens. Les mets, servis sur des tables d’or, se composaient entre autres de plantes sauvages, en souvenir de la calamiteuse époque de la domination syrienne. Au milieu de l’animation joyeuse de ses convives, Hyrcan vint à demander aux Pharisiens s’ils avaient à lui reprocher quelque infraction à la Loi, les invitant à lui parler librement. Cette humilité provocante n’était peut-être que le résultat d’un plan habilement prémédité pour connaître la pensée intime des Pharisiens à son égard. Peut-être ses amis sadducéens lui avaient inspiré des soupçons au sujet de l’attachement de leurs adversaires, et lui avaient conseillé de s’en assurer. A cette demande, un certain Éléazar, fils de Poïra, se leva et déclara sans détour que Hyrcan devait renoncer à la tiare pontificale en faveur d’un plus digne et se contenter de la couronne de nassi ; car nous savons, dit-il, que, lorsque les Syriens envahirent Modin, ta mère fut faite prisonnière : or le fils d’unse esclave est impropre au sacerdoce, à plus forte raison ne peut-il devenir grand prêtre. Quoique profondément blessé par ce propos injurieux, Hyrcan sut garder assez de sang-froid pour se contenir et ordonner une enquête à ce sujet. Il fut prouvé que c’était un bruit faux, sans fondement. Le ressentiment de Hyrcan contre les Pharisiens s’exaspéra lorsque les Sadducéens et surtout son ami Jonathan lui persuadèrent que c’était un coup monté par ces docteurs pour le rabaisser aux yeux du peuple. Cependant il voulut s’assurer si l’accusation d’indignité lancée contre lui était la pensée de tout le parti ou le fait de la médisance d’un seul. Il demanda donc aux chefs des Pharisiens de punir le calomniateur selon la rigueur de la loi. Il espérait que le châtiment serait proportionné à la qualité de l’offensé. Mais les Pharisiens n’avaient pas de loi visant le crime de lèse-majesté et ne purent condamner Éléazar qu’à la peine des verges. Le chef des Sadducéens, Jonathan, ne manqua pas d’exploiter cette circonstance et d’attiser la haine dans le cœur de Hyrcan. Il lui fit voir, dans cette indulgence du tribunal, le mépris des Parisiens pour son autorité, et l’amena ainsi à rompre avec eux et à se rallier aux Sadducéens. Les Pharisiens furent chassés des hauts emplois qu’ils occupaient. Dans le temple, au Grand Conseil et dans les tribunaux, les fonctions furent confiées aux Sadducéens. Ce coup d’État eut les suites les plus douloureuses. Les Pharisiens et le peuple qui leur était attaché vouèrent dés lors à la famille des Hasmonéens une haine profonde, qui fut le germe de la guerre civile et de la ruine de la nation.

Hyrcan ne survécut pas longtemps à cet événement, il mourut dans la trente et unième année de son règne, à l’âge de soixante ans (106), laissant cinq fils : Aristobule, Antigone, Alexandre, Absalon et un cinquième dont le nom ne nous est point parvenu. Son règne offre encore ce point de ressemblance avec celui de Salomon, qu’il fut suivi immédiatement de déchirements intérieurs.