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Histoire des Juifs/Première période, deuxième époque, chapitre IV

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Traduction par Lazare Wogue, Moïse Bloch.
A. Lévy (Tome 1p. 81-97).


CHAPITRE IV


LE ROI DAVID


David aussi semblait oublié du peuple, qui avait d’abord fondé sur lui de grandes espérances. Qu’avait-il fait, lui, pendant que sa patrie saignait ? Qu’on ait eu connaissance ou non de son association militaire avec les Philistins, il devait sembler étrange à tous que, dans ces tristes conjonctures, préoccupé seulement de sa propre sécurité, il se tint à l’écart des périls, et, au lieu de voler au secours de son peuple en détresse, maintint son alliance avec les Philistins. Lui aussi, il est vrai, était dans une situation difficile, mais cette situation ne fut connue que plus tard. Pour le moment, ceux qui prenaient à cœur les dangers de la patrie devaient voir avec douleur David faire alliance avec les ennemis, et, pendant qu’Achis s’absentait pour guerroyer avec Israël, protéger en quelque sorte les frontières de ce prince.

Nous avons vu que la défiance des princes philistins avait empêché David de prendre part à leur expédition. De retour à Siklag, il trouva la ville incendiée ; femmes, enfants, tous ceux qui n’avaient pas suivi l’armée, tout avait disparu. Les Amalécites, que les incursions dévastatrices de David avaient forcés de fuir dans le désert, avaient profité de son absence pour entreprendre à leur tour une expédition de pillage. Les guerriers de David, en voyant à leur retour la ville en cendres et leurs familles enlevées, éprouvèrent une si violente douleur, qu’ils s’en prirent à David et le menacèrent de mort. Mais, calmés par la parole du prêtre Abiathar, ils se mirent en hâte, avec leur chef, à la poursuite de l’ennemi ; ils apprirent chemin faisant, par un esclave égyptien, le lieu de campement de la troupe amalécite, l’atteignirent à l’improviste et tombèrent sur elle avec une telle fureur, que la plupart restèrent sur le carreau et qu’un petit nombre seulement, grâce à la vitesse de leurs chameaux, purent échapper. Ivres de leur victoire et rentrés en possession des prisonniers, David et ses hommes retournèrent à Siklag, la rebâtirent et s’y réinstallèrent. Du butin fait sur les Amalécites, David envoya de belles parts aux Anciens de Juda et à ses amis dans nombre de villes, depuis Bersabée jusqu’à Hébron, dans le double but de leur apprendre sa victoire et de les prévenir en sa faveur.

A peine revenu à Siklag, il apprit que l’armée israélite avait subi une effroyable défaite sur le Gelboé, et que Saül et ses fils avaient péri. Sa première impression, à ces lugubres nouvelles, fut celle de la douleur, d’une douleur profonde, en songeant à cette mort fatale du roi et plus encore à la perte de Jonathan, cet ami si tendrement aimé. David ordonna un deuil public pour pleurer la mort du roi et de son ami Jonathan et la défaite du peuple de Dieu. A cette occasion, il prononça une élégie d’un sentiment profond, et dont la Bible nous a conservé les termes.

Quelque sincère cependant qu’eût été la douleur de David en apprenant la mort de Saül, il ne pouvait faire autrement que de la mettre à profit. Il ne pouvait plus tenir dans ce coin retiré de Siklag, et il avait hâte d’entrer en scène. Il choisit pour demeure l’antique ville d’Hébron, siège de la noblesse de Juda. Mais ce n’est pas par les Anciens qu’il y fut appelé[5] ; il s’imposa plutôt en quelque sorte, tant il avait compromis sa popularité, même dans sa propre tribu, par ses accointances avec les Philistins. Son corps de six cents hommes et les vaillants qui le commandaient le suivirent et s’établirent, avec leurs familles, à Hébron. Cet acte de résolution et d’indépendance, il l’accomplissait au moment même où les Philistins, dans le nord, étaient en train d’exploiter leur victoire. C’est seulement lorsque David fut fixé dans cette ville, alors chef-lieu de la tribu de Juda, que les Anciens de la tribu entière, à l’instigation des amis qu’il s’était faits par sa prévenance, le nommèrent roi. Il noua aussitôt des relations avec les tribus transjordaniques, afin de les gagner, elles aussi, à sa cause. Quant à celles de la région citérieure, encore soumises à la domination des Philistins, il ne pouvait ni n’osait s’adresser à elles. Une malheureuse fatalité le rivait aux Philistins ; il y avait lutte, dans son esprit, entre la prudence et le patriotisme. Celui-ci lui commandait de s’affranchir à tout prix de cette funeste alliance, mais celle-là lui conseillait de ne pas irriter un voisin trop puissant. Pour Achis, il laissait David parfaitement libre d’agir en roi de Juda et de faire des excursions dans les parties limitrophes du désert, excursions dont, après comme avant, il touchait sa part de butin ; mais il ne permettait pas à David de faire un pas au delà. Joab, qui avait l’étoffe d’un capitaine à hautes visées, devait se résigner au rôle mesquin ou honteux de chef de bandits. Mais si David ne pouvait songer à délivrer son pays des Philistins, parce qu’il avait les mains liées, un général de Saül, Abner, put mener à bien cette entreprise. Il avait eu le bonheur d’échapper au désastre de Gelboé, et il ne désespéra pas, dans ce naufrage de la maison de Saül, de sauver ce qui pouvait encore être sauvé. En compagnie de plusieurs fuyards, il se dirigea vers l’autre rive du Jourdain, où les Philistins ne pouvaient les atteindre, et où la maison de Saül comptait encore des cœurs affectionnés. Il choisit la ville de Mahanaïm comme point de ralliement pour les partisans de cette famille. C’est là qu’il conduisit Isboseth, dernier fils survivant de Saül, avec le reste des membres de cette infortunée famille, et il parvint à le faire reconnaître roi par les tribus de cette région. Lorsque Abner, au moyen de ces tribus et des Benjamites qui l’avaient rejoint, eut composé un corps d’une solidité suffisante, il entama la lutte contre les Philistins. Il les délogea peu à peu de la région citérieure, mais ce ne fut qu’après quatre ou cinq ans (de 1055 à 1051) qu’il put en débarrasser entièrement le pays[6]. La reprise du canton de Benjamin lui coûta sans doute le plus de peine, parce que les Philistins pouvaient aisément y jeter des troupes. Chaque tribu délivrée par Abner s’empressait de rendre hommage au fils de Saül. Ce qu’a réalisé Abner est vraiment extraordinaire. Non seulement il a reconquis l’indépendance du sol, mais il a su faire entrer dans le faisceau national les tribus mêmes qui, sous le règne de Saül, s’étaient montrées rétives. Il a ainsi fondé effectivement le royaume des dix tribus, le royaume d’Israël ; il en a unifié et resserré les parties incohérentes. Et cependant, après sa victoire, après tous ses efforts, le peuple se trouva soudain réparti en deux royaumes, le royaume d’Israël et celui de Juda, gouvernés par deux rois différents. La tribu de Juda, à peine arrachée à son isolement par l’énergie de Samuel et de Saül, se trouva de nouveau séparée de ses sœurs. La victoire d’Abner n’avait pas causé d’allégresse, parce qu’elle avait provoqué la désunion.

Une fusion entre les maisons d’Israël et de Juda, il n’y fallait pas songer dans l’état des choses. Cette fusion répugnait non seulement aux deux rois David et Isboseth, qu’elle eût contraints naturellement l’un ou l’autre à abdiquer, mais plus encore peut-être à leur parti et leurs généraux respectifs, Joab et Abner, qu’une jalousie violente animait l’un contre l’autre. Un fait considérable, c’est que la maison de Jacob avait pour guide un roi valeureux et rompu à la guerre, oint par le prophète Samuel et, comme tel, personnage sacré, tandis qu’Isboseth, peu belliqueux à ce qu’il semble, sans prestige ni consécration divine, n’était roi que de nom. Toute sa puissance reposait dans les mains de son général Abner. Isboseth vivait dans un coin écarté de la Transjordanie, était à peine informé des événements, tandis que David résidait au cœur de sa tribu et pouvait, d’Hébron, diriger toutes choses. — C’est ainsi qu’une guerre civile éclata entre les maisons d’Israël et de Juda, ou entre la famille de Saül et celle de David, lorsque Abner eut gagné ou regagné toutes les tribus, sauf celle de Juda, à la cause d’Isboseth. Cette guerre dura deux ans (de 1051 à 1049).

Une fatalité tragique s’abattit sur la maison de Saül. Abner s’était épris de la belle Rispa, concubine de Saül, qui demeurait, elle aussi, avec ses deux fils, à Mahanaïm. Bien qu’Isboseth fût contraint de passer beaucoup de choses à son général, dont les services lui étaient indispensables, il ne pouvait lui permettre, avec la veuve de son père, des privautés qui impliquaient usurpation de la dignité royale. Il adressa donc une réprimande à Abner. Celui-ci s’en offensa, reprocha à ce fantôme de roi son ingratitude et lui tourna le dos ; puis il entama sous main des négociations avec David, s’engageant à lui procurer l’adhésion de toutes les tribus. En retour, il stipula sans doute qu’il conserverait ses fonctions de général en chef. David y acquiesça avec joie, mais exigea d’abord, comme gage du traité, qu’on lui rendit sa bien-aimée Michal, que Saül lui avait enlevée et avait donnée pour femme à un Benjamite, nommé Paltiel. On peut admettre qu’Isboseth lui-même reconnut la justice de cette réclamation et n’en conclut rien de fâcheux pour ses propres intérêts. Abner quitta donc son roi, sous prétexte de mener à bonne fin la revendication relative à Michal ; il se rendit au canton de Benjamin et la reprit à Paltiel, qui l’accompagna en pleurant jusqu’à une certaine distance, mais qui, sur l’injonction d’Abner, dut s’en retourner chez lui. David rentra ainsi en possession de ses premières amours. Abner commença alors sa campagne parmi les tribus et entreprit de gagner en secret des partisans à David. Nombre d’israélites désiraient sans doute, au fond du cœur, que cette malheureuse guerre civile se terminât par une soumission au roi judaïte, et même plusieurs Benjamites n’étaient pas défavorables à un arrangement. Avec vingt affidés, gagnés au parti de David, Abner entra dans Hébron, toujours mystérieusement. David avait eu la précaution d’éloigner d’Hébron, pour quelque expédition, Joab et son frère, ces deux fils de Serouya pleins de jalousie et de défiance. Pendant leur absence, David concerta avec Abner les moyens d’obtenir des Anciens des tribus la déchéance d’Isboseth et sa propre intronisation. Déjà Abner avait quitté Hébron pour adresser un appel aux Anciens et les engager à rendre hommage au roi de Juda, lorsque Joab, avec ses hommes, revint de son expédition. Joab, en arrivant, apprit cette surprenante nouvelle qu’Abner, hier l’ennemi de la cour de David, avait reçu de lui le plus cordial accueil et l’avait quitté dans les meilleurs termes. Ainsi, en arrière de Joab, son roi avait noué des négociations, conclu un pacte, et, en fin de compte, lui, Joab, était sacrifié : telle était sa conviction. Prompt à se décider, selon son habitude, Joab dépêcha des messagers à Abner ; celui-ci rebroussa chemin. Joab et Abisaï se tenaient aux aguets à la porte d’Hébron… Abner, sans défiance, périt assassiné. David fut profondément affecté de cette mort : ne lui enlevait-elle pas traîtreusement, au moment de voir ses desseins réalisés, l’homme qui seul pouvait et voulait lui gagner, sans coup férir, l’unanimité des tribus ? Pénible et difficile était sa situation. Pour écarter de lui les soupçons, il donna à sa douleur, d’ailleurs réelle et sincère, une expression solennelle. Il fit, dans Hébron, des funérailles imposantes au héros expiré, ordonna à tous ses serviteurs d’accompagner ses restes en appareil de deuil, les accompagna lui-même en pleurant, et épancha sa douleur dans un chant élégiaque dont le début nous a été conservé :

Ô Abner, devais-tu périr d’une telle mort ?
Tes mains, Abner, ne furent jamais captives,
Jamais tes pieds ne connurent les chaînes ;
Tu meurs frappé par une main criminelle !

Ces paroles firent une vive impression sur les assistants, tous fondirent en larmes et nul ne mit en doute la sincérité de son désespoir. Toutefois, David n’osa demander compte de leur crime aux fils de Serouya, ni même leur en faire reproche : il avait trop besoin d’eux. Mais, en présence de ses intimes, il formula des plaintes amères contre les coupables : Sachez-le, un grand prince d’Israël est tombé aujourd’hui. Pour moi, je suis trop faible, n’étant pas encore reconnu de tous, et les fils de Serouya sont plus puissants que moi. Que Dieu rende aux méchants ce qu’ils ont mérité !

La nouvelle de l’assassinat d’Abner atterra Isboseth. Ne se doutant point des intelligences secrètes de son général avec David, il ne pouvait ressentir que la perte irréparable d’un héros, son fidèle ami, le principal soutien de son trône. — Peu de temps après, Isboseth fut trouvé assassiné dans son lit. Ce fut l’écroulement de la maison de Saül.

Isboseth mort, le royaume des dix tribus revenait, par le fait, à David. Il y comptait aussi, de longue date, des partisans qui se souvenaient de ses exploits contre les Philistins, et qui vénéraient en lui l’homme choisi de Dieu par l’entremise du prophète Samuel. D’autres lui étaient déjà acquis par les soins d’Abner. Ceux-là même qu’avait scandalisés l’alliance de David avec les ennemis d’Israël ne pouvaient s’empêcher de considérer qu’il n’y avait d’autre parti à prendre que de le reconnaître roi. Les Anciens des tribus se rendirent donc à Hébron, prirent l’engagement de rester ses fidèles partisans et lui offrirent des présents de foi et hommage. Des Benjamites même le reconnurent, mais plus d’un à contrecœur et arec un secret dépit. Ainsi s’accomplissait l’ambition de David : l’humble chef d’une tribu devenait, après tant d’obstacles et de tribulations, roi de tout Israël. La scission entre les maisons de Jacob et d’Israël était écartée pour le moment : tous les symptômes étaient favorables à David. Le corps des prêtres et celui des prophètes, loin de prendre à son égard, comme ils l’avaient fait pour Saül, une attitude hostile, lui étaient cordialement affectionnés. Un descendant d’Héli, Abiathar, faisait partie de son entourage, avait eu part aux épreuves endurées par David : quant aux prophètes, ils se reconnaissaient en lui : n’avait-il pas été oint par leur chef Samuel ? Le prophète Gad était également de la société de David, et un autre prophète de cette époque, Nathan, était en quelque sorte son directeur de conscience. Il trouvait donc, du côté des deux puissances temporelles, aide et appui pour ses vues, et en somme, quant à l’intérieur, la voie lui était aplanie. Mais il avait au dehors de graves difficultés à vaincre, avant de parvenir à une royauté indépendante.

Avant tout, pour avoir ses coudées franches et pour regagner pleinement l’amour du peuple, il fallait rompre avec les Philistins. Une guerre sanglante avec ses anciens alliés était chose inévitable : il fallait en prendre son parti ; toutefois, il n’entama pas immédiatement la lutte : ils étaient encore trop puissants. II voulut d’abord déblayer le terrain d’un autre côté. Au milieu du territoire des Benjamites était une enclave occupée par les Jébuséens. La haute colline de Sion était défendue de trois côtés par des vallées étroites et des remparts artificiels qui la rendaient inaccessible ; le côté le plus ardu était celui du sud, où la paroi de la colline s’élève presque à pic. Les Jébuséens, du haut de cette forteresse, dominaient tout le voisinage et se sentaient invincibles. Ils vivaient, sans doute, sur un pied d’alliance avec leurs voisins de Benjamin et de Juda, puisque nous voyons Saül lui-même les laisser tranquilles sur leur territoire. Mais David jugea utile, avant d’entreprendre la guerre avec les Philistins, de se rendre maître de la forteresse de Sion. Il commença par inviter les Jébuséens à lui céder la place bénévolement et à l’amiable ; peut-être y ajouta t-il l’offre d’une compensation. Mais ceux-ci se moquèrent de sa prétention et lui répondirent ironiquement : Tu ne peux pénétrer jusqu’ici à moins d’écarter les aveugles et les boiteux (car ceux-là mêmes seraient capables de te disputer le passage). Là-dessus, David se mit en mesure d’attaquer le Sion[7] ; il rassembla sa troupe d’élite et promit un prix au plus brave : celui qui le premier, par le flanc escarpé du midi, aurait atteint le sommet de la forteresse, serait nommé général. Animés par cette brillante perspective, les guerriers s’élancent, gravissent à l’envi l’âpre colline ; mais les Jébuséens les accueillent par une grêle de flèches et de quartiers de rocher. Joab réussit enfin à gagner le sommet ; avec l’aide de ses compagnons, il prend d’assaut la forteresse et écharpe ses défenseurs. Les Jébuséens, jugeant toute résistance inutile, se décident à capituler, et David leur accorde la paix. Il leur fut permis de rester dans leur ville, mais non dans le fort ; ils purent s’établir dans la partie orientale, sur la colline de Moria.

Après la prise de la forteresse de Sion, David y transféra d’Hébron sa résidence, et elle s’appela désormais la Ville de David. La ville, dans son ensemble, reçut le nom de Jérusalem (Yerouschalaïm), — appellation dont le sens est incertain, — et perdit son ancien nom de Jébus. David permit à ses guerriers et aux gens de sa cour de s’y établir avec leurs familles. Le quartier où les plus vaillants élurent domicile s’appela, par ce motif : Maison des héros (Bet ha-Ghibborim). Tel fut le commencement de cette ville qui, depuis cette époque, devait être et rester pour de longs siècles la Ville sainte. Ériger cette humble localité en capitale fut, en raison des circonstances, une heureuse inspiration. Évidemment Sichem convenait beaucoup mieux comme centre, vu sa situation au milieu des tribus et la fertilité de son territoire ; mais il n’était pas possible que David transportât sa résidence dans cette ville éphraïmite, dont les habitants ne lui étaient pas très sympathiques, mécontents qu’ils étaient d’obéir à un roi issu de la tribu demi barbare de Juda. Par contre, il lui fallait un point d’appui solide dans sa propre tribu, et ce point d’appui il le trouvait dans Jérusalem, située sur la limite de Benjamin et de Juda, et qui, en cas d’insoumission des autres tribus, pouvait lui offrir un refuge protecteur. La contrée, siège de la nouvelle capitale, ne manque pas de fertilité, bien qu’elle ne soutienne pas la comparaison arec celle de Sichem. Dans ses vallons coulent des sources intarissables, celles de Siloé et d’En-Roghel et au sud-ouest, le Ghihon à l’ouest, qui, aux époques sèches de l’année, peuvent fournir d’eau la ville et les champs. Une ceinture de collines, à la fois ornement et défense, entoure de trois côtés Jérusalem. A l’est s’élève la haute montagne des Oliviers, qui doit son nom aux oliviers dont elle est couverte. Au sud, la colline est plus basse, et plus étroite la vallée qui la sépare de la ville : c’est la trop célèbre vallée de Hinnom ou Ghé-Hinnom, ainsi nommée d’un certain Hinnom ou de sa famille, et qui, à son tour, a donné son nom sinistre à l’enfer (Géhenne). A l’ouest, le coteau s’abaisse encore plus et mérite à peine de s’appeler colline. Enfin, au nord, ce n’est plus qu’une plaine tout unie. Ces hauteurs et ces vallées protègent Jérusalem de trois côtés, comme des remparts et des fossés naturels. A l’intérieur de Jérusalem, sur le terrain qui s’élève entre les trois vallées de l’est, du sud et de l’ouest, trois collines dominaient la plaine : à l’ouest la plus haute, le Sion, au nord une autre plus basse, et à l’opposite une troisième, le Moria, avec un prolongement au sud qu’on appelait Ophel. Le Moria, beaucoup plus bas que le Sion, devait cependant un jour dépasser et le Sion et les plus hauts sommets de la terre.

Il ne pouvait échapper aux Philistins que l’avènement de David à la royauté de tout Israël aurait pour conséquence d’affaiblir son alliance avec eux, ou plutôt de lui imposer une attitude hostile à leur égard. Toutefois, ils n’auraient pas voulu dénoncer le traité. Mais la prise de Jébus ou Jérusalem et la fixation de sa résidence dans cette ville leur apparurent comme des symptômes d’évolution, et ils se hâtèrent de prendre l’offensive pour ne pas lui laisser le temps de mettre sur pied la population valide de toutes les tribus. Un corps de Philistins pénétra de la plaine dans la montagne et s’approcha de Jérusalem. Soit que David fût surpris par cette irruption, soit qu’il voulût évier de combattre sous les murs de sa capitale, il s’en éloigna avec sa troupe et se retira vers Adullam, au sud. Encouragés par cette fuite apparente, les Philistins s’avancèrent jusqu’à Bethléem, la patrie de David, y fortifièrent leur camp, et de là envoyèrent des bandes mettre au pillage le pays de Juda. David différa d’attaquer les Philistins, probablement parce que sa troupe était encore trop faible et qu’il attendait du renfort de la part des tribus. En attendant, pour tenir ses braves en haleine jusqu’au moment décisif, il exprima le désir de boire de l’eau d’une citerne qui se trouvait près de Bethléem, au pouvoir des Philistins. Aussitôt trois des principaux guerriers, Yeschobeam, Éléazar et Schama se mirent en route, pénétrèrent jusqu’à Bethléem, déconcertèrent les Philistins par leur audace et puisèrent de l’eau qu’ils rapportèrent à David. Mais celui-ci ne voulut pas boire de cette eau, que les héros étaient allés quérir au péril de leur vie ; il n’avait voulu que mettre leur courage à l’épreuve. — Enfin, les troupes israélites marchèrent contre les Philistins et les défirent près de Baal-Peratsim d’une manière si complète, qu’on assimila cette victoire à celle que Josué avait remportée près de Gabaon. Les Philistins, dans leur fuite précipitée, abandonnèrent leurs idoles, qui frirent livrées au feu par les Israélites. Mais les ennemis n’en poursuivirent pas moins leurs projets d’asservissement contre David et son peuple. Ils firent à plusieurs reprises des incursions dans le pays, une fois jusqu’à la vallée des Rephaïm, une autre fois à Éphesdamim, dans la vallée du Térébinthe. La troupe de David les battit, les poursuivit, et quelques-uns de ses héros, dans des combats singuliers, firent des prodiges de valeur.

Mais David ne se borna pas à se défendre, il songea aussi à prendre l’offensive. De fait, s’il voulait débarrasser son peuple de cette petite, mais puissante peuplade, pour qui s’agrandir et guerroyer était une condition d’existence, il fallait la réduire à l’impuissance, ou s’attendre sans cesse à de nouvelles guerres. Il marcha donc avec ses hommes sur Gath, alors la capitale des Philistins[8] et la ville la plus rapprochée du pays de Juda. La résistance, naturellement, fut des plus opiniâtres, et il s’ensuivit des mêlées sanglantes où les vaillants de David eurent occasion de se signaler. Les Philistins, paraît-il, proposaient volontiers des combats singuliers, que les derniers descendants de leurs géants (rephaïm) se chargeaient de soutenir. Mais les temps étaient changés. Si, à l’époque de la jeunesse de David, pas un guerrier de l’armée d’Israël n’osait répondre au défi de Goliath, il y en avait maintenant plus de trente qui brûlaient d’obtenir une semblable permission.

Enfin, les Israélites portèrent de si rudes coups aux Philistins, que ceux-ci furent contraints de leur abandonner Gath, leur capitale, avec ses villages et son territoire. Les rôles étaient renversés. Cette même ville, qui n’avait vu dans le fils de Jessé qu’un suppliant et un pauvre fou, devait maintenant se courber devant lui. Cet abaissement des Philistins était un fait de la plus haute importance : il assurait au peuple un repos durable et la liberté de ses mouvements, car aucun ennemi ne harcela les Israélites avec autant d’acharnement que les Philistins. Du reste, David ne poussa pas plus loin la conquête de ce pays, et il paraît même avoir rendu plus tard la ville de Gath à son roi. Il avait sans doute ses raisons pour ne pas poursuivre ses avantages à outrance, et peut-être lui semblait-il plus prudent d’avoir les Philistins pour tributaires que de les réduire aux extrémités du désespoir.

La victoire de David sur les Philistins rehaussa son autorité chez les Israélites, et lui valut même la considération des peuples voisins. Hiram, ce roi qui avait fait passer de Sidon à Tyr la puissance phénicienne, envoya des ambassadeurs à David, pour lui proposer une alliance et lui offrir du bois de cèdre et autres matériaux destinés à l’embellissement de Jérusalem, la nouvelle capitale. Il se réjouissait de voir les Philistins domptés : leur affaiblissement était une garantie qu’ils ne jetteraient plus de sitôt un regard de convoitise sur la côte phénicienne. Le roi de Tyr tenait d’ailleurs particulièrement à l’alliance de David, afin que les caravanes de Phénicie, allant et venant sans cesse de leur pays en Égypte, et parcourant, pour leurs besoins, les routes du pays d’Israël, trouvassent protection et sécurité pour elles et pour leurs marchandises. David accepta avec empressement la proposition, et ainsi se forma une sorte d’amitié entre lui et Hiram. Il profita de ses offres pour fortifier la capitale récemment fondée et la couvrir d’élégantes constructions. Les Phéniciens étaient déjà, à cette époque, des architectes fort habiles.

Avant tout, il songea à fortifier Jérusalem, en se bornant d’abord, vraisemblablement, au côté nord, dont l’accès était plus facile. La colline de Sion ou Ville de David, d’une étendue assez médiocre, était insuffisante pour la population qui s’y était déjà établie, ou tout au moins le serait-elle pour la population future. C’est pourquoi la colline basse, située au nord du Sion, fut jointe à la ville ; une étroite vallée séparait la ville de la colline, qui reçut le nom de Millo (Enclave), et qui devint le second quartier, eu égard à l’ancien quartier formé par la ville de Sion. La colline de Moria et son prolongement, l’Ophel, restèrent provisoirement séparés de la ville ; du reste, ils ne faisaient point alors partie de Jérusalem, étant occupés par les Jébuséens qu’on avait épargnés. — David se fit construire aussi un palais en bois de cèdre, qu’on fit venir du Liban. Pareillement, Joab et les autres personnages notables de l’entourage de David reçurent de belles et spacieuses maisons, bâties en bois de cyprès, sinon en bois de cèdre.

Mais David songea aussi à faire de Jérusalem le centre de la vie religieuse, afin que les regards du peuple entier se portassent de préférence sur cette ville. Il prit donc des mesures pour faire retirer l’arche d’alliance de Kiryath-Yearim, où elle était restée, dans la maison d’Abinadab, depuis son retour de chez les Philistins, et fit dresser une tente d’apparat pour la recevoir. On se racontait que David avait fait vœu de ne pas entrer dans sa maison, de ne pas monter sur son lit, de ne pas permettre le sommeil à ses yeux, qu’il n’eût trouvé une place pour abriter l’arche. Le roi se rendit, avec un nombreux cortège, à Kiryath-Yearim (environ trois lieues nord-ouest de Jérusalem). Beaucoup de Lévites faisaient partie du cortège. L’arche fut placée sur un chariot neuf attelé de bœufs et conduit par deux fils d’Abinadab. Les Lévites entonnèrent des chants, au son de nombreux instruments de musique, et David y prit part avec un vif enthousiasme. Mais un accident funeste, survenu pendant le trajet, effraya David, qui n’osa introduire l’arche dans Jérusalem, craignant qu’elle ne portât malheur aux habitants comme autrefois aux Philistins. Pourtant, l’individu chez qui on l’avait déposée l’ayant logée trois mois impunément, David se décida de nouveau à la transférer dans le Sion ; seulement elle ne devait plus être voiturée, mais portée à bras par des Lévites. Au milieu d’un grand concours de peuple, avec des acclamations bruyantes, des instruments de musique et des danses, elle fut introduite dans la tente qui lui était destinée. Le roi lui-même, oubliant sa dignité, avait chanté et dansé devant l’arche avec enthousiasme, sur quoi sa femme Michal lui reprocha amèrement de s’être donné en spectacle comme un homme de rien. Par la présence de l’arche, la nouvelle ville de Jérusalem monta au rang de ville sainte, comme précédemment Silo. Siège d’un culte, il lui fallait maintenant un prêtre ou une compagnie de prêtres. Abiathar, ce fidèle compagnon de David dans ses pérégrinations, était naturellement désigné comme grand prêtre de l’arche sainte à Sion. Toutefois, il existait encore un grand prêtre à Gabaon, installé par Saül après l’extermination de la famille d’Héli à Nob. Le laisser absolument à l’écart, c’était provoquer la discorde. David se décida donc à le reconnaître également comme grand prêtre, de sorte que les deux hommes fonctionnèrent au même titre : Abiathar à Jérusalem, et Sadoc à Gabaon[9]. Il était naturel que David, disciple des chœurs de Lévites, lui-même poète et musicien, désirât introduire, à l’exemple de Samuel, des psaumes avec chœurs dans les offices solennels. Lui-même composait des cantiques de circonstance, lorsque son cœur, à la suite d’une victoire ou de quelque autre événement heureux, s’exaltait dans un transport de reconnaissance envers Dieu et d’enthousiasme poétique. C’est lui, sans doute, qui a créé cette forme de poésie intime et pieuse. A côté du psalmiste couronné, on nomme encore d’autres poètes et musiciens, ses contemporains : Asaph, Héman, petit-fils de Samuel, et Yedouthoun. C’est d’eux qu’étaient issus les fils d’Asaph et les fils de Coré, qui ont acquis, à côté de David, un grand nom dans la littérature lyrique. Le culte spirituel, inauguré par Samuel, reçut de David une assiette solide et durable ; et, bien que lui aussi rendit hommage au culte cérémoniel, il conféra une importance égale au chant des psaumes, qui saisit et élève l’âme. En un temps où, chez les autres peuples de la terre, la poésie tenait à peine de naître, elle constituait déjà, en Israël, un élément essentiel de l’adoration divine.

Si David, au point de vue religieux, a été le fondateur d’un culte épuré, il a aussi, au point de vue moral, créé un État ayant la justice pour base. Il rendait la justice en personne, écoutait, sans se lasser, les débats des particuliers ou des familles, et rendait ses arrêts avec une stricte impartialité. Son trône n’était pas seulement le siège auguste de l’autorité et de la force, c’était aussi celui de la justice et de l’équité. David est resté, pour la postérité, le roi modèle, dont le trône a été le soutien du droit et le régulateur de la paix sociale. Par lui, Jérusalem devint la ville idéale où la saine piété et l’austère justice avaient trouvé leur centre.

Grâce à tous ces mérites, — l’affranchissement de la domination philistine, la sécurité reconquise, le règne de la justice, — David redevint ce qu’il avait été jadis, l’idole du peuple. L’affection et la fidélité lui arrivèrent d’elles-mêmes, sans contrainte. David modifia, à certains égards, l’économie intérieure du pays. La constitution des tribus, à la vérité, demeura intacte. Les Anciens gouvernaient les familles, et le chef de la plus ancienne famille était en même temps prince de la tribu entière. C’étaient ces princes qui représentaient les tribus auprès du roi. Mais l’indépendance ou plutôt le bon plaisir des tribus, en matière militaire, fut soumis à des restrictions. Chaque tribu devait, en cas de guerre, fournir un contingent d’hommes valides, âgés de vingt ans au moins. Cette levée était confiée à un fonctionnaire spécial, dit le compteur ou dresseur de listes, qui inscrivait sur un rouleau tous les sujets valides, veillait à ce qu’ils rejoignissent leur corps et y contraignait les retardataires. L’armée, réunie, était commandée par un général en chef, charge confiée à Joab. David avait, en outre, un corps de troupes stipendiées, composées de païens amoureux de la guerre : les Krêlhi, originaires d’une province des Philistins, et les Plêlhi, dont l’origine est inconnue. Ils avaient pour capitaine Benaïahou, fils de Joïada, un des vaillants de David. Il institua aussi, dans le principe, un fonctionnaire spécial, le mazkir, qui avait mission de noter tous les faits importants ou supposés tels, les services rendus au roi ou les délits commis à son égard. Le favoritisme étant inséparable de la royauté. David avait naturellement son favori, à qui il pouvait se fier en toutes choses, notamment dans les choses qui ne se disent pas au premier venu. Il avait aussi le bonheur d’avoir près de lui un conseiller, habile à le tirer d’affaire dans les conjonctures difficiles, Achitophel, de la ville de Ghilo. Sa parole passait pour un oracle, aussi sûr que celui de la Divinité dans la bouche du grand prêtre. Ce conseiller habile, trop habile, devait plus tard intervenir d’une manière fâcheuse dans la vie de David. La conscience de David, en tant que juge, fut mise un jour à une pénible épreuve. Une famine persistante désolait le pays, où il n’avait pas plu deux années consécutives. La pluie ayant encore manqué au printemps de la troisième année, la détresse arriva à son comble, et le peuple implora le roi pour obtenir assistance. On voyait, dans cette effroyable calamité, un châtiment envoyé de Dieu pour quelque crime caché et demeuré impuni. David consulta à ce sujet le grand prêtre Abiathar, et l’oracle divin répondit : C’est à cause de Saül, de la persécution sanglante qu’il a exercée sur les Gabaonites. Là-dessus, David manda auprès de lui les Gabaonites survivants et leur demanda quelle réparation ils exigeaient. Mais ce n’était pas de l’argent qu’il leur fallait, c’étaient des victimes expiatoires, et ils réclamèrent l’exécution de sept descendants de Saül. Or, en les épargnant, David aurait irrité le peuple, qui l’aurait accusé de prolonger le malheur du pays par ce déni de satisfaction ; mais, d’autre part, il s’exposait au soupçon de vouloir, par esprit de vengeance ou par d’autres motifs intéressés, exterminer la postérité de Saül. Il lui fallut donc, la mort dans l’âme, obéir au vœu cruel des Gabaonites. Les deux fils que Saül avait eus de sa concubine Rispa et les petits-fils que lui avait donnés sa fille[10] Merab furent recherchés et livrés aux Gabaonites, qui les pendirent de leurs propres mains à Ghibeath-Saül, dans la ville même où leur père avait porté la couronne. David n’épargna que le fils de Jonathan, Mephisoseth, respectant ainsi le serment qu’il avait fait à son ami de protéger toujours ses descendants. Les cadavres des sept victimes devaient rester attachés au gibet jusqu’à ce que le ciel envoyât la pluie ; mais elle tarda longtemps à venir. Dans cette circonstance, la belle Rispa, pour laquelle Abner s’était brouillé avec Isboseth, montra de quoi une mère est capable. Pour préserver les corps de ses fils de servir de pâture aux aigles de l’air et aux chacals de la plaine, elle dressa sa couche sur le rocher où étaient exposés les cadavres, veilla sur eux d’un regard obstiné, bravant, le jour, les ardeurs de l’été, refusant, la nuit, le sommeil à ses yeux, pour écarter les animaux de proie de ces restes bien-aimés. Lorsque enfin, l’automne venu, la pluie tomba, on enleva les sept corps, et, sur l’ordre de David, on leur rendit les derniers honneurs. A cette occasion, il fit aussi chercher à Jabès-Galaad les ossements de Saül et de Jonathan, qu’on ensevelit à côté de ceux de leurs parents, dans le caveau de la famille de Kisch. Il paraîtrait que David fit redire alors son émouvante élégie sur la mort de Saül et de Jonathan, pour montrer combien lui tenait au cœur la chute de la maison royale de Benjamin, et il ordonna même que ce chant fût appris par cœur. — Quant à Mephiboseth, le fils survivant de Jonathan, qui avait vécu jusqu’alors dans la maison d’un homme notable au delà du Jourdain, David le fit venir à Jérusalem, l’installa chez lui, l’admit à sa table et le traita comme son propre fils ; ce qui n’empêcha pas les Benjamites de l’accuser entre eux d’avoir exterminé la famille de Saül et de n’avoir laissé vivre qu’un misérable infirme, incapable de régner. Lorsque, plus tard, la fortune cessa de sourire à David, les Benjamites irrités le poursuivirent à coups de pierres.