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Histoire des Juifs/Première période, troisième époque, chapitre VIII

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CHAPITRE VIII


CHUTE DU ROYAUME DES DIX TRIBUS, LA MAISON DE DAVID ET L'INGÉRENCE ASSYRIENNE
(758-740)


Pendant qu’Osias malade allait finir ses jours dans la retraite, son fils Joathan (Jotham), jeune encore, prenait en main le gouvernement du pays. Le féroce Menahem tenait à ce moment les dix tribus sous son sceptre de fer (768-758). Les deux royaumes suivaient l’ornière de leur tradition, sans se douter qu’à l’horizon s’amoncelaient des nuées grosses de tempêtes, qui ne tarderaient pas à éclater sur eux. L’Assyrie, contrée comprise entre l’Euphrate et le Tigre, préparait de dures épreuves aux deux peuples. Après avoir reculé les confins de leur empire au nord, à l’est et à l’ouest, les Assyriens tournèrent leurs regards vers le sud. Ils formèrent le dessein de soumettre à leur puissance la cote phénicienne et de se rendre maîtres des richesses de ce peuple commerçant ; puis viendrait le tour de l’Égypte, dont l’opulence allumait également leurs convoitises. C’est ainsi que, pour la première fois, une armée assyrienne parut sur le territoire israélite. Phul fut le premier roi qui envahit le royaume des dix tribus. Menahem ne se hasarda pas à lui opposer des troupes ; il est à croire que les dissensions intestines avaient tellement paralysé ses forces, qu’il ne put même songer à la résistance. La malédiction qui pèse sur les régicides le frappa ; mais le pays fut frappé avec lui, et plus cruellement encore. Menahem était un objet d’horreur pour le peuple; le souvenir de la barbarie avec laquelle il s’était mis en possession du pouvoir était encore vivace dans les esprits, et les amis du prince assassiné prenaient soin d’entretenir cette haine. Lorsque Phul eut mis le pied sur le territoire d’Israël, les ennemis de Menahem se rendirent, parait-il, auprès de lui, pour l’exciter à détrôner un roi qui s’était imposé au peuple. Mais Menahem les prévint : lui aussi, il alla trouver le conquérant assyrien et lui promit une somme considérable, s’il voulait le confirmer dans la royauté. Phul accepta, prit l’argent offert et sortit du royaume, en emmenant butin et prisonniers. Ce ne fut pas le trésor royal qui fournit la rançon ; Menahem l’extorqua aux riches : chacun d’eux dut y contribuer pour la somme, alors importante, de cinquante sicles (157 fr. 50).

C’était le commencement de la fin, et la prophétie était en partie accomplie, par laquelle Amos, un demi-siècle auparavant, avait annoncé qu’un peuple éloigné emmènerait les Israélites dans un pays éloigné, situé bien au delà de Damas. Les premiers captifs israélites furent transplantés dans la région du Tigre ou dans quelque autre province du vaste empire assyrien. A l’extérieur cependant le royaume des dix tribus semblait intact. Il comptait encore soixante mille riches, qui avaient pu fournir l’énorme rançon offerte à l’envahisseur ; il restait à Menahem de la cavalerie, des armes de guerre et des places fortes, sur lesquelles il croyait pouvoir compter. Mais il ne s’apercevait pas que l’heure avait sonné de la décrépitude, ainsi qu’un prophète avait si justement caractérisé l’état de désordre où se traînait alors le royaume. Les discordes intérieures relâchaient peu à peu les liens de l’État. Menahem mort, son fils Phacéia (Pékachia) lui succéda (757), mais put à peine se maintenir deux années : il fut tué dans son propre palais, à Samarie, par son compagnon d’armes Phacée (Pekach), fils de Remalia, qui avait tramé un complot et qui s’empara de la couronne (756). On ignore les détails de ce régicide, le septième depuis la formation du royaume des dix tribus. On croit que Phacée dut se défaire encore de deux rivaux avant de monter sur le trône de Samarie. Trois rois auraient ainsi été assassinés en un mois.

Le fils de Remalia, l’avant-dernier roi d’Israël (755-736), fut un homme brutal et emporté, qui opprima le peuple encore plus que ses prédécesseurs ; on le compara au faux berger qui livre son troupeau, qui néglige de rechercher les brebis égarées, de guérir les blessées, de soigner les malades et qui consume la chair des brebis saines. Pour se garantir des attaques des Assyriens, il entra dans une ligue formée par les souverains voisins contre la puissance colossale de Ninive, ligue élaborée, suivant toute apparence, à Damas, qui avait de nouveau un roi, du nom de Rezin, et se trouvait la première exposée aux violences d’une Invasion assyrienne.

Juda devait également accéder à cette alliance. Joathan, fils d’Osias, qui, depuis plusieurs années, gouvernait en qualité de régent, prit, à la mort de son père, le titre de roi (754-740). Il ne se distinguait point par des vertus éminentes ; il n’était ni entreprenant ni homme d’État, et suivit la même voie qu’Osias. Cependant il parait avoir conservé la paix à l’intérieur ; du moins ne lui connaît-on aucun différend avec le grand prêtre. A l’extérieur, la situation restait telle que l’avait créée Osias : des divisions de cavalerie et des chariots de guerre assuraient la force du royaume ; les vaisseaux de Tarse sillonnant la mer Rouge lui procuraient l’opulence. Joathan fit ajouter de nouvelles fortifications à celles de Jérusalem. Il vécut en paix avec les dix tribus et le roi Phacée ; il semble même qu’un accord plus étroit ait uni les deux princes.

Cette amitié, d’une part, et de l’autre, la formation d’une noblesse avide eurent les effets les plus désastreux pour les mœurs de Juda, surtout à Jérusalem. Par suite de circonstances ignorées, les familles les plus considérables de ce royaume avaient, durant la régence, élevé la tête à tel point que leur puissance dominait presque celle du roi. Les princes de Juda et de Jérusalem avaient le verbe haut, prononçaient dans les affaires les plus importantes, attiraient à eux le pouvoir judiciaire et peu à peu éclipsèrent si complètement la maison de David, qu’elle n’eut plus, en quelque sorte, qu’une ombre de royauté. Il en résulta des maux profonds. Affamés par-dessus tout de s’enrichir, les princes cherchèrent à s’emparer des champs, des vignes ou des troupeaux des habitants de la campagne et à étendre leurs possessions. Peu à peu ils eurent de vastes domaines, qu’ils firent cultiver par des esclaves ou par des pauvres qu’ils avaient réduits à la servitude. Ils ne craignirent point de vendre les enfants de malheureux débiteurs qui n’avaient pu se libérer ou de les employer à tourner leurs meules.

A cette criante iniquité se joignit le vice. Les princes opulents de Juda voulaient jouir, donner de grands festins, passer leurs jours dans les délices et dans le bruit. Dès leur lever, ils se mettaient à table, buvaient et s’échauffaient de vin jusqu’à une heure avancée de la nuit ; ils mangeaient au son des luths, des harpes, des tambourins et des flûtes. Mais c’étaient là d’innocents plaisirs auprès d’autres jouissances. L’ivresse étouffe la pudeur et irrite les sens. La sévère moralité qu’avait nourrie la loi sinaïque proscrivait la luxure : tant qu’elle subsista, la soif immodérée des plaisirs trouva des bornes ; mais bientôt vinrent les relations d’amitié avec le royaume d’Israël, qui favorisèrent les penchants des princes de Juda. Chez les dix tribus, et surtout dans leur capitale Samarie, la sensualité la plus illimitée non seulement n’était pas prohibée, mais encore était, jusqu’à certain point, tenue pour sacrée et faisait partie des rites religieux. Les prêtresses s’y voyaient en foule. L’impudicité avait fait de tels progrès qu’elle avait étendu ses ravages jusque sur les filles et les belles-filles, qui suivaient l’exemple de leurs pères et de leurs beaux-pères. Le vin et la débauche avaient perverti l’esprit des grands au point qu’ils demandaient au bois des oracles et au bâton la révélation de l’avenir. Ce furent ces grands des dix tribus, ces ivrognes d’Éphraïm qui enseignèrent aux princes de Juda à se livrer sans frein aux voluptés. Il est vrai que le culte pratiqué dans le temple de Jérusalem demeurait le culte officiel, reconnu du roi et desservi par les prêtres et les Lévites ; mais les nobles pratiquaient leurs rites privés. L’effet du fraternel accord d’Israël et de Juda fut que l’immonde idolâtrie, les écarts sexuels, l’intempérance, l’orgueil et le mépris du droit devinrent communs chez les deux peuples.

C’est précisément à cette époque de décadence, sous les rois Joathan de Juda et Phacée d’Israël, que surgirent plusieurs hommes de Dieu, qui stigmatisèrent la corruption des grands par des paroles de flamme. Ils formèrent la troisième génération de prophètes, après Élie, Élisée, Amos, Joël et Osée. Le plus grand parmi eux fut Isaïe, fils d’Amoz, de Jérusalem. Plusieurs prophètes contemporains dénoncèrent et flétrirent avec la même franchise impitoyable les excès et les dérèglements ; mais il les surpassa, ainsi que tous ses prédécesseurs, par l’abondance de la pensée, le charme de la forme, la poétique noblesse de la langue et la clarté de sa vision. Son éloquence unit la simplicité à la profondeur, la concision à la clarté, le trait mordant du sarcasme à l’essor du génie. De sa vie l’on ne sait que peu de chose : il était marié, sa femme avait également le don prophétique et il portait le costume ordinaire des prophètes, un cilice en poil de chèvre (sak). Comme Élie, il fit de sa vocation la tâche sévère de son existence. L’objet exclusif de son action fut de démasquer la méchanceté, d’avertir le peuple et de l’exhorter, en lui présentant l’idéal d’un brillant avenir, qu’il était appelé à réaliser. Il donna à ses fils des noms allégoriques, annonçant d’avance les événements et destinés à servir de signes et de symboles. Durant plus de quarante années (755-710), il remplit sa mission prophétique avec une entière abnégation, une persévérance infatigable et exempte de crainte. Dans des circonstances d’une haute gravité, où tous, petits et grands, princes et roi, désespéraient, il se montra plein de confiance dans la victoire et sut rallumer l’étincelle de l’espérance et du courage.

Isaïe apparut pour la première fois l’année de la mort d’Osias (755) ; il pouvait alors être âgé de trente ans. Sa vie semble avoir été jusque-là toute mondaine et livrée aux femmes, dont il put ainsi dépeindre le luxe avec tant de détails. Il commença par annoncer au peuple, peut-être sur la montagne du temple, une vision qu’il venait d’avoir et la manière dont il avait été choisi comme prophète.

Cette vision forme le sujet de son premier discours. C’est un récit simple et bref, mais dont le sens profond ne saurait néanmoins n’être pas compris. Il raconta qu’il avait vu Jéhovah Zébaoth sur un trône haut et élevé, et entouré d’êtres ailés, les séraphins : Un séraphin criait à l’autre : Saint, saint, saint est Jéhovah Zébaoth ! d’une voix si retentissante que les fondements des colonnades du temple s’ébranlèrent. Je dis alors : Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le roi Jéhovah Zébaoth. Alors vola vers moi un des séraphins ; dans sa main était une pierre ardente, qu’il avait prise près de l’autel, il en toucha ma bouche et dit : Vois, ceci a touché tes lèvres, ton délit est enlevé et ton péché est expié. J’entendis la voix du Seigneur qui disait : Qui enverrai-je et qui marchera pour nous ? Je répondis : Me voici, envoie-moi. Et il dit : Va, et dis à ce peuple : Écoutez toujours, vous n’entendrez rien, regardez toujours, vous ne comprendrez rien. Que le cœur de ce peuple soit insensible, ses yeux éblouis, ses oreilles assourdies, pour qu’il ne voie pas de ses yeux, n’entende pas de ses oreilles et ne comprenne pas par son cœur, car il pourrait revenir en arrière et être sauvé. Je dis : Jusqu’à quand Seigneur ? Il répondit : Jusqu’à ce que les villes soient désertes et inhabitées, les maisons vides d’hommes, et le pays dévasté en solitude.

Isaïe, dans ce début, n’avait fait qu’effleurer la perversité des grands ; il avait simplement donné à entendre qu’ils étaient inaccessibles à des sentiments meilleurs. Dans un discours suivant, il se montra plus explicite et, s’adressant plus spécialement aux princes de Juda, leur mit sous les yeux l’image de leur folie et de leur démence. Il fit ressortir la signification idéale du peuple d’Israël, de la loi qu’il avait à pratiquer et du temple qui devait eu être le signe visible. Après avoir emprunté pour cela les paroles à jamais mémorables d’un prophète plus ancien[6] :

A la fin des jours
La montagne du Temple sera placée sur la cime des monts,
Et sera plus haute que les collines
Et vers elle toits les peuples afflueront.
……………………………………………………………….
Un peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple,
Et l’on n’apprendra plus la Guerre.
le prophète poursuit ironiquement :
Maison de Jacob, venez,
Marchons dans la lumière de Jéhovah !
Mais tu as délaissé la loi de ton peuple,
Maison de Jacob !
……………………………

L’homme, continue Isaïe, sera abaissa encore davantage et son orgueil humilié ; car un jour de châtiment arrivera sur tout ce qui est orgueilleux et élevé et le précipitera dans la poussière. Que le peuple ne s’en repose donc pas sur des hommes ; ses guides ne sont pas plus sûrs que les fortes murailles et les tours altières. Tout appui sera brisé : le héros et le guerrier, le gouverneur et le conseiller, le devin et le prophète. Des enfants domineront avec leurs jeux dans les familles, et les choses en viendront au point qu’un homme, alors même qu’il ne possédera qu’un vêtement convenable, sera supplié par tout un peuple de devenir son chef pour arrêter la décadence, et cet homme refusera. Puis il en vient aux princes sans conscience de Juda. Il montre la source profonde du mal d’où naissent la perversité religieuse, l’injustice et l’insensibilité : ce sont la soif des plaisirs et la convoitise allumées par les femmes qui, pour se satisfaire, ne cessent d’exciter les grands à l’exploitation impitoyable, à la spoliation et à l’asservissement de voisins sans défense. Et développant ce thème : Des femmes règnent sur mon peuple ! Et quels sont leurs instruments de pouvoir ? Leur désir immodéré de plaire, leur amour du faste et les arts séducteurs avec lesquels elles attirent les hommes et les jeunes gens : le prophète décrit avec une étonnante minutie la passion du luxe chez les filles du Sion. Mais il ne veut pas rester sur cet affligeant spectacle, et, passant à des images moins tristes, il cherche à ranimer l’espérance : Les jours pleins de grâce des temps anciens reviendront. Sur la hauteur de Sion et sur ses tours d’appel on verra de nouveau la colonne de fumée pendant le jour, la colonne de feu pendant la nuit, et elle sera une protection contre les intempéries et les orages.

Ce puissant discours, si magistral dans la forme et dans le fond, a-t-il, au moment même, fait impression ? Non ; il n’a produit aucune amélioration durable. Car Isaïe et les prophètes de son époque eurent souvent encore à tonner contre les mêmes débordements et les mêmes vices. La noblesse n’est pas si facile à s’amender: celle-ci accueillit avec le sourire du mépris le tableau menaçant qu’on lui faisait de l’avenir. Ce n’est point cependant en vain qu’avaient été prononcées ces paroles pleines d’éloquence ; elles ont porté plus tard dans des milieux auxquels elles n’avaient point été destinées, et leur action s’est étendue au loin sur les peuples, à travers les contrées et les âges. Elles ont été comme un tonnerre, qui a réveillé la conscience. Isaïe ne se borne pas à poursuivre le crime de ses censures ; il présente aux hommes un idéal moral, dont la pratique leur fera trouver le salut et obtenir le bonheur. Le roi doit régner selon la justice et régner aussi sur les grands, afin que ceux-ci, à leur tour, gouvernent avec équité. Il ne doit ni juger d’après le témoignage de ses yeux, ni prononcer d’après le bruit qui arrive à ses oreilles. La religion qui prie de la bouche et des lèvres, qui exalte Dieu en paroles, pendant que le cœur est loin de lui, cette adoration, simple précepte d’homme, chose apprise, Isaïe la qualifie dans les termes du plus profond mépris ; il flétrit plus âprement encore les sacrifices offerts sans la sincérité de l’intention et avec la méchanceté au fond du cœur.

Non content d’appliquer le feu de sa parole à guérir les plaies de la religion et des mœurs, il reprit l’œuvre de Samuel et d’Élie, en rassemblant autour de lui un groupe d’hommes pénétrés des mêmes sentiments, et auxquels il communiqua son esprit. Il choisit parmi les victimes de l’injustice des grands, celles dont le caractère était le plus impressionnable, et ces opprimés devinrent à la fois ses disciples et ses enfants. Il ne leur enseigna point le zèle violent et impétueux, mais les vertus opposées de la mansuétude, de la patience et de la résignation. Les hommes qui se réunirent à ses côtés furent appelés les humbles ou les affligés du pays (Anvê-Arez, Anavim). Nés sans fortune en leur qualité de Lévites, ou appauvris par les exactions des princes de Juda, ils prirent eux-mêmes ou reçurent le nom de pauvres (Ebionim). Isaïe leur apprit à supporter sans se plaindre la spoliation et la pauvreté, à souffrir l’injustice et la peine en se confiant à Dieu et à sa Providence. Ces humbles formèrent une communauté à part, qu’Isaïe et ses successeurs considérèrent comme l’âme et la moelle de la nation et à laquelle ils vouèrent sans réserve leur esprit et leur cœur. Ces pauvres devaient servir d’exemple au peuple. Le cercle de lumière qui émanait de ce grand prophète répandit autour de lui la chaleur et la clarté ; sous sa bienfaisante influence, les germes cachés au fond de la loi sinaïque apparurent au jour et leur éclosion assura la domination intellectuelle du peuple de Dieu. Isaïe devint ainsi, comme le fut Samuel et bien plus qu’Élie, le point de départ d’une évolution capitale dans l’histoire du développement intérieur d’Israël. Mais son regard prophétique ne s’attachait pas qu’à son peuple et à son pays ; il errait encore au delà des frontières et se portait surtout sur les deux grands États conquérants, l’Égypte et l’Assyrie, de plus en plus redoutables et pour Israël et pour Juda.

Le lien fraternel qui avait uni les deux royaumes sous les règnes d’Osias et de Joathan se rompit à la mort de ce dernier, et la discorde rentra dans les cœurs. A quel sujet ? On l’ignore. Achaz, le nouveau roi de Juda (739-725), était un esprit faible, aux conceptions confuses, et qui n’avait aucune des qualités requises par les dangers de la situation. Sous son règne se nouèrent des complications politiques dont les conséquences se firent sentir au loin et qui devaient l’enlacer lui-même dans des difficultés inextricables. Peu après son avènement surgit une question de haute portée, entrerait-il à son tour dans l’alliance des royaumes de Samarie et de Syrie ? Ces deux pays se voyaient dans la nécessité de s’unir étroitement pour faire face au double danger qui les menaçait, d’une part, du côté de l’Égypte, redevenue puissante sous son roi Sabacus, de l’autre, du côté de l’Assyrie, également gouvernée par un prince conquérant, Téglat-Phalazar. Ce monarque plein d’énergie, qui non seulement restaura son royaume désorganisé, mais encore le consolida et l’agrandit, venait de détruire diverses places fortes en Mésopotamie et tournait ses armes contre les pays du Liban. De là, entre Rezin et Phacée une alliance offensive et défensive, à laquelle ils s’efforcèrent de faire adhérer Achaz. Celui-ci ayant refusé, les deux rois, ligués, parait-il, avec d’autres peuples, lui déclarèrent la guerre.

La maison de David, à cette nouvelle, entra dans une grande frayeur. Aveuglé par l’effroi, Achaz dépêcha secrètement une ambassade au roi d’Assyrie pour lui demander secours et s’offrit en échange de lui rendre hommage de vassalité. Cette démarche, qui faisait de son royaume un fief assyrien, pouvait lui être utile actuellement, mais elle compromettait tout l’avenir. L’œil clairvoyant d’Isaïe vit le danger : le prophète avertit le roi de se garder de précipitation. Accompagné de son fils, qui portait le nom symbolique de Schedi-Yaschoub (Un reste reviendra), il se rendit auprès d’Achaz, occupé à surveiller des travaux de défense aux bords du lac Supérieur, et, songeant d’abord à le rassurer, lui dévoila l’avenir en termes clairs et précis, néanmoins pleins d’élévation :

Bien qu’Aram ait médité du mal contre toi,
Qu’Éphraïm et le fils de Remalia aient dit :
Montons contre Juda... et conquérons-le,
Ainsi dit le Seigneur Jéhovah :
Cela ne subsistera et ne se fera pas....

Faisant ensuite ressortir les dangers d’une alliance avec l’Assyrie, il montra le pays changé par l’invasion des armées assyriennes en un lieu couvert de ronces et de chardons, les coteaux aujourd’hui couverts de vignes généreuses, source d’ivresse et de vertige, convertis en solitudes. Mais les pâturages demeureront et l’homme devra se contenter d’une génisse et de deux brebis, dont la fécondité sera telle, que de nouveau le pays produira en abondance le lait et le miel, — pour le reste du peuple. Isaïe raconta ensuite qu’il avait reçu l’ordre d’écrire en grandes lettres, dans un grand rouleau, et en écriture populaire, les mots : Hâte butin, pille tôt... Il devait prendre deux témoins dignes de foi, le prêtre Urie et le prophète Zacharie, pour confirmer cette révélation. Bien plus, sa femme lui ayant donné un fils, il avait, suivant une inspiration prophétique, précisément formé de ces mots le nom de l’enfant (Maher schelal, Chasch baz). Ces présages devaient confirmer ceci, savoir : avant que le nouveau-né du prophète sache appeler son père et sa mère, les richesses de Damas et le butin fait à Samarie seront emportés comme trophées devant le roi d’Assyrie.

Achaz demeura insensible. Il avait plus de confiance en TéglatPhalazar que dans le Dieu d’Israël, et ainsi la destinée s’accomplit. En apprenant que plusieurs princes s’étaient alliés contre lui, le roi d’Assyrie et franchir leurs frontières à ses armées. Rezin dut lever le siège de Jérusalem pour voler à la défense de son propre territoire, et Phacée, également obligé de ne songer qu’à son salut, s’en retourna à Samarie. Jérusalem était momentanément sauvée. Les deux rois ennemis, tronçons de bois fumants, furent impuissants à détourner les suites de leur entreprise. Téglat-Phalazar mit le siège devant Damas, s’en empara, fit Rezin prisonnier et le tua ; puis, envahissant le territoire des dix tribus, prit les places fortes des montagnes, du littoral et de la région du Jourdain. Phacée n’essaya même pas, ce semble, de se défendre ; il dut la vie à une lâche soumission. Mais tous les habitants des villes situées au nord et de l’autre côté du Jourdain furent emmenés en captivité (vers l’an 738) et distribués dans les diverses provinces du vaste empire assyrien. Le royaume d’Israël perdit la moitié de son territoire et de sa population. Phacée, dont la témérité avait provoqué cette catastrophe, ce berger insensé, qui avait livré le troupeau, devint l’objet d’un grand mécontentement : une conjuration s’ourdit, à l’instigation d’Osée, fils d’Éla, et il fut tué (vers 736), après vingt années d’un règne funeste à son peuple et à son pays.

Le royaume de Juda subit à la même époque une révolution profonde. Achaz, après s’être déclaré vassal du roi d’Assyrie, avait dû se rendre auprès de celui-ci pour lui faire hommage. Loin de sentir l’humiliation du rôle subalterne qu’il s’était imposé, il éprouva de l’admiration pour les mœurs assyriennes et conçut le dessein de les faire imiter, sinon même adopter tout à fait dans son royaume. C’est ainsi qu’il introduisit à Jérusalem, entre autres coutumes, le culte du soleil et des planètes. L’image du soleil entouré de rayons fut placée à l’entrée du temple et l’on consacra à cette divinité des coursiers et des chariots. Achaz alla plus loin encore dans l’idolâtrie que les rois d’Israël. Mais il y avait d’autres brèches par où l’élément assyrien commençait à pénétrer dans les mœurs de Juda. La langue assyrienne avait beaucoup d’analogie avec celle des Araméens ; les gens de cour l’apprirent pour mieux s’entendre avec leurs maîtres. Dans cette servile copie de l’étranger, Achaz franchit toutes les bornes : menacé un jour d’un grand malheur, il en vint à la pensée de sacrifier son propre fils en l’honneur d’un dieu imaginaire, à Moloch, barbarie effroyable qui se retrouvait dans le culte de l’idole assyrienne. C’est dans la belle vallée de Ghè-Hinnom ou Ben-Hinnom, à l’endroit où s’élargit, au sud-ouest, la vallée du Cédron, où la fécondité du sol, entretenue par la source de Siloé et par de frais ruisseaux, nourrit une végétation splendide, que s’éleva le bûcher (Tôphet) sur lequel, sourd aux cris déchirants de l’innocente victime, Achaz fit brûler un de ses fils. C’est là l’origine de la Géhenne. Il va sans dire que ces égarements ne restèrent pas sans influence sur les princes de Juda. Portés par leurs prédilections naturelles vers les us étrangers, qui laissaient toute carrière à leurs penchants, ils accueillirent avec plaisir cette assimilation à la puissance assyrienne. Plus que jamais, grâce à la faiblesse d’Achaz, ils pouvaient donner cours à leurs passions sensuelles et poursuivre leurs injustices envers le peuple. La contagion du mal avait également atteint les prêtres. Soit égoïsme, soit crainte, ils gardèrent le silence devant les actes du roi et des grands, ou s’ils parlèrent, ce ne fut qu’au gré de leurs désirs. Ils reçurent de l’argent et enseignèrent selon le cœur des puissants du jour. C’est d’un de ces prêtres dégénérés que vint sans doute cette interprétation, que l’immolation des premiers-nés, loin de déplaire à Dieu, lui était agréable, puisque la loi révélée à Moïse ordonne de consacrer à Dieu les premiers-nés, en d’autres termes, de les sacrifier par la flamme. Heureusement il existait encore des dépositaires de la doctrine primitive et d’une morale plus pure, qui élevèrent la voix et protestèrent, avec toute la force de l’éloquence et de la conviction, contre ces désordres et cette usurpation des mœurs étrangères. Un jeune prophète du temps mit hardiment le doigt sur la plaie et ne craignit pas, non seulement d’appeler le crime par son nom, mais encore de montrer, lui aussi, le germe d’où il sortait. Michée, de Morescha, probablement de l’école d’Isaïe, se partageait entre la lourde tâche de chercher à toucher le cœur des pécheurs et celle de leur montrer les suites de leur aveuglement. Un de ses discours, prononcé sous le règne d’ Achaz, met à nu la corruption religieuse et morale de l’époque et flétrit surtout la hideuse coutume des sacrifices humains

Avec quoi apparaîtrai je devant Jéhovah ?
Qu’offrirai-je au Très-Haut ?
Lui apporterai-je des holocaustes avec des génisses d’un an ?
Jéhovah agréera-t-il mille béliers,
Des myriades de torrents d’hâle ?
Donnerai-je mon aîné pour mon crime?
Le fruit de mes entrailles pour le péché de mon aime ?
Est-ce qu’un homme t’a dit ce qui est bon ?
Ce que Jéhovah demande de toi,
Ce n’est rien que pratiquer la justice, aimer la piété,
Et marcher modestement en présence de ton Dieu.
……………………………………………………………………………………

Peu à peu la dépravation fit de tels progrès qu’elle en vint à gagner la partie saine de la nation. De faux prophètes surgirent, qui défendirent, aussi au nom de Jéhovah, les vices et la perversité, pour flatter les maîtres du pouvoir. Ces apôtres du mensonge eurent également des paroles enthousiastes, prétendirent aussi avoir des visions : ils s’exprimèrent comme les prophètes et suscitèrent ainsi un grand trouble dans les esprits. Le peuple, désorienté, ne sut plus en qui croire, de ceux qui l’admonestaient ou des complaisants, des censeurs ou de ceux qui lui peignaient les choses sous de belles couleurs. En un mot, cette période fut plus désolante encore que les six années du règne d’Athalie.

Cependant les événements politiques suivaient leur cours et de nouvelles difficultés s’apprêtaient. Le royaume de Samarie, que ses pertes de territoire à l’est et au nord ne permettaient plus d’appeler le royaume des dix tribus, continuait de subir les funestes effets de l’imprévoyance de son chef. Les blessures que lui avaient faites les Assyriens n’avaient pas suffi pour humilier l’arrogance des grands et diminuer leur égoïsme : Des maisons de briques sont tombées ? disaient-ils, eh bien ! nous en reconstruirons de pierres de taille ; des sycomores ont été coupés ? nous les remplacerons par des cèdres. L’intempérance de la noblesse éphraïmite l’empêcha de réfléchir que les défaites que ne suit pas un viril effort de relèvement ne sont que le prélude de la catastrophe finale. L’anarchie venait encore s’ajouter à cet aveuglement, si elle n’en était pas une conséquence. Après la mort de Phacée, tombé sous les coups des conjurés, neuf années s’écoulèrent, pendant lesquelles aucun roi ne put se maintenir au pouvoir. Osée, le chef des conspirateurs, commença vraisemblablement par refuser la couronne, et nul autre que lui ne jouissait de l’autorité nécessaire pour la porter. La misère du temps et la crainte de se voir broyé entre les deux grands empires d’Assyrie et d’Égypte jetèrent Israël dans une politique de perfidie et de duplicité. Un prophète contemporain a raillé le rôle ambigu joué alors par Samarie :

Éphraïm court après le vent
Et poursuit la tempête.
Tous les jours il ajoute au mensonge et à la fraude ;
Il fait alliance avec l’Assyrie
Et envoie de l’huile en Égypte...

Ainsi s’accomplissait la destinée du royaume de Samarie. Chaque pas que faisaient les grands pour se sauver les rapprochait de leur perte. Finirent-ils par avoir conscience de leur état de désordre et de faiblesse ou fut-ce simplement caprice et irréflexion a Toujours est-il qu’ils se décidèrent à proclamer roi le meurtrier de Phacée, Osée, fils d’Éla. Ce souverain, le dernier de Samarie (vers 727-719), était, il est vrai, meilleur ou plutôt moins mauvais que ses prédécesseurs, et de plus était belliqueux. Mais il ne sut pas davantage conjurer la ruine. Selon toute probabilité, il se rapprocha en secret de l’Égypte, qui ne cessait de le leurrer de fausses espérances. Justement à cette époque, un roi guerrier d’Assyrie, Salmanazar, venait d’entrer en campagne contre Élulaï, roi de Tyr, et contre la Phénicie : il en profita pour attaquer également Samarie. Osée, sans l’attendre, alla à sa rencontre et lui promit des présents comme témoignage de vassalité ; mais à peine le roi d’Assyrie se fut-il éloigné que l’agitation fut fomentée contre lui. Osée commença la plus folle des défections en cessant de payer son tribut annuel. La Phénicie fit de même. Salmanazar alors, rassemblant ses forces, repassa l’Euphrate et le Liban. Son approche dissipa l’espoir qu’avaient conçu les peuplades de recouvrer leur liberté. Les villes phéniciennes de Sidon, d’Acre et jusqu’à l’ancienne Tyr, durent se rendre sans combat. D’Acre, Salmanazar s’avança sur le royaume de Samarie par la plaine de Jezréel. Les villes israélites lui firent, à leur tour, leur soumission, ou bien leurs habitants se réfugièrent dans la capitale. Osée toutefois ne perdit pas courage, quoique les secours attendus sur la foi des promesses de l’Égypte n’arrivassent point. Située au sommet d’une colline, Samarie, mise en état de défense, pouvait tenir quelque temps. Dans l’intervalle, — ce dut être l’espérance d’Osée et de la population samaritaine, — un événement imprévu pouvait survenir, qui obligerait Salmanazar à se retirer. Remparts, tours et créneaux furent donc consolidés, la place approvisionnée de vivres et d’eau, et toutes les dispositions prises, qui sont nécessaires à la défense d’une ville investie. Les Assyriens étaient déjà passés maîtres dans l’art d’assiéger les forteresses. Mais la défense dut être poussée avec autant de persévérance et de vigueur que l’attaque, car le siége dura près de trois ans (de l’été de 721 à celui de 719). Cependant tous les efforts, tout le courage et toute la constance des assiégés demeurèrent infructueux : la capitale du royaume des dix tribus fut emportée d’assaut, après deux siècles d’existence. Le dernier roi de cet empire, Osée, se vit traiter encore, jusqu’à un certain point, avec ménagement : le vainqueur se contenta de le déposséder de la couronne et de le retenir en prison jusqu’à la fin de ses jours. Aucune plume n’a retracé le nombre des victimes qui succombèrent par milliers dans cette lutte suprême, ni le chiffre de ceux qui furent emmenés en captivité : le royaume était devenu tellement étranger à ceux qui d’ordinaire tenaient note de l’histoire du peuple, les Lévites et les prophètes, qu’ils n’en ont relaté la chute qu’en peu de lignes. Nulle élégie ne se fit entendre sur ses ruines, comme si sa triste destinée n’eût rencontré que de l’indifférence chez les poètes. La prophétie s’était accomplie. Éphraïm n’existait plus ; les idoles de Dan, de Samarie et d’autres villes s’acheminaient vers Ninive, et avec elles d’innombrables captifs, que le vainqueur dispersa par groupes dans des régions peu peuplées, dont la situation n’est pas exactement connue, à Chalach, à Chabor, au fleuve Gozan et dans les montagnes de la Médie. Le royaume des dix tribus, ou Maison d’Israël, avait subsisté deux cent soixante ans ; vingt rois avaient régné sur lui, et un matin il disparut sans laisser de traces, parce que, obéissant à l’indocilité d’Éphraïm, il s’était rendu étranger à son principe, en avait méconnu volontairement les éléments de progrès moral et de liberté, et en était ainsi arrivé à choir dans l’idolâtrie et dans les vices énervants qui lui font cortège. Le sol vomit les dix tribus, comme autrefois les peuples cananéens. Que sont-elles devenues ? On les a cherchées aux extrémités de l’Orient et de l’Occident, et on a cru les avoir retrouvées. Des imposteurs et des fous ont prétendu descendre de leur postérité. Mais il est hors de doute que, à part de minces fractions, elles se sont perdues parmi les peuples et ont disparu. Il n’en est probablement resté dans le pays qu’un petit nombre d’hommes, agriculteurs, vignerons ou bergers ; quelques autres, débris de familles nobles, surtout de celles qui habitaient à la frontière de Juda, ont pu se réfugier sur le territoire voisin.

Il était donc retranché, le membre gangrené, qui avait infecté tout le corps de la nation et l’avait paralysé. La tribu d’Éphraïm, dont l’égoïsme avait provoqué jadis, lors de l’occupation du pays, le morcellement de l’unité nationale, dont l’arrogance avait, plus tard, déterminé la scission et l’affaiblissement d’un empire devenu puissant, Éphraïm gémissait maintenant à l’étranger : J’ai été châtié comme un jeune taureau indocile ; je suis couvert de confusion et je rougis, car je porte l’opprobre de ma jeunesse. Ce membre une fois séparé, le corps de la nation sembla revenir à la santé. Les tribus de Juda et de Benjamin, qui, avec leurs annexes de Siméon et de Lévi, formaient depuis la chute du royaume des dix tribus le reste d’Israël, reprirent vigueur et refleurirent. Si la ruine de Samarie tes avait frappées de stupeur, elle leur avait aussi, pour le moment du moins, donné une leçon, en les avertissant de se corriger des désordres qui, pour Juda également, avaient amené la dégénération et la décadence. Le peuple et les grands cessèrent, dans les premiers temps qui suivirent, de se montrer sourds aux exhortations des prophètes. Isaïe, qui avait annoncé à la pécheresse Samarie que la couronne d’orgueil dominant sur la grasse vallée des ivrognes d’Éphraïm serait comme un fruit hâtif, aussitôt consommé ; Isaïe, dont la prédiction s’était réalisée, trouvait maintenant des auditeurs plus dociles. A quoi avait-il tenu que Jérusalem ne partageât le sort de Samarie ? A un simple caprice du conquérant assyrien. La crainte ramena l’humilité dans les cœurs et rendit Jérusalem attentive à ceux qui lui montraient la bonne voie.

Au reste, il régnait alors un prince comme la maison de Juda n’en avait plus vu depuis David. Fils d’Achaz, Ézéchias (Chiskiyahou — 724-696) était tout l’opposé de son père. Son âme tendre et poétique n’avait de penchant que pour l’idéal, et cet idéal lui apparaissait dans sa propre religion, dans les commandements et la tradition des temps antiques. Autant son père avait mis de zèle à propager les us étrangers et à faire la guerre au caractère national, autant Ézéchias s’appliqua à restaurer les mœurs de l’ancienne Judée, à épurer les idées et les institutions religieuses. Il prit la Thora pour guide, régla sur elle sa propre vie et celle de son peuple. Si jamais roi fut pour ses sujets un modèle et une lumière, ce fut Ézéchias. En lui brillaient non seulement la justice, la générosité, la grandeur d’âme, mais encore les vertus que d’ordinaire la couronne intimide et fait fuir : la mansuétude, la modestie et l’humilité. Il possédait cette piété profonde et cette pure crainte de Dieu qui sont aussi rares que la perfection artistique et le génie du capitaine. Les prophètes et les poètes sacrés avaient de bonne heure reconnu la noblesse de sentiment et les qualités du jeune prince. Pendant le règne funeste d’Achaz, qui fut une oscillation continue entre la faiblesse et la folie, ces hommes de Dieu, avec la communauté des humbles, avaient mis leur espoir dans le jeune fils du roi et attendu de son avènement le retour des temps glorieux de David. Ézéchias, qui avait vu avec douleur les égarements de son père, montra, aussitôt après sa mort, la répulsion qu’elles lui inspiraient. Il ne fit pas inhumer Achaz dans la sépulture héréditaire des rois de la race de David, mais dans un caveau tout exprès construit pour cet objet. Dans les débuts de son règne, les courtisans, les dignitaires de l’administration et de la magistrature le laissèrent maître de lui-même, comme il arrive à tout jeune roi dont le caractère et les intentions n’ont pas encore été sondés. Pendant cette période, Ézéchias put former de bonnes résolutions et commencer à les mettre en pratique, introduire des innovations, éloigner du palais les serviteurs éhontés ou criminels et les remplacer par de plus dignes.

Mais que d’abus ne dut-il pas proscrire, pour purger le pays et les esprits des immondices accumulées par l’idolâtrie ! Le temple était désert, et le royaume rempli d’idoles et d’autels. Ézéchias rouvrit le sanctuaire et en restaura la dignité, en même temps qu’il faisait détruire toutes les images des faux dieux. Voulant une fois pour toutes abolir les désordres de l’idolâtrie, il rendit un décret qui interdit de construire désormais aucun autel et de sacrifier, même à Jéhovah, sur les montagnes et les hauts lieux : quiconque éprouvait le besoin d’honorer Dieu devait se rendre au temple de Jérusalem. Cette mesure parut sans doute, à foule de gens, léser la liberté du culte ; mais Ézéchias ne pouvait pas respecter cette liberté ou plutôt ce dévergondage, s’il voulait sérieusement corriger le peuple d’habitudes irréfléchies. Aux approches de la fête du printemps, il ordonna que l’agneau pascal, dont on avait jusque-là fait l’offrande sur les autels privés, ne fût plus sacrifié que dans le sanctuaire de Jérusalem.

Les courtisans ne lui laissèrent pas longtemps poursuivre une réorganisation qui leur apparaissait comme une nouveauté. Il semble que le préfet du palais, Schebna, s’empara peu à peu de l’autorité. Ézéchias était un poète, une nature rêveuse, molle et flexible, et d’un vouloir peu ferme. Les hommes de ce tempérament sont faciles à mener et les rois mêmes obéissent volontiers à une volonté forte. L’expédition de Salmanazar contre Tyr et Samarie, dans les premières années du règne d’Ézéchias, fut naturellement une cause d’appréhensions à Jérusalem et à la cour. Les circonstances commandaient de prendre une détermination nette, de se décider ou à faire cause commune avec les alliés ou à donner des gages de fidélité au roi d’Assyrie. Ézéchias, avec son caractère et ses sentiments, dut hésiter. Le peuple frère s’épuisait depuis trois ans dans Samarie assiégée et de sombres destinées l’attendaient en cas de défaite ; fallait-il l’abandonner ou lui prêter secours ? Et, d’un autre côté, devait-il provoquer la colère du puissant monarque assyrien ? Ézéchias, en cette conjoncture, éprouva peut-être un certain contentement à se voir privé de son libre arbitre. L’effet de cette désunion dans les sphères du pouvoir fut d’imprimer à son règne le caractère d’une suite de contradictions : l’élévation s’y montre à côté de la bassesse, les bonnes mœurs avec la corruption, la plus sereine confiance en Dieu près d’une obséquieuse recherche de l’aide étrangère ; le roi, en un mot, y apparaît comme l’image de la justice dans une capitale remplie d’assassins. Il ne vint même pas à bout de bannir l’idolâtrie. Les grands conservèrent leurs statuettes d’or et d’argent et continuèrent à adorer l’œuvre des mains de l’homme. Dans leurs jardins se maintinrent les statues d’Astarté, à l’ombre épaisse des térébinthes spécialement plantés pour leur servir d’abri. Cette anarchie, née de la faiblesse du roi et de l’opiniâtreté des grands, se traduisit dans la politique extérieure du royaume, au grand dommage de l’État. Contre toute attente et par un calcul étrange après la chute de Samarie, les gouvernants de Juda adoptèrent une ligne de conduite qui eût été plus sage avant et en tous cas plus généreuse. Ils formèrent le dessein de rompre avec l’Assyrie et de s’unir à l’Égypte. Ils suivirent exactement la même voie que Samarie dix années auparavant, sollicitèrent l’Égypte pour obtenir sinon le concours d’une armée nombreuse, du moins l’envoi de chevaux en quantité suffisante pour tenir campagne contré l’Assyrie. Bien entendu ce projet fut mené sans bruit, car la divulgation de préparatifs pouvait attirer des mat-heurs. Les sages hommes politiques de Juda poursuivaient leur œuvre dans l’obscurité et entouraient leurs résolutions du plus profond mystère.

Mais avec quelque discrétion que ces démarches fussent conduites et ces négociations dérobées à l’attention publique, elles n’échappèrent pas au regard d’Isaïe, qui employa toute la force de son éloquence à arrêter, autant qu’il se pouvait encore, une aussi folle entreprise. Ses plus brillants, ses plus saisissants discours sont de cette période de crise aiguë. Toutes les ressources oratoires du prophète, la description des calamités prochaines, la satire de l’aveuglement actuel, les exhortations pleines de douceur et l’image d’une perspective heureuse pour l’avenir, tout fut mis en œuvre par Isaïe pour détourner de leur dessein les obstinés conseillers du roi. Isaïe voulait que, dans la lutte acharnée qui allait éclater entre l’Assyrie et l’Égypte, Juda demeurât neutre, ne fit rien, se tint tranquille.

Cependant les choses suivaient leur cours, malgré les efforts et les avis du prophète. Le roi Ézéchias, — car c’est en son nom que l’on agissait et parlait, — rompit avec l’ Assyrie, c’est-à-dire cessa d’envoyer son tribut à Ninive. Ce qui était inévitable arriva, le roi Sennachérib (Sancherib) réunit une armée nombreuse pour frapper un grand coup et sur Juda et sur l’Égypte, dont le chemin lui était ouvert, grâce à la soumission déjà complète des pays intermédiaires, Aram, Phénicie et Samarie. Les habitants de Juda se préparèrent à la résistance. Ne se sentant pas de force à soutenir un choc en rase campagne, leurs généraux pensèrent que les forteresses des vallées, qu’ils avaient mises en état de défense, arrêtèrent l’armée assyrienne jusqu’à l’arrivée des renforts égyptiens. On apporta une hâte particulière à fortifier Jérusalem. Les points faibles du rempart furent renforcés, celui-ci même exhaussé et les maisons que l’extension de la ville avait portées jusqu’à l’enceinte, démolies. L’ancienne ligne fortifiée de la ville de David (Sion) et la ville basse (Millô) furent couvertes par la construction d’une nouvelle enceinte, sur laquelle s’élevèrent des tours. Le lac Supérieur, qu’alimentait une source (Ghihon), fut couvert de maçonnerie et l’eau amenée dans la ville par le moyen d’un canal souterrain. L’autre aqueduc, au sud de la place, fut comblé et les sources bouchées, pour couper l’eau à l’ennemi et parer au danger d’un long siège. L’arsenal, la maison de la forêt du Liban, fut approvisionné d’instruments de guerre. Schebna, l’âme de cette activité bruyante, agit en ces circonstances avec aussi peu de ménagements que s’il exit lui-même été le souverain. Isaïe, indigné de ses procédés comme de l’absurdité de sa politique, le foudroya d’une apostrophe qui, apparemment, réveilla Ézéchias de sa vie contemplative, car peu après on vit Éliakim, fils de Chilkia, succéder à ce turbulent officier. Le nouveau préfet du palais dut agir sous l’inspiration d’Isaïe. Ézéchias lui-même, amené à reprendre part aux affaires publiques, parut obéir à ses conseils. La chute de Schebna fut un retour à un meilleur état de choses.

Mais il n’était plus possible de revenir sur ce qui s’était fait. Transporté de colère à la nouvelle de la défection d’Ézéchias, Sennachérib avait marché sur le royaume de Juda. Il prit d’assaut et détruisit toutes les places fortes, dont les habitants s’enfuirent en se lamentant vers Jérusalem. Les assyriens n’épargnaient ni l’âge, ni le sexe. Les routes étaient désertes, nul voyageur ne parcourait le pays, l’ennemi n’avait égard à aucun homme. Le courage des plus vaillants s’évanouit, à mesure que l’ennemi approchait de la capitale, et l’orgueil se changea en abattement. Résister, on n’y songeait pas. Mais, tandis que tous désespéraient, le prophète Isaïe conserva toute sa fermeté et sa parole releva les esprits. Il se rendit sur une des vastes places de Jérusalem et y prononça encore un de ces discours où l’enthousiasme le dispute à la beauté de la forme et comme seul il savait en faire couler de ses livres. Il montra Israël délivré de l’Assyrien et un brillant avenir s’ouvrant devant lui: Les exilés de tous les pays reviendront dans leur patrie, les exilés des dix tribus s’uniront à Juda, la jalousie et l’inimitié ne régneront plus entre eux ; les prodiges de la sortie d’Égypte se renouvelleront et le peuple entonnera de nouveau un cantique d’action de grâces :

Triomphe et fais retentir ton chant, habitant de Sion,
Car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël.

Puissance admirable de l’esprit, force irrésistible de la confiance en Dieu, dans la victoire finale de la justice et la paix éternelle, qui, dans les affres de la terreur, de la dévastation et du désespoir, en face des mortelles tristesses du présent, tenait ferme l’image d’un avenir heureux ! Le pays était ravagé, les villes incendiées, le sol nourrissait les conquérants qui l’écrasaient, la chute prochaine de la capitale semblait inévitable, Jérusalem allait avoir le sort de Samarie, et, en présence d’une si navrante perspective, Isaïe maintenait avec constance la révélation qu’il avait eue, que Juda ne périrait point. Certes l’invasion de Sennachérib lui causerait des calamités ; mais ces malheurs seraient salutaires pour l’amélioration, sinon de tout le peuple, du moins d’une partie du peuple.

Isaïe ne fut pas le seul prophète qui, dans cette période de misère et d’une ruine imminente, non seulement tint haut le drapeau de l’espérance, mais encore promit à Israël un avenir de bonheur, auquel tous les peuples de la terre prendront part. Michée parla dans le même sens, bien qu’avec moins d’art et d’une façon moins saisissante. Avec plus d’assurance encore qu’Isaïe, au milieu du fracas de la guerre, il prédit l’avènement de la paix éternelle entre toutes les nations et s’efforça ainsi de relever les courages défaillants.

Mais combien la réalité présente ne contrastait-elle pas avec les vastes promesses de ces deux hommes ! Le roi Ézéchias, au spectacle de la détresse où l’invasion avait placé Jérusalem, perdit courage, envoya des messagers à Sennachérib au camp de Lachis, pour lui manifester son repentir et faire sa soumission. Le roi d’Assyrie commença par exiger un énorme tribut, qu’Ézéchias ne put parer qu’en détachant l’or qui ornait le temple. Quand Sennachérib eut reçu cette somme, il demanda plus encore, voulut que le roi de Juda se rendit à merci et, pour appuyer cette sommation, fit avancer une partie de ses forces sur Jérusalem. Ces troupes établirent leur camp au nord-ouest de la ville, sur le chemin qui est à proximité du lac supérieur, prirent sur-le-champ leurs dispositions pour le siège et requirent Ézéchias de venir traiter avec elles. Rabsacès (Rabschaké), dignitaire assyrien, porta la parole au nom de Sennachérib et le fit avec le même orgueil que si Jérusalem eût été aussi facile à prendre qu’un nid d’oiseau. Debout sur les murailles extérieures, les guerriers de Juda attendaient anxieux l’issue de la conférence. Rabsacès, pour leur ôter le courage, leur lança un insolent défi en langue hébraïque, de manière à être compris. Les officiers d’Ézéchias l’ayant prié de s’exprimer plutôt en araméen, il répondit qu’il employait à dessein l’hébreu, qu’entendaient les soldats rassemblés sur les remparts, afin que ceux-ci ne fussent pas plus longtemps abusés par leur roi. Ne vous laissez pas endormir par Ézéchias, leur cria Rabsacès pour les gagner, ne vous bercez pas de l’illusion que Dieu vous sauvera. Est-ce que les dieux des autres nations subjuguées par les Assyriens les ont sauvées ? Le Dieu d’Israël a-t-il préservé Samarie de notre main ? Rabsacès somma les Judéens d’abandonner leur roi pour faire hommage à Sennachérib : il les conduirait ensuite dans un pays non moins fertile que la Judée. Peuple et guerriers, à ces paroles, gardèrent le silence. Mais à Jérusalem, elles répandirent la terreur dans toutes les classes de la population. Ézéchias ordonna un jeûne et des prières dans le Temple, et lui-même, en vêtements de deuil, se rendit dans le sanctuaire.

Isaïe saisit cette occasion pour chercher à toucher le cœur endurci des princes de Juda, que la détresse publique n’avait point amendés, et pour montrer la vanité, le néant d’une dévotion purement extérieure, qui ne se manifeste que par les sacrifices et les jeûnes. Le discours qu’il prononça en cette circonstance dut faire une impression écrasante. — Mais, si le salut et la délivrance ne sont possibles que par une entière amélioration des mœurs et la pureté de mur, comment amener si promptement l’une et l’autre a Rabsacès réclamait impérieusement une décision ; peuple et soldats étaient découragés. Eh quoi ! Si ceux-ci, pour sauver leur vie, allaient ouvrir les portes et laisser entrer l’ennemi ? Aussi tous les yeux étaient-ils fixés sur Isaïe. Ézéchias députa vers lui les plus hauts dignitaires et les plus âgés des prêtres, pour le supplier de prier Dieu en faveur de ce peuple indigne, de ce reste pressé dans Jérusalem, et de lui faire entendre une parole de consolation. La réponse du prophète fut courte, mais déterminée : Que le roi Ézéchias cesse de trembler devant l’orgueilleux vainqueur ; Sennachérib, effrayé par un message, lèvera le singe et retournera dans son pays. Cette prédiction rassura non seulement le roi, mais encore, parait-il, la foule tremblante ; Ézéchias fit parvenir à Rabsacès cette réponse inattendue, qu’il n’avait pas l’intention de rendre la ville.

Rabsacès n’avait pas eu le temps de retourner auprès de son maître avec la déclaration du roi de Juda, que déjà un changement s’opérait : Tirhaka, le roi éthiopien d’Égypte, se portait à la rencontre des Assyriens avec une puissante armée. Sennachérib, à cette nouvelle, abandonna ses positions et, rassemblant ses troupes dispersées, descendit vers le sud jusqu’à la frontière d’Égypte, où il mit le siège devant Péluse (Pelusium). Sa colère dut être grande en apprenant de la bouche de Rabsacès la résolution d’Ézéchias : comment ! le roi d’un si faible État, auquel il ne restait plus que sa capitale, avait osé le braver ! Incontinent il envoya un messager à Ézéchias, avec une lettre où se manifestait tout son mépris pour ce petit pays de Judée comme pour le Dieu dans lequel son roitelet mettait sa confiance. Il y énumérait les villes fortes que les Assyriens avaient déjà conquises. Est-ce que leurs dieux les ont protégées ? Et crois-tu que ta foi dans le tien te puisse sauver ? Isaïe dicta lui même la réponse à cette lettre de blasphème : c’était dans une fuite honteuse, disait-elle en substance, que Sennachérib regagnerait son royaume.

Pendant que le roi et les grands, qui avaient foi dans les prophéties d’Isaïe, s’abandonnaient à l’espérance et en voyaient une première réalisation dans la retraite des assiégeante, un événement se produisit, qui causa une nouvelle frayeur à Jérusalem. Ézéchias fut frappé d’un ulcère cancéreux[7], et la maladie fit en peu de temps de tels progrès, qu’Isaïe même lui conseilla de mettre ordre à ses affaires et à celles du royaume, attendu qu’il ne se relèverait pas de son lit de douleur. Survenant au milieu de ces calamités, la mort du roi qui, parait-il, n’avait pas encore d’enfant, eût donné le signal de dissensions entre les princes de Juda et allumé la guerre civile dans Jérusalem, déjà si éprouvée. De son côté, le peuple s’était attaché à ce prince généreux, qui était le souffle de sa propre vie, et l’imminence de sa perte le lui rendait encore plus cher. Ézéchias, au cruel avertissement du fils d’Amoz, se retourna vers la muraille, et, versant des larmes, implora le Seigneur. Isaïe alors lui annonça que sa prière était exaucée, que Dieu lui enverrait la guérison et qu’au bout de trois jours, il pourrait de nouveau se rendre au sanctuaire. Revenu en effet à la santé, Ézéchias composa un psaume d’action de grâces, empreint d’une profonde reconnaissance et qui fut sans doute aussi chanté dans la temple. Sa convalescence causa une grande joie à Jérusalem. Mais cette allégresse n’était pas exempte de soucis et il s’y mêlait de poignantes inquiétudes, qui ne devaient finir qu’avec la lutte de Sennachérib et de l’Égypte. Que l’issue des combats fut favorable aux Assyriens, et Juda, le trône de David étaient perdus. On ignore la durée de cette guerre et du singe de Péluse. Tout à coup retentit à Jérusalem une heureuse nouvelle : Sennachérib et son armée regagnaient leur pays[8] dans une hâte qui ressemblait à une fuite (711). Qu’était-il arrivé ? Qu’était devenue cette nombreuse armée ? Nul ne le sait, ni alors ni depuis, d’une façon précise ; d’ailleurs le théâtre de la guerre était trop éloigné. A Jérusalem, on se raconta qu’une peste meurtrière, un ange exterminateur avait, en une seule nuit, détruit toute l’armée assyrienne. En Égypte, les prêtres rapportèrent que les souris des champs, en nombre infini, avaient rongé en une seule nuit les carquois, les cordes des arcs et les courroies des Assyriens, et que ceux-ci, privés de leurs armes, avaient dû s’enfuir précipitamment. Quelle que soit, du reste, la cause de cette déroute, les contemporains y virent un miracle, un châtiment de l’orgueil présomptueux et blasphémateur du roi d’Assyrie. À Jérusalem, la joie qui succéda à l’angoisse fut d’autant plus vive que le prophète annonça encore une fois, comme il l’avait fait depuis le commencement du siège, que les Assyriens ne décocheraient pas une flèche contre la capitale, et que Sennachérib s’en retournerait dans son pays les mains vides, par le même chemin qu’il était venu.

Le sentiment profond de la délivrance se traduisit par des hymnes d’allégresse, composées et chantées par les Lévites et qui résonnèrent dans le temple, hymnes magnifiques, aussi vraies dans leur conception qu’élégantes dans leur forme. Jérusalem était donc affranchie de la crainte des Assyriens. Ce qu’Isaïe avait prophétisé avec tant de force : Le joug d’Assur tombera des épaules de Juda, s’était accompli à la lettre. Les campagnards, dont une partie s’était réfugiée dans la ville, tandis que l’autre avait cherché un asile dans les pays voisins ou s’était cachée dans les cavernes, rentrèrent dans leurs foyers et purent sans inquiétude reprendre la culture de leurs champs. N’ayant plus à trembler devant un regard du roi d’Assyrie, les Judéens, dont le territoire était trop étroit, purent s’étendre sur d’autres terres, y fixer leurs demeures et s’y propager. Sans s’être en aucune manière illustré par ses exploits, Juda se trouva occuper, après la défaite de Sennachérib, une position dominante parmi les pays voisins, qui secouèrent sans doute à la même époque le joug de la suzeraineté assyrienne. Le roi d’une contrée lointaine s’efforça d’obtenir son alliance. Celui de Babylone, Mérodach- Baladan (Mardokempad, 721-710), envoya des ambassadeurs à Ézéchias, avec des lettres et des présents, sous prétexte de le féliciter de sa guérison, mais en réalité pour faire alliance avec lui contre l’ennemi commun. Cet hommage venu de loin causa naturellement une vive joie à Ézéchias, qui accueillit les ambassadeurs avec de grands honneurs et leur montra ses trésors. Mais cette ostentation déplut à Isaïe, qui lui prédit que ce pays, si désireux aujourd’hui de nouer des relations avec Juda, lui ferait un jour la guerre. Le roi reçut avec humilité la réprimande du prophète.

Les quinze années que régna encore Ézéchias après la chute de l’empire assyrien (710-696) furent un âge d’or pour le développement intérieur du reste d’Israël. Chacun put s’asseoir en toute sécurité sous sa vigne et sous son figuier. Comme aux jours de David et de Salomon, des étrangers venaient s’établir dans l’heureuse Judée, y trouvaient un accueil hospitalier et se réunissaient au peuple d’Israël. Les affligés et les pauvres, les humbles méprisés, furent réconfortés par Ézéchias et purent vivre suivant les aspirations de leur âme. Maintenant il pourrait exécuter, selon le vœu de son cœur, le dessein qu’il avait formé de ne voir habiter son palais qu’à des hommes voulant le bien, soumis à Dieu et vivant dans l’innocence : les disciples d’Isaïe, que celui-ci avait imprégnés de son esprit, devinrent les familiers du roi ; on les appelait les gens d’Ézéchias. La seconde moitié du règne de ce prince fut, en général, une époque de chant[9], d’allégresse et d’enthousiasme. Les plus belles œuvres de la littérature psalmiste datent de cette période. Ce ne furent pas seulement des cantiques d’action de grâces et des hymnes sacrées qui s’épanchèrent de l’âme des poètes lévites, mais encore des chants semi mondains, probablement faits en l’honneur du roi Ézéchias, objet de l’attachement et de la vénération des fils de Lévi. On tonnait, par exemple, un cantique d’amour, composé à l’occasion de son mariage avec une jeune vierge dont les charmes avaient touché son cœur.

Ézéchias put achever son règne dans un calme ininterrompu. La défaite de Sennachérib avait été si complète, qu’elle l’avait mis hors d’état d’entreprendre une nouvelle campagne. Plus tard, on apprit avec bonheur que le despote qui avait lancé l’injure et le blasphème contre le Dieu d’Israël et son peuple, avait été assassiné par ses propres fils, Adramélech et Scharézer, dans le temple d’une divinité assyrienne.