75%.svg

Histoire des Juifs/Deuxième période, première époque, chapitre V

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. 2e période - Après l’exil
1re époque — La restauration
I. Retour de Babylone
II. Ezra et Néhémie
III. La période des Sôpherim
IV. Simon le juste
V. Persécution. Macchabées
2e époque — L’apogée
VI. Les princes Hasmonéens
VII. L’école juive d’Alexandrie
VIII. Les princes Maccabéens
IX. Jean Hyrcan
X. Les institutions et les sectes
3e époque — La décadence
XI. Les rois Hasmonéens
XII. Antigone et Hérode
XIII. Les princes Hérodiens
XIV. L’idée messianique et le christianisme
XV. Les Hérodiens : Agrippa Ier — Hérode II
XVI. Dispersion de la nation judaïque
XVII. Agrippa II. Début de l’insurrection
XVIII. La guerre de Galilée
XIX. Destruction de Jérusalem
XX. Les suites de la guerre
III. La dispersion : 1er
Traduction par Lazare Wogue, Moïse Bloch.
A. Lévy (Tome 2p. 79-117).


CHAPITRE V


LA PERSÉCUTION HELLÉNIQUE ET LES MACCABÉES
(175-167)


À cette époque, en effet, parut un homme, un fils de roi, qui semblait avoir reçu mission de compliquer la situation déjà inextricable de la Judée, et d’appeler sur la maison d’Israël des calamités jusqu’alors inconnues. Cet homme, noté d’infamie par l’histoire, c’était Antiochus Épiphane. Il était de ces natures composites où les instincts bons et mauvais se mêlent à doses égales; à la fois rusé et fantasque, petit dans les grandes choses et grand dans les petites. Aussi ses contemporains eux-mêmes ne comprenaient-ils rien à son caractère, et, à voir les sottises de ce roi, qui semblait ambitionner le surnom d’Extravagant (Épimane), on se demandait s’il y avait chez lui imbécillité réelle ou feinte. L’école où s’était formée sa jeunesse avait grandement contribué à le jeter hors des voies régulières. Son père, après la conclusion de la paix, l’avait envoyé à Rome comme otage, et il y demeura douze ans. Rome, qui venait de triompher des Carthaginois, des Macédoniens et des Syriens, était alors la maîtresse du monde, et elle passait insensiblement de l’austérité des Caton au libertinage des Claude. Là aussi l’immoralité de la Grèce, sa corruption, les goûts dépravés, avaient fait invasion. Mais ce qu’Antiochus avait le mieux appris chez les Romains, c’était le mépris des hommes et de leurs traditions, l’impudence, la dureté de cœur, la cruauté froide et perfide qui joue avec sa victime avant de l’immoler.

Il manœuvra si bien, qu’il obtint de quitter Rome et d’y faire envoyer à sa place et agréer comme otage son neveu Démétrius, fils du roi Séleucus Philopator. Antiochus retourna donc en Syrie, vraisemblablement avec l’intention d’enlever la couronne à son frère. Mais un autre l’avait prévenu. Héliodore, un des grands de la cour, avait tué Séleucus (175) et s’était emparé du trône. Antiochus était-il tout à fait innocent de ce meurtre ?... Il se trouvait alors à Athènes, en route pour son pays. Eumène, roi de Pergame, et son frère Attale, lui rendirent l’insigne service de le défaire d’Héliodore et de le nommer lui-même roi de Syrie et d’Asie. C’est ainsi qu’Antiochus Épiphane inaugura son règne par la ruse et par l’usurpation ; car le trône revenait de droit à son neveu Démétrius, retenu à Rome en qualité d’otage. Les Romains firent bonne mine à l’usurpateur : ces dissensions dans les familles régnantes ne pouvaient qu’affaiblir les royaumes dont la possession espérée ne leur était pas encore dévolue. Et Antiochus prétendait jouer au plus fin avec cette tactique romaine ! — Un voyant judaïte a tracé de son avènement une peinture frappante : A sa place apparaîtra un homme vil, sur qui on n’aura pas jeté la pourpre royale ; il viendra inopinément et s’emparera de la royauté par des voies doucereuses. Et en vue d’une alliance avec lui, il emploiera la ruse, et il montera, et il triomphera avec peu d’auxiliaires. Il arrivera à l’improviste avec les notables du pays, et il fera ce que n’ont fait ni ses pères ni les pères de ses pères. Il leur prodiguera (à ces notables) butin et dépouilles [Daniel, XI, 21-24]. Et de fait, sa prodigalité est devenue proverbiale. Il s’était d’ailleurs affranchi de tout scrupule religieux : nul égard pour les dieux de ses pères, nul égard pour un dieu quelconque, car il se croyait au-dessus de tout [Ibid., 37]. Ce monstre sans cœur, sans foi ni loi, méprisant et les hommes et les choses les plus saintes, tenait les Judéens à sa discrétion ; car, par le fait de sa royauté usurpée, ils lui appartenaient et étaient à la merci de ses caprices. Unie par la concorde, peut-être la Judée eût-elle échappé à son attention. Mais les querelles allumées par les Hellénistes attirèrent ses regards sur ce pays, qui entra dès lors dans les calculs de sa politique. Les Hellénistes eux-mêmes lui demandèrent d’intervenir dans les affaires judaïques. Ils lui signalèrent d’abord Hyrcan, qui, de sa citadelle près de Hesbon, faisait payer l’impôt aux habitants arabes ou nabatéens du pays, pour le compte du roi d’Égypte. Le parti helléniste le haïssait comme son adversaire. Hyrcan, qui craignait une mort ignominieuse, mit lui-même fin à ses jours, et Antiochus fit confisquer toute sa succession.

C’est alors que les Hellénistes mirent à exécution le projet, longtemps caressé, de dépouiller de sa dignité leur autre ennemi, le grand prêtre Onias. Son propre frère, Jésua ou Jason, promit à Antiochus une somme d’argent considérable pour qu’il consentit à lui conférer la grande prêtrise, et le roi besogneux n’y fit nulle difficulté (174). On l’avait probablement fait passer auprès du nouveau roi pour un partisan des Ptolémées.

Le second acte des Hellénistes ou du grand prêtre Jésua, dit Jason, fut de demander à Antiochus que tous les Judéens exercés aux jeux helléniques fussent considérés comme Antiochiens ou Macédoniens, en d’autres termes, comme jouissant de tous les droits des citoyens, et admis, par conséquent, à prendre part aux assemblées et aux jeux publics des Grecs. Les jeux, pour ces derniers, étaient chose sérieuse, et même la plus sérieuse de toutes. Les Grecs établis dans la Palestine et la Phénicie, en y célébrant tous les quatre ans les jeux Olympiques, conservaient dans ces pays barbares le lien de leur nationalité commune. Ceux qui, n’étant pas d’origine grecque, étaient admis à y prendre part, s’estimaient ainsi assimilés à la noblesse grecque et le tenaient à très grand honneur. Par l’introduction de ces jeux à Jérusalem, Jason et les Hellénistes espéraient procurer aux Judéens le droit de bourgeoisie grecque et, par suite, atténuer la haine et le mépris dont ils étaient l’objet. Aussitôt qu’Antiochus leur eut accordé cette faveur, Jason s’occupa activement d’instituer les exercices dont on avait besoin pour concourir aux jeux Olympiques. Il disposa dans la Birha ou Acra (Acropole), au nord-ouest du temple, un emplacement pour ces exercices, un gymnase pour les adolescents et une éphébie pour les jeunes garçons. Il y a apparence qu’on engagea des maîtres grecs pour enseigner aux Judéens, jeunes gens et adultes, les jeux gymniques, lesquels consistaient dans la course du stade, le saut, la lutte, le jet du disque et le pugilat.

Mais on ne tarda pas à reconnaître combien ces jeux, de création exotique, étaient peu compatibles avec l’esprit du judaïsme. Pour ces différents exercices, on se dépouillait de tout vêtement ; ainsi le voulait la coutume grecque. Les jeunes Judaïses qui s’y soumettaient devaient donc braver la pudeur à la face même du temple, de ce temple où il était interdit même d’accéder par des degrés à l’autel, pour ne pas découvrir sa nudité. Mais une autre honte encore les tenait. En découvrant leur corps, ils laissaient voir le signe de l’alliance, ce signe qui les faisait aussitôt reconnaître entre tous. Devaient-ils figurer, dans ces conditions, aux jeux Olympiques et s’exposer ainsi à la risée des Grecs ? Mais cette honte aussi ils s’en affranchirent, et cela au moyen de prépuces artificiels, se soumettant ainsi à une opération douloureuse pour ne pas trahir leur origine judaïque.

Bientôt les jeunes gens se pressèrent en foule au gymnase ; les jeunes prêtres négligeaient le service du temple pour prendre part aux jeux de la palestre et du stade. Les hommes pieux virent avec effroi cet abandon du caractère national, mais ils se turent. Du reste, ceux-là mêmes qui partageaient les idées de Jason désapprouvaient sa faiblesse pour l’élément étranger, du moment qu’elle mettait en péril l’essence même du judaïsme. Lorsqu’on célébra à Tyr, en juin 12, les jeux Olympiques[2], à l’occasion desquels ou offrait des sacrifices à Héraclès (l’Hercule des Grecs), qui avait, disait-on, institué ces jeux, Jason y envoya des messagers déjà rompus aux jeux publics et autorisés, par conséquent, à y prendre part. Il leur remit en même temps une somme (300 ou 3.300 drachmes) destinée à l’achat de sacrifices en l’honneur d’Héraclès. Mais ces hommes, bien que déjà stylés aux idées et aux mœurs grecques, éprouvèrent des scrupules ; agir ainsi leur parut se rendre complices de l’idolâtrie et reconnaître pour Dieu une statue de marbre. Ils stipulèrent donc qu’ils resteraient maîtres d’appliquer la somme à un autre usage. On voit combien la croyance au Dieu du judaïsme était fortement ancrée, même dans le cœur des plus fervents amis de l’hellénisme. La somme emportée par les messagers de Jason fut employée au profit d’une flotte qu’Antiochus faisait équiper à Tyr.

Cependant la discorde grandissait à Jérusalem à un tel point qu’il n’en pouvait sortir que des conséquences désastreuses. Les Hellénistes, mécontents, intriguaient pour renverser Jason lui-même et mettre la main sur la grande prêtrise, soit qu’ils y fussent poussés par l’ambition, soit que le frère d’Onias leur parût encore trop bon Judéen ou trop faible pour aider à la ruine des mœurs antiques. Ils rêvaient cette dignité pour l’un d’entre eux, homme sans scrupules ai préjugés, Onias, dit Ménélaüs, frère de ce Simon qui avait dénoncé le trésor du temple et son détenteur Onias. Envoyé par Jason pour remettre à Antiochus les prestations annuelles, Ménélaüs promit au roi de lui payer trois cents talents de plus par an, s’il était nommé grand prêtre, et se vanta de jouir d’une haute considération, qui lui permettrait de servir plus efficacement que Jason les intérêts du roi. Celui-ci, sans balancer, conféra au plus offrant la dignité pontificale (172-171). En même temps, il envoya à Jérusalem un de ses officiers, Sostrate, à la tête d’une troupe de soldats cypriotes, avec mission de réprimer toute résistance à ses ordres et de tenir la main à l’exécution de l’engagement contracté. Sostrate logea sa troupe dans la citadelle de l’Acra, pour tenir en respect les habitants de Jérusalem, et prononça au nom du roi la déchéance de Jason. Ce dernier s’enfuit ou fut exilé de Jérusalem, et se retira dans l’Ammonitide, au delà du Jourdain, chez un certain Arétas, prince nabatéen, qui l’accueillit amicalement.

Ce nouvel état de choses ne fit qu’augmenter le désordre qui régnait à Jérusalem. La majeure partie du peuple voyait avec indignation les saintes fonctions de grand prêtre aux mains d’un Ménélaüs, qui n’était même pas de famille sacerdotale, mais probablement un simple Benjamite, et dont on connaissait l’aversion pour les mœurs antiques. Même des gens épris de grécomanie et de nouveautés étaient mécontents du choix d’un tel grand prêtre. Les uns et les autres étaient forcés de se contenir en présence du commandant syrien et de ses soldats cypriotes. Mais les esprits étaient en proie à une surexcitation violente, qui ne demandait qu’une occasion pour éclater. Cette occasion, c’est Ménélaüs qui la fit naître. Il avait promis au roi, en échange de la tiare, plus qu’il ne pouvait tenir. Antiochus se fâcha et l’invita à venir se justifier. Obligé de se rendre à Antioche, Ménélaüs laissa à Jérusalem, pour le suppléer, son digne frère Lysimaque, et détourna du temple des offrandes votives, dont il comptait employer le produit à parfaire le payement en souffrance. Le digne Onias III, l’ancien grand prêtre, qui vivait toujours à Antioche, fut instruit de cet attentat ; il sut aussi que le misérable, à Tyr et dans d’autres villes de Phénicie, avait fait argent de plusieurs vases sacrés du temple. Outré de colère, il accusa Ménélaüs de sacrilège, crime qui passait alors, chez les Grecs aussi, pour exceptionnellement grave et condamnable. Mais cette accusation hâta sa propre mort ; car Ménélaüs se concerta avec Andronique, lieutenant du roi, pour se débarrasser de lui avant qu’Antiochus, alors absent, eût connaissance du vol sacrilège et de l’usage auquel il devait servir. Andronique, intéressé lui-même à l’affaire, se prêta facilement à ce qu’on lui demandait. Onias, menacé, s’était réfugié dans le temple d’Apollon, à Daphné, près d’Antioche ; au moyen de promesses et des serments les plus solennels, Andronique sut l’attirer hors de cet asile et le tua sur place (171). Ce nouveau crime mit le comble aux infamies de Ménélaüs. Le meurtre du vénérable Pontife produisit une telle sensation, même parmi les Grecs de Syrie, qu’Antiochus, après son retour, ne put laisser Andronique impuni.

Mais ce n’était pas assez, pour Ménélaüs, d’avoir fermé la bouche à son accusateur ; il fallait aussi contenter le roi et se conserver ses bonnes dispositions. Pour réaliser des ressources suffisantes, il chargea son frère Lysimaque d’enlever encore du temple un certain nombre d’offrandes précieuses et de les lui faire parvenir. Ces rapines ne pouvaient rester ignorées ; lorsqu’on eut connaissance et du fait et de l’auteur, celui-ci devint l’objet d’une animadversion violente, bientôt suivie d’effet. Ceux mêmes qui habitaient hors de la ville, lorsqu’ils apprirent le forfait des deux autres, accoururent à Jérusalem, et, de concert avec les habitants, menacèrent de mort le profanateur. Mais Lysimaque arma ses partisans et mit à leur tête un certain Avran, vieux pécheur, son pareil. Le peuple, bien que sans armes, ne craignit pas de tenir tête à cette bande armée ; il se rua sur elle à coups de pierre, à coups de bâton, l’aveugla en lui jetant des tas de cendres, tua les uns, terrassa ou mit en fuite les autres. Lysimaque lui-même périt à deux pas du temple. Ménélaüs déféra les séditieux de Jérusalem à la justice du roi, qui tint des assises à Tyr pour écouter les deux parties. Trois membres du Conseil, délégués à cet effet par le peuple, établirent d’une manière si convaincante la culpabilité de Lysimaque et de son frère, que Ménélaüs aurait dû nécessairement perdre sa cause. Mais cet homme, toujours fertile en expédients, sut mettre dans ses intérêts un misérable de son espèce, qui avait l’oreille du roi, et qui fit pencher la balance en faveur du coupable. Du haut de son siège de juge, Antiochus déclara Ménélaüs innocent, et condamna à mort les trois délégués qui l’avaient confondu sans réplique. Les Tyriens témoins de cet acte d’iniquité manifestèrent leur indignation en suivant, avec un intérêt sympathique, le convoi funèbre des trois nobles victimes.

Le crime triomphait. Ménélaüs restait maître d’un peuple qui l’exécrait. Pour conjurer les effets de cette haine, il imagina de nouvelles ruses, de nouvelles infamies.

Il glissa le poison de la calomnie dans l’oreille du roi contre ses ennemis, c’est-à-dire contre le peuple entier. Il prétendit d’abord que ses ennemis étaient du parti de la cour d’Égypte, et ne le persécutaient lui-même que parce qu’il contrecarrait leurs efforts. Ensuite, il ne craignit pas, lui, le grand prêtre d’Israël, de calomnier tout le judaïsme. A l’entendre, la loi donnée par Moïse au peuple israélite enseignait la haine du genre humain, défendait de s’asseoir à la table des étrangers, de leur donner aucune marque de bienveillance. Cette loi de haine, il fallait l’abolir ! Antiochus, préoccupé alors de l’unique pensée de conquérir l’Égypte, prêta facilement l’oreille aux impostures de Ménélaüs, et prit en suspicion le peuple juif. Il ne pouvait lui être indifférent, au moment où il méditait une expédition périlleuse contre l’Égypte, de laisser derrière lui un ennemi. Toutefois, il différa longtemps l’attaque, retenu qu’il était par la crainte des Romains. Mais, les voyant s’engager de plus en plus dans une guerre avec Persée, roi de Macédoine, il se risqua enfin à franchir la frontière égyptienne (automne de 170). Il battit l’armée ennemie près de Péluse, et pénétra de plus en plus dans l’intérieur du pays.

En Judée, on suivait la marche de cette guerre avec la plus grande anxiété. Si l’Égypte avait le dessus, on pouvait espérer de voir cesser la triste situation créée par ce grand prêtre imposé et odieux à tous. La cour d’Égypte était favorable au parti national judaïque, et accueillait les patriotes qui y cherchaient un refuge contre la tyrannie d’Antiochus et de Ménélaüs. Or, le bruit courut tout à coup qu’Antiochus avait succombé, et une vive émotion s’empara aussitôt des esprits. Le pontife révoqué Jason (Jésus) quitta l’Ammonitide, où il avait trouvé asile, et accourut à Jérusalem, à la tête d’un corps d’armée, dans le dessein de s’emparer de la ville. Comme de raison, Ménélaüs fit barricader les portes et repousser, du haut des remparts, les assauts de l’ennemi. Ainsi éclata une véritable guerre civile, née de l’ambition de deux hommes qui se disputaient le sacerdoce comme moyen de domination. Mais, comme l’exécré Ménélaüs, n’avait pour lui que la minime partie des habitants, Jason réussit à pénétrer avec sa troupe dans Jérusalem.

Cependant Antiochus, chargé d’un riche butin, revenait d’Égypte (169), peut-être pour lever de nouvelles troupes et renforcer son armée. En apprenant ce qui se passait à Jérusalem, il entra en fureur contre les Judéens et le judaïsme. Sa nature perverse et féroce se donna carrière contre ce malheureux peuple. Il tombe comme la foudre sur Jérusalem, massacre les habitants, n’épargne ni le sexe ni l’âge, frappe l’ami comme l’ennemi ; puis, affichant son mépris pour le Dieu qu’on y adore, il pénètre dans le temple, jusque dans le sanctuaire, et en fait enlever tous les objets de valeur, l’autel d’or, le chandelier, la table, tous les vases précieux et ce qui restait du trésor sacré. Pour cette spoliation sacrilège, Ménélaüs lui servait de guide. Contre le Dieu d’Israël, — ce Dieu dont on exaltait la puissance et qui semblait impuissant devant son contempteur, — il exhale insolemment d’ironiques blasphèmes. Du reste, pour pallier ces sacrilèges et le massacre d’une population innocente, il fit courir une fable mi-partie d’hallucination et de mensonge, fable inspirée par son complice Ménélaüs, et qui devait longtemps ridiculiser le judaïsme aux yeux des peuples civilisés. Antiochus prétendit avoir vu dans le Saint des saints une image de pierre, l’image d’un homme avec une longue barbe ; cette statue était debout sur un âne et tenait en main un livre. Il l’avait considérée comme le simulacre du législateur Moïse, qui avait enseigné aux Israélites une doctrine abominable, ennemie de l’humanité, leur avait enjoint de se tenir à l’écart des autres peuples et de ne leur témoigner aucune bienveillance. Le bruit s’accrédita depuis lors, chez les Grecs et les Romains, qu’Antiochus avait trouvé dans le temple une tête d’âne en or, à qui les Juifs rendaient de grands honneurs, partant qu’ils adoraient un âne. C’est encore Antiochus, probablement, qui a donné cours ou prétexte à une calomnie infâme contre les Judéens : il aurait trouvé dans le temple un Grec couché sur un lit et qui l’aurait supplié de le délivrer. Les Judéens, disait-on, avaient coutume, chaque année, d’engraisser un Grec, de l’égorger, de goûter de ses entrailles, et, à cette occasion, de jurer haine à mort à tous les Grecs. Que cette calomnie émane réellement d’Antiochus ou lui ait été prêtée par des artisans de mensonge, elle a fait, en tout cas, au judaïsme une réputation aussi triste qu’imméritée, celle de manquer de charité envers les autres peuples. Voilà où devait aboutir la maladie de l’hellénisme, cette assimilation poursuivie depuis un demi-siècle aux dépens des bonnes mœurs et des saines traditions du judaïsme !

Un voile de deuil s’étendait sur Jérusalem, humiliation et la honte pesaient sur la maison de Jacob. Princes et Anciens gémissaient, jeunes gens et jeunes filles s’enveloppaient de tristesse, la beauté des femmes avait disparu ; le marié se lamentait au lieu de chanter ses amours, et la fiancée pleurait dans la chambre nuptiale... Mais on n’était pas au bout, et des jours plus tristes encore étaient réservés à la Judée. Antiochus entreprit une seconde expédition sur l’Égypte, et, pour la seconde fois, les Judéens allaient porter la peine de son échec et de sa méchante humeur. Les Romains étant encore absorbés par la guerre de Macédoine, Antiochus jugea le moment favorable pour envahir de nouveau l’Égypte ; il y entra sans rencontrer de résistance et, cette fois encore, s’avança jusqu’aux portes d’Alexandrie. Les rois d’Égypte avaient envoyé des délégués à Rome, demandant avec instance au sénat de ne pas les abandonner, de venir à leur secours. Là-dessus, trois délégués romains reçurent mission de se rendre auprès d’Antiochus pour couper court à ses projets. Après leur victoire à Pydna, où l’armée macédonienne fut battue et le roi Persée contraint de fuir (22 juin 168), les délégués romains se rendirent au camp d’Antiochus et lui enjoignirent, au nom du sénat, d’évacuer l’Égypte à bref délai. Le roi de Syrie ayant demandé à réfléchir, l’impérieux Popilius Lénas traça aussitôt un cercle avec sa baguette et lui défendit de le franchir avant d’avoir opté, ou pour l’amitié des Romains, ou pour la guerre. Antiochus connaissait l’inflexibilité romaine, il renonça à son expédition. Furieux et mécontent de lui-même après cette humiliation, Antiochus l’Illustre rentra dans sa capitale. Il se sentait d’autant plus mortifié et mal à l’aise, qu’il était contraint de paraître enchanté et de faire bon visage aux Romains. Cette fois encore à ne trouva rien de mieux, pour décharger sa colère, que d’exercer les plus atroces cruautés sur les Judéens. S’étaient-ils réjouis de son échec et l’avaient-ils trop fait voir ? Avaient-ils dit trop haut que leur Dieu, qui se plait à abaisser les superbes, lui avait infligé cette honte ?... Un de ses lieutenants, Apollonius, ci-devant gouverneur de la Mysie, entra dans la capitale judaïque : son langage était amical, ses intentions pacifiques en apparence. Soudain, un jour de sabbat, jour où les Judéens ne se battaient point, il tomba sur les habitants avec sa soldatesque brutale, troupe de mercenaires grecs ou macédoniens habitués au sang ; hommes et jeunes gens furent massacrés, femmes et enfants faits prisonniers et vendus comme esclaves. Apollonius fit aussi démolir nombre de maisons et abattre les remparts de Jérusalem : elle ne devait plus compter parmi les villes notables. Pourquoi le tyran et ses bordes sauvages auraient-ils épargné le sanctuaire ? Sans doute, il ne s’agissait pas de l’anéantir ; Antiochus avait ses raisons, il voulait le conserver pour une autre fin. Mais leur rage se soulagea sur les ouvrages extérieurs, ils brûlèrent les portes de bois, saccagèrent les galeries à coups de hache et de marteau. Ceux des habitants qui purent échapper au carnage cherchèrent leur salut dans la fuite. Seuls, les Hellénistes, les soldats syriens et les étrangers se prélassèrent sur les places désolées : Jérusalem était devenue étrangère à ses propres enfants. Le temple aussi fut délaissé ; prêtres et Lévites l’abandonnèrent, ce dont les grécomanes s’inquiétèrent peu. Leur rendez-vous favori était un autre endroit de Jérusalem, la citadelle de l’Acra. Là tenaient garnison les troupes syriennes, qu’on avait renforcées ; là s’établirent les Hellénistes. Pour la mettre à l’abri de toute agression, on la fortifia de murs solides et de hautes tours, qui dominaient le temple voisin, et l’on y entassa des armes et des vivres.

Cependant cette désolation affligeait Ménélaüs lui-même, cause première de tant de maux. Pour qui donc était-il grand prêtre, si le temple restait vide ? pour qui prince du peuple, si le peuple lui tournait le dos ? Il était mal à l’aise dans cette solitude, où il n’entendait que l’écho de sa propre voix. Pour échapper à cet ennui, il imagina un nouveau, mais abominable moyen. Il fallait anéantir le judaïsme, loi, doctrine, pratiques, et contraindre ses sectateurs d’adopter le culte hellénique. Antiochus, aigri et ulcéré, et contre les Judéens et contre leur religion, accueillit l’idée avec empressement et la poursuivit avec sa ténacité habituelle. Oui, il fallait que le peuple juif se laissât gréciser pour lui rester fidèle, ou que la mort fait le prix de sa désobéissance. Mais Antiochus, en agissant ainsi, n’avait pas seulement pour but de mater ce peuple, il voulait aussi démontrer l’impuissance du Dieu d’Israël. Lui, à qui les dieux de ses pères étaient fort indifférents, se sentait humilié comme d’un outrage personnel, à la pensée que ce peuple, si cruellement persécuté, était toujours plein de confiance en son propre Dieu, qu’il comptait le voir foudroyer un jour l’orgueilleux blasphémateur. Ce Dieu d’Israël, il voulait le défier, il prétendait le vaincre. C’est ainsi que, par un édit publié dans la Judée entière, il enjoignit à tous les Judéens de ne plus observer les lois de leur Dieu et de sacrifier désormais aux seules divinités grecques. Des autels et des idoles devaient être partout installés à cet effet. Et pour mieux frapper le judaïsme au cœur, il ordonna que des animaux impurs, spécialement des porcs, fussent offerte en sacrifice.

Trois signes caractéristiques de la vie religieuse, distinction visible et tranchée entre les Judéens et les Gentils, furent particulièrement défendus sous des peines sévères : la circoncision, l’observance du sabbat et des fêtes, enfin l’abstinence des viandes immondes. Des surveillants eurent ordre de tenir la main à l’exécution de ces édits. C’étaient des bourreaux sans pitié, qui invariablement punissaient de mort toute infraction à la volonté royale.

C’est par le temple de Jérusalem que commença cette odieuse campagne. Le roi y envoya un des principaux habitants d’Antioche avec mission expresse de vouer le sanctuaire à Zeus Olympien. Puis, sur l’autel du parvis, on sacrifia un pourceau, dont on répandit le sang et sur l’autel et dans le sanctuaire, sur la pierre qu’Antiochus avait prise pour l’image de Moïse ; on fit cuire la chair de l’animal et l’on souilla de son jus les feuillets de la sainte Écriture. Le soi-disant grand prêtre Ménélaüs et d’autres Judéens hellénistes durent manger de cette chair impure. Il est probable que le rouleau de la Loi, qu’on trouva dans le temple, ne fut pas simplement souillé par l’homme d’Antiochus, mais brûlé, parce que la Thora, cette école de la pureté morale et de la charité universelle, n’enseignait, au dire d’Antiochus, que la haine du genre humain. Elle reçut là son premier baptême de feu. Ensuite on dressa sur l’autel la statue de Jupiter, cette abomination de la désolation, devant laquelle dorénavant on devait sacrifier (17 tammouz - juillet 168).

Ainsi le temple de Jérusalem, l’unique asile de la sainteté sur la terre, était profané de fond en comble. Le Dieu d’Israël en était chassé, en apparence, par le Zeus des Grecs. Quelle fut l’attitude du peuple en présence de cet effroyable sacrilège, en présence des rigoureux décrets d’un roi sans cœur et de ses féroces agents ? Jamais plus grave épreuve ne lui avait été imposée. Quiconque professait ouvertement le judaïsme était menacé de mourir par la main du bourreau. Il n’était pas même permis de s’avouer Judéen.

Cette première épreuve, le judaïsme en a triomphé ; son alliance avec Dieu et sa doctrine, il l’a scellée du sang de ses martyrs. Les Judéens répandus dans les villes de Syrie et de Phénicie, vivant dans le voisinage immédiat des Grecs, et acculés à la conversion forcée, ceux-là, il est vrai, durent baisser la tête, sacrifier ostensiblement aux dieux de la Grèce, dissimuler ou même renier leurs croyances. Mais, parmi ceux-là aussi, il se trouva des hommes de cœur, qui restèrent fidèles aux dépens de leur propre vie. A Antioche même, sous les yeux du tyran, un vieillard du nom d’Éléazar souffrit courageusement la mort plutôt que de manger de la chair des animaux offerts aux idoles. On se racontait aussi, chez les Judéens du dehors, l’histoire de cette mère israélite et de ses sept fils, qui, sommés de transgresser leur loi, avaient tous, jusqu’au dernier, résisté à cet ordre et bravé la mort avec une invincible constance. L’exemple donné par ces martyrs de tout âge, ici un vieillard aux limites de la vie, là des adolescents à son aurore, exaltait et fortifiait singulièrement l’âme des autres Judéens soumis à la domination grecque.

Ces héroïques témoins de la foi se multipliaient de jour en jour dans la Judée. Les surveillants établis par Antiochus prenaient pour objectif les villes de province où s’étaient réfugiés les habitants de Jérusalem. Là, aussitôt arrivés, ils érigeaient des autels et, au nom du roi, invitaient la population à immoler des porcs à Jupiter, à en manger la viande et à profaner par le travail la sainteté du sabbat. Aux banquets de la fête de Bacchus, aux réjouissances de l’Ouverture des tonneaux, on les forçait de copier la coutume grecque en se couronnant de lierre, en formant des processions, en poussant des hurlements de joie à la plus grande gloire du dieu de la vigne. Quand un de ces sbires arrivait dans une localité et convoquait le peuple, pour l’inviter à témoigner par un acte quelconque de son infidélité au judaïsme, il ne trouvait presque personne. La plupart s’étaient enfuis et cachés dans des cavernes, dans les gorges des montagnes ou dans les sauvages alentours de la mer Morte. Cette résistance à ses ordres redoubla l’irritation d’Antiochus, qui rendit décrets sur décrets, enjoignant de traiter les récalcitrants avec la dernière rigueur. Et les sbires, à leur tour, redoublaient d’ardeur dans la persécution. Partout où ils trouvaient des rouleaux de la Loi, ils les lacéraient avec fureur, jetaient les morceaux au feu et tuaient ceux qui cherchaient, dans la lecture de ces pages, de la force et des consolations. Ils détruisirent toutes les maisons de prière et d’enseignement qui existaient dans le pays. Si quelque pauvre femme, peu après sa délivrance et en l’absence du mari, avait circoncis son jeune fils, ces bourreaux la pendaient, avec son enfant au cou, à la muraille de la ville.

Mais toutes ces atrocités, loin d’intimider le peuple, ne faisaient qu’exalter son courage. Pour beaucoup d’Israélites, la mort avait perdu son épouvante. Plutôt même que de manger des aliments impurs, beaucoup préféraient mourir. Ces sentiments héroïques étaient provoqués et entretenus par la société rigoriste des Hassidéens. Des retraites où ils se cachaient, certains de ces derniers s’échappaient soudain, surgissaient au milieu des villes et des villages, rassemblaient les habitants et, par le feu de leurs discours, enthousiasmaient les forts, stimulaient les faibles. Leur prédication était d’autant plus puissante, qu’ils prêchaient d’exemple en affrontant la mort.

Les commandants syriens de Jérusalem ne tardèrent pas à apprendre quels étaient les instigateurs de l’intrépide résistance du peuple ; les refuges des Hassidéens leur furent sans doute révélés par quelques misérables Hellénistes. Aussitôt le chef de la garnison, le Phrygien Philippe, se mit en campagne avec ses soldats. Un jour de sabbat, il fit cerner les cavernes où ils se tenaient cachés, hommes, femmes et enfants, un millier de personnes environ ; il les somma de sortir et d’obéir aux ordres d’Antiochus, leur promettant à ce prix la vie sauve. Non ! répondirent-ils tout d’une voix, nous n’obéirons pas à l’ordre de violer le sabbat ! Alors, sur le commandement de Philippe, on se dispose à l’attaque. Les Hassidéens, spectateurs impassibles, ne font aucun mouvement pour se défendre, ne remuent pas une pierre pour boucher l’entrée des cavernes, de peur d’enfreindre la loi du sabbat ; ils se bornent à attester le ciel et la terre qu’ils meurent innocents. Philippe et ses assassins lancent des brandons enflammés, et tous ces infortunés périssent dévorés par le feu ou asphyxiés par la fumée. Grande fut, la douleur des Judéens restés fidèles, quand ils apprirent la fin tragique de ces hommes, flambeaux et modèles de leur vie religieuse. Les plus hardis sentirent leur cœur défaillir. Comment finirait cette accablante épreuve ? Ce qui les atterrait surtout, c’était de ne voir paraître, en une si effroyable calamité, ni un prodige céleste qui leur rendit le courage et l’espérance, ni un prophète qui leur fit entrevoir le terme de cette sanguinaire oppression.

Or, au moment même où l’écrasement des Judéens avait atteint son dernier période, alors qu’il ne leur restait plus d’autre perspective que d’être tous anéantis ou de céder à une inéluctable fatalité, — en ce moment même brilla le salut. L’instrument du salut, ce fut une famille dont les membres avaient au cœur une piété profonde, prête à tous les sacrifices, et savaient allier la prudence à un indomptable courage : c’était la famille des Hasmonéens ou Maccabées. C’est un vieillard et ses cinq fils qui ont révolutionné, relevé et sauvé le judaïsme. Le vieux père, — Mattathias, fils de Johanan et petit-fils de Siméon Hasmonaï, — était un Aaronide domicilié à Jérusalem, mais qui, à la suite des profanations commises, s’était retiré dans la petite ville de Modin, à trois milles au nord de Jérusalem. Chacun de ses cinq fils, futurs vengeurs de la patrie, avait un surnom particulier et d’apparence aramaïque : c’étaient Johanan (Jean) Gadi, Siméon Tharsi, Juda Makkabi, Éléazar Chawran et Jonathan Chaphous (Apphus). Cette famille hasmonéenne, très considérée et très influente, voyait avec une âcre douleur la situation désespérée du pays. Nos sanctuaires souillés, la libre fille de Juda devenue une vile esclave... A quoi bon vivre encore ? Ainsi parlait aux siens le vieux Mattathias, et alors il résolut de ne plus se borner à gémir dans une retraite obscure et dans une stérile attente, mais de se montrer et d’agir, en vengeant la sainte cause ou en mourant pour elle. Un des surveillants syriens, nommé Apellès, était arrivé à Modin pour sommer les habitants d’abandonner leur croyance et de pratiquer l’idolâtrie ; Mattathias s’y trouva avec intention, accompagné de ses fils et de ses adhérents. L’officier l’ayant invité à donner, en raison de sa haute, situation, l’exemple de l’obéissance à la volonté royale : Non, répondit-il, quand tous les peuples du royaume consentiraient à trahir la foi de leurs pères, moi, mes fils et mes frères, nous resterons fidèles à l’antique alliance ! En ce moment, un Judéen s’approchait de l’autel pour sacrifier en l’honneur de Jupiter... A cet aspect, le vieillard ne se contient plus, il s’élance indigné sur l’apostat et l’étend mort au pied de l’autel. Ses fils, armés de grands couteaux, tombent sur Apellès et ses hommes, les mettent à mort et démolissent l’autel. — Ce fut le signal du revirement. Cette action invitait les Israélites, par un éclatant exemple, à sortir de leur désespoir inerte, à accepter résolument la lutte, à ne plus se laisser immoler comme des victimes résignées.

Après s’être fait le justicier des bourreaux d’Antiochus, Mattathias s’écria aussitôt : Qui aime la Loi et l’alliance divine me suive ! Sur quoi les habitants de Modin et des lieux voisins se groupèrent autour de lui, et à se mit en quête d’une retraite sûre dans la montagne d’Éphraïm. Là accoururent à lui les derniers Hassidéens, qui avaient pu échapper à la mort, et tous ceux qui avaient dû fuir devant la persécution. Le nombre des défenseurs résolus de la patrie et de la Loi divine grossit ainsi de jour en jour. Mattathias ne leur dissimula point qu’ils auraient de rudes combats à soutenir ; il les exhorta à s’y préparer énergiquement et à faire bon marché de leur vie. Avertie par le sort des Hassidéens, victimes de la dévotion exagérée qui les empêchait de remuer une seule pierre pour leur défense le jour du sabbat, l’assemblée décida qu’à l’avenir toute attaque dirigée contre elle, même au jour du repos, serait repoussée par les armes. Les Hassidéens eux-mêmes, ces hommes d’existence calme et recueillie, accoutumés jusqu’alors à se plonger dans la méditation des Écritures, s’apprêtèrent aux pénibles exercices de la guerre. Sous un chef qui inspire confiance, tout citoyen devient soldat. Or Israël se retrouvait dans la même et sombre situation qu’aux derniers temps de la judicature ; comme au début du règne de Saül, le pays était asservi, les habitants se cachaient dans des souterrains et des cavernes, plusieurs pactisaient avec l’ennemi ; seule, une poignée de braves était prête à couvrir de son corps la patrie agonisante ; mais ces braves n’avaient point d’armes et ne savaient rien de la guerre. Jamais on n’eut moins lieu de se promettre une victoire.

Aussi Mattathias n’eut-il garde, avec une si faible troupe, d’entamer une campagne en règle contre les Syriens. Connaissant tous les coins et recoins du pays, il se bornait à pénétrer à l’improviste dans les villes de province, à y renverser les temples et les autels de l’idolâtrie, à châtier les complices de l’ennemi, à courir sus aux Hellénistes qu’il rencontrait, et à marquer du sceau de l’alliance les enfants restés incirconcis. Peut-être encore, çà et là, si quelque détachement de Syriens se trouvait sur son passage, il les mettait en déroute. Si le commandant de la garnison de Jérusalem envoyait un corps important à la poursuite des Judéens rebelles, ils disparaissaient comme par enchantement et devenaient introuvables. Bref, c’est la petite guerre que faisait Mattathias, guerre qui n’est possible que dans les pays de montagnes et qui parfois y triomphe des plus puissants ennemis.

Quand approcha la dernière heure du vieux Mattathias (167), ses fidèles combattants n’avaient pas à se mettre en peine de son successeur ; ils n’avaient que l’embarras du choix entre les cinq héros qui étaient ses fils. Le vieillard mourant désigna l’un des aînés, Siméon, pour le conseil, et Juda, le plus jeune, pour l’exécution et le commandement ; puis, dans un discours qui empruntait à la situation et à l’heure présente une grande puissance d’impression, il les exhorta à sacrifier leur vie pour l’alliance antique et à combattre les combats du Seigneur.

La remise du commandement aux mains de Juda Maccabée accrut encore le succès de la résistance. Juda était un héros comme la maison d’Israël n’en avait pas encore vu depuis David et Joab, qu’il surpassait d’ailleurs en vertus et en sentiments élevés. Il s’échappait de son âme comme d’invisibles effluves qui électrisaient tous ses compagnons et les remplissaient d’un indomptable courage. Il avait, de plus, cette sûreté de coup d’œil par laquelle les grands capitaines savent juger l’heure opportune du combat, découvrir le côté vulnérable de l’ennemi et en profiter, ou lui donner le change par de feintes attaques. Si, d’un côté, il était semblable à un lion irrité, il avait, de l’autre, la douceur et la simplicité de la colombe. Humble et pieux comme pas un des meilleurs en Israël, il ne se confiait pas en son épée, mais dans l’assistance divine, qu’il invoquait avant toute bataille décisive. Juda Maccabée était le type du héros israélite, ne se résignant à verser le sang qu’en cas de nécessité, lorsqu’il s’agissait de relever son peuple opprimé et de reconquérir la liberté perdue. Aussi a-t-il attaché son nom à cette période tout entière.

Il procéda d’abord comme avait fait son père, en ne sortant que furtivement ou la nuit pour châtier les apostats, donner du cœur aux hésitants et malmener de petits détachements syriens. Mais quand son parti fut devenu plus considérable, grossi de tous ceux qui jusqu’alors s’étaient résignés à l’oppression par indolence, de ceux encore que le spectacle des violences, des cruautés et des horreurs commises avait guéris de la folie de l’hellénisme, Juda osa alors se mesurer avec un corps d’armée considérable, commandé par le général en chef Apollonius.

Ce dernier, ayant résolu de combattre les Judéens rebelles, mais n’osant affaiblir la garnison de Jérusalem ou plutôt de l’Acra, avait mis en mouvement les troupes de Samarie, renforcées d’autres corps qu’il avait recrutés un peu partout. Ce fut la première bataille rangée que risqua Juda, et elle se termina à son avantage (166). Apollonius y périt, et ses soldats tombèrent sur le champ de bataille ou durent chercher leur salut dans la fuite. Quelque peu nombreuse qu’ait pu être l’armée syrienne, sa défaite inspira une grande confiance aux guerriers judéens. Ils s’étaient trouvés, pour la première fois, en face de leurs terribles ennemis, ils avaient tenu bon, et ils voyaient dans leur victoire la preuve que Dieu, loin d’abandonner son peuple, le couvrait de son invisible égide. L’épée tombée de la main d’Apollonius passa dans celle de Juda, ce fut son arme de combat jusqu’au dernier jour de sa vie.

Bientôt un autre général syrien, Héron, à la tête d’une grande armée, alla relancer dans les montagnes Juda et sa troupe de héros, qu’il espérait écraser par la supériorité du nombre. Des Hellénistes félons l’accompagnaient pour lui indiquer les meilleurs chemins à prendre dans cette région accidentée. En voyant cette puissante armée s’avancer par la montée de Béthoron, les guerriers judéens s’écrièrent : Comment pourrions-nous lutter contre eux ? Mais Juda sut les rassurer et leur rappela les trésors qu’ils avaient à défendre : leur existence, leurs enfants, leur Loi. Animés par ses paroles, ils fondirent avec impétuosité sur les Syriens et les taillèrent en pièces. Huit cents d’entre eux restèrent sur le champ de bataille, les autres s’enfuirent vers l’occident jusqu’au pays des Philistins. Cette première victoire décisive de Juda sur une armée supérieure en nombre (166) donna confiance aux Judéens dans le succès final de leur cause, en même temps qu’elle apprit aux étrangers à redouter la valeur du Maccabéen, son habileté stratégique et la force de résistance de son peuple. Que faisait cependant Antiochus, cause première de tous ces troubles ? Au début, il s’était peu inquiété des Judéens, persuadé que ses édits suffiraient pour les mater et les amener à ses vues de conversion religieuse. Mais il reconnut bientôt qu’il avait mal jugé leur caractère, lorsqu’il eut appris Ies échecs successifs de ses troupes et que le nom glorieux de Juda vint frapper son oreille. Tout d’abord, dans la première explosion de sa colère, il résolut d’en finir une bonne fois avec ces rétifs Judéens. Mais ce n’était pas chose facile à exécuter. Ses garnisons n’étaient pas fortes, et il faudrait les compléter par des troupes mercenaires. Pour s’en procurer, il fallait de l’argent, et l’argent tombait de plus en plus rare dans ses caisses, ses folles dépenses surpassant de beaucoup ses revenus. Les contributions du pays de Juda, il n’y fallait point compter : la guerre les avait supprimées. D’autres préoccupations encore venaient l’assaillir. Arsace, son satrape au pays des Parthes, s’était affranchi de la domination syro-babylonienne et déclaré libre, lui et son peuple. Artaxias, roi d’Arménie, peu soucieux de la suzeraineté d’Antiochus, agissait désormais en prince indépendant. Les habitants d’Aradus et d’autres villes phéniciennes lui refusaient, eux aussi, l’obéissance. Autant de pertes nouvelles pour le trésor royal. Pour combler le déficit, il fallait guerroyer avec les peuples réfractaires, et, pour faire la guerre, il lui fallait de l’argent. Il tombait ainsi d’un embarras dans un autre.

Le roi maniaque réussit toutefois à réaliser une somme qui lui permit d’engager des troupes mercenaires pour une durée d’un an. De ces troupes, il comptait employer la moitié à une campagne qu’il dirigerait lui-même contre les peuples insoumis de delà l’Euphrate ; il confia le commandement de l’autre moitié à un dignitaire de sang royal, nommé Lysias, qu’il institua son lieutenant et chargea de l’éducation militaire de son jeune fils. Du reste, ses vues à l’égard du peuple judéen étaient tout autres à présent. Il ne tenait plus à le gréciser. A ses charitables efforts pour le relever par l’assimilation hellénique, ce peuple avait répondu par d’insolents dédains ; il avait poussé l’audace jusqu’à attaquer les armées de son bienfaiteur ; il s’était montré indigne du bienfait, il était décidément incorrigible ! Il n’y avait qu’une chose à faire : l’exterminer sans merci, l’anéantir ! — Lysias reçut donc l’ordre de marcher contre la Judée avec le corps d’armée qu’il commandait, de la poursuivre à outrance, de détruire toute trace d’Israël et tout vestige de Jérusalem, puis de peupler le pays de colonies étrangères. Les Judéens hellénistes n’étaient pas exceptés de ce plan d’extermination. Que lui importaient, après tout, ces quelques sujets qui se soumettaient en esclaves à ses vues ou ceux mêmes qui les secondaient ? N’étaient-ce pas toujours des Judéens ? Lorsqu’ils eurent connaissance de ces projets, dont on ne faisait d’ailleurs nul mystère, les Judéens furent saisis de terreur et de désespoir, ceux-là surtout qui vivaient hors de la Judée, mêlés à des populations étrangères. La faible troupe conduite par Maccabée, quelle que soit sa vaillance, pourra-t-elle soutenir le choc d’une armée nombreuse, flanquée encore d’une compagnie d’éléphants ? En toute province et en toute ville où parvenaient les ordres du roi, un deuil immense se répandait parmi les Judéens, jeûnes, larmes et gémissements ; les plus notables se couvraient du cilice et se couchaient dans la cendre. Mais ce projet inouï de faire disparaître un peuple entier, hommes, femmes et enfants, eut cependant un avantage, celui de susciter à la patrie de nouveaux défenseurs. Les Judéens les plus tièdes et les plus mondains, même les plus amoureux de nouveautés, s’ils avaient absolument rompu avec le judaïsme, se rallièrent aux Maccabées : il n’y avait plus d’autre alternative.

Pour le moment, la situation n’était pas réjouissante. D’heure en heure on attendait une nombreuse armée syrienne, dont la masse énorme allait écraser les combattants Judéens. Il importait donc d’exciter le peuple entier à lutter avec courage et persévérance. Un ouvrage d’un caractère particulier, le livre de Daniel[3], fut composé à cet effet et répandu parmi les Judéens qui savaient lire. Sans aucun doute, il avait pour auteur un Hassidéen, qui l’avait destiné à ceux qui pensaient comme lui. Ce livre apocalyptique, mi-parti de chaldéen et d’hébreu et savamment ordonné, a pour but de glorifier, par de saisissants modèles, la constance dans la foi religieuse, puis d’inculquer et de faire bien comprendre au peuple que cette atroce persécution, qu’il subissait pour l’amour de sa Loi, n’était qu’une épreuve passagère. De fait, les plus pieux et les plus fidèles ne pouvaient se défendre d’en douter, aucun prophète n’ayant assigné un terme à cette cruelle situation. Le-livre de Daniel visait à rassurer les esprits sur ce point. L’intuition prophétique n’a pas tout à fait disparu en Israël ; oui, il y existe encore une sorte de vision de l’avenir, qui révèle la fin et le but des souffrances ; il y a encore une prophétie pour ce temps ! Le livre montre d’abord des justes persévérant dans leur foi au milieu des plus grands dangers et sauvés de la mort par leur persévérance ; il mêle à cette leçon des peintures de l’avenir, peintures qui, dans la suite et vers la fin du récit, en deviennent l’objet principal. Il fait voir en même temps comment les rois qui ont osé, dans leur orgueil, attenter au sanctuaire ou tyranniser les consciences, sont humiliés par la Providence et contraints de reconnaître leur iniquité.

Les empires fondés sur l’idolâtrie et sur la violence ne sauraient durer : telle est la conviction énergique qui s’affirme sous maintes formes dans le livre de Daniel, — formes tour à tour mystérieuses et transparentes, — et pareillement la chute certaine de l’exécrable empire syrien. Héritier de trois empires successifs (babylonien, médo-persan et macédonien), le quatrième exhalera des paroles blasphématoires contre le Très-Haut, cherchera à exterminer les saints, à abolir les fêtes et les plus saintes lois... Les saints lui seront livrés un temps, deux Temps et un demi temps (trois ans et demi) ; après quoi la puissance sera dévolue au peuple des saints, elle lui appartiendra à jamais, et tous les maîtres de la terre lui rendront hommage.

Le livre de Daniel, qui exprimait à mots couverts de pareilles pensées, fut sans aucun doute accueilli et lu par les Hassidéens avec une attention passionnée. Cette forme apocalyptique où chaque trait appelait une explication, où l’explication était fournie par l’actualité, ne le rendait que plus attrayant. N’avait-il pas résolu, d’ailleurs, la sombre énigme de la situation et dévoilé la cause finale des persécutions d’Israël ? Elles avaient pour but, d’une part, de lui faire expier ses péchés ; de l’autre, d’éprouver les vrais croyants. Le terme des tribulations avait été fixé dès l’origine, et ce terme avait sa signification mystique. Les empires du monde devaient naître et périr tour à tour. La fin des temps marquerait l’avènement de l’empire de Dieu, du royaume des saints. Ceux qui dorment dans la poussière, c’est-à-dire les victimes de la persécution, se réveilleront pour la vie éternelle. — Il y avait donc, à tout prendre, une prophétie de l’avenir, bien qu’il n’y eût point de prophète...

Cependant le péril grandissait de jour en jour. Lorsque Antiochus, à la tête d’une partie de son armée, s’était mis en marche pour l’Orient, son lieutenant Lysias avait désigné pour général en chef Ptolémée, fils de Dorymène, commandant de Cœlé-Syrie et de Phénicie, ayant sous ses ordres, comme généraux en second, Nicanor, fils de Patrocle, et Gorgias. Celui-ci reçut l’ordre d’ouvrir la campagne contre les Judéens, et ordonna à ses troupes — qu’on évaluait, non sans exagération, à quarante mille hommes, non compris la cavalerie — de pénétrer, en longeant le littoral, jusqu’au cœur de la Judée. Les Samaritains, les Philistins, tous les ennemis jurés d’Israël, se mirent à sa disposition. Il était si assuré de vaincre, qu’il invita les marchands d’esclaves à se rendre dans son camp avec leurs bourses et des chaînes, destinées aux Judéens qu’il comptait leur vendre. Le commandant syrien trouvait plus judicieux de les exploiter que de les tuer.

Tandis qu’on traitait ainsi de leurs personnes, les guerriers Judéens, déjà au nombre de six mille, se serraient autour de Juda Maccabée, leur glorieux chef. Ce dernier, avant de les conduire à l’ennemi, voulut exalter en eux cet esprit de sacrifice qui fait les héros. Il les réunit en assemblée solennelle sur la hauteur de Mispah... Curieuse coïncidence ! Neuf siècles auparavant, à la même place, dans un même péril public, le prophète Samuel avait pareillement convoqué les Hébreux pour l’élection d’un chef, qui devait les conduire, lui aussi, contre un ennemi acharné à leur perte. Si d’ailleurs Mispah fut choisi par Juda Maccabée comme lieu de prière, c’est que cette même ville, après la destruction de Jérusalem, avait servi de centre aux débris du peuple israélite gouvernés par Godolias et qu’elle avait aussi, à cette époque, un petit temple. — Une grande multitude y accourut des villes voisines pour prendre part à la pieuse solennité. Vêtue de deuil, en proie à une profonde émotion, l’assemblée observa tout le jour un jeûne rigoureux, et, avec toute la ferveur de cœurs oppressés, implora la miséricorde et la protection de son Dieu. On déploya un rouleau de la Loi, qui accompagnait partout la troupe judaïte, et cette vue réveilla les plaintes contre Antiochus, qui prétendait arracher de leurs cœurs cette Loi sainte pour les rendre semblables aux païens idolâtres.

Cette part faite à l’émotion, il fallait aviser aux résolutions viriles, donner du cœur au peuple et se préparer énergiquement à la lutte, qu’on prévoyait âpre et difficile. Juda divisa sa troupe en quatre corps, dont il confia trois au commandement de trois de ses frères. Il fit proclamer, selon la prescription de la Loi, que quiconque était nouvellement marié, ou venait de bâtir une maison ou de planter une vigne, quiconque aussi ne se sentait pas assez de courage, avait la faculté de quitter les rangs. Alors il s’avança contre l’ennemi dans la direction d’Emmaüs, à huit ou neuf lieues de Mispah. C’est là que Gorgias avait établi son camp, — environ cinq mille fantassins et mille cavaliers, — parce que ce point lui paraissait le plus favorable pour pénétrer dans la montagne de Juda et tomber sur le gros de l’armée maccabéenne. Il se proposait de l’attaquer la nuit à l’improviste. Mais Maccabée l’avait deviné et prévenu. A la nuit tombante, il avait levé le camp, s’était dirigé vers l’ouest par des chemins à lui connus et était arrivé sur les derrières de l’ennemi. Gorgias, voyant le camp des Judéens abandonné, s’imagina que, pris de peur, ils s’étaient enfoncés dans les montagnes, et il s’élança à leur poursuite. C’est ce qu’avait prévu Juda, qui aussitôt s’avança derrière les Syriens, atteignit leur camp, y mit le feu et continua sa marche. C’est à la pointe du jour seulement que Gorgias reconnut son erreur, en voyant l’ennemi, qu’il cherchait dans la montagne, s’avancer derrière lui de la plaine. Tout ce qu’il put faire dans cette situation, ce fut d’ordonner vivement à l’une de ses divisions de faire halte et de se jeter au-devant des Judéens. Cependant Maccabée avait rangé son corps en bon ordre et enflammé les courages pour la défense du pays, de la Loi et du temple. Son frère puîné lut rapidement aux guerriers quelques versets fortifiants de la Thora et leur donna pour mot d’ordre: DIEU AIDERA ! Le corps des Judéens, plus nombreux que la division isolée de l’armée syrienne, et combattant avec enthousiasme, remporta la victoire et mit l’ennemi en fuite. Juda avertit ses hommes de ne pas s’attarder au pillage, ayant encore à se mesurer avec le reste de l’armée ennemie qui revenait de la montagne. Bientôt en effet elle se montra, et les guerriers judéens s’apprêtèrent à la bien recevoir, mais il n’y eut point de combat. En voyant la fumée s’élever des tentes où ils avaient campé, ces Syriens et ceux qui les suivaient s’enfuirent précipitamment vers le sud, dans le pays des Philistins. Il y eut une grande délivrance en ce jour ! De fait, la victoire d’Emmaüs (166), fruit à la fois d’un stratagème habile et d’un courage persévérant, était un événement d’une importance décisive. Elle paralysa l’ennemi et donna confiance aux Judéens. Ni la cavalerie, ni les fantassins avec leurs casques et leurs cuirasses, ne pouvaient désormais leur faire peur. S’ils manquaient d’armes au début de la lutte, la fuite de l’ennemi leur en fournissait largement, sans compter l’or, l’argent, la pourpre, les bourses des marchands d’esclaves accourus au camp syrien, butin qui n’était point à dédaigner. Ces dépouilles leur donnèrent le moyen de vaincre encore dans les combats qu’il leur restait à soutenir.

La troupe victorieuse rentra à Modin, son lieu de ralliement, avec des actions de grâces et des cantiques de louange où revenait sans cesse ce refrain : Louez le Seigneur, car il est bon, car sa grâce est éternelle !

Mais ils ne purent de longtemps poser les armes. il était trop certain que Lysias, qui avait l’ordre formel d’exterminer les Judéens, n’accepterait pas tranquillement la défaite d’un de ses généraux, et qu’à tout prix il chercherait à prendre sa revanche. Ils restèrent donc armés, et ils eurent bientôt la joie de constater que leur nombre avait grossi jusqu’à dix mille. Si jamais il y eut une guerre sainte, celle que firent les Maccabées mérita incontestablement cette épithète. Lorsque, l’année suivante (automne de 165), Lysias lui-même, à la tête d’une armée nombreuse et choisie, gens de pied et de cheval, revint porter la guerre dans la Judée, il en trouva les défenseurs plus résolus et plus fermes que jamais. N’osant plus, cette fois, s’aventurer à pénétrer dans le pays par le littoral, il avait fait un détour, en prenant par le territoire qu’occupaient les Iduméens. Il assit son camp près de Bethsour, à cinq lieues sud environ de Jérusalem. Juda s’avança à sa rencontre avec ses dix mille soldats ; une bataille en règle s’engagea, et l’impétuosité judaïque triompha encore une fois de la savante méthode des mercenaires syriens. Lysias, mécontent, battit en retraite, se promettant bien de revenir avec une armée plus considérable encore et d’avoir enfin raison de ces Judaïtes, qui se riaient de la mort. — La Judée se trouvait ainsi entièrement débarrassée d’ennemis, à part toutefois l’Acra de Jérusalem, où se cantonnaient encore les incorrigibles Hellénistes avec Ménélaüs, et peut-être aussi une petite garnison syrienne.

Or, les deux victoires décisives d’Emmaüs et de Bethsour avaient complètement changé la face des choses. L’éventualité menaçante était écartée. Depuis le début des persécutions religieuses et la profanation du temple, trois ans et demi environ — la moitié d’une semaine d’années — s’étaient écoulés, selon la prédiction du livre de Daniel (de tammouz 168 à marheschwan 165). A la fièvre meurtrière de cette période avait succédé le calme. Maccabée et son parti profitèrent de ce moment favorable pour se porter vers Jérusalem et mettre un terme aux abominations qu’on lui avait imposées. L’aspect de la sainte cité était accablant pour le cœur de ses fils, qui avaient versé pour son honneur le plus pur de leur sang. Elle était devenue une solitude où, seuls, se prélassaient audacieusement ses insulteurs. Le sanctuaire surtout offrait l’image de la désolation : les portes brûlées, les portiques saccagés, partout des autels païens, et la statue de Jupiter, et l’effigie de l’impie Antiochus.

Mais les pieux guerriers n’avaient pas le loisir de s’abandonner au deuil et à la douleur : il fallait agir sans retard, car on pouvait être interrompu inopinément dans l’œuvre réparatrice. Leur premier soin fut de mettre en pièces la statue de Jupiter et d’éloigner des saints parvis ces pierres impures et les autres abominations (3 kislew - novembre 165). Ce n’est pas tout : l’autel même, cet autel souillé par tant de profanations, ne semblait plus digne de servir aux sacrifices ; un autel nouveau le remplaça. On posa de nouvelles portes, aux vases sacrés on en substitua d’autres. Trois semaines suffirent à tous ces travaux préalables, et le 25e jour du mois de kislew, au matin, eut lieu la dédicace du temple, consacré par des sacrifices et des actions de grâces. Les deux consécrations antérieures de la maison de Dieu ne s’étaient probablement pas faites avec plus de recueillement et de bonheur que celle-ci. La joie la plus pure inondait tous les cœurs. L’angoisse mortelle qui, depuis trois ans et demi, n’avait cessé de peser sur eux, avait disparu pour faire place à une satisfaction intime et aux plus riantes espérances. Ce que signifiait la Dédicace, ce n’était pas seulement la victoire des faibles sur les forts, des bons sur les méchants : c’était aussi et surtout la victoire du judaïsme sur le paganisme élégant de la Grèce, celle du Dieu d’Israël sur les fausses divinités. — Cette fête inaugurale dura huit jours. Toute la population des villes de Judée y prit part, et, à ce qu’il semble, les habitants de Jérusalem illuminèrent la façade de leurs maisons en souvenir de la Thora, que les poètes hébreux appellent une lumière. Les frères hasmonéens, de concert avec les membres survivants du grand Conseil, adoptèrent une mesure importante : il fut décidé qu’à l’avenir une fête annuelle de réjouissance serait célébrée pendant huit jours, commençant au 25 kislew, pour rappeler la dédicace du temple, pour immortaliser les victoires du petit nombre et le relèvement du sanctuaire. Cette décision a été religieusement observée, et chaque année, depuis deux mille ans, toute maison israélite s’illumine pendant les huit jours de la Dédicace, Hanoukah. C’est de cette circonstance que la fête a aussi reçu le nom de Fête des lumières.

Il s’entend que l’ancien ordre de choses fut rétabli dans le temple, et que prêtres et lévites furent réintégrés dans leurs fonctions. Seuls, les Aaronides qui avaient trempé dans l’idolâtrie furent exclus du sanctuaire et privés des prérogatives qui s’y rattachaient. Mais cette rigueur, d’ailleurs justifiée, eut de fâcheuses conséquences et ne put qu’aggraver la situation. Les prêtres hellénistes du parti de Ménélaüs, jugeant impossible tout rapprochement avec les chefs du parti national, persistèrent de plus en plus dans leur haine contre lui et redoublèrent d’hostilité. Pendant la durée des travaux de purification, Juda Maccabée avait fait monter la garde à ses soldats pour n’être pas inquiété par les Hellénistes, et, l’inauguration terminée, il fit entourer la montagne du temple d’une haute muraille, y fit élever de puissantes tours et y mit une bonne garnison pour la protéger contre toute surprise, notamment contre un coup de main de l’Acra. Dans la prévision des nombreuses luttes qu’aurait encore à soutenir le peuple, il s’occupa de fortifier également le pays sur d’autres points ; entre autres Bethsour, par où Lysias, en dernier lieu, avait voulu pénétrer avec son armée, et qui devait, dans sa pensée, servir de défense contre les Iduméens.

Effectivement, les victoires des combattants judaïtes sur les fortes armées de Syrie n’avaient fait qu’attiser contre eux la haine des peuplades voisines ; les Judéens vivant près d’elles ou réfugiés dans leurs pays étaient plus que jamais l’objet de leur fureur, et il semblait qu’elles fussent jalouses de leurs succès ou alarmées de leur supériorité. Au sud-ouest les Philistins, au nord-ouest les Phéniciens, par delà le Jourdain les Ammonites, les Syriens et les Macédoniens dans tout le voisinage, tous étaient animés contre eux d’une égale hostilité ; mais nul, parait-il, au même degré que les Iduméens, habitant au midi. Lorsque les Nabatéens les avaient autrefois repoussés de leur pays, ils s’étaient établis dans un territoire appartenant aux Israélites et s’étaient même emparés d’Hébron. Ennemis acharnés d’Israël molesté par Antiochus, comme ils l’avaient été jadis au temps de Nabuchodonosor, ils guettaient ses malheureux fuyards, les maltraitaient et souvent les faisaient périr. Il importait donc au plus haut point de les réduire à l’impuissance. La distance n’étant pas longue, Juda alla d’abord les attaquer dans Acrabattine, les vainquit et les expulsa de leurs demeures. Puis il passa le Jourdain avec sa troupe et livra bataille aux Ammonites, commandés par un certain Timothée, ennemi implacable des Judéens. Vaincu par Juda, qui peut-être aussi s’empara de Rabbat-Ammon (Philadelphie), capitale des Ammonites, Timothée se retira dans la forteresse de Jaezer, distante de quelques lieues, et gouvernée par son frère Chéréas. Dans l’attaque de ce fort presque inaccessible, vingt jeunes Judéens, dit-on, firent des prodiges de bravoure, grimpèrent au faite des murailles et ouvrirent l’accès de la place à leurs compagnons. Par la prise de Jaezer et de ses dépendances, Juda était arrivé à ses fins : assurer le repos aux Judéens fixés dans cette contrée, et imposer le respect aux peuples du pays.

Cependant, la troupe judaïte était à peine rentrée dans Jérusalem qu’elle y recevait de fâcheuses nouvelles de ses frères molestés par les païens du voisinage. Comme autrefois vers Saül, les Israélites, dans leur détresse, se tournèrent vers Maccabée. Ceux qui habitaient le Galaad et le Basan l’informèrent, par une lettre, que leurs ennemis se massaient contre eux, avaient résolu d’en finir et avaient mis à leur tête Timothée. Ils lui parlaient aussi de leurs frères habitant la province de Tobiène, où l’ennemi avait tué mille Judéens, capturé femmes et enfants, pillé tous leurs biens. Au même instant survinrent des messagers, ayant leurs vêtements déchirés en signe de deuil et lui apportant des lettres de leurs frères de Galilée, menacés d’extermination par les habitants d’Acco (Ptolémaïs), de Tyr et de Sidon. Tous suppliaient Juda de voler à leur secours avant qu’il fût trop tard. Il n’avait pas besoin, lui, comme Saül, de dépêcher des courriers aux tribus, de faire entendre des paroles menaçantes, pour appeler tous les rangs de l’armée au secours de Jabès-Galaad : son armée, il l’avait là près de lui ; c’étaient tous les Israélites sachant se battre, et, ils le suivaient joyeux, obéissants, dévoués. Maccabée fractionna cette armée, remit une division au commandement de son frère Siméon, chargé de délivrer les Judéens de Galilée, et lui-même, à la tête d’une autre division, se disposa à marcher, avec son frère Jonathan, au secours des coreligionnaires opprimés sur l’autre rive du Jourdain, en Pérée. Pour le surplus de ses hommes, il l’envoya à la frontière occidentale, sous la conduite de deux chefs, pour parer aux attaques possibles du côté de la Philistée.

Siméon accomplit sa tâche bien et vite. Il marcha d’abord sur Acco, dont les habitants judaïtes avaient le plus souffert de la persécution des Grecs ou des Macédoniens. Là il eut affaire à des masses considérables d’ennemis, que sa troupe vaillante et déjà aguerrie mit en déroute et poursuivit jusque sous les murs de la ville maritime. Ce fait d’armes abrégea pour lui la lutte, car les Macédoniens des autres villes n’osèrent dès lors lui tenir tête. Siméon put donc s’avancer sans coup férir à travers toute la Galilée ; il réunit les Judéens de la contrée et les décida à quitter cette terre inclémente pour s’établir dans la Judée. De son côté, Juda Maccabée avait une lutte plus difficile à soutenir dans la région de la Pérée. Là s’élevaient, comme autrefois, des châteaux forts perchés sur des hauteurs et qu’il fallait emporter d’assaut. Là il trouva de nouveau sur son chemin Timothée, le tenace et infatigable général. Juda s’empara de plusieurs forteresses, en rasa les murs, en désarma les défenseurs, délivra les Judéens enfermés dans une de ces places et ceux de la Tobiène, et réunit pareillement les Judéens du Galaad pour leur faire passer le Jourdain et les établir en deçà du fleuve. C’est peu de temps avant la fête des Semaines (mai 164) qu’il revint à Jérusalem, avec cette foule d’émigrés galaadites. Le peuple accourut de toutes les villes de Judée pour féliciter les vainqueurs ; on célébra la fête d’un cœur joyeux et reconnaissant, et des psaumes d’allégresse retentirent dans le temple.

Aussitôt après la clôture de cette solennité, Juda partit avec ses hommes en vue de réparer un échec. Pendant son absence, les deux lieutenants qu’il avait laissés dans l’ouest pour surveiller le pays, — Joseph, fils de Zacharie, et Azarias, — avaient, contrairement à ses ordres, attaqué Gorgias, qui était resté à Jamnia avec une troupe ; mais ils avaient été battus et refoulés jusqu’aux montagnes de Judée. Il résolut donc de marcher contre Gorgias, comptant que la terreur de son nom et sa poignée de braves suffiraient à l’écarter. Cette fois encore, en effet, ses armes furent heureuses ; il détruisit plusieurs villes du littoral, en renversa les temples et en brisa les idoles.

Or, tandis que Juda avait ainsi relevé son peuple, avait transformé ces timides fuyards blottis dans des cavernes en une troupe de héros pleins de confiance en eux-mêmes et dans l’avenir, avait partout humilié et partout châtié les ennemis des Judéens, la retour de Syrie demeurait aussi tranquille que si ces graves événements ne n’eussent en rien intéressée. Comment Lysias, qui tenait les rênes de l’État, restait-il impassible en présence de cet audacieux défit ? Manquait-il de ressources pécuniaires pour soudoyer de nouvelles troupes ? Tenait-il réellement les Judéens pour invincibles ?... Un homme haut placé à la cour de Syrie, Ptolémée Macron, avait, dit-on, pris leur défense et blâmé, comme inique, la contrainte religieuse exercée à leur égard. — Du côté de l’Asie, de graves nouvelles écrivaient à Antiochus Épiphane. Après avoir mis à la raison, dans l’Arménie, le rebelle Artaxias, il avait fait une expédition contre la Parthie, expédition malheureuse et qui ne lui permit pas de regarnir son trésor épuisé. Pour subvenir à ses besoins d’argent, il avait tenté une autre expédition sur la ville de Suse, dans l’Élymaïde, afin de s’approprier les richesses accumulées dans le temple de la déesse Anaïtis ; mais la résistance des habitants l’avait contraint à la retraite. Sur quoi il était tombé malade et avait expiré en proie au délire. Lui qui avait raillé la Divinité et la justice divine, lui qui devait froidement vilipendé les choses les plus saintes, tomba finalement dans une complète démence, après avoir vu échouer piteusement tous ses projets. Il est fort croyable que la conscience de ses sacrilèges l’ait poursuivi sur son lit de mort, qu’elle l’ait même fait tomber dans une folie furieuse. C’était folie, en tout cas, que d’avoir, par acte de dernière volonté, désigné Philippe, un de ses familiers, comme régent et tuteur de son jeune fils Antiochus V (Eupator), alors que lui-même, avant ses récentes expéditions, avait investi Lysias des pouvoirs les plus étendus. N’était-il pas à prévoir que ces deux rivaux se feraient la guerre et jetteraient ainsi le pays dans le plus grand désordre ? Et de fait, les dernières volontés d’Antiochus eurent de funestes conséquences pour le royaume syro-macédonien et pour la dynastie des Séleucides.

La mort d’Antiochus n’amena aucun changement dans la situation des Judéens. Tuteur du jeune Antiochus V (décembre 164 à novembre 162), Lysias restait maître, après comme avant, et continuait à ne pas agir contre les Judéens. Juda Maccabée profita de cette inaction pour porter remède aux difficultés intérieures.

La situation, en effet, n’était pas commode à Jérusalem. Cette ville renfermait deux forteresses voisines l’une de l’autre, d’où chaque jour les partis rivaux se lançaient mutuellement la destruction et la mort. La Birah ou Acra continuait à abriter les Hellénistes et l’indigne grand prêtre Ménélaüs, qui poursuivaient toujours de leurs hostilités les fidèles patriotes et le sanctuaire. Pour mettre le temple à couvert de leurs attaques, Juda l’avait fait ceindre d’une haute muraille et flanquer de tours. Mais combien pouvait se prolonger encore cette guerre incessante entre deux camps retranchés si voisins l’un de l’autre ! Juda résolut d’y mettre un terme. Il entreprit un siège en règle de l’Acra ; il éleva des remparts et fit avancer des balistes, destinées à lancer de grosses pierres contre les murs. Dans leur détresse, quelques Hellénistes cherchèrent à forcer le blocus afin de parvenir jusqu’à Eupator, de lui dépeindre leur situation pénible et d’implorer son assistance. Ils firent aussi remarquer au jeune roi — ou au régent — que si l’Acra devait tomber au pouvoir de la légion hasmonéenne, ces rebelles seraient décidément invincibles. Là-dessus, la cour syrienne tint conseil, et l’on résolut de combattre énergiquement cette rébellion par les armes. En vain Ptolémée Macron conseilla un arrangement amiable, sa voix ne fut pas écoutée. Ainsi se ralluma la guerre (printemps de 162). Le moment était peu favorable pour les Judéens : on était dans l’année de jachère, où les travaux des champs étaient interdits. Or ces hommes, qui avaient exposé leur vie pour la défense de leur doctrine, observaient la loi de l’an sabbatique avec un scrupule extrême et n’avaient semé ni récolté cette année-là. La population avait, pour toute ressource, les fruits des arbres et le peu que produisait spontanément la terre ou qu’elle avait produit antérieurement à cette époque. Les forts où résidaient des garnisons ne pouvaient être approvisionnés.

Lysias, en compagnie du jeune Eupator, marcha de nouveau sur la Judée à la tête d’une armée considérable et avec une troupe d’éléphants. Cette fois encore, c’est par le sud qu’il pénétra dans le pays. Maccabée ne pouvait mettre en mouvement que quelques milliers de combattants, ayant besoin d’une partie de ses hommes pour garder les forts, le temple et Bethsour, de sorte qu’il fallait se borner à la défensive. La forteresse de Bethsour devait retenir longtemps l’ennemi sous ses murs ; la garnison, d’ailleurs, combattait vaillamment et faisait de fréquentes sorties. Mais elle ne pouvait soutenir un long siège, parce qu’elle avait peu de vivres, et le secret des communications destinées à l’alimenter fut, dit-on, livré à l’ennemi par un traître du nom de Rhodocus. Contrainte par la famine, la garnison de Bethsour dut se rendre, à condition toutefois qu’on la laissât sortir librement. L’armée syrienne, débarrassée de cet obstacle, marcha sur Jérusalem. Maccabée ne pouvait plus éviter de lui tenir tête. Là encore, les Judéens firent des prodiges d’intrépidité. Un des frères hasmonéens, Éléazar Hawran, se glissa sous le corps d’un éléphant, qu’il croyait monté par le roi ; il perça le ventre de l’animal, qui tomba sur lui et l’écrasa. Mais il fallut céder à la supériorité du nombre. Juda se replia avec sa troupe dans Jérusalem et se retrancha dans la forteresse du temple. Lysias le suivit de près et en fit le siège dans toutes les règles, multipliant les engins d’attaque, auxquels Juda ne se fit pas faute d’en opposer d’autres. Mais le siège traîna en longueur, si bien que les provisions, peu abondantes à cause de l’année sabbatique, finirent par s’épuiser. Vaincus par les tortures de la faim, les guerriers s’échappèrent du fort, l’un après l’autre, par des conduits souterrains, et se dispersèrent dans la campagne. Maccabée seul, ses trois frères et quelques fidèles tinrent bon, résistant à la faim elle-même. Jérusalem — ou plutôt son dernier refuge, le temple — était sur le point de succomber, comme au temps de Nabuchodonosor, et menacé peut-être d’une nouvelle destruction. Un événement inattendu le sauva.

Ce même Philippe, qu’Antiochus Épiphane avait, à son lit de mort, nommé régent du royaume et tuteur de son fils, venait d’entrer dans Antioche pour enlever le pouvoir à Lysias. Dès que celui-ci fut informé, dans son camp, de l’entreprise dirigée contre lui, il songea à faire marcher contre son ennemi les troupes campées à Jérusalem. Un traité de paix fut conclu, dont la principale clause garantissait aux Judéens une liberté religieuse absolue. L’enceinte fortifiée du temple devait, en outre, rester intacte. Le roi et son tuteur ratifièrent la convention par un serment, sur quoi on leur ouvrit les portes du parvis extérieur pour qu’ils fissent leur entrée dans le temple. Mais ils n’y eurent pas plus tôt pénétré que, au mépris de la foi jurée, ils commandèrent à leurs soldats de jeter bas tours et murailles. Ils ne firent pas, du reste, d’autres dégâts dans ce sanctuaire et n’y commirent aucune profanation. Lysias avait hâte de marcher contre son ennemi Philippe, qui, entre temps, s’était emparé de la capitale, Antioche. — Ainsi, la longue lutte des Hasmonéens n’avait pas été sans fruit. Tout d’abord, la liberté religieuse était assurée aux Judéens, qui n’étaient plus contraints, désormais, de sacrifier à Jupiter. Mais ce n’est pas tout : la cour de Syrie retira sa protection aux Hellénistes, qui durent évacuer la citadelle d’Acra. Ménélaüs, ce fléau de son peuple, fut sacrifié par Lysias : condamné comme perturbateur de la paix publique, il fut exécuté à Berœa (Alep), après avoir, dix ans durant, déshonoré la tiare par une série de crimes. Jason, moins coupable que Ménélaüs, mais qui avait contribué, lui aussi, aux malheurs du pays, était mort, antérieurement déjà, en terre étrangère. Persécuté par Antiochus Épiphane et repoussé par son hôte Arétas, prince nabatéen, il s’était réfugié en Égypte, n’y avait pas trouvé plus de sécurité, et, après avoir erré de ville en ville, avait enfin, dit-on, terminé à Sparte son existence agitée.

La conclusion de la paix ayant amené de meilleurs rapports entre la cour de Syrie et les Judéens, et donné toute facilité pour le rétablissement de l’ancien ordre de choses, il y avait lieu nécessairement d’instituer un grand prêtre. Qui était plus digne de cette sainte fonction et plus digne de gouverner que Juda Maccabée ? C’est à lui qu’Antiochus Eupator, ou son tuteur Lysias, paraît avoir conféré la dignité pontificale. Dans cette période de calme où l’on venait d’entrer, le guerrier pouvait déposer ses armes, le laboureur cultiver son champ, le savant méditer la loi divine et son interprétation ; les plaies saignantes de la patrie commençaient à se fermer. Nais ce calme n’était qu’une courte accalmie. Trop de fièvre agitait encore les esprits, après la lutte des factions et les guerres intestines, pour qu’on pût si aisément jeter un voile sur le passé. Il y avait encore des Hellénistes, — avouant ou dissimulant leurs principes, — qui ne pardonnaient pas à Juda et à ses amis, surtout aux Hassidéens, d’avoir vaincu leur ligue et paralysé leurs efforts, et qui nourrissaient contre eux une haine amère. Or, le prince Démétrius, qu’Antiochus Épiphane avait si adroitement supplanté dans la succession au trône, était toujours à Rome, où on le retenait comme otage. Mais lorsqu’un beau jour, jugeant l’occasion favorable, il quitta Rome et sut écarter à la fois le fils de l’usurpateur et le tuteur de ce prince, les choses changèrent de face, les troubles recommencèrent.

Les mécontents de Judée profitèrent de cette péripétie politique pour donner carrière à leurs plaintes et à leurs accusations contre les frères hasmonéens et leurs partisans. Cette fois encore ils avaient à leur tête un prêtre, un certain Yakim, — en grec Alkimos (Alcime), — Helléniste déclaré ou hésitant, on ne le sait pas au juste. Neveu, parait-il, d’un docteur respecté, José, fils de Joézer, il flattait néanmoins le parti des novateurs. Il était exaspéré de se voir, à cause de son passé, mis à l’écart, exclu de l’autel et du temple. Accompagné de ses amis, et se faisant — ajoutait-on — précéder d’un pont d’or, il se rendit chez Démétrius, lui dépeignit, sous les plus sombres couleurs, la situation de la Judée, et en attribua la responsabilité à Juda et aux Hassidéens. C’est Maccabée que visait, par-dessus tout, l’accusation : tant que Maccabée resterait vivant, point de paix à espérer pour le pays ! — Cette démarche ne pouvait que plaire à Démétrius : elle lui donnait l’occasion de faire valoir son autorité sur ce petit pays, à moitié détaché de la Syrie. Il ne voulait point, à la vérité, comme l’avait fait son oncle, tyranniser la conscience religieuse ; mais, en instituant un grand prêtre de son choix, en même temps chef politique de l’État, il montrait à la Judée qu’elle avait un maître. Pour décourager toute contradiction et toute résistance, il envoya à Jérusalem, à la tête d’une troupe, un guerrier rude et intraitable, Bacchidès. Le plénipotentiaire syrien entrai dans Jérusalem avec des allures pacifiques et le sourire aux lèvres ; mais Juda, ses frères et ses fidèles partisans, n’en furent pas dupes.

Bien certains qu’on méditait leur mort et l’asservissement du pays, ils abandonnèrent la capitale et se réfugièrent, comme autrefois, dans la montagne. Les Hassidéens, plus candides, se laissèrent prendre aux apparences. Alcime était de la race d’Aaron, il n’en fallait pas davantage pour mériter leur confiance. Une réunion de docteurs de la Loi, peut-être le grand Conseil tout entier, se rendit auprès de Bacchidès et d’Alcime pour les assurer de sa fidélité et de ses sentiments pacifiques, pour les supplier de rendre le repos au pays et de mettre enfin un terme aux violences, qui conduisaient la société à la barbarie. Le nouveau grand prêtre protesta n’avoir, lui aussi, d’autre pensée que la paix et la prospérité du pays, et appuya d’un serment cette assurance.

Mais une fois maître du temple et de la ville, il ordonna — ou il conseilla à Bacchidès — de faire massacrer, en un seul jour, soixante des Hassidéens ralliés à lui, parmi lesquels vraisemblablement son oncle José, fils de Joézer. Cette atrocité doublée d’un parjure plongea le pays entier dans l’horreur et le deuil. De nouveau tous les yeux et tous les cœurs se tournèrent vers Maccabée ; beaucoup même de ceux qui avaient embrassé le parti d’Alcime lui tournèrent le dos et allèrent chercher, dans leur retraite de Modin, les frères hasmonéens.

Peu après, non loin de Jérusalem, un certain nombre d’hommes qui s’étaient séparés d’Alcime furent, sur l’ordre de Bacchidès, enveloppés, mis à mort et jetés dans une citerne ; ce fut le signal d’une nouvelle guerre civile (161). Tous ceux, hommes faits ou jeunes gens, qui avaient au cœur l’amour du pays et de la liberté, se groupèrent encore une fois autour des héros hasmonéens ; Alcime, au contraire, avait pour lui les ambitieux, les affamés de jouissances, les contempteurs de la Loi. Ainsi se dessinaient de nouveau deux partis opposés et hostiles. Le parti helléniste eut d’abord le dessus, fort de la protection des troupes étrangères avec lesquelles Bacchidès parcourait le pays pour contraindre les habitants à obéir à Démétrius et à le reconnaître lui-même. Mais Maccabée vit grossir peu à peu le nombre de ses amis, avec lesquels il put livrer maints combats aux Hellénistes, châtier les transfuges et répandre la terreur, à tel point que les partisans d’Alcime, n’osant plus se montrer dans la province, durent se confiner dans Jérusalem. A l’instar de ses prédécesseurs, Alcime prétendait fonder son autorité bien moins sur l’amour du peuple que sur la protection de la cour. Il courut à Antioche, y fit de nouveau retentir plaintes et accusations contre les Hasmonéens, et de nouveau se fit écouter. Mettre à la raison les Judéens rebelles parut chose facile à Démétrius. Il envoya en Judée un de ses guerriers, nommé Nicanor, qu’il chargea de procéder avec une implacable rigueur. Ce général jugea utile, lui aussi, d’affecter d’abord de la bienveillance. Il voulait, d’ailleurs, gagner du temps, n’ayant pas encore sous la main toutes les troupes mises à sa disposition. On racontait que le général syrien, apprenant sans cesse de nouveaux traits de la valeur et de l’héroïsme de Juda, était devenu son admirateur et avait voulu opérer un rapprochement entre lui et le roi ; qu’à cet effet il avait envoyé à Maccabée trois hommes de confiance avec des propositions d’accommodement. Ces propositions auraient paru acceptables à Juda et à ses amis, et, par suite, une entrevue aurait eu lieu entre lui et Nicanor. Ce dernier, en faisant la connaissance personnelle du héros judéen, aurait conçu pour lui une si vive admiration, qu’il lui aurait conseillé de prendre femme, une fois la paix conclue, afin de faire souche de héros. Mais cette bonne intelligence aurait été troublée par Alcime, qui lui aurait dénoncé Nicanor comme jouant un double jeu, favorisant son ennemi Juda et projetant même de le faire nommer grand prêtre. Sur quoi, le roi aurait ordonné catégoriquement à Nicanor de cesser tous ces pourparlers, et de lui amener Juda, pieds et poings liés, à Antioche.

Quoi qu’il en soit, ce dernier, dont un avis secret avait éveillé la défiance, s’était prudemment mis à l’abri dans la montagne. Nicanor l’y suivit avec ses troupes ; une rencontre s’engagea prés de Kapharsalama, dans le voisinage de Samarie. L’armée de Nicanor fut défaite et contrainte de se retirer dans l’Acra. Nicanor, furieux de cet échec, recommença la guerre avec un effort désespéré. Son grand souci était de s’emparer de la personne de Juda Maccabée, qui pour lui valait une armée. Il se rendit donc sur la montagne du temple, pour ordonner qu’on lui livrât le héros. Les prêtres et les membres du grand Conseil, avec force prévenances et démonstrations d’amitié, représentèrent qu’ils prouvaient assez leur fidélité au roi en offrant journellement des sacrifices à son intention. Lui, hautain et railleur, leva la main, avec un geste de menace, dans la direction du temple et jura qu’il y mettrait le feu, si on ne lui livrait Juda. Pour y mieux déterminer les Judéens, il fit saisir et garda comme otage un des hommes les plus considérés de Jérusalem, le pieux Raghés ou Razis, si universellement aimé qu’on l’appelait le Père des Judéens. Mais, à l’approche des licteurs, Raghès, dit-on, se tua lui-même. Nicanor, suivi d’une nombreuse armée, s’acharna de plus belle à chercher Juda dans la montagne. Il établit son camp prés de Béthoron. Juda, de son côté, avait rassemblé trois mille de ses partisans les plus courageux. On livra bataille, et, cette fois encore, la bravoure judaïque triompha du nombre. Dès le premier engagement, Nicanor perdit la vie, et son armée éperdue se débanda. Partout où passaient les fuyards syriens, les habitants des villes et des villages leur couraient sus, les maltraitaient, et pas un seul, assure-t-on, ne put atteindre Gazara, où se dirigeait leur course. Telle fut l’importance de cette bataille d’Adarsa (13 adar 160), que se date, à l’instar de celle de la dédicace du temple, fut consacrée à jamais comme un jour de fête et de réjouissances, et on la célébra longtemps sous le nom de Yom Nikanor, le Jour de Nicanor. — La tête et le bras du Syrien, séparés du tronc, furent attachés comme un trophée sur la muraille de Jérusalem.

Juda et son parti étaient donc de nouveau maîtres de cette ville, d’où Alcime s’était éloigné dès avant la bataille. Néanmoins, le Maccabéen ne se méprenait nullement sur la difficulté de la situation, et il s’attendait à voir Démétrius venger, plus vigoureusement que ne l’avaient fait ses prédécesseurs, la défaite de son armée. Il prit donc un parti d’une utilité contestable : il noua des rapports avec Rome, alors déjà toute-puissante. A cet effet, il choisit deux Judéens familiers avec la langue grecque, Eupolémus et Jason, et les envoya à Rome ou peut-être aux délégués romains qui parcouraient fréquemment l’Égypte, la Syrie et l’Asie Mineure. Mais ses mandataires étaient à peine arrivé à leur destination, que Juda fut de nouveau contraint de tirer l’épée.

Démétrius, à la nouvelle de l’échec de Nicanor, avait aussitôt dirigé sur la Judée une armée imposante, sous le commandement du féroce Bacchidès. Celui-ci s’avança à travers la Galilée et la plaine de Jezréel, tua tous les Judéens qu’il trouva sur son passage, et, dès le mois de nissan (mars-avril), arriva sous le murs de Jérusalem. Juda avait dû quitter la capitale, alors démantelée et où il n’aurait pu se défendre. Il adressa un appel aux hommes et aux jeunes gens, les pressant de venir combattre pour la patrie, la loi divine et la liberté ; mais trois mille guerriers seulement se groupèrent autour de lui. Avec cette poignée d’hommes, Juda se porta vers le sud et campa près d’Eleasa, le nord de la montagne ne lui offrant plus de sécurité. Bacchidès poursuivit la troupe judéenne avec vingt mille hommes d’infanterie et deux mille cavaliers. A la vue de ces formidables colonnes, le cœur manqua à la plupart des Judéens. Ils insistèrent pour que la lutte fût provisoirement ajournée, et que leur corps se dispersât en attendant qu’un renfort de combattants pût lui venir en aide. Vainement Juda déploya toute son éloquence pour ranimer leur courage et les retenir : la majeure partie battit en retraite, huit cents hommes seulement restèrent autour de Juda. Avec les plus déterminés de cette faible troupe, il fondit sur l’aile droite de Bacchidès, la mit en déroute et la poursuivit jusqu’au territoire d’Aschdod (Azoth). Mais les Judéens restés en arrière ne purent soutenir le choc de l’aile gauche des Syriens ; ils furent écrasés, et lorsque Juda revint sur ses pas, il lui fallut recommencer le combat sur nouveaux frais. Lui et les siens, cette fois encore, firent des miracles de valeur. La bataille dura du matin jusqu’au soir ; des deux côtés, morts et blessés jonchaient le sol. Mais la troupe judaïque fondait à vue d’œil, et les derniers survivants furent enveloppés par l’ennemi. Juda Maccabée périt enfin lui-même, l’épée à la main. Les derniers combattants prirent la fuite, et ses frères eurent le bonheur de pouvoir du moins dérober aux outrages et mettre en sûreté la dépouille de l’infortuné héros. — Par cette tragique bataille d’Eleasa (nissan 160), tous les avantages conquis jusqu’alors semblaient réduits à néant. La troupe hasmonéenne, cette légion d’intrépides, était anéantie. Alcime reprit possession de la capitale et du temple : il pouvait maintenant triompher.

Toutefois, elle n’avait pas été stérile, cette longue lutte des Maccabées. Elle avait réveillé le peuple de sa torpeur, elle l’avait rajeuni. Le sang des martyrs, dit-on, guérit les blessures. De fait, le sang de ces généreux héros a guéri les plaies dont souffrait leur peuple. Au dehors, l’opprobre infligé au nom judaïque était effacé. Les Grecs railleurs, une fois qu’ils eurent fait connaissance avec le bras de Juda, ne furent plus tentés de rire à l’aspect d’une troupe judéenne, et les Judéens n’eurent plus besoin, pour démontrer leurs droits, de recourir à la puérile imitation des jeux olympiques. A l’intérieur, le peuple avait acquis la conscience de lui-même et de sa destinée; il s’était montré le vrai peuple de Dieu, appelé à affirmer sa doctrine propre et sa propre loi morale, digne et capable de sauvegarder ce double patrimoine. Cet esprit d’abnégation et de sacrifice, que le prophète Élie avait enseigné d’abord sur un humble théâtre, que plus tard le second Isaïe avait prêché avec une entraînante éloquence, devint pour le peuple entier, grâces aux luttes et aux souffrances maccabéennes, une vertu familière et le plus évident des devoirs.