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Histoire des Juifs/Première période, troisième époque, chapitre X

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Traduction par Lazare Wogue, Moïse Bloch.
A. Lévy (Tome 1p. 243-259).


CHAPITRE X


CHUTE DU ROYAUME DE JUDA
(596-586)


Nabuchodonosor maintint également debout le trône de David. Il y plaça Mathania, le plus jeune des fils d’Osias, alors âgé de vingt et un ans et qui prit le nom de Sédécias (Zidkia). Ce prince était d’un naturel doux, flexible et peu martial, qualités qui semblaient garantir au conquérant que le nouveau roi ne lui susciterait pas d’embarras. Toutefois, pour se l’attacher plus entièrement, Nabuchodonosor lui fit solennellement jurer fidélité, car il attachait une importance toute spéciale à la tranquille possession du territoire de Juda, véritable avant-poste contre l’Égypte, dont la conquête ne cessait d’occuper sa pensée. C’est en partie pour la même raison qu’il avait banni les nobles et les grands, dont la témérité aurait pu jeter le roi dans les aventures et l’entraîner à la défection. Dans ses calculs, le pays qu’il venait de soumettre ne devait former qu’un modeste et faible État, qui ne pût s’appuyer qu’à lui et de lui seul tirât sa force.

Juda pouvait, au surplus, avec une politique de réserve, subsister encore longtemps et n’eût pas tardé à se remettre de ses blessures. Si douloureux que fût, pour ceux qui demeuraient, le bannissement de tant de familles illustres, âme de la puissance militaire et fleur de la nation, quelque deuil qu’éprouvassent la capitale et la province au sentiment de leur dépendance, elles ne s’en relevèrent pas moins avez une rapidité merveilleuse et regagnèrent même une certain prospérité. Fait à peine croyable il n’y avait pas encore longtemps que le vainqueur avait emporté les trésors du temple et du palais, et les exilés, leurs fortunes particulières, que déjà il renaissait une telle richesse à Jérusalem qu’on put y voir des enfants vêtus de pourpre et estimés à l’égal de l’or. Jérusalem passa jusqu’au dernier moment pour une belle et populeuse ville[4], que ses habitants vantaient comme la couronne de beauté, la joie de tout le pays et la reine des nations.

Mais une situation modeste ne suffisait point aux princes de Juda et de Benjamin ; leurs ambitions allaient plus haut. À Jérusalem, ils dominaient non seulement le peuple, non seulement la cour, mais encore les rois, qui d’ailleurs ne comptaient guère depuis que retirés, comme les Sardanapale, au fond de leurs harems, ils consumaient leurs jours aux occupations les plus futiles. L’usurpation des grands eut d’autant moins de peine à prévaloir que Sédécias, maîtrisé par une pusillanimité peu royale, n’osait même plus les contredire. Ses intentions, au reste, étaient bonnes, il ne favorisa point, ce semble, l’idolâtrie ; au contraire, la corruption des mœurs, lorsqu’on la lui montrait, lui arrachait des soupirs et il écoutait volontiers les prophètes. Mais il était sans force contre sa cour. S’il désira très sincèrement tenir la foi jurée à Nabuchodonosor ; l’énergie lui manqua pour le faire jusqu’au bout, nonobstant les intrigues. Des complots s’ourdirent en arrière de lui, que sa solitude ne lui permit pas de pénétrer à temps ou que, s’il les vit, il fut impuissant à déjouer. Cette faiblesse, d’une part, et cette témérité, de l’autre, perdirent l’État judéen. Une sorte de vertige saisit les princes. De divers cités on leur promettait merveilles pour les exciter à la révolte. L’Égypte d’abord, comme toujours fausse et fourbe, se montrait prodigue d’offres brillantes, qu’après elle ne tenait que rarement. C’était ensuite le roi de Tyr, Ithobal, fomentant une ligue contre Babylone. Enfin venaient les Judéens de Babylonie, qui, de leur exil, entretenaient d’actives relations avec la mère patrie et poussaient à une nouvelle guerre, dans le vague espoir d’une défaite de Nabuchodonosor, qui leur rouvrirait le chemin de leur patrie. Retour que de faux prophètes leur prédisaient comme prochain.

Sédécias régnait depuis quatre ans (593), lorsque arrivèrent simultanément à Jérusalem des ambassadeurs d’Édom, de Moab, d’Ammon, de Tyr et de Sidon, qui tous voulaient l’entraîner à rompre avec Nabuchodonosor et employèrent toute leur éloquence à l’y décider. En vérité, Juda eût pu s’enorgueillir de se voir si recherché et il ne tenait qu’à lui de se considérer comme le centre, en quelque sorte le moteur des événements politiques. On ne connaît pas la réponse du roi aux ambassadeurs : irrésolu comme il était, il dut se laisser ballotter de côté et d’autre, sans parvenir à prendre un parti.

Ces extravagantes manœuvres n’échappèrent point à la clairvoyance de Jérémie, qui eut le courage très grand de s’y opposer. Pour le prophète, il était visible que Nabuchodonosor était appelé à poursuivre le cours de ses victoires et à soumettre un grand nombre de nations. Il exhorta donc Sédécias, le peuple et les prêtres à ne pas s’abandonner à de douces illusions et à subir la domination babylonienne, s’ils ne voulaient être écrasés par le puissant monarque. Jérémie se crut aussi le devoir d’avertir les exilés et leur adressa une lettre ainsi conçue : Construisez des maisons et habitez-les ; plantez des vignes et goûtez-en les fruits, prenez des femmes et engendrez des fils et des filles, amenez des épouses à vos fils, et à vos filles des maris ; recherchez le bien de la ville où vous êtes bannis, parce que votre prospérité sera dans la sienne. Mais ne vous laissez pas séduire par vos prophètes et vos devins, car ce n’est que dans soixante-dix ans que je vous ramènerai en Juda. Mais les excitations brouillonnes de l’intérieur avec les instances du dehors, auxquelles se joignait la turbulente obsession des grands, eurent promptement triomphé de la timide loyauté de Sédécias : le faible roi se laissa emporter par le tourbillon, refusa le tribut à Nabuchodonosor et trahit son serment. Le sort en fut jeté, tout l’avenir du peuple de Juda était désormais en jeu.

Bientôt sonna l’heure redoutable des responsabilités. Nabuchodonosor fut quelque temps sans bouger, puis se mit en mouvement, pour aller châtier les rebelles. Il s’était ébranlé à peine que les mêmes peuplades qui avaient provoqué la révolte mettaient bas les armes : en un instant, Juda se vit seul, sans secours possible que de l’Égypte, et celle-ci hésitait.

Nabuchodonosor put donc à son aise reprendre tout le territoire et la plupart des villes de Juda, dont deux seulement, Lachis et Azéka, tinrent bon, sans d’ailleurs l’arrêter ; l’armée chaldéenne poursuivit sa marche et parut devant Jérusalem, le dixième jour du dixième mois (fin 588 ou commencement de 587). La capitale avait eu le temps de se fortifier et sans doute aussi de s’approvisionner pour un long siège ; malheureusement, à l’approche de l’ennemi, les campagnards s’y étaient réfugiés avec leurs enfants et avaient augmenté par là le nombre de bouches à nourrir. Sédécias fut sommé de se rendre, ses courtisans répondirent par un refus. Nabuchodonosor ouvrit donc les travaux et les poussa avec opiniâtreté.

Il faut que, de son côté, Jérusalem se soit vigoureusement défendue, car, à part un moment d’interruption, le blocus dura près d’un an et demi (de janvier 587 à juin 586). Le commandement général était aux mains d’un eunuque du palais ; quant au roi lui-même, il ne joua qu’un rôle passif et n’intervint ni dans le maniement des troupes ni dans la conduite des opérations. Son indécision et sa faiblesse apparurent ainsi dans tout leur jour. Si le cours des choses en Juda et à Jérusalem avait ressemblé, depuis l’avènement de Jéchonias, à une bouffonnerie confuse et désordonnée, la farce venait tout d’un coup de se changer en une tragédie sanglante, et ce drame lugubre de la ruine d’une nation eut pour entracte les souffrances du prophète Jérémie. L’investissement de Jérusalem avait jeté l’infortuné dans un accablement que trahissait tout son extérieur. D’un côté, ses sentiments de Judéen, son patriotisme, le poussaient sinon à prendre à la défense une part que lui interdisaient son âge et sa condition, du moins à exciter le courage des combattants ; de l’autre, son devoir et sa clairvoyance prophétique lui ordonnaient de proclamer que la hutte était vaine, que le sang allait couler en vain, que la ville chargée de péchés était irrévocablement condamnée dans les décrets de Dieu. Si on ne lui ôta point la parole, c’est qu’on ne le pouvait guère en un moment où ses prophéties recevaient une si douloureuse confirmation. Ainsi qu’il l’avait prédit, les peuples du nord étaient venus, avaient dressé leurs trônes devant les portes de Jérusalem et apprêtaient un grand châtiment. Jérémie n’eut d’ailleurs eu qu’à le vouloir pour soulever peuple et guerriers, s’emparer du pouvoir et traiter à des conditions acceptables. Ce fut sous son influence, alors très forte, que les grands et les riches affranchirent leurs esclaves israélites et qu’un édit royal imposa la même mesure aux nobles[5].

Le siège durait depuis un an et l’on s’était sans doute battu à distance, avec des alternatives diverses, lorsqu’un retour de fortune se produisit, le roi d’Égypte Apriès (Hofra) tenait enfin sa promesse, tant de fois faite, et envoyait une armée contre Nabuchodonosor, qui aussitôt leva le camp pour se jeter à la rencontre de son adversaire (février 586). Grande fut la joie dans Jérusalem. Lorsque les portes, si longtemps fermées, se rouvrirent, les habitants se rugirent dans les champs, pour savourer de nouveau l’air de la liberté. Mais avec leur crainte se dissipèrent aussi leurs bons sentiments : l’ennemi n’eut pas plutôt disparu qu’un certain nombre de nobles et de riches retombèrent dans leur perversité et, oublieux de la foi jurée, replacèrent leurs esclaves sous le joug. Indigné jusqu’au plus profond de l’âme, Jérémie alla les trouver, ainsi que le roi, et, en termes foudroyants, leur reprocha leur manque de parole, leur prédit que les Chaldéens reviendraient : ils reviendraient, prendraient Jérusalem, et le feu, la guerre, la famine, la peste déchaîneraient leurs fureurs sur le peuple.

C’en était trop. Nombre de grands étaient déjà irrités contre le prophète ; ce discours les remplit d’une haine mortelle. Un jour qu’il se disposait à quitter la ville pour se rendre à Anatoth, un garde, feignant de croire qu’il voulait passer aux Chaldéens, s’élança sur lui et, nonobstant ses protestations, le mena aux princes. Ceux-ci, heureux d’avoir enfin l’occasion de se venger, le traitèrent d’espion, et le battirent, puis le jetèrent dans une citerne, au fond de la maison du dresseur de listes Jonathan, qui se constitua son geôlier. Jérémie resta quarante jours dans ce cachot fangeux et insalubre. La joie de Jérusalem ne fut pas de longue durée. L’armée chaldéenne, qui avait marché au-devant de celle d’Apriès, la défit complètement ; Pharaon se trouva en partie désarmé, et Juda, du même coup, pour la seconde fois réduit à ses seules forces.

Le siège recommença plus étroit que jamais. Alors le courage des assiégés s’évanouit. Beaucoup, ne songeant qu’à leur salut, désertèrent ou s’enfuirent en Égypte. Sédécias lui-même se sentit devenir inquiet et s’aperçut trop tard qu’il y avait eu folie à vouloir se mesurer avec la puissance babylonienne. Aux calamités de la guerre vint s’ajouter la famine. Le nombre des hommes valides alla chaque jour en diminuant. Bientôt il en resta si peu, qu’ils ne furent plus en état de défendre les remparts. Enfin l’heure suprême arriva. Le 9 Tammouz (juin 586) le pain fit absolument défaut et les Chaldéens, grâce au complet épuisement des assiégés, réussirent à pratiquer une brèche, par où ils pénétrèrent dans la place.

Nabuchodonosor était alors à Ribla, en Syrie. Ses généraux s’avancèrent sans obstacle jusqu’au centre de la ville, dont les habitants, réduits à l’état de spectres, conservaient à peine la force de se traîner. La soldatesque se répandit dans tous les quartiers, massacra les jeunes gens et les hommes d’apparence valide, fit le reste prisonniers. Rendus féroces par la longueur du siège, ces farouches guerriers déshonorèrent les femmes et les jeunes filles et n’épargnèrent ai la vieillesse ni l’enfance. Ils firent irruption dans le temple, y égorgèrent les prêtres et les prophètes, qui se croyaient à l’abri sous la protection du sanctuaire, et poussèrent des cris de fureur, comme s’ils eussent voulu combattre le Dieu d’Israël. À leur suite accoururent les Philistins, Iduméens et Moabites, qui s’étaient unis à Nabuchodonosor et qui se livrèrent aussi au pillage, profanèrent aussi les vases sacrés.

Cependant Sédécias était parvenu à s’enfuir pendant la nuit avec le reste des combattants, en passant par le jardin de son palais et par un souterrain situé au nord-est de la ville. Il se dirigeait précipitamment vers le Jourdain, qu’il se proposait de franchir, mais les cavaliers ennemis, non moins prompts, lui barrèrent le passage dans les défilés et, exténués comme ils l’étaient, les fugitifs ne tardèrent pas à être pris. Dans la ville, les Chaldéens ne trouvèrent, en fait de notables, que le grand prêtre Séraya, le capitaine du temple Zéphania, l’eunuque qui avait dirigé la défense, le dresseur de listes (Sopher), les familiers du roi, les garde portes et soixante autres hommes. Tous furent provisoirement conduits, chargés de chaînes, à Kama, jusqu’à ce que le roi de Babylone eût prononcé sur eux, car de les laisser à Jérusalem ou aux environs ne se pouvait, à cause des cadavres sans sépulture dont les émanations empoisonnaient l’air. Jérémie se trouvait parmi les captifs ; des soldats qui l’avaient rencontré dans une des cours du palais l’avaient pris pour un officier et emmené. Son disciple Baruch eut sans doute le même sort. La garde des prisonniers et des fuyards fut confiée par les vainqueurs à un Judéen de famille noble, Ghédalia, fils d’Ichikam, de la famille Schaphàn.

La dernière espérance de ces débris infortunés du peuple s’évanouit, quand on sut que le roi, également tombé aux mains de l’ennemi, avait subi le plus cruel traitement. Les soldats, en effet, qui s’étaient emparés de Sédécias, l’avaient conduit devant Nabuchodonosor. Celui-ci, non content de décharger sur lui tout son courroux et de lui reprocher âprement sa félonie, fit mettre à mort , sous ses yeux, tous ses fils et tous ses proches, puis lui fit à lui-même crever les yeux et renvoya, chargé de chaînes, à Babylone.

Quel allait être le sort de Jérusalem ? Cette infortunée ville était devenue un charnier : Tous ses chemins étaient en deuil, toutes ses portes désolées et toutes ses places désertes. Mais elle était encore debout, les généraux qui l’avaient prise n’avaient pas d’instructions pour décider de son destin. Nabuchodonosor lui-même fut, ce semble, d’abord indécis. Enfin il chargea le chef de sa garde du corps, Nébusaradan, d’aller détruire la capitale vaincue. Aussitôt vinrent se presser, remplis de haine, autour de cet officier, les princes iduméens, qui l’excitèrent à exécuter sans pitié son œuvre d’anéantissement. Détruisez, détruisez-la jusqu’au sol, disaient-ils. Nébusaradan donna l’ordre de jeter bas les murailles, de livrer aux flammes temple et palais et toutes les belles maisons, et on lui obéit consciencieusement (10 Ab – août 586). Ce qui restait des trésors du temple, les colonnes d’airain artistement ouvrées, la mer d’airain, les instruments de musique, tout fut mis en pièces ou emporté à Babylone. Jérusalem n’était plus qu’un amas de décombres et la montagne du temple un emplacement pour une hauteur boisée.

De toutes les grandes cités qui ont régné sur les peuples, et qui, du fait de leur splendeur, sont ensuite tombées dans la poussière du sol, aucune n’a été glorifiée dans sa ruine autant que l’a été Jérusalem. La poésie a traduit les douleurs de cette ville immortelle dans des élégies, des psaumes et des prières d’un accent si sublime, qu’il force encore aujourd’hui la compassion de tout cœur susceptible d’attendrissement. Elle lui a posé sur le front une couronne de martyre, qui s’est changée en une rayonnante auréole.

Jérémie, et un ou deux poètes encore, témoins comme lui de la chute de Jérusalem, ont exhalé leur douleur en quatre chants de deuil, les Lamentations, qui répondent aux phases consécutives de son supplice. Le premier de ces poèmes a été composé immédiatement après la prise de Jérusalem ; la capitale était encore debout ; les murailles, les palais, le temple n’avaient pas été renversés, mais déjà elle était veuve de ses habitants et de ses joies. Il a pour sujet principal l’abandon de la ville et la perfidie des alliés de Juda, qui maintenant se réjouissent de sa ruine.

La deuxième Lamentation pleure la destruction des édifices et des remparts, et surtout celle du sanctuaire.

La quatrième déplore la perte de toute noblesse sous la lente action de la famine et l’anéantissement de toute espérance par suite de la captivité du roi.

Mille années environ s’étaient écoulées depuis que, pleines de courage et riches d’avenir, les tribus d’Israël avaient franchi le Jourdain sous la conduite d’un chef énergique et pris pied sur la terre de Canaan. Il y en avait cinq cents que les deux premiers rois de la maison de David avaient fait d’Israël un puissant empire. De toute cette vigueur, de tous ces souvenirs, aujourd’hui que restait-il ? Hélas ! la plupart des dix tribus, depuis plus d’un siècle, avaient disparu dans des contrées inconnues ; la guerre, la famine ou la peste avaient emporté le plus grand nombre des autres qui formaient le royaume de Juda, une faible partie avait été emmenée en captivité, une fraction moindre encore avait émigré en Égypte ou dans d’autres contrées, ou bien vivait dans le pays, anxieuse du sort que lui réservait le vainqueur, épave dernière qui, elle aussi, allait essuyer l’assaut de multiples ennemis, comme s’il n’avait pas dû rester un seul Israélite dans la patrie du peuple d’Israël. L’épilogue du drame fut aussi cruel que la catastrophe.

Au moment où Sédécias tombait aux mains de la cavalerie lancée à sa poursuite, une partie des hommes qui l’avaient accompagné jusque-là réussit à s’échapper. Les uns passèrent le Jourdain sous la conduite d’un prince du sang royal, Ismaël, fils de Nethania, et trouvèrent asile chez le roi ammonite Baalis. Les autres préférèrent gagner l’Égypte, dont l’alliance semblait leur promettre plus de sécurité et où viraient déjà des familles judéennes. Mais, pour y parvenir, il leur fallait traverser le territoire de l’Idumée, et là les attendait un acharné et irréconciliable ennemi. Aussi peu touchés des procédés fraternels de Juda que satisfaits de la ruine de Jérusalem, les Iduméens n’eurent de mémoire que pour leurs griefs et poussèrent la haine au point de guetter les fugitifs sur leur frontière pour les mettre à mort ou les livrer aux Chaldéens. Ce n’était pas l’inimitié seule qui les inspirait, mais encore un calcul politique ; ils convoitaient tout le territoire d’Israël, et espéraient l’obtenir plus facilement en en persécutant les possesseurs : Les deux nations, disaient-ils tout haut, et les deux pays seront à nous et nous les hériterons. Les Philistins et les autres peuples d’alentour ne montrèrent ni moins d’animosité, ni moins de joie de la ruine de Juda. Seules quelques villes phéniciennes accueillirent les fugitifs. Mais la Phénicie était loin et, bien avant d’y toucher, les malheureux Judéens étaient capturés.

Aussi la plupart des chefs et des soldats échappés préférèrent-ils demeurer dans le pays. Commandés par Jochanan, fils de Karéach, ils se cramponnèrent, pour ainsi dire, au sol natal, comme s’il eût été au-dessus de leurs forces de s’en séparer. Ils cherchèrent, pour se soustraire aux poursuites, les retraites les plus inaccessibles, se cachèrent dans les gouffres ou dans les cavernes ou bien dans les ruines des villes détruites. Mais la nécessité où ils étaient de sustenter leur misérable existence les obligeait fréquemment à affronter les dangers ; ceux alors qui se faisaient prendre étaient voués à une mort ignominieuse ou aux mauvais traitements : vieux, ils étaient pendus, et jeunes, condamnés à porter des meules ou astreints à d’autres labeurs. C’est cette situation désespérée qui dicta la cinquième Lamentation, si déchirante et dont les courtes strophes ressemblent à des sanglots.

Un instant on put croire que cette agonie des restes d’un peuple, cette guerre d’extermination contre les fugitifs allait prendre fin. Nabuchodonosor n’avait pas le dessein d’anéantir tout à fait la Judée. Il désirait, au contraire, qu’elle subsistât ; seulement il ne voulut pas que ce fût sous un roi de la race de David et résolut d’en confier le gouvernement à Ghédalia, de la maison de Schaphân, qui lui avait donné des preuves de fidélité. Celui-ci devait rassembler autour de lui les débris de Juda, et, en les maintenant unis, les encourager à la culture des champs et des jardins, pour que le pays ne devint pas une solitude. C’est ainsi qu’après avoir eu la mission d’anéantir Jérusalem, Nébusaradan reçut encore celle de trier les prisonniers et les transfuges, d’en éliminer les suspects pour les envoyer à Babylone, et de laisser le reste, laboureurs et vignerons, dans le pays. À ces derniers seraient attribuées des terres arables, qu’ils recevraient en quelque sorte à titre de fiefs des mains du conquérant, sous là condition expresse de les cultiver. La résidence désignée au nouveau gouverneur fut Mitspa, ville située à une lieue et demie environ au nord-est de Jérusalem.

Nabuchodonosor n’eut pu faire un meilleur choix. Ghédalia était précisément l’homme de la situation. Charitable et pacifique, élève, en quelque sorte, du prophète Jérémie, dont son père Achikam avait été l’ami et le protecteur, il possédait les qualités que réclamaient les circonstances, une main légère à panser les plaies saignantes de son peuple et une abnégation poussée jusqu’au sacrifice de lui-même. Peut-être même portait-il trop loin ces vertus ou faisait-il trop de fond sur les bons côtés de la nature humaine. Quoi qu’il en soit, Nébusaradan commença par lui remettre les prisonniers inoffensifs, les filles du roi Sédécias, un grand nombre de femmes et d’enfants, puis les laboureurs ; le tout ensemble ne faisait guère plus de quatre mille âmes.

Le roi de Chaldée songea aussi à lui donner un auxiliaire dans la personne de Jérémie, qu’il avait, pour cette raison, recommandé à son lieutenant de traiter avec les plus grands égards. Lors donc que Nébusaradan se rendit de Jérusalem à Rama, aux environs de laquelle se trouvait le tombeau de Rachel, pour y procéder au départ des captifs, il fit délier Jérémie, garrotté comme le reste des prisonniers, et le laissa libre d’émigrer où il lui plairait, à Babylone ou ailleurs ; toutefois ce fut auprès de Ghédalia qu’il lui conseilla d’aller. Le prophète, qui gémissait à bon droit d’être le témoin prédestiné de la chute de son peuple, dut assister encore aux scènes lamentables qui éclatèrent, lorsque les prisonniers se virent emmener de Rama et traîner, chargés de fers, en Babylonie. Les infortunés, hommes, femmes et enfants, poussaient des cris déchirants. Jérémie les consola en leur donnant une espérance qu’ils emportèrent. Une plainte, leur dit-il, et des pleurs amers se font entendre à Rama : Rachel pleure ses enfants et ne veut point être consolée. Que ta voix cesse d’éclater en sanglots et tes yeux de verser des larmes, car il y a une récompense pour tes actions, ils reviendront du pays de l’ennemi.

L’affliction au cœur, il se rendit ensuite à Mitspa, suivi de son disciple Baruch. Il n’avait guère d’espoir d’arriver à faire de ce reste de populace des hommes aux sentiments généreux. Si quarante années d’efforts n’avaient presque rien pu sur les grands et les gens instruits, combien moindre ne serait pas son succès sur des gens de basse classe et des ignorants ! Cependant il lui fallait bien se plier aux circonstances.

Nabuchodonosor avait une si haute estime pour lui que non seulement il lui offrit des présents, mais encore lui fit délivrer sa nourriture quotidienne. La présence du prophète auprès de Ghédalia réconforta, en effet, ceux qui étaient restés dans le pays et leur rendit confiance dans l’avenir. Le gouverneur ayant fait publier que tous les fugitifs qui se réuniraient autour de lui pourraient demeurer en pain dans la contrée, s’établir dans les villes et cultiver leurs champs, on vit revenir peu à peu les Judéens dispersés dans le pays de Moab et chez les autres peuples voisins. Ils se présentèrent au gouverneur et firent fa paix avec lui, c’est-à-dire s’obligèrent à être les fidèles sujets du roi de Chaldée, puis se mirent à cultiver la terre et produisirent, non seulement des grains, mais encore du vin et des figues. Le sol récompensa de nouveau les efforts du travail, et comme la population était peu nombreuse, laboureurs, jardiniers et vignerons, qui avaient reçu de vastes étendues de terrain, firent de plantureuses moissons. Quelques villes commencèrent à se relever de leurs ruines. Celle de Mitspa devint le siège d’un sanctuaire, érigé par Ghédalia et qui forma le centre du nouvel État, puisque Jérusalem et la montagne du temple étaient détruites et servaient de repaire aux chacals. Les Chuthéens, ces colons semi israélites, semi païens, établis à Sichem, à Silo et à Samarie, reconnurent ce nouvel autel et y firent des pèlerinages, en y apportant des offrandes et de l’encens. Certes la présence des Chaldéens et la surveillance qu’ils exerçaient, et sur le peuple et sur le gouverneur, pour prévenir toute velléité de révolte, rappelaient à tout instant le reste de Juda au souvenir de sa dépendance ; mais, au point où en étaient les choses et après l’immensité de la catastrophe qui avait fondu sur le pays, la situation ne laissait pas de lui paraître supportable : elle était, en tout cas, meilleure qu’il n’avait pu l’espérer, puisque après tout il vivait sur le sol de la patrie. Telle fut sans doute aussi l’opinion des chefs qui s’étaient si longtemps obstinés dans la résistance. Las de vivre à l’aventure dans les montagnes et dans le désert, en lutte avec les bêtes féroces et les Chaldéens plus féroces encore, ils résolurent à leur tour de faire, leur soumission. Jochanan, fils de Karéach, et ses compagnons allèrent rendre les armes à Ghédalia, labourèrent et ensemencèrent, et reconstruisirent les ruines qui leur avaient jusqu’alors servi de retraite. Le dernier qui se présenta ainsi fut Ismaël, fils de Néthania.

Celui-ci était un homme astucieux, dépourvu de conscience et avec lequel l’esprit du mal s’introduisit à Mitspa. S’il fit également sa paix avec les Chaldéens et Ghédalia, ce ne fut pas sans conserver au fond du cœur des dispositions haineuses, que son hôte Baalis eut l’art de mettre à profit. Ce prince voyait avec déplaisir la formation d’un État judéen sous la protection chaldéenne : pour y mettre fin, il poussa Ismaël à un crime. Les desseins de ce dernier ne laissèrent pas de transpirer, et les autres chefs ralliés, notamment Jochanan, en reçurent avis ; ils en instruisirent Ghédalia, se mirent à ses ordres, lui demandèrent même l’autorisation de faire disparaître le conspirateur. Mais le fils d’Achikam se montra incrédule. Force ou faiblesse, sa confiance lui fut fatale, aussi bien qu’à l’État à peine organisé. Il pouvait s’être écoulé quatre ans depuis la destruction de Jérusalem et la soumission des Judéens dispersés, lorsqu’un matin, à l’occasion d’une assemblée de fête, on vit arriver Ismaël avec dix compagnons. Il se rendit auprès de Ghédalia, lui fit bon visage et fut invité à un festin. Pendant que les convives, peut-être échauffés déjà par le vin, mangeaient et causaient sans défiance, Ismaël et ses acolytes, tirant leurs épées, massacrèrent le gouverneur avec tous les hommes en état de porter les armes et tous les Chaldéens présents, puis emmenèrent de force, vers le Jourdain, pour les conduire à Ammonitis, le reste des habitants de Mitspa, vieillards, enfants et femmes, qu’ils avaient commencé par faire garder à vue, pour empêcher la divulgation du forfait. Au nombre de ces prisonniers se trouvaient les malheureuses filles du roi Sédécias, le prophète Jérémie, alors vieillard, et son disciple Baruch.

Mais si secret qu’eût été le crime, il ne pouvait longtemps se celer. Jochanan et les autres chefs ne tardèrent pas à l’apprendre. Leur indignation fut grande. Sans perdre un instant, ils se mirent à la poursuite des assassins, les atteignirent à leur première halte, près du lac de Gabaon, et leur livrèrent bataille. Deux des gens d’Ismaël tombèrent ; lui-même s’échappa avec huit hommes, passa le Jourdain et regagna le pays d’Ammon, laissant ses prisonniers aux mains de Jochanan. Mais sa criminelle entreprise n’en avait pas moins réussi : le nouvel État judéen était mort avec Ghédalia.

La perplexité fut vive parmi les survivants. Que faire ? Demeurer au pays ? Il était à prévoir que Nabuchodonosor ne laisserait pas impunie la mort de Ghédalia et de ses Chaldéens et qu’il les traiterait en complices. Et même cette crainte mise à part, comment se maintenir dans la contrée ? Qui serait chef désormais et contiendrait des éléments toujours prêts à se disjoindre ! Leur première idée fut donc de gagner l’Égypte et, Jochanan à leur tête, ils se dirigèrent vers le sud. Bientôt toutefois des dispositions plus calmes prévalant, ils se demandèrent s’il n’était pas plus sage de rester à tout prix sur le sol natal que de se lancer dans l’inconnu d’une émigration. Cette pensée due, parait-il, à Baruch, trouva de l’écho chez les uns et de l’opposition chez les autres. Pour faire l’accord sur un parti d’où dépendait le sort de tous, les chefs résolurent de s’en rapporter à la décision de Jérémie : le prophète, dirent-ils, devait se mettre en prières et implorer l’inspiration divine ; favorable ou non à leur sentiment propre, son jugement réglerait leur conduite, et ils s’engagèrent devant Dieu à s’y soumettre.

Dix jours durant, Jérémie se tordit, pour ainsi dire, en invocations et supplia Dieu de faire luire dans son esprit la clarté prophétique. Mais, dans l’intervalle, les chefs avaient changé d’avis. Tous à présent ne roulaient plus qu’émigrer, et le prophète vit leurs traits s’assombrir, quand il leur fit part de la révélation qu’il avait eue, savoir, qu’ils devaient rester dans le pays, sans rien craindre de Nabuchodonosor. C’est si vous persistez à émigrer, ajouta-t-il, que le glaive que vous redoutez vous atteindra ; aucun de vous alors ne reverra sa patrie et vous périrez tous en Égypte, frappés de calamités nombreuses. Il n’avait pas achevé, que Jochanan et ses compagnons lui crièrent : Tu mens : ce n’est pas Jéhovah, c’est ton disciple Baruch qui t’a suggéré ces paroles. Et, sans plus délibérer, ils se mirent en route pour l’Égypte, entraînant bon gré mal gré toute la foule et, avec elle, Jérémie et Baruch. Qu’eussent fait d’ailleurs, seuls dans le pays désert, ce vieillard et son serviteur ? La troupe arriva ainsi à la ville égyptienne de Taphnaï (Tachpanches), où elle trouva bon accueil : le roi Hofra n’eut point l’ingratitude de refuser l’hospitalité à ceux que ses incitations avaient précipités dans de telles infortunes. Les fugitifs rencontrèrent là d’autres Judéens qui les avaient devancés dans la contrée.

Juda, pendant ce temps, se voyait ravir ses derniers fils. Irrité du meurtre de Ghédalia et de ses soldats, Nabuchodonosor avait chargé le chef de sa garde du corps d’aller le venger et, pour la troisième fois, Nébusaradan s’était rendu à Jérusalem. Il n’y trouva plus que les laboureurs, les vignerons et les jardiniers abandonnés par Jochanan et ses compagnons. Ce reste du reste comptait en tout sept cent quarante cinq personnes, y compris les femmes et les enfants ; Nébusaradan l’emmena en captivité à Babylone (vers 582). C’était le troisième exil depuis Jéchonias : cette fois, encore les innocents payaient pour les coupables. L’histoire n’a point noté quel fut le sort d’Ismaël et de ses complices ; mais le nom de Ghédalia demeura gravé dans la mémoire des survivants et l’anniversaire de sa mort devint un jour de deuil national, que les Judéens de la Babylonie observèrent chaque année. Nabuchodonosor, à partir de ce moment, n’eut plus qu’un souci, ne pas laisser un seul Judéen dans la Judée. La contrée se changea ainsi en une solitude, entièrement veuve non seulement d’hommes, mais encore d’animaux domestiques, et où les bêtes fauves régnèrent sans partage, état de choses lugubre qui arracha des plaintes à un des prophètes postérieurs : Les saintes villes, s’écriait cet homme de Dieu, ont perdu leurs habitants, Sion est devenu un désert, Jérusalem une solitude. Le sol de Juda put, dans toute la force du terme, se reposer et observer les années sabbatiques, depuis si longtemps enfreintes, sauf dans quelques régions du sud, dont les Iduméens s’emparèrent, avec ou sans la permission du roi de Babylone, et qui étendirent le territoire édomite jusqu’à la Basse Terre (Schépélah), le long de la mer. Aussi ces anciens voisins de Juda devinrent-ils l’objet d’une haine implacable de la part des exilés, qui n’oubliaient pas leur conduite envers Jérusalem détruite et ses habitants fugitifs. Deux prophètes qui s’étaient soustraits à la mort et vivaient parmi les émigrés, Obadia et un anonyme, exprimèrent avec force ces douloureux sentiments ; tous deux prédirent à Édom la punition de ses crimes envers un peuple frère.

Bien que les Judéens ne rencontrassent partout qu’inhumanité et que leur pays fût en partie aux mains de leurs ennemis, ceux qui vivaient en Égypte se berçaient encore d’espérances et, encouragés par des faits de guerre, se voyaient prochainement rentrer dans leur patrie. Le vieux prophète Jérémie voulut les arracher à cette illusion. Pour d’autres raisons, du reste, il avait à cœur de leur adresser des réprimandes. Sourds aux avertissements du malheur, ils étaient retombés dans le culte de Néith, la prétendue reine du ciel, sans cesser d’ailleurs d’invoquer Jéhovah et de jurer par son nom. Une dernière fois, avant de descendre dans la tombe, il voulut les avertir qu’à ce point incorrigibles, ils ne reverraient jamais leur pays. Il convoqua donc les Judéens établis à Taphnaï, à Migdol, à Memphis et à Saïs (?), à une grande réunion qui eut lieu dans la première de ces villes, et leur exposa sans détour toute l’inconséquence de leur conduite. Mais telles étaient les racines que l’idolâtrie avait jetées dans leurs cœurs que, loin de s’amender, ils se firent honneur de leur aberration et déclarèrent net qu’ils n’y renonceraient pas. Les femmes surtout se montrèrent impudentes. Notre bouche, dirent-elles, a fait vœu d’offrir le parfum de l’encens et des sacrifices de vin à la reine des cieux ; nous remplirons cette promesse, comme nous fîmes jadis avec nos pères dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem. Nous avions du pain alors en abondance ; nous étions heureux et ne connaissions pas le malheur ; mais, depuis que nous avons cessé de sacrifier à Néith, nous avons manqué de tout et nous avons péri par le glaive et par la famine. Au reste, ajoutèrent-elles, sommes-nous donc seules à glorifier la reine des cieux et nos maris ne l’adorent-ils pas avec nous ? Jérémie répondit à leur insolence par la déclaration suivante : C’est bien, remplissez vos vœux : tous les Judéens périront dans le pays d’Égypte ; quelques-uns seulement échapperont à l’épée et reviendront dans le pays de Juda : ceux-là verront laquelle, de ma parole ou de la vôtre, subsistera. Comme preuve de ce qu’il venait de dire, il leur annonça que le roi Hofra, sur lequel ils faisaient si grand fond, tomberait entre les mains de ses ennemis, comme Sédécias était tombé entre celles de Nabuchodonosor.

Cette prédiction s’accomplit. Hofra, entré en campagne contre Cyrène, essuya une défaite, et la caste militaire, qu’irritait sa préférence pour les Cariens et les Ioniens, se souleva contre lui ; un Égyptien de basse condition, Amasis (Amosis), se mit à la tête des révoltés, le battit, et, après l’avoir détrôné, le fit étrangler (571-70). Ce nouveau Pharaon n’eut de sollicitude que pour les Égyptiens et les Grecs, et n’avait aucun intérêt à se concilier les Judéens. Ceux-ci, délaissés, durent donc abandonner l’espoir de rentrer dans leur pays avec le secours de l’Égypte. II semble que Jérémie fut encore témoin de cette révolution. Son âme tendre dut s’attrister encore davantage, en ses vieux jours, d’avoir si peu réussi à ennoblir des cœurs vulgaires, car ses compatriotes persévérèrent jusqu’au bout dans leur folie et leur endurcissement. Mais les efforts du prophète n’avaient pas été infructueux. Les semences qu’il avait répandues germèrent dans un autre sol et, sous les soins d’autres hommes de Dieu, épanouirent une floraison magnifique. Sa mission, qui n’était pas seulement de détruire, mais aussi de réédifier et de replanter, porta ses fruits sous un autre ciel. Baruch, fils de Nériya, son disciple, avait recueilli ses prophéties : après sa mort il se rendit auprès des exilés de Babylone et les leur fit connaître. L’impression qu’elles produisirent fut des plus fécondes.