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Histoire des Juifs/Troisième période, première époque, chapitre I

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Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. — Après l’exil : § 1er
III. 3e période — La dispersion
1re époque — Le recueillement après la chute
I. Le relèvement ; l’école de Jabné
II. L’activité à l’intérieur
III. Soulèvement des judéens
IV. Suite de la guerre de Barcokeba
V. Patriarcat de Judale Saint
VI. Le patriarche Juda II ; Les Amoraïm
VII. Les Judéens dans le pays parthes
VIII. Le patriarcat de Galamiel IV et de Juda II
IX. Le triomphe du christianisme et les Judéens
X. Les derniers Amoraïm
XI. Les Juifs dans la Babylonie et en Europe
XII. Les Juifs en Arabie
XIII. Organisation du judaïsme babylonien
XIV. Le caraïsme et ses sectes
XV. Situation des Juifs dans l’empire franc et déclin de l’exilarcat en Orient
2e époque — La science et la poésie juive
I. Saadia, Hasdaï et leurs contemporains
II. Fin du gaonat en Babylonie. Aurore de la civilisation juive en Espagne
III. Les cinq Isaac et Yitshaki
IV. La première croisade. Juda Allévi
V. La deuxième croisade - Accusation de meurtre rituel
VI. Situation des Juifs à l’époque de Maïmonide
VII. Époque de Maïmonide
VIII. Dissensions dans le judaïsme. - La rouelle
IX. Controverses religieuses du talmud. Autodafé du Talmud
X. Progrès de la bigoterie et de la Cabbale
XI. La peste noire. Massacres des Juifs
XII. Conséquences de la persécution de 1391. Marranes et apostats.
XIII. Une légère accalmie dans la tourmente.
XIV. Recrudescence de violences
XV. Établissement de tribunaux d’inquisition
XVI. Expulsion des Juifs d’Espagne et de Portugal
XVII. Pérégrinations des Juifs et des Marrannes d’Espagne et de Portugal
3e époque — La décadence
I. Reuchlin et le obscurants. Martin Luther
II. L’inquisition et les Marranes. Extravagances cabbalistiques te messianiques
III. Les Marranes et les papes
IV. Les juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos
V. Situation des Juifs de Pologne et d’Italie jusqu’à la fin du XVIe siècle
VI. Formation de communautés marranes à Amsterdam, à Hambourg et à Bordeaux
VII. La guerre de Trente Ans et le soulèvement des Cosaques.
VIII. L’Établissement des Juifs en Angleterre et la révolution anglaise
IX. Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi
X. Tritesses et joies
XI. Profonde décadence des Juifs
4e époque — Le relèvement
XII. Moïse Mendelssohn et son temps
XIII. Excès de l’orthodoxie et de la réforme
XIV. La révolution française et l’émancipation des Juifs
XV. Le Sanhédrin de Paris et la Réaction
XVI. Les réformes religieuses et la science juive
XVII. Une Accusation de meurtre rituel à Damas
XVIII. Orthodoxes et réformateurs en Allemagne


CHAPITRE PREMIER


le relèvement — l’école de Jabné (70-117)


La malheureuse issue de la lutte que les Juifs avaient soutenue pendant quatre ans contre les Romains avec une si vaillante énergie, la chute de l’État, l’incendie du temple, la condamnation infligée aux prisonniers à travailler dans les mines de plomb en Égypte, à être vendus sur les marchés d’esclaves on à combattre comme gladiateurs dans les cirques, toutes ces catastrophes produisirent sur les Judéens survivants une telle impression d’effarement et de stupeur, qu’elles paralysèrent en eux tout esprit d’initiative et toute volonté. La Judée était dépeuplée, tous ceux qui avaient pris les armes, dans le nord et dans le sud, en deçà ou au delà du Jourdain, étaient tombés sur les champs de bataille ou avaient été chargés de chaînes et envoyés en exil. Le courroux du vainqueur n’avait même pas épargné les femmes et les enfants. La troisième captivité, la période de l’exil romain (Galut Edom) imposé aux Judéens par Vespasien et Titus, s’était ouverte au milieu d’actes de cruauté plus douloureux que ceux qui avaient été commis sous Nabuchodonosor, au commencement de la deuxième captivité. Les Romains n’avaient épargné que les Judéens qui, en secret ou publiquement, s’étaient déclarés pour eux : c’étaient les amis de la puissance romaine qui, dès l’ouverture des hostilités, n’avaient montré aucune sympathie pour la cause nationale ; c’étaient les partisans de la paix, pour qui le judaïsme avait une autre mission que celle de lutter à main armée ; c’étaient encore les sages et les gens de réflexion, qui avaient vu dans la guerre contre Rome un suicide ; c’étaient enfin les désabusés, qui avaient d’abord considéré comme le plus sacré des devoirs de briser le joug si pesant des Romains et qui, effrayés par la lutte des partis, avaient déposé les armes et s’étaient réconciliés avec l’ennemi. Ces faibles restes de la population de la Judée ainsi que les Judéens de la Syrie avaient espéré que Titus respecterait le temple, centre du culte et de la religion, et que le sanctuaire placé sous l’égide divine serait protégé contre toute destruction. L’incendie du temple, qui leur enleva tout espoir et tout courage, agit sur eux de façons bien diverses. Les uns s’imposèrent à la suite de cet incendie une vie de pénitence, s’abstinrent de manger de la viande et de boire du vin ; les autres, pour remplir le vide qu’avait produit dans leur cœur et leur pensée l’abolition des sacrifices, entrèrent dans la jeune communauté chrétienne. Le judaïsme, qui n’avait plus ni culte ni centre, était menacé dans son existence. Jusqu’alors, les communautés de Syrie, de Babylonie, de Perse, d’Asie Mineure et de Rome, et en général celles d’Europe, avaient dirigé leurs regards vers Jérusalem et le Sanhédrin d’où elles recevaient la direction, l’enseignement et les lois. La seule communauté indépendante, celle d’Alexandrie, avait vu disparaître avec le temple d’Onias sa force et son influence. Qu’allaient devenir le peuple juif et le judaïsme ? Le Synhédrin, le seul pouvoir législatif de la nation juive tout entière, était tombé avec Jérusalem. Qui s’élèverait donc sur ces ruines pour sauver le judaïsme ? Un homme se rencontra à cette époque qui semblait créé tout exprès pour lutter contre la destruction, donner un nouvel essor à l’esprit du judaïsme et faire pénétrer dans le peuple juif une nouvelle vigueur. Ce sauveur s’appelait Johanan ben Zakkaï. Comme les prophètes de l’exil de Babylone après la première chute de Jérusalem, mais par des moyens différents, ce docteur, aidé de ses disciples, sauva la nation judaïque de la ruine, la réveilla de son engourdissement, lui imprima une nouvelle direction, et parvint à lui rendre son unité et sa vigueur.

Johanan n’était pas, à vrai dire, un disciple de Hillel, mais il était animé de son esprit. Quand les Judéens formaient encore une nation, il siégeait au Synhédrin et enseignait à l’ombre du sanctuaire ; son école à Jérusalem jouissait, paraît-il, d’une grande autorité. Seul, il savait opposer des arguments victorieux aux raisonnements des Sadducéens, et détruire leurs creuses théories par une pénétrante dialectique. Par suite de son caractère et de ses sentiments de modération, il s’était rapproché, pendant la tourmente révolutionnaire, du parti de la paix, et, à maintes reprises, il avait exhorté le peuple et les zélateurs à livrer la ville et à se soumettre à la domination romaine. Pourquoi, disait-il aux agitateurs, voulez-vous détruire la cité et livrer le temple aux flammes ? Malgré sa grande autorité, il n’eut aucune prise sur l’esprit des zélateurs, qui repoussèrent tous ses avertissements. Les espions que le général romain entretenait dans la ville assiégée ne manquèrent pas de l’informer que Johanan était ami des Romains et conseillait aux chefs de l’insurrection de faire la paix. Les nouvelles de la ville étaient écrites sur de petits billets qu’on lançait au moyen de flèches dans le camp romain. Johanan, par crainte des zélateurs, ou peut-être par simple prévoyance et dans l’intention de préparer un refuge à l’étude de la Loi, conçut le projet de se rendre auprès de Vespasien (Titus). Mais la vigilance jalouse des zélateurs rendait l’exécution de ce projet bien difficile. Johanan, de connivence avec le chef des zélateurs, qui était son parent, résolut alors d’user d’un stratagème. Il se fit passer pour mort, se fit déposer dans un cercueil, et, au crépuscule, ses disciples Éliézer et Josua le portèrent hors de la ville. Vespasien accueillit le fugitif avec bienveillance, et lui permit de lui adresser une demande. Johanan le pria de l’autoriser à ouvrir une école. Vespasien accéda de bonne grâce à une requête qui lui paraissait si modeste ; il ne pouvait pas prévoir que par un acte aussi simple que l’ouverture d’une école, le judaïsme, faible et désarmé, serait mis en état de survivre de plusieurs milliers d’années au colosse romain. À en croire la tradition juive, Vespasien aurait accueilli la demande de Johanan parce que ce dernier lui aurait prédit qu’il serait revêtu de la pourpre impériale. Quoi qu’il en soit, Johanan fut autorisé à s’établir avec ses disciples à Jabné (Jamnia), ville située non loin des rivages de la Méditerranée, entre le port de Joppé et l’ancienne ville philistine d’Asdod. Le territoire de la ville de Jabné faisait partie du domaine privé de la famille impériale, à laquelle il avait été légué jadis par Salomé, sœur d’Hérode.

Tant que la lutte s’était poursuivie, âpre et sanglante, sous les murs de Jérusalem, dans les rues et autour du temple, Johanan était resté condamné à l’inaction. À la nouvelle que les remparts étaient tombés et le temple livré aux flammes, le maître et les disciples avaient déchiré leurs vêtements, ils avaient gémi et pleuré comme sur la mort d’un parent bien-aimé. Mais Johanan n’avait pas désespéré, il avait compris que le sort du judaïsme n’était pas lié à celui du sanctuaire et de l’autel, et que la religion judaïque ne sombrerait pas avec Jérusalem et son temple. Et comme ses disciples s’étaient affligés sur la destruction de l’autel et l’abolition forcée des sacrifices, il les avait consolés en leur rappelant que la charité et l’amour des hommes étaient aussi méritoires que les sacrifices, ainsi qu’il est dit dans l’Écriture sainte. J’aime la charité et non les sacrifices. Il parut évident à Johanan, qui professait des idées si libérales sur la valeur des sacrifices, qu’il fallait avant tout substituer au temple un autre centre religieux. Il réunit donc à Jabné une sorte de Sanhédrin dont il fut reconnu sans conteste le chef suprême. Ce nouveau tribunal (Bet-din) ne comptait certainement pas soixante-dix membres, et son rôle devait être tout différent de celui du Synhédrin de Jérusalem, qui, par suite de la révolution et de la force des choses, avait dû être investi des attributions politiques les plus importantes. Mais le Sanhédrin de Jabné, comme autrefois celui de Jérusalem, avait une autorité souveraine dans les questions religieuses et exerçait les fonctions judiciaires d’un tribunal supérieur. Pour mener à bien au milieu de circonstances défavorables une œuvre aussi importante que celle de la création et de l’organisation du Synhédrin, il fallait l’influence considérable d’un homme comme Johanan. Seul, ce docteur avait l’autorité nécessaire pour combattre avec succès cette croyance que le Synhédrin n’était un pouvoir religieux et judiciaire, représentant de la nation tout entière, que s’il avait son siège dans l’intérieur du temple. En montrant que l’autorité du Synhédrin état indépendante de l’endroit où elle était exercée, et en établissant ce Conseil à Jabné, Johanan prouva que l’existence du judaïsme n’était nullement liée à l’institution des sacrifices. À partir de ce moment, et sans que se produisît la moindre opposition, Jabné remplaça Jérusalem et devint le centre religieux et national des communautés dispersées. Le privilège le plus important du Synhédrin, celui qui lui a toujours permis d’exercer une action efficace sur toutes les communautés du dehors, le droit de fixer les jours de fête, fut accordé au Conseil de Jabné. Dans cette ville se constitua encore une autre assemblée qui prit le modeste titre de Bet-din (tribunal), et dont Johanan obtint également la présidence.

Ce qui soutenait Johanan, ses disciples et les autres docteurs de la Loi contre les défaillances et le découragement, c’était l’espérance ou plutôt la certitude qu’Israël ne périra jamais. Leurs regards se portaient au delà des tristesses du présent pour contempler le brillant avenir promis à leur peuple. Et cependant le présent était bien sombre ! Les Judéens qui avaient survécu à l’effondrement de leur État avaient été dépouillés, et leurs terres distribuées aux Romains et aux hellénisants ; ceux qui avaient possédé autrefois des richesses considérables souffraient de la plus affreuse misère. Tous, même les plus pauvres, étaient soumis à la taxe que Vespasien avait imposée aux Judéens (fiscus judaicus). Le pays, si florissant avant la guerre, était couvert de ruines, Israël était en deuil, les mariages même se célébraient dans un douloureux silence.

Cette époque si néfaste est décrite d’une façon saisissante dans une allocution que Johanan ben Zakkaï adressa à ses disciples. Un jour, ce docteur aperçut une jeune fille, de famille riche, qui ramassait des grains d’orge jusque sous les pieds des chevaux pour s’en nourrir. À ce spectacle d’une poignante tristesse, il s’écria : « Peuple infortuné qui ne voulais pas servir ton Dieu, tu es maintenant condamné à servir des nations étrangères ! Tu refusais un demi-sicle pour le service du temple, et tu payes maintenant à tes ennemis un impôt trente-cinq fois plus élevé ; tu ne voulais pas entretenir en bon état les chemins et les routes pour les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem, et maintenant tu es obligé d’entretenir les maisonnettes des gardiens romains dans les vignes qu’ils se sont appropriées ! »

Les membres survivants de la famille royale d’Hérode, Agrippa et sa sœur Bérénice, paraissent avoir contribué à adoucir les souffrances du peuple vaincu. Bérénice, dont la beauté semblait défier le temps, sut retenir longtemps Titus captif de ses charmes et de sa séduction, et il s’en fallut de peu que la princesse juive ne devînt impératrice romaine. Le préjugé de l’orgueil romain contre son origine judaïque et barbare fut le seul obstacle à l’union de Bérénice et de Titus, et il força ce dernier à rompre des relations qui avaient duré de nombreuses années. Bérénice dut s’éloigner du palais impérial, elle retourna sans doute auprès de son frère en Palestine. Elle garda cependant toute son influence sur Titus, qui n’avait pas encore renoncé à l’espoir de l’épouser, et elle dut intervenir souvent en faveur de ses malheureux coreligionnaires pour lesquels elle avait gardé un sincère attachement. Agrippa, le dernier roi des Judéens, avait gagné la faveur de Vespasien par les services qu’il avait rendus, pendant la guerre, à la maison des Flaviens, et il est probable que ses anciennes possessions s’agrandirent alors du territoire de la Galilée. Il plaça à la tête de cette province un gouverneur judéen, fort pieux, qui résidait alternativement dans une des deux villes principales de la Galilée, à Tibériade et à Sepphoris, et, grâce à un gouvernement sage, il parvint à relever rapidement la Galilée, dont la population fut bientôt plus nombreuse que celle de la Judée administrée par un lieutenant romain (Hegemon). Peu à peu, on vit la Judée elle-même renaître de ses ruines, des villes ravagées ou dépeuplées par la guerre redevinrent florissantes, Lydda (Diospolis), comme ville de commerce, Emmaüs (autrefois Guimzo) et, à l’est Jéricho, acquirent une importance considérable. Le travail des champs reprit aussi avec une nouvelle vigueur, les Judéens ayant été autorisés à racheter ou à prendre à ferme les terres données aux Romains. Cette modération relative du vainqueur envers les vaincus était due, sans aucun doute, à l’intercession du roi Agrippa et de sa sœur.

Agrippa avait été haï par les zélateurs, mais les docteurs de la Loi lui avaient témoigné de l’amitié. Lorsqu’il était venu, un jour, du nord pour visiter le sud de son royaume, les docteurs étaient allés à sa rencontre pour contempler ses traits, comme s’ils avaient voulu graver profondément dans leur souvenir l’image du dernier roi judéen. Agrippa approuva l’activité que déployait Johanan pour organiser une école à Jabné, il remarqua avec une vire satisfaction que l’étude de la Loi absorbait toute l’attention de l’impétueuse jeunesse judaïque et la détournait des projets de conspiration et de révolte. Johanan réussit par son enseignement à raffermir les fondements ébranlés du judaïsme, il exerça une action profonde sur ses disciples qu’il pénétrait de son esprit et nourrissait de sa science. Nous connaissons les noms de cinq de ces disciples, dont trois appartiennent à l’histoire, Éliézer et Josua, qui avaient porté leur maître, dans un cercueil, hors des murs de Jérusalem, et Éléazar ben Arak, le plus savant d’entre eux, dont il a été dit plus tard que s’il était mis dans le plateau d’une balance et ses condisciples dans l’autre plateau, il l’emporterait sur tous. Souvent Johanan aimait à soumettre à ses disciples des questions d’un sens profond qui développaient en eux l’habitude de la réflexion. C’est ainsi qu’un jour il leur demanda quel était le don qu’ils jugeaient le plus précieux et le plus souhaitable pour l’homme. L’un répondit : Le contentement ; l’autre, un ami sincère ; un troisième, un bon voisin ; le quatrième, la faculté de prévoir les conséquences de ses actes. Éléazar dit : Ce que l’homme peut posséder de plus précieux, c’est un bon cœur, et le maître applaudit à cette sentence inspirée de ses doctrines, et qui résumait ce qu’avaient dit les autres disciples.

Quel était donc l’enseignement de Johanan dans l’école de Jabné ? Hillel, l’illustre docteur, le modèle des savants pour les générations postérieures, avait imprimé au judaïsme un caractère propre, ou pour mieux dire, il avait développé et organisé ce qui est l’essence même du judaïsme, et il avait ainsi créé une théorie particulière, une sorte de théologie judaïque ou plutôt une nomologie (science des lois religieuses). Il avait éloigné l’étude de la Loi des orageuses discussions des partis pour la transporter dans le calme de l’école, il l’avait surveillée avec une attention minutieuse, et avait essayé de la soumettre aux lois de la pensée, qui paraissaient inapplicables à un tel enseignement. De nombreuses prescriptions reposaient simplement sur l’usage ou la tradition, les Sadducéens les rejetaient comme étant ordonnées par les hommes ou comme des innovations arbitraires ; Hillel trouva pour ces prescriptions des fondements dans la Bible. Les sept règles qu’il avait établies pour expliquer et interpréter les livres saints avaient assuré la validité des commandements existants, œuvre des Soferim et des Pharisiens, et permis aux docteurs postérieurs d’instituer de nouvelles pratiques. Désormais, la loi écrite (du Pentateuque) et la loi orale (des Soferim) ne formèrent plus deux domaines distincts, elles entrèrent en contact intime, se pénétrèrent et se fécondèrent mutuellement. Sans doute, par ce système d’interprétation, les docteurs faisaient souvent violence au sens littéral, mais ils l’appliquaient pour des dispositions législatives et non pour des explications exégétiques, ils ne pouvaient donc pas s’arrêter aux mots mêmes, ils étaient obligés au contraire de n’en tenir aucun compte et d’en modifier le sens selon les circonstances. On réunit sous le nom de Loi orale toutes les traditions reçues des ancêtres, qui formaient en quelque sorte un héritage de famille. Les pratiques que les Soferim avaient établies comme une haie autour de la loi, les ordonnances promulguées par le Synhédrin, les usages qui s’étaient transmis de génération en génération, les prescriptions qu’une interprétation logique ou forcée avait déduites du Pentateuque, toutes ces lois avaient été, non pas mises par écrit, mais confiées à la mémoire. Elles étaient résumées en des phrases brèves comme des sentences et appelées Halakot. À l’origine, elles n’étaient ni classées ni coordonnées, elles étaient transmises au hasard, sans que rien les liât les unes aux autres, rattachées quelquefois au nom du docteur qui les avait rapportées. Il fallait une mémoire prodigieuse pour retenir toutes ces halakot, toutes ces lois orales. Johanan ben Zakkaï, le plus important des docteurs de cette époque, enseigna ces lois à ses disciples, leur montra le lien qui les unissait à la loi écrite, et leur apprit à en déduire de nouvelles prescriptions. Les lois traditionnelles devinrent ainsi la matière à laquelle l’enseignement de Johanan donna la forme. Le maître fit usage pour cet enseignement de deux méthodes, dont l’une servait à déduire certaines prescriptions du texte sacré (Midrasch) et l’autre à rendre sur les cas nouveaux des décisions conformes à la tradition (Talmud). Ainsi se présentait à l’activité des docteurs un vaste champ où ils pouvaient travailler librement au développement de la législation. Johanan accordait à la forme une plus grande importance qu’à la matière, il cherchait à éclairer les différentes prescriptions à la lumière de la raison et à les rattacher à des principes généraux, mais en procédant avec une modération prudente et non pas avec l’exagération des orateurs de la chaire judéo-alexandrine qui déduisaient de l’Écriture sainte et au besoin introduisaient eux-mêmes dans le texte sacré ce qu’il y avait de spécieux et de brillant dans la philosophie grecque. Il expliqua, entre autres, d’une façon fort sensée, la défense de se servir d’outils de fer pour la construction de l’autel : Le fer, dit-il, est le symbole de la guerre et de la discorde, l’autel, au contraire, est le symbole de la paix et du pardon ; le fer ne doit donc pas toucher à l’autel. Il s’appuya sur ce texte pour montrer les avantages considérables de la paix et le mérite de ceux qui cherchent à faire régner la concorde entre les époux, les cités, les familles et les peuples. C’était précisément cet amour de la paix qui l’avait décidé à se ranger du côté des Romains contre la révolution. Il expliqua de cette façon plusieurs autres lois et rendit clair ce qu’elles présentaient d’obscur et d’étrange pour la raison et le cœur. Johanan avait aussi de fréquents entretiens avec des païens auxquels leurs relations avec les Judéens ou la traduction grecque de la Bible avaient fourni quelques notions sur le judaïsme, il réfutait leurs objections et leur faisait comprendre par d’heureuses comparaisons les singularités de certains commandements. Il était, comme Hillel, affable et doux même envers les gentils, et on raconte de lui que s’il en rencontrait, c’était lui qui les saluait le premier. Une telle affabilité forme un contraste frappant avec la haine que les zélateurs ressentaient pour toute la gentilité avant et après leur révolte, haine qui grandit encore après la destruction du temple.

Le verset des Proverbes (xiv,10) : La vertu des peuples est un péché était interprété à cette époque dans son sens littéral, avec une prévention manifeste contre les gentils. Les païens, disait-on, seront traités comme des pécheurs, même s’ils se montrent bons et généreux envers nous, car ils ne nous traitent avec bienveillance que pour nous humilier. L’explication que Johanan ben Zakkaï donnait de ce verset était inspirée au contraire de la plus noble bienveillance. De même que les sacrifices rachètent les fautes d’Israël, de même la bonté et la charité rachètent les fautes des autres nations. Les efforts de Johanan pour apaiser les esprits agirent d’une façon très heureuse sur Vespasien et Titus, et ce fut probablement pour récompenser ces efforts que les deux empereurs Flaviens traitèrent les Judéens avec une certaine douceur, même après qu’ils se furent soulevés dans la Cyrénaïque et en Égypte, et protégèrent les communautés judaïques contre toute persécution. Pour eux, Johanan était en quelque sorte le garant des dispositions pacifiques de ses coreligionnaires.

Autour de Johanan, chef et âme de l’école, étaient encore groupés quelques autres docteurs de la Loi, qui, au moment de la chute de l’État juif, étaient déjà fort avancés en âge ; ils appartiennent donc à la génération de Johanan et faisaient probablement partie du Synhédrin de Jabné. La plupart d’entre eux ne sont connus que par leur nom et quelques rares détails de leur vie. Hanina, suppléant de plusieurs grands prêtres (Segan hakohanim) rapportait des traditions concernant les cérémonies du temple. Il appartenait au parti des amis de la paix et exhortait ses contemporains à prier pour le salut de l’État romain. Seule, dit-il, la crainte inspirée par le pouvoir empêche les hommes de se dévorer entre eux. Un autre docteur de cette époque était Zadok, disciple de Schammaï, qui, prévoyant la destruction du temple, avait jeûné pendant plusieurs années pour détourner ce malheur. Il y avait encore Nahum de Guimzo (Emmaüs) et Nekunia ben Hakkana. La légende a fait du premier le héros de plusieurs aventures merveilleuses, le nom même de son lieu d’origine a donné lieu à une interprétation aggadique et est devenu, dans cette explication, une formule que Nahum répétait dans certaines circonstances : Cela aussi sera pour le bien (Gam zu l’ioba). Nahum, d’après la légende, est un homme qui s’est trouvé dans toutes sortes de fâcheuses situations d’où il s’est toujours tiré avec un grand bonheur.

Nahum se servit d’une méthode particulière pour tirer les lois orales du texte sacré. Il établit comme principe que le législateur s’était servi avec intention de certaines particules dans la Thora. Ces particules, selon lui, ne devaient pas seulement concourir à l’arrangement syntactique de la phrase, mais étaient employées comme indices des développements et des restrictions que comporte chaque loi. Nahum, par sa méthode de déduction, ajouta aux sept règles d’interprétation de Hillel un principe nouveau et fécond qui fut accueilli, appliqué et développé sous le nom de règle des additions et des restrictions. Cette nouvelle loi d’interprétation trouva un adversaire dans Nehunia ben Hakkana. Nehunia était très estimé et d’une rare modestie, il put dire sur son lit de mort qu’il n’avait jamais cherché son élévation dans l’abaissement des autres, qu’il n’avait jamais persisté dans ses opinions par entêtement, ni consacré sa fortune à ses propres besoins. En entrant à l’école, où il occupait une situation importante, il avait l’habitude de prier tout bas, et demandait à Dieu de lui inspirer des décisions sages et conformes aux vues de ses collègues, et d’éloigner de son cœur tout sentiment d’amour-propre et de susceptibilité exagérée. Du reste, les docteurs qui s’étaient groupés autour de leur chef, Johanan ben Zakkaï, étaient tous amis de la paix, de la concorde et de la tolérance. Les disciples de l’école de Schammaï, irascibles et querelleurs, n’avaient pris aucune part à la fondation de la nouvelle école. La plupart d’entre eux s’étaient enrôlés dans le parti des zélateurs et avaient péri pendant la lutte, ou s’étaient enfuis après la défaite, et les survivants craignaient de reparaître en public.

Il est difficile de déterminer exactement le temps que Johanan est resté à la tête de l’école de Jabné ; ce docteur n’a cependant pas dû y exercer son action pendant plus de dix ans, et il est peu probable qu’il ait assisté à l’avènement de Domitien. Quant à l’histoire, à cette époque, des communautés juives de Rome, de la Grèce, de l’Égypte et des pays Parthes, elle nous est totalement inconnue ; il est à croire que ces communautés s’étaient soumises à l’autorité du Synhédrin de Jabné. Cet accord de tous les Judéens dans la dispersion, qui était un fait si considérable et d’une si haute importance, fut l’œuvre de Johanan. Ce fut ce dernier qui sut renouer le lien qui avait uni autrefois entre eux par des croyances communes les Judéens les plus éloignés, lien qui avait été brisé par la guerre ; ce fut lui qui prépara pour eux la transition de la vie politique, si tumultueuse et si compliquée, à l’existence calme et féconde qu’ils mèneront plus tard dans la communauté ou à l’école. Johanan réunissait en lui les qualités du prophète Jérémie et du prince de l’exil, Zorobabel. Comme Jérémie, il pleura sur les ruines de Jérusalem, et comme Zorobabel, il sut fonder un nouvel état de choses. Tous deux, d’ailleurs, Johanan et Zorobabel, ont vécu à une époque de transition ; héritiers du passé, ils ont préparé l’avenir. Tous deux ont posé les fondements pour la restauration du judaïsme, et leur œuvre a été continuée et achevée par les générations suivantes.

Johanan mourut doucement, entouré de ses disciples. Avant de mourir, il eut avec eux un suprême entretien qui nous découvre son âme tout entière. Lorsque les disciples témoignèrent leur surprise de voir leur maître, si courageux pendant la vie, trembler devant la mort, il leur répondit qu’il ne craignait pas de quitter cette terre, mais de comparaître devant Celui qui est un juge équitable et incorruptible, et en les bénissant il leur adressa les paroles suivantes : Puisse la crainte de Dieu produire sur vous une action aussi salutaire que la crainte des hommes. Puis il rendit le dernier soupir en exprimant l’espoir de la vague prochaine du Libérateur.

À cette époque, l’activité juive s’était uniquement concentrée sur l’étude de la Loi. Aussi, dès que Johanan fut mort, ses principaux disciples se réunirent-ils pour choisir le lieu où ils pourraient continuer l’œuvre du maître. La plupart d’entre eux furent d’avis de rester à Jabné, où vivait un groupe de docteurs savants et expérimentés. Seul, le disciple favori de Johanan, Éléazar ben Arak, insista pour transférer le siège de l’école à Emmaüs (Guimzo), ville dont le climat était très sain et qui était située à trois milles de Jabné. Éléazar crut, dans sa présomption, que sa présence serait indispensable à l’école et que ses collègues viendraient le rejoindre à bref délai, et, sur les conseils de sa femme, il se sépara des autres docteurs. Isolé, éloigné du centre de l’étude et de la pensée, il perdit le souvenir de tout ce qu’il avait appris, à un tel point que son ignorance donna lieu aux plus singuliers incidents. On appliqua à Ben Arak cette sentence : « Établis-toi au centre de l’étude, ne crois pas que tes collègues doivent te suivre et que ta présence leur soit indispensable, ne te fie pas trop à ta sagesse. » Éléazar, dont l’avenir paraissait si brillant, tomba dans l’oubli, ses condisciples devinrent les héritiers de la parole du maître et leur science éclaira les générations suivantes d’un rayon lumineux. Les plus illustres de ces docteurs étaient : Gamaliel, Josua et Éliézer. Comme chef de cette école sur laquelle reposaient alors les espérances des Judéens de tous les pays, on nomma Gamaliel.

Ce docteur était un descendant de Hillel, et ses aïeux s’étaient succédé pendant quatre générations à la tête du Synhédrin. Il a fallu sans doute triompher de nombreuses difficultés avant que le fils de celui qui avait participé à la révolte contre Rome pût être nommé à une telle dignité. Gamaliel prit comme ses aïeux le titre de Nassi (patriarche). Son élévation au patriarcat avait été favorisée par Agrippa et Bérénice, elle dut avoir lieu sous le règne de Titus (79-81), à l’époque où cet empereur jouait le rôle de bienfaiteur du peuple et se faisait appeler « les délices du genre humain, » lorsque Bérénice espérait encore devenir impératrice romaine. Ce fut à cette même époque que les lieutenants romains de la Judée remplacèrent probablement par un gouvernement sage et modéré le régime d’arrogance et de cruauté qu’ils avaient imposé jusque-là aux Judéens. Il semble aussi qu’à ce moment quelques fugitifs suspects s’étaient rassemblés en Judée, car on vit reparaître des disciples de Schammaï.

Gamaliel choisit pour résidence la ville de Jabné. Cette ville occupait alors le premier rang comme siège de l’enseignement juif, mais au dehors et tout près d’elle s’étaient fondées de nouvelles écoles. Éliézer enseignait à Lydda, Josua à Bekiin, plaine qui s’étend entre Jabné et Lydda. D’autres disciples de Johanan étaient entourés de groupes d’élèves qui leur donnaient le titre de Rabbi (maître). Pour le distinguer des autres docteurs, on donna à Gamaliel le titre de Rabban (le maître général). Ainsi l’étude de la Loi, loin d’avoir souffert de la mort du fondateur de l’école de Jabné, se développa au contraire et acquit encore une plus grande importance ; mais le lien qui unissait toutes les écoles menaçait de se rompre. Les discussions des disciples de Schammaï et de Hillel, qui avaient dégénéré souvent, avant la destruction du temple, en rixes sanglantes, et que la guerre seule avait arrêtées, ces discussions recommencèrent avec un caractère de gravité d’autant plus grande que le centre de la nationalité judaïque avait disparu. Le dissentiment des écoles au sujet de quelques points de doctrine produisait de graves dissidences dans la pratique. Un docteur permettait ce qui était défendu par l’autre, on faisait ici ce qui était considéré autre part comme un péché. Le judaïsme semblait être régi par deux doctrines différentes, ou, selon l’expression talmudique, « de la Thora, unique d’abord, on en avait fait deux. » Ces dissidences s’étendaient aux sujets les plus graves, comme les questions relatives au mariage, et pouvaient avoir de funestes conséquences. Les anciens disciples des deux écoles, inspirés par le désir de vivre ensemble en paix, on pressés par la nécessité de s’unir contre l’ennemi du dehors, avaient su se faire des concessions mutuelles, mais avec les nouveaux disciples les vieilles querelles se réveillèrent plus vives et plus ardentes que jamais. Rabban Gamaliel s’imposa la tâche d’apaiser ces dangereuses querelles, de maintenir l’unité du judaïsme si gravement compromise, et de prendre des mesures pour la protéger contre de nouveaux assauts. Il ne craignit pas, pour atteindre son but, de s’attaquer même à ses collègues et à ses amis.

La vie privée de Rabban Gamaliel est peu connue ; toutefois les rares informations que l’histoire nous a transmises sur ce docteur attestent la haute moralité de son caractère et l’élévation de ses sentiments. Il possédait des terres qu’il avait louées à des fermiers à la condition de recevoir comme redevance une part de la récolte. Il fournissait à ces fermiers les semences, et il ne se les faisait payer qu’au prix le plus bas de l’année. Il témoignait une profonde affection à son esclave favori Tabi qu’il aurait volontiers affranchi, si la loi le lui avait permis. Quand Tabi mourut, il accueillit comme pour la perte d’un parent les condoléances qui lui étaient adressées.

Gamaliel paraît avoir possédé quelques connaissances mathématiques ; il se servait déjà du télescope. Sur les murs de sa chambre étaient tracées les phases de la lune, et il utilisait ces figures pour contrôler les assertions des témoins qui venaient l’informer de l’apparition de la nouvelle lune. Du reste, il se réglait plus, pour la fixation de la néoménie et des fêtes qui en dépendaient, d’après ses calculs astronomiques que d’après le témoignage de ceux qui déclaraient avoir aperçu la lune dans sa première phase. C’était une tradition dans la maison du Nassi de s’occuper de ces questions d’astronomie.

Gamaliel se rendait souvent dans les communautés pour examiner par lui-même leur situation et s’informer de leurs besoins. Il ne bornait pas ses visites aux seules communautés de la Judée, il allait jusqu’en Galilée et à Acco (Ptolémaïs). Sa santé était chancelante, mais il supportait volontiers les fatigues pour assurer le bien-être de son peuple. Sous son patriarcat régnait à l’extérieur comme à l’intérieur une agitation incessante, ce qui l’obligeait à déployer une fermeté parfois inflexible et une sévérité impitoyable. C’est ainsi que son caractère a été totalement méconnu et qu’il a été accusé, bien injustement, de despotisme et d’ambition personnelle. Il s’appliquait avec persévérance à faire de la résidence du patriarche le centre de la vie juive, et à maintenir ainsi contre toutes les attaques l’unité de l’enseignement religieux et moral. Les dissidences entre les disciples de Schammaï et de Hillel allaient en s’aggravant, et il était indispensable de prendre des mesures pour arrêter une scission qui menaçait de devenir complète. À ce moment, la Judée semblait une sorte de vaste laboratoire où le christianisme commençait à se former et à se cristalliser, où d’autres sectes naissaient et se développaient. Il était donc plus nécessaire que jamais de raffermir l’unité du judaïsme si fortement ébranlée par la rivalité passionnée des deux écoles et par leur persistance opiniâtre à vouloir faire triompher les doctrines que chacune d’elles avait reçues de ses maîtres. Les contemporains craignaient qu’une divergence aussi accentuée dans l’interprétation de la Loi ne produisît dans les esprits la confusion et le désordre. « Il pourra venir un temps, disait-on, où l’on cherchera vainement une prescription fondée sur le texte on la tradition, et où toutes les traditions se contrediront. » Le Synhédrin de Jabné, sous la direction de Gamaliel, soumit donc les questions en litige à une nouvelle délibération. Il examina d’abord les principes qui servaient de base aux doctrines de Hillel et de Schammaï, et il voulut les faire adopter comme lois générales et universellement reconnues. Il se heurta dans cette tentative de réconciliation à de très vives oppositions. Les discussions se prolongèrent, paraît-il, pendant trois ans et demi dans la vigne de Jabné, chaque parti maintenant ses traditions comme étant seules conformes à la vérité ; les Schammaïtes se montraient particulièrement obstinés et, comme le fondateur de leur école, ils ne savaient pas céder. Il se fit alors entendre, d’après la tradition, une voix mystérieuse (Bat Kol) qui était considérée dans les cas difficiles et les situations désespérées comme l’expression de la volonté divine et qui, cette fois encore, mit fin au différend des docteurs. « Les doctrines des deux écoles, dit cette voix, émanent du Dieu vivant, mais dans la pratique, les doctrines de Hillel doivent seules avoir force de loi. » La plupart des docteurs se soumirent d’un accord tacite à cette décision, sans qu’il y ait eu cependant un vote formel à ce sujet. Josua se prononça contre une résolution qui n’avait été acceptée que pour obéir au Bat Kol. « En pareille matière, dit-il, nous n’avons pas à écouter une voix miraculeuse, la Loi n’a pas été donnée pour les habitants du ciel, mais pour les hommes, et ces derniers ne peuvent trancher les questions controversées que par le vote ; ce n’est pas un miracle qui peut nous dicter notre résolution. » Éliézer refusa également de tenir compte du Bat Kol. Mais cette opposition n’eut aucune suite, les traditions, les explications, les déductions et les règles d’interprétation de Hillel furent définitivement admises. Comme les Schammaïtes avaient appartenu au parti des zélateurs, aux adversaires de la puissance romaine, et les Hillélites au parti de la paix, cette union des deux groupes mit fin dans une certaine mesure à la révolution au sein du Synhédrin de Jabné. On ne voulut cependant pas contraindre les Schammaïtes à se soumettre totalement et à se conformer dans leur manière de vivre à la décision prise par la majorité du Conseil, ils restèrent libres de vivre selon leurs convictions. « Chacun peut suivre à son choix, fut-il dit, les doctrines de Schammaï ou celles de Hillel, mais, pour l’enseignement, les décisions de Hillel sont seules valables. »

La réconciliation des deux écoles était probablement due aux efforts de Gamaliel. Ce docteur veillait avec un soin jaloux sur son œuvre et combattait avec énergie toute opposition à une prescription du Conseil. Sa sévérité contre les opposants paraît lui avoir encore inspiré une autre décision. Il défendit, en effet, l’accès de l’école à toute personne dont la pureté de sentiments et d’intentions n’était pas connue, et il plaça à l’entrée de la salle un gardien chargé d’en éloigner tous les suspects. Il est à supposer que Gamaliel voulait atteindre par cette mesure ceux qui n’étaient poussés à l’étude de la Loi que par des raisons peu élevées, et qui venaient écouter les docteurs par vanité ou par intérêt. Deux sentences, l’une de Johanan ben Zakkaï et l’autre de Zadok, paraissent confirmer cette supposition. Le premier dit en effet : « Ne t’enorgueillis pas de la science que tu as acquise, tu n’as été créé que pour étudier. » — « Ne te sers pas de la science, dit Zadok, comme d’une couronne pour t’en parer, ni comme d’un outil pour en tirer profit. » Gamaliel s’efforçait de bannir de l’école tout sentiment bas et mesquin et d’en écarter les contradicteurs irascibles et querelleurs, et peut-être aussi les délateurs.

Les deux mesures que le Nassi avait prises pour imposer à tous les décisions doctrinales du patriarcat et tenir éloignées certaines personnes de l’école soulevèrent chez les docteurs une opposition qui ne se manifesta d’abord que fort timidement. L’arme dont se servait Gamaliel pour briser les résistances était l’excommunication, arme qu’il maniait avec l’énergie et l’implacable sévérité qu’inspire une ardente conviction. L’excommunication (Nidduï) n’avait pas encore à ce moment la sombre signification qu’elle eut plus tard ; elle consistait simplement à isoler sévèrement l’excommunié en défendant tout rapport et tout commerce avec lui jusqu’à ce qu’il se fût soumis repentant à l’autorité du Conseil. Tant que durait l’excommunication, qui était infligée au moins pour trente jours, le coupable devait être vêtu de noir et observer certaines pratiques de deuil, et s’il mourait pendant qu’il était excommunié sans avoir pu auparavant s’amender ou faire acte de soumission, le tribunal faisait déposer une pierre sur son cercueil. Gamaliel ne se laissait arrêter par aucune considération d’amitié ou de famille. Justicier inexorable, il ne craignait pas de se créer des ennemis acharnés en lançant l’excommunication contre les personnages les plus importants de son époque ; il excommunia son propre beau-frère, Éliézer ben Hyrkanos. Profondément convaincu que la moindre scission dans le judaïsme menacerait l’existence même de la religion juive à laquelle de nombreuses sectes judéo-chrétiennes livraient déjà des assauts multipliés, Gamaliel, pour maintenir intacte l’unité de cette religion, châtiait avec rigueur les plus légers écarts. Un jour, les docteurs discutaient sur une question de médiocre importance ; il s’agissait d’un fourneau, construit d’après un système spécial (fourneau d’Aknaï), qu’une décision de la majorité avait déclaré propre à devenir impur comme tout autre vase d’argile. Éliézer, pour rester fidèle à une tradition qu’il avait reçue à ce sujet, refusa d’accepter cette décision, et le Conseil, sur la proposition de Gamaliel, excommunia le hardi contradicteur. Quelques docteurs blâmèrent le patriarche de sa sévérité envers un membre du Synhédrin et lui reprochèrent son despotisme. Gamaliel, attestant la pureté des mobiles qui inspiraient sa conduite, s’écria : « Toi, ô mon Dieu, tu sais que je n’ai pas agi ainsi pour l’honneur de mes pères, mais en ton propre honneur, afin que la discorde n’éclate pas en Israël. »

Gamaliel croyait avoir réconcilié les deux écoles et rétabli l’unité de la pensée juive, lorsque son autorité vint se briser contre la volonté d’un homme qu’il croyait incapable de lui opposer une résistance sérieuse. Josua, qui paraissait si docile, si souple, si débonnaire, devint l’adversaire le plus redoutable de l’impérieux patriarche. Josua désapprouvait, comme Éliézer, certaines mesures prises par Gamaliel, mais sa pauvreté le contraignait au silence, et, s’il lui échappait une parole d’opposition, il s’empressait de s’en excuser. Il était arrivé un jour que, pour fixer le commencement du mois de Tischri, qui sert à déterminer la date des principales fêtes et notamment du jour de Kippour, Gamaliel avait accepté comme vrai le témoignage de deux personnes indignes de confiance. Josua prouva que le Nassi s’était trompé, et il demanda au Conseil de modifier la date de la fête. Gamaliel persista dans son opinion ; il prescrivit à Josua de se présenter devant lui, muni de son bâton, de sa bourse et de son sac de voyage, le jour même où, d’après ses calculs, on devait célébrer la fête de Kippour. Cet ordre parut très dur à Josua, qui s’en plaignit auprès des principaux de ses collègues et se disposa à désobéir au patriarche. Ceux d’entre les docteurs qui se rendaient compte de la nécessité d’avoir à la tête du judaïsme un pouvoir vigoureux pour le maintenir intact conseillèrent à Josua de céder au patriarche. Le vieux R. Dosa ben Harkinas lui fit comprendre que les ordres émanant de l’autorité religieuse ne devaient pas être discutés, même quand ils reposaient sur une erreur, et que tous étaient tenus de les exécuter. Josua écouta ses conseils et s’abaissa devant le patriarche. Gamaliel, en voyant Josua se présenter devant lui au jour indiqué, admira son humilité ; il l’accueillit avec cordialité et lui dit : « Sois le bienvenu, toi qui es mon maître et mon disciple, mon maître en sagesse et mon disciple pour l’obéissance. Heureuse l’époque où les grands obéissent à leurs inférieurs ! » Cette réconciliation ne fut malheureusement pas de longue durée.

La fermeté inflexible de Gamaliel lui avait attiré de nombreux adversaires, qui s’étaient groupés en un parti compact et semblaient préparer secrètement sa chute. Le patriarche connaissait ce parti et y faisait allusion dans ses conférences. On raconte de lui qu’il ouvrait les séances du Synhédrin de deux façons bien différentes. S’il n’apercevait dans l’assistance que des partisans, il invitait les auditeurs à lui soumettre des questions, mais il se gardait bien de faire pareille invitation quand il y remarquait des adversaires. C’est que le parti de l’opposition aimait à l’embarrasser de ses objections dans le seul but de le tourmenter et de l’irriter. Gamaliel supposa que Josua était le chef de ce parti, et à plusieurs reprises il tira avantage de sa situation élevée pour le froisser et l’humilier. Un jour, la querelle éclata, âpre et violente, et provoqua une révolution au sein du Synhédrin. Le patriarche avait gravement blessé la dignité de Josua et accusé ce docteur de travailler sourdement à affaiblir l’autorité d’une décision adoptée par le Conseil. Josua ayant opposé un démenti à cette assertion, Gamaliel lui répliqua dans un mouvement de colère : « Lève-toi, et des témoins déposeront contre toi. » C’était une mise en accusation. L’auditoire, très nombreux ce jour-là, protesta violemment contre l’outrage infligé à un docteur que le peuple respectait et aimait ; les adversaires du Nassi prirent courage et exprimèrent publiquement leur mécontentement. « Qui n’a pas été déjà victime de ta sévérité ? » cria-t-on au patriarche. Le Conseil s’érigea en tribunal et déclara Gamaliel déchu de sa dignité de Nassi. Avec son patriarcat disparurent certaines mesures qui avaient soulevé une vive opposition au moment où Gamaliel les avait établies ; le gardien placé à l’entrée de l’école fut éloigné, et liberté complète fut accordée à tous d’assister aux conférences des docteurs.

Les principaux auteurs de cette révolution s’occupèrent immédiatement d’élire un nouveau patriarche. Pour ne pas mortifier Gamaliel, ils eurent la sagesse de ne pas nommer Josua, son principal adversaire. Éliézer aurait mérité d’être élevé à cette dignité ; il ne put pas y être appelé parce qu’il était excommunié. Akiba semblait digne, par son esprit et son caractère, de cette haute position. Pauvre et ignorant dans sa jeunesse, il s’était livré plus tard avec ardeur à l’étude de la Loi, avait su conquérir rapidement le titre de maître et était entouré de l’estime et du respect des plus anciens docteurs. Mais sa célébrité était de date trop récente et il était d’origine très obscure, tandis qu’il fallait descendre, paraît-il, d’une longue suite d’aïeux illustres pour être élevé au patriarcat. Le Collège choisit comme chef un des plus jeunes docteurs, Éléazar ben Azaria. Les principaux titres d’Éléazar à cette haute distinction étaient d’abord la noblesse de sa famille qui remontait jusqu’à Ezra, le restaurateur du judaïsme, ses immenses richesses et son crédit auprès des autorités romaines. Mais Éléazar avait aussi une grande valeur personnelle, et l’élévation de son caractère le rendait réellement digne de succéder à Gamaliel. Quoiqu’il en soit, cette révolution eut des conséquences considérables, et le jour où ces événements eurent lieu parut si mémorable aux yeux de la postérité qu’elle le désigna par ces seuls mots : en ce jour-là. Il semble que le Synhédrin, sur la proposition de Josua, soumit, en ce même jour, à un nouvel examen et à une nouvelle délibération toutes les questions que Gamaliel avait fait résoudre conformément aux doctrines de Hillel. Et, pour que cet examen pût être sincère et complet, le Collège, composé de 72 membres, recueillit les témoignages de tous ceux qui avaient reçu quelque tradition. L’histoire a conservé le nom de vingt témoins qui se sont ainsi prononcés devant ce Collège sur des lois traditionnelles. Dans des cas nombreux, la majorité du Synhédrin se tint à égale distance des principes de Schammaï et de ceux de Hillel, elle ne se prononça « ni dans un sens ni dans l’autre. » Pour d’autres questions, il fut établi que Hillel lui-même ou ses disciples avaient renoncé à leurs doctrines pour adopter celles de Schammaï. Ces témoignages sur des pratiques religieuses furent recueillis et probablement mis par écrit. Ce recueil porte le nom de Adoyot (témoignages) ou Behirta (choix) ; il est certainement la plus ancienne collection de lois. Les lois y sont énoncées sous la forme primitive et incorrecte de la tradition, se suivent sans aucun ordre et n’ont très souvent entre elles d’autre lien commun que le nom du docteur qui les a transmises.

Deux questions d’un intérêt capital furent encore examinées le jour de la convocation des témoins. Un païen, d’origine ammonite, se présenta devant les docteurs et demanda si la loi leur permettait de l’accueillir comme prosélyte. Gamaliel, fidèle au texte de la Thora, repoussa sa demande : « Les Moabites et les Ammonites ne seront pas admis dans la communauté de Dieu, dit l’Écriture sainte, ils n’y seront même pas reçus à la dixième génération. » La discussion fut vive et Gamaliel s’efforça de faire adopter son opinion. Josua combattit cette doctrine ; d’après lui, la défense de la Thora n’était plus applicable au temps d’alors, où il n’y avait plus en réalité de vrais Ammonites, parce qu’à la suite des invasions des conquérants asiatiques, les races s’étaient croisées et mêlées entre elles. La deuxième question concernait la sainteté de Kohélet et de Sckir haschirim (Cantique des Cantiques), ouvrages attribués au roi Salomon. L’école de Schammaï avait déclaré que ces deux livres étaient profanes. Le Synhédrin, qui ne voulait pas admettre sans examen les opinions des Hillélites, reprit la vieille querelle au sujet de la sainteté de ces deux livres. Mais il ne ressort pas clairement de la discussion quelle décision fut prise en ce moment. Ce ne fut que plus tard qu’on admit ces deux ouvrages dans le Canon biblique et qu’on en exclut d’autres, écrits en langue hébraïque, comme apocryphes, tels que les Proverbes de Sirah, le premier livre des Macchabées, et d’autres encore.

Gamaliel montra en ce jour une dignité de caractère dont ses contemporains parlent avec éloge. Malgré les humiliations que les docteurs lui infligèrent, il n’eut pas un seul instant la pensée de s’éloigner de l’école ; il continua à prendre part à l’enseignement et aux discussions, bien qu’il n’eût aucunement l’espoir de triompher des préventions de l’assemblée contre ses doctrines. Il put, du moins, se convaincre que sa sévérité excessive lui avait aliéné les cœurs et arrêté chez les docteurs l’éclosion d’idées quelquefois sages et fécondes. Pris de lassitude, il résolut de céder ; et se rendit auprès des principaux de ses collègues pour implorer leur pardon. Il trouva Josua occupé à fabriquer des aiguilles. Gamaliel, élevé dans l’opulence, était profondément surpris du dur labeur que ce sage devait s’imposer pour gagner sa vie. « Et c’est de ce métier que tu vis ? » lui demanda-t-il. Josua saisit cette occasion pour lui reprocher de se préoccuper si peu de la douloureuse situation de quelques savants. « Il est bien fâcheux, répliqua-t-il, que tu l’aies ignoré jusqu’à ce jour. Malheur à la génération dont tu es le chef ! Tu ne connais pas l’existence pénible et misérable des docteurs. » Josua avait déjà adressé, à une autre occasion, le même blâme à Gamaliel. Un jour que le patriarche admirait ses connaissances astronomiques, Josua lui répondit avec modestie que deux de ses disciples étaient d’habiles mathématiciens et souffraient cependant de la misère. Gamaliel supplia son adversaire, au nom de l’honneur de la maison de Hillel, d’oublier sa rigueur. Josua pardonna à Gamaliel et lui promit même son concours pour le faire réintégrer dans sa dignité de Nassi. Mais il fallait, avant tout, persuader au nouveau patriarche de se démettre de ses fonctions en faveur de son prédécesseur. On hésita longtemps à lui en parler. Enfin Akiba accepta cette mission délicate ; il put la remplir très facilement. Dès qu’Éléazar apprit que Gamaliel s’était réconcilié avec ses principaux adversaires, il se déclara prêt à rentrer dans la vie privée, il offrit même d’accompagner, le lendemain, le Collège dans sa visite d’honneur auprès du patriarche. Le Synhédrin, ne voulant pas qu’Éléazar se démît totalement de ses fonctions, le nomma suppléant du Nassi. Pour régler les rapports entre Gamaliel et Éléazar, on décida que le premier présiderait et ouvrirait les séances pendant quinze jours, et le second pendant les huit jours suivants. Telle fut l’issue de cette lutte si vive dont l’origine n’avait été ni l’ambition, ni l’orgueil, mais une fausse interprétation des droits du patriarcat. On oublia bien vite ces dissidences, et, à partir de ce moment, Gamaliel vécut en parfait accord avec les membres du Synhédrin. Il est possible que la gravité de la situation politique, sous Domitien, ait détourné l’attention des docteurs des événements intérieurs et fait sentir à tous l’impérieuse nécessité de s’unir étroitement contre les dangers du dehors.

Gamaliel représentait, dans le Synhédrin, le principe d’unité et d’autorité ; il voulait que l’existence nationale et religieuse des Judéens fût dirigée d’après des règles figes et immuables. Son beau-frère, Éliézer ben Hyrkanos, représentait, au contraire, le principe de la liberté individuelle s’affirmant avec force devant cette tendance à tout soumettre à des lois communes. Dès sa jeunesse, Éliézer s’était appliqué à comprendre et à graver dans sa mémoire toutes les halakot existantes, afin que, selon sa propre expression, il ne s’en perdît pas un grain. Son maître, Johanan, l’avait appelé « une citerne cimentée d’où ne s’échappe pas la moindre gouttelette. » Aussi la mémoire a-t-elle toujours joué un rôle prépondérant dans l’enseignement d’Éliézer. Ce docteur avait établi son école à Lydda (Diospolis), dans un ancien cirque. À toutes les questions qui lui étaient adressées sur un point quelconque de la législation, il répondait qu’il avait reçu sur ce sujet telle tradition de ses maîtres, ou il avouait que faute de tradition sur ce point il ne pouvait pas le résoudre. Un jour qu’il s’était arrêté à Césarée Philippi, on le consulta sur trente points de casuistique ; il répondit qu’il possédait des traditions sur douze de ces cas, mais qu’il ne savait rien au sujet des dix-huit autres. On lui demanda un jour s’il n’enseignait que ce que lui avaient appris ses maîtres ; il répondit : « Vous m’obligez à vous donner une réponse que je n’ai pas reçue par la tradition ; sachez donc que je n’ai jamais enseigné que ce que m’ont transmis mes maîtres. » À des questions importantes qu’il ne savait pas résoudre, il répondait par d’autres questions ; il indiquait par là qu’il voulait éviter toute explication. Un autre jour, on lui demanda s’il était permis, après la chute du temple, de blanchir sa maison à la chaux. Fidèle à son habitude de ne prononcer aucune décision qui ne fût traditionnelle, il répliqua en demandant s’il était permis de blanchir un sépulcre. Aux déductions les plus logiques il opposait ces seuls mots : « Je n’ai pas entendu cela. » C’est en s’inspirant du principe de ne rien décider par simple déduction qu’il a exprimé devant ses disciples cette sentence : « Empêchez vos enfants de creuser trop profondément le texte (Higgayon), élevez-les parmi les docteurs. »

Ainsi, Éliézer était le représentant du principe conservateur, l’organe fidèle de la tradition ; il rapportait les halakot, sans y rien modifier, telles qu’il les avait entendues de la bouche de ses maîtres, il était la citerne cimentée qui ne laisse pas échapper une seule goutte de l’eau qu’elle contient, mais où il n’en entre pas une goutte du dehors. Les contemporains et la postérité l’ont surnommé Sinaï, indiquant par là qu’il était en quelque sorte un recueil vivant de prescriptions immuables. Il jouissait d’une autorité considérable auprès des docteurs de son époque, qui ne voulaient cependant pas se borner, comme lui, à rapporter les traditions reçues. Pénétrés des doctrines de Hillel, ils estimaient qu’il était non seulement nécessaire de conserver mais aussi d’interpréter et de développer la Loi. Éliézer dirigeait son enseignement d’après des principes qui étaient en opposition formelle avec l’esprit du temps ; entre lui et ses collègues devait donc forcément éclater un jour un conflit. Comme nous l’avons déjà dit, il existait surtout une sorte d’antagonisme entre Éliézer et son beau-frère Gamaliel ; d’un côté, le principe de l’autorité, soutenu par une volonté énergique prête à briser toute résistance aux décisions adoptées, de l’autre, une conviction profonde appuyée sur les traditions du passé. C’étaient là deux éléments absolument irréconciliables ! Éliézer, comme Gamaliel, persistait avec opiniâtreté dans ses opinions, et il était de caractère trop tenace pour les sacrifier à l’autorité d’autrui. Dans une discussion mémorable, son opposition à une résolution du Synhédrin fut si vive que le patriarche dut l’excommunier. Ses collègues, qui l’estimaient et le respectaient, hésitaient à lui signifier l’excommunication ; ce fut Akiba qui se chargea de cette pénible mission. Il se présenta devant Éliézer, habillé de noir, et, craignant de lui annoncer la triste nouvelle, il lui dit : « Tes collègues paraissent se tenir éloignés de toi. » Éliézer comprit à demi-mot, il accepta ce douloureux châtiment avec résignation, et, à partir de ce moment, il vécut à l’écart de ses amis. Il ne prit presque plus part aux discussions de l’école de Jabné. S’il apprenait qu’une décision importante avait été prise, il s’en moquait ou la confirmait en citant à l’appui quelque halaka qu’il connaissait par tradition.

Malgré sa fortune considérable, Éliézer passa ses dernières années dans la tristesse, sans exercer aucune action sur ses contemporains, ni contribuer au développement de l’enseignement. Devenu, par la direction de son esprit, le dépositaire des lois traditionnelles, il n’avait aucune influence sur les délibérations de ses collègues, et sa vie fut, comme sa doctrine, solitaire et sans éclat. Son existence sombre et morose lui inspira cette sentence remarquable, qui offre un si vif contraste avec les principes de ses contemporains : « Chauffe-toi au feu des sages, mais prends garde de t’y brûler, leur morsure est comme celle du chacal, leur piqûre comme celle du scorpion, leur sifflement comme celui de la vipère, et toutes leurs paroles sont comme des charbons ardents. » Ce sont là des réflexions d’un esprit qui a été profondément éprouvé par les amertumes de l’existence et qui, malgré lui, est forcé de rendre justice à ceux qui l’ont si péniblement affligé.

Le caractère de Josua ben Hanania forme un frappant contraste avec l’obstination et la ténacité d’Éliézer et l’esprit autoritaire de Gamaliel ; il était docile, souple et représentait dans la nouvelle école l’élément de sagesse et de conciliation. Il gardait les docteurs et le peuple contre les entraînements de l’exclusivisme et de l’exagération, il favorisa ainsi les progrès de l’enseignement et devint le bienfaiteur de sa nation. Il avait fait partie, comme lévite, du chœur du temple, et avait encore assisté aux cérémonies pompeuses célébrées dans le sanctuaire. Lorsque les murs de Jérusalem furent tombés, il quitta cette ville avec son maître et, à la mort de ce dernier, fonda une école à Bekiin. Là, il enseignait au milieu de nombreux disciples, et, pour nourrir sa famille, il fabriquait des aiguilles. Appartenant ainsi au groupe des savants et au peuple, Josua cherchait à renverser les barrières qui séparaient ces deux classes, il était, du reste, le seul docteur qui possédât une certaine influence sur l’esprit et la volonté de la foule. Il était si laid que la fille d’un empereur lui adressa eu jour cette demande hardie : « Pourquoi tant de sagesse dans un si vilain vase ? » — « Le vin, répliqua Josua avec esprit, n’est pas conservé dans des vases d’or. » Josua n’était pas seulement versé dans la tradition, il paraît avoir possédé quelques notions d’astronomie et su calculer la marche irrégulière d’une comète : cette science lui fut très utile dans un de ses voyages. S’étant embarqué un jour avec Gamaliel, il avait emporté plus de provisions qu’il n’en fallait d’habitude pour la traversée. Le pilote, trompé par une étoile, avait imprimé une fausse direction au vaisseau, qui errait au hasard sans arriver à sa destination. Gamaliel avait épuisé ses provisions, il fut étonné de voir que son compagnon possédât encore des vivres en quantité suffisante pour lui en céder une partie. Josua lui apprit alors qu’ayant prévu par ses calculs le retour, pour cette année, d’une étoile (comète) qui apparaît tous les soixante-dix ans et égare les navigateurs ignorants, il s’était muni d’abondantes provisions. Mais Josua n’était pas seulement un savant éminent et un illustre docteur, il se distinguait surtout par sa modestie, sa bienveillance et sa douceur, qualités que possédait également son maître Johanan. On sait déjà comment il s’humilia devant un ordre de Gamaliel et fut le premier, après la destitution de son adversaire, à lui offrir son concours pour le faire réintégrer dans la dignité de Nassi. Grâce à sa modération et à son esprit conciliant, il préserva le judaïsme des plus funestes déchirements. Une lutte plus longue entre les deux principaux représentants de la pensée judaïque aurait peut-être favorisé la naissance parmi les Judéens de sectes nombreuses comme celles qui se formèrent à cette époque en si grande quantité au sein du christianisme.

Josua montrait dans son enseignement la même douceur et la même modération que dans la vie, il était l’ennemi de toutes les exagérations, et de toutes les excentricités, il s’inspirait toujours dans ses décisions doctrinales des nécessités de son époque. Il y avait des zélateurs qui, depuis la destruction du temple, ne voulaient plus manger de viande ni boire de vin parce qu’on ne pouvait plus en offrir sur l’autel : « Dans ce cas, leur disait Josua, vous ne devriez plus goûter ni eau, ni pain, puisque, dans certaines circonstances, ils étaient aussi présentés en offrande. » Et, à ce propos, il établit comme principe qu’il ne faut jamais imposer au peuple des pratiques dont l’accomplissement est trop difficile. Peu de temps avant la chute du temple, l’école de Schammaï, sous l’impulsion d’une sorte de passion religieuse, avait pris plusieurs mesures connues sous le nom des « dix-huit choses » dans le but d’établir une séparation complète entre Judéens et païens, et de supprimer toute relation avec ces derniers. Josua se prononça vivement contre ces mesures : « En ce jour, dit-il, les Schammaïtes ont dépassé toute mesure dans leurs dispositions législatives, ils ont agi comme ceux qui versent de l’eau dans un vase plein d’huile ; plus ils y font entrer d’eau, plus ils en font sortir d’huile. » Il voulait dire par là que les nouvelles pratiques ajoutées au judaïsme lui enlèvent une partie de sa valeur et de son essence. Mais il ne blâmait pas seulement les exagérations des disciples de Schammaï, il condamnait également les déductions trop nombreuses que les Hillélites tiraient de la Thora : «Le nombre des prescriptions, dit-il, concernant la sanctification du sabbat, les sacrifices des fêtes, la défense de jouir des objets sacrés est très limité dans la Thora, mais on y a ajouté un nombre considérable de halakot. La deuxième tenaille a pu être fabriquée à l’aide de la première, mais comment cette première a-t-elle été fabriquée ? » Esprit froid et sensé, il refusait d’admettre une intervention miraculeuse dans les discussions législatives, parce que, disait-il, la Loi n’a pas été révélée pour les êtres célestes mais pour les hommes, qui doivent la comprendre par leur propre raison. Josua se montrait doux et tolérant envers la gentilité. Tandis qu’Éliézer ben Hyrkanos, à l’instar des fondateurs du christianisme, déniait aux païens toute part à la vie future, Josua enseignait au contraire que les justes et les hommes de bien de toutes les religions participeront à la béatitude éternelle.

Une des figures les plus originales de ce temps est, sans contredit, Akiba ben Joseph. C’était un de ces hommes admirablement doués qui exercent une action prépondérante sur une époque et laissent après leur disparition. un long sillage dans l’histoire. Comme cela est arrivé pour bien des personnages illustres, la légende s’est emparée de la jeunesse et de la première éducation d’Akiba, qui sont enveloppées de ténèbres, pour les embellir au gré de sa fantaisie. Mais, au milieu des récits merveilleux, il est facile de démêler la vérité et de reconnaître que ce docteur était d’origine très obscure. À en croire un de ces récits, Akiba aurait été un prosélyte et aurait servi comme domestique chez Kalba Sabua, un des trois hommes les plus riches de Jérusalem qui, lors du siège de cette ville, avaient réuni des provisions en quantité suffisante pour pourvoir pendant plusieurs années à la subsistance des habitants. Akiba raconta plus tard lui-même qu’étant encore ignorant il exécrait les docteurs. Il est également vrai qu’il s’est trouvé avec sa femme dans une profonde misère. Car, d’après une information digne de foi, sa femme dut vendre jusqu’à ses cheveux pour se procurer quelques vivres. Ces obstacles, qui auraient découragé tout autre que lui, l’aiguillonnèrent et développèrent remarquablement ses facultés. Sa vigoureuse énergie triompha des difficultés, renversa toutes les barrières et l’éleva au premier rang parmi les docteurs.

Akiba était un esprit synthétique, il réunit les éléments partiels et disséminés de la tradition pour les rattacher entre eux par un lien commun. Cette méthode lui appartenait en propre, il ne l’avait empruntée ni à ses maîtres ni à l’école de Jabné. Seul, l’enseignement de Nahum de Guimzo avait agi sur son esprit, et c’est une règle d’interprétation de ce maître, incomplète, il est vrai, et mal définie qu’Akiba a prise comme point de départ pour la développer et en faire un système qui a laissé une profonde trace dans l’histoire judaïque.

Akiba qui, seul de tous les Tannaïtes, suivait dans son enseignement une méthode régulière, avait fondé son système sur certains principes fixes et bien déterminés. Pour lui, la loi orale n’était pas une matière inerte, incapable de développement, ou, comme pour Éliézer, un ensemble de souvenirs, il l’envisageait comme une mine inépuisable où l’emploi d’instruments convenables fait découvrir sans cesse de nouvelles richesses. Il ne voulait pas qu’on établît de nouvelles prescriptions à la simple majorité des voix, ces prescriptions devaient avant tout s’appuyer sur un témoignage écrit, sur le texte même de la Bible. Le système d’Akiba reposait sur cette conviction que le style de la Thora diffère essentiellement du style de toute autre œuvre littéraire. Selon lui, les écrivains ordinaires ne se contentent pas d’employer les mots strictement nécessaires pour exprimer leur pensée, on rencontre dans leurs œuvres des tours de phrase, des figures de rhétorique, des répétitions, des ornements, en un mot, une certaine forme qui n’ajoute rien au sens, mais qui permet à la période de se développer avec une harmonie majestueuse et qui donne au style de la grâce et de l’élégance. La Thora, au contraire, ne sacrifie rien à la forme, tout y a sa signification, rien n’y est superflu, on n’y trouve pas un mot, pas une syllabe, pas une lettre, pas même un trait qui n’ait sa raison d’être. Chaque particularité de langage, chaque cheville, chaque signe renferme une allusion ou indique un sens spécial. Akiba alla beaucoup plus loin dans cette voie que son maître Nahum. Celui-ci n’avait interprété que certaines particules de la Bible, tandis que son disciple découvrait une signification particulière dans chaque élément du discours qui n’est pas absolument indispensable pour le sens. Akiba ajouta ainsi un grand nombre de règles d’explication et d’interprétation à celles de Hillel et de Nahum, et trouva dans la Thora de nouveaux points d’appui pour les lois traditionnelles. Une déduction faite conformément aux règles établies pouvait servir de prémisse à une nouvelle conclusion et devenir ainsi le point de départ d’une série indéfinie de raisonnements. Akiba appliquait sa méthode, quelles qu’en fussent les conséquences. Ainsi Nahum avait hésité à interpréter une particule du verset : « Tu craindras ton Dieu, » parce que cette interprétation, l’aurait amené à admettre qu’il était permis d’adorer encore un autre être que Dieu, ce qui aurait présenté de graves dangers à une époque où le christianisme attaquait l’unité absolue de Dieu. Nahum, pour éviter cette difficulté, était disposé à renoncer totalement à sa méthode. Akiba fit taire ses hésitations en lui démontrant que son système était applicable même dans ce cas particulier et que la particule indiquait qu’à côté de Dieu il était prescrit de vénérer encore sa sainte parole, la Thora.

Par sa méthode, Akiba a ouvert une voie nouvelle aux docteurs, il a établi sur une base solide la loi orale qui, comme il avait été dit, était suspendue par un fil et ne s’appuyait sur aucun texte, il a ainsi mis fin dans une certaine mesure aux discussions doctrinales. Ses contemporains étaient surpris et éblouis de ce système qui, tout en étant nouveau, paraissait remonter très haut. Tarphon ou Tryphon, un ancien docteur qui avait été autrefois supérieur à Akiba, lui déclara respectueusement : « Celui qui s’écarte de toi renonce au salut éternel, tu retrouves par ton interprétation ce que la tradition avait laissé tomber dans l’oubli. » Josua, son ancien maître, parla de lui avec admiration : « Plût au ciel que Johanan ben Zakkaï pût se lever de sa tombe et s’assurer combien était vaine sa crainte que quelque halaka ne disparût parce qu’elle ne pourrait pas être rattachée au texte sacré ; Akiba a trouvé des points d’appui pour toutes les halakot . » On reconnaissait que sans l’enseignement d’Akiba des lois nombreuses eussent été oubliées ou négligées, et l’on déclarait dans un mouvement d’admiration excessive que ce docteur a découvert dans la Thora des prescriptions que Moïse lui-même n’avait pas connues. Le Talmud rapporte à ce sujet une légende assez curieuse, qui est peut-être une raillerie dirigée contre la méthode d’Akiba. Moïse, raconte cette légende, surpris de voir certaines lettres de la Thora surmontées de petits traits, demanda à Dieu de lui en faire connaître la signification. Dieu lui répondit qu’après une longue série de siècles il y aurait un docteur du nom d’Akiba ben Joseph qui saurait découvrir dans ces traits de nouvelles prescriptions. Le prophète voulut alors voir cet illustre savant, il se rendit à l’école d’Akiba, mais il dut se placer au huitième rang et ne put pas saisir les paroles du docteur.

La méthode d’Akiba, dont l’application exigeait une intelligence souple et une rare pénétration d’esprit, avait été accueillie avec enthousiasme et avait favorisé le développement de la loi orale. Elle rencontra cependant des adversaires. C’est qu’elle obscurcissait le sens littéral de l’Écriture sainte, trouvait dans le texte autre chose que ce qu’y apercevait la saine raison, et imprimait à l’esprit cette tendance funeste, qui a caractérisé l’école des allégoristes d’Alexandrie, à chercher et à découvrir tout dans la Bible, excepté le sens simple et vrai du texte (Paschat). Aussi, l’exégèse rationnelle gardait de nombreux partisans, et ceux-ci combattirent vivement la système d’interprétation d’Akiba.

Akiba procura par sa méthode une autorité incontestée et une base solide à la tradition, il y porta également l’ordre et la lumière, et c’est grâce à lui qu’il allait devenir possible d’arrêter le développement et de réunir les matériaux si abondants de la loi orale. Jusque-là les halakot avaient été enseignées au hasard, sans que rien les reliât les unes aux autres ; il était nécessaire, pour retenir ces innombrables prescriptions, de suivre assidûment pendant plusieurs années les conférences des docteurs, de travailler avec ardeur et d’être doué d’une bonne mémoire. Akiba, pour venir en aide à la mémoire et faciliter l’étude de ces lois, les coordonna et les classa par groupes et d’après leur nombre. « Akiba, a-t-on dit, a fait en quelque sorte des anneaux ou des anses pour la Loi, il a rangé et mis en ordre les prescriptions comme un trésorier met en ordre ses comptes. » L’ensemble de ces halakot fut nommé Mischna (Matnita) et, plus tard, pour le distinguer du recueil postérieur, Mischna de Rabbi Akiba. Ces halakot ainsi coordonnées ne furent pas mises par écrit, elles restèrent orales. À vrai dire Akiba n’avait fait que classer et enseigner méthodiquement les halakot. Il avait été aidé dans ce travail de coordination, trop considérable pour un seul homme, par ses disciples, qui, pénétrés de sa méthode, purent achever son œuvre. Lorsque, plus tard, on réunit définitivement toutes les lois traditionnelles, l’œuvre d’Akiba et de ses disciples servit de base au nouveau recueil.

La méthode si originale d’Akiba qui se distinguait par la perspicacité pénétrante avec laquelle elle examinait le texte même et par ses efforts à mettre de l’ordre dans les matériaux recueillis, triompha peu à peu de l’opposition qui lui avait été faite de deux côtés différents, acquit une autorité considérable et fit tomber les systèmes précédents dans un complet oubli. Des docteurs ne craignirent pas d’avouer que de nombreuses questions étaient restées obscures jusqu’au moment où Akiba les avait élucidées. La renommée du restaurateur de l’enseignement oral s’étendit dans les communautés judaïques les plus lointaines ; son origine obscure et l’humble situation qu’il avait occupée dans ses premières années ajoutèrent encore à l’éclat de sa réputation. La jeunesse studieuse préférait un enseignement qui aiguisait l’esprit et développait la raison à la méthode aride et stérile qui ne faisait appel qu’à la mémoire, et elle se pressait en foule autour d’Akiba. La légende évalue le nombre de ses auditeurs à douze mille et même au double, ce qui est certainement une exagération ; d’après une source digne de foi, ce nombre aurait été de trois cents. On raconte qu’un jour Akiba, accompagné de tous ses élèves, rendit visite à sa femme qui, jadis, l’avait engagé elle-même à se séparer d’elle et qui, depuis, avait vécu dans la pauvreté. Un récit qui, dans une certaine mesure, est probablement véridique, décrit leur entrevue d’une façon fort pittoresque. De tous les points de la région était accourue une foule immense pour voir l’illustre docteur, et, dans cette foule, sa femme misérablement vêtue. Dès qu’elle aperçut Akiba, elle s’avança vivement, se précipita vers lui et embrassa ses genoux. Ses disciples voulurent la repousser, mais le maître leur dit : « Laissez-la, ce que nous sommes, vous et moi, c’est à elle que nous le devons. »

Akiba avait sa résidence habituelle à Beni Berak, où se trouvait également son école ; cette ville était située près d’Asdod (Azotus). Mais, comme membre du Synhédrin, il était obligé de se rendre souvent à Jabné, car ses collègues prenaient rarement une décision quand il n’assistait pas à leurs délibérations. Un jour, le Synhédrin, en l’absence d’Akiba, discuta longuement sur une question très grave, sans pouvoir la résoudre. C’est ce qui lui fit dire : « Quand Akiba n’assiste pas à nos séances, nous semblons être privés de la lumière de la Thora. » Mais les hommages qui lui étaient prodigués de toutes parts ne lui inspirèrent nullement l’orgueil, compagnon presque inséparable de la gloire, il continua à garder vis-à-vis de ses maîtres et de ses collègues une attitude simple et modeste. Sa sagesse et son habileté inspiraient la plus grande confiance, et il fut souvent chargé des missions les plus délicates, qu’il acceptait toujours avec une bienveillante obligeance.

Ce fut lui qu’on délégua auprès des communautés extra-palestiniennes pour recueillir des secours en faveur des Judéens de la Palestine, ruinés par la guerre, ce fut encore lui qui dut annoncer à ces communautés l’intercalation d’une année supplémentaire. Il fit ainsi des voyages très lointains, il alla à Antioche, en Cilicio (Zephirion), en Cappadoce et, plus à l’ouest, jusqu’en Phrygie, et, d’un autre côté, jusqu’en Mésopotamie (Nehardéa).

Le principal adversaire de la méthode d’Akiba fut Ismaël ben Élisa. Ce docteur, qui cherchait dans l’explication et l’interprétation du texte sacré le sens naturel, contribua pour une grande part au développement de la doctrine judaïque, où Akiba avait introduit un élément en quelque sorte révolutionnaire. Ismaël était, comme Akiba, un des jeunes docteurs de cette époque ; fils d’un des derniers grands prêtres qui avaient vécu avant la destruction du temple, il était probablement issu de la famille sacerdotale des Phiabi. Il tirait des revenus considérables de vignes qu’il possédait, et il consacrait ces revenus à l’éducation et à l’établissement de jeunes filles pauvres ou orphelines. Ses vues sur les rapports de la loi traditionnelle avec la loi écrite sont empreintes de bon sens et de sagesse, elles sont en opposition absolue avec la méthode artificielle d’Akiba. Un de ses principes était que les prescriptions traditionnelles ne devaient pas être en contradiction avec le texte de l’Écriture sainte. « Il est nécessaire, dit-il, que la halaka soit d’accord avec la loi écrite. Dans trois cas, seulement, la tradition n’a pas tenu compte du sens de la loi écrite, dans tous les autres cas, elle est et doit être subordonnée à cette loi. » Ismaël déclara également que la Thora s’exprimait à la façon des hommes et qu’elle employait, comme eux, des locutions, des répétitions et des tournures qui n’ajoutent absolument rien au sens du texte, mais servent uniquement à en embellir la forme ; il rejeta toutes les déductions d’Akiba qui avaient pour point de départ un pléonasme, une syllabe ou une lettre superflues. Ainsi, de ce qu’il y a dans un verset une lettre en trop, Akiba avait déduit qu’une fille de prêtre convaincue d’adultère serait brûlée. Ismaël lui répliqua : « Et c’est pour cette lettre que tu fais condamner une femme à être brûlée ! » Ismaël se prononça également d’une façon très nette contre les règles de l’extension et de l’exclusion qui occupaient une place si importante dans le système d’Akiba ; il n’admit que les lois d’interprétation de Hillel, si claires et si logiques. Et encore n’accepta-t-il de ces dernières que celles qui étaient indiquées dans la Bible. Ainsi, il s’efforça de démontrer que le raisonnement qui conclut du plus petit au plus grand (ab inferiori parte) est déjà employé dans la Thora ; ce qui autorise seul les docteurs à en faire usage. Il limitait cependant autant que possible l’application de ces règles d’interprétation, il ne voulait pas, par exemple, que la transgression d’une loi connue seulement par déduction pût être punie d’une peine corporelle ou pécuniaire, ou qu’une déduction devînt le point de départ d’une nouvelle déduction. On reconnaîtra à ces quelques traits qu’Ismaël était un esprit lucide et sincère, qui cherchait à accomplir consciencieusement son devoir d’interprète de la Loi. Ce docteur avait son école particulière, connue sous le nom de Bè Rabbi Ismaël, et dans laquelle il enseignait surtout la méthode qui devait servir à interpréter et à appliquer la loi écrite. Il augmenta le nombre des règles d’interprétation de Hillel qu’il porta de sept à treize, et ces règles furent adoptées par les docteurs sans qu’elles pussent cependant affaiblir l’autorité de la méthode d’Akiba, dont Ismaël était un des plus vifs adversaires. Ces cinq docteurs : Gamaliel, l’organisateur, Éliézer, l’inflexible gardien de la tradition, Josua, le partisan de la conciliation, Akiba, l’esprit méthodique, et Ismaël, le dialecticien, forment le noyau et le centre de cette époque, c’est autour d’eux que se groupent les autres Tannaïtes qui se rattachent tous par leurs opinions ou leur manière de voir à l’un ou à l’autre d’entre eux. L’histoire judaïque contient peu de périodes où se trouvent réunis un si grand nombre d’hommes éminents par leur intelligence, leur caractère et leur zèle pour l’enseignement. On dirait que la Providence crée des héros particulièrement vaillants pour les temps difficiles et orageux. Une seconde fois, depuis les Macchabées, le judaïsme devait soutenir une lutte sans merci et combattre pour son existence ; il trouva des défenseurs qui sacrifièrent leur vie à son salut. L’immense douleur causée par l’effondrement de l’État judaïque contribua sans doute à mûrir l’esprit et à tremper le caractère des docteurs de cette génération. Ils concentrèrent toute leur énergie, toute leur intelligence, tout leur être sur un point unique, la conservation et le développement de l’héritage commun, de la sainte Thora. Tous les Tannaïtes de la deuxième génération étaient appelés, dans le langage du temps, les hommes armés (Baalè Tréssim), parce que le Synhédrin et les écoles ressemblaient à un champ de bataille où on discutait passionnément les questions législatives. L’assistance se composait en partie de membres du Synhédrin, qui avaient le droit d’émettre leur vote sur chaque question en discussion, en partie d’assesseurs élevés au rang de docteurs par la cérémonie de l’imposition des mains et parmi lesquels se recrutait le Collège, et enfin de disciples, qui étaient assis par terre, comme auditeurs, « aux pieds de leurs maîtres. »

Un des docteurs les plus remarquables de cette génération était Tarphon ou Tryphon, de la grande cité commerçante de Lydda, homme riche et généreux, d’un caractère brusque et violent, ennemi acharné des judéo-chrétiens ; il y avait encore Éliézer, de Modin, particulièrement ingénieux et habile dans l’interprétation de l’Aggada, et José, le Galiléen, au cœur bon et généreux. Un seul trait suffira pour peindre le caractère de José. Sa femme était tellement méchante qu’il dut la répudier. Cette femme se remaria avec un gardien de la ville. Celui-ci devint aveugle, et sa femme le conduisait à travers la ville pour mendier, mais elle évitait de passer par la rue où habitait José. Un jour, cependant, son mari l’y contraignit ; mais elle s’arrêta devant la demeure de José, elle n’eut pas le courage d’entrer comme mendiante dans une maison où elle avait commandé comme maîtresse. L’aveugle insista, la maltraita ; elle se lamenta, et ses gémissements arrivèrent jusqu’à José. Il sortit, vit ce qui se passait, recueillit dans sa maison le mari et la femme et leur procura le nécessaire, et cette action si généreuse lui paraissait tout simplement l’accomplissement d’une obligation que la loi lui imposait. — Il faut encore nommer Yesèbab, le greffier du Collège, Huspit, l’interprète (meturgueman), Juda ben Baba, le hasidéen, Hanania ben Teradion, qui subirent tous le martyre ; Éléazar ben Hasma et Johanan ben Gudgoda, tous deux excellents mathématiciens et gens très pauvres, auxquels le patriarche avait fourni, sur les instances de Josua, des moyens d’existence ; Johanan ben Nuri, de Bet-Schearim (en Galilée), un fervent partisan de Gamaliel ; José ben Kisma, un admirateur des Romains, enfin Ilaï et Halafta, tous deux plus célèbres par leurs fils que par eux-mêmes. Parmi les disciples de cette époque, il y en a quatre dont les contemporains ont parlé avec éloge et qui ont laissé quelque trace dans l’histoire, ce sont Samuel le Jeune et trois disciples du nom de Simon. On appelait disciples ceux qu’une circonstance quelconque avait empêché de recevoir l’ordination (Semika), et qui, pour cette raison, étaient exclus de certaines dignités et ne pouvaient pas faire partie du Synhédrin ni remplir certaines fonctions judiciaires ; ils n’avaient pas droit au titre de Rabbi et ne pouvaient plus diriger d’école.

Samuel le Jeune (Hakaton) était d’une abnégation et d’une modestie rares ; il avait mérité d’être surnommé le vrai disciple de Hillel. Il est surtout connu par la formule de malédiction qu’il rédigea contre les judéo-chrétiens et par les paroles prophétiques qu’il prononça, au moment de mourir, sur le sombre avenir qui se préparait pour les Judéens. « Simon et Ismaël, dit-il, sont voués à la destruction, leurs compagnons à la mort, le peuple au pillage ; des persécutions douloureuses auront lieu prochainement. » Les assistants, ajoute le récit, ne comprirent pas le sens de ces prédictions, les événements en donnèrent à plusieurs d’entre eux la tragique explication. Samuel mourut sans laisser d’enfants ; ce fut le patriarche lui-même qui prononça son oraison funèbre. Élisa ben Abuya, plus connu sous le nom de Aher (homme transformé), appartenait au même groupe que Samuel. Égaré par de fausses doctrines, il devint l’ennemi de la Loi et de ses interprètes.

À cette époque, il s’était formé en dehors de la Judée plusieurs centres d’activité intellectuelle, particulièrement dans le pays qui devait prendre plus tard la place de la Judée et ouvrir à l’histoire judaïque des voies nouvelles. Les nombreuses communautés de la Babylonie et des pays Parthes possédaient deux écoles importantes, l’une à Nisibis, ville qui était une pomme de discorde pour les Romains et les Parthes, et l’autre à Nehardéa, très ancienne capitale d’un petit État juif presque indépendant. À Nisibis enseignait Juda ben Bathira, à Nehardéa, Nehémia, de Bet Deli. Dans l’Asie Mineure il y avait également des docteurs de la Loi, mais leurs noms ne nous sont pas parvenus. Ils paraissent avoir été établis principalement à Césarée ou Mazaca, capitale de la Cappadoce. Ce fut dans cette ville qu’Akiba rencontra dans son voyage en Asie Mineure un docteur qui discuta avec lui sur une halaka. Les Judéens établis en Égypte, qui n’avaient plus de lieu consacré au culte depuis que, sur l’ordre de Vespasien, ils avaient dû fermer le temple d’Onias, paraissent avoir eu une école à Alexandrie. Mais toutes ces écoles du dehors ne jouissaient d’aucun crédit en Judée ; elles-mêmes reconnaissaient, du reste, l’autorité supérieure du Synhédrin de Jabné. La dignité d’arabarque avait été maintenue à Alexandrie par les empereurs Flaviens, probablement par égard pour Alexandre Tibère, de la famille des arabarques, qui avait aidé Vespasien à monter sur le trône impérial et avait rendu des services importants à Titus pendant le siège de Jérusalem. L’esprit judéo-alexandrin, si caustique dans ses railleries contre le paganisme, n’avait pas encore disparu, il dirigeait maintenant ses traits acérés contre le despotisme de Rome.