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Histoire des Juifs/Deuxième période, première époque, chapitre IV

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. 2e période - Après l’exil
1re époque — La restauration
I. Retour de Babylone
II. Ezra et Néhémie
III. La période des Sôpherim
IV. Simon le juste
V. Persécution. Macchabées
2e époque — L’apogée
VI. Les princes Hasmonéens
VII. L’école juive d’Alexandrie
VIII. Les princes Maccabéens
IX. Jean Hyrcan
X. Les institutions et les sectes
3e époque — La décadence
XI. Les rois Hasmonéens
XII. Antigone et Hérode
XIII. Les princes Hérodiens
XIV. L’idée messianique et le christianisme
XV. Les Hérodiens : Agrippa Ier — Hérode II
XVI. Dispersion de la nation judaïque
XVII. Agrippa II. Début de l’insurrection
XVIII. La guerre de Galilée
XIX. Destruction de Jérusalem
XX. Les suites de la guerre
III. La dispersion : 1er
Traduction par Lazare Wogue, Moïse Bloch.
A. Lévy (Tome 2p. 58-78).


CHAPITRE IV


SIMÉON LE JUSTE ET SES DESCENDANTS
(300-187)


Depuis un siècle et plus, — depuis la mort de Néhémie, — le peuple juif offrait, à l’intérieur, l’image d’une larve qui file sa coque et en tire lentement le tissu de sa propre substance ; à l’extérieur, celle d’un souffre-douleur eu butte aux mépris et aux humiliations, et les subissant en silence. Il n’avait encore produit aucune individualité assez puissante pour le transformer en lui imposant sa pensée propre, aucun personnage assez influent pour lui imprimer une action énergique et féconde. C’est toujours du dehors, c’est des hommes éminents de la Babylonie ou de la Perse que lui vint l’impulsion, le signal du progrès. Mais sa nouvelle situation politique le séparait des frères qui vivaient dans ces pays-là. Entre les Judéens de l’Euphrate ou du Tigre et ceux de la mère patrie, ne pouvaient plus subsister ces actives relations d’autrefois. En effet, les maisons régnantes, la dynastie des Séleucides et celle des Ptolémées, se regardaient mutuellement avec défiance, et de fréquentes visites des Judéens de la Syrie à Jérusalem auraient été vues de mauvais œil à Alexandrie. Si le peuple de Palestine n’eût trouvé chez lui-même le ressort nécessaire pour se relever, il était perdu ou, ce qui revient au même, annihilé ; car un peuple qui, pour se conserver ou s’agrandir, a besoin du secours d’autrui, est condamné à la décadence et à l’effacement. Mais le peuple juif ne devait pas périr, et il vit surgir au bon moment l’homme qu’il lui fallait, l’homme qui, par son intelligence et son énergie, devait sauver son peuple de la ruine imminente.

Cet homme était Siméon le Juste, fils d’Onias Ier, qui florissait entre 300 et 270. Son nom émerge, au milieu de cette période si pauvre en souvenirs, comme une haute montagne dans une solitude aride et nue. La légende s’en est emparée et l’a entouré d’une auréole. La glorification, même légendaire, d’un personnage historique est toujours un témoignage sérieux de son mérite et de sa grande influence. Si l’histoire vraie ne sait pas grand chose de Siméon Ier, les quelques traces qu’elle a conservées de lui ne nous révèlent pas moins un homme de haute valeur. Il est le seul grand prêtre de la maison de Jésua ou de Jozadak dont elle connaisse des faits méritoires, le seul qui ait su remettre le sacerdoce en honneur. Plein de sollicitude pour son peuple, il le préserva de la chute, il fit rebâtir et fortifier les murs de Jérusalem, que Ptolémée Ier avait fait raser. Sans aucun doute, il dut en obtenir, par ses efforts, la permission du roi. Le temple, depuis deux siècles qu’il existait, avait subi de notables dégradations : Siméon les fit réparer, et sa prévoyante sollicitude ne s’en tint pas là. Les fontaines voisines de Jérusalem ne pourvoyaient pas suffisamment, dans les années de sécheresse, aux besoins des habitants ; il fallait d’ailleurs une grande quantité d’eau pour subvenir aux exigences du culte public. Siméon y pourvut en faisant creuser, sous les fondations du temple, un vaste réservoir communiquant, par un conduit souterrain, avec la source d’Etam, non loin de Jérusalem, qui l’alimentait constamment d’eau fraîche. Grâce à cette disposition, le temple ni Jérusalem ne manquèrent jamais d’eau, et plus tard, même pendant un long siège, le peuple en eut toujours â sa disposition. Un écrivain postérieur, Jésua Sirach, exalte les mérites de Siméon en des vers pleins d’enthousiasme :

Qu’il était beau lorsqu’il sortait du sanctuaire,
Lorsqu’il s’avançait hors du Saint des saints !
Telle l’étoile matinière au milieu des nues ;
Telle, au printemps, la lune en son plein.
............…………………………………………………
Lorsqu’il revêtait son costume d’honneur,
Qu’il apparaissait dans ses riches vêtements...
..............……………………………………
Autour de lui un cercle de frères,
L’environnant comme une colonnade de palmiers...

Comme grand prêtre, Siméon le Juste n’était pas seulement chef de l’État et du grand Conseil ; il était encore, comme docteur, à la tête de l’école. Il répétait souvent à ses disciples cette maxime : Le monde (la société juive) repose sur trois bases : la doctrine, le culte divin et la charité. Peut-être ce digne pontife eût-il pu aussi revendiquer, pour une part, la devise suivante de son élève le plus distingué, Antigone de Sokho : Ne soyez pas comme les esclaves qui servent leur maître en vue de la distribution mensuelle, mais comme les serviteurs qui travaillent fidèlement sans compter sur le salaire. L’histoire du peuple juif se lie, pendant tout un siècle, à celle de la postérité de Siméon.

Il avait laissé, autant qu’on peut le savoir, deux enfants, un fils et une fille. Celle-ci épousa un homme du nom de Tobie, qui semble avoir joui d’une certaine considération. Quant au fils, Onias II, il fut, sciemment ou non, la cause d’un changement considérable dans l’histoire de la Judée. Les Séleucides étaient souvent en guerre avec les Ptolémées pour la possession de la Cœlé-Syrie et de la Judée ; mais, d’ordinaire vaincus dans cette lutte, ils travaillaient ces pays et les excitaient à la défection contre l’Égypte. Onias II, le grand prêtre et le chef du peuple de Juda, paraît aussi avoir été circonvenu par Séleucus Callinicus, désireux de le gagner à sa cause. De fait, il cessa tout à coup d’acquitter le tribut annuel que la Judée, jusqu’alors, envoyait aux Ptolémées. Ce refus de payement fut naturellement peu goûté à la cour d’Égypte. Quelque médiocre que fut la somme, on tenait à ce tribut, qui constatait la dépendance du pays. Après une sommation inutile, Ptolémée III (Évergète) déclara que, en cas de refus persistant, il partagerait la Judée entre des colons étrangers. Les Jérusalémites, désespérés, pressèrent Onias de renoncer à la résistance, mais celui-ci tint bon. Dans cette situation pénible, un homme intervint avec tant d’énergie et de résolution, qu’on serait tenté de croire que lui-même avait suscité ces embarras pour en faire un marchepied à son élévation. Cet homme, qui prépara la voie à un courant nouveau, s’appelait Joseph ; il était cousin du grand prêtre Onias, et fils de ce Tobie qui avait épousé la fille de Siméon le Juste. D’un extérieur aimable, d’un esprit souple et rusé, d’une conscience facile et supérieure aux scrupules, le fils de Tobie était né pour la domination. Mais, de par la règle établie, le grand prêtre, chef politique, était là qui lui barrait le chemin. L’occasion était propice pour écarter cet obstacle. Sitôt que Joseph eut vent de l’arrivée d’un envoyé de Ptolémée à Jérusalem et de son langage menaçant, il courut de son lieu natal à Jérusalem, accabla de reproches son oncle Onias, l’accusant de compromettre gravement le peuple par son attitude ; et, voyant le grand prêtre inflexible, offrit de se rendre à Alexandrie pour y entamer des négociations. Joseph n’en eut pas plus tôt obtenu l’autorisation qu’il assembla le peuple dans le parvis du temple, le rassura sur les périls de la situation et insinua que lui seul méritait sa confiance, que lui seul était capable de le sauver. L’assistance accueillit ce discours par des acclamations et des actions de grâces, et déclara Joseph chef officiel de la nation (230). Depuis lors il manœuvra avec une singulière vigueur, comme s’il ne faisait que suivre un plan longtemps mûri à l’avance. Il connaissait bien les faiblesses des Grecs ; il savait qu’ils n’étaient insensibles ni à la flatterie ni à la bonne chère. Il offrit des repas succulents à l’envoyé Athénion, le captiva par ses obséquieuses prévenances, lui fit de riches présents, le décida enfin à s’en retourner tranquillement à la cour d’Égypte et à assurer au roi que lui, Joseph, le suivrait de près pour acquitter les tributs arriérés. Dès que l’envoyé eut quitté Jérusalem, Joseph négocia avec des amis ou des usuriers samaritains, pour obtenir un prêt destiné à subvenir aux dépenses qu’il jugeait nécessaires. Pour paraître convenablement à la cour, il lui fallait de riches costumes, un équipage, les moyens de tenir table. Or, des moyens personnels, Joseph n’en avait point, et il n’aurait trouvé personne, dans toute la Judée, qui pût lui avancer de l’argent. La population ne vivait que d’agriculture et de jardinage, ne faisait point de commerce et n’avait pas eu occasion, jusqu’alors, d’amasser des richesses. Force était donc à Joseph d’avoir recours aux financiers samaritains, qui s’adonnaient au commerce et avaient acquis de l’aisance.

Une fois en position de paraître à la cour, il courut à Alexandrie. Déjà l’envoyé Athénion lui avait préparé un accueil bienveillant. Il avait tellement vanté son caractère aimable et sa fine intelligence, que Ptolémée Évergète était curieux de le connaître. Le roi trouva tant de charme à sa conversation, qu’il l’invita aux dîners de la cour. Les envoyés de Palestine et de Phénicie, qui naguère s’étaient moqués de son modeste équipage, virent alors, non sans dépit, qu’il était admis dans l’entourage intime du roi. Joseph allait bientôt leur donner l’occasion, non plus seulement de le jalouser, mais de le détester et de le maudire.

Pendant son séjour à Alexandrie, les soumissionnaires de l’impôt y étaient venus de toutes parts pour faire leurs offres de fermage en présence du roi et de la cour. Tous avaient le même intérêt, à savoir d’offrir aussi peu que possible. Joseph se mit inopinément de la partie, ayant bien compris que tous ces concurrents s’entendaient, par un accord tacite, pour frauder le trésor royal ; et il s’engagea, lui, à fournir le double de la somme et même, au besoin, davantage. Les assistants tournaient des yeux effarés vers cet audacieux Judéen, qui auprès d’eux avait l’air d’un mendiant, et qui semblait les défier. Le roi Évergète, au contraire, fut charmé de cette surenchère inattendue ; mais il exigea une caution valable pour l’exécution de l’engagement. Fin comme un courtisan, Joseph déclara vouloir fournir les meilleurs garants possibles, savoir le roi et la reine. Cette ingénieuse flatterie plut à Évergète, et il vit dans l’adresse même du Judéen, dans sa résolution, dans sa hardiesse, la plus sûre garantie de la plus-value promise. C’est ainsi que le fils de Tobie devint le fermier général de l’impôt de toutes les villes de la Cœlé-Syrie et de la Phénicie. Le roi lui accorda même, sur sa demande, un corps de deux mille mercenaires, qui devaient lui prêter main-forte pour le recouvrement des impôts. De fait, il exerça impitoyablement sa charge, châtia avec une rigueur sanguinaire les habitants, même grecs, qui refusaient de s’exécuter, et contraignit chacun à l’obéissance. Cette conduite le rendit odieux, lui et son peuple, aux voisins de la Palestine, mais c’était là son moindre souci : plus ses rigueurs assuraient la rentrée de l’impôt, plus elles augmentaient les sympathies de la cour d’Égypte à son égard.

Joseph exerça vingt-deux ans cette administration générale des impôts, — une sorte de satrapie, — et il en profita pour acquérir une somme incroyable de richesses et de puissance. Après la mort d’Évergète, en 223, son successeur Ptolémée IV (Philopator, 222-206) lui conserva ses fonctions ; et sous ce règne encore, il traita avec si peu de ménagements les cités imposables, qu’une mauvaise langue dit un jour en présence du roi : Joseph a si bien écorché toute la Syrie qu’il n’y reste plus que les os. — Un instant seulement, son étoile sembla pâlir. Le roi séleucide Antiochus, que ses flatteurs surnommèrent le Grand, prince à l’âme belliqueuse et aux vastes desseins, mais dénué de persévérance et d’esprit de suite, profita de la faiblesse de l’Égypte, énervée par la mollesse du voluptueux Philopator, pour lui arracher la possession de la Cœlé-Syrie (218). Le début de l’entreprise semblait lui promettre la victoire. Des généraux égyptiens trahissaient leur maître, passaient à l’ennemi et lui livraient les garnisons. C’est ainsi que Samarie, entre autres, tomba en son pouvoir. Néanmoins Jérusalem et la Judée, gouvernées par le fils de Tobie, restèrent fidèles à l’Égypte. Mais combien de temps pourront-elles résister au choc des armées syriennes ? Et si la Syrie prend l’offensive, de quel côté se rangera Joseph ? Il dut certainement avoir des heures de cruelle angoisse. Mais l’heure décisive sonna enfin. Philopator, secouant son inertie, accepta la lutte, et Antiochus, battu à plate couture, dut se retirer à Antioche et abandonner la possession de la Cœlé-Syrie. C’est ainsi que Joseph conserva sa position et les bonnes grâces de Philopator.

Ses relations intimes avec la cour d’Égypte amenèrent une transformation profonde dans la population judaïque, transformation moins sensible peut-être dans les provinces, mais frappante dans la capitale. Les grandes richesses qu’il avait amassées par la régie des impôts étaient une véritable pluie d’or pour le pays : de la pauvreté et de la misère, le peuple, grâce à lui, s’éleva au bien-être. Pour percevoir les impôts de tant de villes, il lui fallait des employés de confiance, et, naturellement, c’est dans son peuple qu’il les prenait de préférence. Ces employés s’enrichirent de leur côté et en conçurent un grand orgueil.

Cette opulence soudaine, la faveur dont jouissait le fils de Tobie à la cour de Philopator, la force armée dont il disposait et par laquelle il tenait en respect les différentes peuplades de Palestine, Philistins, Phéniciens, Iduméens et même les colons gréco-macédoniens, tout cela donnait à lui et à son entourage un certain sentiment de leur valeur, et au peuple en général une attitude moins humble vis-à-vis de ses voisins. Les Judéens, au moins ceux de Jérusalem, sentaient leurs idées s’élargir au contact des Grecs, et ils voyaient les choses de la vie d’un autre œil qu’ils ne faisaient précédemment dans leur petite sphère. L’influence du goût raffiné des Grecs fut la première qu’ils subirent. Ils bâtirent leurs maisons avec plus d’élégance ; la peinture aussi fut accueillie avec faveur. Les Judéens d’Alexandrie, qui depuis un siècle déjà frayaient avec les Grecs et s’étaient eux-mêmes grécisés extérieurement, exerçaient de l’influence sur les coreligionnaires qu’amenaient chez eux les relations de Joseph avec la cour. Mais cette subite métamorphose produisit aussi une fâcheuse altération dans la simplicité de leurs mœurs.

Les pluies d’or ne sont point bienfaisantes : elles ne fécondent pas, elles ravagent et démoralisent. Les riches parvenus ne surent pas garder leur équilibre. Ce qu’il y a eu de pis, ce n’est pas qu’ils aient servi Mammon, qu’ils aient préféré les affaires d’argent à toute autre industrie, — c’est qu’ils sont devenus les admirateurs et les copistes des Grecs, qu’ils se sont évertués à imiter jusqu’à leurs vices et leurs mœurs légères et ont fait litière des vertus de leur propre race. Les Grecs adoraient la sociabilité, les repas pris en commun, la gaieté immodérée dans les réjouissances. Quand les Judéens, à leur exemple, s’habituèrent à banqueter ensemble, à manger non plus assis, mais couchés trois par trois sur des lits de repos, à introduire sur leurs tables le vin, la musique, les chansons et la joie, ce n’était encore qu’une imitation innocente. Mais on ne s’en tint pas là, et la folie les entraîna de plus en plus dans son tourbillon. Le fils de Tobie fréquentait volontiers la cour de Ptolémée Philopator, lorsque ses affaires l’appelaient à Alexandrie ; or, cette cour était un cloaque d’impureté. Les jours s’y passaient en festins joyeux, les nuits en cyniques débauches. La licence marchait sans voile, gagnait le peuple et l’armée. Philopator s’était mis en tête cette idée bizarre que ses ancêtres descendaient de Dionysios (Bacchus), le dieu du vin ; par suite, il regardait comme un devoir religieux de s’adonner à l’ivrognerie et à ses conséquences bachiques. Pour obtenir la faveur du roi et de ses compagnons de plaisir, il fallait entrer dans la société dionysiaque et participer à toutes ses orgies.

Toutes les fois que les affaires appelaient Joseph à Alexandrie, il jouissait de l’honneur, assez équivoque, d’être invité aux débauches royales et reçu dans la compagnie dionysiaque. A l’un de ces festins, il s’éprit d’une des danseuses impudiques qui ne manquaient jamais à pareilles fêtes. Ne pouvant résister à sa passion, le petit-fils du grand prêtre Siméon le Juste s’en ouvrit à son frère Solyme et le supplia de lui amener en secret cette fille, puisque la loi judaïque lui défendait d’avoir commerce avec une étrangère. A cette époque, il était déjà père de sept enfants !

Cette dépravation, importée d’Alexandrie par Joseph et ses compagnons, envahit aussi Jérusalem. Courtisan obséquieux, le fils de Tobie institua une fête en l’honneur de Bacchus, à qui le roi, son protecteur, vouait un culte particulier, et que lui-même se plaisait à fêter en Égypte. A l’époque où l’hiver fait place au printemps, quand la vigne se couvre de fleurs et que s’opère la dernière fermentation du vin, les Grecs célébraient la fête des grandes Dionysiaques, où ils se livraient à de folles réjouissances. Deux jours durant, l’ivresse régnait en souveraine. On s’envoyait mutuellement, entre amis, des cruches pleines de vin, et le buveur le plus intrépide était proclamé vainqueur. Cette fête, dite de l’Ouverture des Tonneaux, trouva aussi accès dans la Judée. Là aussi, dans cette même saison, des sociétés de plus en plus nombreuses adoptèrent peu à peu l’usage de fêter plus que de raison le jus de la treille pendant deux jours et d’envoyer des présents aux amis. Toutefois, pour donner une couleur juive à cette fête exotique, les riches distribuaient, ces jours-là, des aumônes aux pauvres. La licence est l’inséparable compagne de l’ivrognerie. L’aristocratie judaïque fit bientôt litière de sa dignité, de sa pudeur, de son antique Loi ; elle copia le libertinage des Grecs, introduisant comme eux dans ses festins chanteuses, danseuses et courtisanes. Un poète moraliste, Sirach, flétrit d’une plume sévère cette immoralité croissante :

N’accueille point la femme légère,
Tu pourrais tomber dans ses pièges.
Ne t’arrête point auprès de la danseuse,
Elle t’enlacerait par ses artifices.
Ne livre point ta vie à la courtisane,
Elle te ferait dissiper ton héritage.

Les arts, la vie élégante, les raffinements du goût, que le fils de Tobie avait empruntés à la Grèce et acclimatés en Judée, ne pouvaient compenser les mœurs chastes et austères que son influence fit perdre au peuple. Même des hommes graves, dominés par le prestige hellénique, commencèrent à douter de leurs antiques croyances, à se demander si tout ce qu’enseigne et prescrit le judaïsme était véritable et juste, si la Divinité interdit à l’homme les jouissances et les joies de la terre, si même elle s’occupe, en général, et du grand univers et de ce petit monde de l’homme. La doctrine d’Épicure, qui diminuait Dieu et prêchait le plaisir, souriait au monde dégénéré des Gréco-Macédoniens et plus encore à la haute société d’Alexandrie. Sa pernicieuse influence pénétra de cette ville jusqu’à Jérusalem. Là aussi on se complut dans de subtils sophismes et l’on traita de haut la doctrine judaïque.

Ce goût de la subtilité aurait pu du moins conduire à une certaine activité intellectuelle, si l’odieuse discorde ne s’était glissée dans cette société de parvenus, à coté des vices d’emprunt dont nous avons parlé. Entre les sept fils légitimes de Joseph et son dernier-né Hyrcan, fruit d’une passion coupable, naquirent des ferments de jalousie et de haine que le temps ne fit. qu’envenimer. Le plus jeune se distingua de bonne heure par une finesse, une présence d’esprit et un caractère astucieux qui en firent le favori de son père. Un fils venait de naître (vers 210) au roi libertin Philopator, — ce même fils qui fut plus tard le chétif roi Ptolémée V (Épiphane). A cette occasion, les représentants des villes de Cœlé-Syrie adressèrent à l’envi félicitations et présents au couple royal, comme témoignage de leur respectueuse affection. Joseph ne pouvait rester en arrière. N’étant pas, vu son âge avancé (?), en état de faire le voyage, il invita l’un de ses fils à le remplacer. mais aucun ne se sentait ni assez d’entregent ni assez de courage pour cette mission. aucun, si ce n’est Hyrcan, que ses frères mêmes s’accordèrent à indiquer comme le plus capable..., ce qui ne les empêcha pas de s’entendre sous main avec leurs amis d’ALexandrie pour se débarrasser de lui. Mais le jeune descendant de Tobie sut gagner rapidement les bonnes grâces de la cour. Par la somptuosité de ses présents, — cent beaux esclaves pour le roi et cent belles esclaves pour la reine, avec un talent que chacun d’eux était chargé d’offrir, — il éclipsa tous les autres hommages. Sa présence d’esprit et ses heureuses reparties en présence du roi et à sa table charmèrent Philopator, dont il devint le préféré. Fier de ses succès, Hyrcan retourna à Jérusalem. Ses frères, aux aguets sur la route avec leurs gens, l’attendaient pour l’assassiner ; mais il se mit en défense, ainsi que ses compagnons, et deux de ses frères furent tués. Son père l’accueillit froidement, à cause des prodigalités qu’il avait faites à la cour ; peut-être aussi voyait-il d’un œil jaloux qu’il eût, en si peu de temps, grandi dans la faveur du roi au point de l’effacer lui-même. Hyrcan ne put rester plus longtemps à Jérusalem, et, selon toute apparence, il reprit le chemin d’Alexandrie.

Or la dissension ne sévissait alors que dans la maison du fils de Tobie et n’avait pas encore atteint le peuple, ou, pour mieux dire, les habitants de Jérusalem. On n’y soupçonnait pas encore les maux incalculables que les divisions de cette famille et ses sympathies pour l’hellénisme devaient un jour déchaîner sur le peuple. Le présent offrait encore une apparence sereine. La Judée jouissait, pour le moment, d’une existence calme et douce. Le bien-être régnait partout et mettait aux mains de chacun ce qui peut embellir la vie. Les peuples voisins baissaient la tête devant le chef politique de la nation et n’osaient plus, comme autrefois, l’attaquer ni la vilipender. Jamais encore, depuis Néhémie, la Judée n’avait joui d’une situation aussi prospère. Une telle époque était favorable à l’éclosion d’une œuvre poétique, dont l’aimable et tendre coloris suppose des jours heureux et paisibles. C’est un chant d’amour où se reflètent un ciel d’azur, de vertes prairies, des fleurs balsamiques et surtout une sérénité absolue de l’âme, comme s’il n’y avait rien de plus sérieux dans la vie que d’errer sur des coteaux de myrrhe, de rêver parmi les touffes de lis, en se murmurant l’un à l’autre des paroles d’amour et s’enivrant des félicités de l’heure présente. Tel est le Cantique des cantiques (Schir ha-Schirim), — un poème où la langue hébraïque a montré qu’elle est capable aussi d’exprimer les sentiments les plus intimes et les plus tendres, les grâces les plus exquises du dialogue et les pittoresques beautés de la nature. Enfant d’une imagination riante et insoucieuse, le Cantique appartient très probablement à la période de calme dont nous parlons, calme trompeur que devait bientôt suivre la tempête. Le poète avait fait connaissance avec le monde hellénique, en avait savouré la langue enchanteresse et lui avait dérobé maint heureux artifice, notamment celui de mettre en scène un berger et une bergère et de leur faire échanger d’amoureux entretiens. Mais, sous la naïve innocence de cette langue éthérée, le judicieux poète voulut faire ressortir les vices de son temps. En opposition avec les amours lascives et impures du monde grec, il créa un être idéal, une gracieuse bergère, la Sulamite, aimable fille d’Aminadab, qui porte au cœur un amour profond, ardent, inextinguible, pour un berger paissant parmi les lis, mais qui reste chaste et pure malgré son amour ou plutôt par cet amour même. Sa beauté est relevée par les dons les plus précieux : sa voix mélodieuse vous enchante ; sa suave éloquence vous captive, et lorsqu’elle danse, chacun de ses mouvements est une grâce. Elle aime son berger avec tout le feu d’un cœur jeune ; elle se rend bien compte de cet amour, et elle trouve des images saisissantes pour en peindre l’indomptable violence. Et cet amour même la préserve de toute action mauvaise, de toute parole malséante, de toute pensée impure. Si son regard est doux comme celui de la colombe, son cœur aussi en a toute l’innocence. — Sous les riantes fleurs de sa langue poétique, l’auteur du Cantique laisse entrevoir les tristes plaies de son temps : l’amour sensuel et vénal, qui s’achète et se vend, l’impudicité des danseuses et des chanteuses, les courtisanes qui pullulent, les orgies de la table et de la boisson qui énervent et efféminent les hommes. Les peintures idylliques de cette pastorale ne sont au fond que des portraits de fantaisie. La réalité était loin d’y répondre, et ce n’est nullement le calme qui régnait à Jérusalem.

Avec la mort de Joseph (en 208), le désordre intérieur fit de nouveaux progrès, augmentés encore par les événements politiques extérieurs. Sa charge passa vraisemblablement à ses fils avec la haute situation qu’elle comportait, et comme Hyrcan, le plus jeune, était seul connu de la cour de Ptolémée et, sympathique au roi Philopator, ce fut lui sans doute qui eut la préférence. La haine de ses frères s’en augmenta d’autant. Lorsque Hyrcan vint à Jérusalem pour prendre possession de son emploi, ses frères se déclarèrent ouvertement contre lui et cherchèrent à recruter des adhérents pour le combattre à main armée et parvenir à l’expulser de la ville. Mais il sut, lui aussi, se faire des partisans, et la discorde éclata dans Jérusalem ; discorde qui faillit dégénérer en guerre civile, qui peut-être même fit déjà couler le sang. Le grand prêtre Siméon II, fils de cet Onias II qui avait précédemment contribué au succès du fils de Tobie, fit pencher la balance en prenant parti pour les frères aînés, qui virent, grâce à cet appui, grossir le nombre de leurs adhérents au point qu’il ne fut plus possible à Hyrcan de rester à Jérusalem. Il est à présumer qu’il n’eut rien de plus pressé que de courir à Alexandrie et de porter plainte à la cour contre ses frères. Mais ce fut peine inutile, car peu après (206) son protecteur Philopator mourut et l’Égypte elle-même se trouva, par suite, en proie au bouleversement et à l’anarchie. Deux rois ambitieux, Antiochus le Grand, de Syrie, et Philippe, de Macédoine, profitèrent de la faiblesse de cette dynastie et de ce gouvernement pour démembrer l’Égypte avec ses îles et autres dépendances, et les incorporer à leurs propres royaumes. Les fils aînés de Joseph ou, comme on les appelait, les enfants de Tobie, résolurent aussitôt, en haine de leur frère Hyrcan et de la cour d’Égypte qui l’avait favorisé, de se ranger au parti d’Antiochus et de se détacher de la domination égyptienne. Ils formèrent un parti séleucidien. On les représente comme des contempteurs et des dégénérés, et de fait ils se montrent jusqu’au bout comme des hommes sans principes, sacrifiant le bien du pays à leur soif de vengeance et à la satisfaction de leurs appétits. Ils ouvrirent au roi de Syrie les portes de la ville et lui rendirent hommage. Leurs adversaires, les partisans d’Hyrcan ou des Ptolémées, cédèrent à la force ou furent écrasés. Un siècle après que la dynastie des Lagides avait pris possession de la Judée comme d’une dépendance de la Cœlé-Syrie, elle tomba au pouvoir de la maison des Séleucides (203-202). De nouveau, le fléau de la guerre et de la discorde s’abattit sur ce malheureux pays. La Judée, en ce temps-là, offrait l’image d’un vaisseau ballotté par la tempête et poussé tour à tour par des vents contraires. Les deux États belligérants et leurs généraux lui infligèrent, l’un comme l’autre, de cruelles blessures. Un grand nombre d’habitants furent conduits en captivité.

Du reste, Antiochus semble avoir eu fort à cœur de s’attacher les Judéens. Il donna ordre à son général de leur faire connaître ses dispositions favorables à leur égard. Il les aida à restaurer les ruines de Jérusalem. Il leur accorda un grand nombre de franchises et leur permit de se gouverner d’après leurs propres lois. De plus, il défendit à tout étranger, sous peine d’amende, de pénétrer dans l’enceinte du temple, d’élever dans Jérusalem des animaux immondes, d’y introduire des bêtes mortes ou autres causes de souillure.

Antiochus resta tranquille possesseur de la Cœlé-Syrie et, par suite, de la Judée. Mais il avait des vues sur l’Égypte et ses dépendantes, pays livré au désordre, gouverné par un roi en bas âge, et qui lui promettait une conquête facile. Il fut arrêté dans ses desseins ambitieux par les Romains, vainqueurs alors de Carthage et d’Hannibal, et qui, délivrés de leur principal souci, songeaient à de nouvelles conquêtes. Vaincu par eux à Magnésie (automne de 190), la défaite d’Antiochus fut écrasante : il dut leur céder ses possessions de Grèce et d’Asie Mineure, leur livrer sa flotte et leur payer, en douze années, 15.000 talents pour frais de guerre. Afin de garantir cette dette et le maintien de la paix, il lui fallut envoyer à Rome, comme otage, son second fils, Antiochus Épiphane, qui devait un jour ajouter une page sanglante aux annales du judaïsme. Par sa confiance exagérée dans ses propres forces, Antiochus porta un coup fatal au royaume des Séleucides. Les rois de Syrie, pour faire face à leurs frais de guerre, étaient réduits à piller les temples ; ces actes sacrilèges les rendirent odieux et soulevèrent contre eux les populations même les plus endurantes. Antiochus, si mal surnommé le Grand, paya de sa vie un attentât de ce genre (187). Son fils porta pareillement la main sur des sanctuaires, et n’obtint, pour tout résultat, que le relèvement et la glorification du peuple juif, en même temps que sa propre humiliation et la décadence croissante de son empire.

La décomposition intérieure de l’État judaïque avait commencé avec l’administration du receveur Joseph ; sous l’influence des guerres entre les Séleucides et les Lagides, comme aussi des factions qui divisèrent le peuple, elle s’étendit et fit de rapides progrès. Les meneurs et leurs partisans, les Tobiades, n’étaient pas difficiles dans le choix des moyens à employer pour faire triompher leur cause ou leur querelle et anéantir leurs adversaires. Ils songèrent avant tout à se créer des points d’appui en dehors de leur peuple, non seulement chez les puissants d’Antioche, mais encore auprès des populations voisines. Or, une haine commune animait, contre les Judéens, et les Grecs établis en maîtres dans les villes de la Palestine, et les habitants indigènes. Ils ne pouvaient leur pardonner d’avoir été si longtemps humiliés et malmenés par leurs fermiers des impôts. Les haines antiques ressuscitaient, et comme les ennemis d’autrefois avaient conservé leurs noms, il semblait qu’on se retrouvât à l’époque des juges ou à celle du déclin de la royauté. Là vivaient encore les Philistins, là encore les Iduméens, qui détenaient le territoire, autrefois judaïque, de Marescha et d’Adoraïm, et qui avaient mis la main sur Hébron, la plus ancienne cité de Palestine.

Iduméens et Philistins nourrissaient contre les Judaïtes la même haine qu’au temps passé, et ne manquaient aucune occasion de le leur faire sentir. Autant faisaient, au nord, les Samaritains. Des Judaïtes demeuraient également au delà du Jourdain, dans le Galaad et le Basan (Batanée). Partout, au delà comme en deçà, ils étaient détestés des peuplades païennes. Le seul moyen, pensaient-ils, de s’en faire de bons voisins était de se rapprocher d’eux par la langue, les mœurs et les habitudes, surtout de s’assimiler extérieurement aux Grecs. De la sorte, ils espéraient trouver chez les Gréco-Macédoniens, chefs supérieurs ou fonctionnaires subalternes, protection et bienveillance. A Jérusalem, ceux qui s’étaient déjà grécisés songèrent à les prendre pour modèles dans l’éducation de la jeunesse, qu’ils voulaient exercer par des joutes, courses et luttes dans des gymnases, afin de la préparer au métier des armes. Ces Hellénistes ou singes de la mode grecque formaient un parti considérable, qui se recrutait surtout parmi les riches et les notables ; ils comptaient même dans leurs rangs un fils de grand prêtre, Jésua (qui se faisait appeler Jason), et d’autres Aaronides. Les fils encore vivants du receveur Joseph et ses petits-fils, qu’on nommait les Tobiades (descendants de Tobie), tous gens sans principes, étaient à leur tête. Comme la loi et les mœurs judaïques s’opposaient aux innovations, particulièrement à l’usage indécent de se déshabiller pour les joutes, les Hellénistes maudissaient en secret la vieille loi de leurs pères, et n’avaient plus d’autre pensée que de la supprimer pour pouvoir gréciser à leur aise le peuple judéen. La fusion, une fusion absolue avec les Grecs idolâtres, était le plus cher de leurs vœux. A quoi bon ces haies élevées avec tant de sollicitude autour du judaïsme par Ezra, Néhémie et le grand Conseil ? Les Hellénistes les renversaient toutes ; ils auraient voulu abattre le tronc lui-même.

Ainsi qu’il arrive souvent chez les peuples qui ont conservé quelque ressort, cet excès provoqua un excès contraire. Ceux qui assistaient avec douleur et colère aux tentatives des Hellénistes formèrent une association, décidée à s’attacher de toutes ses forces à la loi et aux mœurs antiques et à les défendre avec énergie. Ce fut la Société des pieux ou Hassidéens (chassidim), une dérivation des anciens Naziréens. Aux yeux de cette société, toute coutume religieuse était chose sainte et inviolable. Rarement antagonisme fut plus tranché que celui qui séparait ces deux partis. Ils en étaient venus à ne plus s’entendre absolument, et il ne semblait pas que ce fussent les enfants d’une même race, les membres d’un même peuple. Ce que les Hellénistes poursuivaient de leurs plus ardents désirs, les Hassidéens le repoussaient comme une infamie, comme un crime, comme une trahison sans exemple, et ils en flétrissaient les partisans du nom de violateurs de la Loi, de traîtres à l’Alliance. Ce que les seconds, au contraire, tenaient pour cher et sacré, les autres le raillaient comme une extravagance, l’exécraient comme un obstacle au bien-être et à la durée de la société judaïque. Parmi ces piétistes rigides, il faut compter sans doute deux docteurs de la loi qui vivaient à cette époque : José (Joseph), fils de Joézer, de la petite ville de Tseréda, et José, fils de Johanan, de Jérusalem, qui formèrent deux écoles. Le premier attachait plus de valeur à l’étude théorique de la Loi, le second estimait davantage la religiosité pratique. José de Tseréda enseignait à ses disciples : Que ta maison soit un lieu de rendez-vous pour les sages, roule-toi dans la poussière de leurs pieds et recueille avidement leurs paroles. Mais son collègue de Jérusalem avait coutume de dire : Que ta maison soit grande ouverte, que les pauvres en soient les hôtes, et sois sobre de paroles avec la femme.

Entre ces deux partis extrêmes, le gros de la nation, comme il arrive toujours en pareil cas, gardait le milieu et se tenait à égale distance de leurs exagérations. Certes, la vie élégante et agréable des Grecs ne lui déplaisait pas, elle se souciait peu de s’enfermer dans le rigorisme morose des Hassidéens ; mais elle n’approuvait pas davantage la licence des Hellénistes, elle ne voulait pas rompre avec le passé ni le sacrifier à des nouveautés subversives. Ces modérés cependant furent entraînés dans la lutte à outrance qui éclata entre Hellénistes et Hassidéens, et forcés de prendre parti.

Les hommes pieux, les conservateurs de l’esprit national, avaient encore la haute main dans la direction des affairés. A leur tête était le grand prêtre Onias III, fils de Siméon II, qui était en même temps le chef de l’État. On nous le dépeint comme un homme de grand mérite, d’une nature douce, mais plein de zèle pour la Loi, ennemi du mal, protecteur de la piété, et qui opposa une barrière inflexible aux débordements de l’hellénisme. Aussi en fut-il cordialement détesté. Ses principaux ennemis étaient trois frères benjamites de bonne famille et d’égale audace : Simon, Onias, dit Ménélaüs, Lysimaque, et leurs alliés intimes, les Tobiades. Ils ne haïssaient pas seulement le grand prêtre à cause de son aversion déclarée pour les réformes, mais encore à cause de sa liaison avec Hyrcan, dont les frères et les proches étaient restés les mortels ennemis. Ce dernier, parait-il, avait lui aussi, à la cour d’Égypte, obtenu les bonnes grâces du jeune roi Ptolémée V Épiphane, et la ferme des revenus ou quelque autre charge dans une province transjordanique. Il avait sans doute, comme avait eu son père, une troupe à ses ordres pour lui prêter main-forte dans son administration. Des Judéens établis dans cette contrée s’employèrent aussi pour lui ou furent employés par lui. Avec leur concours, il imposa des contributions aux arabes ou Nabatéens habitant les territoires de Hesbon et de Médaba, et procéda avec autant de rigueur qu’avait fait son père Joseph dans l’administration de la Cœlé-Syrie. Il amassa ainsi des richesses considérables, qui lui servirent à se construire, non loin de Hesbon, sur un rocher, une sorte de château, à la fois forteresse et maison de plaisance.

Quant à l’excédent disponible de ses trésors, il l’envoyait de temps à autre à Jérusalem pour qu’on le lui conservât dans le temple, asile sûr, lieu saint et inviolable pour les païens eux-mêmes. Hyrcan était allié au grand prêtre Onias III, et mettait sans crainte ses fonds sous la protection du sanctuaire confié à sa garde. Cette circonstance et la sévérité du pieux grand prêtre à l’endroit des mœurs grecques inspirèrent aux Tobiades et à Simon, chef du parti des Hellénistes, une haine violente pour Onias, haine qui fit naître des conflits et des luttes dans Jérusalem. Simon exerçait un emploi dans le temple, et il parait s’en être prévalu pour faire acte de résistance au grand prêtre. Celui-ci, pour enrayer les progrès de la discorde à Jérusalem, en bannit Simon et probablement aussi les Tobiades ; c’était jeter de l’huile sur le feu.

Simon avait imaginé, seul ou de concert avec les autres Hellénistes, un plan odieux de vengeance contre leurs ennemis communs. Il alla trouver le commandant militaire de la Cœlé-Syrie et de la Phénicie, Apollonius, fils de Thrasée, et lui révéla, par une dénonciation perfide, que dans le temple de Jérusalem existaient de grands trésors qui n’appartenaient pas au sanctuaire, et qui dès lors, en bonne justice, revenaient au roi. Apollonius ne manqua pas d’en donner aussitôt avis au roi Séleucus IV (187-175), lequel donna ordre d’enlever ce riche trésor. Son trésorier, Héliodore, se rendit à Jérusalem pour opérer cette confiscation au cas où le dire de Simon se trouverait confirmé. Onias, comme on pouvait s’y attendre, résista énergiquement à cette prétention illégale. Mais Héliodore invoqua l’ordre royal et fit ses dispositions pour pénétrer dans le sanctuaire. Ce fut un grand émoi dans toute la population de Jérusalem, de voir qu’un païen osât s’introduire dans le sanctuaire et y commettre une spoliation. Une circonstance inconnue, que la piété populaire nous a transmise sous la forme légendaire du miracle, empêcha Héliodore de consommer cette profanation. Il revint chez le roi les mains vides.

Mais Simon ne se tint pas pour battu, et il chercha à renverser ce grand prêtre, objet de son implacable haine. Il l’accusa de s’être opposé à ce qu’on mit la main sur le trésor du temple; il alla même, dit-on, jusqu’à soudoyer des assassins pour se débarrasser d’Onias. Celui-ci comprit qu’il n’y avait pas d’autre moyen de rendre la paix et la tranquillité à la capitale judaïque que de faire connaître au roi les partis qui la déchiraient, de lui dévoiler la perversité de ses ennemis personnels et d’obtenir contre eux son assistance. Il résolut donc de se rendre à Antioche, et délégua son frère Jésua, dit Jason, pour le remplacer comme grand prêtre. Les Hellénistes profitèrent de son absence pour intriguer plus que jamais contre lui, essayer de le précipiter du pouvoir et de s’emparer du pontificat. Un grand prêtre sorti de leurs rangs serait maître et des trésors du temple et de l’esprit du peuple ; il pourrait favoriser l’introduction des nouveautés qui leur étaient chères et leur donner l’appui de son autorité spirituelle. Les Hellénistes étaient dégénérés à ce point qu’il n’y avait plus rien de sacré pour eux. Cependant, quelque secrètes que fussent d’abord leurs menées contre Onias absent, ils ne purent les dissimuler jusqu’au bout, et ceux-là durent en être profondément ulcéré, qui voyaient, dans la destruction de l’ordre antique et dans le dédain des traditions, un crime impardonnable.

Un poète gnomique, que cette situation contristait au plus profond de son cœur, tenta d’arrêter ses concitoyens sur cette pente qui les menait droit à l’abîme. C’était Jésua (Jésus) Sirach, fils d’Éléazar, de Jérusalem (200-176). Les aberrations qu’il voyait envahir de plus en plus sa ville natale le remplissaient de douleur et lui inspirèrent la pensée de composer un livre de sentences destiné à éclairer ses frères sur le danger de leurs tendances et à les ramener dans la bonne voie de leurs pères. C’était un fruit tardif de la littérature gnomologique. La Loi, les Prophètes et autres écrits de cette nature, riches en leçons morales, étaient ses livres favoris ; il se complaisait surtout au recueil des Proverbes (Mischlé), et s’en assimila le langage ; mais il n’en sut pas égaler l’ingénieuse simplicité.

Sirach n’était point de ces sombres Hassidéens qui s’abstenaient même de jouissances légitimes et qui les condamnaient chez les autres. Loin de là, il approuvait fort les bons repas d’amis, égayés par le vin et la musique. Contre les trouble-fête qui glaçaient la joie des festins par des discours trop graves, il a des paroles d’une fine ironie :

Sage conseiller, débite tes savants discours,
Tu feras bien, mais il ne faut pas incommoder la musique.
Où le vin pétille, tes discours n’ont que faire,
Et il ne faut pas être sage hors de propos.
La chanson joyeuse accompagnant le bon vin,
C’est une bague d’émeraude enchâssée dans l’or.

A l’encontre des exaltés qui conspuaient la médecine et la tenaient pour impie, soutenant que les maux du corps ne devaient être combattus que par la prière, Sirach préconise l’utilité des médecins et des médicaments, créés eux aussi, dit-il, pour le plus grand bien de l’homme.

Mais sa colère n’en éclate pas moins vive au spectacle de l’abaissement moral et religieux de ses contemporains. Plus encore que l’oppression politique, la décadence des mœurs le préoccupe. Il flagelle d’un blâme acerbe l’arrogance, la perfidie et l’avidité des riches, la démence des Hellénistes, qui n’adorent que Mammon. Il stigmatise les relations impudiques des sexes, l’entretien des chanteuses et des danseuses, l’attrayant péché que les Judéens avaient appris à l’école des Grecs. Il esquisse quelque part un portrait des filles d’Israël, portrait exagéré peut-être, mais qui ne les montre pas sous un jour des plus flatteurs.

A ses yeux, le vice capital, la cause première de cet abâtardissement des esprits, c’est le mépris de la doctrine religieuse du judaïsme, et c’est pour remédier â ce mal qu’il a composé son livre. — Sirach y touche encore un autre point, une question irritante et qui préoccupait les esprits dans la haute société de Jérusalem : les audacieuses manœuvres des Hellénistes pour déposséder le grand prêtre de sa dignité et l’attribuer à un des leurs, bien qu’étranger à la descendance d’Aaron. Le pontificat devait-il rester le privilège héréditaire d’une seule famille ? Telle était la question soulevée par les ambitieux. A ces propos téméraires, à ces attaques dirigées contre les institutions les plus saintes, Sirach opposa aussi sa remontrance sentencieuse. Il l’indique par des allusions discrètes, n’osant appeler la chose de son vrai nom :

Pourquoi un jour surpasse-t-il un autre jour,
Alors que tous doivent leur lumière au soleil ?
C’est la sagesse du Seigneur qui les distingua
En déterminant des époques et des solennités.
Il a privilégié et sanctifié certains jours,
Il en a destiné d’autres au travail.
Ainsi tous les hommes sont fils de la poussière,
C’est d’un peu de terre qu’Adam fut façonné,
Et cependant Dieu Ies a différenciés dans sa sagesse :
... Tels d’entre eux, il les a élevés et bénis,
Il les a sanctifiés et rapprochés de lui-même...

Le choix d’une famille spéciale pour le service du temple, — veut dire le poète, — est d’institution divine, tout comme le choix incontesté de certains jours pour la célébration des fêtes. Nul ne peut, sans témérité, porter atteinte à cette économie divine. Sirach montre à ses contemporains, par des exemples tirés de l’histoire du peuple israélite, combien le respect de la Loi et des institutions à d’heureuses conséquences, quelles suites funestes, au contraire, entraîne leur violation. C’est dans ce but qu’il déroule la longue série des personnages dont l’histoire a conservé le souvenir, et rappelle sommairement leurs actions bonnes ou mauvaises. A cette occasion, et avec une arrière-pensée évidente, il raconte la révolte de la faction de Coré contre Aaron, de ces téméraires qu’une jalousie dévorante animait contre lui ; mais ils furent à leur tour dévorés par les flammes, et la dignité d’Aaron en reçut un nouveau lustre : avertissement indirect aux envieux du grand prêtre Onias, descendant d’Aaron, de ne pas s’exposer au triste sort de la faction de Coré. Il s’arrête avec la même complaisance sur l’épisode de Phinéès, petit-fils d’Aaron, « le troisième en gloire », qui réconcilia Dieu avec Israël. — Il passe rapidement sur la période affligeante du schisme et sur les nombreux péchés dont il fut l’origine ; mais il insiste sur l’active intervention des prophètes. De l’époque post-babylonienne, il ne mentionne que Zorobabel, le grand prêtre Josué et Néhémie. Et, tout à la fin, Sirach dépeint l’illustre grand prêtre Siméon le Juste, ses actions et sa candeur sacerdotale, dont la mémoire était toute récente. Siméon était l’aïeul des pontifes contemporains et aussi des Tobiades ; son exemple était une leçon instructive, faite pour décourager les ambitions téméraires. Pour rendre ses allusions et plus transparentes et plus efficaces, Sirach termine l’exposé des miracles de Dieu dans la nature et dans l’histoire d’Israël par la prière que voici :

Et maintenant, louez tous l’Auteur de ces merveilles,
…………………………………………………………………
Qui nous a traités selon sa miséricorde.
Puisse-t-il nous accorder la joie du cœur,
Faire régner la paix au milieu de nous
Et rester avec Siméon le Juste et ses descendants,
Comme aux jours d’autrefois !

Mais la discorde ne fit qu’augmenter ses ravages, au lieu de cette concorde qu’implorait le poète ; et les affolés de l’hellénisme, par leurs intrigues et leurs bassesses, finirent par mettre l’État judaïque à deux doigts de sa perte.