75%.svg

Histoire des Juifs/Deuxième période, troisième époque, chapitre XIV

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Histoire des Juifs
Introduction
I. Les temps bibliques : § 1er
II. 2e période - Après l’exil
1re époque — La restauration
I. Retour de Babylone
II. Ezra et Néhémie
III. La période des Sôpherim
IV. Simon le juste
V. Persécution. Macchabées
2e époque — L’apogée
VI. Les princes Hasmonéens
VII. L’école juive d’Alexandrie
VIII. Les princes Maccabéens
IX. Jean Hyrcan
X. Les institutions et les sectes
3e époque — La décadence
XI. Les rois Hasmonéens
XII. Antigone et Hérode
XIII. Les princes Hérodiens
XIV. L’idée messianique et le christianisme
XV. Les Hérodiens : Agrippa Ier — Hérode II
XVI. Dispersion de la nation judaïque
XVII. Agrippa II. Début de l’insurrection
XVIII. La guerre de Galilée
XIX. Destruction de Jérusalem
XX. Les suites de la guerre
III. La dispersion : 1er


CHAPITRE XIV


L'IDÉE MESSIANIQUE ET L'ORIGINE DU CHRISTIANISME
(28-37)


Tandis que la Judée tremblait de voir le procurateur Ponce Pilate commettre quelque nouvelle violence, qui serait une nouvelle cause d’irritations et de douleurs, un événement se produisit, médiocre à l’origine, au point de passer presque inaperçu, mais qui, peu à peu, grâce à des circonstances favorables et à la manière dont il s’affirma, acquit un développement assez puissant et une force assez considérable pour imprimer une direction nouvelle à l’esprit humain.

Le temps était venu où les vérités fondamentales du judaïsme, jusque-là le privilège exclusif de quelques penseurs, allaient forcer la barrière qui les retenait captives et se répandre librement dans le monde pour le transformer. Les sublimes conceptions sur Dieu et sur la vie humaine, ces conceptions qui forment l’essence du judaïsme, allaient envahir les autres nations et combler le vide de leurs croyances. Le moment était veau, pour Israël, d’inaugurer sérieusement sa haute mission de précepteur des peuples. Mais, pour pénétrer dans le monde païen, à qui elles étaient si étrangères, les vieilles doctrines sur Dieu et la vie morale de l’homme devaient revêtir de nouveaux noms et d’autres formes. A ce prix seul, elles pouvaient conquérir les esprits, que rebutait le vieux moule judaïque. C’est précisément le fait en question, né sous le gouvernement de Ponce Pilate, qui était appelé à faire participer le monde païen, d’une façon plus intime, aux doctrines du judaïsme. Mais ce fait lui-même, se dénaturant et s’éloignant de son origine, ne tardera pas à former avec elle le plus violent contraste. La religion judaïque, qui avait mis au monde ce rejeton, n’y trouva pas les joies de la maternité, car la fille se détourna bientôt de sa mère pour entrer dans des voies où celle-ci ne pouvait la suivre.

Ce fait nouveau, cette vieille doctrine rajeunie, ou, pour mieux dire, cet amalgame de l’essénisme avec des éléments étrangers, est le CHRISTIANISME, dont la formation et les premiers développements se lient essentiellement à l’histoire judaïque de ce temps-là.

Le christianisme doit son origine à un sentiment obscur, mais puissant, qui dominait alors les couches supérieures de la société judaïque et qui s’accentuent de plus en plus, à mesure que la situation politique leur devenait plus intolérable. Les souffrances incessantes causées par la tyrannie impitoyable des gouvernants romains, par l’impudence des princes hérodiens, par la lâcheté de l’aristocratie judaïque, par l’abjection des grands prêtres, par la discorde des partis, avaient tellement surexcité l’attente du libérateur, du Messie (Maschiach) annoncé par les prophètes, qu’il était facile à tout individu, tant soit peu doué de hautes facultés, de trouver des adhérents enthousiastes, convaincus de sa mission. Il suffisait qu’il en eût l’apparence extérieure ou qu’il sût gagner les cœurs par sa piété et ses mœurs austères. Les plus sages ne croyaient-ils pas d’ailleurs que la situation politique, telle qu’elle existait depuis l’exil de Babylone, n’était qu’une situation transitaire, une ère de préparation à la venue du vrai prophète, d’Élie, qui devait reparaître pour réconcilier les pères avec les enfants et rétablir les tribus de Jacob ? Lorsque le peuple, dans une élection solennelle, déféra le titre de prince à Siméon, l’Hasmonéen, il eut soin de ne lui accorder le pouvoir, à lui et à ses descendants, que jusqu’au jour où surgirait le véridique prophète, qui rendrait la couronne à son légitime héritier, c’est-à-dire au descendant de David, à l’Oint (Maschiach). Au moment où l’empire romain fut ébranlé par la commotion violente qui suivit la mort de César, et où les triumvirs Octave, Antoine et Lépide, sous prétexte de venger cette mort, secouaient l’Orient et l’Occident par des guerres sanglantes, un poète sibyllin, d’origine judaïque, vivant en Égypte, annonçait une révolution autrement grave, la chute du monde païen tout entier et l’avènement du royaume de Dieu, où le sceptre appartiendrait à un saint roi, au Messie :

Quand Rome régnera sur l’Égypte, soumise à son pouvoir, alors apparaîtra le plus grand des empires, l’empire du roi immortel. Un saint roi viendra, qui dominera toutes les contrées de la terre, à travers les générations périssant tour à tour. L’ère messianique, attendue avec tant de conviction, devait changer la face des choses et créer en quelque sorte un ciel nouveau et une terre nouvelle. Avec l’apparition d’Élie, son précurseur, on attendait la résurrection morts et une rénovation de la face du monde.

A part l’aristocratie et les gens dévoués à Rome, qui, satisfaits du présent, avaient plutôt lieu de craindre un changement que de le souhaiter, le gros de la nation attendait impatiemment un sauveur. Aussi vit-on se succéder, dans le court intervalle de trente ans, une foule de prétendus prophètes ou messies qui se déclaraient, de bonne foi d’ailleurs, chargés de mettre fin aux souffrances de la nation, et qui trouvèrent des adhérents fidèles et dévoués jusqu’à la mort. Mais s’il était aisé de trouver des croyants, il était plus difficile de se faire reconnaître et accepter de la nation entière. L’intelligence du peuple était trop éveillée par les luttes fréquentes et par la méditation des livres saints ; la division des partis était trop profonde et leurs idées messianiques trop divergentes pour permettre à une personnalité quelconque, se présentant sous les dehors d’un messie, de s’imposer comme telle à la nation entière. Les zélateurs républicains, disciples de Juda le Galiléen, voyaient surtout dans le Messie le vainqueur des ennemis d’Israël, celui qui devait les anéantir d’un souffle de sa bouche, mettre fin à la puissance romaine et rétablir l’âge d’or du règne de David. Les Schammaïtes exigeaient de lui, en outre, une piété rigide et une pureté de mœurs absolue. Les Hillélites, moins politiques que les premiers, moins fanatiques que les seconds, envisageaient volontiers le Messie comme un prince pacifique et conciliateur. Tous cependant s’accordaient à croire que le Messie devait appartenir à la race de David, et, de fait, l’expression fils de David était devenue, à la longue, synonyme de Messie. Ce qui devait aussi caractériser l’ère messianique, c’était, croyait-on, le retour des tribus dispersées, que tous les peuples renverraient chargées de présents, dédommagement de leurs longues souffrances. Les esprits même les plus éclairés, qui s’étaient imprégnés de la culture grecque, et dont Philon, le platonicien du judaïsme, est pour nous le principal représentant, aimaient à peupler de merveilles les prévisions de l’avenir. Une apparition surnaturelle, visible seulement aux âmes pieuses, servirait de guide aux exilés d’Israël et les ramènerait des pays grecs ou barbares dans leur patrie. L’ère messianique, pensaient-ils, trouvera la nation mûre pour cet félicité par l’élévation de ses sentiments, par la sainteté d’une vie patriarcale, où toute rechute sera désormais impossible, où la grâce divine sera assurée. Les sources de cette grâce, jaillissant de nouveau pour ne plus tarir, feront refleurir l’antique prospérité ; les villes détruites et désolées se relèveront, le désert se changera en un sol fertile, et les prières des vivants auront le pouvoir de rappeler les morts à la vie.

Les Esséniens surtout, dont la vie ascétique n’avait d’autre but que de hâter la venue du royaume des cieux (malkhout schamayim) et des temps futurs (ôlam ha-ba), se représentaient l’ère messianique sous les couleurs les plus idéales. Un messie désireux de se concilier leur sympathie devait renoncer au monde et à son néant, montrer qu’il était pénétré de l’esprit saint (rouach ha-kôdesch), avoir pleine autorité sur les démons, établir enfin un régime de communauté où Mammon n’aurait aucune prépondérance et où la pauvreté serait la vertu et la parure de l’homme.

C’est aussi de l’essénisme que partit le premier cri annonçant que le Messie allait venir, que le royaume du ciel était proche. Mais celui d’entre eux qui le premier, de sa faible voix, lança cette parole dans le désert, ne se doutait pas qu’elle franchirait les terres et les mers, et qu’elle réunirait un jour les nations sous la bannière d’un messie. Quand il annonçait la venue du royaume du ciel, c’était pour inviter les pécheurs judéens à la pénitence. L’Essénien qui prononça cet appel, c’était Jean le Baptiste[1] (ce qui signifie sans doute l’Essénien, c’est-à-dire l’homme qui se baigne tous les jours dans l’eau vire). Nous ne savons que fort peu de chose sur le compte de ce Jean. Sa manière de vivre n’était autre, au fond, que celle des Esséniens. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage ; il portait le costume des anciens prophètes, c’est-à-dire un vêtement de poil de chameau et une ceinture de cuir. Jean parait avoir eu cette conviction que, si la nation judaïque tout entière se baignait dans le Jourdain et confessait ses fautes, en d’autres termes, si elle adoptait la règle des Esséniens, le Messie ne manquerait pas de paraître. Voilà pourquoi il exhortait le peuple (vers l’an 29 ?) à recevoir le baptême[2] dans le Jourdain, à reconnaître et confesser ses fautes et à attendre alors l’avènement du royaume des cieux.

Jean avait probablement sa résidence fixe dans le désert voisin de la mer Morte (près de Bethabara ?), en compagnie d’autres Esséniens, afin d’être toujours prêt à instruire ceux qui venaient à lui de la haute signification du baptême. Sans aucun doute, cette cérémonie impliquait l’affiliation à l’ordre des Esséniens. Il devait exister bon nombre de penseurs exaltés et mystiques, fatigués des misères du présent. qui accouraient avidement auprès du Baptiste essénien. Qui ne se fût empressé de contribuer à la grande œuvre du salut et à l’avènement du royaume des cieux, sachant qu’on y pouvait atteindre par des moyens qui n’avaient rien d’étrange ni d’insolite ? Nous ignorons si la foule revenait meilleure de son immersion dans le fleuve, et si cet acte symbolique laissait dans les esprits une impression durable ; mais l’expérience suffit pour résoudre cette question. Du reste, la nation judaïque en général, notamment la société moyenne dans les villes, n’avait guère besoin de ces excitations fiévreuses à la pénitence ; elle n’était pas, tant s’en faut, si vicieuse ni si corrompue, et l’influence de ses habitudes religieuses suffisait à la maintenir dans la bonne voie. Les exhortations de Jean à la pénitence eussent été plus fructueuses en s’adressant ailleurs, en s’adressant plus haut et plus bas, je veux dire à l’aristocratie judaïque, aux riches, corrompus par le contact des Romains, et à la population rurale, que les luttes fréquentes avaient démoralisée. Mais les grands se moquaient sans doute de ce doux rêveur qui prétendait, avec des baignades dans le Jourdain, susciter le miracle de l’ère messianique ; et les enfants de la glèbe (am ha-arets) étaient beaucoup trop bornés pour prêter l’oreille à de semblables appels. La prédication de Jean était d’ailleurs trop inoffensive et ne dépassait pas assez la sphère des idées reçues, pour scandaliser le parti dominant des Pharisiens. Les disciples qui s’attachèrent à lui et qui copièrent sa conduite observaient la Loi dans toute sa rigueur, se soumettant même aux pratiques extérieures du jeûne. Les Pharisiens, c’est-à-dire les Hillélites et les Schammaïtes de cette époque, bien que médiocrement épris des rêves et des exagérations de l’essénisme, n’étaient nullement en opposition avec lui. De ce côté, Jean n’avait donc aucun obstacle à redouter. Mais les Hérodiens étaient prévenus contre cet homme qu’entourait la sympathie populaire, qui, par certains mots à effet, savait remuer les masses et aurait pu les mener loin. Hérode Antipas, sur le territoire duquel Jean avait sa résidence, envoya, dit-on, des gardes pour s’emparer de sa personne et le conduire en prison. Le peu d’authenticité des sources qui rapportent ces faits ne nous permet guère de savoir si sa captivité dura longtemps et s’il vécut assez pour voir un de ses disciples acclamé comme messie. Ce qui est certain, c’est que Jean fut décapité par ordre d’Antipas. Le récit qui nous montre la fille d’Hérodiade apportant à sa mère, sur un plat, la tête sanglante du Baptiste, a un caractère purement légendaire.

Après l’incarcération de Jean, quelques-uns de ses disciples continuèrent son œuvre ; mais nul n’obtint un succès aussi considérable que Jésus de Galilée. Le disciple eut bientôt surpassé le maître.

Jésus (Yêschou, par abréviation de Yêschoua, né l’an 4 avant l’ère chrétienne), natif de Nazareth, petite ville de la basse Galilée, au sud de Sepphoris, était l’aîné des fils d’un obscur charpentier, nommé Joseph, et de sa femme Miriam ou Marie, qui lui donna encore quatre autres fils : Jacques, José, Siméon et Juda, ainsi que plusieurs filles. Joseph, père de Jésus, ou sa mère Marie, descendaient-ils de la race de David ? Cela est fort douteux. Jésus lui même n’a jamais invoqué cette haute origine. Quant à l’histoire de sa jeunesse, elle est complètement inconnue[3].

Sa culture intellectuelle peut être déterminée jusqu’à un certain point par celle du milieu où il a vécu. Éloignés de Jérusalem et du temple, les Galiléens étaient bien Inférieurs aux habitants de la Judée sous le rapport des connaissances générales et de la science de l’écriture sainte. L’échange continuel des idées religieuses et les controverses actives, si favorables en Judée à la diffusion de la Bible et de ses doctrines, faisaient défaut en Galilée. Le pays qui devait posséder plus tard les célèbres écoles d’Ouscha, de Sepphoris, de Tibériade, était, avant la destruction du temple, entièrement dépourvu de centres d’instruction. Mais, par contre, les Galiléens étaient rigides et intraitables sur le chapitre des règles et des coutumes religieuses ; ils ne faisaient pas la moindre concession à cet égard, et telle chose même était, en Judée, déclarée permise, qu’on s’interdisait en Galilée. Les Galiléens passaient pour gens emportés, incommodes, ergoteurs. De plus, le voisinage de la païenne Syrie avait fait pénétrer chez eux mainte croyance superstitieuse. Il y avait en Galilée nombre de possédés, de démoniaques, car l’intelligence bornée des habitants attribuait certaines maladies à l’influence des démons. Par une autre conséquence du voisinage de la Syrie, le dialecte galiléen était corrompu et mélangé d’éléments aramaïques. Les Galiléens ne prononçaient pas l’hébreu avec pureté, ils confondaient certains sons, altéraient certaines lettres, au point de s’attirer souvent les railleries des Judéens, qui attachaient un grand prix à la bonne prononciation. On reconnaissait les Galiléens au premier mot qu’ils prononçaient, et on ne les laissait pas volontiers faire les offices, parce qu’ils provoquaient des rires peu compatibles avec la dignité du culte.

Nazareth, la ville natale de Jésus, n’offrait rien de remarquable : c’était une petite ville en pays de montagne, dont le territoire, loin d’être plus fertile que le reste de la Galilée, n’égalait pas, à beaucoup près, celui de Sichem, si riche en sources. Galiléen d’origine, Jésus ne pouvait, en aucune façon, posséder cette grande connaissance de la Loi que les écoles de Schammaï et de Hillel avaient rendue si commune en Judée. Son savoir peu étendu et la langue corrompue qu’on parlait dans son pays natal ne lui permettaient guère d’étendre son action au delà. Toutefois, le caractère suppléait chez lui au manque de connaissances. Il parait avoir possédé un sens moral très profond et avoir vécu en saint : cela ressort et de tous ses discours authentiques et même des doctrines, plus ou moins apocryphes, que lui ont prêtées ses disciples. Sa douceur et son humilité rappellent les vertus de Hillel, qu’il semble avoir pris pour modèle et à qui à a emprunté sa belle maxime : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit, pour en faire le point de départ de sa propre doctrine. Ainsi que Hillel, Jésus regardait l’esprit de paix et de mansuétude comme la première vertu. Il était pénétré de ce profond sentiment religieux qui pousse l’homme à consacrer à Dieu non seulement l’heure de la prière ou une journée de recueillement, mais chaque instant de la vie, chaque mouvement de l’âme ; qui se soumet uniquement à sa volonté et se confie, en toutes choses, à sa paternelle sagesse. Il brûlait de cet amour du prochain que le judaïsme recommande même envers l’ennemi. Sous le rapport des vertus passives, il semble avoir réalisé l’idéal préconisé par le judaïsme pharisien lui-même : Sois avec les opprimés et non avec les oppresseurs; écoute les injures sans y répondre ; fais tout par amour pour Dieu et réjouis-toi des souffrances. Jésus parait, du reste, avoir eu des dehors sympathiques, propres à lui gagner les cœurs et à ajouter au prestige de sa parole. Toutes ses tendances morales devaient attirer Jésus vers les Esséniens, qui menaient une vie contemplative, dédaigneuse du monde et de ses vanités. Aussi, lorsque Jean-Baptiste, ou, plus justement, Jean l’Essénien, invita les pécheurs au baptême du Jourdain et à la pénitence, comme moyen de hâter la venue du royaume des cieux, Jésus se rendit auprès de lui et reçut le baptême. Bien qu’il soit difficile d’établir si Jésus a été formellement admis dans l’ordre des Esséniens, de nombreux traits de sa vie et de sa prédication ne s’expliquent qu’autant qu’il aurait adopté leurs principes. De même que les Esséniens, Jésus attachait un grand prix à la pauvreté volontaire et au dédain des richesses, — du Mammon. On lui attribue certaines sentences qui paraissent authentiques : Heureux les pauvres, car le royaume du ciel leur appartiendra. — Il est plus facile à un chameau de passer à travers le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au ciel. — On ne peut servir deux maîtres : Dieu et Mammon. Jésus avait comme les Esséniens, l’horreur du mariage : Il n’est pas bon de se marier. Il loue ceux qui se mutilent eux-mêmes pour l’amour de Dieu. La communauté des biens, idée particulièrement chère à l’essénisme, paraît avoir été non seulement approuvée, mais prêchée par Jésus. Il recommandait, toujours à l’instar des Esséniens, d’éviter avec soin tout serment : Ne jurez jamais, disait-il, ni par le ciel, ni par la terre, ni par votre tête ; mais que votre oui soit oui, et votre non soit non.

Lorsque Jean fut mis en prison, comme ennemi public, par le prince hérodien Antipas, Jésus trouva tout naturel de continuer l’œuvre de son maître. Comme lui, il allait prêchant : Faites pénitence, car le royaume du ciel est proche, sans se douter peut-être que, dans ce royaume du ciel, c’est-à-dire dans l’ère messianique imminente, il jouerait lui-même un rôle considérable. Du reste, Jésus peut avoir reconnu que, pour obtenir un résultat et ne pas prêcher dans le désert, comme avait fait Jean, il fallait s’adresser non pas à la nation judaïque en bloc, mais à une certaine classe seulement. L’exhortation à la pénitence n’avait guère de sens pour la partie moyenne du peuple, pour les habitants des villes. La réponse de certain jeune homme à Jésus : Dès ma jeunesse, j’ai observé les commandements de Dieu ; je n’ai tué, forniqué ni volé, ni rendu de faux témoignage ; j’ai honoré père et mère et aimé mon prochain comme moi-même, cette réponse reflète la situation morale du judaïsme de cette époque, pris dans sa classe moyenne. Les disciples de Schammaï et de Hillel, les partisans du zélateur Juda, les ennemis implacables des Hérodiens et des Romains, n’avaient point le cœur malade et n’avaient nul besoin de médecin. L’esprit de sacrifice, ils ne le possédaient que trop. Jésus n’eut donc garde, et avec raison, de chercher à les moraliser. Il ne songea pas davantage à réformer les mœurs des grands et des riches, des amis des Romains, des Hérodiens, qui auraient accueilli ses sermons avec raillerie et mépris. Au lieu de flageller leur orgueil, leur vénalité et leur indifférence, Jésus, mieux avisé, se tourna vers ceux que la société judaïque repoussait de son sein. Il y avait en effet de ces hommes qui n’avaient aucune notion des salutaires doctrines du judaïsme, de sa loi, de son histoire et de son avenir. Il y avait des violateurs de la Loi (abrianim), ou, comme on les appelait alors, des pécheurs, que leurs infractions religieuses avaient fait exclure de la société, et qui ne voulaient ou ne pouvaient y rentrer. Il y avait des péagers et des publicains que les patriotes évitaient, à cause de leur zèle outré pour les intérêts de Rome, et qui, tournant le dos à la Loi, menaient une vie dépravée, insoucieux du passé et de l’avenir de la nation. Il existait aussi une classe de gens ignares, de petits artisans, de domestiques (am ha-arets), qui avaient rarement occasion de venir à la capitale et d’entendre exposer les vérités de la religion, que d’ailleurs ils n’eussent point comprises. Ce n’était pas pour eux que le Sinaï s’était couronné de flammes, que les prophètes avaient déployé leur ardente éloquence. Les docteurs de la Loi, plus occupés de cultiver la doctrine que de lui gagner des adeptes, songeaient peu à leur expliquer la Loi et les Prophètes et à les initier à leurs enseignements. C’est à ces classes de la nation que Jésus voulut s’adresser, afin de les tirer de leur impiété et de leur ignorance invétérée de la loi divine. Il voulait sauver les brebis égarées de la maison d’Israël. Il le disait sans détour : Ceux qui sont sains (c’est-à-dire ceux qui connaissent et pratiquent la Loi) n’ont pas besoin du médecin, mais bien ceux qui sont malades, afin que pas un seul ne périsse, même des plus petits.

Pénétré de cette mission, résolu d’amener à la pénitence et de préparer à la venue prochaine de l’ère messianique les pécheurs, les publicains et les femmes de mauvaise vie, en leur faisant adopter une sorte d’essénisme, Jésus commença son œuvre à Nazareth, sa ville natale. Mais là, tous connaissaient depuis son enfance le fils du charpentier et s’estimaient ses égaux en piété, ses supérieurs en science religieuse : aussi n’y trouva-t-il que mauvais vouloir et dédain. Lorsqu’il se présenta à la synagogue, un jour de sabbat, pour prêcher la pénitence, les assistants se dirent entre eux : Eh quoi ! n’est-ce pas le fils de Joseph, le charpentier ? Ne connaissons-nous pas sa mère, ses frères et ses sœurs ? Et, au lieu de l’écouter, on lui cria : Médecin, commence par te guérir toi-même. C’est en se voyant si mal accueilli de ses concitoyens qu’il prononça ce mot : Nul n’est prophète en son propre pays ! Il quitta Nazareth et n’y reparut plus jamais.

Un succès plus brillant l’attendait à Capharnaüm (Kepkar Nachoum), ville située au bord occidental du lac de Tibériade. Les habitants de cette ville, située dans une contrée délicieuse, se distinguaient de ceux de Nazareth comme la plaine riante diffère de ta sauvage montagne. Capharnaüm comptait sans aucun doute plus de gens efféminés et adonnés au vice ; il y régnait un plus grand contraste de richesse et de misère. Elle offrait ainsi une plus ample carrière à l’activité de Jésus. Sa prédication pénétrante, énergique, jaillissant des profondeurs de son être, devait y trouver un plus facile accès. Il eut dans la basse classe de nombreux auditeurs, qui s’attachèrent à lui et lui firent cortège. Parmi ses premiers partisans de Capharnaüm, on compte Simon, surnommé Képhas ou Pierre (rocher), et son frère André, tous deux fils d’un certain Jonas, et exerçant la profession de pêcheurs , le premier médiocrement attaché à la Loi ; il y avait aussi les deux fils d’un certain Zébédée, nommés Jacques et Jean. Un riche publicain, que les sources nomment tantôt Matthieu, tantôt Lévi, s’était attaché à Jésus : celui-ci résidait d’ordinaire dans sa maison et y frayait avec d’autres compagnons de cette classe méprisée. Il y avait aussi, dans son entourage, des femmes de mœurs suspectes, et parmi celles-ci la célèbre Marie Madeleine (Magdalena, de la ville de Magdala, prés de Tibériade), qu’il eut à débarrasser de sept démons, c’est-à-dire de sept vices. De ces misérables pécheresses, Jésus fit des pénitentes pleines de ferveur. Assurément, c’était un spectacle nouveau pour l’époque que ce docteur judéen fréquentant des femmes et surtout de pareilles femmes !

Cependant il sut élever jusqu’à lui, par l’enseignement et par l’exemple, tous ces pécheurs, ces publicains, ces créatures perdues et sans mœurs ; il sut leur inculquer l’amour de Dieu de manière à les transformer en dignes enfants de leur Père céleste ; il sut purifier et sanctifier leur cœur, réformer leur conduite, en faisant luire à leurs yeux l’espoir d’entrer dans le royaume des cieux. C’est là, à vrai dire, le plus grand miracle qu’il ait accompli. Jésus enseigne surtout à ses disciples les vertus passives des Esséniens, l’abnégation, la modestie, le mépris des richesses, la tolérance, l’amour de la paix. Il leur recommande de ne posséder ni or, ni argent, ni monnaie de cuivre, de n’avoir ni souliers aux pieds, ni vêtements de rechange. Il les invite à ressembler aux enfants, à se régénérer pour être comme eux innocents et purs, et mériter de jouir des prochaines félicités du monde messianique. Il exalte l’amour au prochain jusqu’à l’oubli de soi-même : Si quelqu’un te frappe sur une joue, tends-lui l’autre ; si quelqu’un t’enlève ton manteau, donne-lui aussi ta chemise. Il ne veut pas que les pauvres se mettent en peine de leur nourriture ni de leur habillement ; mais qu’ils prennent exemple sur les oiseaux du ciel, et les lis des champs, qui sont nourris et vêtus sans qu’il leur en coûte de soucis. Aux riches, il apprend la vraie façon de faire l’aumône : Il faut que la main gauche ignore ce que fait la main droite. Aux pécheurs endurcis, il conseille de prier dans leur chambre solitaire ; et, à cet effet, il dicte une courte formule : Notre Père qui es aux cieux..., formule peut-être en usage chez les Esséniens.

Jésus n’a nullement cherché à ébranler le judaïsme existant ; il ne s’est posé ni en réformateur de la doctrine judaïque, ni en fondateur d’une secte nouvelle, mais il voulait simplement amener les pécheurs à la vertu et à la sainteté, leur apprendre qu’ils étaient, eux aussi, enfants de Dieu, et les rendre dignes de participer à l’ère messianique. Il proclamait énergiquement l’unité de Dieu, et ne songeait en aucune façon à modifier la notion judaïque de l’essence divine. Un docteur lui ayant demandé un jour quel était le résumé de la loi judaïque, il répondit : Écoute, Israël, l’Éternel notre Dieu est un, et aime ton prochain comme toi-même, ce sont là les préceptes essentiels. Ceux de ses partisans qui étaient restés fidèles au judaïsme rapportaient de lui cette parole : Je ne suis pas venu pour ajouter à la Loi ni pour en retrancher. Le ciel et la terre passeront avant qu’un iota soit changé à la Loi. Jésus ne blâma jamais les sacrifices ; il exigeait seulement, comme le voulaient du reste les Pharisiens, que la ré-conciliation avec les hommes précédât la réconciliation avec Dieu. Jésus ne rejetait même pas précisément les jeûnes, mais il voulait qu’on les pratiquât sans ostentation ni fausse dévotion. Il portait à son vêtement les franges (tsitsith) prescrites par la Loi. Il était si peu en dehors du judaïsme, qu’il partageait même les préjugés et les mépris de son époque à l’égard du monde païen. Il repoussait toute relation avec cette société : Il ne faut pas jeter les choses saintes aux chiens, ni les perles aux pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds et ne les détruisent. Son mérite principal — et il n’est pas médiocre — c’est d’avoir, comme Hillel, fait ressortir le côté intérieur des préceptes du judaïsme, les interprétant avec son esprit et son cœur, insistant sur le caractère filial des rapports d’Israël avec son Dieu, sur le principe de la fraternité humaine, sur la supériorité des lois morales, et essayant de rendre ces doctrines accessibles aux créatures les plus dégradées.

Mais la prédication seule n’aurait jamais permis à Jésus de trouver des partisans si dévoués et d’obtenir des résultats si considérables : il fallait qu’il entraînât les esprits, qu’il forçât leur admiration et leur enthousiasme par quelque chose d’extraordinaire. Sans doute, ses qualités extérieures, sa nature mystique et rêveuse, le charme de ses enseignements peuvent avoir produit une impression puissante. Mais, pour éveiller un enthousiasme durable dans des esprits bornés, indifférents à tout idéal, pour trouver en eux une foi à toute épreuve, pour en être honoré comme un être extraordinaire, il fallait des moyens non moins extraordinaires et capables de frapper l’imagination des masses. — Or, les sources chrétiennes sont pleines de récits où ces mêmes faits sont singulièrement transformés : Jésus, y est-il dit, aurait opéré une foule de cures merveilleuses. Si la plupart de ces récits sont inspirés par le goût de l’exagération, par le désir d’amplifier et d’embellir les faits, il doit y avoir là, cependant, un fond de vérité historique.

Les guérisons miraculeuses, notamment celles des démoniaques, rentraient si bien dans le genre de puissance attribué à Jésus, que ses successeurs se vantaient plutôt de ce pouvoir que de la pureté de leur vie. S’il faut s’en rapporter aux sources, la multitude était plus frappée de l’autorité de Jésus sur les démons et sur Satan que de sa grandeur morale. C’est par là, avant tout, qu’il apparut aux esprits peu cultivés comme un être extraordinaire.

Encouragé par ses succès à Capharnaüm, où il avait recruté son premier groupe de disciples, il voyagea à travers les villes de la Galilée. Il séjourna un certain temps à Bethsaïda (Julias), à Magdala et à Khorazin, où il gagna de nouvelles recrues, comme faisaient les Esséniens. Toutefois, son apparition à Bethsaïda et à Khorazin ne doit pas avoir produit une impression durable, à en juger par les objurgations qu’on lui prête contre ces villes, qu’il taxe d’obstination et d’indocilité, qu’il maudit comme Sodome et Gomorrhe. Mais ses fidèles disciples, hommes et femmes, qui le suivaient partout, obéissaient à tous ses ordres. De même qu’ils avaient renoncé à leur inconduite et à leur impiété, ils se dépouillaient aussi de leur avoir pour vivre en communauté de biens. Les repas pris en commun étaient le lien extérieur et comme le trait d’union des partisans de Jésus. Grâce aux subsides des riches publicains, les plus pauvres des disciples avaient leur nourriture assurée, ce qui les attachait davantage encore à Jésus.

Jésus choisit parmi ses disciples et admit dans son intimité ceux qui, par leur intelligence plus ouvert ou leur caractère plus énergique, lui paraissaient les plus dignes collaborateurs de son œuvre. Les sources elles-mêmes ignorent le nombre exact de ces disciples de prédilection ; la légende les réduit à douze et les appelle les douze apôtres, image au petit pied des douze tribus d’Israël.

Le but sur lequel se concentraient toutes ses pensées, le secret enfermé au fond de son âme, Jésus le révéla un jour à ses disciples intimes. Il les conduisit dans une contrée éloignée, au pied du mont Hermon, non loin de Césarée (C. Philippi), la capitale du tétrarque Philippe, là où le Jourdain sort en bouillonnant d’entre des rochers gigantesques. C’est là, dans cette sauvage solitude, qu’il voulait leur découvrir sa plus secrète pensée. Mais il sut s’arranger de façon à se faire arracher, en quelque sorte, cette confidence par ses disciples. Il leur demanda ce que pensaient de lui ses partisans : les uns lui dirent qu’on le tenait pour Élie, le messager attendu, le précurseur du Messie ; les autres, pour le prophète annoncé par Moïse... Et vous, demanda Jésus, qui suis-je à vos yeux ? Simon-Pierre répondit : Tu es toi-même le Messie (le Christ). Jésus loua la pénétration de Pierre, avoua être le Messie, mais il défendit à ses disciples de le divulguer, du moins pour le moment. C’est à cette heure précise que s’accomplit, dans l’ombre, la naissance du christianisme. Lorsque, quelques jours plus tard, les disciples intimes, Simon-Pierre et les fils de Zébédée, Jacques et Jean, hasardèrent timidement cette objection : qu’avant le Messie devait d’abord paraître Élie, comme précurseur, Jésus leur donna à entendre qu’Élie était venu, en effet, dans la personne de Jean-Baptiste, mais qu’on ne l’avait pas reconnu.

À quelque moment, du reste, que cette pensée soit entrée dans l’esprit de Jésus, il ne s’appela jamais lui-même le Messie, mais à cette qualification il en substituait d’autres qui, sans aucun doute, avaient cours chez les Esséniens. Il s’appelait le Fils de l’homme, par allusion au passage de Daniel (VII, 13) : Je voyais comme un fils de l’homme venant avec les nuées du ciel et s’avançant jusqu’à l’Ancien des jours. Mais une autre et plus équivoque dénomination était employée par Jésus dans l’intimité, c’était le nom redoutable : Fils de Dieu, qui était sans doute aussi une allusion à un verset biblique (Psaumes, II, 7) : Dieu m’a dit : C’est toi qui es mon fils, je t’ai engendré aujourd’hui. Jésus voulait-il faire prendre ce terme au figuré, comme synonyme de Messie, ou dans le sens littéral ? Autant que nous pouvons savoir, il ne s’en est jamais expliqué, pas même lorsqu’il fut appelé à en rendre compte devant la justice. Plus tard, ses partisans eux-mêmes ne s’accordèrent pas sur le vrai sens du mot ; désaccord qui produisit autant de sectes différentes. Ainsi se forma un nouveau paganisme : la déification d’un homme.

En se faisant reconnaître de ses disciples comme le Messie, Jésus, avons-nous dit, leur avait recommandé le secret. Il les consolait en leur disant que l’heure n’était pas encore venue, mais que le temps viendrait où ils pourraient dire dans la lumière ce qu’il leur avait dit dans les ténèbres, et prêcher sur les toits ce qu’il leur murmurait à l’oreille. Mais il arriva juste le contraire de ce qu’ils attendaient, lui comme ses disciples. Lorsque l’on apprit, sans doute par l’indiscrétion de ces derniers, que Jésus de Nazareth prétendait non seulement préparer la venue du royaume de Dieu, mais être lui-même le Messie, l’opinion publique se déclara contre lui. On lui demandait des signes surnaturels comme preuve de sa messianité ; ne pouvant les donner, il dut éluder les questions. Beaucoup de ses partisans, irrités de le voir jouer le rôle de Messie, paraissent s’être détachés de lui et cessèrent de le suivre. S’il ne voulait pas donner prise sur lui à ses disciples, il fallait faire quelque chose pour couronner son œuvre, ou succomber. Ils s’attendaient surtout à le voir se présenter comme Messie dans la capitale du pays, à la face de la nation entière. On raconte que ses propres frères l’ont conjuré de se rendre en Judée, afin que ses disciples le voient enfin à l’œuvre. Car personne n’agit en cachette, voulant se manifester à tous. Puisque tu fais ces choses, montre-toi donc au monde. Jésus dut se résoudre enfin à aborder cette voie périlleuse. Du reste, il n’était plus en sûreté dais la Galilée : pourchassé par les sbires du tétrarque Hérode Antipas, il était forcé de fuir de retraite en retraite. Dans cette détresse où il se trouvait, quelqu’un ayant voulu s’attacher à ses pas, Jésus lui dit : Les renards ont leur tanière et les oiseaux de l’air ont leur nid, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. Pour dissiper tout malentendu au sujet de son attitude vis-à-vis de la Loi, il répondit à un Pharisien qui voulait s’attacher à lui et qui lui demandait ses conditions : Si tu veux posséder la vie éternelle, garde les commandements de la Loi, vends ton bien et distribue le produit aux pauvres, c’est-à-dire à mes disciples, qui ont fait vœu de pauvreté.

Après avoir traversé Jéricho, Jésus arriva dans le voisinage de Jérusalem. Ne pouvant pas résider dans la ville même, il s’établit à proximité, au village de Béthanie, au nord de la montagne des Oliviers, où habitaient les lépreux, auxquels le séjour de la ville sainte était interdit. C’est dans la maison d’un de ces lépreux, nommé Siméon, qu’il trouva un asile. Les autres partisans qu’il recruta à Béthanie appartenaient également à la basse classe, comme Lazare et ses sœurs, Marie et Marthe. Nos documents ne mentionnent qu’un seul riche habitant de Jérusalem, Joseph d’Arimathie, qui se soit fait partisan de Jésus.

Sur l’entrée de Jésus à Jérusalem et sur son apparition au temple, la légende a jeté un tissu où l’on trouve plus d’emphase que de vérité historique. Le peuple, dit-on, lui fit une escorte triomphale, en chantant hosanna. Mais n’est-ce pas ce même peuple qu’on dit avoir, quelques jours plus tard, demandé à grands cris sa mort ? L’une et l’autre allégation sont fausses et ont été imaginées, la première, pour établir la reconnaissance de Jésus Messie par le peuple ; la seconde, pour faire peser le crime de son exécution sur la nation entière. L’histoire de Jésus faisant irruption dans le temple, chassant les vendeurs de pigeons, renversant les tables des changeurs, est également dénuée d’authenticité. De pareils traits devaient faire sensation et n’eussent pas manqué être rapportés par les autres documents de cette époque. Nous ne sachions pas, d’ailleurs, que changeurs ni marchands de pigeons aient tenu boutique dans l’intérieur du temple.

Du reste, l’attitude prise par Jésus vis-à-vis du peuple, du Sanhédrin et des partis, — je veux dire la question de savoir s’il s’est posé publiquement en Messie et comment sa prétention fut accueillie, — cette question est précisément le point capital de son histoire. Or, les sources en traitent d’une manière si louche et si confuse, qu’il est difficile de distinguer le fond historique des amplifications de la légende. Jésus a dû, certainement, rencontrer à Jérusalem des préventions peu favorables. Aux yeux de la partie éclairée du peuple, un Galiléen ignare pouvait, moins que personne, être le libérateur attendu. Cela choquait d’ailleurs toutes les idées reçues, de voir le Messie venir de la Galilée, alors que, depuis des siècles, on comptait le voir surgir à Bethléem, comme issu de la race de David. De cette époque même pourrait bien dater le dicton populaire : Que peut-il venir de bon de Nazareth ? Quant aux dévots, ils étaient scandalisés des allures de Jésus frayant avec des pécheurs, avec des publicains et des femmes de mauvaise vie, mangeant et buvant avec eux. Même les disciples de Jean-Baptiste, c’est-à-dire les Esséniens, paraissent s’être formalisés de ce manquement à la règle.

Les Schammaïtes étaient sans doute mécontents de le voir opérer des cures le jour du sabbat. Ils n’imaginaient pas un Messie profanant ce saint jour. Apparemment, Jésus s’était aussi prononcé plus d’une fois contre la méthode d’interprétation et les déductions des Pharisiens. Quant aux zélateurs, ils n’attendaient rien de grand d’un homme qui ne prêchait que la conciliation, n’inculquait pas à ses partisans la haine des Romains, et tout au contraire, dédaigneux des richesses, les engageait à payer docilement les impôts : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Toutes ces étrangetés, qui cadraient mal avec l’idée qu’on se faisait du Messie, devaient rendre les docteurs assez froids à son égard, et lui faire trouver à Jérusalem un accueil peu sympathique. Mais tous ces griefs ne fournissaient pas encore matière à une accusation contre lui. La libre expression des opinions individuelles était si bien entrée dans les habitudes, grâce aux fréquentes discussions entre Hillélites et Schammaïtes, qu’on ne songeait guère à poursuivre quelqu’un pour cause de dissidence doctrinale, pourvu qu’il ne transgressât pas les lois religieuses généralement reconnues, et qu’il ne s’élevât pas contre la notion de Dieu, telle que le judaïsme la professait.

C’est précisément sur ce dernier point que Jésus donnait prise aux attaques. Sans doute, le bruit s’était répandu qu’il prenait le nom de Fils de Dieu ; pris dans son sens littéral, ce terme blessait trop profondément les convictions religieuses de la nation pour que ses représentants pussent y rester indifférents. Mais comment le tribunal pouvait-il savoir avec certitude si réellement Jésus prétendait être le fils de Dieu, et quelle portée il attachait à cette dénomination ? Comment découvrir un secret confié à ses disciples les plus intimes ? Il fallait pour cela trouver parmi eux un traître : on le trouva dans Judas Iscariote (Ischariot), qui, entraîné par la cupidité, livra au tribunal celui qu’il avait salué Messie. Une source ancienne, et qui présente tous les caractères de l’authenticité, montre clairement de quelle manière on tira parti des dispositions de Judas. Pour pouvoir accuser Jésus comme faux prophète ou comme séducteur du peuple (méssith), le tribunal avait besoin de deux témoins qui eussent entendu de sa bouche même des propos suspects. Le dénonciateur fut donc chargé de le faire parler de façon à ce que deux témoins, qui se tenaient aux écoutes, perçussent distinctement toutes ses paroles. D’après les sources chrétiennes, le rôle de Judas se serait borné à désigner Jésus aux soldats et à la foule qui les accompagnait, ce qu’il aurait fait en lui donnant un baiser.

Aussitôt que Jésus fut entre les mains des soldats, ses disciples l’abandonnèrent pour chercher leur salut dans la fuite : seul, Simon Pierre le suivit de loin. A l’aube du 14 nissan, c’est-à-dire de la veille de Pâque, fête des pains azymes, Jésus fut conduit devant le Sanhédrin ; non pas devant le grand sanhédrin, mais devant le petit, composé de vingt-trois membres et présidé par Joseph Kaïaphas ou Caïphe. L’interrogatoire qui eut lieu avait pour but d’établir si, effectivement, Jésus se disait fils de Dieu, comme l’affirmaient les témoins. Quant au propos qu’on lui prêtait, savoir : Je puis détruire le temple et le rebâtir dans trois jours, cette prétention pouvait faire rire, mais ne pouvait en aucune façon servir de base à un procès. En réalité, l’accusation visait le crime de blasphème (ghiddouf) que Jésus aurait commis en se faisant passer pour le fils de Dieu. Interrogé sur ce point, Jésus garda le silence. Le président du tribunal lui ayant demandé pour la seconde fois s’il était le fils de Dieu, Jésus aurait répondu : Tu l’as dit !Et bientôt, aurait-il ajouté, on verra le fils de l’homme assis à la droite du trône de Dieu, et s’avançant sur les nuées. Si cette réponse est authentique, les juges pouvaient en conclure à bon droit qu’il se considérait comme le fils de Dieu. En entendant ce blasphème, le grand prêtre déchira ses vêtements, et le tribunal condamna Jésus comme blasphémateur. Les sources chrétiennes ne permettent guère de décider si les juges, en le condamnant, ont violé les lois pénales alors en vigueur. Il est certain que les apparences étaient contre lui.

Le Sanhédrin demanda la confirmation du jugement, ou plutôt la permission de l’exécuter, au procurateur Ponce Pilate, qui se trouvait précisément à Jérusalem au moment de la Pâque.

Pilate, devant qui Jésus fut amené, l’interrogea sur le côté politique de son entreprise et voulut savoir s’il prétendait être, en sa qualité de Messie, le roi des Judéens. Jésus ayant répondu en termes évasifs : C’est toi qui le dis, le procurateur prononça l’arrêt de mort. Cela seul rentrait dans ses attributions. Quant à ce que racontent les documents chrétiens : que Pilate trouva Jésus innocent et voulut le sauver, mais que les Judéens insistèrent pour qu’il fût mis à mort, c’est là une pure légende.

Si Jésus fut insulté, si on le coiffa d’une couronne d’épines, insigne dérisoire de sa royauté messianique, ces brutalités ne furent pas le fait des Judéens, mais de la soldatesque romaine, heureuse d’humilier dans sa personne la nation judaïque. Il y avait dans l’esprit de ses juges israélites si peu de haine et de passion contre Jésus, qu’on lui présenta, comme on le faisait à tout condamné, la coupe de vin aromatisé, pour étourdir par l’ivresse l’angoisse de la mort. La flagellation qu’on lui infligea avant son exécution montre bien que Pilate procédait suivant la loi pénale des Romains, car, d’après la loi judaïque, la peine du fouet n’était pas applicable à un condamné à mort. Ce sont donc les licteurs romains qui ont battu de verges ou de cordes le soi-disant Roi des Judéens. Ce sont eux aussi qui, sur l’ordre de Pilate, l’ont cloué sur la croix, supplice infamant prescrit par les lois romaines. En effet, une fois que le fonctionnaire romain, qui seul avait droit de vie et de mort, avait prononcé la peine capitale, le condamné n’appartenait plus à sa nation, mais à l’autorité romaine. Ce n’est pas le Sanhédrin judaïque, c’est Pilate qui fit exécuter Jésus comme séditieux et condamné politique. Les documents chrétiens prétendent qu’il fut crucifié vivant, à neuf heures du matin, et qu’il n’expira qu’à trois heures du soir (l’an 30 ou 35 ?). Sa dernière parole aurait été une phrase aramaïque tirée des Psaumes : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Éli éli lama schebaktani). Les soldats romains auraient mis sur la croix, pour le ridiculiser, une inscription ainsi conçue : Jésus de Nazareth, roi des Judéens. Le crucifiement et sans doute aussi l’inhumation eurent lieu hors de la ville, dans un endroit réservé aux suppliciés et qu’on appelait Golgotha (le Calvaire).

Telle fut la fin d’un homme qui avait voulu moraliser les plus infimes d’entre ses frères et qui a peut-être péri victime d’un malentendu. Sa mort est devenue la source d’innombrables souffrances, de supplices de toute nature, pour les enfants de son peuple. C’est le seul mortel dont on puisse dire, sans exagération, qu’il a plus fait par sa mort que par sa vie. La funèbre colline du Golgotha est devenue, pour le monde, un nouveau Sinaï. Et cependant ces événements, si graves pour le monde chrétien, firent si peu de sensation chez les contemporains, que les historiens judaïtes Justus de Tibériade et Josèphe, dont le dernier notamment raconte les moindres incidents de l’administration de Pilate, ne disent pas un mot de Jésus ni de sa mort. Dans le premier moment de terreur qui suivit l’emprisonnement et la mort de Jésus, ses disciples s’étaient débandés en toute hâte. Une fois leur effarement dissipé, ils se rapprochèrent pour pleurer la mort de leur maître bien-aimé. Tout le parti de Jésus, du moins ce qui en restait alors à Jérusalem, ne comptait pas plus de cent vingt membres et, en y comprenant ses adhérents de la Galilée, le nombre total ne dépassait pas cinq cents. Ici se montre bien la profonde impression que Jésus dut faire sur ces hommes, pour la plupart grossiers et ignorants. Loin de renoncer à leur foi en lui, leur enthousiasme grandit de plus en plus et leur vénération s’exalta jusqu’au fanatisme. Un seul point gênait cet élan, c’était la pensée que le Messie, qui devait sauver Israël et réaliser les splendeurs du royaume des cieux, avait subi une mort infamante. Comment le Messie pouvait-il être sujet à la douleur ? Un Messie souffrant, c’était pour eux une grave difficulté ; et pour qu’ils pussent croire, pleinement et sans réserve, à son caractère messianique, il fallait avant tout écarter cet obstacle. C’est alors, sans doute, qu’un des disciples, plus versé dans les Écritures, calma leurs scrupules et les siens en remarquant que cette prophétie d’Isaïe : Il sera arraché du pays des vivants et il pâtira pour les péchés de son peuple, avait eu en vue le Messie. C’est quelque Pharisien qui aura tiré d’embarras le petit groupe hésitant et déconcerté des disciples de Jésus, et cela au moyen de la méthode interprétative, qui donnait au nouveau le prestige de l’antique, à l’étrange la consécration de la Bible, et en fournissant ainsi au christianisme naissant et frêle un point d’appui solide. C’était une puissance, à cette époque que l’interprétation des Écritures, capable de faire accepter les fantaisies les plus folles et de transformer l’absurdité en évidence. Aucune idée nouvelle, si elle n’était appuyée par un texte quelconque de l’Écriture sainte, ne pouvait trouver créance ni réussir à s’implanter. Avec l’interprétation, le problème était résolu : cela devait arriver. La condamnation même de Jésus comme criminel parut pleinement justifiée. N’était-ce pas l’accomplissement littéral de la prophétie messianique ? N’avait-il pas été prédit que le Messie serait compté au nombre des malfaiteurs ? Ses disciples croyaient se rappeler de lui avoir entendu dire qu’il allait au-devant des persécutions et de la mort. Ainsi les souffrances et la mort de Jésus devenaient des preuves de sa messianité. Ses partisans passaient en revue toute son existence, et, dans le moindre fait, dans la circonstance la plus insignifiante, on découvrait un indice frappant. Il n’était pas jusqu’au lieu de sa naissance, Nazareth au lieu de Bethléem, qui n’eût sa raison d’être dans une prophétie : Il fallait qu’il fût nommé Nazaréen (Nazir ?). Ses partisans restèrent donc convaincus que Jésus le Nazaréen était bien le Christ (le Messie). Leur esprit une fois tranquillisé sur ce point, il devenait facile de résoudre cette autre difficulté : Quand donc le royaume du ciel allait-il venir, puisque celui qui devait le réaliser était mort sur la croix ? L’espérance dicta la réponse : Le Messie reviendra dans sa gloire, escorté par les anges du ciel, et il récompensera chacun selon ses œuvres. Ils croyaient même que quelques-uns de ceux qui vivaient alors ne mourraient point qu’ils n’eussent vu le Fils de l’homme entrer dans son royaume (parousia). Ainsi les croyants attendaient à tout instant le retour de Jésus, en quoi ils ne différaient aucunement des Judéens, sauf qu’ils voyaient dans le Messie une personnalité déjà connue. A son retour, estimaient-ils, Jésus fondera le règne de mille ans, le jubilé millénaire (chiliasmos, millénium), qui aura lieu quand l’univers aura accompli son sixième mille, et qui apportera aux croyants toutes les délices de la paix, toutes les félicités terrestres. Pour entretenir cette croyance, il fallait que Jésus eût triomphé de la mort, qu’il fût ressuscité. Peut-être comme pendant l’épisode biblique du prophète Jonas, qui avait passé trois jours dans le ventre d’un poisson, se forma la légende selon laquelle Jésus était resté trois jours dans le sépulcre, qu’il en était ressorti vivant, que sa tombe avait été trouvée vide. Beaucoup de ses partisans prétendirent l’avoir vu, qui en tel lieu, qui en tel autre, lui avoir parlé, avoir touché ses plaies et même avoir mangé avec lui des poissons et du miel vierge. Dans ces âmes croyantes, il ne restait pas la moindre place au doute.

Toutefois, quelque grande que fût la vénération des premiers croyants pour Jésus, de quelque auréole qu’ils l’aient entouré, ils ne l’ont pas placé au-dessus de la sphère humaine : leur enthousiasme n’allait pas jusqu’à le diviniser. Ils le tenaient simplement pour un homme supérieur, admirablement doué, attaché plus que personne à la loi de Dieu, et que Dieu, par ce motif, avait jugé digne d’être son Messie. Aussi, eux-mêmes restèrent-ils fidèles à la loi judaïque, observant le sabbat, la circoncision, les lois alimentaires, et vénérant Jérusalem et le temple. Pourtant, à coté de leur croyance à Jésus Messie, ils se distinguaient des autres Judéens par certaines particularités empruntées à l’essénisme. Leur trait le plus caractéristique, c’était la pauvreté volontaire que Jésus leur avait appris à accepter. De là, le nom d’Ébionites (les Pauvres) qu’ils reçurent ou se donnèrent eux-mêmes. Par suite, la vie en commun avec la communauté de biens devenait une nécessité pour eux. Chaque nouvel affilié vendait donc son avoir et en remettait le produit à la caisse commune. Sur ce point, les premiers chrétiens ou Judéo-Chrétiens, que les Judéens appelaient les Nazaréens ou les Nazaréniens, ne s’éloignaient pas de leur origine, c’est-à-dire de l’essénisme. Pour l’administration des ressources communes et de l’alimentation générale, ils choisirent sept diacres, suivant l’usage des communautés judaïques. Les principes esséniens des premiers partisans de Jésus se révèlent encore par d’autres marques : comme les Esséniens, ils s’abstenaient de viande et de vin, pratiquaient le célibat, méprisaient l’huile destinée à la toilette du corps, ainsi que les vêtements superflus, et se contentaient d’un simple habit de lin blanc. On raconte de Jacques, le frère de Jésus, à qui ce lien de parenté avait valu la présidence de la première communauté judéo-chrétienne, et qui lui servait de modèle, que jamais il ne but de vin ni d’autre boisson enivrante, ni ne mangea de viande, ni ne laissa le rasoir approcher de sa tète ; qu’il ne portait point de vêtement de laine et ne possédait qu’un habit, un seul habit de lin. Strict observateur de la Loi, il s’indignait des violations que se permettaient certains judéo-chrétiens. Les autres chefs de la première communauté ébionite étaient : Simon Céphas ou Pierre, fils de Jonas, et Jean, fils de Zébédée. Ces disciples privilégiés devinrent les Colonnes du christianisme. Simon-Pierre était le plus actif de tous ; il s’évertua à recruter des croyants à Jésus et des adeptes à la vie chrétienne. Toutefois, on le représente comme un homme d’un caractère versatile. A en croire les documents chrétiens, Pierre, lors de l’arrestation de Jésus, le renia trois fois, et son maître lui-même lui reprocha son peu de foi. — Simon-Pierre et les autres disciples prétendaient avoir reçu de Jésus la mission d’aller trouver les brebis égarées de la maison d’Israël pour les faire participer au royaume de Dieu. Comme Jésus et Jean le Baptiste, ils devaient annoncer ce royaume céleste. Ainsi le christianisme, à peine né, rêvait déjà conquêtes et prosélytisme. Les disciples de Jésus prétendaient aussi avoir reçu de lui le don de guérir les malades, de ressusciter les morts, de chasser les esprits malins. Ils firent de l’exorcisme une fonction régulière et propagèrent la croyance galiléenne au pouvoir de Satan et des démons. Dans le judaïsme, cette croyance était fort inoffensive et sans aucun caractère religieux : le christianisme l’érigea en dogme, — un dogme auquel des hécatombes de victimes humaines devaient un jour être immolées. Les premiers chrétiens usèrent ou plutôt abusèrent du nom de Jésus pour toutes sortes de conjurations et de sortilèges. Tous ceux qui croyaient en Jésus prétendaient avoir la puissance de chasser, en son nom, les esprits malins, de conjurer les serpents, de guérir des malades par la simple imposition des mains et de paralyser l’action des breuvages mortels. — À la réception de chaque nouveau membre, on commençait par chasser de son corps les démons qu’on supposait l’avoir habité jusque-là. Rien d’étonnant donc si Judéens et païens ont pris les sectateurs de Jésus pour des exorcistes ou des magiciens.

Cependant, dans les premières années qui suivirent la mort de Jésus, on ne fit guère attention à eux parmi les Judéens. L’obscurité de leur condition les dérobait aux regards. Ils étaient considérés comme une secte et rattachés probablement à l’essénisme, avec lequel ils avaient, d’ailleurs, tant de points de ressemblance. Ils n’auraient sans doute pas manqué de disparaître si, dix ans plus tard, un homme ne s’était rencontré, qui, par le développement qu’il donna à la secte et par la hauteur où il sut l’élever, lui assura l’empire du monde.

Depuis un siècle, c’est-à-dire depuis que la rivalité des derniers Hasmonéens avait livré la Judée au despotisme romain, une sorte de fatalité pesait sur ce pays. Chaque nouvel événement aboutissait pour lui à de nouveaux malheurs. La parole de Kobéleth qui proclamait la vanité de toutes choses et qui s’écriait : Rien de nouveau sous le soleil, était elle-même une parole vaine. Ce fantôme du Messie, qui, après avoir flotté obscurément dans les esprits, venait tout à coup de prendre corps, n’était-ce pas quelque chose de nouveau dans le monde ? Et ce nouveau-né au masque de mort allait apporter aux Judéens de nouvelles et cuisantes douleurs. Sorti du sein de l’essénisme, le messianisme nazaréen en avait hérité la laine contre les habitudes de la nation telles que les avaient faites les doctrines pharisaïques. Sous l’empire de la tristesse que lui causait la mort de son fondateur, le christianisme sentit grandir encore son aversion. Le procurateur Ponce Pilate contribua encore à envenimer l’hostilité de la secte chrétienne contre les Judéens, ses frères. A l’horreur du supplice de Jésus, il avait ajouté l’humiliation et la raillerie ; il l’avait fait battre de verges et mettre en croix comme le plus vil des esclaves, et avait affublé d’une dérisoire couronne d’épines ce roi des Judéens. Ce spectre de Jésus sanglant et ceint d’une couronne d’épines hantait sans cesse l’imagination de ses partisans et leur soufflait des pensées de vengeance. Mais, au lieu de tourner leur ressentiment contre le cruel et sanguinaire gouvernement de Rome, ils rejetèrent toute la responsabilité sur les chefs de la nation judaïque et, peu à peu, sur la nation elle-même. Ils feignirent d’oublier, ils oublièrent peut-être à la longue, que Pilate était le meurtrier de leur maître, et ce sont les Judéens en masse qu’ils chargèrent du crime.

Vers la même époque, Pilate sévit contre un messie ou prophète samaritain, qui avait rassemblé ses adhérents dans le village de Thirathaba (Thirza ?) et leur avait promis de leur montrer, sur le Garizim, les vases sacrés du tabernacle de Moïse. Le procurateur, qui voyait dans toute assemblée populaire et toute agitation se produisant dans son gouvernement une révolte contre la puissance romaine, fit avancer des troupes contre les Samaritains. Les principaux d’entre eux furent saisis et livrés au dernier supplice (36). Mais alors Judéens et Samaritains portèrent plainte contre les cruautés de Pilate devant Vitellius, procurateur de la Syrie, et celui-ci lui ordonna de se rendre à Rome pour se justifier. S’il faut en croire l’assertion suivant laquelle Tibère, après la chute de Séjan, aurait montré une certaine bienveillance aux Judéens, on s’explique la quiétude dont ils jouirent à cette époque. Les Judéens trouvèrent des défenseurs à la cour même de Tibère, notamment sa belle-sœur Antonia, qui lui avait dénoncé le complot de Séjan, et qui voulait du bien à un prince patriote de la famille d’Hérode. Grâce à cette intervention, Tibère révoqua le décret de proscription lancé contre les Judéens. Vitellius leur témoigna désormais toutes sortes de prévenances, accueillant leurs plaintes, empressé d’y satisfaire, plein de ménagements pour leur susceptibilité. Étant venu à Jérusalem à l’occasion des fêtes de Pâque (an 37) pour se rendre compte de l’état des choses, il se montra disposé à faire toutes les concessions possibles. Il fit remise aux habitants de Jérusalem des impôts sur les denrées, impôts d’autant plus vexatoires que l’approvisionnement de la capitale se faisait principalement par les marchés. Il se dessaisit également des vêtements du grand prêtre, tenus sous clef dans la tour Antonia, et en confia la garde au collège sacerdotal. Cependant il ne renonça pas au droit de nommer les grands prêtres, ce droit étant d’une grande importance pour Ies intérêts de Reine. Il en fit lui-même usage en nommant Jonathan, fils d’Anan, à la place de Joseph Caïphe. Ce dernier était resté en fonctions pendant toute la durée du gouvernement de Pilate, et sans doute il avait agi d’après ses inspirations, ce qui dut lui aliéner l’esprit du peuple. Vraisemblablement, en favorisant ainsi les Judéens, Vitellius n’agissait pas contre la volonté de l’empereur. Au reste, celui-ci lui donna l’ordre formel de soutenir avec toutes les troupes disponibles le prince Hérode Antipas dans sa lutte contre Arétas, bien qu,e la cause du premier fût mauvaise. Antipas avait épousé la fille d’Arétas, roi des Nabatéens, ce qui ne l’empêcha pas de s’éprendre d’Hérodiade, la femme de son frère consanguin Hérode, lequel, déshérité par son père Hérode Ier, était rentré dans la vie privée. Antipas avait fait la connaissance d’Hérodiade lors d’un voyage à Rome. L’ambitieuse Hérodiade, mécontente sans doute de sa condition obscure et retirée, abandonna son mari, dont elle avait eu une fille, et, sans scrupule, contrairement à la loi, elle épousa son beau-frère. La première femme d’Antipas, irritée de cette indignité, s’était retirée auprès de son père Arétas, et l’avait poussé à faire la guerre à son infidèle époux. Antipas essuya une défaite terrible. C’est alors que l’empereur, informé par lui, ordonna à Vitellius de se porter à son secours. Mais Vitellius se disposant à traverser la Judée avec deux légions, il y eut de l’émoi parmi les Judéens à cause des images de l’empereur qui surmontaient les étendards. Le général romain poussa la déférence jusqu’à éviter de faire passer ses troupes à travers la Judée, et leur faire suivre l’autre rive du Jourdain. Aussi le peuple lui fit-il un accueil enthousiaste lorsqu’il arriva à Jérusalem, où il offrit des sacrifices dans le temple.

De tous les procurateurs que Rome lui imposa, la Judée n’en a pas connu de meilleur que Vitellius.


  1. Il est reconnu aujourd'hui par les apologistes chrétiens eux-mêmes que Jean-Baptiste était Essénien. Sa vie, telle que la décrivent les Évangiles, est en tout point celle que menaient les Esséniens et ne s'explique bien que par cette dernière. Le nom même de Baptiste rappelle cette secte, qu'on nommait en grec Baptistaï héméras, et en hébreu Toblé schacharit, les baigneurs du matin ou quotidiens. Ce que Josèphe raconte de Jean Baptiste (Antiquités, XVIII, 5, 2) a été fabriqué et interpolé plus tard, de même que la tirade sur Jésus (ibid., 3, 3). Le récit qui attribue sa mort à l'influence d'Hérodiade ne peut être qu'une fable : en effet, elle ne devint la femme d'Hérode Antipas que vers l'an 35-36, c'est-à-dire après la mort de Jésus, qui pourtant, selon l'Évangile, n'est entré en scène qu'après la mort de Jean.
  2. Rappelons une fois pour toutes que le sens primitif et réel de ce mot est celui d’immersion. De fait, dans le premier siècle de l’Église, le baptême ne fut pas autre chose (note du traducteur).
  3. Pour apprécier ce que peut y avoir d'historique dans les origines du christianisme, ou dans la vie de Jésus, on ne doit pas perdre de vue que nous n'avons d'autres moyens d'information à cet égard que les Évangiles, lesquels n'ont été rédigés que longtemps après la mort de Jésus. Le prétendu Évangile de Matthieu, probablement aussi Évangile selon les Hébreux, c'est-à-dire selon les judéo-chrétiens, n'ont été écrits qu'après la guerre de Barkochéba, sous Adrien. En effet, le passage Matth., XXIV, sqq., et Marc, XIII, 14 sqq. : Quand vous verrez l'abomination de la désolation établie dans le lien saint, que ceux qui seront en Judée s'enfuient alors vers les montagnes ; fait évidemment allusion à la statue de Jupiter, érigée par Adrien sur l'emplacement du temple de Jérusalem. C'est là ce que la langue apocalyptique appelle l'abomination de la désolation. Ainsi l'entend le Père de l'Église saint-Jérôme : Potest accipi... de Hadriani equestri statua et de Jovis idolo, quæ in ipso sancte sanctorum loco usque in præsentem dicm stant. C'est après la guerre seulement qu'eut lieu cette profanation du lieu saint. Il s'ensuit que l'Évangile de Matthieu n'a pu être composé que postérieurement à l'an 135, partant un siècle après la mort de Jésus. Pour celui de Marc, ce n'est qu'un remaniement du premier évangile à l'usage des païens christianisés ; il est donc encore plus récent. L'Évangile de Luc se donne lui-même pour une compilation da différentes biographies de Jésus et ne peut guère remonter au delà de 150, non plus que les Actes des Apôtres qui s'y rattachent. On y a utilisé l'Évangile de Matthieu ou celui de Marc avec quelques variantes, en remplaçant, par exemple, l'abomination de la désolation par la destruction de Jérusalem (XX, 31). Enfin, le quatrième évangile pourrait bien n'avoir pas pris naissance avant l'an 180. Il renferme fort peu d'éléments historiques, tout s'y fond pour ainsi dire en mysticisme. Aucun de ces documents ne mérite confiance. Pour les logia ou sentences que la tradition attribuait à Jésus, l'Église les a laissées s'oblitérer. Ces sentences, diversement rapportées, ont servi de base aux diverses légendes évangéliques. Or, il n'existe absolument aucune autre source pour l'histoire en question. Ce que nous lisons dans Josèphe (Antiquités, XVIII, 3, 3) relativement à Jésus n'est qu'une grossière interpolation, car Origène, un Père de l'Église, déclare expressément que Josèphe ne fait aucune mention de Jésus. Cette interpolation a dû se faire entre les années 240 et 320 ; peut-être a-t-elle pour auteur Eusèbe, évêque de Césarée, fort expert en supercheries de ce genre. Les récits et sentences conservés dans les évangiles sont inspirés, en général, par un esprit de système et visent tantôt le paulinisme adversaire de la Loi, tantôt au contraire l'ébionitisme qui la respecte : de là leurs contradictions si fréquentes. Ces arrière-pensées des évangiles ont été si bien mises en lumière par David Strauss, par l'école de Tubingen et en partie par M. Renan, qu'il faut s'aveugler volontairement pour ne pas les voir. (Comparez aussi Grætz, Sinaï et Golgotha, p. 400 sqq.). Les seuls récits, les seuls dires de Jésus auxquels on puisse attribuer quelque authenticité sont ceux qui concordent avec l'ébionisme, c'est-à-dire, qui reconnaissent la sainteté et l'autorité absolue de la loi de Moïse. Les autres sont des interpolations émanées des chrétiens paulinistes. Enfin, on peut également tenir pour authentique tout ce qui rappelle l'essénisme. En effet, il est incontestable que Jésus a frayé avec les Esséniens ; c'est un fait que l'auteur de ce livre a le premier mis en évidence, et que Strauss a également adopté.